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NOTES ACADÉMIQUES

Pour faire un académicien, dans le temps où nous vivons, la recette n’est point
malaisée. Il suffit de rencontrer un homme poli, de quelques relations, et qui soit capable de
commettre finement toute sorte de choses, sauf un livre, une pièce, ou des vers, bien entendu.
L’opérette pourtant n’est point une mauvaise recommandation, surtout si l’on s’est borné à y
collaborer vaguement . Mais, dès que vous avez une œuvre à montrer – principalement une
belle œuvre –, vous n’êtes plus bon à rien, pas même à devenir académicien. On s’imagine
encore, dans le public, qui plus que jamais a le respect des gens en place, des galons et des
costumes, que l’Académie exige de ses candidats la preuve d’une supériorité intellectuelle, la
justification de travaux littéraires quelconques. Erreur grossière. L’Académie ne demande que
des courbettes. Et plus se courbe le candidat, plus il s’agenouille, plus il rampe et plus il a de
chances d’être admis dans l’illusoire assemblée ! Ainsi que M. Ludovic Halévy l’a écrit dans
Barbe-Bleue – je connais mes classiques :

Il faut, s’il veut arriver,
Qu’un bon candidat s’incline
Et qu’il courbe son échine
Autant qu’il la peut courber.

Ce n’est donc point là une question de cerveau, c’est une question d’échine. Et vous
admettrez bien que, de toutes les échines contemporaines, la plus merveilleusement assouplie,
celle qui, par ses désarticulations savantes et ses rares désossements, devait attirer l’attention
de l’Académie, c’était l’échine de M. Ludovic Halévy. Depuis hier cette échine est immortelle
. On lui devait bien cela.
Avec cet air de souriante franchise qu’on lui connaît, M. Ludovic Halévy dit à tout
venant : « Je ne m’attendais pas à un tel honneur, j’ai eu bien de la chance. » M. Ludovic
Halévy est d’une modestie qui frise l’humilité. Non, il n’a pas eu de chance, et le hasard n’est
pour rien à son élévation. Il a eu beaucoup d’habileté, beaucoup de ténacité, voilà tout.
Comme le lui a dit M. Pailleron, avec infiniment d'esprit « Quand le hasard est venu vous
visiter, il a trouvé à qui parler. » M. Ludovic Halévy n’est pas le premier vaudevilliste venu, et
M. Gondinet le louerait fort de son parisianisme – ce parisianisme cher à M. Émile Blavet et à
M. Gustave Claudin, les deux seuls survivants de l’époque balzacienne disparue. On lui doit
beaucoup de choses gaies et du plus fin esprit : Les Petites Cardinal, par exemple ; on lui doit
un admirable chant lyrique, tel que n’en poussa jamais Hugo : Le Sabre de mon père ; on lui
doit aussi Bu qui s’avance, et J’entends un bruit de bottes, de bottes, de bottes, rythmes
nouveaux et hardis que n’eût point osés Richepin le Blasphémateur. Ajoutez qu’il est fort
aimable, d’une amabilité respectueuse, envahissante, intarissable. Voilà qui n’est point banal
et qui indique chez un homme des préoccupations élevées – une belle âme, comme nous
disons en argot littéraire. Mais on peut se demander si ces choses, qui conduisent tout droit
leurs auteurs aux variétés ou chez M. Brasseur , étaient bien faites pour conduire M. Ludovic
Halévy à l’Académie Française. Et le doute vous vient, apporté sur l’air d’un quadrille
d’Offenbach, ces quadrilles où les mollets se montrent dans l’envolement des jupes levées. Il
est vrai que, depuis, M. Ludovic Halévy, repentant, a ressuscité Berquin dans Clodoche, et
qu’il a mis, sur le dos bariolé de Calchas, la grave soutane de l’abbé Constantin. Au fond, tout
cela est indifférent, et M. Ludovic Halévy n’eût rien produit du tout qu’il serait tout de même
de l’Académie, parce qu’il est écrit que les gens comme M. Ludovic Halévy qui, sous la
douceur et la timidité apparente du masque, gardent une ténacité inflexible, une volonté
cruelle, qui ne font rien que de calculé, rien que d’utile à leur ambition, auront le pas sur les
créateurs et les artistes. Dans ce monde-là, où tout est faux, où les sous-entendus et
l’hypocrisie sont la loi, l’intrigue triomphera toujours du talent.
– Pourquoi allez-vous donc toujours chez la princesse Mathilde ? disait M. Ludovic
Halévy à un de ses confrères… Vous avez tort, je vous assure… Moi, depuis que je connais
les vrais princes, il m’est impossible de remettre les pieds dans cette maison.
– Mon Dieu ! répondit le confrère, je vais chez la princesse Mathilde, parce que c’est
la meilleure et la plus charmante des femmes… Et puis, que voulez-vous ? je lui sais un gré
infini de la grâce avec laquelle elle daigne accueillir les hommes de lettres, ces cabotins que
nous sommes.
M. Ludovic Halévy est tout entier dans cette question, qui le peint des pieds à la tête,
mieux que le plus ressemblant des portraits..

