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OCTAVE MIRBEAU ET BERTHA VON SUTTNER

Dans la cinquième partie, chapitre XXVII, de ses Memoiren [“mémoires”], publiés en 1909 à Stuttgart et Leipzig par Deutsche Verlags-Anstalt et désormais accessibles sur Internet1, l’écrivaine et militante pacifiste autrichienne Bertha von Suttner évoque sa rencontre avec Octave Mirbeau à Menton, au cours de l’hiver 1889. Six lettres inédites que lui a adressées Mirbeau entre 1887 et la fin 1890, et qui sont conservées à Genève dans les archives de l’O.N.U, permettent d’en savoir davantage sur des relations totalement ignorées jusqu’à ce jour. Aujourd’hui quelque peu oubliée – du moins en France2 –, Bertha von Suttner n’en a pas moins eu son heure de gloire et a même été, à coup sûr, une des femmes les plus célèbres de son temps. Dès 1889, précisément, quand elle a publié Die Waffen Nieder ! – Eine Lebensgeschschte [“Bas les armes ! – Histoire d’une vie”], qui, en Allemagne, s’écoulera à 210 000 exemplaires de son vivant. Constamment réédité (la dernière fois en 2005) et traduit en seize langues, ce roma pacifiste connaîtra un grand retentissement dans toute l’Europe, notamment en Espagne. En français, il a été d’abord publiée à Berne, chez Widmer, en 1891-1892, dans des conditions que nous ignorons, puis à Paris, chez Fasquelle, dans la Bibliothèque Charpentier, avec une préface de Gaston Moch, en 1899, c’est-à-dire en pleine affaire Dreyfus (rééditions en 1903 , 1906 et 1908). C’est une œuvre d’inspiration clairement antimilitariste, donc bien susceptible de plaire à Mirbeau qui, malheureusement, ne sera pas en mesure de le lire dans le texte originel, faute de connaître l’allemand. C’est le récit, écrit à la première personne, de la vie d’une comtesse autrichienne originaire de Vienne, Marthe Althaus, confrontée, de 1859 à 1871 à quatre guerres successives, au cours desquelles elle perd ses deux maris, ses sœurs et son père, et qui s’engage, comme la romancière, dans un combat, toujours recommencé, pour l’établissement de la paix entre
Le chapitre 27, où la romancière évoque sa rencontre avec Mirbeau, est accessible sur le site de Zeno : http://www.zeno.org/Literatur/M/Suttner,+Bertha+von/Autobiographisches/Memoiren/F %C3%BCnfter+Teil+(1885-1890)/27.+Mentone+und+Venedig. 2 En Autriche son souvenir est resté très vivace, comme en témoignent les pièces de deux euros gravées à son image. Rien de tel en France : ses Memoiren n’ont pas été traduits en français, et, si incroyable que cela paraisse, les bibliothèques universitaires françaises ne possèdent aucun exemplaire de Bas les armes...
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les peuples3. En décembre 1905 viendra la consécration, quand Bertha von Suttner sera la première femme à obtenir le tout récent prix Nobel de la paix, cinquième du nom4. Fille d’un vieux feld-maréchal d’Autriche, décédé à 75 ans peu avant sa naissance, elle est née comtesse Kinsky von Wchinitz5 und Tettau, le 9 juin 1843, à Prague, alors dans l’Empire d’Autriche. Elle reçoit une parfaite éducation aristocratique, mais, sa famille ayant été ruinée, elle doit travailler comme gouvernante chez les richissimes von Suttner. C’est alors qu’elle s’éprend du fils de la famille, le jeune baron Arthur Gundaccar, ingénieur et futur écrivain (1850-1902), qui est son cadet de sept ans6. Malgré l’opposition de la famille du jeune homme, elle l’épouse secrètement en juin 1876, et, anticipant la révolte de Germaine Lechat dans Les affaires sont les affaires, elle choisit la liberté et s’éloigne de son milieu et de son pays, intellectuellement et géographiquement. Invitée par la princesse Ekaterina Dadiani, elle passe huit années dans le Caucase, en Mingrélie (Géorgie occidentale), à enseigner et à faire ses gammes dans la presse en collaborant, sous pseudonyme, à divers journaux de langue allemande. Elle finit par rentrer en Autriche en mai 1885, après la mort de sa mère, et se réconcilie alors avec ses beaux-parents. Mais le conservatisme de cette grande famille aristocratique et la vie de château ne conviennent guère à la jeune progressiste, révoltée et anticléricale7, qui publie ses trois premiers romans, alimentaires, en 1885 et 1886, et s’engage peu après dans le mouvement pacifiste international, à partir de 