You are on page 1of 38

La Tradition (Paris.

1887)
Source gallica.bnf.fr / MuCEM

La Tradition (Paris. 1887). 1887-1907.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la
BnF.Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :
*La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.
*La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits
élaborés ou de fourniture de service.
Cliquer ici pour accéder aux tarifs et à la licence

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.
3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :
*des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans
l'autorisation préalable du titulaire des droits.
*des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.
5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur
de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.
6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non
respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.
7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisation@bnf.fr.

Prix du Numéro : Un

N° 2.

SOCIÉTÉ

DES

franc.

Mai

1887.

TRADITIONNISTES

LÀ TRADITION.

REVUE
des Contes,

Cotisation

GÉNÉRALE

et Arts
Chants, Usages, Traditions
Légendes,
PARAISSANT LE 15 DE CHAQUE MOIS

populaires

15 francs.
: France, 12 francs. — Étranger,
Abonnement
de Sociétaire
donnant droit au service de la Revue : 15

PARIS
A.

DUPRET,

ÉDITEUR

3, rue de Médicis,

3

francs.

LIVRAISON

DU

15 MAI

1887

LA LITTÉRATURE
Lancelin.
POPULAIRE,
par Charles
— II. SHITAKIRI-SUZUME,
traduction
de
CONTES
DU VIEUX
JAPON.
J. Dautremer.
— II. LE GAYANT DE DOUAI, par A. DesMONSTRES
ET GÉANTS.
rousseanx.
LA CHAPELLE
Arêne.
DU DIABLE,
conte de Paul
LA PRISONNIÈRE
de la Picardie,
DE NANTES,
chanson
populaire
recueillie
par Henry
Carnoy.
Ortoli.
CROYANCES
POPULAIRES
DE LA CORSE, par A.-L.
LE VEILLEUR
DE NUIT, tradition
alsacienne,
poésie de Emmanuel
des Éssarts.
HOMÈRE
DANS LA TRADITION
POPULAIRE,
par Jean Nicolaïdes.
L'ARBRE
DE LA SUÈDE, légende Scandinave, par Paul
Boulanger.
LE MARIAGE
Chéron.
DANS LE MANTOIS,
par Albéric
LA FILLE
Olivier.
DES NEIGES,
légende russe, par Henry
TANT QUE L'ÉTÉ
Gineste.
DURERA,
poésie de Raoul
Blémont.
LES DÉMONIAQUES
DANS L'ART,
par Emile
A TRAVERS
LES LIVRES
ET LES REVUES,
par C. de W.
H. C.
BIBLIOGRAPHIE.
NOTES ET ENQUÊTES.

La Tradition
paraît le 15 de chaque mois. Le prix de l'abonnement est de 12 fr. pour la France (15 fr. pour l'étranger).
La cotisation des Sociétaires est de 15 francs payables dans
le courant du premier semestre de l'année, et donnant droit à
l'envoi de la Revue.
Les abonnements
et les cotisations
sont reçus chez M. A.
DUPRET, 3, rue de Médicis.
Il sera rendu compte de tous les ouvrages adressés à la Revue.
Prière d'adresser les adhésions, la correspondance,
échanges, etc., à M. Henry CARNOY, 33, rue Vavin.

les articles,

Les manuscrits seront examinés par un Comité de rédaction
composé de MM. Emile BLÉMONT, Henry CARNOY, Raoul GIFrédéric
NESTE, E. GUINAND, Charles LANCELIN,
ORTOLI,
Charles de SIVRY et Gabriel VICAIRE. Les manuscrits non insérés seront rendus.
M.
jeudi,

CARNO Y se tient
à la disposition
Henry
de 2 heures à 3 heures, 33, rue Vavin.

de nos adhérents

le

LA

TRADITION

LA LITTÉRATURE POPULAIRE
On peut dire de la littérature
d'un peuple qu'elle est l'histoire
et, en
non seulement
quelque sorte, le témoin de sa civilisation,
par la reproduction qu'elle donne du milieu ambiant (moeurs, coutumes), mais encore
par sa conception propre, instinctive,
naturelle,
je dirai presque ésotéridit absence de littérature,
et l'on peut
que. Qui dit absence de civilisation,
avancer que tout peuple, soi-disant sauvage, mais chez lequel se retrouvent des traditions,
des légendes ou des chants, participe
d'une manière
à la civilisation,
si rudimentaires,
si obscures même qu'en
quelconque
la civilisation,
la littérature
a
Comme
paraissent les manifestations.
besoin pour naître d'une certaine aspiration
à la fois matérielle
et morale
vers une sorte d'idéal, ou, pour mieux
d'être supédire, de manière
rieure

: c'est de cette tendance
variable et toujours changeant,

vers un but multiple
et indéfini, toujours
— et le cycle des évéque naissent à la fois
— et la littérature,
nements qui procède des aspirations matérielles,
produite par les aspirations
intellectuelles
des peuples.
du monde, la littérature
des peuples proEt, de même que l'histoire
gresse par phases, par périodes, par âges bien distincts les uns des autres.
Les quatre grandes divisions
le moyen-âge,
de l'histoire
sont l'antiquité,
les temps modernes et l'époque contemporaine
; les quatre sections ordinales de la littérature
d'une nation sont :
1° Les traditions
de bouche en bouche, basées
orales, se transmettant
sur un fait certain que,—par un phénomène psychique,— l'amour du mer
aux populations
veilleux, inhérent
dans un sens extra-naturel
: telles
Chanson de Roland
Kalevala

avant

avant

Lônnrot,

modifie progressivement
primitives,
la
durent être l'Iliade avant Homère,
l'Edda avant Saeinund Sigfusson, le

Turoldus,
le Poème du Cid

avant

le précurseur

de Pero

l'abbé, etc.
2° Les traditions

ou
par un seul homme,
écrites, oeuvres travaillées
produits collectifs d'une série d'ouvriers : à cette catégorie appartiennent
les poèmes homériques,
les chansons de geste et les épopées nationales
elles qu'elles sont publiées de nos jours.
3° La littérature
que l'on peut appeler

fictive,

quicontient

en germe

le

LA

34

TRADITION

de ces multiples
et qui est comme la résultante
roman moderne
aspiravers un idéal de plus en plus élevé : dans cette
tions poussant l'homme
nos
classe, on peut ranger nos vieilles Cantilènes, plus tard nos Fabliaux,
Dicts, nos Débats, nos Lais, etc.
est si merveil4° Enfin la littérature
actuelle, dont le cadre aujourd'hui
leusement vaste qu'à peine il se peut enserrer dans les bornes étroites
d'une

définition.

Toutes ces phases diverses ont entre elles de nombreuses
affinités, des
positifs, et l'on pourrait
points de contact parfois bizarres, mais toujours
— ce serait même un curieux travail — reconstituer
la chaîne immense
Balzac aux vieux aèdes de la Grèce,
des oeuvres littéraires
qui rattachent
aux chantres antiques de l'Egypte et de l'Orient.
à la
dans son développement
en effet, procède la littérature
Comment,
D'une façon très simple en vérité.
fois objectif et subjectif?
ou quelque
son importance
Un fait se produit qui, par son intensité,
Ce
condition
extérieure
remarquable,
frappe l'esprit des contemporains.
ou développé au gré de
fait est transmis
de bouche en bouche, modifié
ou
ou surnaturel,
ou matériel,
dans un sens mystique,
chaque narrateur,

— mais c'est l'exception
: c'est la première
psychologique
purement
— Une des versions de ce fait arrive aux oreilles d'un lettré qui
période.
: là, la même série de dévela fixe à sa manière au moyen de l'écriture
d'écrivain
à écrivain : c'est la seconde
se produit
externes
loppements
nos chansons de geste. — Un moment
celle qui a déterminé
période,
ou
semble vieillie
cette narration
arrive où, pour un motif
quelconque,
suivant
le caprice du
aux auditeurs
: on en fait d'abord,
insuffisante
qui ne tardent pas à subir le même sort que la narjour, des imitations
mais qui, du moins, ont ouvert la voie : on prend alors
ration originale,
des détails à tel ou tel fait, et l'on en compose un ensemble entièrement
de vue de l'affabulation
lieu,
; puis, en dernier
neuf, du moins au point
à l'imagination
et sans déguisement,
on a recours, franchement
pure :
ont
de geste et les cantilènes
c'est ainsi que, chez nous, les chansons
donné naissance aux romans (la Rose, le Renard, etc.) d'où sont sortis
les Dicts, etc., dont est née par une série ininterrompue
les Fabliaux,
actuelle.
de plus en plus vastes, la littérature
d'enfantements
des esprits
il s'est rencontré
A chacune
de ces différentes
périodes,
ont voulu, tout en
chercheurs qui, dans une délicate curiosité de travail,
séduits qu'ils
étaient et comme enivrés
par ce parfum exprogressant,
faire des imitations
choses d'autrefois,
archaïques
« imaigiers
ces modernes
nous citerons,
parmi
éménombre d'autres pasticheurs
Balzac, Littré,et
une sorte de
Se produit toujours
et nécessairement
réflexion
des grandes oeuvres du génie sur l'esprit naïf des populations
vers
de cet instinct naturel poussant l'homme
illettrées,
qui, sous l'action
le beau, est facilement
séduit par le côté idéal ou grandiose du récit qu'on
lui en fait. Racontez à un paysan de la Basse-Bretagne
l'épopée du Cid ou
quis que dégagent les
de ce qui était jadis :
littéraires
», Rabelais,
rites. D'autre part, il

LA

TRADITION

35

il se formera
de Rama : peu à peu, par difusion,
bretonne ayant des points de contact certains avec
au
mais marquée
indou,
gnol ou le Ramayana
local, revêtue d'un cachet propre, et qui se reliera
autre

une nouvelle
le Romancero

légende
espa-

coin du tempérament
d'une façon ou d'une
des poulpicans
ou de

au cycle légendaire
des fées, du roi Artus,
tout autre ensemble de traditions
sorte, la
spéciales. C'est, en quelque
subit un noudu mythe qui, revenue à l'état embryonnaire,
personnalité
du milieu.
veau développement
en rapport avec les contingences
il peut y avoir doute parfois,
dans l'examen
d'une
Dans ces conditions,
oeuvre, de savoir si l'on se trouve en présence d'une tradition
originale,
connue. Il se peut
d'un pastiche ou d'un vague reflet d'une composition

d'une mélodie en vogue jadis pour une chanque l'on prenne le refrain
dénaturée
son naïvement
une histoire
pour un conte local, etc.
populaire,
à la vérité qui sou Quelle ligne de conduite
peut-on suivre pour arriver
vent côtoie tellement
l'erreur
de l'en dégager ?
qu'il est difficile
Un critérium
lieux,

serait

absolu,
impossible

infaillible,
à donner.

pour tous les temps, pour tous les
Il faut avoir
recours à un labeur de

vrai

tant il doit s'arrêter aux détails, car les décritique presque microscopique
tails surtout
doivent être étudiés dans cette sorte d'investigation.
de règle précise,
si l'on ne peut poser, en pareille
matière,
Toutefois,
il est néanmoins

facile

d'avoir

recours

à certaines

indications

de circons-

surtout lorsqu'elles
se
décèlent,
toujours,
d'un chant, d'une tradition...
trouvent
réunies, l'origine
populaire
doit examiner
d'abord l'ensemble.
Cette critique,
pour être judicieuse,
? Il y a beaucoup
de
La naïveté y domine-t-elle,
ou bien la brutalité
tances extérieures

qui, presque

émane d'une origine purement
chances pour que l'oeuvre critiquée
populaire : cette qualité et ce défaut peuvent, il est vrai, se trouver
pastichés,
l'imitation
et la réalité ! La Fonmais combien il est facile de découvrir
la naïveté
dans ses fables,
a semé à pleines mains
taine, par exemple,
mais cette naïveté est trop piquante
; on sent en elle la tendance cachée,
De même pour la brutavoulue : la naïveté naturelle
est plus grossière.
et
lité : voyez les Contes drôlatiques
de Balzac ou même l'Heptaméron,
avec telle ou telle histoire...
légère
je dirai
comparez ces compositions

: vous verrez
pour être convenable
ayant cours dans nos campagnes
d'une part une sorte d'afféterie
policée, on peut même dire jusqu'à un
c'est la crudité presque
certain point de bonne
; de l'autre
compagnie
du sujet, dans les narrations
héroïques, disl'ampleur
ou des réflexions
banales, terreparaît-elle
parfois sous des plaisanteries
en présence
à-terre, on peut être à peu près certain
que l'on se trouve
d'une production
populaire.
obscène.

