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Benjamin Fondane, lecteur de Baudelaire :
l’« expérience du gouffre »
Par Monique Jutrin.
Plus une œuvre d’art nous convie à traverser des cercles d’enfer, de nausée
et d’horreur, et plus son emprise sur nous est assurée.
B. Fondane, Baudelaire et l’expérience du gouffre, p. 266 [1].
Qui est Benjamin Fondane [2] ?
Né en 1898 à Jassy, Benjamin Wechsler choisit le nom de Fundoianu pour faire son entrée en
littérature. Écrivain précoce, il laisse une œuvre considérable en langue roumaine.
Aujourd’hui, il est considéré en Roumanie comme un grand poète moderne. Fondane
appartient à cette lignée d’écrivains roumains qui se laissèrent séduire par le rayonnement de
la littérature française. En 1923, à l’âge de vingt-cinq ans, il débarque à Paris, où il devient
Benjamin Fondane. Il travaille dans une compagnie d’assurances, où il rencontre Geneviève
Tissier, qu’il épousera. Il entre ensuite aux studios Paramount comme scénariste. Dès son
arrivée à Paris, il se met à écrire en français. Sa rencontre avec Léon Chestov [3], philosophe
existentiel d’origine russe, est déterminante : elle infléchira sa vie et son œuvre. Selon
Chestov, la pensée existentielle débute là où se termine la pensée rationnelle. Il a développé
une pensée tragique, centrée sur le problème du Mal, choisissant Job contre Hegel, Pascal
contre Spinoza. En 1933, Fondane publie simultanément un essai, fort remarqué, Rimbaud le
voyou, et le poème Ulysse ; en 1936, un recueil d’articles philosophiques, La Conscience
malheureuse ; en 1937, le poème Titanic, et en 1938, son Faux Traité d’esthétique, qui
contient une vive critique du surréalisme. Notons sa collaboration à diverses revues,
littéraires et philosophiques, dont Les Cahiers du Sud, dans lesquels il tient une chronique :
« La philosophie vivante ». Entre-temps, ce poète s’est initié à la philosophie : devenu
philosophe, dira-t-il, pour faire plaisir à son ami Chestov, ou encore, pour défendre sa poésie.
En tout cas, son dernier essai, Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire est un texte
fondamental de la pensée existentielle.
Ayant obtenu la nationalité française en 1938, Fondane est mobilisé en 1940. Fait prisonnier,
il s’évade ; il est repris, puis relâché pour raisons de santé et retrouve dans sa chère rue Rollin
sa femme et sa sœur aînée, Line, qui vit avec eux. Fondane ne changea pas de domicile,
malgré les exhortations de sa femme et de ses amis. Il ne porta pas l’étoile jaune. À travers
certains témoignages, nous savons qu’il ne prit aucune précaution excessive.
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Site Présence de la littérature - Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP, 2009.

écrit Fondane dans sa préface à Images et Livres de France (1922). selon certains témoignages. Pour Fondane. une nouvelle compréhension du monde. les autres poètes ne sont pas même restés dans le circuit de la lecture ? » Car Baudelaire a marqué ses lecteurs « au fer rouge ». à la suite d’une dénonciation. c’est Baudelaire qui représente « la somme de la poésie du siècle » . il rappelle un vers de son poème Titanic : « Le voyageur n’a pas fini de voyager. peut-on lire dans la préface qu’il écrit en 1930 à ses poèmes en langue roumaine. Sa dernière lettre. . « Avec Baudelaire et Rimbaud seuls pointait une lueur de vérité ». transmise par une voie clandestine. » Le lendemain. le 7 mars 1944. Images et Livres de France Les Fleurs du Mal accompagnèrent Benjamin Fondane tout au long de sa brève existence. Rimbaud le voyou. Fondane consacre un certain nombre d’articles à Baudelaire.2 Fondane fut arrêté en même temps que sa sœur Line. le 30 mai 1944. Parmi les poètes. En effet. Lorsqu’il commence à collaborer aux revues littéraires roumaines. il disait inlassablement des poèmes de Baudelaire. Baudelaire occupe une place de choix. Sa femme réussit à obtenir sa libération en tant qu’époux d’une Aryenne. il prévoit que dans un siècle. en particulier dans les chapitres V et VI. « Je n’ai pas connu la littérature française comme je peux connaître l’allemande – je l’ai vécue ». » Et il ajoute : « C’est pour demain. il leur a apporté une autre perception de la vie. et s’intéresse même aux Petits Poèmes en prose dont on a retrouvé récemment une traduction inédite. Rimbaud le voyou À son arrivée à