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J.M.G.
LE CLÉZIO
Fantômes dans la rue
Sur une id ée d 'A m y Le Clézio

© HFA 2000
Couverture : illustration Aurore de La Morineri e.

FANTÔMES DANS IA RUE

BAB6
Dragon 21 janv 2 0 0 0 16.4 5

Il est à son rencoignement, assis le dos au
mur. C’est lui que je vois en premier ce soir, lui
et personne d’autre. Enfin, lui d ’abord. Il y a
tellement de passage à ce moment, il me faut
fouiller à travers une forêt de jambes, percer
le ruban presque compact des corps en mou­
vement. Quand j ’ouvre mon regard, je sens un
balancement, un va-et-vient, pareil au balaya­
ge écœurant d’un ventilateur, et un cercle de
fer qui m ’enserre. Mais lui, il est là, à sa place
habituelle, immobile dans le renfoncement de
la porte cochère, et tout de suite quelque chose
en moi se défait, se bonifie. Lui, c’est Renault,
un être humain.
3

trop froid. trop las pour rester assis sur son morceau de rue. Je remarque que la société humaine en est largement composée. Depuis le commence­ ment de l’hiver cette fille lui rend visite dans 4 . tellement de zombies et de momies. LE CLÉZIO Il y a tellement de robots et d ’hommesmachines. Il y a une grande belle fille brune qui lui apporte à manger de temps en temps. Il par­ tage l’étage avec trois travailleurs marocains et un travesti brésilien. c’est un être humain. Mais lui. et une ampoule électrique nue pour éclairer la nuit. c’est par des bribes que j ’ai entendues.J. Il rentre là-bas quand il est vraiment très fatigué d’être dehors. des jéré­ miades du Brésilien. Tellement d’aventurierset de faus­ saires. Tout ce que je sais de lui. Les WC et un lavabo au bout du couloir. de poupées et de mannequins. juste un châssis pour éclairer le jour. lorsqu’il parle aux gens. des bonnes odeurs de cuisine des Marocains. et il lui parle de sa chambre de bonne.G. d ’hommeschacals et d ’absents.M. Il y a tellement d ’hommes-chiens. Il habite une petite cham bre dans les combles d’un immeuble au nord de la ville.

tu trouveras ce que tu cherches ». Il ne s’occupe pas des voitures ni des gens. Quand la jeune fille est venue. peutêtre dans le genre de « ne t’inquiète pas. Renault ne mendie pas. de la douleur. pour se libérer de la trahison. et il lui a dit une phrase. C’est évident qu’il n ’attend personne.FANTÔMES DANS LA RUE la rue. un peu déhanchée. Elle s’est arrê­ tée à sa hauteur. le regard fixé devant lui. il a deviné ce qui ronge cette fille. Il l’a laissée raconter son his­ 5 . et la fille s’est appro­ chée. au hasard. et son regard va droit vers quelqu’un. comme on ne parle qu’à des inconnus. Mais il n ’est pas indifférent non plus. de la vie qui ne vaut plus rien. en appui sur une jambe. il relève ses yeux. Il reste simple­ ment assis en tailleur. pourtant surprenante. sa détresse. pas très sibylli­ ne. il l’a regar­ dée. Elle lui en a parlé presque tout de suite. De temps en temps. et elle lui a souri gentiment. son sentiment d’aban­ don. A ce moment-là. Et elle s’est accrochée à lui pour guérir. le buste bien droit. elle s’est adossée contre le montant de la porte cochère. les mains posées sur ses cuisses. légèrement à gauche. ses cheveux noirs luisant de gouttes de pluie.

Il y avait un brou­ haha de pneus mouillés. Il y avait un ciel gris. gonflé d’eau et de lumière électrique. la pluie picotait une gran­ de flaque au bord du trottoir. je n’entendais plus les bruits des passants.. Il faisait sombre. Et Renault a posé sa question : « Est-ce que tu as entendu parler des Couscous-tapis ?» La fille s’est un peu penchée en avant. tu as vingt ans ? C’est pas l’âge de mourir. de femmes qui faisaient leurs dernières courses. Il y avait des ouvriers fatigués. plus les krrr rran des voitures. de balais d ’essuie-glaces qui peinaient.. Moij ’avais une 6 .M. et il a dit : « Il reviendra.G. tou­ jours. il ne peut pas se passer de toi. de moteurs étouffés.J. La fille s’est assise à côté de Renault pour écouter ce qu’il avait à raconter. non pas parce qu’elle était surprise. » Il y a eu un calme assez long. Il y avait un tohu-bohu de gens pressés de rentrer avant le dîner. J ’avais mal à force de regarder. de s’installer devant leur télé. mais plutôt parce que c’était une question qui l’obligeait à sortir d’elle-même et à s’arrêter pour écouter. Il y avait un très grand sentiment de solitude. » Il lui a dit : « Quoi. C’est sûr qu’il reviendra. LE CLÉZIO toire.

les res­ 7 . les jambes repliées pour ne pas tendre d’em­ bûches aux passants. Mais ses yeux noirs brillent de jeunesse. éden­ té. c’est exactement les termes qu’il a utilisés. Renault. c’est à cause de l’alcool. Il lui a raconté qu’il avait travaillé autrefois comme conseiller aux ressources humaines chez Renault. Mais pourquoi a-t-il choisi la rue du Dragon ? Il me semble que je l’ai toujours vu depuis que je regarde. un vide. La jeune fille s’est assise à côté de Renault. le dos contre le montant de la porte cochère. Je ne sais pas comment il s’appelle. c’est le nom que la jeune fille lui a donné. mais c’était à l’heure où je ne regarde plus rien).FANTÔMES DANS LA RUE âme pleine de larmes. creusé. l’immeuble a été racheté par une banque qui a muré les étages supérieurs. une douleur de fer. quand il a commencé sa vie de clochard. Le visage de Renault est usé. il est arrivé ici il y a des années. Sa peau s’enfonce par endroits comme s’il avait de la cellulite sur les joues. quand elle a su qu’il avait travaillé dans une usine. Renault a choisi cet en­ droit parce que personne n ’entre plus par cette porte. il a eu le nez fracturé (il a été attaqué un soir par des voyous.

dans les plaines froides du Nord. et un pantalon trop court qui montre ses chevilles nues. il a seulement un corps d’une mai­ greur extraordinaire. Renault a une voix usée. très blan­ ches. qui lui vient du temps où il allait chaque matin à l’usine. et ses pieds chaussés de mocassins noirs en similicuir. Il a cette sorte d’élégance. avec des épaules qui saillent sous ses habits. Il a des che­ veux longs gris assez propres. fragile.M.J.G. avec des ongles soignés. Mais la jeune fille ne lui a posé aucune question personnelle. Il a de belles mains longues et fines. on voit bien qu’il n’est pas un travailleur manuel. « Qu’est-ce que c’est. comme s’il s’était compissé ou qu’il avait une maladie. les gens qui passent pour la plu­ part font un détour quand ils le voient. il porte une chap­ ka de mouton noire. mais il n’est pas un vieillard. les Couscous-tapis ? » La jeune fille a une voix assez grave pour son âge. La jeune fille est habillée d’un manteau mar­ . un peu voilée comme les gens qui fument trop. on n ’a pas besoin de savoir qui il est. C’est un être humain. Pourtant. comme je crois l’avoir déjà dit. LE CLÉZIO sources humaines.

