You are on page 1of 41

La Tradition (Paris.

1887)
Source gallica.bnf.fr / MuCEM

La Tradition (Paris. 1887). 1887-1907.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la
BnF.Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 :
*La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source.
*La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits
élaborés ou de fourniture de service.
Cliquer ici pour accéder aux tarifs et à la licence

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques.
3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :
*des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans
l'autorisation préalable du titulaire des droits.
*des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque
municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle.
5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur
de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays.
6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non
respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.
7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisation@bnf.fr.

LA TRADITION

des

Contes,

Légendes,

Chants,

PARAISSANT

LE

Usages.

Traditions

15

CHAQUE

DE

Direction

MM.

EMILE

BLEMONT

TOME

11. —

et Arts

populaires

MOIS

:

ET HENRY

ANNÉE

PARIS
33, rue Vavin.

M.D.CCC.LXXXVIII

1888.

CARNOY

N° 1.—

Prix du Numéro :Un

2e Année.

.15 Janvier

franc.

1888.

LA TRADITION

GENERALE

REVUE
des Contes,

Légendes,

Chants,

PARAISSANT

Usages,

LE

15

Traditions

DE. CHAQUE

et Arts

populaires

MOIS

: 15 francs.
Abonnement
: France
et Etranger
Taules communications doivent être adressées à M. HENKY CARNOY, 33, rue Vavin

PARIS
Aux

bureaux
LIBRAIRIE

de

la

TRADITION
A,

DUPRET
3, rue de Médicis, 3..

DU

LIVRAISON
LA LÉGENDE
DU MAEI
bre de l'Institut.
ÉTUDE
SUR LE DRAC

AUX

15

JANVIER

DEUX

DU RHONE

1888.

FEMMES,

—2°

M. Gaston

d'après

(PREMIÈRE

Année.

PARTIE),

par

mem-

Paris,

J.-B;

Bérengcr

Féraud.

LA MORT DE GUILLAUME
LE CONQUÉRANT,
archiviste
du.
par F.-M. Luzel,
Finistère.
DE L'ANTÉCHRIST
LA TRADITION
EN ALSACE,
par M- H. Martin.
SAINT
ET LES .TROIS
ENFANTS
DANS
LE SALOIR,
NICOLAS
par Henry
Carnoy.
— CONTES
LES ROSSES CHEZ EUX. — IV, ISBAS. .— LES BAINS.
PETITS;
— SUPERSTITIONS
RUSSIENS.
ET LÉGENDES,
Sinval.
par Armand
LE BOIS CHARMANT,
CHANSON ET MÉLODIE POPULAIRES recueillies
par Charles
de Sivry.
CHANSON
DE GASTON PHCEBUS, par Paul Boulanger.
— II. CHRISTINE,
POÈMES
DE LA TRADITION.
POÉSIE de Emile Blémont.
LA' NANNA DEL BAMBIN.O.—
BERCEUSE
DE L'ENFANT
JÉSUS, par Frédéric
Ortoli.
MUSICALE,
CHRONIQUE
par Ed. Guinand.
DE LA TRADITION,
DINER DE DÉCEMBRE

LA TRADITION
paraît le 15 de chaque
et dessins.
avec musique
pression,
L'abonnement

est de 15 francs

pour

mois

par fascicules

la France

Pour les Instituteurs
de province
pouvant
à 10 rrancs
la Revue, le prix est réduit
par
Il est rendu

compte

des ouvrages

adressés

Le premier
volume de LA TRADITION,
12 francs.
franco, moyennant
Adresseras

abonnements

à M. Dnpret,

et pour

donner
an.

de 32 à 48 pages d'im-

l'étranger.
des notes

ou

articles

à la Revue.

pour

les

nouveaux

abonnés,

est envoyé-

3, rue de Médicis.

Adresser les adhésions,
etc. à M. Henry Carnoy,
lettres, articles, ouvrages,
au Lycée
Lonis-le-Grand,
33, rue Vavin, à Paris. (Les manuscrits
fesseur
insérés seront rendus).
M. Henry
de 2 heures

Carnoy se tient à la disposition
à 4 heures, 33, rue Vavin.

COMITÉ
MM.

Emile BLEMONT,
CARNOY,
Henry
Raoul
GINESTE,
Ed. GUINAND,

à

des lecteurs

de LA TRADITION

DE RÉDACTION
MM.

Charles
Frédéric
Charles
Gabriel

LANCELIN.
ORTOLI.
de SIVRY.
VICAIRE.

pronon

le jeudi

LA

TRADITION

LA LÉGENDE DU MARI AUX DEUX FEMMES
A la séance publique annuelle du vendredi 18 novembre 1887, M. Gas
et
des Inscriptions
ton Paris a lu devant ses collègues de l'Académie
une belle, amusante et éruditc étude sur une légende du
Belles-Lettre?,
selon les pays etselon
moyen-âge que l'on retrouve habillée diversement
les temps. Cette légende est celle du Mari aux deux Femmes. Nos lecteurs
de ce
nous sauront gré de leur donner les parties les plus intéressantes
travail, trop long
dans la Tradition.

pour que nous puissions

songer à le publier

en entier

en Thuringe,
i Les voyageurs qui visitent la ville d'Erfurt,
s'arrêtent,
devant un bas-relief du moyen-âge, d'exédans l'église de Notre-Dame,
cution assez grossière, qui est encastré dans le mur ; il était auparavant
horizontaledans l'église Saint-Pierre,
démolie, et formait,
aujourd'hui
ment posé, le dessus d'une tombe. On y voit un chevalier de haute taille
étendu entre deux femmes. Le sacristain ne manque pas d'expliquer que
ce chevalier est un comte de Gleichen, — le château de Gleichen est près
de là, la famille n'existe plus, — qui eut une étrange aventure.
« Parti pour Jérusalem, il fut fait prisonnier
et employé, chez le SouLa fille du Soudan le vit, fut frappée de
dan, aux travaux du jardinage.
sa bonne mine, puis, quand elle eut lié entrelien avec lui, charmée de ses
la disposait
à se
discours, touchée du récit de ses malheurs. L'amour
du comte l'y décidèrent.
Elle proposa
faire chrétienne ; les exhortations
au prisonnier
de l'épouser
devant l'Eglise.
Grand fut l'embarras
du
une épouse aimée. Mais le désir de
comte, car il avait laissé en Thuringe
: il fit à la sultane
la liberté l'emporta sur toutes les autres considérations
la promesse qu'elle exigeait.
« Elle sut préparer et exécuter son hardi dessein, et bientôt les fugitifs
arrivèrent à Rome. Le comte de Gleichen alla trouver le pape et lui exposa
le cas. Le mariage promis n'ôtait-il
pas sacré? La princesse qui avait
risqué ses jours sur la foi d'un chevalier chrétien et qui demandait lé
être déçue dans sa
baptême en même temps que le mariage, pouvait-elle
confiance ? Le pape fut touché de cette situation.
C'était peut-être le
même pape qu'un miracle avait si sévèrement réprimandé
pour n'avoir
pas admis à la pénitence le chevalier
Tanhauser, qui, désespéré, était
retourné chez dame Vénus et s'était damné pour toujours.
« Le pape montra cette fois plus d'indulgence.
Il permit au comte de
Gleichen de contracter un nouveau mariage
sans rompre le premier, et
d'avoir en môme temps deux femmes légitimes.
Nos vieux conteurs n'auraient
si c'était en récompense de ses
pas manqué de se demander
de ses péchés. Le baptême et le mariage
prouesses ou en expiation
ne sachant trop
accomplis, le comte reprit le chemin dé la Thuringe,

LA

2

TRADITION

de
comment il se tirerait de la seconde partie, et non la moins difficile,
habituée
à la polygamie,
ne voyait rien de chosa tâche. La Sarrasine,
?
; mais que dirait l'Allemande
quant dans le fait d'avoir une partenaire
« Le comte laissa sa compagne un peu en arrière, et vint seul au châen priant
teau de Gleichen, où sa fidèle épouse l'attendait
pour lui.
de joie furent passés, il lui raconta toutes
Quand les premiers transports
de sa captivité,
lui apprit par quels
ses aventures,.lui
peignit l'horreur
délivré, lui dit
prodiges de courage et d'adresse la fille du Soudan l'avait
enfin lui avoua la promesse
qu'elle l'avait suivi et s'était faite chrétienne,
du pape,
de mariage et l'exécution
que cette promesse, du consentement
avait reçue à Rome.
déclara que celle à qui
« La comtesse, après l'avoir écouté en pleurant,
elle devait de revoir son mari s'était acquis sur lui des droits égaux aux
Il courut la chercher, la comsiens propres, et demanda à l'embrasser.
tesse alla au-devant d'elle et se jeta dans ses bras, et la vallée, située au
se rencontrèrent,
prit alors et a
pied du château, où les deux femmes
présent le nom de Val de Joie. Ils vécurent longtemps
garde jusqu'à
heureux dans cette union à trois que rien ne troubla. Au siècle dernier,
entre
encore à Gleichen le grand lit où le comte reposait
on montrait
comme il repose en effigie
sur la pierre sépulcrale
ses deux femmes,
»
d'Erfurt.
fois en 1639. Elle
se présente à nous pour la première
en Allemagne
et si peu discutée que Luther
l'accepta
de
le mariage
du landgrave
Philippe
précédent pour autoriser

Cette légende
était si connue
comme
Hesse.

suivant M. G.
et les incertitudes
du récit démontrent,
Les variantes
Paris, que nous avons là un des exemples si nombreux de ce qu'on a nomle besoin
mé la mythologie
; le peuple éprouve toujours
iconographique
les oeuvres d'art dont le sens est perdu. Le tombeau à trois
d'expliquer
de Gleichen, ne portant
personnages,
parmi les sépultures de la famille
aucun nom, on imagina que c'était un comte qui avait eu deux femmes,
du pape, dans des circonstances
et
avec l'autorisation
extraordinaires,
telles que les croisades pouvaient en fournir.
En 1836, le tombeau fut déplacé, on fouilla le caveau sous-jacent, et un
déclara que
médecin, après avoir examiné les crânes qui s'y trouvaient,
d'une femme de race
l'un d'eux présentait
les caractères
anatomiques
orientale.
Or, il n'est pas même certain
que. ce crâne soit celui d'une
femme.
On retrouve

les traits

essentiels

de celte légende
siècle ; le héros est un seigneur

çais du quinzième
naut.
La même donnée

dans un roman frande Trasignies. en Hai-

se rencontre,
dans un
traitée un peu diversement,
Marie
conte emprunté
au douzième siècle, par une poétesse française,
de France, aux traditions
celtiques. Ce conte est le plus beau lai d'Eliduc.
M. G. Paris analyse ce récit breton.
est disgracié ; il quitte sa
Eliduc, vassal du roi de la Petite-Bretagne
dame Guildeluec,

bien qu'il

l'aimât,

et s'embarque

pour

la Grande-Bre

.

LA

TRADITION

3

qui lui déclare son amour et lui
tagne. Là, il délivre la belle Guilliadon,
offre sa main. Il n'ose dire qu'il est marié. Ils s'aiment platoniquement.
« Emmenez-moi,
dit la
Eliduc est rappelé dans son pays ; il va partir.
Un orage éclate sur mer pendant
belle, ou je me tuerai ! » Il l'emmène.
le voyage; elle tombe inanimée. Il ne peut se résoudre à l'enterrer ; une
fois à terre,

il la place sur un lit.

