Pierre PACHET L’avenir de la peur

Pour Carine Trevisan J'imagine que je dois l'honneur d'avoir été invité à parler dans ce colloque savant et de le conclure, à un livre publié en 1980 sous le titre De quoi j'ai peur. De quoi avais-je, de quoi ai-je peur? Je n'ai jamais perdu le contact avec mes peurs d’enfance : par exemple celle des bombardements, quand on voudrait s’aplatir dans le sol, respirer à peine, comme un chien. La peur de perdre ma maman dans une foule, de perdre sa main, qu’il n’y ait pas ou plus de place dans le wagon, qu’elle ne revienne pas me chercher alors que je l'attends dans le train, ou dans le pensionnat catholique auquel elle m'a confié, ou la ferme où elle m'a placé en me recommandant d'être bien sage, en espérant que j'y aurai plus à manger, que je serai protégé. La peur d’une chose que je ne connais pas, dont il ne faut pas parler, qui oblige à se taire, à ne pas faire de bruit. La peur ensuite, quand en août 44 on commence à m'expliquer ce dont il s’agissait : peur devant cette mise au grand jour, devant la joie collective, la folie des adultes hier si réservés et disciplinés, devenus en un instant sauvages et violents. Mais aussi (dans les années 70, quand je rédigeais ce livre hérissé, agité), peur des agressions indéterminées, qui visent n’importe qui, venues de rôdeurs, d’êtres malfaisants, incompréhensibles, qui prennent leurs victimes au hasard, monstres nés de la nuit, de l’ennui, de la bêtise ; envieux des riches, des puissants, célèbres: le crime de Charles Manson contre Sharon Tate, la femme de Polanski, commis en août 1969 par des égarés qui savaient très bien qui était Polanski; l'agression cruelle qu'avait subie la propre épouse d'Anthony Burgess1, et qu'il a transposée dans son roman terrible Orange mécanique (1962), avant que Stanley Kubrick n'en fasse en 1971 un film fascinant et terrible, terrible à force d'être attrayant . Une forme d'absurdité moderne et meurtrière, qui remonte aux bandits de grands chemins devenus des bandits de la ville, de la nuit ; et au terrorisme avec sa façon de viser, non pas nécessairement des grands coupables, mais n’importe qui au hasard, dans son insignifiance. C'est la guerre d’Algérie qui avait ranimé la conscience de cela, devenu ensuite visible dans des faits-divers. À l’envers du monde visible, social, se laissait et se laisse percevoir ou entrevoir une obscurité quasi hugolienne où se fomentent des complots singuliers et délirants contre la sécurité des personnes et des biens (le vol, le simple cambriolage, vu sans romantisme aucun). Telles sont mes qualifications. Le titre un peu publicitaire que j'ai choisi ne signifie pas que je vais prédire l’avenir, mais affirmer seulement que la peur a de l’avenir, et regarder la présence au-dessus de nous de cet avenir. La question sur laquelle je propose de clore ces débats ne serait pas celle de la possibilité d'une histoire des peurs. Bien sûr qu'une telle histoire est possible et quasiment en cours de constitution, qu'on peut raconter, distinguer et ordonner les grandes peurs
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Elle avait été attaquée en 1944 à Londres, pendant le couvre-feu, par 4 déserteurs de l'armée américaine. Elle était alors enceinte et fit une fausse couche à la suite de l'agression.

