Les théories de la monnaie

On distingue deux grandes conceptions différentes de la monnaie : - l’analyse « instrumentale » de la monnaie - l’approche « essentielle » de la monnaie

I.

L’analyse instrumentale de la monnaie

Cela consiste, tout simplement, à considérer la monnaie comme une marchandise comme les autres, dont l’intérêt se résume donc à ses fonctions ou à ses qualités. On envisage alors la monnaie par rapport à ses fonctions. Les supports monétaires présentent un certain nombre de caractéristiques communes : - Divisibilité Cette qualité des supports monétaires leur permet de mesurer de petites et de grandes valeurs. - Durabilité La durée de vie des supports garantit la conversation de leur pouvoir d’achat (ils ne se périment pas). - Validité La valeur des différents supports monétaires est universellement reconnue. 1. La monnaie est une unité de compte : la divisibilité Le problème fondamental posé par l’échange consiste en une détermination la plus équitable possible de la valeur des produits échangés. La valeur d’échange, constatée objectivement, représente la valeur moyenne accordée dans un espace donné à un bien donné (à ne pas confondre avec la valeur d’usage, subjective). C’est les jeux des offres et des demandes sur les marchés qui déterminent les prix. Si l’on considère que le prix en question est un bon indicateur de la valeur d’échange, il reste à trouver l’étalon qui permet de déterminer la valeur, in fine. En l’absence d’unité de compte, chaque marchandise voit sa valeur définie en fonction de la quantité de chacune des autres marchandises qu’elle peut représenter. On parle alors de valeurs relatives. Ex : Soit 6 biens : A, B, C, D, E, F. En régime de troc, le nombre de combinaisons possible envisageant l’échange de ces marchandises les unes contre les autres est de 15 : A/B A/C B/C A/D B/D C/D A/E B/E C/E D/E A/F B/F C/F D/F E/F En l’absence d’étalon commun à tous les biens, l’évaluation de toutes les valeurs relatives constitue un obstacle insurmontable. Ainsi, dans le cas où l’on aurait 40 biens à évaluer, cela signifie 780 combinaisons possibles. On obtient ce résultat grâce à l’analyse combinatoire (pour plus de détails sur les modalités du calcul, demandez conseil à M. Gorlier…). La formule générique est, pour n biens : C2n = n ! x2 (n - 2) = n (n – 1) 2 Mais si, dans l’exemple précédent, on choisit un des biens comme étalon en lui donnant la valeur 1, le nombre de combinaisons est moins important. Il est de n – 1 = 40 – 1 = 39 prix.

C’est ce qu’on appelle la loi de Walras.

2. La monnaie est une réserve de valeur : la durabilité Selon J.M. Keynes, « l’importance de la monnaie découle essentiellement du fait qu’elle constitue un lien entre le présent et l’avenir. Ainsi, elle peut être conservée afin de reporter dans le temps des achats. Le risque est toutefois de voir la valeur de la monnaie décroître pour cause d’inflation (perte de pouvoir d’achat pour la monnaie du fait d’une hausse des prix). 3. La monnaie comme moyen de paiement : la validité (ou acceptabilité) On peut se demander si la fonction de moyen de paiement n’est pas subordonnée à la confirmation des fonctions précédentes. Par exemple, la notion de réserve de valeur est fondamentale pour celui qui reçoit le paiement en monnaie, et s’apprêt à conserver ladite monnaie. C’est bien cette notion qui conditionne l’acceptation de la monnaie comme moyen de paiement. La monnaie est acceptée d’autant plus facilement qu’elle bénéficie d’une certaine « aura cumulative », qui lui est conférée par son acceptation : si les uns font confiance à une monnaie, les autres ont tendance à en faire autant par mimétisme (la confiance est contagieuse). Le principe de la « dollarisation » (pour reprendre une expression de Pierre Salama) en est un exemple flagrant. Le choix d’une forme de monnaie particulière résulte donc de la cristallisation, autour d’un métal ou d’une monnaie nationale, de ces trois fonctions indissociables : la divisibilité, l’acceptabilité et la durabilité.

II.