« Belle, dit-il, à Dieu ne plaise que je continue à vivre dans le siècle !
Douce chère, c'est moi qui ai causé votre mort. Le jour où je vous metd'autre adoucistrai en terre, je prendrai l'habit de moine, et je n'aurai
sement à ma douleur que de venir chaque jour à votre tombe. » Puis il
gagne son manoir, où sa femme l'accueille avec grande joie ; mais il ne lui
montre qu'un visage triste et ne lui dit pas une parole d'amitié. Chaque
jour, dès le matin, il s'enfonçait dans la forêt et venait à la chapelle où
de lui voir
émerveillé
gisait son amie. Il la contemplait
longuement,
de la vie, pleurait,
les couleurs et l'apparence
toujours
priait pour son.
âme et ne rentrait chez lui qu'à la nuit close.
« Un jour qu'Eliduc
avait été obligé de se rendre à la cour du roi, safemme prit elle-même le chemin de la forêt et arriva dans la chapelle. En
apercevant le corps étendu sur le lit, elle comprit tout ; mais quand elle
vit la merveilleuse
encore fraîche comme une rose
beauté de Guilliadon,
nouvelle et joignant
sur sa poitrine ses mains blanches et ses doigts effilés, la jalousie fit place aussitôt dans son âme à un tout autre sentiment:
« C'est pour cette femme, dit-elle à l'écuyer qui l'accompagnait,
que mon
seigneur mène un si grand deuil. Sur ma foi, je le comprends. En voyant'
une telle beauté en proie à la mort, mon coeur se serre de pitié, en mêmele remplit
de douleur. » Et s'asseyant devant le lit,
temps que l'amour
elle se mit à pleurer celle qui avait été sa rivale. »
Elle est rappelée à la vie. Elle se réveille.
« Dieu ! que j'ai dormi ! La dame l'embrasse
et lui demande qui elle
est : «Dame, je suis de Logres et fille d'un roi. J'ai aimé un chevalier appelé Eliduc, qui m'a emmenée avec lui et cruellement trompée.. Il avait une
femme et ne me le dit pas. En l'apprenant,
j'ai perdu connaissance, et
voilà qu'il m'a abandonnée sans secours dans une terre inconnue.
Il m'a
trahie, et je n'ai d'autre tort que de l'avoir aimé. Folle est celle qui se fie
à un homme !
« — Belle, répond Guildeluec,
à cause de.
vous vous trompez. Eliduc,
vous, ne connaît plus de joie dans ce monde. Il vous croit morte, et chaC'est moi qui suis son
que jour il vient ici vous contempler en pleurant.
épouse. La douleur où je le voyais vivre me brisait le coeur ; j'ai voulu savoir où il allait, je l'ai suivi, je vous ai trouvée, je vous ai rappelée à la
vie et j'en ai grande joie. Soyez heureuse : je vous rendrai à celui que ;
vous aimez ; je vous le laisserai et je prendrai le voile.
« Elle fait chercher Eliduc ; en voyant les transports
de joie des deux
amants qui se retrouvent,
elle lui demande de la laisser partir, se faire
nonne et servir Dieu, afin qu'il puisse prendre
celle qu'il aime ; « car il
ne convient pas à un homme de garder deux femmes, et la loi ne peut le
une abbaye autour de l'ermitage,
et
permettre. » Elle se fait construire

4

LA

TRADITION

s'y enferme avec trente nonnes. Eliduc épouse la belle Guilliadon,
et ils
vivent longtemps
heureux.
« Enfin" tous deux sont las du siècle. Eliduc
bâtit à son tour un couvent où il se retire;
Guilliadon
va rejoindre
dans son monastère
Guildeluec, qui la reçoit comme une soeur : elles priaient
pour leur ami et
leur ami priait
leurs jours.
De leur
pour elles. Ainsi tous trois finirent
aventure,, « les anciens Bretons courtois » firent un lai, dont Marie a mis
le thème en vers dans la douce langue de France. »
M.

Gaston

naissance
féminine

Paris

conclut

dans

l'Europe
et de tendresse
de Grisélidis.

en exprimant
l'opinion
orientale.
Il y voit surtout
conjugale,

un pendant

que la légende a pris
un exemple de vertu
à l'histoire
célèbre de la

patience
M. Paris se demande s'il ne serait pas possible de moderniser
ce vieux
conte si touchant.
Il ne le croit guère : Goelhe a échoué avec son drame
Stella-, qui n'était pas autre chose que le Mari aux deux femmes.
« Notre bizarre légende semble donc bien morte, au moins
pour la
Elle contient cependant un élément vraiment poétique,
poésie dramatique.
je ne sais quoi de touchant
et de rare ; dans le lai de Marie de France,
elle nous apparaît
belle et fraîche encore, comme Guilliadon
dans la chapelle, et qui sait si la fleur merveilleuse qui lui rendrait
Ja vie est introuvable ? C'est le secret de ces enchanteurs
qu'on appelle des poètes.»
M. Paris a voulu seulement
constater le succès qu'obtint
jadis ce récit
où ce qui dans d'autres
circonstances
paradoxal
crime, est
s'appellerait
de la vertu, et rapprocher
l'une de l'autre les
formes qu'il a prises, en se modifiant
suivant les temps et les
en Allemagne,
en Bretagne et en France.
H. C.

présenté
diverses
lieux,

comme

le comble

ETUDE SUR LE DRAC DU RHONE
bans là région du bas Rhône,
à la veillée, l'histoire
Volontiers,

depuis Avignon jusqu'à
des méfaits du Drac.

Arles,

on raconte,

Cette histoire
Efalix, comtesse

fois par dame
paraît avoir été écrite pour la première
de Die, c'est-à-dire
au treizième
siècle ; mais il est certain que la dame dé Die n'a fait que fixer sur le papier un conte popuà une époque extrêmement
laire qui remontait
éloignée dans le pays.
à
le récit populaire
Voici tout d'abord,
qui servira de point de départ
loétude, et qui fixera les idées sur les attributs
que la crédulité
au monstre.
cale rattachait
Ai-je besoin
que les provençaux
d'ajouter
Rhodaniens
ont parlé et parlent encore de lui ; soit en tremblant
quelque
est composé de vieilles femmes ou d'enfants ; soit
peu quand l'auditoire
notre

de ceux qui en ont peur, quand c'est un
Surnaturelle
quelque peu réfléchi qui entend raconter l'histoire
faits du fameux Drac dont il est question ici.
en riant

de la naïveté

individu
des mé

LA

TRADITION

5

ou sor
Il y avait jadis dans le Rhône, un enchanteur,
esprit malfaisant
cier, qu'on appelait le Drac. Il avait son palais dans le fond du fleuve,
et so repaissait de sang humain.
de chasser de la manière suivante:
il
Ce Drac avait l'habitude
quand
voyait une fille ou une femme occupée à laver au courant de l'eau, il faiun bijou ou quelsait passer, presque à sa portée, une écuelle contenant
que objet de parure bien séduisant ; la coquette étendait la main, poussée
si habilement
à mesure,
s'éloignait
que
par la convoitise, et l'écuelle
tombait dans le Rhône, et devenait la
bientôt la femme perdait l'équilibre,
proie

du Drac.

ainsi un enfant en lui montrant
Quelquefois, il capturait
un joujou
à se saisir d'un marin en mettant
tant sur l'eau, ou bien il parvenait
prenait
pièce d'or dans l'écuelle. Quoi qu'il on soit, tous ceux qu'il
car il les mangeait et gardait un peu de
paraissaient pour toujours,

flotune
disleur

devoir à travers les
pour se frotter les yeux, ce qui lui permettait
oncles, les choses les plus cachées.
Un jour, une femme de Beaucaire,
qui avait eu un enfant depuis quelques semaines à peine, était venue laver du linge sur les bords du Rhône;
graisse

et fut enlevée par le Drac.
elle vit le bijou fatal, chercha à l'atteindre
Cette fois le Drac ne mangea pas sa victime.— Il faut sa voir que la femme
et qu'il lui fallait une nourrice
de ce Drac venait d'accoucher
pour son
de Beaucaire
avait été capturée
enfant; de sorte que la blanchisseuse
dans ce but.
Cette femme ne fut pas malheureuse,
on la soigna très-bien ; elle nourrit comme il faut l'enfant du Drac, et l'éleva avec soin, jusqu'à
ce qu'il
eut l'âge de sept ans.
A cette époque la femme du Drac émue de compassion pour elle, et
désireuse

de lui témoigner
sa reconnaissance
pour les soins qu'elle avait
lui permit de revoir le jour.
prodigués à son nourrisson,
Voilà donc la blanchisseuse revenue chez elle, et, comme on le pense
bien heureux,
car on l'avait
crue
bien, son mari et ses enfants furent
morte depuis bien longtemps.
avoir consacré quelques
de sa délivrance,
la
Après
jours à la joie
femme dont nous parlons, reprit ses occupations.
Or, un matin étant sortie pour ses affaires avant le lever du jour, elle aperçut, sur la place de la
ville, le Drac qui était venu dans le pays pour y chercher une proie humaine.
Ce Drac était invisible pour tout le monde et c'est grâce à cette condition qu'il pouvait dérober des femmes et des enfants sans être poursuivi.
Mais en passant sept ans à son service, la nourrice avait acquis la propriété de pouvoir le voir avec un de ses yeux, de sorte qu'elle le reconnut très bien.
La manière

dont elle avait acquis cette propriété de voir le Drac, quand
celui-ci était invisible pour tout le monde, était asssez étrange pour mériter d'être indiquée.En
effet, nous avons dit tantôt que le Drac mangeait

LA

6

TRADITION

les individus
qu'il parvenait à capturer ; il faut savoir qu'il prenait un peu
les yeux,
de leur graisse et en faisait un baume avec lequel il se frottait
de voir les choses cachées; il s'en frottait
aussi le
ce qui lui permettait
corps, ce qui le rendait invisible quand il le désirait.
Or comme il voulait naturellement
que son fils eût les mêmes qualités
une petite boîte contenant le baume
que lui, il avait remis à la nourrice
d'en frotter les
fait avec la graisse humaine, et il lui avait recommandé
En outre,
il
yeux et le corps de son enfant tous les soirs en se couchant.
lui avait ordonné, sous peine de mort, de se laver aussitôt lès mains dans
une eau particulière
qu'il avait mise à sa disposition.
Un soir, sans y prendre garde, la nourrice s'était endormie sans se laelle se frotta l'oeil droit avec le doigt
ver les mains, et en se réveillant
cherché, elle
qui portait un peu de pommade, de sorte que, sans l'avoir
avait bénéficié de la propriété de double vue du Drac.
elle
Donc voyant le Drac, bien qu'il fût invisible pour tout le monde,
s'approcha de lui et lui demanda des nouvelles de sa famille. On comprend
fut
que le Drac qui n'était pas habitué à être reconnu par ses victimes,
étonné ; et comme lui-même ne la reconnaissait
singulièrement
pas, il lui
demanda

qui elle était.

La crédule nourrice le lui dit et lui avoua qu'en
pendant sept années à son service, elle avait acquis la proséjournant
priété de le voir de son oeil droit, quoiqu'il fût invisible pour tout le
monde.
fut cruellement
ainsi
Or, la malheureuse
punie de son imprudence,
que du bon sentiment auquel elle avait obéi en demandant au Drac des
nouvelles de sa femme et de son enfant ; car cet enchanteur se mit à.causer avec elle, en feignant d'être content de la voir, et au moment
où elle
ne s'y attendait pas, il lui plongea le doigt dans l'oeil droit et le lui creva.
Dès lors la nourrice devenu borgne ne put plus le voir. Et depuis, percontinue
ses déprédations
sonne n'a pu le découvrir
et qu'il
quoiqu'il
dévore de temps en temps quelque innocent ou quelque naïf qu'il attire
par la cupidité

ou la coquetterie.
II

Dans la région rhôdanienne
ou l'on parle des méfaits
du Drac,
aussi une autre légende, plus célèbre même : celle de la Tarasque.
m'en occuperai pas ici, parce que je l'ai étudiée déjà en détail dans
livre sur les Réminiscences populaires de la Provence, (E. Leroux,
Ch. II).

il y a
Je ne
mon
1885.