« Dites-moi. ses longs cheveux font une nappe noire sur ses épaules. j ’étais affec­ té aux ressources humaines. j ’étais bien payé pour ça. et aussi des Africains du Séné­ gal.FANTÔMES DANS LA RUE ron. Quelquefois il me semble que cette rue est un canal qui avale les mots sans cesse. il prend sa respiration comme s’il allait com­ mencer une longue histoire dont la racine s’en­ tortille loin dans son passé. tu savais ça ? C’était mon boulot à l’usine. Algériens. quand je travaillais à l’usi­ ne. C’était moi qui étais chargé de les engager. Elle a rejoint Renault dans son absence au monde. qu’est-ce que c’est ? » Le bruit des autos dans la flaque suce les mots. vers les estuaires des fleuves. pour dire à celui-ci. on appelait ça exploiter les ressources humaines. les rejette dans un limon mystérieux. les emporte au loin. de la Côte d’ivoire. Tuni­ siens. vers le bas. les traî­ ne sur la chaussée mouillée. rêveur. du Mali. Elle s’est tassée. Renault hésite. 9 . Marocains. le gouvernement incitait à l’embauche des ouvriers d’Afrique du Nord. « En ce temps-là. pour faire le tri. elle a enfoncé sa tête dans son col comme une tortue. Elle a un air lointain.

ils avaient des bagnoles. La jeune fille lui ressemble. très noirs. Ils s’installaient. Ouled Hassan. cer­ tains ne supportaient pas et retournaient au bled. c’était moi qui avais rempli leurs dos­ siers. de tristesse et d’alcool. Omar. Moi je savais leurs noms. Abel. LE CLÉZIO toi. « Ils venaient nombreux tu vois. Fadel.M. Abdelaziz. H abiba. mais il y en avait qui ne partaient pas. pas toi. tous les hommes c’était Mohamed. non. toutes les femmes c’était 10 . Jam ila. et à celui-là. Et leurs femmes. Aziza. ils faisaient venir leurs femmes et leurs enfants.G. » Il a des yeux un peu fendus. de la tris­ tesse sans doute aussi. ils restaient des mois. ils achetaient à cré­ dit. je me rappelle. je crois qu’elle a les mêmes yeux. une expression à la fois douce et calme. et toi. Mais chez Renault. en amande. mais une tristesse qui reste en lui et qui ne s’enlace pas aux autres.J. un peu embrumée. Abdelhak. ça doit être à ça qu’on reconnaît les vrais êtres humains. Ils avaient de beaux noms. à la direction. Rania. ils ne cherchaient pas à savoir leurs vrais noms. brillants. plus nom­ breux chaque année. Rachida. ils louaient des appartements dans les grands immeubles. Aïcha.

c’était probablement avant que sa femme le quitte. et de sa vie. il n ’a plus jamais trié les hommes sur le volet. Mohamed ? Tu me rapportes de chez toi un beau tapis. ces gens-là n ’existaient pas. il a acheté une chambre sous les toits. hein. il le traitait de clodo. de la bonne qualité. Mohamed ? » Il en a parlé déjà. J ’ai entendu des bribes. un invisible qui passe ses journées assis sur un bout de trottoir à regar­ 11 . Il a commencé à boire. mais avec quelques économies. avec du rouge et du vert. à l’autre bout de la ville. arrachées entre les cris et les klaxons des voitures qui s’embouteillent.FANTÔMES DANS LA RUE Fatima. un beau tapis. de ça. même pour les chefs d’atelier. et son fils n ’a plus voulu le voir. de soulo. il a donné sa démission et il n ’est pas retourné à l’usine. il l’insultait. Pour les gens haut placés. en laine. ils lui disaient : tu n’oublies pas. Quand ça se savait qu’il y en avait un qui partait en vacances au bled. Il a tout perdu. Un jour il n ’a plus supporté. il est devenu quelqu’un d ’autre. ils l’arrêtaient. ils étaient tous pareils. Il n’a plus jam ais exercé dans les ressources humaines. Il a perdu son nom. Tu n ’oublies pas.

Parfois. » Je les regarde. ou un fruit. ou bien un mor­ ceau de pain. son passe-temps. elle était de mon côté. Sa vie. avec mon ami. c’était bizarre. Il ne mendie pas. son histoire. c’est le morceau de trottoir. comme si dans leur conversation il y avait un sens caché. 12 . comme une offrande. C’est son métier. Elle dit : « Vous savez. j ’aimerais m ’asseoir à côté d’eux. Il y a une bonne sœur de la Médaille Miraculeuse qui lui apporte du café dans une Thermos. LE CLÉZIO der les gens qui passent. chaque matin. un sandwich. Il ne veut pas de pitié. à côté de la banque et du dis­ tributeur de billets.M. Il est devenu Renault. de son amour mort. Lajeune fille lui apporte aussi à manger. Au début.G. Elle disait qu’il ne me méritait pas. elle les pose sur le trot­ toir à côté de lui. la clé d ’un mystère que je dois com­ prendre avant de m ’éteindre. entendre tout ce qu’ils disent. devant la porte cochère condamnée.J. Je m ’entendais mieux avec sa mère qu’avec lui. quel­ qu’un lui donne une pièce. Il ne demande rien à personne. c’est elle qui parle de sa vie. juste là où je regarde. je me demandais si j ’étais normale. elle me soutenait.

à l’usine ils ne leur demandaient jamais comment elles s’appelaient. la vie trop chère. comment elles faisaient. à Sucy-en-Brie. com­ ment ils s’appellent. leurs femmes. dans des sous-sols à Marly. et tes enfants. Ils ne leur demandaient jamais. le soleil. loin de leurs parents. jamais. dans leurs cuisines trop petites. quel âge ont-ils. est-ce que les autres sont gentils avec eux ? Ils ne leur demandaientjamais s’ils avaient de bonnes nouvelles du bled. de la famille qui était restée là-bas. comment ça se passe pour eux à l’école. leurs filles. sans lumière. Ils ne cherchaient même pas à savoir com­ ment elles vivaient. à qui les ouvriers envoyaient chaque mois un morceau de leur paie. les sou­ cis. comment ça va chez toi. les maladies. avec les enfants qui grandissent. sans air. Jamais. Ils ne leur demandaient jamais si ça leur manquait. le vent. les copines qui viennent boire le thé dans la cour.FANTÔMES DANS LA RUE Renault reprend son histoire des Couscoustapis : « Leurs femmes. à Drancy. Ils ne cherchaient pas à savoir com­ ment c’était. Comment 13 . à Lagny. comment elles faisaient pour lire les prix dans les boutiques. le ciel bleu. les noms des rues.

