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Jacques Bidet - Commentaire du Capital

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[COPYRIGHT, JACQUES BIDET]

Jacques Bidet COMMENTAIRE DU CAPITAL
Livre I, Sections I et II

Analyse alinéa par alinéa
en complément du livre

Explication et reconstruction du Capital PUF, septembre 2004

Ce commentaire constitue la troisième partie de l’ouvrage. Il est ici donné inachevé, dans sa version de septembre 2004. Il est susceptible de développements ultérieurs et de modifications

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Introduction
I. Brève introduction à Explication et reconstruction du Capital Cet ouvrage serait difficile à résumer en quelques pages. Je rappellerai seulement, en vue de rendre intelligible le Commentaire, quelques points qui concernent le commencement du Capital. L'EXPLICATION que je propose s'oppose à trois interprétations traditionnelles de la Section I, que l'on trouvera toujours à l'arrière-plan de mon commentaire. Celui-ci en effet s'efforce de tenir compte de l'influence qu'elles se sont acquises à travers les nombreux ouvrages d'introduction auxquels elles ont donné lieu. . (1) L'interprétation historique suppose que Marx analyserait ici la production marchande simple, pré-capitaliste. Je tiens au contraire, avec la plupart des interprètes contemporains, il s'agit ici de l'analyse du capitalisme, et non de sociétés antérieures, mais considéré au simple niveau de sa logique marchande, soit à son niveau le plus général, le plus « abstrait », comme dit Marx. (2) Mais ce niveau le plus abstrait n'est pas à comprendre comme le plus simple, comme un « modèle » élémentaire à partir duquel on construirait, par complexifications successives, le modèle complet, selon une démarche courante chez les économistes, et dont le marxisme analytique anglo-saxon a proposé une formulation particulièrement frappante. La méthode de Marx, même si elle comporte de telles adjonctions de déterminations, n’est pas réductible à un procédure conduisant du simple au complexe. (3) Je propose une interprétation dialectique, mais en opposition à une autre, que je qualifie de « dialecticienne », et qui est aujourd'hui le plus courante chez les philosophes, et à laquelle se réfèrent aussi certains économistes. Selon cette troisième interprétation, le moment « abstrait » de l’exposé du mode de production capitaliste, qui correspond au commencement du Capital, serait celui de l'échange, c'est-à-dire des rapports économiques tels qu'ils apparaissent « à la surface ». Marx partirait donc des rapports d'échange, qui sont aussi des rapports d'argent, sans être encore des rapports de capital. Cette interprétation n'est pas fausse. Mais elle est, si j'ose dire, extrêmement superficielle. Ce dont traite en réalité Marx (dans les termes de l'analyse de la « marchandise »), c’est de la logique de la production marchande comme telle, prise dans ses catégories constitutives : la propriété privée, l'échange, la dépense de force de travail, le travail concret, le travail abstrait, le temps de travail socialement nécessaire, la productivité,, la concurrence dans la branche et entre branches, la valeur, le prix de marché, la monnaie comme marchandise et comme signe, l’instance étatique impliquée dans la production marchande, etc. Dans ce contexte, l’analyse de l'échange est rattachée à celle de production marchande, type de « division du travail » dont elle est un élément. Dire que Marx vise ici la production marchande, mais non la production capitaliste, signifie qu’il vise l'ordre capitaliste, mais pris à son niveau le plus général, dans lequel, comme il le souligne expressément, le travail n'est pas encore pris comme travail salarié, ni la production comme production pour le profit.

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Toute la difficulté, dès lors, est de se situer au niveau d'abstraction qui est celui de Marx dans cette première section, c'est-à-dire à ce moment théorique de son exposé qui n'est pas encore spécifiquement celui du capitalisme, de la structure de classe, mais un moment plus abstrait, que je désigne, pour cette raison, comme celui de la métastructure, où « méta » signifie plus abstrait (ou général) au sens de Marx. C'est là qu’échoue, selon moi, cette tradition d'analyse, que je désigne comme « francfortoise », qui vient principalement de l'exégèse allemande des années soixante, mais domine également aujourd'hui non seulement en France, mais aussi en Allemagne et, sous des formes diverses, dans les autres aires où s’est développé le travail d’interprétation (Italie, Japon, mondes anglo-américain et sud-américain). Le double mérite de cette lecture, à cet égard analogue à l'approche proposée par Althusser à la même époque, est d’une part de dépasser les utilisations purement économistes de la théorie de Marx et d’autre part d'écarter son usage rhétorique et politique dans le sens de l'illustration d'une certaine philosophie de l'histoire. Ces deux approches, la francfortoise et l’althussérienne, orientent l'attention vers la « forme sociale ». Et tel sera aussi, pour l’essentiel, l’objet de mon analyse. La faiblesse de l'approche francfortoise tient à son rapport, scolastique à mes yeux, à la dialectique à l’œuvre dans Le Capital. C’est pourquoi je la désigne comme « dialecticienne » plutôt que comme dialectique (je devrai, évidemment, m’expliquer très précisément sur ces termes). Cette démarche conduit à conforter un certain fondamentalisme, traditionnel dans le marxisme, notamment du fait de la confusion entre ce qui revient aux catégories du marché et à celles du capital. À partir de là, elle ne me semble pas en mesure de produire des concepts adéquats de classe, de lutte de classe, d’alliance de classe, d’Etat, et de système capitaliste du monde. Le point commun à ces lectures « francfortoises » est de prendre appui (contre la version ultime du Capital, celle de la seconde édition, ou de sa version française) sur la première édition, de 1867, et plus encore sur les textes préparatoires, notamment les Grundrisse (de 1857-1858). Parce que ces textes ont une teneur plus explicitement philosophique, ils sont tenus comme philosophiquement et donc aussi scientifiquement supérieurs. Marx, en réalité, me semble-t-il, dans cette phase de la recherche, et pour le développement de son investigation – pour l’analyse des formes sociales qu’il met progressivement au jour, et pour la construction d’une théorie qui en rende compte – puise systématiquement dans sa culture philosophique, cherchant à tâtons tout ce qu’il peut tirer de l’usage des figures dialectiques à sa disposition. Cette façon de procéder est commune à tous les chercheurs, grands ou petits. Tel est en effet le processus habituel de la recherche en sciences sociales. S’il en vient finalement, dans sa dernière version, à écarter tel ou tel concept, ce n’est nullement par souci de « popularisation », comme l’avance parfois l’interprétation « francfortoise ». C’est en général, selon moi, pour de fortes raisons théoriques : c’est parce que ce concept ne répond pas aux réquisits de la théorie, lesquels, comme il est naturel, n’apparaissent à son auteur qu’à mesure que celle-ci se formule de façon plus claire et plus adéquate. L’interprétation dominante, en passe de devenir une nouvelle orthodoxie, prend certes en compte le fait que la théorie de Marx se construit dans le temps. Et elle a fourni de belles études, irremplaçables, sur cette genèse. Mais il ne me semble pas qu’elle soit parfaitement sortie d’une attitude de dévotion, qui l’empêche de comprendre que la recherche de Marx, comme celle de toute autre chercheur, procède par essais et erreurs, les « essais », et donc aussi les possibles erreurs, dans une construction de type d’objet théorique, concernant notamment les concepts utilisables pour capturer

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théorique l’objet réel, en l’occurrence la société capitaliste. Althusser a donné une puissante incitation à s’intéresser aux « coupures » (épistémologiques) qui rendent possible la progression de la recherche. Je me propose de poursuivre dans cette voie. Mais en manifestant non plus les écarts par rapport au Jeune Marx, mais les ruptures décisives qui marquent la phase de production du Capital à partir des manuscrits ou brouillons qui le préparent. Il faut pour cela bien sûr admettre que Marx puisse avoir écrit des « brouillons »… Ce qui est contraire à l’esprit commun de l’exégèse. C’est aussi pourquoi mon commentaire n’est pas à prendre comme une exégèse. Il vise en effet à rendre possible une autre prise de distance, celle de la « reconstruction ». J'en viens donc maintenant à la RECONSTRUCTION. (1) La thèse de deux pôles Marx pense pouvoir commencer la théorie du capitalisme par la seule analyse du marché, comme si les rapports marchands en étaient les seuls structurants primaires. À cela j'oppose la thèse selon laquelle il existe, manifeste dans le capitalisme, une autre forme de coordination rationnelle à l'échelle sociale : « l'organisation ». Celle-ci, à la différence du marché, n'est pas fondée sur la division atomistique de la propriété et sur l'équilibre a posteriori de l'ensemble des productions par la concurrence, mais, comme on le voit par exemple au sein d'une entreprise, sur l'unité de la propriété, au sein de laquelle la cohérence est recherchée a priori par l'adéquation optimale de moyens à des fins prédéfinies. Marx a le premier, dans son chapitre sur la manufacture, clairement identifié ces deux modes de coordination rationnelles de la coordination de la production à l’échelle sociale. Il s’agit là de deux figures, le marché et l'organisation, qui sont à prendre dans leur complexe co-imbrication. Une telle approche de la société capitaliste se retrouve aujourd'hui chez nombre d'économistes hétérodoxes (qui refusent de considérer le marché comme le paradigme fondateur), notamment marxistes. Encore faut-il mettre en œuvre cette considération au niveau d'analyse qui est celui de Marx, c'est-à-dire à partir du commencement de l'exposé, et redéployer, à partir de là, l’analyse des classes, de l’exploitation, de l’Etat, etc. Et c'est cela d'abord qui motive la reconstruction ici proposée, à partir de ce que l'on désignera ici comme les deux pôles de la métastructure : le marché et organisation. Dans ces conditions se dégage aussi dans toute son ampleur l’autre dimension de la théorie initiée par Marx, sa signification socio-politique. D’où la seconde thèse fondamentale de la reconstruction : (2) La thèse de deux faces Marx, en effet, met ici en œuvre un concept nouveau d’ « économie », que dénote le sous-titre de l'ouvrage, Critique de l'économie politique. Marx ne propose pas une économie pure, abstraite, intemporelle. Il enchâsse son économie dans les formes particulières de société, ici dans celle qu'il appelle moderne ou capitaliste. Le commencement de l'ouvrage déploie donc un cadre théorique selon lequel l'économie s'inscrit dans le contexte social, juridico-politique, de cette forme de société, caractérisée par la propriété privée, la liberté-égalité marchande, le contrat social supposé et une instance étatique qui ne connaît pas encore les classes. Marx y insiste : ici le travail n'est pas encore comprendre comme travail salarié. À cet égard, la thèse de la reconstruction est la suivante : en ce commencement théorique, on doit considérer non seulement deux pôles (marché et organisation), mais aussi deux faces : celle de

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l'entendement rationnel, objet spécifique de l'analyse économique, et celle de l'exigence raisonnable, qui relève de la philosophie politique. En effet, dans le monde moderne, le marché et organisation sont supposés être des formes dans lesquelles se donnent la liberté et l'égalité, en même temps que la rationalité productive. Et cette (simple) supposition, déclaration ou prétention est un caractère distinctif de cette forme de société, décisif dans la dynamique de son développement historique. La suite du Capital, la Section III, montrera qu'en réalité la société capitaliste n’est pas telle qu’elle est « supposée » être, et que ces deux médiations, le marché et organisation (et il faut élever le second terme ou même statut épistémologique primaire que le premier) constituent ce qu'il faut identifier comme les « facteurs de classe » propres à la forme moderne de société, constitutifs de la forme moderne de classe. L'un des problèmes fondamentaux de la théorie de Marx est de savoir comment comprendre le passage de la Section I à la Section III, passage qui fait l’objet de la Section II, Transformation de l'argent au capital : le passage (théorique, non historique) du marché au capital. Plus précisément, comme je le montre dans mon livre, il s’agit de la relation entre la métastructure (marché/organisation) et la structure de classe. Il est clair que le présent commentaire, qui s'arrête, pour l'essentiel, à la fin de la Section I, en reste aux « commencements ». Encore faut-il savoir ce qu’on l’on entend sous ce terme. La question du commencement Le commencement de l'exposé du mode de production capitaliste n'est pas, à l'instar de celui de la Logique de Hegel, à prendre comme un commencement absolu, mais comporte des présupposés conceptuels généraux : les concepts anthropologiques du travail et de la production en général, les concepts historiques concernant des formes sociales du travail propres à chaque époque, tels que la « division du travail » ou le « mode de production ». L'une des tâches de l'analyse sera donc de débrouiller, dans le commencement de l’exposition de Marx, les termes qui, présentant ce caractère anthropologique ou sociologique plus général, interviennent ici en préalable, et ceux qui appartiennent en propre à une théorie du capitalisme, formant son commencement. Il s'agit de savoir à cet égard ce qu'il en est des catégories telles que celles de travail abstrait, travail concret, force de travail, échange, valeur, prix, etc. Le commencement de l’exposé consiste à formuler le système des concepts premiers de la théorie de cette forme particulière de société. C'est à partir de là qu'il convient, à mon sens, de reprendre un ensemble de questions générales, et décisives, que pose Le Capital de Marx : théorie de la valeur, fétichisme, exploitation, classes sociales, reproduction, Etat, lutte de classe, alternative. C'est à partir de là aussi que l'on peut envisager des questions théoriquement ultérieures, qui dominent aujourd’hui notre actualité : celle du système du monde, impérialisme et empire, et celle d'une altermondialisation. II. Présentation du Commentaire Le présent commentaire philologique et théorique vient compléter cet ouvrage, dont il constitue en quelque sorte une troisième partie. Il ne livre tout son sens qu’à la lumière de ce livre. Il peut cependant être lu ou consulté pour lui-même. Il s'agit d’une

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analyse ligne à ligne des Sections I et II du Livre I du Capital, soit de la partie la plus discutée de cette œuvre, et qui en commande effectivement toute l’interprétation. Il n’est pas à prendre pour une initiation à la lecture du Capital. On trouvera par contre dans les premiers chapitres de Explication et reconstruction du Capital, un exposé introductif synthétique. Je renverrai régulièrement à cet ouvrage, dont on trouvera, à la fin du présent « Commentaire », un plan détaillé. Je m’appuierai fréquemment aussi sur les analyses présentées dans deux livres précédents, Théorie générale, PUF, 1999, et Que faire du Capital ?, PUF, 2000, qui forment avec lui une trilogie consacrée pour une large part à l'analyse et à la critique de l'œuvre maîtresse de Marx. Mes remarques sur le texte ont ici pour objet, selon le cas, d’illustrer l'explication proposée, d’attirer l’attention sur des points décisifs mais méconnus ou refoulés, et, plus généralement, de manifester le bien-fondé de la reconstruction que je propose. Le commentaire ne reprend pas les analyses présentées dans Explication et reconstruction du Capital. Il n'en fournit pas de résumé. Bref, il ne vise pas non plus à dispenser de la lecture du Capital. Mais au contraire à l'encourager. Le lecteur est supposé avoir sous les yeux le texte de Marx et le lire en même que le commentaire. Mes remarques suivent en effet le texte alinéa par alinéa. Les lecteurs du Capital étant souvent gênés par le fait qu’il existe diverses éditions de ce texte, j’ai proposé un tableau de correspondance entre elles. Le numérotage des alinéas, à partir de la version Roy, des deux premières Sections du Livre I permettra au lecteur de retrouver les références quelle que soit l’édition à sa disposition. La première indication, du type « Alinéa 1/51 », fournit le numéro de l’alinéa, 1, et la page, 51, du tome 1 des Editions Sociales, en huit volumes. La seconde indication, en allemand, renvoie au paragraphe correspondant de l’édition allemande courante (MEW). La troisième à la traduction de celle-ci dans la traduction de Jean-Pierre Lefebvre aux PUF. Les deux autres aux éditions de poche parues aux Editions Sociales, ES, et chez Garnier-Flammarion, GF. Tous les alinéas ne sont pas commentés. Les remarques portent sur la partie citée du texte. Parfois je fais simplement ressortir, sans plus, les propositions principales, ou je les résume, en vue de faciliter une lecture suivie de mon commentaire. Sauf indication contraire, les mots soulignés le sont par moi. On sait que la version française, dite traduction de Joseph Roy, a été, comme le souligne Marx dans son Avis au lecteur, « entièrement révisée par l’auteur », qui apporte de nombreuses modifications et divers ajouts. Elle comporte assurément quelques faiblesses. Les commentateurs philosophes ont cependant souvent tendance à considérer comme la marque d’un déficit, ou d’un effort de popularisation, toutes les éliminations de termes philosophiques, alors même que Marx a cru pouvoir s’exprimer dans un autre registre, dont il reste chaque fois à montrer qu’il est moins pertinent. J’ai donc suivi la consigne de Marx, selon laquelle cette édition française « possède une valeur scientifique indépendante et doit être consultée même par les lecteurs familiers avec la langue allemande ». Le renvoi au texte allemand est cependant constant. On notera, par rapport à celui-ci, quelques décalages dus aux modifications apportées par Marx à la version française.

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Section I. La marchandise et la monnaie

Chapitre 1. La marchandise

§ I. Les deux facteurs de la marchandise : valeur d’usage et valeur d’échange Le commentaire s’appuie ici sur les chapitres II et III de Que faire du Capital ?, et sur les pages 51 à 62 de Explication et reconstruction du Capital. Dans ces ouvrages, je propose notamment les principes de lectures suivants : « Le commencement de l’exposé de la théorie du mode de production capitaliste consiste ainsi en ce qu’un ensemble préalable de concepts anthropologiques généraux (valeur d’usage / dépense de force de travail, travail concret / travail abstrait) se trouve spécifié par son inscription dans la forme marchande de production. Le marché s’indique ici dans l’idée que le temps de travail socialement nécessaire (avec ses caractéristiques marchandes de « moyenne ») détermine une valeur « d’échange ». Il apparaît ainsi comme l’une des formes historiques – celle de la production dans le cadre de la propriété privée – dans lesquelles sont socialement produites des valeurs d’usage. Soit : comme une forme particulière de cette matrice générique de la rationalité productive. [Je souligne, un peu plus loin, que cette théorie de la marchandise est bien une théorie de la production marchande en général.] (…) Car, tout en parlant de la marchandise (et du travail qu’elle implique), il traite en réalité du marché, qui est l’objet même de son élaboration théorique. Et il en traite précisément dans les termes de l’ensemble catégoriel rappelé ci-dessus. Il procède en effet, ainsi qu’il l’indique dans son texte, à trois sortes de « réductions » du travail : (I) du travail diversement productif au travail socialement nécessaire, (II) du travail

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concret au travail abstrait, (III) du travail complexe au travail simple. Les deux premières réductions constituent à proprement parler l’énoncé théorique des conditions de ce qu’on désigne généralement comme la « loi de la valeur » dans une structure de marché, laquelle en effet « égalise » le travail : - (I) au sein de la branche, la concurrence aligne les produits des diverses entreprises concurrentes sur une valeur unique, déterminée par ce que sont en moyenne (du moins en première approche), à un moment donné, les conditions sociales de production de cette marchandise particulière, c’est-à-dire par le temps de travail socialement nécessaire à sa production, - (II) entre branches, la concurrence traite le travail non comme travail concret (d’un genre particulier), mais comme travail abstrait, au sens où l’échange, entre branches, de produits issus de genres de travaux différents s’opère censément, là aussi, en fonction de la seule quantité de travail socialement nécessaire à leur production. » (Extrait de Explication et reconstruction du Capital, pages 52 et 54).

A. Valeur d’usage (Alinéa s 1 à 4) Alinéa 1/51. La richesse... Der Reichtum… S. 49… PUF 39, ES 41, GF 41. « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une ‘immense accumulation de marchandises’. L’analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera, par conséquent, le point de départ de nos recherches. » Commentaire. Première phrase, première erreur. Car la « richesse » d’une société capitaliste, c’est-à-dire ici (car c’est bien ce que Marx entend par ce mot) l’ensemble des valeurs d’usage qu’elle produit et dont elle dispose, se compose aussi d’objets qui ne répondent pas pleinement au statut de marchandises. Il s'agit par exemple des services publics d’éducation, de santé, d’information, de recherche, de culture, de transports, etc., mais aussi, à d'autres titres, des administrations, des routes, ports et aménagements urbains, lieux et bâtiments publics, etc. Ces richesses, résultats de travaux marchands (équipements achetés) ou non marchands (travail des fonctionnaires), « s’accumulent »

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selon une logique sociale de sélection, de production et d’usage des valeurs d'usage qui n'est pas entièrement celle de marchandises. La théorie peut certes rapporter l’activité non marchande à la marchande, en ce qu’elle est rémunérée à partir du fisc, lui-même prélevé sur les résultats monétaires de l’activité marchande des capitalistes et des salariés. Mais elle ne saurait l’y réduire, sinon en oubliant qu’elle est par elle-même productrice de valeurs d’usage, de richesses qui ne se résorbent pas entièrement en marchandises. Cette première phrase du Capital rejette à l'extérieur ou à la marge de la société capitaliste la forme de production non marchande qui pourtant la caractérise en propre. Les conséquences de cette unilatéralité du point de départ sont décisives pour l’ensemble de la théorie (Voir Explication et reconstruction du Capital, R.112-113, page 159 et suivantes). On peut aussi penser, et cela ne pas complètement faux (R. 413, pages 259 et suivantes), que toute cette production non-marchande au sein des sociétés modernes constitue ce qui en elles dépasse le capitalisme. Mais un tel dépassement n'est jamais chose acquise. Le caractère non-marchand des rapports de production publics ne signifie pas nécessairement l'absence de relation de classe. Par ailleurs, le marchand et le nonmarchand sont étroitement imbriqués dans le capitalisme, participant d'eux-mêmes d'un même procès de reproduction. Alinéas 2-3/51. La marchandise… Die Ware… S. 49... PUF 39, ES 41, GF 41. « La marchandise est d’abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains de n’importe quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine l’estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l’affaire. » Commentaire. On notera qu’autant que le besoin physiologique la « fantaisie » définit des valeurs d’usage. C’est dire que celles-ci relèvent de la culture en même temps que de la nature. De « l’histoire », des « convenances », lit-on en note. Et leur mesure de la « convention », précise encore Marx. La valeur d’usage donc n’est pas, quoiqu'elle ait une « mesure », assimilable à une pure variable individuelle, à l’utilité propre à des individus, mais concerne en même temps, dans sa constitution même, le corps social. On verra par ailleurs ultérieurement que sa matérialité, tout autant que celle d’un produit, peut être celle d’un service (voir l’analyse du transport marchand, Que faire du Capital ?, pp. 105-107).

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Alinéa 4/52. L’utilité… Die Nützlichkeit… S. 50… PUF 40, ES 41, GF 41. « L’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage. Mais cette utilité n’a rien de vague et d’imprécis. (…) Quand il est question de valeurs d’usage, on sousentend toujours une quantité déterminée. » Voir aussi les notes de Marx à cet alinéa. Commentaire. La valeur d’usage est quantifiable. Elle n’est cependant pas traitée ici comme une utilité abstraite, « économétrique ». Elle donne lieu à des définitions et à des nomenclatures sociales, auxquelles s’appliquent des déterminations quantitatives. Celles-ci relèvent à ce titre d’une Disziplin particulière, la « connaissance des marchandises », die Warenkunde. Et celle-ci , précise la note, « en fonction d’une fiction juridique », celle, par exemple, qui établit les poids et mesures est censée être universellement partagée : « nul n’est censé ignorer la loi ». Elle implique des formes particulières de « savoir » et de « routine », écrit Marx, mais aussi légales. Intervient ici, on le voit, dès le début de l'exposé, la considération juridique, étatique, avec la contrainte qu’elle connote. Elle concerne la « connaissance encyclopédique » supposée des partenaires du marché. Le sujet-supposé-savoir est supposé connaître les règles sociales (contraignantes) selon lesquelles se définissent les marchandises en tant que valeurs d’usage. Ici donc s’articule déjà un rapport entre droit-pouvoir et connaissance. Une contrainte s’exerce sur le marché, et elle concerne la connaissance que l’on doit avoir de ses règles, lesquelles portent sur la définition des valeurs d’usage. A worth, richesse de la « chose immédiate », s’oppose la value, « chose réfléchie » dans la forme sociale, mais cette socialité concerne la valeur d’usage elle-même, qui n’est telle que dans sa forme juridiquement recevable. On est tout proche des questions que pose aujourd’hui la « théorie des conventions ». Il restera à déterminer le statut ontologique de cette « fiction » juridique, qui ne relève manifestement pas simplement de la « surface » des choses. Une théorie de l'Etat est déjà présente à ce niveau d'analyse, qui précède la considération des classes. Et cela a des conséquences considérables pour une théorie marxiste de l'Etat (Explication et reconstruction du Capital, E.151, page 85, E.161, page 91). B. Valeur d’échange (Alinéas 5 à 20)

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Alinéa 5/52. La valeur… Der Tauschwert… S. 50... PUF 41, ES 42, GF 42. « La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’espèces différentes s’échangent l’une contre l’autre ». Elle semble pourtant « immanente à la chose ». Ce qui apparaît comme une « contradiction dans les termes ». Commentaire. En réalité, Marx lèvera cette contradiction en montrant que ce qui est « immanent à la chose », c’est sa valeur, déterminée par le temps de travail socialement nécessaire : tel est le principe du rapport d’échange, de la valeur d’échange, soit du « rapport de valeur » entre marchandises, comme dit aussi Marx. La valeur est un rapport entre travaux, spécifique de la forme marchande de production. On verra que la contradiction demeure, mais dans un autre sens : dans la conscience spontanée, qui attribue la valeur aux choses elles-mêmes (fétichisme). On notera pourtant, à l'encontre de certaines lectures francfortoises, que le concept de contradiction se trouve, dans la version finale, totalement absent (proprement expurgé) de cette Section I. Voir Explication et reconstruction du Capital, E.132, page 68. Alinéa 6/53. Une marchandise… Eine gewisse… S. 51… PUF 41, ES 42, GF 42. « Elle (la valeur d’échange) doit avoir un contenu distinct de ses expressions diverses ». Commentaire. Ici s’esquisse la notion d’« expression de la valeur » : la valeur d’une marchandise « s’exprime » dans la valeur d’usage de celles avec lesquelles elle s’échange. Mais, avant de traiter systématiquement de cette question (qui fera l’objet du § III), il convient de savoir quelle sorte de « contenu » s’exprime ainsi : soit, comme il le dira plus loin, à ce qui fonde le « rapport de valeur ». On notera que la version française néglige le terme d’Erscheinungsform, forme phénoménale, catégorie pouvant fonctionner aux niveaux les plus divers de l’exposé, pour se contenter de celui d’expression, qui sera le terme technique privilégié au § III. Sur toute cette terminologie, voir Que faire du Capital ?, pages 112-115, et Explication et reconstruction du Capital, E.131, pages 63 et suivantes. Alinéa 7/53. Prenons... Nehmen wir… S. 51… PUF 41, ES 42, GF 42. Exemple : « un quarteron de froment = a kilogramme de fer ». Il faut supposer

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entre eux « quelque chose de commun ». « Chacun des deux objets doit, en tant que valeur d’échange, être réductible à un troisième, indépendamment de l’autre ». Commentaire. On notera que le rapport de valeur est désigné comme une « égalité », alors que l’expression de valeur au contraire, on le verra, ne constitue pas une égalité. Et que ce rapport de valeur s’établit par une « réduction », celle que nous avons désignée (E. 121, page 54) comme la réduction (II), réduction entre branches (les produits divers sont traités comme des branches). Alinéa 8/53. Un exemple… Ein einfaches… S. 51... PUF 42, ES 42, GF 42. Ainsi en va-t-il, en géométrie, des divers polygones. Le calcul de leur surface, propriété commune, permet leur comparaison quantitative. Alinéas 9-10/53. Ce quelque chose… Dies Gemeinsame… S. 51... PUF 42, ES 42, GF 42. Ici le « quelque chose de commun » ne peut relever des diverses valeurs d’usage, dont il faut au contraire chercher selon quelles proportions elles peuvent s’échanger. Commentaire. On voit ici que Marx s’engage dans la construction d’un espace homogène avant d’introduire la catégorie de travail salarié. Il y reviendra à l’alinéa 21. La question du salaire ne pourra donc intervenir dans la question de la valeur produite, qui est une tout autre question. En cela Marx s’éloigne de la perspective du « travail commandé » de Smith. Voir Que faire du Capital ?, pages 24-25. La théorie de Sraffa, au contraire, qui envisagera d'emblée le travail comme une marchandise dotée le prix, ouvre donc à un espace théorique différent de celui de Marx (Que faire du Capital ?, pages 256 et suivantes). Alinéa 11/54. La valeur d’usage… Sieht man… S. 52... PUF 43, ES 43, GF 43. « Si nous faisons abstraction de la valeur d’usage (…). Avec les caractères utiles particuliers des produits du travail disparaissent en même temps, et le caractère utile des travaux qui y sont contenus et les formes concrètes diverses qui distinguent une espèce de travail d’une autre espèce. Il ne reste donc plus que le caractère commun de ces travaux ; ils sont tous ramenés au même travail humain, à une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force est dépensée ».

