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Démocratie, dans quel état? Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaid, Wendy Brown, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancidre, > Kristin Ross, Slavoj Zizek © “osmiieie Coordination dela production: Anne-Lise Gautier Vali Lefebvee-Feucher ‘Couverture: Cristian Bélanger ‘Typographie et mise en pages: Yolande Martel ‘Tous droits de reproduction et adaptation réservés; toute reproduction d'un extrait ‘quelconque de ce livre par quelque procédé que ce sot et notamment par photocopie ot ricroflm, est strictementinterdte san autorisaton évte de Vediteut © Les aitions feosocitr, 2008 (GP.32052, comptoir Saint André ‘Montréal (Québec) HL 4¥5 Dept gal 3 trimeste 2009 ISBN 978-2923165-58-5 Pour Tédition en Europe: (© La Fabriqa éitions, 2008 1a Fabrique ditions 4, rue Rébeval 75019 Pats lafibrique@lefibrique se ISBN 978-2-91-337291-7 (Catalogage avant publication de Bibliotheque et Archives nationales du Québec ct Bibliotheque et Archives Canada Vedett principale au te: Démmocrati, dans quel eat? (Collection Théorie; TH 02) Publ. en collab vee La fabri. ‘Comprand des rt bibligt ISBN 978-2-923165-58-5 1. Democratic. 1. Agamben, Glorglo,1942-_. I. Collection: Collection Théorie (Montel, Quebec); TH 02, J0823.048 2009 sas 2009-941619-0 [Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de aide accord notre programme de publication, Nous reconnsistons aide finance du gouvernement du Canada pr Pentre- mise du Programme aide au développement de Vindustrie de éition (PADIE) pour nos activites edition. ‘Nous remercions le gouvernement du Québec de son soutien par 'entremise du Programme . Constatant que «le social est de plus en plus composé par des com- ‘munautés d’épreuves, ’apparentements, de situations, de parallélismes entre des histoires», Rosanvallon insiste sur importance croissante de lacompassion et de a victime, Dans ces énumérations les classes sociales ‘ont pratiquement disparu du lexique, comme sileur effacement était une fatalité sociologique irréversible et non le résultat d'un travail politique — de la promotion idéologique et législative de l'individualisme concur- rentiel ~ sur le social. D’ott ’énigme insoluble, dans les termes ott il la ppose, d’une démocratie sans qualité pour des hommes sans qualités comment faire pour qu'une politique sans classes ne soit pas une poli- tique sans politique? Leffondrement des horizons d'attente d'un présent accroupi sur Iui-méme entraine du méme coup l'angantissement de la politique comme raison stratégique, au seul bénéfice de la seule raison instrumentale et gestionnaire. Il n'est pas surprenant, dés lors, que Rosanvallon cherche, dans Pextension des charges nominatives au détri- ment des charges électives et dans la multiplication des, «autorités indépendantes», des béquilles pour soutenir la légitimité défaillante du suffrage. Le spectre de la «vraie démocratie» Lindétermination du signifiant « démocratique » se préte aux definitions diverses et souvent contraires, dont celle, minimale et pragmatique, de Raymond Aron: la démocratie comme «organisation de la concurrence pacifique en vue de lexercice du pouvoir», qui présuppose des «libertés politiques» sans lesquelles «la concurrence est faussée». On trouve la, bien avant Pénoncé devenu célebre du défunt traité constitutionnel européen, la notion de «concurrence non faussée» commune au jeu démocratique pariementaire et a celui du marché libre. Qui contesterait, renchérit Claude Lefort, «que la démocratie est lige au capitalisme en méme temps quelle s'en distingue»? Personne sans doute, tout le es testes, Pour li &Popposé da iw vide postlé pa Lor, pas de démosrate viable ‘ans racine ni traditions seri temps dese f-ancre, a rsque dactiver des mythologies ‘natonales ou cultrllesidetitars. Dans un monde de circulation finance san frontieres et de paradis sau, 08 voudrie- vous, M. Todd, que la démocrti Senracine? Et comment faire pour que ete qute des origines et des racines ne dégénare en culte du sang et des 6. Raymond Aron, introduction a philesophiepoliigque. Démocrate et Révouron Livre Poche, 1997, p36 2 DAMOCRATIE, DANS QUEL 6TAT? probléme étant de déterminer en quoi elle lui est historiquement liée (avenement d'une citoyenneté territoriale, la sécularisation du pouvoir et du droit, le passage de la souveraineté divine la souveraineté popu- laire, des sujets au peuple, etc.) et en quoi elle sen distingue, le critique, et le dépasse. Crest a le résoudre que Marx sest attelé ds 1843 dans sa critique souvent mal comprise de la philosophie hégélienne du droit et de Etat. Dans son manuscrit de Kreuznach, «une pensée du politique et une pensée de la démocratie semblent fortement liés’», Alors que Tocqueville associe la démocratie a PEtat (8 «I’Btat démocratique») pour mieux la détacher de la révolution, le jeune Marx affirme que «dans la vraie démocrati, Etat politique disparaitrait». Emerge ainsi précocement le theme de abolition ou du dépérissement de Etat. Affirmer que dans la evraie démocratie» PEtat politique disparatrait ne signifie cependant ni une dissolution du politique dans le social, ni hypostase du moment politique en forme détentrice de Puniversel: «Dans la démocratie, aucun des moments n’acquiert une autre signification qu’il ne lui revient chacun n’est réellement que moment du demios total.» Et Ia politique se révele alors comme l'art stratégique des médiations. Ces intuitions de jeunesse ne sont pas chez Marx une lubie aussitot abandonnée au profit d’une vision simplifiée du rapport conflictuel entre domination et servitude. La «vraie démocratie» n’est jamais totalement oubliée. Elle persiste, affirme Miguel Abensour, comme «dimension cachée latente», comme un fil conducteur reliant les textes de jeunesse & ceux sur la Commune de Paris ou la Critique du pro- ‘gramme de Gotha, Rareté de la politique, intermittences de la démocratie? La coritradiction et ambivalence de la prétention démocratique sont devenues flagrantes a Pépreuve de la mondialisation libérale. Il n'est pas surprenant que la critique de Pllusion démocratique et la critique, par Carl Schmitt, de Pimpuissance parlementaire aient le vent en poupe et ‘qu’elles prennent leur revanche sur le moralisme humanitaire hier triomphant*, Ces critiques radicales ont beaucoup en commun et elles semblent parfois se confondre. Elles partent cependant dans des direc- tions distinctes, voire oppostes. 7. Miguel Abensour, La Démocrai conte Ett, Pais, Pf, 1997 1 Car Schmit, Pulementarime et democrat, Ps, Sell, 1988, Lu SCANDALE PERMANENT 23 La critique platonicienne contre «la tyrannie du nombre» et le prin- cipe:majotitaire conduit Alain Badiou a opposer la politique «2 la confrontation sans vérité du pluriel des opinions», La démocratie comme mouvement expansif permanent oppose chez Rancitre & la démocratie telle que la congoivent les sciences politiques, comme insti- tution ou régime. Tous deux semblent partager idée que la politique, de Pordre de exception événementielle et non de histoire ou de la police, est rare et intermittente: «ll y en a peu» et elle est «toujours locale et coccasionnelle», écrit Rancitre. Bt tous deux partagent une critique de Pélection comme réduction du peuple a sa forme statistique. En ces temps d’évaluations en tous genres, oit tout doit étre quantifié et mesu- rable, o& le nombre a seul force de loi, ott majorité est censée valoir vérité, ces critiques sont nécessaires. Mais sont-elles suffisantes? Philosophe roi ‘. Il cherche la réponse a ce troublant constat du coté de la pédagogie et de 'éducation plutot que du cOté de expérience conflictuelle: quand «le public veut le bien, mais ne le voit pas», ila «besoin de guides» capables de lui «montret le bon chemin»! La volonté générale échoue donc dans une impasse démocratique. Pour édicter les meilleures régles de vie sociale, «il faudrait une intelli- gence supérieure qui vt toutes les passions des hommes et n'en éprouvat 19, Voir sablle Garo, Zdologeou la pensée embarqute, Pai, La Fabrigue, 208. 