LES CHRÉTIENS NOIRS D U SAHARA

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LES CAD AT, CHRÉTIENS NOIRS DU SAHARA
« Kada ben Abdellah accompagné de sa femme Fatima bent
Ahmed ben Salem, tribu de Timimoun
Marcinat) est autorisé
à aller à Ghardaïay travailler chez la nommée Zohra ». Lannotation
administrative, tracée d’une main maladroite, chemine sous les
intitulés d’un laissez-passer colonial français au nom de Kada. J’en
possède le duplicata. Il m’a été remis par mon père Joseph. Le
formulaire est bilingue français-arabe. On y lit, imprimé en lettres
grasses : « Division d ’Oran. Subdivision
Territoire des
Oasis Sahariennes. Annexe de Timimoun. Permis de circuler n° 345.
Le présent permis sera valable pendant 1 an. Timimoun, le 13 août
1906. Le Capitaine chef d ’Annexe, [signature illisible] ». Kada, c’est
mon grand-père d’Algérie mort en 1970 à la Chapelle-sous-Aubenas,
au cœur de l’Ardèche. La lecture du document, chaque fois, m’émeut.
Elle ravive en moi, Brieuc-Yves Joseph Marie Alex Cadat, nègre
Breton, chrétien du Sahara, la mémoire des années algériennes.

Ghardaïa
Tout se noue à Ghardaïa, capitale du Mzab2, au début du siècle.
Un officier français inconnu confie Kada, adolescent noir indigène,
aux bons soins d’une Arabe musulmane convertie au catholicisme.
La convertie s’appelle Henriette de la Croix et est originaire de la
région de Djelfa, au sud d’Alger. Létat civil laïque la connaît sous le
simple nom de Zohra. Elle tient à Ghardaïa un débit de boissons
destiné à la clientèle militaire locale. D’où vient qu’elle est catholique ?
C’est qu’elle a été recueillie, élevée et baptisée dans l’un des
orphelinats fondés en Algérie par le Primat d’Afrique d’alors,
Mgr. Charles-Martial Lavigerie3. L’officier, quant à lui, rentre en
France au terme d’un séjour colonial algérien à Timimoun, l’oasis
rougeoyante allongée au bord du Grand Erg occidental. Il veut se
faire accompagner de Kada mais l’entreprise tourne court au Mzab.
C’est que les lois de la République contrecarrent son désir. Elles
interdisent aux indigènes l’accès à la métropole. Reconduire Kada à
Timimoun ? Cela n’est pas aisé. Loasis est située à plus de 600 km,
quinze jours de voyage à dos de chameau. Lofficier remet une

Migrations Société

1.

Le ksar (les ksours) désigne tout à la fois le lieu fortifié et le lieu-dit situé à proximité d’une
oasis.

2.

Le pays des Mozabites, une région du sud algérien.

3.

Le Cardinal Lavigerie (1825-1893), fondateur de la société antiesclavagiste (1888) et par­
ticipant au congrès antiesclavagiste de Bruxelles en 1889, s’attache à combattre les sur­
vivances de l’esclavagisme dans les pays musulmans et à en évangéliser les populations.
Son prosélytisme se soldera par un échec : il n’y aura guère plus de quelques milliers de
convertis. Lesclavage de fait des nègres, pratiqué dans le sud algérien, ne sera éradiqué
qu’après l’indépendance de l’Algérie en 1962.

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ARTICLES

somme d’argent à Henriette-Zohra, à charge pour elle de s’occuper
de l’adolescent. Le périple de Kada s’achève à Ghardaïa. HenrietteZohra s’attache à lui et décide de l’adopter. Kada grandira au Mzab.

Timimoun

Les années passent. 1906 : Kada est devenu un jeune adulte en
âge de se marier. Cela doit se faire au pays natal. La décision est
enfin prise de rejoindre Timimoun. Laffaire vaut l’effort du voyage.
Kada rejoint l’oasis en compagnie de Henriette-Zohra. La famille
trouve une épouse appropriée et règle rapidement le mariage mu­
sulman. Kada ben Abdellah épousera Fatima bent Ahmed ben
Salem, ma grand-mère. Lui vient du
Béni-M’louk, elle du ksar
Deldoul-Marcinat.
Kada et Fatima appartiennent à une population saharienne,
composée des ethnies
i4, zénètes et arabes, qui s’est i
rtn
a
h
dans les oasis à palmeraies. Kada est, selon ses propres dires
rapportés par ses enfants, un Berbère zénète mélanisé, un Noir
libre5, le fils d’un marabout venu du Cham dont le mausolée est
toujours un lieu de pèlerinage en cette fin de siècle. La région de la
Saoura où se situe l’oasis de Timimoun présente alors deux visages :
celui du commerce des choses et celui du commerce des hommes
formellement aboli mais toujours toléré dans les faits par les autorités
françaises. C’est que la Saoura est avec le Touat un point de passage
des routes de la traite musulmane des esclaves et du commerce
trans-saharien. D’où la présence dans la région de nombreux des­
cendants des esclaves introduits dans les oasis par la traite, que l'on
nomme a ’bi (serviteurs ou esclaves noirs). Les pistes caravanières
y relient le Sahel du Sud — c’est-à-dire le Niger, le Tchad et le Mali —
au Sahel du Nord, composé de ces côtes d’Algérie et de Tunisie si
joliment décrites par Fromentin. A Timimoun, les paysans s’adonnent
depuis des générations à l’abonnissement de la culture des légumes,
des céréales et surtout du palmier dattier. Sur le plan religieux, leur
pratique musulmane se mêle de rituels animistes. Le tuf linguistique
et coutumier local est berbère. Kada et Fatima, comme presque tous
les leurs, sont analphabètes et s’expriment en z
la langue
maternelle vernaculaire. Larabe dialectal est la lingua franca utilisée
lors des échanges avec les voyageurs de passage. La colonisation
assimilatrice imposera l’emploi du français. En songeant à ce pluri­
linguisme, me revient en mémoire la régression linguistique de ma
grand-mère, morte en Ardèche en 1984, au cours des dernières
années de sa vie. Elle a progressivement oublié les langues acquises
à l’âge adulte, d’abord le français, puis l’arabe. Les derniers mois,
elle ne pouvait plus guère s’exprimer autrement qu’en z
la
langue d'origine. Ses propres enfants la comprenaient difficilement
et moi pas du tout.