De même,

le détail.
Voici pour l'ensemble
; voyons maintenant
? Un fait
sans préparation
Un personnage
en scène ou sort-il
entre-t-il
de l'affabulation
est-il énoncé hors cause ? En un mot, l'harmonie
pèche-telle par quelque endroit?
La rude poétique des populaOEuvre populaire.
tions incultes se soucie peu de toutes ces règles d'organisation
trop raf-

LA

36

TRADITION

Le
ne lui a jamais
finées pour elle, et dont l'utilité
paru incontestable.
— sans s'embarfait, voilà ce qu'elle cherche ; le but, voilà où elle tend,
rasser de tout le reste qui est pour elle détail peu important.
à certains intervalles,
des mêmes scènes, des
littérale,
des mômes termes, est également un indice certain
que
c'est un procédé que l'on rencontre
émane d'un fonds populaire;
dans les anciens poèmes et qui est la marque presque certaine de

La répétition
mêmes phrases,
l'oeuvre
souvent

a trouvé trop fatigant
ou inutile
ceci : que l'esprit peu cultivé de l'auteur
en modifiant
le choix des mots devant désigner une
de polir la narration
idée semblable ; c'est ainsi que notre chanson actuelle, divisée par coudénote elle-même,
son origine.
plets avec refrain,
intrinsèquement,
Il est surtout, en pareille matière,
un point sur lequel il convient d'insister: c'est le choix de l'épithète
accolée au terme principal.Nous
disions,
à noter ces réflexions,
d'un peuple est
en commençant
que la littérature
en
la preuve
surtout
en apparaît
comme le témoin de sa civilisation
ceci. La civilisation
dant à un double
matériel

de l'homme
but : dans

; plus lard seulement
et moral. La littérature

a progressé
son
l'origine,
est venue

d'une

stimulant

la recherche

tenmanière,
a été le bien-être

double

du bien-être

intel-

procède de même. Ouvrez les poèmes de
ouvrez par exemple Homère qui est en quelque sorte le paral'antiquité,
Achille aux
: chez lui, Achille sera toujours
digme de la poésie primitive
la déesse aux yeux de boeuf; ouvrez la
pieds légers ; Minerve,
toujours
Chanson
vous y verrez
de Roland,
les puys hauts, l'herbe
verte, les
— la
d'un ordre matériel
vastes, tous qualificatifs
royaumes
procédant
lectuel

dès longtemps.
Ce n'est que plus tard, lorsque la
l'idéal
visé plane au-dessus
de l'humanité,
s'épure, lorsque
revêt un caractère
et moral. Or, la littérature
intellectuel
l'épithète

remarque
civilisation
que

en a été faite

populaire,

née dans un milieu

intellectuel

assez développé,
n'usera qu'exun ordre de choses supérieur :

de qualificatifs
visant
ceptionnellement
les qualités distinctivcs
qu'elle donnera à ses héros procéded'ordinaire,
ront de circonstances
extérieures,
tangibles ; par suite, la portée des faits
ne se
sera non plus morale,
mais physique, et l'analyse
psychologique
rencontrera
dans une production
populaire.
que fort rarement
purement
Il existe certainement
de la
d'autres points de repère pour la critique
littérature

sous la perpopulaire
; mais les uns tombent moins facilement
ception et demanderaient,
pour être énoncés, un long concours de textes
ou d'exemples ; les autres, tout à faits spéciaux, ne doivent être utilisés
à notre
et ceux qui précèdent
que dans de rares circonstances,
peuvent,
suffire pour reconnaître
une oeuvre strictement
avis, amplement
populaire d'une imitation
ou d'une combinaison
dans laquelle l'élément
populaire n'entrerait
et
que pour partie.
C'est, au reste, affaire de sagacité,
les procédés généraux
à employer
doivent être, en ceci comme en toutes
choses, ceux de la critique pure, celle qui est assez maîtresse d'elle-même
pour pouvoir
détails.

en même temps

analyser

un ensemble
CHARLES

et en synthétiser
LANCELIN.

les

LA

37

TRADITION

CONTES DU VIEUX JAPON
II

SHITAKIRI-SUZUME
(LE

MOINEAU

QUI

A LA

LANGUE

COUPÉE)

Il était une fois une vieille femme très méchante. Elle avait un
dans un vase pour y laver ensuite ses vêtejour mis de l'amidon
ments. Mais un moineau qui était le favori d'une voisine mangea
tout l'amidon.
Voyant cela, la méchante femme prit le moineau, et,
être détestable ! elle lui coupa la langue.
et l'appelant
l'injuriant
le moineau
sut ce qui était
Quand la femme à qui appartenait
elle fut vivement
et se mit en route avec son
arrivé,
chagrinée,
mari pour savoir où le moineau s'était sauvé. Après avoir beaucoup
et dans les plaines,
ils finirent
marché dans les montagnes
par
trouver sa maison. Quand le moineau vit ses maîtres et apprit qu'ils
avaient fait tant de chemin pour venir jusque chez lui, il se réjouit
beaucoup. Il les remercia de leur bonté pour lui, fit appprter une
table chargé de poisson et de thé, tellement
qu'on n'y pouvait plus
rien poser. Tous les enfants et petits enfants du moineau servirent
à table, et à la fin du repas, le maître de la maison jetant au loin sa
tasse de saké, se mit à danser ce qu'on appelle la Danse du Moineau,
et ainsi toute la journée se passa à festoyer.
voulurent
se dispoQuand la nuit vint et que les deux vieillards
ser à partir, le moineau fit apporter
deux grands paniers et, leur
dit : « Prenez, je vous prie un de ces paniers ; lequel voulez-vous
emporter ? Le plus grand ou le plus petit ?
— Donnez-nous,
le plus léger ; car nous sommes
répondirent-ils,
vieux et ce sera plus facile à porter. »
Ils prirent donc le panier léger et retournèrent
ainsi chez eux.
voir ce qu'il y avait dans
furent arrivés, ils voulurent
Lorsqu'ils
le panier et l'ouvrirent.
Quel fut leur étonnement quand ils s'aperçurent qu'il était plein d'or et d'argent, de pierres précieuses et de
rouleaux de soie. Jamais ils né se seraient attendus à de telles richesses ! Et, plus il en sortait, plus il y en avait ; le panier était
de suite riches et fortunés.
de sorte qu'ils devinrent
inépuisable,
Quand la méchante femme apprit cela, elle fut prise de jalousie
et voulut avoir les mêmes trésors ; elle alla donc trouver sa voisine
et lui demanda où le moineau vivait, et le chemin à faire pour aller
chez lui. « J'irai, » se dit-elle ! — Et elle partit en effet.
Le moineau, dès qu'il la vit venir, fit immédiatement
apporter
deux paniers exactement semblables aux autres et lui fit la même

LA TRADITION

38

: « Voulez-vous le plus lourd ou le
question qu'aux deux vieillards
— Elle
— Donnez-moi
» répondit-elle.
le
?
lourd,
plus
léger
plus
chez elle très chargée ; car
prit donc le panier et s'en retourna
c'était lourd comme de la pierre et fort difficile à porter. Enfin elle
parvint à sa maison.
Mais quand elle ouvrit le panier, il en sortit une quantité de
petits diables qui se jetèrent sur elle et la mirent en pièces (1).
Traduit par J. DAUTREMER.

MONSTRES ET GÉANTS
II
LE GAYANT

DE DOUAI

de Douai, et même aussi pour la plupart
des
du
personnes ayant passé quelques années dans les départements
Nord et du Pas-de-Calais, ce seul mot Gayant suffit pour faire comde
que nous allons nous occuper de la fête communale
prendre
Douai. Quand on dit, je vais à Gayant, je reviens de Gayant, c'est
comme si l'on disait : je vais ou je reviens de la fête de Douai.
C'est que, de tous les géants qui, dans la plupart
des villes de
ou légenFlandre, représentent de grands personnages historiques
daires, Gayant est, sans conteste, le plus populaire.
Le véritable gentilé des personnes nées à Douai n'est pas Douaisien, mais Enfant de Gayant.
Les Douaisiens appellent Gayant leur Grand-Père et l'anecdote suivante est une des nombreuses preuves de l'affection
qu'ils lui portent.
Un M. de Bréande, capitaine
d'artillerie,
avait, en 1745, concouru avec sa compagnie, composée en grande partie de Douaide cette
siens, à la prise de la citadelle de Tournai. Le lendemain
lui dit, au rapport,
conquête, un sous-officier
que presque tout son
monde avait déserté. Le capitaine, d'abord étonné de cette nouvelle, se rappelle presque ausitôt qu'on célèbre ce jour-là la fête de
Gayant. « Sois tranquille,
dit-il, les Enfants de Gayant reviendront
dès qu'ils auront vu danser leur grand-père! » Cela n'a pas manqué.
Disons donc quelques mots de l'origine
de la fête de Gayant.
Pour tout habitant

(1) Contes du vieux
Sayegichï, à Tokio.

Japon, illustrés.

— Kobunscha, n. 2. Minïmï

LA

TRADITION

39

du IXe siècle, Douai était envahi par des
Au commencement
barbares. Jean Gelon, seigneur de Cantin, se met à la tête des habiles ennemis endormis, et délivre sa patrie.
tants, surprend
C'est pour éterniser ce fait glorieux que l'on a fondé, en 1480, la
procession de Gayant, qui représente le héros Jean Gelon.
Cette fête avait lieu primitivement
le 16 juin, mais Louis XIV
ayant pris Douai le 6 juillet 1667, c'est à cette dernière date que,
depuis lors, on la célèbre chaque année.
Le programme
du cortège a très souvent varié et il ne nous parait pas utile d'en donner une description
complète. Nous nous
bornerons à dire qu'on y voit figurer :
Gayant. qui porte le costume des anciens chevaliers, avec un
casque et un large cimeterre en sautoir. Il a 21 pieds de haut.
Madame Gayant, qu'on appelle Marie Cagenon. Elle a, en hauteur, un pied de moins. Son costume varie suivant la mode.
Jacquot, l'aîné des enfants, armé chevalier. Il a 14 pieds de haut.
Fillion, sa soeur cadette. Elle a la même taille.
Bimbin, qu'on appelle Tiot tourny (Petit loucheur) parce qu'il louche. Il a environ dix pieds de haut ; habillé en enfant, il est coiffé
d'un bourrelet.
On y voit figurer
en outre la Boue de Fortune sur laquelle se
trouvent un argentier,
un paysan, un procureur tenant une volaille
à la main ; puis le Sot des Canonniers, emboîté dans un cheval d'osier recouvert d'une peau, tenant d'une main sa marotte, emblême
de la folie. Il est coiffé d'un bonnet garni de grelots. On l'appelle
Sot des Canonniers. parce qu'autrefois
il marchait en tète du cortège
avec les quatre compagnies des Canonniers,
des arquebusiers,
des archers et des arbalétriers.
Quand le cortège se met en marche, la grosse cloche de l'Hôtelde-Ville est mise en branle et le carillon exécute l'air de Gayant.
Cet air, qu'un sieur Lajoie, grenadier et maître de danse au régiment de Navarre a composé, dit-on, en 1775, n'avait pas, primide refrain,
et se composait
de douze mesures
tivement,
(six
vers). En 1801 on y ajouta dans le même mode et la même mesure (2/4), un refrain maintenant
fort connu, sur ces paroles :
Turlututu
Turlututu

Gayant........
Gayant pointu.

une ritournelle
en majeur
on y introduisit
Puis, postérieurement,
et à 6/8, que l'on trouve dans la plupart des morceaux arrangés
sur. ce thème pour piano, harmonie ou fanfare.
Bref, l'air de Gayant est si populaire que depuis soixante ans,
les musiques des régiments en garnison à Douai l'ont toujours eu
ou civile
dans leur répertoire
et qu'aucune
musique militaire
n'entre dans la cité de Gayant sans le jouer en pas redoublé.

40

LA

Voici cet air et le principal

TRADITION

couplet de la chanson.

A.

DESROUSSEAUX.

LA CHAPELLE DU DIABLE
Ceci sera donc l'aventure du Diable et du Saint.
Aventure aussi admirable que véridique, par laquelle il est parfaitement prouvé que l'esprit jésuitique existait sur terre des siècles
avant Loyola, et qu'il en cuisit toujours, même aux diables du plus
fin poil, de s'en fier à la parole des gens d'église.
Je vous la conterai simplement, telle qu'elle me fut contée, il n'y
a pas plus de huit jours, par un vieux pâtre en manteau couleur
d'amadou, qui, tandis que ses chèvres paissaient, s'était étendu au
grand soleil et prenait le frais à la provençale.

