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Jean-Paul Alata

Prison d'Afrique
Paris. Editions Le Seuil. 1976.

Dédicace : Ce livre est dédié à tous mes frères de combat socialiste tombés victimes de toutes les
répressions.
En particulier à Barry III le Sérianke, qui fut pendu au Pont Tombo à Conakry le 25 janvier 1971.
Table

Avant propos

1. Ikongo
2. Cabine technique
3. Les pétroleuses
4. Les longs couteaux
5. La ballade des pendus
6. La nouvelle vague
7. La carotte et le bâton
8. Carnaval à Conakry
9. Le zéro et l'infini
10. Ténin
11. Les terreurs de Yakoun
12. Le révolté et le marabout
13. La frontière de l'innocence
14. Le règne des « O »
15. L'exil

Notes complémentaires
Chapitre Deux
Cabine technique
Une lumière brutale me fouille les yeux. Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir et le chef de poste est là qui
me secoue par l'épaule.
— Lève-toi, la commission te demande.
L'extérieur, l'air frais et les étoiles. De nouveau, le portail en tôles, la Jeep haute sur pattes où m'attend
l'adjudant Oularé.
— Vous avez été malade, Alata?
— Comment le savez-vous?
Il rit.
— Le ministre Ismael Touré veut être informé de tout ce qui vous touche. Vous êtes un personnage
important. Cissé lui a fait son rapport. Ce n'était pas grave ?
— Le coeur, c'est toujours grave.
— Soyez compréhensif tout à l'heure et vos ennuis seront bientôt terminés.
Je ne réponds pas. Qu'aurais-je à répondre? Je suis désormais convaincu qu'Ismaël Touré cherche à
étayer une pyramide bien fragile qu'il a élevée sur des mensonges. Ils n’étaient plus que deux dans la salle
de la commission : le ministre Ismael Touré et Seydou Keita. L'ampoule centrale était allumée. Plus
d'accueil mystérieux. Ismaël indiqua le rugueux tabouret d'un grand geste de la main.
— Asseyez-vous. J'espère qu'on vous a bien soigné, que votre coeur ne vous inspire plus d'inquiétude ?
Etre tenu de remercier son tourmenteur de sa sollicitude ! Je m'étais préparé à un rude assaut. Ces
phrases patemes me désorientèrent.
— J'ai été, effectivement, soigné, camarade ministre.
Il enchaîna :
— « Avez-vous soif ? » Et, sans attendre ma réponse... « Oularé, va chercher un verre d'eau à notre ami.»
Le gendarme fila dans une pièce contiguë. J'entendis claquer une porte de réfrigérateur. Il revint, porteur
d'un grand verre embué qu'il posa sur la table, a porté de main.
Comme j'hésitais, le ministre eut un sourire et un geste d'invite.
— Buvez donc, nous ne sommes pas des tortionnaires ! Buvez !
Oh, la saveur de cette eau, ranimant chaque papille des muqueuses. J'en vibrais de plaisir. Oularé posa sa
main sur le verre, l'éloignant de ma bouche.
— Doucement, doucement, monsieur Alata. Pas trop, ni trop vite!
Toujours avec le même sourire, le ministre reprit :
— Je n'ai, malheureusement, rien d'autre à vous offrir mais, si notre entretien est satisfaisant, je vous
ferai apporter du café chaud et du pain.
L'idée de la nourriture ne m'avait, jusque-là, que médiocrement affecté mais le liquide absorbé venait de
réveiller ma faim. Mes tempes se mouillèrent de sueur.
Seydou Keita, jusque-là muet entra en scène, s'adressant à son « patron ».
— Camarade, puis-je te rappeler que nous avons un programme chargé? Cet homme est assez réconforté.
A mon avis, tu te montres bien trop bon envers lui!
Ismaël me regarda pensivement, qui tenais mon verre vide, entre les mains embarrassées par les
menottes.
— Mon ami Keita ne parait pas vous aimer beaucoup. J'espère que vous ne me ferez pas la honte de
refuser toute coopération. En fait, cela le rendrait très heureux. Il n'est pas pour la méthode douce !
Soudainement, laissant sourire et ton amènes, il se pencha en avant :
— Que savez-vous de l'agression, Alata?
Je sursautai.
— L'agression ?
Le ton monta.
— Ne me faites pas répéter. Que savez-vous de l'agression? Vous connaissez le rôle qu'y a joué votre pays,
la France. Parlez-nous de votre action réelle.
Je m'étais ressaisi. C'était un terrain idéal. Les témoins étaient nombreux de mes actes durant ces jours
des 22 au 24 novembre.
— J'ai déjà fait le récit de mes activités à ce sujet. Le président sait que j'ai combattu, dès les premiers
coups de feu...
Je n'eus pas le temps de terminer ma phrase. Seydou Keita m'interrompit grossièrement :
— Chien ! Salaud de Blanc ! Cesse de te couvrir derrière le président ! Il a été trop bon pour toi. Tu n'as
pas cessé de le trahir.
Il crachait littéralement ses mots, se tourna ensuite vers Ismaël:
— Ce n'est qu'un salopard, je l'ai toujours dit. Il faut lui montrer que nous ne jouons pas ! Que nous avons
les moyens de convaincre les plus récalcitrants. Il faut le chauffer !
Ismaël l'apaisa encore d'un geste de la main mais tout sourire disparut. Une teinte grise envahissait son
visage.
— C'est vrai que vous n'êtes guère sérieux, Alata ! Nous vous traitons en camarade, presque en ami et
vous nous prenez pour des enfants ! Je répugne à utiliser les moyens de persuasion qui ont la faveur de
mon compagnon mais il faut reconnaître qu'ils font merveille à la recherche de la vérité.
La vérité! Toute peur m'avait abandonné et j'eus un ricanement. J'étais en pleine possession de mes
moyens, l'esprit clair. Le ministre avait perçu le ricanement. Son visage se crispa davantage. Il frappa la
table du poing.
— Pas sérieux, Alata, et pas prudent!... Oui, pas prudent, reprit-il, choisissant ses mots. Cela semble vous
intéresser? Réfléchissez donc à ce petit problème et allez avec Oularé. Vous dites vous être battu pour
nous, le jour de l'agression ? Nous avons les preuves que vous avez bien pris les armes, mais pour aider
les mercenaires. Or, qui était avec vous, ce jour-là? Qui ne vous a pas quitté d'une semelle? Il devrait déjà
être ici, devant nous ! Vous ne croyez pas? Oularé, emmenez-le!
Je me sentis soulever du tabouret par deux gaillards, apparemment de massifs Forestiers entrés sur un
geste de l'adjudant. Pendant que je franchissais la porte, j'entendis encore.
— Pensez aussi à votre femme et à son enfant!

Ténin! Jean-François et Ténin !

Je ne sens même plus qu'on m'entraîne, qu'on me porte presque dans l'obscurité de la cour du camp vers
d'autres lumières, d'autres salles. Les visages proscrits s'imposent. A celui de Ténin, la bien-aimée au
ventre déformé par sa grossesse, se superpose, comme toujours l'image de mon « blé mur » qui dort au
cimetière de Camayenne dans cette terre que je foule presque des pieds.
Ténin? Non, ils n'oseraient pas. Une femme! Presque une enfant encore! Mais Jean-François, l'aîné, cet
aîné qui a accepté de rester à mes côtés aux pires moments de ma vie, quand tous les Européens se
détournaient du traître, du renégat ? Lui qui a accepté le mariage de son père avec une négresse, qui est
venu habiter avec nous? Cet enfant devenu un homme qui m'a fait confiance, dont j'ai gâché la vie en le
clouant en Afrique pour ses études et en lui inoculant ce venin des pays noirs dont on reste imprégné
jusqu'à la mort. Ils ne vont, tout de même pas l'arrêter, le briser lui aussi, lui qui s'est donné avec tant de
fougue à l'amour de la terre africaine. Il a déjà supporté tant d'insultes, subi l'ostracisme pour avoir
manifesté son amitié pour les Noirs et son respect pour moi.
Perdu dans ma révolte intérieure, je n'entends plus rien, ne vois plus rien. Je suis jeté à terre dans une
petite pièce violemment éclairée. On me relève d'un coup de pied dans les côtes. J'ai un mauvais regard
pour l'homme qui me brutalise ainsi, une réaction instinctive de tout le corps qui le fait s'esclaffer.
— Tu n'es plus dans ton bureau, à la présidence, ici, chien! Enlève ta veste.
Je montre mes poignets et prends pleinement conscience du décor. A terre, un tas de gravier qui parait
rouge sous la lumière. Dans un coin, de gros pneus de camion, empilés. Au plafond, un madrier est posé
sur le faîte des murs. Une grosse poulie y est fixée d'où pend une corde. Dans un autre coin, une petite
table en bois blanc. Dessus une boite oblongue, probablement en bakélite.
Sur la paroi qui me fait face, une porte de fer avec une inscription grand-guignolesque « danger de mort »
en rouge.
On me retire, on m'arrache plutôt les menottes. Je suis dépouillé de ma veste comme un lapin de sa peau.
Oularé stoppe les gardes de la main.
— Monsieur Alata, ne vous laissez pas abîmer. Parlez maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.
Parler de quoi? Je hausse les épaules
— Je n'ai rien à dire et vous le savez bien. Votre patron est fou!
Oularé tourne les talons en jetant aux gardes un ordre bref:
— « Won khai » 1.

Je suis projeté à terre, face contre sol. On me ramène les bras violemment en arrière. Une scie me taraude
avant-bras et coudes. Comme je me débats, je sens le poids d'une chaussure contre les reins. Bras et
épaules sont encore plus brutalement tirés. Je suis encore trop corpulent pour que les coudes puissent se
joindre dans cette position et pourtant les deux hommes qui me manipulent ne s'estimeront satisfaits que
lorsqu'ils m'auront troussé comme un poulet.
Malgré tout mon désir de ne pas m'abaisser, de plastronner, je gémis, tant la douleur se fait aiguë. Ma
cage thoracique maltraitée m'empêche de respirer. Ce ne sont pas des liens ordinaires qui m'entravent.
Ils entrent dans la chair, la scient. Les attaches sont si serrées que, déjà, je ne sens plus ni mains ni
poignets.
Les hommes rient:
— Tu es bien comme cela, général 2!
Ils me redressent brutalement puis me font agenouiller sur le tas de gravier dont je ne m'expliquais pas
l'utilité.
— Tiens-toi tranquille là-dessus, intime un de mes bourreaux, me redressant d'un coup de batte quand je
tente de me laisser tomber de côté.
En quelques minutes, je ne sais plus laquelle des deux douleurs est plus cuisante : celle des liens qui
maltraitent mon thorax et m'entrent dans la chair ou celle des centaines de cailloux aigus qui pénètrent
lentement mes genoux.
Oularé revient. Il est inquiet, empressé.
— Une commission du président Sékou Touré, monsieur Alata. Il vous prie, au nom de votre amitié, de ne
pas tout compromettre par entêtement. Il veut faire quelque chose pour vous. Parlez, et faites-lui
confiance.
J'ai eu encore la force de relever la tête et de regarder en face l'adjudant. Je me souviens parfaitement de
ma réflexion à ce moment : « Mais il ne rit pas, ai-je pensé, ce salaud! Il me parle sérieusement d'amitié ;
est-ce qu'il invente ou est-ce le patron [Sékou Touré] réellement qui m'envoie dire cela après m'avoir livré
à ces ordures! »
J'ai dû avoir un bien pauvre sourire.
— Si c'est vraiment lui qui vous envoie, dites-lui que je ne sais rien. Je l'ai toujours servi, comme un
pauvre con!
Il lève les bras au ciel.
— Décidément, vous l'aurez voulu. Allez-y!
Un des hommes approche, me pince le lobe des oreilles. Un autre, installé à la table du coin tourne
rapidement une manivelle. Mon corps se tend en arc. Des myriades d'étincelles jaillissent devant mes
yeux. La douleur qui taraude mon cerveau semble devoir l'éparpiller. Puis, d'un seul coup, c'est le noir. Je
me laisse tomber sur le côté. La douleur revient. En moi-même, je compte; 1... 2... 3.... 4... 5...
Tout cela, c'est douloureux mais supportable. Il faut se préparer à la secousse électrique qui revient donc
toutes les cinq secondes. Je pourrai tenir le coup.
Je ne tombais plus, gémissais moins haut. Le garde qui actionnait la magnéto se mit à rire. «Gros
malin!».
Et la prochaine décharge intervint au bout d'une ou deux secondes. Elle n'eut pas d'intensité égale. Elle
partit en rafale, si brutale, si puissante que je voulus me lever pour lui échapper. La douleur me pénétra le
crâne, les yeux. Quand elle cessa, comme finit de claquer un fouet, je tombais, comme une masse. Puis
elle revint, le garde jouait en riant avec son rhéostat. Je ne peux me prémunir contre l'assaut brutal de
l'électricité ni en prévoir la durée.
Parfois, elle s'étemise de longues secondes, comme paressant, elle monte, par paliers, à une intensité qui
arrache les yeux des orbites mais elle peut, à d'autres moments, soit simplement effleurer, soit, au
contraire, frapper le cerveau d'un seul impact, en faire un bloc de lave en fusion.
J'ai perdu mon contrôle. Il me semble bien que j'ai uriné sous moi. Je crie, mais ce n'est pas moi, ce
pantin qui hurle. Chaque organe, en moi, est indépendant et essaye, pour son propre compte, d'échapper
à la souffrance.
Combien de temps ? Qui saurait le dire? Je me retrouve à terre, étendu de tout mon long, malgré les liens
qui rendent mes mains de glace. Je ne ressens plus rien. Le garde a beau s'agiter, là-bas, tourner sa
manivelle, manipuler le rhéostat, rien. Ai-je atteint ce seuil de douleur au-dessus duquel on prétend qu'il
n'y a plus perception de souffrance ? Le manipulateur qui s'énerve de ne plus surprendre de réactions,
s'approche, me retourne du pied.
— Salaud ! Tu as arraché les électrodes !
Il me redresse en me bourrant de coups. Un autre garde s'éclipse, revient en compagnie d'Oularé.
— Plus raisonnable, Alata?
Je secoue la tête péniblement. Je n'y vois presque plus. Mon cerveau est un lac bouillonnant où sumage
seulement une haine intense contre ces hommes. Je ne leur reproche pas de me torturer mais d'y prendre
trop visiblement plaisir.
— Bon, allons-y. Nous devons passer à un second stade. Très désagréable, pour vous, qui avez une jeune
femme.
Les gardes rient, échangent de grosses plaisanteries en malinké. Il y est principalement question de mes
attributs sexuels et de la difficulté qu'aura ma femme à s'en contenter, si j'en réchappe.
— Enfin, soupire l'un d'eux avec une feinte commisération, il a déjà des enfants et sa femme est enceinte.
Il n'en a plus besoin!
Je ne comprends que lorsque mon short m'est brutalement baissé, dévoilant ma pauvre nudité. Je suis
inondé de honte. Etre mis nu, ainsi, devant des gaillards hilares, c'est être devenu un sous-homme. En un
éclair, je revois une séquence d'un film sur les camps allemands, une séquence montrant une longue
théorie de juifs contraints de gagner, nus, leurs baraquements en traversant tout le camp au pas de
course. Maintenant, seulement, je comprends leur humiliation.
Le regard que je jette à Oularé est tel qu'il détourne la tête.
— Vous le voulez. Nous avons tout fait pour vous l'éviter. Et n'oubliez pas que cela laisse des traces. Vous
ne serez jamais plus le même, à votre sortie.
La sortie ? Je ne pense même plus à m'en tirer, de ce guêpier. Comment pourrai-je, jamais, vivre avec le
souvenir de cette humiliation, et subie de la main d'hommes que j'ai toujours défendus? Ah, Ikongo, les
coups de cravache que tu as reçus, c'est ton « petit mondèle » qui les paie. « Ils ont mangé des raisins
verts et leurs enfants ont les dents agacées !»
Des mains brutales m'écartent les cuisses. Je sens un pincement aux bourses, un autre à un repli de la
peau du ventre. Et tout de suite, cela recommence. On m'a, cette fois, laissé étendu mais mes pieds ont
été entravés.
Je gueule et la douleur est si intense que je souhaite en crever. Bon Dieu, que mon coeur lâche, tout de
suite. La mort est préférable à cet embrasement des testicules et du fondement. Une sensation de boue
brûlante s'enfonce dans mes entrailles. Mon sexe ne m'appartient plus. Ça me fait hurler; il me semble
qu'on me plonge dans un brasier. Oularé réapparaît, fait arrêter les hommes.
— Vous avez de la chance, monsieur Alata. Le ministre a reçu instruction [du président Sékou Touré] de
ne pas vous abîmer. Le président conserve toujours l'espoir que vous allez comprendre. Nous allons
utiliser d'autres moyens. Détachez-le et rhabillez-le.
Je ne peux plus tenir debout, titube. Quand mes liens — je m'aperçois que ce sont bien des fils électriques
— commencent à quitter la chair je recommence de hurler. Mes mains, mes poignets sont morts. Le sang
qui afflue aux extrémités des avant-bras y cogne contre un mur et renvoie une onde de douleur à chaque
pulsation. L'adjudant appelle un des gardes, lui murmure quelques mots en lui montrant de la main mes
avant-bras. L'homme acquiesce de la tête, ramasse ma veste à terre, empoigne mon bras droit qui saigne
au coude et se met à frictionner la plaie comme on bouchonne un cheval.
Mes hurlements redoublent. La douleur ressentie est aussi grande qu'au début de la séance. Le second
garde me maintient et mon soigneur me glisse à l'oreille, profitant de ce qu'Oularé vient de quitter la
pièce.
— Il faut nous pardonner, général. Nous, on exécute a qu'on nous dit de faire. On n'a pas envie de venir
vous rejoindre au bloc, mais on vous aime bien!
Je retrouve la force de sourire.
— «Drôle d'amour!», je réponds à mi-voix. Puis, j'ajoute : « Au moins, maintenant, laissez-moi, que la
circulation revienne toute seule!
Le garde secoue la tête. Il s'empare du bras gauche, lui fait subir le même traitement.
— Non, ça, c'est vraiment pour votre bien. On sait ce qu'il faut faire. Quand on en veut à quelqu'un, on le
laisse, comme cela, sans le frictionner. S'il a été attaché plus d'une heure, il ne se servira pas de ses bras
avant plusieurs semaines. En vous frottant très fort tout de suite, cela vous fait mal mais, demain ou
après-demain, vous pourrez tenir les choses presque normalement.
L'adjudant revient. Je suis à nouveau vêtu, la veste ensanglantée posée sur les épaules. Un des gardes fait
mine de me passer les menottes. Oularé les intercepte, les garde en main. Il me fait simplement signe de
le suivre.
Au bureau, Ismaël Touré est seul. Le ministre m'indique le siège. Oularé reprend sa place derrière moi.
— Hé bien. Alata. Je pense que vous êtes maintenant convaincu que vous ne pouvez pas nous résister? On
ne vous a appliqué que le premier degré. Il y en a d'autres.
— Pourquoi avez-vous interrompu, monsieur le Ministre ? Je n'ai encore rien dit qui puisse justifier un
arrêt de ce traitement.
Il se renverse, souriant, sur sa chaise.
— Nous avons pensé que vous aimeriez prendre connaissance de ceci, avant d'être en trop mauvais état.
Il pousse une lettre vers moi. Je n'arrive pas à la ramasser. Les poignets ne répondent pas à la volonté, les
doigts sont morts. Il s'en avise.
— Oh, je vois que vous avez, déjà, quelques petits ennuis. Attendez, je vais vous l'ouvrir. Vous
reconnaissez l'écriture, je pense?
— Bien sûr. Elle est du patron [Sékou Touré].
Ismaël Touré sourit.
— Savez-vous que vous êtes pratiquement le seul à l'appeler ainsi?
Je ne peux retenir la repartie.
— Sans doute parce que je suis aussi le seul à le considérer vraiment comme tel.
Interloqué, il me regarde quelques secondes puis consent à rire.
— Bien, voici la lettre.

« Mon cher Alata,

Je suis navré de ce qui t'arrive. Tu dois bien t'en douter. Je ne puis me désintéresser de ton sort. Si tu
veux encore servir la Révolution, aide-moi à trouver la vérité. Ne me cache rien de ce que tu as fait.
Pense à ton épouse, à tes enfants et à moi-même qui voudrais, si tu t'en montres digne par le courage
avec lequel tu feras ton autocritique, te conserver, intacte, toute mon amitié.

Bien fratemellement.

Sékou Touré. »

Les larmes affluent à mes yeux. Je suis brisé, d'un seul coup. Jusque-là, j'étais resté tendu comme un
ressort, déterminé à refuser toute compromission. Le ton de cette lettre me terrasse.
J'acquiers la certitude que mon ami [Sékou Touré] m'a sacrifié, délibérément, qu'il a consenti que je serve
des plans ambitieux et tortueux, qu'il a même accepté la torture que je viens de subir.
Je regarde Ismaël.
— Pourquoi me demande-t-il de penser à mon épouse, à mes enfants. Qu'entend-il par là?
— Ne faites pas l'idiot! Quand vous avez lu cette lettre, votre attitude m'a éclairé. Le président est
persuadé qu'il existe entre vous une très réelle amitié, depuis vingt ans. Je ne le croyais pas et ai soutenu
le contraire. Maintenant, je suis tenté de l'admettre. Le président reste cependant un homme d'État et,
autour de lui, nous sommes décidés à régler définitivement tous les problèmes. Oui, pensez à votre fils
que je suis déterminé à amener ici si vous vous obstinez à nous résister, si vous faites fi de cette amitié qui
s'offre à nouveau.
Il s'arrête quelques secondes, baisse la tête, hésite, reprend enfin:
— Je le ferai même s'il me l'interdit. Je me suis peut-être trompé sur votre compte. Il est trop tard
maintenant pour redistribuer les jeux et effacer le passé. Il faut aller de l'avant. Nous pouvons faire en
sorte, tous deux, que ce passé même serve la Révolution, sauve la cause que votre ami défend depuis tant
d'années. C'est en ce sens qu'il vous demande de penser aussi à lui.
Il s'arrête encore. Je ne retenais plus les lourdes larmes qui consommaient ma défaite. Devant ce
chantage à la famille et à l'amitié, je me sais désarmé.
Ismaël reprend d'un ton très bas:
— Vous venez de faire un beau baroud d'honneur. Beaucoup ne sont pas allés si loin. Ils ont cédé dès
qu'ils ont vu les cordes. Ils n'ont même pas attendu qu'on les lie. Pensez maintenant à votre véritable
devoir, envers les vôtres, envers votre ami. Vous voyez, j'ai renvoyé Seydou. Je le sais trop hostile. Je ne
voulais pas que son influence fût néfaste. Que décidez-vous?

Je poussai un long soupir. Adieu la vie, adieu la liberté, Ténin et l'enfant que je ne connaîtrai pas. Je vais
engager le cou dans un noeud coulant et la corde est tenue par cet homme, devant moi. Malgré ses
paroles lénifiantes, je ne suis pas dupe de la haine qui transsude de chacun de ses pores. Mais que faire?
Laisser arrêter Jean-François ? Laisser jeter Ténin à la rue dans son état, la réduire à la mendicité, à la
prostitution?
Il est tellement évident maintenant que le président Sékou Touré m'a abandonné à la meute.
— Que voulez-vous exactement de moi? Je suis prêt à signer la déclaration que vous préparerez.
Ismaël se redresse avec un sourire radieux. Il me regarde longuement et, ma foi, je ne comprends plus. Il
me semble, à cet instant, que le triomphe vient d'éteindre, d'un coup, la haine que cet homme nourrissait
en lui. Son regard, prend, en quelques secondes, une autre expression.
— Camarade Alata, maintenant, tu redeviens pour moi un camarade de combat. Camarade Alata, j'ai
préparé une déclaration en ton nom. Nous allons la revoir ensemble, la retoucher. Tu y apporteras
quelques détails que je ne saurais connaître et qui l'authentifieront mais, avant, Oularé, va chercher du
café au lait chaud et du pain.
Me blâme qui voudra, qui, surtout, n'a pas connu cette sensation de vide total que provoque un jeûne
absolu de six jours, j'absorbe mon déjeuner de grand appétit. Chaque bouchée de pain, largement
imbibée de liquide bien chaud, je la sens descendre à l'estomac et répandre des ondes de chaleur
jusqu'aux orteils. Je me débrouille comme je le peux, coinçant le pain entre le dos de mes mains et me
jure, ce jour-la, de respecter toute nourriture que la destinée me réservera.
C'est terminé. Je repousse mon pot émaillé. Le ministre qui m'a regardé patemellement durant tout ce
repas sourit, et:
— Nous pouvons travailler maintenant.
A travers la table il pousse vers moi une liasse de feuillets.
— Prends connaissance, camarade. Qu'en penses-tu? J'ai laissé quelques blancs. Il s'agira de les combler
judicieusement.
Je lis et ne peux retenir, à plusieurs reprises, des sursauts. Je relève la tête, rencontre le regard curieux
d'lsmaël, hésite puis poursuis ma lecture.
Ahurissant. Dans ce document, je m'accuse de tous les péchés d'Israël. J'ai trahi la Révolution, n'ayant,
en fait, intégré le mouvement que pour l'espionner pour les autorités françaises. J'ai dirigé les actions des
ennemis du Parti, de l'extérieur comme de l'intérieur, les ai renseignés sur les moindres actes ou paroles
du président. Quant à la récente agression portugaise, non seulement, j'avais préparé l'opération mais
devais y jouer un rôle actif. Les lacunes volontairement disséminées dans le texte ne concernent que des
détails comme des lieux de rendez-vous, voyages à l'étranger, évènements personnels m'ayant touché et
obligé de modifier mes plans...
Enfin, pour couronner le tout, je racontais avoir usé de mes postes administratifs successifs, surtout de
mon passage au Commerce intérieur pour exercer un chantage éhonté sur les commerçants étrangers et
m'être ainsi enrichi effrontément.
Je prends une profonde inspiration. Il ne peut tout de même pas exiger que je signe un tel tissu de
mensonges et d'incohérences !
— Ne croyez-vous pas que c'est un peu gros, camarade ministre? Vous savez parfaitement que rien de
tout cela n'est vrai. En outre, cela parait tellement invraisemblable !
Il rit.
— Nous ne cherchons pas le vraisemblable. L'expérience nous a, cent fois, appris que c'est
l'invraisemblable qui est souvent vrai. Ce sont les faits de corruption qui te chagrinent ?
Je hausse les épaules.
— Même s'ils étaient exacts, vous ne pourriez arrêter tous les fonctionnaires guinéens corrompus, à
commencer par les ministres. Le camp ne serait pas assez grand. Le président est au courant de chaque
cas. Pour moi, il sait que j'ai vécu, depuis dix ans, sur les économies réalisées quand j'étais armateur de
pêche et expert comptable. Non, ce qui me parait gros, c'est cette affirmation que j'ai voulu porter les
armes contre le pays alors que tout Conakry m'a vu me battre sur la plage derrière ce camp.
Le ministre paraît s'inquiéter.
— Me serais-je, encore une fois, trompé sur ton compte? Faudra t-il revenir à d'autres arguments? Crois-
tu pouvoir me lanterner encore longtemps?
— Tout ce que je demande, c'est de supprimer ce passage. J'accepterai la corruption et même la trahison
mais n'exagérez pas, pour la lutte armée! Il faut que ceux qui me connaissent bien puissent croire, au
moins en partie, ce que je vais signer. C'est votre propre intérêt. Agir autrement, ce serait accréditer le
bruit qui circule déjà que vous n'obtenez ces aveux qu'à la suite de pressions inadmissibles.
Ismaël hésita longtemps encore. Derrière mon dos, je sentais Oularé aux aguets qui s'était rapproché du
tabouret. Enfin, il me tendit des feuillets vierges, un stylo.
— Vas-y, je te fais encore une fois confiance !
J'indique mes mains d'un signe de tête.
— Dicte à l'adjudant Lenaud.
Un second gradé de gendarmerie est apparu dans la pièce. Plus petit qu'Oularé et très fluet, il porte, sur
son visage, les stigmates d'une maladie qui le ronge. J'apprécierai par la suite cet homme, de loin le plus
humain, probablement le seul des geôliers qui ait conservé le sens des proportions et du raisonnable.
Ismaël Touré relut attentivement la rédaction proposée d'où j'avais soigneusement banni toute allusion à
l'affaire du 22 novembre, ne voulant, en aucun cas, qu'on puisse la retourner contre mon fils.
— Astucieux mais je suis d'accord. J'espérais beaucoup plus de toi, mais n'insistons pas, pour le moment.
Tout fut, dès lors, terminé en une heure. J'étais épuisé. La tension nerveuse qui m'avait soutenu se
relâchait.
— Nous nous reverrons très bientôt, promit Ismaël. Maintenant tu peux tout espérer. Oularé
raccompagnez notre ami au camp. Faites-le changer de régime. Qu'on le traite bien.
Je me levai péniblement pour regagner la Jeep. Le déjeuner me semblait bien loin. J'avais terriblement
mal à la tête et tout tournait autour de moi. Le ventre était complètement insensibilisé. Si je pouvais
mouvoir mes bras avec assez de coordination, les mains, au bout de poignets endoloris, étaient de bois.
Le ministre me considéra une dernière fois avec attention.
— Vous lui ferez donner une autre tenue! Egalement, n'oubliez pas de le faire soigner. A bientôt.

18 janvier 1971

Le jour se lève quand nous atteignons le véhicule. Mes mains sont libres mais j'en suis bien embarrassé.
Ce cauchemar a duré toute une nuit. Je me sens brisé et dans l'incapacité de réfléchir.
L'air est frais. La brise marine me caresse le visage. Pour rejoindre le bloc, la voiture passe devant des
cases d'habitation. Quelques femmes en tenue légère en sont déjà sorties et s'activent autour des feux. Je
ne suis même plus attiré par la joliesse de certaines attitudes, moi qui prenais, autrefois, tant de plaisir à
admirer la grâce des Africaines à leur ménage. Le ciel d'un bleu noir vire lentement au pâle, cela ne
m'atteint pas, non plus. J'ai hâte d'être allongé sur le ciment de ma cellule, d'essayer de réfléchir à ce qui
s'est passé cette nuit, puis de dormir.
Hé bien, je ne dormirai pas à terre. Les consignes sont vite passées et je réintègre le 23 suivi d'un homme
de corvée portant un lit pliable et une couverture.
J'ai un toit au-dessus de ma tête, un lit et de quoi me couvrir. Pour l'instant, cela me suffit...

L'agression, ce serait tout de même un comble de me l'imputer! Tout a commencé, pour moi, par le
téléphone. Période de carême. Avec Ténin, nous avons pris l'habitude de le « couper » chaque soir à tour
de rôle chez nos amis Chaloub ou à la maison. La prière est suivie de parties homériques de belote et nous
sommes, tous, très loin de toute politique!

Pour notre ménage, la vie semblait belle. Les nuages s'amoncelaient bien à l'horizon. Trouver à s'habiller
ou même à se nourrir décemment à Conakry devenait un sacré problème mais, enfoncés dans notre
bonheur égoïste de jeunes époux, nous nous refusions à ouvrir les yeux. Le petit ventre de ma femme
s'arrondissait. Bientôt le quatrième mois de grossesse allait se terminer, c'est tout ce qui comptait
désormais, je me l'avouais!

Encore endormi, je décrochai pour entendre la voix de Jacques, un des rares Européens à avoir servi
fidèlement le président. C'est lui qui me signale qu'on tire un peu partout dans Conakry. Exact. Le
climatiseur coupé, son ronronnement persistant ne dissimule plus les aboiements rageurs des grenades
ou bazookas et les rafales d'armes automatiques.
Je ne me souviens plus que de deux choses précises. Mon appel au président, sur sa ligne directe. Il est
une heure du matin environ et la sérénité naît en moi d'entendre sa voix familière, un peu angoissée,
refuser ma proposition d'aller immédiatement au palais et me demander de «l'aider à tenir les
quartiers». Puis il y a l'émoi grandissant de ma femme qui me supplie de ne me mêler de rien.