Vol. 9, n° S3

4.

Cultivateurs noirs sédentaires des oasis sahariennes.

5.

Et non pas “l’esclave rac h e té ” que prétend — sans preuves à l’appui — le père R oger
Duvollet — expulsé d’Algérie en 1973 — dans ses mémoires. Cf. DUVOLLET, Père Roger,
Les trois p rovin ces d ’A lgérie au S ahara, Vesoul : C o llèg e S a in t-G eo rg es du M arteroy,
1988, p. 210.

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LES CHRÉTIENS NOIRS D U SAHARA

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C’est là, près de l’oasis de Timimoun, dans la richesse aride d’un
paysage fait de dunes massives et de caillouteuses hamadas que
Kada et Fatima seraient nés respectivement vers 1885 et 1892.
L’administration française a fixé de façon approximative leurs dates
de naissance. Elles ont été calculées à partir de la tradition orale,
gardienne du souvenir des intempéries de l’époque. Sont-ils nés
l’année des étoiles filantes ? Était-ce l’année des truffes ? La
mémoire familiale s’y perd. Reste la certitude qu’ils viennent au
monde à l’époque de la prise d’In Salah en 1899, moment décisif de
la soumission du Sahara par l’armée française. Le fait colonial va
déterminer leur existence. La France confère un statut minoritaire
aux populations autochtones d’Algérie. Le Code de l’indigénat, ré­
gime d’exception, est appliqué d’abord à la Kabylie, puis au Sud
— dès 1878 — , avant d’être étendu à l’ensemble du territoire algé­
rien. Fatima et Kada sont donc avant tout des sujets. Leurs droits et
surtout les devoirs et les interdits auxquels ils sont assujettis sont
régis par une loi de 1881 communément appelée le Code algérien
de l’indigénat. Cela explique pourquoi, en 1906, le fils et la belle-fille
adoptifs de Henriette-Zohra ne sont pas libres de se déplacer de
Timimoun à Ghardaïa sans une autorisation militaire préalable.
Lorsque mes grands-parents quittent Timimoun, le Sahara algé­
rien forme depuis quatre ans, sur la base d’un décret daté du
24 décembre 1902, l’entité administrative des Territoires du Sud. Il
est subdivisé en quatre circonscriptions, celles d’Aïn Sefra, de
Laghouat, d’Ouargla et des Oasis. C’est la formalisation institutionnelle
du travail d’un Laperrine qui s’occupe depuis 1901 d’achever la
conquête du grand désert saharien. Le laissez-passer de Kada,
présenté au début de ce récit, m’évoque, froissé et silencieux, les dénis
citoyens de l’époque. Il autorise Kada et Fatima à se rendre à Ghardaïa.
Ils n’y arriveront en fait jamais. Ils vont se fixer définitivement, en chemin,
à El Goléa, oasis saharienne bâtie dans une vallée bordée d’un plateau
dit bâten, au seuil du Grand Erg occidental.

El Goléa
El Goléa (“la forteresse”, en arabe), atteinte dès 1859 par l’expé­
dition du français Duveyrier, déploie en 1906 ses palmeraies sous la
veille muette d’un fort berbère en ruines, témoin sénile de l’âge d’or
local auquel elle emprunte son nom. Le vieux ksar berbère est planté
sur une colline qui domine l’oasis. Lœil du promeneur attentif y bute,
à la surface des pierres, sur les vestiges fossilisés de coquillages
rappelant le temps où des flots recouvraient encore les lieux.
Lorsque la caravane à destination de Ghardaïa repart, HenrietteZohra, Kada et Fatima n’ont pas les moyens de poursuivre le voyage.
Ils décident alors de rester à El Goléa. Le trio intime qu’ils y forment,
celui de cette Arabe blanche et catholique et de ses deux compa­
gnons, Berbères noirs musulmans, illustre bien ce qu’est le Sahara :
une terre de contact et de transition entre l’Afrique blanche et
l’Afrique noire. El Goléa est aussi le lieu de l’amitié avec Layani, dit
Laagra, un juif indigène y tenant un bar. Une amitié solidaire qui perdure
jusqu’à présent entre les familles. La présence du Commandement
français local — installé depuis 1891 et dont le premier chef de poste
Migrations Société

