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Abraham Moles

Structuralisme et miniature persane
In: Communication et langages. N°40, 4ème trimestre 1978. pp. 7-13.
Résumé
Pouvons-nous faire de la miniature persane ? A lire l'article qui suit, « oui », avec plus ou moins de talent selon l'adresse de nos
doigts... en suivant scrupuleusement, bien sûr, l'analyse structuralisme qui en est faite par Abraham Moles, laquelle va nous
permettre de dégager des éléments et des règles de combinaison de ces éléments.
Sans aller jusqu'à prendre le pinceau de 1 mm de diamètre, lisons avec le plus grand intérêt cet exercice de raisonnement et de
pénétration de la pensée, pur exemple d'analyse structurale, qui pourrait bien avoir des prolongements.
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Moles Abraham. Structuralisme et miniature persane. In: Communication et langages. N°40, 4ème trimestre 1978. pp. 7-13.
doi : 10.3406/colan.1978.1247
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1978_num_40_1_1247
STRUCTURALISME
ET
MINIATURE PERSANE
par Abraham Moles
Pouvons-nous faire de la miniature persane ? A lire l'article qui suit, « oui »,
avec plus ou moins de talent selon l'adresse de nos doigts... en suivant
scrupuleusement,* bien sûr, l'analyse structuralisme qui en est faite par
Abraham Moles, laquelle va nous permettre de dégager des éléments et des
règles de combinaison de ces éléments.
Sans aller jusqu'à prendre le pinceau de 1 mm de diamètre, lisons avec le
plus grand intérêt cet exercice de raisonnement et de pénétration de la
pensée, pur exemple ■ d'analyse structurale, qui pourrait bien avoir des
prolongements.
A QUOI SERT UNE «THEORIE STRUCTURALISTE»?
Une théorie d'un phénomène, c'est la possibilité de construire un
raisonnement ou un mode de pensée applicable à ce domaine
particulier, qui a pour rôle d'économiser l'effort de réflexion en
permettant de ramener la diversité des exemples rencontrés à
un petit nombre d'éléments de pensée. Par ailleurs, une théorie
doit avoir une capacité prédictive, elle doit permettre à n'im
porte qui de réaliser des équivalents approximatifs des objets
de la théorie, équivalents dont la valeur dépendra exclusivement
et d'un développement plus ou moins étendu de celle-ci et d'une
habilité d'exécution sans impliquer de recréation fondamentale.
En d'autres termes, une théorie, structuraliste des miniatures
persanes devrait permettre, entre autres, à un Esquimau de
réaliser des modèles (simulacres, imitations) de miniatures
« persanes » que l'œil d'un observateur plus ou moins averti
serait susceptible de confondre avec les originaux; de façon
• proportionnellement d'autant plus aisée que les sens de cet
observateur sont plus grossiers, que ses capacités de jugement
sont plus imparfaites, que son examen est plus bref.
« Structuralisme » signifie construire, à partir de l'étude d'un
corpus , d'objets, un mécanisme combinatoire avec un certain
nombre, fini ou définissable, d'éléments que l'on peut réunir dans
une liste convergente, sinon close. Nous admettrons donc qu'il
y a théorie structuraliste de la miniature persane si nous savons
faire une liste des éléments qui la composent et des règles qui
Structuralisme et miniature persane
permettent de les combiner entre eux ou d'exclure certaines
combinaisons. C'est dans l'établissement de cette liste et de
ces règles que se manifestera la valeur théorisante de l'obser
vateur.
L'OBSERVATION
Observons donc un miniaturiste au travail. Ses outils sont très
simples : un crayon extrêmement pointu et aiguisé 4H Staedler
(pointe de 4 cm de long), un pinceau de poil de chat (section
I mm), quelques couleurs d'aquarelles dont le noir mat. Le
miniaturiste, assis sur une banquette basse, relève son genou
droit en pliant la jambe près de son corps et en la glissant sous
. le genou gauche, tout au bord de Ja, table, à hauteur du genou.
II se constitue ainsi, entre le bord de la. table, son genou sur
lequel est posé le support (ivoire, carte de bristol très fort) et
sa main, un micro-univers à peu près fermé dans le. cône de
son regard. Le miniaturiste est aussi susceptible de dessiner
à plus grande échelle, sur une feuille de papier, par, exemple,
dans des thèmes et un style tout à fait voisins.
Il trace une ébauche extrêmement rapide de quelques traits de
crayon presque invisibles sur le support et commence immédia
tement le passage au pinceau dans lequel il commence par des
traits noirs épais, localisés (sourcils, barbe, lèvres, profil, yeux,
narines par exemple), et il complète ultérieurement l'ensemble
du dessin de proche en proche, avec une certaine liberté d'o
rdonnancement. Vu cet ordre temporel, il apparaît qu'une partie
du style final doit être déterminée par ces traits originaux.