Paris. il est déporté à Auschwitz. Et parmi les auteurs de langue française qu’il a « vécus » le plus intensément. « Quel miracle rend les vers de Baudelaire si jeunes. Toutefois. mais ne put obtenir la libération de sa sœur. c’est le recueil des Fleurs du Mal qui survivra dans l’histoire de la poésie française. ce lycéen précoce traduit des poèmes de Baudelaire en roumain. recueil d’essais en langue roumaine consacrés à des auteurs français du XIXe siècle. l’essai qu’il consacre à Rimbaud paraît chez Denoël. Fondane refusa d’être libéré sans sa sœur et fut interné à Drancy. ________________________________________________________________________________________ Site Présence de la littérature . et pour de bon. Selon lui. dans lequel il répond aux tentatives de récupération du poète par le surréalisme et les auteurs catholiques comme Paul Claudel. depuis ses années de jeunesse en Roumanie jusqu’à ses derniers jours à Auschwitz où.Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP. dès l’âge de quatorze ans. où il est assassiné le 2 ou le 3 octobre. En 1933. Baudelaire est lui aussi présent. sa préférence va à Baudelaire. contenait des indications précises pour la publication de son œuvre. tandis que Hugo a exagérément vieilli et qu’à l’exception de Verlaine. dans cet ouvrage. Dans cette lettre. Fondane traverse une crise profonde. que l’on retrouve dans Images et Livres de France. 2009.

dont la source serait l’Ennui. à qui rien n’est plus insupportable que « d’être en plein repos ». dans le sillage de Chestov. J’insiste sur la lente maturation de ce livre. et toutes deux sont filles de la science. en passant par Pascal. avec ses multiples couches de stratification.Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP. Comment expliquer que. Rimbaud ne fait-il pas de Baudelaire « le roi des voyants. avec ces questions tragiques qu’il continue à débattre en pensée avec Léon Chestov. On se souvient des réflexions de Pascal à propos de l’homme. car l’on retrouve des pages destinées au Baudelaire dans un carnet de travail qui date manifestement de 1943.3 c’est Baudelaire qui nous prépare à Rimbaud. il la vit sur un autre mode. Incapable de supporter cet état de vide absolu. à qui Fondane consacre un chapitre de son essai. Une première version du livre a été rédigée durant l’hiver 1941-1942. Nous n’ignorons pas que Baudelaire considère l’Ennui comme un moteur essentiel du comportement humain. La cruauté est fille de l’Ennui. aurions-nous pu accueillir l’insupportable voix de Rimbaud. il convient de citer Pascal. L’Ennui Écrire un livre sur Baudelaire durant ces années noires. qu’il situe dans une lignée spirituelle allant de Dante à Kafka. s’il n’y avait eu Baudelaire. correspondant à la patiente éclosion d’une pensée. du logique. Fondane y reconnaît en Baudelaire un penseur existentiel tragique. l’homme recourt aux excitants : « Il rêve d’échafauds en fumant son houka. un vrai Dieu » ? Comment. mais non une fuite. sans doute. du concept pur. ________________________________________________________________________________________ Site Présence de la littérature . ne pouvant vivre sans « divertissement ». 2009. plongé dans l’un des plus sombres hivers de l’Histoire. Fondane développe une réflexion existentielle sur les sources du mal. une analyse des phénomènes de la guerre et de la cruauté. D’ailleurs. avec le mal. serait-ce une merveilleuse évasion ? Une évasion. . il la dépasse. interroge l’auteur ? Baudelaire et l’expérience du gouffre C’est Baudelaire et l’expérience du gouffre qui retiendra le plus longuement notre attention. il ait ressenti ce besoin impérieux d’écrire un livre sur l’auteur des Fleurs du mal ? Formuler la question nous donne déjà une ombre de réponse : aux prises. À propos de l’auteur des Fleurs du mal. Le chapitre XXIX de Baudelaire et l’expérience du gouffre contient une réflexion sur l’Ennui. La « théorie du Voyant » prend ses racines dans l’esthétique de Baudelaire pour la dépasser. car l’auteur n’échappe pas à son époque. Cet ouvrage important fut publié à titre posthume en 1947. et plus que jamais. Mais Fondane n’a cessé de le remanier. il ne pouvait choisir d’autre interlocuteur que l’auteur des Fleurs du mal. ce livre n’a cessé de « gagner en densité [4] ». avec le malheur. Recommencé tous les trois mois. » Dans cette même famille spirituelle.