I

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ARTICLES

fut le capitaine Lamy — devrait permettre à Henriette-Zohra d’ouvrir,
comme à Ghardaïa, une sorte de bistrot de fortune à l’usage des
militaires. Layani lui fait don de quelques bouteilles d’absinthe. Leurs
espoirs sont déçus. La clientèle est rare. La misère s’installe. Est-ce
la providence ? LÉglise catholique entretient depuis 1897 une
mission locale composée de deux prêtres et d’un frère. Son supé­
rieur, le père Richard, mis au courant de la présence dans l’oasis
d’une Arabe catholique, intervient. Il apporte des vivres aux trois
nouveaux venus. Mieux encore, la mission embauche Kada qui va
pouvoir s’adonner à ce qu’il sait faire de mieux : le jardinage. Kada
s’occupe du verger et il apprend le français. Dans ces conditions, il
n’y a sans doute qu’un pas à faire du jardin à l’église. Encouragés
par Henriette-Zohra, leur mère adoptive, Kada et Fatima s’engagent
sur la voie de la conversion au catholicisme. Leur catéchuménat va
durer quatre ans, en application des règles strictes suivies par les
missionnaires. Kada, lui, sera en même temps alphabétisé en langue
française. Samedi 14 mai 1910, jour de la Pentecôte : Kada s’appelle
désormais Pierre. Fatima porte le nom de Marie. Ils viennent de se
voir conférer le baptême en compagnie de leurs jeunes enfants,
Lucie et Jean-Baptiste. Le même jour, Pierre et Marie sont également
mariés chrétiennement. Le moment est exceptionnel car l’Église
catholique vient d’en faire les premiers chrétiens autochtones du
Sahara. Les fondations spirituelles de la petite communauté catho­
lique noire d’EI Goléa sont posées. Une communauté particulière.
Après tout, on sait trop peu que ce n’est pas seulement en Kabylie
mais aussi au Sahara que s’implantent les rares et éphémères
communautés chrétiennes d’Algérie.

Les fidèles du père de Foucauld
Les nouveaux chrétiens rencontrent régulièrement entre 1910 et
1916 le fameux et très controversé “ermite du désert”, Charles
Eugène, vicomte de Foucauld, dit le père de Foucauld. Foucauld,
devenu le frère Charles de Jésus, vit en solitaire à 2750 m d’altitude
sur le plateau de l’Assekrem, point culminant du Hoggar. Il loge à la
mission chrétienne lors de ses passages à El Goléa. Pierre lui coupe
les cheveux, Marie et Henriette-Zohra s’occupent de son linge. Bien
des années plus tard, en France, vers la fin des années 70, Marie,
âgée de 87 ans, est appelée à donner son témoignage à l’occasion
des recherches pour l'instruction du procès de béatification de
Foucauld. Dans le document qui la concerne, elle explique : «
deux enfants aînés ont connu le père de Foucauld. La seule chose
dont ils se souviennent est qu’il leur disait : “Le chat a mangé votre
langue". Ils n’étaient pas bavards avec lui mais savaient apprécier
les bonbons qu’il leur donnait »6.
Ma grand-mère, elle, a participé très directement et très humble­
ment à l’œuvre de charité présumée du frère de Jésus : « Lorsqu’il
voulait faire une aumône aux pauvres, il remettait une somme
d ’argent au père Richard, son ami. Ce dernier achetait de la semoule,
6.

Vol. 9, n° S3

CADAT, Marie, Témoignage sur Charles de Foucauld. Lettre à Monseigneur B. Jacqueline,
archives personnelles, 18 janvier 1979, p. 2.

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du tissu, et le tout venait chez moi pour confectionner des vêtements
pour les plus pauvres et faire de bons plats de couscous pour
satisfaire l ’appétit des affamés »7.
1er décembre 1916 : un parti de Senoussites assassine8 Charles
de Foucauld. Marie en garde un souvenir personnel indirect : « Une
amie de Tamanrasset, la maman de Germaine Patrice, a vu la
caravane monter à l’ermitage, a entendu le coup de fusil. C’est elle
qui a donné l’alerte... » Grand-mère restera fortement marquée, sa
vie durant, par la rencontre avec Foucauld. Après sa mort, lors de
l’oraison funèbre, le père de la paroisse ardéchoise où elle repose
rappellera qu’il a toujours été troublé par le fait que Marie prenait sa
main dans la sienne et aimait alors à lui dire que cette main avait
serré celle de son « cher Foucauld »9. Dans les années 60, son fils
Joseph, mon père, a tenu à aller visiter personnellement Paul Embarek,
le serviteur de Foucauld qui à l’époque vivait encore à Tamanrasset.
Paul lui a raconté la mort du frère de Jésus. Joseph rapporte ses
propos : « Il m ’a dit : ‘Tout le monde sait qu’un jeune Senoussi est venu
l’appeler pour lui dire qu’il y a le courrier qui est là. Alors par méfiance,
il a entrouvert la porte. Mais au même moment quelqu’un lui a tiré la
main et Ta sorti dehors. C’étaient des senoussites. On Ta ficelé. Les
mains derrière le dos. Alors le père était à genoux et à moitié accroupi.
Quand il a été ficelé comme cela, il savait qu’ils allaient le tuer, il s ’est
mis à genoux pour prier. Alors, brusquement, les Senoussites ont
entendu du bruit. Il y avait une caravane qui arrivait ou quelque chose
comme ça. Quand ils ont vu la caravane qui venait, ils ont eu peur. Ils
l’ont tué pour qu’il n ’aille pas les dénoncer. Le garde senoussite, qui
était là avec le père, il a pris peur. C’était un gamin. Ils l’ont mis à garder
le père. Il a dû prendre peur. Il a tiré sur le père”. Et Paul Embarek, le
serviteur, m ’a montré l’impact de la balle dans le mur. Alors il s ’est
affaissé. Et Paul Embarek, le serviteur, croyait qu’il priait. Car il n ’est pas
tombé tout à fait. Il a penché la tête, et Paul croyait qu’il priait. Et ça a
duré un moment. Et quand il a vu que rien ne bougeait, il est allé le
toucher. Et il est tombé par terre. Il était mort. A ce moment-là, comme
il était seul, il n ’y avait pas les autorités ni rien, il est allé à l’intérieur. Il a
pris des caisses en bois. Il a enlevé les planches. Il a dépecé tout ça. Il
y avait du coton et tout. Il a porté ces planches-là. Il les a mises par terre
devant le corps. Il a placé ça dans le coton et il a enveloppé ça avec
une ficelle... tout le corps. Et il Ta enterré momentanément dans l’argile.
Près de l’impact de la balle... en attendant que les forces de Tordre
viennent »10.
Les restes11 du père de Foucauld sont transférés dans les années 30
de Tamanrasset au village Saint-Joseph près d’EI Goléa. Ils y reposent
7.