— Tu as toujours cru que les Africains étaient bons, sanglote-t-elle. C'est faux. Nous sommes souvent
terriblement méchants. Ne t'occupe de rien. Reste avec moi ou c'est sur toi que cela retombera!

Enfin, c'est l'agitation confuse. L'alerte de mon cousin René Porri, un métis commandant la milice de
Conakry II. Il n'a pas assez d'armes pour ses hommes. Il faut aller en chercher au camp Alpha Yaya.
Avec Zeno, secrétaire général de la section de Ratoma qui est venu me chercher à domicile en Jeep, nous
montons au camp. A la Fédération, la pagaille est indescriptible. Il n'y a pas plus de cent miliciens qui ont
rejoint le siège et ils s'affolent.
Nous ne trouvons au camp — que nous ne parvenons à joindre que deux longues heures plus tard — que
désordre. Aucun rassemblement n'est terminé. Les sous-officiers perdent la tête. Un seul officier, un
jeune lieutenant que je ne connais pas, essaie de mettre un peu d'ordre.
Il a l'intelligence d'autoriser Zeno à approvisionner immédiatement le camion qui nous a transportés.
Pendant que mes compagnons filent au magasin d'armes, il se confie à moi:
— Je n'arrive à rien. Les hommes n'ont plus confiance. Ils prétendent que ce sont les Portugais et qu'ils
ont tué le président. Et puis, il y a celui-là...
De la main il me désigne un grand diable qui se lamente, assis sur le perron. Treillis maculé de sang,
visage portant les traces de coups récents. Un il est fermé et du nez cassé coule une mince rigole rouge. Il
se balance d'un côté à I'autre.
— La illaha il allah. Ils sont trop forts. Ah, N'Ga! 3
Un cercle de soldats débraillés commence à l'entourer. Avec l'officier nous nous approchons.
— Calme-toi. I sabari! lui dit mon compagnon. Tu vois bien que tu ne sais plus ce que tu dis !
— Wallaai ! 4 hurle-t-il, levant les bras au ciel. Tout le monde est mort en bas. Les Blancs sont maîtres de
toute la ville et toi, tu parles encore! Sékou Touré est mort. Tout le monde est foutu!
— Vous avez le téléphone ici? Il n'est pas coupé ?
— Il fonctionne encore, me répond le lieutenant.
Sans plus attendre je fonce au bureau, réussis encore à avoir le président, lui explique que je suis arrivé
au camp chercher des armes pour la Fédération. Au palais, tout semble encore aller assez bien.
Je ressors en courant, l'officier qui a suivi la conversation sur les talons, et harangue les hommes
quelques minutes, leur fait confirmer par leur commandant qu'il a entendu aussi la voix reconnaissable
du président.
Quand nous quittons Alpha Yaya avec les armes, le bataillon rasséréné commence enfin à s'organiser.
Puis ce sera, avec mon fils Jean-François, l'inspection sur les arrières du camp Boiro que René
m'annonce être complètement investi par les agresseurs.
Pour lui, il s'efforce de mettre sur pied des brigades mais c'est difficile. Des hommes envoyés à des points
névralgiques se volatilisent dans la nature ; moins du dixième des effectifs inscrits se présente.
Avec le Dr Keita Ousmane, directeur de Pharmaguinée toute proche, nous trouvons un barrage qui
visiblement n'est pas des nôtres ; nous obliquons vers le littoral et tombons sur Diop Alassane, ministre
du Plan, accompagné de deux Européens dont M. C. entrepreneur en bâtiment bien connu à Conakry.
Alassane semble perplexe.
— Qu'y a-t-il ? Lui demande Ousmane.
Il nous passe ses jumelles.
— Regardez vous-mêmes. Je n'y comprends plus rien. On dirait qu'ils rembarquent.
Effectivement, les dinghys qui font la navette entre un des navires qu'on voit près du rivage, alors que
deux autres sont beaucoup plus éloignés, et la pointe sud du camp, marquée par des roches, prennent du
monde à terre. Un groupe de militaires parait plaisanter et chahuter. Des lits de camp repliés et du
matériel gisent autour d'eux. Visiblement, ils partent !
— Les deux autres navires s'éloignent, fais-je remarquer à mon tour. Tu y comprends quelque chose?
Diop est ancien officier de l'armée d'Italie. J'ai toute confiance en son jugement.
— Je crois en une opération de diversion montée pour délivrer leurs prisonniers.
Le camp du PAIGC 5 à Ratoma renferme plusieurs militaires portugais dont des officiers blancs.
J'apprendrai par la suite qu'un autre étranger important était à Boiro depuis plusieurs années.
— Ils doivent avoir voulu foutre la pagaille pour réussir leur coup, continue Diop.
— Pour cela, ils ont réussi. Il n'y a qu'à voir à la Fédération! Personne ne peut s'organiser.
— Nous sommes là depuis plus d'une heure, dit M.C. Malgré les coups de téléphone, Diop n'a pas pu
obtenir un seul volontaire du siège fédéral.

Finalement, Diop décide de prendre la situation de la Fédération en main et y monte immédiatement. Il


promet de m'envoyer des hommes pour empêcher tout retour offensif des mercenaires sur les arrières de
Boiro et, éventuellement, monter une opération pour les couper de leurs navires de recueil.
Je passe un nouveau coup de fil à la présidence. C'est Saifoulaye Diallo que j'y trouve et non plus le
patron [Sékou Touré]. J'apprendrai plus tard qu'on l'a mis en lieu sûr.
La détermination d'Alassane est une lourde erreur politique. Il n'est que responsable administratif,
simple ministre, pas membre de l'appareil bureaucratique. Impossible d'obtenir un membre du BPN
avant onze heures du matin. Malgré tous les efforts de mon cousin Porri, ou bien ils ont disparu de chez
eux, ou, comme Ismaël Touré qui m'a interrogé ce soir, ils se terrent sous leur lit et refusent d'en sortir.
Keita N'Famara consentira finalement à venir à la salle de la Fédération mais il faudra le faire protéger
par plus de dix miliciens en armes et il fera le court trajet accroupi sur le plancher de la Jeep.
Les prisonniers politiques, libérés par les mercenaires, ont regagné sagement leurs domiciles, quand ils
en ont retrouvé un! Le seul Camara Sékou, ministre du Commerce intérieur, impliqué tout récemment
dans une affaire de détournement jugée trop scandaleuse, et placé, pour cela, au régime politique, s'est
présenté de lui-même à la Fédération et incorporé librement au petit groupe de commandement
qu'Alassane a réussi à constituer.
Ce n'est que vers dix heures que la résistance s`organisera réellement, sous l'impulsion de Diop Alassane
qui se dépense sans compter. Il commencera alors à recevoir les premiers éléments du bataillon de
Kérouané du lieutenant Sidi Mohamed et de celui de Labé du capitaine Mara Khalil.
En fait, les mercenaires débarqués furent les maîtres incontestés de la ville dès trois heures du matin. On
reste confondu devant leur échec final. L'apathie de la population était totale. Les habitants vaquaient à
leurs petites affaires sans se presser. Des balafons même se faisaient entendre çà et là.
A l'analyse, on trouvera de grossières fautes techniques et tactiques. Conakry II était, depuis plusieurs
mois, alimentée en électricité directement des grandes chutes. Les agresseurs l'ignoraient ou ne s'en sont
pas préoccupés. Maîtres de la centrale de la ville, ils ont laissé l'immense banlieue éclairée a giomo sans
réagir.
L'attaque qu'un groupe, commandé par le lieutenant noir portugais Juan Juanario Lopez devait
déclencher contre Alpha Yaya ne fut même pas esquissée, cet officier ayant préféré attendre le grand jour,
terré avec ses hommes, pour s'en remettre à la clémence de la Guinée.

Probablement, ils escomptaient une réaction populaire positive en leur faveur sachant le point de
saturation où en était arrivée la masse. Leur grossière erreur a été, alors, de sous-estimer la réaction
nationale des Guinéens. La population ne s'est pas soulevée, comme on l'a prétendu par la suite, pour
rejeter les envahisseurs à la mer, mais les reconnaissant étrangers, elle leur a refusé tout concours.

Des cadres politiques guinéens qui se savaient pourtant visés comme c'était le cas de mon malheureux
camarade Barry III, ancien leader socialiste, se sont mis avec ardeur au service du Parti et de la Nation
attaqués. Il ne cessa pendant toute la journée de servir d'officier de liaison à Diop Alassane pour amener
à pied d'oeuvre les contingents de l'intérieur, au fur et à mesure de leur arrivée à Conakry.
Ils en auront tous leur récompense.

• Barry III sera pendu publiquement.


• Juan Juanario Lopez égorgé dans sa prison un mois plus tard.
• Camara Sékou exécuté secrètement
• Mara Khalil mourra d'épuisement sous mes yeux au camp Boiro...

Pour ma part, ignorant ce sombre avenir, j'avais la conscience tranquille, ce soir-là. Ayant enfin reçu une
vingtaine de miliciens, j'avais passé ma journée à faire le coup de feu contre les mercenaires sur la plage
de Boiro. Nous avions eu un mort et deux blessés graves.

Tout Conakry le savait mais, hélas, tout Conakry savait aussi que mon fils Jean-François était resté à mes
côtés et s'était battu très correctement...

Notes
1. Allons-y [sosso].
2. Depuis l'Indépendance, une sorte de coutume s'est instaurée en Guinée : celle d'appeler général tous ceux qui occupent ou
ont occupé assez longtemps des fonctions dont le titre comporte cet adjectif, Exemple : secrétaire général de section
(politique), secrétaire général de région (administratif), inspecteur général...
3. Maman (sosso). Équivalent de N'Na en maninka et de Néné en peul
4. Au nom de Dieu!
5. Parti africain de l'indépendance de la Guinée et du Cap-Yert. Il était dirigé par A. Cabral, le héros de l'Indépendance de la
Guinée-Bissao.
Chapitre II
Les pétroleuses
L'infirmier me tira de mon sommeil un peu plus tard. Examen des bras, énormes pansements. On me
proposa des bains d'eau pour les mains mais sans trop de chaleur, le major estimant que tout allait déjà
très bien de ce côté puisque je remuais les doigts.

Enfin passa la corvée d'eau, eau à laquelle j'avais droit. Je n'étais plus un exclu. On ouvrit les portes par
deux ou trois, un peu à l'avance. Les détenus préparaient leurs récipients.
Deux hommes de corvée portaient une grande bassine, pleine d'une eau plus que douteuse. Deux autres
faisaient la navette pour alimenter la distribution. Les robinets se trouvaient au centre de la cour entre les
deux bâtiments.
Un garde remplissait gobelets et quarts lui étaient tendus. Je participais, regardant avidement de tous
côtés. A ma droite, je reconnus El Hadji Aribot Soda bien maigri déjà. Il arborait des pansements aux
coudes, lui aussi. A ma gauche, au 24, c'était un Blanc, vaguement familier.
Quand la corvée se fut éloignée, nous laissant à l'obscurité, je voulus taper à la cloison, mais m'entendis
héler :
— C'est bien monsieur Alata?
— Oui, et vous, monsieur H. A.?
C'était un planteur de Coyah. Je le connaissais comme un homme très calme, sans histoire, très bien vu
jusque-là de l'administration guinéenne. J'avais eu affaire à lui, épisodiquement, et m'étais certainement
montré odieux, à mon habitude.
Réflexe de défense, ou expression de ma timidité profonde, j'ai toujours eu de grandes difficultés à
communiquer et, principalement, avec les Européens en Afrique. Je leur prête des pensées à mon égard,
qu'ils ont ou non, et le résultat est un ton cassant, un autoritarisme apparent, bien loin de ma nature
réelle.
— Oui, me répond-il, C'est bien moi. Mon arrestation est dure à digérer mais la vôtre. Vous, Alata, ici, ce
n'est pas possible!
J'eus un sourire amer. C'était bien cela. Pour la totalité des toubabs de Guinée, je suis le traître, le
renégat. J'ai pris position contre la guerre d'Algérie, ai opté pour l'Indépendance, me suis fait musulman.
Ma femme est une négresse et, comble de tout, je m'affiche avec elle ! Je suis l'âme damnée du président !

— Vous voyez bien, mon pauvre H. A. J'y suis, comme vous, et probablement il n’y a pas plus de
justifications à l'une ou l'autre arrestation.
J'entends un rire littéralement grinçant.
— Tenez-vous bien. Pour moi, c'est une « erreur géographique » simplement !
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Une expression du ministre Touré Ismaël. Mon voisin a repris son calme et sa voix n'est plus que le
chuchotement adopté dans les cellules pour échapper aux représailles des gardiens. Il poursuit : ‘‘ Ismaël
voulait arrêter mon voisin, un Libanais, Hekmat. Les gardes se sont trompés. Ils m'ont pris à sa place.
Puis ils ont constaté que j'étais également voisin de W. G., le plus gros ponte parmi les suspects. Ils m'ont
gardé !’’
— Ce n'est pas grave. Dans ces conditions, ils vont vous relâcher dès que Hikmat sera là. Ils s'apercevront
vite que vous n'avez rien fait. Vous serez certainement chez vous ce soir.
Du coup, j'eus encore droit au rire.
— Décidément, vous n'y êtes pas. C'est Ismaël lui-même qui m'a parlé de cette erreur. Hekmat est, lui
aussi, à Boiro. Il n'est pas question de me libérer.

Je me révoltai, à la fois contre l'injustice et, il me faut bien l'avouer, contre son esprit.
— Tout de même. Ils n'ont aucune déposition à espérer de vous. On ne vous a pas torturé, non? Et puis,
vous n'avez jamais été dans la politique. J'ai l'impression que vous n'en faisiez ni en France ni ici !
— Je n'en ai, effectivement, jamais fait et après ce qui m'arrive, je ne risque pas de mettre mon nez dans
ces saletés. On ne m'a pas torturé mais on m'a rendu raisonnable et coopératif en me conduisant à la
fameuse cabine technique. Justement, c'est Hekmat que j'y ai vu avec les électrodes et agenouillé sur le
gravier. C'était tellement révoltant que j'en ai vomi. Ils l'ont eue, leur déclaration !
— Mais, sur quoi, bon Dieu!
J'admettais ma présence au camp, celle d'Aribot Soda. Nous étions "dans le coup" puisque politiques. La
prison peut atteindre des hommes politiques même innocents, mais ce pauvre homme, tranquille,
attentif à ne heurter aucune susceptibilité, à ne se mêler jamais de rien!
— Sur pas grand-chose, en vérité. Mon premier voisin, W. G., ils ont voulu que je confirme qu'il recevait
beaucoup de monde, surtout les gens des ambassades, d'Allemagne fédérale entre autres aussi, qu'on
critiquait le Gouvernement au cours de ces réceptions.
— Et vous l'avez dit?
— Oui, dans la mesure où dans toute réunion il y a des critiques diffuses mais cela s'arrête là. Le ministre
a l'air de me garder comme témoin plutôt qu'acteur, mais témoin de quoi ?
Il s'arrêta quelques minutes, reprit: « Mais vous, monsieur Alata. Après tout ce que vous avez fait et dit
pour ces gens-là. Excusez-moi mais cela va faire rire beaucoup de Français. Nous pensions que vous
étiez... enfin, c'est difficile à dire. »
J'achevai à sa place. « Ne vous inquiétez pas, mon vieux. Je sais tout ce qui a été dit sur moi, aussi bien
par les Blancs que par les Noirs. On pensait que je voulais être plus nègre que les nègres, et par ambition !

Il eut une toux embarrassée. »


— Dites-moi. Qu'est-ce qui leur a pris ? Vous avez toujours défendu le régime, non ?
— Je commence seulement à comprendre que cela ne suffit pas, mais je n'y vois pas clair encore !
Je retournai m'allonger sur mon lit picot. Il me fallait comprendre à tout prix pourquoi j'étais ici, côte à
côte avec des Européens qui n'avaient jamais agi contre le Parti mais ne s'étaient jamais non plus déclarés
ses alliés. Depuis treize ans, j'avais tout sacrifié pour le pays. Le président Sékou m'avait abandonné à
Ismaël Touré, mais les raisons de cet abandon restaient nébuleuses. Je n'étais pas un cas isolé, Aribot
Soda était tout aussi innocent. Dans ces conditions, il se pouvait que tous ceux qui m'entouraient
n'eussent absolument rien fait non plus de répréhensible.
En dix ans d'indépendance, peu à peu, Sékou Touré a éliminé les anciens opposants au jeune PDG-RDA,
dont il était le leader. Malgré un ralliement inconditionnel, on les a presque tous arrêtés de 1960 à 1969.
Le dernier avait été Barry Diawadou, fils d'Almamy et ancien député à l'Assemblée nationale française.
Restait une poignée de socialistes. Parmi eux, leur ancien secrétaire général Barry Ibrahima dit Barry
III... et moi-même. N'ai-je pas été, deux années durant, responsable à l'administration et à l'organisation
de cette "démocratie socialiste de Guinée", la DSG ? N'ai-je pas participé, mieux, animé, plusieurs
campagnes électorales ? N'ai-je pas parcouru, plusieurs fois, la Guinée entière pour soulever une masse
amorphe contre des chefs féodaux concussionnaires et infidèles à leur mission?
Maintenant Barry III est la cible préférée d' Ismaël Touré et je crains pour la vie de mon ancien
compagnon. Moi, je viens de me couvrir de honte. Je serais donc au camp parce que socialiste ?
Aujourd'hui encore dans cette sombre cellule je suis profondément convaincu que je n'avais pas fait un
mauvais choix. La lutte pour l'abolition des classes, pour le triomphe des déshérités reste étroitement
liée, en moi, à la lutte contre le racisme.
Si demain garde un sens, c'est parce qu'il s'ouvre sur un avenir sans exploitation des hommes. Que je
paye de ma liberté ou de ma vie cet aboutissement, ce ne serait pas grave. Des millions d'hommes sont
tombés et combien tomberont encore pour la même cause ?
Je suis ulcéré de tomber du mauvais côté de la barricade, alors que je ne me suis jamais senti plus engagé.
Même cet amour insensé qui me lie à Ténin m'a encore plus attaché à la lutte. Elle est noire et fille de
caste. Seule la Révolution pouvait la révéler, la libérer. Je me souviens de mon arrivée en Guinée, il y a
quinze ans. Chassé par la politique locale du Sénégal où je venais de passer dix ans, j'avais tout de suite
aimé la Guinée.
J'étais animé par le désir de réparer ce que je considérais comme une grande erreur. En militant à Force
Ouvrière, j'en étais arrivé à me mépriser. J'avais acquis, au Sénégal et en Mauritanie, la conviction que le
pluralisme syndical ne sert que les intérêts du capital. Je connaissais depuis plusieurs années Sékou
Touré, dirigeant de la CGT guinéenne. Personnalité brillante, c'était un homme d'un charme auquel bien
peu savaient résister. En outre, c’était un organisateur remarquable. Il lançait, depuis plusieurs mois,
I'idée d'un regroupement de toutes les forces africaines au sein d'un mouvement indépendant des
centrales métropolitaines.
Je désirais ardemment être un des premiers à adhérer à cette CGT-A, préfiguration de l'Afrique libre de
demain.
Politiquement je me sentais attiré par le personnage mais le Parti qu'il dirigeait n'avait aucune doctrine
réelle. Son plus ancien leader, pour des raisons d'opportunité, avait rompu avec le parti communiste et,
depuis, pratiquait un pragmatisme très efficace mais où aucune ligne ne pouvait situer idéologiquement
le RDA. La phraséologie utilisée était marxiste mais cela ne signifiait rien, au sein d'un mouvement qui se
voulait surtout rassemblement. Trop d'intérêts opposés y voisinaient : syndicalistes ouvriers et paysans
riches ou planteurs, manoeuvres des ports et des mines et gros commerçants, descendants de captifs
détribalisés et féodaux encore attachés à leurs privilèges. J'étais trop cartésien à cette époque pour
admettre facilement un tel chaos. Il me semblait préférable d'attendre que ce mouvement dévoile ses
batteries : ou bien ce serait simple électoralisme avec le maximum d'efficacité ou la déclaration
d'indépendance. Si l'éveil du nationalisme s'avérait être le but réel de Sékou Touré, je me promettais
d'être à ses côtés.
En attendant, j'obéis à la Cité Malesherbes qui m'avait demandé de prendre contact avec un jeune
responsable qui avait créé à Conakry un parti socialiste indépendant. Barry III voulait s'affirmer comme
africain, refusait la dépendance d'une « fédération SFIO » comme celle du Sénégal.
Ce souci répondait assez étroitement à mes préoccupations et j'avais accepté de militer à ses côtés. Les
premières entrevues avaient été chaleureuses. Habitué aux vieilles barbes de la Cité et des Fédérations
africaines du Parti, les solennels et bien ennuyeux Lamine Gueye et Fily Dabo Cissoko, j'avais été séduit
par ce grand jeune homme, bien bâti, au profil de pharaon, qui portait avec autant de bonheur le grand
boubou africain ou la veste de daim à la dernière mode parisienne.
Barry surnommé Barry III parce qu'ils s'étaient trouvés trois porteurs des mêmes nom et prénom à
l'école secondaire de Mamou et qu'il y était le plus jeune, s'était lancé dans la politique, en se prétendant
"héritier spirituel" de Yacine Diallo 1. Celui-ci, fondateur de la fédération socialiste de Guinée après la
Libération, l'aurait incité, peu avant sa mort survenue en 1954, à reprendre le flambeau.
Il y avait beaucoup à redire dans l'histoire et son utilisation. Au fil des années je pus constater que Barry
III était un élégant paradoxe. Par tempérament, par tradition, c'était un fils de la seule féodalité 2 qui
subsistât encore réellement, les Peuls.
Malheureusement, il était paralysé par sa certitude de la supériorité de son ethnie, et, en son sein, de sa
caste.
Aussi, peu à peu, me suis-je éloigné spirituellement d'un être brillant mais que je sentais en divorce avec
ses professions de foi. Cependant, je gardais de mon étroite collaboration avec ce leader, l'admiration du
nationalisme profond qui l'animait.
Ce nationalisme interdisait à Barry III, même en 1955, de se sentir français. Il était Peul de la tête aux
pieds. Malheureusement, il pouvait l'orienter vers l'indépendance du Foutah Djallon plus que vers celle
de la Guinée.
Cela aurait pu être le prétexte de son arrestation. Est-ce qu'un régionalisme enthousiaste pouvait l'avoir
poussé à prendre parti contre le centralisme bureaucratique? J'aurais aimé pouvoir m'en persuader, cela
m'aurait rassuré, mais, depuis mon entrevue avec Ismaël Touré, je sais que c'est faux. Mon ancien
compagnon de route était trop parfaitement loyal envers l'Afrique pour pactiser avec le Portugal fasciste.
Ils l'ont tout simplement éliminé parce que intellectuel, Peul, socialiste et populaire !

J'en étais là de mes réflexions quand j'en fus tiré par un remue-ménage bruyant. La fermeture des
verrous de chaque cellule était vérifiée et le claquement de cadenas à chaque porte indiquait qu'une
précaution supplémentaire était prise. Que se passait-il ?

Je montai sur mon lit. Le mur du fond donnait directement sur la cour intérieure du camp, cour occupée
par les maisons d'habitation des gardes. Un brouhaha lointain, fait de rumeurs de centaines de voix
accompagnées de bruits de gens en marche, de claquements scandés de milliers de mains, se précisait de
seconde en seconde. Le bruit s'accroissait, devenait vacarme. Les slogans hurlés par des centaines de
gorges se faisaient perceptibles. Je distinguai de plus en plus clairement :
» La 5è colonne au poteau" ; » La mort pour tous les traîtres." Les voix féminines dominaient. Sur un ton
suraigu certaines filles interrompaient la répétition des cris pour lancer, en sosso, une invitation plus
précise à châtrer les coupables et à leur confier leurs sexes.
Après l'agitation due au renforcement de la sécurité des cellules, la prison était devenue étrangement
silencieuse, comme une forteresse dont les flots de paroles hostiles venaient battre les murs. J'allai à la
porte. Des fentes, patiemment agrandies par de précédents occupants, permettaient de jeter un coup
d'oeil sur une partie de la cour. En appuyant sur le battant, on arrivait à le décoller légèrement de son
encadrement et la vue s'améliorait sérieusement.
Une mitrailleuse était en batterie devant le portail de fer. J'estimai que son champ de tir couvrait la
totalité de l'espace entre les deux rangées de cellules, 10 et 20. Les quelques gardes aperçus n'avaient plus
leur négligence habituelle. Ils étaient casqués, portaient leur équipement complet, cartouchières garnies,
poignard et pistolet à la ceinture.
Des bruits mats contre la paroi du fond marquèrent l'arrivée de projectiles lancés par les manifestants
dont les cris haineux s'amplifiaient jusqu'au délire.
"Mercenaires", "assassins", "bourreaux du peuple", "saboteurs" se mêlaient aux slogans de base et à de
plus basses injures.
Les rires insultants des femmes dominaient toujours le charivari. Les projectiles volaient plus nombreux.
Certains tombant sur les tôles du toit y faisaient un roulement de tonnerre. J'en voyais qui parvenaient
sur les graviers de la cour.
Puis tout s'éloigna lentement. Les cris, les bruits de la foule en marche s'estompèrent graduellement en
direction du bureau du commandant du camp et de la sortie.
Un profond soupir s'échappa de mes lèvres. Je m'aperçus — avec quelle surprise — que j'avais eu peur !
J'étais inondé de sueur, une sueur visqueuse. Les nerfs, maintenant, me lâchaient. Je m'effondrai sur le
lit et commençai de sangloter comme un enfant.
En être arrivé là ! Avoir tant lutté pour être menacé de mort par une populace en délire, par la masse de
ceux que j'ai préférés aux gens de mon propre pays, de mon propre sang ! Je songeais, avec une angoisse
intense que je ne pouvais dominer et une tristesse profonde que, remis en liberté sur le passage de cette
foule ; elle m'eut mis en pièces sans hésiter. Quel aboutissement !
Soudain me vint la pensée des miens. Jean-François ne portait-il pas mon nom ? Cette foule n'essaierait-
elle pas de faire un mauvais parti au fils Alata dont le père était, désormais, à l'abri de sa "légitime
vengeance" ?
Et Ténin? Dieu tout-puissant ! J'eus envie de hurler. Ma petite amazone, si fière du ventre où vivait le
témoignage de son amour ; ma petite guerrière qui avait coutume, depuis novembre, de porter mon
pistolet en bandoulière et de me suivre partout, Ténin, mon unique amour ! La douleur devenait
physiquement intolérable. J'avais une sensation d'arrachement d'une partie du corps. Je n'étais plus
entier. Ma femme, qu'en faisaient-ils ? Je savais, déjà, qu'on avait, parfois, forcé des femmes de détenus à
participer à ces "marches volontaires", on les avait contraintes à hurler des menaces de mort à l'adresse
de leurs propres maris, à les dénoncer publiquement. Comme on les avait, souvent, divorcées d'office.
Ténin? L'avaient-ils jetée à la rue ? Trouverait-elle des amis assez courageux pour l'héberger avec l'enfant
qu'elle portait ?
Dans ce pays, en proie depuis deux mois au délire du racisme, où toute relation avec un Blanc devenait
preuve de trahison, crime contre la nation, Ténin, que fais-tu, toi dont le ventre devient un témoignage de
ton infamie contre-révolutionnaire ? Ténin, si fière de t'être révélée dans mes bras?
Je me souvenais de toutes les phrases prononcées par ma femme, du charme de ses attitudes dans ces
derniers mois où son épanouissement avait été total.
A Kankan, il y avait maintenant un an, nous nous étions aimés si longuement que, fier et émerveillé,
j'avais entendu le premier cri de joie physique qu'elle ait jamais poussé de sa vie. Je les ai sous mes yeux,
ici dans ma prison, ce masque concentré sur son plaisir, ces lèvres délicatement ourlées, entrouvertes, le
nez largement dilaté, ces yeux sombres qui s'ouvrent de plus en plus grands.
A la naissance des longs cheveux crêpelés perlent des gouttelettes de sueur. Je peux les toucher, les
sentir. Ma Malinke si réservée, si pudique, tu oublies tout.
Je suis debout, les mains aux tempes. Je sais que j'ai doublement tort de penser. Je me suis voulu
révolutionnaire. Un révolutionnaire n'a rien à lui, même pas son nom, disait Lénine, même pas sa
famille, soutenait le grand Che. J'ai tort de penser à ce qui fait si mal, à ce bonheur enfui parce que trop
exclusivement personnel. Pourtant, je reviens à mon obsession. Ténin, que te font-ils? Ils en veulent
tellement d'avoir affiché notre amour avec ta calme impudeur. Les Européens ricanaient de nous voir
passer serrés l'un contre l'autre, mais les Africains te maudissaient de ton manque de retenue.
Maintenant tu es seule, avec tes entrailles lourdes et ton coeur déchiré. Y aura-t-il un frère pour te
soutenir, pour t'aider à franchir ce cap de semaines d'angoisse? Qu'il soit blanc ou noir, je le remercierai
jusqu'à ma mort.
Bon Dieu, que ce serait bon d'en finir maintenant ! Ils veulent ma tête, qu'ils la prennent vite. Rien ici ne
peut me permettre d'en finir moi-même. Depuis qu'un Libanais s'est entaillé les veines avec une ampoule
éclatée, les fils électriques ont été relevés hors de portée de main. Les gobelets et pots sont en émaillés.
Impossible de les rendre tranchants. Pas possible non plus d'atteindre la traverse métallique pour y
accrocher des lanières de couverture.
Je ne sais plus ce que je fais. Des larmes ruissellent sur mes joues. Je gémis et n'arrête pas de prononcer
le nom de ma femme.
La porte s'ouvre doucement. Tout à ma douleur, je ne m'en inquiète pas. Sur le seuil apparaît le grand
Billy, un garde à l'air calme et bon.
— Ne pleure pas, patron, calme-toi.
Pleurer ? Je n'ai aucune conscience de mes larmes, C'est un exutoire de mes nerfs surmenés. La pensée
tourmentée a trouvé un échappatoire en ces larmes, presque mécaniques.
Le garde approche lentement, pose une main sur mon épaule.
— Oui, calme-toi. Tout finit dans la vie, patron. La vie, c'est une roue. Ça tourne. Nous disons, nous
Malinké, qu'un jour tu es à cheval, un autre jour tu vas au marché pour le vendre. Il faut seulement avoir
la patience. Dieu te fera sortir d'ici.
— Tu ne peux pas comprendre, Billy, tu ne peux pas.
L'homme me regarde longuement. Le regard d'Ikongo! Il y a tant d'amitié, tant de compréhension et de
pitié dans ces yeux que mon coeur se déchire à nouveau.
— J'ai vu beaucoup d'hommes souffrir, patron, beaucoup. Pour ceux qui désespéraient, comme toi, j'ai vu
aussi comment Dieu les sauvait, leur redonnait la vie et la paix. Aie confiance. Prie Dieu. Il ne
t'abandonnera pas.
Billy a un geste d'une simplicité dont ne peuvent comprendre la grandeur que ceux qui ont été des
réprouvés. Il me tend une main large ouverte. Billy. Jusqu’à mon lit de mort, je n'oublierai plus cette
communication où toute la chaleur du monde s'est réfugiée. Je ne plus suis seul, plus exclu.
Méprisant le terrible danger d'être dénoncé comme complice des traîtres de la 5è colonne, ce simple
adjudant de la garde m'a rendu ma place parmi les hommes. Que Dieu te remercie, Billy, garde
républicain.
Peut-être est-ce la poignée de main de Billy qui m'a donné la force de supporter la honte qui m'attendait
le soir même, cette honte qui me poursuivra toute ma vie.
On vient encore me chercher dans la nuit. Pourtant, tout est terminé. Ma déposition est signée,
enregistrée. Que me veulent-ils? Je le saurai vite.
Ismaël Touré, Keita Seydou et plusieurs autres, graves mais aussi amicaux. On ne me passe pas les
menottes à l'entrée du bureau. C'est presque courtoisement que le garde me fait asseoir et non pas d'une
pression sur les épaules.
— Mon cher Alata, tu as fait une déposition que ton ami [le président Sékou Touré] a fort appréciée, me
dit le ministre mais, à la réflexion, il y manque quelque chose, la preuve de ta bonne foi.
Je le regarde interloqué.
— Oui, continue-t-il avec le sourire. Tu n'accuses en fait que toi-même.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, protestai-je. Je parle de Robert Artiges, de Jeandey !
— Oui, oui, tout cela est bien beau mais ces hommes sont très loin d'ici et ne seront jamais assez fous
pour venir se jeter dans la gueule du loup. Nous exigeons que tu nous donnes au moins un homme qui ait
participé à tes activités et qui soit ici, sur place.
— Je suis seul, protesté-je. Je ne connaissais personne.
— Alors, nous allons t'aider, avance Seydou Keita. Tu as un ancien ami qui est un grand combattant, qui
se vante même d'avoir été parachutiste, FFL, que sais-je? Il est en relations étroites avec le PAIGC alors
que c'est un Français comme toi.
— Oui, reprend Ismaël Touré. Tu ne peux pas nier que cet homme soit dans le coup. Il présente toutes les
caractéristiques voulues. Enumérons-les ensemble.