LA

TRADITION

41

— « En ce
temps-là, me dit le vieux pâtre, le Diable et le Saint,
dans les Alpes. Il est bon de savoir
chacun de son côté, prêchaient
Les
qu'en ce temps-là les Alpes valaient la peine qu'on y prêchât.
torrents n'avaient
pas encore emporté la bonne terre en Provence,
ne laissant aux pauvres gens d'ici que le roc blanc et les cailloux.
Les montagnes, décharnées maintenant,
s'arrondissaient,
pleines et
sur les cimes, et les sources coulaient
grasses ; des bois verdoyaient
assez bien
partout. En si beau pays, le Diable et le Saint faisaient
leurs affaires; ils convertissaient,
d'ici, de là, l'un pour le Paradis,
l'autre pour l'Enfer. Le Saint enseignait tout ce qu'il savait,
c'està-dire le chemin du ciel, un peu de latin et de prières.
Le Diable
à bâtir
apprenait aux gens à s'occuper plutôt des biens terrestres,
des maisons, faire des enfants, semer le blé et planter la vigne. Bons
ne s'en voulant pas trop pour la concurrence
amis d'ailleurs,
(le
Diable du moins le croyait !) et s'arrêtant
volontiers au détour d'un
chemin pour causer un instant et se passer la gourde.
Certain jour, paraît-il,
au soleil couchant, le Diable et le Saint se
rencontrèrent
à la place même où nous sommes : le Saint, en costume de saint, crossé, mitré, nimbé, doré; le Diable, noir et cuit
à son habitude,
cuit comme un épi, noir comme un grillon.
— Eh !
Saint.
bonjour,
— Eh!
bonjour, Diable.
— On rentre donc ?
— C'est donc l'heure de la
soupe ?
— Si on
sur cette roche ! La vue de la vallée est belle;
s'asseyait
et la fraîcheur qui monte fait du bien.
Il y avait là un peu de mousse sèche; le Diable et le Saint s'assirent côte-à-côte, le Diable sans défiance et joyeux, car il avait fait
bonne journée, le Saint tout dévoré de chrétienne jalousie, et jaune
comme sa mitre d'or.

Voyons, ça va-t-il ?dit le Diable.

Ça ne va pas mal, ça ne va pas trop mal, répondit le Saint.
Les pauvres d'esprit deviennent rares, et il y a parfois des moments
durs : néanmoins, au bout de l'an on se retrouve.
— Voilà
qui fait plaisir ! allons tant mieux !
— J'ai même trouvé un
moyen, ce mois dernier de me bâtir une
Veux-tu
chapelle, petite il est vrai; mais c'est un commencement.
que je te la montre ?

si ce n'est pas loin.
Volontiers,
Et les voilà partis tous deux, le Saint en tète, le Diable derrière,
suivant les vallons, gravissant
les pentes, dans les grands
buis,
dans les lavandes, montant sans cesse, montant toujours.
— Mais c'est au ciel
que tu demeures ?
— Non, c'est
La place est
au haut de la montagne.
simplement

42

LA TRADITION

bonne ; on aperçoit le clocher de loin, et, quand je donne ma bénéles écladiction, vingt lieues de pays tout au moins en attrappent
boussures.
Enfin ils arrivent à la chapelle.
— Joli ! très
joli ! dit le Diable en regardant par le trou de la serles bancs sont neufs,
rure, car l'eau bénite l'empêchait
d'entrer;
les murailles blanchies à la chaux. Ton portrait sur l'autel me semble d'un effet magnifique ; je te fais mon sincère compliment.
— Tu dis ça d'un ton !
— De
quel ton veux-tu que je le dise?
— C'est donc mieux chez toi ?
— Un peu plus grand, mais voilà tout.
— Allons-y voir, répondit le Saint.
— Allons-y ! répondit
le Diable, mais à une petite condition.
c'est qu'une fois dedans, tu ne feras pas de signes de croix. Vos
sacrés signes de croix portent malheur aux bâtisses les mieux
construites.
— Jeté le promets.
— Ça ne suffit pas, jure-le moi !
— Je te le jure ! dit le Saint
qui avait déjà son idée.
Aussitôt un char de feu parut ; et tous deux, si vite, si vite, qu'ils
n'eurent pas le temps devoir le chemin, se trouvèrent
transportés
dans le plus magnifique palais du monde. Des colonnes en marbre
blanc, des voûtes à perte de vue, des jets d'eau qui dansaient, des
lustres, des murs en argent et en or, un pavé en rubis et en diamant, tous les trésors de dessous terre.
— Eh bien? demanda le Diable.
— C'est beau, très beau! murmura
le Saint devenu vert;
c'est
beau d'ici, c'est beau delà, c'est beau à gauche, c'est beau à droite.
Et disant cela, le Saint montrait du doigt les quatre coins de l'édifice. Ainsi sans manquer à son serment, il avait fait le signe de
croix. Aussitôt, les colonnes se rompirent,
les voûtes s'effondrèrent
Le Saint, qui avait eu soin de se tenir près de la porte, n'eut pas
de mal ; et le Diable, pincé sous les décombres, se trouva encore
trop heureux de reprendre, pour se sauver à travers les pierres,
son ancienne forme de serpent. »

» m'écriai-je.
« Mais votre saint est un peu jésuite!
— « Les deux
chapelles, celle du Diable et celle du Saint, sont
encore là bas ; on peut les voir! » conclut le vieux pâtre sans avoir
l'air de m'avoir entendu. El il me montrait sur le flanc du roc une
chapelle rustique construite à l'entrée d'une grotte que j'avais visitée avant d'en connaître la légende, et qui, avec ses parois étincelantes de cristaux, sa voûte à jour, ses couloirs
obstrués, ses rangées de blanches stalactites, peut donner en effet l'idée d'un palais

féerique écroulé.
PAUL ARÈNE.

LA

43

TRADITION

LA PRISONNIÈRE DE NANTES
I

VIII

Dessus le pont de Nantes
M'en allant promener,
J'ai vu une dispute,
J'ai voulu m'en mêler.

Tu vas sortir dans la ville,
Passe modestement,
Quand tu s'ras dans les champs,
Courre comme le vent !

II
J'ai
J'ai
La
M'a

vu une dispute,
voulu m'en mêler.
Justice de Nantes
rendu prisonnier.

IX
Au bout de six semaines,
Le procès fut jugé.
Dessus la place de Nantes,
Au milieu du Marché

III

X

Quand la belle entend dire
Que son amant fut pris,
S'est habillée en page,
En postillon joli.

Quand la belle fut montée
Deux ou trois escaliers :
— Messieurs de la
Justice,
Vous n'avez pas raison

IV
A la prison de Nantes,
Va voir son cher amant.
Trois petits coups frappa
A la port' doucement.

XI

De juger une fille
Sous l'habit d'un garçon,
une fille
Déjuger
Sous le nom d'un garçon.
XII

V

— Ouvrez-moi
donc la porte,
Monsieur, de la prison,
Pour parler à mon maître
Qui est dans la prison.

— Puisque vous êtes fille,
Vous serez visitée,
Par quatre bonnes dames
Dames de charité.
XIII

VI
Entrez, beau page, entrez,
N'y soyez pas longtemps,
Car les habits qu' tu portes
En font l'occasion.

Par quatre bonnes dames,
Dames de charité,
Qui nous sauront bien dire
La pure vérité.
XIV

VII

Quand la belle fut entrée,
Elle se mit à pleurer.
— Quitte tes habits
prompt'ment,
Mets les miens vivement ;
(Chanson recueillie

Quand la belle fut sauvée,
Elle se mit à chanter :
— Et moi par mon adresse,
J'ai sauvé mon amant.
à Warloy-Baillon

(Somme) en 1886).

HENRY CARNOY.

LA

44

TRADITION

CROYANCES POPULAIRES

DE LA CORSE

Depuis sa naissance jusqu'à sa mort, tout est mystère, fatalité, incande la, Corse.
tation et sortilège pour le campagnard
sur son
Aussitôt qu'il vient de naître, on commence par pronostiquer
avenir. Est-il né dans l'un des premiers jours de la semaine, pendant que
la huche est pleine de pain ? il vivra dans l'abondance ; est-il né au contraire un vendredi, alors qu'elle est vide, a meda biota, il sera toujours
dans la pauvreté
Bien d'autres

et la misère.
préjugés menacent ce pauvre petit être beaucoup plus
que les maux inhérents à sa nature et à sa faiblesse. Voyez plutôt :
Sa mère le soigne, l'allaite et veille à ce qu'il ne lui arrive aucun mal ;
mais quelles précautions prend-elle ! Elle commence par lui attacher sur
l'épaule une petite branche de corail ou par cacher dans ses langes un
morceau de chandelle — de celle que sa famille a reçue à la Chandeleur ;
— cela suffit pour éloigner une foule de maladies et chasser la strega, la
de la moindre
sorcière qui se tient toujours
en embuscade,
profitant
distraction
de la mère pour tuer le malheureux
bébé en lui suçant le
petit doigt.
l'enfant tombe malade, la première pensée
Si, malgré ces précautions,
de la mère est de le croire innocchiato.
Pour chasser ce mauvais
sort,
une
elle fait brûler, dévotement,
mêlés ensemble : Un rameau d'olivier,
un peu d'encens
croix de feuilles de palmier bénits le jour des Rameaux,
et un morceau du cierge qui se trouvait
en tête du triangle
pendant les
offices de la Semaine sainte. Sur la fumée qui se dégage de ce bûcher
d'un nouveaux genre, elle promène le corps du petit malade en faisant
force signes de croix et en disant: « Je t'enfume et que Dieu te guérisse ! »
— Ou bien encore : « Que ton mal se dissipe comme cette fumée ! »
Si malgré
cela l'enfant
si le sort, je veux dire le
continue à dépérir,
mal, ne s'en va pas, c'est à l'incantatrice
que l'on a recours.
Trois fois de suite, pendant trois jours consécutifs, la vieille
procède à
ses incantations
:
Sur un peu d'eau qu'elle verse au fond d'une assiette, elle laisse tomber
deux ou trois gouttes d'huile ; généralement
une partie seule surnage ;
l'incantatrice

renouvelle
en changeant chaque fois l'eau de
l'opération,
l'assiette. Par la disposition
des gouttes, elle juge de la maladie;
si foute
l'huile
sans quoi il a été
surnage, le mal est léger et l'enfant va guérir,
frappé par les morts et nulle puissance humaine ne peut le sauver.
la nature guérit le bébé, c'est la
plus puissante que l'incantatrice,
première qui en a l'honneur ; s'il meurt, les morts seuls sont coupables.
au lieu de l'incantatrice,
ne pas plutôt appeMais, dira-t-on,
pourquoi,
ler le médecin ? A cause de la fâcheuse
croyance répandue dans les campagnes que, pour les petits enfants, le médecin peut moins que celle qui
Si,

LA

TRADITION

45

conjure le sort ; et, il faut l'avour avec regret,
beaucoup de ceux qui se
disent médecins ne justifient
que trop ce préjugé.
à croire à l'efficacité
des presOr, tandis qu'on se refuse énergiquement
du médicastre,
on admet le pouvoir
de l'enchanteur
ou de
criptions
ces magiciens
l'incantatrice,
qui avec quelques paroles opèrent des prodiges et font pâlir devant eux la science la plus profonde.
Outre le mal occhio dont on a déjà parlé, les enchanteurs
tuent les vers
dans les intestins
des enfants ; — Arrêtent
les hémorrhagies
; — Guéris—
sent les brûlures
les plus profondes;
les effets du poison
Conjurent
de la piqûre d'un insecte venimeux
le
; — Et font disparaître
provenant
virus rabique communiqué
d'un chien enragé.
par les morsures
Est-ce que les plus éminents
de la Faculté de médecine
professeurs
en faire autant, surtout avec tant de facilité et à si peu de frais?
pourraient
Et cependant,
il meurt peu d'enfants à la mamelle ; l'air pur, le soleil,
ainsi que d'autres conditions
entretiennent
leur santé ; mais
favorables,
idées que l'on grave
quelles sont les premières
enfants dès que leur curiosité
s'éveille?
Pas
de leurs vieilles grand'mères.
perstitieux

dans l'esprit
de ces jeunes
d'autres que les contes su-

le petit a-t-il des dents pour mordiller
dans la viande, qu'on
de manger d'une queue de porc ou de mouton,
sous peine de
rester un nain. Et de peur de rester un nain, l'enfant
n'en mangera pas.
Aux conversations
de la veillée, il n'entend parler
que de sorciers et
A peine
lui défend

de revenants:

par des personnes
gravement
et il croira
sérieuses, finiront
par prendre possession de son imagination
aux revenants
comme à son existence ; il faudra môme que son esprit et
sa raison soient bien solides si,avec l'âge, il parvient
à renvoyer ces contes
ces récits

fantastiques,

faits

au pays des chimères.
Le fait est si vrai, que l'on pourrait
hommes ayant fait de fortes études et occupant dans l'Etat
très importantes
qui prêtent foi à ces folles visions.