1887. Après le triomphe européen de son quatrième roman, Die Waffen Nieder !, elle fonde la Société autrichienne des amis de la paix et en assume la présidence jusqu’à sa mort, en juin 1914, à la veille de la première boucherie mondiale , et elle crée et dirige, de 1892 à 1899, la revue Die Waffen Nieder !, du nom de l’œuvre qui lui a valu succès et scandale. Elle n’a dès lors plus cessé de lutter, non seulement contre le nationalisme, la xénophobie et les graves dangers de la course aux armements et de la militarisation à outrance, mais aussi contre l’antisémitisme, participant notamment à de nombreuses conférences internationales pour la paix, dans l’espoir que des traités, des tribunaux
Le roman a été adapté deux fois au cinéma, notamment par Carl Dreyer, auteur du scénario d’un film produit par la Nordisk et tourné en 1914. 4 Il est à noter qu’elle a été un temps – deux semaines ! – la secrétaire particulière d’Alfred Nobel, à Paris, en 1876, à un moment où Mirbeau était celui de Dugué de la Fauconnerie, et qu’elle est restée en relation avec l’inventeur de la dynamite jusqu’à sa mort, en 1896, au point qu’on a dit qu’on lui devait la création du prix Nobel de la paix... Leur correspondance a été publiée en français en 2001. 5 Nom allemand de Vchynice, aujourd’hui en Tchéquie. 6 Il écrira sur Mirbeau un article qui paraîtra dans le Magazin für die Literatur das In- und Ausland, le 6 juillet 1891. 7 Elle développera le crématisme en Allemagne et demandera à être incinérée.
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internationaux et des procédures d’arbitrage puissent dorénavant permettre de régler les litiges et les conflits inter-étatiques sans recourir à la guerre. Son roman suivant, Das Maschinenzeitalter [“l’ère des machines”], paraît à Zurich en 1889, puis chez Pierson en 1899, et la suite de Bas les armes, Marthas Kinder [“les enfants de Marthe”] en 1902, chez le même éditeur, mais sans obtenir un succès comparable8. Quand elle fait la connaissance de Mirbeau, en février 1889, elle n’est pas encore vraiment célèbre, et cela explique sans doute qu’il ne signale pas cette rencontre dans sa correspondance de l’époque, alors qu’il évoque longuement, pour son confident Paul Hervieu, ses conversations avec le baron von Bunsen, député au Reichstag, qui lui inspirent son article du 4 novembre 1889, « Quelques opinions d’un Allemand »9. En revanche, Le Calvaire a valu au romancier un scandale à l’échelle de l’Europe, et la jeune activiste de la paix, qui l’a lu dans le texte français, a été vivement impressionnée par le chapitre II : elle reconnaît en lui un esprit fraternel, qui partage ses valeurs éthiques fondamentales et son combat pour la paix. C’est son mari Arthur qui a pris le premier contact, ce qui lui a valu une réponse de Mirbeau, expédiée de Belle-Ile, début juiller 1887. Une deuxième lettre, écrite par Bertha cette fois, non retrouvée, mais apparemment très élogieuse pour L’Abbé Jules, lui vaut une seconde réponse, en avril 1888, sans que pour autant les deux écrivains pacifistes aient alors l’occasion de se rencontrer. Ce sera chose faite, on l’a vu, en février 1889, à Menton. Mais, curieusement, Mirbeau ne semble pas entretenir davantage la relation, et c’est Bertha qui de nouveau le relance, après la publication de Sébastien Roch. Pour se faire pardonner sa négligence, pour laquelle, plaidant coupable, il sollicite à maintes reprises le pardon de la baronne, il va s’employer à faire publier en France Die Waffen nieder !, que son ignorance de l’allemand lui interdit de découvrir dans sa version originale, mais dont il soupçonne l’orientation. Il se heurte à l’indifférence et à la procrastination de Georges Charpentier, songe un temps à recourir à son premier éditeur, Paul Ollendorff, avant de remporter de haute lutte l’accord de Charpentier. Du moins c’est ce qu’il prétend dans sa dernière lettre connue. Mais il est tout de même curieux qu’il ait fallu attendre 1899 pour que le volume finisse par paraître. Que s’est-il donc passé qui puisse
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Pour en savoir plus, voir Harald Steffahn, Bertha von Suttner, Rowohlt Verlag, Hambourg, 1998, 158 Voir sa Correspondance générale, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2005, t. II, pp. 82 et 95-96.