1. C'est un ancien communiste qui a tourné casaque


2. Il est très entraîné militairement
3. Il a fait de la politique avec nous puisqu'il a même été conseiller municipal RDA, mais il nous a
abandonnés
4. Il commerce avec le PAIGC et
5. Il est représentant de la plus grosse firme allemande KRUPP !

J'ai situé immédiatement l'homme qu'ils ont dans le collimateur. P. D. en effet présente toutes ces tares à
leurs yeux. Il a peu de chances de s'en tirer, mais pourquoi me mêlent-ils à tout cela ? Puisqu'ils ont
toutes ces questions à lui poser, qu'ont-ils besoin de moi ?
— Avec tout ce que vous avez contre lui, ce ne doit pas être bien difficile de l'arrêter ! Que voulez-vous que
je fasse ?
— Nous te l'avons déjà dit. Nous voulons une preuve de ta bonne volonté. Cet homme, dont nous ne
t'avons pas dit le nom mais que tu as parfaitement situé, c'est toi qui vas nous le dénoncer. Ainsi, nous
saurons que tu es prêt à aider la Révolution, même contre tes anciens compatriotes. Sinon...
— Sinon ?
Il hausse les épaules.
— Pas la peine de te faire un dessin. Tout sera remis en question. Dans ta déposition, tu as laissé
l'agression sous silence. Nous savons parfaitement pourquoi. Ton fils y jouait son petit rôle, n'est-ce pas ?
Nous sommes disposés à accepter cette lacune. Après tout, nous en savons suffisamment sur cette affaire.
Allons, je t'attends !
Jusqu'à ma mort, je porterai le poids de ma renonciation. J'aurai beau me persuader que j'ai agi pour
sauver mon enfant, et surtout que je les savais déterminés à arrêter cet homme, que j'étais introduit dans
l' affaire, non pour l'accabler, lui, mais pour m'humilier, moi-même, pour m'écraser, me susciter des
haines extérieures et m'environner de mépris. La poursuite de l'expérience me fera descendre encore plus
bas mais, jamais, je ne mesurerai plus nettement ma propre déchéance que ce jour-là.
Je les regarde, eux cinq, car ils sont cinq, cinq que je connais parfaitement. Tous arrogants et suffisants,
le visage luisant, les yeux étincelant de haine.

• Ismaël Touré
• Keita Seydou
• Condé Luceny
• Keita Mamadi
• Guy Guichard.

Tous de belles crapules, tous avec des affaires d'argent derrière eux.
Je la sens palpable, cette haine. Ils tiennent un homme qu'ils peuvent manipuler à leur guise. Ils ont tous
eu peur de moi, à un moment donné.

• Ismaël pour des affaires de timbres


• Seydou quand il était directeur de la Gestion immobilière.
• Luceny quand il gérait les fonds de la présidence.

Maintenant, ils peuvent me broyer, détruire ce qui me reste, mon fils, ma femme. Ils n'hésiteront pas ! Je
craque, d'un coup. Je cède. Que Dieu et les hommes me pardonnent. Moi, je ne le ferai jamais. Je
craquerai encore, dans cette maudite prison où rien n'est définitivement terminé, mais ce lâchage-là, je
ne me le pardonnerai jamais,
Ce que fut cette nuit, de retour à la 23, je préfère l'oublier. J'étais malade de honte et de dégoût de moi-
même. Mon nouveau voisin, H. A., que j'appelais désormais de son prénom, essaya de me réconforter,
même quand il sut que j'avais accepté de dénoncer P. D. comme agent du SDECE. Il ne put y arriver.
J'ai retrouvé un calme apparent. Quelques heures après, Oularé venait visiter une dizaine de cellules. Il
s'arrêta quelques minutes chez moi.
— Vous maigrissez beaucoup, monsieur Alata. Il faut manger, vous n'êtes plus à la diète.
Je souris sans répondre. Que lui dirais-je? Que je n'ai pas faim. Que mon estomac est si serré que même
la portion infime qui m'est servie, je n'y touche guère ? Ou encore, que même avec une faim terrible il
serait difficile d'avaler le boulet innommable où trônent des entrailles non vidées de poissons ?
— Vous fumez?
— Bien sur!
Je tends une main avide, m'empare de mon premier paquet de cigarettes depuis l'incarcération.
Oh, la volupté de la première bouffée ! Il faut savoir se restreindre ! Qui sait quand se présentera, de
nouveau, une telle chance ?
Ce soir-là, je suis donc riche. La nuit tombée, j'ai un peu bavardé avec mes deux voisins. Les gardes ne
sont pas passés devant la cellule. Ils ont été tranquilles.
El Hadji Aribot ne parle en ce moment que de Paris et de la France dont il a une nostalgie intense. Il
décrit ses séjours sur le continent, rappelle les joyeux cafés où il connut tant d'amis. Aussi, évoque-t-il les
si jolies filles qui ont fait mieux que lui sourire. Ah, ce pays où les femmes ne s'occupent guère de la
couleur de votre peau ! Ce n'est pas comme en URSS !
A l'écouter, je me console presque de mon incarcération. Je ne me suis pas trompé sur un point, au
moins. S'il était nécessaire pour la France de rendre une liberté confisquée à ses anciennes colonies, elle
n'y laissait pas une mauvaise impression. Les erreurs de certains fonctionnaires, les abus de l'occupation,
pendant quatre-vingts ans, n'ont pas empêché les Guinéens de s'attacher à la grande image de la France
au-dessus des médiocres petits Français qui s'étaient rués à la course au CFA.
Ces traces ne s'effaceront pas. Tout est en place pour une réelle réconciliation des deux pays quand ils
auront décidé de se respecter mutuellement.
Quant à Henri, il présente avec moi une analogie frappante. Nous sommes, tous deux, amoureux fous. Au
même âge, nous avons connu nos secondes épouses, pratiquement à la même période. Nous poursuivons
le même calvaire.
Il égrène ses regrets déchirants de Marie-Rose, moi de Ténin. Il a compris, d'emblée, que j'aimais ma
femme avec autant d'intensité que je l'aurais fait d'une Européenne et, pour ma part, j'ai immédiatement
perçu le courant de sympathie qui appelle l'amitié.
Amitié fragile, certes, car je reste traumatisé par l'ambiguïté de quinze ans de vie politique, J'y ai connu
tant de haine, subi tant d'avanies, été livré à tant d'interprétations que je ne m'abandonnai à mes
penchants amicaux qu'avec circonspection.
Quelques propos confiants même chuchotés permettent de supporter l'angoisse de cette claustration
presque perpétuelle.
Les détenus ne voient le jour que six fois entre sept heures trente le matin et dix-huit heures, et avec
quelle parcimonie!
Le reste du temps, la cellule est plongée dans l'obscurité. Un rayon de soleil filtre le matin par l'étroite
lucarne, tourne lentement sur le sol puis disparaît.
Les ouvertures sont devenues le seul moyen de mesurer la fuite du temps.
En général, le café nous est servi — une maigre tasse de jus noirâtre — très tôt le matin. A dix heures, la
corvée d'eau nous permet de prendre quelques goulées d'air pur, puis il faut attendre le repas, entre
quatorze et quinze heures. La gamelle nous est glissée rapidement.

Je dus me gendarmer plusieurs fois contre des gardiens qui voulaient se borner à la pousser sous la porte,
comme à une bête sauvage. Je l'avais, à ces occasions, repoussée violemment. Le gros Cissé, alerté par les
clameurs du garde, finit par lui donner tort et rappeler le règlement. La porte devait être entrouverte
pour alimenter les détenus. Deux fois, cependant, je me passai de déjeuner, le second chef de poste, le
forestier aviné et brutal, ne daignant pas opiner.

Puis, nouvelle corvée d'eau, environ deux heures plus tard. Enfin, il fallait attendre la soupe du soir,
encore plus maigre: à peine quelques grains de riz couvrant le fond de l'assiette en aluminium.
Heureusement, le matin entre le café et l'eau, il y avait la vidange. Humiliante au possible cette obligation
de porter un seau hygiénique malodorant jusqu'aux latrines communes — et désaffectées — à une
centaine de mètres de la cellule. Le chef de poste, en personne, faisait pratiquer l'opération, cellule après
cellule, attendant le retour de chaque prisonnier pour ouvrir la cellule suivante. L'aller et retour ne
prenait pas plus de quelques minutes et les graviers blessaient les pieds nus. Jamais je ne m'habituai à la
privation de chaussures. Je ne pouvais davantage voir sans lunettes. On me les avait enlevées à la fouille.
Et, pourtant, cette courte excursion à ce que Henri appela bien vite les "îles Borromées" finit par être
attendue avec impatience.
La lumière vient d'être coupée. Je suis encore riche de quelques cigarettes, ne fumant que trois demi
cigarettes quotidiennes. Je suis allongé. Tout se tait. Tout est obscurité. Seul tranche, dans la nuit, le bout
rougeoyant du dernier mégot de la journée.

Notes
1. Voir note explicative particulière sur les partis politiques en Guinée avant l'Indépendance. p. 250.
2. Député inscrit à la SFIO. A marqué profondément la vie politique de la Guinée et principalement du Foutah de 1945 à sa
mort en 1954.
3. Voir note explicative particulière sur la chefferie en Guinée et spécialement la chefferie au Foutah. p. 251.
Chapitre Quatre
Les longs couteaux
25 janvier 1971, dans la nuit

D'une seule flambée, le camp s'embrase, comme à la période la plus ardente des interrogatoires. Les
portes claquent, les verrous grincent partout. Des piétinements et des galopades soulignent les cris et les
hurlements des gardes. Des noms, des numéros fusent dans la nuit sur toute la surface de la prison.

La 21 s'ouvre à son tour, puis, après un temps, comme si cette ouverture avait été un signal, tout retombe
dans le silence. Les seuls bruits sont concentrés autour du poste de police et les détenus prêtent l'oreille,
essayent de reconstituer des phrases cohérentes avec les quelques mots qu'ils ont surpris. Au loin, le
grondement d'un moteur de camion s'amplifie maintenant. Les portes d'accès au bloc gémissent de
toutes leurs tôles. Le camion est tout proche, son moteur rugit quelques secondes, puis est coupé. Le
silence se refait pesant. L'angoisse, une angoisse indéfinie, plane sur le camp. J'ai laissé s'éteindre mon
mégot après le départ du 21. L'air plus frais de ma cellule, m'indique que cette porte est restée ouverte.
— Pourquoi, me demandé-je, saisi d'anxiété, ces enlèvements en pleine nuit? Ce ne sont pas des
interrogatoires, ils sont beaucoup trop nombreux Et pourquoi le 21? C'est Dalen qui y est, un Ivoirien
réfugié politique en Guinée (?). Il a déjà été interrogé, Que se passe-t-il? Le moteur du camion est remis
en marche. Nous suivons l'emballement, entendons la porte du bloc se refermer bruyamment. Quelques
minutes se passent, puis des pas sur le trottoir préfacent à de gros rires et au claquement de la porte du
21 où la lumière a été rallumée. Un faible halo me parvient jusqu'ici.
— Alata, Alata...
C'est la voix d'El Hadji. Il me hèle précautionneusement.
— Que voulez-vous?
— Une cigarette, s'il vous plait.
El Hadji ne fume pas. Ce n'est donc pas pour lui mais pour son voisin. Je ne réponds pas, glisse dans une
boite d'allumettes vide ramassée en fraude au retour de la vidange une de mes précieuses cigarettes
coupée en deux et quelques brins. Au troisième essai, car la nuit rend difficile ce genre d'exercice, la boîte
passe par le triangle sous le toit. Je l'entends atterrir dans la cellule d'EI Hadji. Quelques petits bruits
facilement perceptibles dans le lourd silence soulignent de nouveaux échecs de transmission, puis un
léger choc. Le colis est arrivé à destination.
— Ce n’était pas pour moi, pour Dalen, fait la voix d'Aribot.
— C'est bien lui qui est revenu à la 21? Pourquoi l'ont-ils promené ainsi?
— Je vous dirai cela tout à l'heure. Pour l'instant, il avait un sacré besoin de votre cigarette.
Dix minutes au moins s'écoulèrent. Je ne pouvais m'endormir. J'entendis encore El Hadji. Le bruit
portait si bien dans le silence de Boiro que mon voisin parlait dans un murmure.
— Dalen vous remercie. Sans votre cigarette, il n'aurait pas pu récupérer son calme dans la nuit. Il a eu
une sacrée frousse. On l'a pris pour un autre.
Ils l'avaient emmené au poste, saucissonné des pieds à la tête et s'apprêtaient à le jeter dans un camion.
Heureusement, l'adjudant Oularé avait une lampe de poche. Quand il l'a reconnu, il a engueulé Bangoura
le chef de poste ivrogne. C'était une erreur, il n'était pas sur la liste. On l'a reconduit à la cellule.
El Hadji s'interrompit, puis conclut très bas:
— Mais le camion est parti avec au moins dix malheureux sur la plate-forme.
Un long silence. La gorge serrée, je pose la brûlante question:
— On les a... tués, d'après vous El Hadji?
L'autre respire lentement et profondément. Sa voix s'étrangle quand il répond:
— Il y avait un très gros personnage, visé depuis le début de l'instruction, Kaba Laye. Alors, vous pensez
que c'est fini.

Allah Man Demena! Que Dieu ait pitié. Les pauvres gens! Je m'imagine leur départ pour le supplice. Je
crois entendre le claquement du coup de feu qui fera sauter la cervelle. Je ressens, dans tout le corps
l'horreur du dernier sursaut. Ma pensée se cristallise soudain sur Barry III qui a été interrogé au camp
Alpha Yaya. Tous, en ville, le considéraient déjà comme mort. Il a dû quitter le camp à la même heure!
Henri appelle, rompant l'envoûtement qui pèse sur le camp. Il veut savoir ce qui s'est passé. Pour le
mieux renseigner, j'interroge encore El Hadji qui reprend le récit que lui a fait son voisin.
— On est venu le chercher. Il a eu peur, tout de suite. Les gardes n'étaient pas comme d'habitude. Ils
avaient tous l'air soûls et le bourraient de coups de crosse pour le faire avancer plus vite. Arrivé au poste,
on lui a arraché sa veste, on l'a jeté à terre et il s'est trouvé ficelé en moins de deux. Il pouvait à peine
respirer tant c'était serré. Il a pu reconnaître

• Conté Ansou
• Camara Boundou
• Soumah Théodore
• Kaba Laye

qui sont arrivés après lui et ont subi le même traitement. A terre, il y avait déjà plusieurs prisonniers. Il y
en avait qui pleuraient. Dalen a reconnu la voix de Baldé de la 13, en face de chez nous. La plupart ne
disaient rien, ne bougeaient même pas. Puis on a amené le camion à cul à la porte du poste et les gardes
ont commencé à charger tout le monde, comme des sacs, par les pieds et la tête et sans s'occuper
comment ils tombaient sur la plate-forme. Quelqu'un leur éclairait le visage au moment où on les jetait
dans le véhicule. C'est comme cela que Dalen a été sauvé. Oularé a engueulé sec Bangoura. Après il ne sait
plus rien. Il s'est à peine rendu compte qu'on le détachait, qu'on lui remettait sa veste. Littéralement
abruti de peur; les gardiens, qui le reconduisaient à la cellule, riaient tout le long du parcours. Un d'eux
lui a même dit: « Tu vivras vieux. Tu reviens de loin! »
Je transmis le récit sans le modifier et entendis le murmure:
— Il n'y avait pas d'Européen parmi eux?
Dalen consulté affirma qu'il n'en avait vu aucun. Tous les malheureux étaient africains.

Le calme nous revint en apparence. Chacun restait plongé dans ses pensées. Il y avait en nous un étrange
sentiment: peur et soulagement mêlés. Puisque ceux qui venaient de nous être enlevés étaient
certainement partis vers la mort, alors nous qui restions, étions épargnés! Combien de temps de prison
aurions-nous à subir? Des optimismes délirants s'élevaient en certains. Nous serions reconnus innocents,
relâchés dans les jours qui viennent? D'autres restaient abattus, se voyaient enfermés dans ce cloaque à
vie.

Les souvenirs continuent d'affluer. Il ne fallait attendre aucune pitié de ces hommes. Je me rappelais trop
bien les bagarres de 1956. Barry III est en France, il poursuit son stage d'avocat car l'administration l'a
pratiquement contraint à démissionner par mille vexations et menaces de mutation. Je suis pratiquement
seul à la tête de la DSG qui s'est lentement affirmée au cours de la dernière année.

Le torchon brûle entre le RDA et le BAG de Barry Diawadou. On s'attend à du vilain, une réédition des
émeutes de Côte-d'Ivoire. Les « gones » du PDG, sous la conduite de leur « général » Momo Joe, une
petite gouape, brutale et délurée s'exercent, jour et nuit. Organisés en brigades de vingt, ayant de solides
liaisons cyclistes, ils sont tous ouvertement armés de matraques et de barres de fer. Leurs groupes
déambulent dans les rues de Conakry, agressifs et provocants. En culotte courte et maillot de corps, ils
ont bien l'air des gamins malfaisants qu'ils sont. Pour l'instant, ils se bornent à convertir de force les
récalcitrants. Ils envahissent, en groupe, les concessions, exigent la présentation de la carte du Parti,
obligeant ceux qui ne l'ont pas exhibée à la prendre immédiatement. Ils sont, hélas, souvent aidés par les
femmes des malheureux qui ne jurent que par le jeune et beau leader dont les succès féminins ne se
comptent plus et qui a fait reposer l'essentiel de sa propagande sur leur libération. Certaines se vantent
de se refuser systématiquement à leurs époux jusqu'à leur ralliement. Mais tout cela ne suffit pas. L'air
est lourd sur la ville.

Des Peuls alarmés sont venus me rendre compte. Par des indiscrétions de leur parentèle, ils ont appris
que l'action ne s'arrêterait pas au BAG. Le RDA veut profiter, parait-il, de l'occasion pour liquider, Sily
Yorè, surnom de la DSG, dont la popularité montante le gêne. D'assez solides bastions socialistes sont
désormais implantés dans la capitale et le PDG veut en finir avec l'ambiguïté des deux programmes.

Je ne peux y croire. Jamais rien ne nous a opposés au RDA. Nous nous sommes toujours gardés de faire
de la propagande dans les régions où nous le savions suffisamment implanté. Au Foutah, certes, notre
Parti est désormais assez puissant mais notre clientèle a été arrachée aux féodaux, au BAG et sur des
bases de propagande qui permettront tôt ou tard une fusion loyale des deux partis.
Dans l'après-midi, je me rends au domicile du chef RDA. Ayant rallié syndicalement la CGT-A qu'il avait
fondée l'an dernier, j'entretiens sur ce plan des relations suivies, et que j'ai toujours crues sincères et
cordiales, avec lui.

Je le trouve entouré de ses commensaux habituels. Le vieux pharmacien Diallo Abdourahmane, son chef
des « gones » Momo Joe, Yansané Sékou Yalani, responsable de la section de Conakry.
Le leader était détendu. Il plaisantait avec son entourage et m'accueillit avec l'amabilité souriante qu'il
me réservait.
J'attendis le départ des autres pour lui poser ma question:
— Est-il exact que les ordres ont été donnés de liquider les socialistes?
Sékou se montre offusqué, presque offensé:
— En quel honneur? Tu fais le jeu de nos adversaires en reprenant leur thème. Nous n'attaquons
personne. Nous sommes obligés de protéger nos adhérents des provocations de l'administration coloniale
et de ses séides du BAG. C'est tout. Tes adhérents n'ont donc rien à craindre de nous s'ils ne se joignent
pas aux hommes de Diawadou pour agresser les nôtres.
Il y avait beaucoup à dire sur cette affirmation mais je n'étais pas venu pour engager une polémique.
J'acceptai donc l'assurance qui m'était ainsi donnée.
— D'ailleurs, conclut le leader, je dois me préparer et te quitter. Je prends l'avion de dix-huit heures pour
Dakar. Tu vois que je ne m'attends à rien de grave à Conakry dans les heures qui viennent.
Je communiquai le contenu de notre entretien au seul cadre socialiste qui restait en place au siège. Fall
Abdoulaye Kounta, secrétaire de la Jeunesse, était un homme calme, d'un courage moral et physique
remarquable et d'un désintéressement absolu. Une amitié sincère et spontanée était éclose entre nous dès
notre premier contact. Il se mit à rire, sans gaieté.
— Alors, préparons-nous au pire. Quand il a arrangé un mauvais coup, il part à Dakar ou à Paris. Ce n'est
donc jamais lui qui peut avoir orchestré les opérations. Cela retombe toujours sur l'administration ou le
BAG. Cette fois-ci, pour changer un peu, je gagerais que cela retombera sur nous!

Malgré ma sympathie profonde pour Sékou, je me méfiai. Avec Fall et Kane, notre trésorier, nous
profitâmes des quelques heures de jour qui restaient encore pour regrouper, au mieux, nos adhérents des
quartiers menacés. Nous choisîmes quelques concessions aisément défendables, y massâmes les familles,
organisâmes des tours de garde et plaçâmes des guetteurs.
Les informateurs avaient vu juste.
Au début de la nuit, les groupes d'assaut du « général Joé » attaquèrent partout leurs ennemis politiques.
Les socialistes ne furent pas épargnés. Les précautions prises empêchèrent le pire. Les « gones » furent
repoussés partout où une organisation solide leur fut opposée. A Coronthie, notamment, ils ne purent pas
envahir les concessions où les familles s'étaient réfugiées. Mais les isolés étaient encore nombreux et ils
furent impitoyablement traqués. J'avais été alerté dès vingt-trois heures. L'administration coloniale ne
prenait aucune disposition. Je me rendis sur les lieux de la principale échauffourée et constatai que c'était
bien la bande à Momo Joé qui avait pris l'initiative du désordre. Je ne pus rien de plus. Mon véhicule, une
modeste 2 CV, était connu et des groupes menaçants convergeaient immédiatement sur elle dès qu'elle
paraissait dans un quartier. Partout des maisons à sac, des portes béantes, du feu et de la fumée. Sur la
chaussée, des paillasses éventrées auxquelles on avait mis le feu et sur lesquelles brûlaient documents et
meubles. Partout aussi, des corps à terre, immobiles ou remuant encore faiblement. Des appels auxquels
personne ne répondait.
Des épaves de véhicules, vitres cassées, pneus lacérés, carrosseries cabossées. Autour des corps étendus,
les hommes de Momo Joé montaient la garde empêchant qu'on les secourut ou les enlevât.
Les « gones » tentèrent vers les trois heures du matin de pénétrer dans l'immeuble dont j'occupais le
premier étage. Je n'eus qu'à passer le canon de mon fusil de chasse par la fenêtre et à leur expliquer très
clairement qu'il était chargé à chevrotines pour les voir refluer à l'autre extrémité de la rue.
Le jour se leva sur une ville atterrée où des foyers brûlaient encore. De nombreuses cases avaient été
incendiées. La banlieue était ravagée. Un seul quartier était intact: Dixinn, traditionnellement habité par
des Peuls et appelé pour cela Dixinn Foulah. Je passai la journée avec Fall à essayer de regrouper les
familles dispersées et à reconnaître les morts. Nous eûmes de sales moments à passer. A Coronthie, dans
un coin où la campagne formait encore un îlot au milieu des cases, nous aperçûmes un rassemblement
hurlant. Un policier français en civil, assisté de deux agents en uniforme, contemplait la scène, d'une
centaine de mètres, sans intervenir. Je l'interrogeai.
— Un blessé qu'ils sont apparemment en train d'achever, fut sa réponse.
— Hé bien, vous n'intervenez pas?
—J'ai ordre de ne provoquer aucun incident avec le RDA. Ce sont des règlements de compte entre Noirs,
cela ne nous regarde pas. Aucun Européen n'est menacé. Tant que l'ordre n'est pas autrement troublé,
nous ne bougerons pas.
J'eus envie de l'insulter, me tournai vers Fall qui me fit un signe de tête approbateur et nous nous
dirigeâmes tous deux vers la masse hurlante.
Dans la foule, les femmes étaient majoritaires. Déchaînées, elles s'efforçaient toutes de s'approcher du
corps à terre, de lui cracher dessus, de le piétiner. Leur acharnement même protégeait la victime.
A quelques mètres, j'entendis mon nom prononcé avec haine. J'étais fou de rage. Certes, j'avais peur mais
la colère me dominait. Le blessé était ensanglanté. Je le reconnus : un de nos militants, Sow, ancien
combattant, simple planton aux TP. Sous les menaces et les invectives, nous primes le blessé et le
ramenâmes à la voiture. Notre calme, tout apparent, finit par impressionner les manifestants qui se
turent peu à peu.
Le policier blanc n'avait pas bougé. Au passage du blessé, porté par les pieds et la tête, il eut un étrange
sourire, très gêné et murmura simplement: « Chapeau, il fallait le faire. » Personne ne lui répondit.
Sow survécut à ses nombreuses fractures. Jusqu'à ma récente arrestation, il se précipitait sur mes mains
chaque fois qu'il me rencontrait en ville.
Nous ne pûmes malheureusement pas sauver tous ceux que nous eûmes à reconnaître à l'hôpital dont la
morgue était pleine de corps brisés, déformés à coups de barre à mine. C'étaient des cadavres hideux,
méconnaissables. En quelques heures, la décomposition ajoutait ses ravages à ceux des coups reçus et les
familles, elles-mêmes, hésitaient à mettre un nom sur ces pauvres gens.
Si étrange que cela paraisse, c'est de ces abus que naquit l'obligation pour moi de rallier le RDA. Les
sympathies que je nourrissais pour ce parti et son leader avaient souffert au cours des évènements.
J'avais assisté à trop de scènes d'une cruauté navrante. J'avais vu un homme, déjà battu à mort, recouvert
de paille et brûlé et aussi un corps jeté nu sur un tas d'ordures après que les femmes surexcitées se soient
acharnées sur son sexe.
Tout devait donc m'écarter de l'homme capable de laisser s'accomplir de tels actes. Pourtant, la réaction
des troupes socialistes m'éloigna définitivement de Barry III et de la DSG. Elle fut exclusivement raciste.
Non seulement, il y eut un appel à la vengeance, appel que je réprouvais, les abus commis ne faussaient
pas la justesse des objectifs poursuivis par le RDA, mais on ne fit aucune distinction. Pour les hommes de
la DSG comme pour ceux du BAG, les Peuls avaient été les grandes victimes des tueries et ils se
retrouvèrent en une sorte d'union sacrée pour exercer des représailles contre les autres ethnies.
Descendus du Foutah nuitamment par des camions appartenant à des transporteurs de leur race, les
Peuls vengèrent leurs morts aussi atrocement qu'ils avaient été tués. Jusqu'à maintenant, je connais des
puits, dans certaines concessions de Dixinn Foulah qui ont été comblés de Sosso fléchés dans le dos, de
nuit, et jetés aux oubliettes sans se préoccuper s'il ne s'agissait pas de leurs propres sympathisants.
Ce que je craignais se réalisait. Trop exclusivement axé sur le Foutah, le parti socialiste se transformait en
un prolongement périmé de l'ancienne Amicale Gilbert-Vieillard.
Malgré ma profonde désapprobation des méthodes utilisées par les troupes de choc du RDA, je devais
reconnaître que leur esprit était plus révolutionnaire. Cependant, j'avais pu mesurer la cruauté sous-
jacente à leur action.
Comment s'étonner maintenant du départ nocturne pour le supplice de dix malheureux prisonniers
probablement innocents?
Oui, songeais-je encore. C'est cette tranche de vie que Sékou ne m'a jamais pardonnée et qu'il me fait
payer. Il n'oublie jamais rien. De là, son surnom, l'éléphant à la mémoire prodigieuse et rancunière. Pour
lui, je reste le socialiste de 56 qui a demandé des comptes au général de ses « gones ». Barry III a
certainement payé aujourd'hui de sa vie son opposition de l'époque.
Et pourtant, à nos côtés, combien de ses anciens compagnons de lutte de cette période? Yalani, un des
fondateurs du Parti, El Hadji Aribot, Magassouba Moriba qui a connu les poursuites des colons et a
assuré le triomphe du parti à Kankan !

6 février 1971

La nuit maudite est désormais loin. Le camp sombre dans la routine mais il nous semble que la discipline
se renforce de jour en jour. Nous espérions tout le contraire. Le brave Billy, lui-même, n'ose plus nous
gratifier du moindre sourire. L'ouverture des portes, lors des diverses corvées, est de plus en plus
mesurée. Certains gardes n'acceptent plus de nous laisser sortir de la cellule avec nos quarts. Ils nous
servent à l'intérieur.
Et voilà qu'une nuit, vers trois heures du matin, alors que je dormais profondément, je suis réveillé par le
claquement familier, Cela reprend partout. Encore des interrogatoires? Le bruit a l'air bien régulier.
Chaque cellule s'ouvre l'une après l'autre, à quelques minutes d'intervalle et le vacarme se rapproche.
Henri, au 22, est le premier à comprendre. Il m'alerte à mi-voix:
— La vidange!
— A cette heure? Ils sont fous!
Puis je transmets l'information à Aribot qui se borne à répondre
— Normal!
— Comment cela?
— C'est l'ancien système qui reprend. Ils faisaient la vidange de nuit, J'ai eu un parent qui a passé trois
ans ici et qui me l'a dit. La nuit vous ne pouvez pas parler, cela s'entend de loin, ni essayer de reconnaître
les occupants d'autres cellules.
En outre, cela nous coupe le sommeil. Rien à faire pour dormir avec tout ce potin. La nuit est coupée en
deux. Ils ne prennent pas de gants avec nous.
— Bah, dis-je philosophe, on n'est pas là pour bien vivre. Il faut seulement s'accrocher!
Et ainsi fut perturbée la journée des prisonniers. La nuit, seul instant où les pauvres gens pouvaient
oublier, fut tronçonnée de telle sorte qu'aucun repos véritable ne put être pris. Les détenus, isolés et
enfermés toute la journée, n'arrivaient jamais, avec ce système, à préserver un laps de temps suffisant
pour se détendre. Intervenait toujours un fait banal, corvée d'eau, distribution de soupe ou simplement
erreur d'un gardien qui interrompait le repos prévu.

