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Reportage chez le géant de l'acier Arcelor, au sein d'un monde où le

bleu de travail a disparu tout comme le mot ouvrier.


Ouvriers déboulonnéspar Sonya FAURE: lundi 29 mai 2006

Le jeune contre-maître mesure 1,55 m. Il sourit patiemment quand son aîné


s'agite en le montrant d'un revers de main : «Vous parlez d'un moustique ! Au
paradis des fondeurs, ils vont lui dire : "Mais t'es qui toi ?" On n'aurait jamais vu
un fondeur comme ça avant : c'est bien la preuve que le monde ouvrier a
changé.» Charles Vincent est un ancien. «Sourd», apporte-t-il comme une
preuve. Il est entré dans les hauts fourneaux de Dunkerque à 15 ans. Arcelor
s'appelait alors Usinor. Charles Vincent a aujourd'hui 56 ans. Quand il parle des
collègues qui bouchent et débouchent les hauts fourneaux de 30 mètres de haut
ou surveillent la coulée de la fonte, il hésite à parler d'ouvriers. Plus les mêmes
rapports de subordination : «Les jeunes n'accepteraient pas qu'on leur donne des
ordres. Maintenant, il n'y a plus de chefs, il y a des managers.» Plus la même
dureté : «Avant, si le gars n'était pas brûlé, c'était pas un vrai fondeur. Quand j'ai
commencé, on ne se voyait pas à 10 mètres à cause de la poussière. Je n'ai
aucune nostalgie de ce temps-là. Même moi, je mets des bouchons d'oreille
maintenant.»
Dans la salle de contrôle du haut fourneau 4, deux techniciens en blouse claire
fixent des écrans. «Il y a vingt ans, c'est le type qui réglait les débits de vent et
gérait l'enfournement des matières. Aujourd'hui, tout est automatique, c'est une
histoire de surveillance, d'affinement des réglages», explique Jean-Claude,
derrière son pupitre informatique. «On est passé d'un métier de manutention à
un métier de clavier», résume Patrick Genu, chef du service développement des
ressources humaines d'Arcelor. Sur les écrans qui retransmettent les images des
planchers de coulée, où se déverse la fonte sortie du haut fourneau, on distingue
pourtant quelques ouvriers en tenue métallisée.
«Faire rêver». C'est une rengaine de la France qui «se désindustrialise» : il n'y a
plus d'ouvriers. «Et c'est faux, rétorque Naïri Nahapétian, auteure de l'Usine à 20
ans (1). Les ouvriers sont encore 6 millions en France, même si ceux de
l'industrie, qui portaient la lutte ouvrière pendant les Trente Glorieuses, sont de
moins en moins nombreux. En fait, c'est l'identité de classe qui se délite. La
classe ouvrière doute d'elle-même.» Chez Arcelor, on ne parle plus d'ouvrier. Le
mot serait vieillot, presque insultant. Le directeur de la communication de
Dunkerque ouvre des yeux horrifiés en entendant le thème du reportage : «Mais
il n'est pas question d'identité ouvrière chez nous ! Il est question d'un site où
nous sommes passés d'une industrie de main-d'oeuvre à une industrie de
process !»
Le PDG d'Arcelor, Guy Dollé, parle, lui, de «nouveaux talents» : «On n'a presque
plus d'ouvriers dans nos usines.» A Dunkerque, les chiffres du fichier du
personnel confirment : 3 960 salariés inscrits, 230 à la case «ouvriers». Et 2 700
agents de maîtrise, techniciens ou agents d'exploitation, la nouvelle terminologie
pour les anciens fondeurs et surveillants des hauts fourneaux, qui travaillent en
3/8. En mal de recrutement, Arcelor a organisé au début du mois le forum
Planète acier, à Reims. Un grand salon de l'emploi pour redorer les métiers du
secteur. «Il faut faire rêver, justifie Jacques Dham, président d'Arcelor
Distribution. Nos métiers s'appellent encore chaudronniers, alors qu'on ne
fabrique plus de chaudron. Plombiers, alors qu'on n'a plus les mains dans le
plomb. On n'a même pas été capable de leur inventer de nouveaux noms.» Faute
d'apprentis, des centres de formation ferment : «On valorise beaucoup les
métiers du tertiaire, regrette Gérard Fabiani, secrétaire général du Syndicat de la
chaudronnerie, tuyauterie et maintenance industrielle. Nos conditions d'emploi
ne sont pourtant pas pires que celles de l'hôtellerie ou de la restauration...» Ce
qui ne porte pas la barre très haut.
