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LE GASCON

Un aristocrate français parle de sa paroisse orthodoxe.

En arrivant à l’église Saint Jean le Russe à Lyon, on remarque tout de suite le prêtre d’un
certain âge qui prie dans le sanctuaire en français. La voix est faible, mais son intonation
chavire le cœur…

■ Le protoprêtre Michel de Castelbajac est né en 1928. Après des études à Sciences Po et à


l’institut de Théologie de Saint Denis, il a travaillé au Ministère des Affaires Etrangères, puis
dirigé une usine de production de cristal. Il fut ordonné prêtre en 1964 par saint Jean
(Maximovitch), archevêque de Shanghaï et de San-Francisco.

Etroit est le chemin qui mène au ciel.

— Il faut sans doute que je vous parle un peu de ma vie. Jusqu’à l’âge de dix-sept ans, j’ai vécu
en Gascogne où mon père possédait quelques terres dont il avait hérité. Nous travaillions nous-
même aux champs. Je ne me souviens guère de vacances scolaires que je n’aurais passées entre
les haricots et les tomates. Ma famille était de tradition catholique, et l’on nous avait appris dès
l’enfance à dire : « Que Dieu vous bénisse » en guise de salutation. Cela étant, si j’aimais
beaucoup l’Eglise, je ne peux vraiment pas dire que j’étais un adolescent idéal et pieux. Je sortais
la nuit, volais l’argent de mes parents pour m’acheter des albums d’art, dont je voulais faire ma
profession. Pourtant mon père avait d’autres projets. Il rêvait pour moi d’une carrière de haut
fonctionnaire ou d’homme d’affaires. On chercha d’abord à me placer dans un collège de
Jésuites où il y avait des cours de commerce, et ensuite, comme cela n’avait pas marché, à
Sciences Po. Je me souviens du jour où je dus quitter ma Gascogne ensoleillée pour le brouillard
parisien. Je n’avais aucune envie de cette vie de fonctionnaire dont rêvait mon père. Je devins
quand même diplomate et travaillai au Ministère des Affaires Etrangères.
A la même époque, j’épousai Christine, mère de mes quatre enfants. Je continuai de fréquenter
l’église catholique, mais ma relation à la foi me conduisit à rompre avec l’Eglise Romaine. Tous
mes efforts pour comprendre ce qui m’arrivait se heurtaient à de l’incompréhension, on me
traitait de protestant. Personne ne comprenait la profondeur de mon tourment. Tout cela se
termina par ma rupture, si douloureuse pour mes proches et moi, avec le catholicisme. Beaucoup
dans ma famille ne comprirent pas combien cette démarche était difficile pour moi. Je fus
véritablement proscrit tant de ma famille que de celle de mon épouse. Avec cela, il se passait
dans mon âme quelque chose d’incroyable ; je me retrouvai seul, ayant perdu la foi, et
commençai à m’agiter à la recherche de quelque chose de nouveau.
A cette époque, à Paris, René Guenon était très populaire : catholique d’origine, il était devenu
l’apologiste de la philosophie orientale en Europe. Sous son influence, je me passionnai pour la
mystique musulmane et j’allai chez les soufis. Leur enseignement sur la prière du cœur
m’attirait. Toutefois, malgré mon assiduité, mon cœur restait vide. Je me rendis alors dans un
ashram de Vishnu, que je fréquentai régulièrement pendant un an. Je lus la Bhagavad Gîta, me
liai avec un gourou qui m’introduit petit à petit à l’organisation de cette communauté. Pourtant,
ne trouvant pas les réponses à mes questions spirituelles, je les quittai. J’étudiai la philosophie
chinoise Dao, je lus différents livres… Comme vous le voyez, mon chemin fut véritablement
compliqué. J’essayais une quantité d’enseignements, mais ma soif spirituelle demeurait
inassouvie...
Un jour, un ami très proche tomba malade. Lorsque je lui rendis visite, il me demanda s’il y
avait une vie après la mort, et dit : « Michel, j’ai peur de mourir. Je ne vais pas à l’église, mais
toi… Tu es croyant, parle-moi de Dieu. »
J’étais arrivé chez lui à dix heures du matin et ne partis qu’après le déjeuner. Tout ce temps-là
nous parlâmes de la foi. Toutefois, à la fin, il me fallut reconnaître que je ne pouvais l’aider en
rien : «Pardonne-moi, dis-je, mais je n’ai pas réussi à trouver mon Eglise. Je l’ai cherchée trois
ans et ne l’ai pas trouvée…». Il était allongé sur un lit dans une pièce immense, longue et
sombre. J’étais tellement absorbé par notre conversation que je n’ai même pas remarqué que
quelqu’un d’autre était présent à ce moment là.
Or, à la station de bus, on me toucha l’épaule : «Cette Eglise existe, - me dit soudain une
personne inconnue -, excusez-moi, j’ai entendu malgré moi votre conversation alors que je me
trouvais au fond de la pièce. Je suis croyant et ce que vous avez dit m’a touché. Je peux vous
conduire à l’Eglise que vous cherchez»…
Nous échangeâmes nos coordonnées et partîmes chacun dans une direction. Deux mois plus tard,
on frappa à la porte. Je me souviens que Marie-Lise, notre fille de deux ans, qui commençait à
peine à parler, s’écria soudain : « C’est l’ami de papa ! ». En vérité, cette personne faisait pour
moi ce que pouvait faire seul un véritable ami.
C’était la fameuse personne de la station de bus, Spiridon Brettos, un Grec. Il me dit : «Il y a un
prêtre russe à l’église orthodoxe française du boulevard Blanqui, dans le 13e. Je pense que vous
devriez le rencontrer».
Je me rendis à la liturgie orthodoxe et restai pour toujours dans cette Eglise. Du premier coup,
sans hésitation aucune. Je trouvai ici, enfin, ce que je cherchais depuis si longtemps. La vraie vie.