historiques, collectives (ou individuelles ?). Ce colloque en a donné une idée. Mais y a-t-il, peut-on percevoir, concevoir, et écrire une histoire de la peur ? en la supposant identique à elle-même dans le temps, et cependant modifiée par les circonstances, soumise à des inventions, des extensions ou restrictions de son domaine, éclairée différemment par la connaissance qu’on en prend ? Néanmoins, ce qui introduirait à cette histoire de la peur, ce serait de prendre en compte, plus que cela n'a encore été fait il me semble, une peur qui a été éprouvée par des masses d'hommes de notre époque, et qui reste cependant extrêmement difficile à appréhender, à situer, à dire - à rendre partageable. Je veux parler de la peur ou des peurs qu'engendrent les guerres modernes. Carine Trevisan parle sobrement, en choisissant et en laissant parler des textes de témoins qualifiés et scrupuleux, de "l’épreuve la plus commune du soldat et la moins facile à tenir sous la dépendance de la parole, celle de la peur. De fait, peu de combattants osent (ou peuvent) parler de la peur, qui touche au plus profond, au « plus secret » d’eux-mêmes"2. L'expression "au plus secret" renvoie à un passage d'un récit de Maurice Genevoix3: "Aucun d'eux n'osera plus parler : on a touché au plus profond, au plus secret d'eux-mêmes. Cela palpite en chacun d'eux. Et chacun, même ce soir, huit jours avant l'assaut qui menace, est le maître ombrageux de son cœur.(…) Ils se taisent depuis que Durozier s'est tu. Malheureux d'être ensemble, ils se quittent. Une à une, leurs ombres s'éloignent dans la nuit". Ce récit de Genevoix, qui est en même temps une analyse délicate et pudique, désigne courageusement la façon dont les participants à cette histoire éminemment collective, dirait-on, ne peuvent s'empêcher de garder chacun pour soi ce qu'ils ont éprouvé les uns à côté des autres. "Le maître ombrageux de son cœur": l'adjectif est troublant. Il suggère que ce qui vous est arrivé là est trop intime ou secret pour être partagé, regardé ou jugé par autrui, pour être simplement regardé par soi-même. L'expérience a été commune, mais elle a séparé les hommes les uns des autres, et chacun de soi-même: elle risquait de sacrifier les uns et pas les autres, et tout en étant un malheur commun, elle discrimine entre les hommes et fait éclater leur séparation individuelle. Et son horreur écrasante empêche chacun de se refermer autour de ce qu'il a vécu comme autour d'un trésor de mémoire. Les traces de cette expérience, à la fois inouïe par son caractère massif et industriel, et révélée comme jamais expérience collective ne le fut, révélée dans ce qui en elle se rétracte devant l'expression, ces traces font voir que la peur, comme expérience d'une dépossession presque complète, n'est pas une émotion comme les autres. Un autre grand témoin de la Grande Guerre, dont le livre m'a aussi été révélé par C. Trevisan, est Gabriel Chevallier (qui n'est donc pas que l'auteur du roman un peu paillard Clochemerle), dans La peur (1930)4. Chevallier, comme Genevoix, loge l'expérience de la peur dans un lieu "secret de l'âme": "J’ai roulé au fond du gouffre de moi-même, au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l’âme, et c’est un cloaque immonde, une ténèbre gluante. Voilà ce que j'étais sans le savoir, ce que je suis: un type qui a peur…J’ai peur au point de ne plus tenir à la vie."5 On rencontre là, sans qu'on sache tout à fait grâce à quelle conjonction (expérience de masse, expérience longue et indéfiniment répétée, talent des témoins, intérêt pour l'individu dans ce qu'il a de quelconque), une sorte de révélation moderne, de description inédite (mais qui rejoint sans doute aussi bien des expressions bibliques que les principes de Hobbes). La peur semble offrir un rapport à l'intime, au vide de l'intime, une peur qui tout en venant du fond du corps, est perçue comme à distance de soi, comme une invasion: " Je sens la peur qui afflue, j’entends ces gémissements, je sais qu’elle va me poser sur la figure son masque livide, me faire haleter comme un gibier qui fuit devant
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« Se rendre témoignage à soi-même », in Témoignage et Trauma, éd. Dunod, 2004. "Les Eparges" (1923), dans Ceux de 14, Flammarion, 1990, p. 513-514. 4 Rééd. Le Passeur, Nantes, 2002. 5 La peur, p. 225-226.