Il y eut des malades. Des paludéens se plaignirent d'accès violents. A d'autres, le riz, seul aliment
distribué aux Africains, provoqua des constipations de plusieurs semaines et des souffrances intestinales
atroces. Des plaies dues aux interrogatoires s’envenimèrent, formant abcès et déclenchant une forte
fièvre. Le béribéri, enfin, fit son apparition.
— Chef, chef, au 17. Je suis malade!
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
— J'ai trop de fièvre, je vais mourir, chef!
— Tu es là pour ça. Crève!
Combien de fois dus-je entendre cette réplique!
Les conditions sanitaires étaient atroces. Cela faisait maintenant vingt-trois jours d'internement et je
n'avais jamais pu me laver. Avec deux litres d'eau pour une journée entière, quand le soleil brûle les tôles
et vous cuit à l'étouffée, vous en réservez la plus grande partie pour boire. Le peu qui reste ne peut guère
servir qu'à se rafraîchir. D'ailleurs nous n'avions rien pour nous laver, ni savon, ni chiffon quelconque
pour nous essuyer.
Comme les détenus africains, je n'avais reçu ni cuiller ni fourchette et mangeais à la main. Cette pratique
était normale pour le pays. Epoux d'une Africaine, intégré à sa vie familiale, j'y étais habitué.
Mais quand on ne trouve pas plus de papier hygiénique que d'eau supplémentaire, il faut sacrifier un peu
de la si précieuse boisson à cet usage. Se passer les mains à l'eau, plusieurs fois par jour, était d'une
impérieuse nécessité.
Ainsi, les mains seules restaient-elles à peu près propres. Je suffoquais à ma propre odeur. En trois
semaines, j'avais perdu une dizaine de kilos. Ma nouvelle tenue, plutôt juste quand je l'avais reçue,
commençait à flotter sur moi mais je restais encore assez corpulent et transpirais abondamment. La
mycose, due à l'absence d'hygiène intime, me dévorait les cuisses et les bourses, me contraignant à me
gratter au sang. Toute recouverte d'une croûte de crasse, ma peau prenait une teinte grisâtre.
Pour couronner le tout, les prisonniers furent la cible de milliers de punaises. Des régiments partaient à
l'assaut de leurs corps dès l'extinction des feux, Ils étaient, au matin, couverts de cloques et leurs
couvertures marquées de centaines de points rougeâtres. Impossible de chasser ces infernales bestioles
qui se réfugiaient aussi bien dans les moindres interstices de la muraille que dans le bois des lits. En
frappant le sol des montants de leurs couches, ils faisaient choir des dizaines de voraces petits agresseurs.
Encore fallait-il pouvoir les apercevoir, ce qui n'était possible qu'à l'éclairage du bâtiment, le soir. C'était
donc devenu l'heure d'ouverture quotidienne de la chasse et toutes les cellules retentissaient alors de
coups sourds.
Le pauvre Henri était bien malheureux. Il était daltonien et incapable de distinguer les punaises. Il les
faisait bien tomber à terre mais ne les reconnaissait plus suffisamment à leurs contours.
Les détenus demandèrent bien aux gardiens d'être autorisés à battre leurs lits au grand jour, sur le
trottoir. Seul le gros Cissé, décidément plus humain accéda, une fois, à leur requête. Le second chef de
poste fut trop heureux de refuser.

Le néant s'installe maintenant en maître. Ne penser à rien, agir mécaniquement, s'endormir était
l'objectif de la majorité. Les journées se ressemblent toutes. Surtout, il y a ces silences pesants où le camp
entier retient son souffle, silence qui n'est rompu que par les pas et les hurlements des gardes. Chacun se
retrouve seul avec lui même. J'ai beau prier Dieu, l'invoquer cent fois par jour; je ne suis pas plus avancé
qu'au premier jour de la détention.
J'envie mes voisins de cellule. Henri ne se reproche rien. Il a vécu vingt ans à Conakry comme il l'aurait
fait à Lille ou à Nantes, peut-être même plus impersonnellement. Pendant douze années d'indépendance
de ce pays, il ne s'est jamais mêlé à la vie publique ni privée des habitants. Il n'a aucun ami guinéen, n'a
jamais goûté la cuisine du pays, ignore les coutumes et jusqu'au moindre mot courant d'aucun des sept
dialectes.

Il respectait les nouvelles institutions guinéennes en se gardant bien de porter le moindre jugement de
valeur. En fait, il aurait ainsi vécu sur Mars ou au fond des océans, sans y être plus dépaysé. Presque tous
les Européens actuellement au camp étaient dans ce cas. Ridicule devenait toute accusation de complot à
l'encontre de tels éléments exogènes de la population. Et pourtant, les voilà au camp. Ils en ont meilleure
conscience pour protester contre l'arbitraire qui les frappe.

El Hadji Aribot a Dieu et son Parti. Fanatique musulman, tout ce qui lui arrivera aura été écrit et il s'y
résignera. Il ne juge pas son sort, il le subit et ne veut même pas en préjuger. Son attachement au Parti
qu’il a tant contribué à élever reste intact. Les hommes ne faisant que ce que Dieu dans leur destinée leur
a réservé, l'injustice dont il est victime ne peut entamer sa confiance dans le parti démocratique de
Guinée et de son chef.

Moi, je suis seul et comprends que je le resterai définitivement. Européen ou Africain, aucun de mes
compagnons ne peut avoir mes motivations. Les Blancs m'ont très aisément classé : je suis le renégat qui
au sein même de la prison, se préoccupe davantage du sort des Africains que de celui de ses frères de
race. Je suis aussi celui qui cherche encore des excuses au tyran qui vient de nous plonger tous dans la
misère. Les moindres propos échangés entre les cellules sont captés par les voisins et retransmis, souvent
avec les déformations attachées à toute transmission orale et il est vrai qu'à chaque occasion je trouve des
excuses au président. Je n'arrive pas à le condamner. Seul El Hadji qui affirme également son admiration
et sa fidélité à son chef peut me comprendre.

Or tout se brouille en moi. Je me sens à la fois entièrement français et entièrement guinéen. Les Africains
m'ont toujours heurté quand ils attaquaient la France, les Européens, encore plus, dans leurs
appréciations mesquines sur le monde et la culture noirs.
Si je devais me définir, je me dirais devenu un « métis moral » écartelé entre deux civilisations à deux
compréhensions. Ici, ma souffrance vient de la recherche de ma propre estime qui me fuit. Depuis
plusieurs années, j'avais le pressentiment que tout était faussé dans les procès intentés aux
«comploteurs». L'an dernier encore, lors de l'arrestation d'un de mes meilleurs amis, Camara Balla, un
homme cultivé et brillant, nationaliste ardent et personnellement attaché au chef de l'État, j'avais eu un
sursaut de révolte. Pour la première fois, je m'étais hasardé à demander la grâce de cet homme au
président. Néanmoins, j'ai continué à oeuvrer aveuglément. Pourquoi ? Quand j'étais libre, je voulais que
ce fût par conviction et par amitié pour le plus grand homme d'État que l'Afrique ait jamais produit. Dans
la tombe de Boiro et après avoir connu les affres des aveux, je me dis que c'était par égoïsme et par peur.
Je ne suis qu'un lâche et rien ne peut désormais me masquer cette réalité.

Aussi me suis-je réfugié dans la prière. Aux cinq obligatoires : le lever du jour, deux heures de l'après-
midi, cinq heures, le crépuscule et la nuit , j'ajoute d'interminables chapelets. Pour ne pas perdre le
compte des sourates, récitées parfois mille cent onze fois de suite, j'ai gardé les pépins des quelques
oranges qu'on distribue de temps à autre pour lutter contre le scorbut. Ainsi puis-je, dans l'obscurité les
faire passer de la gauche à la droite. Je me plonge, des nuits entières, dans ces pratiques mécanisées, en
leur consacrant particulièrement les nuits de dimanche à lundi et de jeudi à vendredi réputées saintes par
l'Islam.
Mais ma recherche est vaine. Aucun apaisement ne se fait en moi. J'en arrive à ne plus demander à Dieu
de me sortir de cet enfer mais prie pour qu'il n'y ait plus de mensonges dans cette sordide affaire dont je
pressens qu'elle est très loin de sa fin.

Parfois, je m'endors en priant et c'est la corvée de café qui me réveille et me trouve accroupi au sol, la tête
appuyée au lit picot. El Hadji m'a indiqué de très nombreuses formules. A mon entrée au camp, je ne
connaissais réellement que la Fatiha, seule prière réellement indispensable pour se dire musulman, avec
le célèbre « Laa il'Allah il Allaahu Mohamadu Rassoul Allah ».

J'ai appris depuis d'autres sourates dont le Qulh Allahou, la sourate de l'Unité de Dieu, celle qui divisera
à jamais chrétiens et musulmans.

Mon [moi] pourrait se fortifier dans ces croyances mais, insensiblement, une déformation se fait dans
mes pensées.

Dieu existe. Il est derrière toute cette agitation nuisible de ses créatures. Cela, je le crois malgré ma
culture marxiste, mais, m'affirme une voix intérieure qui ne cesse de croître en résonance, « Dieu existe.
Dieu est grand, Dieu est puissant mais aussi Dieu est insensible. Dieu n'est ni bon ni mauvais. Dieu se
désintéresse de ses créatures, sauf à leur dernier soupir ».

Les maladies se sont multipliées. La mycose a pris des proportions telles que certains Guinéens se
traitent à l'extrait d'orange. D'autres se couchent nus en travers de la porte pour que le mince courant d
air scelle leurs plaies.

Il est onze heures du matin, le soleil est accablant. La cellule est une fournaise. Je suis affalé sans forces,
incapable de bouger. J'ai encore perdu du poids et transpire moins. La corvée d'eau est passée et je tente
de rejoindre mes pensées. Au moment où je viens de sélectionner dans ma mémoire un passage anodin
qui ne me « collera pas le bourdon », j'entends ouvrir la porte. Billy, sur le seuil, me fait un grand sourire.
— A la douche, patron !
La douche! Pour la première fois! Voilà donc pourquoi on nous a distribué, hier, du savon. Je me redresse
joyeusement, empoigne ma savonnette toute neuve et emboîte le pas au garde.

Près des latrines où nous allons effectuer notre vidange, nous avons remarqué des cases douchières. C'est
donc par là que je crois aller. Pas du tout! Me voici bientôt au milieu du grand jardin, derrière la dernière
rangée de cellules. Ce jardin fait à peu près un hectare et, au passage, tous ont remarqué qu'il était
couvert de cultures maraîchères piments, maniocs, salades. Çà et là quelques manguiers, papayers et
avocatiers. De cette production, tous ont au moins compris que rien ne serait destiné aux prisonniers. Ce
sont les chefs de poste et leurs adjoints qui y font travailler, à leur compte, les hommes de corvée et qui
arrondissent leurs fins de mois besogneuses.

A quelques mètres seulement des dernières cellules dont les lucarnes ouvrent de ce côté, I'installation des
douches est rudimentaire. Un tuyau en caoutchouc amène l'eau du robinet central à une vieille pomme
d'arrosoir suspendue aux basses branches d'un manguier. A terre, un cube de ciment émerge de quelques
centimètres. Je distingue, gravé dans le ciment: « 1962. Ecole de la vie. » Un philosophe des premières
fournées! Oui, c'est bien l'école de la vie! Je jette un coup d'oeil autour de moi dans l'espoir de trouver
quelque couverture à suspendre pour m'isoler.

Billy et deux gardes, en armes, pistolet mitrailleur braqué sur mon ventre, contemplent curieusement
mon manège.

— Vas-y, m'encourage le brave Billy. Accroche tes affaires à l'arbre. Qu'est-ce que tu attends? Il faut te
dépêcher. Nous devons laver tout le bâtiment avant midi.

Drôle d'impression. Nous sommes réellement des meubles, on doit nous « laver »! Hé bien allons-y,
comme ils le disent. Je me dénude et passe sous la pomme d'arrosoir qui laisse filtrer une forte modeste
pluie. J'apprécie cependant la douceur de me sentir redevenir propre. Billy me voit tendre la main vers
mon short suspendu à l'arbre. Je voudrais profiter de l'aubaine pour le laver aussi. Le tissu en est devenu
rêche, imprégné de sueur et de sang.

— Non, proteste le garde. Seulement la douche. Le lavage, une autre fois.


— Fais-moi donner une autre culotte, alors. Celle-là est toute sale. Je ne vais pas remettre cette ordure
maintenant que je suis propre!
L'homme a un geste de regret.
Pas d'autre. Il faut attendre. Bientôt.

Nu comme un ver, je tiens le short infect à la main. J'ai peur de l'enfiler et crains même que des poux s'y
soient déjà nichés. Je préfère revenir à la cellule dans le plus simple appareil. D'ailleurs je n'ai pu me faire
sécher et compte sur le soleil pour le faire. Billy m'en laisse profiter quelques minutes. Au lieu de me
boucler immédiatement il m'abandonna sur le trottoir fit aller Henri à la douche et ne me renferma qu'à
son retour.

La reprise de contact avec l'atmosphère du cachot fut pénible. C'était la première fois depuis
l'interrogatoire que je quittais la pièce pour une durée appréciable. Malgré l'aération dont elle avait
bénéficié mes poumons réoxygénés eurent du mal à accepter ce qui devait être leur aliment normal des
mois à venir.

Quant à mon odorat il ne s'y fit jamais. Cette odeur abominable d'excréments, d'ammoniaque, de corps
mal lavés, suractivée par l'action du soleil, allait être le principal supplice de ma détention. J'ai par la
suite assez facilement supporté la faim et la soif. Jamais je ne pus admettre la puanteur de ma bauge.

Ainsi par une immense « faveur » la direction du camp avait-elle décidé que les détenus devaient être
douchés au moins une fois par quinzaine. Il y eut bien des retards, des incompréhensions de la part de
certaines équipes et beaucoup attendirent près de deux mois de prendre leur premier bain.

Il y avait aussi des graduations dans les faveurs. Quand c'était le tour de l'équipe du forestier, il n'était pas
question de laisser le détenu même quelques secondes au soleil. Les gardes le conduisaient et le
ramenaient au pas de course. La cellule restait fermée pendant l'opération pour interdire toute aération.

Les Africains furent les plus défavorisés. Les gardiens donnèrent la priorité aux Européens. Rongés de
mycose, dévorés par les punaises, ne bénéficiant même pas pour la majorité de lits et couchés à terre sur
une simple couverture, les Noirs souffraient en silence. Tout au contraire de ce que croient d'eux la
plupart des Européens les Africains sont parmi les hommes les plus propres du monde et leur saleté les
humiliait terriblement.

Mais il fallait que tout le monde comprit bien que la douche était une «faveur». Comme était une
«faveur» le lavage de linge strictement minuté auquel on admettait une fois par mois les détenus. Ils
n'avaient guère le temps que de mouiller leur tenue et la savonner grossièrement. Il fallait faire attention
car très souvent l'eau se raréfiait au tuyau et on restait encombré d'un linge encore plus sale qu'à l'arrivée
au « lavoir ».

Il est vrai que la nourriture elle-même était devenue une «faveur» depuis qu'un sinistre individu,
membre du Bureau politique national, dans l'espoir de gravir un échelon dans la hiérarchie du Parti, avait
tout récemment déploré qu'un seul grain de riz si précieux puisse être consacré à l'alimentation des
contre-révolutionnaires,

L'énorme présidente des femmes, Bangoura Mafory, analphabète promue ministre, avait emboîté le pas
en regrettant d'avoir [à] sortir de ces prisons trop de gaillards bien nourris.

Notes

1. Le Petit Eléphant (en langue sosso)


2. Nom choisi par les intellectuels peuls, au lendemain de la Seconde Guerre, pour une association destinée, en fait, à
constituer le noyau d'un parti pour l'indépendance — en hommage à un administrateur de la France d'outre-mer à l'époque
encore qualifié « des colonies » qui fut une sommité dans l'étude de la langue et des coutumes peuls. Il a publié des études
remarquables.

3. Sourate CXII. Donnée à La Mecque en quatre versets appelés l'Unité de Dieu. « Au nom de Dieu Clément et Miséricordieux
Dis: Dieu est Un. C'est le Dieu éternel. Il n'a point enfanté et n'a point été enfanté. Et Il n'a point d'égal.» Cette sourate réfute
le principe de la Trinité, comme celui de la divinité du fils de l'homme.

4. Le PDG, devenu depuis peu Parti-État, comportait une organisation féminine qui désignait une présidente nationale des
femmes.
Chapitre Cinq
La ballade des pendus
20 mars 1971

Les détenus avaient instauré un système rudimentaire mais efficace de communication. Les informations
étaient échangées de proche en proche sur chacune des trois longues rangées de bâtiments. Pour passer
d'une aile à l'autre, on utilisait les signes sous les portes. Henri avait, à ce sujet, paraphrasé le célèbre
récit de Théramène:
- Il était sous sa porte.

Le départ pour les douches, pour le lavage, la promenade aux îles Borromées, même nocturne, étaient
autant d'occasions de glaner, au passage, quelques informations, d'apprendre quelques nouvelles arrivées
au camp. Un ou deux gardes, plus humains ou plus malléables - souvent ils avaient des parents parmi les
détenus - acceptaient de transmettre quelque information plus précise.

Quand une communication était surprise, même entre cellules contiguës, la répression était rude. El
Hadji Aribot dut endurer trois jours de diète pour avoir échangé quelques mots avec un de ses cousins en
allant aux douches. Heureusement, on ne le changea pas de cellule pour sa punition, se bornant à inscrire
un grand « D » majuscule sur sa porte pour en éloigner les corvées de café, d'eau et de soupe. Je pus lui
faire passer quelques quignons de pain et deux oranges par l'étroit passage sous le toit.

Ce ne fut pas sans mal. Chaque fois qu'un des objets lancés manquait son but, cela faisait un bruit
retentissant contre les tôles. Les gamins du camp des gardes s'amusaient, fort heureusement, à chasser
les oiseaux dans le quartier et de nombreuses pierres retombaient dans la cour. Les gardiens crurent, à
chaque vacarme produit, qu'il était de leur fait et ne s'en alarmèrent pas trop.

L'information la plus démoralisante parvint aux emmurés vers la fin de leur troisième mois de détention.
Un nouveau avait été incarcéré au B, dans la cellule en face de la mienne et à côté de Ropin du 4. Henri et
Ropin avaient établi un code de signaux très simple sous leur porte. Leurs deux cellules disposaient, en
effet, d'un très large espace, les vantaux ne descendant pas jusqu'au sol. L'angle de vision découvert
permettait d'assurer une assez bonne protection contre la curiosité des gardes qu'ils voyaient arriver de
loin.

Les premiers jours de son arrivée, I'homme fut mis à la diète d'usage. Il resta sur son quant-à-soi,
refusant de répondre aux appels de ses voisins, même aux coups frappés à ses cloisons. Il suait la frousse.
Tous s'étonnaient de cette terreur. Ropin, pour couper sa diète, avait cru bon, dès le deuxième jour, de lui
envoyer une orange. Il eut la surprise de la lui voir retourner accompagnée d'un méchant:
- Je n'ai rien de commun avec les traîtres de la 5e colonne. Je ne veux rien d'eux. Foutez-moi la paix.
C'était pourtant un homme assez connu, Diagne Oumar, d'origine sénégalaise, directeur d'entreprise
d'Etat. De son côté, il pouvait certainement mettre un nom sur chacun des visages qu'il apercevait.
Pourquoi cette terreur? Cet homme devait savoir quelque chose que tous ignoraient à Boiro, quelque
chose de terrifiant. L'inquiétude gagna l'ensemble des détenus qui apprirent vite l'étrange attitude de
Diagne. Après son deuxième retour d'interrogatoire et les soins d'usage aux avant-bras, le B fut
convaincu, par les arguments péremptoires de la commission, qu'il appartenait, lui aussi, à la 5e colonne.
Il s'humanisa et rechercha, de lui-même, le contact humain.

Ce fut un drame pour le bloc, une nouvelle qui plongea tout le monde dans la détresse pour de nombreux
jours. La démoralisation commença par Henri qui demeura, un jour entier, étrangement silencieux. Il ne
répondait plus aux appels réitérés. Finalement, devant la proposition de faire appel au chef de poste s'il
se sentait trop malade pour bouger, il se résolut à s'expliquer:
- C'est trop dur à digérer, Jean. J'ai voulu garder la nouvelle pour moi mais je me rends compte que je ne
le pourrai pas.
Sa voix n'était qu'un souffle. J'insistai:
- Qu'as-tu appris? C'est de Ropin et du nouveau?
- Oui, écoute-moi, mon pauvre vieux. Il faut se préparer à de mauvais jours. On est tous condamnés à
perpétuité. Le jugement a été rendu le 25 janvier.

Bon Dieu! J'en eus le souffle coupé. Dans la pire hypothèse, j'envisageais une peine de dix ans.
Connaissant le système de remise appliqué en Guinée, je réduisais le temps effectif à passer en prison a
un peu moins de la moitié: quatre, au plus cinq ans. Mais la perpétuité!

Littéralement, cela ne signifiait rien. En aucun pays du monde, la perpétuité réelle n'est appliquée. Le
prisonnier d'Alcatraz lui-même s'en était sorti. On est toujours gracié, tôt ou tard, à condition de tenir le
coup physiquement et moralement. Seulement, il n'y avait plus aucun point de repère possible. Une telle
condamnation prouvait la volonté des autorités politiques guinéennes de ne tirer les détenus de leur
obscurité qu'à une date très lointaine.
Le coeur serré, je calculais qu'il fallait tenir, au moins dix ans. Jamais je n'en verrais le bout! En trois
mois, déjà, j'avais fondu tellement que je flottais dans ma tenue, autrefois si ajustée. Mes vertiges étaient
continuels. Même couché, toute la cellule dansait autour de moi, comme aux premiers jours de détention.
Peu m'importait d'ailleurs la pauvreté et la médiocrité de la chère, il ne m'importait plus aucun appétit et
je n'arrivais pas à absorber la totalité des si maigres rations.

Ce qui me minait c'était cet isolement des miens. Dix ans sans jamais rien savoir de ma femme et de mes
enfants! Comment allaient-ils se débrouiller sans moi? Je m'étais marié très jeune, à dix-huit ans. Cela
n'avait pas été une réussite mais j'avais toujours voulu assumer mes responsabilités matérielles, pris
l'habitude de voir tout un monde vivre par moi.

Tout ce temps sans pouvoir les aider ! Qu'allaient-ils, tous, devenir? Jean-François et ses enfants, Ténin
et notre bébé? J'avais lu, autrefois, dans la littérature concentrationnaire qu'en URSS même, les détenus
politiques reçoivent des nouvelles et parfois des visites des leurs. En Guinée c'eût été impensable. Le mur
qui nous isolait du reste du monde s'élevait plus haut de jour en jour.

Je me souvins d'un entretien passé, il y avait de cela près de deux ans: un de mes anciens amis,
condamné à cinq ans pour le « complot Petit Touré 1 » avait été libéré après trois ans passés à ce même
camp. Il m'avait rencontré le surlendemain de sa libération. L'homme était très discret, trop visiblement
encore apeuré. Il avait toutefois répondu à une seule question.
- Savais-tu si tu étais condamné, et à combien? Le jugement t'a-t-il été signifié?
- Jamais, avait-il jeté très vite. Jamais et heureusement! Nous nous imaginions n'être même pas
condamnés et nous attendions la libération de jour en jour. C'est cela qui nous a permis de tenir et cela
seul. Si j'avais personnellement su que j'en avais pour dix ans, je me serais pendu comme l'a fait Kaba
Sory à la cellule contiguë.
Il s'était alors aperçu qu'il en avait trop dit et je ne pus plus rien lui arracher.

Une nouvelle angoisse me poigna. Dans dix ans, j'aurais cinquante-six ans. Même si je tenais
physiquement, ce qui n'était pas certain, que ferais-je? Comment me réinsérer dans un monde qui
appartient à la jeunesse?
- Jean, Jean. J'ai eu tort de t'apprendre cela. J'avais bien promis à Ropin de ne rien dire mais c'est trop
dur à supporter seul. Secoue-toi, ne fais pas comme moi. Je suis resté assommé depuis hier mais je me
rends compte qu'il faut réagir. Inutile de nous faire encore plus mal.
J'essayais bien de me ressaisir mais un lourd filet m'enserrait de toute part. Mon coeur battait plus
follement. Mes entrailles mêmes se convulsaient. Je fis un violent effort pour parler d'une voix que je
voulais normale et qui devait ressembler au croassement d'un corbeau.
- Ce n'est rien. Merci de m'avoir prévenu au contraire. Je crois qu'il vaut mieux savoir. Nous faisions des
rêves, nous nous y complaisions. Il est préférable de voir la réalité en face. Henri, mon vieil Henri, on va
avoir drôlement besoin l'un de l'autre ces jours-ci.
- J'ai bien réfléchi, tu sais, Jean. Après le premier désarroi, je me suis repris. Nous les reverrons nos
femmes. Pour les Guinéens, c'est un sale coup. Ils sont entièrement entre les mains de ces salauds. Pour
nous, cela ne signifie rien. C'est trop lourd. La perpétuité, cela n'existe pas. Le monde extérieur va s'élever
tout entier comme pour les Basques en Espagne.
Je comprenais le cheminement de la pensée de mon ami. C'était peut-être bien raisonné. Une trop lourde
condamnation, par son absurdité même, serait plus aisément révisée qu'une peine moyenne. Peut-être !
- Henri, tu veux dire que si on nous avait infligé cinq ans, nous aurions été obligés de les faire, dans
l'indifférence générale ?
- Oui, Jean. Cinq ans, cela n'effraie personne. Nos compatriotes auraient estimé que c'était un mauvais
moment à passer mais que nous nous en sortirions rapidement. D'autant qu'une remise de peine pouvait
intervenir à tout moment, ramenant la durée à deux ou trois ans. La perpétuité, pour des innocents
surtout, cela prouve une telle haine, un tel système inhumain, amoral, que cela va faire bondir tout le
monde! Gouvernements et peuples vont s'émouvoir!

Je réfléchis longuement à cette théorie.


Les peuples et les Gouvernements? Ils ne s'émeuvent que pour ce qui les touche directement. Qui va donc
s'intéresser à des prisonniers dans cette Guinée dont la presque totalité des Français a oublié jusqu'à
l'existence, quand elle ne la situe pas en Océanie? Quant aux autres peuples d'Amérique et d'Europe, qui
se soucie donc de ce petit pays. Il faut en être le dirigeant pour se croire le nombril du monde. Les
peuples africains, conscients de l'immense duperie de ce fameux procès, pousseront quand même à la
roue. Faire pièce aux anciens colonisateurs, c'est leur rêve à tous, à l'exception de la Côte-d'Ivoire et du
Sénégal !

Le Gouvernement français, le principal intéressé ? N'est-il pas encore tout imprégné de la pensée de celui
qui a, pour la France, rayé ce pays de la carte du monde le 28 septembre 1958 et interdit depuis qu'on lui
rebatte les oreilles de ses problèmes ? Les Français qui ont été arrêtés dans cette affaire ne seront jamais
que de mauvais nationaux qui n'ont pas obéi aux ordres et refusé d'abandonner ce navire en perdition.

Enfin, tout ce beau raisonnement n'est valable que pour les autres, Français, Allemands, Libanais,
entraînés dans cette aventure! Moi, je suis guinéen. Personne ne se souciera de mon sort!

Il faut seulement survivre. Là est le but à atteindre. Plus facile de se tracer une ligne de conduite que de la
suivre ! Par instants, une panique viscérale s'emparait de moi. Perpétuité ! Des années et des années dans
cette tombe ! Sans ne jamais rien faire, sans ne jamais rien savoir des siens ! C'était impossible. Que Dieu
m'aide ! Et je m'abîmai dans une longue prière.

- « Alata! La lumière a été coupée. » J'entends le chuchotement d'Aribot. « Alata, je pense que vous avez
appris la nouvelle ? Je ne vous ai pas entendu de la journée. Vous savez tout maintenant!
Je m'assis sur mon lit.
- Et vous, El Hadji? Que saviez-vous exactement?
- Un de mes parents, un garde m'avait déjà tout raconté, il y a quelques jours. Je me suis tu, mais
aujourd'hui, je comprends que cela se répand dans le camp. Quatre malheureux ont été pendus
publiquement, au Pont Tumbo 2:

• Baldé Ousmane
• Magassouba Moriba
• Keita Kara Soufiana
• et votre ancien ami Barry III

Nous ne nous étions pas trompés il y a trois mois. On a pendu dans toutes les régions, publiquement.
Plus de cent exécutions. Tous les autres détenus, nous tous, perpétuité.

L'accablement se fait plus pesant pour moi. Je n'avais gardé aucune relation avec Barry III depuis mon
ralliement au RDA, que le chef de la DSG n'avait pas pardonné. Mais mon ancienne amitié se révolte à
l'évocation du supplice infamant que je sais tellement immérité. Certes, Barry n'avait jamais été un
sincère RDA. Il conservait ses attaches socialistes mais jamais il n'aurait pris les armes contre son pays.
On aurait pu l'écarter de la vie politique mais l'exécuter ainsi?
Il y a trois mois, il s'en est donc bien allé vers la mort. Lui, dont l'ambition était de diriger son peuple vers
la liberté, il s'est balancé au bout d'une corde, en plein centre de Conakry. Un cercle de voyous et de
catins ont insulté son pauvre cadavre.
J'apprendrai plus tard tous les détails de l'exécution. La mort miséricordieuse a épargné à son visage la
grimace affreuse des suppliciés de la corde. Ibrahima, vaincu de la politique, est resté vainqueur de son
dernier combat. Il est mort en regardant l'horreur en face. Musulman sincère, il a accepté l'au-delà
comme sa demeure choisie. Il est mort en homme.
Qui sait? Les générations futures chanteront-elles, peut-être, la geste des pendus du Pont Tumbo, des
martyrs morts dans l'ignorance de leur crime. Parmi eux, peut-être, glorifieront-elles le courage de Barry
le Sérianké 3, qui, à l'ultime minute, réconforta ses compagnons et mourut la tête haute..., la geste de
Barry III qui, cette nuit du 25 janvier 1971 et toute la longue journée du lendemain, se balança
sinistrement sur l'autoroute, appelant la malédiction divine sur ses assassins.

- El Hadji, interrogeai-je après un long silence, quel effet vous fait la condamnation? Je veux dire, pour
notre situation ?
- Pour vous, les Blancs, cela ne change rien. Jamais on ne vous gardera longtemps. Quelques mois, un an
ou deux au plus. Pour nous, nous échappons à la mort. Dieu nous aidera à sortir d'ici! Peut-être, le
président va-t-il, enfin, s'apercevoir, qu'on le trompe et qu'on élimine ses meilleurs amis!

J'enviais la résignation totale de mon voisin. Il ne manifestait ni désespoir ni amertume.


- Mais, El Hadji, cela peut durer des années!
- C'est Dieu qui dispose. Tout est inscrit. Il n'y a qu'à attendre. Si vous êtes réellement musulman,
remettez-vous en à Lui. Priez et attendez!
J'insistai:
- El Hadji, c'est que je suis dans la même situation que vous. Je ne suis plus français, mais citoyen
guinéen. On pourra sortir rapidement les étrangers de ce tombeau. Moi, je n'ai personne pour me
défendre!
El Hadji eut un léger rire.
- La nationalité guinéenne! C'est une plaisanterie pour le président ! S'il veut vous sortir d'ici, il vous
l'ôtera plus rapidement qu'il ne vous l'a octroyée et sans se soucier du droit international!
Je protestai, aussi haut que je le pus, sans danger.
- Mais, El Hadji, je ne veux pas. Il y a Ténin, il y a l'enfant qui va naître. Je veux les revoir, vivre pour eux.
Il y a aussi celui qui est sous terre à Camayenne. Cette terre est à moi. Je l'aime... C'est ma raison de
vivre!
La voix d'El Hadji se fit plus dure:
- C'est vivre que vous devez avant tout. La défense de sa propre vie est une loi divine pour le véritable
croyant. Et vous qui êtes un révolutionnaire, vos objectifs propres vous imposent aussi cette défense. Que
servirait d'ailleurs un mari guinéen mort à votre femme.