ceux qui par­ taient au bled rapportaient des tapis pour les chefs. sauf quand ils avaient besoin d ’une cuisinière. hein. Tu n ’oublies pas. de la viande de mou­ ton. c’était comme ça.” Tu vois. pour que tout le monde en profite : “Alors vous n’achetez pas mes beaux légumes. ils sont bons pour la fricassée” ou qui les appelaient. les épiciers de la cité marchande qui disaient d ’un air entendu. LE CLÉZIO elles faisaient pour supporter le regard des gens d’ici. pour pouvoir aider tes fils à faire leurs devoirs ?” Jamais.J. “Fati­ ma !” Ils ne leur demandaient jamais : “Est-ce que tu suis des cours du soir pour apprendre le français. Ils s’appelaient tous Mohamed. et ceux qui restaient. un bon cous­ cous. alors ils disaient au mari : “N’oublie pas.M. 14 . pour se moquer. pour apprendre à lire et à écrire. jamais. avec des brochettes. comme ça on le mangera tous ensemble. ils ne pensaient jamais à elles.G. C’est pour ça qu’on les appelait Couscoustapis. tu dis à Fatima de nous préparer un bon couscous pour jeudi. leurs femmes pré­ paraient le couscous pour les comités. un comité d’entreprise. Mais personne ne cherchait à se rappe­ ler leurs noms. pour une réunion.

» . Ils s’appelaient Couscous-tapis.FANTÔMES DANS LA RUE Fatima. il y en avait d’autres qui les remplaçaient. Et quand ils s’en allaient pour de bon.

M. avec de larges épaules bien rondes. De beaux pieds aussi. Elle a un corps massif. elles laissent imaginer la musculature de ses jambes. de ses cuisses. la poitrine haute et les hanches amples. ses chevilles sont fines et fortes. LE CLF. longs et la plante bien à plat sur le sol.ZIO B 12 Sèvres 02 fév 2 0 0 0 18. mais je suis sûre qu’elle fréquentait cette boulangerie bien avant que je regarde. Au bas de sa robe longue. Sauf lesjours de pluie elle est nu-pieds dans des sandales à fines lanières de cuir noir. fort. la pre­ 16 . Je l’ai vu e cet hiver pour la pre­ mière fois. à l’heure des courses. Je dis tout cela dans le détail parce que je crois bien que j ’ai été tout de suite amoureuse d’Aminata.G. qu’elle ne peint pas mais qu’elle polit avec une peau de cha­ mois. Aminata est belle. et ses fesses dures et hautes comme celles de la plupart des femmes africaines. Je trouve qu’elle est belle.J.00 Aminata. C’est émouvant de voir ses pieds nus dans cette avenue grise où courent les voi­ tures. de grandes mains aux doigts fuselés avec des ongles soignés.

Soit il avait perdu son argent. C’est une femme encore jeune et plutôt jolie. et j ’ai senti malgré la dis­ tance l’onde de bienfaisance qui se dégageait d’elle. elle a mis l’argent dans la main de la boulangère avec un geste vraiment royal. Ne pensez pas que j’exagère pour rendre tout ça plus intéressant. pas des amies comme on peut 17 . Enfin. La banque est située juste au commence­ ment des arcades. Alors j ’ai vu Aminata. Depuis ce soir-là.FANTÔMES DANS LA RUE mière fois que je l’ai vue entrer dans la bou­ langerie. nous sommes devenues amies. et qui semblait avoir un problème. Le petit monsieur est parti presque sans remercier. son pain serré sous son bras. soit il n ’en avait pas et espérait que la boulangère lui ferait crédit. l’air gêné. et elle regardait le monsieur sans argent du coin de l’œil tout en tendant la main sans sourire. mon attention était fixée sur un monsieur qui achetait un pain. et de là où je suisj ’ai une vue plongeante dans le couloir de la boulangerie qui brille de néons comme en plein jour. mais sèche. Ça s’est réellement passé comme je viens de le dire. Le soir où j ’ai vu Aminata entrer.

LE CLÉZIO l’entendre habituellement. d ’une relation de quartier.G. raa. 18 . Elle dit des choses très dures avec une voix claire. Je guet­ te chacune de ses paroles. Par­ fois j ’ai l’impression que c’est à moi qu’elle s’adresse. devant la supérette où elle achè­ te son lait et ses yaourts. généralement à des femmes comme elle. à l’heure des courses. en riant. à la boulangerie. sa voix est couverte par les grondements des camions. room. par moments j ’ai du mal à comprendre. comme si c’était sans importance. Elle leur prépare des plats. ou un peu plus loin. de l’igname rôtie. par le truchement d ’un voisin. et c’est pourquoi elle est venue vivre ici. roo. des Antillaisesqui viennent faire leurs courses avec leurs enfants. Simplement. des Africaines. sinon un jour ils te donneront un coup de couteau et personne ne te regrettera ! » Elle a deux filles qui étudient à Paris.J. j ’attends de la voir appa­ raître sous les arcades. malgré le mau­ vais temps et la vie chère.M. Elle parle beaucoup aux gens. A un taxi qui avait fait une remarque raciste parce qu’elle l’avaitgêné dans sa manœuvre. des patates douces. elle a dit : « Tu ne dois pas mal parler des Africains.

tous pareils. ils s’habillent tous avec les mêmes habits tristes. aujourd’hui. c’est ici que c’est sale ! Ici les gens font pipi par terre comme les chiens. ici. et Aminata lui parle. ils ne mettentjamais de couleurs. Ma jeune brune qui voulait mourir est là. pour eux c’est un pays de sauvages : « Pourtant. et vous les poussez dans la rue. et ça lui fait le plus grand bien. avec son humour bien à elle. personne ne les ramasse. vous leur mettez un habit vert. » La jeune fille se met à rire. personne ne te connaît. Elle lui parle de son pays d’Afrique que les gens d ’ici ne connaissent pas. Ils sont tous pareils. mais je ne les ai encore jamais vues. vous donnez vos balais aux Africains. balaie ! et per­ 19 . Pour­ quoi les femmes ne portent pas des robes avec des fleurs ? Pourquoi personne ne lave devant chez soi ? Vous. et Aminata continue : « Et puis pourquoi les gens ne disent pas bon­ jour ? Pourquoi ils ont toujours l’air fâché ? On ne te demande jamais de nouvelles. ils ont tous des visages très blancs. vas-y. ça sent très fort. Les gens ne te regardent même pas.FANTÔMES DANS LA RUE Elle parle souvent de ses filles. ils sont tout bleus. et puis il y a des papiers partout. tout gris.