Mais je dois en revanche rechercher en ce moment quels sont les contes
analogues à celui du Drac qu'on rencontre dans les divers pays d'Europe
plus ou moins éloignés de la Provence. Or on sait que les monstres de la
nature du Drac sont nombreux,
on les désigne : ici sous le nom d'Ondins;
— là sous celui de Naks; — plus loin ce sont les Nixes, — ou bien encore
des Wassermanns,
mâles ou femelles.

etc., etc.. Ces monstres sont, comme nous le verrons,
Et à travers certains attributs
locaux qui leur sont

LA

TRADITION

7

entre eux tous,
très remarquable
prêtés, on peut voir un fond d'analogie
quels qu'ils soient.
ils ressemblent
au
combien
Commençons par les Ondins ; on va voir
Drac du Rhône, bien qu'ils habitent des contrées plus ou moins éloignées
de la Provence.
en Saxe qu'on les voit de
et en particulier
en Allemagne
dans la
préférence ou au moins qu'ils jouent le rôle le plus important
crédulité publique. En voici quelques exemples qui mieux que de longues
définitions
vont fixer les idées sur leur compte.
L'Ondin de la Saale Saxonne. — Une sage-femme de la ville de Hâle
était tranquillement
couchée dans son lit une nuit, quand un homme vint
Elle se lève sans retard,
en toute hâte pour
un accouchement.
l'appeler
C'est surtout

et le suit; mais voilà qu'elle s'aperçoit
avec terreur qu'il dépasse la derla Saale ; elle
nière maison du faubourg et qu'il se dirige vers la rivière
veut s'échapper,
et bientôt elle voit les flots dé la rimais c'est impossible,
vière s'écarter

pour leur donner passage,
fond sans être mouillés.

si bien qu'ils

peuvent

descendre

jusqu'au
Ils arrivèrent
ainsi dans un palais superbe où la sage-femme
trouva
une femme en mal d'enfant,
qu'elle ne tarda pas à délivrer heureusement.
Cette femme reconnaissante
lui dit : « Je veux vous éviter les embûches
terribles

auxquels vous êtes exposée, car mon mari, qui est l'Ondin
et qui ne veut pas qu'on s'occupe de nous, fera tout pour

rivière,
nuire.
« Ainsi,

de la
vous

par exemple, il va vous tenter avec de l'or, mais ne prenez que
ce que vous avez coutume de recevoir pour votre salaire,
sinon vous ne
reverriez plus le jour. Ensuite, aussitôt que vous toucherez le bord de la
et du marrube ; et quoiqu'il
arrivière, hâtez-vous de cueillir de l'origan
rive ne manquez pas de garderies
plantes dans votre main droite jusqu'à
ce que vous soyez rentrée dans votre maison.»
A peine avait elle achevé ces recommandations
la chambre avec une sébille pleine d'or, en disant

entra dans
que l'Ondin
à l'accoucheuse
: « Pre-

nez tout ce que vous voudrez ! » Mais elle ne prit qu'une seule pièce et
même la plus petite.
L'Ondin fut très désappointé
et lui dit qu'il allait la ramener
au bord
de la rivière. Or comme il passait devant pour écarter les flots, la
sagefemme put se baisser et saisir l'origan
et le marrube dès qu'elle fut près
de la berge.
Grâce à ces plantes, elle échappa aux embûches de l'Ondin
qui, tout
mécontent
chez elle ; elle
qu'il était, fut obligé de la laisser retourner
n'entendit
plus parler ni de l'Ondin ni de l'Ondinesa
femme.
BÉRENGER
(A suivre)

FÉRAUD.

8

LA

TRADITION

LA MORT DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT
I
le vainqueur de Hastings, le conLe fils de Robert-le-Magnifique,
n'est plus !
Guillaume-le-Bâtard
quérant de l'Angleterre,
au sac de la ville de
Le héros normand est mort obscurément,
de sa selle dans le
Mantes ; il est mort d'un coup du pommeau
ventre.
Ah ! que n'est-il tombé plutôt,
en un jour de bataille, en comcontre les Saxons ; que n'a-t-il
battant vaillamment
succombé,
comme le roi Harold, dans les plaines d'Hastings !
Et lorsqu'il fut mort, on le transporta de Mantes à Rouen ; et en
le voyant passer, personne ne se fût douté que c'était là le vainqueur des Saxons.
Deux prêtres, Gonthard, abbé de Jumièges, et Guilbert, évèque
de Lisieux, un domestique et son chien, — voilà tout le cortège !
Et le roi n'était pas encore bien mort, que son domestique l'avait
courir après son chien disparu.
abandonné;l'avait
abandonné,pour
Et quand la bête et l'homme revinrent,
le roi Guillaume avait
était resté auprès de lui : l'évocessé de vivre, et l'abbé Gonthard
que aussi avait disparu !

Pourquoi avez-vous quitté le roi? dit l'abbé au serf.— Ma foi !
il sentait déjà mauvais ; j'ai cru qu'il était mort, et chien vivant
vaut mieux que roi mort ! — §Ovanité des choses humaines !...
II
Le roi Guillaume est couché dans un cercueil de bois de cèdre,
entouré de ses vieux capitaines et de ses barons normands et bretons, dans l'église de l' Abbaye-aux-Hommes, à Caen.
du grand
L'évêque d'Evreux, Gislebert II, a fait le panégyrique
guerrier : il a été éloquent, et tout le monde est ému, et beaucoup
ont les larmes aux yeux.
une voix rude et grossière s'élève,
Mais, voilà que tout-à-coup
sous la voûte sacrée et trouble le silence des assistants, môle de
douleur et de respect.
Chacun se détourne, indigné, et cherche du regard l'audacieux
insolentes le pieux requi vient profaner par des protestations
cueillement de la cérémonie funèbre.
s'avance fièrement et
Alors, Asselin, fils d'un maréchal-ferrant,
dit, d'une voix forte et assurée : — «Le saint évèque a menti !...
« Le Guillaume,
duc et Roi, dont voici la dépouille mortelle, a
« volé à mon père le champ que pavent ces dalles, et la terre où
« vous voulez inhumer son corps m'appartient
;
« J'y suis maître ; j'en atteste Dieu ! Je réclame mon bien, comme

9

LA TRADITION
« c'est mon droit, et j'en appelle à Rollon,
« Voici mes témoins !....»

mon prince

et le vôtre...

III
à travers
les rangs pressés de la
Et deux hommes s'avancent,
devant le
s'agenouiller
foule, un paysan et un soldat, et viennent
cercueil.
Tous les assistants frémissent ; les vieux guerriers compagnons
à grand'peine
leur indignation,
et
de l'illustre bâtard contiennent
du manant.
l'insolence
parlent de châtier sur-le-champ
de chevaux jette fièrement son bâton à
Alors, le fils du ferreur
ses pieds, comme un chevalier jette son gant, en signe de défi.
Et aussitôt le prince Henri, troisième fils du roi défunt, fait cesser les prières et les chants, et ordonne que personne ne bouge,
jusqu'à ce qu'il soit reconnu si l'homme a parlé vrai ou faux.
et l'homme
de la mort, tout habillé
L'on fait venir le bourreau,
sa hache sur l'éde rouge, attend en silence, à l'ombre d'un pilier,
paule.
tout un quartier de la ville de
Cependant un incendie dévorait
sur les vitraux
Caen ; les flammes se reflètent
armoriés,
qui brillent dans leurs châssis de plomb losanges, en projetant sur le cercueil une lueur rouge : et le bourreau attend toujours en silence, sa
hache sur l'épaule.
un silence de mort
Un frisson de terreur s'empare des assistants;
du regard avec anxiété,
règne sous la voûte sacrée; on s'interroge
et l'homme rouge attend toujours, sa hache sur l'épauleOn consulte les registres du vieux roi ; on s'enquiert près des plus
anciens de la ville ; et l'homme rouge attend toujours,
silencieux,
et sa hache sur l'épaule.
Asselin a dit vrai : on le paie : on rallume les cierges; les chants
et les prières recommencent,
et l'homme rouge se retire alors, lentement, et ayant toujours sa hache sur l'épaule.
Le fils du maréchal-ferrant
relève alors son bâton, et se retire
aussi ; mais en passant devant le catafalque royal, il étend la main
et dit :
« Duc et roi Guillaume, je te fais quitte ; et maintenant,
repose en
ta grande âme !» (1)
paix, et que Dieu ait en miséricorde
F.-M.

LUZEL.

1. Cette ballade est historique, dans le fond et les détails, comme on.peu
en assurer parla lecture de Ordéric Vital et de la Chronique des ducs de,
Normandie, par Benoît, trouvère anglo-normand du XIIe siècle.

10

LA TRADITOIN

LÀ TRADITION DE L'ANTÉCHRIST EN ALSACE
Jésus-Christ répondit à Saint-Jean qui lui demandait combien de temps
le monde existerait encore :
« Un mille, mais pas deux mille !»
Le monde ne durera donc point plus de deux mille ans.
Quand ces temps seront venus, la France asservie par l'Allemagne,
reprendra possession de ce dernier pays,, comme au temps de Charlemagnc. Neuf papes régneront encore à Rome. La confusion ira croissante
dans le monde. Une vieille Juive de 70 ans enfantera l'Antéchrist sur un
tas de fumier. L'Antéchrist aura ses disciples comme Jésus qui reviendra
sur la terre. Chacun prêchera sa religion et aura ses fidèles. Puis le char
de feu d'Elie passera dans le ciel.Des pluies de flammes tomberont sur la
terre. Les montagnes s'affaisseront. Tout ce qui vit mourra. Et les trompettes des anges sonneront aux quatre coins du monde pour annoncer la
résurrection des défunts. Le Jugement commencera. Les damnés seront
marqués d'une croix noire sur le front, et les élus seront appelés par les
anges qui liront leurs noms sur le Livre de Vie.
D'après les traditions de Gewenheim(Alsace).
Mme H. MARTIN.

