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ÉTUDES, REPORTAGES, RÉFLEXIONS

CINQ ROMANCIERS
NORD-AMÉRICAINS
FACE AUX TÉNÈBRES

■ JUAN ASENSIO ■

A
u prix d’un portrait que nous ne pouvons tracer que dans ses
plus grossières lignes, l’homme que nous peignent cinq des
romanciers nord-américains contemporains les plus fascinants,
William Gaddis, William H. Gass, Hubert Selby Jr., Don DeLillo et
Cormac McCarthy, est cerné par le mal. Cet homme plongé dans
la nuit, comprenant que la partie est sans doute perdue d’avance
contre un ennemi implacable aux multiples visages, laisse pourtant
voir dans son regard un faible éclat de lumière : il éprouve la nostal-
gie d’un royaume qu’il devine chimérique mais tente de reconquérir
de toutes ses forces.

William Gaddis
ou le déclin inéluctable du monde

C’est le mythe d’une origine débarrassée de toute souillure


qui continue de hanter les romans des meilleurs romanciers nord-
américains. Ce mythe a deux bornes inamovibles : l’Éden à sa
source, l’apocalypse à sa fin, qui, bien davantage qu’une révélation,
sera une renaissance ou peut-être même une dévastation radicale,

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un anéantissement brisant la vieille certitude de la destinée mani-


feste (1), constituant le châtiment inimaginable qui est la preuve,
comme retournée, de l’élection. Pour le très secret William Gaddis,
disparu en 1998 en ayant publié une œuvre aussi déroutante que
remarquable composée de quelques livres seulement, dont le mo-
numental roman intitulé les Reconnaissances (2), si on ne peut pas
« laisser les choses en meilleur état qu’on les a trouvées », alors « le
mieux qu’on puisse faire c’est essayer de ne pas les laisser dans
un état pire ». Et, si décidément ce constat désabusé exposé dans
Gothique charpentier (3) ne peut même pas endiguer l’inexorable
chute du monde dans un âge de plomb plutôt que de fer, il faudra
au moins que l’on s’ingénie, par l’écriture, à retrouver un peu de
cette pureté enfouie, plus irréelle qu’une œuvre d’art véritable.
Peine perdue ? Dans sa dernière œuvre, Agonie d’agapè, le
constat de Gaddis semble désespéré : l’authenticité est bel et bien mou-
rante, peut-être même anéantie puisque « l’originalité de toute réalité
succombe à l’acceptation de sa reproduction ». Remarquons ce fait
étrange, du moins en apparence : pour Gaddis, comme pour László
Krasznahorkai dans la Mélancolie de la résistance, la perte du jardin
d’Éden, le déferlement du chaos semblent être consécutifs à la rupture
de l’harmonie musicale, qui fera des « filles du chant » des catins :

« Ce rouleau de papier tout-ou-rien avec des trous, quarante mille


pianos mécaniques construits en 1909, presque deux cent mille dix ans
plus tard si jamais les filles du chant furent avilies je veux dire c’est ce que
j’essaie d’expliquer, répartir les biens en trois parts une pour chaque fille
tout ça réglé bien à l’avance avant que les avocats et les impôts englou-
tissent tout dans la confusion et le désordre mettre de l’ordre là-dedans la
seule façon de le défendre contre la marée de l’entropie qui s’est répan-
due partout depuis l’année où le piano mécanique a été créé sur l’un des
champs de bataille de la guerre de Sécession comme le Christ, pour citer
son inventeur américain, et les siens ne l’ont pas reçu […]. (4) »

L’art n’est donc plus conçu, se lamente le romancier sur les


brisées des analyses fulgurantes de Walter Benjamin, que pour
sa « reproductibilité ». Autant dire que, condamné à devoir s’ins-
crire dans un circuit purement commercial, il ne peut décemment
prétendre à une quelconque mission esthétique, métaphysique
ou même religieuse. Reproduits à l’infini comme une toile d’Andy
Warhol, le grand livre n’est plus qu’un bouquin trompeur, l’œuvre

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d’art un artefact, le tableau de maître une vulgaire copie de faussaire


et le chant l’aigre ritournelle envahissant les ondes des milliers de
fois par jour à travers le monde.

