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UN SPORT MALADE

Le grand reportage pourrait être classé parmi les grands sports. Il devrait l’être même.
Comme équipage, et comme équipement, il les résume tous, et Dieu sait si ce sont les sports qui
manquent aujourd’hui ! Le grand reportage a des automobiles, des yachts cuirassés extrêmement
rapides, et même des bicyclettes. Il a des chevaux, des mulets, des chameaux, des traîneaux, des
escortes, toute sorte d’armes perfectionnées et d’étranges costumes. À celui qui veut l’exercer avec
honneur, il faut de l’endurance, du coup d’œil, de la décision, de la hardiesse, des connaissances
techniques variées, toutes choses peu communes dans les autres spécialités du journalisme moderne.
Les guerres sont d’admirables et rares occasions de nous montrer, en même temps que le
progrès de l’armement, les progrès corollaires du reportage. C’est bien le moins qu’on en profite.
Nous ne sommes plus, heureusement, aux temps lointains que, tout récemment, dans une amusante
chronique, évoquait Jules Claretie. L’anecdote date de 1870. Des reporters suivaient je ne sais plus
quel corps d’armée qui se concentrait à la frontière. Ils étaient jeunes, enthousiastes, nourris des plus
nobles ambitions guerrières de l’Ambigu et de la Porte Saint-Martin . Un jour, impatients
d’accomplir quelque action d’éclat, ils vinrent trouver le général en chef et lui demandèrent
l’autorisation de franchir les lignes pour aller voir un peu ce que faisaient les Prussiens, là-bas... Le
général refusa. Ils insistèrent. Nouveau refus, et plus catégorique. Alors, la discussion s'envenimant,
le doyen de la bande, qui portait la parole au nom de tous, s'écria :
– Soit ! mon général. Mais puisque vous refusez, je dois vous prévenir que nous ne parlerons
pas de cette guerre...
Et ils se retirèrent dignement.
À l'occasion de la guerre russo-japonaise , nous attendions beaucoup de nos reporters ; du
moins, nous attendions quelque chose... Par son éloignement, la qualité des belligérants, l'inconnu
prodigieux du pays qu'elle désole, cette guerre devait surexciter au plus haut point l'émulation de
nos reporters. Il y avait à faire des choses énormes, pour l'étonnement de la jeune Europe et de la
vieille Asie... Soldats, savants, stratèges, politiques, explorateurs, géographes de tout repos,
diplomates de tous poils, photographes fidèles, et parisiens avec cela, parisiens spirituels et joyeux,
ils seraient tout cela, tout ensemble et tour à tour Vraiment nous espérions que quelques uns se
montreraient assez admirables d'ingéniosité, de crânerie sublime, d'héroïsme gai, de roublardise
scénique, pour déterminer les Jules Verne de l'avenir à célébrer les exploits de nos reporters dans des
féeries de vingt-quatre tableaux .
Hélas ! nous devons en rabattre. Et voilà un rude coup porté à notre amour-propre national et
à notre théâtre futur, sans compter qu’il est assez douloureux de penser que le reportage est une
chose, que le sport en est une autre, et que désormais nous aurions le plus grand tort de les
confondre dans la même gloire moderne et régénératrice.
D’abord, il n’y a point, ou si peu que ce n’est pas la peine d’en parler, de reporters français
sur le théâtre de la guerre. Il est vrai que ce n’est pas tout à fait de leur faute, et qu’ils sont sans
doute les premiers à le regretter. De cette situation fâcheuse on nous donne des raisons excellentes,
et même capitales... Disons-le, avec toute la tristesse que comporte cet aveu : les Russes n’en
veulent pas, ils les expulsent comme de vulgaires Juifs ... De leur côté les Japonais se méfient et les
parquent discrètement dans des pays éloignés et mornes, où l’on ne peut rien voir, rien savoir, et
surtout rien communiquer, car, en ces endroits-là, pas de télégraphes, de postes, de routes... Rien
que de la neige glacée et 40 degrés de froid. Si le cœur leur en dit, et pour favoriser de peu
confortables digestions, ils peuvent se promener en rond dans une zone strictement limitée, mais
sans armes, sans cartes, sans jumelles, sans appareils photographiques. Par surcroît de prudence,
Japonais et Russes obligent les infortunés reporters à coudre sur les manches de leurs uniformes –
ils ont des uniformes comme des prisonniers – de larges brassards numérotés, et s’ils font des
blagues, on les fusille et on les pend, sans plus de cérémonies préalables que s’ils étaient Finlandais,
Polonais, Toungouses, Arméniens, Juifs et révolutionnaires. Il est donc explicable que ce
programme – ou ce pogrom – un peu monotone et sommaire ait découragé les plus audacieux.
Alors que faire ?
S’en aller à Pétersbourg. Ils vont donc à Pétersbourg. Mais Pétersbourg est actuellement, de
toutes les villes du globe, celle où l’on sait le moins de choses et où les choses que l’on sait sont
comme si on ne les savait pas du tout. Heureusement, d’ailleurs, car, dans ce grand empire libéral et
allié, savoir quelque chose, n’importe quoi, équivaudrait, pour nos pauvres reporters, à un ordre
immédiat d’expulsion.
Alors se pose à nouveau cette question fatidique, que se posa le grand écrivain russe
Tchernychevsky . Que faire ?
Déjeuner chez Cubat, n'est-ce pas ? Dîner en ville, le plus qu'on peut, aller au théâtre, souper.
Visiter, le matin, un indomptable amiral, l'après-midi un merveilleux homme politique, le soir un
génial général qui combine en chambre des plans de victoire et concentre des armées formidables, à
table. Entre-temps, mystérieusement, parler à cette mystérieuse “haute personnalité”, qu’on ne peut
pas nommer, de choses décisives et suprêmes qu’on ne peut pas dire ; s’émouvoir, aux larmes, des
beautés de l’alliance, de la générosité d’âme, si touchante, de M. de Plehwe , de la douceur infinie
de M. Mourawief ... et dire, en regardant les saintes images, qu’il fait bon vivre sous un tsar
pacifique, juste, ennemi de la violence, et sous une police paternelle, qui ne pense qu’au bonheur
des citoyens !...
Et voilà pourquoi, sans compter quelques circonstances adventices dont le secret dort dans la
caisse des directeurs de journaux, nous sommes si bien renseignés.
Voilà pourquoi, à supposer qu’il existe, le Japon n’a ni armée, ni flotte, ni argent, ni
approvisionnement, ni munitions... Voilà pourquoi les Japonais, pauvres petits diables de rien du
tout, hâves, faméliques, épuisés, décimés par la peste et le typhus, n’ont encore débarqué nulle part,
qu’ils ne débarqueront jamais nulle part, et que, s’ils avaient l’audace dérisoire de débarquer
quelque part, n’importe où, trois joyeux cosaques se chargeraient, en riant, de les rejeter à la mer,
bons et chers cosaques du Don et de l’Amour !... Voilà pourquoi, ô magie de l’alliance ! bien loin
que les obus japonais endommagent les forts qu’ils bombardent et les vaisseaux qu’ils coulent, ils
ont cette vertu providentielle et comique de les consolider, de les multiplier...
Voilà pourquoi, chaque matin que Dieu et le Tsar font, nous recevons – ah ! délire
patriotique ! – les plus consolantes nouvelles du triomphe des Russes et de la défaite des Japonais,
que dis-je ?... de leur total écrabouillement !
Et c'est ainsi que le grand reportage, si fier de ses conquêtes anciennes, a fait une piteuse
faillite. Ce n'est plus un sport, c'est une liquidation.
L'Auto, 25 mars 1904

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