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Pressé de questions, Belin (qui n'a pas répondu
non plus à celles de Mediapart) reste prudent. Saiton jamais. Comme il le conseillait un jour à l’un
de ses responsables commerciaux, il faut « faire
attention » avec Tomi et ses « trucs mafieux ». Le
chef d’entreprise évoque donc rapidement sa rencontre
avec le Corse en 2009, « à l’occasion de la campagne
présidentielle au Gabon d’Ali Bongo ». Il raconte
aussi ce jour d’hiver 2013 où il est venu le voir dans
un hôpital marseillais pour lui demander « un coup
de main ». « J’ai dit à Michel Tomi que j’aimerais
bien bosser sur le Mali, il m’a répondu que le
président[Ibrahim Boubacar Keita – ndlr] était là », à
peine « vingt mètres plus loin », dans une chambre.

Comment Tomi, « parrain » d’Afrique,
réussit de juteuses affaires avec les régimes
malien et gabonais
PAR FABRICE ARFI ET ELLEN SALVI
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 2 JUIN 2015

L'unique casino de Bamako, propriété de Michel Tomi. © Thomas Cantaloube

Derrière la « corruption » de plusieurs chefs d’État
étrangers, reprochée par la justice française à l’homme
d’affaires corse établi en Afrique Michel Tomi, il y
a un empire qui brasse plus de 600 millions d’euros
de chiffre d’affaires par an. La police est parvenue à
mettre à nu le système Tomi, surnommé le “parrain des
parrains”. La suite de nos révélations.
Le président malien Ibrahim Boubacar Keita à Bamako, en janvier 2014. © Reuters

Ce n’est pas un homme d’affaires comme les
autres. « C’est un “parrain”, vous n’approchez
pas un mec comme ça, il y a toujours 3-4
mecs autour. C’est, comme on dit en Afrique, un
grand monsieur. » Philippe Belin souhaiterait que
les enquêteurs comprennent bien à quel genre de
personnage ils s’attaquent. Il insiste : « Encore une
fois, Michel Tomi n’est pas quelqu’un que vous
interpellez comme ça, il impose un certain respect,
c’est une telle figure en Afrique. »

L’alliance Belin-Tomi n’aurait rien donné. Et
l’histoire s’en serait arrêtée là. C’est du moins ce
qu’assure le patron de Marck aux enquêteurs, avant de
comprendre que ces derniers ont amassé un nombre
considérable d’éléments (écoutes téléphoniques,
interceptions de courriels, perquisitions…) qui
désossent le système Tomi, où tout se monnaie à prix
d’or dans une grande confusion de bien public et
d’intérêts privés.

Il est près de minuit, ce 18 juin 2014, quand le
patron de la société française Marck, spécialisée
dans la confection et la vente d’uniformes militaires,
commence à se confier aux policiers. Après dix-huit
heures passées en garde à vue, il se décide enfin à livrer
quelques informations sur celui que l’on surnomme
malgré ses dénégations le “parrain des parrains”,
l’homme qui l’a conduit jusqu’ici, dans les locaux de
la police judiciaire, et qui lui vaudra d’être mis en
examen deux jours plus tard par le juge Tournaire pour
« corruption d’agents publics étrangers » et « abus de
biens sociaux ».

Mediapart a raconté dans une précédente enquête (ici)
les dessous de la stratégie du “parrain des parrains”,
déjà condamné dans plusieurs affaires financières,
pour s’immiscer dans l’intimité des chefs d’État du
Mali et du Gabon, puis les couvrir d’égards et de
cadeaux en tout genre (voitures, séjours dans des
palaces parisiens, croisières sur son yacht de luxe,
achat de costumes de luxe…). Une « relation d’ordre
familial, paternel », selon les mots de Tomi – les
juges préfèrent parler de « corruption » –, qui lui
laisse surtout le champ libre pour faire prospérer son
business en contrepartie.

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Tomi, en Afrique, c’est un empire qui pèse très lourd.
Avec son groupe Kabi (présent dans les casinos, le
PMU, les paris sportifs, l’immobilier, l’aviation ou le
lobbying), dont il est l’actionnaire à 66 %, l'homme
d'affaires brasse officiellement chaque année plus de
600 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec des
marges bénéficiaires allant de 10 à 50 % selon les
activités. Autant dire, une énorme machine à cash. Et
partout où c’est possible, les mâchoires du système
Tomi se referment sur chaque nouvelle opportunité
juteuse. Il n’y en a jamais assez.

de l’État malien afin de favoriser les intérêts » de
l'entreprise. Ainsi, le 18 décembre 2013, soit quelques
jours après la rencontre de Marseille, le “parrain
des parrains” décroche son téléphone, alors placé sur
écoutes. « Comment ça va monsieur le ministre ?
Mes respects », lance-t-il à son interlocuteur. Le
ton est amical, l’objet de l’appel beaucoup moins.
« J’aimerais que vous receviez quelqu’un…heu… qui
m’intéresse. »
Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit.