nommer

des

des positions

de ne
Si le jeune homme est appelé à la vie rurale, on lui recommande
tailler sa vigne, de ne greffer ses arbres, de ne faire ses semis que pendant que la lune est à son décours : alors il aura de bonnes vendanges,
beaucoup de fruits, ainsi que les légumes désirables.
malheur à toi si tu finissais tes semailles un venSurtout, lui dira-t-on,
dredi ; ta femme mourrait
dans l'année.
il devra se souS'il a occasion de vendre du gros ou du menu bétail,
venir de ne jamais livrer
sans avoir adroiteun boeuf, ou un mouton,
ou un flocon de
ment enlevé une touffe de poils de la queue du premier,
être jetés au milaine pris sur le dos du second, poils ou laine devant
c'est s'exposer à
ces prescriptions,
la fortune de l'étable ou du troupeau.
à
Surtout, défense expresse de faire une vente un lundi : commencer
diminuer
le troupeau
le premier jour de la semaine, c'est le vouer à une
totale.
diminution
à une destruction
et finalement
quotidienne,
son ennemi
on peut détruire
comment
Enfin, on lui fera connaître

lieu des bêtes qui lui
voir s'en aller ailleurs

restent:

oublier

46

LA

TRADITION

quand on n'a pas la force de le faire par les armes, ou qu'on ne veut pas
se compromettre:
c'est de mettre une poignée de sel dans le bénitier
du
des paroles conformes
au désir qui inspire
fond de l'église, en prononçant
cette action : c'est une variante

de l'envoultement

du moyen-âge.
Il faut ajouter que ce moyen d'atteindre
son ennemi,
n'est jamais praseules les veuves et filles orphelines y ont recours.
tiqué par un homme;
De son côté la mère recommande
à sa fille — pour le temps où, à son
un ménage — de ne mettre
des oeufs à couver que
tour, elle dirigera
est bien visible
au-dessus de l'horilorsque la lune, dans sa splendeur,
zon ; — De ne faire une salaison de viande à conserver que si la lune ne
s'est pas encore levée ; — De garder soigneusement
les branches d'olivier,
les feuilles
chasser

de palmier
bénites, l'encens,
le mal occhio ; — Et de conserver

ses poules
d'éteindre

et la chadellé

nécessaires

pour
oeuf que

la coquille du premier
le jour
de l'Ascension : cette coquille a le pouvoir
pondront
les flammes en cas d'incendie.

Elle lui recommande

de veiller

à ce que son mariage
se marie. Si cela se produisait,

n'ait

pas lieu le
il faudrait éviter

même jour où une autre
à tout prix de suivre le même chemin ou de se rencontrer,
soit en allant,
soit en revenant de la Mairie ou de l'église ; car si les pas de l'une devaient
celle qui aurait marché devant mourrait
dans
passer sur ceux de l'autre,
l'année.
Elle lui apprend ce qu'il
vent les femmes enceintes
de la salive

que l'une
des fruits
dont

faut

faire

prévenir les envies qu'éprou; car, par exemple, le compère-loriot
provient
d'elles crache en se tournant
vers une personne qui
pour

elle désire et qu'elle n'ose pas demander : cette
porte
envie apparaît sous la forme d'un bouton sur l'oeil qui n'a pas su la voir;
de même que le fruit désiré naît sur la peau de l'enfant
qu'elle porte dans
son sein ; il faut donc être attentive,
offrir généreusement
et ne pas rougir de demander.
le mois de mai, alors que la nature respire la joie et
Enfin, pendant
invite à l'amour,
les bergers ne se marient jamais. Pourquoi ? J'e l'ignore.
En Corse, les diseurs de bonne aventure prennent
le nom de devins ; ils
lire l'avenir
sur un oeuf ou une épaule de mouton : il va sans
prétendent
dire que l'oeuf doit être frais et l'épaule livrée avec toute sa chair.
C'est le devin

qui doit la faire cuire

et la dépouiller

lui-même,

afin

de

pouvoir lire sur l'omoplate.
Les présages ont une grande influence sur l'imagination
populaire.
Au nombre
des mauvais présages sont : Le chant de la poule ; — Le
cri de la Malucella, l'oiseau de mauvais augure ; — Et les hurlements
des
chiens.
c'est un mauvais
Lorsque une poule se met à chanter,
signe pour la
la maison ; seulement elle ne chantera qu'une fois, par la raison
que la
première personne de la famille
qui la voit se hâte de lui tordre le cou.
de la nuit, la Malucella fait
Lorsque,
pendant le silence et l'obscurité
entendre son cri sinistre, le trouble est dans la maison la plus voisine du
lieu où elle a chanté.

LA

TRADITION

47

« Plutôt
à quelqu'un de ma famille,
dit le père,
que de faire du mal
« je te voue mon cheval, ou tel autre animal qui te plaira. »
« Emporte la plus belle de mes poules, dit la mère. »
Le chien n'étant pas au nombre des animaux que l'on offrait en sacrifice, n'est jamais désigné comme victime expiatoire.
S'il arrive que, la nuit venue, le chien, in pippuli, regarde la
son maître et pousse des cris plaintifs,
on dit qu'il pleure celui
et l'avertit que le malheur est suspendu sur sa tête; et si tous
de la localité se rassemblent
et aboient sur un ton lamentable,

maison

de

qu'il aime
les chiens
la panique

devient

générale.
Dans le nord et la partie orientale
de la Corse, on croit aux sorciers,
streghe, qui vont pendant la nuit faire leur sabbat, et exécuter des danses
funèbres dans les lieux sombres et les cimetières.
Ces méchants
esprits font tout le mal qu'ils peuvent aux voyageurs attardés, et aussi ils font pleurer les mères en tuant leurs petits enfants.
Le chef des sorciers
ou le grand
sorcier, s'appelle lo stregone : c'est
ses malépeut-être parce que lo stregone y exerçait plus particulièrement
fices, que le nom en reste à la piève et au torrent d'Ostrigoni.
Dans le midi de l'île, on croit à l'existence des âmes en peine, lesquelles
s'en vont errant

dans les ténèbres et les lieux déserts, en poussant des gémissements désolés sans pouvoir trouver de repos nulle part.
Ces âmes, dit-on, sont au nombre de celles qui furent chassées du Paradis au temps de la révolte de Lucifer, mais qui, s'arrêtant
en route,
n'entrèrent
les formes

pas avec lui dans les enfers : ce sont elles qui prennent toutes
les vivants.
pour épouvanter
I Mazzeri, Acciaccadori, ou Acciaccamorti,
assommeurs, sont les esprits
de personnes encore vivantes affiliées à la confrérie
des morts. Pendant
est forcé de répondre à
que le corps est endormi,
l'esprit qui l'anime
l'appel toutes les fois qu'il est requis ; il prend la forme d'un fantôme et
chasse pendant
coup mortel.

la

nuit

les personnes

attardées

auxquelles

il

donne le

Pour mieux atteindre
leur proie, les Mazzeri se partagent les rôles :
les uns se tiennent en embuscade au fond des ravins, à l'entrée des chemins creux et obscurs, aux passages des cours d'eau ; les autres battent
la campagne, et si, fuyant devant eux, ce gibier d'une nouvelle espèce
tombe dans l'embuscade,
le mazzeri l'acciacca, l'assomme.
C'est pour conjurer ce péril que les Corses font le signe de la croix
dans les lieux sombres, franchissent
les ruisseaux d'un saut s'ils le peuvent, ou passent vite.
Ces chasses fantastiques

d'une
annoncées par les aboiements
chienne et quelques cris que l'on entend de loin en loin et de distance en
de la nuit, car souvent la pourdistance dans le silence et l'obscurité
suite est longue à travers les vallées, les monts et les bois.
L'auteur de cet article a connu un vieillard
qui, depuis plus de trente
sont

le deuil de son fils unique qu'il affirmait
ans, portait
assommé dans l'une de ces étranges embuscades.

avoir

lui-même

LA

48

TRADITION

votre fils ? » lui
avez pu frapper
:
tristement
baissait la tête et répondait
« Nous — i Mazzeri dont il croyait faire partie — nous ne
« ceux qui tombent sous nos coups que lorsqu'il
n'y a plus
blanc
« Mon fils se présenta sous la forme d'un marcassin
il poussa un cri,
« ruisseau,
sur les reins;
je l'atteignis
« Malheureux

! et vous

disait-on

connaissons
de remède.
; au saut du

je
: il tomba

« la voix de mon enfant, mais le coup était mortel
« versa sur le dos ; hélas ! il était mort. »
Cependant ceux qui passent à travers une embuscade
tous le coup du Mazzeri, quelques-uns
parmi les morts

; il

reconnus
et se ren-

ne reçoivent
pas
veillent
sur ceux

manières et sous
à eux de différentes
qu'ils ont aimés, et se manifestent
des formes diverses, surtout sous celle d'un chien de garde.
gardée par un esprit est
Lorsque, surprise par la nuit, une personne
dans une embussur le point de s'engager
dans la voie qui la mènerait
au pelage d'un noir fauve, paraît tout à
cade, un chien de forte taille
coup à ses côtés, puis la précède de quelques
pas et marche en avantil s'arrête
et regarde
fixement
du côté du
garde. Au lieu périlleux,
Mazzeri,

visible

sauvée, au moins
que tout danger

seul ; le coup ne tombe pas et la personne est
pour cette nuit. Le chien continue sa marche jusqu'à ce
ait disparu,
après quoi il s'en va comme une vapeur.

pour

lui

Mais

la plus imposante
et la plus terrible
celle de la Squadra d'Arrozza,
ou confrérie

de toutes

les apparitions

est

des morts.

La squadra ne se montre
que dans les occasions solennelles,
pour des
gens qui valent la peine qu'elle se dérange, pour des pères et des mères
dont la mort est un malheur irréparable
pour ceux qui restent.
A l'heure

de minuit,
le tambour
bat le rappel dans le cimetière
et les
morts se rassemblent
: ils sont en nombre infini.
Vêtus de longues
sur la figure,
chapes noires, les capuchons rabattus
ils se mettent en marche lentement,
en observant les distances
gravement,
comme

dans une procession.
Sur le devant du capuchon
à travers lesquels on voit leurs yeux éteints.
Un tambour

précède la squadra et joue
A son apparition,
les chiens, s'enfuient
Arrivée

des marches

sont deux trous

funèbres.

et se cachent sans oser aboyer.
va bientôt
la vie, l'horrible
quitter
au centre une forme de cercueil
et

sur la place de celui qui
confrérie
se range en cercle, place
fait les mômes cérémonies
que les vivants accomplissent
pendant le jour.
Et quand les funérailles
sont finies, elle remporte
la bière en chantant
comme cela se pratique
pour celui que l'on va mettre en terre : celui ou
celle à qui la squadra a rendu ces honneurs,
ne vivra
pas au-delà de
heures.
vingt-quatre

Rencontrer
la squadra est un présage funeste ; celui qui a cette mauvaise chance a beau être armé; s'il fait feu la poudre ne s'allume
pas ;
s'il fuit ou s'il se laisse envelopper
il est perdu. S'il accepte ce que les
morts ne manquent
malheur!
pas de lui offrir avec insistance,
Car les
fantômes disparaissent
aussitôt, ne lui laissant que des ossements ou un
cadavre dont il ne pourra se débarrasser.