chez vous les gens s’enfer­ ment pour manger. passé la porte. parce que personne ne mange dans la rue. nous sommes invisibles ? » Et j ’ai pensé que c’était vrai. dans une zone où il y a surtout des gens comme elle. qui vont et viennent. je ne comprends pas pourquoi c’est si sale. et ses mots sont venus jusqu’à moi comme un souffle de véri­ té : « Est-ce que pour vous. elle pro­ teste à sa façon : « Mais enfin. » Aminata répond. des taches qui pas­ sent. il grogne : « Écoutez. Vous parlez mal de l’Afrique. Monsieur. des Antillaises. ils font ça en cachette. on ne va pas en faire une histoire. pour les gens de cette ville les étran­ gers sont pareils à des taches de couleur qui glissent sur le paysage gris. des Mau­ 20 . des Afri­ caines en robe longue. vous ne me voyez même pas ! » L’épicier hausse les épaules. au bout de l’ave­ nue Daumesnil.G. ils payent et ils s’en vont. et un jour qui dis­ paraissent. LE CLÉZIO sonne ne leur parle jamais. gran­ de et grosse comme je suis. ils mangent. Aminata habite très loin. nous les Africains. » Quand on ne s’occupe pas d’elle à l’épicerie. mais c’est vous qui avez encore des esclaves ! Et franchement.M.J.

sur une place. il y a beaucoup de poussière. elle ne s’aventure pas plus loin. quand le vent souffle. pen­ dant que ses filles vont à leurs cours. les autos aux vitres fermées. la rumeur des mouches qui vrombissent. Chez nous. c’est beau. au bout de la grande avenue. de nuages. tout d’un coup elle est fati­ guée. de la musique. A la jeune fille. ça sent bon ! Et quand il pleut. 21 . comme du sable jaune. Elle s’attend à retrouver les odeurs de sa ville. Peut-être qu’elle espère qu’un jour elle va découvrir un marché. les fruits qui pourrissent tranquillement dans les caniveaux. avec des gens qui se bousculent et s’in­ terpellent. Mais quand elle arri­ ve sous les arcades.FANTÔMES DANS LA RUE riciennes. des camions en train de décharger des légumes. les enfants courent partout dans les rues. les papiers morts qui courent dans le vent. l’étal du boucher et le sang fade. comme des aveugles sans mains. un bruit de bassecour et de moutons qui bêlent. et pour faire ses courses. elle dit encore : « Tu sais de quoi j ’ai envie ? J ’ai envie de poussière. Elle ne trouve que la longue rue où les gens se bous­ culent sans se voir. Elle prend le bus pour venir faire des ménages en ville.

la rivière. LE CLÉZIO ils se mettent sous les gouttières pour se laver. je croyais que les gens avaient enfermé tous leurs enfants dans une grande maison quelque part dans la ville. Mes filles. » Elle dit en riant : « Tu sais. parce que je ne les voyais jamais dans la rue. elles sont chez elles ici.M. très larges.J. quand je suis arri­ vée ici. Et je demandais aux gens : “Mais où sont passés les enfants ?” Et je demandais aussi : “Où est la forêt. Même si les gens leur disent quelquefois des choses racistes. elles vont avoir leurs diplômes. toujours brillants avec une perle de larme au bord de la paupière. je croyais qu’en cherchant bien j ’allais retrouver tout comme chez moi. ça leur plaît bien ici. » Elle a des yeux très doux. Elle a des gestes très lents. » Elle regarde la jeune fille. elles vont danser. où sont les oiseaux ?” Je ne comprenais rien.G. Et puis il y a beaucoup de choses à acheter ici. Elle ne veut pas la laisser sur une mauvaise impression : « Tout ça c’est mes idées à moi. et quand elle 22 . elles font des études. elle pense qu’elle l’a gênée avec ses remarques. elles ont des copines. elles vont s’amuser le soir. Elles ne veulent plus retourner chez nous au village. elles vont au cinéma.

et sa bienveillance a rayonné dans toute la rue. il faut que je retourne à Daumesnil maintenant. puis elle a disparu. verte et rouge brillait au milieu des pas­ sants. » Avant de partir. mes petites filles ne vont pas tarder. jusqu’au jardin de Babylone. seulement moi et cette jeune fille perdue. encore une fois. le buste un peu en arrière. demain. avec un mouvement lent des hanches et sa longue robe jaune. elle se repose sur une seule jambe. demain. sous les arcades. une autre fois. le menton appuyé sur sa main. Mais je crois que personne ne l’a vu. Elle est partie dans l’ombre des arcades.FANTÔMES DANS LA RUE attend. un geste léger et tendre. Elle dit à la jeune fille : « Bon. Mais je savais que je la verrais encore. Grâce à elle je vis au jour le jour. . elle a mis la main sur le front de la jeune fille. sans se retourner.

au dernier étage d ’une tour. qu’elle possède des banques. ou Ophélie. des hôtels. rien que ce qu’on peut imaginer. Ils disent que c’est une pauvre folle. comme si c’était la personne la plus importante du quar­ tier.G.vous la fantôme du métro ? Elle n’est pas indifférente.M. La jeune fille aux cheveux noirs l’a repérée depuis quelque temps. Mais ceux qui l’ont vue ne savent rien d ’el­ le. Ils disent qu’elle s’appelle Gabriel­ le. d’une rafale de fusilmitrailleur. et qu’elle vit quelque part dans un beau quartier. dont la vie s’est arrê­ tée un jour de mai 1958. quand son fiancé Vin­ cent a été tué pendant la guerre. des comptoirs. et c’est pourquoi elle rôde toujours 24 . LE CLÉZIO par MG4 5 Connaissez.J. dans ces couloirs. qu’elle est russe ou polonaise. dans un défilé des Aurès. en Algérie. Elle en parle à tous les gens qu’elle rencontre. avec ses domestiques et ses chats. Peutêtre que dans la solitude on ne voit pas les mêmes choses que les autres. Elle est peut-être la pre­ mière personne humaine dans ce quartier. Ils disent que son fiancé était un élève des Beaux-Arts. qu’elle est riche.

tantôt gris. irréelle. D’ail­ 25 . Elle est grande et maigre. gris acier. Elle est là. une robe pour aller danser le tango ou le be-bop. Elle cache ses cheveux sous un grand foulard. voyage jusqu’à la station suivante. au crépuscule. une robe pour une fête fleurie dans lesjardins. l’arcade des sourcils empêchant de distin­ guer avec netteté la couleur de ses yeux. venue d’une autre époque. son visage est régu­ lier. tantôt bleu pâle. à la lumière des lucioles. qui s’évase un peu au-des­ sous des genoux. immatérielle comme elle. elle monte et elle descend les esca­ liers. Toujours dans des couleurs tendres.FANTÔMES DANS LA RUE dans les mêmes couloirs de métro. d ’autres. elle est sans doute vieille bien qu’il soit impossible de lui donner un âge. chaque soir. parfois elle prend une rame au hasard. un voile de couleur claire. parfois beige ou jaune. Elle est pâle. mais certains disent qu’elle a les yeux verts. entre le pont Saint-Michel et les jardins de Babylone. revient en arrière. au printemps. un peu avant la fin du jour. Elle marche dans les couloirs. Sa robe semble fuyante comme elle. faite dans une matière légè­ re. C’est sa robe surtout qui étonne : une robe assez longue.