la meute…"6 Et le corps lui-même, dans ses manifestations les plus intérieures, envahit l'individu, se substitue à son âme qu'il expulse, et se fait connaître comme débordant le corps ordinaire, ainsi chez ces "patrouilleurs que leur cœur inquiet suffoque et qu’étourdit le bruit du sang à leurs tempes, bruit qui domine tous les autres…"7. Ou encore: " Notre cœur nous déchirait d’explosions internes, ébranlait les parois de notre thorax pour s’échapper. La terreur nous frappait de suffocations, comme une angine de poitrine. Et nous avions sur la langue, comme une amère hostie, notre âme, que nous ne voulions pas vomir, que nous ravalions avec des mouvements de déglutition qui nous contractaient la gorge."8 L'homme est alors comme expulsé de lui-même, menacé d'envahissement plus même que de destruction (mais c'est la menace de destruction et d'atteinte au corps qui provoque cela): "Il faut lutter contre la peur aux premiers symptômes, sinon elle vous envoûte, on est perdu, entraîné dans une débâcle que l’imagination précipite avec ses inventions effrayantes"9 ou " Je redoute par-dessus tout que la peur m’envahisse"10. Parmi ceux qui ont osé parler de la peur, C. Trevisan cite aussi un texte remarquable du peintre André Masson, qui n'écrit pas seulement avec sa capacité à voir, mais avec une sorte de naïveté étonnée et véridique devant des faits inouïs: " Le rideau de fond du « théâtre de la guerre, c’est la peur. À l’approche de la ligne de feu, souveraine, elle apparaît. Les visages deviennent gris – de la couleur de la cendre. .. . Cet effroi originel et unanime, il faut le maîtriser, et, dans la plupart des cas, l’immémorial « baptême du feu » doit suffire. Mais dans cette grande peur jugulée se greffent des peurs individuelles – brèves et presque toujours maîtrisées elles aussi. Le sentiment de panique dont l’origine est souvent si difficile à définir…"11 * Cette peur semble comme vide, ou la révélation d'un vide, on l'a dit. En ce sens elle est la réalité sans âme de l’homme réduit à l’état de chose dont parle Simone Weil (après Hegel ?) dans "L’Iliade ou le poème de la force"12, texte conçu dès 1937-8, destiné à la NRF où Paulhan veut réduire le nombre des citations (traductions originales et merveilleuses d'Homère), ce que refuse d'accepter S. Weil, paru finalement dans Les Cahiers du Sud en 1940 et 1941 sous le pseudonyme d’Émile Novis. Ce texte n'est pas sans rapports avec la guerre, non seulement la guerre qui vient, mais la Grande Guerre, puisque S. Weil y cite la fameuse "chanson de Craonne"13. Elle parle de la menace de tuer, qui "va tuer sûrement, ou elle va tuer peut-être, ou bien elle est seulement suspendue sur l’être qu’à tout instant elle peut tuer ; de toute façon, elle change l’homme en pierre…" Et encore: "…Un pareil suppliant ne tressaille pas, ne frémit pas ; il n’en a plus licence… ". C'est une force qui a le "pouvoir de faire une chose d’un homme qui reste vivant. Il est vivant, il a une âme ; il est pourtant une chose. Être bien étrange qu’une chose qui a une âme ; étrange état pour l’âme. Qui dira combien il lui faut à tout instant, pour s’y conformer, se tordre et se plier sur elle-même ? Elle n’est pas faite pour habiter une chose ; quand elle y est contrainte, il n’est plus rien en elle qui ne souffre violence." Ces phrases éloquentes et claires rejoignent certaines paroles de témoins directs de la guerre, comme G. Chevallier qui rapporte (ou reconstitue) une conversation à l'hôpital avec
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Ibid., p. 263. Ibid., p. 54. 8 Ibid., p. 75-76. 9 Ibid., p. 225. 10 Ibid., p. 300. 11 André Masson, La mémoire du monde, Skira, 1974, p. 65. 12 Œuvres, éd. Quarto, p. 530-1. 13 Ibid., p. 541.