1 30 DEMOCRATIE, DANS QUEL ETAT? aucune», une sorte de jumeau juridico-moral du démon de Laplace. Ce point de vue inaccessible de la totalité ferait du législateur, «A tous égards, un homme extraordinaire dans PFtat», car celui qui commande aux lois ne doit pas commander aux hommes. Ce législateur devrait recourit & une autorité d’un autre ordre, susceptible «d’entrainer sans violence et de persuader sans convaincre Pour sortir de ce que Hannah Arendt appellera «le cercle vicieux constitutionnel », Rousseau est ainsi acculé & invoquer une transcendance conventionnele, la religion censée colmaterl'éart entre Phomogéntité du peuple ial et les divi- sions du peuple réel, quill ne peut formuler comme une lute des clases. Et, comme «il n'appartient pas & tout homme de faire parler les diewx», se profile le recours au joker du despotisme éclairé: «La grande ame du [égislateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission.» Penser Pinstitution La ot sarréte la pensée de Rousseau, interrogation de Saint-Just, dla veille de Thermidor, sur la nécessité dinstitutions républicaines prend le relais: «Les institutions sont la garantie de la liberté publique, elles ‘moralisent le gouvernement et l'état civil» et «assoient le regne de la justice». Car «sans institutions, la force d'une république repose ou sur le mérite de fragiles mortels, ou sur des moyens précaires" ». A quelques jours de Péchafaud, Saint-Just évoque tous les grands vaincus des luttes émancipation qui cont eu pour malheur de nattre dans des pays sans institutions; en vain, ils se sont étayés de toutes les forces de P’hérotsmes les fractions triomphantes un seul jour les ont jetés dans la nuit éternelle malgré des années de vertu». Pour lui ~ comme plus tard pour Guevara = les «forces de Phéroisme yet la vertu de exemple n'auront pas suffi & combler Pécart tragique entre le pouvoir constituant et la démocratie instituée. Lexpérience des «véritéstristes» de la révolution «me fit concevoir, écrit Saint-Just dans ce texte testamentaire, ldée d’enchatner le crime par des institutions»: «Les institutions ont pour objet d’établir de fait toutes les garanties sociales et individuelles pour éviter les dissensions et les violences, de substituer l'ascendant des moeurs & Pascendant des hommes.» I] faut, insiste--i, comme pour délivrer un dernier message 20, Jean-Jacques Rousseau, Le Contras socal Pats Aubie, 1943.17. 21, SaintJust, «Insitutions républcanes, in Ges completes, Paris, Flio Gallimard, 2004p. 1087 22, bid, p. 1081, LLB SCANDALE PERMANENT z avant de se murer dans le silence de sa derniere nuit, «substituer par les institutions la force et la justice inflexible des lois & Vnfluence person- nelle; alors la révolution est affermie. Ni lui, ni Guevara, ni Lumumba, ni tant d autres n'eurent le temps de résoudre cette mystérieuse équation démocratique dont ils nous ont légué lénigme. «Le social historiquey affirme Castoriadis est «1'union et la tension de la socitéinstituante et la société instituée, de Phistoire faite et de Vhistoire se faisant® ». Dans quelle mesure la société peut-elle sauto- instituer et échapper & Pautoperpétuation de V'institué? Ce sont la «des questions, la question de la révolution, qui, non pas dépassent les fron- tidres du théorisable, mais se situent d’emblée sur un autre terrain, celui de la créativité de Phistoire™», Ajoutons: sur Ie terrain de la pratique politique ott s'exerce cette créativité, dans une histoire profane ouverte & Pincertitude de la lutte. APépreuve de Pincertitude Claude Lefort nomme démocratie une «forme de société dans laquelle les hommes consentent a vivre a Pépreuve de T'ncertitude», et «colt Vactivité politique se heurte a une limite». Elle est, par définition, exposée au paradoxe du sceptique relativiste, qui doute de tout sauf de son doute, au point de devenir un dubitatif dogmatique ou un doctri- naire du doute, Conscient de ce danger, Lefort admet ailleurs que «le relativisme atteint son plus haut degré quand on en vient & sinterroger sur la valeur de la démocratie* ». Mais comment échapper & cette incer- titude inscrite dans le principe méme de légalité démocratique? 1sagirait de «laiciser la démocratie», de poursuivre la transformation des questions théologiques en questions profanes, et de cesser pour cela de vouloir réduire la politique au social, ala recherche d’une unité mythique perdue, Visant la restauration d'une «Grande Société» mythique, d’une Gemeinschaft originelle, cette prétention a absorption sans reste de la politique par le social présuppose en effet une société homogene que contredit 'irréductible hétérogénéité du social. Lexpérience des régimes totalitaires nous instruit,affirme Lefort, de Vimpossibilité de figurer un «point d'accomplissement du social oi les rapports seraient tous visibles et tous dicibles». 23, Comelis Castriads, Lnstituion imaginar de la saci, Pats, Points, Sel, 198, 2, Bid, p 319. 25, Claude Lefort, Le Temps present, Pari, Beli, 2007, p. 635 2 DEMOCRATHE, DANS QUBL &tAr? D'un point de vue presque opposé, Ranciére considere lui aussi «la réduction idéale du politique par le social» comme la fin sociologique du politique et comme une réduction de la démocratie & «Pautorégula- tion politique du social». Le retour en force, dans les années 1970, sous couvert d'une revanche de «a philosophie politique», de la «politique pure» et de ses idéologues, occulterait donc le fait que «le social n’est pas tune sphére d’existence propre, mais un objet litigieux de la politique» I aurait une institution politique (et imaginaire ou symbolique) du social, Bt «le débat entre les philosophes du retour du politique et les sociologues de sa fin» n’aurait été qu'un débat truqué «sur Pordre dans lequel il convient de prendre les présuppositions de la philosophie politique pour interpréter la pratique consensuelle d’annulation de la politique». Séculariser la démocratie? Ne pas persomnifer la société, ne pas croire qu'elle puisse « faire corps, ce fut deja le souci pragmatique de Walter Lippmann, confronté, dans Ventre deux-guerres, & l'anéantissement de Pespace politique par la négation du confit de classes au profit d’un Btat populaire ou «Btat du peuple tout enter» «La société rexiste pas finit-il par lancer en guise de défi. Pour lui comme pour John Dewey, laiciser la démocratie signi- fiait donc rejeter tout au-dela, toute transcendance, tout arriére-monde, tout fondement ultime, et accepter l’indépassable incertitude du juge- ‘ment politique. Répondant & Trotski qui, aux antipodes d'une morale utilitaire selon laquelle la fin justfierit les moyens,s'interrogeait sur les justifications de la fin elle-méme, mais finissait par invoquer le critére ultime de la lutte de classes, Dewey lui reprocha de s'accorder ainsi le recours subreptice d'une transcendance bricolée. Le cercle de V'interac- tion entre les fins et les moyens n'autorise en effet aucun point de fuite et la décision politique est condamnée a une part irréductible d'incert tude, Nous sommes embarqués, il faut parier. Lippmann sélevait contre une conception mystique de la société qui aurait «empéché la démocratie de parvenir & une idée claire de ses pro- pres limites et des buts a sa portée*», Elle aurat a résoudre prosaique- ment, sans code moral universe, de simples conflits d'intéréts. Lippmann ne se fait pas davantage dillusions sur Vexpression électorale dune volonté populaire droite, car les électeurs ne peuvent «faire le tour des 26, Waltz Lippmann, Le Renidme du publi Pais, Demopolis, 2008, p38. [LB SCANDALE PERMANENT 3 problemes» faute de temps. A Paventureuse hypothése selon laquelle, la politique n'étant pas un métier, la somme des incompétences indivi- duelles ferait en démocratie une compétence collective, il oppose une lucidité sceptique: «Il n’existe pas Yombre d'une raison de penser, comme le font les démocrates mystiques, que la somme des ignorances individuelles puisse produire une force continue capable de diriger les affaires publiques.» Puisqu'il est impossible a chacun de sintéresser & tout, Vidéal serait donc que dans un litige, les parties directement inté- ressées trouvent tun accord, Pexpérience de «celui qui est de la partie» étant fondamentalement dfférente de celle de celui qui n’en est pas. La conclusion qui simposait, pour Lippmann, était que Pidéal démocra- tique ne pouvait aboutir, par excts d’ambition, qu’ la désillusion et la dérive vers des formes d'ingérence tyrannique. I fallait done «remettre le public asa place», au double sens du terme, le rappeler & son devoir de modestie et Passeoir dans les gradins”. Discordance des espaces et des temps Pour Rancitre, la représentation est ade plein droit une forme oligar- chique>. Elle est, dés Porigine, «exact opposé dela démocratie™». Pour Castoriadis, comme pour Lefort, «la désincorporation du pouvoir» implique au contraire une «scéne de la représentation ». La démocratie représentative n'est pas seulement le systeme dans lequel les représen- tants participent a 'autorité politique la place des citoyens qui les ont désignés et donne a la société une « visibilité relative», au prix d'une distorsion souvent considérable. Elle délimite surtout un espace de controverse permettant de faire merger un intérét commun non cor- poratif. Son principe dynamique serait «la pleine reconnaissance du contflit social et de la différenciation des spheres politique, économique, juridique, esthétique, de Phétérogénéité des moeurs et des compor ments", La représentation apparait donc comme la conséquence, non seule- ‘ment de Phétérogénéité inréductible de la société, mais aussi de la plura- lite désaccordée des espaces et des temps sociaux qui fonde la pluralité et la nécessaire autonomie des mouvements sociaux envers les partis comme envers ’Etat. Agissant comme la bolte de vitesses de temporalités discordantes et comme une échelle mobile d’espaces désarticulés, la lute 27 Ibid, p14 28, La Haine de Ta démacrai op ct p60 28. Le Temps prise opt, APS, 34 DEMOCRATIE, DANS QUEL frar? politique détermine leur unité, toujours provisoire, du point de vue de Ia totale extension des libertés individuelles devient alors indissociable de Pavénement d'un espace public. Lorsque cet espace public dépérit, la