Un office qui donne l’impression d’être au paradis. La communion au Christ... Aujourd’hui


encore, je pleure parfois de bonheur d’appartenir à cette Eglise. La route qui m’a menée ici fut
par trop difficile…
— Vous employez les mots que l’on aime citer dans les manuels d’histoire. Les
ambassadeurs du prince Vladimir, après avoir assisté à l’office à Constantinople, dirent,
eux aussi, qu’ils ne savaient pas s’ils étaient sur terre où dans les cieux…
— Cela est difficile à comprendre pour celui qui est né et a grandi dans la tradition orthodoxe.
L’Eglise Orthodoxe est un lieu où l’on sent de manière particulièrement forte la réalité dans
laquelle Dieu s’est fait homme. Les orthodoxes ont une relation vivante avec l’Eglise, ils vivent
en Elle. Et lorsque l’on rencontre des gens dont le regard est illuminé par la foi dans le Christ, on
a envie de les suivre, de leur parler, de leur demander de parler d’eux-mêmes. Lors de la liturgie,
cette impression de communier avec Dieu est particulièrement forte…

— Vous êtes toujours coupé de vos proches catholiques ?


— Heureusement, aujourd’hui tout cela s’est plus ou moins apaisé. Nous avons appris à éviter
les sujets de discorde et rétabli la communication. Je suis allé il y a très peu de temps à une fête
organisée en l’honneur du millénaire de la famille Castelbajac, lors de laquelle se sont réunis les
représentants de cette immense famille de différents coins de France. Hélas, beaucoup de mes
proches ne sont déjà plus de ce monde. Cela dit, je suis très heureux que tout ait changé pour le
mieux.