SAINT NICOLAS ET LES TROIS ENFANTS
DANS

LE

SALOIR

Il n'est guère d'église ou de chapelle, si humble qu'elle soit, qui rid
possède comme pendant à la statue de sainte Catherine, l'image en
pierre, plâtre ou bois, du grand Saint-Nicolas, évèque de Myre, patron
des jeunes garçons, voire même des vieux célibataires. Cette figure grossièrement sculptée la plupart du temps, et coloriée à la façon d'une
image d'Epinal, est toujours accompagnée de trois petits enfants nus qui,
à la bénédiction du pontife, sortent d'une sorte de baquet à anses que
l'on dit être un saloir.
Quelle légende ces attributs rappellent-ils?
On nous répondra : la Légende des trois petits enfants rapportée par
Gérard de Nerval, dans les Filles du feu, et qui est encore populaire dans
le nord de la France. Mais cette légende, dans cette forme, est relativement moderne. On peut se demander si dans la vie du saint, il y a
traces de cette histoire, ou si les hagiographes en ont fait mention.
Les plus anciennes Vies du saint évèque de Myre parlent bien de trois
jeunes filles qu'il dota pour éviter leur prostitution, de trois jeunes mariniers qu'il sauva d'un naufrage, mais nulle part on ne trouve la Légende
des trois enfants au Saloir:

11

LA TRADITION
« Il

était

trois

petits

enfants

— Qui s'en allaient

glaner

aux

champs.
S'en vont un soir cliez un boucher : — « Boucher, voudrais-tu nous
— Y a d'la place assuréloger ? „ — « Entrez, entrez, petits enfants,
ment. »
Ils n'étaient pas sitôt entrés, — Que le boucher les a tués, — Les a
— Mis au saloir comme pourceaux.
coupés en p'tils morceaux,
vint dans le
au bout d'sept ans, — Saint-Nicolas
Saint-Nicolas,
champ. — Il s'en alla chez le boucher: — «Boucher, voudrais-tu me
loger?»
« — Entrez, entrez, Saint-Nicolas,—
Y a d'la place, il n'en manque
— Qu'il a demandé à souper.
pas. » — Il n'était pas sitôt entré,
« Voulez-vous un morceau d'jambon? » — « Je n'en veux pas: il
n'est pas bon. » — « Voulez-vous un morceau de veau ? » — « Je n'en
veux pas ; il n'est pas beau. »
« Du p'tit salé, je veux avoir, — Qu'il y a sept ans qu'est dans
— Hors de la porte il
l'saloir ! » — Quand le boucher entendit ça,
s'enfuya.
« Boucher ! Boucher ! Ne t'enfuis pas, — Repens-toi, Dieu te pardonn'ra ! » — Saint-Nicolas posa trois doigts — Dessus le bord de ce
saloir.
Le premier dit : « J'ai bien dormi! » — Le second dit : « Et moi
aussi ! » — Et le troisième répondit : — « Je me croyais en Paradis 1.»
Telle est la légende.
Cette tradition existait déjà au XII° siècle. On rencontre des tableaux
de cette époque avec la légende des trois enfants au saloir et le patronage de Saint-Nicolas envers les écoliers. « Les verreries de Chartres et
celle do Bourges montrent qu'ils ne saurait exister de confusion entre la
scène des trois matelots sauvés par Saint-Nicolas — scène célèbre dans
l'Eglise d'Orient — et celle des Trois enfants du saloir (1). » La cathédrale de Manchester possède un bas-relief datant du XI° siècle ou du
commencement du XII°, qui représente six sujets de la vie de Saint-Nicolas. Les sujets sont les suivants :
I. Saint-Nicolas dote les filles de son voisin;
II. Trois chevaliers échappent à la hache du bourreau ;
III. Délivrance des trois princes Népotien, Orsini, Apelin ;
IV et V. Deux scènes relatives à la Coupe d'Or ;
VI. Trois mariniers, assis dans une embarcation matée et gréée dont
la poupe et la proue se terminent par de grosses têtes de monstres.
Sur la légende des trois enfants dans le saloir, voici deux versions qui
existent à notre connaissance.
La première est celle des pères jésuites Cahier et Martin, dans leur
Monographie de la cathédrale de Bourges :
« Trois écoliers de famille noble, riche, porteurs d'une grande somme
(1) Nom. Ann, de Philos, cathol., tome VI (1882), p. 75,

12

LA

TRADITION

se rendaient
à Athènes
la philosophie.
d'argent,
pour y étudier
Or,
comme ils voulaient auparavant
voir Saint-Nicolas
pour se recommander à ses prières, ils passèrent par la ville de Myre. L'hôte, s'apercevant
de leur richesse, se laissa entraîner
aux suggestions
de l'esprit malin et
les tua; après quoi les mettant en pièces, comme.viande
de porc, il sala
leur chair dans un vase. Instruit
de ce méfait par un ange, Saint-Nicolas se rendit avec lui à l'hôtellerie
et dit à l'hôte tout ce qui s'était passé.
Il le réprimanda
sévèrement et rendit la vie aux jeunes gens par la vertu
de ses prières. »
La deuxième
Legendary

version

nous est fournie

par Jameson, dans son ouvrage :

Art:

« Ce fut durant une famine que Saint-Nicolas
fît l'un de ses plus prodigieux miracles. Il voyageait dans son diocèse pour consoler et encourager son troupeau. Or il logea un soir chez un fils de Satan. Comme les
vivres étaient rares et chers, cet aubergiste volait des petits enfants qu'il
tuait, faisait cuire et servait à ses hôtes. Il eut l'audace d'offrir
un mets
pareil à l'Evêque et aux hommes de sa suite; mais Saint-Nicolas
n'eut
pas plus tôt jeté les yeux dessus, qu'il eut connaissance de la fraude. Il
réprimanda
sévèrement le cruel hôtelier; puis, allant vers le tonneau, où
celui-ci avait mis les membres salés de ses victimes, il fit le signe de la
les enfants se levèrent
croix. Aussitôt
sains et saufs. Ce miracle causa
une immense sensation dans tout le pays. »
curieux avec celle de Gérard de
Cette version offre des rapprochements
Jameson n'en indique pas le source.
Nerval. Malheureusement,
des Nouv. Ann. de Phil. cathol. : « Il ne saurait y avoir de
L'opinion
confusion entre la légende des mariniers et celle des enfants au saloir ; »
est-elle bien fondée ?
on a noté plus d'une fois
les études de traditionnisme,
de monuments,
légendes formées d'après une fausse interprétation
de la légende française de Saint-Nicolas
tues, images, etc. L'origine
serait-elle pas dans un de ces cas de mythologie
?
iconographique
Dans

des
stane

Saint-Nicolas
est le patron des marins.
En Grèce et en Asie-Mineure,
Sa statue de bois orne la proue des vaisseaux.
il est souvent question d'une barque
Dans les chansons populaires,
« aux mâts de cristal,
aux voiles de pourpre,
au gouvermerveilleuse
nail d'or, fin, que Saint-Nicolas
dirige contre les vents et malgré les
écueils. » Il n'est, par exemple, jamais question des trois enfants du
saloir.
semble nous être venue d'Orient
à la fin du
La légende française
Croisade. Les pèlerins
XI° siècle, c'est-à-dire à l'époque de la première
les Croisés qui avaient traversé
de Byzance,
de Terre-Sainte,
l'empire
n'avaient-ils
frappés par les images du grand saint
pas été vivement
de Myre, patron des matelots, représenté sauvant du naufrage une barque montée par trois jeunes mariniers (miracle bien connu en Grèce, que
le patron des
nous avons cité plus haut, et qui a fait de Saint-Nicolas
marins)? Qu'on se figure une barque montée par trois jeunes gens, telle

LA

13

TRADITION

que la pouvaient peindre les naïfs imagiers byzantins, et il ne sera pas

difficile
d'y voir
pour un pélerin ou un croisé ignorant la légende
— un saloir de bois et trois enfants, bien vivants. Et ce pieux chrétien
à défaut de renseignements
plus positifs, aura bientôt imaginé la légende
du saint:

Trois enfants

mis dans un saloir

et ressuscites par l'intervention
de l'évoque. Pourquoi
étaient-ils dans un saloir? qui les y avait placés?
chacun pouvant expliquer l'histoire
suivant sa fanIci, le récit variera,
taisie.
Nous avons du reste trois versions : celles de Gérard de Nerval, des jésuites Cahier et Martin, et de Jameson, qui semblent donner raison à notre
théorie.
Les Nouv. Annales
nous opposent la barque gréée et mâtée de la cathédrale de Manchester.
L'auteur du bas-relief s'était servi d'une Vie de
il ne pouvait
Saint-Nicolas,
comme le prouvent les six scènes reproduites;
exister pour lui de confusion.
Nous aimerions
voir nos lecteurs nous communiquer
les observations
sur cette légende ou
qu'ils ont pu faire et les notes qu'ils ont pu recueillir
sur d'autres récits relatifs à Saint-Nicolas.
Peut-être les documents qu'ils
nous enverraient
viendraient-ils
confirmer ce que nous avons dit plus haut.
Peut-être aussi ils nous fourniraient
l'histoire
du saloir — si elle existait réellement
avant le Xl° siècle. En tout cas, ce serait une excellente
contribution
à la légende d'un des saints les plus populaires de la France.
HENRY CARNOY.

LES RUSSES CHEZ EUX
IV
ISBAS.

LES

BAINS.

-

SUPERSTITIONS

CONTES

PETITS

RUSSIENS.

ET LEGENDES.

Les Russes qui couvrent aujourd'hui
les vastes plaines de Moscou au
Don sont venus du Nord ; mais avant eux les peuplades de l'Asie y trafiquaient, et quelques-unes finirent par s'y établir.
L'opposition
que Pierre Ier trouva chez les Hetmans le décida à prendre
sérieusement en mains le gouvernement
de ces vastes et fertiles territoires ; des serfs furent envoyés pour cultiver le pays et l'esclavage s'établit dans l'Oukraine
jusqu'alors indépendante.
A cette époque, le pays était couvert de magnifiques
forêts
que les
guerres détruisirent
portière du wagon,
cimens.

en partie ; nous pouvions encore néanmoins
par la
en voir passer devant nos yeux de magnifiques
spé-

Les cabanes des mougiks ne sont pas aussi bien bâties que les nôtres ;
les fenêtres ne sont presque jamais d'équerre et le banc qui court autour
de l'habitation
n'est guère tiré au cordeau ; mais comme elle est blanche,

14

LA

TRADITION

bien lavée à la chaux une fois par mois ! Le petit
ou krainienne,
bien cultivé;
on a eu
jardin qui l'entoure et la sépare de sa voisine est
leur note poéles légumes de fleurettes
soin d'entremêler
qui apportent
et de navets;
le soleil
tique au milieu de ce prosaïque carré de choux
dresse sa fleur éclatante au milieu d'un plant de carottes, tandis que les
oeillets poussent de çà de là au pied des rubescentes pivoines.
l'isba

ses affaires à Miéhouf, mon compagnon se mit à ma
disposition
pour visiter une ou deux de ces cabanes aux environs. La presuffit à donner une
et dont la description
mière où nous nous arrêtâmes
masidée de toutes les autres était bâtie de grosses poutres entrecroisées
Après

avoir

terminé

tiquées d'argile, de sable et de chaux ; il y avait tout autour un petit jardinet plein de soleils et de salades. C'est que le paysan russe sans grains de
soleil, c'est un jour sans pain, une nuit sans sommeil ; que feraient de leurs
mains les jeunes filles qui vont se promener le dimanche le long des routes
des maisons, si elles n'avaient les poches pleines de
du matin
au soir pour se donner une contemangent

ou causent aux portos

graines qu'elles
en seraient moins tendres et la blonde
nance? Les paroles de l'amoureux
paysanne aurait moins do grâce à baisser les yeux et à se balancer naïvement de droite et de gauche en l'écoulant.
avec
La porte était ouverte ; le seuil donnait accès dans un corridor
une porte de chaque côté ; à droite, se trouvait
la chambre
principale
;
celle de gauche n'est la plupart du temps qu'une pièce à débarras.
De prime abord, je ne vis que des enfants;
il y en avait
bien six:
le
plus jeune criait dans un berceau pendu au plafond par de grosses cordes
était fait de quatre
passées dans un anneau ; ce berceau, très primitif,
bâtons croisés en rectangle ; le fond de la couchette était d'une forte toile
clouée à ces bâtons; mais la couverture
était savamment piquée, bordée de
rouge et faite d'une quantité de carrés d'étoffe rouges, bleus, blancs, verts,
cousus l'un à l'autre,
en damier ; un rideau descendait de l'anneau et ende couleur
que
veloppait le nid, et tout cela était si gai, si resplendissant
l'on ne faisait aucune attention
à la construction
rustique du berceau.
Un moutard

de deux

ans se roulait

à terre, en chemise ; un troisième
sorti trop tôt
apparemment
pleurait autout du poêle parce qu'on l'avait
du four où gisait encore son aîné, et tout là-haut, dans une soupente, auun garnement
de six ans en chemise
dessus de ce poêle tant convoité,
sa tête ébouriffée et ses gros yeux étonnées
fixait
qu'il
rouge, montrait
sur nous.
Car chez le paysan russe, le poêle est la pièce importante
de la maison : on n'y fait pas seulement
du feu pour chauffer l'isba, on y fait la cuisine, on y couche.
A gauche, en effet, se dressait le poêle russe, forte construction
quaen briques revêtues de plâtre; le four est une large cavité où
drangulaire
l'on fait le déjeuner et le dîner et où les enfants se pelotonnent
en hiver.
Au-dessus
ton.