La première : « Belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive. Ces phrases ont suscité la perplexité des exégètes. débauche. Formulée pour la première fois en 1936 dans La Conscience ________________________________________________________________________________________ Site Présence de la littérature . Fondane poursuit : « Si Dieu n’existe pas. « Non. Rappelant le cri du vieux Karamazoff : « Si Dieu n’existe pas. Cette pensée existentielle. l’auteur récuse la notion même de critique littéraire. exterminons les Juifs. ni fournir une explication nouvelle. s’entre-pénètre. Fondane l’a élaborée et développée progressivement. « d’une belle cruauté inutile » et pour « mieux faire comprendre la pensée qui a agité si terriblement notre âge ». qui y virent souvent l’expression d’un antisémitisme. violence. interroge Fondane.). nous sommes forcés de prendre le chemin de la philosophie pour cerner la pensée profonde qui anime ce livre et le sous-tend. où se développe une pensée en spirale. Dante. C’est la preuve de Dieu par l’absurde. Non pas imposer une pensée. pensée fluide où tout communique. qui refuse de considérer la poésie comme un objet. » C’est dans le contexte de cette métaphysique de l’Ennui que Fondane interprète la pensée de Baudelaire. Dès la première approche. cruauté. » Poésie et philosophie : une pensée de participation « C’est précisément pour pouvoir demeurer poète qu’il fallait devenir philosophe » (228) nous dit Fondane dans le chapitre XXI consacré au gouffre de Pascal. Bachelard. Shakespeare. 2009. À la suite de Baudelaire et Fondane. C’est ainsi que l’auteur en vient à interpréter deux phrases énigmatiques de Mon cœur mis à nu. se chevauche. » Propos qui résonne de manière étrangement prophétique. où se côtoient Kafka. D’ailleurs. . Lupasco. « Belle conspiration motivée ? ». Pour se sentir exister. sacrifions les types les plus élevés de notre humanité. le lecteur se trouve plongé dans une œuvre touffue et dense : trente-quatre chapitres dépourvus de titres.4 aboutissant à cette absence totale de désir qui suscite un besoin d’excitants : drogue. comme un exemple. Aussi ne prétend-il pas instaurer une doctrine neuve. Et le lecteur de s’interroger sur la nature de cette pensée autre. où voisinent Lévy-Bruhl. et dont il faut trouver l’origine dans les théories racistes de l’époque. l’homme ne recule devant rien. sans craindre la contradiction logique. bibliothécaires et témoins de la Rédemption. Il ne cesse de le répéter : l’art n’est pas réflexion mais « participation ». mais nous persuader qu’une pensée autre est possible. il ne s’agit pas d’un ouvrage de critique littéraire tel qu’on le conçoit d’habitude.Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP. revenant inlassablement sur elle-même. mais supprimer jusqu’à la possibilité d’une explication (266 et sq. Le lecteur finit par comprendre que cet ouvrage. qu’elles soient implicites ou explicites. tout est permis ». Non. repose sur une pensée existentielle possédant ses propres « catégories ». brûlons Rome. puisque Baudelaire ajoute immédiatement » – et c’est la seconde partie de cet énoncé : « Les Juifs. d’exergues.