Le quelqu’un en question n’est autre que Belin. Le
“ministre” malien, potentiellement celui de la défense,
ne se fait pas prier pour le rencontrer, « dès demain »
s’il le faut. Michel Tomi a obtenu en trente secondes
ce qu’il voulait. Mais il ne s’arrête pas là et s’emploie
dans les minutes qui suivent à savonner la planche
d’une société concurrente, Magforce. « Il faut faire
très attention, prévient-il au sujet de cette dernière,
en prenant soin de ne pas trop en dire par téléphone.
Très attention… hein, il faudra heu… On discutera
après… Toi et moi… hein ?! » Le ministre acquiesce :
« D’accord, y a pas de problème. » Tomi conclut
la discussion, paternaliste : « C’est bien, monsieur le
ministre. »
Plus embarrassant, le 19 juin 2014, lors d’une
perquisition au domicile parisien de Philippe Belin,
les enquêteurs découvrent une note manuscrite rédigée
sur du papier à en-tête de l’hôtel Hilton de Yaoundé,
au Cameroun. Il y est question de commissions
occultes en marge d’un contrat similaire avec l’État
camerounais, avec cette mention bavarde : « 10 %
ministre via Tomi ». Face aux enquêteurs, le patron
de Marck, pourtant très prolixe jusqu’alors, ne saura
pas comment expliquer ces annotations et préférera
garder le silence. À titre personnel, Tomi empochera
150 000 euros d’« honoraires » sur ce marché de vente
d’uniformes militaires.

L'unique casino de Bamako, propriété de Michel Tomi. © Thomas Cantaloube

Recensés dans deux rapports de synthèse du 20
juin 2014 de la police judiciaire, tous ces nouveaux
marchés, qu’il s’agisse de mines d’or, de construction
de chemins de fer ou de la vente de navires militaires,
dessinent une autre facette du “parrain des parrains”.
Celle d’un « intermédiaire » intervenant régulièrement
pour le compte de sociétés commerciales françaises
et chinoises auprès des « décideurs publics de
plusieurs pays (Tchad, Mali, Gabon…) », « organisant
par exemple des rendez-vous ou étant intéressé
financièrement aux projets », selon les conclusions de
l’Office anti-corruption de la PJ, basé à Nanterre.

Un train de vie siglé Chanel, Dior, Prada...
Au Mali, où il est devenu le principal interlocuteur
du président Keita, Michel Tomi cherche par tous les
moyens à étendre ses activités. Et quel meilleur secteur
que celui de l’or pour devenir le véritable roi du pays ?
Au printemps 2014, l’homme d’affaires s’intéresse de

Parmi ces sociétés, apparaît donc celle de Philippe
Belin, Marck. Le rapport de police décrit par le
menu les stratagèmes de Michel Tomi, qui « fait
jouer ses relations au plus haut niveau des dirigeants

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près au contrat de concession de la raffinerie malienne
d’or, dont le potentiel a de quoi faire tourner les têtes :
« 100 tonnes d’or, ça représente à peu près 2 000
milliards de francs CFA, c’est-à-dire 4 milliards de
dollars », estime-t-il par téléphone le 1er avril.

de chance d'entrer dans ce projet », confie Frédéric
Albrecht, le fils de Paul, patron d’une filiale française
de F-Scott, qui a fourni une attestation d’embauche
et des bulletins de salaires à la jeune femme afin que
celle-ci obtienne la naturalisation française et puisse
justifier de ses ressources au quotidien.

Là encore, “le parrain des parrains” prétend n’avoir
qu’un simple rôle d’intermédiaire. Mais selon les
enquêteurs, « les conversations et les échanges de
courriels montrent que Michel Tomi peut intervenir
sur le choix du futur exploitant de cette raffinerie d’or,
et qu’il pourrait y avoir un intérêt financier ». Pour
ce marché, le Corse a jeté son dévolu sur F-Scott, une
holding basée en Suisse, qui travaille notamment dans
le secteur du ciment et du béton. Ensemble, ils avaient
déjà planché sur un projet de construction de 7 000
logements sociaux au Gabon, finalement avorté. Mais
cette fois-ci, Tomi veut aller jusqu’au bout.