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Commentaires. Pour exposer le « double caractère de la marchandise », Marx doit introduire déjà le « double caractère du travail », objet du § II. Il s’agit, en ce sens, d’une seule et même analyse, conduite au § I, du point de vue de l’objectivité de la chose produite, et au § II, du point de l’activité productive. On peut parler d’une valeur d’usage sans parler de travail concret, puisque toute valeur d’usage ne présuppose pas d’être produite par un travail (la pluie qui tombe sur le champ et l’eau d’irrigation sont l'une et l'autre des valeurs d'usage). Mais non de la valeur d’échange sans parler du travail abstrait, qui en est le fondement, ou plutôt le concept. Il apparaît ainsi que l’objet de ce début du Capital n’est pas, comme le soutiennent certains commentateurs, la « circulation » ou l’échange, encore moins la « circulation simple », mais toujours en même temps d’emblée la « production » marchande. La version française retarde le moment de l’introduction du terme travail « abstrait » (ici présent dans le texte allemand), qui n’apparaîtra qu’au point 2, dont c’est l’objet. Cela ne change rien sur le fond. Quoique les §§ I et II se répondent – construisant respectivement deux couples parallèles : « valeur d’usage / valeur » et « travail concret / travail abstrait » –, le fait d’avoir commencé par le § I est stratégiquement décisif, parce qu’il a permis d’introduire un troisième terme, celui de « valeur d’échange », comme désignant le problème à résoudre. C’est parce que celle-ci est introduite d’emblée que le début du Capital formule aussi d’emblée une théorie de la production dans le contexte marchand, soit le moment le plus abstrait du rapport capitaliste : le rapport marchand de production comme tel. La considération du couple travail concret / travail abstrait, relève en ellemême du registre générique, de la « production en général » En réalité, les deux couples ne sont pas homologues, parce que la « valeur », en tant que déterminée par le « temps, ou la dépense, de travail socialement nécessaire », dépend des techniques employées, différentes selon les concurrents, et cela également au sein d’une même branche. Elle a donc quelque chose à voir avec le travail concret. C’est ce qui fait que l’expression, utilisée par de nombreux commentateurs, « temps de travail abstrait socialement nécessaire » est boiteuse, de même déjà que celle de « temps de travail abstrait ». Ou bien c’est un pléonasme : le travail abstrait, c’est le travail pris comme temps (d’une dépense). Ou bien une bévue : le « temps socialement nécessaire », qui, dans les rapports marchands, renvoie aux deux « réductions » (I) et (II) – indiquées dans

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Explication et une reconstruction du Capital, page 54 –, n’est pas tel du seul fait de son « abstraction », mais aussi en fonction des techniques particulières, des valeurs d’usage productives qu’il utilise, ainsi que de la forme sociale qui contraint à cette dépense. Le « travail socialement nécessaire » a conjointement le double caractère d’abstrait et de concret. La chasse militante au « travail abstrait » (la rhétorique de la stigmatisation de « l'abstraction réelle »), désigné comme le propre du capitalisme, n’est pas toujours bonne conseillère. Alinéa 12/54. Considérons... Betrachten wir… S. 52… PUF 43, ES 43, GF 43. Les produits ont ainsi « une même réalité fantastique ». Ils sont « métamorphosés en sublimés identiques ». Ils « ne manifestent plus qu’une chose, c’est que dans leur production une force humaine de travail a été dépensée. En tant que cristaux de cette substance sociale commune, ils sont réputés valeurs ». Commentaires. Telle est la première occurrence du mot « valeur » dans ce texte. On pourrait dire que la théorie de Marx se caractérise par le fait qu’elle va considérer toute chose à partir du temps qu’il faut pour la produire dans les conditions d’une production marchande. Cela veut dire que l'on ne peut réduire la dépense ici évoquée à une référence simplement physiologique : le produit de cette dépense ne prend la qualité de valeur que dans une « forme sociale », une logique sociale déterminée, celle de la production marchande. Et celle-ci implique une demande sur un marché. Par quoi se trouve aussi impliquée la valeur d'usage, l'utilité reconnue, la variation dans l'ordre de préférence en fonction du contexte marchand. La question de l'utilité (socialement reconnue) est donc toujours présente dans la théorie dite de la « valeur travail ». On est toujours dans le registre de la « réduction II » (cf. Explication et reconstruction du Capital, E. 121), ici désignée comme fantasme, métamorphose, sublimation. Sous ce vocabulaire critique, qui annonce le « non-vu » sous « ce qui se manifeste », soit le thème ultérieur du fétichisme, se cache en même temps la rationalité du procès marchand, selon laquelle ils sont « réputés » valeurs d'usage. Comme Marx le notait dans les Grundrisse, t. I, page 110, l’économie est économie de temps. La problématique de la dépense est celle de sa minimisation. Alinéa 13/54. Le quelque… Im… S. 53... PUF 43, ES 43, GF 43.

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« Le quelque chose de commun qui se montre dans le rapport d’échange ou dans la valeur d’échange des marchandises est par conséquent leur valeur ; et une valeur d’usage, ou un article quelconque, n’a une valeur qu’autant que du travail humain est matérialisé en lui ». Commentaire. On peut être surpris de voir que la valeur « se montre ». On verra, à propos du fétichisme, qu’elle se cache, qu'elle cache le procès de travail qu'elle implique. Néanmoins, elle se montre aussi. Et ce qu'elle « manifeste », comme le dit l'alinéa précédent, celle d'une dépense de force de travail. Ce qui veut au moins dire qu’elle n’est pas indéchiffrable, quoiqu’elle se cache. La version française saute une phrase, qui annonce une suite concernant la valeur d’échange comme « expression de valeur ou forme phénoménale ». Elle est plus rigoureuse, comportant moins d’anticipation. Alinéa 14/54. Comment mesurer… Ein Gebrauchswert… S. 53… PUF 43, ES 43, GF 43. « Comment mesurer maintenant la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de la substance ‘créatrice de valeur’ contenue en lui, du travail », qui « a pour mesure sa durée dans le temps ». Commentaire. Il apparaît ici clairement que la théorie de la valeur se fonde sur la considération de la production (et de l’usage), et qu’elle précède la théorie de l’argent. Marx change ainsi tout le dispositif d’analyse dans lequel il s’était d’abord engagé dans les Grundrisse, puis dans la Critique, et dont on retrouve encore trace dans la première édition du Capital (1867), qui procédait à partir de l’argent, pour trouver en lui le secret de la valeur. Dans le texte définitif, il cherche au contraire dans le rapport (marchand) de valeur, en tant que logique particulière de production, le secret de l’argent. Cette démarche, dont on verra au § III, la parfaite cohérence, invalide toutes les tentatives pour critiquer le texte dernier Capital, supposé positiviste, à partir des versions antérieures, jugées plus dialectiques. Voir la critique de l'adresse cet égard à l'interprétation francfortoise (Explication et reconstruction du Capital, E. 132, pages 68 suivantes). C'est le rapport de production, qui, impliquant la valeur, implique l'argent. Alinéa 15/54. On pourrait… Es könnte… S. 53… PUF 43, ES 43, GF 43.

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« Le travail qui forme la substance de la valeur des marchandises est un travail égal et indistinct, une dépense de la même force de travail (…), force de travail de la société toute entière, (…) force unique (…) ». Etc. Commentaire. L’expression est inadéquate : ne se dépensent en effet que des forces individuelles, qui sont inégalement productives. Mais l’objet de cet Alinéa est manifestement de signifier que celles-ci sont toujours mesurées un niveau moyen de la productivité sociale. Ce qui est pris en compte, ce n’est pas une impensable « valeur individuelle », correspondant au temps que met un producteur déterminé, plus ou moins habile ou actif, mais une moyenne, caractéristique de la production dans une branche (ou pour un produit) considérée. Ce qui est avancé ici, c’est le second caractère du système marchand, désigné ci-dessus comme la réduction I (cf. E. 121) : au sein de la branche. Comme on le voit, Marx ne peut s’expliquer à propos de la marchandise qu’en formulant les caractères du système marchand comme logique de production. Alinéa 16/55. Le temps… Gesellschaftlich … S. 53… PUF 44, ES 44, GF 44. « Après l’introduction en Angleterre du tissage à vapeur, il fallut peut-être moitié moins de temps qu’auparavant pour transformer en tissu une certaine quantité de fil ». D’où la ruine des anciens tisserands. Commentaire. Ce texte introduit de fait la catégorie ici décisive, celle de concurrence, ici considérée au sein de la branche. L’exemple est théorisé dans l’Alinéa qui suit. Cette référence à la concurrence est, de toute évidence, essentielle à l'explication fournie de la valeur. Et l'on comprend que la catégorie de concurrence est requise en ce début de l'exposé. Loin d'appartenir au seul moment ultérieur de l'analyse de la concurrence entre les capitaux, comme Marx semble l’avoir cru dans les écrits préparatoires, et comme le croient divers commentateurs. Alinéa 17/55. C’est donc… Es ist… S. 54… PUF 44, ES 44, GF 44. « Chaque marchandise compte en général comme un exemplaire moyen de son espèce ». Commentaire. Cet alinéa 17, qui commence par un « donc », renvoie à la relation concurrentielle en général, et plus spécialement entre branches (voir la note). « Socialement nécessaire » signifie donc nécessaire dans le rapport de concurrence, qui

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définit le marché. C’est en raison de cette structure concurrentielle que la marchandise vaut comme une « moyenne ». La chose est triviale. Ce qui ne l’est pas, c’est que Marx ne parle pas de la concurrence, c’est-à-dire de la structure sociale qui détermine ce résultat. Il est surprenant qu’il ne traite ici de la concurrence que de façon implicite, alors que c’est elle seule qui, à ce niveau d’analyse, définit le contexte du « socialement nécessaire ». Marx repousse artificiellement jusqu’au Livre III l’introduction analytique de ce concept. Cela introduit un biais dans son exposé des relations de concurrence, parfois traitées selon les catégories, en l’occurrence équivoques, du « phénomène » opposé à l’essence, le rapport de classe. Le couple essence / phénomène a certes un noble pédigree. Reste à savoir en quel sens ici il est et n’est pas pertinent. La catégorie de concurrence est en réalité à considérer aux différents moments, d’abstrait en concret, de l'exposé. C’est l’un des objets de la « reconstruction » proposée. Alinéa 18/55. La quantité… Die Wertgröße… S. 54… PUF 45, ES 44, GF 44. « La quantité de valeur d’une marchandise varie en fonction directe du quantum et en raison inverse de la force productive du travail qui se réalise en elle ». Commentaire. Marx s’en tient également à la détermination abstraite de la valeur sans avancer les termes du procès lui-même. Il définit l’élément sans définir la structure, la marchandise sans le marché. Et pourtant il est clair que les catégories du marché sont impliquées dans ce discours. Par ailleurs, s’il évoque ainsi indirectement le marché, il n’en développe pas complètement l’analyse de sa matrice générale, qui implique notamment la notion de « prix de marché ». C’est en effet à l’équilibre de l’offre et de la demande que la valeur s’impose effectivement : si l’offre vient à monter, apparaît un « prix de marché » supérieur à l’offre. Et inversement. La catégorie de prix de marché est impliquée dans la forme valeur. Marx fait ici comme si la structure marché comme telle ne présentait pas une forme d’incitation sociale à la production, une incitation qui atteint chaque producteur dans sa singularité de concurrent, et le pousse à l’économie de temps dans la branche, au choix entre branches de son activité particulière. Il ne se réfère étrangement qu’à des conditions générales, notamment au développement général de la science et de la technique. Il semble oublier ici ce qui a cependant clairement pointé ci-dessus : le caractère dynamique du rapport marchand, référable aux rapports de concurrence.

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Alinéa 19/56. Nous connaissons… PUF 46 n.11, ES 45, GF 45. « Nous connaissons maintenant la substance de la valeur : c’est le travail. Nous connaissons la mesure de sa quantité : c’est la durée du travail » Commentaire. Ce ne sont pas là seulement des catégories descriptives, elles renvoient à la marchandise comme « chose sociale », c’est-à-dire comme préférable à cette logique pratique, sociale, esquissée tout au long des deux paragraphes. Alinéa 20/56. Une chose… Ein Ding… S. 55… PUF 46, ES 45, GF 45. « Une chose peut être une valeur d’usage sans être une valeur. Il suffit pour cela qu’elle soit utile à l’homme sans qu’elle provienne de son travail (…) Aucun objet ne peut être une valeur s’il n’est une chose utile ». Commentaire. Au total, Marx réalise un tour de force ambigu, puisqu’il parle des marchandises, qui ne sont pas des choses, mais des rapports sociaux, en termes de « choses », précisément. C’est-à-dire en neutralisant l’élément dynamique propre à cette logique sociale : le marché comme système d’allocation, d’incitation et d’information qui fait de lui une logique sociale rationnelle. Et pourtant, il n’est dans ce chapitre question de rien d’autre. Pourquoi faut-il que Marx refoule ainsi ce qu’il fait apparaître ? Il me semble qu’on ne peut répondre à cette question qu’en considérant l’économie générale de son propos, qui est orienté vers l’idée que la logique du capitalisme n’est pas, en dernière instance, une simple logique du marché en ce sens, au sens où ce système tendrait effectivement à la production échangiste de valeurs d’usage sous l’aiguillon de la concurrence. La logique du capital, on le verra au chapitre 7, est celle du profit. Elle est dominée par le rapport d’exploitation entre les classes, que masquent les relations interindividuelles de marché. S’il faut introduire celles-ci, ce n’est qu’ultérieurement, au Livre III, comme catégories du marché capitaliste. Cette position n’est cependant pas entièrement tenable, car l’orientation du capitalisme vers la production de la plus-value, qui est sa logique propre, ne l’empêche pas d’être, au prix, il est vrai, de contradictions qui le condamnent historiquement, d’être production de valeurs d’usage dans la forme de marché. On ne peut construire le capital selon son concept sans avoir construit le concept de marché de façon adéquate selon la formalité de logique sociale qui est la sienne.

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Ou encore, le capital, on le verra, vise la plus-value, et ne produit cette plus-value que par ponction sur la valeur créée par le travailleur salarié : les rapport de classe est donc au centre du processus, qui se donne sous les apparence du gain différentiel réalisé par le capitaliste le plus performant. Marx se donne donc comme objectif de faire apparaître ce qui n’apparaît pas, et qui est au centre de la dynamique contradictoire de cette forme de société : le rapport capital / travail. Mais ce procès de classe ne s’effectue, comme Marx le montre du reste fort bien, que dans les conditions de la concurrence entre les capitalistes pour la plus-value différentielle. C’est-à-dire dans les conditions de la recherche par chaque capitaliste de l’élévation de sa productivité, et de son orientation vers des valeurs d’usage dont la demande dépasse l’offre (dont le « prix de marché » dépasse la valeur), notamment en renouvelant sans cesse, serait-ce fictivement, la gamme des valeurs d’usage proposées. Or ces mécanismes, mis en œuvre par les capitalistes, sont les mécanismes du marché comme tel, définissant la marchandise comme rapport social, par lequel doit commencer l’exposé de la forme capitaliste de société (et l’on a montré quelles en étaient les raisons impératives). La difficulté est de penser le profit à la fois comme résultat de l’exploitation, et comme la victoire des capitalistes les plus performants sur les autres, qui passe aussi par leur capacité différentielle. Marx résout fort bien le problème : il incorpore de façon cohérente le propos de Smith sur les conditions du progrès à sa propre théorie de l’exploitation (notablement différente de ce qui chez Smith peut s’en rapprocher). Mais les commentaires marxistes classiques sont significativement très inadéquats sur ce point. (Voir Que faire du Capital ?, p. 134). Ils situent souvent fort mal la plus-value différentielle (rapport de concurrence entre capitalistes) par rapport à la plus-value relative (rapport entre les de classe). C’est pourquoi, du reste, les éléments refoulés ne vont cesser de surgir, appelés par la logique du propos, dans toute la suite de l’exposé de ce commencement.

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§ II. Double caractère du travail présenté par la marchandise A. Travail concret (Alinéa s 21 à 29) Alinéa 21/56. Au premier… Ursprünglich… S. 56... PUF 47, ES 45, GF 45. « J’ai, le premier, mis en relief ce double caractère du travail présenté dans la marchandise » Commentaire. Marx, qui reprend les catégories classiques de valeur d’usage et de valeur d’échange, se désigne sinon comme l’inventeur du moins comme celui qui a théorisé ce couple par référence au travail, au sens où on l’a vu déjà à l'alinéa 11. Il renvoie à sa Critique de l’économie politique, de 1859. Dans la note située à la fin du § II, il indique que Smith tend à confondre la détermination de la valeur par le quantum de travail dépensé avec sa détermination de la « valeur du travail ». En d’autres termes, Smith réfère bien la valeur au travail, mais c’est au « travail (salarié) doté d’un prix » : il est donc d’emblée sur le terrain de la théorie du salaire. Or il est important de noter, comme Marx le souligne dans la note de l’alinéa 32, que « la catégorie de salaire n’existe pas encore au point de l’exposition où nous en sommes ». C’est en ce sens précisément que Marx invente sa théorie de la valeur : en construisant un moment théorique qui précède celui du rapport salarial capitaliste. Cela a des conséquences considérables. C’est pourquoi, entre autres, il est erroné de dire, comme certains l'ont soutenu au nom de la circularité dialectique, que les marchandises sont ici considérées comme « produits du capital » : elles doivent effectivement être ainsi considérées, mais seulement au regard de la forme marchande de production en tant qu’elle est la forme générale des rapports capitalistes. Les déterminations initiales ne doivent rien à la forme capitaliste comme telle, sinon leur caractère d’être posées comme des formes purement marchandes : le mode de production capitaliste est censément le premier où tout soit marchandise. Alinéa 22/57. Prenons… Nehmen… S. 56... PUF 47, ES 45, GF 45. « Prenons deux marchandises (par exemple…) de sorte que si 10 mètres de toile = x, l’habit = 2x »

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Commentaire. Notons que la question ici en jeu est le « rapport de valeur », au sens de rapport de grandeur entre les deux marchandises, et non « l’expression de valeur » en x, objet du § III. On ne considère encore ici que les conditions de leur échangeabilité sous le seul rapport de leur proportionnalité. C'est cela le « rapport de valeur ». Alinéa 23/57. L’habit... Der Rock… S. 56… PUF 47, ES 45, GF 45. « Le travail qui se manifeste dans l’utilité ou la valeur d’usage de son produit, nous le nommons tout simplement travail utile. A ce point de vue, il est toujours considéré par rapport à son rendement » Commentaires. Le rendement du travail, fonction de la technique particulière, de « ses moyens », dit ici Marx, est décisif par rapport au « temps de travail socialement nécessaire ». C’est dire quelle relation existe entre travail concret et travail abstrait. L’expression, souvent employée par les commentateurs, de « travail abstrait socialement nécessaire » est donc notoirement erronée : le « temps de travail socialement nécessaire », en tant qu’il dépend de la technique utilisée, autant à voir avec le travail concret qu’avec le travail abstrait. Voir ci-dessus, alinéa 11. Cette « considération » dont parle Marx est naturellement une considération pratique : elle concerne la pratique des producteurs échangistes. Les caractères de la marchandise sont des déterminations de la relation marchande, c’est-à-dire de la pratique marchande de production pour l’échange, qui s’intéresse au « rendement » du travail. Alinéa 24/57. De même… Wie Rock… S. 56... PUF 47, ES 46, GF 45. « L’habit ne s’échange pas contre l’habit » Commentaire. On passe ici de la simple considération du « rapport de valeur » comme rapport entre des grandeurs à celle du « rapport d’échange » pour lequel le sigle « = », celui de l’égalité, qui renvoie à une relation réflexive, comme dans « a = a », n’est, à proprement parler, plus pertinente. Un habit = un habit, mais ne « vaut » pas un habit. On verra que cette considération constitue le centre de l'argumentation du paragraphe III, La forme de la valeur.

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Alinéa 25/57. A l’ensemble… In der Gesamtheit… S. 56… PUF 47, ES 46, GF 46. « A l’ensemble des valeurs d’usage de toutes sortes correspond un ensemble de travaux utiles également variés, distincts de genre, d’espèce, de familles – une division sociale du travail. Sans elle point de production de marchandises, bien que la production de marchandises ne soit point réciproquement indispensable à la division sociale du travail. Dans la vieille communauté indienne, le travail est socialement divisé sans que les produits deviennent pour cela des marchandises. Ou, pour prendre un exemple plus familier, dans chaque fabrique le travail est soumis à une division systématique ; mais cette division ne provient pas de ce que les travailleurs échangent réciproquement leurs produits individuels. Il n’y a que les produits privés et indépendants les uns des autres qui se présentent comme marchandises réciproquement échangeables. » Commentaires. Comme on devait s’y attendre, la définition de la chose marchandise implique celle du rapport social marchand, celui-là même que Marx analysera de façon précise dans son texte bien connu du chapitre 14 du Livre I, qui oppose « la division du travail dans la société » à « la division du travail dans la manufacture », c’est-à-dire dans la fabrique ou dans la firme en général. La marchandise implique la société marchande comme système de branches (produisant des valeurs d’usage) complémentaires. Cette analyse est notamment remarquable à deux titres : D’une part, elle ne formule de façon significative l’ordre marchand, la « division marchande » du travail qu’en la mettant en rapport avec son contraire, l’ordre organisationnel de la firme, ici désigné comme division « systématique », et comme l’autre forme de la « division sociale ». Et elle rapporte celui-ci à l’ordre communautaire qui prévalait censément assez généralement, sous des formes diverses, avant le capitalisme. Or ce type d’énoncé jalonne toute l’œuvre « mûre » de Marx, depuis les Grundrisse, et à travers Le Capital. Le Jeune Marx, qui opposait à la communauté ancienne le fait moderne de « la division du travail », identifiée au rapport marchand, pouvait avancer le mot d’ordre de « l’abolition de la division du travail ». Par la suite, Marx a manifestement appris que le problème ne pouvait se poser en ces termes utopiques, car il existe une autre « division » du travail »). Il résume le problème qui est

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le sien : celui d’un dépassement de l’ordre marchand - dont la fabrique moderne fournit, dans les conditions de la propriété privée, le modèle ambigu - qui soit la réalisation d’une véritable communauté d’hommes libres. On voit le grand intérêt de cette matrice théorique. Et aussi le problème majeur qu’elle soulève : Marx est-il fondé à considérer que, dans l’ordre de l’exposé de la théorie du capitalisme, le marché possède, par rapport à l’organisation, cette position supposée d’antériorité logique ? Voir Explication et reconstruction du Capital, R.111à 113, pages 157-167. D’autre part, il apparaît que cette analyse de la division marchande suppose des travaux « privés et indépendants », soit tout un ensemble de catégories juridicopolitiques définissant la propriété, la liberté et l’égalité en tant que réquisits de ces rapports comme rapports de production pour l’échange. Et ces catégories sont formulées au sein même de l’exposé de la marchandise, dans un rapport d’opposition à un autre concept de propriété, de liberté et d’égalité. Ainsi s’affirme que l’objet de la théorie de Marx n’est pas une économique au sens positiviste du terme, mais tout autant une politique. Plus précisément, sa construction théorique est fondée sur la corrélation et la co-implication de catégories « économiques » et « politiques ». Il lui a seulement manqué, ainsi qu’on le verra, de suivre cette logique jusqu’au bout. Voir R.111à 113, pages 157 et suivantes. Voir Explication et reconstruction du Capital, R.121à 123, pages 168-173. Alinéa 26/57. C’est donc… Man hat… S. 57… PUF 48, ES 46, GF 46. « Dans une société dont les produits prennent en général la forme marchandise, c’est-à-dire où tout producteur doit être marchand, la différence entre les genres divers de travaux utiles qui s’exécutent indépendamment les uns des autres pour le compte privé de producteurs libres se développe en un système fortement ramifié, en une division sociale du travail » . Commentaire. On retrouve les mêmes indications juridico-politiques (propriété privée, producteurs libres) que ci-dessus. Elles se trouvent cependant articulées à d’autres énoncés. Et tout d’abord, à l’idée qu’il s’agit ici d’une société où les produits prennent « en général » la forme marchande : c’est-à-dire où toute la production est marchande. Marx, proposant une théorie « pure » du capitalisme comme rapport capital / travail, lui présuppose une théorie pure (en ce sens) du marché. Cela signifie qu’il suit

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un ordre purement logique d’exposé, et non historico-logique, puisque, dans les formes précapitalistes de production, celle-ci n’est que partiellement marchande. Explication et reconstruction du Capital, E.112, pp 47. Ce qui fait problème ici, c’est un autre énoncé : « tout producteur doit être marchand ». Cela ne peut vouloir dire qu’il s’agit de définir une production marchande de petits producteurs précapitalistes, puisqu’il s’agit du début de l’exposé des catégories du capitalisme. Il s’agit donc bien du capitalisme. Mais peut-on dire que tous les « producteurs » y sont « marchands », au sens ici indiqué, celui de marchands de leurs produits ? Assurément non. Les salariés ne vendent pas leurs produits. S’il en est ainsi, ce préambule marchand de la théorie du capitalisme pèche de quelque façon. On pourra avancer que l’objet de cette section est précisément la présentation de cette apparence, qui va donner lieu, avec le développement de l’exposé, à son renversement en son contraire : la liberté et l’égalité des personnes va se révéler, dans le développement même de cette relation marchande en « capitalisme » comme largement illusoires, comme retournées en sujétion et exploitation. La « reconstruction » montrera que ces considérations n’épuisent pas le problème. Et que la question est d’abord de savoir si une « liberté » purement marchande, et non en même temps organisationnelle, est concevable. Plus généralement, le schème du rapport marchand de production ne répond pas à lui seul à l’ensemble des réquisits d’un « début de l’exposé » de la théorie de la société capitaliste. C’est la raison pour laquelle, comme on le verra, la théorie doit être reconstruite sur une base plus large. Sur la petite production marchande, en tant qu'elle est impliquée dans le capitalisme, voir notamment Explication et reconstruction du Capital, R.312C, pages 230-233. Alinéa 27/58. Il est... Dem Rock… S. 57… PUF 48, ES 46, GF 46. Le travail comme « anneau de la division sociale du travail », et le travail comme « nécessité éternelle » Commentaire. Marx s’avance ici sur le terrain de la distinction entre le travail tel qu’il se produit dans la division sociale marchande du travail, et le « travail productif » (de valeurs d’usage), qui existe en toute société. Il suppose donc un concept du travail en général, dont il donne une détermination, celle d’être « le médiateur entre la nature et l’homme ». Il consacrera le § 1 du chapitre 7 à la définition de ce travail productif en

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général. Il faut déjà souligner que, dans d’autres exposés, il ajoute d’autres déterminations de ce travail : c’est une pratique qui en tant qu’elle est « productive », vise son résultat dans le moindre temps, soit avec la moindre « dépense de force de travail », et qui est à prendre comme « rapport social », dans le cadre de « rapports de production ». Surtout ces problèmes, voir Explication et reconstruction du Capital, pages 29 à 45 et 151 à 156. Alinéas 28-29/58. Les valeurs… Die Gebrauchswerte… S. 57... PUF 48, ES 47, GF 46. « Un quelque chose fourni par la nature ». « Le travail n’est donc pas l’unique source des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la mère, comme dit William Petty » Commentaire. Il est exagéré de voir dans cette proposition une prise de position écologique, comme on le fait souvent, quoiqu’elle soit mobilisable dans ce registre. Elle invite cependant à appréhender l’homme comme un être de la nature. On notera aussi que le travail et la terre sont désignés comme « sources » de valeur d’usage, et non de valeur. Ainsi se trouve congédiée la formulation, des Grundrisse, qui fait du travail « la source » de la valeur. On se reportera au texte fameux sur les « machines », dont certains auteurs, parmi lesquels Toni Negri, ont cru pouvoir tirer l'idée qu’avec le développement du machinisme cette « source » s'était épuisée. Voir E.312, pages 119 à 123. B. Travail abstrait (Alinéas 30-38) Alinéa 30/58. Laissons… Gehn wir… S. 58... PUF 49, ES 47, GF 47. « Revenons à sa valeur » Commentaire. On revient au « travail abstrait ». Cela ne veut pas dire que les deux couples « valeur d’usage / valeur » et « travail concret / travail abstrait » soient strictement homologues. Voir Alinéa 23. Alinéa 31/58. D’après... Nach unsrer… S. 58… PUF 49, ES 47, GF 47. « (…) dans notre société capitaliste, suivant la direction variable de la demande de travail, une proportion donnée de travail humain doit s’offrir tantôt sous la forme de

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confection de vêtements, tantôt sous celle de tissage » Commentaire. L’idée n’a évidemment rien d’original. On notera simplement que ce dont parle Marx, dans cette section première, c’est bien de la société capitaliste, et qu’il en traite en ce qu’elle est marchande, c’est-à-dire où le marché fournit le principe de l’allocation des travaux. Principe rationnel. Et contradictionnel : la « flexibilité » ici évoquée, en dernier ressort celle du travail, ne va pas « sans frottements », sans friction, mais elle « s’exécute quand même », dit-il. Alinéa 32/59. En fin... Sieht man… S. 58… PUF 50, ES 47, GF 47. « Dépense productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de la main de l’homme (.…). C’est une dépense de la force simple que tout homme ordinaire, sans développement spécial, possède dans l’organisme de son corps (quoique) toujours déterminé dans une société donnée. Le travail complexe (skilled labour) n’est qu’une puissance du travail simple, ou plutôt n’est que le travail simple multiplié… » Commentaire. Que Marx met au premier rang des « dépenses » celle du « cerveau » indique à quel point que ce qu’il a en vue n’a spécifiquement rien à voir avec le « travail manuel », et que la relative disparition de celui-ci n’enlève rien à la pertinence de sa théorie : le labeur « intellectuel », pour autant qu’il se mobilise pour un produit marchand, relève au même titre de son concept de travail, dans les conditions (marchandes) du capitalisme. À la question d’entrer dans la question du « travail complexe », réduction III (cf. E. 121) que Marx n’a pas su maîtriser correctement ici. Je ne puis que renvoyer à Que faire du Capital ?, pages 35-38. À nouveau, voir aussi Explication et reconstruction du Capital, E.312, pages 119 à 123. Alinéa 33/60. De même... Wie also… S. 59… PUF 51, ES 48, GF 48. La différence des valeurs d’usage « est éliminée », celle des formes utiles du travail « disparaît » Commentaire. Ainsi est exprimée, en termes de « réduction » du travail concret au travail abstrait, le rapport (ici concurrentiel) entre les différentes branches (produits) de la production. Soit la réduction II (cf. Explication et reconstruction du Capital, E. 121). Alinéas 34-35-36.

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34/60. L’habit… Rock und… S. 60… PUF 51, ES 48, GF 48. 35/60. Si donc… Rock und… S. 60… PUF 51, ES 48, GF 48. 36/60. La force… Rock und… S. 60… PUF 51, ES 48, GF 48. « Le double du temps qu’exige (…) », « il s’agit de savoir (…) combien de temps il dure » Commentaire. Marx reprend sous des formes diverses la même idée : le temps de travail nécessaire détermine la valeur, sa productivité détermine la quantité de valeurs d’usage produite dans ce temps. On voit que la relation entre le travail concret et le travail abstrait n’est pas homologue à la relation entre la valeur d’usage d’une marchandise et sa valeur. Alinéa 37/60. Une quantité… Ein größres… S. 60… PUF 52, ES 49, GF 49. « La force productive appartient au travail concret et utile » Commentaire. La productivité est la relation entre le temps (ou la dépense) de travail et l’utilité produite. Le travail concret a donc aussi à voir avec le temps. Il a au temps de production une relation qui est, en quelque sorte, inverse par rapport à celle du travail abstrait. En ce sens, l’idée de travail abstrait comme dépense de force de travail est appelée par celle de travail concret comme travail « utile ». Ce qui montre que le concept de travail qu’utilise ici Marx présente un caractère général, nullement spécifique au rapport marchand. Et que le « commencement de sa théorie » est l’application, à cette matrice générale, de la forme marchande de production. Alinéa 38/61. Il résulte… Alle Arbeit… S. 61… PUF 53, ES 49, GF 49. « Il résulte de ce qui précède que s’il n’y a pas, à proprement parler deux sortes de travail dans la marchandise, cependant le même travail y est opposé à lui-même, suivant qu’on le rapporte à la valeur d’usage de la marchandise comme à son produit, ou à la valeur de cette marchandise comme à sa pure expression objective. Tout travail est d’un côté dépense (…). De l’autre côté, tout travail est dépense de la force humaine sous telle ou telle forme productive, déterminée par un but particulier (…) ». « ( …) le travail doit être avant tout utile, pour être censé dépense de force de travail, travail humain, dans le sens abstrait du terme » Commentaire. On voit ici clairement comment les catégories génériques du travail

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(« tout travail » est … abstrait et concret) se trouvent impliquées dans le concept, spécifiquement marchand, de la valeur. En tant que dépense, le travail est fruit d’une mobilisation sociale, dans un univers toujours politique de contrainte et de consentement, dont le marché, ainsi décrit, ne fournit qu’une épure abstraite et unilatérale. C’est pourquoi aussi il peut être autre chose, qui se profile dans la note finale, qui souligne que cette « dépense de force de travail » est aussi « affirmation normale de la vie ». Normale, normée, socialement possible selon d’autres formes sociales (sur la valeur, le travail et le régime de la liberté, voir la critique de Smith dans les Grundrisse, t. II, pp. 101-2).

