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Notes de lecture

photographie dans son acception première systématique pour approcher le réel » le


de témoin » (p. 67). de la bataille menée sensationnel,qui caractérisa si bien Le miroir,plus
de plus en plus à distance du fait du progrès que ses confrères illustrés. selon l’auteur, cette
technique, les photographies des soldats contribution à la mise en scène médiatique de
envoyées aux médias illustrent son aspect la « grande guerre » fut une des raisons de son
le plus atroce. il ne s’agit plus de « la simple déclin après-guerre, au point de se transformer,
reproduction d’une étape d’un événement », en juillet 1920, au gré d’un changement de
mais de « sa fabrication » (p. 74). la mort propriétaire, en miroir des sports. comme une
tient un rôle particulier. elle en est offerte au allusion tragique à clausewitz, qui avait noté
regard de ceux de l’arrière. mais c’est d’abord qu’« il ne manque plus que le hasard pour faire
celle « des autres » (p. 74). pourtant, dès le de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit
« début de l’année 1915, […] l’hebdomadaire le plus souvent » (de la guerre, éd. abrégée et
transgresse le tabou de la représentation présentée par gérard chaliand, paris, perrin,
concrète du corps des “nôtres” » (p. 76). il est 1999, p. 44)…
brûlé, sectionné, mutilé, malmené : « quand
l’image n’est pas suffisamment claire, le texte cette étude sur Le miroir, après celle sur
pallie ses déficiences avec force détails » signal (gérald arboit, « sébastien saur, signal
(p. 78). seules « la décomposition des chairs » et l’union soviétique. Édition française de signal,
(p. 87) et les mutilations restèrent dans l’ombre. 1940-1944 », Questions de communication,
« c’est l’une des traces de la pudeur illustrée 2004, 6, pp. 406-408), apporte un nouveau
en temps de guerre » (p. 81). même si Le complément majeur à l’important travail de
miroir et L’Illustration « repoussent les limites du décodage de thérèse blondet-bisch, laurent
“montrable” » (p. 87) et malgré les legs de la gerverau, robert franck et andré gunthert
seconde guerre mondiale, il reste aujourd’hui (dirs, Voir, ne pas voir la guerre. Histoire des
encore cette limite… représentations photographiques de la guerre,
paris, somogy, 2001).
par cette contribution à l’étude de la Gérald Arboit
médiatisation des guerres, Joëlle beurier CÉRIME, université Strasbourg 3
démonte encore « l’image d’épinal d’une gerald.arboit@tiscali.fr
censure toute puissante » (p. 96). de la même
façon qu’elle avait montré comment les médias
avaient d’eux-mêmes élaboré une narration hélène de mAleissye, Le filtre médiatique,
stéréotypée,elle brosse l’image « d’une censure paroles de journaliste.
qui cherche plutôt à bien faire, soucieuse de paris, éd. indiciel, coll. enquêtes et documents,
sa mission » (p. 92). elle décrit des hommes 2006, 128 p.
sans véritables ordres, tiraillés entre le souci
d’« assurer la permanence de l’information » comment les journalistes sélectionnent-ils
(p. 93)etlesnécessitésdelaguerre,« interdisant l'information ? de quelle manière celle-ci
toute reproduction du front qui pourrait émerge-t-elle dans les médias ? telle sont les
fournir des renseignements à l’ennemi » (p. 90). questions au fondement de la recherche me-
elle offre l’image d’une censure impuissante « à née par hélène de maleisseye, enseignante à
faire respecter ses interdictions » (p. 94) sur le sciences po paris et directrice d’un cabinet de
terrain, aucunement secondée par l’autorité conseil en communication et marketing. pour
militaire, ou face aux patrons de presse, qui la confection de son ouvrage Le filtre média-
n’hésitent pas à faire intervenir leurs amis tique, paroles de journaliste, 51 professionnels
politiques. d’autant que les censeurs de la œuvrant au sein des principaux médias de
maison de la presse ne disposèrent pas avant l’hexagone ont été interrogés dans le but
le 30 août 1918 de « consignes propres aux d’identifier et de comprendre les critères qui
images […] – à l’exception du cinéma, qui guident leurs choix au sein d’une rédaction. se
obtient […] l’établissement d’une commission fondant sur ces témoignages, l’auteure apporte
de censure rattachée au ministère de l’intérieur, un éclairage sur leur travail et les logiques de
en juin 1916 » (p. 91). cette absence réelle de sélection, souvent mises en cause par un public
danger pour la liberté de la presse contribua critique. face à la critique, les professionnels se
à « érige[r] en mode de communication doivent de toujours repenser leur activité et se