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expliquer un retard aussi inhabituel ? Nous l’ignorons. Autre sujet d’étonnement : ce n’est pas Mirbeau qui rédigera la préface, comme il l’avait annoncé, mais Gaston Moch. Pourquoi ? Bertha von Suttner lui a-t-elle retiré sa confiance ? Est-ce lui qui y a renoncé ? En l’absence de tout document connu à ce jour et de toute mention des efforts de Mirbeau dans les Memoiren de la baronne, qui, il est vrai, ne s’étendent guère sur son œuvre littéraire, nous sommes incapable d’apporter une réponse satisfaisante. Vingt ans après leur première – ou leur seule ? – rencontre, Bertha von Suttner est encore sensible à son allure plus britannique que française. Elle ne rapporte malheureusement pas les propos de son hôte et ne se souvient que de sa sensibilité à la question sociale et de sa révolte contre l’injustifiable misère. Mais n’est-ce pas là l’essentiel ? Pierre MICHEL

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Menton et Venise
Au début de l’année 1889 (mon roman était alors à l’état de manuscrit entre les mains réticentes de Pierson10), nous nous accordâmes un petit voyage d’agrément. En l’occurrence, nous fîmes route vers la Côte d’Azur – destination Menton. C’est au cours de ce voyage que nous fûmes foudroyés d’apprendre, par des connaissances, la nouvelle de la mort du prince héritier Rodolphe11. Les premières informations parlaient d’un accident de chasse ; c’est seulement peu à peu que vinrent à notre connaissance les détails, terribles et contradictoires. La tragédie nous a fortement ébranlés. [...] C’est une très intéressante connaissance que nous fîmes, quelques jours après notre arrivée à Menton : celle d’ Octave Mirbeau. Déjà à cette époque le jeune écrivain12 avait connu la célébrité grâce à son roman Le Calvaire. Je connaissais le roman, notamment un chapitre qui décrit une merveilleuse scène de la guerre franco-allemande, et qui la décrit d’une telle manière que la conclusion en est une condamnation profonde de la guerre. Ce chapitre m’avait bien plu et je me réjouissais de pouvoir serrer la main de l’auteur. Avec sa jeune et jolie femme Mirbeau habitait, au Garavent13, une petite villa qu’il avait achetée14 ; c’est là que le couple nous a invités à déjeuner. Le jeune écrivain avait plus l’air d’un Anglais que d’un Français. Il me rappelait un peu Achille Murat15. Très grand, large d’épaules, avec
Edgar Pierson (1848–1919) est l’éditeur de Dresde, chez qui va paraître Die Waffen Nieder ! (327 pages), ainsi que les deux romans suivants. Ses réticences sont probablement dues à l’idéologie pacifiste qu’illustre le roman et qui a mauvaise presse en Allemagne. Mais Bertha von Suttern n’avait pas le choix : il était le seul éditeur à s’être laissé convaincre de publier le roman. 11 Allusion au drame de Mayerling, du nom du village des environs de Vienne où, dans un pavillon de chasse, l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, fils de l'empereur François-Joseph et de l'impératrice Elisabeth (alias Sissi), a été retrouvé mort, le 30 janvier 1889, auprès de sa maîtresse, la toute jeune baronne Maria von Vetsera. Double suicide, ou meurtre de la jeune femme suivi du suicide de l’archiduc : deux interprétations étaient possibles. Le scandale était double : pour l’empereur, il fallait à tout prix cacher à la fois le suicide de Rodolphe, qui aurait interdit une inhumation chrétienne, et la présence du corps de la jeune maîtresse du fils adultère (il était marié à la princesse Stéphanie, de Belgique). La thèse d’un double assassinat a également couru et a repris de la force en 1959, puis en 1992, de sorte que, aux yeux de beaucoup, le mystère demeure entier. 12 Mirbeau a alors 41 ans, ce qui, à l’époque, n’est pas particulièrement jeune, surtout pour un romancier qui n’a fait ses débuts officiels que deux ans plus tôt. Alice est également qualifiée de « jeune », alors qu’elle va avoir quarante ans. Sans doute Bertha von Suttner les considère-t-elle comme jeunes parce qu’elle a cinq et six ans de plus qu’eux. 13 Telle était l’orthographe à l’époque. Aujourd’hui on écrit Garavan. 14 Il s’agit de la Casa Carola, où les Mirbeau se sont installés en novembre 1888. Mais ils n’en sont que les locataires. Et la maison est fort grande... 15 Le prince Achille Murat est né le 2 janvier 1847 à Bordentown (New-Jersey), où son père, LucienCharles Murat, s’était exilé en 1825 ; il est décédé en février 1895, en Géorgie. Il était le petit-fils du maréchal Joachim Murat, roi de Naples, et, par sa tante Catherine Gray, un arrière-petit-neveu de George Washington. Il a
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une fine moustache blonde. Si son apparence extérieure semblait anglaise, en revanche sa manière d’être et sa conversation étaient purement françaises, vraiment pleines d’un esprit piquant. Cela ne l’empêchait pas de parler aussi de choses très sérieuses. Les problèmes sociaux semblaient être ce qui lui tenait le plus à cœur. Sa conviction la plus profonde, c’est qu’il ne devrait pas y avoir de misère à travers le monde ; et qu’il y en eût tout de même tant, cela suscitait sa colère. [...] Bertha von Suttner Memoiren, cinquième partie, chapitre XXVII, p. 191 (traduction de Pierre Michel).