William H. Gass : face au désastre,


la tentation du livre total ?

« Où est l’ouest maintenant qu’il n’y a plus rien de nouveau,


ô vieil homme stupide ? » Telle est la question que se pose le nar-
rateur du Tunnel de William H. Gass, romancier et essayiste dont
l’œuvre critique, considérable, n’a hélas pas été traduite en français
(5). L’Ouest a disparu, emportant avec lui les rêves de richesses pro-
digieuses. Les craintes des mauvaises rencontres et de la confron-
tation réelle avec la sauvagerie s’étant transformées en démons
ennuyeux et tenaces, nous ne sommes pas vraiment étonnés que
les chants, aussi magnifiques que convenus des lointains prédéces-
seurs de Gass (un Longfellow, un Whitman) se soient tus pour faire
place aux labyrinthiques introspections dans lesquelles l’écrivain
jette, comme dans un interminable tunnel, son pathétique person-
nage, un professeur hanté par les corps des jeunes femmes, ouvrier
patient creusant sa tombe sous sa propre maison, armé d’une pioche
et de tous les livres du monde dont les phrases tournent autour de
lui « comme un petit train électrique ».
Puisque le ciel est vide, autant tenter de chercher du nou-
veau, mais sous terre plutôt que dans les cieux, en réactivant le vieil
impératif baudelairien, comme essaya de le faire Fernando Vidal
Olmos, cet explorateur peu recommandable du monde des aveugles
imaginé par Ernesto Sábato. Qui sait si, comme celui-ci, le héros de
Gass ne finira pas par découvrir une nouvelle idole chtonienne, à
laquelle rendre un culte lascif et sanglant ?

« Immortels, regardez-nous un peu ! Quelle époque ! quelles


morales ! Des cieux vides, des aigles de plâtre, des visages télévisés et
leurs mensonges criants sont désormais nos maîtres. Regardez-nous donc
et riez tout votre soûl… au moins pendant que nous sommes encore là
pour vous distraire. (6) »

Sans doute est-ce ainsi, par pure distraction et aussi joie de


s’avilir (« Je ne percuterai pas l’abîme dans ma cave comme un

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tuyau mal placé, aussi profondément que je creuse, aussi alambi-


qué que soit mon tunnel – l’abîme n’est pas un filon aurifère, un
surplus de pétrole – mais je peux faire mieux que tomber dessus :
je peux devenir moi-même l’abîme »), par amour du mal puisque
l’idéal est décidément hors d’atteinte, que le triste et risible per-
sonnage dont Gass peint l’étrange histoire creuse un interminable
tunnel, au bout duquel nulle pièce d’or ne luira. Et, si les livres que
nous écrivons aujourd’hui ne peuvent plus être ce qu’ils furent il y
a quelques siècles à peine, « à l’époque où un livre n’était pas un
simple signal, pareil à un panache de fumée dans un film d’Indiens
[…] mais un corps empli de sang au sein du monde, un esprit en
mouvement comme un boulet de canon », il s’agira tout du moins
pour Gass de se perdre dans une bibliothèque qu’il feint de croire
infinie.
Elle ne l’est bien évidemment pas, comment donc Borges a-t-il
eu l’indélicatesse de nous le laisser espérer ? Double tentation donc,
qui n’en est qu’une seule sous la plume du romancier : la recherche
la plus pure, privée de corps à étreindre et l’avilissement, par lequel,
comme Rimbaud, il faut coûte que coûte parvenir à dérober au gar-
dien intraitable la clé de la connaissance.