Je ne pouvais répondre. Se vouloir français, c'était, peut-être, s'assurer une sortie plus rapide de ce
bagne, mais c'était, aussi, l'expulsion, l'arrachement à ce pays et à ma famille. Je savais ne pouvoir
survivre à une telle amputation.
- Alata? Je vous ai froissé?
- « Non, El Hadji. » J'hésitai, repris: « Non, mais avouez que, comme tous les autres Guinéens, vous
n'avez jamais pris au sérieux mon option. Pour vous, je reste français, avant tout!
- C'était vrai, Jean, c'était vrai, il y a trois mois. Depuis que je vis à vos côtés, que je vois vos réactions, que
j'entends vos réflexions, maintenant, Jean, vous êtes mon frère. Tu es mon frère et je te crois quand tu dis
te sentir plus africain qu'européen. Alors, écoute-moi, quand je te supplie de consacrer toutes tes forces à
sortir d'ici à tout prix. Notre seule victoire, ce sera la liberté,
- J'essaierai, El Hadji. Merci de tout ce que tu m'as dit.

En entrant plus avant dans la saison sèche, la chaleur devenait accablante. Dès dix heures du matin, les
cellules étaient intenables. Des ondes de chaleur irradiaient des tôles et des parois du fond. Je ne pouvais
plus supporter le mince short qui me couvrait. Je restais nu, entre deux corvées. Les détenus, avec ce
temps, souffraient du manque d'eau, ils en quémandaient entre les heures pour se faire, en général,
rabrouer sèchement.

D'ailleurs, en obtenir et satisfaire son besoin amenait une recrudescence de transpiration qui irritait ce
prurit particulier aux Tropiques: la bourbouille. Bourbouille et mycose unies les contraignaient à se
gratter au sang, des heures durant.
Je me remémorais tout ce que j'avais appris de la vie aux camps de concentration nazis. Henri et les
autres Européens ne se gênaient pas pour faire le rapprochement, en y incluant la torture.

Comme je ne supportais toujours pas qu'on attaquât mon ami, je lui cherchais des excuses. La
comparaison, en fait, était très difficile. Les procédés étaient plus insidieux. La torture, déjà, avait revêtu
des aspects inconnus de la brutalité nazie, ce qui n'excluait pas sa propre cruauté physique. Ici, la volonté
d'extermination n'apparaissait pas clairement, pour l'instant, comme elle avait été évidente à Dachau ou
Bergen-Belsen.

On ne pouvait encore juger si un ordre était parvenu de faire périr le plus grand nombre possible des
rescapés de janvier ou si tout ne venait pas de l'incurie des équipes de gardes.
Par exemple, il n'y avait pas de sévices physiques: les hommes étaient humiliés en permanence, obligés
de se dénuder publiquement, privés de chaussures, de leurs lunettes. Pour ceux qui n'arrivaient pas à voir
à quelques décimètres, c'était tragique. L'obscurité permanente aggravait la déficience. Les quelques
rayons lumineux pénétrant par la lucarne blessaient les rétines aussi cruellement qu'un laser. Des cécités
se préparaient.
On nous traitait en chiens. Nous mangions à la main dans des écuelles qui n'étaient jamais lavées
proprement, simplement rincées. Nous étions insultés à longueur de journée mais le pire qui pouvait
nous arriver était la punition du grand « D » apposé à la porte. Il n’y avait de matraquage que pour les
quelques révoltés. Il s'agit durant cette période de militaires punis pour des fautes contre la discipline ou
pour vol. Boiro servait de pénitencier militaire. Avec eux, les gardiens n'y allaient pas de main morte. Ils
s'abattaient à une demi-douzaine sur le malheureux, le rouaient de coups de crosse, de godasses, ne
l'abandonnaient qu'inanimé. Alors, seulement, ils le ligotaient au fil électrique des pieds à la tête et le
jetaient comme un colis dans une cellule. La diète qui les frappait n'était jamais inférieure à cinq jours.
Les pauvres diables priaient, pleuraient de plus en plus faiblement. Certains réussissant à se glisser,
malgré leurs liens, jusqu'à la porte et à y donner des coups de pied, la garde finit par passer une corde par
le trou d'écoulement des eaux, à la nouer aux liens du détenu puni et à la fixer à l'extérieur. Ainsi le
malheureux était-il rigoureusement immobilisé pendant toute sa punition. Il faisait tous ses besoins sous
lui.
Au cours de cette période, je ne vis que deux détenus politiques recevoir ce traitement, tous deux pour
acte de révolte contre une vexation qui leur était faite. Ils survécurent à l'épreuve, mais, quelques mois
plus tard leur affaiblissement en fit les premières victimes parmi les disparus de Boiro.
La grande brutalité des geôliers était réservée aux fous. Assez nombreux furent les détenus dont la raison
chavira. Ils hurlaient, des heures entières, des mots sans signification. Par accès, ils avaient des crises de
violence qui les lançaient sur la porte ou les cloisons. On les rouait de coups pour les calmer puis on les
enchaînait par les pieds aux quelques arbres rabougris - manguiers ou acacias - qui croissaient dans les
cours intérieures. Le procédé était simple. L'arbre était choisi d'une grosseur qui permit au prisonnier de
l'entourer de ses jambes. On menottait les chevilles dans cette position, les poignets en arrière et on le
laissait ainsi des jours et des nuits. L'atmosphère devenait dantesque. Une nuit, il y eut jusqu'à trois fous
hurlant à la fois. Personne ne pouvait fermer l'oeil et une angoisse indescriptible prenait aux entrailles.
Tout ceci avait pour effet de briser les nerfs des détenus. Peut-être aussi était-ce le but? Pourtant, je
demeurai persuadé qu'il n'y avait rien de comparable à l'ambiance d'un camp allemand. C'était à la fois
meilleur et pire.
L'absence de travail forcé était un de ces éléments ambigus de comparaison. Ne pas dépenser ses maigres
forces à porter des cailloux, à creuser des tourbières, prolongeait peut-être la vie. C'était aussi une
aggravation de la pression morale. Confinés dans l'atmosphère pesante de leur cellule, réduits à se poser
interminablement les mêmes problèmes, à ressasser des données probablement fausses ou incomplètes ?
Que se passait-il dehors, l'ambiance était-elle à l'apaisement ou au redoublement de haine ? Les
malheureux se sentaient invinciblement attirés vers le néant. Ils avaient l'impression d'avoir déjà été jetés
dans leur tombe et maintenant chaque jour on pelletait sur leurs têtes une épaisseur croissante de terre.
La seule possibilité qui leur restait était d'échanger quelques mots à la sauvette avec leurs voisins
immédiats en prenant bien garde aux trois jours de diète qui pendaient à la clef. Parfois à plat ventre sur
le sol devant leur porte ils scrutaient anxieusement ce qu'ils pouvaient apercevoir de leur maigre univers
dans un monde curieusement réduit à des pieds et des mollets.
Chaque bruit inhabituel, chaque rumeur confusément colportée de cellule en cellule, était prétexte à de
longs soliloques, à de secrets échafaudages conjecturaux. La moindre parole réconfortante d'un garde,
une minute supplémentaire d'ouverture de la porte les lançait sur une piste semée de prévisions
optimistes. Une insulte grossière, une bousculade, la privation ou simplement le retard de la douche
bimensuelle les plongeaient dans l'angoisse et les amenaient à la dépression.
Un autre point de comparaison manquait. Il n'y avait aucune autogestion du camp. Dans toute la
littérature dévorée avant mon incarcération, comme par une sorte de prescience morbide, j'avais constaté
que les prisonniers jouaient un grand rôle dans la direction de leur univers. Kapos, chefs de blocks ou
même de camps, ils avaient eu un pouvoir d'intervention dont certains se sont amèrement plaints. Ici
aucun détenu n'était invité à donner son point de vue. L'administration était directe et n'admettait aucun
intermédiaire. Pas de rencontre possible entre prisonniers pour organiser la vie quotidienne. Les
promenades elles-mêmes prévues par tous les régimes pénitentiaires étaient ignorées. De même on ne
procédait à aucun appel commun. Il y avait des contrôles d'effectif fréquents mais ils se faisaient à
l'intérieur de chaque cellule. Les prisonniers eurent à répondre plus de cent fois aux mêmes questions à
remplir sous la surveillance attentive de leurs gardiens totalement analphabètes et parfois incapables
d'épeler leur nom des fiches d'identité. Mais ils ne furent jamais autorisés à se réunir pour le faire.
Ces fiches, à combien de rêves donnèrent-elles naissance? On aurait pu penser que c'était là un des
objectifs de l'administration du camp. Parfois on ne recensait que les étrangers, parfois que ceux qui
avaient été interrogés par la commission et les détenus s'abandonnaient à une affabulation merveilleuse.
C'était la libération pour telle ou telle catégorie, des remises de peine, une amnistie générale...

Je crois, sincèrement, avoir souffert moralement plus que quiconque. A chaque recensement, j'étais
obligé de défendre ma qualité de Guinéen et repousser toute inscription portant mention « étranger ». En
outre, aucun des problèmes qui se posaient à moi, en liberté, n'avait trouvé de solution ici et ne pouvait
en trouver. Au contraire, ils prenaient une acuité terrible. Je me voyais à la veille d'un nouveau choix et
me refusais par avance à le faire.

C'est de mon amitié pour le président que je souffrais le plus. Dans ma vie antérieure, elle m'avait marqué
au fer rouge. Pour tous, j'étais Alata-Touré. Chacun se méfiait de moi, sachant que j'étais reçu librement à
la présidence, que j'étais un des rares Guinéens et le seul Européen à posséder son numéro d'appel direct
et à pouvoir le réveiller au milieu de la nuit. Des conversations animées s'éteignaient quand je paraissais.
Non pas qu'une animosité quelconque existât entre ceux qui agissaient ainsi et le chef de l'État mais la
méfiance était reine, le régime policier implacable. Une phrase mal interprétée, un mot sorti de son
contexte pouvait mener loin son auteur. Alors on préférait n'avoir pas de rapports avec ceux qui avaient
le plus de facilité à toucher le leader.

Au camp, c'était encore plus marqué. Henri et les autres Européens avaient des réactions épidermiques
au seul prononcé du nom du président. Ils le considéraient comme un absurde roi nègre. Le sentiment
raciste, sous-jacent aux pensées de tant d'hommes, s'exacerbait en eux avec la conscience qu'ils n'avaient
rien fait contre cet homme qui les privait par simple caprice de tout ce qui était leur vie.

Je ne voulais, à aucun prix, renier mon amitié et me voyait obligé à refuser les maigres consolations
qu'étaient les contacts verbaux. Dès que la passion montait chez mon interlocuteur, je me repliais sur
moi-même.

Je me plongeais ainsi dans mon « cinéma ». Le mot venait d'Henri. Le jour, il s'efforçait de tuer le temps
à des occupations sans importance. Il comptait les tours de cellule qu'il faisait et le nombre de pas:
quatorze dans le sens de la longueur, dix dans la largeur, autour de son lit de camp placé au milieu de la
cellule. Il balayait cent fois au moyen du maigre bouquet de paille mal attaché qu'on nous avait donné à
cet effet. L'extinction des feux sonnée, il se ruait à sa projection, se plongeait dans ses souvenirs, ou
édifiait sa vie d'homme libre du lendemain, meublant son nouvel appartement, avenue du Prado, ou la
maison de campagne de ses parents à Corbigny. C'était son « cinéma ».

Je m'efforçais aussi de le réaliser mais avec moins de bonheur. Tout mon programme était amputé d'une
bonne moitié.

Je ne voulais rêver ni à Ténin ni à l'avenir que j'ignorais. Aussi en étais-je réduit à revivre les instants les
plus neutres du passé, repoussant le plus fortement possible le souvenir des heures de bonheur vécues
avec mon fils disparu ou auprès de ma Malinké. Quand venait me poignarder le rappel des bras de mon
Michel m'enserrant le cou quand je lui apprenais à nager à Leybar, au Sénégal, immanquablement lui
succédait l'image de Ténin, toute petite, d'un bronze clair, dressée sur ses longues jambes musclées, son
jeune corps de sportive portant haut la tête triangulaire au long cou renflé. Alors tout courage
m'abandonnait. J'enfouissais la tête sous la couverture pour que mes voisins ne m'entendent pas et
sanglotais sans retenue.

Un tel amour peut être d'une aide infinie quand on garde l'espoir de le revivre un jour, même lointain,
mais quand on craint de l'avoir perdu à jamais, quelle douleur ne ressent-on pas au rappel de chaque mot
prononcé, de chaque attitude habituelle, de chaque geste assuré et audacieux à la poursuite du plaisir et
de l'entente.

Il fallait se dominer, se transformer profondément pour survivre. Ne pas accepter de faire le jeu des
tourmenteurs, de se diminuer. Je réfléchis souvent et profondément à la pensée d' Emmanuel Mounier:

« Il manque une dimension à l'homme qui n'a pas connu la prison. »

Aurais-je le courage de l'atteindre, cette dimension, aurais-je seulement la sagesse de la percevoir?

Les jours devinrent des semaines et des mois dans cette enclave coupée du monde. Je pensais aussi
souvent à cette séquence du film le Prisonnier d'Alcatraz, où les feuilles de calendrier s'envolent une à
une pour marquer la fuite du temps. Ici, n'existait aucun moyen d'indiquer cette fuite et, pourtant, à
notre grand étonnement, les pluies vinrent nous rappeler que nous avions déjà accompli six longs mois.

L'hivernage fut un soulagement par l'abaissement immédiat de la température mais une recrudescence
de nos maux par la prolifération des moustiques qui s'ajoutèrent aux voraces punaises pour faire de nos
nuits un cauchemar permanent. Pour être juste, convenons qu'une tentative de désinfection avait été faite
qui nous avait procuré quelques instants de détente dans la cour pendant qu'on pulvérisait un liquide
nauséabond dans les cellules.

Elles étaient loin d'être étanches et des rigoles s'y formaient. Certaines étaient inhabitables. Peu importait
aux gardes qui ne répondaient même pas aux appels de ceux qui couchaient à terre et dont la seule
couverture était rapidement trempée. Ils passaient alors toute la nuit debout à grelotter.

Mai 1971

Ce fut au début de cette période que je perdis un de mes amis.

Un soir, on vint chercher El Hadji Aribot. Conduit au poste, il en revint quelques heures plus tard, un peu
avant l'extinction, habillé de pied en cap. On lui avait tout restitué, jusqu'à ses papiers d'identité. Ils
étaient quatre dans le même cas. Le chef de poste, les bouclant pour la nuit, leur dit simplement que
l'opération était remise au lendemain et, chose qui mit le camp en ébullition, leur souhaita bonne chance.
Boiro bourdonna comme une ruche pendant plus d'une heure. Tous croyaient à une libération et chacun
se vantait d'avoir vu juste en estimant que le chef de l'État, les yeux enfin dessillés, allait élargir tous les
innocents.

Tout joyeux, je l'interrogeai. Il se montra très réservé. Il ignorait les raisons de cette mise en scène et se
refusait à tout optimisme. Il se contenta de demander à ses amis de prier pour que ce fut réellement une
libération...

Il partit juste après le café, le lendemain matin...

Notes
1. Appelé aussi complot des petits commerçants. Monté pour assurer la rupture souhaitée avec la France. Célèbre parce que le premier inculpé,
appelé « Petit Touré » descendait directement de Samory. Ancien directeur de magasin d'Etat qui s'était installé à son compte et avait entrepris
depuis 1962 d'édifier une fortune considérable (ô socialisme guinéen!), Petit Touré, qui était gênant par l'affichage de son ascendance « royale », a
été, fort astucieusement, poussé (lors de l'élection au Conseil économique, provisoirement implanté sous le nom de Chambre économique) à fonder
un parti politique d'opposition.
Une déclaration officielle a encouragé tous ceux qui voulaient créer un tel parti, à le faire. On leur a même promis véhicules et subventions.
Le pauvre dupe a établi les statuts d'un tel parti qu'il a baptisé « de la Liberté ». Il fut immédiatement arrêté, alors que toutes ses activités étaient au
grand jour et constitutionnelles, avec ses deux frères. Deux des trois frères Touré sont morts en camp, dont l'un, au moins, des suites de tortures.
2. Nom du lieu sinistrement célèbre, à l'entrée de l'autoroute qui va de Conakry II à l'aéroport où furent pendus les quatre victimes du 25 janvier 1971
et où se déroula, le « carnaval de Conakry ».
3. Nom donné à la branche de la famille des Barry issue de Fodé Séri. On les appelle aussi Sériyabhe. Il y a quatre noms d'honneur peul
correspondant aux tribus issues d'un ancêtre commun. Ce sont Barry, Sow, Diallo et Bah, appelés aussi Baldé.
Chapitre Six
La nouvelle vague
Janvier [ ? or June rather ?] 1971

Une nuit, peu avant l'extinction des feux, il y eut grand branle-bas. On entendait des bruits de [châlits]
traînés, de gamelles et de pots heurtés.
Tout à coup, la porte du 23 s'ouvrit, Cissé passa la tête.
— Pousse ton lit le long du mur, fit-il. Il faut la place de l'autre côté.
Puis il disparut laissant la porte ouverte. Ce fut au tour du 24 et, quelques minutes plus tard, je vis
apparaître deux hommes de corvée porteurs d'un lit. Ils le déposèrent dans la cellule ainsi qu'un pot de
chambre, une gamelle à eau et, enfin, tout éberlué, apparut Henri, tenant sa couverture serrée sur sa
poitrine.
On regroupait les détenus en pleine nuit. Si les Européens se retrouvèrent, après l'opération, à deux par
cellule, les Africains furent entassés à quatre et jusqu'à six. L'isolement de ces six derniers mois avait été
si éprouvant que personne ne songea, sur le moment, à se plaindre. Tous manifestèrent leur joie d'avoir
un compagnon à qui parler sans plus craindre la mise à la diète.
Cependant les conditions matérielles venaient ainsi d'empirer de telle manière qu'elles devaient coûter la
vie à plusieurs d'entre nous. L'aération, déjà difficile pour un seul occupant, devint un problème
insoluble. La lucarne de deux décimètres carrés était insuffisante pour renouveler l'air qui prit une
épaisseur presque matérielle. Que dire des chambres à cinq ou à six? Les occupants furent contraints à se
coucher tête-bêche, le nez sous leurs déjections.
Les odeurs dégagées par l'entassement de ces corps toujours aussi peu lavés, du linge sale et envahi par la
vermine et des seaux hygiéniques sans couvercles, formaient un remugle ignoble dont je sus qu'il me
poursuivrait toute ma vie.

Mais je n'étais plus seul et croyais encore en la vertu de l'amitié. J'avais besoin d'un camarade à mes côtés
et me laissai aller à mon désir profond de m'épancher. Je trouvai, en Henri, un auditeur complaisant, et
crus, enfin, édifier une amitié solide dans cette géhenne.
L'entassement était rendu nécessaire par l'afflux de nouveaux prisonniers — plus d'une centaine — qu'il
fallut empiler, eux aussi, dans des cellules libérées de leurs anciens occupants.
Il y avait une différence d'essence entre les deux catégories de détenus. Les arrivants n'avaient pas encore
été interrogés, et contrairement à ce qui s'était passé depuis janvier, on ne les mit pas d'office à la diète.
Ils se croyaient tous innocents et on leur avait interdit de communiquer avec les anciens. Ils eurent la
naïveté, au reçu de cette consigne, de penser: « Bien entendu, ce sont des criminels qui ont avoué. Nous
les avons entendus à la radio, nous avons lu leurs dépositions dans Horoya, alors que nous, nous n'avons
rien fait! »
Il fallait, en réalité, éviter que les anciens ne les mettent trop vite au courant de la triste réalité.

Le train-train si monotone du camp se trouva bouleversé. La discipline revêtit une vigueur nouvelle. Le
règlement était appliqué à la lettre. Distributions d'eau et d'aliments se faisaient sur le pas de chaque
porte ouverte; chacune, après fermeture de la précédente. Il était strictement interdit d'essayer de jeter
un regard sur les occupants des autres cellules. Les conversations entre cachots voisins furent plus
surveillées. Les rondes se firent fréquentes.
Pourtant, ces excès de précautions avaient des conséquences imprévues. Pour commencer, la garde-
chiourme dut abandonner la pratique de la vidange nocturne. Elle aurait pris beaucoup trop de temps. Le
dérangement imposé aux prisonniers n'entrait pas en ligne de compte mais le maintien sur pied, toute la
nuit, d'une équipe importante de surveillants aurait perturbé le fonctionnement normal du camp. Il était
tout de même plus agréable de faire cette petite « promenade » en plein soleil, plus facile aussi de capter
au passage les appels des camarades, de surprendre leurs noms, les menues informations.
Les douches se prenaient par cellule. On y éprouvait plus de plaisir et, curieusement, moins de gêne. Un
homme qu'on oblige à se dénuder, seul, devant un aréopage gouailleur, se sent profondément blessé,
humilié. En compagnie restreinte, on se raille l'un l'autre et on essaie d'oublier cet abaissement. On
pouvait bavarder sous la douche ou au cours du lavage de linge.
Un clivage s'était opéré instinctivement parmi la population du camp. Comme chez les potaches, au
régiment, il y avait désormais les anciens, et les bleus. Ce n'était pas seulement l'illusion de leur
innocence affichée par ces malheureux qui les séparaient des anciens condamnés, c'était un curieux sens
du « home » que ceux-ci avaient inconsciemment acquis. Il se créait une complicité bizarre entre les
détenus de janvier et les gardes. Nous avions la même tendance à rire des erreurs des bleus et les
surveillants se mirent à favoriser cette partition en accordant ouvertement de petits avantages aux
anciens.
J'en pris conscience avec un profond dégoût et en fis part à Henri.
— Ma parole, on se sent « chez nous »! Nous réagissons comme des gens gênés dans leurs petites
habitudes par des touristes encombrants.
— C'est une réaction naturelle, me répondit mon compagnon. Dans quelques jours tout va s'uniformiser.
Les deux groupes s'intégreront.

L'osmose souhaitée était retardée par notre connaissance à nous, anciens, du processus judiciaire adopté
au camp. Tant qu'il n'y aurait pas eu interrogatoire, les nouveaux, eux-mêmes, refuseraient tout contact.
Il était inutile de chercher à provoquer leur confiance.
La frontière de l'innocence passait ici par la cabine technique! Quant à nous, nous n'avions plus qu'à
attendre les événements. Toute cette agitation ne nous concernait plus. Aux malheureux bleus à concept
la diète prolongée et la technique des aveux spontanés.
D'où naquit donc l'angoisse? Personne ne put jamais dire qui posa le premier, la question. Peut-être la
réflexion mûrit-elle, en même temps, chez tous. Toujours est-il qu'un jour le problème se trouva
unanimement posé. Cette relance des arrestations ne correspondait-elle pas à une aggravation de notre
propre situation? Certains demeuraient optimistes; ils utilisaient l'argument le plus noir, celui de la
condamnation à perpétuité pour objecter que rien désormais ne pouvait nous affecter mais la menace
était en l'air et tous la sentaient. Si le pays s'était engagé dans l'apaisement qui suivait normalement toute
grande affaire judiciaire, les autorités auraient été incitées à la clémence. Le renouveau répressif
remettait sine die cet espoir.
— Ces six mois d'enfer que nous venons de vivre ne comptent plus, me disait Henri. Nous sommes
revenus au point de départ!
Deux convois portèrent l'angoisse à son comble. Ce fut, d'une part, des Européens de toutes les
nationalités qui doublèrent l'effectif des prisonniers blancs et, d'autre part, de grands noms de la
politique guinéenne. En deux semaines, les prisonniers virent entrer au bloc plus de trente ministres et
ambassadeurs, sans compter de nombreux hauts fonctionnaires de tout rang.
Notre nouveau voisin, ancien ministre, me confia, un soir:
— C'est très mauvais pour nous, tout ça, Alata. Du moment que les arrestations continuent, on ne
prendra plus de gants avec personne. Il y a trop d'Européens arrivés au camp. Chez nous, j'ai compté déjà
quatorze ministres; en janvier nous n'étions que quatre.
— C'est peut-être la grande purge annoncée depuis trois ans, lui répondis-je. Mais, à nous autres, que
peuvent-ils faire? Ils ne vont pas transformer notre condamnation. S'il y a de nouveaux éléments ce sera
en notre faveur. Il y aura peut-être révision?
—Tu rêves tout éveillé, fut la réponse brutale. Cela m'étonne de toi. Tu es suffisamment proche du
président pour savoir que rien ne l'arrête, jamais. Ils ne peuvent pas transformer notre condamnation. Ils
se sont gênés pour condamner à mort les rescapés de 1969 qui étaient ici lors de l'agression?

Deux semaines encore s'écoulèrent, plus lentement qu'autrefois, trop marquées de cris et de hurlements.
Nombreux étaient maintenant les révoltés. Ils commençaient à abandonner leur candeur naïve et à
soupçonner qu'ils n'avaient aucune pitié à attendre d'avoir assisté, étant en liberté, à la pendaison
publique d'une centaine d'hommes et de femmes et d'avoir entendu prononcer la condamnation à
perpétuité de tous les autres détenus leur laissait augurer peu de bien de leur avenir. Dès que leur sens
politique se réveillait, après le choc causé par l'arrestation, ils se savaient perdus, se voyaient déjà promis
au pire. Le sort des pendus du Pont Tumbo les hantait.
Autrefois lors des précédentes « promotions » comme les qualifiaient en ricanant leurs gardiens, les
échelles de peines étaient larges. Tous pouvaient conserver des illusions. Maintenant, les plus obtus
perdaient espoir. Il n'y avait aucun moyen terme entre la liberté immédiate et la détention à vie. La
potence finissait par apparaître comme un soulagement.
Les nouveaux Européens se dégelèrent aussi. Ils confièrent à leurs frères de race ce qu'ils craignaient
confusément : aucune des grandes puissances n'avait pris leur défense. Ils gardaient tous, peuples et
Gouvernements, de Conrart le silence prudent. Ils étaient abandonnés du monde entier.

5 juillet 1971

Brusquement, les anciens s'aperçurent, un beau jour, avec stupeur d'abord, consternation ensuite, que
tous les premiers appelés à la reprise des interrogatoires appartenaient à leur groupe. Les bleus ne furent
même pas mis à la diète. Un à un, dans la première semaine de juillet, disparurent une dizaine de nos
compagnons. Disparurent est le terme exact car ils ne revenaient pas de la commission.

Tous savaient qu'ils y partaient car tout secret avait été brutalement aboli et les interrogatoires, jadis
houleusement cachés par la nuit, appartenaient désormais à la vie diurne et officielle du camp. Les cris,
gémissements, hurlements provenant de la cabine technique s'entendaient fort bien et glaçaient de
terreur les anciens condamnés s'ils ne signifiaient encore rien pour les nouveaux.
Nous attendions en vain leur retour. Quelques heures après leur convocation, le chef de poste pénétrait
dans leur cellule et y enlevait leurs affaires personnelles sans vouloir répondre aux questions angoissées
des co-détenus. Où étaient-ils? Personne n'en savait rien. Malgré les ordres de silence, les craintes pour
l'avenir, plus puissantes que la peur d'une sanction immédiate poussèrent le bloc à bourdonner. Sans
plus se soucier des gardes impuissants devant l'unanimité du mouvement, les longues rangées de cellules
échangeaient les moindres informations recueillies de proche à proche ou même se les hurlaient d'une
file de bâtiments à l'autre.
Comme toujours, et malgré les cris de la cabine qu'il se refuse à entendre, le clan des optimistes réagit à
sa manière:
— Vous ne comprenez donc pas qu'ils sont libérés?
Et, à l'appui de leur dire, d'avancer que le fait de passer les premiers — eux déjà condamnés, prouvait
qu'on les libérait. Une vague avait chassé l'autre. Le président avait du s'apercevoir qu'ils étaient
innocents. Avec l'arrestation des vrais coupables qui venaient d'arriver au camp, leur libération, à tous,
n'était plus qu'une question d'heures.
Je m'émerveillais de constater avec quelle facilité des malheureux — souffrant depuis de longs mois de
conditions rendues encore plus atroces par le sentiment de leur innocence — s'entendaient pour
condamner sans appel d'autres pauvres hères.
Les pessimistes étaient scindés en deux fractions. Les uns croyaient à un transfert dans un autre camp,
soit à Alpha Yaya de Conakry, soit à Kindia ou encore Faranah, Kissidougou. Les autres, au bord de la
dépression — et c'étaient les plus nombreux — annonçaient carrément leur exécution:
— On y passera tous! Il faut de la place pour les nouveaux et, ici, ils ne connaissent qu'un moyen de faire
de la place ...

La cellule était calme. Une forte tornade avait éclaté à la tombée du jour, abattant la grande chaleur qui
avait régné toute la journée. La pluie avait persisté plusieurs heures, battant les tôles avec un bruit
assourdissant qui interdisait toute conversation entre les deux occupants. La cour s'était transformée en
marigot tumultueux. Couverture ramenée au menton, nous tardions à nous endormir.
L'ampoule s'alluma soudain et la porte s'ouvrit.
— Alata? » C'était la voix du gros Cissé. Il ajouta : « La commission! »
Je sentis la peur se réinfiltrer en moi. Henri s'était assis à croupetons sur son lit et me regardait enfiler
ma veste.
— Que te veulent-ils encore?
Je hasardai un geste que je voulais fataliste.
— On verra bien! Pour moi, comme pour tous ceux qui ont été rappelés ces derniers temps. Disons-nous
plutôt adieu.
— Pourquoi adieu?
— Tu sais très bien qu'on ne les revoit jamais ici. Autant ne pas garder d'illusions.
Après une poignée de main, je suivis Cissé. Près du portail nous attendait Lenaud.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur Alata? Vous allez bien? Terriblement maigri
à ce que je vois? Et votre moral?
Je le regardai d'un tel air que l'autre finit par détourner les yeux.
— Vous osez me demander cela alors que j'ignore si ma femme a accouché, que je n'ai aucune nouvelle ni
d'elle ni de mon fils aîné ?
— Peut-être allez-vous en avoir aujourd'hui!
L'adjudant me fit signe de prendre place entre les deux gardes habituels, à l'arrière de la Jeep qui
démarra.
— Où me conduisez-vous?
— Le ministre veut vous parler. Je crois qu'il a une bonne nouvelle pour vous.

L'homme des cachots est une si étrange créature, si encline à la crédulité, que mon coeur se mit à battre
sur un rythme plus vif. De bonnes nouvelles! Peut-être allait-on m'en donner de Ténin? Ou encore allait-
on m'annoncer une très prochaine grâce.