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[COPYRIGHT : JACQUES BIDET]

Section I. La marchandise et la monnaie
Chapitre 1. La marchandise § III. Forme de la valeur
Pour ce § III, je renvoie le lecteur à Explication et reconstruction du Capital, E. 131132, pages 63-74, ainsi qu’à Que faire du Capital ?, pages 209-232. Je me permets de reprendre ici le fil conducteur de mon commentaire : « Marx indique, en ouverture de ce § III, qu’il revient à son point de départ : la « valeur d’échange ». Les §§ II et III ont établi qu’elle était fondée sur la « valeur », analysée à partir de la forme, historiquement particulière, de production qu’est le marché − production privée pour l’échange −, lui-même décrypté à partir du couple travail concret /abstrait (désigné comme sa découverte décisive, alinéa 21). Il revient donc, muni de ce concept de valeur, à la valeur d’échange. Il est maintenant en mesure d’examiner ce qu’il appelle le « rapport de valeur », c’est-à-dire cette valeur d’échange elle-même, mais lue comme relation entre marchandises à partir de la théorie de la valeur élaborée aux §§ I et II. Il va montrer qu’elle implique l’argent. Il introduit le problème sous la forme d’une équation qu’il énonce indifféremment selon deux formulations : « x marchandise A = y marchandise B », ou « x marchandise A vaut y marchandise B ». Or, en réalité, la relation « = » est une relation d’équivalence au sens mathématique de ce terme : réflexive, transitive, totale et symétrique. Elle ne peut donc en l’occurrence désigner qu’un rapport de grandeur, de quantité. La relation « vaut » est d’une tout autre nature : elle n’est ni réflexive ni proprement symétrique. Il est donc surprenant que Marx ne semble pas remarquer la différence entre ces deux relations, « = » et « vaut ». Car c’est en réalité sur elle qu’il va fonder toute sa démonstration. L’objet de son analyse est la relation « valoir », Geltung, en tant qu’elle ne se réduit pas à celle d’égalité. Il va, on le verra, en faire la « genèse » non pas en inaugurant une autre « théorie de la valeur », mais en développant le « rapport de valeur » à partir de la théorie de la valeur élaborée dans les deux premiers paragraphes du chapitre I, c’est-à-dire en renvoyant à celle-ci, qui trouve ainsi son achèvement dans cet exposé de sa « forme » au sens précis de sa « forme argent ». (Extrait de Explication et reconstruction du Capital, pages 64). Alinéa 42/63. Chacun sait… Jedermann weiß… S. 62… PUF 54, ES 50, GF 50. « Il s’agit maintenant de faire ce que l’économie bourgeoise n’a jamais essayé ; il s’agit de fournir la genèse de la forme monnaie, c’est-à-dire de développer l’expression de valeur contenue dans le rapport de valeur (je souligne) des marchandises depuis son ébauche la plus simple et la moins apparente jusqu’à cette forme monnaie qui saute aux yeux de tout le monde. En même temps sera résolue et disparaîtra l’énigme de la monnaie ». Commentaire. Tout se joue en effet dans la relation entre le rapport de valeur et l’expression de valeur : dans le développement de l’un à l’autre. Le « rapport de valeur » désigne la valeur relative des marchandises en tant qu’elle est réglée par le temps socialement nécessaire à leur production dans la forme marchande de production.

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Le développement analytique va faire apparaître que ce rapport contient une « expression de valeur ». Et l’on va le voir dès le cas le plus simple, celui du rapport entre deux marchandises.

A. Forme simple ou accidentelle de la valeur
Alinéa 44/63. x marchandise A… x Ware A… S. 63… PUF 55, ES 50, GF 50. « x marchandise A = y marchandise B , ou x marchandise A vaut y marchandise B. (20 mètres de toile = 1 habit, ou 20 mètres de toile ont la valeur d’un habit). » Commentaire. Tout le problème, on l’a vu, tient dans ce « ou », qui masque le problème que pourtant il introduit. Car, en réalité, la relation « = » renvoie à la grandeur de la valeur, et la relation « vaut » à l’expression de valeur.

1. Les deux pôles de l’expression de valeur : sa forme relative et sa forme équivalent Alinéa 45/63. Le mystère… Das Geheimnis… S. 63… PUF 55, ES 51, GF 50. « Le mystère de toute forme de valeur gît dans cette forme simple. Aussi c’est dans son analyse que se trouve toute la difficulté. » Alinéa 46/63. Deux marchandises… Es spielen… S. 63… PUF 55, ES 51, GF 50. (…) « La toile exprime sa valeur dans l’habit et celui-ci sert de matière à cette expression. La première marchandise joue un rôle actif, la seconde un rôle passif. La valeur de la première est exposée comme valeur relative, la seconde marchandise fonctionne comme équivalent ». Alinéa 47/63. La forme relative… Relative Wertform… S. 63… PUF 55, ES 51, GF 51. « La forme relative et la forme équivalent sont deux aspects corrélatifs, inséparables, mais, en même temps, des extrêmes opposés, exclusifs l’un de l’autre, c’est-à-dire des pôles de la même expression de valeur. (…) La valeur de la toile ne peut donc être exprimée que dans une autre marchandise, c’est-à-dire relativement. » Commentaire. « L’opposition », « l’exclusion » sont ici des catégories fonctionnelles : elles signifient que, pour que l’une fonctionne comme valeur relative, il faut que « la seconde marchandise fonctionne comme équivalent » (al. 46). Elles renvoient au caractère non réflexif du rapport de valeur : la valeur de la toile ne s’exprime pas en toile. Alinéa 48/64. L’expression… Allerdings… S. 63… PUF 56, ES 51, GF 51. « L’expression : 20 mètres de toile = 1 habit, ou 20 mètres de toile valent un habit, renferme, il est vrai, la réciproque : 1 habit = 20 mètres de toile, ou un habit vaut 20 mètres de toile. Mais il me faut alors renverser l’équation (…) » Commentaires. L’analyse s’appuie ici sur la seconde propriété du rapport de valeur : la réciprocité ou symétrie. Mais on notera qu’ici le théoricien entre en scène : « il me faut alors renverser l’équation ». Il construit la figure : il renverse l’équation. Et c’est

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du reste une semblable intervention, opération de renversement, qui permettra de passer de la Forme 2 à la Forme 3. A proprement parler, il ne s’agit pas d’une relation « symétrique », comme le serait par exemple la relation « a la même valeur que », car les deux pôles de la forme valeur sont hétérogènes (relatif/équivalent) au regard de la relation qu’elle définit. Il ne s’agit pas seulement d’un autre énoncé, tel que celui qu’on pourrait obtenir en inversant la relation « a la même valeur que ». Il s’agit de l’énoncé d’un autre locuteur, qui exprime la valeur de l’habit dans la toile. A la différence de la relation « a la même valeur que », ou relation d’égalité de valeur, dont le locuteur est indéterminé, et qui, dans une même locution, fonctionne dans les deux sens, on a ici un couple de relations « symétriques » indissociables, dualité qui tient au fait que, en tant que rapport d’expression, donc de sens, le sens n’existe que pour un couple d’échangistes. Sens de deux actes distincts et corrélatifs, pourvus de sens dans cette corrélation, s’exprimant en deux expressions de valeur. « L’intervention » du théoricien consiste ici dans la manifestation de la relation entre ces deux actes, entre ces deux agents. Conclusion : les deux expressions « x Ma = y Mb » et « x Ma vaut y Mb » sont de nature différente. La première désigne le rapport de valeur, la seconde l’expression de valeur. La question que Marx a fait ici émerger est celle du « valoir », Geltung, de la valeur. Helmut Reichelt a justement mis en avant cette notion de valoir de valeur. Mais il n’aperçoit pas que c’est bien cela dont il s’agit ici. Il n’aperçoit pas la différence entre la relation « égale » et la relation « valoir ». La première pourtant concerne la grandeur de la valeur, alors que la seconde concerne sa forme. C’est lorsque l’on confond les deux que l’on peut attribuer à Marx, comme le fait Helmut Reichelt, une problématique « ricardienne » positiviste de valeurs relatives. 2. La forme relative de la valeur a. Contenu de cette forme Alinéa 49/64. Contenu… Um herauszufinden… S. 64… PUF 56, ES 51, GF 51. « (…) des choses ne peuvent être comparées quantitativement qu’après avoir été ramenées à la même unité. Alors seulement elles ont le même dénominateur commun et deviennent commensurables » Commentaire. On connaît ce dénominateur commun : le travail abstrait. Ce § III n’introduit pas une « autre théorie » que les §§ I et II. Alinéa 50/64. Que 20 mètres… Ob 20 Ellen… S. 64… PUF 56, ES 51, GF 51. « Toile = habit, voilà la fondement de l’équation ». Commentaire. Cette « égalité » suppose en effet qu’ils soient des « expressions de la même unité », le travail abstrait. Même remarque que pour l’alinéa précédent. Alinéa 51/64. Mais les deux… Aber die zwei… S. 64… PUF 57, ES 52, GF 51. « (…) l’habit entre dans ce rapport exclusivement comme forme d’existence de la valeur, car ce n’est qu’en exprimant de la valeur qu’il peut figurer comme valeur vis-àvis d’une autre marchandise. De l’autre côté, le propre valoir de la toile se montre ici ou acquiert une expression distincte. » Commentaire. Le valoir de la toile s’exprime dans la valeur de l’habit.

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Alinéa 52/65. Empruntons… So ist die Buttersäure… S. 64… PUF 57, ES 52, GF 52. « Empruntons une analogie à la chimie ». Celui de deux corps, comprenant les mêmes éléments dans la même proportion de C4 H8 O2, mais différant par leur aspect et leurs propriétés. Que C4 H8 O2 leur soit commune ne suffit pas à exprimer de l’une à l’autre « quelque chose de tout à fait distinct de sa forme corporelle ». Commentaire. Le formiate de propyle ne se rapporte à l’acide butyrique que par l’identité (=) de ce qui leur est commun, et non également à travers leur différence, qui les rendrait échangeables, la valeur de l’un s’exprimant dans la valeur (et la valeur d’usage) de l’autre. Alinéa 53/65. Si nous disons… Sagen wir… S. 65… PUF 57, ES 52, GF 52. Ramenée à du « travail humain cristallisé », chaque marchandise, prise en ellemême, se trouve analysée comme « abstraction valeur », mais elle ne présente encore que la forme d’une valeur d’usage. « Il en va tout autrement dès qu’une marchandise est mise en rapport de valeur avec une autre marchandise. Dès ce moment, son caractère de valeur ressort et s’affirme comme sa propriété inhérente qui détermine sa relation avec l’autre marchandise » Commentaire. Ce qui fait proprement la marchandise, ce n’est pas d’être du « travail humain cristallisé » : toute production, même celle de Robinson, est cela, et en ce sens le travail abstrait est une catégorie générique, applicable à toute valeur d’usage produite. Elle n’est « valeur » au sens propre que dans son « rapport de valeur » avec d’autres marchandises. Ce moment n’est pas celui de la circulation, de l’échange. Il est toujours déjà impliqué dans la production marchande en tant que production pour l’échange, dans sa rationalité propre. C’est tout cela encore qu’il semble échapper à l’interprétation francfortoise. Alinéa 54/65. L’habit étant posé… Indem z. B… S. 65… PUF 57, ES 52, GF 52. « L’habit étant posé l’équivalent de la toile, le travail contenu dans l’habit est affirmé être identique avec le travail contenu dans la toile ». Commentaire. La relation valeur, en tant que mise en « équation » (al. 54) de deux valeurs d’usage distinctes, pose le travail abstrait comme substance de la valeur. De telles formules sont invoquées pour argumenter l’idée que la théorie marxienne de la valeur doit s’entendre à partir de la circulation, de l’échange, et donc de la monnaie. En réalité, cette mise en équation n’est pas spécifiquement un acte de l’échangiste : elle est le fait de la structure marchande de production, qui gouverne les choix de production dans la société marchande, sa logique et sa dynamique productive, en tant que production pour l’échange. Alinéa 55/65. Il ne suffit pas… Es genügt… S. 65… PUF 58, ES 52, GF 52. La valeur doit se « représenter comme pure condensation du travail humain abstrait ». « En même temps, cette condensation doit revêtir la forme d’un objet visiblement distinct de la toile elle-même, et qui, tout en lui appartenant, lui soit commune avec une autre marchandise. Ce problème est déjà résolu ». Commentaire. La suite va montrer comment Alinéa 56/65. En effet… Im Wertverhältnis… S. 66… PUF 58, ES 53, GF 53.

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Posé comme équivalent, l’habit devient valeur : « sa propre forme d’existence devient une forme d’existence de la valeur ; cependant l’habit, le corps de la marchandise habit, n’est qu’une simple valeur d’usage ; un habit exprime aussi peu de valeur que le premier morceau de toile venu. Cela prouve tout simplement que, dans le rapport de valeur de la toile, il signifie plus qu’en dehors de ce rapport » Commentaire. Le paradoxe dans l’explication que fournit Marx, c’est qu’il semble d’abord tenir le fait de « s’exprimer en une valeur d’usage » pour un défaut. Alors précisément que la référence « valeur d’usage » est, comme on le verra par la suite (al. 60, page 73) essentielle à la catégorie du valoir. A condition, il est vrai, que cette valeur d’usage soit prise dans le rapport social marchand, où elle acquiert ses « galons » (al. 56) de valeur. La valeur est ainsi à comprendre comme rapport social. Et ce ne sont pas des choses qui sont « galonnées », mais des « personnages » : ici les détenteurs de « titres » de propriétés. Marx tient (artificiellement) les acteurs sociaux en coulisse jusqu’au chapitre 2 (voir Explication et reconstruction du Capital, E. 151), mais déjà ils font subrepticement retour. Retour du refoulé : le monde des marchandises n’est pas rigoureusement un monde de choses, mais de « choses sociales ». Où les rapports sociaux, néanmoins, se donnent comme rapports de choses, auxquelles semble appartenir en propre la majesté de leurs différences. Ce terrain est celui du « fétichisme de la marchandise », auquel ne saurait pourtant se réduire celui de la « forme de la valeur ». On analyse en E. 141 ce jeu subtil entre les choses et les individus, et leur facticité de « personnages », et son ambiguïté : les individus ne sont pas seulement des « personnages », ils ne sont pas pris dans ce discours des choses, ils peuvent résister aux sirènes, prendre distance. L’un des objectifs de Explication et reconstruction du Capital est de montrer en quoi et comment. Alinéa 57/66. Dans la production… In der Produktion… S. 66… PUF 58, ES 53, GF 53. « (…) l’habit ne peut point représenter dans ses relations extérieures la valeur, sans que la valeur prenne en même temps la forme d’un habit. C’est ainsi que le particulier A ne saurait représenter pour l’individu B une majesté, sans que la majesté aux yeux de B revête immédiatement et la figure et le corps de A (…) » Commentaire. Même remarque. On passe ici du plan de l’expression à celui de la « représentation », qui est aussi celui de l’illusion. L’idée est proche de celle du fétichisme, exposée plus loin : les permutations entre travaux se donnent comme permutations de choses. La signification politique en surgit immédiatement : la domination politique n’existe que par son apparaître comme un fait de nature. Alinéa 58/66. Le rapport qui fait… Im Wertverhältnis… S. 66… PUF 59, ES 53, GF 53. « Le rapport qui fait de l’habit l’équivalent de la toile, métamorphose donc la forme habit en forme valeur de la toile ou exprime la valeur de la toile dans la valeur d’usage de l’habit. » (…) « Sa propriété de valoir apparaît dans son égalité avec l’habit, comme la nature moutonnière du chrétien dans sa ressemblance avec l’agneau de Dieu » Commentaire. L’expression en valeur d’usage n’est pas ici comptée comme un défaut, mais plutôt comme une sorte de moment nécessaire, dont on verra que l’analyse va le dépasser mais le conserver. La référence à « l’agneau de Dieu » est peut-être prématurée, car celui-ci figure plutôt, dans ce contexte théorique-métaphorique, un

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équivalent universel (comme celui de la forme III) au sein de la communauté, qui n’est pas, il est vrai, la société marchande universelle. Alinéa 59/66. Comme on voit… Man sieht… S. 66… PUF 59, ES 53, GF 53. « Comme on le voit, tout ce que l’analyse nous avait révélé auparavant, le toile ellemême le dit, dès qu’elle entre en société avec une autre marchandise, l’habit. (…) Pour exprimer que sa valeur vient du travail humain, dans sa propriété abstraite, elle dit que l’habit en tant qu’il vaut autant qu’elle, c’est-à-dire est valeur, se compose du même travail qu’elle-même. Pour exprimer que sa réalité sublime comme valeur est distincte de son corps raide et filamenteux, elle dit que la valeur a l’aspect d’un habit, et que par conséquent, elle-même, comme chose valable, ressemble à l’habit, comme un œuf à un autre » Commentaire. Ici le discours est prêté aux marchandises. On dira qu’il figure le discours des échangistes, ou la visée de sens des producteurs échangistes. Cette façon de traiter les choses comme des personnes est une sorte de retournement par avance du thème du fétichisme, selon lequel les rapports entre les personnes se donnent comme des rapports entre choses. L’expression de valeur est, en un sens, une « révélation » de la valeur. Car ce discours ne dit censément rien d’autre que ce que « l’analyse nous avait révélé auparavant ». Marx y insiste lourdement : ce qui s’exprime ainsi, c’est sa valeur, en temps de travail. Ce temps s’exprime dans la chose qu’il procure, la valeur d’usage de l’habit, parce que celui-ci suppose un même temps. On voit comment la catégorie du « valoir », loin de se réduire à l’égalité des grandeurs, articule valeur et valeur d’usage. Alinéa 60/67. En vertu… Vermittelst… S. 67… PUF 60, ES 54, GF 54. « En vertu du rapport de valeur, la forme naturelle de la marchandise B devient la forme de valeur de la marchandise A, ou bien le corps de B devient pour A le miroir de sa valeur. La valeur de la marchandise A ainsi exprimée dans la valeur d’usage de la marchandise B, acquiert la forme de la valeur relative ». Une note rapproche, « sous un certain rapport », la condition de marchandise à celle de l’homme, qui ne naît pas « en philosophe à la Fichte dont le Moi n’a besoin de rien pour s’affirmer, il se mire et se reconnaît d’abord seulement dans un autre homme » Commentaire. Cet alinéa valorise, on le voit, hautement l’expression de la valeur en valeur d’usage. Voir le rapprochement, prudent, il est vrai, avec un procès de genèse du sujet par l’intersubjectivité. Ce que la marchandise A découvre dans la marchandise B, c’est sa propre valeur en tant que « grandeur », mais dans l’individualité de cette chose utile, avec laquelle elle peut permuter, et laquelle seule peut, comme valeur d’usage, exprimer son être abstrait. (Notons qu’ici la « forme naturelle » désigne évidemment le résultat de l’action laborative-culturelle de l’homme sur la nature.) b. Détermination quantitative de la valeur relative Alinéa 61/67. Détermination… Jede Ware… S. 67… PUF 60, ES 54, GF 54. Alinéa 62/67. L’équation… Die Gleichung… S. 67… PUF 60, ES 54, GF 54. « Dans le rapport de valeur de la marchandise A avec la marchandise B, non seulement la marchandise B est déclarée égale à A au point du vue de la qualité, mais encore un certain quantum de B équivaut au quantum donné de A. ». Le temps

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nécessaire en est la mesure, « ce temps varie pour chacune d’elles avec chaque variation de la force productive du travail qui la crée » Commentaire. Les marchandises différentes s’échangent au regard des quantités respectives de travail qu’elles requièrent, auxquelles correspondent des quantités déterminées de valeurs d’usage. Celles-ci varient selon les variations de productivité dans la production respective de ces marchandises. Marx reprend ici le thème même des §§ I et II. Il pousse seulement encore plus loin l’analyse, considérant cette relation quantitative sous tous ses aspects. Alinéa 63/67. I. « Que la valeur… I. Der Wert… S. 68… PUF 61, ES 54, GF 54. I. « Que la valeur de la toile change pendant que la valeur de l’habit reste constante » Commentaire. Simple explicitation de l’analyse des §§ I et II. Ceci contre les lectures qui croient discerner dans ce § III une autre théorie de la valeur. Alinéas 64 et 65. Alinéa 64/68. II. « Que la valeur… II. Der Wert… S. 68… PUF 61, ES 54, GF 54. Alinéa 65/68. Si l’on compare…Vergleicht … S. 68… PUF 61, ES 55, GF 55. II. « Que la valeur de la toile reste constante pendant que la valeur de l’habit varie ». Commentaire. Même remarque. Alinéa 66 à 68. Alinéa 66/68. III. Les quantités… III Die zur Prod… S. 68… PUF 62, ES 55, GF 55. Alinéa 67/68. IV. Les temps… III Die zur Produktion… S. 68… PUF 62, ES 55, GF. Alinéa 68/68. Les changements… Wirkliche… S. 68… PUF 62, ES 55, GF 55. « Si les valeurs de toutes les marchandises augmentaient ou diminuaient simultanément et dans la même proportion, leurs valeurs relatives n’éprouveraient aucune variation » Commentaire. Même remarque encore. Et Marx généralise : les variations inégales des productivités respectives modifient les valeurs relatives. 3. La forme équivalent et ses particularités Alinéa 69/69. On l’a déjà vu… Man hat… S. 70… PUF 63, ES 55, GF 55. « On l’a déjà vu (…). La toile manifeste son propre caractère de valeur par un rapport dans lequel une autre marchandise, l’habit, tel qu’il est dans sa forme naturelle, lui fait équation. (…) est immédiatement échangeable avec elle. » Commentaire. On se rappelle la note finale du § II : une chose n’est valeur que si elle est utile. Mais cette utilité se manifeste dans sa capacité à donner accès à une autre valeur d’usage. Le rapport entre les marchandises n’est pas mesuré par la grandeur des utilités respectives, mais par les temps de production. Il n’y a cependant rapport de valeur que parce que celui-ci ne se réduit pas à une égalité des temps, à la question de la « grandeur », mais parce que la valeur « s’exprime en une valeur d’usage », autre. Alinéas 70-71. Alinéa 70/69. En tant que valeurs… Ajout à l’allemand, ES 55, GF 55. Alinéa 71/69. Une marchandise… Ajout à l’allemand, ES 56, GF 56.

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« En tant que valeurs, toutes les marchandises sont des expressions égales d’une même unité, le travail humain, remplaçables les unes par les autres. Une marchandise est, par conséquent, échangeable avec une autre marchandise, dès qu’elle possède une forme qui la fasse apparaître comme valeur » Commentaire. Les alinéas 70 à 74 reprennent, du point du vue de la forme équivalent, la même analyse précédemment développée du point de la forme relative, tant pour l’aspect qualitatif (al. 71) que quantitatif (al. 72). Alinéas 72/69. Quand une… Wenn eine Ware… S. 70… PUF 63, ES 56, GF 56. Commentaire. Marx distingue bien le rapport de valeur comme aspect quantitatif (la proportion dans laquelle s’échangent les marchandises) et la forme valeur qui lui inhérente, l’aspect qualitatif selon lequel l’échange d’une marchandise s’opère en une autre marchandise, en une autre valeur d’usage, dans laquelle s’exprime sa valeur. Alinéa 73/70. La marchandise… Aber sobald… S. 70… PUF 63, ES 56, GF 56. « La marchandise dont la valeur se trouve sous la forme relative est toujours exprimée comme quantité de valeur, tandis qu’au contraire il n’en est jamais ainsi de l’équivalent qui figure toujours dans l’équation comme simple quantité d’une chose utile. 40 mètre de toile, par exemple, valent - quoi ? 2 habits. La marchandise habit jouant ici le rôle d’équivalent, donnant ainsi un corps à la valeur de la toile, il suffit d’un certain quantum d’habits pour exprimer le quantum de valeur qui appartient à la toile. Donc, deux habits peuvent exprimer la quantité de valeurs de 40 mètres de toile, mais non la leur propre. » D’où l’erreur des économistes quand « ils n’ont vu dans l’expression de valeur qu’un rapport de quantité ». Commentaire. Toute la question est ici résumée et renvoyée à la différence entre un simple rapport de grandeur (quantité) et un rapport de valeur. Le rapport de quantité est bien là, puisqu’il y a de part et d’autre même valeur, même temps de travail socialement nécessaire. Mais il n’épuise pas la relation, car celle-ci n’est pas de simple égalité entre des marchandises de valeur égale. La relation de valeur, à la différence de la relation d’égalité, n’est pas réflexive : la valeur de la marchandise Toile ne peut s’exprimer en toile, mais seulement dans la valeur d’usage d’une autre marchandise, ici l’Habit, selon sa quantité déterminée. La marchandise Toile est ici, dans cette énonciation d’un rapport de valeur, considérée dans sa valeur, dans le temps qu’il faut pour la produire. La marchandise Habit l’est dans la quantité de valeurs d’usage qu’elle représente. Bref, ce que Marx désigne ici comme l’expression de valeur, c’est ce rapport entre une marchandise considérée du point de sa valeur, soit de vue du temps qu’il faut pour la produire, et une autre considérée du point du vue des valeurs d’usage qu’elle contient. Le rapport de valeur, que l’on est tenté de comprendre comme un simple rapport entre des valeurs de grandeurs différentes, implique en réalité cette « expression de valeur », qui se donne en tout énoncé de valeur. « Vaut quoi ? » signifie toujours « donne accès à quoi ? ». Usage possible de quoi (d’autre) ? Alinéa 74/70. Les contradictions… Ajout à l’allemand, ES 56, GF 56. « Les contradictions que renferment la forme équivalent exigent maintenant un examen plus approfondi de ses particularités » Commentaire. Il y a tout lieu d’être surpris d’entendre ici parler de « contradiction ». Jusqu’ici, rien n’a semblé contradictoire. La problématique de la forme de la valeur comme « expression de valeur », que je viens de désigner, résumant l’analyse de Marx,

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comme un « rapport entre une marchandise considérée du point de vue de sa valeur, soit du temps qu’il faut pour la produire et une autre considérée du point du vue des valeurs d’usage qu’elle contient », concerne tout au contraire la rationalité même du rapport marchand comme logique de production. Le producteur de A est tendu vers l’obtention par la moindre dépense de travail (correspondant au temps socialement nécessaire) de la quantité maximale de valeurs d’usage B, à travers le procès d’échange. C’est une description parfaite du procès de travail comme pratique rationnelle spécifique dans le contexte marchand. Tout cela va à l’encontre d’une lecture immédiate qui ferait des trois particularités qui suivent autant de contradictions. Et l’on comprend aisément que l’un des enjeux du Capital (et l’un des défis de Explication et reconstruction du Capital) est de savoir quelle sorte de « contradiction » est assignable aux rapports marchands comme tels, par distinction avec les contradictions proprement capitalistes. On notera que le terme de « contradiction » n’est employé que dans la version française, dans ce bref alinéa 74, qui n’existe pas dans le texte allemand. Widerspruch, contradiction, catégorie centrale de toute dialectique, n’apparaît du reste jamais dans premier chapitre (version allemande), qui traite, d’un bout à l’autre, de « contraires », Gegenteile, sans pourtant les dire « contradictoires ». Manifestement, le terme, propre à la version française, est ici à prendre au sens faible, de contradictions que surmonte la forme argent. Ce qui veut dire que celle-ci les « dépasse », mais sans en même temps les « conserver ». Alinéa 75/70. Première particularité.. Die erste… S. 70… PUF 64, ES 56, GF 56. Première particularité de la forme équivalent : la valeur d’usage devient la forme de manifestation de son contraire, la valeur Commentaire. La « contradiction » est ici construite par la désignation de la « valeur d’usage » et de la « valeur » comme de « contraires », alors qu’ils ne figuraient au § I que comme des facteurs « opposés », au sein du concept de marchandise. Et par le passage de la « forme d’expression » à la « forme de manifestation », Erscheinungsform, philosophiquement connotée. Alinéa 76/70. La forme naturelle… Die Naturalform… S. 71… PUF 64, ES 56, GF 56. « La forme naturelle des marchandises devient leur forme de valeur. Mais, en fait, ce quid pro quo n’a lieu pour une marchandise B (…) que dans les limites du rapport de valeur (…). Considéré isolément, l’habit, par exemple, n’est qu’un objet d’utilité, une valeur d’usage, exactement comme la toile (…). Mais comme aucune marchandise ne peut se rapporter à elle-même comme équivalent, ni faire de sa forme naturelle la forme de sa propre valeur, elle doit nécessairement prendre pour équivalent une autre marchandise dont la valeur d’usage lui sert ainsi de forme valeur » Commentaire. Cet alinéa est, on le voit, la stricte reprise analytique de ce qui a été exposé depuis le début du § III, mais qui est maintenant désigné comme un « quiproquo ». Il restera à savoir si ce discours du quiproquo est entièrement tenable lorsque l’on passe du registre des choses à celui (ici méthodologiquement refoulé) des agents ou acteurs (producteurs-échangistes). Alinéa 77/70. Une mesure… Dies veranschauliche… S. 71… PUF 64, ES 57, GF 57.