Idem , p. 1.

8.

Peut-être par sottise assassine, peut-être parce qu’il est perçu comme un espion français
— il entrepose chez lui des armes à la demande de Laperrine — et un prosélyte chrétien
partisan du “berbérisme”.

9.

Cité par Jean de C am aret et Marcel Laville dans un journal local.

10. Entretien avec Joseph Cadat, enregistrement audiophonique du 10 janvier 1994, archives
personnelles.
11. A l’exception de son cœur que les habitants de Tamanrasset ont demandé, par respect, à
conserver.
Migrations Société

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ARTICLES

dans le petit cimetière chrétien. En 1945, lorsque le cercueil de bois qui
contenait la dépouille de Charles de Foucauld a été remplacé, les
chrétiens noirs d’EI Goléa ont assisté à l’exhumation. Nombreux sont
ceux qui ont recueilli avec ferveur quelques morceaux de la bière
originelle. Depuis, ceux-là portent en permanence sur eux, dans leur
sac à main ou leur porte-monnaie — à l’instar de mon père — les
humbles débris de bois, quasi-reliques témoignant de la présence
spirituelle de Foucauld. Charles de Jésus : leur saint, le phare universel
de leur ardente foi saharienne. Foucauld : l’anti-esclavagiste12 fraternel,
qui confère une identité égalitaire aux chrétiens noirs d’EI Goléa et
forme à leurs yeux la plus belle justification de leur conversion.

Les nouveaux citoyens français
1914 : la Première Guerre mondiale éclate. Les missionnaires
mobilisés partent pour le front. Pierre, père de famille, reste et se voit
confier la garde de l’église et du jardin. La guerre finie, il est élevé au
rang de pépiniériste de la mission. Il obtient sa propre maison dans
une enclave du verger attenant à la mission. 1921 : Pierre accepte
le poste plus riant de chef-jardinier de la commune d’EI Goléa. 1923 :
Pierre est admis, le 27 octobre 1923, « à jouir des droits de citoyen
français par application des articles 1 et 4 du sénatus-consulte du
14 juillet 1865 »13. C’est Alexandre Millerand, président de la Répu­
blique française, qui signe le décret. Lévolution patronymique de la
famille illustre la trajectoire citoyenne assimilatrice de ces Noirs
convertis dans l’Algérie coloniale. Mon grand-père — quoique bap­
tisé — s’appelle jusqu’alors, sur le plan civil, Kada ben Abdelaïd14
ben Boudjema ben Sidi Ahmed ben Sidi. Il a, depuis 1910, le statut
« d ’indigène musulman chrétien »15. Son admission à la citoyenneté
entraîne son assimilation patronymique. Lalchimie linguistique de l’état
civil français va, d’une part, transmuter son prénom musulman en nom
catholique et, d’autre part, écarter les noms patronymiques musulmans.
Le prénom arabe “Kada” devient le nom de famille français... “Cadat”16.
1923 voit ainsi la naissance d’un nouveau citoyen français : Pierre
Charles Félix Cadat. Les générations à venir porteront désormais
son nom. C’est le mien aujourd’hui. De “Kada” à “Cadat” se joue, en
12. « Non seulement ceux qui sont esclaves le restent, mais on en achète, on en vend chaque
jour au vu et au su des Bureaux arabes [...]. C ’est non seulement l’esclavage, c ’est le vol
des enfants, le rapt de toute personne que sanctionne ici l’autorité française » [Charles de
Foucauld, “La grande question est celle de l’esclavage”, Lettre à Mgr. Guérin, 28 juin 1902,
in : BARRAT, Denise et Robert, Charles de Foucauld et la fraternité, Paris : Ed. du Seuil,
1958, Coll. “ Maîtres spirituels”, p. 124].
13. Le sénatus-consulte de 1865 dissocie nationalité et citoyenneté et institue les “indigènes
musulmans” en nationaux français non-citoyens. Veulent-ils jouir des droits de la citoyenneté ?
Ils peuvent y être admis sur demande, quoique l’administration pratique l’obstruction. Ils
sont alors régis par les lois civiles et politiques de la France. Cela implique la renonciation
au statut personnel musulman : c’est le reniement religieux.
14. Orthographié “Abdellah” dans le laissez-passer de 1906.
15. C ’est le statut que confère le sénatus-consulte de 1865 aux indigènes musulmans con­
vertis. Cf. là-dessus le travail de Jean-Robert H ENR Y rapporté dans la rubrique “Un peu
d’histoire” de La Lettre de la Citoyenneté, novembre-décembre 1996.
16. Le nom de sa femme, Fatima, ne sera francisé qu’en 1966. Elle s’appellera alors officiellement
Marie Vincent.
Vol. 9, n° 53

septembre - eetebre 1997

LES CHRÉTIENS NOIRS D U SAHARA

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moins d’une génération, l’intégration, sur les plans religieux et juridique
— sinon racial — , de nègres indigènes musulmans à la nation française.