Et d’ajouter que personne. Fondane remarque que Baudelaire lui-même (chap. En même temps. cher lecteur. inconciliables. de nous faire croire à une « libération possible d’une réalité sans issue » ? Baudelaire écrivit-il Les Fleurs du Mal parce qu’il avait vécu telle expérience. « Nous parlerons une autre fois de ce livre et des raisons qui me l’ont fait écrire et publier par le temps qui court – si l’on peut appeler ça un temps » lit-on dans la préface. et de citer certains vers qu’affectionnait Chestov [5]. est ce lieu où peuvent coexister des forces opposées. Dès lors apparaît une esthétique nouvelle. elle témoigne de notre « triste moi ». l’Irrémédiable. vécus et sentis moins que pensés. Produit de la transformation « de catégories heureuses en catégories désespérées ». ils sont appréhendés de manière intuitive comme immédiats. ni Dieu ni la providence ni l’esprit de l’Histoire. Fondane ne cesse de l’interpeller. Fondane lui emprunte le terme de « participation » qui. elles inaugurent ce que Fondane nomme « une métaphysique du singulier ». forces obscures. elle nous engage à revoir la conception du plaisir esthétique. . que demander à l’art. Les catégories nouvelles instaurées par l’auteur des Fleurs du Mal ne diffèrent. esthétique du risque. pour Lévy-Bruhl. sinon éviter de s’apercevoir qu’on ne peut échapper à l’expérience du gouffre ? interroge Fondane non sans ironie. ________________________________________________________________________________________ Site Présence de la littérature . ou bien a-t-il vécu telle expérience parce qu’il devait écrire Les Fleurs du Mal ? (175) Parce qu’il devait vivre « une réalité plus vraie que la positive » ? Voilà la question qui préoccupe Fondane. 2009. « que bien peu de celles de la nécessité. Que faire. XIX) a instauré des catégories telles que l’Irréparable. l’Irrémissible. Cet « hypocrite lecteur ». formulée dans un langage métaphorique. impénétrables. n’a jugé bon d’écrire une préface justificative pour l’époque qu’il est en train de vivre. répète Fondane (201). Si la poésie. elle est reprise dans le Faux Traité d’esthétique en 1938 . celle de la lecture et du lecteur. de l’impossible » (201). Lecture qui implique l’auteur autant que le lecteur. lecture de participation. sinon de vivre plus fortement. elle est contemporaine de sa découverte des travaux de l’anthropologue Lucien Lévy-Bruhl sur la mentalité primitive. dit-il. de l’inachevé et de l’extrême. faut-il l’appeler esthétique de la participation ? Si l’œuvre d’art nous invite à « traverser des cercles d’enfer ». de le bousculer. il faut recourir à de nouvelles catégories pour en rendre compte (180). La poésie est autre chose que la pure manifestation de l’idée. l’englobe en un « nous » pour emporter son adhésion. interroge Fondane. il le prend à partie. cette esthétique d’Ulysse.Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP. L’on finit par comprendre que son Baudelaire constitue cette préface justificative.5 malheureuse. sur lesquels Chestov avait attiré son attention vers 1935. désigne le mode de pensée des primitifs : les rapports de participation ne sont pas des objets de réflexion pour les primitifs . issue de la pensée de participation.

Pour une bibliographie plus détaillée. [2] Pour plus d’informations.Dossier Baudelaire © SCÉRÉN-CNDP. Plasma. . 1989. [4] Lettre de janvier 1944 à Boris de Schloezer (Bibliothèque Louis Notari de Monaco).com ________________________________________________________________________________________ Site Présence de la littérature . Paris. Rencontres avec Chestov. Monique Jutrin. nous renvoyons le lecteur au site de la Société d’étude Benjamin Fondane : www.fondane. [3] Lev Isakovitch Schwartzmann (1866-1938). 2009. Benjamin Fondane ou le Périple d’Ulysse. Nizet.6 NOTES [1] Toutes nos citations de Baudelaire et l’expérience du gouffre de Benjamin Fondane renvoient à l’édition Seghers (1972). [5] Benjamin Fondane. 1982.