« Je souhaitais élever mon livre au-dessus de moi telle une arche,


nous avoue le personnage de Gass, auteur d’un étrange ouvrage qui jamais
ne paraîtra, intitulé Culpabilité et Innocence dans l’Allemagne de Hitler,
mais qu’y a-t-il de royal dans une roue de paon ? L’arche se glissera tou-
jours sous moi, elle ne s’élancera jamais au-dessus de moi. (7) »

Et notre triste professeur d’histoire, tout en paraissant réussir


à s’enfoncer dans une réelle misère intellectuelle et morale, d’être
pourtant bien incapable de peindre le mal (« Que fait mon livre à
part gratter un peu le lustre qui [le] recouvre. Il le minusculise. Il
saupoudre de sucre la merde »), parce que les mots dont nous nous
servons ne sont pas de ce monde, lequel demeure inaltérablement
muet, étranger à nos peines, nos joies, nos chants qui veulent en
magnifier la beauté et s’accumulent en bouquins poussiéreux sur les
rayons des bibliothèques :

« Où sont vos oiseaux ?, demande notre professeur à son héros, Höl-


derlin, qu’il considère comme le plus grand écrivain de tous les temps, où
sont les miens ? Les caractères sont sur la page, mais les sens ? et les choses

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qui leur correspondent ? Sont ? oh, ils sont, mais où ? Énigmes anciennes qui
refusent de disparaître ; énigmes simples qui refusent leurs solutions. (8) »

Et encore cette antienne, faisant état d’une coupure irrépa-


rable entre l’univers clos des mots et le monde qui en écoute sans la
comprendre l’étrange psalmodie :

« Cette ridicule folie est infinie. Des comptes sont rendus une fois
de plus ; la pensée prend la pensée, et non les choses, pour substance ;
le langage remplace la vie ; l’histoire usurpe le passé, et nous n’avons de
cesse de tirer des sons d’autres sons ; nous dressons une église pour adorer
tous les noms que nous donnons au Temps. (9) »

Mais du temps nous ne savons rien, comme du mal. Tous


deux sont des énigmes. Il n’y a donc rien à faire : le futur nous
demeure inconnu, le présent nous échappe et le passé se retrait de
notre vue tout en se drapant dans des habits d’or dont nous avons
oublié l’éclat :

« Rien de ce que nous avons édifié en pierres, [affirme le personnage


du Tunnel à son collègue Herschel], pas même des cathédrales si pointues
que leurs colonnes obscurcissent, pas même des vitraux si ornés que la
lumière est à tout jamais brûlée par eux, n’a la forme ou la teinte que ces
regards et ces voix ont dans leurs traces anciennes. Combien de fois notre
histoire s’approche-t-elle d’elles avec une bougie, éclairant même faible-
ment le trou que le pendu laisse dans l’air, le fil du garrot dans la forme
d’un sifflet ? (10) »

Mais ces voix sont mortes, à moins qu’elles aient succombé à


leur pornographique surnombre.

Hubert Selby Jr., Don DeLillo et la


banalité du mal ?

Si comme l’écrit Hubert Selby Jr. dans la Geôle (11), ce qui


« menace le plus humble d’entre nous nous menace tous », l’une des
tâches les plus éminentes de l’écrivain sera de débusquer le mal et
de l’exposer « en pleine lumière, afin qu’il se dessèche et meure au
feu de la vérité ». Rien ne semble ainsi devoir contrarier la vie magni-

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fiquement réussie de Harry, le personnage principal de l’implacable


descente aux enfers décrite dans le Démon (12), si ce n’est la certi-
tude qu’il devient peu à peu la proie du mal, sur lequel il ne parvien-
dra jamais à mettre un nom, encore moins un visage, ni même, sans
doute, un masque comme y parvient tout de même Bonaventura
dans les Veilles. Soupçonnant une volonté maléfique qui se niche
derrière les façades rutilantes de verre et d’acier où il n’en finit pas
d’amasser de l’argent et des conquêtes faciles, Harry va descendre
tous les degrés du vice et de la déchéance, sans aucune idée précise
de ce qui l’attend. La vérité peut-être ? Les dernières lignes du roman
sont d’une noirceur absolue : c’est au moment d’en finir en se jetant
dans le cours d’un fleuve, que Harry verra, durant un éclair, la face
ricanante de son ennemi, dont la puissance n’aura jamais été aussi
bien suggérée que par son absence de l’histoire banale, l’ascension,
facile, d’un homme, sa chute, prodigieuse, que nous raconte Selby.
Acharné à ourdir la perte d’hommes creux minés par la drogue et
l’ennui, il nous semble que ce romancier inégal, expert en eaux-
fortes tourmentées, n’est pas parvenu à nous suggérer la lumière,
fût-elle aussi faible que celle qui luit entre les branches d’un saule,
titre de l’un de ses tout derniers romans (13).
Le cas des romans de Don DeLillo semble plus complexe même
si, comme les ouvrages de Thomas Pynchon et William T. Vollmann,
les textes de cet auteur me paraissent constituer, davantage que de
grandes œuvres de fiction, des rébus plus ou moins complexes pour
universitaires en mal de thèses. Quoi qu’il en soit, le mal, dans les
romans de DeLillo, n’est jamais directement nommé, encore moins
affublé d’une majuscule qui en affirmerait l’évidence métaphysique
ou religieuse. Le passé ? Il n’est pas certain que le romancier le voie
comme un mythique âge d’or, même si la circulation, aussi prodi-
gieuse qu’universelle, de l’argent, en accélérant le cours du temps,
a hâté selon toute probabilité la ruine de nos sociétés avides de
puissance :