le père et la mère s'étendent
Ce poêle tient ordinairement
tout

sur leur fourrure
un côté de l'isba.

de peau de mou-

LA

TRADITION

15

Dans le coin opposé, la mère lavait un enfant de trois ans à peine dans
un koryto: c'est une sorte d'auge creusée dans un tronc d'arbre ; c'est le
où on le lave deux ou trois fois par jour.
premier berceau de l'enfant,
le paysan russe a touL'eau est en effet l'élément préféré du mougik;
Nestor, le plus ancien des
fréquentes.
jours été amateur des ablutions
des bains à la lessive et des
russes, parle avec étonnement
chroniqueurs
au 16e et au
douches froides à la suite de ces bains chauds. Kostomarof,
17e siècle, dit que chaque maison était pourvue d'une salle de bains et que
comme une panacée univerle paysan russe considérait
l'hydrothérapie
sur les améselle à toutes sortes de maladies. Pierre-le-Grand,
interrogé
dans la condition des paysans, réponliorations hygiéniques à introduire
dit un jour ; « Pour nos mougiks, les bains, et c'est assez ! »
encore, il y a des bains de vapeur dans les maisons des vilAujourd'hui
les portes ferl'installation
n'est pas brillante;
lages ; naturellement,
sont le résultat de cette nément mal, et bien des affections pulmonaires
par la force musculaire
gligence; mais le mal est peut-être compensé
que puisent les mougiks dans ces brusques passages du chaud au froid.
dans l'éducation
Par suite, le bain joue le rôle le plus important
; à
vu le jour qu'on le plonge dans l'eau tiède; dans le
l'eau d'un verre d'eau-de-vie
de
on additionne
de Vladimir
gouvernement
on emploie l'eau-depommes de terre ; aux environs de Nijni-Novgorod,
sont mêlées à
vie de blé; sur les bords du Don, des herbes adoriférantes
peine l'enfant

a-t-il

au moment du bain.
et servent d'oreiller
à l'enfant
Cette eau est souvent bien chaude, car les paysans ont l'habitude
de
par les
l'essayer avec la main ; or, cette main est calleuse, insensibilisée
intempéries et les durs travaux des champs ; la peau n'est pas comparable
à celle d'un bébé qui vient de naître.
de précautions
Aux environs de Viatka, on prend encore moins
; les
l'eau bouillante

femmes vont et viennent pendant le bain sans fermer les portes et l'enfant est lavé à grande eau sur une planche.
Nous reviendrons sur ce sujet quand nous parlerons de la Grande-Rusde mentionner
ici quelques coutusie, néanmoins je ne puis m'empêcher
mes bizarres qui sont la conséquence
naturelle
de cette prédilection
Russe pour le bain. En Sibérie, aux environs de Tobolsk et d'Irkoutsk,

du
on

traîne les nouveaux-nés
dans la neige. Il arrive souvent que l'enfant vient
au monde loin de toute habitation;
la mère le plonge aussitôt dans la
neige et le frotte vigoureusement
; dans certaines
localités, elle accompagne cette opération de ces mots : — Supporte le froid, tu l'endureras toujours ; supporte le vent glacial du Nord, tu l'endureras toujours. Certaines
aux femmes d'accoucher dans la maiformellement
peuplades interdisent
son ; on éloigne la mère au moins de cent pas de la cabane, proche d'une
rivière ; à peine est-elle délivrée, qu'elle lave l'enfant
dans cette rivière,
ou dans la neige, si c'est l'hiver.
Les baptêmes donnent lieu aussi à de singuliers
On sait que
préjugés.
le Pope saisit l'enfant par la tête, insérant un doigt dans chaque oreille

16

LA

TRADITION

de l'eau, et le plonge trois fois dans la Krestipour empêcher l'intrusion
nitza. En général, cette eau est tiède ; cependant,
certains prêtres
tiennent à ce que l'eau ne soit jamais chauffée ; c'est ainsi qu'aux environs
de Nijni-Novgorod,
on plonge les nouveaux-nés
dans l'eau froide, en hiver, même au milieu des glaçons.
Je reviens à mon isba : les mougiks qui l'habitaient
devaient être assez
à leur aise, car je remarquai
que le plafond était supporté par deux grosses poutres transversales;
or, chacun sait que la cabane du pauvre n'a
qu'une poutre, celle du riche, trois.
Ces braves gens nous reçurent sans embarras, quoique un peu gênés
incorrect et où ils ne sentaient pas l'homme
par notre langage forcément
russe Cette dénomination
est en effet le trait d'union de tous les membres de la grande famille
slave depuis l'humble
de la steppe
mougik
juspu'au Tzar lui-même.
S'il y a une distance énorme, comme intelligence
et instruction
entre
le paysan et le Barine, il y a à côté de cela une sorte de compatriotisme
constant dans toutes les classes quand il s'agit des coutumes et même des
mets

nationaux
des Romanof
ou un petit
Qu'un membre de la famille
dise : la rouski
paysan d'un bourg ignoré du gouvernement
d'Arkhangel,
ces deux extrêmes et le Romanof et
Tcheloviek, ce seul mot rapprochera
le Mougikse
donneront la main.
Rouski Tcheloviek, l'homme russe, boit le kvass, ne craint pas un verre
d'eau-de-vie,
mange des blénis à Pâques, vénère les saints de la Lavra,
célèbre la devialouha et chante l'hymne au Tsar, en tout quoi tient la nationalité russe, et il n'y a pasun général qui ne sache que rien n'est plus
le soldat et d'en faire un héros que de lui crier : Nous
capable d'entraîner
sommes des hommes
enfants ! — Mé
russes, par Dieu ! en avant,
rouskie loudii, ei Bogou ! vpèrod Maladsè ! Ils se battent
alors comme
des lions, oubliant souvent qu'il viennent de faire cinquante
ou soixante
kilomètres
aime sentir

sans manger.
Skobélef
savait bien, lui, que le soldat russe
un camarade dans son chef, et pendant la guerre Turque,
il coucha presque constamment
dans un trou avec un seul matelas ; il
partageait souvent ce trou avec un soldat et lui donnait même son mateétait blessé.
las, si le malheureux
Un jour, il envoya une compagnie abattre quelques arbres qui gênaient
une opération;
l'endroit
était dangereux;
les balles pleuvaient
de tous
hésitaient
côtés, et il s'aperçut bientôt que les soldats allaient lentement,
à se cacher derrière les arbres. Il se mit au milieu d'eux et
et cherchaient
avec eux.
prenant une hache se mit crânement à travailler
Voici la fin d'un discours d'un commandant
à ses troupes après une revue, à l'issue d'un banquet :
« Enfants, demande-t il aux officiers, si le prince vous dit: Jetez-vous à
l'eau ?
— Nous nous
y jetterons !
— S'il vous ordonne de vous
noyer ?

LA

TRADITION

17

— Nous nous noierons !
— S'il vous ordonne d'entrer dans le feu ?
— Nous irons !
— Et vous vous ferez brûler ?
— Tous !

Jusqu'au dernier?

Jusqu'au dernier !
— Bravo, mes enfants

! pour le Tsar ! »
Le service russe n'est pourtant
pas facile; nous en avons donné une idée
dans notre légende : Le paysan et le diable. Mais le soldat russe est lourd
et puise dans son inertie même une force de résistance que n'ont pas les
! hurrah

plus sanguins de l'Occident.
tempéraments
Il s'en console aussi par des proverbes et des chansons : — Le soldat
russe ne vole pas, il prend ce qu'il trouve. — La capote lui sert de lit et de
chemise. — Qui va là? un soldat. Que porte-t-il? un paletot. Où l'a-t il pris ?
Il l'a trouvé. Qui le lui a ordonné? Le caporal. — Le soldat russe n'a rien
sous la dent pendant trois jours, le quatrième, it est au port d'armes.
sa verve ne tarit pas et il se venge
Surtout si le soldat est petit-russien,
mais
par des coups de langue des Pans, de ses supérieurs et du service;
cela ne dépasse pas les bornes d'une grosse raillerie ; ses quolibets
sont
bons enfants et sans grande méchanceté.
Le paysan petit-russien est en effet plus gai, plus adroit, plus fin et plus
industrieux
que le grand-russe ; il est aussi plus vindicatif ; il se rapproche plus du caractère emporté et de l'intelligence
plus vive et plus primesautière du Polonais qui a longtemps dominé le pays.
Ne croyez pas cependant qu'il soit bien reconnaissant
à ce dernier
de
lui avoir, par des croisements multipliés,
un peu de ses facommuniqué
cultés ; il ne perd pas au contraire une occasion de se moquer de ces Pans
en
qui l'ont fait tant souffrir. Maints récits que les paysans se racontent
font foi.
Pour eux le Pan est un être incapable, à qui on peut faire
avaler
les
bourdes les plus extraordinaires
; voici un de leurs contes à ce sujet :
« Un paysan avait beaucoup de moutons;
une brebis lui ayant fait un
petit, il l'emmena dans sa cabane avec son agneau.
« Le soir, un seigneur vint frapper à sa porte et demanda à passer la
nuit.
— Serez-vous
demanda le paysan.
tranquille?
— Par Dieu ! Donne-nous à coucher sans
crainte; nous ne demandons
qu'un petit coin pour attendre le jour.
« Le paysan ouvre sa porte et le seigneur s'assied sur un banc.
— Eh !
Mougik ! c'est une brebis qui frappe du pied ?
— Elle vous
prend pour un loup, répond le paysan (le seigneur avait en
effet une fourrure
de loup). Elle attrape bien les loups, cette brebis-là ;
l'année passée elle m'en a pris plus de dix.
« Le seigneur s'étonne et demande à acheter la brebis. On marchande
et on s'arrête à trois cents roubles. La brebis fut mise dans le traîneau
et on partit.