Malaise à Pâques
— Vous ne vous êtes pas seulement converti, mais êtes devenu prêtre orthodoxe. Cela a-t-il
été difficile ?
— Très. Je le compris presque immédiatement. Il me fallut, pour étudier la théologie,
abandonner ma carrière au ministère des Affaires Etrangères et travailler comme gardien de nuit.
Je fus ainsi confronté au dilemme typique des hommes croyants : comment à la fois servir
l’Eglise et satisfaire aux besoins de la famille. En effet, je ne devais pas seulement m’occuper de
ma propre instruction. J’avais une femme et quatre enfants dont j’étais responsable. A un
moment, nous n’avions même pas d’argent pour acheter des médicaments pour notre enfant. Il
fallut réfléchir à un moyen d’arrondir nos fins de mois…
Lorsque je vois des prêtres qui ne font que servir l’Eglise, comme beaucoup dans votre pays, je
les envie. Je ne pus me consacrer pleinement aux affaires religieuses qu’une fois que mes enfants
eurent grandi, lorsque je partis à la retraite, à soixante ans. Jusque là, j’avais été président d’une
usine de production de cristal en banlieue parisienne, et secrétaire de préfet. Je travaillais comme
fonctionnaire cinq jours par semaine, et le dimanche j’entrais dans le sanctuaire pour célébrer la
liturgie.
Voila ce qui fut vraiment difficile : me trouver à la fois dans deux états totalement différents. Un
jour je fus tellement fatigué qu’arrivé à l’église pour Pâques, je me changeai et tombai évanoui.
Il y eut cependant des problèmes plus graves.

— Par exemple ?
— Par exemple, alors que j’étais prêtre depuis longtemps, je continuai de ne pas avoir un regard
suffisamment « orthodoxe ». Dans les premières années de mon sacerdoce je me vis obligé de
demander à l’une de nos paroissiennes d’aller se confesser à un autre prêtre. En fait, elle me
parlait de ses difficultés et attendait de moi des conseils, et de mon côté je ne voyais pas où se
trouvait le problème et ne pouvais l’apaiser. Il y a des choses qui sont vraiment importantes pour
la vie d’une personne et sa croissance spirituelle, mais les comprendre, apprendre à les
reconnaître est assez difficile. A l’époque je ne savais pas les discerner, je n’avais pas
suffisamment d’expérience.
L’orthodoxie donne vraiment un regard nouveau, elle permet de distinguer les vrais problèmes
des faux. Mais pour cela il faut s’en imprégner, apprendre à percevoir le monde à travers son
prisme.

— Quel est le rapport de vos enfants à l’Eglise orthodoxe ?


— Mes aînés sont restés laïcs. Mon fils Jean-Guillaume dirige une agence d’architecture à Paris,
et ma fille aînée Marie-Lise est restauratrice. En revanche, les cadets ont liés directement leur vie
au service de l’Eglise. Quentin est prêtre à la paroisse Saint Jean le Russe à Lyon et ma fille
Catherine est moniale dans un monastère grec. Après sa scolarité elle fit des études de langues et
travailla à la Bibliothèque Nationale de Paris, où elle était spécialise des manuscrits grecs
anciens. Un jour on l’envoya en Grèce, à Salonique. Là, Catherine passa quelques jours au
monastère. Ce fut suffisant pour qu’elle fasse le choix le plus important de sa vie.
Au bout de quelque temps elle prit l’habit monastique.
Mon fils est prêtre, et ma fille moniale. Pour des parents pieux, il n’est pas de joie plus grande !
Néanmoins, ce choix nous fit souffrir, mon épouse et moi-même. Le couvent grec dans lequel vit
Catherine est connu pour sa règle stricte. Les premiers jours de carême, les moniales ne mangent
absolument rien, elles ont de multiples services, le monastère lui-même est pauvre et ascétique, il
n’y a aucun confort : par exemple, il faut descendre la montagne en chariot pour aller chercher
l’eau. La première année nous n’eûmes aucune nouvelle de notre fille, nous n’avions pas même
le droit de lui écrire. Aujourd’hui je peux la voir, je lui parle au téléphone. Je suis allé récemment
en Grèce, où j’ai rendu visite à Sérafima - c’est le nom qu’elle a reçu lors de son entrée au
couvent. Elle est très gaie, son visage est jeune et rayonnant. Toutes les moniales sont
rayonnantes de joie. Ma fille y vit depuis plus de vingt ans et ne vieillit pas du tout.