Le véhicule stoppa devant le bureau de Siaka Touré. Après le cérémonial d'usage — courte attente entre
les deux hommes en armes, descente sous la menace des PM — je pénétrai dans la salle.
Ismaël Touré et Seydou Keita sont là, sourire aux lèvres.
— Asseyez-vous, cher camarade.
Ils m'indiquaient le tabouret d'un geste large, plein d'urbanité. Remarquant mon étonnement, Seydou
enchaîna:
— Nous n'avons plus aucune animosité contre toi. La Révolution est satisfaite de ta déposition et elle
compte encore sur toi. Ne me crois-tu pas'?
Ismael le coupa:
— Du moins, resterons-nous amis si tu continues à faire preuve d'esprit révolutionnaire, comme en
janvier dernier.
Réellement inquiet, je les regardai tour à tour. Qu'est-ce que c'était que ce cirque? Que mijotaient-ils? Ils
n'allaient pas remettre la gomme, non? Il me semblait bien qu'on me préparait un nouveau coup fourré et
je n'arrivai pas à deviner lequel. Le ministre leva une main apaisante.
— Vous avez l'air inquiet, camarade. Il ne faut pas. Nous sommes réellement des amis et allons vous
aider. Mais, auparavant, y a-t-il quelque chose qui vous fasse vraiment plaisir?
Celle-là était bien bonne. J'avalai difficilement ma salive. Sacrée mise en boite. Tant pis, il fallait jouer le
jeu.
—Des nouvelles de ma femme, de mes enfants. J'ai quand même l'impression que je dois en avoir un de
plus.
—Ne t'inquiète pas, coupa Seydou, ta femme n'a pas eu d'ennuis. Tu as un bel enfant.
— Garçon ou fille? Où sont-ils maintenant tous les deux? Et Jean-François?
La main d'Oularé, revenu dans le bureau sur les pas de Lenaud, me ramena à l'aplomb sur mon tabouret.
Les deux compères parurent se consulter du regard. Ismaël reprit:
— Tu le sauras bientôt. Peut-être te montrerons-nous la mère et l'enfant.
— Ce n'est pas possible! Je pleurais sans retenue... Quand? Mais quand?
— Quand nous en aurons terminé avec ces formalités.
Et le ministre remua du doigt un épais dossier placé devant lui. Je sentais mes tempes bourdonner. Tout
résonnait autour de moi tant mon coeur battait l Voir Ténin et mon enfant! Bon Dieu, ils me mentaient!
Que ne ferais je pas pour cette minute de bonheur!
— Mais qu'attendez-vous encore de moi ?
Il fallait bien se décider à poser la question puisque mes interlocuteurs jouaient au chat et à la souris.
«J'ai déjà déposé et enregistré! J'ai avoué tout ce que vous exigiez! Je ne peux plus rien!»
Ismael poussa le dossier à travers la table.
— Non, Alata, non. Tout ce que tu as pu avouer, c'est annulé. Cela ne vaut pas tripette.
— Annulé? Comment cela annulé?
Je me crus fou.
— De nouvelles révélations ont été faites. Un des prisonniers — tu le connais bien, Camara Baba — a eu
des remords de conscience. Personne ne s'occupait plus de lui, quand il y a deux mois, il a tapé comme un
fou à sa porte. Il voulait se libérer. Tout ce qu'il avait caché à l'interrogatoire l'étouffait! Ainsi nous a-t-il
spontanément dénoncé la véritable envergure de ces projets. Tu y es intimement mêlé.
Camara Baba. C'était l'homme du BAG, laissé pour mort sur son lit d'ordures après la nuit sanglante de
Conakry en 1956. On ne l'avait pas interrogé à Conakry. Un des tout premiers arrêtés de 1971. Ancien
ennemi acharné du Parti sous la colonisation, rallié lors de l'Indépendance.
Mon scepticisme dut se lire nettement sur mes traits. Ismaël reprit le dossier, le feuilleta, en tira une
liasse, me la tendit
— Tu as l'air de douter. Tu le croyais mort ? Regarde la date de cette pièce.
Je baissai la tête, eus du mal, sans mes lunettes, à distinguer : « Kindia, le 4 juin 1971 », finis je par lire en
tête de la première page.
— Baba n'est pas mort, reprit le ministre. Malgré tout ce qu'on dit de nous, nous n'aimons pas le sang.
Pour faire progresser la Révolution, il faut des exemples. Nous n'hésitons pas à les faire mais sans
exagérer. Et tu vois, poursuivit-il en riant, cela a du bon de se conduire humainement. Si nous avions
exécuté Baba en janvier, comme il le méritait largement, il n'aurait pas pu nous faire toutes ces
révélations. Nous regrettons même de nous être un peu pressés avec certains. Sans nul doute, nous
saurions beaucoup plus de choses si nous avions attendu. Allons, prends connaissance!
Il me tendit la liasse.
— Nous avons tout le temps! Oularé, ajouta-t-il à l'adresse du gendarme, passez à côté avec notre ami.
Installez-le et laissez-le lire tranquillement ce dossier. Nous allons procéder à d'autres interrogatoires en
attendant qu'il ait fini.

Je me retrouvai dans une pièce voisine, meublée aussi sobrement que le tribunal populaire d'une table, et
de quelques tabourets. Les fenêtres étaient à barreaux. Oularé s'assura que la seconde porte était bien
bouclée. Il me laissa m'installer avec le dossier à compulser et ressortit, refermant à clef.
La déposition ou plutôt les dépositions de Baba étaient époustouflantes. Je me demandai cent fois si je
rêvais ou s'il n'avait pas voulu faire un mauvais roman d'espionnage. Tous les poncifs de ce genre de
littérature y étaient: la belle espionne blanche aux cuisses accueillantes aux si robustes nègres, la
subtilisation de documents « top secret », l'or, les devises répandues à profusion, jusqu'aux réunions
clandestines de conjurés avec mots de passe et manteaux couleur de muraille. Ce n'était pas vrai! Baba
avait voulu se payer la tête de ses juges! Où avait-il été chercher un tel tissu de conneries? Cela pouvait
être du Seydou! Son niveau intellectuel ne dépassait pas l'élémentaire et son âge mental avoisinait cinq
ans!
J'avais sous les yeux un très mauvais « Fleuve noir ». Aux invraisemblances habituelles de ces modestes
épopées, s'ajoutaient des erreurs dans lesquelles les Coplan et autres Bonnisseur de La Bath ne tombaient
pas, telles que faire appartenir des agents secrets à trois réseaux différents: SDECE, réseau ouest-
allemand et CIA ou encore de payer un renseignement, aussi ridicule que le tonnage de palmistes
exportés par la région de Guéckédou, cinquante mille dollars!
Tout était à l'avenant. Ils se connaissaient tous dans ce réseau « secret ». A l'origine allemand, puis
tellement imbriqué avec les Américains et les Français que les liens en devenaient inextricables. On
discutait à huit ou dix de la moindre action. Tout y était d'ailleurs étroitement mêlé: renseignements et
attentats. Chaque agent était polyvalent et parfaitement instruit de tout ce qui se tramait à Conakry, à
Kankan. Les réunions se copiaient comme des soeurs sur les assemblées générales des cellules populaires
de Belleville. D'ailleurs, par un lapsus révélateur, l'unité de base de ce très curieux organisme portait le
nom de « cellule ».
In cauda venenum... Après cinquante pages d'élucubrations aussi délirantes, le pauvre Baba (je voyais
d'ici les pressions « amicales » qu'il avait pu subir pour sa spontanéité) dressait une liste d'une trentaine
de ses complices, parmi lesquels une bonne dizaine d'étrangers, Français et Libanais.
Quand j'en eus fini avec cette prose démentielle, une heure au moins s'était écoulée et je me retrouvais
étrangement calme. Je ne me sentais pas concerné. Non seulement Baba ne me citait à aucun moment
dans son récit mais c'était encore plus ridicule que mon propre délire de janvier. Qui pourrait croire cet
amas de bêtises?

J'attendis patiemment qu'on vienne me délivrer. La règle du jeu devant Ismaël Touré — je commençais à
bien le savoir — était de paraître avoir tout oublié des conditions dans lesquelles vous aviez fait vos
déclarations.
Soit, il fallait démarrer en souplesse, mais, après six mois de cette fosse à serpents, saurais-je encore me
battre?
— Alors, camarade, qu'en pensez-vous?
Le ministre tendait la main pour que je lui restitue les feuillets.
— Je suis consterné, camarade ministre. Jamais je n'aurais imaginé qu’on puisse aller si loin!
— Hé bien, êtes-vous prêt maintenant à nous aider?
— Tout à fait prêt, mais je me demande en quoi? Je n'étais pas au courant de ces tractations, vous devez
bien vous en douter. Non seulement, mon nom ne figure pas dans cette déposition mais Baba ne parait, à
aucun moment, imaginer que j'aie pu avoir, aussi, une activité clandestine.
Les deux commissaires se regardèrent avec le sourire.
— Simple omission facile à réparer! Baba a pensé nous éclairer sur les activités de ceux de ses complices
restés en liberté et susceptibles de causer encore du tort. Il n'est que de lui demander son opinion sur
vous, Alata. Dans les quarante-huit heures, nous recevrons de Kindia un fort édifiant témoignage. » Le
ministre réfléchit, enchaîna « Ce n'est pas ce que nous espérons. En fait …
Il prit délicatement une Dunhill dans le paquet rouge et or qui était sur la table...
— Oh... excusez-moi... je crois que vous fumez?
Il me tendit le paquet et je m'en saisis avidement.
Il m'alluma la cigarette de son Dupont-or, tira lui-même quelques longues bouffées.
— En fait... Alata, tu es un cas... un cas!
— Je ne vois pas en quoi.
La fumée m'enivrait. Cinq mois et demi maintenant sans une goulée et je sentais le tabac s'emparer de
tous mes nerfs, ramper jusqu'à mes orteils. C'était une délicieuse griserie, trop dangereuse dans un tel
moment.
— Vous êtes un cas... reprit-il, repassant au vouvoiement (j'avais remarqué qu'il aimait cette alternance et
n'y prenais plus garde), parce que je sais, maintenant, que vous êtes réellement un ami du président.
La cigarette faillit m'en tomber des lèvres. Si mon ennemi reconnaissait le fait, qu'avait-il à tenter de
m'engager encore plus avant dans cette comédie?
— Et, poursuivit le ministre, vous vous êtes créé un complexe de culpabilité. Vous en êtes presque
amnésique de remords. Voyez-vous, il faut vous résoudre à rendre au président amitié pour amitié.
Inutile de vous le dissimuler plus longtemps, nous étions nombreux à vouloir votre tête en janvier. Nous
avons fait son siège. C'était pour nous un symbole; l'exécution d'un Européen. Elle prouvait notre
indépendance d'esprit, notre résistance à toute pression étrangère. Il a refusé avec acharnement. C'est à
cela que vous devez d'être encore en vie. Payez-lui votre dette. Il a droit à cette reconnaissance.
Je me permis de compléter sa pensée.
— Il faut ajouter que vous auriez prouvé cette indépendance à peu de frais. Vous saviez parfaitement que
j'étais déchu de ma nationalité, qu'aucun pays ne me revendiquerait comme sien. Mon exécution n'aurait
soulevé aucune émotion!
— Croyez-moi ou non, nous n'y avons pas songé. D'ailleurs, votre ami a finalement interdit de faire
allusion à cette fin. Que lui répondrez-vous?
— Que je ne comprends toujours pas en quoi il peut avoir besoin de moi.
— Pense à l'authentification que tu peux apporter à la déposition d'un Baba. Et des autres, car, ajoute-t-il,
il n'y a pas que lui qui ait eu des crises de conscience.
— Alata, interrompit Seydou à sa manière abrupte, connais-tu Barry Sory?
— Le ministre délégué?
— Il est ici, au camp. Lui aussi s'est libéré. Nous avons également l'appui d'un révolutionnaire
authentique, Clauzels.
— Le Tchèque de Kankan? Demandai-je interloqué.
— Lui-même. Tu apprendras tout cela dans les jours qui viennent. Tu le sais déjà, d'ailleurs, puisque tu es
mêlé intimement à tous ces événements mais tu veux nous faire marcher. Tant pis, dans ton cas, notre
nouvelle amitié prendra le pas sur notre impatience. Nous attendrons que tu te décides. N'est-ce pas,
camarade ministre?
— Mais oui, mais oui, Oularé, raccompagnez notre ami. Vous nous le ramènerez bientôt, disons demain à
onze heures. Peut-être sera-t-il plus conscient qu'en pleine nuit. Au fait (il avait surpris mon regard sur
son paquet de Dunhill) prenez donc une cigarette. Oularé, faites-lui donner des Milo 3 au poste. Vous lui
en donnerez un paquet. Je veux qu'il ne manque de rien, qu'il comprenne qu'on ne cherche pas à lui
forcer la main. Que veux-tu encore? Me demanda-t-il, me voyant résister à la main de l'adjudant.
— Ma femme, mes enfants?
— Bientôt, bientôt. Nous n'avons plus le temps d'en parler. Peut-être demain matin.
Aucune pression, n'est-ce pas? Pensai-je pendant le retour au bloc, sauf la plus lourde, ma famille!

Notes
1. Nom donné au seul journal paraissant en République de Guinée. Signifie « liberté » en maninka mais la traduction exacte
est controversée, les puristes estiment le terme impropre.
2. Voir note explicative particulière sur les partis politiques en Guinée à la veille de l'Indépendance, p. 250.
3. Fleuve du pays malinké, affluent du Niger. Également nom donné aux cigarettes fabriquées à Conakry, par Enta (Entreprise
nationale des tabacs et allumettes). Usine montée par la République populaire de Chine et la seule qui fonctionnât
correctement encore, du moins tout autant qu'on soit capable d'assurer son ravitaillement en matières premières!
Chapitre Sept
La carotte et le bâton
12 juillet 1971

C'était la première fois que je passais devant la commission de jour. L'impression en était toute
différente. Devant un tribunal classique, l'apparat est fait pour troubler: robes des magistrats, attitude,
majesté des lieux si dépouillés qu'ils puissent être. Tout le mystère du comité révolutionnaire venait de la
nuit. Privée de son obscurité au sein de laquelle les voix des commissaires semblaient à celles de zombies
venus du royaume des Morts pour vous y conduire, la salle, toute petite, devenait ridicule. Ces deux
hommes en battle-dress, dont l'un était affligé d'un visage d'une vulgarité écrasante, ne pouvaient vous
en imposer. Je ne compris pas pourquoi le ministre avait accepté de se priver de cet atout. Bien plus tard,
je saisis la finesse d'Ismaël dans son jeu de douche écossaise.

Il m'était difficile de prendre au sérieux les visages que je regardais ce matin-là. Malgré tout ce qu'on sait
des hommes, de leur passé, la physionomie d'un Noir n'acquiert que très difficilement un aspect
inquiétant à des yeux européens. Banania a intoxiqué notre jeunesse. Il y a bien les histoires des
anthropophages mais les dents limées en pointe de certains forestiers nous paraissent mieux faites pour
s'exhiber dans un sourire bon enfant que pour trancher une jugulaire au corps à corps.

Hélas, je n'étais point exempt de paternalisme, douteux reliquat du racisme profondément enfoui au
tréfonds de chacun de nous. Il me faudrait encore des mois de souffrance pour comprendre l'exclamation
de pitié de ma femme. Un soir où elle avait déploré toutes les avanies dont j'étais couvert en Guinée par
ceux mêmes dont je défendais la cause, elle m'avait dit en fondant en larmes:
— Jean, Jean, les Noirs vont te faire tant de mal. Nous sommes si méchants que tu me haïras un jour.
Mon amour, je ne serai plus pour toi qu'une négresse.

D'autres commissaires entrèrent, prirent place. C'était tous des amis, enfin des hommes auxquels j'avais
rendu des services. Voici Conté Luceny, commissaire de police, qui ne peut pas avoir oublié qu'un mot de
moi l'aurait envoyé en prison, il n'y a même pas un an. Et là encore Keita dont j'avais encouragé la
nomination comme inspecteur des Affaires financières et qui m'avait chaleureusement remercié. Le
ministre est très détendu, enjoué. Il me met d'emblée à l'aise en m'offrant et allumant une Dunhill. Je
n'aime pas le tabac « jaune » comme on l'appelle ici, mais ne me montre plus difficile et ne fais pas la fine
bouche pour rien de ce qui se mange ou se fume! Je tête donc mon tube et me relaxe. Tout juste si je ne
me crois pas au salon et ne croise pas les jambes!
— Notre camarade nous pose un gros problème, affirme brusquement Ismaël Touré en regardant
alternativement ses assesseurs.
Ceux-ci jusque-là tout miel, se redressent, leurs visages se ferment. Keita interroge:
— Vous nous aviez dit que tout allait bien avec lui?
— « Oh, tout va bien! » Ismaël eut un geste lénifiant de la main droite. « Mais il a honte et ne peut pas
nous aider comme nous le voudrions.
— Pourquoi encore cela, camarade ministre? Il n'y a pas de honte qui me retienne. C'est votre analyse,
pas la mienne. Je ne peux rien faire parce qu'il n'y a rien à dire, c'est pourtant clair.
Comme dans un ballet bien réglé — et je saurai plus tard que rien n'est improvisé dans ces débats où tous
ont appris et répété leur leçon — chacun se jette en avant dans la discussion, place sa banderille.
— Tous les rapports de police ont prouvé, dit Conté, qu'Alata était en relation avec les membres du Front
1. Même les parties de soi-disant belote qu'il organisait camouflaient des réunions. Qu'il nous donne les
noms de ses partenaires, c'est simple.

De tous, c'est lui que je méprise le plus. Intendant du palais présidentiel, pris en flagrant délit de
détournement, il m'avait imploré quand j'avais été chargé, par le président, de faire la lumière. Il avait
invoqué des liens de parenté avec ma femme pour me supplier de le faire pardonner. Submergé par des
cas identiques, convaincu qu'il aurait fallu arrêter la moitié des fonctionnaires si on voulait faire la chasse
à la corruption et aux vols, j'avais cédé contre restitution des sommes prélevées et lui avais épargné la
prison. Et il était là, me jugeant! Keita renchérit:
— Sa maison ne désemplit pas de diplomates étrangers. Il était au coeur du mouvement!
Pour lui, c'était plus triste. C'était sa femme qu'il m'avait dépêchée pour les remerciements, une très jolie
femme, parfaitement disposée à récompenser l'homme qui permettait à son mari de lui offrir de jolies
tenues et une voiture de fonction. Ténin, point dupe, en avait bien ri et, fort aimablement, proposé de
nous laisser le champ libre!

J'explosai:
— Tous ceux qui me fréquentaient étaient donc des ennemis de la Révolution! Je vous ferai remarquer
deux choses: premièrement, si je suis bien avec certains diplomates de l'Ouest, dont des Américains et
des Italiens, je reçois, en amis, l'ambassadeur de Cuba, des conseillers soviétiques, tchèques, yougoslaves,
DDR [Allemagne de l'Est] et même chinois. Deuxièmement, vous-mêmes: Conté, Keita, Guichard, vous
étiez très fréquemment à la maison: il faut donc vous arrêter sur-le-champ!
— Pas du tout, balbutie Conté. Le ministre sait bien pourquoi je te voyais. J'allais chez toi pour raison de
service. Chaque fois je faisais un rapport à mon ministre. C'est grâce à moi qu'on a commencé à se méfier
de toi. J'ai dénoncé tes agissements au président en personne.
— Tu mens, espèce de voleur, grondai-je, perdant toute patience.
— Qu'est-ce que tu oses me dire, toi un espion, un mercenaire ?
— Je te dis que tu mens. Si tu parles du président, il sait bien combien tu as détourné. Pas loin de deux
millions, que tu as remboursés à ma demande, d'ailleurs. Cela ne t'enlève rien du qualificatif !
— Calmez-vous tous les deux, jeta Ismaël. Conté, n'attaque pas Alata sur un terrain où il est imbattable.
Mais qu'Alata nous donne les raisons pour lesquelles il a camouflé tes vols au lieu de te faire
emprisonner.
— Je n'ai rien camouflé. Il a rendu l'argent et j'ai plaidé sa cause auprès du patron, c'est tout!
— Ça, c'est le mobile apparent: la noble générosité. En réalité, tu voulais te servir de la reconnaissance de
Conté pour atteindre plus facilement ton ami. Un agent de la Sécurité attaché à sa personne, c'était plus
tentant pour tous vos plans machiavéliques. Conté, acheva Ismaël, tu devrais remercier Dieu. A quelques
semaines près tu te serais trouvé aux côtés d'Alata au lieu de nous aider à le juger. Quant à tes amis
diplomates que tu crois révolutionnaires, nous sommes beaucoup plus renseignés que tu le penses, Carlos
le Cubain, par exemple, est très suspect. Ami de Baidy Gueyé, de Kaman Diaby, nous ne désespérons pas,
au cours de cette enquête, de prouver qu'il est vendu à l'impérialisme, tout cubain qu'il est!
Si j'étais trop stupéfait pour relever quoi que ce soit de cette étrange affirmation, Conté voulut encore
protester:
— Jamais, camarade ministre, jamais il ne m'aurait fait accepter. Ma fidélité au Parti...
— Laisse, laisse, le coupa Seydou. Les plus vieux amis du président, des hommes qui mangent au même
plat que lui depuis trente ans, des membres fondateurs du Parti, on trouve tout cela dans cette affaire,
alors fous-nous la paix avec ta fidélité ! Elle ne se présume plus. Elle se prouve !
Ismaël leva la main. Il souriait. Visiblement la scène le ravissait.
— « Voyons, Conté, n'oublie pas que Sagno Mamadi, hier encore ministre de la Défense, et membre de la
commission Alpha Yaya, a été mis hors d'état de nuire depuis trois jours! N'as-tu pas été son chef de
Cabinet assez longtemps? Un aussi bon révolutionnaire que toi qui as omis de nous signaler les
agissements de cette vipère?... Non rassure-toi... » Ismaël constatait la décomposition à vue d'oeil du
visage de son assesseur... « Je te rappelle le fait pour te prouver que, dans ce procès, nous ne pouvons
juger de rien ni de personne. Avant que le dossier ne soit clos, qui peut savoir combien de cadres seront
encore en place parmi nous qui assistons, en ce moment même, aux dépositions des accusés ? »
Je comprenais que cette comédie se jouait à mon intention. Quelle part de réel y avait-il? Et pourquoi le
maître de jeu acceptait-il de me montrer les loups se dévorant entre eux? C'était un avertissement qui
m'était donné, avertissement de ne m'étonner plus de rien. Le ministre avait terminé sa démonstration, il
se tourna vers moi.
— Nous allons maintenant passer aux actes Tu as lu, hier, les dépositions de Baba. Tu as appris le plan
diaboliquement ourdi par les impérialistes. Nous en connaissons maintenant les lignes directrices. Nous
voulons tous les détails. Il nous faut savoir comment étaient organisées les connexions entre les quatre
organismes impliqués: Services Français, SS nazis, CIA et Front. Nous voulons connaître les chefs du
Front, surtout ceux qui se sont camouflés dans nos rangs, ici même. C'est en tout cela que tu vas nous
aider.

Je me sentis presque défaillir. Ils étaient fous!


— Vous voulez parachever votre oeuvre! Protestai-je d'une voix qui devait avoir la même résonance que
celle de Conté, tout à l'heure. Vous m'avez fait enfermer à vie, et maintenant vous me passez la corde au
cou!
— Enfermé à vie? Qui t'a raconté cela? demanda Seydou. Tu n'es même pas condamné!
Je haussai les épaules, ébauchai un très pale sourire:
— Il ne faut pas nous prendre pour des cons! Les exécutions de Tumbo et la condamnation à perpétuité,
nous connaissons tout.
— Je le savais bien, dit Conté. Il fallait les mettre tous au secret absolu pour empêcher les bruits de se
répandre dans la prison.
Je tenais une petite vengeance, bien minime mais qui me mettait du baume au coeur. La tête que faisait
Ismaël me plaisait. Plus moyen d'utiliser les arguments qu'il avait préparés! On ne peut pas faire miroiter
une libération immédiate à des bonshommes qui se savent bouclés à vie! Je poussai mon avantage:
— C'est pendant que nous étions isolés que nous avons tout appris. Même le vent sait apporter des
nouvelles au prisonnier!
— Laissons cela, coupa Ismaël. Je te parlerai de ta condamnation un autre jour. Que sais-tu des
responsables du Front?
— Je n'ai jamais appartenu au Front. Je n'ai jamais eu aucune liaison avec aucun d'eux. Ma réputation à
Conakry était telle qu'ils n'auraient jamais osé s'ouvrir à moi de leurs projets.
— Je ne dis pas que tu aies appartenu au Front. C'est une accusation qui a été abandonnée. Mais il est
impensable que les Services français auxquels tu appartiens — cela, du moins, depuis ta déposition de
janvier, tu ne peux le nier — ne t'aient pas demandé de leur fournir le maximum de renseignements sur la
composition de cette organisation et son fonctionnement.

Je continuais de sourire. Ces gens agissaient comme des fourmis mais, comme elles, se faisaient prendre
à leur propre routine:
— D'après ce que vous avez toujours déclaré, par la radio, les journaux, au cours de l'instruction de
janvier, partout, le Front est une création de Foccart et de ses services secrets. Quel besoin auraient-ils eu
de demander des renseignements sur leur propre chose?
Le ministre pinça les lèvres.
— Laissons cela, une fois encore. Au moins peux-tu nous renseigner sur les liaisons, à l'échelon état-
major, entre les Services français, SS et américains ?
— Mais vous êtes fous, tous, complètement fous!
— Tiens ta langue, gueula Seydou reprenant sans efforts son ancienne attitude.
— Je ne peux pas vous appeler autrement. Parce que j'étais officier français de réserve vous m'avez obligé,
en janvier, à reconnaître que j'appartenais au SDECE. Cela ne vous suffit pas?
— Justement, un officier supérieur est au courant de beaucoup de choses. Si un minus comme Baba
connaissait les grands projets, tu ne peux pas, toi, prétendre que tu ignores tout.
— Je ne suis pas officier supérieur, un simple lieutenant de réserve. Évidemment, pour vous, capitaine,
c'est quelque chose. Dans l'armée française, lieutenant ou capitaine ce sont de très petits grades et, dans
la réserve, il y en a des dizaines de milliers!
— Possible, dit Ismaël. Mais cela ne change rien au fait que tu sois officier, que tu sortes de l'École
militaire interarmes de Coëtquidan et le plus haut gradé, réserve ou non, des Européens que nous avons
arrêtés! Il y en avait un autre qui était commandant mais il s'est enfui à temps. Si tu connais toutes les
condamnations tu dois savoir qu'il a été condamné a mort par contumace.
Je connaissais le cas de cet ingénieur, chef d'escadron de réserve et sur le clos duquel la Guinée faisait
reposer le plus clair de ses accusations contre la France.
— Même en l'admettant, repris-je, m'efforçant de conserver mon calme, cela devient une garantie. Je ne
puis appartenir à la fois à plusieurs réseaux. Dans les romans seulement on voit des agents secrets
doubles!
— Voudrais-tu insinuer que la déposition de Baba soit un roman? Il a reconnu appartenir à trois services!
C'est un faux, selon toi?
Je ne pouvais m'engager sur ce terrain.
— Sa déposition le concerne. Je la trouve invraisemblable, mais lui seul peut connaître ses propres
raisons.
— Et les SS? demanda doucereusement Seydou.
— Quels SS?
— Le réseau monté par Seibold à Kankan était un réseau SS nazi. Clauzels nous en a fourni la preuve.
— Ou bien ce type est fou ou bien vous l'aurez incité à vous raconter des âneries! SS nazis! S'il y a eu une
action montée par la République fédérale en Guinée, elle n'est certainement pas SS.
— Sais-tu comment nous avons obtenu les aveux complets de Siebold? demanda Guichard qui me
regardait depuis le début de l'entretien avec l'air détaché du pêcheur qui suit son bouchon titillé par un
gros poisson.
Je fis un signe d'ignorance.
— Hé bien, dit Ismaël, il avait résisté déjà à de très fortes pressions. Très courageux, en vérité, quand
Clauzels nous a conseillé de faire appel à son honneur d'officier SS. Dès que nous l'avons entrepris sur ce
terrain, il s'est levé, a fait le salut nazi, a crié « Heil Hitler ». Et librement il nous a donné tous les
renseignements que nous désirions.

J'avais une forte envie de lui pouffer au nez. Pourtant cet homme était redoutable, intelligent et fin. Il ne
manquait pas de culture mais il était évident que son processus mental n'avait rien conservé du vernis qui
lui avait été imposé dans les écoles françaises, évident également qu'il ignorait tout des Européens,
ignorance aussi complète et définitive que celle d'un Henri ou d'un Ropin vis-à-vis des Africains.
— Je suis assez à l'aise sur ce thème, essayai-je d'avancer le plus posément que je pus. La résistance en
France, bien que je n'y aie participé que très modestement, m'a marqué pour la vie entière. Je [hais] tous
les fascismes et, particulièrement, je crains profondément la renaissance de cet esprit chez les Allemands.
Tous mes familiers, mes enfants que j'ai élevés dans ces idées, ma femme même, Ténin, peuvent
témoigner que mes sympathies peuvent aller à des Allemands à titre individuel, jamais à une collectivité
germanique. J'ai encore refusé à ma femme l'an dernier, de rendre visite à l'ambassade de la DDR. Elle
était toute fière d'y présenter son mari puisqu'elle a fait un stage de deux ans à Leipzig mais elle a
renoncé à me faire fréquenter des Allemands en groupe. Je leur suis allergique. Qu'ils soient de l'Est ou
de l'Ouest, ils resteront toujours pour moi ceux qui ont brûlé Oradour, ceux qui ont scié un de mes
camarades de combat attaché sur une planche!
— Hé bien, triompha Ismaël. Tu apportes de l'eau à notre moulin!
— Non justement, j'en détourne! Jamais les Fédéraux ne toléreront la renaissance officielle d'un
mouvement nazi. S'ils ont organisé l'agression de novembre, s'ils l'ont fait, c'est officiellement par leur
réseau officiel, non par une clownerie baptisée SS nazi! Vous les croyez assez fous pour donner des verges
pour les fouetter?
Seydou frappa la table du poing
— Siebold, dont ce n'était pas le véritable nom, a fait la guerre comme capitaine SS.
— Il était sturmbannführer, commandant, rectifiai-je tranquillement. Mais cela, le président le savait
parfaitement et vous aussi. La DDR a fait parvenir à tous les hauts responsables guinéens un exemplaire
de son livre blanc sur les anciens nazis camouflés dans des emplois administratifs, militaires ou
industriels de la République fédérale! Entre parenthèses, elle avait oublié ceux qui étaient dissimulés et
dédouanés chez elle. Les Fédéraux ont immédiatement répliqué en rétablissant l'équilibre! Toute la vie
du sturmbannführer Siebold, croix-de-fer de première classe, y était retracée. Est-ce que quelqu'un, en
Guinée a, alors, demandé son expulsion?
— Nous n'avions rien contre les SS à ce moment-là. C'était pour nous une histoire du passé qui vous
regardait, vous autres Européens. Une simple liquidation de vos querelles. Allemands et Français ont été
colonisateurs de l'Afrique. Leurs luttes intestines ne nous concernaient pas.
— Elles auraient dû si vous étiez de vrais marxistes. Socialisme, marxisme et fascisme sont des
antinomies qui ne peuvent laisser indifférent un convaincu. S'isoler du reste du monde n'est pas, non
plus, une attitude révolutionnaire consciente, mais laissons cela. En fait, il y avait déjà eu l'affaire Laville
qui prouvait qu'effectivement vous, camarade ministre, vous n'étiez pas, du tout, l'ennemi des anciens SS.

Ismaël blêmit, son front se plissa. Il fait de très gros efforts pour rester calme.
— Que vas-tu chercher là? Qu'est-ce que Laville vient voir dans cette histoire?
— Rien dans l'opération de 1970, camarade ministre, mais Laville a été deux ans durant, de 1958 à 1960,
votre conseiller le plus écouté. Vous ne pouviez pourtant pas ignorer que l'obersturmführer SS Laville
avait servi à la division des Waffen SS Charlemagne et qu'il avait été condamné, par contumace, à vingt
ans de travaux forcés par le tribunal militaire de Metz. Évidemment, quand la Sécurité française a fini par
le cueillir à Paris, un jour que, fort de votre confiance et enhardi par l'impunité, il s'y est hasardé, vous
n'avez pas protesté et vous l'avez laissé purger sa contumace.

Une lueur étrange brillait dans les yeux du président de la commission. Intérêt, sympathie ou haine, je
n'aurais su le dire. Pour moi, je parlais dans le brouillard, désespéré, me battant comme un chien sur un
os.
— Nous perdons notre temps, se borna-t-il à murmurer. En clair, tu refuses toute collaboration? Ton ami
va être très déçu !
— Je ne puis accepter de nouveaux mensonges. Si vous continuez comme vous le faites, vous vous
assiérez tous, ici, tôt ou tard...
Et j'indiquais mon tabouret de prisonnier.
Seydou bondit. N'eût été la table il m'aurait empoigné au collet.
— Tu dévoiles tes batteries ! Tu souhaites le triomphe de nos ennemis !
— Je ne le souhaite pas. Mon amitié pour le président reste intacte. Ce ne sont pas les contre-
révolutionnaires qui vous placeront ici, vous y réussirez bien vous-mêmes. Vous tissez un réseau de
mensonges si serré que l'un après l'autre, vous vous y engluerez tous !
Les quatre assesseurs étaient très visiblement hors d'eux-mêmes. Seul Ismaël conservait un calme
marmoréen.
— Tu es un mauvais élève, aujourd'hui, Alata. Nous te rappellerons dans quelques jours. Réfléchis bien.
Tu peux encore changer d'attitude.