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Marx prend l’exemple d’un pain de sucre que l’on pèse avec des poids en fer. « Dans ce rapport, le fer est considéré comme un corps qui ne représente rien que de la pesanteur. (…) la forme sous laquelle la pesanteur se manifeste. (…) De même que le fer, comme mesure de poids vis-à-vis du pain de sucre, ne représente que pesanteur, de même, dans notre expression de valeur, le corps habit vis-à-vis de la toile ne représente que valeur ». Commentaire. Voilà l’exemple de pur « rapport de grandeur », sans le « rapport de forme » (valeur) qui caractérise la marchandise. C’est ce que Marx va expliquer. Alinéa 78/71. Ici cependant… Hier hört… S. 71… PUF 65, ES 57, GF 57. « Ici cependant cesse l’analogie. Dans l’expression de poids du pain de sucre, le fer représente une qualité naturelle commune aux deux corps, leur pesanteur, tandis que dans l’expression de valeur de la toile, le corps habit représente une qualité surnaturelle des deux objets, leur valeur, un caractère d’empreinte purement sociale » Commentaire. On a d’une part l’idée que le fer, ici placé en équivalent, n’exhibe que la qualité « commune » aux deux corps. D’autre part, que cette qualité est naturelle et non sociale (la référence au « surnaturel » vient nous rappelle que celui-ci n’est jamais rien d’autre que le social). On comprend, au passage, que la valeur d’usage, souvent évoquée ci-dessus comme « forme naturelle », est tout aussi « sociale » que la « valeur » : c’est là une catégorie tout aussi constitutive de ce rapport social, puisque sens elle, sa différence particulière, il n’y a pas d’expression sociale du même, du socialement même. On attendrait aussi l’idée que le fer, en tant qu’exprimant le poids, ne fonctionne pas comme « valeur d’usage ». Cette idée apparaît en effet dans ce qui suit. Alinéa 79/71. Du moment… Indem… S. 71… PUF 65, ES 57, GF 57. « Du moment que la forme relative exprime la valeur d’une marchandise, de la toile, par exemple, comme quelque chose de complètement différent de son corps lui-même et de ses propriétés, comme quelque chose qui ressemble à un habit, par exemple, elle fait entendre que sous cette expression un rapport social est caché. » Commentaire. « La forme relative … fait entendre ». C’est l’exposé qui fait entendre. Le lecteur comprend en effet que le rapport entre les deux marchandises n’est pas simplement seulement un rapport entre deux objet physiques, mais un rapport social, c’est-à-dire entre des agents dont ce rapport définit la position et l’action pourvue de sens. Nous comprenons donc qu’il s’agit là d’un rapport entre un producteur pour qui sa dépense de travail ne trouve son « expression » (c’est-à-dire aussi son sens) que dans la valeur d’usage offerte par l’autre, à mesure d’un travail égal. Mais ce rapport entre travaux, se trouve « caché », n’apparaissant que sous forme de rapport entre choses. Ce que thématisera le « fétichisme » de la marchandise. On notera que, fort curieusement, Marx entre dans le jeu même du fétichisme puisqu’il développe son analyse, sa genèse de l’argent, à partir de la marchandise, en purs termes de choses, sans référence aux agents. Il mentionne certes leurs travaux, mais seulement pour le temps qu’il suppose en tant que constitutif de la valeur. Paradoxe : cet exposé théorique du rapport social marchandise en tant qu’il suppose la forme monnaie ne mentionne que des choses, des marchandises qui, dans leur forme relative, « expriment leur valeur » en d’autres, présentes en forme équivalent. Comble du paradoxe : ce sont les marchandises qui se trouvent personnifiées, puisque l’une « exprime » sa valeur en l’autre, qui « exprime » ainsi celle de la première. On peut naturellement s’émerveiller

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de la façon dont Marx, surpassant François d’Assise qui parlait aux petits oiseaux, fait parler les choses elles-mêmes, et l’on a pu écrire dans cet ordre de subtils commentaires. Il est vrai que nous ne parlons que par signes et dans l’objectivité des choses. Mais il faut bien admettre que la formulation, étrange, selon laquelle une chose (la toile) « exprime » sa valeur en une autre (l’habit) n’est que la version fétichisée en rapports de choses d’un rapport social. C’est-à-dire d’un rapport entre agents dont sans cesse l’activité productive se confronte à, se mesure à (ce qui ne signifie pas se mesure « par ») à la quantité des valeurs d’usage qu’ils pourront en obtenir d’autres agents. Tel est le « rapport social » en question : le rapport de valeur, en ce qu’il n’est pas simplement un rapport de grandeur, appelant une mesure « par ». Bref, c’est dans la mesure où il conduit l’exposé de la forme monnaie en termes fétichisés, en termes de rapports entre choses, que Marx peut ainsi exhiber des « contradictions », qu’il tire en réalité de ce qu’il fera apparaître au paragraphe suivant comme le fétichisme de la marchandise, représentation des rapports entre agents comme de rapports entre choses. C’est en gommant les agents qu’il obtient ici un pur rapport entre choses. Tout le problème de savoir si cet effacement de l’agent est tenable de bout en bout, et si Marx pourra se tenir. On verra que non. Alinéa 80/71. C’est l’inverse… Umgekehrt… S. 71… PUF 65, ES 57, GF 58. « C’est l’inverse qui a lieu dans la forme équivalent ». (…) l’habit semble tirer de la nature et non du rapport de valeur de la toile sa forme équivalent, sa propriété d’être immédiatement échangeable, au même titre que sa propriété d’être pesant ou de tenir chaud. » Commentaire. C’est l’inverse, c’est-à-dire le complément. Une note remarquable ajoute : « Dans un autre ordre d’idées, il en est encore ainsi. Cet homme, par exemple, n’est roi que parce que d’autres hommes se considèrent comme ses sujets et agissent en conséquence. Ils croient au contraire être sujets parce qu’il est roi ». Où l’on retrouve le thème du renversement, de l’aliénation. Note remarquable parce qu’elle met en corrélation la relation politique de délégation, d’institution du pouvoir, et la relation économique marchande. Ce n’est seulement donc pas un exemple parmi d’autres. Une première difficulté, pour cette comparaison, tient cependant à ce que le rapport entre agents est ici exprimé comme un rapport entre choses. Mais on sait ce qu’il en est : il faut y lire un rapport social, entre producteurs échangistes. Ici les sujets se posent en quelque sorte comme les choses du roi. Mais chacun pourtant, désormais du moins, peut comprendre qu’ils ne le sont que parce qu’ils considèrent cet homme comme le roi. L’aliénation ne se trouve formulée que dans une formulation qui fait comprendre que son renversement est possible : le pouvoir du roi est institué par les sujets. On peut penser qu’il ne s’agit pas vraiment d’un « autre ordre idée », mais que cette corrélation n’est possible qu’en vertu du caractère « institué » de la relation marchande, et qu’il s’agit de la même institution du pouvoir, économique en même temps que politique.. Mais cela, il est vrai, ne pourra apparaître qu’au prix d’une « reconstruction » de la théorie. Alinéa 80, suite/71. De là le côté… Daher das… S. 72… PUF 66, ES 58, GF 58. « De là le côté énigmatique de l’équivalent, côté qui ne frappe les yeux de l’économiste bourgeois que lorsque cette forme se montre à lui tout achevée, dans la monnaie. Pour dissiper ce caractère mystique de l’argent et de l’or, il cherche ensuite à les remplacer sournoisement par des marchandises moins éblouissantes ; il fait et refait

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avec un plaisir toujours nouveau le catalogue de tous les articles qui, dans leur temps, ont joué le rôle d’équivalent. Il ne pressent pas que l’expression la plus simple de la valeur, telle que 20 mètres de toile valent un habit, contient déjà l’énigme et que c’est sous cette forme simple qu’il doit chercher à la résoudre ». Commentaire. Par avance, le fétichisme de l’argent est rapporté au fétichisme de la marchandise. L’économiste « bourgeois » est un savant : il est troublé par le fétichisme, par le fait social donné en chose. Mais il ne peut avancer plus loin, car il ne discerne pas que l’argent est marchandise. Il en fait un signe, qui tient certes son autorité d’un pouvoir social, mais qui utilise la propriété naturelle de certains objet d’exprimer de la valeur. Il est troublé par l’énigme. Marx déconstruit totalement celle-ci : cette capacité d’exprimer n’est pas propre à l’argent, car la valeur d’une marchandise A « s’exprime » dans la valeur d’usage d’une quelconque marchandise B. Et l’on verra comment il en vient ainsi logiquement à la monnaie métallique. Seulement, il a conféré à « l’expression » la charge de sens que l’on a vue. Le « rapport de valeur » suppose une « égalité » de valeurs entre A et B (c’est la question de la grandeur) et « l’expression » de la valeur de A en la valeur d’usage de B. Le secret de l’argent est dans le valoir en général. Dans cette reconstruction (marxienne), l’expression de valeur désigne la rationalité sociale du rapport marchand. Marx n’a pas encore à ce point montré en quoi celui-ci comporte fétichisme. Mais celui-ci ne supprime pas non plus cette rationalité du rapport marchand de production, ici construit dans le moment de l’échange et de la fonction monnaie. Alinéa 81/72. Deuxième particularité. Es ist also… S. 73… PUF 67, ES 58, GF 58. Deuxième particularité de la forme équivalent : le travail concret devient la forme de manifestation de son contraire, le travail humain abstrait. (ordre modifié par rapport au texte allemand). Commentaire. Comme ci-dessus, la « contradiction » est ici construite par la désignation du « travail concret » et du « travail humain abstrait» comme de « contraires », alors qu’ils ne figuraient au § II que comme « opposés », au sein du concept de marchandise. Et par le passage de la « forme d’expression » à la « forme de manifestation », Erscheinungsform, philosophiquement connotée. On verra que, lorsque l’on passe des deux « facteurs de la marchandise » aux deux « caractères du travail », la catégorie d’ « expression de valeur » va fonctionner différemment. Alinéa 82/72. Dans l’expression … Der Körper… S. 72… PUF 67, ES 58, GF 58. « Dans l’expression de la valeur d’une marchandise, le corps de l’équivalent figure toujours comme matérialisation du travail abstrait humain, et est toujours le produit d’un travail particulier, concret et utile. Ce travail concret ne sert donc ici qu’à exprimer du travail abstrait. Un habit, par exemple, est-il une simple réalisation, l’activité du tailleur qui se réalise en lui n’est aussi qu’une simple forme de réalisation du travail abstrait. Quand on exprime la valeur de la toile dans l’habit, l’utilité du travail du tailleur ne consiste pas en ce qu’il fait des habits et, selon le proverbe allemand, des hommes, mais en ce qu’il produit un corps, transparent de valeur, échantillon d’un travail qui ne se distingue en rien du travail réalisé dans la valeur de la toile. Pour pouvoir s’incorporer dans un tel miroir de valeur, il faut que le travail du tailleur ne reflète lui-même rien que sa propriété de travail humain. » Commentaire. Cet alinéa est surprenant. Quand on lit que le travail concret du tailleur inclus dans l’équivalent « ne sert ici qu’à exprimer du travail abstrait », on peut

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s’attendre, au vu des analyses qui précèdent, à ce que le travail abstrait exprimé soit celui du tisserand inclus dans la marchandise en position de relative. Or, en réalité, Marx avance maintenant que c’est le « travail humain » du tailleur qui s’exprime (« se reflète ») dans son travail (concret) de tailleur. Le § 73 exposait que le « travail humain » du tisserand qui s’exprime dans le travail (concret) du tailleur : la valeur de la marchandise du premier dans la valeur d’usage de celle du second. « La marchandise dont la valeur se trouve sous la forme relative est toujours exprimée comme quantité de valeur, tandis qu’au contraire il n’en est jamais ainsi de l’équivalent qui figure toujours dans l’équation comme simple quantité d’une chose utile. 40 mètre de toile, par exemple, valent - quoi ? 2 habits. La marchandise habit jouant ici le rôle d’équivalent, donnant ainsi un corps à la valeur de la toile, il suffit d’un certain quantum d’habits pour exprimer le quantum de valeur qui appartient à la toile. Donc, deux habits peuvent exprimer la quantité de valeurs de 40 mètres de toile, mais non la leur propre. » Bref, selon le l’alinéa 73, la valeur d’usage de B exprime la valeur de A ; et, selon l’alinéa 82, la valeur d’usage de B exprime la valeur de B. B doit en effet figurer comme valeur pour exprimer la valeur de A. Il y a là un paradoxe, qu’exprime fortement l’alinéa 81. Et il ne sera précisément levé que lorsque l’on en viendra à l’équivalent général, dont la valeur d’usage propre sera réduite à la fonction d’exprimer la valeur : dans sa fonction de monnaie, l’or perd son usage de valeur d’usage (ornement, etc.). Et c’est pourquoi on ne peut en rester à la « forme simple ». Alinéa 83/72. Les deux formes… In der Form… S. 72… PUF 67, ES 58, GF 58. « Les deux formes… qualité abstraite ». Commentaire. Marx distingue ici deux « cas » : la « production de valeur », opposée à « l’expression de valeur ». L’expression « production de valeur », qui, en allemand ou en français, n’apparaît que cette seule fois dans le chapitre, est un peu surprenante. Car les travaux, dans ce contexte de la théorie de la production marchande, ne produisent pas « de la valeur », ils produisent des marchandises qui ont de la valeur, et sont à ce titre en un « rapport de valeur », qui implique une « expression de valeur », que Marx a décryptée comme expression de la valeur de A en la valeur d’usage de B. L’expression « production de valeur » renvoie manifestement ici au « rapport de valeur ». Et « l’expression de valeur » ne constitue donc pas ici, à proprement parler « un autre cas » (Fall). Il en est plutôt fait un autre usage (et en ce sens le terme d’« expression » change de sens). « L’expression de valeur » ne désigne plus simplement cette relation de la marchandise A à la marchandise B, inhérente, on l’a vu, à la rationalité du rapport de valeur. Elle désigne maintenant, et cela sera confirmé à l’alinéa 89, une relation plus complexe : pour que la valeur d’usage de B exprime la valeur de A, il faut d’abord qu’elle se réduise à n’être que « l’expression » de sa propre valeur. Le paradoxe est donc le même que celui de l’alinéa précédent. Il appelle le même dépassement, que fournira l’équivalent général. Alinéa 84/72. Troisième particularité… Indem… S. 73… PUF 67, ES 58, GF 59. Alinéa modifié dans la version française. Troisième particularité de la forme équivalent : le travail concret qui produit l’équivalent, dans notre exemple celui du tailleur, en servant simplement d’expression au travail humain indistinct, possède la forme de l’égalité avec un autre travail, celui que recèle la toile, et devient ainsi, quoique travail privé, comme tout autre travail

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productif de marchandise, travail sous sa forme sociale immédiate. C’est pourquoi il se réalise par un produit qui est immédiatement échangeable avec une autre marchandise. Commentaire. Le travail concret de B sert à l’expression du travail abstrait de B, donc devient égal au travail abstrait de A : simple reprise de ce qui précède. Et, ainsi, quoique privé, devient social : émergent ici les catégories de propriété, donc d’agent et de division sociale du travail, jusqu’à présent non mobilisées dans l’analyse. Ce qui reste obscur ici, c’est le rapprochement fait entre travail concret et travail privé. En réalité, le couple concret /abstrait ne possède aucune forme de corrélation avec celui de privé /social. Privé et social ne sont opposables que si l’on considère que le vrai social est ce qui est commun (et l’on verra les problèmes que cela pose, E.411, notamment page 130). Ici la forme privée est celle qu’implique le marché comme division sociale du travail. Elle n’apparaît pas immédiatement, à ce niveau de l’analyse, comme « contradictoire ». Alinéa 85/72. Les deux particularités… Die beiden… S. 73… PUF 67, ES 59, GF 59. Ces deux dernières particularités « deviennent encore plus faciles à saisir, si nous remontons au grand penseur qui a analysé le premier la forme valeur, ainsi que tant d’autres formes, soit de la pensée, soit de la société, soit de la nature : nous avons nommé Aristote » Alinéa 86/73. D’abord Aristote… Zunächst… S. 73… PUF 67, ES 59, GF 59. « D’abord Aristote exprime clairement que la forme argent de la marchandise n’est que l’aspect développé de la forme valeur simple (…) » Alinéa 87/73. Il voit… Er sieht… S. 73… PUF 67, ES 59, GF 59. Aristote ne parvient cependant pas à penser que « des choses si dissemblables soient commensurables entre elles, c’est-à-dire de qualité égale », « on y a seulement recours pour le besoin pratique ». Alinéa 88/73. Ainsi, Aristote… Aristoteles… S. 74… PUF 68, ES 59, GF 59. Il ne parvient pas à concevoir la « substance commune » aux divers produits, « le travail humain ». Alinéa 89/73. Ce qui empêchait… Daß aber… S. 74… PUF 68, ES 59, GF 59. « Ce qui empêchait Aristote… », etc. Commentaire. Texte cent fois commenté. Je note qu’ici « le secret de l’expression de valeur » est « l’égalité et l’équivalence de tous les travaux, parce que et en tant qu’il sont du travail humain ». « L’expression de valeur » (xMa vaut yMb) est maintenant appréhendée dans son contenu d’égalité (xMa = yMb) de travail humain, qui en est le « secret ». Ce secret, c’est bien Marx qui, selon ses propres termes, est censé l’avoir « mis en relief », puisque c’est lui qui a introduit le concept de travail humain comme travail abstrait ; c’est donc lui qui l’a « déchiffré ». Mais, bien sûr, on l’a aperçu avant lui (voir l’économie classique). Cela n’a pourtant été possible que « lorsque l’égalité humaine a déjà acquis la ténacité d’un préjugé populaire ». Un « préjugé » n’est pas un constat, ni une exigence, c’est une opinion. Un préjugé populaire est une opinion commune, en l’occurrence celle de l’égalité de tous les hommes. Celle-ci n’apparaît, dit Marx, que quand se généralise la production marchande : « quand le rapport des hommes entre eux comme producteurs et échangistes est le rapport social dominant ».

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Ce qui veut dire qu’elle constitue une affirmation inhérente à la société marchande : une affirmation populaire « tenace ». Celle selon laquelle le travail est social en tant que privé. Ici se manifeste le lien qu’établit Marx entre l’économique et le juridicopolitique. Il ne dit pas que dans le rapport marchand les hommes sont effctivement égaux, mais qu’ils s’affirment tels. Et l’on notera que l’égalité en question n’est pas seulement celle des propriétaires échangistes, mais aussi celle des producteurs en général, puisque ce sont leurs travaux qui sont tenus pour égaux. Voilà, on le verra, ce qui caractérise ce champ conceptuel comme celui d’une « métastructure » (et non proprement celui des « superstructures »), qui concerne aussi des producteurs non marchands de leurs produits (Explication et reconstruction du Capital, R. 112). 4. Ensemble de la forme valeur simple Alinéa 90/74. La forme simple… Die einfache… S. 74… PUF 69, ES 60, GF 60. Commentaire. La valeur d’une marchandise s’exprime par le seul fait qu’elle se pose comme valeur d’échange. Alinéa 91/74. Si donc… Wenn es… S. 75… PUF 69, ES 60, GF 60. Commentaire. La « valeur d’échange » se désigne maintenant comme forme phénoménale, laquelle, on le sait, n’apparaît que dans la valeur d’usage de la forme équivalent. En tant que forme de manifestation, elle était à sa place au début de l’exposé, comme ce qu’il faut expliquer. Ce que font les §§ I et II du chapitre I. Le § III explique pourquoi la valeur présente cette forme de manifestation. Alinéa 92/74. Il ressort… Unsere… S. 75… PUF 69, ES 60, GF 60. Commentaire. Ici apparaissent les adversaires critiqués. Les mercantilistes, qui appréhendent le côté qualitatif, donc la forme équivalent. Les libre-échangistes, le côté quantitatif, donc la forme relative. Alinéa 93/74. Un examen… Die nähere… S. 75… PUF 70, ES 60, GF 61. Commentaire. On observe ainsi, par rapport au début de l’exposé une interversion des termes, puisque maintenant dans l’expression de A en B, A figure en forme de valeur d’usage et B en forme de valeur. C’est formellement le contraire de qui était exposé répétitivement de l’alinéa 45 à l’alinéa 80 : « En vertu du rapport de valeur, la forme naturelle de la marchandise B devient la forme de valeur de la marchandise A, ou bien le corps de B devient pour A le miroir de sa valeur. La valeur de la marchandise A ainsi exprimée dans la valeur d’usage de la marchandise B, acquiert la forme de la valeur relative » (al. 60). Il est finalement apparu que, pour qu’il en soit ainsi, il faut que du côté de l’équivalent, B, la valeur d’usage produite ne soit rien d’autre qu’une forme (ou, comme l’on l’a vu à l’alinéa une « expression ») de sa propre valeur. Paradoxe que lèvera l’équivalent général. Alinéa 94/75. Le produit… Das Arbeitsprodukt… S. 76… PUF 70, ES 61, GF 61. Commentaire. Le couple valeur d’usage / valeur est propre aux sociétés marchandes, dit Marx. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas, en toute autre société des normes d’évaluation et de validation du travail, soit un x qui fasse couple avec « valeur d’usage ». Encore moins que le travail abstrait soit spécifique du marché. J’ai montré pourquoi (E.161-162, pages 91-98)

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Alinéa 95/75. Le produit… Es folgt daher… S. 76… PUF 70, ES 61, GF 61. Commentaire. La forme simple est aussi « la forme primitive ». « Marche du même pas » Référence historico-logique assez vague. Donnera, au chapitre suivant, que les pas qui marquent la succession logique et ceux qui se tendent la séquence historique des formes sont en réalité fort différents. Alinéa 96/75. A première vue… Der erste Blick… S. 76… PUF 70, ES 61, GF 61. Commentaire. L’insuffisance est celle de la forme en tant qu’elle n’est pas pleinement développée, c’est-à-dire temps que le moment concerné n’est pas rapporté à l’ensemble fonctionnel de la forme sociale considérée. On peut en ce sens qualifier de « dialectique » la progression de l’exposé qui, d’insuffisance en insuffisance, va jusqu’à la figure suffisante, celle dans laquelle se marque la logique d’ensemble d’une forme sociale. Il remarquable que Marx ne puisse pas, contrairement à ce qu’avancent certaines interprétations (dialecticiennes) passer du marché au capital en spéculant sur l’insuffisance du marché. Alinéa 97/75. En effet… Der Ausdruck… S. 76… PUF 71, ES 61, GF 61. Commentaire. Au sujet de ce dont on « s’aperçoit », de ce qu’on « distingue », de ce qui « se représente » et de ce qui « s’exprime ». Le problème de l’expression de valeur est de savoir comment celle-ci peut être « exprimée ». Cela ne veut pas dire qu’elle soit, par là-même, comprise pour ce qu’elle est, ce que seul le travail théorique peut faire apparaître. Mais, parce qu’il s’agit d’une pratique sociale, le problème est posé du sens et de son expression. Or, manifestement, l’argent « exprime » la valeur. Le problème est de savoir comment. La thèse de Marx est qu’il n’est pas un simple signe. Il n’exprime pas comme un signe, parce qu’il est lui-même valeur, marchandise. Il est une marchandise équivalent général, exprimant la valeur de toute marchandise possible. Mais il exprime autre chose qu’un rapport de grandeurs entre elles, figurable par le signe égal : il exprime un rapport de valeur ou d’échangeabilité. Un tel rapport implique la relation entre valeurs et valeurs d’usage. C’est dans le rapport de valeur lui-même, par l’analyse de sa structure intime, qu’a été dégagée la possibilité de l’expression de valeur. Chaque étape de l’analyse va nous faire approcher du résultat, dans lequel se formule la valeur, où donc elle s’exprime. Et dans laquelle cependant elle demeurera cachée. La monnaie sera le concept subjectif de la valeur, elle désignera le dispositif par lequel les producteurs échangistes peuvent faire ce qu’ils font. Elle ne leur permet pas de savoir ce qu’il en est de la valeur dans le rapport marchand, de ce qui la fonde. L’exposé du fétichisme de la marchandise montrera pourquoi. Alinéa 98/75. Néanmoins… Indes… S. 76… PUF 71, ES 61, GF 61. Commentaire. « (…) on peut prolonger à volonté ». Il apparaît ici, comme je l’ai avancé ci-dessus (1.3.1., Principes de l’explication), que le passage de la forme valeur « simple » à la forme valeur « totale » découle d’une propriété du « rapport de valeur » d’être une relation « totale » au sens mathématique du terme, c’est-à-dire valable pour tous les éléments de l’ensemble. C’est parce que la marchandise est échangeable contre toute autre qu’elle peut exprimer sa valeur en toute autre.

B. Forme valeur totale ou développée

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Alinéa 99/76. Z marchandises… z Ware… S. 77… PUF 71, ES 62, GF 62. Z marchandises A, ou = u marchandises B, ou = v marchandises C, ou = x marchandises E, ou = etc. 1. La forme développée de la valeur relative Alinéa 100/76. La valeur… Der Wert… S. 77… PUF 71, ES 62, GF 62. Commentaire. On retrouve ici le thème de la valeur de A « reflétée », c’est-à-dire exprimée, dans la valeur d’usage de B. Alinéa 101/76. Tout autre… So erscheint… S. 77… PUF 72, ES 62, GF 62. Commentaire. Cette fois, la valeur de la marchandise A se manifeste en ce qu’elle concerne l’autre marchandise indépendamment de la valeur d’usage particulière qu’elle contient, donc qu’elle est indifférente à la forme particulière du travail impliqué dans l’autre marchandise. Alinéa 102/76. Dans la première… In der ersten… S. 78… PUF 72, ES 62, GF 62. Alinéa 103/76. Dans la seconde … In der zweiten… S. 78… PUF 72, ES 62, GF 62. « Dans la seconde forme (…). Il devient évident que ce n’est pas l’échange qui règle la quantité de valeur d’une marchandise, mais, au contraire, la quantité de valeur de la marchandise qui règle ses rapports d’échange ». Commentaire. Que signifie « ce n’est pas l’échange » ? Que ce n’est pas le marché, dispositif de « circulation », comme articulation d’offres et de demandes, comme relation entre des valeurs d’usages en tant qu’elles sont particulières, mais le temps socialement nécessaire dans le rapport marchand de production. Celui-ci pourtant n’a pas non plus le dernier mot, puisqu’il ne désigne qu’un axe autour duquel les valeurs fluctuent en fonction de l’offre et de la demande, déterminations de « l’échange ». 2. La forme équivalent particulière Alinéa 104/77. Chaque marchandise… Jede Ware… S. 78… PUF 73, ES 62, GF 62. Commentaire. Cette forme II apparaît comme une simple généralisation de la précédente. La valeur est encore donnée en valeurs d’usage, mais selon une série indéfinie, qui, comme telle, manifeste le travail dans son indétermination de travail abstrait. Je note qu’ici le travail concret est désigné, dans chaque genre de travail, comme une forme de « réalisation ou de manifestation » du travail abstrait. La manifestation, Erscheinung, est à comprendre en termes de réalisation, Verwirklichung. 3. Défauts de la forme valeur totale ou développée Alinéa 105/77. D’abord… Erstens… S. 78… PUF 73, ES 62, GF 63. « L’unité de forme ou d’expression fait ici défaut » Alinéa 106/77. La forme… Die entfaltete… S. 79… PUF 74, ES 63, GF 63. Commentaire. Chaque expression est réciproque. Entre en scène le caractère symétrique de l’expression de valeur en tant qu’expression d’une pratique sociale. Le défaut de la formulation de Marx – qui parle ici d’ « expressions », mais les assimile à des « équations » – est que ce n’est pas seulement en tant qu’égalité (relation « = »)

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que ces propositions sont retournables, c’est en tant que rapport de valeur (relation « vaut »). Ou : leur retournement en tant que rapport de valeur n’est pas simplement un retournement de choses égales, car nous ne serions encore que dans le rapport de « grandeurs ». La symétrie n’est pas celle qui appartient à l’équation, à la relation « = ». Ce n’est là que le point de vue de la grandeur. Ces formulations sont retournables en tant qu’elles expriment un rapport de valeur, qui, en tant que rapport social, est symétrique. Alinéa 107/77. En fait… In der Tat… S. 79… PUF 74, ES 63, GF 63. Commentaire. On comprend ici que ce n’est pas la marchandise qui exprime sa valeur en valeurs d’usage, mais l’échangiste qui « exprime (…) sa valeur ». Il s’agit, depuis le début, de la formulation de la valeur. Si les marchandises semblent parler, c’est parce ce qui est désigné sous ce nom n’est pas « des choses », mais des relations sociales, qui, en tant que telles, sont inséparables de leur contenu de sens, à exprimer comme tel. « Si donc nous retournons la série… ». Ici, c’est une décision de l’analyste, qui est en droit de le faire, parce que chaque relation est « retournable ».

C. Forme valeur générale
1. Changement de caractère de la forme valeur

Alinéa 108/78. 1 habit… 1 Rock… S. 79… PUF 74, ES 63, GF 63. Alinéa 109/78. Les marchandises… Die Waren… S. 79… PUF 74, ES 63, GF 64. Alinéa 110/78. Les formes… Die Formen… S. 80… PUF 75, ES 63, GF 64. Alinéa 111/78. La seconde…Die Formen… S. 80… PUF 75, ES 64, GF 64. La première forme « ne se présente …et isolés ». La seconde forme « se présente… … par habitude » Commentaire. Ces allusions marginales, d’un caractère historique assez flou, sans rapport avec les « périodisations » marxiennes, ne jouent aucun rôle dans le développement de l’exposé. Elles suggèrent seulement que l’histoire a dû suivre une cours analogue. Alinéa 112/78. Dans l’expression…Die Neugewonnene…S. 80…PUF 75, ES 64, GF 64. La version française comporte certaines différences Commentaire. L’expression de valeur est maintenant sa représentation « comme le caractère commun et indistinct de toutes les marchandises ». Il ne faudrait pourtant pas croire qu’elle est étrangère aux valeurs d’usage. Car ainsi, elle apparaissent « comme valeurs d’échange » : l’échange consiste à aliéner la valeur de A pour obtenir la valeur d’usage de B. L’expression générale de la valeur permet, comme telle, la permutation entre toutes les valeurs d’usage. Anticipation. On peut trouver surprenant que l’on parle depuis le début de la valeur d’échange sans avoir défini « l’échange », lequel suppose les catégories de propriété et d’aliénation, donc de sujet propriétaire, et, dans la production pour l’échange, de producteur-échangiste. On verra qu’il y a là une stratégie d’écriture, qui ne fait entrer en scène les sujets qu’à partir du moment où les choses sont là, avec leur logique, et dont on ne peut pourtant pas ne pas rappeler que ce sont des « choses sociales », selon

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lesquelles existe une société (de producteurs échangistes) avec ses contraintes et ses dispositifs de validité, etc. Alinéa 113/79. Les deux… Die beiden… S. 80… PUF 75, ES 64, GF 64. Voir surtout : « Une marchandise n’acquiert …socialement validée » Commentaire. La forme générale est « l’œuvre commune de toutes les marchandises dans leur ensemble » (al. 113), en tant que « choses sociales », prises dans la « série embrassant tous leurs rapports réciproques », donc une « forme socialement validée ». On sait que les « choses sociales » ne sont pas purement des choses, mais des rapports sociaux caractérisés non seulement comme fait, mais comme valeur, au sens de validité sociale, de valoir (Geltung). La structure marchande comporte, on l’a vu aux §§ I et II, son dispositif de validation de la valeur des marchandises. La forme argent, qui en est le médiat, doit être elle-même validée. Alinéa 114/79. La forme… In der Form… S. 81… PUF 76, ES 65, GF 65. Alinéa 115/79. Exemple… Z. B.… S. 81… PUF 76, ES 65, GF 65. Commentaire. « La forme officielle » : ainsi naîtrait donc l’autorité sociale de l’argent : de son être marchandise. On verra, au chapitre 2, que cette officialisation suppose un « acte ». Cet acte apparaît ici comme un fait de structure. Structure comme acte. Ordre social comme volonté. Dans la forme d’une volonté qui s’impose à tous. Alinéa 116/79. La forme…Die allgemeine relative… S. 81… PUF 76, ES 65, GF 65. Commentaire. « La forme générale de la valeur relative embrassant le monde des marchandises imprime à la marchandise équivalent qui en est exclue le caractère d’équivalent général ». L’acte est un acte d’exclusion. La toile est exclue du monde des marchandises. Mais elle conserve son caractère de marchandise. Elle ne fonctionne que comme valeur. Mais elle n’a valeur que parce qu’elle a aussi valeur d’usage (cf. supra, « aucun objet ne peut être valeur s’il n’est pas une chose utile », al. 20, procédant d’un « travail utile », al. 38, c’est-à-dire donnant accès à une valeur d’usage). Sa valeur d’usage fait l’objet non pas d’une dissolution, mais d’une renonciation, acte social qui la maintient, à l’écart. Marx ajoute : « La toile est maintenant immédiatement échangeable avec toutes les autres marchandises. Sa forme naturelle de la toile est donc en même temps sa forme sociale ». Et la forme sociale de toute autre marchandise, représentant la dépense de force de travail que celle-ci suppose. On doit poursuivre : la représentant en tant que dépense « utile », qui produit une valeur d’usage. Alinéa 117/80. La forme générale… Die allgemeine Wertform… S. 81… PUF 77, ES 65, GF 65. Commentaire. « L’expression sociale du monde des marchandises (…) son caractère social spécifique ». On a vu que cela était vrai au sens où la « dépense de force de travail » prend dans la division marchande du travail le caractère de la valeur du produit : voilà ce qui est « spécifique ». En toute société, la dépense de force de travail doit trouver une forme de validation, de reconnaissance sociale déterminée de son utilité, et d’expression de cette validation. Voir Explication et reconstruction du Capital, R. 112, pages 160-162. 2. Rapport de développement de la forme relative et de la forme équivalent

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Alinéa 118/80. La forme équivalent… Dem Entwicklungsgrade… S. 81… PUF 77, ES 65, GF 65. Commentaire. La forme relative a l’initiative du développement. Alinéa 119/80. La forme… Die einfache… S. 82… PUF 77, ES 65, GF 65. Commentaire. Anticipation. Cette inégalité, cette asymétrie inégale est la marque de l’échange et de la production pour l’échange : on produit (ou échange) une chose pour autre. On remarque que Marx n’a jusqu’ici jamais distingué « échange » et « production pour l’échange », il ne tranche jamais la question de savoir si l’on parle d’échangistes ou de producteurs échangistes, car il ne mentionne jamais les agents. Du moins explicitement, car ce qu’il évoque ce sont bien en réalité des rapports sociaux pourvus de sens, d’intentionnalité, qui sont celles des agents que définit cette structure. Cette stratégie va faire apparaître les individus comme de simples représentants des rapports sociaux. Les effets de sens du chapitre 2 ne sont décryptables qu’à partir de toute cette mise en scène du chapitre 1. Alinéa 120/80. A mesure… In demselben… S. 82… PUF 77, ES 66, GF 66. Commentaire. Comme on l’a vu, si « on peut lire à rebours l’équation », ce n’est pas parce que c’est une équation, c’est-à-dire un rapport de grandeur, c’est parce qu’il s’agit d’un rapport de valeur, un rapport social où, si la producteur de A peut voir dans le produit B un équivalent, c’est parce que le producteur de B peut lui aussi voir dans le produit un équivalent, l’équivalent étant chaque fois tel en tant que valeur d’usage. Alinéa 121-122/80. Sous la forme II… In der Form… S. 82… PUF 78, ES 66, GF 66. Commentaire. Ici, le renversement est ce qui fait « passer à » la forme générale. Laquelle exprime en effet le caractère « social » de la production marchande. Le renversement concerne toutes les marchandises, qui passent toutes, de l’autre côté de la relation. Alinéa 123/80. Enfin,… Die letztere… S. 82… PUF 78, ES 66, GF 66. Commentaire. Une seule marchandise se trouve « sous forme de l’échangeabilité immédiate avec toutes les autres ». Voir l’importante note 1, qui signale que l’absence d’échangeabilité immédiate est un défaut, contre lequel se dressent vainement les propositions utopiques. Et la référence à l’ordre politique religieuse pape/catholiques. Alinéa 124/81. Sous cette forme… Umgekehrt… S. 83… PUF 78, ES 66, GF 66. Commentaire. Marx revient sur l’idée que l’équivalence n’est pas une relation réflexive, du type A=A : elle suppose des valeurs d’usage distinctes. Et aussi une « détermination », que ne peut donner le simple retournement de la forme totale, qui ne fait que reconduire la « forme valeur totale », et le « défaut » (alinéa 103) qui sont tels qu’on ne peut s’arrêter à elle : son caractère « interminable », donc indéterminable. 2. Transition de la forme générale de la valeur à la forme argent Alinéa 125-126/81-82. La forme équivalent… Die allgemeine… S. 83… PUF 79, ES 66, GF 67.