représentation politique devient farce ou bouffonnerie. Dans Pentre deux-guerres, elle s'était ainsi transformée en «opérette», constate Hannah Arendt, Ou en comédie tragique. Démocratie immeédiate ou corporative? A moins @’imaginer les conditions spatiales et temporelles d'une démo- cratie immédiate au sens strict ~ sans médiations ~ permettant que le peuple soit en permanence assemblé, ou encore une procédure de tirage au sort par laquelle I’éu serait censé remplir une fonction sans étre investi d’un mandat ni représenter personne, la délégation et a repré sentation sont inévitables. C'est vrai dans une cité, c'est vrai dans une gréve, est vrai dans un parti. Put6t que de nier le probleme, mieux vaut donc le prendre a bras-le-corps et chercher les modes de représentation garantissant le meilleur controle des mandants sur les mandataires et limitant la professionnalisation du pouvoir. Le débat de 1921 entre Lénine et !Opposition ouvrigre est cet égard éclairant, Alexandra Kollontai reprochait aux sommets du parti de sladapter a «des aspirations hétérogenes y, de recourir a des spécialistes, de professionnaliser le pouvoir, de recourir par commodité & «la direc- tion unique, incarnation d’une conception individualiste caractéristique de la bourgeoisie». Elle avait le mérite de percevoir avant autres les dangers professionnels du pouvoir et de voir se profiler la réaction bureaucratique naissante, Mais sa critique, selon laquelle ces dérives procédent de concessions & l’hétérogénéité du social, présupposent un fantasme de société homogene: une fois abolis es privildges de la pro- prieté et de la naissance, le prolétariat ne ferait plus qu'un corps. Qui doit assurer la créatvité de la dictature du prolétariat dans le domaine économique? demandait Kollontai: « Les organes essentiellement pro- \étariens que sont les syndicats,, ou, «au contraire, les administrations Etat sans relation vivante avec Vactivité productive et, en outre, d'un contenu social mélangé»? «La est le noeud du probleme», ajoutait- telle®, 30, Alexandra Kollonta,'Opposton ouvir, Pai, Le Seu, 1974p. 50 LLB SCANDALE PERMANENT 35 Lest Ie nceud, en effet. A vouloir supprimer la représentation terri- torial (les soviets étaient originellement des organes territoriaux"), on tend d'un cété a transformer les syndicats en organes administratifs ou atiques, et de autre a entraver Pémergence d'une volonté générale par le maintien d’une fragmentation corporative. La dénonciation de la «cbigarrure » ou de «la composition sociale mélangée revient en effet & plusieurs reprises sous la plume de Kollontai comme sous celle de son camarade Chliapnikov pour dénoncer les concessions faites & la petite bourgeoisie ou aux cadres de ancien régime (ces «catégories hétérogenes parmi lesquelles notre parti est obligé de louvoyer»). Cette phobie du mélange et dela bigarrure est révélatrice d'un réve de révolution ouvrigre sociologiquement pure, sans visée hégémonique. Sa conséquence para~ doxale est celle du parti unique, incarnation dune classe unique et Ce que Lénine combattit alors, travers Opposition ouvriére, est en réalité une conception corporative de la démocratie socialiste qui juxtaposerait sans synthése les intéréts particuliers de localité, d’entre- prise, de métier, sans parvenir a dégager un intérét général Il deviendrait alors inévitable qu’un bonapartisme bureaucratique vienne coiffer ce réseau de pouvoirs déventralisés et de démocratie économique locale, incapables de proposer un projet hégémonique a 'ensemble de la société. La controverse ne portait donc pas sur la validité des expériences par- tielles inscrites dans le mouvement réel visant a abolir Pordre existant, mais sur leurs limites, Dela relativité du nombre Le nombre na rien a voir avec la vérité. 1 n’a jamais valeur de preuve. Le fait majoritaire peut, par convention, clore une controverse, Mais 'appel reste toujours ouvert, De la minorité du jour contre la majorité du jour, du lendemain contre le présent, de la légitimité contre la Iégalité, de la ‘morale contre le droit. alternative radicale au principe majoritaire qui n'est qu'un pis alle, est le tirage au sort. Iln’est pas surprenant que I'idée ressurgisse, ft-ce sous forme mythique, comme symptome de la crise des institutions stalinien, on peut en comprendre 'origine: "horreut éprouvée devant lévolution des grandes machines partisanes de l’entre- deux-guerres et I’étouffement du pluralisme politique. Elle a pour contrepartie un éloge appuyé de «la non-appartenance» (naivement considérée comme un gage de liberté individuelle) et «un désir incon tionné de vérité» qui renvoie assez logiquement & une conception reli sgieuse de la vérité révélée par la grace: «La vérité est une!» «Et le bien seul est une fin!» Mais qui proclame cette absolue vérité, et qui décide de ce souverain bien? Supprimez la politique, il reste la théologie: «La lumigre intérieure accorde toujours a quiconque la consulte une réponse manifeste.» Mais comment désirer la vérité sans rien savoir d’elle»? Crest 1a, admet ‘Simone Weil, «le mystére des mystéres», dont Pélucidation est purement tautologique. La vérité nait du désir de vérité: «La vérité, ce sont les pensées qui surgissent dans esprit de la créature pensante, uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité, C'est en désirant la ‘vérité vide, et sans tenter d’en devenir d’avance le contenu, qu'on recoit la lumire.» Cette révélation par la grace et cette quéte de pureté condui sent inéluctablement aut paradoxe d'un individualisme autoritaire ~ & chacun sa vérité, Récusant toute autorité collective, il finit par imposer arbitrairement sa propre autorité, Ainsi «la suppression des partis serait du bien presque pur»? Mais par quoi les remplacer? Simone Weil 37. Simone Wel, Notesula suppression enérale des partis potiques publi en 1950, sept mois apréssa mort, aux éitons dela Table ronde, edie en 2006 aux ditions Climats avec une preface d’Andté Breton. 38. Ibid p35 59, Ibid, p61. Dans sa préface, André Breton sfforc de nuanerce propos en empl «ant «suppression» par une «mise au ban» qi ne serait plus un act leila amet, Imaisun processushistoriqu,eéultat ed une longue entreprise de désabuserent collect, tout ausioigné que hypothsique dépérisement de tat, dela politique etd droit Mais que ie en attendant? [LB SCANDALE PERMANENT 39 imagine un systéme électif oi les candidats, au lieu de proposer un programme, se contenteraient d’émettre une opinion purement subjec- tive: «Je pense telle et tlle chose a '€gard de tel ou tel grand probleme.» Plus de partis, donc. Plus de gauche, ni de droite. Une poussiére, un rnuage d’ opinions changeantes: es lus 8 associeraient et se dissocieraient selon «le jeu naturel et le mouvement des affinités». Pour éviter que ces affinités fluides et intermittentes ne se cristallisent ou ne se coagulent, il faudrait aller jusqu’a interdire que les lecteurs occasionnels d’une revue Sorganisent en société ou en groupe d’amis: «Toutes les fois qu’un milieu tenterait de se cristalliser en donnant un caractére défini & la qualité de membre, il y aurait répression pénale quand le fait serait tabi!» Ce qui renvoie ala question de savoir qui édicte le droit, et au nom de qui sexerce cette justice pénale. Le refus de la politique profane, de ses impuretés, de ses incertitudes, de ses conventions bancales, raméne inéluctablement la théologie avec tout son fourbi de graces, de miracles, de révélations, de repentances et de pardons. Les fuitesillusoires pour échapper a ses servitudes perpé- tuent en réalité une impuissance. Au lieu de prétendre se soustraire ala contradiction entre linconditionnalité des principes et la conditionna- lité des pratiques, la politique consiste& s'y installer, 8 la travaller pour la dépasser sans jamais la supprimer. Supprimez la médiation des partis, et vous aurez le parti unique — voire I'Btat — des «sans-parti»! On n'en sort pas. La défiance envers les logiques partisanes est Iégitime. Mais il est un peu court dimputer a une forme ~ la «forme-parti la responsabilité exclusive du péril bureaucratique et des miséres du sigcle, La tendance lourde a la bureaucratisation est inscrite dans la complexité des socistés modernes et dans la logique de la division sociale du travail. Elle hante toutes les formes d’organisation. La suppression des partis réclamée par Simone Weil reléve d'un fétichisme inversé, d'un plat déterminisme organisationnel qui naturalise 'organisation au lieu de ’historiciser, au liew de penser ses évolutions et ses variations en fonction des change- ments dans les rapports sociaux et dans les moyens de communication, Révolution démocratique permanente Contrairement & une idée regue, Marx n’éprouvait aucun mépris pour les libertés démocratiques qu'il qualifiat de formelles.Juriste de forma- tion, il savait trop bien que les formes ne sont pas vides et qu‘elles ont 40. tid. p65. 