Et je rejoignis ma cellule. L'hivernage suivit son cours. La pluie tombait à verse, transformant en lacs les
cours intérieures. Elles nous obligeaient à faire la vidange dans la tenue d'Adam puisque nous n'avions
rien pour nous changer à notre retour.
Aussi, courions-nous aux latrines, entièrement nus et, après, nous frottions-nous l'un l'autre avec les
vestes qui avaient le temps de sécher tant bien que mal, jusqu'au lendemain.

Du moins, tant qu'il n'y eut pas de femmes au bloc. Un beau soir, avec l'accompagnement habituel de
bruits de déménagement, nous vîmes évacuer les trois cellules qui nous faisaient face et y être bouclées
des silhouettes féminines enroulées dans des pagnes. Les ampoules du chemin de ronde les éclairèrent au
passage furtivement.
— Les as-tu reconnues? Me demanda Henri, en se relevant.
— Deux: la plus forte, la plus belle aussi, c'est Mariama, la femme gouverneur. La plus mince, Aminata,
une hôtesse d'Air-Guinée.
— Mariama Touré? Mais c'est une des grandes favorites du régime. Une des rares femmes qui ait obtenu
des emplois élevés: ambassadrice, gouverneur. C'est bien elle? — Tu n'as pas l'air étonné?
— Non. Elles figuraient toutes deux sur la liste de Baba. Ce qui m'étonne, c'est qu'on les boucle avec nous.
Pas de prison spéciale pour les femmes? Ça va être gai!
Ce le fut! Les détenus étaient réduits aux pires extrémités pour le linge; les douches et le lavage étaient
encore plus espacés depuis l'afflux des nouveaux. Ils s'étaient habitués à faire fi de toute pudeur, restaient
le plus longtemps possible nus dans leurs cellules dès que la pluie cessait et que le soleil se déchaînait sur
les tôles. Ils n'enfilaient même pas leurs shorts loqueteux pour prendre leur eau ou leur gamelle. Pour la
vidange, nous savons que c'était devenu une nécessité s'ils ne voulaient pas attraper une bronchite ou
pire.

Il fallut, par décence, renoncer à ces facilités. Les visages des trois nouvelles surgirent bien vite sous leurs
portes assez hautes. Elles apparaissaient également à leur lucarne. Les cellules qui avaient été dégagées à
leur effet avaient été spécialement conçues pour des détenus favorisés, Elles étaient six dans tout le camp
à être munies de fenêtres normales, grillagées mais non obturées. En plus, l'emplacement d'une
douchière avait été aménagé dans chacune d'elles si les tuyaux d'arrivée d'eau n'y avaient pas été placés.
Les prisonniers se seraient battus pour obtenir une de ces cellules où la claustration était plus
supportable. Elles étaient réservées jusque-là aux militaires punis et à trois Européens qui ne s'en étaient
pas plaints.

Dès que ces visages, encore agréables à regarder, parurent, ce fut l'émoi dans le camp. On put constater
alors que de tous les espoirs celui de connaître l'amour à nouveau était le mieux enraciné au coeur des
hommes. Certains tentèrent de leur envoyer des messages, rivalisant d'esprit et d'adresse pour parvenir à
leurs fins. Il faut peu de chose pour que l'envie de vivre, et, à sa suite, le désir, ne refleurisse.

A quelques jours de cette arrivée, mon cousin métis, Porri, disparut à son tour à l'interrogatoire. Ce
départ m'attrista. Porri, dans le système de parenté africain, devait être considéré comme mon frère, c'est
ainsi que nous nous appelions.
En réalité, c'était le fils naturel d'un de mes oncles. Administrateur des colonies, il l'avait eu d'une jeune
guinéenne, avait vécu dix ans avec elle, laissant en France une épouse légitime et acariâtre. Il avait
emmené Madeleine dans tous les territoires où il avait servi: Gabon, Oubangui Chari, Moyen-Congo, où
naquit René, deux ans après que j'y avais vu le jour moi-même. Il ne s'en était séparé qu'à l'arrivée
tumultueuse de l'épouse blanche avisée par de bonnes âmes de son infortune et du danger qu'elle courait
de se voir définitivement supplantée par une belle négresse. Pouah!

L'hypocrisie de la morale bourgeoise fait un triste sort aux bâtards, un plus triste encore aux enfants
adultérins et tous les sourires des nouvelles lois ne sont pas près de changer le mépris des possédants à
leur égard et le solide ressentiment que ces parias cultivent, en secret, contre une société sans honneur.
Que dire, à cette époque, de la législation coloniale? Un haut commissaire plus humain se décida à
assurer une « possession d'État » qui permit, au moins, aux pestiférés qu'étaient alors les métis, de porter
le nom de leur père putatif. Avant lui, on se bornait à les regrouper dans des « foyers de métis » où leur
étaient distribuées une instruction sommaire et une éducation qui renforçait encore l'ostracisme dont ils
étaient victimes de chacune des deux races qui leur avaient donné le jour.
Ils ne devenaient pas des hommes, européens ou africains. Ils s'ancraient dans leur qualité de métis. Ils
devenaient « les Métis ». Méprisés par les Européens, ils n'étaient que très difficilement acceptés par
certaines coutumes quand ils le désiraient car, en fait, la mentalité spéciale qu'on leur façonnait les tenait
à l'écart de toute communauté qui ne soit pas « métisse ».

Dès mon arrivée en Guinée, j'avais appris que mon cousin y vivait, l'avais recherché et avais eu à coeur de
lui manifester ma réprobation de la lâcheté morale de mon oncle. J'en avais fait mon frère, sans arrière-
pensée. Ignorant le problème, nombreux furent les Européens et même les Africains, à crier à la
démagogie.
Je n'en avais cure. René Porri était bien mon frère et le demeurerait. Le malheureux avait été arrêté
vingt-quatre heures avant moi, en janvier. Il faisait partie de la fournée des condamnés à perpétuité.

20 juillet 1975 [1971]

Oularé et la Jeep. Pourtant, je croyais bien avoir persuadé mes tourmenteurs de l'inutilité de leurs
questions. Deux semaines s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue et je commençais à espérer
n'avoir plus qu'à suivre le cours normal de ma détention
« Ils sont têtus, pensais-je, en prenant place tristement dans le véhicule, comment vont-ils s'y prendre
maintenant? Je ne leur connais guère d'arguments. Je les ai tous réfutés. »

C'était tout oublier et bien mal les connaître. Il suffisait d'un retour au tout premier scénario. Avant de
pénétrer au bureau de la commission, clic-clac, je me retrouvai menotté et fis mon entrée poussé sans
plus de ménagements qu'en janvier.
Debout dans la lueur du projecteur qui m'aveuglait, dans l'incapacité de dire si c'était mes commissaires
habituels qui me traitaient ainsi, je m'entendis interpeller par la voix d'Ismael.
— Les plaisanteries sont finies, Alata. Nous avons désormais en main les preuves irréfutables que tu nous
a trompés depuis le premier jour. Tu as truqué tes aveux. Tu nous a aiguillés sur une fausse piste et caché
les activités de tes complices dans ton métier d'agent double. Pis encore, tu les as protégés. Jusqu'en
prison, tu as poursuivi ta sale besogne de contre-révolutionnaire en permettant à ces hommes de se livrer
à de nouveaux sabotages et de préparer de nouveaux attentats contre le chef de l'État.
Comme j'esquissais un geste de protestation de mes deux mains enchaînées, la voix de Seydou Keita se fit
entendre.
— Chien, laisse parler le ministre. S'il m'avait écouté en janvier, nous n'en serions pas là. Nous saurions
déjà toute la vérité.
— J'ai terminé, dit Ismaël. Tu vas entendre lecture d'une première déposition. Elle t'accable. C'est celle de
Diop Alassane.
Une déposition de Diop? Qu'est-ce qu'ils avaient encore manigancé? L'homme qui avait sauvé la situation
le 22 novembre, arrêté? Ils ne seraient pas allés si loin!
Je compris rapidement. En quelques pages, Diop démolissait tout ce qui avait été sa vie. Agent des
Services français bien avant l'Indépendance, hé oui! acquis au réseau SS nazi dès sa création et puis,
pourquoi pas, membre appointé de la CIA, il avait fait bonne mesure en devenant le chef du Front
intérieur.
L'agression? Il en connaissait le schéma, les plans détaillés, jusqu'à la date. Son rôle au cours des
journées des 22 et 23 novembre? Oh, pas du tout ce qui avait été si apparent! Non, il devait assurer le
triomphe des agresseurs.
Devant « l'élan populaire » qui s'était emparé de la masse et l'avait entraînée spontanément à la lutte
armée, il avait pris peur et décidé de tourner casaque. Ainsi m'avait-il convaincu, moi dont le rôle exact
eut été de guider les groupes d'assaut débarqués sur la plage jusqu'à la chancellerie d'Allemagne fédérale
et de là à la prise du palais présidentiel, de combattre ceux que nous étions venus accueillir et aider.

J'entendais ces énormités, la rage au coeur. Je ne ressentais plus d'angoisse. Cette déposition, arrachée
au bout de combien de tortures, était si ridicule que je ne tins aucun compte des violentes bourrades
reçues et ricanai le plus grossièrement possible.

Seydou explosa. Frapper du poing sur la table était une manie chez lui. Encore heureux qu'il n'imite pas
une des femmes responsables du Parti qui singeait Khrouchtchev et ôtait sa chaussure à tout moment
pour tambouriner avec.
— Arrête tes singeries, Alata. Tu riras moins tout à l'heure!
— A qui voulez-vous faire admettre ce tissu de mensonges. Il y avait des diplomates à Conakry en
novembre. Ils ont vu le travail accompli par Diop, en ont rendu compte à leur Gouvernement.

Une rage froide s'emparait de moi. J'avais besoin de les insulter. Je pris une profonde inspiration,
ignorant le dernier coup de crosse dont on m'avait gratifié, poursuivis:
— La masse? Vous osez en parler? La milice aussi? Impossible de les armer. Partout où on réussissait à en
placer, ils se défilaient en abandonnant leurs fusils. Sur la plage quand Diop Alassane, oui, lui-même, le
seul qui ait fait quelque chose de positif à là fédération de Conakry II, a réussi à m'envoyer dix-sept
hommes pour contenir les mercenaires qui tentaient de s'infiltrer, au bout d'une heure de combat, nous
avions un mort, un blessé et douze fusils abandonnés par ces vaillants combattants de la liberté!
J'étais ivre de colère et de coups, tombai sur les genoux sur un coup plus violent, m'entêtai.
— Vous voulez que je vous dise qui est le chef du Front anti-guinéen'? C'est la masse, elle-même, qui
murmure depuis des années son nom. Celui qui est contre le patron, qui lutte contre lui, c'est toi,
camarade ministre.
Ismaël Touré se rejeta en arrière, fit signe à l'adjudant de me relever, de m'asseoir, m'invita du geste à
continuer.
— Peut-être voulez-vous aussi que je vous dise où vous étiez le jour de cette agression?
Maintenant, je tremblais convulsivement, la réaction et aussi la douleur des coups qui agissait.
— Ne crois pas me vexer, Alata. Personnellement, je dis bien haut que j'étais sous mon lit. Tout Conakry
le sait mais je ne l'ai jamais caché! Un vrai révolutionnaire est celui qui protège sa vie quand sa tête est
mise à prix. L'héroïsme tel que tu le conçois appartient à l'imagerie d'Epinal de la bourgeoisie. C'est un
luxe que nous ne pouvons nous permettre. Vous avez cherché à nous abattre ce jour-là; comme vous n'y
êtes pas parvenus, vous avez changé vos batteries.
—Vous insultez les révolutionnaires, camarade ministre. L'héroïsme n'est pas un privilège bourgeois.
Comment vient de tomber le Che [Guevara]? Comment tombent tous les jours des centaines de
guérilleros en Amérique latine? Vous, vous êtes un lâche, c'est possible mais ce n'est pas au nom de la
Révolution que vous vous cachez.
Cette fois je ne pus éviter le coup qui m'envoya à terre.
— Ta ta ta... Oularé. Pas de ces brutalités ici. Alata a le droit d'exprimer ce qu'il pense, d'autant qu'il
changera bientôt d'avis. Et puis, je m'en fous! Assieds-le.
— Tu refuses toujours de reconnaître le témoignage de Diop, me demanda Guichard. Il l'a pourtant
apporté spontanément!
J'arrivais péniblement à reprendre mon souffle. Au moins, cette fois-ci, les masques étaient baissés.
— Oh, spontanément! Comme pour moi en janvier?
Seydou Keita tendit la main vers moi.
— Ne t'y trompe pas. Pour nous, la cabine technique délie les langues mais ne les force pas! Elle ne
modifie en rien la vérité, elle permet de la connaître plus tôt et mieux. D'ailleurs, un vrai révolutionnaire,
s'il est innocent, ne doit-il pas accepter la mort plutôt que de mentir? Dès donc qu'un aveu est obtenu, il
ne peut être que fondé!
Que pouvait-on répondre? Il aurait été préférable de mourir. C'était profondément exact, mais combien
pouvaient aller jusque-là ? Le ministre soupira profondément, se laissa aller en arrière sur son siège,
saisit une cigarette du paquet rouge et or toujours placé devant lui, l'alluma; le tout très lentement,
décomposant ses mouvements.
Il se donne le temps de réfléchir, pensais-je. C'est bon signe. Il n'a plus d'arguments. Ils m'ont déjà
torturé en janvier, ils ne peuvent pas recommencer !

— Bien, dit Ismaël. Tu connais Porri? On m'a dit que tu l'appelais ton frère?
— René, c'est mon frère, mon cousin en France si vous préférez. Que vient-il faire là-dedans?
— Tu vas le savoir. Connais-tu sa signature?
Ismael tendit une liasse de documents dont la dernière ligne bien visible portait le nom de Porri
surmonté de sa signature tremblée.
— Guichard, lis la déposition.
Les faits étaient encore plus sinistres dans cette version. Agent recruteur des réseaux français et
allemand, j'étais en outre, chargé de l'introduction et de la distribution des armes! Nouveaux ricanements
de ma part provoqués par les nombreuses erreurs sur des événements familiaux dont le récit était truffé,
allant jusqu'à des invraisemblances, probablement volontaires, de dates.
— Vas-tu finir tes pitreries? hurle Seydou.
— Rien ne se tient dans ces conneries! Par exemple, vous faites dire à René qu'en 1968, alors que j'étais
à...
— On s'en moque. Les dates, les strictes concordances, ce sont des conceptions qui ne peuvent nous être
opposées. On cherche à établir l'existence d'un fait. La déposition suffit. Les détails, on s'en fout. Tu n'as
pas un avocat payé avec l'argent de ta trahison pour faire état de ces détails !
— Alors faites venir Diop et Porri! Qu'on nous confronte!
Ma proposition fut accueillie par un éclat de rire. Qu'avais-je donc dit de si drôle? Même Oularé et
Lenaud se tordaient!
— Une confrontation, hoqueta Seydou. Tu es bourré de conceptions bourgeoises! Qui allons-nous
confronter et pourquoi? D'un côté nous avons des militants qui ont fait de graves erreurs mais qui ont le
courage de le reconnaître et veulent réparer leurs fautes. De l'autre, un saboteur qui s'entête. Pourquoi
vous confronter ? Pour que tu essayes de les intimider? Peut-être voudrais-tu profiter de ta parenté pour
en imposer à ce pauvre Porri? Autant perdre tes dernières illusions. Tu t'es toujours demandé pourquoi
nous t'avons arrêté en janvier. C'est Porri qui t'avait signalé à notre attention dès son arrivée au camp. Il
avait demandé au chef de poste le droit de communiquer une nouvelle importante. Il ne voulait pas que
tu puisses continuer ton sale boulot. Aujourd'hui, il n'a fait que poursuivre ses explications sur son rôle
exact.
« Tiens, pensais-je. Cela m'explique la présence de René ici. Ils l'ont arrêté uniquement pour me coincer à
mon tour, et aussi l'air gêné qu'il avait aux rares occasions où j'ai pu le croiser au bloc. Le pauvre vieux!
C'était lui qui était le plus à plaindre. Il payait en définitive très cher sa pauvre parenté européenne.
— Alors, insista Seydou Keita. T'avoues-tu vaincu? Il n'est pas encore trop tard pour te sauver? L'amitié
du président te reste acquise.
« Et nous y revoilà! Décidément, ils ne varient pas beaucoup », pensai-je.
— Vous m'avez déjà assuré de cette amitié en janvier. J'ai tout accepté, vous me demandez l'impossible.
La moindre analyse sérieuse relèvera cent erreurs grossières dans ces exposés.
— C'est ce que tu crois, affirma le ministre. Oularé, emmenez-le et, cette fois, ne le ménagez pas.
Chauffez-le bien!

Je croyais bien, pourtant, en avoir fini avec cette sinistre pièce. De nouveau, les bras ligotés en arrière et,
aujourd'hui, sans difficulté car j'ai beaucoup maigri.
Encore les orages dans la tête et sur la rétine. Je hurle ma détresse. Il n'y a donc rien de propre sur cette
putain de terre. Amitié, amour, confiance, tout cela, foutaise!
A un moment je sens qu'on me passe une corde entre les coudes, si serrés pourtant. Je bascule tête en
bas. Les épaules me font un mal atroce. Je décolle, mes talons pointent vers le plafond, Impossible de
respirer, je ne peux prendre que quelques bouffées d'air, entre deux cris. Les muscles, relâchés par la
longue inaction, n'opposent aucune résistance à la traction. Les ligaments supportent toute la distension.
Je n'y vois plus, le sang afflue à la tête et j'ai l'impression, un moment, qu'il me pisse par le nez

Partout, j'ai mal. Traits de feu au bas ventre. Mes parties éclatent. Ai-je encore une verge? Respirer, je ne
peux plus! J'étouffe. Quelque chose me coule sur la figure, ça pique sur les lèvres, je passe la langue. J'ai
pissé sur moi!
Les gardes lâchent brutalement la corde. Je reste nu, souillé des pieds à la tête, hébété.
— Alors, tu insistes? Il y a mieux, tu sais!
Je distingue vaguement des pneus empilés, déjà aperçus à mon premier passage.
— On va te foutre là-dedans pour continuer. Il y a de l'eau. Quand on passe le jus, tu le sens bien mieux.
Tu vas voir!
Il fait signe à son acolyte, m'empoigne. A deux, ils me transportent au-dessus de l'amas, m'y laissent
choir. Tendu en arrière par les bras entravés, j'ai maintenant le cul coincé au fond de cette cuve
nauséabonde avec les jambes à quarante-cinq degrés. En quelques secondes, la position devient
intenable. La nuque, les épaules, les reins, tout me fait mal. Mes jambes sont de longs bouts de bois.
Une colère blanche s'est emparée de moi. Je me sentais devenir un bloc de haine. Sortir de là, récupérer
les miens et faire payer à ces salauds leur infamie. Pour cela, il fallait revoir le jour.
Passer pour un lâche? Qu'ai-je à en foutre? Il y a belle lurette que je ne me préoccupe plus de l'opinion
d'autrui. De toute façon, je pars toujours perdant dans ce genre de course!
— Alors? » Conté s'approchait. « Vas-tu nous obliger à remettre le courant ou à passer à côté?

Je fis un signe d'assentiment de la tête.


— D'accord, je suis prêt à signer tout ce que vous voudrez mais qu'on en finisse vite!
Le commissaire donna un ordre. Les gardes me tirèrent du trou, me déposèrent à terre. Le plus grand se
baissa pour commencer à me détacher. Conté fit un signe négatif.
— Attendez, camarades. Je vais voir le ministre, lui dire qu'il est d'accord. Je reviens.
Son absence ne dura que quelques minutes. Il tenait un panier à la main, et, la mine grave, s'approcha de
la loque toujours affalée dans ses liens et qui souffrait le martyre.
— Es-tu d'accord pour reconnaître que tu as adhéré en 1968 au réseau SS nazi?
Sur mon signe d'assentiment, il poursuivit:
— Tu devais recevoir 200 000 dollars de prime.
Malgré ma douleur, l'inconfort de la position, je fus saisi d'une douce gaieté. Ces pantins cruels n'avaient
aucune notion de la valeur de l'argent. Les dollars ou le franc guinéen, pour eux, c'était tout comme.
Pourtant, ils savaient bien les croquer les pots de vin!
— Et 5000 dollars mensuels de solde!
— Je veux bien tout ce que vous me direz. Vous ne croyez pas que c'est un peu gros, non?
Conté eut un geste d'agacement
— Ne recommence pas à ergoter. Nous connaissons tous les barêmes de ce réseau. Dalen, Diop et Porri
nous les ont fournis.

• 2000 dollars pour les recrues ordinaires


• 3000 pour les chefs de service, les responsables politiques
• 4000 pour les ministres et les responsables nationaux.

— Alors, pourquoi 5000 pour moi?


— Parce que tu coiffais plusieurs ministres à la présidence. Vas-tu discourir pour quelques sous?

Je ne pouvais rien dire. J'étais lié et trop fatigué. Puis, j'en avais marre, reconnaissais bien là la hargne
d'Ismaël. Jamais le bonhomme n'avait digéré les inspections inopinées de ses services pourtant effectuées
sur ordre du patron. Jamais il ne m'avait surtout, pardonné de mettre le nez dans les affaires de timbres
avec la firme germano-américaine à laquelle il avait concédé un quasi-monopole de nos émissions!
Il fallait m'en sortir!
— Je t'ai dit que j'accepte tout, tout! J'en ai assez! Fais-moi délier. Je n'en puis plus. Tout cela ne sert à
rien.
Conté se redressait, resplendissant de fierté. Sur un geste de lui, les gardes s'empressèrent. Quand la
circulation se rétablit dans mes membres, la souffrance se fit intolérable.
Je ne sentais plus rien au-dessous du nombril. Ma tête était prise dans un étau et je clignais des yeux
pour accommoder tant bien que mal. Mes mains gonflées pendaient, comme deux objets, au bout
d'avant-bras sanguinolents. Aucune réaction, pire qu'en janvier. Je tentais de les mouvoir mais il y avait
comme rupture du circuit nerveux à la hauteur des poignets. Sensation angoissante de paralysie. Oularé
fit apporter de l'eau mais je ne pouvais me laver. Les gardes m'aspergèrent rapidement, m'ôtant le plus
gros des maculations dont j'étais couvert. Il me fallut également leur aide pour franchir les quelques
mètres qui séparaient la cabine du bureau.
Seydou Keita était parti. Seuls restaient Ismaël et Conté souriants. Le premier tendit son paquet de
cigarettes. Conté se leva, m'en planta une à la bouche, l'alluma.
Quel délice! Pour une pareille bouffée, après un tel traitement, j'aurais donné dix ans de ma vie. Il est vrai
que sa cote devait être au plus bas! Je m'arrangeais avec le dos des mains pour saisir la cigarette, comme
je le fis pour dévorer le morceau de pain chaud et les arachides grillées qu'on m'apporta.
— Pourquoi t'es-tu laissé abîmer? demanda Ismaël d'un air apitoyé. C'était inutile. Enfin je suis heureux
de constater que tu es devenu plus raisonnable.

Je tentais de mettre un plan au point. Il y avait deux choses à sauver, ma peau et la liberté de Jean-
François et Ténin. Ils étaient tous d'eux en danger, pas d'illusion à se faire. Un seul moyen : abonder dans
la comédie qu'on préparait.
— Es-tu prêt?
Je compris immédiatement la raison profonde de mon internement. Trop longtemps, j'avais servi aux
côtés de Saifoulaye Diallo, le dauphin possible du régime et surtout le seul Peul qui ait une chance de
survivre au RDA. J'avais été son confident et son directeur de Cabinet de longs mois. Je dus signer une
déposition qui, non seulement accusait mon appartenance, contre finances — 360 000 dollars! — au
réseau SS nazi mais encore dénonçait vigoureusement les activités contre-révolutionnaires de mon
ancien patron et son affiliation au Front.
La lutte sourde menée depuis plusieurs années par Ismaël contre Saifoulaye était connue. Pour la
masquer, il avait donné le nom de son rival à son fils aîné. J'apprendrai bientôt que c'était là monnaie
courante dans la famille Touré. Saifoulaye était un obstacle sur sa route au pouvoir. J'étais le moyen de le
rendre définitivement impuissant. Ma déposition, dont j'étais bien certain qu'elle ne serait jamais rendue
publique, dormirait dans les dossiers secrets du régime, jusqu'au moment opportun d'une nouvelle
purge. Je crois que c'est à cette minute précise que je compris qu'on ne me laisserait jamais vivre en
Guinée, à moins d'avoir, avant ma libération, pu liquider Saifoulaye Diallo.
Dès que j'en eus terminé, Ismaël ordonna de me soigner. Le major fut appelé, s'exécuta sur-le-champ,
puis le ministre termina.
Nous allons te transférer à l'annexe. Ceux des prisonniers que nous estimons pouvoir encore servir la
Révolution, après leur réhabilitation, y sont placés dans de meilleures conditions
Dans la Jeep, au retour, je fus la cible des générosités de Lenaud. Cigarettes et même une bouteille de gin
tonic.
— Ce qui m'inquiète, en profitais-je pour lui glisser, c'est cette question d'annexe.
Il me regarda ironiquement. Je n'étais plus à l'arrière, entre les deux gardes, mais à l'avant, comme un
grand garçon, sorti de page.
— J'ai déjà reçu les ordres du ministre de préparer une cellule pour vous. Vous n'avez pas à vous
inquiéter. Vous serez tranquille là-haut. Les conditions n'y sont pas du tout comparables.
Henri, très inquiet, ne dormait pas, bien que l'aube soit proche. Quand il vit les pansements, il s'effondra.
— Je croyais que tu en avais terminé avec eux! Mais qu'est-ce qu'ils te voulaient encore?
— Tout, mon pauvre vieux. En janvier, c'étaient les hors-d'œuvre. J'ai été gardé en réserve pour le gros
coup. Je ne sais même pas si je m'en tirerai malgré leurs assurances. Jamais ils ne me libéreront !
— Ne dis pas cela, protesta Henri en me prenant amicalement les mains et essayant de les masser. S'ils
avaient voulu te supprimer, ils l'auraient fait en janvier. C'est fini maintenant.
— Je voudrais te croire mais crains bien que cela ne fasse que commencer, la grosse affaire !
Henri hésitait à poser sa seconde question.
— Et les toubabs ? Tu crois qu'on va repasser là-bas ?
Que lui répondre? Le désespérer? Pourtant, j'avais l'intuition que la carte européenne, non plus, n'était
pas entièrement abattue. Une accusation d'agression, basée exclusivement sur des déclarations de « gros
nègres » et d'un « renégat », ne pourrait servir qu'à usage interne. Logiquement, le régime devait
rechercher d'aussi fracassantes déclarations auprès des Blancs pour confondre l' « impérialisme » Henri
insistait:
— Tu ne me réponds pas. Donc tu crois qu'ils vont remettre la gomme pour nous aussi ?
— Je n'en sais vraiment rien. Ils prendront peut-être des gants mais ils chercheront, certainement, des
dépositions complémentaires.

Le lendemain, ou plus exactement, quelques heures plus tard, je comparaissais devant la commission au
grand complet. Les honneurs de la guerre! Même le tabouret était remplacé par un fauteuil. Confort!
Paquet de cigarettes à portée de main, café au lait chaud servi par Oularé empressé sous les regards
souriants des commissaires. Encore un coup fourré!
— Maintenant, dit Ismaël Touré. Nous allons reconstruire ensemble ta déposition. Conté a préparé un
plan, il servira pour toutes les déclarations. Méthodique! Nous te posons dix questions. Chacun répondra
à celles qui le concernent. Évidemment, selon l'importance des fonctions exercées, une partie des
questions ou toutes seront intéressantes.
Conté tendit les feuilles. Mes mains commençaient à me répondre et je réussis à m'en emparer.
Ahurissant !

Il y avait bien dix questions allant de l'adhésion aux divers réseaux et au Front, jusqu'à l'agression de
novembre. Elles traitaient de tous les complots depuis 1960, du trafic d'armes et du sabotage
économique.
Je reposai les feuillets, totalement abasourdi, levai sur le ministre rayonnant de fierté un regard où devait
se lire la plus profonde incompréhension.
— Mathématique? Non? On nous reproche toujours, à nous nègres, de manquer de logique. Je crois que
nous répondons à tout avec ce plan.
Le cynisme de ces hommes, dont la certitude d'impunité confinait à la folie, les poussait à de telles
exagérations qu'ils se préparaient eux-mêmes une solide corde pour les pendre. Quel imbécile ne
s'apercevrait-il pas, à la lecture de dizaines de dépositions identiques qu'elles étaient dictées? Tant mieux,
cela me rendait la tache plus facile. Il suffisait de glisser dans la rédaction qui serait soumise quelque
grossière invraisemblance de date ou de personne pour que tous, à l'étranger, puissent remettre les faits
dans leur contexte réel.
— Mais ma déclaration d’hier ?
— Je peux te dire que ton ami la considère comme une aide inestimable à la Révolution. Elle est entre ses
mains, mais, pour des raisons d'opportunité politique, que tu devines, elle ne sera pas publiée. Il faut
maintenant bâtir une déclaration ordinaire de ce type.
Nous travaillâmes ensemble jusqu'à dix-sept heures. Il me fut aisé de glisser dans le texte que j'avais été
recruté par le commandant Thiessenhausen qui était violemment visé par Ismaël et sa clique. Ce
malheureux expert allemand de la Fritz Wemer avait trouvé la mort au cours de l'agression. D'abord
traité en héros par le Gouvernement guinéen, il était maintenant couvert d'opprobre. Le piquant dans
mon affaire était qu'il m'eût recruté en 1967 pour les SS nazis alors que son premier séjour guinéen datait
de 1969!
Tout se compliqua quand il fallut donner les noms de mes « complices ».
— Baldet Ousmane nous a indiqué soixante-sept noms, m'affirma benoîtement le ministre. Nous en
voulons une cinquantaine de toi.
Je tiquai sèchement.
— Merci du rapprochement. Le malheureux qui vous a dénoncé soixante-sept complices, vous l'avez
branché; avec cinquante noms, que me ferez-vous? Vous me pendrez par les pieds seulement?
Ismaël Touré me reprit patiemment:
— Le président compte sur toi désormais, comme autrefois. Ne le déçois pas. Tu as notre parole, à tous,
que la mort n'est au bout du chemin pour personne, tu entends, pour personne et surtout pas pour toi.
N'oublie pas aussi que nous connaissons maintenant ton activité réelle au cours de l'agression. Le
problème de ton fils reste posé. Qui t'accompagnait sur les lieux du débarquement? Qui a soi-disant pris
les armes avec toi? Nous le protégeons, mais la population va se poser des questions. La masse est
surexcitée par la révélation de vos crimes. Quel sort peuvent lui réserver des patriotes dont nous ne
pourrions plus empêcher la vengeance légitime?
J'étais un rat qui tournait dans sa cage. Ces salauds, ils avaient bien tout grillagé!
La décision est lourde, même si la liberté de mon fils est en jeu. Déjà, en janvier, j'ai faibli pour P. D.;
hier, c'était Saifoulaye Diallo. Jamais je ne me pardonnerai de nouvelles dénonciations. L'honneur me
l'interdit et je vais être lâche.
— Et tu te dis révolutionnaire, tu te prétends marxiste! Avec ton passé, tout ce que tu avais fait pour le
pays et que nous reconnaissons, nous pensions que c'était un instant de lassitude qui t'avait entraîné.
C'est beaucoup plus grave! Nous ne parlons plus le même langage. Ton honneur est allié à ta conscience.
Il n'y en a pas d'autre que la conscience de classe. Tu dois aider la Révolution. Tout ce que tu fais pour
elle satisfait ton honneur, tout acte qui lui porte entrave est déshonorant. Ce qui serait infamant, ce serait
de taire au peuple le nom de contre-révolutionnaires qui veulent l'asservissement des ouvriers et des
paysans. Tu as une conception petite-bourgeoise de l'honneur, Alata, et même en me plaçant sur ce
terrain, est-il honorable de laisser des attentats se perpétrer contre ton ami quand tu peux les éviter?
Soit, je te laisse jusqu'à demain. Sans cet additif, ta déposition ne vaut rien, nous n'en tiendrons aucun
compte. Je suis si certain que tu te reprendras que j'ai maintenu l'ordre de te transférer à l'annexe.
Repose-toi bien et réfléchis.