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Commentaire. « C’est l’or qui a conquis historiquement ce privilège ». A cela rattache tout le débat pour savoir en quel sens les déterminations du métal précieux relèvent du concept de monnaie. Voir Explication et reconstruction du Capital, R.132, pages 182 et suivantes.

D. La forme monnaie ou argent
Alinéa 127-131/82-83. 20 mètres de toile… 20 Ellen… S. 84… PUF 80, ES 67, GF 67. Alinéa 131/83. La difficulté… Die Schierigkeit… S. 85… PUF 81, ES 68, GF 68. Alinéa 132/83. La forme simple… Die einfache… S. 85… PUF 81, ES 68, GF 68. « La forme simple de la marchandise est par conséquent le germe de la forme argent ». Voir aussi la note. Commentaire. Marx ne dit pas ici pourquoi c’est l’or qui a gagné : ce développement n’est pas du même ordre, il découle de considérations de rationalité plus subalternes, quoique liées à l’abstraction de la valeur : uniformité, divisibilité, durabilité, légèreté. A quoi j’ajouterais : marquabilité, mais cela précisément ouvre l’autre volet de la question, celui du signe, de l’autorité sociale, marchande et non marchande. La question du rapport entre la monnaie et l’Etat. Voir encore Explication et reconstruction du Capital, R.132, pages 182 et suivantes. Dans toute cette analyse, il faut insister sur le point de départ de Marx : le « secret » se trouve dans la Forme I, laquelle manifeste que la valeur de A s’exprime dans la forme équivalent de B tout à la fois comme valeur d’usage et comme grandeur de valeur. La question de la « forme valeur » présente toujours cette double face : expression du travail abstrait, expression en valeur d’usage.

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[COPYRIGHT : JACQUES BIDET]

Section I. La marchandise et la monnaie
Chapitre 1. La marchandise
§ IV. Le fétichisme de la marchandise
Je m’appuie ici sur les analyses proposées dans Que faire du Capital ?, pp. 233-241, et dans Explication et reconstruction du Capital, où je consacre deux sections au « fétichisme », pp. 75-84, et 176-181. J’y propose le fil directeur suivant : « Le § IV, sur le « fétichisme de la marchandise », a toujours fasciné les lecteurs, et souvent emporté l’adhésion de ceux mêmes qui ne suivaient pas Marx au-delà. Il nourrit communément un thème imprécatoire à l’encontre du capitalisme, qui suffit à la bonne conscience de ceux qui lui feront par la suite les plus larges concessions. Il donne aussi son assurance spéculative au marxisme dogmatique. A ce point pourtant émergent à nouveau, me semble-t-il, les difficultés qui feront apparaître la nécessité d'une reconstruction de la théorie. L'analyse que je propose, et qui trouvera son prolongement dans la seconde partie de l’ouvrage (R. 131), se détachera donc du travail d’exégèse et d’édification auquel le texte donne le plus souvent lieu. Il s'agit en effet aussi de savoir ce que vaut la thèse de Marx. Le thème central du fétichisme est celui d'un renversement : les rapports entre personnes se transforment, ou se renversent, en rapports entre choses. Ce renversement se décline lui-même selon une relation dialectique entre deux registres : celui du réel (les rapports entre personnes sont devenus des rapports entre choses) et celui du représenté (ils apparaissent comme des rapports entre choses). Or – et c’est là le point sur lequel les interprètes, même quand ils l’aperçoivent, ne se sont jamais radicalement interrogés –, la tension entre ces termes ne se dénoue qu’à travers une relation, établie dans le texte, entre le fétichisme de la société marchande et le non-fétichisme de la société communiste. L’argument de ce § IV est en effet construit sur un rapport à la fois spéculaire et téléologique entre ces deux termes, le marché et le communisme. On devrait, me semble-t-il, être surpris que le communisme puisse ainsi intervenir comme

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l’opposé non pas du capitalisme, mais d’abord du marché. Quel est donc, en définitive, le sens de cette référence au communisme ? Et quelle en est la pertinence ? Selon quelle sorte de nécessité Marx doit-il, dès le commencement de son exposé, introduire cette figure spectrale, censément terminale ? » Extrait de Explication et reconstruction du Capital, page 75.

Alinéa 133/83. Une marchandise… Eine Ware… S. 85… PUF 81, ES 68, GF 68. Commentaire. Ce qu’il y a de « mystérieux » dans ces marchandises, ce n’est pas leur caractère de choses utiles, mais leurs rapports entre elles comme marchandises, dit en substance Marx. Alinéa 134/84. Le caractère mystique… Der mystische… S. 85… PUF 81, ES 68, GF 68. Commentaire. On a levé ce mystère, ajoute Marx, en montrant que ce rapport renvoie au temps de travail nécessaire. Il faut noter qu’il introduit ici une double notation qui ne figure pas dans le début de son texte, et qui concerne le « travail en général » (voir Explication et reconstruction du Capital, E.011 et E021). 1/ En tout état de la société, le producteur s’intéresse au temps de travail nécessaire, et de façon croissante avec le degré de civilisation. 2/ Dès que les hommes travaillent les uns pour les autres, en d’autres termes, en toute « division sociale du travail » (voir ci-dessus al. 25-26), et non seulement dans la division marchande, « leur travail acquiert aussi une forme sociale ». On notera que cette problématique de la « forme travail » en général, comme de la « forme valeur » qui suit, est essentiellement référée aux notions de « travail concret », « travail abstrait » et « temps de travail nécessaire ». Ce qui va directement à l’encontre des interprétations qui voudraient trouver dans la « forme valeur » une autre théorie que celle que Marx a énoncée dans sa théorie dite « théorie travail de la valeur », laquelle en réalité, comme on l’a vu, ne concerne pas seulement la « grandeur de la valeur », mais aussi sa « forme ». On ne s’étonnera pas que, dans le schéma « communautaire », que Marx présentera plus loin, le travail possède aussi une « forme sociale », référable à la même théorie du travail social en général. Seulement l’énigme aura censément disparue. Elle tient en effet au caractère marchand du mode capitaliste de production.

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Alinéa 135/84. D’où provient… Woher… S. 86… PUF 82, ES 68, GF 69. Commentaire. La « forme » de la marchandise, c’est sa « forme sociale », en l’occurrence marchande, qui fait l’objet de l’analyse qui court depuis le début de la Section I. C’est la forme marchande qui génère une « énigme ». Alinéa 136/84. Le caractère d’égalité… Die Gleichheit… S. 86… PUF 82, ES 69, GF 69. Commentaire. Le problème ne tient pas à ce que le travail se donne en « produits », ni à ce que ces produits soient mesurables en temps de travail, mais à ce que les rapports entre travaux (ou producteurs) « acquièrent la forme » de rapports entre ces choses, soit la forme de rapports de valeur entre les marchandises. « Acquièrent la forme de » signifie non seulement que les travaux « apparaissent comme… », mais aussi qu’ils présentent la force pratique d’une « forme sociale », c’est-à-dire d’une contrainte sociale. Ce qui « ne tombe pas sous le sens », c’est, sous le rapport entre produits, le rapport entre travaux (ou personnes). C’est ce qu’illustre, mieux que la comparaison optique (qui reste dans le rapport entre choses physiques), la projection religieuse, analysée à la Feuerbach, des rapports sociaux en choses divines, soit le fétichisme, selon lequel aussi on s’incline devant le fétiche. Ici on se soumet, on se trouve soumis à cette forme sociale. Unité donc des deux approches que j’ai désignées comme « ontologique » et comme « épistémologique ». Alinéa 137/85. En général… Gebrauchsgegenstände… S. 87… PUF 83, ES 69, GF 69. Commentaire. Cet alinéa est remarquable pour trois raisons. 1/ D’abord, c’est lui, et lui seul, qui propose une hypothèse explicative de ce qui a été précédemment décrit : « comme les producteurs n’entrent en contact que par l’échange de leurs produits… il en résulte que… ». J’ai exposée ci-dessus (en E.141) la nature de l’explication « gnoséologique » ainsi avancée (et qui n’est en elle-même qu’un moment de la théorisation marxienne) : dans la production marchande, les producteurs entrent en contact non pas par la production elle-même (comme dans une communauté

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productive), mais par l’échange, ils s’intéressent donc seulement au prix des produits, à ce qu’ils peuvent obtenir en échange de ce qu’ils donnent, au mouvement des prix. 2/ Ensuite, il comporte cet énoncé paradoxal : dans le fétichisme, que Marx vient de qualifier de « forme fantastique », les rapports sociaux marchands se représenteraient néanmoins comme « ce qu’ils sont ». Parce que les rapports sociaux dans le mode de production marchand sont des rapports entre choses, la forme « fantastique », selon laquelle ils apparaissent comme tels, est véridique. En même temps, elle occulte la nature des rapports entre personnes (le travail, la propriété) qui sous-tendent ces rapports de choses. Ainsi fait-elle apparaître ces rapports à la fois pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils ne sont pas. Puissant paradoxe. Si ce paradoxe évite la contradiction, c’est à un prix très élevé : les personnes ont ici censément statut de choses. Un rapport de choses, c’est ce à quoi revient dans le monde marchand le rapport entre personnes. 3/ Ressurgit donc la thématique de la réification, le couple métaphysique hommes /choses, qui autorise à qualifier les rapports sociaux marchands de rapports de choses. Cette qualification permet certes de décrypter les rapports sociaux marchands comme contraintes transcendantes et opaques, ordre de choses contraignant l’ordre entre les personnes. Elle présuppose cependant que l’abolition du rapport marchand détruirait ce régime et placerait les choses sous l’administration des personnes. Le marché serait le régime des choses, et le communauté (le communisme) le régime des personnes. Alinéa 138/85. C’est seulement… Erst innerhalb… S. 87… PUF 84, ES 69, GF 70. Commentaire. Reprise de la théorie travail de la valeur, présentée aux §§ I et II, dont il apparaît qu’elle demeure la référence essentielle : le discours de ce qui est, à quoi est maintenant mesuré ce qui apparaît à ceux qui sont dans la structure ainsi définie. Alinéa 139/86. Le double caractère… Das Gehirn… S. 88… PUF 84, ES 70, GF 70. Commentaire. « L’égalité » dont il est ici question est tout à la fois l’égalité de grandeur de travaux de même durée, et aussi par cela même, s’agissant de travaux concrètement différents pris dans leur « abstraction », leur égalité de contenu, leur homogénéité en tant que « travail humain identique ». Elle n’est pas instituée sur la base de la découverte théorique évoquée à l’alinéa précédent (soit en lisant

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« l’hiéroglyphe »), mais, explique Marx, par la pratique échangiste elle-même, laquelle ne sait pas ce qu’elle fait. Avec le temps, pourtant… Alinéa 140/86. La découverte… Die späte… S. 88… PUF 85, ES 70, GF 70. Commentaire. Marx avait, à l’alinéa 134, évoqué cette « découverte scientifique », qui est l’objet même des §§ I et II (et il avait à son sujet, dès l’alinéa 21, souligné qu’il avait été le premier à avoir « mis en relief » le « double caractère du travail présenté dans la marchandise »). Il la donne ici comme relevant désormais de la conscience commune, ou du moins de la connaissance savante, puisqu’il crédite Smith et Ricardo de l’avoir dans une certaine mesure reconnue. L’important est que cette connaissance ne supprime pas la représentation pratique qui attribue la valeur aux marchandises ellesmêmes. Alinéa 141/87. Ce qui intéresse… Was die… S. 89… PUF 141, ES 71, GF 71. Commentaire. A nouveau la même idée qu’à l’alinéa 137 : la catégorie de valeur comme catégorie pratique, supposée par la pratique échangiste, est projetée dans les choses. Alinéa 142/87. Le caractère… In der Tat… S. 89… PUF 85, ES 71, GF 71. Commentaire. Le développement de la production marchande apprend à discerner sous le « mouvement apparent » de la valeur des marchandises celui des « temps de travail nécessaires à leur production ». Ce qui se trouve occulté, sous le fétichisme, c’est donc tout le dispositif qu’établit la théorie : tout à la fois la « réduction du travail concret au travail abstrait » (pour reprendre une formulation discutable), comme l’indiquait l’alinéa 139, et la « réduction au travail socialement nécessaire », comme on le voit ici. On remarquera au passage que la qualification de la loi du marché comme « loi naturelle régulatrice » suggère que l’auteur, qui se propose de l’abolir, a parfaitement conscience de l’immense défi qu’il s’adresse à lui-même. Alinéa 143/87. La réflexion… Das Nachdenken... S. 89… PUF 86, ES 71, GF 71. Commentaire. Cet alinéa comporte un premier paradoxe apparent, qui n’en est pas un : l’ordre théorique diffère de l’ordre historique, il s’exerce sur la forme sociale

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accomplie. Il ne fait par là qu’en introduire un second, selon lequel la forme la plus accomplie de cette forme accomplie, à savoir l’argent, loin d’en assurer la lisibilité, en voile la nature intime. Le super-fétichisme de l’argent nous amène au terme du premier volet de l’analyse. Alinéa 144/88. Les catégories… Derartige… S. 90… PUF 87, ES 72, GF 72. Commentaire. Les catégories de l’économie bourgeoise sont à la fois magnifiées pour leur « vérité objective », qui « reflètent les rapports sociaux réels », en un tout autre sens, il est vrai, que ne le font les catégories vulgaires du fétichisme, mais aussi brusquement mises à distance comme strictement liées à une époque historique. On va ainsi passer à l’examen des conditions de possibilité ou de pensée d’une autre époque, c’est-à-dire au second volet : comment le fétichisme pourrait-il disparaître, et avec lui la méconnaissance et la réification ? Alinéa 145/88. Puisque l’économie… Da die… S. 90… PUF 87, ES 72, GF 72. Commentaire. La politique s’entend du rapport entre plusieurs, de même aussi l’économie politique. La « robinsonade » de Ricardo, évoquée en note, engage déjà un couple d’acteurs, le chasseur et le pêcheur. Celle de Marx ne connaît que Robinson, sa volonté unique et ses plans. Elle prélude ainsi, paradoxalement, à la représentation de la communauté, évoquée plus loin, sous le régime d’une volonté unifiée. Alinéa 146/88. Modeste… Bescheiden, wie er… S. 90… PUF 87, ES 72, GF 72. Commentaire. Robinson, affrontant son « système des besoins » (pour prendre une expression hégélienne), s’engage dans un travail conçu en termes de valeur d’usage et de temps nécessaire, selon la nécessité qu’il a de « partager son temps entre ces diverses occupations » et « la plus ou moins grande difficulté qu’il a à vaincre pour obtenir l’effet utile qu’il a en vue ». Ce procès se déroule sous l’égide du calcul (du temps nécessaire « en moyenne »), et de la transparence des fins et des moyens. « Toutes les déterminations essentielles de la valeur y sont contenues », souligne Marx. On note ainsi que Marx nous présente ici une théorie du « travail en général », qui comporte tous les ingrédients de sa « théorie travail de la valeur », et qu’il va jusqu’à intégrer explicitement la catégorie de « valeur », qui apparaît pourtant comme spécifique des

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rapports marchands. Et il n’y a pas précisément ici place en droit pour une telle catégorie, au sens strict du moins. Au sens où elle n’est appelée que par la « division sociale du travail ». L’exposé ici fourni par Marx correspond très précisément à ce que je désigne, dans Explication et reconstruction du Capital, en R.001, comme « mode d’activité » : le « mode-travail ». Il ne concerne pas encore ce que Marx appelle (al. 134) la « forme sociale » du travail : la « forme travail » (voir R. 002), le travail comme rapport social. C’est pourquoi on ne doit pas y trouver la catégorie de « valeur », laquelle, au sens propre, n’a sa place que dans le contexte de la société marchande, quoiqu’elle appelle un analogue en tout autre « division sociale du travail », sous la forme d’une logique sociale d’évaluation-validation (voir R.112). Ce qui ne peut concerner Robinson. Ce que Marx énonce ici en termes minimaux, c’est le concept le plus abstrait, celui de mode-travail, mais en tant qu’il régirait une imaginaire division pré-sociale du travail, où le producteur est posé comme unique. Il construit donc très précisément un concept intermédiaire entre celui de « mode-travail » et celui de « forme-travail » : plus que « mode-travail », parce qu’est présenté un « système des besoins » et une division personnelle du travail appropriée, mais moins que « forme-travail », parce qu’on est endeçà de toute société, donc de toute contrainte et contradiction. Voici du moins ce que dit le mythe, analysé comme un concept, ainsi qu’il se doit ici. Alinéa 147/89. Transportons-nous… Versetzen wir… S. 91… PUF 88, ES 72, GF 72. Commentaire. On peut juger que Marx ici ne donne qu’une vue partielle d’un « mode de production féodal ». Quoi qu’il en soit, il avance un trait qui distingue à ses yeux celui-ci du capitalisme : la contrainte sociale ne s’établit pas à travers le marché, elle est d’une autre nature, supposée découler d’une « dépendance personnelle » (ce qui mériterait plus ample examen). Celle-ci comporte en tout cas l’élément d’ « évaluationvalidation », analogue à ce qui se réalise dans la logique désignée par Marx comme celle de la forme « valeur », soit sous la contrainte marchande : la surveillance de la corvée s’appuie sur une connaissance pratique du « temps de travail socialement nécessaire » pour réaliser chacune des tâches qu’elle comporte, et sur les moyens (« extra-économiques ») d’obtenir qu’elle le soit en ce temps.

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Alinéa 148/89. Pour rencontrer… Für die… S. 92… PUF 89, ES 73, GF 73. Commentaire. Marx avance ici, et dans la note, la thèse générale selon laquelle les formes les plus anciennes de production, qui précédent le stade où les moyens de production essentiels sont devenus appropriables et donc monopolisables par une classe dominante – et qui persistent encore sous forme résiduelle -, sont « communautaires », c’est-à-dire procèdent d’une forme non marchande de division du travail. Il applique le même schéma analytique : valeurs d’usage / temps socialement nécessaire. L’instance de la contrainte de validation sociale n’est cependant évoquée qu’en termes flous et fonctionnels : « fonction de la famille », constituée en « force commune ». On notera qu’ailleurs Marx et Engels avaient désigné la famille elle-même, « où la femme et les enfants sont l’esclave de l’homme », comme la première « division sociale du travail » (Idéologie Allemande, Editions Sociales, 1968, p. 61. MEW 3, p. 32). On remarquera aussi qu’il aurait pu tout aussi bien introduire ici la « communauté indienne », précédemment évoquée en compagnie de la « fabrique » (alinéa 25). L’accent portait alors sur le clivage de la division sociale du travail entre « division marchande » et « division systématique ». Mais le contexte n’est pas ici socio-analytique, mais historique. Et l’essentiel ici est que l’on voit se re-profiler la grande trilogie qui, en Grundrisse, scande l’histoire de l’humanité en trois phases majeures : communauté, société de classes, société sans classe. Et plus précisément d’introduire à cette dernière. Alinéa 149/90. Représentons-nous… Stellen wir… S. 92… PUF 90, ES 73, GF 73. Commentaire. Cet alinéa est évidemment d’une importance majeure, au regard de la stratégie globale d’écriture, si l’on sait que ces « hommes libres » ressurgiront à la fin du livre I, au chapitre 32 (version Roy), véritable conclusion, par avance, de l’ensemble du Capital, comme les fossoyeurs du capitalisme et les fondateurs d’une nouvelle société. Ils sont ici présentés d’emblée avec leurs attributs essentiels : ils sont libres et égaux, ils possèdent en commun les moyens de production, ils les mettent en œuvre selon un plan concerté entre eux, selon une volonté unifiée comme celle de Robinson. On retrouve les catégories (du système) de valeurs d’usage à re-produire et de temps de travail, donc de travail abstrait. Ce qui n’apparaît pas, par contre, c’est le mode social d’évaluation-validation, l’analogue de ce qu’assure censément ailleurs l’autorité du patriarche familial, la dépendance personnelle, la contrainte marchande. Les personnes

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« se concertent », et le travail « se distribue », « se mesure ». Les rapports sociaux sont transparents. La célèbre page de la Critique du Programme de Gotha sur le « communisme » se situe dans le prolongement de cette analyse, qu’elle ne fait que préciser, notamment en indiquant que l’on se trouve dans le même « droit bourgeois », celui de l’égalité, avec la seule différence que les conditions sont données pour qu’il se réalise. Il ne semble pas exagéré d’interpréter la notion de « transparence » comme l’idée selon laquelle, dans les conditions d’une propriété commune et d’une organisation planifiée du travail par des « hommes libres » qui se concertent, la production se trouve toute entière exposée à l’espace public, c’est-à-dire soumise au débat démocratique. Marx tranche ainsi l’énigme proposée par Rousseau : comment tout donner de telle sorte que l’on retrouve tout (Contrat social, Livre I). La solution serait que tout soit effectivement donné, ou plutôt réapproprié par la communauté, et gérée selon des plans élaborés et arrêtés en commun. Il est difficile en effet de ne pas lire ici l’analogue d’un « contrat social ». Il faut pourtant ajouter qu’à cela ne se résume pas la pensée marxienne du communisme, et qu’il reste à déterminer quelle est la place de ce philosophème dans l’ensemble de sa construction théorique. Alinéa 150/90. Le monde religieux… Für eine… S. 93… PUF 90, ES 74, GF 74. Commentaire. Marx reprend maintenant sa vue d’ensemble sur le cours de l’histoire, avec ses trois moments les plus essentiels, des communautés, du marché, et de la libre association, et les formes religieuses de représentation qui appartiendraient aux deux premières et seraient levée dans la dernière. On notera qu’il ne fait aucune prophétie : il avance que le dépassement du marché par la « libre association » (thématique plus large, mais moins déterminée, que celle de « plan concerté ») est la condition de possibilité de la disparition de toute représentation mystifiante des rapports sociaux. Alinéa 151/91. L’économie politique… Die politische… S. 94… PUF 91, ES 74, GF 75. Commentaire. Le reproche de n’avoir pas su analyser « la forme de la valeur » revient à maintes reprises dans le texte du Capital, avec des connotations différentes. On l’a vu au § III. Il concerne en effet globalement le fait que les classiques ont su traiter des problèmes quantitatifs, mais sans pénétrer entièrement les logiques structurelles

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spécifiques du rapport marchand. Ou, équivalemment, qu’ils ont traité le marché comme ordre naturel. Alinéa 152/93. Ce qui fait voir… Wie sehr… S. 97… PUF 94, ES 75, GF 75. Commentaire. La valeur n’est qu’une « manière sociale de compter… » : la manière dont la société compte ce qui vaut. Il n’est pas facile de se tenir à ce niveau, qui est pourtant celui du « concept » : si la valeur se réduit au temps de travail socialement nécessaire, elle n’a aucune sorte d’existence matérielle. La valeur n’est pas la richesse réelle, faite des « valeur d’usage ». Le fétichisme naturalise le social. Alinéa 153/93. Dans notre société… Da die… S. 97… PUF 94, ES 75, GF 75. Commentaire. La même naturalisation se reproduit sur l’argent. Et quand « l’économie moderne » en fait la critique, désignant le procès de production lui-même comme principe de la richesse, elle reste encore fixée sur son caractère matériel, prenant les moyens de production pour le « capital », alors que celui-ci est un rapport social. La production n’est pas naturellement production de capital, et la production capitaliste n’est pas la production en général. Tel sera le thème majeur du chapitre VI. Mais on n’en est pas encore ici à la production proprement capitaliste, où cette relation entre matériel et social aura effectivement le statut d’une contradiction. « N’anticipons pas… ». Alinéa 154/93. Les marchandises… Um jedoch… S. 97… PUF 94, ES 75, GF 75. Commentaire. Marx formule ici de façon radicale cette critique des « dons » naturels, , de la transmutation idéologique de la culture en nature, que la « sociologie critique » nous a rendue familière, mais qui est aussi vieille que la critique de la société moderne, dont Shakespeare est l’un des grands maîtres. Il l’applique à l’économie elle-même : à l’économie vulgaire qui attribue à la nature ce qui relève de la culture, aux choses ce qui est rapport social. On voit que la critique du « fétichisme », l’introduction même de ce concept, a valeur d’acte fondateur de la sociologie, en même temps que d’une économie politique.

