You are on page 1of 4
RB 980 LETTRES DE MA CHAUNIERS Le Homestead Cletait le soir, apres diner, et je me promenais sur la route, en compagnie de mon ami et voisin, le vieux paysan, celui qui ne parle Jamis. Tl faisait encore jour, bien que le soleil eat disparu derriére le coteau. Une lueur rouge illuminait 1*horizon Comme nous nous asseyions sur le talus bien garni a cet endroit de mousce et d'herbes séches, une femme trainant péniblement une petite charrette a bras, vint a passer. Dans la charrette, un homme maigre et trée pale était couché tout de son long, qui toussait beaucoup et se plaignait, quatre enfants dont le plus age pouvait avoir sept ans, trottinaient, “déguenillés et pieds nus, autour du pauvre convot - Femme, dit l'homme pfle, d'une voix dolente, va moins vite... moins vite, ga me secoue, et ca me fait du mal Bt Jtentendis une plainte A laquelle succéderent auscitst un ori, puis un juron. La femme ralentit, évita une grosse pierre jetée au milieu de la route, et 1'ainé des enfants, pour coulager ca mére, se alt & pousser la charrette, doucenent. Bientét le bruit des roves qui criaient sur le sable alla s'affaiblissant, et voiture, femme, enfants disparurent au tournant du chemin. Cette sodne m'avait rendu mélancolique et le vieux branlait ia tete. Je lui demandat = Qui sont ces pauvres gens ? = Des gens d'ici, répondit-il... Bt bien malheureux allez ! bien malheureux, Le vieux paraigsant, ce soir-1a, d'humeur @ causer, je le poussai de questions. Je les connais, voyez-vous, je les connais bien... de rudes travailleurs, tous deux, l'homme et ‘la femme, et qui @pargnaient !... Avec leurs économies, ils avaient pati une petite maison, 1a, pas bien loin... Si vous saviez ce que c'est que les petites économies des gens comme nous, avec quoi c'est fait, ce qu'{l faut de temps, de privations, de fatigues, de v pS, Pp courage, pour amasser, sou par sou, la valeur d'une misérable maison ! Si vous saviez cela !... Et puis, l'homme est tombe malade, {1 y a deux ans... Tout le monde ignore ce qu'il a dens le corps, mais ce n'est pas bon, pour sir. Les drogues, le nédecin, 1a viande’tous les jours, du bon pain, et le reste, ca coite cher, et quand on ne gagne plus rien, c'est la ruine,,. 11 a fallu onprunter, puis exprunter encore t... Bt daze, I*hutester est venu une fois, et il a vendu les meubles ; une autre fois, crest Mavous qui est arrivé, et 11 0 verde Ta maison... Alors is n'ont plus rien, rien, que le ofel quivest au bon Dieu, ot le route qui est a tout le monde. ’ = Méis, 03 vont-ile, aines ? = Je no sats pos... Tle trouveront ce ‘ctr, & covcher dane une grange ; ot domain, {16 recommenceront & aller par lea chemise. Pout-étre qu‘on voudra bien de I! homme & 1*hospice. - Et la femme ? Et les enfants ? le vleux 41% un gocte qui dvidemont eignifieit : "A le grace Ge dieu 1* Ti fut tmposcible de lui arracker uve autre parcie Yous rentrémos, Au moment de nous séparer, 1e vieillerd redreces ca tattle courbée ; et levant gon béton dane 1a direction de Faris, 11 ait d'une voix vibrante, qui m'étome + - Ils ont ‘tort, la-bas, ils ont tort... La lot est trop dure au pauvre monde, Erop dure. On atest pas de muir des loups. des chiens, pourtant, mais on pourrait b: ee e ae Rentré chez mot, les paroles du paysan me’ résonnaient encore aux oreilles. Je pensai qu'en effet “la loi était bien dure, souvent, au pauvre monde” et que la Chambre, au lieu de se transformer en baraque de luttes foraines, de nous donner le desolant et continuel spectacle de ses poings tendus, de ses bo es furteuees, de ces corpe-d-corps convuleés, ferait bien mieux de songer ceux-1l4 qui cont les pauvres et lee déshérites et qui attendent, dans la nuit de leurs misdres, un peu de lumiére, un peu de bonté, une part un peu meilleure au banquet de la vie sociale. On est tout étonné, quand on va au fond des choses, de voir combien 11 y a encore de lois inhumines et tortionnaires, et de sentir de quels poids écrasants, de quelles inégalités sauvages est étouffée la vie des faibles et dee petite, Les revolutions passent sur nous. On les salue comm les aurores des sociétés régénérées et toutes nouvelles qui vont repandre lee bienfaits cur les hommes et leur donner le bonheur Bt puis, on etapergoit qu'il n'y a rien de changé, que les gens en place, que lee idées sont les mimes, que le monde poursuit sa marche, toujours pareille, avec le méme cortége de joueurs de flote et le méme troupes d'esclaves, et que la Loi qui devrait surtout ctappeler Protection, continue de s'appeler enace. Tl vient de paraitre chez Reinwald, un livre excellent, et profondénent intelligent, que devraient bien apprendre par coeur tous ceux qui stocoupent de politique et d'économie politique Crest La Politique expérimentale, de X. Léon Donnat. Ce livre préconice dee réformes indispensables et sensées, et l'on est tout surpris, en les voyant si pratiquement exprimées, de ne pas les voir appliquées au mécanisne de notre eociété moderne. Parni celles-ci, 11 en est une, vraiment humaine, qu'on ne saurait trop réclamer, et qu'un membre du Parlement, moins occupé que les autres A se colleter avec ses collegues, devrait bien prendre l'initiative de transformer promptement en projet de loi. Elle a trait aux rigueurs exercées contre le débiteur insolvable, comme le matheureux paysan que je rencontrais made, rejeté de con foyer, et errant, dans la nuit, sans savoir s'il trouvera un abri et un morceau de pain. Cette réforme que Je désire, est conmue en Amérique, sous le nom de homestead. Le homestead, dit M. Léon Donnat, est une exemption légale, en vertu de laguelle tout citoyen, qui a pourvu sa famille d'un abri, d'un foyer, d'un home, peut soustraire la maison qu'il ocoupe et le terrain cur lequel elle est bitie & toute vente foreée en exécution de jugements rendus contre lui. 11 n'a, pour cela, qu'a faire une déclaration devant I‘autorité compétente, par exemple le recorda du comté, Cotte declaration est offictellesent insérée dans le journal des actes publics ; elle est, en outre, habituellement reproduite dans des fevilles