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lancent dans une quête permanente de scoops culture, en passant par le people. Mais le filtre
séduisants, ce afin de conquérir un auditoire le plus prégnant est, de loin, celui en lien
blasé, distant et sceptique. d’ailleurs, ces der- avec la dimension économique. hypothèse
niers avouent que la sélection des sujets relève discrètement avancée par certains journalistes,
de raisonnements dont ils n’ont même plus mais fréquemment invoquée : « pour être
conscience.Aussi, en analysant les influences du connu du public et avoir toute sa sollicitude
comportement médiatique, l’auteure constate- médiatique, il faut savoir investir dans l’espace
t-elle que la presse s’inspire… d’elle-même. publicitaire » (p. 60). quand les sociétés
en effet, plus une information est reprise, plus classiques exploitent avec aisance les notions
elle parait intéressante. hélène de maleisseye de rentabilité, dynamisme, travail, performance
illustre ces mécanismes à l’aide d’anecdotes et persévérance, l’agora médiatique tente de
journalistiques liées aux grands événements valoriser des références plus humaines qui,
qui ont marqué l’actualité de ces deux der- finalement, dissimulent la quête de l’audimat
nières années. certains, emblématiques, telles et du profit.
les affaires clearstream ou outreau, possèdent
précisément les ingrédients aptes à passion- néanmoins, certaines entreprises peuvent
ner la sphère médiatique (rebondissement, émerger au sein de la presse sans qu’elles en-
mystère, manipulations). en effet, « la machine gagent le moindre investissement publicitaire.
médiatico-judiciaire » qu’incrimina dominique ainsi en témoigne, en 2005, l’affaire d’« espion-
de villepin présente bien des points communs nage » valeo. relayée par de grands médias
avec celle qui est à l’origine de l’inculpation des tels tf1, lci, Les Échos, l’histoire d’une jeune
accusés d’outreau. dans une situation de ce chinoise accusée d’avoir piraté le système de
type, la presse cherche à stimuler la curiosité. défense informatique projette l’entreprise sur
plus l’encre coule, plus les personnes mises en les devants de la scène médiatique. In fine, il
cause se voient dans « l’impossibilité de se dé- s’avère qu’il s’agit d’une étudiante qui cherchait
fendre efficacement » (p. 21). Selon l’auteure, il simplement à télécharger des fichiers de sta-
s’agit plus pernicieusement de dénoncer ou de ges afin de pouvoir travailler à domicile. Mais,
pointer du doigt des agissements politiques, ju- l’ampleur que prend l’affaire est symptoma-
ridiques ou populaires : « en transmettant une tique des angoisses du moment (invasion de
histoire qui sera reprise, détaillée, complétée produits chinois, difficultés du textile français,
par chacun, ils convergent tous inconsciem- délocalisations, contrefaçons, etc.). de fait, sa
ment vers le lynchage » (p. 21). publicisation passe par le recours aux clichés
les plus élémentaires. hélène de maleisseye
cette logique – qui se traduit par une course constate que, pour la profession, on retrouve là
hystérique pour l’exclusivité – conduisit à tous les composants d’une formule médiatique
des bavures journalistiques tragiques telle explosive (p. 60-62).autre exemple de surmé-
l’information concernant la fausse agression diatisation d’une « désinformation », une étude
d’une jeune femme de 23 ans dans le suédoise publiée pour la revue britannique
rer d. rarement, les journalistes utilisent le occupational and environmental medicine qui
conditionnel, pour relater ce genre de faits établit une corrélation certaine entre tumeurs
divers. cependant, hélène de maleisseye au cerveau et téléphone portable. si l’informa-
souligne qu’« […] avant de pouvoir parler du tion fut relayée sur france 2, l’auteure soup-
pouvoir des médias sur l’opinion, il faudrait çonne l’influence du groupe Bouygues d’avoir
parler de l’emprise d’une certaine presse sur pesé sur sa non-diffusion partf1.
les autres médias » (p.15). à l’instar de ce
collaborateur d’arte, les journalistes avouent quant à la consommation et les tendances,
qu’ « il y a toujours une pression pour traiter on recherche perpétuellement la simplicité.
de ce qui est en une de Libé ou du monde » le développement durable est un sujet en
(p. 17). partant de ce constat, l’auteure vogue, les canons de beauté changent et l’ère
propose une réflexion sur ce qu’elle nomme est à l’androgynéité. alors que d’autres thèmes
les « filtres médiatiques », sur les informations comme la phobie du tabac ou le souci de
retenues au vu de ce que les médias reçoivent la sécurité routière peinent à trouver une
quotidiennement. différents thèmes sont visibilité médiatique, des faits apparemment
passés au crible, allant de la politique à la anodins ou insignifiants peuvent se transformer