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[COPYRIGHT : JACQUES BIDET]

Section I. La marchandise et la monnaie
Chapitre II. Des échanges
Pour la lecture de ce chapitre, on pourra se reporter aux pages 210-211 de Que faire du Capital ?, et à l’exposé des §§ E. 151 et 152 de Explication et reconstruction du Capital, qui commence par l’indication suivante : « La progression dans l’analyse structurale tient à ce qu'apparaissent maintenant de façon explicite les agents. Pour le dire dans les termes de la sociologie du XXe siècle, Marx passe d'une théorie de la structure sociale à une théorie de l'action, ou de l’agent. Et toute l’ambiguïté, dont on prendra progressivement la mesure, tient à cette séquence, selon laquelle la première, la théorie de la structure, génère la seconde, la théorie de l’agence (agency). Les agents interviennent, en quelque sorte, après coup, quand un monde de « choses sociales » a déjà, dans le premier chapitre, été mis en place. D’où la tonalité « structuraliste » : la clôture sur soi du rapport marchand comme simple système de choses se rapportant entre elles. » Extrait de Explication et reconstruction du Capital, page 85

A. Les (producteurs) échangistes, l’acte social général et commun
Alinéa 155/95. Les marchandises… Die Waren… S. 99… PUF 96, ES 77, GF 77. Commentaire. Ce célèbre passage passe souvent pour assez obscur. Les sont en tous cas généralement les commentaires qu’on lui consacre, qui ne prennent pas la mesure de l’enjeu, ni n’appréhendent les raisons de l’ambiguïté de la position qu’il formule. Marx fait ici comme si ses analyses antérieures n’avaient pas impliqué les agents, qui n’apparaissent qu’à ce point du récit. Et, d’autre part, il commence son discours comme s’il n’avait parlé que de marchandises échangées, et non des conditions de leurs production comme marchandise. Si bien qu’entrent d’abord en scène non des

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producteurs-échangistes, mais des échangistes en général. La problématique se trouve ainsi élargie, puisque des échanges peuvent exister lors même qu’il ne s’agit pas d’un contexte de production pour l’échange. Il suffit même que l’on se soit « emparé » des choses, et l’échange peut porter sur des choses nullement produites, comme ces « femmes folles de leur corps » dont parle la note. Cette généralisation du propos lui permet de repartir de l’analyse posée par Hegel dans la Philosophie du Droit, où la question de l’échange se trouve traitée en dehors de toute référence à celle de la production pour l’échange. Il s’agit du contrat économique en général. La personne, écrit Hegel, n’existe effectivement (§ 45) que dans la propriété de certaines choses, c’est-à-dire dans le pouvoir qu’elle a sur elles, pouvoir d’en user selon ses besoins (§ 59). Mais cette volonté ne s’affirme que grâce à la volonté d’une autre personne (§ 71), impliquant ainsi le contrat, qui est à comprendre comme l’union de deux volontés distinctes, qui se reconnaissent mutuellement (§ 73). Marx part donc, lui aussi, de la reconnaissance mutuelle de propriété, par un « acte volontaire commun ». Mais - parce qu’il situe en réalité l’échange dans le contexte de la production marchande – est ensuite conduit à un développement spécifique, qui n’est pas celui de la réalisation de la libre volonté, mais plutôt son contraire. En effet, « ce rapport juridique (…) n’est que le rapport des volontés dans lequel se reflète le rapport économique lui-même ». Le rapport juridique est ainsi désigné comme un rapport de volontés. Mais celui-ci n’est qu’un « reflet ». Mais qu’estce qu’un reflet ? L’explication est fournie dans la phrase qui suit : « son contenu est donné par le rapport économique lui-même ». Mais qu’est-ce que le « rapport économique » ? La réponse se trouve dans la note, qui nous réintroduit dans le contexte de la production marchande : il s’agit des « rapports juridiques qui ont leur origine dans la société basée sur la production (je souligne, mais le mot est répété deux fois dans la phrase) marchande ». Le « rapport économique » est donc ce qui a été décrit, fût-ce indirectement (en parlant de « la marchandise »), dans le premier chapitre, qui traite des rapports marchands de production. Bref, le rapport juridique entre les volontés est, dans sa teneur formelel d’échange libre, déterminé par le rapport économique, c’est-à-dire par la structure marchande de production. Comment comprendre la connotation passive qui s’attache au statut des personnes, lesquelles ne sont censément que « reflets », « représentants » des rapports

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économiques ? Ce n’est pas qu’elles soient inactives : ce sont bien elles qui « mettent certaines choses en rapport entre elles comme marchandises ». Avec la liberté de choix inhérente au rapport marchand. Mais à cela se limite leur statut social : « elles n’existent les unes pour les autres qu’à titre de représentants des marchandises ». La contrainte de contenu qui pèse sur elles ne concerne pas la nature particulière de la marchandise qu’elles échangent, mais le fait qu’elles ne se rapportent les unes autres que par l’échange de marchandises. Leur est donc imposé un « masque » de théâtre, soit une définition de leur rôle, telle que la volonté qui s’affirme comme celle de la personne est « contenue » dans une fonction déterminée, qu’elle ne font ainsi que personnifier. Et de même en sera-t-il au cours de l’exposé quand on abordera des fonctions ultérieurement déterminées. Bref, la liberté marchande est enfermée dans la contrainte à n’avoir d’autre rapports sociaux que marchands. Et voilà, à mon sens, un raisonnement erroné. Tout simplement parce que la position prêtée, à ce niveau de l’exposé, au producteur échangiste est contradictoire, - d’une contradiction non dialectique. Celui-ci ne peut en effet déclarer libre son rapport échangiste avec l’autre que s’il déclare la forme marchande elle-même comme libre, c’est-à-dire posée par une volonté commune ; c’està-dire non pas reçue comme une loi, mais posée comme une règle, choisie contre l’autre règle, qui consiste à déterminer, par une volonté sociale commune (un « acte volontaire commun »), les fins et les moyens. Soit l’autre mode universel rationnel de « division sociale » du travail, évoqué au chapitre I. Le défaut de liberté ne tient donc pas à la forme marchande elle-même, laquelle implique, dialectiquement, son contraire. Il tient à ce que la forme marchande (ou son contraire, la forme organisée) se trouve apparaître comme loi de nature, c’est-à-dire comme s’imposant à la liberté. Et cela est ce qui tend à se produire dans la structure capitaliste comme telle, dont l’analyse se développera à partir de la Section II, du fait des forces sociales qui la dominent. Mais l’analytique pure des rapports marchands, lieu des « idéaux » proclamés (voire encore la note), que Marx propose, en cette Section I, au début de l’exposé – quand on ne connaît encore aucune classe sociale, mais seulement des « personnes » qui se rapportent les unes aux autres, en tant que « libres et égales », ainsi que Marx le dira plus loin – n’autorise pas une telle affirmation « libérale ».

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Si l’on jette maintenant un œil rétrospectif, on comprend que la stratégie d’écriture de Marx a consisté à définir d’abord, dans le premier chapitre, un univers de choses, de rapports sociaux décrits dans leur objectivité de structures marchandes contraignantes : les personnes débarquent ainsi, au second chapitre, dans un monde déjà constitué et clos sur lui-même. Marx garde bien en vue le projet de les briser et d’établir la puissance constituante des sujets capables d’une production commune. Mais cette façon de commencer, qui suppose qu’au commencement est le marché, qui est aliénation, n’est pas adéquate à un tel propos. La contradiction qu’elle présente, selon laquelle le marché est compris comme étranger à son contraire, n’est pas de nature dialectique. Elle manque de réalisme. Voilà pourquoi, il nous faut (voir Explication et reconstruction du Capital, R.111, page 157) reconstruire l’exposé – ouvert par Marx par son moment « métastructurel » qui ne connaît pas encore la « structure » de classe (et c’est là un coup de génie) – sur une base plus « large », et proprement dialectique. Alinéa 156/96. Ce qui … Was den… S. 100… PUF 97, ES 77, GF 77. Commentaire. Nous voilà donc dans un discours sur les échangistes (mais le concept de producteur est impliqué, puisqu’il est fait référence à la « valeur » des marchandises, soit au temps socialement nécessaire à leur production). Il s’agit de distinguer le rapport d’échange du rapport de valeur : la relation entre échangistes de la relation entre marchandises. Celles-ci se rapportent chacune à toutes les autres. Pour l’échangiste, au contraire, ne comptent que celles « dont la valeur d’usage puisse le satisfaire ». L’échange est pour la première fois défini : aliéner la valeur d’échange pour acquérir la valeur d’usage. Il désigne d’une part l’agir intentionnel dans ce champ, implicitement présent au § II du chapitre 1 comme agir du producteur, et § IV comme agir de l’échangiste, mais non encore défini ni thématisé comme agir. Mais, d'autre part, ce procès d'échange est celui de l'épreuve de la réalisation de la marchandise comme valeur : quelle valeur lui sera reconnue ? Cela détermine ce que l'échangiste peut attendre en contrepartie. Il faut donc que la marchandise soit d'abord (« avant que ») reconnue comme ayant une valeur, au sens défini au chapitre 1, déterminée. Alinéa 157/96. D’un autre côté… Andrerseits… S. 100… PUF 98, ES 77, GF 78.

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Commentaire. Cette conjugaison des deux « avant que », aux alinéas 156 et 157, désigne un système de conditions réciproques, caractéristique d’un ensemble fonctionnel, fonctionnel en ce qu’il soumet les divers produits marchands à la double épreuve sociale de leur coût en travail socialement nécessaire et de leur utilité respective (leur qualité de valeur d’usage). Derrière la logique de l’échange, dans laquelle chacun attend des autres les choses utiles, se dessine la logique de la « production » échangiste qui concerne le travail dépensé dans le produit offert. Alinéa 158/96. Chaque possesseur… Jeder … S. 101… PUF 98, ES 78, GF 78. Commentaire. L’acte d’échange est à la fois strictement individuel dans sa motivation (la marchandise doit avoir une valeur d’usage pour l’acquéreur), et social dans ses conditions (la marchandise aliénée doit avoir une valeur sociale). Un « acte social » posé par des acteurs individuels. On s’engage donc ici dans une genèse de l’argent qui, à la différence de celle du chapitre I, implique explicitement les agents. Et l’on se heurte d’abord à une impossibilité : celle d’un acte qui soit à la fois individuel et social. Ce qui veut dire, que réduite aux conditions jusqu’ici indiquées, la société marchande n’est pas possible. Alinéa 159/97. Considérons… Sehn wir… S. 101… PUF 98, ES 78, GF 78. Commentaire. « L'équivalent général », vers lequel on se dirige, fait ici couple avec un « équivalent particulier », lequel correspond aux formes I et II présentées au chapitre 1 § III. Alinéa 160/97. Dans leur embarras… In ihrer… S. 101… PUF 98, ES 78, GF 78. Commentaire. « Au commencement était l’action ». « Une marchandise spéciale est donc mise à part par un acte commun ». Il y a deux façons de lire ce texte. Ou bien, on se représente que Marx, quittant le niveau antérieur d’abstraction, entre ici dans un schéma historiciste, ou logico-historique, et l’on lit en ce sens toutes les catégories de procès et de succession. On se représentera alors cet acte, qui met à part une marchandise comme équivalent universel, à la façon de la « découverte » de la monnaie, dont parle John Locke (Second Traité du Gouvernement Civil, § 47 : on

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découvre que l’on peut convenir de l’or ou de l’argent pour désigner la valeur des produits), et qui, en tant qu'innovation, se déroule dans le temps historique. Ou bien, on voit dans cet « acte commun » le développement analytique de l’« acte social général » évoqué par Marx à l’alinéa 158. « Considérons la chose de plus près », enchaîne-t-il à l’alinéa 159. Au commencement, on trouve une marchandise « mise à part par un acte commun » (al. 160). Cela est en effet une simple répétition de ce qui a déjà été dit au chapitre I, § III, alinéa 116, à propos de la Forme III, et à l’alinéa 125 : une marchandise ne prend cette « forme générale » de la valeur « que parce qu’elle est elle-même exclue par toutes les autres marchandises comme forme équivalent ». La seule différence est que ce qui était exposé au chapitre I sur le mode du rapport entre marchandises, l’une étant « exclue » par toutes les autres, l’est maintenant du point de vue des agents, dont il apparaît que ce sont eux qui, par un acte commun, « mettent à part ». Il n’y a aucune raison de considérer cet « acte commun » comme plus « historique » que l’action supposée des marchandises les unes sur les autres. On doit au contraire rapprocher, on verra ultérieurement en quel sens, un tel acte - qui se distingue d’une « découverte » de l’argent, située dans le temps empirique - de l’acte commun d’une volonté commune qui est propre aux discours du contrat social, lequel est une action avant d’être une pensée. Cet acte supposé est en effet celui qui rend possible une société supposée marchande. Le commencement est l’acte qui pose la société marchande dans l’ensemble de ses conditions conceptuelles, c’est-à-dire réelles. Il détermine le commencement de l’exposé. L’analyse de « l’action sociale », présentée au chapitre 2, est en effet du même niveau que celle du chapitre 1, qui faisait fictivement abstraction des agents et de leurs actes. Elle appartient à la représentation initiale à laquelle il nous faut revenir, si l’on veut considérer le système dans sa logique. Prendre les choses par le commencement. Et ceci n’est pas seulement une pensée, mais un acte. Il est clair que seule la seconde lecture est théoriquement recevable, recevable pour une théorie adéquate, ainsi que le montrera la reconstruction. Mais elle comporte, comme on l’a déjà noté, une difficulté interne. Théoriquement recevable. L’« instinct naturel » dont parle Marx, renvoie à la « la nature des marchandises ». Lesquelles, on le sait, ne sont pas des choses naturelles, comme « l’instinct », mais des « choses sociales » (al. 136), des rapports sociaux. Dont la « nature » n’est pas éternelle, mais le propre d’une période. Et quand Marx achève en

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disant « la forme naturelle de cette marchandise devient ainsi la forme équivalent socialement valide », il ne vient pas ajouter une considération historique qui expliquerait comment (« ainsi ») la forme sociale qu’il a exposée théoriquement est historiquement advenue. Il demeure dans le même registre de l’exposé théorique. Le changement de plan que l’on observe du chapitre 1 au chapitre 2 n’est pas le passage du théorique à l’historique ou au logico-historique, mais la prise en considération explicite des agents comme tels. La difficulté réelle. La difficulté du problème, qu'affronte ici Marx, est d'une autre nature. Elle se manifeste dans l'idée que cet acte ne ferait que confirmer les « lois provenant de la nature des marchandises », relevant lui-même d'un « instinct » de soumission aux lois. On suppose alors – à la différence de ce qui est dit dans l’alinéa 155 - la soumission non seulement des actes (individuels), mais de « l’acte social » à de telles « lois ». Et c'est bien cette représentation qu'induit de dispositif d'exposé, qui met d'abord en place, au chapitre 1, une théorie de la structure, pour en venir, au chapitre 2, à une théorie de l'agent. En réalité, un « acte social » de cette espèce ne se conçoit que comme posant de telles « lois », ou plutôt comme ne reconnaissant aucune loi naturelle, mais instituant un ordre de règles (dotées de leurs « lois »). Alinéa 161/97. Illi unum… Illi unum… S. 101… PUF 99, ES 78, GF 79. Commentaire. Le présent de l’apocalypse n’est pas celui d’un événement historique fondateur, mais celui d’un temps dans sa durée, du temps présent de la constitution contractuelle de la société. On le voit à la substance hobbesienne flagrante de l’énoncé : « Ils tiennent conseil, et ils livrent à la bête leur force et leur puissance. Et nul ne pourra acheter ni vendre s’il ne possède le sceau ou le nom de la bête, ou le chiffre de son nom ». La « citation » de Hobbes, qui se trouve réalisée par le ré-emploi de ce texte dans un tel contexte, se surimprime à celle de l’Ecriture et en détermine le sens. Elle manifeste le caractère politique de la forme marchande de société, la centralité de pouvoir étatique qu’elle présuppose, qui s’affirme à travers « le sceau et le chiffre ». Et cela est aussi, on le verra, ce par quoi la forme marchandise de l’argent implique son opposé, la forme organisée. Ajoutons que le « nom » de la « bête » n’est pas encore donné. Et c’est ce qu’il y a de prématuré dans ce texte. Il reste encore à savoir (on y reviendra) quel nom porte le veau d’or : argent, ou capital ? Il ressort déjà

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que cet acte, immémorial parce que toujours présent, est à la fois constitution d’un pouvoir et soumission à lui. Position d’une loi de nature.

B. Le procès historique
Alinéa 162/97. L’argent… Der Geldkristall… S. 101… PUF 99, ES 78, GF 79. Commentaire. Ici commence la considération historique, qui est parfaitement légitime. Tout comme, à la fin du Livre I, il s’interrogera sur le commencement historique du capitalisme, Marx, ici, ayant décrit une forme structurelle, s’interroge sur les conditions dans lesquelles elle a pu émerger progressivement. On ne saurait pas dire en termes plus généraux que cette structure ne se constitue comme réalité concrète que par un processus historique, qui n’est pas seulement une histoire de l’émergence de la monnaie à partir d’autres formes, rudimentaires, d’équivalence, mais, plus généralement, une histoire de la production marchande, les produits acquérant « de plus en plus » le caractère marchand, à partir de situations où la logique productive relève encore largement d’autres rapports sociaux. Alinéa 163/98. Dans l’échange… Der unmittelbare… S. 102… PUF 99, ES 79, GF 79. Commentaire. Marx suppose que la pratique de l’échange a commencé avant la production pour l’échange, en un temps où n’existent encore que des communautés. C’est donc entre celles-ci, entre des membres de communautés différentes, qu’apparaîtrait l’échange, donc la reconnaissance mutuelle de propriété et d’indépendance, qui de là en viendrait à s’insérer dans la vie communautaire, et prendrait progressivement importance et stabilité. L’échange, dans sa forme première, présuppose ainsi la propriété, mais non la « loi de la valeur » : le taux d’échange est d’abord « accidentel », dit Marx. On doit donc observer que les “ formes ” historiques ici évoquées sont d’une autre nature que celles de la genèse théorique de la monnaie. La Forme I du chapitre 1 (al. 61-68) se définit sur la base de 1’échange à la valeur, selon une stricte « détermination quantitative » par le temps de travail socialement nécessaire.

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Elle est sans histoire et d’emblée parfaite. Cela dit contre toute lecture « logicohistorique » du Capital. Alinéa 164/98. Dans l’échange… Im unmittelbaren… S. 103… PUF 100, ES 79, GF 80. Commentaire. On remarque à nouveau la différence d’approche par rapport au chapitre 1 : n’apparaît ici aucune « Forme II », laquelle en effet, n’étant qu’une étape de l’analyse logique, ne pouvait figurer aucun « stade » défini : étant donné la réversibilité de la relation d’expression de valeur, une Forme II existant historiquement fonctionnerait en même temps comme Forme III pour tous ceux qui échangeraient leur marchandises diverses contre cette marchandise unique. Marx, qui en a fini avec l’analyse logique, réfléchit maintenant sur les déterminants historiques de l’émergence d’un équivalent général. Et l’on remarquera à nouveau que sa réflexion ne concerne pas spécifiquement l’échange, mais les conditions concrètes qui auraient favorisé la production pour l’échange : les nomades, dont les biens sont mobiliers et qui vivent entre les communautés, auraient ainsi développé les premiers la forme argent. Alinéa 165/99. A mesure que… Im demselben… S. 104... PUF 101, ES 80, GF 80. Alinéa 166/99. Que maintenant…Dass nun… S. 104… PUF 102, ES 80, GF 81. Commentaire. L’or et l’argent l’emportent finalement, dit Marx, parce que, étant durables, homogènes et divisibles, ils sont les seuls aptes à figurer correctement le travail abstrait : leurs qualité concrètes correspondent aux exigences de la fonction. Qu’ils possèdent également une autre qualité décisive quant à leur destin de monnaie, celle de pouvoir recevoir le sceau de l’autorité (et par là un caractère organisationnel versus marchand), ne semble pas venir ici à son esprit. Il y viendra pourtant, par la suite, de façon indirecte. Par ailleurs, on peut penser que les considérations de cet alinéa auraient pu avoir leur place dans l’exposé de la Forme IV : elles ont en effet un caractère parfaitement théorique, définissant a priori les qualités que doit posséder l’équivalent général pour remplir la fonction qui est attendu du lui. Sur l’ensemble de la question, voir Que faire du Capital ?, pp. 210-213 : « Pourquoi l’interprétation historique, ou logico-historique ne peut être pertinente ».

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Alinéa 167-169/100. La valeur… Der Gebrauchswert… S. 104… PUF 102, ES 81, GF 81. Commentaire. Le point culminant de l’analyse de Marx est la manifestation que l’argent une marchandise, et non un « simple signe ». Le refus de cette thèse marxienne, tout comme de celle qui réfère la « valeur » au temps de travail socialement nécessaire, équivaut au rejet de l’ensemble de la construction théorique. Ce n’est évidemment pas le choix auquel invite la reconstruction que je propose. Je montrerai pourtant que l’on ne peut arrêter l’analyse au point où Marx est parvenu, et qu’il faut la poursuivre dialectiquement jusqu’au moment où il apparaît que la marchandise n’existe que dans son rapport à son contraire, au rapport non-marchand qu’elle implique, et qui affecte la catégorie même de monnaie marchandise et signe. Alinéa 170/101. D’un autre côté… Andrerseits… S. 105… PUF 102, ES 81, GF 81. Commentaire. Marx rapproche justement la notion de signe de celle de « rapport social » : toute marchandise est signe en tant qu’« enveloppe matérielle du travail humain dépensé dans sa production ». Où donc la valeur d’usage, « enveloppe matérielle », est en position de signifiant et le « travail humain » en position de signifié. On a vu, au § III du chapitre 1, se développer ainsi une problématique de « l’expression » de la valeur en valeur d’usage, mais jouant entre les deux marchandises qui s’échangent : le travail cristallisé dans un produit destiné à s’échanger contre un autre comporte une visée de sens, un rapport intentionnel : la valeur d’une marchandise « se représente » dans la valeur d’usage d’une autre (alinéas 56, 73, etc.). D’autre part, en se manifestant comme valeur d’échange, toute marchandise déclenche une information, par laquelle les producteurs marchands « entrent en contact » (alinéa 137), et peuvent « savoir combien ils obtiendront en échange de leurs produits » (alinéa 141). Mais ces rapports sociaux sont spécifiques d’un mode de production, réglés par lui, et non pas « simple signes », « fictions conventionnelles », « inventions humaines » sanctionnées par un « consentement universel ». La note indique que Marx vise ici spécialement l’argent, dont les juristes ont prétendu, depuis le Moyen-Age, faire un simple signe, c’est-à-dire un attribut du pouvoir royal, qui a loisir de le manipuler à sa guise. Pointe à nouveau dans l’analyse de

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la marchandise, c’est-à-dire du rapport social marchand, ici désigné comme un « mode de production », la figure de l’Etat. La prétention du pouvoir de manipuler la monnaie métallique, soutenue par les juristes à son service, que Marx semble ici vouloir récuser va cependant être prise en compte au chapitre suivant, ainsi qu’on le verra, et intégré à la théorie elle-même. On se rappelle qu’il s’agit ici d’un Etat avant (au sens théorique, logique) les classes (Explication et reconstruction du Capital, E. 151). Alinéa 172/102. Nous avons vu… Es ward… S. 106… PUF 102, ES 81, GF 82. Commentaire. Marx résume ici son analyse de la monnaie métallique comme marchandise : sa valeur ne découle pas des conditions de sa circulation, mais de sa production, et son existence de la forme marchande de production. Alinéa 173/102. Nous avons déjà… Wir sahen… S. 107… PUF 104, ES 82, GF 82. Commentaire. A partir de l’alinéa 162, Marx était passé de l’analyse structurelle à des conditions historiques que l’émergence de cette structure. Il change ici, une seconde fois, de plan d’analyse, reprenant l’analyse structurelle, mais, comme il l’avait fait au § IV du chapitre 1, Le fétichisme de la marchandise, en passant du plan des relations objectives entre les acteurs (et des intentionnalités qu’elles présupposent), à celui des représentations illusoires et suffisantes. Il achève donc sur le fétichisme propre de la monnaie, sur sa « magie » propre : non seulement les marchandises, dont la valeur tient au travail qu’elles contiennent, semblent détenir celle-ci du fait de leur propre nature (al.136), mais elles paraissent la tenir de ce qu’elles sont échangeables contre une quantité d’or ou d’argent. Il y a là une « consolidation », dit Marx, du fétichisme. On verra ainsi tout au long du Capital le processus idéologique se « consolider », se redoubler à chaque niveau d’analyse. Il s’agit en effet toujours du même processus de naturalisation des rapports sociaux, de la réinterprétation spontanée de la culture en nature.

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[COPYRIGHT : JACQUES BIDET, COMMENTAIRE DU CAPITAL]

Section I. La marchandise et la monnaie

Chapitre III La monnaie ou la circulation des marchandises

Le commentaire de ce chapitre s'appuie notamment sur le concept d'Etat métastructurel, introduit dans Théorie générale, aux §§ 311 à 314, et sur les développements ultérieurs proposés dans Explication est reconstruction du Capital, pages 91 à 97, ainsi que 187 à 192. Dans cet ouvrage, j’introduis l'analyse par la remarque suivante : « Ce chapitre concerne la monnaie, mais aussi l'Etat. On insistera sur cet aspect majeur, dont les interprètes n’ont jamais vraiment pris toute la mesure : la nécessaire présence de l’Etat à ce niveau abstrait de l’analyse. Un Etat défini avant la structure de classe, et que l’on peut définir en ce sens comme un Etat « métastructurel », dont Marx va esquisser la figure abstraite dans les termes d’un Etat « marchand », si l’on m’accorde ce terme pour désigner l’Etat capitaliste dans le moment abstrait où l’on ne connaît encore que des rapports de marché. Car il s’agit là d’un point décisif pour l’ensemble de la théorie et pour sa reconstruction (R.132-134). On négligera certaines considérations relevant d'aspects techniques de l'économie. » Extrait de Explication et reconstruction du Capital, pages 91

I. MESURE DES VALEURS
Alinéas 174-175/104. Dans un but … Ich setze… S. 109… PUF 107, ES 83, GF 83.

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Commentaire.

On

remarque

ici

le

langage

du

fonctionnalisme.

Toute

« contradiction » est ici hors de propos. Alinéa 176/104. Ce n'est pas… Die Waren… S. 109… PUF 107, ES 83, GF 83. Commentaire. La monnaie mesure, en dernière instance, la « durée du travail », socialement nécessaire. Cette proposition résume les deux premiers chapitres. Mais, comme le montre la note, elle ne peut être énoncée sans que la question se pose du destin de la monnaie sous le socialisme. Marx s'était longuement interrogé sur ce point au début de Grundrisse, pages 69 à 74, 88 à 91, etc. L’explication qu'il fournit est, comme chaque fois qu'il aborde ce sujet, hautement problématique. Elle se fonde sur le couple travail privé / travail social ou socialisé. Dans la production marchande, le travail privé devient social par la médiation de la « forme valeur » de la marchandise : c’est ce que montre le premier chapitre. Il deviendrait ainsi « son contraire » : cela est moins clair. Si, en effet, on suit la note et la référence, positive, à Owen, Marx se représente ici que, dans la forme socialiste de société, le travail est « socialisé » ou « immédiatement social ». Les bons de travail ne sont donc que des « constats » de la part prise par chacun, et qui ouvrent un droit à une part proportionnelle du produit. La longue note jointe rappelle la critique que Marx a formulée à l'encontre de J. Gray et de Proudhon, qui rêvaient d'introduire un tel système dans le cadre d'une production marchande. Voir Contribution à la critique de l'économie politique, E.S., 1957, pages 55 à 58. Par contre, il ne semble pas voir que cette proposition conserve le même caractère utopique dans le cadre d'une société planifiée. On retrouve en effet une approche analogue dans la Critique du Programme de Gotha. Voir Que faire du Capital ?, pages 252-256. La contrainte (externe) du marché y serait remplacée par l’ordre qu’établit une volonté commune. Marx oublie ici ce qu’il a pourtant le premier aperçu (voir Grundrisse, I /27), à savoir que l’organisation est aussi une « médiation » : très précisément l’autre médiation. On ne peut donc opposer, comme il le fait, deux « formes de production », dont l’une serait marchande, et l’autre immédiatement socialisée. Il s’agit de deux modes de « division sociale du travail », comme cela apparaît du reste au chapitre I, alinéa 25, c’est-à-dire de deux formes de socialisation du travail. Je montrerai, plus loin en quel sens on a là les deux « facteurs de classe » dans le monde moderne.

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Alinéa 177/105. L'expression… Der Wertausdruck… S. 110… PUF 108, ES 83, GF 83. Commentaire. Où l’on voit encore que ces « Formes » de la valeur sont des catégories logiques, non historiques. Alinéa 83. Commentaire. Idem. Parce que la monnaie reste marchandise, elle possède une valeur relative, qui est la forme équivalent de la Forme II. Alinéa 179/105. Le prix… Der Preis… S. 110… PUF 108, ES 83, GF 84. Alinéa 180/105. L'expression… Da der… S. 110… PUF 109, ES 84, GF 84. Alinéa 181/105. Il n'y a pas… Jeder Warenhüter… S. 111… PUF 109, ES 84, GF 84. Commentaire. Marx tire toutes les conclusions de sa définition de la monnaie métallique comme marchandise, dont la valeur se définit comme pour toute autre, par le temps de travail socialement nécessaire, donc par la contrainte du rapport marchand de production. En même temps apparaît dans la note l’intervention de la légalité de la monnaie, de sa « valeur légale », de la contrainte légale (« cours forcé », cf. la note) : d’une « loi », qui n’est pas la « loi de la valeur », au sens de loi du marché. Emerge ainsi un problème que l’on va voir se développer dans la suite du texte. Alinéa 182/107. Les marchandises… Die preisbest… S. 112… PUF 110, ES 84, GF 84. Alinéa 183/107. Comme mesure… Als Maß… S. 113… PUF 111, ES 85, GF 85. Commentaire. De même le choix d’un métal et celui d’un étalon ne sont pas réductibles à des faits de marché. Le choix de tel métal ou étalon est un fait empirique historique. La nécessité d'un choix étatique par contre fait corps avec la forme marché. Alinéa 184-187/108. Il est d'abord… Es ist… S. 113… PUF 111, ES 85, GF 85. Alinéa 188/109. Revenons… Kehren wir… S. 114… PUF 112, ES 86, GF 86. 178/105. La marchandise… Andrerseits… S. 110… PUF 108, ES 83, GF

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Commentaire. Marx passe des considérations concernant les « grandeurs », à celles qui concernent la « forme », c’est-à-dire la nature du rapport social que désigne le « prix ». On va voir que cette investigation va le pousser toujours plus avant au-delà de son propos explicite, qui est de s’en tenir à la « marchandise » et à la « circulation ». Alinéa 189/109. On a vu… Die Geldnamen… S. 114… PUF 112, ES 86, GF 86. Commentaire. Là aussi transparaissent les liens divers entre la monnaie et le pouvoir, un pouvoir qui n’est pas celui du marché, mais celui du prince, qui manipule teneur des alliages, ou celui d’un peuple sur un autre. Alinéa 190/109. La séparation... Diese historischen… S. 115… PUF 113, ES 86, GF 86. Commentaire. A mesure que la teneur métallique de l'étalon devient moindre que celle qu'indique son nom, il requiert une validation d’une autre sorte que celle du marché : celle de « la loi », de la règle légale. Marx n’engage pas l’analyse, qui pourrait être conduite à ce niveau abstrait de l’exposé, du rapport entre ces deux sortes de validation en général. Alinéa 191/110. Les prix… Die Preise… S. 115… PUF 114, ES 86, GF 87. Alinéa 192/110. Le nom… Der Name… S. 115… PUF 114, ES 87, GF 87. Commentaire. La forme monnaie comme forme « purement sociale » de la marchandise concerne une autre moment que celui de la marchandise simplement désignée comme « rapport social » : elle concerne ici l’implication d’une instance étatique dotée d’une quelconque faculté d’intervention économique, comme le souligne la note. Alinéa 193/111. Le prix… Der Preis… S. 116… PUF 115, ES 87, GF 87. Commentaire. Ici apparaît la catégorie de « prix » au sens habituellement précisé par l’appellation de « prix de marché ». Ce prix est celui qui est immédiatement donné, empiriquement lisible. On notera cependant que l’on est encore loin des catégories les plus « concrètes » permettant d’accéder aux phénomènes empiriques : il nous faudra notamment passer des « valeurs » aux « prix de production », et Marx distinguera ainsi

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toute une séries de « prix », comme autant de variations, qu’introduisent les développement successifs de l’exposé de la théorie du monde de production capitaliste, par rapport à la valeur. La détermination qui est ici prise en considération concerne le fait que le prix fluctue autour de la valeur selon les « circonstances données », celles qui relèvent non pas des conditions de production (lesquelles déterminent la valeur), mais les variations du rapport entre l’offre et la demande, qui font que les marchandises s’échangent à un taux différent de leur valeur. La « forme prix » n’est donc pas seulement celle du « nom monétaire du travail réalisé dans la marchandise ». Elle désigne ici une dimension essentielle du mécanisme marchand, selon laquelle le prix oscille censément autour de la valeur : quand il monte, du fait d’un surcroît de demande, la production de cette marchandise se trouve encouragée jusqu’à ce qu’elle s’avère excédentaire, et vice versa. Cette « beauté » de la « forme prix », dont parle ici Marx, est à prendre au sens précis où Hayek dira : « le marché est une merveille ». Elle relève non spécifiquement de la « monnaie », mais de la rationalité sociale marchande comme telle, renvoyant à la relation concurrentielle. C’est pourquoi j’ai indiqué ci-dessus que cette catégorie avait sa place dans l’exposé du § II du premier chapitre, en tant que son objet est la production marchande en général. On voit, une fois de plus, que les catégories de la concurrence sont bien présentes dans la trame de l’exposé, mais toujours sous une forme plus ou moins refoulée. L'une des tâches de « l’explication » est précisément d'éclaircir la signification théorico-politique, et les effets, de cette stratégie d’écriture. Alinéa 194/112. La forme… Die Preisform… S. 117… PUF 116, ES 88, GF 88. Commentaire. On peut commenter en deux sens. D’une part, la propriété, l’échange et la monnaie s’étendent à tout ce qui peut être approprié, et sont des catégories qui valent aussi hors de la production marchande. D’autre part, dans une société intégralement marchande, le « prix de la terre » devra être établi par les catégories propres à celle-ci, qui ne pourront être développées qu’au Livre III. Alinéa 195/112. De même… Wie die relative… S. 117... PUF 116, ES 88, GF 88. Alinéa 196/112. Dans le prix… Um also… S. 117... PUF 117, ES 88, GF 88.