une infirmière à qui il affirme: "Ce terme de peur vous a choquée. Il ne figure pas dans l'histoire de France - et n'y figurera pas…Mais la peur n'est pas honteuse: elle est la répulsion de notre corps, devant ce pour quoi il n'est pas fait."14. Si ce n'est que Chevallier parle du corps là où S. Weil parle de l'âme: mais, on l'a vu, dans d'autres passages lui aussi désigne l'âme comme lieu de la peur. Plus troublant est sans doute que S. Weil semble par moments oublier la spécificité de la peur et y voir une variante de l'état de détresse, de soumission servile ou ouvrière qu'elle a décrit dans les années 30; souvent, on dirait qu'elle immerge la peur dans cette expérience plus générale. Ceux qui ont connu la guerre en première ligne - et comment ne pas prêter une extrême attention à leurs paroles - demandent ou espèrent que la peur soit prise en compte en tant que telle, qu'elle ne soit pas oubliée, soit qu'on la considère comme allant de soi et devant être dominée ou tue, soit qu'on la réduise à une faiblesse. * Un auteur n'oublie pas la peur, et il n'est pas étonnant que Gabriel Chevallier le cite et attire l'attention sur lui en épigraphe de son chapitre sur "Le chemin des Dames". C'est le colonel Charles Ardant du Picq (1821-1870: il mourut d'une blessure reçue face aux Prussiens, après avoir combattu en Crimée et en Algérie), auteur des Études sur le combat: combat antique et combat moderne, publiées à titre posthume en 188015, écrivain estimé par exemple par Barbey d'Aurevilly, et bien sûr dans les milieux militaires, sa doctrine ayant inspiré semble-t-il l'enseignement donné à l'École de guerre et ayant pu par ce biais influencer la pensée militaire de Charles de Gaulle. Chevallier le cite ainsi: "L'homme dans le combat est un être chez lequel l'instinct de conservation domine à un moment tous les sentiments. La discipline a pour but de dominer, elle, cet instinct par une terreur plus grande." Tel quel, ce texte exprime parfaitement le sentiment de Chevallier lui-même, son insistance sur la peur comme dominante méconnue de l'expérience effective des soldats au front, et sur la discipline qui les maintient dans un état d'obéissance et de combativité. Chevallier a une conception de ce qui règle l'affrontement des peurs des combattants opposés, qu'il laisse s'exprimer par les paroles d'un sergent qui rapporte un affrontement de près, où la peur semble l'emporter chez les Français ("Nos servants tremblaient et voulaient se sauver. ous avons pris peur à force de tuer!…"16), mais où - comme chez Joseph de Maistre17, quelque chose bascule, en un instant, d'un côté plutôt que de l'autre: "Pendant que les Boches se tâtaient, on démarrait. C'est le plus culotté qui fait peur à l'autre, celui qui a le plus peur est foutu. Faut pas réfléchir dans ces cas-là. La guerre, c'est du bluff!"18 L'ennui est que les phrases de l'épigraphe n'expriment en fait que la pensée de Chevallier lui-même, même si elles sont prélevées dans l'exposé d'Ardant du Picq. Ce dernier reconnaît pleinement la puissance de la peur. Mais il se soucie d'organiser les armées en fonction d'elle. Le texte que cite Chevallier, quand on le restitue plus complètement, va dans un sens bien différent: "La discipline ne suffit pas. L'homme dans le combat, nous le répétons, est un être chez lequel l'instinct de la conservation domine à certain moment tous les sentiments. La discipline a pour but de dominer, elle, cet instinct par une terreur plus grande; mais elle ne peut y arriver d'une manière absolue; elle n'y arrive que jusqu'à un certain point, qui ne peut être dépassé."19 La phrase citée par Chevallier est bien présente, mais pour être aussitôt limitée dans sa portée. Et si Ardant du Picq, comme de
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La peur, p. 122-123. Hachette-Dumaine, Paris, 1880, republiées chez Ivrea en 1999. 16 La peur, p. 171. 17 "Il y a une peur bien plus terrible, qui descend dans le cœur le plus mâle, le glace, et lui persuade qu'il est vaincu. Voilà le fléau épouvantable toujours suspendu sur les armées." Et il évoque "un militaire de premier rang" qui, à la question, "qu'est-ce qu'une bataille perdue?" répond: "C'est une bataille qu'on croit avoir perdue." (Les Soirées de Saint-Pétersbourg [1821], 7ème Entretien, in J. de Maistre, Du Pape, Les Soirées de SaintPétersbourg et autres textes, préf. d'E. Cioran, J.-J. Pauvert, 1957, p. 88). 18 Ibid., p. 172. 19 Études sur le combat, éd. de 1880, p. 21.