Denise Bricaud, ma mère bretonne
Denise, ma mère, née Bricaud en 1922, découvre le Sahara en
1954 lors d’un voyage au Maghreb. Denise est bretonne, issue de
cette petite noblesse de chouans rudes et fiers cultivant leurs
champs l’épée au côté. Denise est sympathisante de cœur de la
cause d’indépendance de l’Algérie. C’est qu’elle partage le désir de
liberté des peuples opprimés, elle, l’indépendantiste bretonne, sans
peur ni reproche. « A bas Bécassine ! Breiz
! » Denise admire
Senghor, connaît Césaire et Fanon, mêle en un même élan les
chantres de la négritude et ceux de la celtitude, fait siennes, avant
la lettre, les certitudes romantiques de Xavier Grall : « Négritude,
celtitude... La mode aujourd’hui est au “droit à la différence”. Senghor
n ’a pas attendu la mode pour proclamer sa différence de Nègre.
Nous sommes pour notre part quelques Bretons à avoir crié dans
les vents et la ville notre singularité de Celtes. Notre identité ne se
lisait pas sur notre peau, hélas ! Et nous avions ainsi quelque peine
à nous faire entendre »1
18. Denise a milité, toute jeune, à la veille de
7
la Seconde Guerre mondiale, dans les rangs du Parti nationaliste
breton (PNB). En 1954, au moment où commence l’insurrection
algérienne, elle est toujours membre du, PNB, sous le manteau. En
France, le drapeau breton est tabou. L’État y interdit, comme étant
de nature séditieuse, toute expression politique nationaliste ou nationalitaire. Denise a depuis longtemps envie « d ’aller voir comment
les peuples s ’y prennent pour se débarrasser du colonialisme fran­
çais »19. Alors, quelle joie lorsqu’elle apprend, en 1956, sa nomina­
tion dans l’Algérie qui se soulève ! Denise a 34 ans et elle vient
d’obtenir un poste d’institutrice catholique chez les Sœurs Blanches
dans le sud du Sahara... à El Goléa. Elle quitte Nantes, rejoint
Marseille par chemin de fer, s’embarque de là vers Alger la Blanche,
puis c’est le train jusqu’à Djelfa, le car jusqu’à Ghardaïa. Un camion,
enfin, l’emporte vers El Goléa. Souvenir impérissable. Le Berliet
inconfortable, parti jeudi vers 18 h de Ghardaïa, roule toute la nuit
sur la piste trépidante serpentant entre les dunes. Dans la matinée
du vendredi, vers 10h30, au moment où monte la chaleur diurne,
Denise découvre, depuis le plateau dominant l’oasis, la palmeraie
verdoyante d’EI Goléa. C’est le dernier week-end de septembre et
elle a juste le temps de préparer la rentrée des classes. Le dimanche,
à la messe, Denise rencontre Joseph, son futur mari.

Joseph Cadat, mon père saharien
Joseph, mon père, a 26 ans lorsque Denise arrive à El Goléa. Il
est le douzième enfant d’une famille qui en compte quatorze. Son
17. Bretagne Toujours !
18. GRALL, Xavier, “Négritude”, in : Les vents m ’ont dit. Calligrammes, Quimper : Bernard
Guillemot, 1991 (édition originelle : Paris : Ed. du Cerf, 1982), p. 97.
19. Entretien avec Denise Cadat, enregistrement audiophonique du 27 décembre 1994, archives
personnelles.
Mijjrations Société

30

ARTICLES

diplôme de moniteur du paysannat en poche, il s’est retrouvé, grâce
à ses qualités et en dépit des jalousies européennes locales, à la
tête d’une exploitation agricole moderne de 30 ha, qu’il a créée pièce
à pièce, située au lieu-dit Hassi-el-Gara, à quatre kilomètres du
centre de l’oasis. Les méthodes20 utilisées là seront plus tard déve­
loppées sur une grande échelle à Emballa, tout à fait au nord-ouest
du Sahara oranais, dans la région d’Aïn Sefra. Joseph est un
spécialiste du phœnix dactylifera, le palmier dattier qui produit la
meilleure des dattes, celle que l’on appelle deglet-nour, c’est-à-dire
“doigt de lumière”. Lexploitation suscite un intérêt international cer­
tain. Du général de Gaulle à N’Krumah, bien des chefs d’États en
visite officielle au Sahara y seront guidés par Joseph.