40 DAMOCRATIE, DANS QUEL far? leur efficacité propre. IL en soulignait seulement les limites historiques: «Lémancipation politique [celle des droits du citoyen] est un grand progres; elle fest certes pas la forme ultime de 'émaricipation humaine en général, mais elle est la dernitre forme de 'émancipation humaine au sein de Vordre du monde tel qu'il existe jusqu’a présent'.» Il s'agissait pour lui de substituer & «la question des rapports de émancipation politique a la religion» celle «des rapports de 'émancipation politique a Témancipation humaine», ou de la démocratie politique a la démo- cratie sociale. Cette tche de révolutionner la démocratie, devenue pra~ tique avec la révolution de 1848, reste & accomplir pour que la critique de la démocratie parlementaire réellement existante ne bascule pas du c6té des solutions autoritaires et des communautés mythiques. Ranciére parle de «scandale démocratique». En quoi la démocratie peut-elle étre scandaleuse? Précisément, parce qu'elle doit, pour survivre, aller toujours plus loin, transgresser en permanence ses formes inst tuées, bousculer "horizon de universe, mettre ’6galité a ’épreuve de la liberté. Parce qu'elle brouille sans cesse le partage incertain du politique et du social et conteste pied a pied les ateintes de la propriété privée et les empiétements de Etat contre espace public et es biens communs. Parce qu’enfin elle doit chercher a étendre en permanence et dans tous les domaines acces & Végalité et a la citoyenneté, Elle r’est donc elle- -méme que si elle est scandaleuse jusqu’au bout. 41, Kael Mar, Sura question jive, Pars, La Fabrique, 2006, p44. Nous sommes tous démocrates a présent Wendy Brown WELCOME BACK, DEMOCRACY! ‘Titee d'un article sur ection «’Obama dans The Beaver, journal dela London School of Economics, 6 novembre 2008, 11 Sensut de ce qui préctde que la volonté générale et toujours droite et tend toujours a Fusilté publique, mais il ne sensuit pas ‘que ls délibéraions du peuple cient toujours la méme rectitude Jean-Jacques Rousseau, Le Contat socal Démocratie, un signifiant vide La démocratie jouit aujourd'hui d’une popularité sans précédent dans histoire, et pourtant elle n’a jamais été plas vague conceptuellement et plas substantillement creuse, Peut-étre sa popularté actuelle dépend- elle de son flou et méme de sa vacuité de sens et d'effectivité: comme Barak Obama, Cest un signifiant vide auquel tout un chacun peut atrimer ses réves et ses espoirs. Ou peut-étre le capitalisme, jumeau heterozygote de la démocratie moderne et toujours des deux: le plus robuste et malin, a--i réduit la démocratie a une marque, cette dernigze version du fétichisme de la marchandise, qui coupe totalement Pimage du produit a vendre de son contenu réel!, Ou peut-étre encore, par un détournement ironique du progressisme des Lumidres qui voit le xr sitcle mettre en scéne des dieux engagés dans une lutte violente que la modernité était censée empécher, la démocratie s'est-elle épanouie comme une nouvelle religion mondiale ~ non pas une forme spécifique de pouvoir et de culture politique, mais un autel devant lequel se pros- ternent P'Occident et ses admirateurs, un dessein divin grace auquel sont congue et Iégitimées les croisades impériales. 1. Commelerapelle Patrick Rss grandes marques «évoquent des sentiments qui sont virtuellement rien qui soiten rapport avec des qualité spécifiquss. Cat aussi vrai de Nike ou de BMW que d'Obama lore de la rent election présidentelle,, 13 erie 2008, a Dé MocRarte, DANS QueL frat? La démocratie est portée aux nues non seulement & travers le monde, mais aussi d’un bord a Pautre de Péventail politique. Comme dans les régimes d’apres guerre froide, oit les anciens sujets soviétiques s’épa- nouissent dans leur bonheur entrepreneurial, a gauche euro-atla est fascinée par la marque. Nous célébrons la démocratie pour réparer abandon de la politique par un Marx détourné des thématiques hégé- Tiennes (ou bien nous disons que la démocratie radicale était depuis le début ce que Pon entendait par communisme), nous tentons de récu- pérer la démocratie pour des buts et des etfoi encore jamais tentés, nous écrivons « démocratie qui vient», «démocratie des incomptés», «souve- raineté démocratisante», «ateliers de démocratie, «démocratie plura- lisante», etc, Berlusconi et Bush, Derrida et Balibar, communistesitaliens cet Hamas, nous sommes tous démocrates & présent. Mais que reste-t-il dela démocratie? Le pouvoir du demos (On ne le dira jamais assez: la démocratie ibérale, forme dominante de la modernité euro-atlantique, nest qu’une variante parm les modes de partage du pouvoir politique compris dans le vénérable terme grec de pouvoir du peuple, par opposition & Paristocratie, oligarchie, la tyrannie, et aussi la condition de colonisés ou d’occupés. Mais aucun argument irréfutabl, qu'il soit historique ou yymologique, ne saurait prouver que la démocratie implique de maniére inhérente existence de représentation, constitutions, délibérations, participation, liberté de marché, droits, universalité, ou méme égalité, Le ‘terme comporte une affirmation simple et purement politique: le peuple se gouverne lui-méme, et ces le commun et non une partie ou un grand Autre qui est le souverain politique. A cet égard, la démocratie est un principe inachevé— il ne précise pas quels pouvoirs doivent étre partagés entre nous, ni comment le pouvoir du peuple doit étre organisé, ni par 4quelles institutions il doit étre établi et assuré. Depuis le début, la pensée occidentale de la démocratiea été une sorte de marchandage. Pour le dire ‘utrement, certains théoriciens ~ depuis Aristote, Rousseau, Tocqueville et Marx jusqu’a Rawls et Wolin ~ soutiennent (de fagon différente) que a démocratie nécessite des conditions précises, des enrichissements, des équilibres subtils, mais le terme lui-méme n’en stipule aucun, C'est peut- étre fa une autre raison pour laquelle, dans Penthousiasme actuel pour Ja démocratie, il est si facile de ne pas voir & quel point son objet a été Vide de tout contenu, NOUS sommus TOUS DEMOCRATES A PROsENT a Dé-démocratisation Sil est difficile de déterminer avec certitude pourquoi la démocratie est si populaire aujourd'hui, on peut cerer les processus qui réduisent la démocratie libérale elle-méme (parlementaire, bourgeoise ou constitu tionnelle) a ombre de ce quelle a été. Dans des régions du monde qui ont longtemps navigué sous pavillon démocratique, comment en est-on ‘yeu ce que le pouvoir du peuple ne s exerce plus d’aucune fagon? Dans la modernité tardive, quelle constellation de forces, quels processus ont- ils pu vider de sa substance jusqu’a cette forme limitée de démocratie? Premitrement, ily a longtemps que la puissance des grands groupes érode espoirs et pratiques de pouvoir populaire, ce processus a désormais atteint un niveau sans précédent®. Ce mest pas simplement que les ‘groupes achétent les politiciens et modélent ouvertement la politique intérieure et étrangere, ni que les médias qui leur appartiennent ridicu- lisent Vidée méme d'information du public ou de responsabilité du pouvoir. Plus qu’a une interférence, on assiste dans les grandes démocra~ ties & une fusion du pouvoir des groupes et du pouvoir d’Btat: sous- traitance massive au secteur privé de fonctions étatiques, des écoles aux prisons en passant par Parmée; banquiers d'affaires et PDG devenant ministres ou directeurs de cabinets; Etats propritaires dormants de parts énormes de capital financier; et par-dessus tout, un pouvoir d'Etat attelé sans vergogne au projet ¢’accumulation du capital grace sa politique fiscale, environnementale, énergétique, sociale et monéiaire, sans compter Ie flot @aides directes et de soutien a tous les secteurs du capital. Le demos est incapable de voir ce quil ya derriére la plupart de ces développements, et encore moins de les contester, de les contrer en proposant d’autres buts. Sans armes pour dire non aux besoins du capital, il assiste passivement a abandon des siens propres.. Deuxitmement, méme les élections «libres», icdne la plus importante de la démocrati, sont devenues un cirque fait de marketing et de mana~ _gement, depuis le spectaculaie de la collecte de fonds jusqu’a la mobili- sation ciblée des électeurs. Les citoyens étant soumis a des campagnes de marketing sophistiquées qui placent le vote & égalité avec d’autres choix de consommation, tous les éléments de la vie politique sont progressive- ment ramenés a des succ’s médiatiques et publicitaires. Ce ne sont pas seulement les candidats qui sont présentés dans un emballage concu par des experts en relations publiques, plus habitués & promouvoir les 2. Sur ese le grand texte est cell de Sheldon Wolin, Democracy Ine, Princeton, Nh, Princeton University ress, 2008, “4 DEMocRATIE, DANS QUEL érar? marques et & organiser les campagnes médiatiques des grands groupes qua manier les principes démocratiques; ce sont aussi les programmes politiques qui sont vendus comme biens de consommation et non comme biens publics. n'y a guére a s’étonner de ce que les PDG voient leur nombre croitre au gouvernement, parallélement au gonflement des départements universitaires de sciences politiques qui recrutent les enseignants dans les écoles de commerce et d’économie. ‘Troisi¢mement, le néolibéralisme comme rationalité politique a lancé tun assaut frontal contre les fondements de la démocratie libérale, détournant