L’orthodoxie russe dans les yeux d’un Français


— Père Michel, on dit en Russie que la société occidentale est dominée par une conscience
laïque. Est-ce vrai ? Pourriez-vous qualifier votre pays de catholique ?
— Non. Hélas, la France est véritablement un pays athée. L’Eglise ici n’a aucune influence.
C’est justement pour cela que se développent ici des religions qui ne sont pas traditionnelles pour
les Français. Le chemin que j’ai parcouru est aujourd’hui assez typique. Il témoigne de la crise
que traverse notre société.
Vous savez, j’ai beaucoup appris dans mon enfance en travaillant dans les champs. Il est écrit
dans la Bible que Dieu maudit Adam en lui disant que l’homme gagnera son pain à la sueur de
son front. Mais pour celui qui a appris à apprécier son labeur cela devient une bénédiction. Par
cette sueur l’homme se rapproche de Dieu. Si l’homme ne pense qu’au moyen de gagner plus, il
devient malheureux. Ces pensées nourrissent l’orgueil et l’égoïsme, et plus il y a d’égoïsme, plus
l’homme est malheureux. A cause de lui nous croupissons dans notre solitude.
Les gens sont seuls dans la foule, seuls dans la vie. Ils ne font pas confiance à l’Eglise
catholique, et en même temps ils ont un extrême besoin d’être soutenus. Aussi, ils se mettent à
chercher ce qui pourrait les consoler, comme je le fis moi-même.
En outre, nombreux sont ceux qui, en « vol libre », passent d’une religion à l’autre, sans trouver
la vraie voie. C’est pourquoi, me semble-t-il, la tâche principale des Russes qui vivent
aujourd’hui en France est de confesser l’orthodoxie. Ce sont vraiment vos compatriotes qui
peuvent partager aux autres leur foi salvatrice.
Il y a quarante ans, lorsque je me convertis, c’était une autre époque. Mes proches ne savaient
pas ce que signifiaient le mot « Orthodoxie », mon père pensait que c’était un groupe de
musique. Mais aujourd’hui n’importe quel Français qui s’intéresse à la religion est parfaitement
informé de l’existence de l’Eglise orthodoxe. Beaucoup veulent en savoir plus sur elle. S’ils sont
rares à fréquenter les églises orthodoxes, c’est, permettez-moi, la faute des Russes. Ils font de
l’Orthodoxie leur propriété nationale, et n’accueillent pas volontiers les étrangers. Je me
souviens qu’un jour, ma fille arriva dans un monastère orthodoxe. Quelqu’un, l’ayant entendu
parler, lui demanda : « Pourquoi êtes-vous ici ? Vous êtes pourtant Française ! ». Le pauvre fut
bien réprimandé par l’ami russe qui accompagnait ma fille…
L’orthodoxie est une religion universelle, qui existe pour tout homme sur terre. Refuser à
quelqu’un d’être orthodoxe à cause de sa nationalité est un péché.
Le Christ est le même pour tous. Il nous unit. Dans ce sens, il n’y a pas, dans l’Eglise, de
nationalité.

— Et vous, qu’est-ce qui vous relie personnellement à la Russie et comment la voyez-vous


aujourd’hui ?
— Vous savez, notre famille est liée à l’histoire de votre pays. Il suffit de dire que l’un de mes
ancêtres fut le seul étranger qui reçut la Croix de Saint André des mains mêmes du tsar.
Monsieur de Castelbajac était ambassadeur de France en Russie peu de temps avant la guerre de
Crimée des années 1853-56. Il fit tout son possible pour éviter ce conflit, écrivit au
gouvernement, tentant de montrer que déclarer la guerre à la Russie était un crime. Un beau jour
il fut convoqué auprès de l’empereur Nicolas 1er. Le souverain lui dit : « La guerre aura lieu de
toute façon, nous ne pouvons l’éviter. Mais je veux vous récompenser personnellement »…
La Russie me semble un pays fantastique ! Un exemple étonnant de ce que le Seigneur éprouve
ceux qu’il aime. Comme dans le proverbe : « seul un vrai père bat son fils ». Car Dieu n’éprouve
pas pour se venger ni inspirer la crainte. C’est une façon d’éduquer, de nous arrêter ou nous
enseigner, nous les hommes.
Ainsi toutes les difficultés et tragédies auxquelles la Russie a été et sera confrontée confirment
que vous vivez dans un pays élu de Dieu.
Regardez le vingtième siècle en Russie. Les guerres sanglantes et les révolutions, le pouvoir
athée et les persécutions de l’Eglise ont donné au monde une foule de nouveaux saints. C’est
justement grâce à leurs prières que la Russie est libre aujourd’hui. ■