épousé, en mai 1868, à Paris, une princesse géorgienne, Salomé Dadiani de Mingrélie (1848-1913), fille d’Ekaterina, et a fait deux séjours en Mingrélie, dans la famille de sa femme. C’est là qu’il a fait la connaissance de Bertha von Suttner.

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Lettres inédites d’Octave Mirbeau à Arthur et Bertha von Suttner
1. À ARTHUR GUNDACCAR VON SUTTNER1 Kervillaouen, Belle-Ile Morbihan [début juillet 1887] Monsieur et cher confrère, Pardonnez-moi de n’avoir pas répondu plus tôt à votre charmante lettre ; elle m’arrive seulement aujourd’hui Depuis plus d’un mois, je suis en Bretagne, à chercher une maison, qui me semble rare, et cela m’oblige à de quotidiens voyages. Votre lettre me suivait, de bureaux de poste en bureaux de poste : je la trouve enfin, à Belle-Ile. Certes, Monsieur et cher confrère, je vous autorise, et de grand cœur, à traduire le chapitre du Prussien, de mon roman2. J’aime l’Allemagne, et je suis désolé de voir que deux pays qui auraient tant besoin l’un de l’autre, se déchirent continuellement. Si ces quelques pages pouvaient faire germer, dans l’esprit de quelques-uns, des idées de paix, j’en serais bien heureux. Mais je ne crois pas à l’influence des lettres sur l’esprit des hommes et des peuples, et je crois que la sottise et le mal doivent toujours triompher des rêves du poète3. Recevez, Monsieur et cher confrère, l’expression de mes sentiments les plus distingués. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O. N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.5. 1. Arthur Gundaccar von Suttner (1850-1902) est un journaliste et écrivain autrichien. Il est l’auteur de Sein Verhängnis (1897), Gebrandmarkt (1898) et Scharfeneck (1900). Il a épousé Bertha Kinsky von Wchinitz und Tettau, de sept ans son aînée, le 12 juin 1876, et l’a accompagnée dans tous ses combats. En totale rupture avec son milieu d’origine, aristocratique, catholique et conservateur, il était très anticlérical, antimilitariste et proche des socialistes. 2. Nous ignorons si Suttner a pu faire paraître cette traduction dans une revue. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il consacrera un article à Mirbeau dans le Magazin für die Literatur das In- und Ausland, le 6 juillet 1891. 3. Cette lucidité désespérée ne l’empêchera pas de continuer à écrire et à se battre, comme si les mots avaient quelque chance de remédier aux maux.