ses principes ~ constitutionnalité, égalité devant la loi, libertés politiques et civiles, autonomie politique, universalisme ~ vers les critéres du marché, les ratios coats/bénéfices, Pefcacité, la rentabi- lite, C'est par cette rationalité néolibérale que les droits, acces & infor mation, la clarté et la responsabilité du gouvernement, le respect des procédures sont facilement tournés ou mis de cOté. Et surtout, est ainsi que 'Btat cesse d’étre lncarnation de la souveraineté du peuple pour devenir un systtme ot se traitent des affaires’. La rationalité néolibérale faconne chaque étre humain, chaque institution, y compris Etat consti- tutionnel, sur le modéle de lentreprise, et remplace les principes démo- cratiques par ceux de la conduit des affaires dans toute la vie politique et sociale. Aprés avoir mis en miettes la substance politique de la démo- cratie, le néolibéralisme a accaparé le terme pour servir ses buts, avec pour conséquence que la «démocratie de marché>, jadis expression de dérision pour parler du pouvoir du capital dérégulé, est devenue la ‘maniére ordinaire de décrire une forme qui n'a plus rien a voir avec le pouvoir du peuple. Mais le capital et la rationalité néolibérale ne sont pas les seuls agents responsables du désossement des institutions, principes et pratiques de ladémocratie libérale. Ilya aussi~ c'est le quatriéme point - extension du pouvoir et du domaine d’action des tribunaur, nationaux et interna- tionaux’. Des causes et des luttes variées, y compris celles issues de ‘mouvements sociaux et de campagnes internationales pour les droits de homme, sont de plus en plus souvent amenées devant des tribunaux, 3. Pourune étude pls approfondi des ffs d-émocratisunts dela retionaliténéolibé tile jerenvoied mon lize Les Habits neuf dele politique: Neolbdralione ct ndoconservetisme, Ps Les Prairies ordinate, 207 ‘Voir les texts de Michel Foucault sur la gouvernementalité dan ofa dence la soceis, Cours au College de France, 1976, Pari, Hautes Ses, Gallimard, Sei, 197, '5. Cet expansion et due en pare Facton de militants bien intetionnés qui cherchent des cas pour «agers devant es tibunaux,méme sila démocratie risque d ere un dommage collateral de leur ucts NOUS SOMMES TOUS DEMOCRATES A PRESENT 45 (04 des experts en droit jonglent et finassent sur des décisions politiques dans un langage si complexe et obscur qu'il ne peut étre compris que par des Iégistes spécialisés. Et en méme temps, les tribunaux ont dérivé, ils ne décident plus de ce qui doit étre interdit mais de ce quil faut faire — bref, ils sont passés dune fonction limitative a une fonction législative ‘qui usurpe la tache classique de la politique démocratique® $i est vrai {que le régne de la loi est un important pilier de la vie en démocratie le gouvernement des tribunaux est une subversion de la démocratie, qui inverse lessentelle subordination du judiciaire au législatif dont depend la souveraineté populaire, et qui confére du pouvoir politique & une institution non représentative. Le cinguitme point, crucial dansla dé-démocratisation de POccident, «est 'érosion de la souveraineté des Etats nations par la mondialisation’. Sily a toujours eu une sorte de fiction dans Paspiration de ces Etats & la suprématie absolue, la perfection, la continuité du droit, le monopole de la violence, la pérennité, cette fiction était puissante et a modelé les relations internes et extérieures des nations depuis sa consécration en 1648 par le traté de Westphalie. Mais au cours du dernier demi-sitcle, le monopole de ces divers attributs des Etats nations a été séverement compromis par la croissance des flux transnationaux de capitaux, de populations, d'idées, de ressources, de marchandises, de violence et de fidélités politico-religieuses. Ces flux font éclater les frontitres quils, traversent, et a intérieur, ils crstalisent pour former des forces: ainsi, la souveraineté des Btats-nations se trouve compromise a la fois sur leurs bords et au-dedans. Lorsque, dans leur souveraineté éhréchée, les Etats gardent une bru- tale capacité d’agir, lorsquils s’éoignent du double sens de la souverai- neté en démocratie—venant du peuple et en-haut ~cela entraine deux importantes conséquences. Dune part, la démocratie perd sa forme politique, son contenant, et de l'autre, les tats abandonnent toute pré- tention a incarner a souveraineté populaire, a faire entendre la volonté du peuple~ processus dj entameé parla ratonalténéoliberal comme onPa vu, Sur le premier point, la démocratie ou gouvernement du peuple na de sens, ne peut sexercer que dans un cadre clairement limité — c'est ce 6, Voir Gordon Silverstein, Law’ Allure: How Law Shapes, Cosas, Saves and Kis Pls, New York, Cambridge University Pres, 2008; et «Law as Plitcs/Poiice es Law, Sa encour de ack akon department de cine polis, Berle, Univesity of 7. Voir mon esai «Prous Sovereignty, Walled Democracy, ¶tre dans La Revue Jmernationale des ives tds ides 46 pf MOcRATIE, DANS QUEL érar? ‘que signale le terme de souveraineté dans Péquation entre « souveraineté opulaire» et «démocratie», La démocratie sans terrtoire de juridiction défini (au sens virtuel ou littéral) n'a aucun sens politique: pour que le peuple puisse se gouverner,il faut qu'il existe une entité collective iden- tiflable a intérieur de laquelle Ie partage du pouvoir puisse s organiser et sur laquelle ce pouvoir puisse 'exercer. Certes, les grandes dimensions de P’tat nation limitent déja les maniéres de partager le pouvoir qui donnent son sens a la démocratie, mais lorsque ce territoire juridique lui-méme est remplacé par des champs postnationaux et transnationaux ‘ot se joue le pouvoir politique, économique et social, la démocratie est frappée d'incohérence. (Quant au second point, les Etats dépourvus de souveraineté devien- nent des Etats voyous, & 'intérieur comme a Vextérieur. Pour exercer le pouvoir d’Etat, la référence n’est plus la représentation du peuple ni sa protection — justification du pouvoir d’Etat dans le libéralisme classique. Pour les Etats contemporains, il sagit plutot, en un lointain écho de la raison d’Etar*, de remplacer le prestige du pouvoir par un triple role acteurs, de facilitateurs et de stabilisateurs de la mondialisation écono- migue. Dans ce contexte, le peuple est réduit a'un ensemble de petits actionnaires passifs dans des Etats qui fonctionnent comme des entre- prises & Vintérieur et commie de faibles managers du capital mondial & extérieur. Cette nouvelle configuration du pouvoir, de Paction et de la légitimité des Etats est apparue avec une particule clarté lors du chaos financier de Pautomne 2008. Enfin, ce qui nous est présenté comme «politique sécuritaire» a égale- ‘ment contribué 3 la dé-démocratisation des Etats occidentaux. Dans des pays aussi différents qu'lsraél, la Grande-Bretagne, inde ou les Etats- Unis, ensemble des mesures visant a prévenir ou a réprimer le terrorisme est souvent présenté & tort comme une résurgence de la souveraineté @tatique, alors qu'il s agit en réalité d'un signe de perte du pouvoir sou- verain. Avec abandon néolibéral des principes libéraux (liberté,égalité, régne de la loi) Etat sécuritaire réagit a 'affaiblissement et la contes- tation de sa souveraineté par une série de mesures dé-démocratisantes — restriction ala liberté de mouvements et la possibilité de s'informer, iquetage racial, secret d'Etat en zones toujours plus vastes et, pour fiir, suspensions constitutionnelles, occupations et guerres permanentes non déclarées. Bref, pour que les gens puissent se gouverner eux-mémes, il faut quil existe un peuple, et qu'il ait accés au pouvoir quil sagit de Bn fangs dans eee. NOUS somMES TOUS DEMOCRATES A PRESENT a démocratiser, 'érosion de la souveraineté de I'Btat nation par la mon- dialisation sape la premitre de ces conditions, et le pouvoir néolibéral du capital déchainé éimine la seconde. Mais si «la démocratie rélle» est & état de voeu pieux, pour y changer quelque chose, il faut examiner ce ui reste du principe et de Pidéal de la démocratie & notre époque. Les paradoxes démocratiques La démocratie athénienne, cest bien connu, excluait de ses rangs la majeure partie de la population de PAttique — les femmes, les esclaves, les étrangers et d’autres qui ne réunissaient pas les conditions de lignage nécessaires pour étre citoyens. Ces exclusions de la démocratie dans son berceau étaient extrémes mais non exceptionnelles. La démocratie comme concept et comme pratique a toujours été bordée par une zone non démocratique en périphérie, et a toujours eu un substrat interne non incorporé qui ala fois la soutient matériellement et Iui sert a se définir par opposition, Historiquement, toutes les démocraties ont défini tun groupe interne exclu — qui peut étre fait d’escaves, d'indigenes, de femmes, de pauvres, ou appartenir & certaines races, ethnies, religions, ou étre composée (aujourd'hui) d’étrangers en situation irréguliére. Et il existe toujours aussi un monde extérieur qui permet a la démocratie de se définir: les «barbares», nom donné par les Anciens mais qui s'est actualisé de diverses fagons depuis lors, du communisme aux colonies des