LA
avoir

Il faudrait

perdu

tout

49

TRADITION

bon sens pour accorder une foi quelconque
visions ; néanmoins
on reste confondu en

à ces étranges et fantastiques
les entendant raconter
par des hommes
par des prêtres, lesquels,
n'ayant
: Je l'ai vu.
vous disent hardiment

sérieux

aucun intérêt

et graves, voire même
d'en imposer au public,

Je n'ai aucun motif de douter de leur bonne foi ; je laisse à d'autres le
les causes de ces hallucinations.
soin d'expliquer
C'était un jeudi soir, par une nuit obscure de la fin d'automne.
Un laboureur attardé
se hâtait
de rentrer
chez lui. S'il était encore dans la camce
pagne à cette heure indue, c'est qu'il avait tenu à finir ses semailles
à mourir dans
vendredi, c'était condamner
jour-là, car finir le lendemain,
l'année sa femme qu'il aimait.
Il marche
min

donc
le

en pressant
ciel orageux.

le pas, mais
Les feuilles

la nuit

est noire,

le

che-

sèches, emportées
par le
vent qui siffle, forment
dans les airs des bruits sinistres
qu'il prend
errant à travers l'espace.
plaintifs
pour les gémissements
d'esprits
Afin de conjurer
leurs maléfices,
il fait force signes de croix et se
recommande
aux saints qui protègent
les vivants contre les fantômes.
mauvais,

Le voilà

sur la colline

d'où

il peut voir son village,

et il a peur.
il se fortifie par de nouveaux
Néanmoins,
une prière pour le repos de ceux qui dorment

mais il faut passer

à côté du cimetière

signes de croix, marmotte
en ce lieu, et passe.
frappé de stupeur, en voyant

Mais à quelques pas plus loin, il s'arrête,
venir à sa rencontre
une longue file de lumière.
« Malheur à moi, se dit-il, voilà la squadra ! » et ses cheveux se dressent
sur sa tête. Que faire? fuir?
ce serait tomber dans une embuscade et y
être assommé par l'acciaceadore.
Le désespoir lui donne du courage : il s'adosse à un pan de mur, met
entre ses dents le manche
de son couteau en tournant
la pointe de la
lame vers la. squadra et attend.
confus
bientôt un murmure
Cependant la procession avance toujours,
son nom.
frappe ses oreilles, enfin il entend prononcer
Plus mort que vif, les yeux égarés, la figure baignée d'une sueur froide,
il ne s'aperçoit
pas qu'à côté de lui le mur écroulé offre une brèche par
laquelle une partie de la squadra se glisse et l'entoure.
Aussitôt qu'il est cerné, le chef de la squadra s'avance vers le malheureux qui ne sait plus ce qu'il fait, lui présente un objet soigneusement
et d'un geste impérieux
lui commande
enveloppé,
d'accepter ; l'autre
comme une ombre
s'évanouit
accepte.... Au même instant la squadra
Des ricanements
vaine, et il se retrouve
qui se
plongé dans l'obscurité....
achèvent de le convaincre
perdent au loin dans les ténèbres,
que la rencontre qu'il vient de faire lui sera fatale.
Après avoir repris un peu de courage, il ferme son couteau et se met
en devoir de regagner son logis, mais il est tout engourdi
toutefois
il se
remet

en marche,

se traînant

lentement,

péniblement,

et avec

effort

50

LA TRADITION

affecté par une odeur cadavérique qui le suffoque, plus encore que par
l'abattement de ses membres : c'est de l'objet qu'il a eu le malheur
d'accepter et dont il ne peut se débarrasser que cette odeur se dégage.
Arrivé près de sa porte, il veut voir, avant d'entrer, le don fatal qui lui
a été fait : il tire la toile qui le couvre ; elle se déchire comme du carton
froid comme de
pourri et laisse voir un corps blanc comme du marbre,
la glace.... Horreur !... mon enfant!... Et ses yeux se voilent, la tête lui
tourne, il chancelle et tombe pour ne plus se relever....
ANTOINE-LUCIEN ORTOLI.

LE VEILLEUR DE NUIT
TRADITION ALSACIENNE
Dans les vieilles cités de notre blonde Alsace,
Quand la lune fidèle argente la rosace
Des églises aux murs brodés de trèfles blancs,
L'artiste qui poursuit ses rêves nonchalants
Et chante à l'idéal son plus libre cantique,
Dans ce pieux concert du silence extatique
Où l'on n'entend parler que la nature et Dieu,
S'arrête quelquefois et distingue, au milieu
De ce grand dialogue imité de la Bible,
Quelques versets épars, psalmodie invisible
D'un vieillard qui, traînant ses pas lourds et lassés,
Murmure : « Il est minuit, songez aux trépassés. »
De même l'âme humaine aux voluptés livrée
Dans les flots du Léthé semble s'être enivrée
Et, dans l'oubli des sens noyant tout son passé,
S'endort sur un hamac par l'Amour balancé,
Quand un appel vibrant au milieu du silence
Trouble de son sommeil la stupide indolence ;
Et, pâle réveillée, elle écoute venir
Comme un veilleur de nuit le lointain souvenir !
EMMANUEL

DES

ESSARTS

HOMÈRE DANS LA TRADITION POPULAIRE
Lors de notre séjour à Chios, nous avons fait tout notre possible
pour retrouver quelque légende populaire relative à Homère ; nos
recherches ont été vaines.
Il y a une dizaine d'années cependant, un villageois fort âgé qui
ne savait ni lire ni écrire et qui ne connaissait que son village, nous
le vieux poète.
raconta un trait légendaire où intervient

LA

TRADITION

51

qu'il nous fit :
« Homère n'était aveugle que d'un oeil (ce qui revient à dire qu'il était
dans une école qui existe encore sur un rocher à
borgne). Il enseignait
sous le nom du
une heure de marche du chef-lieu,
auprès de la mer,
— Ecole d'Homère.
— Lorsqu'il
avait
grand poète : Exo).
il s'en retournait
à sa demeure sur le mont Pélénée (1),
fini d'enseigner,
Voici

le récit

Saint-Elia
aujourd'hui.
souComme il y avait fort loin de l'Ecole au mont Pélénée, il arrivait
vent qu'Homère s'arrêtât dans la forêt pour se reposer. Or, un jour, brisé
de fatigue, le poète s'assit sous un pin et s'endormit.
Presque aussitôt,
un cône du pin tomba sur le seul oeil qui lui restât et le creva.
des
de la cruauté
Devenu complètement
aveugle, Homère se plaignit
si difficiles
à franchir
et qui, en le forçant à se reposer sous
montagnes,
un pin, lui avaient fait perdre la lumière du jour.
fut dé« O amies montagnes!
s'écria-t-il.

»

— Phlauri — (2).
sormais le nom de la montagne :
nous assura
de profession,
villageois,
berger
Homère
un sentier
sur les montagnes
lorsqu'il
que suivait
sur le mont Pélénée.
son école à sa demeure
Le même

y a
qu'il
de
allait

JEAN NICOLAÏDES.

L'ARBRE DE LA SUÈDE
LÉGENDE

SCANDINAVE
I.

de Norwège et de Suède.
un
un ambitieux
Et la Westmanie
avait
cruel,
pour
gouverneur
âme damnée du roi.
baron du St-Empire,
chancelier,
de reet par l'espoir
souffrances
Unis par leur misères,
par leur
de
des montagnes
les habitants
un jour
leur
liberté,
conquérir
leur vie pour la Suède.
Linde jurent
jour de sacrifier
chaque
Celui qui est à leur tête, le plus brave d'entre
eux, celui qu'ils ont
Fiolda.
un tout jeune
Thioldur,
va bientôt
épouser
choisi,
homme,
et les pères ont béni
ils s'aiment
Ils se connaissent
depuis l'enfance,
l'union
de ces coeurs.
a appris
Dans son palais
le gouverneur
de Westeras,
que Fiolda
est la plus belle fille de la Westmanie.
Un même

homme

était

roi de Danemark,

car la distance
(1) A ce compte, le poète grec eût été un fort marcheur;
et le mont Pélénée, est très grande.
entre
(2) Le 'mont Phlauri se trouve entre l'Ecole d'Homère et le mont Pélénée,
dans l'île de Chios,

52

LA

TRADITION

Il a voulu qu'on enlevât la fiancée de Thioldur.
Le gouverneur de Westmanie est souverain absolu.
« Faites entrer la jeune fille ! » a commandé le gouverneur.
Et a paru Fiolda, qui pleine de frayeur, s'est jetée à genoux.
« Enfant, relève-toi.
Je t'aime, Tu étais une chétive créature,
ces vils manants, de
connue seulement desrustres montagnards,de
les misères. J'ai entendu parler de
ces paysans dont tu partageais
ta beauté ; tu seras la femme d'un homme riche, puissant, jeune,
bien fait, adroit dans les combats.
— Mais,
demain.
et je dois l'épouser
je suis fiancée à Thioldur
— Mille tisons d'Enfer, tais-toi ! tu seras la femme d'un chevalier,
tu seras ma femme, enfin, je le veux.
d'un baron, d'un gouverneur,
— Jamais.
— Par les
ou je te
songe à ne pas résister
griffes d'Apollyon,
livre au dernier palefrenier du dernier soldat de ma garde.
Et Fiolda devint la proie du gouverneur.
II
Thioldur
est revenu avec ses compagnons. Ils ont appris l'enlèvement de Fiolda. Ils vont à Westeras, pour demander justice.
de la résisfurieux
Et le gouverneur
Ils rencontrent
Fiolda.
se vengera.
tance de la jeune fille et de la fierté des montagnards
Or près de Westeras se trouve un ermite envoyé de Dieu ou de
Satan que tout le monde va consulter.
est allé lui rendre visite. Il rapporte la réponse.
Le gouverneur
« Tu changeras la face d'un grand pays, tu détrôneras un roi. —
Mais il est un arbre non loin de toi, s'il est arrosé de sang il dela
viendra si grand et si fort que bientôt ses rameaux couvriront
Suède tout entière et qu'aucune hache ne pourra l'entamer ».
enfumés
et ses compagnons
vont mourir
Thioldur
asphyxiés,
dans une caverne.
Fiolda vivra pour entendre leur dernier râle, pour servir ensuite
de jouet à tous les goujats de Westmanie.
Mais le bourreau qu'elle implore
Elle veut mourir avec Thioldur.
la repousse et la raille.
se jette sur un soldat, s'empare
Furieuse, la jeune montagnarde
de son poignard et se frappe au coeur.
Les montagnards
calmes et fiers, confiants dans l'avenir
pour
leurs frères, attendent la mort en répétant un chant à tous chers,
pendant que Fiolda arrose en mourant l'arbre de la Suède.
la Suède put devenir
Et grâce au sang de la fiancée de Thioldur,
libre.
PAUL BOULANGER.

LA

TRADITION

53

LE MARIAGE DANS LE MANTOIS
Le Mantois

est presque encore la banlieue
de Paris et, cependant, les
vieilles coutumes y ont longtemps résisté aux influences des moeurs parisiennes. Aujourd'hui
encore, les jeunes gens plantent des mais à la porte
de leurs fiancées, et il n'est pas rare de voir les noces conduites par un
violoneux tout enrubanné.
A la mairie, institution
les mariés et leurs invités

rien qui rappelle
moderne,
y vont seuls. Les commères

les vieux usages;
attendent sous le
de la messe, elles envahissent
porche de l'église. Dès le commencement
les bas-côtés, épient curieusement
les époux et tirent une foule de pronostics de leurs moindres faits. Au moment où le mari passe au doigt de
sa femme l'alliance
bénite, elles sont là, le cou tendu, et elles rient malicieusement:

la mariée

a plié son doigt, l'anneau

a passé l'ongle

à peine,

elle sera la maîtresse.
La sortie de l'église se fait au milieu du plus grand désordre : parmiles curieuses, c'est à qui verra de plus près la mariée : les gamins se
bousculent
autour de la table sur laquelle est servi le vin d'honneur,
et à
l'instant où la mariée parait sur le seuil de l'église,
maints pétards sont
tirés : ces démonstrations
bruyantes ne déplaisent pas à nos fortes villageoises, et si le bruit de la poudre les émeut un peu d'abord, elles en rient
crânement
du
lorsque la fumée se dissipe. On boit alors à la prospérité
ménage, et c'est un beau spectacle de voir invités et curieux faire trêve
à leurs remarques
malignes (1) pour porter les toasts les plus chaleureux.
Dans certains villages, la mariée brise son verre après avoir bu : autant
de morceaux, autant d'années de bonheur. On peut juger de quel coeur le
verre doit

être lancé sur le pavé.
Pendant ce temps, quelques jeunes

gens se sont rendus à la maison de
la mariée et ont déposé un balai en travers
Si la jeune
de la porte.
épouse passe le seuil sans relever le balai, elle est en butte aux quolibets
de tous les invités: ce sera une mauvaise ménagère. Le balai est toujours
relevé et cependant les bonnes ménagères sont assez rares.
Le repas de noces se fait dans la grange décorée de feuillage et de
fleurs ; les mariés,
placés côte à côte, boivent dans le même verre, touchant symbole de la profonde communion
qui doit régner entre eux.
Au dessert on apporte les objets donnés comme cadeaux de noces aux
est réservé aux cadeaux burlesjeunes époux; le plus grand cérémonial
une mouvette, un biberon,
ques. On présente à la mariée une marmite,
jusqu'à un vase de nuit muni de son petit balai. Et la joie la plus bruyante
éclate devant la confusion
de la pauvrette,
qui doit entendre les plus
grosses plaisanteries.
(1) Ce mot, clans le Mantois,

est le synonyme

de méchantes,

mordantes.