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Commentaire. Il est difficile de passer « dialectiquement » de l’idéal au réel. L’anecdote de Saint-Pierre, paradigme de l’histoire drôle, sans doute parce qu’elle joue avec la mort (c'est-à-dire aussi avec l'abîme entre la prétention de valeur et le jugement de réalité que seul peut porter un regard divin), rehaussée de la référence à Dante, remplit ici le rôle classique de la plaisanterie dans Le Capital : elle vient porter secours dans les moments théoriquement difficiles : ici celui du passage entre une fonction idéelle et une fonction d'entremise réelle de la monnaie. Mais on a vu le poids réel de l'idéel (légal, étatique). Alinéa 197/113. La forme… Die Preisform… S. 118... PUF 117, ES 88, GF 89. Commentaire. Transition rhétorique, qui souligne que le réel était déjà là.

II. MOYEN DE CIRCULATION
1. La métamorphose des marchandises Alinéa 198/113. L’échange… Man sah… S. 118… PUF 118, ES 89, GF 89. Commentaire. Ici se présente la notion de « contradiction » telle qu’il faut la comprendre dans ce contexte. C’est une structure, une articulation de contradictions qui a censément été présentée. Ces contradictions trouvent leurs solutions dans leur mouvement, dit Marx. L’exemple de l’ellipse est purement analogique : il renvoie à un corps qui tour à tour (et non « à la fois », comme il est écrit) s’éloigne et se rapproche d’un autre. Dans la forme sociale fonctionnelle du marché, des mouvements « contraires » se présupposent, constituant la rationalité productive de ce mode de division sociale du travail : les normes de la production et celles de la circulation se conditionnent constamment, chaque producteur marchand vise son intérêt propre, c’està-dire se porte vers le prix plus bas que la valeur et cherche à produire ce dont le prix est, pour le même temps de travail, plus élevé. Les contradictions « se résolvent », mais en « se réalisant » : un coût social, de contrainte de déperdition, d’aliénation s’y attache. Alinéa 199/113. L’échange… Soweit der… S. 119… PUF 118, ES 89, GF 89.

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Commentaire. Marx évoque ici trois sphères : production, circulation (échanges) et consommation. On peut se demander si la théorie de la production marchande a quelque chose à dire sur la consommation, qui tout à la fois conditionne la survie des producteurs échangistes et suppose la production culturelle des valeurs culturelles d’usage. Il apparaît ici que la figure du marché est en elle-même extrêmement formelle. Elle n’exclut pas que certains produits puissent soudain n’avoir plus aucune valeur d’usage, donc aucune valeur : leur producteur devient néant sur le marché, à moins qu’il ne puisse produire autre chose. Elle désigne ce que les producteurs doivent faire, elle définit un système de contrainte sociale productive, elle ne dit pas que cela est possible toujours pour tous (ce qui serait une « merveille », à condition de se trouver réalisé). Elle figure la mort aussi bien que la vie. Mais elle n’en fournit pas les conditions concrètes, qui ne peuvent être approchées qu’à partir des rapports de classe qui se développent sur la base du marché. Alinéa 200/113. Ce côté… Die durchaus… S. 119... PUF 118, ES 89, GF 89. Commentaire. Valeur d’usage et valeur d’échange sont ici qualifiées de « contraires ». Alinéa 201/114. L’or… Die Waren… S. 119… PUF 118, ES 89, GF 89. Commentaire. On est à nouveau dans un mode d’analyse où n’interviennent que les choses échangées : l’or et la marchandise x. Pourtant, la dernière proposition ne signifie rien d’autre que le fait que celui qui donne l’or reçoit en échange une valeur d’usage équivalente. Le caractère social du rapport est affecté aux choses, qui n’ont cependant ce caractère que d’être choses sociales, c’est-à-dire produites comme faits de pratiques intentionnelles et contradictionnelles (chargées de contradictions entre les agents). En cela, on l’a vu, ces « choses » ne sont pas seulement égales entre elles, entretenant des rapports de « grandeurs » comme les choses de la nature, mais équivalentes. Alinéa 202/114. Après… Begleiten wir… S. 119… PUF 119, ES 90, GF 90. Commentaire. Selon un tour déjà éprouvé, dont on a vu l’effet stratégique, Marx fait débarquer l’agent dans le paysage, déjà constitué, des choses. Avec lui aussi le paradigme de la valeur culturelle, la bible, dont la valeur tient, comme celle de l’or, au

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temps qu’il faut pour la produire. Mais dont le mystère reste entier, puisque sa valeur d’usage ne relève pas de l’économie, ou plutôt figure la relation immanente de l’économie à la culture en général. Alinéa 203/114. L’échange… Der Austauschprozess… S. 120… PUF 119, ES 90, GF 90. Commentaire. Qu’est-ce qui subsiste sous la transformation ? Quelle est la chose x qui se transforme ? C’est la grandeur d’une valeur, qui est la même au commencement, au milieu et à la fin, mais sous une « forme » différente. Cette identité, pourtant, n’est acquise que comme le fait de la forme marchande de société. Sous le « vendre pour acheter », il y a le « produire pour acquérir » l’autre produit : permutation des temps de travail entre producteurs indépendants. Alinéa 204/114. Ce qui résulte… Besieht sich… S. 120... PUF 120, ES 90, GF 90. Alinéa 205/115. L’échange… Der Austauschprozess…S. 120... PUF 120, ES 90, GF 90. Commentaire. Cet x qui « change de forme » n’est donc qu’une grandeur de valeur, abstraitement considérée. Marx va donc conduire l’analyse sur le terrain de cette grandeur, qui demeure ce qu’elle est. Alinéa 206/115. Considéré… Nach ihrem… S. 120… PUF 120, ES 90, GF 90. Commentaire. Le « mouvement », la « permutation », des valeurs d’usage cache donc une « métamorphose » de la grandeur de valeur en possession de chacun des échangistes. Alinéa 207/115. Nous aurons… Alinéa 208/115. M-A… W-G. Erste… S. 120… PUF 120, ES 90, GF 91. Commentaire. Ce sont ici des mécanismes de production marchande tout autant que de la circulation que Marx analyse ici : c’est le rapport entre les deux. Le « saut périlleux » est l’épreuve de la vente, qui détermine en aval le procès même de la production : le choix de l’objet à produire et des moyens de le faire. Que son travail soit

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pour chacun son « équivalent universel » définit la contrainte productive. La « division (marchande) travail » se développe constamment en nouvelles subdivisions. Etc. Alinéa 209/115. Un produit… Das Produkt… S. 121… PUF 121, ES 91, GF 91. Commentaire. On voit clairement que ce qui est analysé ici sous le nom de la « circulation » des marchandises, c’est tout autre chose que la soi-disant « circulation simple » : il s’agit des mécanismes et des contraintes propres à la production marchande, par quoi celle-ci est une forme rationnelle, productive, de travail social. Sont évoqués les mécanismes de l’offre et de la demande, et ceux de la concurrence dans la branche. Les « vendeurs » sont considérés dans leur pratique et destin de producteur. Alinéa 210/116. Supposons… Gesetzt endlich… S. 121… PUF 121, ES 91, GF 91. Commentaire. Ici est de même évoqué le rapport entre branches, et le marché comme régulateur de l’équilibre entre elles. Alinéa 211/116. Comme on le voit… Man sieht… S. 122… PUF 122, ES 92, GF 92. Commentaire. C’est maintenant la forme juridico-sociale du marché, comme « organisme social de production », qui se trouve définie : l’indépendance des personnes dans le cadre de leur commune dépendance vis-à-vis du « système de dépendance réciproque ». On est cependant surpris d’apprendre que celle-ci est « imposée par les choses ». Quelles choses ? Marx, en réalité imbrique ici deux registres de l’imposition. Celui de la « dépendance réciproque », que définit le marché. Celui du « hasard », qui est le fait des « choses », dans leur indéfinie complexité, dans leur imbrication de choses naturelles (variations climatiques, épidémies, etc.) et de choses sociales (phénomènes de marché, mutations techniques, conjonctures diverses) : dans leur relative imprévisibilité et foncière incontrôlabilité. Mais la « dépendance réciproque » n’est pas « imposée par les choses » en ce sens. Elle « s’impose » comme le rapport social marchand. Le dire « imposé par les choses », c’est faire de celui-ci une chose, et des sujets des êtres aliénés dans les choses, selon un couple non dialectique (E.141). L’amour figure ici, ironiquement, l’harmonie sociale supposée entre les êtres du marché. Et le « cahot » de sa course, le chaos du marché, avec les contradictions entre les partenaires.

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Alinéa 212/116. La division… Die Teilung… S. 122... PUF 122, ES 92, GF 92. Commentaire. Cet alinéa neutralise les considérations antérieures, définit l’objet à analyser comme la « marche normale », ou plutôt comme le seul « changement de forme » quelles que soient les conditions de grandeur dans lesquelles les temps de production permutent et les travaux socialement validés comme générant de la valeur. On se retrouve ainsi sur le terrain de la simple « circulation » des marchandises. On peut penser que l’on va perdre ce qui fait corps avec la dimension de la production : la référence aux agents producteurs, avec les configurations stratégiques dans lesquels ils devaient opérer. Alinéa 213/117. Ainsi… Dem einen… S. 122… PUF 122, ES 92, GF 92. Commentaire. La description se développe en effet à nouveau en termes allégoriques chosistes de marchandises qui s’échangent, se présentent, s’aliènent, se dépouillent, s’attirent. Alinéa 214/117. La réalisation… Die Realisierung… S. 123… PUF 123, ES 92, GF 92. Commentaire. A ce niveau d’analyse, il y a bien certes des agents, les échangistes, mais ce sont des agents en quelque sorte passifs, n’ayant pas de choix stratégiques à opérer. Il n’y a que marchandises et argent changeant de forme. Alinéa 215/117. Jusqu’ici… Wir kennen… S. 123… PUF 123, ES 92, GF 93. Commentaire. « Jusqu’ici nous ne connaissons d’autre rapport économique que celui d’échangistes… ». Cela ne doit pas faire oublier que Marx a précédemment analysé le « rapport économique » comme rapport de production (voir notamment, et par exemple, al. 155, note 2). Seule en effet la division marchande du travail, par laquelle il y « valeur », autorise cette considération pure de la « circulation » à laquelle Marx vient maintenant. Alinéa 216/117. Mais à partir… Aber von… S. 123… PUF 124, ES 93, GF 93. Alinéa 217/118. Supposons… Wir wollen… S. 124… PUF 124, ES 93, GF 93.

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Commentaire. Une telle analyse de la « circulation simple », qui se poursuit à l’alinéa suivant, est non seulement légitime, mais hautement instructive : elle détermine le contenu de la « circulation » des marchandises considérée du seul point de vue de la logique marchande, orientée vers la valeur d’usage, vers « M » et non vers « A » (dont la valeur d’usage est ici neutralisée, et dont le seul usage est de représenter la valeur, qu’il matérialise). Cette analyse est décisive pour ce qui suivra au chapitre 7 : une relation d’achat-vente orientée vers « A », vers l’argent. Ma critique concerne le fait que Marx semble ici considérer son exposé de la « production » marchande comme une simple introduction à la « circulation », qui va devenir le fil conducteur du récit. Stratégie d’écriture, récurrente dans les diverses rédactions successives, qui tend à repousser ostensiblement la considération de la « production » vers le moment du « capital », et à traiter ce « commencement » de l’exposé comme celui de la « surface », qui est la circulation (sur l’exposé « à partir de la surface, voir Que faire du Capital, pages 128-131). Et cela quand bien même l’analyse de la production marchande en vient à occuper progressivement la première place, comme c’est finalement le cas dans Le Capital. Alinéa 218/118. A-M Métamorphose deuxième et finale… G-W. Zweite… S. 124... PUF 125, ES 93, GF 93. Commentaire. Le récit se poursuit dans la forme de l’allégorie du rapport d’échange universel comme rapport entre choses sociales. Alinéa 219/119. A-M… G-W, der… S. 124… PUF 125, ES 94, GF 94. Commentaire. C’est dire à quel point les conditions de la « reproduction de la force de travail », dont il sera ultérieurement question, sont aussi peu référables à la seule physiologie que la « dépense » de cette force analysée en premier lieu. Alinéa 220/119. A-M… G-W, die…S. 125… PUF 125, ES 94, GF 94. Alinéa 221/119. La division… Da der… S. 125… PUF 125, ES 94, GF 94. Commentaire. La dimension de la production marchande se rappelle d’elle-même aux différents moments de l’analyse de la circulation.

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Alinéa 222/119. Examinons… Betrachten… S. 125… PUF 125, ES 94, GF 94. Alinéa 223/119. La métamorphose… Die Gesamtmetamorphose… S. 125… PUF 126, ES 94, GF 94. Alinéa 224/120. Les deux mouvements… Die beiden… S. 126… PUF 126, ES 94, GF 95. Alinéa 225/120. Ce cercle… Allerdings… S. 126… PUF 126, ES 94, GF 95. Alinéa 226/120. Les deux métamophoses… Die zwei… S. 126… PUF 127, ES 95, GF 95. Alinéa 227/120. La première… Dieselbe… S. 126… PUF 127, ES 95, GF 95. Commentaire. On a ici une définition de la « circulation des marchandises » comme échange généralisé par la médiation de la monnaie, considéré indépendamment de la logique de production marchande, quoique en réalité fonctionnellement lié à celle-ci. Alinéa 228/120. La circulation… Die Warenzirkulation… S. 126… PUF 127, ES 95, GF 95. Alinéa 229/120. La marchandise… Die Ware… S. 126… PUF 127, ES 95, GF 95. Alinéa 230/121. La circulation… Der Zirkulationsprozess… S. 126… PUF 127, ES 95, GF 96. Alinéa 231/121. Rien de plus… Nichts… S. 127… PUF 128, ES 96, GF 96. Commentaire. Important : coup d’arrêt à l’harmonie du marché. Mais voir si là encore Marx ne cherche pas à « aller vers l’argent ». Certes, comme il le dit, la marchandise est inutile si elle ne rapporte pas d’argent. Mais c’est parce qu’elle est (« socialement ») inutile qu’elle ne rapporte pas d’argent. On reste ici sous l’égide de la valeur d’usage, avec tout son arbitraire social, il est vrai. Mais on n’est pas encore sous une loi de l’argent. Alinéa 232/121. La circulation… Die Zirkulation… S. 127… PUF 128, ES 96, GF 96. Commentaire. Sur la possibilité de la crise. 2. Cours de la monnaie

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Alinéa 233/122. Le mouvement… Der Formwechsel… S. 128… PUF 129, ES 96, GF 97. Commentaire. Le « cours » de l’argent, currency, est ici à comprendre comme parcours. Comme parcours sans retour, et non comme cercle ou cycle (à la différence de ce que sera le « cours » du capital). Alinéa 234/123. Le cours de la monnaie… Der Umlauf… S. 129… PUF 130, ES 97, GF 97. Commentaire. L’argent est ici étudié du point de vue de sa « fonction » dans le rapport marchand. Ou : celui-ci est envisagé dans sa fonctionnalité d’ensemble. Alinéa 235/123. A première vue… Dass diese… S. 129… PUF 130, ES 97, GF 97. Commentaire. Cette « apparence » est-elle celle du fétichisme de la monnaie, qui se représente la valeur des marchandises, comme la quantité d’or contre laquelle elles sont échangeables ? Ici leur mouvement se représente comme celui de l’argent. Mais seulement « à première vue », car il n’est pas besoin de la théorie travail de la valeur pour comprendre, comme Le Trosne, invoqué en note, qu’il en va autrement. Ce « paraître » est néanmoins rémanent. Il correspond à la pratique subjective de l’échangiste, pour qui l’argent est ce par quoi seul il peut marchandise. Alinéa 236/123. D’un autre côté… Andrerseits… S. 130… PUF 131, ES 97, GF 98. Alinéa 237/124. Si la marchandise… Finden dagegen… S. 130... PUF 132, ES 98, GF 98. Commentaire. Avec « l’engrenage », on passe du point de vue de l’échange entre deux marchandises à celui de l’échange généralisé, au système de la production marchande. Deux confusions sont naturellement à éviter ici. D’une part, comme le précise la note, on en reste ici à « la forme simple de la circulation ». Cela ne veut pas dire à la « forme simple de la valeur » (Forme I, analysée au chapitre 1, § III), mais à la « circulation simple », celle de l’argent, analysée dans le rapport de production marchande prise dans son abstraction, objet de cette Section I, par opposition à la circulation du capital, analysée à partir de la « production proprement capitaliste ». faire se mouvoir la

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D’autre part, et cette remarque a une valeur plus générale, on comprend aussi que lorsque Marx dit qu’il s’en tient, dans cette première section, à la « circulation simple », cela ne veut pas dire qu’il se concentre sur « les échanges », comme phénomènes de surface, ou sur la circulation par opposition à la production, qu’il n’examinerait que par la suite, ainsi que le disent divers commentateurs, notamment francfortois (désignant en ce sens la Section I comme celle de la « circulation simple », selon la terminologie des Grundrisse). Ici, c’est le mot « simple » qui est discriminant, et signifie « simplement marchand » par opposition à « capitaliste ». Mais la question de la production marchande est tout aussi présente que celle de la « circulation » des marchandises. La production marchande en général est, comme on l'a vu, l'objet même du premier chapitre 3. Alinéa 238/124. Chaque marchandise… Jede Ware… S. 131… PUF 132, ES 98, GF 98. Commentaire. On parvient maintenant au problème « technique » de la quantité d’argent requise. Alinéa 239/124. Dans un pays… In einem Lande… S. 131… PUF 132, ES 98, GF 99. Commentaire. On voit ici comment l’explication de Marx implique la « théorie travail de la valeur », appliquée à la monnaie métallique. Alinéa 240/125. On a vu… Wir wissen… S. 131… PUF 133, ES 99, GF 99. Commentaire. L’hypothèse (historiquement réaliste) envisagée est celle de la baisse de la valeur des métaux-monnaie, impliquant l’augmentation de sa masse requise pour la même valeur. Mais la suite de l’analyse indique que, une fois de plus, on laisse de côté l’analyse « historique » (qui sera toujours seconde) pour une analyse strictement « logique », c’est-à-dire abstraite-systémique. Le reste n’appellera pas beaucoup de commentaires ici, vu que l’exposé se tient sur un plan technique, celui des quantités, dont le contour a été établi par toute l’analyse qualitative antérieure, qui en a déterminé les présupposés socio-théoriques, objet du présent commentaire.

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Alinéa 241/125. Cela une fois admis… Unter dieser… S. 132… PUF 134, ES 99, GF 100. Alinéa 242/125. La masse… Die Warenmasse… S. 132… PUF 134, ES 99, GF 100. Alinéa 243/126. Soit un… Es sei… S. 133… PUF 135, ES 100, GF 100. Alinéa 244/126. Le déplacement… Dieser wiederholte… S. 133… PUF 135, ES 100, GF 100. Alinéa 245/126. Cette loi est générale… Dies Gesetz… S. 133… PUF 136, ES 100, GF 101. Commentaire. Où l’on voit que la « généralité » de la loi concerne « un pays », lequel se trouve corrélé à « une monnaie » Banal, sans doute. Mais où s’introduit, à ce niveau d’abstraction, qui est celui de la « production marchande en général », la figure de « l’Etat », établi sur un territoire. L’ordre marchand s’exerce sur un territoire national. Banalité encore. Mais cette détermination étatique, et nationale, de l’ordre marchand, c’est-à-dire de la forme capitaliste de société envisagée à son niveau le plus abstrait, ne peut pas ne pas retentir sur sa forme plus concrète, celle des rapports proprement capitaliste. C’est pourquoi à la question posée « quel est l’objet du Capital ? » on ne peut pas simplement répondre que c’est simplement celle d’une forme de rapports sociaux en général, quel que soit le niveau national, comme forme d’une société particulière, ou internationale, comme la forme de l’économie moderne, ou comme capital à l’échelle mondiale. La détermination nationale vient nécessairement en premier, comme le point où un ensemble marchand se trouve subsumé sous un principe organisateur, dont la monnaie est la première marque puissante. Puis celle du rapport entre les économies et les capitaux des diverses nations. Lequel ne peut se résumer à l’idée du « marché international », mais suppose les concepts spécifiques du rapport entre nations, soit du « système du monde ». Enfin, celle du marché « mondial » au sens propre du terme, lequel n’apparaît, comme le suggère Marx, qu’à mesure que l’économie mondiale devient celle d’une seule et même « grande république » (cf., infra, Alinéa 293), soit une seule nation, un seul pays. La référence au « pays », à la quantité de monnaie qui lui est nécessaire, etc., reparaît dans diverses notes qui suivent. Alinéa 246/127. La masse … Die Geldmasse… S. 134… PUF 136, ES 100, GF 101.

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Alinéa 247/127. De même que… Wie im… S. 134… PUF 136, ES 101, GF 101. Commentaire. « Le vulgaire », comme on le voit dans la note, attribuent au manque de monnaie des dysfonctionnements qui sont inhérents à « la nature de la marchandise », c’est-à-dire au système marchand de production. Alinéa 248/128. Le quantum total… Das Gesamtquantum… S. 135… PUF 137, ES 101, GF 102. Commentaire. Marx en vient ici à la formulation la plus complète de la « loi » de la circulation de la monnaie, reformulée ensuite sous ses divers aspects. Alinéa 249/128. Les prix restant les mêmes… Bei gleichbleibenden… S. 135… PUF 138, ES 101, GF 102. Alinéa 250/128. Les prix des marchandises… Bei allgemein… S. 136… PUF 138, ES 102, GF 102. Alinéa 251/129. Les prix des marchandises… Bei allgemein… S. 136… PUF 138, ES 102, GF 102. Alinéa 252/129. Les variations… Die Variationen… S. 136… PUF 138, ES 102, GF 102. Commentaire. La référence aux « crises industrielles et commerciales » est une anticipation, dans la mesure où le théoricien ne peut encore, à ce niveau de l’exposé, fournir une théorie de la crise, qui n’interviendra qu’au Livre III. Une anticipation ne rompt pas l’ordre d’exposé. Elle introduit seulement un lien hypertextuel, dont seule la suite de l’exposé pourra, au moment opportun, rendre raison. Alinéa 253/129. Cette loi… Das Gesetz… S. 136… PUF 139, ES 102, GF 103. Commentaire. Marx reprend la loi dans son ensemble, en la rapportant au point décisif : son ancrage dans la théorie travail de la valeur de la monnaie métallique. Telle est la « pointe » à quoi tend tout l’exposé. Les notes présentent un aperçu des théories de la circulation monétaire selon qu’elles procèdent ou non de ce point de vue, opposé à celui de la monnaie comme simple masse de marchandises comprises comme valeurs d’usage (Hume), ou encore comme « signe » (Montesquieu).

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3. Le numéraire et les espèces. Le signe de la valeur. Alinéa 254/131. Le numéraire… Aus der… S. 138… PUF 141, ES 102, GF 103. Commentaire. L'origine dont il est ici question n'est pas historique, mais fonctionnelle. Nous sommes dans l'analyse logique du modèle marchand. Mais nous franchissons un pas, et nous arrivons au "nom". Au nom de la bête ? En tout cas, nous voyons surgir l'Etat. Nous voyons apparaître, dans le cadre d'une théorie du marché, en tant que cadre de la production capitaliste, les tâches qui incombent à l'Etat. Les uniformes n'ont pas seulement une forme identique, mais aussi contrainte. Ici aussi apparaît le clivage majeur, qu'on verra se développer plus loin entre la sphère nationale, donc l'Etat-nation, et la sphère générale du monde, désignée comme un marché (ce qui, on le verra, peut être mis en discussion. Alinéa 255/131. L'or… Goldmünze… S. 139… PUF 141, ES 103, GF 103. Commentaire. L'usure : premier pas dans la séparation entre la «substance» et le «nom». Elle ne relève pas du volontarisme d'Etat. L'Etat n'est pas seulement un processus volontaire, il est un présupposé du marché, qui se déploie dans la contingence des phénomènes physiques. Alinéa 256/132. Le cours… Wenn der… S. 140… PUF 142, ES 103, GF 104. Commentaire. L'existence « fonctionnelle » du numéraire renvoie à un Etat fonctionnel. À des « lois », qui fixe le rapport entre la « monnaie symbolique » (métaux inférieurs) et la vraie monnaie métallique. Alinéa 257/132. La substance… Der Metallgehalt… S. 140… PUF 143, ES 103, GF 104. Commentaire. L'arbitraire de la loi se fait de plus en plus sentir à mesure que se développe l'exposé. Ici, la séquence de l'exposé semble être la même que celle du processus historique. On notera pourtant que la loi est présente dès le départ, dès le premier numéraire.

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Alinéa 258/132. Néanmoins… Das Münzdasein… S. 140… PUF 143, ES 103, GF 104. Commentaire. Avec le billet de papier, la monnaie symbolique l'emporte, quoiqu'elle ne soit encore que la remplaçante du métal. Alinéa 259/133. Il ne s'agit ici… Es handelt… S. 141… PUF 143, ES 104, GF 104. Commentaire. Avec le cours forcé, nous arrivons à l'Etat comme le "monopole de la violence légitime". Remarquons ici l'insistance de Marx sur l'ordre de l'exposé : on ne peut encore rien dire du crédit (parce qu'il implique des conditions proprement capitalistes), mais on doit déjà parler de l'Etat. Notons aussi que la « racine naturelle » ne renvoie pas à une nature de l'économie, mais à une forme sociale historiquement donnée, dont l'argent est fonctionnel, la production marchande. Alinéa 260/133. L'Etat … Papierzettel… S. 141… PUF 144, ES 104, GF 104. Commentaire. Aux yeux de Marx, cependant, la monnaie papier en circulation ne saurait excéder quantitativement sa contrepartie en or sans voir d'autant baisser sa valeur. La monnaie métallique reste donc la dernière instance du système monétaire national. Alinéa 261/134. Abstraction… Überschreitet… S. 142… PUF 144, ES 104, GF 105. Alinéa 262/134. Le papier- … Das Papiergeld… S. 142… PUF 145, ES 104, GF 105. Commentaire. Le papier monnaie se rapportent à la valeur des marchandises par la médiation de son rapport à celle des métaux, garanti par l'Etat. Alinéa 263/134. On demandera… Es fragt… S. 142… PUF 145, ES 105, GF 105. Commentaire. Le texte culmine sur l'idée que la fonction monétaire s'exerce finalement à travers de simples signes, produits par "l'action coercitive de l'Etat", par « l'autorité publique » (voir la note), par quoi la monnaie est "socialement valable".

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III. LA MONNAIE OU L’ARGENT
Alinéa 264/135. Jusqu'ici… Die Ware… S. 143… PUF 146, ES 105, GF 106. 1. Thésaurisation Alinéa 265/135. Le mouvement… Der kontinuierliche… S. 144… PUF 147, ES 105, GF 106. Alinéa 266/135. Dès que se développe… Mit der… S. 144… PUF 147, ES 106, GF 106. Commentaire. On retrouve ici le point de vue de l'agent, poussé par la nécessité ou par son "désir". Alinéa 267/136. C'est surtout dans… Grade in… S. 144… PUF 147, ES 106, GF 106. Commentaire. Le début de l'exposé sur le thésaurisation concerne surtout la période historique où le marché reste encore secondaire dans l'ensemble de la production. Le marché n'est donc pas ici analysé en ce qu'il est la forme la plus générale-abstraite du capitalisme. Alinéa 268/136. Dès que la production… Mit mehr… S. 145… PUF 148, ES 106, GF 107. Commentaire. Marx avance d'abord un point de vue fonctionnel : la vente étant discontinue alors que la production doit se faire continûment, et donc aussi l'achat, ce qui suppose une mise en réserve de monnaie métallique. La "passion de l'or" relève d'un autre registre théorique. On notera ici que l'analyse ultérieure (voir chapitre 7), qui rattache la dynamique propre du capitalisme à la seule recherche de la richesse abstraite, et à la simple nécessité de dégager une plus-value plus grande que celle du concurrent, ne disqualifie pas cette considération première et plus générale, qui ne relève ni de la stricte fonctionnalité, ni de la seule forme marchande généralisée, et selon laquelle l'or figure le moyen d'accès à toute richesse sociale, matérielle ou symbolique, la puissance et la gloire. Le Capital, dans son moment le plus abstrait

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(celui du rapport marchand), s'inscrit ainsi dans une historicité plus large que celle du capitalisme, qui permet à son auteur de retrouver non seulement les accents (déjà modernes) de Shakespeare, mais aussi ceux de Sophocle. Alinéa 269/137. L'aspect… Da dem… S. 145… PUF 149, ES 107, GF 107. Commentaire. L'argent, en ce qu'il « efface toutes les distinctions » entre les marchandises et entre les personnes. La référence à la société antique présente deux aspects. D'une part, l'argent y est bien déjà présent comme tel, avec le même type d'effets qui seront repérables dans le monde moderne, introduisant à la fois cette abstraction et cette égalisation formelle des personnes en tant que personnes privées. D'autre part, il y est un facteur de dissolution, ou du moins « dénoncé » comme tel. Ces deux aspects ne sont pas contradictoires, ou plutôt ils désignent une contradiction réelle dans la société antique. Se rappeler que Marx a proposé une grande tripartition de l'histoire en trois phases : pré-marchande, marchande, post-marchande. Le capitalisme est la forme marchande totalement accomplie, il est intégralement marchand. Mais le phénomène marchand et monétaire lui préexiste, avec des effets propres qui doivent être décrits à ce niveau « abstrait » de l'exposé de la théorie du capitalisme. Alinéa 270/138. La société moderne... Die moderne… S. 146... PUF 150, ES 107, GF 108. Commentaire. Le « principe même de sa vie » : Marx n'a rien démontré de tel, et l'expression reste métaphorique. Alinéa 271/138. La marchandise... Die Ware… S. 147... PUF 150, ES 107, GF 108. Commentaire. L'argent est ici replacé dans son cadre strict de "représentant universel de la richesse matérielle", au sens où la valeur se représente en valeurs d'usage. L'illimitation ici mentionnée n'est donc pas celle qui sera définie au chapitre 7 comme l'orientation vers l'accumulation illimitée de capital, que l'on ne saurait confondre avec « le penchant à thésauriser » des « richesses matérielles ». La « puissance infinie de l'argent » ne définit pas la puissance du capital. Alinéa 272/139. Pour retenir… Um das… S. 147... PUF 150, ES 108, GF 108.