« Regarde ces chiffres qui défilent. L’argent falsifie le temps. Autre-


fois c’était le contraire. Le temps d’horloge a accéléré la montée du capi-
talisme. (14) »

Dans l’Homme qui tombe (15), c’est le monde tout entier


qui semble vaciller et pas seulement les tours jumelles que la

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détermination meurtrière des fous de Dieu a détruites. Ce vacille-


ment généralisé (16) (du langage, de l’homme qui tombe, David
Janiak, des certitudes des personnages sur leur propre passé et
la vie des personnes qu’ils aiment, du temps suspendu par une
partie de poker comme il peut l’être par une partie de cricket
dans Netherland de Joseph O’Neill), ce délitement de l’Être est-il
le signe précurseur d’un bouleversement d’ampleur cosmique que
l’Apocalypse de Jean évoque avec crainte et tremblement ? Si tel
était le cas, le dernier roman de DeLillo serait également celui dans
lequel l’absence de Dieu se ferait le plus dramatiquement ressentir,
le glissement de la réalité vers un état de désorganisation ne pou-
vant être contrebalancé que par le retour en gloire du Dieu mort
ou enfui, que la rage des terroristes semble invoquer du fond de
leur haine pour un Occident, singulièrement une Amérique qui ne
sont plus que « le centre de [leur] propre merde », selon les dires
d’un des personnages du roman, ombre insaisissable au passé pro-
bablement trouble d’activiste.
Dans Cosmopolis, l’écrivain sondait les profondeurs d’une
époque, la nôtre bien sûr, paraissant tout entière évidée de son
propre cœur, de sa chair et même de son esprit. Le présent a été
dévoré par l’avenir, matérialisé par la circulation incessante des
capitaux dont la réalité est toujours celle que l’esprit, en se proje-
tant, en escompte :

« Parce que le temps est désormais une valeur d’entreprise. Il appar-


tient au système du libre marché. Le présent est plus difficile à trouver. Il
est en train d’être aspiré du monde pour laisser place au futur des marchés
incontrôlés et à un énorme potentiel d’investissement. Le futur devient
insistant. (17) »

Et pourtant, une force rayonne encore en cette époque qu’il


s’agit coûte que coûte de ne point déclarer superficielle ni même
fausse, puisqu’elle est après tout l’unique terreau dont l’écrivain dis-
pose pour y faire croître son œuvre :

« Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux


fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées, toutes
sortes d’aspirations et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités
au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient
vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était

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l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée


sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impéra-
tif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de
la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans
étaient là, perceptibles et entiers. (18) »

Ces corps, dont le romancier mieux que quiconque capture


dans ses livres complexes et ambigus les plus infimes signes, le
langage mystérieux, paraissent fuyants, ne jamais pouvoir rejoindre
d’autres corps, encore moins s’aimer, comme il nous le montre dans
Body Art, où l’écrivain ne répond pas à la question qu’il a pourtant
lui-même posée :