LA

54

TRADITION

à l'autre.
Il est, à
d'un village
Les coutumes varient
étrangement
au nord de Mantes, un petit village, Saint-Martin-laquelques kilomètres
Garenne, où les coutumes relatives au mariage avaient, il y a quelques
un cachet
années à peine, un caractère tout à fait local et présentaient
très remarquable.
d'originalité
Les habitants de Saint-Martin,
passaient pour de fapays vignoble,
meux buveurs. L'homme
partait le matin pour la vigne et ne dépassait
la journée tandis que la
pas le premier cabaret où il passait joyeusement
dans la côte.
femme, en jupon court et en grandes guêtres, s'éreintait
Le matin du mariage, les jeunes gens mettaient
en perce les trois ou
quatre feuillettes qui devaient servir à désaltérer les noceux ; puis, munis
chacun d'une bouteille et d'un verre, ils se répandaient
dans le village,
versant à boire à tous ceux qu'ils rencontraient
: piètre noce que celle où
l'on n'avait pas goûté de vin.
A la sortie de l'église,
deux hommes s'avançaient
vers la mariée, et,
croisant leurs mains, ils la portaient
une petite
en chaise du roi jusqu'à
chapelle bâtie au croisement des deux routes. — Quel rapport y avait-il
entre cette chapelle élevée en souvenir d'une malheureuse
victime d'un
meurtre, et la singulière cérémonie qu'on y allait faire ? — Arrivée à là
chapelle, la mariée, toujours assise sur les bras des deux hommes, jurait
« de ne jamais aller chercher son mari au cabaret. » La dernière personne
c'était une jeune fille très forte et si
qui fut ainsi portée vit encore;
lourde que les deux porteurs ne purent aller jusqu'au
bout. Celle-là ne
jura pas et l'usage se perdit.
Revenue chez ses parents, la mariée trouvait
dans la cour une table
dressée sur laquelle, pour tout service, se trouvaient
un saladier, une soupière pleine de bouillon et une cuiller percée. La mariée goûtait au bouillon, puis la cuiller passait de main en main. Chaque invité goûtait ainsi
le bouillon à tour de rôle et déposait une pièce de monnaie dans le saladier. Cette manière de donner le cadeau de noces produisait
souvent une
somme assez rondelette.
La cuiller percée était certainement
un symbole.
Peut-être voulait on montrer à la jeune épouse avec quelle rapidité
l'argent coule dans un ménage sans ordre ?
Dans tout le Mantois, les réjouissances
du mariage donnent lieu à une
foule de farces retombant presque toutes sur les nouveaux époux. Ce n'est
même cela va jusqu'au
qu'au prix de mille ennuis — quelquefois
portemonnaie — que les mariés peuvent se retirer dans leur chambre. La mariée quitte d'abord le bal ; sa mère protège la retraite, mais il faut souvent capituler à la porte de la chambre,
ses compagnes veulent l'entraîner et quand le marié est venu la rejoindre,
souvent après avoir payé son
passage aux jeunes gens, tout n'est pas fini. Le lit plein de crin coupé ou
de gros sel, est à refaire, quelque farceur est caché dans la ruelle ou dans
et dans ce moment
où ils auraient
besoin de calme, leurs
l'armoire,
craintes sont éveillées à chaque instant par la malice de leurs invités.
Mais le violoneux

accorde

son instrument,

les jarrets

fatigués

retrou-

LA TRADITION

55

vent leur vigueur et pendant qu'on danse dans la grange, les mariés...
disent leur prière.
ALBÉRIC CHÉRON.

LA FILLE DES NEIGES
A l'auteur de « la Russie Epique. »

Dans un jadis lointain,
un vieux et une vieille
oublié, vivaient
qui n'avaient point d'enfants.
Et accroupis dans la cabane, ils se lamentaient
d'être si seulets.
Et là, au bord du ruisseau, gaiement une ribambelle
de bambins
élève une montagne de neige.
Soudain, dit la femme :
« Pourquoi
n'irions-nous
hé !
pas aussi là près du ruisseau,
mon vieux ?

Allons-y, ma vieille ! »
Et les deux vieux s'en vont chevrotants
mouler des boules de
neige.
« Que faites vous donc, amis ? les interroge
en s'inclinant
passant à la barbe blanche et longue, longue !
— Nous faisons un enfant de
neige ! répondent les vieux

un
en

ricanant.
— Dieu vous le fasse !» et le
passant disparaît...
Sous leurs doigts tremblotants
la neige se moule en des pieds
tout mignons,
en un petit nez et en une bouche petite et blême,
lorsque tout à coup, ô miracle !...
Des lèvres glacées s'échappe un souffle tiède, les yeux d'azur
s'ouvrent
grands, étonnés, et la belle, la blanche fille des neiges,
secouant le givre moelleux, surgit tressaillante
et vivante devant les
vieux effarés...
« Ha, Miette ! sois-nous fille désormais ! » murmure
la femme et
elle entortille dans un saraphane (1), en l'emportant
dans la cabane,
la blanche fille des neiges.
(1) Pelisserusse.

56

LA

TRADITION

fuient les nuits ; les nuits chassent les jours, mais ce
avec les jours, avec les nuits, mais avec les minutes,
la blonde, la blanche, la fille des neiges.
qu'embellit
Ils n'avaient point eu le temps de s'en apercevoir le vieux et la
vieille, lorsque d'enfant elle devint fillette, la blonde fille des neiges ;
ils n'avaient point eu le temps de lui acheter des rubans pour ses
tresses, des galons pour son saraphane, que de fillette elle devint
vierge à marier, la blanche, la blonde fille des neiges.
Et les maris, comme des feuilles d'automne, s'entassaient sur le
Les jours
n'est point

seuil de la cabane.
Elle était belle mais blanche, si blanche qu'on eût dit que pas une
gouttelette de sang ne coulait dans son corps ; et elle n'aimait que
les blêmes nuages qui lui étaient frères et les libres orages déchaînés
mais le brouillard,
le pâle
et les chasse-neige tourbillonnants,
brouillard
du bleu malin était l'élu de son coeur de glace.
Vint février au souffle de printemps, et les glaces fondaient sous
le chaud soleil et les torrents roulaient librement leurs vagues écuriait
Seule la blanche vierge
autour...
meuses... Le printemps
devint plus blanche, plus triste... sous la caresse ardente du vieux
soleil, l'amour mordit son coeur fondu avec les eaux printanières...
Elle aimait, la blanche, la pure fille des neiges...
Un jour que l'aube empourprait
à peine le ciel nébuleux et que
les eaux se confondaient avec l'horizon, le vieux et la vieille, debout
:
sur le seuil murmurèrent
« Regarde comme notre fillette rayonne sous l'aube rougissante?»
Et au loin, le long du torrent, à travers les haies et les enclos,
ses
une planche sur les épaules, ployant
comme un serpolet,
tresses dorées comme un écu, sa joue rouge comme un grenat, la
fille des neiges suivait, lente, le sentier désert.
Soudain elle chancela, et plus rose elle commença à fondre douelle fondait comme une chandelle ; elle tourcement, doucement...
noya dans l'air enbaumé et se mêlant aux vapeurs et aux brumes du matin, elle se dispersa dans l'azur...
HENRY

OLIVIER.

LA

57

TRADITION

TANT QUE L'ÉTÉ DURERA
A Frédéric

Tant que l'Eté durera
La cigale chantera.
Tout noir de mélancolie,
Bercé par le vent amer
Sur le fond bleu de la mer
Le cyprès au pin s'allie.
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
C'est à torrent qu'il soleille :
Strident et précipité,
Eclate l'hymne à l'été
Dans l'après-midi
vermeille.
Tant que l'été durera,
La cigale chantera.
Le myrte sombre aux fleurs blanches
Dont le doux parfum endort,
Grise les cétoines d'or
Qui font l'amour dans les branches.
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
Grave, la mine hautaine,
Et brun comme le pain bis,
Un jouvenceau
s'est assis
Près de l'antique fontaine.
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
C'est l'heure
à laquelle arrive
Celle qui le tient d'amour,
Celle qui vient chaque jour
Remplir sa cruche d'eau vive.
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
— C'est encore toi? — Moi-même.
— A la fin
que me veux-tu ?
L'amoureux
d'abord s'esi tu ;
Puis il éclate : « Je t'aime. »
Tant que l'été durera
La cigale chantera.

Mistral.

« Je t'aime sans fin ni trêves,
« Et si tu ne me veux pas,
« J'irai m'endormir
là-bas
« Dans la mer pleine de rêves. »
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
De
Le
On
Un

ses lèvres d'azerole,
rire éclate dans l'air ;
dirait joyeux et clair
trot de mule espagnole.

Tant que l'été durera
La cigale chantera.
« Oh ! le fade, je parie
Qu'il ferait ce mauvais coup !
Mais de soupirer beaucoup
Ne fait pas qu'on se marie,
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
Va demander à mon père
S'il te permet de t'asseoir
A notre table ce soir f
— Et s'il y consent ? — Espère !
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
— Oh ! que ta parole est bonne,
baiser ta main.
Laisse-moi
— Tu la baiseras demain
Si mon père te la donne.
Tant que l'été durera
La cigale chantera.
Bruns cigalons et cigales,
Chantez toutes vos chansons ;
C'est l'amour qui nait aux sons
De vos rustiques cymbales
Tant que l'été durera
La cigale chantera
RAOUL GINESTE.

58

LA

TRADITION

LES DÉMONIAQUES DANS L'ART
Nous recommandons
aux Traditionnistes
la belle publication
des docteurs Charcot et Richer : Les Démoniaques dans ll'Art (Delahaye et Le
Ils y trouveront
et y liront
avec un vif intérêt
Crosnier,
éditeurs).
maintes
illustrées
légendes plus ou moins diaboliques,
par les grands
peintres. Il y verront en outre comment la science peut tirer profit de la
tradition
et l'interpréter
selon l'esprit moderne.
« Les Grecs, disent les docteurs Charcot
et Richer,
avaient
figuré
l'âme

à la sortie du corps sous la forme d'un petit fantôme, l'eidôlon,
gardant la ressemblance du corps, ou bien sous les traits d'une petite
figure nue, ailée et toujours
peinte en noir. Il semble que ce dernier
mode de représentation
ait guidé les artistes chrétiens
dans leurs premières figurations
du Démon, lequel y est reproduit
sous la forme d'une
sorte de génie, d'un petit être nu, parfois ailé, s'échappant,
soit de la
bouche, soit du crâne de l'exorcisé...
« Plus tard, cette figure d'exorcisé prend des traits plus précis. Quand
au démon, il a dès lors des cornes, une queue, des griffes. Il revêt même
les formes d'animaux
les plus étranges; et jusque chez les grands artistes
de la Renaissance,
nous retrouvons
cette tradition
sous la forme de
diablotins
qui se sauvent dans un coin du tableau.
« L'imagerie
populaire et religieuse nous a légué un grand nombre de
scènes de possessions... Les saints, qui, pendant leur vie, s'étaient fait reétaient habituellemeut
marquer par leur puissance d'exorcistes,
figurés
exorcisant
les démoniaques.
Saint Mathurin
fut un des plus célèbres, et
son pèlerinage,
à Larchant,
a joui, du XIe au XVe siècle, d'une vogue
extraordinaire...
Saint Benoît, saint Ignace, saint Hyacinthe,
saint Dénis,
et bien d'autres,
ont été également
représentés exorcisant des possédés
ainsi que le témoignent
les nombreuses estampes que nous avons trouvées
à la Bibliothèque
et des photographies
nationale,
prises d'après les ori»
ginaux...
M. Philippe Burty a fait connaître à nos auteurs un curieux document.
C'est une tapisserie
conservée dans la sacristie
de Saint-Rémy.
Elle
représente la guérison d'une jeune possédée. Cette scène est accompagnée
de la légende suivante :
Une pucelle avait le diable au corps,
Qui, au sortir, à dure mort la livre ;
Saint Rémy fait que, par divins records,
La ressuscite et du mal la délivre.
Pierre Breughel, qu'on a surnommé
« le peintre des paysans, » ou
encore « Breughel le drôle, » a laissé de curieux
dessins représentant
«'les danseurs de Saint-Guy
conduits en pèlerinage
à l'église de Saintà Epternach,
Cette procession
Willibrod,
existe
près de Luxembourg.