Mariage mixte et racismes coloniaux
Le père Korner unit Denise et Joseph par le mariage le samedi
26 mai 1956. Lannée suivante Denise met au monde Anne-Gaëlle,
son premier enfant, et décide d’abandonner son métier d’institutrice.
Elle assiste désormais Joseph au bureau de la ferme d’Hassi-elGara. Denise, Joseph et nous, leurs enfants, formons une famille
métisse réalisant à El Goléa une “miscigénation” méprisée par les
partisans des clivages raciaux. Ces derniers se recrutent aussi bien
dans le clan des colons que dans le camp des colonisés. C’est vrai
que cette union, si rare, d’un Noir indigène avec une métropolitaine
blanche surprend et irrite.
Des colons, qu’attendre d’autre ? Les Européens de l’oasis inter­
viennent auprès de Denise pour qu’elle rompe ses fiançailles avec
Joseph Cadat, à leurs yeux rien d’autre qu’un nègre à dénigrer. Lécrivain Claude-Maurice Robert, grand prix de littérature de l’Algérie,
exprime bien dans ses écrits l’opinion coloniale hostile au métissage.
Voici ce qu’il écrit à propos des populations sahariennes : « Pas un
Blanc pur, ni un vrai Noir. Des métis, des quarterons, des octavons,
que sais-je ! Toute la gamme des jaunes et des bruns, du café au lait
au pain d'épice, du brou de noix à l’acajou, du gris fumé au noir de
suie. Salmigondis de Bambaras, de Toucouleurs et de Sonraïs, de
Fellanis et de Tibbous, de Mandingues et de Peuls, dont les concu­
binages avec les races blanches conquérantes, arabe et berbère,
ont créé ces monstres hybrides, sans cervelle ni visage : des Noirs
albinisés et des Blancs négrifiés, et fait du Sahara à la fois le vestibule et
le prolongement du Soudan, une immense négrerie ; si bien que Ton peut
dire, dès Touggourt et Figuig : “La négrerie commence ici” »*'.
La “mixophobie” coloniale qui s’exprime ici nuance l’aversion du
mélange racial de traits tératologiques. Voilà pour la littérature ! Le
sentiment de supériorité européocentriste n’est pas non plus absent des
sciences sociales. Le professeur Robert Capot-Rey22 — il connaît
20. La fille du professeur Robert Capot-Rey rapportera dans une monographie de la région les
méthodes d’exploitation phoeniculturelle novatrices de Joseph.
21. ROBERT, Claude-Maurice, U envoûtement du Sud, d’EI Kantara à Djanet, Alger : Ed. Baconnier,
p. 147. Louvrage est élogieusement préfacé par Emile-Félix Gautier, géographe et historien,
professeur à l’Université d’Alger.
22. Les ouvrages de Robert Capot-Rey figurent toujours au programme de certaines agrégations.
Vol. 9, n° S3

septembre - octobre 1997

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bien la famille Cadat — , professeur d’anthropologie à l’Université
d’Alger, écrit en 1953 à propos des oasis algériennes : « Isolé au
milieu de populations d ’autres races, l’Européen prend l’ascendant
sur elles grâce à son énergie qui n ’a pas été diminuée par une
hérédité de fatalisme et de misère »23. Et d’ajouter : « Aux yeux des
Noirs, des Arabes et des Berbères, tous ces hommes [jeunes
saint-cyriens ; cantonniers grisonnants] de notre race sont égale­
ment des chefs. Dans cette hiérarchie qui s ’établit spontanément au
sein d’une société dont la survie dépend de l’énergie et de l ’astuce
de quelques individus, il y avait là, à la présence des Français, une
justification péremptoire »24.
Et les colonisés ? Les Noirs sont considérés avec mépris par les
Arabes et les Berbères blancs. L’abolition partielle de l’esclavage par
la France coloniale donne une forme particulière aux rapports du
Noir et de l’Arabe. Un prêtre anonyme note finement en 1941 :
« Leurs nègres, leurs anciens esclaves n ’ont au fond pour eux [les
Arabes] que du mépris. Ils leur rendent service pour service, insulte
pour insulte, me disent-ils
[.]Le fier Arabe qui, ce soir
accroupi dans un coin avec d’autres nomades, parlera avec mépris
des nègres et des négresses, devient très poli devant un verre de
thé [pris chez un Noir lui donnant à manger quand il a faim] et là, en
petit comité, il appelle Miloud son frère et Aïcha sa sœur »25.
Nous, les Noirs et métis catholiques français d’EI Goléa, nous
occupons une position particulière pendant la colonisation. Les
Arabes de l’oasis nous considèrent comme inférieurs sur le plan
racial. Cependant, dans le même temps, nous nous situons généra­
lement, vis-à-vis d’eux, à un niveau supérieur dans la hiérarchie
économique et sociale locale du fait de notre statut de citoyens
français et catholiques. LArabe musulman d’EI Goléa traite ces
nègres de M ’tournis (apostats) que nous sommes à ses yeux, tout à
la fois avec l’hostilité qu’il éprouve à l’égard du roumi, c’est-à-dire du
maître colonial catholique, et avec le mépris racial qu’il ressent pour
le kalouche, c’est-à-dire le Noir.
Position délicate, ambivalente que la nôtre. Nous appartenons à
deux mondes : d’une part celui de l’Algérie saharienne colonisée,
berbéro-nègre et musulmane ; d’autre part celui de l’Occident colo­
nisateur, chrétien et français. Dans les deux traditions nous sommes
considérés comme des juniors partners et nous n’y sommes donc
jamais pleinement reconnus par ceux-là mêmes auxquels nous nous
référons. C’est dans ce contexte culturel et racial, aux accents
quelque peu assourdis tout de même par la distance qui sépare
Hassi-el-Gara d’EI Goléa, que je découvre le monde, nègre breton
imprégné d’une culture européenne aux accents émancipateurs.
C’est le temps des promenades dans le désert et des chasses à la
gazelle dans la Peugeot 403 de l’oncle Jean. Je me souviens aussi
23. CAPOT-REY, Robert, Le Sahara français, tome second de l’Afrique blanche française, Paris :
PUF, 1953, p. 201.
24. Idem , p. 201.
25. Anonyme [Par un missionnaire]. Petites monographies sahariennes, Alger : Collection Rachid,
1941, p. 21.
Migrations Société

32

ARTICLES

que nos balades dominicales nous menaient souvent au lieu-dit
Bel-Bachir. Nous y visitions le pittoresque Buffalo-Bordj ou Zirara, la
demeure à l’abandon d’Augiéras, colonel d’Artillerie en retraite26. Cet
excentrique de l’armée coloniale, mort en 1958, l’année de ma
naissance, à vécu là sa différence. Il avait fait du Bordj, de son vivant,
un zoo et une sorte de musée du désert27 très personnel. Sur le mur
d’enceinte, orné d’une peinture à l’ocre, on devine, à demi enseveli
sous les dunettes montantes, la forme immense et vigoureuse d’un
atlantosaure. Après El Goléa, où naît en 1962 Marie-Christine, ma
sœur benjamine, notre famille résidera à Laghouat. Mon frère Hervé
y mourra en 1966, quelques jours après sa naissance, des suites
d’une septicémie hospitalière. Nos dernières années algériennes se
dérouleront à Ouargla, et c’est de cette oasis que nous quitterons,
en 1971, l’Algérie pour la France, dix ans après l’indépendance.