« Qu’est-ce que cela signifiait, la première fois qu’un être pensant


plongeait son regard dans celui d’un autre ? Fallait-il cent mille ans avant
que ça arrive ou bien était-ce la première chose qu’ils faisaient, en toute
transcendance, un acte d’élévation, de modernité, le regard qui prouve que
nous sommes solitaires dans nos âmes ? (19) »

Dans l’Étoile de Ratner, Don DeLillo a écrit la phrase suivante


qui nous indique, peut-être, que tout n’est pas irrémédiablement
perdu, si se lèvent quelques hommes de bonne volonté capables
de survivre au-delà de l’effondrement que chacun des livres de ce
romancier paraît appeler tout autant que conjurer :

« Au cœur de notre désolation, toutefois, vous rencontrez la trame ren-


forçante d’œuvres et d’esprits qui se dépassent dans la lutte contre les espaces
solitaires qui peuvent expliquer nos humeurs creuses, le malheur à venir. (20) »

Cormac McCarthy
ou la lumière dans l’obscurité

La littérature nord-américaine s’est bâtie sur une évidence


amère. Car, s’il est vrai depuis le célèbre roman de H. G. Wells que
nous ne pouvons guère changer le cours du passé et encore moins
remonter celui-ci pour y retrouver le jardin d’Éden, ce sera vers l’ave-
nir, surtout s’il est ténébreux, que nos romanciers guideront nos pas.
Dans Suttree, Cormac McCarthy fait le constat sans appel de la
mort des symboles qui n’est que la conséquence de celle de Dieu :

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« Ces pécheurs qui mijotent dans leurs mantes environnées de fumée


portent le Verbe lui-même hors du tabernacle et le promènent par les rues
tandis que la mathématique absolue d’avant la barbarie du monde occidental
les écrase à grands cris et ensevelit leurs formes bibliques en haillons dans
l’oubli. (21) »

Quelque profanation odieuse, inouïe, perpétrée par l’homme


lui-même, serait-elle à la racine de cet oubli ? L’écrivain se tait. Ou
plutôt, il contemple ce qui l’entoure, paysages de roches paralysés
depuis des millénaires, et nous adresse les questions que ses
propres personnages paraissent adresser, sans que leurs lèvres
n’esquissent un mouvement, au monde qu’ils traversent en lais-
sant derrière eux un sillage de sauvagerie et de mystère. Voyez
dans Méridien de sang (22) les hommes, mercenaires et assassins
qui entourent le chef de bande, Glanton : ils sont environnés par
une multitude de signes qu’ils ne parviennent jamais à déchiffrer
et le mutisme de la nature (sa tristesse, pour évoquer de nou-
veau Walter Benjamin ?) semble être la cause, mais, inversement,
la conséquence aussi de leur propre mutisme. La chevauchée, véri-
tablement infernale, de Glanton accompagné de ses hommes, que
l’on a parfois quelque difficulté à différencier de bêtes voraces,
n’a pas de but véritable si ce n’est de tuer et, dans ce geste, de
parvenir à nommer l’horreur. Bien évidemment, cette équation est
vicieuse : c’est au moment où la sauvagerie fait irruption dans le
cœur et l’esprit d’un homme que celui-ci comprend que la vérité,
qu’il semble tout proche de connaître sur le secret du monde, lui
sera refusée, à moins bien sûr qu’il ne se livre à de nouveaux actes
barbares seuls capables d’agréer les narines délicates du démon
qui gouverne notre univers.
Méridien de sang, l’un des romans les plus sombres qu’il m’a
été donné de lire, peut ainsi, à juste titre, mériter l’épithète d’apo-
calyptique, au sens premier de ce terme : ce livre dévoile, brise les
sceaux et nous met directement en contact avec une réalité que
nous ne pouvions que soupçonner. Pourtant, si le romancier tente
de nous montrer ce qui se cache derrière le voile, il affirme, dans le
même mouvement de paradoxal retrait, que nous ne pouvons voir
ce qui se tiendra sous nos yeux sans masque sauf à accepter de
mourir, comme s’il s’agissait d’une parodie de la toute-puissance de
Dieu, qui brûle le regard de qui ose seulement regarder sa traîne.