LA

59

TRADITION

à Epternach,
le mardi
encore de nos jours. Elle a lieu, comme autrefois,
Les pèlerins,
de la Pentecôte,
en l'honneur
de Saint-Willibrod...
qui
en grand nombre, ont la plus grande confiance dans
accourent toujours
tous
la puissance du saint patron.
Le jour de la fête, ils se réunissent
sur la rive

dansante
gauche de la Sure ; et là commence la procession
au centre de la ville,
de Saint-Willibrod,
qui se dirige vers la basilique
et qui ne dure pas moins de deux heures. La danse s'exécute suivant un
et marqué par des groupes de musiciens placés de disprescrit
rythme
tance en distance. Elle consiste à exéculer, soit trois sauts en avant et un
en arrière, soit cinq en avant et deux en arrière. Au dire de tous ceux qui
l'ont vue, l'aspect de cette sorte de marée humaine,
avec son flux etson
reflux, est des plus curieux et des plus saisissants. Parmi les pèlerins, les
ou atteints
d'une maladie nerveuse, dansent pour leur
uns, épileptiques
compte ; les autres dansent pour
parents, de leurs amis, voire même de leur
âgés ou trop malades, payent des gamins
un salaire de douze à vingt sous, dansent

propre

la guérison
bestiaux.
Ceux qui

de leurs
sont trop

d'Epternach,
qui, moyennant
à leur place. Le môme gamin
la danse
ou pèlerines...
Ce jour-là,

saute souvent
se continue
musements

obtenir

pour plusieurs pèlerins
dans les bals publics et dans la guinguettes,
»
qui n'ont rien de religieux....

au milieu

d'a-

délivrant
un démoniaUne autre gravure, qui représente Saint-Benoît
que, est commentée
par une légende ainsi conçue :
« Le saint, allant un jour à l'oratoire
de San-Giovanni,
qui est en haut
rencontra
notre vieil Ennemi, qui avait pris la figure
de la montagne,
et portait une cruche et des vivres.
d'un maréchal-ferrant
« Le saint lui dit : — Où vas-tu.
« — Je vais, répondit l'Ennemi,
donner à boire à ton frère.
« Saint

Benoit

alla

faire

ses oraisons

comme

de coutume,

réfléchissant

mais, en
Le malin

à sa rencontre,
il n'était
pas sans inquiétude.
en effet, trouvant
un moine d'âge avancé qui accepta le breuEsprit,
dans le corps, le jeta à terre, et le tourvage, il lui entra subitement
menta avec une étrange violence.
à
L'homme
de Dieu,
à son retour
vit le malheureux
moine dans cette cruelle agitation.
Alors il
l'oratoire,
se contenta

de lui

donner

un soufflet

et chassa

l'esprit

maudit

qui s'en-

»
et n'eut pas le courage de revenir.
Autre miracle,
illustré par un tableau de J.-B. Garbi (1698). Il eut lieu
dans la chapelle de Saint-Jean
au milieu du bois de VallomGualberto,
fuit aussitôt

brosa.

Taddéa, dame de Prato, possédée du démon, est délivrée
par un
moine qui tient la croix de Saint-Jean Gualberto.
« Il parait que la guérison n'eut pas lieu d'emblée.
à son
Quand la possédée, guérie, retournait
ce qu'on
le diable revenait prendre possession de sa victime,
hôtellerie,
reconnaissait

à des

signes non douteux,
fois. Enfin le moine

dit

le narrateur.

Cela

re-

commença
plusieurs
prit le parti
d'accompagner
l'exorcisée
avec la croix de Saint-Jean,
l'endroit
où le démon
jusqu'à
avait l'habitude
de revenir. Cette fois, le diable partit, et, malgré les me-

LA

60

TRADITION

la place, il ne reparut
naces qu'il proféra en quittant
plus.
diable plaisant et naïf, qui, par la bouche de la fille, expliquait,
comment il savait céder
d'éclats de rire et de bouffonneries,
pour reprendre sa proie, une fois le danger passé. »
il n'y a plus de démoniaques,
il n'y a plus de
Aujourd'hui,

C'était un
au milieu
à la force

possédées,
pour la science tout au moins. Il ne reste que des névrosées, des hystériTout
les saints exorcistes.
ques. Les médecins guérisseurs remplacent
Dès maintenant,
mieux.
donne à croire que l'humanité
s'en trouvera
on sait la nature du mal ; espérons que le remède en sera bientôt connu.
C'est par la vérité qu'on arrive au progrès.
EMILE

BLÉMONT.

A TRAVERS LES LIVRES ET LES REVUES
ORPHÉE

AUX

ENFERS.

du Journal
des Débats, M. Jules
dramatique
à propos
Lemaître
des nouvelles
d'Orphée
représentations
reprend,
de la Gaîté, la primitive
des mythes
aux Enfers au théâtre
théorie
les fables de la mythologie
solaires ou météorologiques
inspirant
a
et jusqu'aux
contes de ma Mère l'Oie. Il rappelle
qu'on
grecque
— il eût
ramené à cette théorie
de Napoléon
l'histoire
pu ajouter
et de M. Max Müller — et il ajoute :
celle de M. Gladstone
Dans son feuilleton

« Je me fais fort d'y réduire les Trois Mousquetaires ou le Vicomte de Brayelone. Et cela se comprend. Le ciel et les saisons n'offrent aux hommes que des
images de vie, de mort, de fuite, de voyage, de lutte, do résurrection. Or, c'est
aussi de cela qu'il s'agit toujours dans les drames humains. Les douze travaux
du Soleil sont les douze travaux d'Hercule et pourraient être les douze vengeances do Monte-Cristo. »
Dans un sentiment
humain
à la fois,
et plus poétique
plus
M. Jules Lemaître
nous dit,
de plus pénétrante
la légende
façon,
où les anciens et leurs femmes surtout
ne voyaient
d'Orphée,
qu'une
histoire
d'amour
:
mélancolique
« Le jour même de ses noces, Eurydice meurt, piquée par un serpent. Son
époux, armé de la lyre divine, va la redemander aux royaumes infernaux.
Pluton consent à lui rendre l'aimée à la condition
qu'il marchera devant elle
et qu'il ne la regardera pas avant d'avoir atteint les plages do la lumière. Mais
il se retournera, n'en doutez point. S'il ne se retournait pas, c'est qu'il l'aimerait faiblement. Il faut qu'il la perde de nouveau, puisqu'il l'adore ! Sentezvous la tristesse et la beauté de ce symbole ?
« Après qu'il l'a perdue, il passe ses jours et ses nuits à la chanter, à l'appeler par son nom le long des bords désolés d'un fleuve du Nord, tel qu'un héros des vieux poèmes germaniques. Et alors les Menades jalouses l'égorgent et
le déchirent et jettent ses membres dans le fleuve. Mais sa téte surnage, et,
tandis que les flots l'entraînent, ses lèvres mortes continuent do murmurer :
« Eurydice ! Eurydice ! » Et cette délicieuse histoire d'amour et de fidélité, qui

LA

61

TRADITION

nous vient pourtant
de la Grèce lumineuse,
a, je ne sais comment,
par la médu sentiment
un air
lancolie de ses détails, par la profondeur
qu'elle traduit,
do légende du Nord...
« Mais Orphée n'est pas seulement
le parfait
amant, fidèle et épris jusque
le législades poètes, le père de la civilisation,
par delà la mort, c'est l'ancêtre
les hommes,
teur inspiré qui rassemble
les déshabitue
de la vie éparse et sauet la concorde et fonde la première
cité. Si
vage, leur enseigne la douceur
nous no connaissions
ces choses depuis si longtemps,
si notre faculté de sentir
n'était tout émoussée par l'accoutumance,
rien ne nous semblerait
et d'admirer
du poète, plus fort par
conception
plus beau ni plus grand que cette antique
la lyre que les chefs primitifs
par les muscles et par l'épée ; que les lions suide chair
entre leurs dents, à qui les tigres
vent, charmés, avec des lambeaux
lécher les pieds et qui fait s'incliner
en cadence, sur son passage, les
viennent
chênes et les grands pins : âme toute-puissante
sur les hommes,
sur les aniet
maux et sur la nature entière, parce qu'elle est tout amour, toute sympathie
avec humilité,
nous ses fils indignes,
ce lointain
et matoute bonté. Saluons
gnifique patron des hommes de lettres. »
C.

DE

W.

BIBLIOGRAPHIE
— Traditions

du Canada
Emile
Petitot.
indiennes
Nord-Ouest.
1 volume in-8° écu de XVIII-521
le tome XXIII de la collection
pages, formant
— Paris, 1880 ; Maide toutes
des Littératures
les Nations.
populaires
sonneuve frères et Charles Leclerc,
éditeurs, 25, quai Voltaire.
(Prix : 7 fr. 50).
M. Emile Petitot est un ancien missionnaire.
En août 1862, il arriva au GrandLac des Esclaves, dans l'Amérique
du Nord,
et durant
années, c'est-àvingt
dire jusqu'en
le territoire
des tribus
et mena la
1882, il parcourut
indiennes,
vie des Peaux-Rouges.
le frappèrent;
dès qu'il
Les traditions
des indigènes
put balbutier
quelques
mots de la langue tchippewayane,
il s'occupa de noter les traditions
des tribus
il le continua
errantes.
Et ce travail
son départ pour l'ancien
Monde.
jusqu'à
C'est le résultat de ses recherches
que M. Petitot, à présont curé d'une paroisse des environs
de Paris, vient de publier
dans la collection
Maisonneuve.
L'auteur
a vécu, disons-nous,
vingt ans parmi les Indiens ; il s'est imprégné
de leur vie et de leurs idées ; il a étudié leurs différents
dialectes ; il a copié
leurs récits dans la langue
latextuellement
ensuite
indigène
pour en donner
: pour toutes ces raisons,
son ouvrage
mérite
une entière
traduction
littérale
créance ; les documents
sont exacts et surs, et peuvent
servir de base à dos
études du Folk-Loro
des Indiens.
D'un autre côté, on se convaincra
à la lecture,que
M. Petitot a
facilement,
des Indigènes
de l'Amérique
de
une théorie toute faite sur l'origine
et, partant
leurs traditions.
Pour lui, les traditions
sont: 1° (p. VII) « des calques plus ou
au climat, aux moeurs et au genre
moins fidèles des récits bibliques,
appropriés
do vie des aborigènes
» ; 2° (p. VIII) « la. parodie burlesque
ou maligne
do ces
et do
mêmes récits archaïques,
et accusent un esprit de haine, de dénigrement
» — Il est
traditions.
contradictions
hostile à celui qui a dicté les premières
« sont
vrai qu'un peu plus loin, M. E. P. veut bien
dire que quelques-unes
des mythes
avec la Genèse mosaïque,
mais apparentés
avec celle
incompatibles
»
d'autres
nations do l'antiquité
connue.
il a retrouvé
L'auteur
no peut taire (p. IX) que « en Amérique,
Men, Moïse,
Bol et Osiris. » et (p. XII), « l'histoire
d'Abraham
et de Sarah. »
Opas, lthoin,