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Alinéa 273/139. Le trésor… Neben… S. 147... PUF 151, ES 108, GF 108. Commentaire. À nouveau, l'exigence économique, soulignée par Max Weber comme le propre du capitalisme, d'accumulation de la richesse abstraite, n'exclut pas un horizon d'accumulation socio-politique de richesse sociale, formellement ouvert par le rapport marchand lui-même. Mais seule une théorie des rapports de classe dans le capitalisme permettrait d'aborder la question des conditions concrètes de la thésaurisation. Alinéa 274/139. Dans l'économie… Die Schatzbildung… S. 148... PUF 151, ES 108, GF 109. Alinéa 275/139. Tantôt... Bald muss… S. 148... PUF 151, ES 108, GF 109. Commentaire. On retrouve ici les considérations fonctionnelles. La note souligne encore le rôle de l'Etat à cet égard. 2. Moyen de paiement Alinéa 276/140. Dans la forme… In der… S. 148… PUF 152, ES 108, GF 109. Commentaire. (Paiement donc quand la permutation entre marchandise et argent n'est pas simultanée. Exemple de la maison : son propriétaire la vend, l'aliène, l'acheteur l'occupe et ne paiera que sur une période de dix ans. L'un et créancier l'autre débiteur. L'argent du débiteur est moyen de paiement.) Alinéa 277/140. Les caractères… Der Charakter… S. 149… PUF 153, ES 109, GF 109. Commentaire. Plusieurs thèmes interfèrent ici. Le rapport marchand, qu'on étudie ici comme le rapport social le plus général dans le capitalisme, jouent également un rôle important dans d'autres « mode de production ». Mais dans tous les cas, il est désigné comme un rapport « à la surface ». Cela signifie que, même dans les cas où l'antagonisme entre créanciers et débiteurs apparaît comme la forme la plus manifeste de la lutte des classes, celle-ci ne peut cependant être appréhendée qu'à partir des rapports de production spécifique du mode de production concerné. À la question posée « pourquoi faut-il que ce qui vient au commencement de l'exposé soit en outre dit à la surface ? », il faut répondre : cela signifie que ce n'est pas dans ce commencement que

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l'on trouvera exprimé le clivage entre les classes dans sa dynamique constitutive. Il faut ajouter que ce n'est que pour le capitalisme que le rapport marchand de production forme le commencement de l'exposé, car il est le seul le mode de production à se constituer à partir du contexte marchand. Au commencement de l'exposé, dans le rapport marchand, on a des rapports entre personnes, et non les rapports de classe capitalistes. Cependant, les rapports de classe (antique, féodal, capitaliste) se développent aussi dans la relation entre créanciers et débiteurs, comme on le voit particulièrement aujourd'hui dans le problème de la « dette du Sud ». Alinéa 278/141. Revenons… Kehren wir… S. 150... PUF 153, ES 109, GF 110. Commentaire. On notera les catégories juridiques de contrat et l'obligation. Alinéa 279/141. Puis il … Es funktioniert… S. 150… PUF 153, ES 109, GF 110. Commentaire. Ici s'articulent la contrainte (« nécessité sociale ») et le contrat (« promesse ») : la théorie de la structure (contrainte) se croise avec la théorie de l'agent (contrat), à ce croisement se définit le mode de liberté propre aux échangistes. Alinéa 280/141. Supposons… Der Käufer… S. 150… PUF 154, ES 110, GF 110. Commentaire. La relation créanciers /débiteurs fait à nouveau ressortir l'implication étatique du rapport marchand, lequel suppose « un titre qui ressortit du droit civil ». Le « monopole de la violence légitime » est particulièrement requis ici. Alinéa 281/142. Les obligations… In jedem… S. 151... PUF 154, ES 110, GF 111. Alinéa 282/142. Non seulement… Im Umlauf… S. 151... PUF 155, ES 110, GF 111. Alinéa 283/142. La simultanéité… Gleichzeitigkeit… S. 151… PUF 155, ES 110, GF 111. Commentaire. Les exemples renvoient à des « institutions » proprement capitalistes, concentrant du capital financier. Mais cela ne veut pas dire qu'on étudie déjà le capital comme tel : on n'en reste aux caractères proprement marchands de ces institutions. La note qui précède souligne que ce n'est que beaucoup plus tard dans l'exposé, qui n'en est encore ici qu'à la « circulation simple » (c'est-à-dire aux rapports de production marchande considérés dans leur logique propre), que l'on en viendra au capital, qui « est

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aussi avancé sous forme argent ». Alinéa 284/143. La fonction… Die Funktion… S. 151… PUF 155, ES 111, GF 111. Commentaire. Ici s'introduit une nécessaire anticipation. Marx insiste à nouveau à nouveau sur la distance entre le moment de l'exposé où une contradiction peut « éclater » (elle sera analysée au Livre III)), et le moment où s’en trouvent formulées les conditions les plus générales, qui tiennent à la forme marchande de production. Alinéa 285/143. Elle ne se produit… Sie ereignet… S. 152… PUF 155, ES 111, GF 111. Commentaire. Ici apparaît le sens fort de « l'opposition » entre la marchandise et sa forme valeur, qui se trouvait relativement neutralisée dans les moments plus strictement fonctionnels de l'analyse. Mais la fonctionnalité du rapport marchand n'est jamais assurée qu'à travers les cahots liés aux disparités empiriques. On l'a vu par exemple à propos de l'établissement de la valeur aux conditions "moyennes" de production, et des distorsions qu'introduisent les déséquilibres entre l'offre et la demande. La coordination marchande ne réalise ses équilibres qu'a posteriori, Marx traitera pour elle-même cette question au chapitre 14. Dans le contexte de la fonction de paiement, cette tension est portée à son comble, jusqu'à un point critique. On rappellera au lecteur contemporain, qui a peut-être oublié le langage de la Bible, que le cerf altéré est le croyant du Psaume XXX. Ce n'est pas que l'analyse s'évapore en théologie. C'est la théologie qui est à comprendre comme sociologie. En même temps que l'économie comme anthropologie. Alinéa 286/144. Si nous examinons… Betrachten wir… S. 153... PUF 157, ES 111, GF 112. Alinéa 287/144. Étant donnés… Selbst… S. 153... PUF 157, ES 111, GF 112. Alinéa 288/144. La monnaie… Das Kreditgeld… S. 153… PUF 157, ES 112, GF 112. Commentaire. Marx écrivait plus haut que la question du crédit ne pourrait être étudiée qu'ultérieurement, et il n'en traite systématiquement qu'au livre III. Néanmoins il en décrit ici la « source immédiate », c'est-à-dire les conditions qui tiennent à ce

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moment de « surface », qui sont aussi celles du commencement de l'exposé. En relèvent les déterminations juridiques (« certificats constatant ») qui s'attachent aux lettres de change. Celles-ci fonctionnent sur le crédit on peut leur rattacher, lequel n'a pas forcément avoir avec l'autorité d'un État, comme on le voit au fait qu'elles ont très tôt fonctionné dans le commerce international. Ainsi s'annonce un espace plus large, on va voir réapparaître bientôt. Alinéa 289/145. Plus la production… Bei gewissen… S. 154… PUF 158, ES 112, GF 112. Commentaire. La catégorie de contrat, qui jusqu'à présent restait implicite, ou renvoyait à ce fait que tout échange entre propriétaires, en tant que libres partenaires, présente le caractère d'un contrat (voir alinéa 155), devient maintenant explicite et prégnante. Cela tient à ce que la distance entre l'achat et de paiement implique l'intervention d'une autorité, celle de l'État ou celle du marché. Notons qu'ici l'E nous donc tant s'affirme avec sa condition possibilité : « les impôts ». Alinéa 290/146. Il s'établit… In jedem… S. 155… PUF 159, ES 112, GF 113. Commentaire. On notera à nouveau que nous sommes dans un ordre des "termes...établis", des termes qui "règlent", de la « convention », qui interviennent sur fond d'exigences de la production, mais ne sont pas réductibles à celles-ci. Alinéa 291/146. Il résulte… Aus dem… S. 156... PUF 159, ES 113, GF 113. Alinéa 292/147. La fonction… Die Entwicklung… S. 156... PUF 160, ES 113, GF 113. Commentaire. Où "l'exigence", qui est celle d'une forme de production, présente le caractère d'une contrainte sociale, que certaines catégories d'agents (propriétaires, agents du fisc) exercent sur d'autres. 3. La monnaie universelle Alinéa 293/147. A sa sortie… Mit dem… S. 156… PUF 160, ES 113, GF 113. Commentaire. Nous parvenons ici au point culminant de l'exposé. La structure du

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plan établi par Marx est hautement significative : « la monnaie universelle » constitue le troisième point du troisième paragraphe du troisième chapitre, en clôture de la Première Section du Livre I, consacrée aux purs rapports marchands de production, et figurant un ensemble cohérent et autonome. Ce moment est ainsi présenté comme le dernier d'un développement dialectique. Il nous ramène au commencement, à la « forme primitive » de la barre ou du lingot, c'est-à-dire d'une marchandise quelconque, telle qu'elle est définie en termes de valeur dès le premier moment de l'exposé. Ce retour s’opère sous une forme supérieure, dans la forme monnaie, avec ses caractéristiques étatiques, mais cette fois au sein de la nation universelle, de la « grande république commerçante ». L'expression « le commerce entre nations » indique qu’il s’agit aussi de rapports entre les diverses « nations ». L'exposé va donc concerner les relations entre les rapports économiques privés et les pratiques des Etats à l'échelle du monde. Le « monde » figure pourtant d’abord comme un marché, comme une « république » dont le marché est le concept : le numéraire, par lequel s'introduisait l'autorité, l'arbitraire étatique, se trouve dépassé par le retour de la monnaie à la forme pure et simple de la marchandise sans marquage étatique, et donc désignée par sa seule « forme naturelle » dans laquelle se représente une certaine quantité de « travail humain ». « Sa manière d’être y devient adéquate à son idée » : son Dasein adéquat à son Begriff. Le concept (capitaliste) d’Etat mondial se réaliserait (ou s’abolirait ?) comme celui de (pur) marché mondial. Alinéa 294/147. Dans l’enceinte… In der… S. 157... PUF 160, ES 113, GF 114. Commentaire. Dans sa note, Engels renchérit : seul l’or gardera à la longue ses prédispositions à être la marchandise monnaie. Alinéa 295/148. La monnaie… Das Weltgeld… S. 157... PUF 162, ES 113, GF 114. Commentaire. Les fonctions ici indiquées sont des fonctions du système des nations, ou des fonctions qu'exerce chaque Etat-nation, pour autant qu'il est une entité au sein de ce système. En ce sens, les alinéas qui suivent traitent principalement de la politique des Etats, en tant qu’ils doivent se rapporter au marché international.

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Alinéa 296/149. Chaque pays… Wie für… S. 158… PUF 162, ES 113, GF 114. Alinéa 297/149. Le fleuve… Die Bewegung… S. 159... PUF 163, ES 114, GF 114. Alinéa 298/149. Les pays… Länder… S. 160… PUF 164, ES 114, GF 114.

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[COPYRIGHT : JACQUES BIDET, COMMENTAIRE DU CAPITAL]

Section I. La marchandise et la monnaie

Section II. La transformation de l’argent en capital
[Commentaire inachevé. Je me contente ici de commenter quelques alinéas.] Concernant cette Section II, je renvoie le lecteur à Que faire du Capital ?, pages 142156, ainsi qu’à Explication et reconstruction du Capital, E. 211-212, et R. 211-233. Je propose, entre autres les indications suivantes, qui visent à résumer le propos de Marx et à formuler l’enjeu du problème qu’il met au jour : « Ainsi apparaît (1) la différence entre le fonctionnement M-A-M de l’argent et AM-A’ du capital, (2) la contradiction de cette dernière formule, laquelle présente comme une séquence d’échanges un procès d’accumulation, (3) par quoi se trouve motivée la recherche de cette marchandise dont l’usage même produit plus de valeur qu’elle n’en possède, et qui ne peut être que la force travail salariée. Qui dit mieux ? Le caractère particulièrement lumineux de ce développement, par lequel Althusser suggérait de commencer la lecture du Capital, a généralement séduit les lecteurs et permis aux commentateurs de s’en tenir là, sans s’interroger plus avant sur la méthode utilisée par Marx, sur la nature particulière de cette ingénieuse démonstration. Dans l’intitulé de la Section II, « La transformation de l’argent en capital », s’annonce pourtant un problème considérable, un défi décisif pour la construction de la théorie : celui du passage du rapport marchand, étudié à la Section I, où l’argent n’est encore qu’agent du marché (comme forme de rationalité productive), au rapport proprement capitaliste, objet de la Section III, où, devenu fin en soi, il fonctionne comme capital. Soit celui du rapport entre marché et capitalisme. Par où se dessine aussi en négatif celui du rapport entre le marché et toute forme éventuelle d’alternative au capitalisme. « Extrait de Explication et reconstruction du Capital, page 100

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Chapitre 4. La formule générale du capital
Alinéa 299/151. La circulation… Die Warenzirk… S. 161… PUF 165, ES 115, GF 115. Commentaire. Marx engage par cette première phrase le passage de la première à la seconde Section. Il fait comme si l'objet de la Section I avait été la circulation. Or on a vu qu'il n'en était rien, et qu'elle traitait, en réalité, tout autant de la production marchande, même si les chapitres 2 et 3 portaient surtout sur l'échange et la circulation. La phrase qui suit fait du reste référence à la « production marchande ». Le "point de départ" dont il est question est évidemment un point de départ logique, et non historique. Cela ne veut pas dire que l'apparition du capitalisme ne présuppose pas un certain développement du marché. Mais les concepts nécessaires à l'analyse du phénomène historique de l'émergence du capitalisme diffèrent de ceux nécessaires à la construction de l'exposé à partir des rapports marchands de production. Alinéa 300/151. Si nous faisons… Sehn wir… S. 161… PUF 165, ES 115, GF 115. Commentaire. Marx ce fait jouer ici, subtilement, le double registre de l'ordre logique et de l'ordre historique. On peut cependant douter que le capital financier puisse être désigné comme la première forme historique d'apparition du capital. Laissons ce débat aux historiens. Alinéa 301/151. Lorsqu’on étudie… Historisch … S. 161… PUF 165, ES 115, GF 115. Commentaire. On voit que le propos de Marx ne concerne pas la genèse historique, mais la forme structurelle du rapport social capital. Il dresse une scène sur laquelle le capital entre d'abord sous la forme argent. C'est là une possibilité parmi d'autres, comme Marx le montre au Livre II : on peut analyser le cycle du capital à partir de l'une quelconque de ses formes. On peut donc commencer par la forme argent. Il devient clair alors que la circulation des marchandises procède nécessairement autrement : en commençant par la forme marchandise.

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Chapitre 5. Les contradictions de la formule générale du capital
Alinéa 326/160. La forme... Die Zirkulationsform… S. 170… PUF 175, ES 122, GF 122. Commentaire. Nous allons donc analyser une contradiction. Il ne s'agit pourtant pas d'abord une contradiction sociale, d'une contradiction pour le rapport social, dans la « forme capital ». Il s'agit d'une contradiction de la « formule » du capital, c'est-à-dire de la forme dans laquelle celui-ci se donne à la conscience ordinaire. Marx va donc montrer que cette formule est contradictoire. Au chapitre suivant, il montrera comment lever cette contradiction. Alinéa 346/168. La transformation... Die Verwandlung… S. 180… PUF 186, ES 128, GF 128. Commentaire. Il s'agit du dernier alinéa de ce chapitre. On remarque que l'on trouve ici des indications précises concernant le couple valeur / prix de marché, qui aurait leur place, en réalité, au § I du chapitre 1. La loi dont il est ici question n'est pas seulement une loi de la circulation, comme il est dit dans le corps du texte, mais tout autant une loi de la production marchande comme telle, en tant qu'elle est régie par l'équivalence de l'échange, la valeur étant déterminée par le temps de travail socialement nécessaire.

Chapitre 6. L'achat et la vente de la force de travail
Alinéa 351/170. Sous ce nom... Unter Arbeitskraft… S. 181... PUF 188, ES 129, GF 130. Commentaire. On voit que la force de travail concerne le physique et l'intellectuel dans leur inséparation de fait corporel et de fait social d'une compétence qui est toujours celle d'une "personnalité vivante". Alinéa 352/171. Pour que le... Damit jedoch… S. 181… PUF 188, ES 129, GF 130. Commentaire. On retrouve ici les déterminations juridiques de la propriété privée, et de la liberté et de l'égalité qui font corps avec celle-ci, excluant les « rapports de

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dépendance » qui lui sont étrangers. La « libre propriété » est celle même du libre producteur qui vend sa marchandise. Ces catégories ne sont pas nouvelles, selon l’ordre de l’exposé. La liberté du salarié est celle qui caractérise dans son ensemble la société civile bourgeoise, marquée par l'égalité juridique. On se rappellera ici la démonstration faite dans la reconstruction proposée de la Section I, selon laquelle la liberté marchande ne peut aller seule, et implique en réalité une certaine participation à la liberté organisationnelle publique. On peut en effet se demander d'où les producteurs tiendraient leur liberté marchande, auraient la force de la maintenir (c'est-à-dire d'échapper à l'esclavage), s'ils n'avaient quelque emprise sur l'ordre public, de telle sorte qu'il faille compter avec eux, et d'une certaine manière passer par leurs conditions. Si les salariés échappent à la « dépendance » qui les attache à l’entreprise (ou inversement à la condition de « flexibilité » du travailleur rejetable à merci), ce n’est pas du fait de la bonté de l’employeur, mais dans la mesure où un rapport socio-politique déterminé existe dans le corps social, notamment à travers un dispositif juridique contraignant élaboré de haute lutte et de longue haleine. À cela il faut ajouter que ces conditions « préalablement remplies » ne sont pas comprendre comme des préalables historiques, mais structurels. Ce sont les conditions juridico-politiques de cette forme sociale. Alinéa 353/171. Pour que ce... Die Fortdauer… S. 182… PUF 188, ES 129, GF 131. Commentaire. Dans tout ce passage, Marx se rapporte de façon exprès à l'analyse de Hegel dans la Philosophie du droit. On peut penser qu'il assume, de ce fait, les présupposés d'une telle analyse. La liberté du salarié n'est maintenue que parce qu'il vend sa force de travail pour un temps déterminé. On remarquera que l'expression « disposer de » revient à deux fois. La première, à l'alinéa précédent, pour dire que le salarié dispose de sa force de travail. La seconde, ici, pour indiquer qu'il la met à la disposition de l'acheteur. Cette double disposition indique par elle-même la contradiction immanente à ce rapport social, le caractère problématique de la liberté du salarié.

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Alinéa 354/171. La seconde condition... Die Zweite… S. 183... PUF 189, ES 130, GF 131. Commentaire. On peut se demander de quelle nature est cette seconde condition. Il ne s'agit pas non plus spécifiquement d'un préalable historique, mais tout autant de ce fait structurel que ce rapport de production ne se reproduit que dans la mesure où le salarié y reparaît régulièrement en tant que dépourvu de tout moyen de production. Alinéa 356/172. La transformation.. Zur Verwandlung… S. 183… PUF 190, ES 130, GF 131. Commentaire. Il s'agit ici d'un véritable jeu de mots sur le double sens de libre, plus sensible encore en allemand, frei (comme en anglais, free). Ce jeu de mots pourtant insinue une connotation formelle, celle de liberté formelle de disposer de soi, qui n'est sans doute pas rigoureusement tenable. Car d'où le travailleur tiendrait-il cette liberté, si ce n'est de la puissance que lui assurent d'autres libertés, conquises par lui, collectivement ? Marx le montre du reste mieux que tout quiconque (voir le chapitre 10 du Livre I). Mais il figure ici cette liberté comme pure vacuité, comme aliénation, bien que le terme ne soit pas prononcé : pure impossibilité de réaliser « sa puissance travailleuse ». Ce moment zéro de la description théorique apparaît aussi comme un moment historique zéro par rapport aux tendances par lesquelles le travailleur industriel va progressivement devenir capable de prendre en mains son destin. Dans tout ce chapitre, il faudrait examiner la nature (problématique) du rapport entre séquence logique et séquence historique. Alinéa 363/174. Les besoins naturels... Die natürlichen… S. 185... PUF 192, ES 132, GF 133. Commentaire. Cet alinéa comporte des indications importantes concernant la dimension culturelle et historique de la notion de force de travail. Voir E. 212. Alinéa 364/174. Les propriétaires... Der Eigentümer… S. 185… PUF 193, ES 132, GF 133. Commentaire. Ici se trouve posé le. point d'articulation avec les problèmes (évidemment infiniment complexes) qui concernent la relation entre le mode de

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production capitaliste et la famille. Voir Explication et reconstruction du Capital, E. 212. Alinéa 373/178. Nous connaissons... Wir kennen… S. 189… PUF 197, ES 134, GF 136. Commentaire. La notion de « consommation de la force de travail » apparaît ici comme faisant couple avec celle de « dépense de la force de travail », introduite au §II du chapitre 1. Le concept de travail salarié se trouve ainsi produit par la relation entre ces deux notions : dépense /consommation. On comprend le caractère social et politique, et non pas purement physiologique de la relation ainsi construite. Voir Que faire du Capital ?, chapitre III, La valeur, concept socio-politique. Marx prétend ici qu'il passe de la "sphère de la circulation", qu'il traite comme une sorte de « surface », comme un espace accessible à la conscience spontanée, au « laboratoire secret de la production ». On peut cependant lui objecter que la Section I, et notamment ses deux premiers paragraphes, porte déjà sur la production (autant que sur la circulation) en tant que production marchande. On doit donc rejeter l'idée que le passage de la Section 1 à la Section 3 est un passage de la circulation à la production. Tout ce que l'on peut dire, ce que la Section II procède, à travers une démarche didactique, ou critique, de la "surface" du rapport capitaliste, si l'on entend par là les relations d'échange dans lesquelles il se donne, à la relation d'extorsion, qui implique de considérer le rapport entre procès de production et circulation, et qui seule peut expliquer la valorisation du capital, l'augmentation de sa valeur. Alinéa 374/178. La sphère de la... Die Sphäre… S. 189… PUF 197, ES 135, GF 136. Commentaire. Cet alinéa mérite un examen attentif. On y voit Marx intervenir sur le mode de l'ironie. Comme toujours dans Le Capital, quand il devient ironique ou sarcastique, quand il prend le mode de la plaisanterie, il convient de considérer la chose avec prudence. Marx en effet s'avance sur le terrain de ce qui est et en même temps n'est pas. Et il n'est pas sûr qu'il fournisse l'élément dialectique de la relation entre ces termes contraires. On voit ici que la relation salariale, tout comme la relation marchande en général, n'existe pas hors d'un présupposé de liberté-égalité, et de rationalité, qui se trouve en quelque sorte déclaré, proclamé (voir les !, qui appellent aussi à lire ce texte

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en dénégation, Explication et reconstruction du Capital, R. 233). On retrouve ici en quelques mots toute la problématique du contrat social, comprise comme relation censément existante dans le rapport marchand universel, qui comprend la relation salariale. On se souvient que Marx, à la fin de l'exposé sur le fétichisme, au § III du chapitre 1, oppose à cette vue la vision d'une société d'hommes libres (« représentonsnous... »). À cette approche, qui oppose d'emblée deux formes de société antithétiques et étrangères l'une à l'autre, on peut objecter que la liberté du salarié, celle de se vendre librement tout en disposant de soi-même, n'existe que pour autant que les salariés ont par ailleurs la faculté de s'associer entre eux, de telle façon que soit créé le rapport de forces sans lequel une telle liberté n'existerait pas, et qui n'existe pas lui-même en dehors de l'emprise qu'il exerce sur l'ordre politique. Alinéa 375/179. Au moment où... Beim Scheiden… S. 190… PUF 198, ES 135, GF 136. Commentaire. La notion d'économie « vulgaire » s'oppose toujours à celle d'économie « classique ». La première reconnaît que des échanges et des utilités échangées. La seconde, avec Smith et Ricardo, s'articule, serait-ce de façon insuffisante et imparfaite, sur la considération des rapports de production comme rapports de classe. La fin du texte met une fois de plus en scène le passage de la circulation à la production. On comprend la part de vérité d'une telle proposition : on est passé de la considération du rapport salarial comme simple rapport d'échange à la critique de cette considération, on a montré de quelle façon on devait sortir de la "contradiction" de la formule échangiste du capital, mais on n'a pas encore analysé de façon positive les termes de cette solution, - ce qui ne sera possible que par l'examen du procès de production capitaliste. Cela ne veut pas dire que le passage de la Section I à la Section III soit un passage de la circulation à la production, car la Section I traite aussi de la production : de la production marchande en général. Il faut naturellement garder cela esprit lorsqu'on pose la question de savoir comment la théorie de Marx permet de se représenter la relation entre le marché et le capitalisme, ou le marché et telle autre forme de société.

SYNOPSIS

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Introduction : Tout reprendre par le commencement, p. 9 Bref descriptif du Capital à l’intention des débutants, p. 15 Brève note sur les usages et les interprétations du Capital, p. 19

PREMIERE PARTIE. EXPLICATION, p. 27
Préliminaires : les concepts préalables, p. 29 Le préalable distingué du commencement, p. 29 Les deux sortes de préalables analysés par Marx, p. 32 E.011. Procès de travail, p. 32 E.012. Mode de production et division du travail, p. 35 E.013. Controverse : « le travail », catégorie universelle ou proprement moderne ?, p. 37 La formulation des préalables au « commencement » du Capital, p. 39 E.021. Le « procès de travail » ou le travail en général, p. 39 E.022. Le mode de production, la division sociale du travail, p. 42 Section I. La marchandise et la monnaie, p. 45 Introduction à la lecture de la Section, p. 45 E.111. Explication : l’objet de la Section I, p. 45 E.112. Controverses : lectures « logico-historique », « dialectique », « analytique », p. 47 Chapitre 1. La marchandise, p. 51 § I. Les deux facteurs de la marchandise, II. Le double caractère du travail, p. 51 E.121. Explication : la production marchande en général, p. 51 E.122. Controverses : le « travail abstrait » et de « l’abstraction réelle », p. 56 § III. La forme de la valeur, p. 63 E.131. Explication : l’argent, « forme » ou « expression » de la valeur, p. 63 E.132. Controverses : l’exégèse de l’Ecole de Francfort, p. 68 § IV. Le fétichisme, p. 75 E.141. Explication : procès marchand de réification et de représentation, p. 75

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E.142. Controverses : aliénation, coupure épistémologique, interpellation, p.81 Chapitre 2. Des échanges, p. 85 E.151. Explication : de la théorie de la structure à la théorie de l’agent, p. 85 E.152. Controverses : « droit bourgeois » et « droit naturel », p. 88 Chapitre 3. La monnaie et la circulation des marchandises, p. 91 E.161. Explication : la monnaie et l’Etat « marchand », p. 91 E.162. Controverses : monnaie/Etat, dérivation et autonomie de l’Etat, p. 95 Section II. La transformation de l’argent en capital, p. 99 E.211. Explication : le passage « théorique » de la production marchande à la production capitaliste, p. 99 E.212. Controverses : lectures dialectiques, sociologiques et juridiques, p. 104 Section III. La production de la plus-value absolue, p. 111 E.311. Explication : la production en général et la production capitaliste, p. 111 E.312. Controverses : marxisme analytique, intellect général, p. 117 Epilogue. Reproduction et révolution, p. 123 E.411. Explication : la fin du Livre I, Dynamique et horizon du capitalisme, p. 124 E.412. Controverses : transformation, classes, reproduction, régulation, violence, révolution, p.138

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116 DEUXIEME PARTIE. RECONSTRUCTION DU CAPITAL, p. 149

Préliminaire : Reconstitution des préalables, p. 151 R.011. Le procès de travail ou le travail en général, p. 151 R.012. Le « mode de production » et le « matérialisme historique », p. 153 Section I. La métastructure : le marché et l’organisation, p. 157 R.1.1. Commencement élargi aux deux pôles : marché et organisation, p. 157 R.111. Le commencement de l’exposé élargi aux deux pôles de la rationalité économique, p. 157 R.112. La production non marchande (publique), p. 159 R.113. Le marché et l’organisation : l’imbrication des pôles, p. 162 R.1.2. Commencement élargie aux deux faces : l’économique et le juridico-politique, p. 168 R.121. Le carré métastructurel : économie et politique, p. 168 R.122. La co-implication juridico-économique des deux pôles, p. 170 R.123. Le trinôme métastructurel, p. 173 R.1.3. Elargissement de la conceptualité métastructurelle, p. 176 R.131. La théorie du fétichisme élargie aux deux médiations. La spectralité, p. 176 R.132. L’approche bipolaire de la monnaie, p. 182 R.133. L’Etat métastructurel. La société civile et l’Etat, p. 187 R.134. Le double horizon : international et mondial, p. 190 Section II. La métastructure et le salariat, p. 193 R.2.1. Changer de procédure, p. 194 R.211. Critique de la procédure « critique » du Capital, p. 194 R.212. Reconnaître le salariat au commencement, p. 197 R.2.2. La relation entre le marché et le salariat, p. 200 R.221. Pas de liberté salariale simplement marchande, p. 200 R.222. Au commencement est la complexité moderne, p. 204

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R.2.3. L’amphibologie de la métastructure, p. 208 R.231. Statut théorique et ontologique de la métastructure, p. 208 R.232. Antinomie et amphibologie, p. 211 R.233. L’esprit du capitalisme et le spectre du communisme, p. 215 Section III. La structure : théorie élargie de l’exploitation, p. 219 R.3.1. Le concept d’exploitation capitaliste, p. 220 R.311. Le renversement dialectique en rapports de classe, p. 220 R.312. La triple forme de l’exploitation capitaliste, p. 225 R.3.2. La structure de classe du capitalisme, p. 234 R.321. Topique de la structure de classe, p. 234 R.322. Les trois fractions de la classe exploitée, p. 239 R 323. Les deux pôles de la classe dominante, p. 241 R.3.3. Les contradictions du capital, p. 245 R.331. La première contradiction du capital : exploitation et classe, p. 245 R.332. La seconde contradiction du capital : abstraction et multitude, p. 249 Epilogue. Vers une théorie générale de la société capitaliste, p. 253 R.4.1. L'Etat-nation capitaliste et la lutte des classes, 253 R.411. L’Etat de classe, p.253 R.412. La structure de l’hégémonie et le système des partis, p.255 R.413. La lutte des classe, p. 259 R.4.2. Le système impérialiste du monde et l'Etat-monde en gestation, p. 265 R.421. Le « système » opposé à la « structure », l’impérialisme, p. 265 R.422. L'Etat global de classe en gestation, p. 267 R.423. Corrélations et contradictions entre système du monde et Étatmonde, p. 269 R.423. L’empire, l’impérialisme et l’État-monde, p. 273 R.4.3. Investigations méta/structurelles de l'alternative, p. 275 R.431. Les modèles de l’alternative, p. 276 R.432. Violence d’en haut, puissance d’en bas, 280 R.433. L’impérialisme, la guerre, le monde, p. 287

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