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McCarthy décrit sa meute de chasseurs aux prises avec un monde


sépulcral et froid qui de toutes parts les assiège, univers minéral
et énigmatique qu’ils ne peuvent comprendre, y compris même
lorsqu’il leur prodigue des signes qui leur demeurent opaques,
comme vus au travers d’un miroir :

« Cette nuit-là ils passèrent par une région électrique et sauvage où


d’étranges formes de molles flammes bleues couraient sur le métal des
harnais et les roues des chariots tournaient dans des cerceaux de feu et de
petites figures de lumière bleu pâle venaient se jucher dans les oreilles des
chevaux et dans les barbes des hommes. Toute la nuit des nappes d’éclairs
sans origine palpitèrent à l’occident derrière les nuées d’orages nocturnes,
muant le désert en jour bleuâtre, les montagnes sur cet horizon éphémère
massives et noires et livides comme une terre d’un autre ordre dont la vraie
géologie n’était point la prière mais la peur. (23) »

Seul le juge Holden, qui d’ailleurs, comme le diable, est un


maître rhéteur, comprend tout ce qu’il voit, connaît les caractéris-
tiques de toutes choses, paraît jouir d’un savoir inépuisable, mais
son but, délétère, véritablement satanique dans son orgueil déme-
suré, est de consigner dans de petits carnets dont il ne se sépare
jamais tout ce qu’il découvre, comme s’il ne supportait pas l’idée
qu’un être puisse échapper à son emprise. Une fois que le juge a
dessiné ce qu’il a trouvé et forcé son faux mystère en l’étalant sur
une feuille de papier sale au moyen de quelques mots, la curiosité
d’Holden n’a, littéralement, plus aucune raison d’être et s’effondre. À
tout prix il faut donc, de nouveau, contenter cet ogre insatiable. Alors
le juge se débarrasse de l’objet, détourne son attention implacable
vers une nouvelle proie, précieux fossile ou signes gravés dans les
roches qu’il s’agira d’enfermer dans son livre de mort plutôt que de
vie pour le faire accéder à la seule existence que ce jumeau de Kurtz
et de monsieur Ouine admet, celle de l’arraisonnement de la matière
vile par l’esprit de l’homme tout-puissant, devenu dieu depuis qu’il
a banni de son esprit toute trace de pitié.
Cormac McCarthy, sans doute le plus grand romancier vivant
d’Amérique du Nord, en tout cas l’héritier évident, par sa maîtrise
d’une prose chatoyante, de la somptueuse complexité des œuvres
les plus abouties de William Faulkner comme Absalon, Absalon !, ne
craint pas de donner un visage au mal, dont le déchaînement est à
venir plutôt que véritablement accompli, comme il l’écrit dans Non,

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ce pays n’est pas pour le vieil homme, récemment porté à l’écran par
les frères Coen :

« Y a quelque part un prophète de la destruction bien réel et


vivant et je ne veux pas avoir à l’affronter. Je sais qu’il existe. J’ai vu
son œuvre. (24) »

À venir ? Il serait plus juste d’écrire que la destruction est tou-


jours à venir, qu’elle a toujours lieu puisqu’elle a toujours eu lieu.
Écoutons, une fois encore, les paroles du juge Holden, qui est peut-
être bien le diable ou l’un de ses serviteurs les plus zélés :

« S’il avait été dans le dessein de Dieu d’arrêter la dégénérescence


du genre humain, est-ce qu’il ne l’aurait pas déjà fait ? Les loups font eux-
mêmes leur sélection, mon ami. Quelle autre créature pourrait le faire ?
Comme si l’espèce humaine n’était pas encore plus prédatrice ? C’est le sort
de l’univers de fleurir et de s’épanouir et de mourir mais dans les choses
humaines il n’y a pas de déclin et le zénith annonce déjà la venue de la
nuit. L’esprit de l’homme est épuisé à l’apogée de sa réussite. Son midi est
à la fois son crépuscule et le soir de sa journée. Il aime jouer ? Alors, il faut
un enjeu. Ce que vous voyez ici, ces ruines que des tribus de sauvages
contemplent avec stupeur, est-ce que vous ne croyez pas que ça recom-
mencera un jour ? Oui. Et encore un autre jour. Avec d’autres hommes,
avec d’autres fils. (25) »