LE REPERTOIRE
Ce qui caractérise, semble-t-il; le style de la miniature persane,
c'est précisément le répertoire de morphèmes élémentaires ou
« atomes de .forme » exploité. C'est dans l'analyse de ces-mor
phèmes que se situe la combinatoire de base : certains sont des
morphèmes statiques; d'autres des morphèmes dynamiques :
des mouvements qui, eux aussi, appartiennent à un répertoire
o extrêmement limité.
^t. Parmi les éléments statiques du répertoire, nous (discernerons
s la touche triangulaire plus ou moins allongée, Je point, le trait
i» fin uni, courbé (à noter la. prééminence des lignes courbes sur
J . les lignes droites), le trait en losange modulé, la hachure
ts taire (à partir de trois traits), etc.
c Parmi les éléments dynamiques, on peut remarquer l'ondulation
'•g d'un trait en trois ou quatre points d'inflexion, la boucle, le
•§ concept de l'identique, le concept de « et caetera », le contour
| fermé, etc.
S II serait nécessaire d'en observer un assez grand nombre, par
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Morphèmes statiques et dynamiques
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Langages 9
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Structuralisme et miniature persane
microcinématographie des gestes d'un artiste,* mais une obser
vation d'une heure sur des dessins assez divers montre essen
tiellement l'étroite limitation des gestes productifs de forme.
Les morphèmes dynamiques s'appliquent à des, éléments sta
tiques, donnant lieu, par là, à une nouvelle combinatoire du
digramme :
(statique) + (dynamique) D (s)
Matrice génératrice de morphèmes Morphème dynamique du
plus fréquent au plus rare
Morphème statique S '
Effort d'originalité
du plus fréquent au plus rare de l'artiste
C'est le concept de série comme loi de structure qui correspond
d'une part à l'idée de style, de l'autre à celle de stéréotype.
Notons que la longueur de la série adoptée serait liée finalement
à un certain taux de stéréotypie des images produites.
Le concept de « etc. » signifie, comme l'a marqué Simon : reprise
réitérée d'un même processus avec des items successifs pro
venant d'une liste déjà connue : ainsi par exemple chevaux,
cavaliers, lances, arbres, chiens est une série connue a priori,
dûment répertoriée dans le répertoire culturel à la fois du
fabricant de miniatures et de ses destinataires. Les supersignes:
assemblages normalisés de signes plus simples appelés par un
concept universel appartiennent à la « culture orientale » spéci
fiquement persane, ils sont figuratifs et représentatifs (hommes,
chevaux, lances). Eux aussi, ils sont liés les uns aux autres par
des lois fréquentielles d'association.
Ainsi la réalisation du « cheval » implique vraisemblablement
celle de « cavalier », etc., et bien que les morphèmes de cons
truction soient très différents les uns des autres, la mise en
§ marche de l'un prépare l'amorçage de l'autre,
"g Les digrammes d'associations privilégiées vont constituer le
g> répertoire réel sur lequel travaille en fait l'artiste.
| MORPHEMES COLORES ET FACTEURS ESTHETIQUES
® Un des morphèmes importants à caractère esthétique est celui
.§ de la couleur, qui appartient à un registre relativement défini,
g assez étroit, bleu clair, bleu sombre, vert, jaune, lié à plusieurs
"5 . facteurs de contrainte :
S — un facteur technique d'utilisation en aquarelle limitant la
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Langages . 1 1
nature chimique des couleurs employées (dissolution dans
l'eau, opacité, pouvoir couvrant) ;
— le facteur de support : parchemin, ivoire, bois généralement
coloré, ce qui va donner une tonalité particulière à l'ensemble
des couleurs ;
— un facteur culturel : on retrouve dans la miniature persane
une image de la civilisation persane, facteur culturel que l'on
peut lui-même décomposer en plusieurs facteurs, le fait qu'un
choix en influence un autre selon des règles établies:
— une tradition, c'est-à-dire la pression des couleurs déjà
utilisées sur celles qui vont être utilisées ;
— un facteur symbolique et rituel, par exemple la prédominance
du vert, du jaune et bleu est liée au symbolisme connu :
jaune soleil
bleu ciel
vert couleur du prophète,
ce qui réduit notablement Je rôle du rouge, du bistre, de l'ocre.
A ces derniers sont souvent attribuées des connotations de
violence, qui en prohibent par exemple l'emploi dans les azulejos
des mosquées.
Enfin, nous noterons comme facteur esthétique général l'idée
même de miniature, c'est-à-dire de réduction considérable de
l'échelle.