«Parler de techniciens, ça fait bien, c'est la sidérurgie de demain. L'ouvrier a
peut-être disparu du jargon d'Arcelor, mais pas chez nos sous-traitants, contredit
Philippe Collet, militant CGT. On compte en permanence 2 000 salariés en sous-
traitance : les métiers plus pénibles, ceux qui réclament de la force physique.»
D'un côté «l'élite des techniciens», de l'autre côté les précaires et sous-traitants.
«J'ai fait des stages hydraulique, des stages pneumatique... Mais je n'ai récolté
que des promesses d'embauche, témoigne Michel (2), intérimaire pour Arcelor
depuis quinze ans. Travailler pour Arcelor Dunkerque, ça serait un honneur : je
pourrais monter, évoluer et toucher les primes. Je n'ai pas du tout le même
salaire que les gars en interne.»
En interne, «tous les opérateurs ont leur boîte mail», explique la direction des
ressources humaines. Sur le site de Fos, ils ont même reçu des cours d'économie
«pour mieux comprendre la stratégie et l'environnement économique du
groupe». Dans les ateliers, la figure du contremaître patibulaire a disparu. Depuis
une quinzaine d'années, les ouvriers ont été formés, «responsabilisés». «Jusqu'à
la fin des années 80, ils étaient majoritairement non qualifiés, parfois
analphabètes. Condamnés à faire le même boulot jusqu'à la retraite», explique
Patrick Genu, des ressources humaines.
Polyvalence. Sur les planchers de coulée, le premier fondeur assurait les taches
les plus nobles, le troisième exécutait les corvées. Et, pour monter en grade, pas
d'autre moyen que d'attendre la retraite du supérieur pour prendre sa place.
Aujourd'hui, plus de premier fondeur, mais des salariés polyvalents, qui
décrochent alors souvent le fameux statut de technicien. «On a organisé des
groupes de travail, demandé aux gens de réfléchir à leur propre poste», poursuit
Patrick Genu. L'ouvrier est désormais comptable de l'entretien de sa machine. On
lui demandait de tenir des objectifs de production et des cadences, il doit
maintenant considérer l'atelier qui suit le sien comme un «client» et répondre à
ses demandes, en fonction des variations de production. «On leur demandait de
faire du tonnage, et soudain, on leur a réclamé une valeur ajoutée. Ça leur a
ouvert des perspectives de carrières», rapporte Anne-Marie Baudoin, de la CFDT.
Une évolution typique de l'industrie, qui a effrité l'idée d'appartenance au monde
ouvrier. «Les nouvelles formes de management ont substitué le contrôle de la
collectivité à la tyrannie du chef, explique Naïri Nahapétian. Ce qui ne veut pas
dire que le travail n'est plus parcellisé ni répétitif.»
Ni l'évolution des métiers, ni les efforts pour changer le vocabulaire ne
parviennent à séduire les jeunes. A Dunkerque, la moyenne d'âge des salariés
est de 52 ans. Une génération manque : «Celle des 38-48 ans, rapporte Philippe
Collet. Du coup, la transmission ne s'est pas faite.» Arcelor s'est engagé à
embaucher 500 personnes en France. 120 cadres mais essentiellement des
«techniciens» et du «personnel d'exécution». Bac pro minimum. «On a beau leur
dire que, pour des postes de pontonniers (qui conduisent les ponts, ndlr) un CAP
suffit, la direction refuse», regrette la CGT. «Le bac professionnel est le diplôme
archétypique du nouveau monde des techniciens et ouvriers, explique Henri
Eckert, chercheur au Centre d'études et de recherches sur les qualifications
(Cereq) (3). Ce diplôme donne à beaucoup de jeunes l'illusion qu'ils vont
s'éloigner de la tâche, de la pénibilité. Or, arrivés dans le monde du travail, ils se
retrouvent souvent plongés dans la production pure et dure. Et deviennent de
"simples ouvriers", comme ils le disent souvent.»
«Usés». Les jeunes ne portent plus la fierté ouvrière. «Les plus de 55 ans
pensent à leur retraite, ils sont usés, souvent malades de l'amiante. Et ils voient
arriver des jeunes qui ne veulent plus appuyer sur un bouton, mais se former,
progresser. Ça a souvent cassé les solidarités», rapporte Philippe Collet, de la
CGT Arcelor. Dans l'industrie, ce sont souvent les anciens qui conseillent aux
jeunes de fuir.