LA

18

TRADITION

a Voilà que trois loups se présentent.
Quand la brebis les vit, elle se
mit à sauter de frayeur.
— « Laisse-la aller, dit le Barine au cocher ; tu vois comme elle est impatiente.
« Comme les loups entouraient
déjà le traîneau, le seigneur jeta la brebis sur la route ; celle-ci prit vivement le chemin du bois, la queue entre
les jambes, et les loups coururent
après.
« Le seigneur envoya le cocher seul en avant. Celui-ci trouva bientôt
la brebis par terre ; il n'en restait plus que la peau. — Ah ! seigneur, s'écria-t-il en revenant, quelle bonne brebis ! elle s'est entièrement
dépouillée
de sa peau plutôt que de se laisser prendre !
du seigneur
« Le mougik a ses trois cents roubles et raconte l'histoire
en les faisant danser dans sa poche. »
Et celui-ci

:

l'hé« Il y avait une fois un jeune Magnat qui avait dépensé follement
ritage de son père. Il ne lui restait plus que deux propriétés : il en vendit
une et en ayant reçu l'argent, se rendit dans l'autre pour tâcher de s'en
défaire, de même.
« Allons! se dià l'avenir.—
« Un soir d'automne,
il songeait tristement
ceci vendu, je n'en aurai plus que pour
sait-il, voilà la fin de mon argent;
et
une année ou deux...
après quoi, un peu de poison ou un poignard...
ni
car un magnat de cette qualité ne saurait ni travailler
ce sera fini...
tendre la main.
« Son intendant
qui éternua à côté de lui le tira de sa rêverie,
— « Qu'y-a-t-il ?
— « Un vieux Juif veut absolument vous parler pour affaire grave...
— « Qu'il entre I... que veux-tu, Juif?
— « Monseigneur,
c'est moi, Isaac, honnête vieillard,
qui viens vous
découverte. J'avais reçu de mes aïeux et trifaire part d'une importante
saïeux un vieux, vieux coffre auquel je n'avais fait aucune attention jusPar bonheur, un jour j'y déposai une pièce d'or... le lendemain,
qu'alors.
il y en avait quatre ! j'en
deux ! J'en mis deux, le lendemain
j'en trouvai
le double!
mis successivement
j'en recueillais
quatre, huit, dix,et toujours
— « Eh bien ! continue à remettre
les pièces miraculeuses...
— « Oh ! non, Monseigneur
; j'ai essaye, cela no m'a pas réussi; les
pas. Il en faut de noupièces obtenues par ce moyen ne se reproduisent
pas
velles, toujours, et il faut qu'elles soient d'or; l'argent ne se multiplie
non plus, J'ai essayé, Monseigneur.
— « Alors tu veux me vendre ton coffre merveilleux...
Voyons, combien
?
en demandes-tu
— « Monseigneur
se trompe !... Le coffre n'a d'effet qu'entre les mains
il perdait
alors toute sa vertu...
d'Isaac...
je l'ai déjà prêté à d'autres...
à croire un peu à la parole d'un
consentira-t-il
peut-être Monseigneur
Isaac ne ment pas... essayez seulement avec une pièce
honnête vieillard...
d'or... c'est peu de chose!
— « J'en mettrai
Nous verrons bien! Tiens ! lés voilà!
dix, plutôt!
« Le lendemain
Isaac rapportait
vingt pièces d'or. Le magnat enthousiasmé lui en donna cinquante
cent, naturellement
qui en produisirent
avec le même succès.
puis deux cents, trois cents, toujours

LA

TRADITION

19

Écoute, Juif, ton coffre est-il grand ?
Oh ! oui, Monseigneur.
bien dix mille pièces d'or?
Tiendrait-il
Et môme vingt mille, Monseigneur !
l'honnête Isaacvint
chercher les sacs
par un beau soir d'automne,
ce qu'il était
sans qu'on sût jamais
pleins d'or du magnat et disparut
devenu. »
— «
— «
— «
— «
« Et

de
se moque des Pans, niais il est juste
le paysan petit-russien
dire que d'un autre côté ce gouailleur
prête bien le flanc aux plaisanteries
Il ny a pas de pays où sorciers
de ceux-là par son excessive crédulité.
et sorcières soient plus recherchés.
Si par
Chaque village a sa sibylle que les jeunes gens vont consulter.
qui lui semble
exemple une fille veut se faire aimer d'un jeune homme
Ainsi

indifférent

et par contre se débarrasser d'un autre qui lui déplaît, elle va
conter sa peine à la Koldounia.
une chauve-souris;
« Mon enfant, lui dit celle-ci, tu tâcheras d'attraper
tu la mettras dans un pot neuf avec un couvercle neuf; tu enterreras
le
tout dans le jardin et tu l'y laisseras neuf jours et neuf nuits. Après ce
temps, tu déterreras le pot et tu verras que la chauve-souris s'est anéantie, et qu'il n'est resté que deux de ses os, l'un en forme de râteau, l'autre
en forme de bêche. Alors tu tâcheras de te trouver sur le chemin de celui
que tu détestes et tu feras en sorte de le frapper légèrement par derrière
avec la bêche, sans qu'il s'en aperçoive ; aussitôt il deviendra un objet de
mépris pour tes parents et on ne t'en reparlera
plus. Quant à l'autre, tu
n'auras qu'à le gratter un peu avec l'os en forme de râteau, aussi sans
qu'il s'en aperçoive, et il sera de suite agréé par ta famille.»
La vieille a aussi le moyen de trouver des trésors. Il faut
attendre
le
on va à l'église
jour de la résurrection
(Pâques) ; on sait que ce jour-là,
de neuf heures à minuit.
Pendant ce temps, on bâtit un petit autel, dans
un endroit désert, assez éloigné de la maison ; on dispose sur l'autel les
saintes images; puis avec de la craie, du sel et du charbon on trace devant
l'autel

trois demi-cercles éloignés de trois pas l'un do l'autre ; le premier,
avec le sel ; le second, avec le charbon, et le troisième avec la craie ; vous
posez ensuite ces trois morceaux sur l'autel et vous vous mettez à prier.
Vers minuit, au moment où on chante l'alleluia,
vous verrez paraître des
diables, des petits démons, des sorciers, tous armés de pelles et de fourches,
qui tâcheront de vous faire sortir do la place. Mais vous devrez ne pas
mêmeretourner
la tête, rester immobile et continuer de prier; tout dépend
de votre persévérance à ce moment-là;
quant aux démons, les demi-cercles
les empêcheront
d'approcher plus près de vous. Lorsque minuit
sonnera,
heure à laquelle ils doivent tous rentrer, ils
et vous laissedisparaîtront
ront seul ; alors vous verrez à votre droite une sorte de
vous
fou-follet,
jetterez dessus la craie, le sel et le charbon, et le fou s'éteindra.
A cet endroit là, vous pouvez creuser et vous trouverez
de l'or tant que vous en
voudrez.

20

LA

TRADITION

Il faut reconnaître
des coutumes traditioncependant qn'à l'exception
nelles des fêtes de l'année et qui se retrouvent
aussi bien chez
partout,
nos paysans soi-disant
civilisés que chez d'autres que nous nous permettons d'appeler barbares, la plupart des naïvetés de nos mougiks proviennent beaucoup
moins de la faiblesse de leur esprit que de leur prodià vous édigieuse ignorance.
Quelques exemples pris entre mille suffiront
fier à cet égard.
des paysans russes que
Rien n'excita plus la colère et aussi l'étonnement
la création des chemins de fer. Incapables de comprendre
le mécanisme de
cette énorme machine,
en apparence vivante, ils donnaient
à ce phénomène une foule d'explications
plus ou moins saugrenues, et des plus inattendues« C'est la puissance du Diable qui est prisonnière
dans la chaudière,
elle est bien obligée
disaient-ils
de tra; et comme elle ne peut sortir,
vailler.»
De vieilles

femmes se tenaient sur le bord de la route ferrée, et à l'aples bras, faisaient des grimaces insensées à la
proche du train remuaient
se livraient
à de grotesques
contorsions
et exécutaient
des
locomotive,
danses bizarres, tout cela dans le but d'effrayer
le Diable et de l'éloigner
de leur territoire,
qu'à des créatures

plus semblables
humaines.

vraiment

à des sorcières

de Macbeth

En Bessarabie, un pope portant la croix et suivi d'une foule de paysans,
heuhommes, femmes et enfants, s'avança au devant de la locomotive;
reusement
le chauffeur put renverser à temps la vapeur, mais les mougiks
n'en restèrent pas moins persuadés que c'était la croix qui avait arrêté le
train.
L'annonce

de la dernière éclipse causa une véritable
dans la
panique
de grandes
campagne : on disait que ce serait le signal
catastrophes,
une pluie de pierres, qu'il y aurait
des tremblements
de
qu'il tomberait
serait sillonnée d'une multitude
terre, que le lendemain
de
l'atmosphère
d'une maison, donna
globes de feu, etc. — Un pope du Raskol, propriétaire
l'ordre à ses locataires
de déguerpir au plus vite, sous prétexte qu'ils avaient
un piano à queue et que cet instrument diabolique
serait capable de faire
tomber la maison au moment de l'éclipse. D'autre part, comme par suite
du mauvais temps on ne put rien voir de cette éclipse, les paysans restèrent convaincus qu'il n'y en avait pas eu, puisqu'aucun
malheur
n'était
de les en faire démordre.
arrivé, et il fut impossible
Il est très difficile
dans bien des localités, de prendre des mesures contre les maladies contagieuses et les épizooties. S'il éclate quelque part une
le paysan affirme que l'on ne peut rien faire conépidémie de scarlatine,
tre la volonté de Dieu : au lieu d'être
sont apportés
isolés, les enfants
dans les églises pêle-mêle avec ceux qui ne sont pas malades;
on n'enterre les morts que trois jours après, et pendant cet intervalle
les voisins
et les autres enfants viennent rendre visite au cadavre et l'embrasser.

Les vétérinaires
veulent prendre

sont chassés à coups de bâton par les femmes quand
des mesures préventives
et abattre les bêtes malades.

ils

TRADITION

LA

21

Le paysan russe croit encore aux femmes à queue ; la première Tzigane
venue lui fera déposer ses vêtements neufs, de l'argent
même, dans un
trou à deux cents mêtres de sa demeure, sous prétexte d'y trouver un trésor, avec défense d'en approcher de trois jours; une fois le délai expiré, le
et
; vêtements,
argent
pauvre diable ne trouve plus rien naturellement
Tzigane ont disparuEt comment voulez-vous que le malheureureux
mougik qui ne sait ni
intellectuel
lire ni écrire, qui n'a de frottement
avec personne, pour qui,
des villes importantes,
les phénomènes les
par suite de son éloignement
ne croie pas aveuglément
à
plus simples sont des sujets d'étonnement,
ce qui lui paraît sortir de l'ordre naturel des choses, quand des gens plus
éclairés

et appartenant
à une classe plus élevée, montrent
tout autant
de crédulité?
J'ai eu entre les mains un acte en bonne forme, signé d'un intendant,
dans le gouvernement
de Kiev, un nommé Lachkievitch,
de
promettant
roubles à
payer en deux fois, à des termes fixés, la 'somme de dix-huit
une certaine Alexandra Drobotova,
à la chargé par elle de détruire
dans
un délai de... les chenilles
un champ
de betteraves,
qui envahissaient
et ce au moyen de divers enchantements,
paroles magiques et autres manoeuvres surnaturelles.
Toute la population
de Kazan s'émut, il y a quelque temps, de
fiole contenant
qu'une terrible
la ville ; il fallut
les plus grands

l'envoi à l'Université,
une certaine
quantité
épidémie ne sortît
que le professeur

détails l'histoire,
au public la parfaite

à l'adresse

d'un

d'une
professeur,
de baciles virgules ; on craignait
de cette fiole et n'envahît
tout-à-coup
montât en chaire, pour expliquer
avec

la préparation
et l'utilité
de ces baciles et
inocuité de ces échantillons.

démontrer
Il y a quelque temps, une demoiselle de Varsovie, fille d'un propriétaire
aisé du quartier de Prague, alla demander à une sorcière les
moyens de
se faire aimer d'un jeune homme du voisinage.
La Pythonisse
lui conseilla de se lever à minuit, de faire trois fois, toute nue, le tour de sa maison, de se plonger ensuite dans un bain d'eau froide additionné
de trois

morceaux de charbon magique qu'elle lui donna, puis sans s'essuyer, de
se coucher et de dormir jusqu'au jour. La jeune fille exécuta la chose de
point en point, attrapa une bonne fluxion de poitrine et en mourut !
Enfin tout le monde croit encore en Russie aux
étranges prophéties
qui précédèrent et annoncèrent la mort d'Alexandre II. On dit que quand
l'Empereur
Alexandra
naquit en 1818 à Moscou, l'impératrice
Féodorovna
fit venir le prophète
Théodore, célèbre alors, mais déjà presque en enfance,
— « Il sera
pour savoir ce que l'avenir réservait au nouveau-né.
grand et
dit le prophète ; ce sera un des plus puissants souverains
glorieux,
du
monde et cependant, c'est horrible à dire, il mourra avec des bottes
rouges. »
— Personne ne
pouvait comprendre
que c'était une allusion au sang qui
devait couvrir les jambes du malheureux
Empereur ; ce n'est en effet que
de cette prophétie.
plus tard qu'on fit ainsi l'application
Ce n'est pas tout, au moment de son couronnement,
la cloche du tem-

22

LA

TRADITION

brisant
tout sur soneffroyable,
ple se détacha et tomba avec un bruit
le prophète
Ivan
florissait
passage. On y vit un funeste présage. Alors
— « Dans un temps éloigné,
Iakovlévitch
Koréïcha ; on alla le consulter.
dit-il, il y aura une explosion de feu. »
On parle encore d'unfou
qui brisa d'un coup de hache les jambes à un
Inutile d'ajouter
que tout cela est publié par les
portrait de l'Empereur.
pieux et propagé par le clergé; mais on sait aussi que les jourjournaux
naux pieux sont à peu près officiels en Russie, qu'ils sont lus par la haute
du culte sont obligatoires
pour tous,
société, que les formes extérieures
et que nul n'oserait se dispenser tout au moins de faire semblant de
croire.
ARMAND

SINVAL.

