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SUR FRANZ SERVAIS Il n'y avait plus rien 4 dire sur Franz Servais, , aprés |’6mouvante et juste page dont, au lende- main de cette affreuse mort, s’honora, ici-méma, M. Catulle Mendés. Au risque de diminuer par des phrases trop tardives et sans doute répélées le portrait attendri qu'il nous en donna, je ne puis me résoudre a laisser partir, sans lui adresser quelques paroles douloureuses ot fraternelies, celui qui fut Je plus noble des hommes et, je le dis avec une tranquille certitude, ot s’accordent étroite- ment mon amitié et ma raison, et par quoi s’ag- grave aussi mon deuil — un des plus parfails, un des plus considérables artistes de celte époque. La vie de Franz Servais a quelque chose. qui étonne et qui nous laisse, aujourd’hui qu’il n’est plus, entre ces doux sentiments égaloment poi- goauts, une grande pilié et une grande admira- tion. Pour bien comprendre et faire comprendre A ceux qui l'ignorent tout ce que celte vie-la — m a a Py = SUR FRANZ SERVAIS 283 unique en ca temps de hato ot de fisvre mauvaise —eut de vraiment tragique et de supérieurement beau, il faut se reporter aux premibres années de Ja jeunesse de Franz Servais. Personno ne commenca la vie avec autant d’es- pérance, sur un chemin mieux aplani. Hérilier d’un nom célébre dans toute l'Europe et populaire on Belgique, allié & une famille oit lo culte de Vart était la grando affairo ot la seule affaire, lancé dans un monde out, tout de suite, il avait conquis des amitiés illustres, portant fitrement, Ini aussi, entre les quatro os du front, I’éloile magique du génio, il semblait qu'il eft tout, ct que tout allait: lui arriver, sans secousses, sans déceptions, sans “Juttes, par la force do la gloire acquise, gloire a laquelle on se sentail d'une Ame a ajouter beau- coup d'autres gloires, et encore plus rayonnantes... Energiquo ct doux, enthousiasle ct volontaire, peau el tendre, fastuenx et loyal, il avait toutes Jes forces, loutes les séduclions, toutes les intelli- gences, toutes les bontés. Mais il avait aussi toutes Jes illusions des coeurs purs, des cosurs trop ai- mants, trop aimés, trop heurcux. : ‘Trop heureux ! A vingt ans, je crois, Franz Servais remporte le Prix de Rome et quitte Halle, sa ville natale, “pour I'Italie. La, il travaille avec allégresse, avec acharnement, dans la familiarité constante des grands souvenirs et des grands chefs-d’cuvre, et ul achéve une des plus fortes cultures classiques 284 DES ARTISTES qui soient... Années de réve, années de joie, années de confiance, dont il aimait 4 parler avec celte bonne humeur lyrique, cette verve abondante qu'il mettait, d’ailleurs, dans tout ce qu'il disait... Do Rome, il revient avec la Moré du Tasse, une parlilion importante ov sont, en fleurs, déja, beau- coup de ces admirables qualités, de ces dons morveilleux qui s’épanouiront pleinement dans VApollonide.., En cetle ceuvre de début, mais choyée, caressée, son idéal, trés précis, s’affirme par des lignes simples, souples, trés pures, par une inspiration haute et claire, des idées amples et variées, ot. nous retrouvons, comme chez Gluck, son maitre d’élection, '6mouvante grace, lascience impeccable, l’ordonnance archilecturale de la beaulé grecque, ct l'amour sublime de la vie, qui fait de l'art antique comme une seconde création du monde.. Retour triomphal... Ivresse du trayail récom- pensé | La Belgique, fiére de ce génie naissant qui lui appartient, ct qui va continuer en | amplifiant, le génie paternel, Jui fait fete... On l’acclame comme: un jeune héros. Partout, sur toutes les scénes, dans toutes les salles de concert, les orchestres exécutent, au milieu d'un grand enthousiasme, la Mort du Tasse.,. De France, @' Allemagne, arrivent au jeune composileur les plus précieux encoura- gements... C’est la consécration, c’est'Ia gloire { Hélas |... C’est la lutte aussi qui va commencer,