Parfois. du côté d ’Or­ say. Chaque soir. sur son visage il y a une expression de souffrance. Elle ne s’arrête jamais. elle s’aventure jusqu’à Montparnas­ se.G. Tard dans la nuit. le long des couloirs.J. ou plutôt de glisser. Elle semble flotter au-dessus de la chaussée. porté au loin. elle est si légère qu’on ne voit même pas le mouvement de ses jambes. et l’instant d’après elle a dispa­ ru. Il glisse sur vous. des espadrilles blanches à semelle de corde attachées par des lacets autour de ses chevilles. le long 26 . Personne ne lui a jamais vraiment parlé. sans bruit. et puis cela s’efface. Elle est tout le temps en train de marcher. Elle est là un instant. on dirait le regard d’un ani­ mal à travers une vitre.M.E. de courir. ou bien sur les quais du R. elle porte en toute saison les mêmes chaussures. Son regard est transparent. comme si elle avançait sur les pointes. LE CLÉZIO leurs. personne n ’oserait. elle est encore dans les couloirs. sans s’arrêter. si vite qu’on peut même douter de l’avoir vue. C’est comme si une frontière invisible la retenait. de l’autre côté de ces murs et de ces trous noirs.R. Elle ne va jamais au-delà.

» Personne n ’a rien vu. frô­ lant. Elle disparaît. Alors elle interpelle un contrôleur sur le quai. élégante. elle essaie de lui expliquer : « Grande. il n ’a vu personne.. Personne ne la voit plus d’une fois chaque jour. Mais nul ne l’a vue au-delà de minuit. Avec la même légèreté qu’elle passe. Si elle ne la voit pas.. Les gens se pressent. « Allons.FANTÔMES DANS LA RUE des quais. La jeune fille aux cheveux noirs la cherche chaque soir. des espa­ drilles. ses banques. Q uand m inuit s’approche. mais ils haus­ sent les épaules. » L’homme secoue la tête. se bousculent. fuyant. glissant. ne restez pas là. Elle passe tous les jours sur ce quai. elle s’inquiè­ te. Elle retourne à son domaine. un châle... Elle demande aux passants. une longue robe en voile clair. vous voyez bien que vous obstruez. Pour tous ces gens qui sont pressés de rentrer chez eux. même à vingt mètres sous terre elle le sait. elle s’efface de 27 . Ils ne la croient pas. la dame en robe claire et en espadrilles n ’existe pas. Peut-être qu’il a oublié. c’est l’heure de pointe. il est six heures. rasant les murs. ses affaires et son hôtel.

. Elle est un souffle. elle peut se glisser dans le corps d’un autre.G. LE CLÉZIO la mémoire.J. un rêve. Un soir elle est ici. le lendemain à mille kilomètres. Elle peut entrer dans le circuit des caméras secrètes qui épient la ville d’heure en heure. de rue en rue.M. Elle peut se faire invisible. ou bien disparaître en suivant les canalisations souter­ raines.

des bureaux. un visage rougeaud. des cheveux frisés noirs. vers la gare. de grandes mains et de grands pieds. Ils vont vers les boulevards. je balaie la rue avec ma fièvre. presque ras. Mes trois enfants. se délite sans aucune règle. vers les parkings. Il y a Max. une ride en virgule au milieu du front. un peu menu pour le rôle.FANTÔMES DANS LA RUE TO 15 Arrivée 7 avr 2 0 0 0 19. c’est ainsi que je les appelle. à quinze ans il fait déjà un mètre quatre-vingts et il doit peser quatre-vingt-dix kilos.02 Ils viennent de partout à la fois. se refor­ me. Je les attends. du centre commercial. des oreilles décollées et un nez en trompette. Ils viennent du Prisunic. C’est une masse vivante. compacte. qui pousse devant elle. Je sais qu’ils vont arriver. Il a une bonne tête avec des yeux étonnés. je les espère de tout mon désir. Ils sont si nombreux que je n ’arrive pas à les voir sépa­ rément. le plus grand. pas noble du 29 . et c’est pourquoi je guette. les cheveux coupés court. C’est comme ça chaque vendredi soir. Il y a Athos. qui se divise. ou Porthos.

avec des joues fraîches et des dents très blanches. Personne ne sait d’où ils viennent. j ’ai pensé que c’étaient des fugueurs du week-end. Peut-être que les réverbères se sont allumés à cet instant.G. et tout à coup. jusqu’au lundi matin. le métro. Ils changent plusieurs fois de train.M. Au début. même froid. Quand il fait beau. d’ailleurs son vrai nom c’est Miguel. il y a eu un signe. juste au pied de la tour. ou bien il y a eu une éclaircie dans le crépuscule. Aramis. Ça doit être ma jeune fille aux cheveux noirs qui m ’a guidée vers eux. des petits galériens qui s’enfuient de chez eux le vendredi. LE CLÉZIO tout. et qu’un rayon de lumière tombait du ciel. et traînent dans le centre-ville au hasard. ou dans des cours 30 . ils dor­ ment dans lesjardins publics. c’était comme si la foule s’ouvrait. c’est Leticia. P lutôt Mickey que m ousquetaire. Elle est fine et jolie.J. Et enfin. ils prennent le bus. sans que je m ’en rende compte. Je ne me souviens plus comment je les ai vus la première fois. C’est certain. Ils sont entrés dans l’image. la sœur de Miguel. ils voyagent en stop. Ils entretiennent le plus grand mystère sur leur lieu d’origine.

Je bois leurs paroles comme une eau de jouvence. ça calme mes douleurs. Mais ils ne vont jamais sous les ponts. Quel­ quefois ils trouventune cage d’escalier. et rem­ placeront leurs maîtres. Ils sont toujours ensemble. Les nuits de pluie ou de gel. comme un bruit de vie au milieu de la rumeur étouffée de la ville. au hasard. perdu au milieu des montagnes. des gens armés de fusils. au pied de la tour. accompagnés de chiens. ça me rafraîchit. de l’autre côté de la mer. ils inventent des légendes incroyables. en racontant leurs histoires. Avant de les voir. ça me donne une impression d’optimisme. ils s’ins­ tallent au dernier étage. souvent c’est leurs voix et leurs rires que j ’entends.FANTÔMES DANS IA RUE d ’immeuble. en parlant aux gens. Leticia et son frère et Porthos. Ils disent qu’un jour tous les chiens de Paris se révolteront. ils se réfugient à la gare d’Orsay. ou à Roissy. Max dit qu’ils sont des Kabyles d’un village très loin. parce qu’on y viole et on y tue les enfants. là-bas. Ils arrê­ tent les gens sur l’esplanade. Ils ont dû fuir. parce qu’il y avait une invasion. sur le palier. J ’aime bien les entendre. Ils marchent dans les rues. 31 .