Nicolas Hatzfeld, historien, analyse les changements survenus en trente


ans :
«Ouvrier, un mot répulsif pour les jeunes»

Nicolas Hatzfeld, historien, enseigne à l'université d'Evry (Essonne). Il est


l'auteur de l'ouvrage les Gens d'usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d'histoire (1).

Etre ouvrier aujourd'hui, cela signifie-t-il quelque chose ?

Sans doute, mais la signification est différente selon les générations. Les
quinquagénaires, ça leur colle à la peau. Ouvrier, ça évoque le rapport à la
matière et à la machine. Mais ça éveille aussi un sentiment de perte, une
dévalorisation. Jusque dans les années 60, la classe ouvrière, on aimait ou pas,
mais on avait intérêt à la respecter. Elle existait dans les discours, et pas
seulement ceux du Parti communiste. L'ouvrier faisait partie de l'avenir.
Aujourd'hui, le message qu'on leur fait passer, c'est : «L'avenir peut se faire
sans vous.» Il y avait les «professionnels», ceux qui avaient le «métier», et
ceux qui étaient «au statut» : les gaziers, les cheminots... Ceux-là ont fait le
mythe de l'ouvrier. Mais grâce à la croissance économique, même les non-
qualifiés pouvaient progresser. Il fallait être un peu manchot, syndicaliste,
femme ou immigré pour rester à sa place tout au long de sa carrière...

Et pour les jeunes ?

A l'usine, on est jeune de plus en plus tard. Qu'on ait 30 ou 35 ans, qu'on soit
père de famille, on vous appelle le «gosse». Généralement, vous êtes
intérimaire. Les jeunes ont une répulsion pour le mot ouvrier. J'ai rencontré de
récents embauchés chez Peugeot. Ils étaient contents de l'emploi à PSA des
salaires plus élevés, un emploi relativement protégé , mais le travail les
ennuyait. La répulsion peut être plus violente : quand ils regardent les anciens,
les jeunes voient des hommes abîmés. Ils voient la résignation. Leur répulsion
est aussi une forme d'espoir : «Je ne veux pas être comme ça.» La société
dans son ensemble construit cette répulsion. Le PDG dit : «Je n'ai plus
d'ouvriers, je n'ai que des techniciens.» Le qualifié se considère lui-même sans
état d'âme comme technicien, ce qui coupe la tête noble des ouvriers. Les
pères disent à leurs fils : «Si tu ne vas pas à l'école, tu tomberas ouvrier.»

Qu'est-ce qui a changé ?

Tout se grippe dans les années 70 et 80. Avec la crise industrielle, on réduit les
effectifs, on s'attaque aux garanties et aux statuts : les grosses entreprises
fragmentent leur personnel avec l'intérim et la sous-traitance, parfois même
au coeur noble des métiers, là où le syndicalisme était le plus fort. Avec le
nouveau management des années 80, on raisonne en «points» ou en
«compétences». Mais les ouvriers ne sont pas dupes : les mots ont changé, les
étapes restent les mêmes. Idem pour le mythe de la polyvalence, qui serait
apparue dans les années 80. Dans les faits, la fabrication était tellement
désorganisée qu'on demandait déjà souvent à l'ouvrier de changer de poste ou
de remplacer un collègue... Ces dernières années, on a aussi embauché des
jeunes femmes, souvent maghrébines, dans les secteurs traditionnellement
masculins. Manière de fragmenter le collectif.

L'identité ouvrière a-t-elle donc disparu ?

Non, elle se déplace. Sur les postes du tertiaire où le travail est répétitif les
filles de salle dans la santé, les caissières, les magasiniers, etc. , on entend
souvent : «On est comme des ouvriers. C'est la chaîne.» L'identité ouvrière
s'ouvre par le bas vers le tertiaire. Autour du travail «nul», pénible, contraint.

(1) Editions de l'Atelier, 2002.