2. À BERTHA VON SUTTNER Kerisper par Auray Morbihan [vers le 20 avril 1888] Madame, Je reçois votre si aimable lettre, après des déplacements sans nombre. Je quitte d’ailleurs aujourd’hui Kerisper pour une absence nouvelle d’un mois, et je vais dans le midi me guérir des fièvres paludéennes gagnées dans les marais de Bretagne. Votre lettre m’a causé une vive joie et fait un grand honneur 1. C’est notre récompense à nous autres écrivains que ces sympathies inconnues qui nous suivent dans notre si douloureux métier2, et qui nous consolent de tous nos dégoûts et de toutes nos angoisses. Je me dis souvent que c’est bien inutile de tenter à faire entendre une parole de vérité, ou à chercher une forme d’art3. Et je suis injuste, puisque je reçois des lettres comme la vôtre, Madame, qui me redonnent un peu plus de confiance dans le travail et un peu plus de fierté pour mon œuvre de travailleur. Soyez mille fois remerciée. Veuillez agréer, Madame, l’hommage de mon profond respect. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.6. 1. On peut supposer que cette lettre, non retrouvée, comporte des compliments pour L’Abbé Jules. 2. Ce mot est révélateur de la façon dont il perçoit son statut, en rupture avec la conception romantique : il n’est qu’un professionnel de la plume qui se bat douloureusement avec les mots, qui sont aussi son gagne-pain. 3. Autre aveu intéressant sur les deux objectifs, l’un éthique (« une parole vérité »), l’autre esthétique (« une forme d’art ») qu’il aimerait pouvoir fixer à son « métier ». Le singulier, dans les deux formules, est aussi symptomatique de sa modestie et de son absence d’illusions, tant sur lui-même que sur les hommes en général.

3. À BERTHA VON SUTTNER Les Damps, par Pont-de-l’Arche (Eure)

[mai ou juin 1890] Chère Madame, Merci de votre si charmante et bonne lettre1, qui me rend plus odieuse encore ma conduite envers vous. Je ne veux pas m’excuser, car je crois qu’il n’est pas d’excuses. Peut-être connaissez-vous cet engrenage de silence, de la remise au lendemain, qui est toujours le lendemain, c’està-dire l’heure qui n’arrive jamais2. Et pourtant, que vous avez été bons pour moi, M. de Suttner et vous, et combien je vous suis reconnaissant à tous deux. Ne me jugez pas ingrat, je vous en prie, et croyez bien que votre souvenir m’est très cher, et que nous l’évoquons bien souvent, ma femme et moi, dans notre paysage tranquille, tout fleuri, et où je voudrais tant vous voir. Peut-être la traduction de votre livre vous amènera-t-elle à Paris, et comme nous vivons à deux heures de Paris, j’espère bien avoir la joie de vous posséder quelques jours. Comme nous serions heureux. Écrivez-moi vite que vous le voulez bien. Je n’ai jamais tant regretté de ne pas savoir l’allemand qu’en ce moment, car je voudrais lire votre livre. Mais est-il nécessaire de savoir l’allemand, pour écrire une préface, qui me serait bien douce à écrire. Je pourrais l’écrire, sur les bonnes feuilles, c’est très facile. Certes, je n’y mettrais probablement pas le talent de Maupassant, mais je sais que j’y mettrais plus de mon cœur que lui. Et puis, Maupassant ignore l’allemand comme moi. Je puis néanmoins lui en parler, et je ne doute pas qu’il ne le fasse. Dites-moi franchement ce que vous préférez. Voulez-vous me tenir aussi au courant des négociations de M. Max Nordau3. Car si Hinrichen4 fait la moindre difficulté, je puis, dès maintenant, vous promettre que Charpentier éditera cette traduction. J’en fais absolument mon affaire. Je ne lui en parle pas avant d’y être autorisé par vous. Mais c’est l’affaire de cinq minutes pour avoir son adhésion. Avez-vous un traducteur en vue ? Mettez-moi tout à fait au courant de vos volontés et de vos désirs, et je m’emploierai, de tout mon cœur, à les satisfaire. Il serait nécessaire, pour le succès de votre livre, que M. Jacques St-Cère5 vous promît Le Figaro. Pour Le Figaro, je ne puis malheureusement rien. Cela devient si difficile d’écrire dans une feuille française, et surtout dans celle-là, ce que l’on pense, que j’ai renoncé au journalisme6, et Le Figaro m’en garde rancune, au point que Magnard a refusé de faire faire un article sur Sébastien. Mais M. St-Cère peut beaucoup, je crois : il faut qu’il vous promette un article.