La fin de l’Algérie française
Je n’ai presque rien su de la guerre d’Algérie. Elle était peu visible
au Sahara et j’étais trop jeune. J’ai vaguement souvenir d’un fellagha28
tué au combat. Ma mémoire d’enfant a enregistré les images — un
corps sombre emmailloté de lambeaux blancs — sans comprendre.
Mes parents m’ont raconté. Il gisait sur la grande place. Les militaires
français l’y avaient exposé à titre d’exemple. Des Pères Blancs iront
leur dire : « C’est honteux, vous agissez comme des monstres ».
Joseph et Denise secouraient, par le biais de la Croix-Rouge et de
la Caritas — dans les limites imposées par la situation de belligé­
rance — , les familles indigentes des combattants algériens. Ils le
faisaient par esprit chrétien et par volonté de justice et de solidarité.
Les militaires français, finalement mis au courant, occuperont pen­
dant plusieurs mois les dépendances de la ferme. Au lendemain de
l’indépendance, les militants locaux du Front de libération nationale
(FLN) se souviendront avec émotion de la fraternité de mes parents.
26. Bien des années plus tard je découvrirai — grâce au spécialiste Gert Hekma, professeur
à l’Université d’Amsterdam — l’écrivain “maudit” François Augiéras (1925-1971), le neveu
du colonel (1880-1958). François Augiéras, âgé de 20 ans, séjourne auprès de son oncle
dans l’EI Goléa de l’après-guerre, dans le Bordj racheté à un Polonais en 1924. Il y subit
une expérience initiatique homosexuelle qu’il a choisi de rapporter dans son ouvrage au­
tobiographique essentiel, Le vieillard et l ’enfant, publié en 1 954 aux Éditions de M inuit
sous le pseudonyme d’Abdallah Chaam ba. Le personnage mythifié du Noir esclave à la
pureté paganique y joue en filigrane un rôle clef. Augiéras, cherchant vainement à satis­
faire au désert l’océan de ses désirs, s’y montre hostile à l’entreprise catholique de chris­
tianisation et civilisation des Noirs de l’oasis d’EI Goléa. Le texte de l’édition originelle est
parsemé de détails associés à l’histoire des Cadat : les chrétiens noirs de l’oasis, les ins­
titutrices de France, les singes, l’éclipse totale de lune du 15 décembre 1948 dont on se
souvient très bien dans ma famille, le tombeau du Père de Foucauld. Selon François Augiéras,
c’est son oncle qui a exhumé le cercueil du père en 1945 : « Nous possédons plusieurs
planches provenant du cercueil du Saint que le vieil homme, alors capitaine, exhuma au
Sahara. Il s ’en est emparé », in : Abdallah Chaam ba, [François AUGIERAS], Le vieillard
et l’enfant, Paris : Les Éditions de Minuit, 10 février 1954, p. 231.
27. Le catalogue Funambule (février-mars 1997) signale page 2, lot 016 : « Un carton d’invita­
tion au vernissage d ’une exposition du 2 au 4 juillet 1963 à la Galerie Gérard Mourgue,
Bd. Raspail, intitulée “Icônes modernes du Musée d’E I Goléa”, signé au recto : “Bien am i­
calement, Augiéras” ».
28. Combattant de l’indépendance algérienne.
Vol. 9, n° 53

septembre - octobre 1997

LES CHRÉTIENS NOIRS D U SAHARA

33

La guerre d’Algérie, c’est aussi la vaine tentative de Joseph de conqué­
rir la mairie d’EI Goléa, au nom d’un parti d’indigènes, à l’occasion d’une
réforme démocratique tardive élargissant le corps électoral. Les élec­
tions municipales de 1959 sont l’occasion d’un exercice de citoyenneté.
Joseph présente une liste novatrice, racialement et culturellement
mixte. Il est aidé par son ami De Souquai, un métis martiniquais, le chef
du centre radio local, marié à une Européenne d’origine espagnole.
Lautre liste en compétition représente l’équipe sortante et est exclusi­
vement composée de colons et de militaires. Elle est soutenue par le
chef d’annexe, le capitaine B29. La tentative d’alternative politique
échoue. Joseph perd les élections. Denise explique cet échec par la
fraude électorale organisée par les colons de l’oasis. Assesseur de la
liste Cadat-De Souquai, elle s’est aperçue que ses collègues — des
femmes de colons — se comportaient de façon curieuse avec les
dames indigènes autorisées à voter : elles leur remettaient exclusive­
ment les bulletins de vote de la liste opposée à celle de Joseph. Denise
s’insurge, fait appeler De Souquai et Joseph. C’est le scandale. Une
surveillance est installée. Dès ce moment, ma mère est accusée, plus
ou moins explicitement, de subversion. Le capitaine B explique à qui
veut l’entendre que c’est uniquement parce qu’elle est une épouse
Cadat — famille tenue en haute estime — qu’il ne la fait pas jeter en
prison. Joseph et Denise, épris de démocratie et de justice, ont commis
l’impardonnable : vouloir faire respecter l’ordre démocratique et remet­
tre en cause, de ce fait, l’ordre établi de l’oasis.

