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Les Trois Sœurs, deux monologues

I. Je veux me confesser à vous, mes sœurs chéries. C’est trop lourd. Je me
confesserai, et puis, plus un mot, jamais, à personne… Je vais tout de suite
vous dire… (Baissant la voix :) C’est mon secret, mais vous devez tout
savoir… Je ne peux plus me taire… (Un temps.) J’aime, j’aime… J’aime cet
homme… Qu’y faire ? Il m’a d’abord paru étrange, puis je l’ai plaint… puis
je me suis mise à l’aimer, à l’aimer, pour sa voix, ses paroles, ses
malheurs, ses deux petites filles. Je l’aime, tel est donc mon destin… Tel
est mon sort… Et lui, il m’aime aussi. Ça fait peur, oui ? Ce n’est pas bien ?
(Elle prend la main d’Irina et l’attire vers elle.) Oh ! ma chérie… Comment
allons-nous vivre, que va-t-on devenir ? Quand on lit un roman, tout paraît
si simple, connu d’avance, mais lorsqu’on aime soi-même, on s’aperçoit
que personne ne sait rien, que chacun doit décider pour soi… Mes chéries,
mes petites sœurs… Je me suis confessée, et maintenant je ne dirai plus
rien. Je serai comme le fou de Gogol… Silence… Silence…
II. La musique est si gaie, si encourageante, et on a envie de vivre ! Oh !
mon Dieu ! Le temps passera, et nous quitterons cette terre pour toujours,
on nous oubliera, on oubliera nos visages, nos voix, on ne saura plus
combien nous étions, mais nos souffrances se changeront en joie pour
ceux qui viendront après nous ; le bonheur, la paix régneront sur la terre,
et on dira du bien de ceux qui vivent maintenant, on les bénira. Oh, mes
sœurs chéries, notre vie n’est pas encore terminée. Il faut vivre ! La
musique est si gaie, si joyeuse ! Un peu de temps encore, et nous saurons
pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances… Si l’on savait ! Si l’on
savait !