Chauffagiste, chaudronnier ou monteur témoignent :


«On est des pions» par Sonya FAURE QUOTIDIEN : lundi 29 mai 2006

Charles Vincent, 56 ans, quarante ans de maison chez Arcelor :

«Quand j'ai démarré, je portais la caisse à outils et je n'avais rien à


dire. Maintenant, aux gars, on leur demande poliment : "Tu peux faire
ça, s'il te plaît ?" Et encore, ils vous répondent : "Pourquoi ?"»

Julien, 19 ans, chaudronnier :

«A 30 ans, comment je me vois ? Patron, j'aimerais bien.»

Ahmed, 32 ans, salarié chez PSA et syndiqué à la CGT :

«Un ouvrier, c'est un travailleur qui fait des richesses pour les
patrons. Et un peu pour subvenir à ses besoins. J'ai fait six ans de
travail à la chaîne. Ils appellent ça opérateur.»

Marc, 27 ans, apprenti chaudronnier :

«J'ai vu un documentaire à la télé : des hommes avec le poing levé et le béret.


C'est plus du tout ça. Il n'y a plus de solidarité. Moi, je ne suis pas syndiqué, je
trouve que c'est utopique. En revanche, j'ai bien aimé la grève de la faim du
député (Lassalle, ndlr) contre la délocalisation d'une usine. Au moins il le fait
par la non-violence. Il y en a encore qui se battent pour des gens comme
nous.»

Nicole, 50 ans, ouvrière chez Lu :

«J'emballe les biscuits. J'ai pas été beaucoup à l'école, alors, voilà : c'est la
première entreprise qui a voulu de moi. Maintenant, je fais partie des murs ! Je
suis ouvrière, et contente de l'être. C'est quand même mon entreprise qui me
fait vivre depuis trente-cinq ans ! Il y a un côté familial. Faut dire qu'on n'est
plus très nombreux. Pendant les pauses, on mange, on parle des petits-
enfants. Ou des sorties qu'on a faites avec l'entreprise : la dernière fois, c'était
la comédie musicale le Roi Soleil.

Foued, 24 ans, dans l'automobile. Syndiqué à la CGT :

«Au début, c'était pour quelques mois. J'ai monté les moteurs, les joints de
coffre... En six ans, j'ai dû faire la moitié de la voiture. Chaque jour, j'en vois
passer 320 : 320 fois les mêmes gestes. Ouvrier, ouvrier... Ouais, je suis
salarié, quoi. De toute façon, je n'ai pas de métier. Ce que je fais, n'importe qui
peut le faire. Même vous, vous pouvez le faire.»

Stéphane Deliege, formateur de bac pro et de BTS productique :

«Ouvrier, c'est un terme que j'essaie d'éviter avec mes apprentis. Ça a une
connotation négative. Je dis plutôt opérateur, régleur... Ouvriers, c'est les
vieux de la vieille, nos parents, quoi. D'ailleurs aujourd'hui, on dit "technicien
d'usinage". L'Education nationale sait choisir ses termes.»

Jean-Luc Houssin, 44 ans, messager de nuit. Militant CFDT :

«Au temps de mes parents, le travail, c'était une identité. Aujourd'hui, les gens
préfèrent se définir par leurs loisirs... Les chauffeurs de train, les conducteurs
de camion, ça faisait rêver les petits garçons. Maintenant vous dites que vous
êtes conducteur routier, c'est assimilé à manoeuvre.»

Fabien, 33 ans, chauffagiste :

«Quand on m'envoie dépanner une chaudière, on dit au client : "On vous


envoie un technicien." Mais sur la fiche de paie, il y a marqué : "Statut :
ouvrier." Bref, on ne sait pas trop ce qu'on est. A part des pions.»

Christiane Le Gouesbe, 52 ans, groupe Doux. Elue CFDT :

«Je désosse des volailles depuis trente-quatre ans. Je commence à avoir des
douleurs aux épaules. Quand une chaîne tourne à 2 000 pintades à l'heure, il
n'y a pas droit à l'erreur. "Ouvrière d'usine", c'est devenu dévalorisant. Ça
veut dire qu'on n'est pas capable de faire autre chose. Nous, aujourd'hui, on
est qualifiées d'"agents de fabrication". Ça n'évoque rien et le travail, c'est le
même. Mais c'est plus joli et, dans une assemblée, les gens vous montrent un
peu plus d'intérêt.»