Enfin, chère Madame, dites-moi bien ce que vous voulez, et je me mets à votre entière disposition pour vous aider, ce qui me sera infiniment agréable. Ma femme vous aime, nous parlons de vous, souvent, très souvent, car nous ne sommes pas de vrais oublieux, je vous jure. Elle me charge de vous envoyer ses amitiés toutes chaudes encore du souvenir très charmant que vous avez laissé en elle7. Voulez-vous accepter mes respects affectueux et reconnaissants et les partager avec M. de Suttner. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.1. 1. Lettre non retrouvée. On peut supposer que Bertha von Suttner l’y complimente pour Sébastien Roch et parle aussi d’un projet de traduction de Die Waffen nieder ! pour laquelle elle envisage de solliciter une préface de Maupassant. 3. Max Nordau (1849-1923), pseudonyme de Simon Maximilian Südfeld, est un médecin et écrivain d’origine hongroise et de langue allemande, né à Budapest et mort à Paris, où il a passé les dernières décennies de sa vie. Il est surtout connu pour son engagement sioniste et pour son livre sur la dégénérescence, Entartung (1892). Bertha von Suttner a d’abord assisté à une de ses conférences à Berlin, en 1887, puis a fait sa connaissance à Paris, lors de son séjour de 1888. Elle a alors été frappée par ses cheveux blancs, malgré son jeune âge. Dans ses Memoiren, elle rappelle que certains critiques, comme Cherbuliez, ont attribué à Nordau Das Maschinenzeitalter, qui avait paru anonymement. 2. À l’en croire, Mirbeau serait donc, comme Baudelaire, atteint de procrastination. 4. Lecture incertaine. Un éditeur de Munich s’appelait Otto Heinrichs et a publié les trois premiers romans de Bertha von Suttner, Ein schlechter Mensch en 1885, Daniela Dormes et High-life en 1886. Il est cependant douteux qu’il s’agisse ici de lui, à moins que Mirbeau n’ait mal lu et mal retranscrit son nom, ce qui ne saurait être exclu Les Suttner se sont apparemment fâchés avec lui, ce qui pourrait expliquer le changement d’éditeur pour Die Waffen nieder ! Il existe aussi un journaliste et écrivain du nom de Hermann Henrichsen (1869-1919), mais je vois mal ce qu’il viendrait faire ici. 5. Jacques Saint-Cère (1855-1898), Armand Rosenthal de son vrai nom, était un aventurier et un journaliste, qui exerçait une grande influence au Figaro en matière de politique internationale. Il connaissait bien l’Allemagne, où il avait passé plusieurs années en exil, en attendant la prescription pour une condamnation de droit commun. Sur ses rapports avec Mirbeau, voir notre article dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 197-212. 6. En fait, il n’a pas du tout renoncé au journalisme et continuera de fournir des articles à deux quotidiens : Le Figaro et L’Écho de Paris. Simplement l’achèvement de Sébastien Roch a suspendu sa collaboration au Figaro depuis le 24 décembre 1889, et elle ne reprendra que le 25 juillet suivant (et le 14 juillet dans L’Écho de Paris). 7. Lors de leur rencontre à Menton, en février 1889.