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en véritables événements médiatiques. la conseiller dans la lutte contre le terrorisme en


répétition et l’innovation, moteurs essentiels sur 2005. Si le filtre politique s’est modifié, le filtre
le plan marketing et médiatique, exercent une sociétal semble le surpasser car il s’intéresse à
influence collective sur la presse. Pour exemple, des « questions très françaises » (p. 83) dont
le mouvement Flash mob est une approche les sujets sont ajustés aux attentes du français
marketing destinée à promouvoir la téléphonie moyen avec des clés de compréhension
sur l’internet : « mais si cela ne repose sur rien, symboliques et des valeurs enracinées dans
les médias français relaient complaisamment des mentalités très stéréotypées. un journaliste
ce phénomène spectaculaire, novateur le reconnaît : « pour notre public, la politique
et discrètement sponsorisé » (p. 26). des est devenue ennuyeuse alors on parle plutôt
« pseudo-modes » sont burlesquement décrites de la société, de l’information en général »
comme des « thématiques qui surgissent (p. 68).
généralement lors de diners bien arrosés » (p.
28). ce qui laisse supposer un milieu fermé sur cependant, les faits divers abjects, de surcroît
lui-même dont les seules interactions se tissent plus répulsifs que racoleurs, résistent mal aux
entre journalistes, et ainsi standardisent les idées. sensibilités individuelles des journalistes. l’un
l’enquête révèle une actualité formatée par un d’entre eux avoue : « si un sujet me dégoute,
paradigme dominant et homogène. je refuse d’en parler » (p. 49). dès lors, la presse
écrite, dont le lectorat est plus ciblé, apparaît
pour leur part, les articles, tribunes, éditoriaux comme un média théoriquement moins
sont construits sur un même modèle, avec un complaisant,mais qui s’attache promptement aux
même logiciel, et des mêmes formules pour un valeurs qui la légitiment et la rendent crédible.
même raisonnement. au-delà d’une pensée comme le relate un rédacteur du Journal du
unique, une « grille unique » consensuelle dimanche : « J’écris pour ma concierge ou pour
(p. 32) s’impose. Le filtre culturel en témoigne : ceux qui boivent un ballon de rouge au bistrot
les médias ont une emprise sur la vie du coin, il faut éviter les formes verbales et les
intellectuelle et culturelle du pays et décident mots compliqués » (p. 55). hors du territoire, la
seuls de la promotion d’artistes ou d’écrivains. perception journalistique de l’actualité étrangère
De surcroît, il semble difficile de « percer » est filtrée. L’état du monde est résumé en
dans les médias si l’on ne respecte pas ses quelques mots : israël est petit par sa taille mais
codes, son éthique, ses tabous et interdits. reste influant du fait du caractère sacré de la ville
il existe également une hiérarchisation des sainte, symbole des religions monothéistes. le
thèmes discriminatoires évitant de traiter des moyen-orient suscite la suspicion et le doute.
sujets qui effraient : « des thèmes gênants qui les états-unis sont toujours considérés comme
génèrent toujours plusieurs lectures » comme un pays audacieux et intéressant. toutefois, les
le racisme, l’antisémitisme, la critique du sacré, médias se désintéressent de l’afrique, car le
la mise en dogme des religions ou encore temps et l’espace manquent pour expliquer son
la promotion des extrêmes suscitent de histoire.en outre,mise à part la subsistance d’une
véritables vents de panique au sein des médias amertume néo-colonialiste, les minorités des
(p. 42). pour l’auteure, cette hypersensibilité dom-tom et des anciennes colonies restent
médiatique peut être paradoxalement sous-représentées dans les médias audiovisuels.
exploitée comme en atteste la médiatisation ainsi hélène de maleisseye montre-t-elle que
soudaine du charismatique professeur tariq l’information est filtrée, mais également planifiée
ramadan qui publia sur l’internet un article selon des critères pré-établis. la proximité,
sur le communautarisme juif des « nouveaux la « mort au kilomètre » et la fraicheur des
intellectuels ». une black list d’écrivains y sera faits sont de rigueur. le pessimisme, la cruauté
auxiliairement dressée. en répondant à ce ou la tristesse sont exclus. l’enthousiasme se
texte afin de déshonorer publiquement ce manifeste pour les people, comme l’explique le
suisse musulman, ces derniers lui offrent au filtre « individuel » : « Les journalistes ont […]
contraire une excellente tribune pour débattre l’autorisation d’explorer les facettes les plus
et, très vite, il se voit hissé aux meilleures gracieuses d’une célébrité. en structurant le
places médiatiques françaises, prime time et mythe, leurs communiqués participent à la
« unes » à l’appui au point d’être mandaté stratégie promotionnelle du personnage »
par le gouvernement britannique en tant que (p.73).