Dans la Route (26), le tout dernier roman de Cormac McCarthy


traduit en français, le filon d’un nietzschéisme à prétentions escha-
tologiques semble s’être brusquement tari : la ruine, sans que nous
sachions de quelle façon, a triomphé de façon définitive de l’ingé-
niosité et de l’opiniâtreté des hommes. L’écrivain imagine dans ce
livre dépouillé à l’extrême la marche hagarde d’un père et de son
petit garçon qui traversent un pays dévasté à la suite d’un cataclysme
innommé. Dans un monde cassé, glissant inéluctablement vers le
chaos, où le soleil est continuellement caché par d’épais nuages
de poussière, où les hommes, redevenus des bêtes, s’entredévorent
pour ne pas mourir de faim, quelle rédemption attendre si ce n’est
celle, porteuse de la réelle présence propre aux symboles immémo-
riaux, des gestes et des mots les plus simples ? Que peut-on faire
face à une dévastation aussi complète, qui amoncelle les ténèbres,
la misère et le désespoir bien davantage que ne l’avaient fait Jack
London et George R. Stewart dans deux des plus fameux cauche-

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mars de la littérature post-apocalyptique, la Peste écarlate et la Terre


demeure ?
Il faut survivre. Parler (très peu), se nourrir (difficilement) en
se protégeant de la nuit et du froid grâce au feu. Essayer surtout,
coûte que coûte, de ne pas sombrer dans la peur et la haine au
visage familier en restant, en tentant de rester un homme, c’est-
à-dire en refusant de s’abaisser, puis de tomber dans la boue des
cérémonies inimaginables que Conrad a évoquées dans une œuvre
qui est la matrice secrète de nombre de romans anglo-saxons, Au
cœur des ténèbres.
À la fin de la Route, le père meurt et son fils est recueilli par
un homme sans nom. Tous deux repartent sur les routes dange-
reuses, confrontés, comme tant d’autres personnages errants peints
par le romancier dans Un enfant de Dieu (27) ou Méridien de sang,
à une sauvagerie impitoyable. La leçon admirable dans son extra-
ordinaire sécheresse que nous délivre Cormac McCarthy ne nous
apprend absolument rien sur l’avenir, pour le moins spectral, qui
attend le jeune garçon. Parviendra-t-il à retrouver le sens des vieux
mots qui s’en est allé avec la disparition des êtres et des choses ?
Rien n’est moins certain selon l’écrivain, qui semble non seule-
ment avoir retenu la leçon radicale de William Gaddis dans Agonie
d’agapè mais en exacerber la virulence. Dans un monde conduit à la
dévastation par le triomphe d’une technique devenue folle, la réalité
n’est rien de plus qu’un peu de poussière sale qui s’envolera avec le
vent. Selon McCarthy :

« Le monde se contractant autour d’un noyau brut d’entités sécables.


Le nom des choses suivant lentement ces choses dans l’oubli. Les couleurs.
Le nom des oiseaux. Les choses à manger. Finalement les noms des choses
que l’on croyait être vraies. Plus fragiles qu’il ne l’aurait pensé. Combien
avaient déjà disparu ? (28) »

Nul ne le sait, mais c’est la plus haute mission de l’écrivain


que de tenir le compte minutieux des instants et des réalités les plus
éphémères et fragiles. C’est aussi sa mission que de témoigner du
fait que l’homme ne s’est point rendu sans combattre, même si ses
œuvres les plus hautes seront effacées, un jour prochain peut-être,
par le vent soufflant du désert qui croît, même si sa marche exté-

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Cinq romanciers nord-américains
face aux ténèbres

nuante et sans aucun but ne laisse aucune trace, comme le roman-


cier l’écrit dans l’Obscurité du dehors :