* * *

J’ai assisté à l’immortalisation de M. Ludovic Halévy. Il n’y avait pas d’orchestre et
l’on n’a pas joué le quadrille d’Orphée aux enfers . Je vous assure que le spectacle était
quelconque. Il manquait vraiment de solennité. Il faut venir là, de temps en temps, pour se
rendre bien compte du peu d’effet que font toutes ces gloires parisiennes, et toutes ces gloires
françaises, entassées pêle-mêle sous la fameuse coupole. Ah ! comme ce milieu est glacial, et
comme on sent qu’aucune vie ne l’anime ! Je conseille beaucoup aux jeunes gens de talent qui
rêvent de palmes et d’honneurs académiques de se rendre souvent à ces séances. Et pourvu
qu’ils aient un peu de générosité dans le cœur, d’indépendance dans l’esprit, ils sortiront
guéris d’une ambition décidément avilissante , et mortelle au génie. Comment Victor Hugo a-
t-il pu désirer d’aussi vulgaires triomphes ? Et qu’avait de commun son esprit avec ce qui se
débite là, avec ces idées ambiantes qui glacent, avec ces spectres surannés, tout couverts de la
poussière du passé, qui viennent grimacer le mensonge ? Et l’on se dit que les forts, ceux qui
ont souci de leur œuvre, le respect de l’art, ne peuvent pas se courber à ces exhibitions de
Guignol, à ces coutumes inutiles, s’amuser à ces coquetteries ridicules, à ces flirts contre-
nature, que la beauté d’un caractère et la puissance d’une création s’effacent au frottement de
ces concessions journalières.
M. Ludovic Halévy s’est montré, dans son discours, ce qu’il est dans la vie, humble,
prudent, respectueux, soumis, sachant flatter ce qui peut le servir, ayant les mépris qu’il faut,
des mépris discrets, pour caresser certaines rancunes. De cette longue élucubration, il ne reste
rien, ni une idée, ni un mot. Elle est tombée sur nous comme une pluie lente et monotone,
sans une embellie de soleil qui sourît, sans un coup de foudre qui éclatât. Était-ce donc là
l’homme qu’Offenbach avait poussé au succès, au bruit de ses chahuts et de ses cancans ? Il
penchait la tête avec des airs dolents : sa voix avait des chuchotements de prêtre qui dit son
bréviaire ; sa main bénissait. On attendait quelque chose, une gaieté, une émotion, et rien n’est
venu. Ce pauvre M. d’Haussonville ! Il me semble pourtant qu’il y avait bien des choses
intéressantes à dire sur lui. Mais, en les disant, M. Ludovic Halévy eût eu peur, peut-être, de
choquer quelqu’un. Il a fait de son éloge un lugubre De profundis. Le discours a fini par un
couplet très inattendu et qui n’avait aucune raison de se trouver là. M. Halévy s’en est pris à la
littérature d’aujourd’hui, la littérature triste et découragée qui va chercher d’autres
inspirations que celles qui lui vinrent pour La Grande-Duchesse. On a pensé généralement,
par certaines allusions, par certaines expressions même, que c’était le procès de M. Paul
Bourget que le nouvel académicien faisait à propos de M. d’Haussonville, et l’on s’est
demandé pourquoi. Mais c’est la mode, dans les revues de fin d’année, de déplorer en un
couplet la fin de la gaieté française. M. Ludovic Halévy s’est sans doute souvenu de son
ancien métier. Et il a esquissé ce traditionnel couplet, qui eût beaucoup gagné à être chanté
par M. Berthelier , cet ancien interprète des gaietés de M. Ludovic Halévy.
Je recommande à tout le monde de lire le discours de M. Pailleron, qui répondait à M.
Ludovic Halévy. Il est plein de verve, d’esprit, de fine raillerie, de mots hardis qui n’ont point
souvent la bonne fortune d’être entendus en ce lieu guindé et refroidi. Je n’en aime pas
toujours les idées, mais, si contraires aux miennes qu’elles soient, je confesse qu’elles sont
exprimées en un langage brillant, avec un entrain moderne et artiste qui leur donnent un
charme particulier, auquel on ne peut échapper. J’imagine qu M. Ludovic Halévy aura dû
souvent et vivement sentir la piqûre de ces mots acérés, qui sifflaient, les uns comme des
flèches, les autres comme des balles.
Mais, dans tout cela, je pense qu’on n’a pas assez parlé d’Offenbach .
Le Matin, 5 février 1886

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