4. À BERTHA VON SUTTNER [Les Damps – fin juillet 1890] Chère Madame, Excusez-moi. Pardonnez-moi. J’ai passé, ces temps derniers, par des transes cruelles. Mon père frappé d’une apoplexie sérieuse, et qui ne fait que se rétablir ; ma femme très souffrante, et menacée d’une fièvre

muqueuse, compliquée de péritonite1, heureusement en convalescence. Je ne savais où donner de la tête. Et puis cet indécrottable Charpentier, à qui j’ai écrit plus de 10 lettres, et qui ne me répond pas, ce qui est inconcevable. Je lui écris aujourd’hui même une lettre à cheval2, lui demandant de me répondre oui ou non. Suivant sa réponse, que je vous ferai connaître, nous agirons. Si Charpentier refuse, j’ai pensé à Ollendorff, avec qui je suis en bons termes, bien que je l’aie quitté3. Dès que j’aurai une réponse, je vous en ferai part. Excusez-moi de vous écrire si brièvement aujourd’hui. J’ai voulu ne pas vous faire attendre si longtemps ; et je me propose de vous adresser bientôt une longue lettre. Je suis obligé d’aller à Rouen, tout à l’heure, où je suis mandé pour la statue de Flaubert, que nous érigeons en cette ville4. Mille, mille, et encore mille excuses. Je suis navré, furieux, stupéfait, du silence de Charpentier. Voulez-vous me rappeler à l’amical souvenir de M. de Suttner, et recevoir, pour vous deux, de notre part à tous les deux, nos plus sincères amitiés.. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.4 1. C’est la seule mention d’une nouvelle péritonite d’Alice. Dans sa lettre à Claude Monet du 25 juillet, Mirbeau parle de « fièvre nerveuse » et de « goutte » (Correspondance générale, t. II, p. 262). 2. D’après Littré, cela signifie « une lettre où on le [le destinataire] gourmande vertement ». 3. Dans sa lettre à Paul Hervieu du 3 mai, Mirbeau regrettait déjà d’avoir « lâché Ollendorff » pour Charpentier (ibid., p. 223). Rappelons que c’est Ollendorff qui a publié les romans “nègres” et les deux premiers romans signés Mirbeau. 4. Il s’agit d’un bas-relief réalisé par Henri Chapu, qui en a reçu la commande à l’automne 1887. Un comité et un sous-comité avaient été constitués peu après la mort du romancier. Aux côtés de Victor Hugo, qui en avait accepté la présidence, on trouvait notamment Tourgueniev, Zola, Goncourt, Daudet, Maupassant, Heredia, Charpentier, Adrien Hébrard, Francis Magnard et Arthur Meyer. En mai 1890, la souscription avait recueilli environ 12 000 francs, dont 1 000 francs donnés par Maupassant et 500 par Edmond de Goncourt, qui a succédé à Victor Hugo à la présidence du comité. Voir Christophe Oberlé, « Maupassant et le monument Flaubert édifié par Chapu », Cahiers naturalistes, n° 78, 2004, pp. 241-262.

5. À BERTHA VON SUTTNER [Les Damps – mi-novembre 1890] Chère Madame, J’arrive de Paris, et je repars, à l’instant, pour Rouen, toujours pour cette maudite inauguration du monument de Flaubert1, qui ne va pas comme je le voudrais et à laquelle on se heurte à tant de vanités, tant de