62

LA

TRADITION

Et l'on est tout étonM. Petitot, dans sa Prèface, est avant tout missionnaire.
des arguments
tirés de
de ses théories,
né de trouver côte à côte, en faveur
Guimet. Chateaubriand,
ou
Flavius Josèphe, Moïse, Cartailhac,
Saint-Thomas,
de Lapicrre,
Corneille
jésuite du XVIe siècle. On fera donc bien do se défier
de M. Petitot.
des rapprochements
et des déductions
aux théories
de M. E. P., nous louerons
A part ces réserves toutes relatives
d'autant
les documents
sans restrictions
l'auteur,
que les
que nous apporte
des plus
ouvrages de ceux qui l'ont précédé dans cette voie sont un contrôle
la sincérité
de l'ancien missionnaire.
sérieux, contrôle qui ne fait qu'affirmer
do tradiLe volume dont nous nous occupons est avant tout une collection
Ce ne sont pas là des
tions, ou plutôt d'usages, de croyances et de superstitions.
dites, et encore moins des contes. M. E. P. n'a-t-il point
légendes proprement
nous désignons
sous ce
eu tort de laisser de côté les récits traditionnels-que
nom de contes et de légendes? Car nous pensons que ces histoires ne sont pas dadu Nord qu'aux Botocoude l'Amérique
vantage étrangères aux Peaux-Rouges
du Sud.
de l'Amérique
dos ou aux Tupinambas
— et
— du
Ce qui ressort surtout
hébraïques
davantage
que les traditions
c'est le sensualisme
des Indiens.
La femme, le lard bien
livre de M. Petitot,
L'idéal des
à chaque instant dans les récits
des aborigènes.
gras, reviennent
ne va pas plus loin.
Peaux-Rouges
Les traditions
tiennent
une grande place dans le volume,avec
cosmogoniques
des animaux
et des plantes.
L'homles histoires
tendant
à expliquer
l'origine
Il lui faut trouver le commencement
de toutes choses.
me est le même partout.
aux Hommes-Chiens,
A la lecture, nous avons relevé : (p. 45) la croyance
curieuse
dont M. de Charencey s'est occupé longuement
; (p. 47) une histoire
de lutte pour les femmes ; (p. 49) un passage sur les Troglodytes
; (p. 56) l'aide
dans les contes
eurosi souvent
prêtée par des animaux
que l'on rencontre
sa soeur, origine du Soleil
et de
péens ; (p. 7) le Frère incestueux
pousuivant
au pouvoir
la Lune ; (p. 22) les femmes de la Lune ; (p. 27) magiciennes
mystérieux analogue à celui de nos Fées ; (p. 39) héros qui, comme Jonas et Garanimal
et en sort plein de vie ;
gantua, entre dans le corps d'un gigantesque
(p. 37) un homme qui reste seul sur la terre après le Déluge ; (p. 37) la vie
rendue à un corps dont les os seuls ont été conservés
(un doigt du pied mande l'es; (p. 39) origine souterraine
que, comme dans nos contes populaires)
en 1877 dans le tome Ier de Mélusine, par M. de Charencey.
pêce humaine,étudiée
les traits
tradiNous arrêtons là nos citations,
car les épisodes rappelant
dans le volume de M. E. P.
tionnels des autres nations fourmillent
Est-ce là une particularité
qui puisse nous étonner ? Nous ne le pensons
dans la suite sur les traditions
des peupas. Les documents
que l'on publiera
est encore lettre morte — nous en avons la preuve tous
ples dont le Folk-Lore
les jours — nous réservent
bien d'autres surprises;
les traditions
de toutes les
races ont un fonds commun.
téméraire
d'affirmer
que l'es
Pourquoi ? Est-il
sont de partout
? et
de l'homme
prit, là psychologie,
l'imagination
identiques
leurs manifestations,
être par là apque les idées doivent nécessairement.avec
nous l'apprendra.
parentées ? L'avenir
— Tome I de la Bibliotheca
Henri
Gaidoz. — La Rage et Saint-Hubert.
(6 francs).
Mythica. Un vol. in-8° ; Paris, 1887. — A. Picard, 82, rue Bonaparte
M. Henri Gaidoz,
bien connu des traditionnistes
et des celtisants
par ses
études de linguistique
nombreuses
et de mythologie
publiées dans la Mélusine
et dans la Revue celtique, vient de faire paraître
un important
ouvrage sur la
Rage et sur Saint-Hubert.
Après
quelques mots sur la Rage dans l'antiquité,
et sur les différents
remèdes préconisés
par les anciens, M. H. G. arrive à
Saint-Hubert
et sa légende. Comme le fait remarquer
traditionniste,
l'éminent
la vie de Saint-Hubert
est différente
suivant qu'on la raconte d'après la Légende ou d'après les documents
anciens. D'après la légende, Hubert
était fils de
duc d'Aquitaine
de Pharamond,
et serait né en 656.
Bertrand,
; il descendait

LA

TRADITION

63

S'étant retiré on Austrasie
chez Pépin d'Herstal
son parent,il
épousa Floribane,
fille de Dagobort,
comte de Louvain.
Alors arriva
le miracle
tant de
célèbre,
— c'est encore
fois reproduit
l'art populaire,
par l'art religieux,
par
vulgarisé
— si
un des sujets favoris
de l'imagerie
de Metz et do Wissembourg
d'Epinal,
bien qu'il serait difficile
do représenter
Saint-Hubert
autrement
que dans cette
scène traditionnelle
descendu
de cheval
et agenouillé
devant le
(Saint-Hubert
cerf miraculeux
entre
ses bois). Sur l'ordre
du Christ,
qui porte un crucifix
Hubert
s'en alla chez saint
Lambert
de Maestricht.
Lambert
le catéchisa
et
lui ordonna
do se retirer
dans les Ardonnes.
années
un
Quelques
plus tard,
et lui
d'aller
à Rome.
Le pape, prévenu
de son
ange lui apparut
enjoignit
voulut
le sacrer
Hubert
refusait
cet honneur
la
arrivée,
évêque. Et comme
lui envoya
à Maestricht,
une étole, et Saint-Pierre
une clef d'or. Revenu
Vierge
Saint-Hubert
ne tarda
cette ville pour résider à Liège où il moupas à quitter
rut en 727. Son corps fut transporté
à l'abbaye
Saintd'Andain,
aujourd'hui
Hubert
d'Ardennes.
L'histoire
du saint a été publiée
en 1874 par un savant allemand,
W. Arndt,
s'est
d'après un ms. du IXe siècle ; en 1877, un érudit
belge, M. ,1. Demarteau,
servi de ce document
« Cette oeuvre, dit M. Depour sa vie de Saint-Hubert,
no nous apprend
absolument
rien de la patrie, des ancêtres,
de la
marteau,
de la jeunesse
du saint ; nous y voyons
seulement
naissance,
qu'il fut le disSaint-Lambert.
Elle débute par nous
raconter
l'avôciple de son prédécesseur
nement
d'Hubert
au pontificat,
de ses vertus
le
puis par un éloge général
zèle apostolique
» Enfin,
de l'évêque,
les conversions
qu'il opère...
après le récit de divers miracles,
les événements
de sa maladie,
de sa mort,
viennent
de
ses funérailles,
la translation
de ses reliques.
Mais les
et, seize ans plus tard,
miracles
dont-il
est ici question,
ne sont point les trois miracles
caractéristila clef d'or) : ils sont d'ordre
banal, car on les retrouve
ques (le cerf, l'étole,
dans la vie de nombre
do saints. Au IXe siècle donc, la légende de Saint-Hubert ne s'était pas encore formée,
autrement
son biographe
n'eut pas manqué
de rapporter
de l'évêque.
les événements
miraculeux
qui ont fait la renommée
M. H. G. étudie ensuite le Mythe de Saint-Hubert,
et démontre
que différentes légendes anciennes,
des Ardennes,
se cristallisant
autour de l'apôtre
celui-ci
est devenu le patron
« Saint-Hubert
la place de Wodan ;
des chasseurs.
prend
» Et « du moment
la légende le fait chasseur.
est le patron des chasseurs,
qu'il
il les protège
de leur vie, et quel danger
contre les dangers
plus grand
que
celui de la rage peuvent-ils
eux et leurs chiens ? » Le premier
courir,
exemple
de rage guérie par Saint-Hubert
est rapporté
de l'histoire
par l'auteur
anonyme
des Miracles
de St-Hubert,
écrite entre 1087 et 1106.
Le miracle
dans la légende que vers la fin du
du cerf crucifère
ne s'introduit
dans
chrétienne
à
XVe sècle ; ce miracle
est encore attribué
l'iconographie
saint Eustache,
saint Jean de Matha et saint Félix de Valois.
de la sainte-étole
est sorti du génie inM. Demarteau
pense que le miracle
à la
ventif
à la fin du XIVe siècle. Quant
de Jean
d'Outre-Meuse
qui vivait
du temps
coutume
Clef d'Or, ce ne serait qu'un présent
que les papes avaient
Cette clef est conservée
défaire
les rois et les grands
évêques.
pour honorer
de Liège. Nous
ne suivrons
dans le trésor de l'église
de Sainte-Croix
pas M.
de la
de Saint-Hubert,
sur les opérations
Gaidoz dans ses études sur l'abbaye
de Saintles chevaliers,
les colporteurs
taille, et du répit, sur les pélerinages,
même qui ne manquera
à l'ouvrage
Hubert.
Nous renverrons
pas d'intéresser
les traditionnistes.
— Les Voceri
X de la Collecde l'Ile
de Corse,
tome
Frédéric
Ortoli.

de XXXVIII
tion des Contes et Chansons populaires
; 1 vol. in-8° écu elzévir
Paris. (Prix : 5 francs).
324 pages. — Ernest Leroux,
édit. 28, rue Bonaparte,
de ce cunous
rendrons
Dans le prochain
numéro
de la Tradition
compte
rieux ouvrage
de notre collaborateur.
CARNOY.
HENRY

LA

64

TRADITION

NOTES ET ENQUÊTES
et qui a été si lumineusement
exposé dans
que nous poursuivons
nous a déjà
Emile Blémont,
numéro par notre collaborateur
notre premier
valu les plus précieux
encouragements.
nous arrivent
Les adhésions à la Société des Traditionnistes
chaque jour, on
de collaboration
même temps que des promesses
déjà l'avenir
qui assurent
à un besoin intelNotre revue répondait
de la Tradition.
matériel
et littéraire
Au moment où l'Angleterre,
l'Italie, la Russie,
lectuel.
l'Espagne,
l'Allemagne,
rester on arles traditions
recueillent
éparses du passé, la France ne pouvait
notre pays
est que, grâce à nos collaborateurs,
rière. Notre ferme espérance
bientôt le premier rang dans cet ordre do recherches.
tiendra
elle est la propriété
ni à un homme ni à une coterie;
La Revue n'appartient
à toutes les bonnes volontés.
Nous acelle est ouverte
de tous nos adhérents,
: contes, légendes, chandans la tradition
tout ce qui est original
cueillerons
études critinouvelles
coutumes,
sons, croyances,
inspirées par la tradition,
Nodier, de Nerval, G,
qui, comme Apulée, Shakespeare,
ques sur les écrivains
sur la mythologie,
travaux
Sand, ont puisé dans le vieux fonds populaire,
etc.
l'étude comparée du folk-lore.
adhésions ; nous
de nos amis nous ont procuré
de nouvelles
Quelques-uns
et nous espérons
sera suivi, ce qui nous
les en remercions,
que leur exemple
bientôt le nombre des fouilles de la Revue. En Province
permettra
d'augmenter
— membres
il est nombre d'érudits
des Académies et des Sociétés litsurtout,
téraires—
qui peuvent nous rendre de grands services. Nous leur demandons
leur adhésion et leur collaboration.
leur propagande
Que nos amis continuent
— et
— nous tenons
des exemplaires
du premier
numéro
à leur disposition
une revue des plus intéressantes
aussi bien pour
nous aurons prochainement
los lettrés que pour les chercheurs
et pour les savants.
Le but

Nous remercions
tout particulièrement
MM. Hugues le Roux et Weber, du
et
du Rappel, Ch. Le Goffic des Chroniques,
O. Crouzet
Temps, Ch. Frémine,
Armand
des bienveillants
articles qu'ils ont bien voulu
Sinval, de l'Estafette,
do notre premier
numéro.
publier à propos
de la Tradition.—
Le mardi
3 mai 1887, a eu lieu
au Rocher de
diner de la Société des traditionnistes.
Cancale, rue Montorgueil,
78, le premier
Etaient présents : MM. E. Guinand,
A.-L.
Emile
Ortoli,
Georges Couanon,
Gabriel Vicaire,
Paul Leser, Raoul Gineste, Henry Carnoy,
Frédéric
Blémont,
A. Dupret, Ludovic
Léon
Paul Boulanger,
Charles Lancelin,
Ortoli,
Haranger,
Sichler, MMmes Georges Couanon et Augustine
Labey. Le diner a été des plus
cordiaux
et des plus
chansons
gais. M. Paul Léser a dit de très charmantes
quelques gracieuses ballades corses ; M. Léon
d'Alsace ; M. F. Ortoli a interprété
entre autres refrains populaires
de maSichler,
russes, a choisi une chanson
riniers d'une douceur pénétrante;
M. Henry Carnoy nous a redit le Bon garçon
maréchal ; puis MM. Emile Blémont,
ont
Raoul Gineste, et Mme Aug. Labey
bien voulu nous réciter dos poésies — littéraires
cette fois — qui ont été chaleureusement
applaudies.
En se séparant,
on s'est donné rendez-vous
on expripour le mardi 7 juin,
mant l'espoir que nombre do collègues absents voudront
bien honorer de leur
réunion.
M. H. Carnoy avant le 5 juin).
présence cette prochaine
(Prévenir
Dîner

Le
Laval.

Imp.

Gérant

et stér. E. JAMIN,

: HENRY CARNOY.
41, rue de la Paix.

VIENNENT

DE

PARAITRE