l’eau va monter. jusqu’au ver­ tige. c’est la rivière qui l’a déposé. Elle a vu en rêve l’arrivée des enva­ hisseurs. leur armée de chiens sauvages. vous enten­ dez le tonnerre. il y a des lazzis.M. elle sait prédire l’avenir. puis elle s’assoit en tailleur sur la place. LE CLÉZIO Miguel dit que sa sœur est une voyante. » Mais les gens s’en vont en haussant les épaules. 32 . elle est capable d’entrer en transe sur une photo. une grande pluie qui va tomber pendant des jours et des nuits et l’eau de tous les ruisseaux va monter lentement..J. ça vient des quais. les poings enfoncés sur ses yeux : « Ecoutez l’orage qui gronde sur les sources. sur une image. il le montre aux passants : « Regardez. Miguel a sorti de sa poche un objet magique que sa sœur a trouvé. Ils s’en fichent.. parce que c’est là que la population trouvera son refuge. comme Noé sur son bateau.. et la Seine sera vaste comme une mer de boue. Leticia tourne sur elle-même comme un derviche. Elle dit que Paris va être bientôt anéantie par une grande crue.G. des rigolades. sur un nom.. c’est une pierre radioactive. vous voyez les éclairs ? La crue va bientôt arriver. Alors ils viennent tous les jours voir la tour.

elle est pâle. Mais sur l’es­ planade personne ne les écoute. le Mexique. c’est l’Inde. Seule dans son coin. ils effacent par ins­ tants le haut de la tour. Les trois enfants inven­ tent des pays. peut-être Dijon. échoués au bord de la grande esplanade où 33 . c’est pour ça que notre sœ ur a des visions. Les nuages glissent. » Leticia ne dit plus rien. Peut-être une prophétie. ou plus loin encore. des histoires de solitude. C’est le Maroc. elle a l’air fatiguée. Ce sont des histoires qui don­ nent envie de rire et de pleurer. neuf heures. la jeune fille aux cheveux noirs les observe. ça brille la nuit. De temps en temps Miguel se penche et elle chuchote quelque chose à son oreille. d’abandon. d’où ils viennent. L’été est proche maintenant. à la lumière qui dure jus­ qu’à huit heures.FANTÔMES DANS LA RUE ça vient d’une centrale nucléaire. Ils sont mes enfants. le Japon. Je crois qu’ils ne savent plus très bien eux-mêmes qui ils sont. la Normandie. Je le vois à la couleurjaune du ciel. il y a même des insectes qui volent au-dessus de ce monde de pierre. des villes blanches avec des monuments et des jardins plantés de cerisiers. des noms de rivière.

nous avons pris un bateau à Shanghai. » Leticia : « Nous avons dû passer par la Chine.J. sous les fenêtres de la tour qui montent jusqu’au ciel rouge. peut-être des étran­ gères. j ’ai un tatouage chinois sur le bras. » Il montre un dessin de manga sur son biceps. et puis quand j ’ai eu assez d ’argent. même vous. Les fem m es se sont échappées. un instant ils sont repartis vers l’autre bout de la place. LE CLÉZIO glissent les patineurs. ça s’appelle le Balouchistan.M. vous savez. Un instant ils sont là. personne ne sait où c’est. chacun cherchant à placer sa phrase avant l’autre. d’impatience. Ils accompagnent trois femmes d ’un certain âge. vous n ’en avez jamais entendu parler. jusqu’à Hong Kong. nous sommes des réfugiés politiques. mais 34 . nous venons d’un tout petit pays. » Porthos : « On vous jure. moi j ’ai travaillé là-bas comme mannequin. regardez. Miguel : « Mon père est un diplomate. nous sommes venus jusqu’ici en avion. Ils leur parlent avec une sorte de fièvre. c’est la vérité.G. Puis les voilà qui reviennent. à la recherche de quelqu’un qui les écoute.

Les trois enfants racontent n ’importe quoi. Alors les enfants s’en vont. « Nous sommes du Balouchistan. ils accrochent les regards comme une poussière d’eau sur une fourrure. il a pris une carabine et il l’a menacé. les enfants sont visibles. il y a des voitures de police qui rôdent. Les passants sont plus rares. quelques rires. écoutent. Porthos a été chassé du CET où il préparait un CAP d’électricien-électronicien. d ’autres qui se moquent. des chansons. Leticia a eu un petit ami qui s’est fait prendre à vendre des barrettes. » Il y a des gens qui donnent des pièces.FANTÔMES DANS LA RUE d’autres passants s’arrêtent. vers les escaliers. je les vois qui courent sur la place. ils le disent avec tel­ lement de conviction qu’ils doivent y croire eux-mêmes. Ils sont mes enfants perdus. Quand son père a su qu’il était renvoyé. Tout d’un coup. des morceaux de rêve. en gesticulant et en faisant du tapage. Puis la nuit arrive. nous sommes des réfugiés. et Porthos est parti si vite qu’il en a perdu ses chaussures. Ils arra­ chent quelques instants de liberté. ça fait un nœud qui tourne sur la place. les lumières de la ville s’allument. il faut nous aider. La tour va fermer. 35 .

ils sont si fragiles.J. de regard en regard. Ils frôlent la mort. elles fuient le centre de la ville. à la recherche d ’un miracle. à la limite de mon champ visuel. Peut-être que je ne les reverrai plus. d’une autre. les couloirs du métro. leurs phares allumés traînent sur la route. Ils sont comme moi. Tout s’apaise. LE CLÉZIO elle est partie de chez elle parce que son père voulait l’enfermer. se remplit. entrer dans le corps d’un autre. Elles em portent leurs cargaisons vers les portes. Seules les voitures continuent de bouger. lancés au hasard. Son frère est parti avec elle. Ils sont dans la rue presque tout le temps. à gauche. Ils dorment dans les gares. je peux enfin sortir de mon corps. les lignes des immeubles. mais ça les fait rire. Ils rebondissent de mur en mur. dans les hangars. Ils sont partis. J ’aime bien le vide qui creuse sa vague. la nuit tombe sur l’esplana­ de.M. à la recherche d’un être humain qui les écoute et les fasse vivre. . adroi­ te.G. ils ont pour horizon ces places. Quand vient la nuit. dans le genre d’une marée qui monte.

lumière des villes.00 Toujours à ma place. lumière des déserts. ni les 37 . Ni les mouve­ ments des passants. Mon regard me brûle. les arbres aux frondai­ sons noires contre le ciel clair. ni les regards. je peux voir jusqu’au plus profond du bâtiment.FANTÔMES DANS LA RUE BAB88 Babylone 19 mai 2000 20. seuls les enfants éblouis et les amants rassasiés peuvent dormir. ouvrir et fermer mon diaphragme. De là. et j ’entends les glapissements des merles que l’arrivée de la nuit angoisse. je suis vieille et seule. et moi je suis seule. lumière du sable qui emplit la bouche de ceux qui tombent. encore un soir dans la série des soirs. Rien ne doit m’échapper. C’est un autre soir. dans l’axe de l’entrée. les rayons où s’accrochent les pas­ sants. La vie est une quête cruelle de la lumière. De l’autre. les caisses éclairées comme des barques. Je ne peux pas dormir. Lumiè­ re des rêves. Il y a des mois. ma pupille est pareille à un cœur douloureux. Le som­ meil est la paix. Je dois sans cesse accommoder. des années qu’il ne s’éteint pas. les jardins.