sottises municipales, tant de sous-intrigues littéraires, que j’en ai assez, et que je vais remettre ma démission, à ce comité d’imbécilles [sic] et d’orgueilleux2... . Parlons de Bas les armes. Charpentier ne m’a pas écrit. Je l’ai vu, lors de la représentation de La Parisienne3 ; et il ne m’a parlé de rien. Je crois que vous auriez, avec ce brave et paresseux garçon, bien des ennuis. Je suis donc allé ailleurs. Il m’a suffi de parler de l’affaire à Ollendorff pour qu’immédiatement celui-ci dresse l’oreille. Envoyez-lui immédiatement un exemplaire de Bas les armes. Il lit très bien l’allemand. Je crois qu’avec Ollendorff, qui est actif, l’affaire ne traînera pas4. Toutes nos amitiés. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.3. 1. Cette inauguration du monument à Flaubert par Chapu, initialement prévue le 10 juillet aura finalement lieu le 23 novembre 1890, dans le square Solferino, à Rouen (voir la Correspondance générale de Mirbeau, t. II, p. 306-308). L’invitation, signée par Goncourt, président, et Maupassant, secrétaire, est datée du 17 novembre. 2. J’ignore à quel moment Mirbeau a été intégré dans le comité du monument Flaubert. 3. La reprise de La Parisienne, d’Henry Becque, à la Comédie-Française, a eu lieu le 11 novembre 1890. 4. Finalement, Ollendorff ne publiera pas Bas les armes, mais c’est chez lui que paraîtra, en 1901, un roman ancien de Bertha von Suttner, High Life, traduit par Mme Charles Laurent (l’édition allemande a été publiée en 1886).

6. À BERTHA VON SUTTNER [En-tête : Les Damps, par Pont-de-l’Arche (Eure)] [fin 1890 ?] Chère Madame, J’arrive de Paris, où je suis allé voir Charpentier. L’affaire est entendue, en principe ; elle est même entendue tout à fait. Il ne reste plus qu’à traiter des conditions de publication de l’ouvrage, et de vos intérêts. Voulez-vous être assez bonne pour vous mettre directement en relations avec Charpentier, et lui donner tous les détails que je n’ai pu lui donner1. Charpentier m’a dit, après notre conversation, qu’il avait reçu la visite d’un M. de Herrens2 et qu’il n’avait pu rien en tirer de clair. Il paraîtrait même que ce dernier aurait été fort maladroit. En tout cas, Charpentier ne savait pas du tout ce dont il était question. Je ne saurais trop vous engager à retenir M. de Herrens dans ses attributions de

traducteur, et pas autre chose. D’après ce que j’ai vu, il serait fort capable de faire manquer une affaire sûre. Il est bien entendu que je reste tout à votre disposition pour tout ce dont vous aurez besoin. Mais il vaut mieux, dans votre intérêt, que vous vous mettiez directement en rapport avec Charpentier. Je ferai la préface, et il est entendu que, le jour de la mise en vente de votre volume, cette préface paraîtra en première page du Figaro3. Excusez, chère Madame, la brièveté de ma lettre, mais je tiens à ce qu’elle parte aujourd’hui, et le courrier est là, qui m’attend. Ce que je peux vous dire, c’est que vous pouvez user de moi, user encore, user toujours, vous n’abuserez jamais. Toutes nos bonnes amitiés et tous nos souvenirs affectueux, de nous deux pour vous deux. Octave Mirbeau
Bibliothèque de l’O.N.U, Genève, Fonds Suttner-Fried, 289, 1.2. 1. C’est ce qu’elle finira par faire, semble-t-il, comme l’attestent les lettres de Georges Charpentier à Gaston Moch, le préfacier, relatives à la publication de l’ouvrage de Bertha von Suttner et conservées dans le même fonds Suttner-Fried de Genève, sous la cote BvS/23/290-1/17. 2. Lecture incertaine, qui ne permet pas d’identifier le personnage. Il est possible qu’il s’agisse du traducteur envisagé pour Die Waffen nieder ! Mai,s comme aucun nom de traducteur ne figure sur l’édition Fasquelle de Bas les armes, nous ne pouvons vérifier l’hypothèse. 3. Pour des raisons que nous ignorons, Mirbeau n’écrira aucune préface, et c’est Gaston Moch, ancien officier d’artillerie converti au pacifisme (et père de Jules Moch), qui rédigera l’avant-propos à l’édition française de Bas les armes, qui ne paraîtra chez Charpentier-Fasquelle qu’en 1899. Mais auparavant une édition française aura paru en Suisse, chez F. Widmer, dans une publication hebdomadaire, L'International, dans la collection des « Chefs-d'œuvre littéraires ».