démocraties. A notre époque, la figure de P’cislamisme» conforte les démocrates dans V'idée quiils le sont bien, méme (surtout?) dans le contexte de la dé-démocratisation de POccident. Il existe donc toujours un anti-universalisme avoué au coeur méme de la démocratie, ce qui suggére que si le réve impérial d'une démocratie universalisante devait se réaliser, ce ne serait pas sous la forme de démocratie, Si la démocratie prémoderne, républicaine, était fondée sur 'idée d'exercer le pouvoir en commun le pouvoir du peuple pour le peuple ~ et était par conséquent centrée sur un principe d’égalité, la promesse de la démocratie moderne a toujours été la liberté. Cette démocratie moderne n’a jamais pronél'égalité, sauf sur le mode le plus formel, celui de la représentation (le bulletin de vote) ou de Pégalité devantla loi (qui ne fait pas partie des implications de la démocratie et qui est rarement mise en pratique). C'est en fait le difficile pari de Rousseau ~ nous abandonnons notre liberté individuelle sans régles pour un pouvoir Politique collectf, afin de réaliser notre liberté individuelle ~ qui se trouve au coeur de la suptématie normative revendiquée par la démo- ratie, De fait la libertéindividuelle reste la métonymie la plus puissante 8 DEMOCRATIE, DANS QUBL Ear? associée& la démcrate, alors que la promesse du gouvernement par le peuple est souvent oubliée. Seule la démocratie peut nous rendre libres, car Cest seulement en démocratie que nous sommes les auteurs (we author) des pouvoirs qui nous gouvernent. Arrépoque moderne, la iberté comme auto-légisation est consideérée ‘comme un désir universel de Phomme, sinon, pour Kant, Rousseau et Stuart Mill, comme la quintessence de Pétre humain, En fait, est la naissance, avec la modernité, du sujet moral libre qui établit la démo- cratie comme la seule forme politique légitime en Occident, Crest cette figure du sujet qui continue a donner a la démocratie une légitimité incontestable, Mais en méme temps, la face blanche, masculine et colo- niale de ce sujet a permis et perpétué les higrarchies, les exclusions et les violences qui ont marque la démocratie dans toute son existence moderne, existe donc une non-liberté patente et peut-étre meme nécessaire au coeur méme de la démocratie. Ce qui suggére que si le réve impérial de rendre tous les étes humains libres devait se matérialiser, ce ne serait pas sous la forme de démocratie. impossible liberté La démocratie moderne présuppose comme norme l'auto-législation, ‘obtenue en partageant le pouvoir de gouverner la souveraineté du sujet cst lige a la souveraineté du régime, chacun assurant l'autre. Mais légis- Iation de quoi, pouvoir de quoi? Dans la modernité tardive, la réflexion théorique sur une série de pouvoirs normatifs (non politiques de forme) associée 8 la critique dévastatrice du sujet kantien a rendu la notion de liberté particuligrement complexe et insaisissable. Quels pouvoirs devons-nous exercer, sur quoi devons-nous légiférer ensemble, quelles forces devons-nous faire plier & nos volontés pour pouvoir dire, méme ‘modestement, que nous nous gouvernons nous-mémes, que nous légi- {érons nous-mémes? Les réponses a ces questions ont toujours divisé les démocrates. D’uin c6té les ibéraux font de I’élection des Iégisateurs le coeur de Vaffaire, avec des restrictions claires sur les transgressions dans les activités et les fins individuelles. De Pautre, les marxistes affirment que la premiére condition de la liberté humaine est que les moyens existence soient la propriété de la collectivité. Les démocrates radicaux. ~g, Gest eat promese que Hobbes cherche 8 satire avec se es smantiques sur auteur, quai dete anforshp) et autor, gu i permetet de ous faire eters de Tabsoltsme dat qui noes domine NOUS SOMMES TOUS DEMOCRATHS A PRESENT 49 insistent sur la participation directe a la politique, et les libertaires cherchent a réduire le pouvoir et les institutions politiques. Pour évaluer cette panoplie, si Pon abandonne le concept de sujet moral a priori, on ne peut guére éprouver d’enthousiasme pour la for- ‘ule libérale, Lassentiment populaire envers les lois et les léislateurs ne sufft pasa remplir la promesse démocratique d’auto-legislation, Ce qui faudrait, C'est comprendre et controler les multiples forces qui nous ‘onstruisent comme sujets, qui produisent les normes a travers lesquelles nous percevons la réalité et jugeons du bien et du mal, et qui nous pré- sentent les choix devant nous quand nous votons et méme légiférons. Si on comprend le pouvoir comme fagonnement du monde et pas seule- ‘ment comme domination sur lui ~ ou encore, la domination comme fabrication du sujet et non comme simple pouvoir répressif - cela impose aux démocrates d’aller chercher loin en profondeur, dans toute tune diversité de pouvoir, les bases de la liberté. La simple idée que le monde social et nous-mémes sommes sans cesse construits par des pouvoirs hors de notte portée et de notre contréle ruine la notion libé- rale d'auto-législation par le vote et le consentement général. Et pourtant, Pidée de diriger démocratiquement tous les pouvoirs qui nous construi- sent est absurde: ce serait essayer de nous sortir du trou en tirant sur nos cheveux, oi tenter d'appréhender de l'extérieur les éléments psychiques qui modélent notre conception du monde. Pour avoir un sens, la démo- cratie doit done plonger plus loin que jamais dans ce qui fabrique le pouvoir et, pour dire vrai, elle doit abandonner la liberté comme tro- phée, Vue sous cet angle, la démocratie ne peut jamais étre réalisée: c'est un but (inatteignable), un projet politique en perpétuelle évolution, La ) ila tres exactement représenté le désir dela politique de se dépasser elle-méme (au besoin en se supprimant comme sphere séparée, et par exemple en absorbant ou en dissolvant Etat). C'est de cet autodépassement ~ ou autosublimation ~ que procédent et Pambivalence et Vinsignifiance de la adémocratie». 3. ‘Tout commence en réalité avec la politique méme, Car il faut rappeler ‘quelle a commencé, Nous sommes souvent préts & penser qu’ily a tou- jours et partout politique. Sans douite y a-t-il toujours et partout du pouvoir. Mais il ny a pas toujours eu politique. C'est avec la philosophie une invention grecque, et comme la philosophie cest une invention issue de la fin des présences divines: cultes agraires et théocraties. De méme ‘que le Jogos s édifie sur la disqualification du mythos, de méme la poli- tique s ordonne sur la disparition du dieu-roi La démocratie est d'abord autre de la théocratie, C’est-a-dire aussi quelle est Pautre du droit donné: le droit, elle doit Pinventer. Elle doit sinventer elle-méme. Contrairement aux images pieuses que nous avons aimé (et pour cause...) nous faire de la démocratie athénienne, histoire de celle-ci nous la montre d’emblée et toujours dans l'inquiétude d’elle- méme et dans le souci de sa réinvention. Toute Paffaire de Socrate et de Platon se produit dans ce contexte, comme la recherche de Ia logocratie qui devrait mettre fin aux defaillances de la démocratie. Cette recherche s'est au fond poursuivie jusqu’’ nous, travers beaucoup de transforma- tions dont la plus importante a été la tentative d’établir avec Etat et sa souveraineté une fondation décidément autonome du droit public. En transférant 1a souveraineté au peuple, la démocratie moderne ‘mettait au jour ce qui restait encore (mal) dissimulé par Papparence de droit divin» de la monarchie (au moins frangaise): & savoir que la souveraineté n'est fondée ni en logos, ni en mythos. De naissance, la démocratie (celle de Rousseau) se connait infondée, C'est sa chance et sa 56 DEMOCRATIE, DANS QUEL ETAT? faiblesse: nous sommes au plus vif de ce chiasme. II faut discerner oi portent respectivement la chance et la faiblesse 4. ‘Commengons pour cela par observer que la démocratie n’a pas com- mencé, ni recommencé sans s'accompagner de «religion civile». ‘Autrement dit: aussi longtemps qu’ellea cru en soi, elle a su aussi qui Iu fallait, non pas certes «séculariser» la théocratie, mais bien plutot inventer ce qui pourrait étre, du droit donné, un équivalent sans étze un succédané ou un substitut: une figure de a donation qui serait tutélaire pour Pinvention toujours 2 faire. Une religion, donc, qui sans fonder le droit accorderait sa bénédiction a sa création politique. est ainsi qu’Athénes et Rome ont vécu de religions politiques, qui se sont usées ~ qui jamais peut-étre, ou rarement, n’ont eu toute la consistance tutélaire espérée. Pas de hasard si Socrate est condamné pour impiété envers la religion civile, pas de hasard non plus sile christianisme se sépare a la fois de la théocratie juive et dela religion civile de Rome (elle-méme déja affaiblie, ayant cédé sur sa vraie foi, qui était Ia République). La philosophie et le christianisme accompagnent Ie long échec de la religion civile dans ’Antiquité. Lorsque le christianisme aura dégagé la place, non pas justement d'une nouvelle théocratie, ni d'une religion civile, mais d'une partition ambigué — association, compétition, dissociation ~ entre le trdne et Vautel, la religion civile pourra chercher a renaitre a son