Maistre, reconnaît l'importance du moment quasi irrationnel où le combat bascule, il cherche à le déterminer: "C'est la détermination de cet instant où l'homme perd le raisonnement pour le devenir instinctif qui fait la science du combat."20 Et loin d'insister sur une discipline fondée sur la "terreur", il parle de "cohésion morale", de "solidarité plus resserrée qu'en aucun temps"21. Peut-être écrit-il cela faute d'avoir connu la puissance de feu effrayante de la Grande Guerre; il semble plutôt que si les points de vue des deux hommes divergent autant, malgré un point de départ identique qui est la peur, c'est parce que l'officier se soucie d'organisation là où l'écrivain recueille la part comme abandonnée de l'expérience, celle qui désespère de l'organisation, et veut restituer la vérité de ces moments - qui furent des années - où plus aucun dessein ne semble lisible, et où les individus ne se sentent être que les victimes d'une force impersonnelle et aveugle, qui ne veut que les écraser, et qui les terrorise sans le savoir ou sans même s'en soucier. Comme si les chefs, dans ces années-là, n'avaient cherché qu'à détruire les hommes de loin, sans savoir édifier la victoire sur une stratégie autre que celle du bombardement et de l'assaut sans restriction. * L'époque moderne a-t-elle inventé de nouveaux motifs de peur, de nouvelles formes de peur, ou seulement de nouvelles façons de la décrire, d'approcher ce qui en elle se dérobe à l'expression et déjà à la saisie? Le développement du terrorisme sous ses différentes formes, ne consiste-t-il pas, moins en l'invention de nouvelles formes de peur que, par l'intention de spéculer sur une peur indéterminée, dans un nouvel éclairage porté sur la peur quand elle est fondée sur l'intrication du privé (le souci pour les proches, pour soi-même) et du public: la rue, la ville, la vie collective et politique? À cet égard, nombre d'épisodes de l'histoire du précédent siècle et de celui qui commence incitent à imaginer ce que serait un monde où la terreur ne cesserait pas: un monde sans armistice, qui appartient à la fois à la réalité attestée (celles des camps, des régimes totalitaires, des condamnations sans terme fixe, des guerres civiles sans répit apparent) et à l'imagination effrayante et effrayée des théoriciens ou des auteurs de fiction populaire. La peur d'un monde où la peur ne cesserait pas: j'illustrerai volontiers ce thème ou cette question en me référant à un épisode du récit de Curzio Malaparte, Kaputt, épisode dont le héros est un chien qui fait l'expérience d'une peur inouïe. Publié en 1944 en Italie, à partir d'expériences de la guerre que l'auteur avait suivie comme correspondant pour le Corriere della Sera, le livre consacre chacune de ses parties à des animaux ("Les chevaux", "Les rats", "Les chiens", "Les oiseaux, "Les rennes", "Les mouches"). L'épisode intitulé "Le fusil fou" est inclus dans "Les chiens". Il raconte la peur qu'inspirent à Spin, le chien de Mameli, l'ambassadeur d'Italie à Belgrade, les bombardements de la ville en 1941. Les bombardements des villes, voilà une occasion moderne de terreur, quand les civils sont visés en tant que tels par l'artillerie ou par des avions. À vrai dire, les soldats modernes ne sont d'ailleurs que des civils "mobilisés", organisés, armés et vêtus d'uniformes. Dans les bombardements, c'est la vie civile (familles, enfants, animaux, intimité) qui est visée. "À la voix insolite de son maître, Spin comprit que c'était réellement l'occasion d'avoir peur. Il se mit à gémir, à mouiller le tapis."22 Spin est un setter irlandais, un chien de chasse qui n'a pas "peur des coups de fusil, il se serait jeté la tête haute contre un régiment entier" (cette phrase fait penser à un récit atroce de Kipling, qui montre deux petits tambours de quatorze ans de l'armée britannique, qui
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Ibid., p. 22. Ibid., p. 87, 92. 22 Kaputt, tr. de l'italien par Juliette Bertrand, Denoël, 1946 (éd. Folio 1976), p. 280.