1962 - 1972 : l’Algérie post-coloniale ou l’impossible
coopération
J’ai dans la tête des images précises et colorées du jour de l’indépen­
dance à El Goléa. Mon père a filmé cette époque. Nous avons si souvent
revu le film 8 mm ! La foule des citoyens en liesse. Les youyous des
femmes. Les cris des enfants. Les hommes marchent la tête haute. Nous
fraternisons. Lindépendance algérienne a été arrachée au terme d’une
guerre atroce. Les combats se sont soldés par un million de morts. Il y a
400 000 orphelins. 500 000 réfugiés revenus des pays maghrébins
limitrophes et deux millions de paysans libérés des camps de regroupe­
ment ont tout perdu et doivent repartir de zéro. La guerre a été terriblement
destructrice sur le plan matériel. Il y a deux millions de chômeurs, quatre
millions de personnes sans ressources. Au Sahara, relativement protégé,
on espère une vie meilleure dans une nouvelle nation, au sein d’un peuple
régénéré. Ben Bella devient président de la République démocratique
populaire d’Algérie. Très vite, les garanties des Accords d’Evian, destinées
à faire des Français d’Algérie des citoyens à part entière au sein de la
nouvelle nation, deviennent lettre morte. Les Cadat prennent peur. Parmi
les nouveaux maîtres du pays, certains les harcèlent, des vexations
mesquines aux attaques physiques, en passant par les vols. Pierre Cadat,
mon vieux pépé d’EI Goléa, est assailli devant chez lui. Il est assis, à son
habitude, au soleil, devant sa maison, bavarde avec des amis arabes. Un
homme surgit. Il l’apostrophe : « Fait la shaada30 ou je te tue ». Sans
29. Il occupe aujourd’hui un poste important dans l’état-major d’une arm ée française.
30. Formule de conversion à l’islam.
Migratians Société

34

ARTICLES

attendre de réponse, l’énergumène lui assène un violent coup de
pied à la bouche, le met en sang. Lincident est un signe. Rapidement,
les conditions de vie s’aggravent : le nouveau régime confisque les
jardins de Pierre et de ses enfants. Les Cadat, expropriés, décident
alors de quitter leur pays et de gagner la France avec l’aide des Pères
Blancs. Le départ est définitif, quoiqu’il leur en coûte. C’est qu’ils
craignent trop pour leur vie physique et spirituelle. En 1965, l’année
du coup d’État de Boumédienne, Mgr. Mercier — l’évêque volant du
Sahara — , le père Marc Cougoulat, Madame Launay et d’autres, aidés
par le sous-préfet de Largentière en Ardèche, Monsieur Larfaoui,
d’origine arabo-musulmane, organisent avec brio le rapatriement
vers la France de la communauté chrétienne noire d’EI Goléa. Voilà
celle-ci arrachée à la terre saharienne musulmane où elle est née,
transplantée en terre protestante ardéchoise. Pierre et Marie Cadat
finiront leurs jours à la Chapelle-sous-Aubenas. Mes grands-parents,
ni pieds-noirs rapatriés d’Algérie ni
31, mais chrétiens noirs du
Sahara, sont sans doute à l’abri, mais à jamais orphelins du désert.
Joseph et Denise, eux, font le pari de se maintenir dans le Sud. Mon
père est tout à la fois le dernier des Cadat du Sahara colonial et le
premier Cadat d’un Sahara intégré à l’Algérie indépendante. Il y tra­
vaillera dix ans au titre de la coopération française. Une coopération
exclusive d’ingérence et considérée dès le départ comme vitale pour
le pays par les responsables algériens. Mon père, délégué agricole pour
la Wilaya32du Sud, se consacre à sa tâche. Il va coopérer avec les
Comités de gestion socialistes de 1963, développer le premier plan
quadriennal de 1970, mettre en oeuvre la Charte de la Révolution
agraire de 1971. Joseph traverse ces dix premières années de
post-indépendance en témoin lucide. Les crises politiques francoalgériennes se succèdent, de l’explosion au Sahara d’une insolente
bombe atomique française à la négociation des accords pétrolifères.
Un jour, elles ont raison de l’obstination de Joseph et de Denise. Mon
père occupe à Ouargla le poste de conseiller agricole. Nous y habitons
une villa Pouillon, blanche et belle, notre dernière demeure algérienne.
A la suite de la nationalisation du pétrole, la France dénonce les contrats
de coopération technique qui la lient à l’Algérie. Nous partons. Mon père
rejoint un poste au ministère de l’Agriculture à Montpellier, au sud de la
France. C’est l’été 1971 et je vais sur mes treize ans.
1906-1965 : en moins de six décennies, la petite communauté
chrétienne noire d’EI Goléa se bâtit autour de Pierre Cadat, prospère
et disparaît. Cette communauté est née de la colonisation française
et s’éteint au lendemain de l’indépendance algérienne. Communauté
tragique qui semblerait aujourd’hui n’avoir jamais existé s’il ne restait au
Sahara, dans un petit cimetière chrétien oublié au pied de l’église
Saint-Joseph — la cathédrale du désert — , quelques tombes ensablées,
pieusement ordonnées autour de la sépulture du Père de Foucauld.

Brieuc-Yves CADAT
Chercheur politologue
31. Troupes musulmanes (et leurs familles) au service de la France durant la guerre d’Algérie.
32. Région administrative. La Wilaya du Sud recouvre l’ensemble du Sahara.
Vel. 9, n° 53

septembre - eetebre 1997

LES CHRÉTIENS NOIRS D U SAHARA

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