L’approche essentielle de la monnaie

1. Les origines de la monnaie selon la vision « morphogénétique » Selon le philosophe français René Girard (il vit aux États-Unis et a enseigné à l’université de Stanford, Californie), on peut donner une explication universelle du fonctionnement social. Les réflexions de cet auteur sont particulièrement respectées par certains, qui le considèrent comme un penseur de l’envergure de Freud ou Marx. Pour René Girard, le problème fondamental auquel est confronté tout ordre social, c’est la canalisation de la violence, qui naît du désir mimétique d’appropriation. Dans son anthropologie (sa conception de l’homme), l’être humain est la créature qui, au-delà de la satisfaction de ses besoins essentiels, désire intensément, mais sans savoir vraiment quoi. Par conséquent, il en vient à désirer ce que l’autre désire. C’est une conception de l’humanité qui diffère de la vision freudienne (pour Freud, l’homme désire sa mère). Dès lors, la rareté inhérente à la condition humaine fait que tout bien est susceptible d’être convoité par plusieurs individus qui risque donc d’utiliser la violence pour se l’approprier : c’est ce que René Girard appelle la « rivalité mimétique ». L’avènement du sacré permet aux sociétés humaines de transformer ce mimétisme d’appropriation en mimétisme d’exclusion : le stratagème consiste à désigner une victime émissaire, sur laquelle la violence est focalisée afin de protéger le reste de la société, puisqu’elle se trouve canalisée hors du champ social quotidien. Cette logique expliquerait des pratiques extrêmement diverses : - Les rites sacrificiels Abraham sacrifiant un bélier pour épargner son fils. Le grand prêtre Caïphe déclarant au moment du la passion du Christ que « Mieux vaut qu’un seul homme meure pour le peuple » (Évangile selon Saint Jean 18, 14) - La prohibition de l’inceste (réflexions de Lévi-Strauss sur le sujet) qui permet d’extirper du cercle familial la violence née du désir de posséder des femmes, et de la détourner vers l’extérieur par le biais de stratégies de conquêtes. La logique matrimoniale consacre la logique de l’échange : un groupe donne un homme, l’autre une femme. Ce type d’unions matrimoniales est, dans les sociétés traditionnelles, l’occasion de toute une circulation de

richesses matérielles et symboliques, sous-tendue par la volonté de créer des réseaux d’influence avec, en contrepoids, l’ambiguïté de la réciprocité (notion de don et de contre-don développée par Marcel Mauss) Par extension, dans la société marchande, l’échange d’objets permet de dévier le désir mimétique de l’individu en tant que tel vers la possession d’objets. Selon M. Aglietta et A. Orléan (La violence de la monnaie), la généralisation des rapports monétaires dans le cadre du système capitaliste est empreinte de cette même dynamique. La monnaie serait donc première : elle fonde l’économie marchande (ce qui interdit de considérer que les échanges de troc sont préalables aux échanges monétaires : ils se développent dans le cadre de sociétés considérées comme non marchandes). Plus généralement, la monnaie serait la base du social, dans la mesure où elle est le bien qui incarne une violence polarisée exclue. 2. La monnaie comme convention La monnaie apparaît en fait comme une convention, dans la mesure où elle constitue un accord de fait pour l’ensemble des individus, accord qui se révèle, à l’usage, d’une grande commodité pratique, mais dont il est impossible d’expliquer de façon expérimentale (c’est-à-dire scientifique) l’essence (selon Henri Poincaré). Elle est un signe qui est l’émanation du social : « la valeur de lamonnaie n’est pas autre chose que ce que la société décide d’y voir » (Jean-Baptiste Ruffini). La monnaie a très clairement une dimension virtuelle : elle est une croyance, et peu importe au fond si cette croyance est fondée, ce qui compte c’est que ça marche. Les choses peuvent toutefois dysfonctionner si un quidam met en doute la convention, et rencontre une audience (à mettre en parallèle avec le noise trader sur les marchés financiers). Rappelons le conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur. Il faut ici faire référence au théorique de Thomas et au concept de « prophétie auto-réalistrice » de Merton (on parle aussi de « prédiction créatrice », « the self-fulfilling prophecy »1) : « Quand les hommes considèrent certaines situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences » (Thomas). « … les définitions collectives d’une situation (prophéties et prévisions) font partie intégrante de la situation et affectent ses développements ultérieurs. Ce fait est particulier à l’homme et ne se retrouve pas ailleurs dans la nature. Les prévisions sur le retour de la comète de Halley n’influent pas sur son orbite. Mais la rumeur de l’insolvabilité de la banque de Millingville eut une conséquence directe sur son sort. Prophétiser son effondrement suffisait à le provoquer »2. On peut pousser encore davantage la réflexion sur la détermination du réel (face au virtuel) ou sur la place du sujet face à l’objet. Osons donc un peu d’épistémologie en faisant référence à la mécanique quantique et à l’interprétation de Copenhague en particulier, qui nous décrit la réalité comme un interaction entre l’observant et l’observé. Le réel n’advient, selon un telle conception, que du fait de cette interaction : il n’existe pas en soi.

1 2

Robert King Merton, Éléments de méthode sociologique, Plon, 1953.