(A suivre).

LE BOIS CHARMANT

D.C
II
s'en va chantant,
Un' demoisell'
Quand on voit çà que l'on est bien aise
Un' demoisell' s'en va chantant,
Quand on voit

Le beau monsieur met ses gants blancs
Quand on voit çà que l'on est content.

çà que l'on est content.
Ils
III

beau monsieur va, la suivant,
Quand on voit çà que l'on est bien aise
Un beau monsieur va, la suivant,
Quand on voit çà que l'on est content.
tin

IV
met ses gants blancs,
Quand on voit çà que l'on est bien aise

Le beau monsieur

Chanson

recueillie

entrèrent

au bois charmant,
Quand on voit çà que l'on est bien aise,
Ils entrèrent au bois charmant,
Quand on voit çà que l'on est content

VI
Us s'en r'vinr'nt
tous deux en chantant,
Quand on çà que l'on est bien aise,
Us s'en r'vinr'nt
tous deux enchantant,
Quand on voit çà que l'on

à Paris

par

est content.

CHARLES DE SIVRY.

LA

23

TRADITION

CHANSON DE GASTON PHOEBUS
I. — Ces montagnes
Qui sont si hautes, dondine,
Qui sont si hautes, dondon.

— Aqueres montines (bis)
Qui ta haoûts souri, dondine,

I.

Qui ta hoiits

soun,

dondon.

de voir
II. — M'empêchent
Où sont mes amours, dondine,
Où sont mes amours, dondon.

II. — M'empechen de bédé (bis)
M'as amous oun son, dondine,
M'as amous oun son, dondon.

III. — Si je croyais les voir,
Ou de les rencontrer,
dondine,
dondon.
Ou de les rencontrer,

III. — Si credi las bede (bis)
Ou de las rencontra,
dondine,
Ou de las rencontra,

dondon.

IV. — Je passerais l'eau
Sans peur de me noyer, dondine,
Sans peur de me noyer, dondon.

IV. — Passery l'aïguele
Chens pou d'em negua, dondine,
Chens poii d'em negua, dondon.

PAUL

BOULANGER.

POÈMES DE LA TRADITION
CHRISTINE
Christine, aux doigts fins, coud la toile
Et sert chez le roi libertin ;
Elle est belle comme une étoile,
Comme l'étoile du matin.

« Ecoute, petite Christine !
Lui dit le roi, la flamme aux yeux ;
Donne-moi ta fraîche églantine,
Et prends ce collier précieux !

— Non, votre couronne sacrée
Ne saurait me porter bonheur :
Que la reine en reste parée ;
Ma couronne, à moi, c'est l'honneur.

— Est-il bienséant
que je
Un joyau de cette valeur
Gardez ce collier pour la
Et laissez-moi ma pauvre

— Tu
périras, si tu résistes,
Dans la tonne aux pointes de fer.
— Vous rendrez les bons
anges tristes,
Mais le ciel confondra l'enfer. »

prenne
?
reine,
fleur !

— Ma
écoute !
petite Christine,
Un seul instant viens dans mes bras)
Et je t'offre, quoiqu'il m'en coûte,

Us ont mis la blahdhe Victime
Dans la tonne où sont les grands clous ;
Ils l'ont fait rouler à l'abîme,
Sans plus de pitié que des loups.

Le château que tu choisiras.
— Un seul instant
parfois entraîne
De bien longs regrets, cher seigneur
Le plus beau château de la reine
Me rendrait-il
jamais l'honneur ?

Christine, écoule, ma petite I
Et ne dis plus non ! Sois à moi !
Viens, que te faut-il ? Réponds vite,
Veux-tu ma couronne de roi ?

;

Mais deux colombes sont venues
Pour mener Christine
au ciel d'or.
Il en vint deux ; puis, vers les nues,
On en vit trois prendre l'essor.

EMILE BLÉMONT.

LA

24

TRADITION

LA NANNA DEL BAMBINO
DIALECTE'

CORSE

Si spanna l'aria, lu tempu s'assirena
Luci la stédda, la luna è già ripiena
Ninna, nanna, u me figliôlu
Addurmentati

parpena
bïu Ma

;
:

;

Ninna, nanna,
Ln mé Re, lu me Missia

!

Tu cun tre dita susteni terra e céli ;
E stu li chiami, so pronti e so fîdéli,
0 spiranza di la mamma,
Dolci

dolci corne méli,
Sapuritu corne manna....
Dormi, dormi e fa la nânna

!

Quai vida u soli, la luna eu li stéddi ?
Quai dà la vita ? Quai pasci ancu l'acéddi
Quai dà li frutti e li matura ?
Tu lu fior di li zitéddi ;
Tu lu Re di la natura,
Tu da' i fiora e la virdura.
Tu corne un nidu li populi e li regni
Li teni in manu, li limiti e li segni :
Ai tó cenni tuttu piéga,
Or parchi è pó chi tu piegni
Ninna, nanna ! bïu bólu !
Addurmentati,

?

figliólu.

Tu conti i stéddi, sa sempri indéddi vani ;
Ad una ad una li chiudi inni tó mani ;
A li porti dill'auróra
Ti rispondini
ogni mani ;
La mé stédda mattutina
Dormi, l'alba s'avvicina.
Tu teni in pugnu la terra eu li monti,
Tu da' lu cprsu ai fiumi ed a li fonti ;
E la luci e la saetta
Ai tô cenni stani pronti :
Tu li mandi
E ti vôltani

ed eddi vani
a li mani.

?

LA

25

TRADITION,

U sóli e la luna ti servinu di mantu,
E lu to regnu, lu mondu ch'è tamantu
Sopra l'ali di lu ventu

!

Tu lu jiri tuttu quantu ;
E lu celi starminatu
In in sofflu l'ha' jiratu !
Tu freni u mari, la grandina e i turrenti
U soli e la luna, li nivuli e li venti,
e li stéddi
E lu fulmini

;

Ti so tutti

ubbidienti,
E ti portani, stu voli
In un amm'a li dui poli !

e a staffeta
Stu se adiratu, l'accendita
Ch'annunzia pronta, vicina la saetta ;
E lu tonu la to bôci,
Bôci d'ira e di vindetta,
Chi suttrenna i fundamenti
Scóti i morti

e li viventi.

Stu vardi

torbu, stu tocchi li muntagni,
Ni vani in fumu cui selvi e li eampagni
Un ucchiata sóla sóla
Secca i finmi eu li stagni ;
Unu sguardu spezza i troni
Sciógli

i populi

;

c i nazioni.

Ai toni e ai lampi li segni lu camminu ;
Ha' in manu i chiavi di a Morti e di u Distinu
T'ubbidisci
céli e terra :
Or cos'ha, lu mé carinu ?
Senti in corpu, ha' qualchi
Or addolcati

pena ?

parpena.

Tu l'ambra flna, la perla, a margarila
Di li mé affetti tu se la calamita ;
Tu la vita diu mé córi,
Tu lu cór di la mé vita ;
Ninna ! nanna ! bïu, bólu !
Or appattati,
figliólu.
La mé vilotta, tu se Farcubalenu
;
CM cumparisci tra nivul'e sirenu,
Lu mé fasciu di la mirra,
!

:

;

28

LA

TRADITION

Chi lu tengu sempr'in senu ;
Lu mé risu di lu pianu
Tuttu sceltu granu a granu !
Tu se a liméa cunfetta e sapurita,
La mélarancia
sanguigna e culurita,
La mé rosa bianca e rossa,
La mé amandula fhirita,
La mé mêla muscatédda
Li mé occhi, la me stédda !
Tu se a diana chi splendi mani e sera ;
Tu l'alba chiara chi spanna la custéra ;
Tu apri e chiudi li stagioni,
Tu fiurisci a prim avéra ;
Lu mé sóli, la mé luna
U me voïu, a mé fortuna

!

Tu se l'aprili
chi smalta la natura,
Chi la rivesti di fiôra e di virdura
La mé mêla maschirossa,
La mé fonti cusi pura !

;

La mé jemma
d'ïu curaddu
Lu mé spicchiu di cristaddu !
Surridi

un pocu, richiara

lu tó visu :

E lu tô sguardu ch'alégra u paradisu
Un ha maggiu tanti fióra
Quant'ha grazii u tó surrisu :
Or surridi a la to mamma,
Dormi,

dormi

;

e fa la nanna !

Tu se lu spicu, tu se l'arba barona ;
Chi muscateggia,
prufuma li rigiona
Tu la menta e luciminu,
La vaniglia cusi bona 1

;

Lu mé balsamu spigatu,
La mé vita, lu mé fiatu !
Lu pianu e i monti riposani in prufondu
Tu sólu vegghi, or nanna, lu mé biondu
Chiudi st'occhi cusi cari,
Só la luci di lu mondu ;
O bijou di la tó mamma,
Dormi, dormi e fa la nanna!

:
;

LA

27

TRADITION

mi svegghiu a tutti l'ori,
S'é m'addurmentu,
Nun dormi mai, ma vegghia lu mé córi :
Quand'è vegghiu e quand'é dormu
Pensu a te, lu mé Signôri !....
Cos'è st'affannu chi cresci li mé vai !
Ti pigliu in bracciu, t'azzecu, e veni e vai !
U tó viculu, figliólu,
Un s'arreghi mai, mai :
Or cos'hai lu mé bambinu,
Parchi piegni di cuntinu ?

BERCEUSE DE L'ENFANT

JÉSUS

(TBADUCTION)

L'air s'éclaircit, le ciel devient serein ;
L'étoile luit, la lune est dans son plein :
Ninna, nanna, ô mon cher fils, Endors-toi

un moment ;
Ninna, nanna, bïu bïa
O mon Roi, ô mon Messie !
Avec trois doigts, tu soutiens ciel et terre ;
Les appelles-tu ? Les voilà obéissants et fidèles,
Espoir de ta mère,
Doux comme le miel,
Savoureux comme la manne !...
Dors, dors et fais la nanna !
Qui conduit le soleil, la lune et les étoiles ?
Qui donne la vie et la pâture aux oiseaux ?
Qui donne les fruits et les fait mûrir !
Toi, fleur des enfants,
Toi, Roi de la nature,
C'est toi qui donnes les fleurs et la verdure !
Comme un nid, les peuples et les royaumes
Sont tenus dans ta main, tu en marques les limites
Tout plie à tes commandements
;
Pourquoi pleures-tu donc ?
Ninna, nanna ! bïu bólu !
Endors-foi, mon cher fils !