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Trois figures sont régulièrement invoquées dans entendre. pour l’auteur, l’anonyme dans les
ce livre : dominique de villepin et son image médias n’est pas celui qui ne porte pas de
clean, ségolène royal ou la « force tranquille » nom, mais celui qui parle en son nom propre,
et nicolas sarkozy, le « jackpot médiatique ». qu’il oppose aux experts, porte-parole ou
mais c’est bien ce dernier, avec son élocution médiateurs. les différents espaces médiatiques
irréprochable, son intonation rassurante et ses dans lesquels la parole des gens ordinaires
discours passionnés et véhéments, qui suscite est rendue visible – audible – sont structurés
le plus de ventes. une appréciation qui permet par deux logiques pourtant opposées : la
à l’auteure de conclure : « pour dérouter logique citoyenne, dont l’objectif est de
ou détourner [les médias], rien ne vaut les donner la parole, et la logique marchande
thèmes potentiellement vendeurs. d’ailleurs, qui tend à augmenter l’audience. ces espaces
cet ensemble d’habitudes et de préjugés ne médiatiques ne sont pas des espaces de libre
limite-t-il pas la plupart des sujets à ce qui parole ; ils sont conçus et maîtrisés par les
favorise l’audience et la vente de papier ? » professionnels de la communication. c’est à
(p. 126). rien n’est laissé au hasard, l’optimisme travers les dispositifs d’octroi de la parole que
est devenu une nécessité et les journalistes se l’auteur analyse l’implication des émissions de
doivent de suivre certaines valeurs morales radio dans l’une ou l’autre des deux logiques.
qui s’attachent à des principes indétrônables, il s’agit de mesurer dans quelle mesure cette
à des « coutumes médiatiques » (p.125). en parole ordinaire est instrumentalisée à des
définitive, cet ouvrage propose diverses clés fins marchandes. L’étude distingue trois
de compréhension afin de mieux appréhender types de parole qui correspondent à trois
ces interlocuteurs que sont les journalistes, qui dispositifs radiophoniques d’octroi de celle-ci :
sont aussi des professionnels soumis à leurs la parole forum, la parole divan et la parole
propres contraintes et à leurs propres filtres. documentaire, qui constituent les grandes
linda saadaoui parties de l’ouvrage. pour chacun d’elles, des
crem, université Paul Verlaine-metz émissions sont analysées.
lindasaad@hotmail.com
de manière assez didactique,la première partie
de l’ouvrage retrace l’histoire de la parole des
Christophe deleu, Les anonymes à la radio. auditeurs depuis la création de la radio. du
Usages, fonctions et portée de leur parole. monopole d’état aux radios privées en passant
bruxelles, de boeck/ina, coll. médias par les radios libres, le statut de l’auditeur à
recherches, 2006, 232 p. l’antenne est souvent lié au contexte politique
des différentes périodes. l’auteur décrit
le sujet du livre de christophe deleu, la parole plusieurs types d’expériences à travers des cas
des anonymes à la radio, s’inscrit dans une précis de radios :radios communautaires,radios
actualité prégnante en ces périodes de post- locales… mais il est clair que ce type de parole,
élections présidentielles en france qui ont vu bien que souvent présentée dans les médias
des inconnus, placés au centre des dispositifs comme illustrative ou divertissante, est une
médiatiques. bien qu’antérieur à une telle menace pour certains acteurs. qu’ils incarnent
actualité, ce travail a su percevoir les enjeux liés à le pouvoir politique, les syndicats français
la parole anonyme dans les médias.l’ouvrage est ou les professionnels de la radio, ceux-ci se
une adaptation de la thèse soutenue par l’auteur sentent menacés par l’accession de la parole
qui a reçu une mention au prix de la recherche anonyme à l’espace public. l’inquiétude tient
de l’inathèque. son expérience dans le domaine en une remise en cause des rôles établis, dès
radiophonique en tant que producteur délégué lors que cette parole, pas toujours prévisible et
à france culture (station pour laquelle il a conçu contrôlable, est suceptible de perturber l’ordre
plus d’une cinquantaine de documentaires) des choses.
lui a permis de mener une étude fine de la
radio, depuis le point de vue des sciences de la parole forum s’exprime à l’antenne en direct
l’information et de la communication. par le biais du téléphone. l’analyse de trois
émissions : radio com c’est vous (france inter),
la parole de l’anonyme à la radio, même si Les auditeurs ont la parole (rtl) et L’émission de
elle n’est pas nouvelle, se fait de plus en plus christophe dechavanne (europe 1) démontre

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