C’est un grand. fluette. une calvitie en couronne. je sais que chaque soir elle fait passer par une copine un Caddie plein de victuailles. pour un vigile.15 71. 3.60 45 45. j ’ai retenu son nom. Henri.50 24. C’est étrange.25 112. L’une d ’elles. qui porte une petite valise : a-t-il pensé à tuer ? Cet autre. vêtu d ’un complet marron.M. à Sainte-An ne. s’affichent. ni même les intentions. Le gardien est debout à l’entrée. la peau sombre. LE CLÉZIO paroles. Les chiffres défilent aux caisses.J. chargé d’espionner une femme adultère pour le compte d’un mari décidé à ne pas verser un sou de pension ? Les caissières : rien ne doit m ’échapper. nez pointu. il fume en regardant du côté des jardins.G. cet homme anonyme. comme nom. Malgré son air fé­ roce. Je guette les passions et je ne trouve jamais que des inten­ tions. Celui-ci.00 2. des cheveux en chignon. il est doux comme s’il était encore dans son île natale. à regarder la mer. Mais je regarde ailleurs. L’argent passe de main en main. une encolure large : est-il un détective privé. vers le fond.00 45. à l’instant où les prix s’affichent sur sa caisse. 38 . les cheveux coupés ras. des lunettes de myope à verres tein­ tés.

ces plans. les corps. tous ces itinéraires. son ventre gonflé par le bébé qu’elle 39 . il y en a une krrr witwit des enfants exact moi je lui ai dit vislogram vsl la vérité je lui ai dit c’est ça wi enfin dhab dhob quoi krwa wit où ça jlislo vrai.FANTÔMES DANS LA RUE Les morceaux de phrases. Les mains qui se renversent. examiner. quelquefois si belles. et puis qu’il faudrait oublier. les tendons du cou. Les mains. Une femme grande. le petit pli au bas de la bouche. par l’eau savonneuse. chaque ride. les trois cassures sur la nuque près de l’occiput. qui attend debout devant la porte. les fossettes. le sillon entre les seins. Les visages. Peutêtre pas insensées. sous la lèvre. chaque marque. et pour quel inventaire. ces notes ? Les scènes insensées. les clavicules. pour quelle science ? Qui lira ma mémoire ? Est-ce que Vincent un jour retrouvera tout ce que j ’ai préparé pour lui. les scènes éclair. mais qui veulent dire quelque chose juste pour un instant. mettre en mémoire. quelquefois si ordinaires. les gestes. Est-ce que je suis seule à répertorier. toute vêtue de noir. les doigts abîmés par le travail. l’attache des mains. les mots hachés : krrwi.

Elle a pris 40 . » Lui : « Moi jrrrren ai marre. je veux rester avec toi. visage large cuit par le froid. amie de Renault et d ’Aminata. l’air gitan. mêlées aux éclats des autos : « Mais si. » Les moteurs hachent les mots. on dirait une danse : « Mais jte jure. et tout le monde se retourne. rraaan avec toi wittwi suis bien. des yeux noirs en coin.M. et personne ne lui parle. au bord du trottoir. en train de voler quelque chose dans les rayons.J. l’air arabe. et son nom magni­ fique de Dalila. tignasse châtain tirant sur le roux. » Elle crie. sans rien faire. ma jeune fille brune. ils s’éloi­ gnent. très régulier comme une statue grecque. contre le grand jardin qu’ils ne regardent pas. Son visage tendu dans la lumière des néons. Elle est à l’intérieur du magasin. très doux. kraaa. un couple d ’amoureux que je n ’ai encore jamais remar­ qués. que je ne reverrai probablement plus jamais. ou espagnol. la tête légèrement penchée. ils reviennent. Plus loin. Un peu avant la fermeture. J ’entends des bribes de ce qu’ils disent. witt dis ça et puis tu sors avec Ahmed. Elle reste là.G. LE CLÉZIO porte depuis six mois. les mains jointes sous la pointe de son ventre. elle observe une peti­ te. Paul.

ils te surveillent. elle vole. « Qu’est-ce que t’as fauché ? » La petite voleu­ se : « Moi. « Allez. et elle serre son bras contre sa poitrine plate. Mais les images ne sont pas pareilles à la mémoi­ re. peut-être qu’elle pense à se sauver. « Ecoute. elle paye la tablette. tu devrais faire attention. Elle a un corps musclé de garçon. La jeu n e fille s’approche. avec un sac en plastique qui contient la tablette. j ’ai rien pris ! » La jeune fille se penche vers elle. . » La petite regar­ de autour d’elle. Comme tu manques ici Vincent. ils ont des caméras partout. je ne dirai rien. puis elle court vers le jardin.FANTÔMES DANS LA RUE quelque chose qu’elle a caché à l’intérieur de son blouson. je t’ai vue. viensje te la paye. elle ressemble à un merle. montre-moi. » Lajeune fille brune accompagne la gamine jus­ qu’aux caisses. « C’est tout ?Allez. elle montre la tablette de chocolat au lait. » La petite ouvre son blouson. quelquefois il me semble queje vais te voir traverser le champ. mal à l’aise dans ses habits. elles ne peuvent pas remonter le temps. la petite fille marche dans la rue. Elle hésite. ne mens pas. Quelques secondes plus tard. Elle se retourne.

je guette. chaque papier qui boule. qui pourrait recouvrir chaque instant de la vie d ’une peau jeune et brillante. Je ne suis plus qu’une pupille qui se dilate et se contracte au rythme de mon cœur. LE CLÉZIO BA B 19 Babylone 03 juin 2000 22. Vincent m ’a dit. Mon esprit ne peut pas s’arrêter.G. Lui qui rêvait d’un film où cha­ cun serait à la fois le maître et l’exécutant. Je guette chaque passa­ ge. comme le mica des 42 . j ’ai mal d’accommoder. la fin d’une tâche. la fin d’un rouleau.30 J ’avance vers ma fin. chaque frisson sur la pierre. La fin d’un jour. pourquoi inventer des personnages. des histoires ? Estce que la vie n ’y suffit pas ? Lui qui rêvait d ’un art absolu. d ’une eau douce. Je ne sais plus. Je brûle de regarder. d ’une atmosphère. un poème en action qui ferait briller le temps comme une poudre d’or.J. Même quand tout s’éteint. invincible insomnie. Je me rappelle. poussé par la respiration des corri­ dors. Je suis prise dans une sorte d ’éternelle.M. quand toute la ville dort.

sans passé. entre le lycée et les Beaux-Arts. je sais que l’amour est la seule chose digne d’être éternelle. ou trop sensées. Nous croyions au droit des peuples à disposer d ’eux-mêmes. Nous marchions dans ces rues qui paraissaient infinies. Nous étions deux enfants. entre Saint-Germain et lejardin de Babylone. où il n’y aurait plus de fantômes. Moi je ne sais pas ce que c’est que l’art. je donne ces images insen­ sées. Notre saison n ’aurait pas dû se finir. Renault qui connaît le nom des Couscoustapis. Nous sommes unis par notre façon de regarder les rues. Renault assis sur son morceau de Dragon 43 . Il y avait la guerre en Algérie. Lui qui m’avait dit : « Si je dois y aller. Vincent. je te jure que je n’appuierai jamais sur la détente de mon fusil. jour après jour. les ombres des couloirs. J ’ai encore la chaleur de sa main dans la mienne. » Lui qui croyait en un monde où chacun serait visible. Est-ce que quelque chose survit encore de notre temps ? A toi. J ’avance vers ma fin. sans his­ toire. mais ce n ’était pas nous.FANTÔMES DANS LA RUE marches du métro.