enseigne (en Amérique) ou a son exemple (en France), ‘mais elle sera vouee a rester plus civile que religieuse, et en tout cas, si on veut discuter des mots, plus politique que spirituell. On préte une attention beaucoup trop mince au rapport de Platon avec la démocratie. La révérence qu'on porte & celui qui n'est pas le premier des philosophes au seul sens chronologique, mais qui joue en effet un réle strictement fondateur, a pour effet que dans notre habitus démocratique nous admettons comme un simple travers, comme une tendance aristocratique, son hostilité pour le régime athénien tel quille connaissait. Mais Penjeu est beaucoup plus important: ce que Platon reproche dla démocratie est de n’étre pas fondée en veri, de ne pouvoir produire ls titres de sa légitimité premiere, La suspicion envers les dieux della cité~etla suspicion envers les dieux et les mythes en général -ouvre sur la possibilité d’une fondation en logos (en un logos dont theos, au singulier, devient un autre nom). DE MOCRATIB FINIE ET INFINIE 5, és lors, une alternative traverse toute notre histoire: ou bien la politique est infondée et doit le rester (avec le droit), ou bien elle se donne un fondement, une «raison suffisante» la Leibniz, Dans le premier cas, elle se contente de mobiles a défaut de raison(s): la sécurité, la protection contre la nature et contre ’insociabilité la jonction des intéréts. Dans le second cas, la raison ou Raison invoquée — droit divin ou raison @'Etat, ‘mythe national ou international - tourne immanquablement Passomp- tion commune quelle annonce en domination et en oppression. Lesort de lidée de « révolution » sestjoué dans Particulation entre les deux cotés de alternative. La démocratie exige bel et bien une révolu- tion: faire tourner la base méme de la politique. Elle doit Pexposer & absence de fondement, Mais elle ne permet done pas que la révolution retourne jusqu’au point supposé d'un fondement. Révolution suspendue, donc. Ces derniers ternps ont vu se développer en beaucoup de styles des pensées de la révolution suspendue, des pensées du moment insurrec- tionnel opposé a installation —a PEtat- révolutionnaire, des pensées de la politique comme acte toujours renouvelé d'une révolte, critique et subversion dépouillées de prétention fondatrice, des pensées du harce- Jement continu plutét que du renversement de Etat (c’est-d-dite litte- ralement de ce qui est établi, assuré, et ainsi supposé fondé en vérité). Ces pensées sont justes: elles prennent acte de ceci, que «politique» ne vaut, pas assomption de humanité, ni du monde (puisque désormais homme, nature, univers sont indissociables). C'est un pas nécessaire vers la dissi- pation de ce qui aura ét€ une grande illusion de la modernité, celle qui s'est longtemps exprimée & travers le désir de la disparition de I'Etat, Cest-a-dire de la substitution au fondement reconnu non consistant d'un fondement en verité— la vérité résidant elle-méme dans la projec~ tion démocratique de l'homme (et du monde) égal, juste, fraternel et soustrait 8 tout pouvoir Il devient nécessaire de faire un pas de plus: de penser comment la politique infondée et en quelque sorte en état de révolution permanente (sil est possible de détourner ainsi ce syntagme...) a pour tache de permettre Pouverture des spheres qui lui sont en droit étrangeres et qui sont, pour leur part, les spheres de la vérité ou du sens: celles que dési- gnent plus ou moins bien les noms de 'sart», de la «pensée», de Peamour», du «désir» ou toutes les autres désignations possibles duu rapport a 'infini— ou pour mieux dire encore, du rapport infin Penser Phétérogénéité de ces spheres & la sphere proprement politique est une nécessité politique. Or la «démocratie » ~ ce que nous avons de 58 DEMOCRATIE, DANS QUEL ETAT? plus en plus prs e pli de nommer ainsi ~ tend au contraire, selon ce pli, 2 présenter tne homogenéité de ces spheres ou de ces ordres. Méme si elle reste vague et confuse, cette homogénéité présumée nous égare. 6. ‘Avant de poursuivre, arrétons-nous uri instant sur une considération linguistique. Quil sagisse de processus étymologiques doués de sens ou bien de hasards historiques (au reste, les deux ordres se séparent mal dans la formation et P’évolution des langues), état présent de notre lexique politique offre une forte ressource de pensée: « 7. rance inter, 24 juin 2008 74 DEMOCRATIE, DANS QUEL far? veut pas vraiment dire «non». Non seulement un traité enterré par la sanction populaire était encore bien vivant, mais en exergant leur droit DEMOCRATIE A VENDRE braillarde; une Europe civique et majoritaire détournée par une minorité subversive et destructrice. La «majorité silencieuse» surgit non pas quand le plus grand nombre s‘exprime mais quand on sexprime pour lui, et quand Ia minorité se voit de plus en phis nettement confisquer Tautorité et la kégitimité de sa voix” Selon Frédéric Bas, le terme de « majoritésilencieuse» a été inventé par Richard Nixon et Spiro Agnew, a lépoque oi ils sefforgaient de trouver une parade contre [a bruyante opposition 3 la guerre du Vietnam. En France, la premitre occurrence du terme, dans le cadre du vote de la «loi anticasseurs» en 1970, sinscrivait, comme le souligne Bas, dans le contexte d'une réflexion générale sur la démocratie Dans notre démocratie, il revient a chacun e’éviter que les minorités impo. sent leur loi la majorité silencieuse de ce pays. Si cette majorité n'est que ‘moutonniére elle aura le régime des colonels ou celui des minoritésagis- santes qui, sans tenir compte des lois existantes, imposeront la leur. Mais cest & nul auire que Valéry Giscard d’Estaing que Bas attribue introduction (implicte) de cette figure, en plein milieu des révoltes, le 19 mai 1968, 'époque oi il était député du Puy-de-Dome: ans la grave circonstance nationale que traverse notre pay, je tens simple- ‘ment exprimer le point de vue que je sais éte celui du plus grand nombre des étudians, des travailleurs, mas aussi des Francais et des Frangaises, tout court. Ce plus grand nombre souaite que Pordre soit retrouvé et que les libertéssoient protégées(..]Jusquici le plus grand nombre des Francais, épris ordre, de liberté et de progrés, et qui alaccepte ni Varbitraire ni anarchic, ex estésilencieux. Sle faut, il dot etre prét a sexprimer. Dans les années 1960, le silence indéterminé du plus grand nombre pouvait etre tranquillement traduit par les responsables gouvernem: taux comme l'expression du bon sens, comme un bastion contre 'anar- chie et Parbitraire, La minorité avait «pris la parole» dans les rues, mais lessilence hautement valorisé de la majorité pouvait opérer comme une vaste armée de réserve, une force que Pon contenait jusqu’au moment ott elle serait appelée a sexprimer de fagon légitime, c'est-A-dire en votant. En 2008, la majorite silencieuse, le «plus grand nombre» des Enropéens voit I’élite dominante traduire son silence avec tout autant assurance, 8 ceci prés que ce silence est désormais condamné a étre éternel - la démocratie comme consentement muet. Aujourd’hui, ceux ui sont dépossédés de leur voix politique se satisfont de Vidée que la 12. Voir Préderic Bas, «La “majortélenieuse”ou la batalle de Popinion en maiuin 1968», in Arter et M. Zancarini-Fournl (dirs), 68: Une histoire collective, Pars, La Deécovere, 2008, . 359-36, 76 DGMOCRATIE, DANS QUEL 6rar? ««gouvernance y~ concept largement promu dans les années 1990 —pro- fite & tout le monde, alors que cette gouvernance n'est en réalité que Vexercice du pouvoir le plus illimité par les plus puissants et les plus riches. On pourrait interpréter autrement le référendum des Irlandais: on leur demandait, & eux qui agitaient le spectre d'une démocratie sans lojet violente, d'abandonner par leur vote leur droit —et celui des autres, 2 jamais voter a Pavenir, en passant en force grace & une bureaucratie dirigeante totalement immunisée contre la notion de responsabilité démocratique. LUE avait beaucoup investi sur PIrlande et Pintérét ‘quelle réclamait en retour était soit abrogation du droit de vote, soit, ce qui revenait au méme, obligation de continuer a voter jusqu’a obten- tion du résultat souhaité —le consentement. La gouvernance ~ création organes bureaucratiques européens stipranationaur et inaccessibles, qwancune organisation de travailleurs ne peut affronter directement —est faite pour empécher les minorités radicales des pays riches ou surdéve- loppés d’ébranler en quelque manire le systéme, En 1968, une grande part de la « minorité agissante » qui pratiquait la démocratie directe dans les rues considérait les élections, Pexercice usé et ritualisé de la démocratie représentative comme un «pitge & cons», pour reprendre la célébre expression de Sartre. Le fossé entre les années 1960 et notte époque révele d'abord un démantélement progressif duu suffrage universel~ la tentative de priver méme la démocratie «représen- tative» de sa validité afin de neutraliser les effets pervers du suffrage universel et de «rationaliser» la volonté du peuple et expression de cette volonié. Le terme de «consensus» ne suffit plus a décrire ce qui est, en fait, une fagon de socialise les gens en les faisanttaire— Ie silence valant consentement. Mais Pexemple itlandais est également révélateur de la capacité créative du demos, de ses dons pour le bricolage, lorsque méme une urne peut devenir une arme. Voila. qui montre bien que la démo- cratie peut se réaffirmer & travers les formes politiques les plus diverses. Lorsque F’on prend au sérieux un rituel périmé & une époque od, comme Pexprime trés clairement le cynisme d'un Giscard, personne @autre ne le fait, méme le vote peut susciter un moment de « démocratie fugitive: les potentialités politiques des citoyens ordinaires”, Le vote pourrait étre utilisé comme une arme pour contrer offensive antidémocratique contre la souveraineté populaire, menée par une « Europe qui se pré- sente comme le régne de la démocratie sur Terre, la marque sous laquelle elle se vend en se réclamant de la paix, de la justice et, surtout, de la démocratie. 