La miniature a souvent servi à illustrer les livres, elle utilise
des espaces géométriquement restreints et correspondant à des
changements d'échelle considérables, depuis la miniature qui
prend la place d'une lettrine dans les manuscrits occidentaux
jusqu'à la miniature qui n'est en fait que l'illustration d'une
page de manuscrit et qui en adopte le format. Il y a là une
variation de grandeur, absolue de 1 à 10. et les miniaturistes
ont développé un talent pour changer très considérablement
d'échelle sans modifier leur style.
Notons cependant « a contrario » :
— qu'il existe évidemment une corrélation entre complexité de
l'image et grandeur de celle-ci, traduisant la vulgaire vérité qu'on
peut mettre plus de choses dans un espace plus grand ou réc
iproquement moins de choses dans un espace plus petit ;
— que ce qui compte pour le récepteur n'est pas tant la gran
deur géométrique que la grandeur optique puisque, tout natu
rellement, il se penche et se rapproche pour regarder une petite
figure. Nous sommes ici, dans la miniature, à l'opposé des
Structuralisme et miniature persane
concepts d'optique géométrique perceptive qui régiraient par
exemple l'affiche.
Ce facteur de miniaturisation joue notablement dans l'apparence
de la miniature. Une part du plaisir, esthétique vient du détail,
et en, particulier de la reconnaissance de morphèmes simples
mais bien combinés dont l'œil en général ne prend pas la peine
d'explorer les fluctuations de détail. La miniaturisation permet
par exemple de tolérer certaines inexactitudes dans le recouvre
ment des <surfaces colorées qui' débordent un peu de leurs
contours (en Occident, Dufy s'en est fait un système) et qui
d'ailleurs se réduisent notablement dans la qualité traditionnelle
de la miniature, où le détail de la facture colorée restait un
aspect très important.
DES THEMES
L'ensemble des motifs est extrêmement figuratif, avec un min
imum de stylisation. Dans l'échelle d'abstraction entre figuratif
et géométrique, la miniature persane a un degré d'iconicité très
élevé : elle veut représenter quelque chose, ce quelque chose
étant prélevé lui-même à l'intérieur d'un univers restreint.
On peut penser que si la qualité d'une œuvre se lie à son origi
nalité à l'intérieur d'un monde clos, ce sont les représentations
les plus « extraordinaires » qui par le caractère de rareté des
scènes représentées, seront- l'un des facteurs indépendants
composants de la qualité générale de la miniature. Cela est
effectivement confirmé par l'argumentation employée lors de
sa vente : « une scène très rare », « un paysage remarquable ».
Il est intéressant de remarquer qu'il y a une continuité très
nette entre les morphèmes élémentaires et ceux* de l'écriture.
On s'en rend compte dans la confusion, facile pour un œil
occidental, entre un détail du dessin et la signature de l'artiste
(quand il signe). Les morphèmes- statiques dont nous avons
énoncé quelques-uns, les courbes avec leurs jeux d'inflexion,
sont des courbes de l'écriture, le dessinateur ne se sépare pas
du calligraphe et c'est là,- qu'au bout de ses doigts, s'intègre
l'élément spécifique de la civilisation persane, le contact entre
o le figuratif proposé par l'Extrême-Orient et le graphique ou le
^ calligraphe proposé par la tradition sémitique et spécifiquement
§, musulmane qui interdit (en principe) la représentation et se
g> trouvait donc vouée dès son départ à l'art abstrait..
■g Le délire qui est l'une des vertus de l'artiste, au lieu de s'expri-
§ mer dans la fantaisie de l'assemblage figuratif de Matthias
'*} Grùnewald ou de Jérôme Bosch, s'exprimera dans une frénésie
•| d'entrelacements résultant du jeu de morphèmes assemblés en
| s'éloignant de plus en plus de la raison ordonnatrice de la
S signification du mot écrit. o o
Langages 13
La force créatrice de l'art persan va se situer dans l'exploi
tation de contraintes géométriques donnant lieu à l'écriture
coufique ou à l'écriture des maçons (Banoi) où la contrainte
de l'angle droit et de l'élément de mosaïque se traduit dans
un certain art géométrique qui retient le parfum d'un signifiant.
A l'autre pôle, elle se traduira dans l'enchevêtrement et l'entre
lacs basés sur la latitude de déformation des lettres par
anamorphoses linéaires.
Penser artistiquement c'est, pour un Persan, autant dessiner
qu'écrire, et il n'y a pas de distinction très tranchée entre les
deux, cela à la différence de l'Occidental.
Abraham Moles
Quelques ' morphèmes isolés
dans une structure réelle