obtiennent l'honneur de marcher en tête de leur régiment dans un combat en Inde ou en Afghanistan, et se font bravement tuer23). Le sentiment que le bombardement inspire au chien et au narrateur qui voit les choses à travers lui, c'est, quand les bombes se taisent, "tout à fait le silence de la nature quand la terre sera morte; l'immense, l'ultime silence sidéral de la terre quand elle sera froide et morte, quand sera consommée la destruction du monde." Spin suppose, dans sa tête de chien, que "l’horrible fracas qui avait, ce matin-là, fait s’écrouler le monde, n’était pas, ne pouvait pas être la voix amie d’un fusil. …Quelque effroyable monstre, quelque féroce dieu étranger avait renversé pour toujours le règne du fusil."24 "Cependant une terrible idée vint tout à coup à la tête de Spin. Si cette effroyable voix…Si cette voix sauvage n’était rien d’autre que la voix du fusil ? Si le fusil, en proie à une folie subite, s'était mis à courir sur les routes…avec cette voix nouvelle, terrible, délirante ?" Malaparte - qui n'hésite pas, dans ses récits, à se donner une sorte de beau rôle, non sans un humour qui tempère ses vantardises - suppose que le chien ne souffre pas seulement de peur. "Ce n'est pas seulement de la peur, dis-je: il y a en lui un sentiment plus obscur et plus profond. J'ai le soupçon et l'espoir que ce n'est pas seulement de la peur."25 Il imagine une thérapie, qui consiste en une mise en scène théâtrale: il ordonne à Mameli de prendre son fusil de chasse, et, sous les yeux de deux autres diplomates, d'emmener Spin dans le jardin de la Légation. "Spin est malade, dis-je, il faut le guérir. - J'espère que vous ne voulez pas le tuer, dit Bliss-Lane en montrant le fusil que Mameli serrait d'une main convulsive. - Il suffira d'une seule cartouche! dis-je." Alors que le chien "aplati par terre, pleurait doucement, et que les assistants sont consternés, "Mameli leva lentement son fusil, épaula, visa, tira." En réalité, Mameli a visé un arbre. Spin se redresse, guéri. "Tout était donc revenu à l'ordre de naguère, à l'harmonie d'avant. La nature n'était plus bouleversée par la voix énorme, terrible, délirante du fusil devenu fou."26 * Je ne connais ni ne pressens l'avenir de la peur. J'imagine que nombre d'hommes, endehors même des périodes de terreur, auront désormais à vivre avec le soupçon - qui est "un sentiment plus obscur et plus profond" que la peur - que le monde est à la fois en rapport unifié avec lui-même, comme il ne le fut jamais, et qu'il est défait, et livré sans recours à la peur.

"Les tambours du 'Fore and Aft'", in L'homme qui voulut être roi, tr. L. Fabulet et R. d'Humières, Mercure de France, 1901 (Folio, 1973, p. 197-251). 24 Kaputt, p. 284-285. 25 Ibid., p. 291. 26 Ibid., p. 294.

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