13, Voir Sheldon Wolin: «Fugitive Democracy Constellations 1 (1994), p 11-25 DEMOCRATIE.A VENDRE ” Démocratie a vendre 1a conception moderne de Ia démocratie est le pouvoir par le vote, la capacité de prendre des décisions conformément a la loi de la majorité, a la loi du «plus grand nombre». Mais une autre conception, qui sera familigre aux lecteurs du Maitre ignorant de Jacques Ranciére, évoque tune notion de pouvoir qui n'est ni quantitative ni axée sur le contrdle. I ‘agit plutot une potentialité: la capacité des gens ordinaires & décou- vrir des modes d'action pour agir sur des affaires communes. La ren- contre de Ranciére avec Joseph Jacotot et son retour continuel sur cette rencontre ont remis & notre portée ce qui était en fait Ie sens origine!, plus large et plus évocateur, duu mot « démocratie», & savoir la capacité de faire les choses. La démocratie n’est pas une forme de gouvernement. Etelle ne s'intéresse pas au nombre~ nia une majorité tyrannique, ni a lune minorité 'agitateurs. Dans la Greéce antique, souligne Josiah Ober sur les trois grands termes désignant le pouvoir politique ~ monarchia, oligarchia et demokratia ~ seule la demokratia ignore les nombres. Le «monos » de monarchia fait référence & un pouvoir exercé par un seul, le hoi oligoi de Voligarchie indique le pouvoir de quelques-uns. Seule la demokratia ne répond pas a la question «combien'*?», Le pouvoir du demos est pas le pouvoir du peuple ni méme de sa majorite, mais plutdt le pouvoir de n'importe qui. N’importe qui aautantle droit de gouverner que d’étre luifelle-méme gouverné{e). Pourtant, sila démocratie en tant que «capacité de fare les choses» est affranchie dea loi des nombres ellea en face delle un monde divisé en deux blocs ~ d'une part ceux que ’on définit comme ayant lacapacité de participer a la prise collective de décision («les meilleurs»), et d’autre part ceux dont on décréte quils n'ont pas cette capacité. La démocratie refuse justement d envisager cette scission comme base de organisation, de la vie politique; elle est un appel a Pégalité émanant de ceux qui ne sont pas classés comme les meilleurs selon les différents critéres utilisés dans Phistoite: la naissance aristocratique, le pouvoir militaire, la for- tune, la race, les connaissances techniques ou les compétences d’enca- drement, Et, comme nous le rappelle Immanuel Wallerstein, ces criteres ont toujours été associés a des préjugés sur Pethos ou le mode de vie des. «meilleurs» celui qui voudrait par exemple quis se distinguent par une nature « civilisée"» 14, Voir Jacques Rancitre: Le Matie ignorant, Pass, Fayand, 1987; voir aust Fosish Obes, « The Original Meaning of “Democracy Capacity to do Things. Not Majority Roles, (Constellations, 15:1, 2008.19 15, Immanuel Wallerstein: «Democracy, Capitalism and Transformation», conférence prononeée a la Documenta 1, Vienne, 16 mare 2001 78 pémocRATIB, DANS QUEL érar? Quand, en 1852, Blanqui critiquait la nature caoutchouteuse du terme ¢ abord ce qui legtime le chef, bee sats terol let mare = foret de réinventer sa fonction comme étant celle du «premier serviteur dia peuple», pour reprendre la formulation de Préderic IL Ce quiet crucial, est que personne ne se contente d'étre servi, tout le monde sert: lee gens ordinaies servent Etat ou le peuple, Etat u-méme set le peuple Cette logique est portée & son apogée avec le stalinisme on toute kg Population sert le travailleurs ordinaires doivent sarifier leur bien-ttre Ala communauté; quant aux chef, ilstravallent nuit et jour au serice 4u peuple (méme si leur «vérité» ext I, le signifiant-maltre). Linstonce auil sagt de servis le peuple, nla pas existence substantille positive Cestle nom du Moloch abyssal au service duquel se trouve tout indvids existant, Le prix de ce paradoxe est naturellement une cascade de para, dboxes auto-reférentiels: le peuple comme ensemble d'individus se sort lui-méme comme peuple tands que ls chefs incarnent directement leur intérét universel comme peuple, et I serait rafalchissant de trouver dee indus pet dope cndement pst dum afemant implement: «Je suis celui que vous servez!» sans aliéner cette position demaltre dans lesvoir des chefs series eT te Pes 2. {Le cas dela Chine est exemplare de cette impasse démocratique, Devant explosion du capitalisme en Chine aujourehui, les analysts sinterro- sent Souent sur le momento surviendra la democrat, et advan oltique «naturel» du capitalisme. Une analyse attentive permet toute, foisde disper rapidement et apoit, ns PSOE Au lieu de percevoir ce qui se passe dans la Chine contemporaine comme une distosion orientalodespotique du capitalisme, il faut plutot ¥ voir une répéttion du développement du captalisme en Europe meme. ‘Audébut des temps modernes la plupart des Etats européens étaient loin 88 bEMOGRATIE, DANS QUEL éTar? dPéire démocratiques-—et sil étaient (comme par exemple les Pays-Bas), était seulement pour Pélit libérale, pas pour le travailleurs. Les con tions du capitalisme ont été créées et entretenties par une brutalité dicta- toriale trés proche de ce qui se passe aujourd’hui en Chine, Etat égalisant les expropriations violentes des gens ordinaires, les prolétarisant et les assujettissant a leur nouveau réle par la discipline. Loin de constituer la ‘conséquence «naturelle» des relations capitalistes, tous les traits aujourd'hui identfiés a la démocratie libérale et & la libercé (syndicats, ‘ote universel, enseignement public et gratuit, liberté de la presse, etc.) font été conquis gre a long et dur combat des basses classes au xix" sitle Rappelons-nous la liste des revendications qui conclut le Manifeste du Parti communiste: excepté Vabolition de la propriété privée des moyens de production, elles sont aujourd'hui largement reconnues dans les ‘démocraties «bourgeoises, Cest le résultat des luttes populaires. ‘Rappelons encore ce fait largement ignoré: quarante ans apres 'asas- sinat de Martin Luther King, l'égalité entre Blancs et Noirs est célébrée comme partie intégrante du réve américain, une évidence éthico-poli- tique. Qui se souvient que dans les années 1920 et 1930, les communistes Giaient la seule force politique & proner une complete égalité entre les races? Ceux qui arguent d'un lien naturel entre capitalisme et démo- cratietrichent de la méme maniére que ’Pglise catholique, lorsqu’elle se présente comme le soutien «naturel» de la démocratie et des droits humains contre la menace du totalitarisme, en oubliant qu'elle n'a fini par accepter la démocratie qu’ la fin du xix sitele, les dents serrées, Comme une concession faite aux temps nouveaux, tout en manifestant ‘lairement sa préférence pour la monarchie. L'Eglise catholique, rempart ides libertés et de la dignité humaine? Faisons une simple expérience mentale, Jusqu’au début des années 1960, lEglise a maintenu le trste- ‘ment célebre Index, l liste des ceuvres dont la lecture demeuraitinterdite aux catholiques (comprendre: es catholiques ordinaires). 1! suffit 'ima- giner & quoi ressemblerat Phistoire artistique et intellectuelle de Europe ‘moderne si ’on en retirat toutes les ceuvres qui, 2 un moment ou a un autre, ont figuré a cet Index. Que seraitl'Europe moderne sans Descartes, Spinoza, Leibniz, Hume, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, Kafka, Sartre, pour ne rien dire de la grande majorité des classiques de la littérature ‘moderne? Ge qu’on observe dans la Chine daujourd’hui n'a donc rien d’exo- tique, mais ne fait que répéter notre propre passé oublié. Que penser de ces critiques occidentaux libéraux qui se laissent aller 8 songer & quel point le développement de la Chine aurait é€ accéléré, associé la démocratie politique? Ilya deux ou trois ans, dans un entretien télévisé, DB LA DEMOCRATIE A LA VIOLENCE DIVINE 89 Ralph Dahrendorf* expliquait le développement de la méfiance a'égard dela démocratie en disant qu’aprés tout changement révolutionnaire, la voie de la prospérité nouvelle passe par une «vallée de larmes». Apres Veffondrement du socialisme, par exemple il était impossible de passer sans transition la société d’abondance qui résulte d'une économie de marché réussi. I fallat d'abord traverser des premitres étapes nécessai- rement douloureuses impliquant le renoncement a la sécurité et au bien-