sur ses épaules.M. La dame employée de bureau assise sur le quai. 44 . et qui se serre le ventre par moments parce qu’il lui manque un morceau de chair. A toi. avec l’eau qui emporte tout vers la mer. vide son sac. etjettent au vent l’histoire de leur vie inven­ tée. Un petit monsieur mexicain au coin d’un couloir.G. les choses tristes. un fusible qui a brûlé. accroupie dans un corridor de Denfert-Rochereau. A toi. une Noire. elle se penche vers sa voisine et tout à coup elle lui raconte l’histoire de sa vie. un court-circuit quelque part. la panne a déclen­ ché sa parole. une Blanche. la fille aux yeux clairs assise derrière sa caisse. qui fait danser des toupies dans ses mains. cette femme surprise en train d’uriner. Deux femmes. sur ses bras. LE CLÉZIO comme un gourou sur les marches des skat à Bénarès. et parce qu’il y a une panne de métro.J. Leticia et ses frères qui dansent sur l’esplana­ de. son derrière blanc pareil à une lune brillant dans la nuit sous terre. qui chantent un gospel devant l’entrée de Montparnasse. les scènes drôles. douces-amères. vide sa mémoire.

» Et il a parlé d’autre chose. Vincent. qu’il ne la reverrait plus. j ’en ai peur. En guise d’adieu elle a apporté à Renault une bonne bouteille et un sandwich. Peut-être que je ne la ver­ rai plus. Elle chuchotait. debout contre le mur de la Médaille Miracu­ leuse. A toi. des Couscous-tapis qui 45 . la madone gitane de la rue du Bac.FANTÔMES DANS LA RUE son mari qui l’a battue. elle les a posés sur le trottoir à côté de lui. serrant dans ses bras son nouveau-né. enveloppé de chif­ fons. Son ami est revenu. ses enfants qui l’ont abandonnée. en offrande. qui m ’a fait connaître les trois mous­ quetaires de la tour. qui l’a trompée. A toi. pas une étoile dans le ciel. comme d ’habitu­ de. ou bien j ’ai lu sur ses lèvres. Lui a compris que c’était fini. Hier. ses amis qui se sont détournés. ma jeune fille aux cheveux noirs. elle part avec lui. et personne p ou r lui ap p o rter de cadeaux. pas plus grand qu’une poupée. mais j ’ai pu l’entendre. mais il a dit simple­ ment : « Alors ? Tu vois ? Je te l’avais bien dit qu’il reviendrait. il va travailler en Angleterre sur un chantier naval. je l’ai entendue qui parlait à Renault. de sa vie à l’usine.

les rames partent vers de nouvelles desti­ nations. il y a sans cesse de nouvelles portes. Je vais respirer l’odeur âcre et fami­ lière des êtres humains. je sais tout de leur chaleur. où tout arri­ ve et tout s’en va.M. Sous terre. emportant les passagers. les corri­ dors s’ouvrent sur d ’autres corridors. Ils remplissent les intervalles que laissent les hommes-machines et leurs machines.G. LE CLÉZIO n ’existent plus. j ’ai peur comme eux. Je vais quitter mon poste maintenant. les enva­ hisseurs et leurs chiens.J. Son morceau de trottoir res­ semble plus que jamais à un quai. Ils sont mes enfants. comme une fumée. je me suis mêlée à leur souffle. Ils sont les enfants de Vin­ cent que je n ’ai pas eus. seu­ lement une boîte noire munie d ’une mémoi­ re magnétique. 46 . je brûle des mêmes désirs. Les galeries se divi­ sent. C’est faux que je suis une mécanique. Ils circulent sur terre. Je me nourris de leurs rêves. et des­ cendre. j ’ai soif comme eux. je les ai portés dans mon corps. à leur regard. au ras du sol. Je peux mesurer les êtres. ils sont nés de moi. Les êtres humains sont partout. à leurs désirs.

C’est le lieu des passants. le pickpocket qui voyage de rame en rame. couleur de sable. le temps s’abolit. Peutêtre qu’un jour les êtres humains deviendront com plètem ent. comme pour une corrida. Je vais plonger dans les galeries. Peut-être qu’un jour cela s’arrêtera. je vais frôler mes fantômes. Je vais descendre rejoindre Vincent. il est parti pour les Aurès avec sa collection de flacons pour me ramener du sable de là-bas. ce soir je crois que ce sera du jaune paille. Je vais choisir ma robe. j ’ai lacé haut mes espadrilles. C’est la couleur que Vincent aimait. La petite voleuse au visage cuit. la dame employée de bureau. m agnifiquem ent visibles. Mon châle sera beige pâle. Renault. Je vais me mélanger à eux. je vais courir d’un pas léger. Peut-être qu’un jour l’amour 47 . Il n ’y a pas la peur de la mort. c’est une teinte qui convient bien à la saison qui commence. Je suis bientôt prête.FANTÔMES DANS IA RUE Ici. la jeune fille aux cheveux noirs. Aminata. la fille aux yeux pâles qui a perdu son bébé. je vais me laisser aller sur son regard comme un moucheron porté par un rayon de lumière. Et moije n ’ai même pas un peu de la terre qui a bu son sang.

Peut-être qu’il n ’y aura plus de solitude. recouvrira chaque instant de la vie d’une poudre de diamant. va appuyer sur le bouton qui éteint tous les écrans. POITIERS Achevé d’imprimer en juil N 0 d’impression L 60231 Dépôt légal juillet 2000 Imprimé en France par MG4 5 . LE CLÉZIO sera partout. Stop. La main très blanche et parcheminée. Eject. Aubin Imprimeur LIGUGÉ. Je vais relâcher mon diaphragm e. tachée de son.M. Je vais fermer ma pupille maintenant.G.J. aux longs doigts.

.

c’est la caméra de surveillance. En exclusivité pour ELLE. Cette pupille dilatée sur l’obscurité du monde. J. passants désemparés. Il publiera en janvier.ELLE Sur une idée d 'A m y Le Clézio Fantôm es dans la rue J. les voici saisis par un œil immobile qui les observe et les suit parfois jusqu’au tréfonds de leur âme blessée.G.M. sentinelle immobile ren­ dant « magnifiquement visibles » les fantômes des villes. un recueil de nouvelles. Sans leur donner même quelques poussières de temps. immigrés sans racines. Ne peut être vendu séparément . Le Clézio est considéré comme l’un des plus grands écrivains français contemporains. souvent sans leur jeter un regard. chez Gallimard. LE CLÉZIO On passe à côté d’eux. J. foule mécanique.M . Le Clézio a écrit ce petit chef-d’œuvre d’humanité.G . Une nouvelle bouleversante.G. fugueuses.M. Exclus. errants.

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