« Il s’en fut à l’écart des terres cultivées et s’enfonça dans des bois
sans soleil où la route s’incurvait, sombre et fraîche, surplombée d’im-
menses fougères, avec des arbres décorés d’une mousse grise comme des
cheveux de harpie, et dans cette verte et pleurante forteresse des appels
d’oiseaux qu’il n’avait jamais entendus. Il n’apercevait aucune trace dans le
sable compact sur lequel il marchait et il n’en laissait aucune. (29) »

1. La doctrine de la manifest destiny est formulée en 1845 dans la Democra-


tic Review par John Louis O’Sullivan : « [It is America’s] manifest destiny to
overspread the whole of the continent which Providence has given us for the
development of the great experiment of liberty and federated self-government
entrusted to us. »
2. William Gaddis, les Reconnaissances, 2 volumes, Gallimard, coll. « Du monde
entier », 1973.
3. William Gaddis, Gothique charpentier, Christian Bourgois, 2006.
4. William Gaddis, Agonie d’agapè, Privat-Le Rocher, coll. « Motifs », 2007, p. 14.
5. De William H. Gass vient d’être récemment édité, par Le Cherche-midi, un
recueil de nouvelles intitulé Sonate cartésienne.
6. William H. Gass, le Tunnel, Le Cherche midi, 2007, p. 176.
7. Idem, p. 245.
8. Idem, p. 509.
9. Idem, p. 298.
10. Idem, p. 530.
11. Hubert Selby Jr., la Geôle, 10/18, 2004, p. 154.
12. Hubert Selby Jr., le Démon, 10/18, 1984.
13. Hubert Selby Jr., le Saule, Seuil, coll. « Points », 2009.
14. Don DeLillo, Cosmopolis, J’ai lu, 2006, p. 76.
15. Don DeLillo, l’Homme qui tombe, Actes Sud, 2008.
16. Vacillement qui évoque peut-être celui que William Butler Yeats a inscrit dans
l’un de ses poèmes les plus saisissants, intitulé « Le second avènement » : « Things
fall apart ; the centre cannot hold », « Les choses se séparent ; leur centre ne tient
plus » (dans la traduction de Jean Briat, in la Rose et autres poèmes, Seuil, coll.
« Poésie », 2008, p. 186-187).
17. Don DeLillo, Cosmopolis, op. cit., p. 76.
18. Idem, p. 28.
19. Don DeLillo, Body Art, Actes sud, coll. « Babel », 2003, p. 85.
20. Don DeLillo, l’Étoile de Ratner, Le Livre de poche, 2002, p. 596.
21. Cormac McCarthy, Suttree, Seuil, coll. « Points », 1999, p. 602.
22. Cormac McCarthy, Méridien de sang, Seuil, coll. « Points », 2006.
23. Idem, p. 62-63.

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24. Cormac McCarthy, Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, Éditions de
l’Olivier, 2007, p. 8.
25. Cormac McCarthy, Méridien de sang, op. cit., p. 186.
26. Cormac McCarthy, la Route, Éditions de l’Olivier, 2008.
27. Cormac McCarthy, Un enfant de Dieu, Seuil, coll. « Points », 1999.
28. Cormac McCarthy, la Route, op. cit., p. 80.
29. Cormac McCarthy, l’Obscurité du dehors, Seuil, coll. « Points », 1998, p. 111.

■ Juan Asensio est critique et rédacteur pour divers hebdomadaires et revues


(Valeurs actuelles, le Spectacle du monde, l’Atelier du roman, etc.). Son blog, Stal-
ker (http://stalker.hautetfort.com/) est l’un des plus célèbres de la Toile française.
Auteur, notamment, de la Parole souffle sur notre poussière (L’Harmattan, 2001),
la Littérature à contre-nuit (Sulliver, 2007), la Critique meurt jeune (Le Rocher,
2006), Maudit soit Andreas Werckmeister ! (Éditions de la Nuit, 2008) et de la
Chanson d’amour de Judas Iscariote (2010), il a en outre participé au Cahier de
l’Herne sur George Steiner (2004) et aux Dossiers H consacrés à Pierre Boutang
(2002) et Joseph de Maistre (2005) et a consacré plusieurs articles à l’œuvre de
Georges Bernanos pour les Études bernanosiennes (Minard).

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