Rebiha H. n’est pas une salariée comme une autre.
C’est elle – ou Michel Tomi, il ne se souvient plus –
qui a fixé le montant de son propre salaire, confie
Frédéric Albrecht aux enquêteurs. Un petit privilège
qui est d’autant plus intéressant que la jeune femme
ne travaille pas et occupe, selon les propres aveux de
celui qui est censé être son patron, un emploi fictif.
Il n'y a pas que le Mali dans la vie de Tomi. Il y a
le Gabon, aussi, base arrière historique du clan pour
ses affaires africaines. Les policiers ont découvert
que l'homme d'affaires y a réalisé une très belle
opération en marge de la vente, en août 2010, de
quatre vedettes de surveillance à la marine gabonaise
par la société française Raidco Marine Internationale.
Un contrat d’un montant total de 16 millions d’euros,
qui a engendré « des difficultés de trésorerie et
des versements anormaux de fonds vers la “sphère”
de Michel Tomi », selon l’Office central pour la
répression de la grande délinquance financière, cosaisi des investigations policières.

La concession de la raffinerie malienne d'or peut
rapporter jusqu'à 4 milliards de dollars. © Reuters

Alors il fait jouer ses relations. Et se tourne
directement vers les plus hauts dirigeants de l’État
malien. L’affaire pèse des milliards de dollars,
mais elle se règle par textos, directement avec le
ministre des mines, Boubou Cissé, que Tomi appelle
affectueusement « mon neveu ». L’homme d’affaires
organise une rencontre entre les représentants de FScott. Par pure générosité ? Pas vraiment. « Dès le
début, il était sous-entendu que nous laisserions la
porte ouverte à Michel Tomi pour investir si le projet
venait à se concrétiser », déclare Paul Albrecht, le
président de la holding, aux enquêteurs.

Le président gabonais Ali Bongo, ici en mars 2015, considère Tomi comme son « oncle »

Sur ce contrat, Tomi a touché double. D’abord 1,6
million d’euros de commissions sur la vente des
navires, qui atterriront pour partie sur le compte d’une
filiale du groupe Kabi, la bien nommée Corsi Kasbah,
propriétaire… d’une ferme au Maroc. Ce à quoi il faut
ajouter la rétrocession d’un contrat de maintenance de
Raidco au groupe Kabi pour un montant de 1,9 million
d’euros. Pour les juges, cela s’appelle juridiquement

Dans le système mis en place par le “parrain des
parrains”, il n’y a pas de service gratuit. Albrecht l’a
compris dès 2011, lorsque Michel Tomi lui a demandé
d’embaucher Rebiha H., qu’il présente comme une
« très bonne amie ». « Nous avons compris que sans
réponse positive de notre part nous aurions eu peu

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une « complicité et recel d’abus de biens sociaux »,
l’un des dix-sept chefs d’inculpation dont a écopé le
“parrain des parrains”.

Pour assurer la fluidité des espèces, il envoie chaque
année environ un million d’euros à l’un de ses hommes
de mains, Valentin. Les sommes ne sont presque
jamais déclarées. Face aux policiers, Tomi a concédé
être à la tête d’une « fortune personnelle » dont il
peut « disposer à volonté » grâce à ses multiples
gisements de revenus africains : « C’est pour cela que
tous les frais que j’ai pu avoir en France où je viens
régulièrement, je faisais ramener les liquidités pour
pouvoir en disposer à volonté. »

[[lire_aussi]]
Les masses de cash générées par tous les business
africains de Tomi lui permettent d’assurer un fastueux
train de vie. En 2012, il a ainsi acquis pour 3,4
millions d’euros un somptueux appartement de 280
m2 boulevard Haussmann, dans les beaux quartiers de
la capitale. Au cours de l’enquête, son financement a
été expliqué de trois manières différentes… Avec sa
compagne, il emploie sur place des domestiques et des
femmes de ménages (non déclarées jusqu’en 2013).
Deux chauffeurs se relaient également pour assurer
les déplacements du couple et des enfants, à bord de
Bentley ou de limousines. Tomi ne se déplace par
ailleurs jamais sans ses gardes du corps.

Côté vêtements, bijoux ou décorations, les Tomi
dépensent sans compter chez Chanel, Dior, Prada,
Valentino ou Hermès. Le couple Tomi s’est
par ailleurs constitué un important patrimoine au
Maroc, constitué de six biens immobiliers pour une
valeur globale d’environ 2,5 millions d’euros. Une
perquisition menée au domicile des Tomi a notamment
permis de découvrir plus de 400 000 euros en liquide,
des bijoux de luxe et une trentaine de sacs à main
Chanel, Vuitton ou Hermès. La grande vie.

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