;

28

LA

TRADITION

Tu comptes les étoiles et sais toujours où elles sont ;
Tu les tiens une à une dans ta main ;
Aux portes de l'aurore,
Elles te répondent chaque malin,
O mon Etoile matinière !
Dors, car, vois-tu,

l'aube

approche

!

Tu tiens dans ta main la terre avec les monts ;
Tu donnes leur cours aux fleuves et aux sources ;
La lumière et la foudre
Sont prêtes à tes ordres ;
Tu les envoies, elles vont,
Et te reviennent
obéissantes

!

Le soleil et la lune te servent de manteau,
Ton royaume est le monde si vaste !
Sur les ailes des vents,
Tu le parcours tout entier,
Et fais en un clin d'oeil
Le tour du ciel sans bornes !
Tu mets un frein à la mer, à la grêle, aux torrents
Le soleil, la lune, les nuages et les monts,
La foudre et les étoiles
Sont à tes ordres.
? En un soupir
Ils se portent dans l'espace

;

Le veux-tu

Si tu t'irrites,
Qui annonce

d'un ciel à l'autre

!

l'éclair

est le messager
la foudre ;
promptement
est la voix,

Le tonnerre
Voix de colère et de vengeance
Qui secoue les fondements de la terre,
Et fait trembler les vivants et les morts

(1).

Si ton regard est courroucé, si tu touches les montagnes,
Elles s'évaporent en fumée ainsi que les champs elles bois ;
Un seul de tes coups d'oeil
Dessèche les fleuves et les lacs ;
Un de tes regards brise les trônes
Et anéantit

les peuples et les nations

!

(1) Il a déployé les cieux comme une tente ; vient-il à s'irriter ? Il les roule comme un livre et toute la milice, du ciel
tombe comme la feuille de la vigne et du figuier (fsaïe).

LA

TRADITION

29

Tu marques le chemin aux éclairs et au tonnerre ;
Tu tiens dans ta main les secrets de la Mort et du Destin
Le Ciel et la Terre t'obéissent :
Qu'as-tu donc mon chéri ?
As-tu quelque douleur ?
Je t'en prie, apaise-toi donc un peu !

Tu es l'ambre fine, la perle,
L'aimant de mes affections,

la marguerite,

Tu es la vie de mon coeur,
Le coeur de ma vie ;
Ninna, nanna, bïu, bólu !
Or donc apaise-toi, mon fils !

Tu es mon espérance, l'arc-en-ciel
Qui paraît entre le clair et les nuages...
Un vase do myrrhe
Que j'ai dans mon sein,
Le riz de la plaine
Trié grain par grain !

Tu es pour moi le cédrat confit
La grenade colorée,
La rose blanche et rouge,

et savoureux,

L'amandier
fleuri,
La pomme odorante,
Mes yeux, mon étoile !

Tu es l'étoile

du matin

et du soir,
au sommet

L'aube resplendissante
du coteau ;
Tu ouvres et fermes les saisons ;
Tu couvres les champs de fleurs au printemps ;
Tu es ma lune et mon soleil,
Ma joie et mon bonheur !

Tu es avril qui émaille la nature
Et l'habillo de fleurs et de verdure,
Ma pomme colorée,
Ma source pure,
Ma branche de coraily
Mon miroir de cristal !

;

30

LA

TRADITION

Souris un peu, épanouis ta figure ;
Ton regard réjouit le paradis ;
Le mois de mai n'a pas tant de fleurs
Que ton sourire a de grâces :
Souris à ta mère,
Ou dors, dors et fais la nanna !
Tu es la lavande et le thym des monts
Qui parfume et embaume le pays ;
Tu es la menthe et le jasmin,
La vanille si agréable,
Le baume en épi
Mon souffle et ma vie !
Les plaines et les monts reposent tranquillement
Seul tu veilles, repose-toi, mon chéri,
Ferme tes yeux qui me sont si chers,
Car ils sont la lumière du monde,

;

O bijou de ta mère !
Dors, dors et fais la nanna !
Si je m'endors, je m'éveille à toute heure ;
Mon coeur ne dort jamais, il veille toujours :
Mais que je dorme ou que je veille,
Je pense à toi, ô mon Seigneur !....
Mais qu'est-ce que ces pleurs qui accroissent
Je te prends dans mes bras, viens,
O mon fils, ton berceau
Ne repose jamais, jamais !
Or qu'as-tu, mon enfant,
Pourquoi pleurer toujours ?

ma peine ?

FRÉDÉRIC ORTOLI.

CHRONIQUE MUSICALE
de la musique symphonique
Le goût de la musique et spécialement
s'est largement répandu, depuis quelques années, en France. Quels proPasderécente, 1851, où le regretté
grès, depuis l'époque relativement
de vulgariser les chefsloup, dont ce sera l'éternel honneur, entreprenait
des maîtres tels que Beethoven, Mozart, Haydn,
d'oeuvres symphoniques
Weber, Mendelssohn, etc.. ! On sait le succès de cette tentative, jugée
téméraire : elle n'était pourtant que la reprise heureuse d'une idée qu'avait eue, dès 1837, un homme

d'une grande

valeur

artistique

: Valentino,

LA

31

TRADITION

ancien chef d'orchestre de l'Opéra avec Habeneck avait fondé, rue SaintHonoré, des concerts classiques qui durèrent jusqu'en 1841. Se souvientsi
actuellement
de cet initiateur
des séances populaires,
on aujourd'hui
de ceux qui sèment sans
recommencée
fructueuses? Histoire toujours
récolter ! C'est du moins justice que, de temps à autre, on crie aux moissonneurs le nom de celui qui a jeté le grain au sillon.
de musique
C'est assurément une chose embarrassante
pour l'amateur
de choisir, chaque dimanche, le concert où il assistera. La variété, l'aten
la vogue des oeuvres ou des artistes sollicitent
trait des programmes,
de musique, avec sa perfection,
divers sens son intérêt : le Conservatoire
de leurs
avec la séduction
les concerts de MM. Colonne et Lamoureux,
tentateurs.
sont parfois également
Enfin, ceux
ouvrages remarquables,
des efforts à encourager,
qui sont curieux des oeuvres encore inconnues,
des entreprises élevées et nouvelles sont attirés par les auditions que
M. Rémy-Montardon,
directeur de
donne, au théâtre du Château-d'Eau,
l'École française de musique. Nous avons assisté à toutes les séances et
nous y avons goûté un double plaisir : de l'une à l'autre,
l'orchestre,
sous l'énergique direction de son chef, a accompli de constants et rapides
progrès ; dans chacune, une ou deux oeuvres inédites de quelque compositeur moderne nous ont été présentées ; c'est donc là un théâtre où les
accueillis sur les scènes plus en vogue,
jeunes, si peu hospitalièrement
la renommée. A ce titre, la tentative
peuvent se produire et conquérir
de M. Rémy-Montardon
est à encourager : elle se recommande
d'ailleurs
par une excellente exécution.
Nous saluons encore avec joie, au début de la nouvelle année et dans
notre première chronique, la nomination
au théâtre de l'Opéra-Comique
d'un homme d'initiative,
M. Paravey, qui semble vouloir
rompre avec
les détestables errements
du passé et jouer chaque année un certain
nombre

N'est-elle pas en effet remard'opéras de jeunes compositeurs.
quable cette école française qui commence à Gounod, à Ambroise Thomas, à Reyer, se continue dans Saint-Saëns,Massenet,
Delibes, Joncières,
Lalo, Lenepveu, Th. Dubois, Ch. Lefebvre,
Benjamin Godard, Guiraud,
Salvayre, Paladilhe et se révèle encore dans des élèves tels que Broutin,
Marty, Pierné, Hue, Rabuteau, Vidal, etc.. Que d'oeuvres admirables ont
dans leurs cartons ces auteurs cités au hasard et quel riche répertoire
y
pourrait
puiser un directeur avisé ! Nous espérons que M. Paravey sera
celui-là : tous ceux qui ont souci de l'art français l'encourageront
dans
ses efforts, le soutiendront
de leur plume et lui concilieront
la faveur du
public.
L'année 1888 sera donc, nous l'espérons, fructueuse pour l'art musical
et nous en suivrons les manifestations
au théâtre, dans les concerts et
même à travers les divers ouvrages où elles se traduiront.
ED.

GUINAND.

32

TRADITION

LA

Dîner

de

décembre

de

la

Tradition.

Le

mardi,

6

décembre

1887,

a eu lieu au Rocher de Cancale,78, rue Montorgueil, le deuxième dîner
delà saison. Assistaient au dîner: MM. Emile Blémont, Frédéric Ortoli,
Raoul Gineste, Henry Carnoy, Dr Constantin Stravelachi, Dr Michel
Hadji-Démétrios,
Godefroy Malloizel, Paul Boulanger, le chansonnier
J. Colle et son fils Léonce Colle, M. Broussali, etc., etc..
Le dîner a été des plus cordiaux, M. Broussali, dans une petite conférence improvisée, nous a tracé le tableau des traditions arméniennes
depuis... l'Arche de Noé jusqu'à nos jours. Cette conférence sera reproduite dans un de nos prochains numéros. MM. Blémont et RaouI'Gineste, ont dit des vers très applaudis. M. Henry Carnoy a chanté plusieurs ballades populaires françaises : Le Roy Loys, la Mort du Roi
Dans les jardins
d'mon Père, etc.
Renaud, le Matelot de Bordeaux,
M. Frédéric Ortoli a dit des berceuses et ballades de l'île de Corse; puis
MM. Constantin
Stravelachi
et Michel Hadji-Démétrios
ont chanté,
l'hymne national grec et des airs populaires des îles de l'Archipel Ottoman. M. Colle, membre du Caveau, a improvisé une chanson de circonstance consacrée à notre revue, la Tradition
:
Pendant

et nue
qu'au loin, silencieuse
La plaine dort sou long somme hivernal,
Des bras ardents ont repris la charrue

Elle vivra...

Et mis le soc aux

Le lait

ce jour
Puisqu'en
Pour célébrer leur
Levons
Aux

le verre

fondateurs

flancs

du sol natal.
l'amitié nous rassemble,

moisson,
première
et buvons tous ensemble,
de la

Tradition.

Elle vivra, triomphez,
heureux
pères ;
Elle vivra...
Dans les roses lointains

car, des maîtres en elle,
On sent frémir le souffle généreux
:
Car, elle boit à la source éternelle
puissant, la sève des aïeux.
Tu souffres dans ta gloire, ô chère France,
Un deuil cruel courbe ton noble front,
Que le passé te rende l'espérance,
dans la Tradition.
Retrempe-toi

Je vois planer l'essaim des jours prospères
Et le succès couronner ses destins.

Courage donc, achevez votre gerbe,
à vos nobles travaux,
Allez, vaillants,
Allez ravir à la Flore superbe
Des temps pusses ses bouquets les plus beaux.

Que n'ai-je un luth au lieu d'une musette,
Pour saluer un si beau nourrisson?
En attendant
que vienne un vrai poète.

hélas ! pour tenter le voyage,
Trop vieux
Je vous suivrai
des yeux à l'horizon,
Le coeur en fête et criant du rivage :

Messieurs,

je bois à la Tradition.

Honneur,

honneur

à la Tradition.

On' s'est séparé vers onze heures, en se donnant rendez-vous pour le
mardi
6 février
1888, à 7 heures et demie, au même restaurant du
Rocher de Cancale; 78, rue Montorgueil; (Prière de prévenir
M. Henry
Carnoy, 33, rue Vavin, avant le 4 février.

Le Gérant

: HENRY CARNOY.

Laval, Imp. et stér. E. JAMIN, 41, rue de la Paix,

Related Interests