Note
1. Nom pris par une partie de l'émigration guinéenne, luttant de l'étranger contre le régime du PDG.
Chapitre 8
Carnaval à Conakry
25 juillet 1971

L'annexe était un groupe d'habitations antérieurement occupées par les cadres subalternes de la
gendarmerie et qu'on avait hâtivement transformées en prison. Les fenêtres en avaient été murées pour
ne plus laisser subsister que l'étroite ouverture réglementaire de dix centimètres sur quinze. Les portes
dont les serrures avaient été ôtées pour être remplacées par des verrous, étaient renforcées de barres de
fer.
Les pièces, autrefois, étaient plus grandes, leur sol couvert d'un enduit fraîchement refait. L'isorel des
plafonds y assurait, aux heures chaudes, une température plus clémente qu'au bloc.

Oularé m'y conduisit muni d'un équipement neuf dont un lit métallique avec un sommier et oreiller
mousse. J'y fus étroitement bouclé. Seul dans cette pièce qui me parut immense, privé de toute
compagnie, je me laissai aller à un désespoir profond.
La pluie tombait à torrents, battant le toit de son rythme monotone et assombrissant Conakry. Il faisait
noir comme dans un four à l'intérieur de la nouvelle cellule dépourvue d'électricité. Mes réflexions étaient
moroses.
J'étais persuadé que toucher directement le président était résoudre bien des problèmes. Avisé par un
homme sûr des cruautés exercées en son nom, pour établir des mensonges impudents, il réagirait.
Ismaël, maître actuel du jeu, ne pouvait le permettre, ce qui serait ipso facto sauver Saifoulaye, en le
perdant, lui. Je ne pouvais donc espérer une libération sur place, même à longue échéance.
Il fallait ne plus penser au passé avoir le courage d'envisager l'ultime seconde où cessent les années de
lutte et de misère. Ces derniers mois avaient été si éprouvants, cette prison était si dure à supporter que
je refoulais mon désir de vivre et me croyais capable d'envisager sereinement la fin. Mais comment en
finirait-on?

Les visages effroyables des quatre corps se balançant toute la journée sous le Pont Tumbo me
terrorisaient et me révoltaient tout à la fois. Les détenus avaient longuement discuté des circonstances
dont avaient été entourées les exécutions; pas les derniers instants des condamnés personne n'y avait
assisté. On affirmait même qu'on les avait pendus déjà morts car leurs visages ne portaient aucune trace
de leur supplice. Pour ceux qui les avaient contemplés, parfois plusieurs heures durant, ils étaient calmes,
reposés. Personne n'avait vu leurs dernières et grotesques convulsions, mais tout Conakry avait dû
supporter ce qu'un reporter, plus cynique et inconscient que les autres, avait appelé le Carnaval de
Conakry.
C'est le Carnaval à Conakry, s'était-il écrié, pour dépeindre les danses ignobles des mégères sous les corps
vite boursouflés par le lourd soleil de janvier et dont s'écoulaient les sanies. Elles piétinaient avec
allégresse les larges flaques sur le béton de l'autoroute. Il avait flatté les attouchements obscènes de ces
femmes agitant les organes sexuels des suppliciés au bout de longs bâtons. Une vieille femme, obligée par
ces furies à danser sous un des corps s'était évanouie. La mère ou une parente proche? Rires et chants
s'étaient élevés des heures et des heures pendant qu'immobiles et graves des centaines d'hommes. Un
peu en retrait, des Peuls pour la plupart nourrissaient leur haine à ce spectacle.

Pourtant le peuple de Guinée était foncièrement bon et pacifique.


Jusqu'en 1965, il n'était pas un seul village ou l'étranger ne puisse se sentir en sécurité. L'hospitalité
guinéenne était célèbre.
Il avait fallu ces outrances verbales répétées de Radio Conakry, ces incitations au massacre de Horoya, les
encouragement sournois d'un Ismaël et de son équipe, pour pousser ces groupes de femmes à extérioriser
leur folie. Elles le paieraient très cher.
J'en étais persuadé. Chaque pétroleuse avait été repérée. Les parents des morts n'oublieraient jamais. Les
familles en Guinée sont trop étendues, trop complexes, elles sont encore trop claniques pour que les
folles puissent échapper à leur châtiment. Déjà devaient se préparer les « cortes 1 » qui apaiseraient l'âme
des défunts. La grande masse peule, muselée par la terreur, laissait se répandre en elle la certitude d'être
la victime de l'épuration. Trop de ses intellectuels avaient déjà connu la rigueur des camps. Le Carnaval
sanglant déshonorant les corps de deux Peuls sur quatre suppliciés ne pourrait être oublié de sitôt.
Je craignais, pour l'avenir, l'éveil d'un puissant sentiment séparatiste et vengeur.

Ayant conscience des énormités avancées dans ma dernière déposition, j'admettais l'inéluctabilité de la
mort et espérais seulement que ce serait par balles. Ce choix de la mort du soldat n'avait rien de
romantique, même une balle dans ta nuque m'était plus acceptable que la potence, Est-ce que l'idée de
Dieu allait me soutenir dans les heures qui venaient? J'en doutais. Si je m'en tenais à l'expression de
l'Islam, cela devenait plus superstition que conviction sincère. Au moins, si je devais mourir, mon corps
aurait la tombe que la religion que je professais n'aurait pas reniée.

L'Islam dépouillait la mort de ce mystère dont trop de religions l'entourent. Le corps privé de l'âme n'est
plus rien et les ensevelissements musulmans confinent à la simplicité antique. Pas de cris ni de pleurs sur
la tombe. Des prières communes dépouillées de pompe. Quelques pelletées de sable sur une dépouille qui
retourne au néant. C'est tout, Cela suffit.

Deux fois, au cours de cette nuit interminable où, recroquevillé sous ma couverture, je grelottais de froid,
il y eut du bruit à la porte. Les cadenas de l'annexe étaient neufs, les gardes peu habitués à leur
manipulation car on entendait un grand ferraillement pour les ouvrir. Chaque fois, j'avais peur. Quelques
secondes pas plus, mais à m'en révulser l'estomac. J'avais honte de ne savoir maîtriser cette sensation
viscérale. N'était-ce pas la patrouille chargée de mon exécution?
Puis, je me reprenais à espérer. Je n'avais pas encore accepté de fournir mon contingent de nouvelles
victimes. Le Moloch ne me dévorerait pas seul !

Comme je m'en voulais d'avoir craqué deux fois à la cabine! Les supplices n'atteignaient pourtant pas
l'intensité de ceux décrits dans les ouvrages sur la Gestapo! On devrait pouvoir tenir! Ils avaient été
nombreux, pendant la Résistance et au cours des guerres coloniales suivantes, à s'être tus sous la torture!
Alors, pourquoi, ici, tout le monde abandonnait-il après une défense de principe! Car tous renonçaient!
Même les morts, Siebold, Baldet Ousmane, et on prétendait que l'Allemand s'était suicidé!
Je pensais que l'humiliation était pour beaucoup dans l'effondrement moral des suppliciés. Même les
nazis n'avaient pas abaissé autant leurs prisonniers aux interrogatoires, sauf les Juifs et ceux-là, ils les
tuaient. Affaiblie par six jours de jeûne complet, dénudée, pieds nus, presque aveugle si, par chance pour
les tourmenteurs elle utilisait des lunettes qu'on lui ôtait, la victime était totalement désarmée. Elle
n'appartenait plus aux collectivités sûres d'elles-mêmes, arrogantes qui l'entouraient.

Le petit jour pointa. La pluie avait cessé. La fraîcheur qui m'avait pénétré toute la nuit se dissipa sous le
soleil levant. Il faisait maintenant assez clair dans la cellule pour distinguer les objets. Je n'avais rien à
lire. Depuis mon internement, malgré toutes les demandes, on ne m'avait prêté qu'un volume dépareillé
des Oeuvres du PDG 2. Guère de quoi nourrir l'esprit ou réconforter le moral.
Rien à faire donc qu'à marcher. Il fallait prendre les dimensions de la nouvelle chambre. En bas c'était
quatorze et dix, les pas à faire. Ici, hé bien, c'était vingt et quatorze.
Personne ne me réclama de la journée. Plusieurs fois, on ouvrit la porte après de longs palabres et
d'imposants remuements de ferraille mais c'était pour les corvées classiques: café, déjeuner, eau. Et la
nuit retomba. Je savais que les trois autres cellules qui donnaient sur la salle de séjour étaient occupées,
j'avais entendu des bruits de voix quand on les ouvrait, mais ne pus distinguer mes compagnons. La
discipline était plus féroce qu'au bloc. Ici, c'était un groupe compact de miliciens qui suivaient le garde de
service. Ils s'interposaient entre la porte seulement entrebâillée et la salle de séjour. Tous pointaient la
baïonnette sur le ventre des détenus, le doigt sur la gâchette.

Quelques minutes avant que la nuit ne fût totale, il y eut la vidange que j'attendais pour respirer quelques
goulées d'air plus frais. Elle fut faite par le garde qui vint chercher le pot de chambre et le rapporta. On
était servi à domicile, on ne sortait pas! Sévères précautions ! Il est vrai que l'annexe donnait
pratiquement sur la rue dont elle n'était séparée que par une enceinte assez basse et non plus par les
hauts murs du pénitencier. Évidemment, il n'y aurait pas un blanc pour tenter la belle! Où serait-il allé?
Mais les gardes ne faisaient pas la distinction.
Le répit qui m'était accordé me permit d'établir une ligne de conduite. Plus de baroud d'honneur. J'en
avais déjà livré deux, en pure perte, lâcheté ou pas. Je ne tiendrais pas plus cette fois que les précédentes.
Quant à sacrifier mon fils, c'était de la littérature! Je n'étais pas romain! J'avais toujours su que je
n'accepterais pas de le voir souffrir si je pouvais le lui éviter.
Le plus beau eût été, évidemment, de refuser toute liste. Je comprends bien pourquoi Ismaël tient à cette
suprême abjection. Ce sera me déconsidérer à jamais aux yeux de tous et, en même temps, liquider tous
les dossiers que j'ai eus en main, depuis dix ans, sauf le sien et celui de ses complices!
Tous les acteurs de détournements, même les simples suspects, on va les qualifier de complices au sein
des divers réseaux que je suis censé coordonner.
On y adjoindra des gens dont l'honnêteté est au-dessus de tout soupçon, ainsi la « vérité » apparaîtra plus
criante. Tous les ennemis du régime sont des corrompus! Toute action serait télécommandée par les
maîtres occidentaux et soumise au dieu Argent.

Si je croyais encore que le Parti n'a pas failli, ni dans l'appréciation des objectifs et des voies et moyens, ni
dans son jugement sur les hommes, je me laisserais faire aisément. Le Parti, doté d'une telle infaillibilité,
peut prendre le risque d'éliminer qui le gêne. Mais personne n'y croit plus, Ismaël moins que quiconque.

Un exemple: Ismaël a mentionné la CIA dans les dépositions de Diop Alassane. On verra bien combien
d'Américains viendront rejoindre la cinquantaine de Français, Libanais, Grecs, Allemands et Tchèques
qui sont déjà à Boiro!

—Es-tu décidé à nous fournir la liste de tes complices? Telle fut l'attaque du lendemain matin.
— Je suis résolu à signer tout ce que vous me dicterez, répondis-je le coeur battant à tout rompre. Vous
savez mieux que moi je n'ai pas un seul complice. Indiquez-moi ceux que vous voulez sacrifier. Je n'ai pas
assez de courage pour vous résister une nouvelle fois et risquer la liberté de mon fils.

Ainsi j'acceptai cette liste qui devait tant peser sur mon esprit. Bien sûr, au fil des mois, j'appris de
nombreux faits qui auraient pu alléger mon tourment. Ainsi, sus-je que Siebold était mort sous la torture,
sans donner un seul homme et, pourtant, on avait un arrêté en son nom. Le ministre Ismaël détenait
jalousement son dossier « secret ». J'appris aussi que le pauvre Baldet Ousmane était fou depuis
plusieurs semaines avant sa pendaison. Il n'avait donc pas pu, lui non plus, dresser sa liste de soixante-
sept complices!
Il en aurait été de même avec moi. Je devais être un « donneur ». On obligea, dans les jours à venir, un de
nos camarades à dénoncer sa propre mère, acte inqualifiable au regard de la morale africaine plus encore
que de toute autre! Seul mon abaissement pouvait satisfaire Ismaël. Mais rien de tout cela ne m'apaisait,
rien ne m'empêchait d'avoir eu le sentiment de cette faille. Il me faudrait vivre la vie entière, avec cette
infamie, supporter ma nouvelle image de moi-même.
De retour à la cellule, je dormis un peu mieux, les nerfs brisés. La solitude absolue, comme aux premiers
jours de détention, était rendue plus éprouvante par l'isolement de l'annexe. Le bloc était entouré des
habitations des gardes. Même aux pires heures d'abattement des prisonniers, quand les gardiens
faisaient respecter étroitement les consignes de silence, le bloc restait cerné par cette vie extérieure qui
bruissait autour de lui. Il était un îlot de silence mais au sein d'une agitation multiforme. Cris de femmes,
d'enfants, bruits familiers du ménage, des pilons et le craquement des feux qui pétillent, entrecoupés des
notes du balafon formaient la toile de fond sonore. La nuit, tam-tam et chants s'élevaient très tard.
Combien de fois les prisonniers n'avaient-ils pas maudit cette agitation qui leur prouvait que leur monde
se passait fort bien d'eux, que la vie continuait au même rythme, avec les mêmes peines et les mêmes
joies!
Je trouvais, à présent, le silence total d'un poids effroyable. Marchant des heures entières dans la cellule,
je songeais aux loups des parcs zoologiques dont on assure qu'ils meurent, après s'être épuisés d'arpenter
inlassablement leur cage de fer, mais, moi, je ne mourrai pas! Enfin, j'allais en terminer avec la
commission ! Il ne me restait plus qu'à attendre. C'est tout de même long, la perpétuité, même
symbolique!

27 juillet 1971

— Alata?
Je venais de terminer mon enregistrement et restais plongé dans des idées moroses en attendant le signal
de Lenaud pour rentrer à l'annexe, je sursautai. Ismaël me tendait, en souriant, le combiné du téléphone.
— Veux-tu parler à ton ami?
— C'est impossible!
—Tiens, donc! Tu le connais suffisamment pour qu'aucune supercherie ne soit possible. Prends.
Je pris l'appareil comme s'il allait m'exploser au visage. Le président? Me parler, à moi, détenu?
Et, pourtant, c'était bien sa voix, aux inflexions prenantes et graves, cette voix qui plongeait des milliers
d'hommes dans les transes, qui réussissait tant d'opérations « charme ».
Je sentis les larmes me gagner malgré toute ma colère, toute la haine qui m'envahissait lentement depuis
des mois contre Ismaël et sa clique, cet homme-là qui était au bout du fil, je l'aimais toujours, j'étais
encore prêt à me battre pour lui, comme le 22 novembre.
– Alata, je voulais te dire moi-même que je suis content de tes dernières dépositions. Tu as aidé la cause
et tu sais que tu peux compter sur moi.
– Président?
Ma voix s'étouffait de sanglots. Je maudissais ma sensiblerie et ne pouvais réagir. L'idée me traversa en
éclair de lui crier mon innocence. J'y renonçai Ismaël ne me quittait pas d'un pouce, ne me laisserait pas
faire!
– Prési .. Ténin et mon enfant?
– « Comment ? » Mon interlocuteur protestait, « On ne t'a pas déjà dit que tu avais un garçon?
– Comment l'a-t-on appelé?
– Ta femme a dit que tu aurais voulu qu'il ait mon nom. J'ai accepté le parrainage. Tout a été fait.
– Après tout ce qui a été publié, après mes dépositions? Ah, Président, comment l'enfant a-t-il pu porter
ton nom?
– Cela ne change rien à nos sentiments. Tu as été trompé. Tant que tu seras là-bas, je te promets de
prendre soin de ta famille. Veux-tu les voir?
– Ce serait possible?
Je m'agrippais au combiné.
– J'arrangerai une entrevue avec ta femme et ton enfant. Calme-toi, Alata, et fais-moi confiance.
J'entendis le déclic dans un rêve. Je restais abasourdi.
Ismaël toujours souriant, me reprit le combiné des mains, le replaça sur son support.
–A t'entendre, j'ai compris que je vais recevoir un savon. Il m'a déjà dit, il y a longtemps, de t'annoncer
que tu avais un garçon. J'ai préféré, pour des raisons tactiques, différer jusqu'à ce que ce soit une
récompense. Eh bien, es-tu content ?
Je n'étais même pas content. J'étais ahuri. Le président m'avait parlé. Il m'avait abandonné à mes
ennemis mais il m'avait appelé, annoncé la naissance d'un fils, mieux encore promis que je verrais ma
famille et accepté que l'enfant porte son nom. Mon amitié pour lui était telle que je l'avais voulu cette
homonymie. Même en liberté, je me demandais comment il prendrait ma proposition. N'y verrait-il pas
de la flagornerie ? Aujourd'hui, on me faisait reconnaître que j'avais voulu le tuer, que je le trahissais
dans l'ombre depuis des années et il considérait tout naturel que mon fils s'appelât de son nom! C'était
fou et étais-je fou?
– Camarade ministre, le président m'a promis d'organiser une entrevue avec ma femme. La crois-tu
possible?
– Tu connais ton ami aussi bien que moi. Tout lui est possible. Il est capable des choses les plus
imprévisibles! Mais avant il faudra que tu changes un peu d'aspect.
Changer d'aspect? Il était devenu si normal pour moi d'être cette loque recouverte de haillons puants que
j'en fus surpris.
Il fit appeler Lenaud.
– Il faut remonter très vite notre ami. Le président lui a promis une entrevue avec sa famille. Faites-lui
donner double ration, lavez-le, changez-le de tenue.
Pardon, pauvres pendus de Tumbo. Je n'ai pas le courage de vous rejoindre. Pardon, tous ceux qui
pourrez souffrir de ma faiblesse, je n'ai pas eu le courage de mourir.
Et, en effet, j'eus droit à tous ces miracles: une nourriture, sinon bonne, du moins abondante, du lait, un
peu de sucre et un paquet de cigarettes hebdomadaire. En outre l'infirmier vint s'occuper de moi, me
retaper par des injections de Vitamine B-12.
Je pus me laver aussi. Moins drôle, beaucoup moins drôle! L'opération se passa dans la salle de séjour.
Un simple trou d'écoulement des eaux avait été creusé dans le mur. Je restai face à deux miliciens à l'air
farouche qui ne cessèrent de me garder sous la menace de leurs armes. Tout le temps du lavage, puis du
rasage opéré par un garde, les baïonnettes restèrent à quelques décimètres de mon ventre.
Les deux semaines qui suivirent furent marquées par l'évacuation nocturne de mes voisins. On les
remplaça par de très nombreux occupants. J'avais réussi à agrandir un trou, à l'emplacement de
l'ancienne serrure, avec la cuillère enfin reçue après sept mois. L'observatoire était suffisant. Avec
l'électricité que la garde avait fait installer dans la salle de séjour pour en faire son poste, je pouvais tout
voir.
Je pus, ainsi, dénombrer dix-sept hommes dans la pièce qui me faisait face. Dix-sept pauvres bougres,
entassés dans une chambre qui n'excédait pas dix-huit mètres carrés.
Et trois seaux hygiéniques communs! Je les comptai, à la vidange, toujours effectuée par un garde.
Finalement, quinze jours après mon installation à l'annexe, ce bâtiment comptait dans ses trois autres
cellules, respectivement dix-sept, treize et huit détenus. J'avais une angoisse quand je songeais à leurs
conditions d'existence. Pas d'aération autre que la mince lucarne. Les seaux, pleins en quelques heures,
ajoutaient leur puanteur à celle des corps entassés. Ils couchaient tous à terre avec une seule couverture;
ils avaient le choix: s'en servir de natte et grelotter dans le froid et l'humidité, ou s'en couvrir et coucher
directement sur le ciment humide et l'urine.
Bien que la maison ainsi transformée ait la population d'une ruche avec ses cinquante détenus, aucun
bourdonnement ne s'en élevait. Quelques violents mais très rares éclats rompaient seulement un silence
lourd. On s'attendait à un bruit persistant, fait des conversations de ces prisonniers. Rien. Chacun restait
emmuré dans sa pensée, se repliait sur lui-même, ne faisait plus confiance à personne. Parfois, naissaient
et mouraient, avec la soudaineté de l'éclair, des querelles brutales au sein de ces groupuscules. La
chaleur, l'étouffement, la promiscuité.
Il arrivait aussi que la rage des détenus s'exerçât contre les gardiens. La vidange et l'eau en étaient les
détonateurs les plus fréquents. Il fallait attendre toute une longue journée que le garde de corvée vienne
vider les quelques seaux hygiéniques Avec des gaillards alimentés normalement, c'eût été déjà fort
difficile. La qualité de la nourriture déclenchait chez les malheureux des crises intestinales graves. Quand
une cellule de dix-sept devait supporter trois ou quatre diarrhéiques, non seulement l'atmosphère y
devenait irrespirable mais plus personne ne pouvait assouvir ses besoins.
Les hommes tapaient à leur porte. C'était un jeu de sourds qui commençait. Par mon observatoire, je
voyais très bien le manège des gardes. Affalés sur leur lit de camp, ils ne bougeaient pas, ne signalant
même pas leur présence par le moindre grognement. Les prisonniers s'énervant graduellement,
appelaient à tue-tête. Cela durait parfois une demi-heure, et ne cessait qu'à l'arrivée du chef de poste. Ce
n'était pas la fin de l'attente pour les détenus. En de très rares occasions, le chef prit parti pour les
malheureux et envoya un garde à la vidange. D'ordinaire il n'y avait même pas de dialogue mais une
engueulade homérique du chef reprochant de « déranger ses hommes en plein travail ».
Un jour, je l'entendis répondre: « Si tu as envie de chier, c'est ton cul, pas le mien, mets-y un bouchon. »
A d'autres moments, les cellules manquaient d'eau. La réaction de la garde-chiourme étaient pire. Si
j'assistai à quelques vidanges supplémentaires, je ne vis, jamais, un gobelet d'eau accordé en dehors des
corvées réglementaires.
J'organisai donc mon temps autour des ouvertures régulières de la porte y assujettissant les trois
cigarettes que je m'autorisais à fumer.
J'étais relativement riche en tabac, Oularé m'en avait laissé deux paquets à mon retour de
l'enregistrement. Depuis l'appel téléphonique du président, une timide assurance naissait en moi. Peut-
être ne mourrais-je pas? Or, si j'acceptais le joug de la prison, j'en sortirais dépersonnalisé, amoindri. Il
me fallait lutter contre moi-même en premier et l'attirance qui me saisissait de rester allongé, à ne rien
faire. Je m'obligeais donc à revoir en esprit tout ce que j'avais appris, à en faire le tri, à philosopher. La
religion était un de ces thèmes favoris. J'étais de plus en plus perplexe. La simplicité de l'Islam m'avait
attiré, la langue arabe m'irritait. Pourquoi prier en cette langue totalement étrangère! Je connaissais la
signification des sourates mais il m'était pénible de les dévider mécaniquement, en une langue qui m'était
absolument fermée. Et ces multiples prosternations? Je pensai, un temps, abandonner toutes ces
manifestations physiques qui me heurtaient. Seulement, je demeurais imprégné de logique. Une religion
forme un tout. J'avais quitté le christianisme pour ses complications et en grande partie ses prêtres.
Philosophie et pratiques matérielles sont inséparables. Pouvais-je me prétendre musulman et me refuser
de communier avec les gestes de centaines de millions de croyants?
Et puis, ces pratiques avaient l'avantage d'occuper les longues journées.
Restaient les nuits qui devinrent rapidement le cauchemar. La troisième ou quatrième après
l'enregistrement, un cri violent me fit sursauter. Assis, j'entendis encore « N'Ga », et des sanglots, des
hurlements qui ne cessèrent plus. L'arrêt des pluies, ce soir-là, l'absence de vent, avaient-ils rendu
l'atmosphère du camp mieux porteuse? Cris et gémissements du supplicié m'arrivaient comme si la
cabine technique fût contiguë à la cellule. Ils emplissaient la pièce. Révulsé, repris par ma haine, je
suivais la montée de la douleur chez ce frère inconnu. Je voyais les électrodes, le long fil et le sourire du
garde maniant le rhéostat et la manivelle. A certaines accalmies, je me crispais, croyant recevoir le souffle
saccadé du malheureux en pleine figure. On ne l'avait pas encore détaché, on préparait une nouvelle
phase. Bientôt ce serait la pendaison par les coudes ou la plongée dans l'eau puante des pneus entassés.
Et quand les cris reprenaient sur un diapason plus aigu, mes nerfs se relâchaient d'un seul coup, me
faisant mal au ventre.
Aucune possibilité d'évaluer le temps, je priais ardemment pour le pauvre gars abrégeât son supplice. «Ça
ne te sert à rien, monologuais-je. C'est foutu, tout est foutu. Dis-leur tout ce qui te passe par la tête,
accepte tout. Sauve ta peau. Ne joue pas au héros!»
Les tornades cessèrent dans les quelques jours suivants. Le temps s'était remis au beau pour une courte
période. On était en plein coeur de l'hivernage.
Ce qui se passait à la cabine fut facilement audible de la cellule. Quand un peu de vent soufflait dans la
bonne direction, je vivais les angoisses des malheureux. A leurs intonations, l'intensité de leurs cris et de
leurs pleurs, je constatai que chaque nuit passait une moyenne de cinq interrogatoires. Certains se
débattaient un long temps, la plus grande partie ne poussaient que les longs hurlements qui suivaient le
ligotage des bras dans le dos.
On vint, à plusieurs reprises, chercher des détenus dans les cellules du pavillon et ils commençaient à
crier dans la demi-heure qui suivait leur départ.
Une pensée s'imposait à mon esprit. Le développement de l'affaire prenait des dimensions démesurées.
J'avais cru à une épuration qui éliminerait certains cadres, une centaine au plus. On en était loin... Dans
cette seule maisonnée croupissaient une quarantaine de détenus et, au total, l'annexe comptait sept
pavillons
Le bloc devait avoir été rempli au maximum puisque l'administration du camp s'était rabattue sur cet
emplacement destiné initialement à mettre quelques favorisés dans de meilleures conditions. A mon
estimation, les deux centres pouvaient abriter maintenant plus de cinq cents détenus. Je savais que
d'autres camps existaient, en ville à Alpha Yaya, à Kindia, Kankan, sans compter les localités
mystérieuses où depuis plusieurs années on chuchotait que des détenus politiques étaient au secret. Dès
maintenant le total des arrestations devait dépasser deux mille. Le rythme ne cessait de s'accroître.
Malgré les prélèvements journaliers, l'effectif des cellules voisines était maintenant de dix-sept, quinze et
douze. Chaque interrogé partant était remplacé dans l'heure qui suivait.
J'enregistrais aussi, avec consternation, la dégradation physique de mes voisins. Bien que les
circonstances aient empêché de leur appliquer la « diète » d'usage et qu'on les ait laissés avec leurs habits
civils, quelques jours suffisaient à les transformer en clochards.
Ils restaient en pantalons, européens ou locaux, et en sous-vêtements ou petits boubous. En quelques
jours, ces vêtements étaient devenus des loques crasseuses. La barbe enrichissait leurs visages virés
uniformément au gris. Ils fondaient littéralement. Quand on leur apportait eau ou café, certains, pour
venir quelques secondes dans l'embrasure de la porte, avaient peine à tenir leur équilibre. Enfin, malgré
l'exiguïté de l'ouverture pratiquée dans la porte et qui était la seule donnant sur la salle commune, l'odeur
émanant des trois autres cellules envahissait la mienne, rendant le séjour aussi pénible qu'au bloc.
Je constatais que les arrestations portaient sur un éventail très large de la population. En janvier [1971], il
n'y avait eu que des responsables politiques ou administratifs. Aujourd'hui, dans cette nouvelle vague, ils
étaient la minorité. Un grand nombre de petits commerçants, des ouvriers, des artisans, de petits
travailleurs manuels et même une très forte proportion de cultivateurs arrachés à leur coin de brousse et
tout ahuris
En fait, sous mes yeux, s'étalait un échantillonnage complet de la société guinéenne, femmes exclues.
Tout le pays était donc visé dans la vague de terreur et non plus seulement les anciens bourgeois ou
féodaux.
Pourquoi? Je n'y comprenais rien. L'agression avait été une merveilleuse occasion de souder l'unité
nationale. Malgré l'absence de réaction de la masse, demeurée totalement amorphe les 22 et 23
novembre, le Parti pouvait se servir du thème de l'invasion pour créer l'illusion de cette unité, donner aux
peuples étrangers l'image d'une collectivité nationale, en entier soulevée, et unanime autour de son Parti.
Reconnaître par des arrestations massives qu'une grande partie de la population était suspecte était une
erreur. Y inclure des éléments des classes laborieuses était un crime. Déclencher l'opération sept mois
après les événements était une faute.
En politique, ne suffit-il pas souvent de créer l'illusion pour toucher la réalité ?
Le Parti savait qu'attaquer paysans et ouvriers était ouvrir une brèche irréparable dans l'édifice. Jamais
ces hommes n'oublieraient. Il est beaucoup plus facile à un intellectuel d'effacer la prison qu'à un
manuel. Ceux qui croient le contraire se trompent étrangement. L'intellectuel puise un certain
enrichissement dans son épreuve, et y fortifie sa détermination de poursuivre sa voie. L'homme qui n'a
jamais réfléchi aux problèmes sociaux ou politiques, qui s'est toujours contenté d'obéir, ne peut
comprendre qu'on l'arrache à son travail et aux siens. La prison lui ôte tout, ne lui apporte que
souffrances injustifiées. Il en conserve un ressentiment qui, souvent, le transforme de robot en homme,
lui fait ouvrir les yeux sur son entourage. Ce travailleur manuel, hier absorbé par ses occupations
matérielles, devient un intellectuel beaucoup plus intelligent que ceux qui le dédaignaient hier parce qu'à
la connaissance du travail quotidien il ajoute la perception des injustices à réparer. Il a pris conscience.
Ces paysans de Boké, de Labé, ces ouvriers de Fria étaient, plus sûrement encore que ce docteur, cet
administrateur, cet ingénieur, autant de foyers d'infection dont crèverait le Parti
Comment le président, si attaché au peuple, si décidé à ne jamais perdre le contact avec les masses, avait-
il laissé Ismaël agir ainsi? Le ministre aurait voulu détruire la popularité de son leader qu'il n'aurait rien
fait d'autre!
Une autre question me hantait. J'étais heureux de voir, ne fût-ce que quelques minutes Ténin et notre
bébé, mais pourquoi le président, décidément, avait-il accepté le parrainage? Mme Doumer aurait-elle
compris que la veuve de Gorguloff appelât leur enfant posthume Paul et aurait-elle assisté au baptême,
tout sourire dehors? Plongé dans le bain de souffrances du camp, j'oubliais l'onde de joie qui m'avait
envahi à la promesse faite pour revenir à ma seconde réaction, m'interroger sur les mobiles? Pouvais-je
me souvenir d'un seul prisonnier politique guinéen recevant la visite de sa femme au cours des années
passées en prison? Non!
Tous ceux qui avaient souffert, ici, non seulement n'avaient reçu aucune nouvelle mais avaient vu, le plus
souvent, leur ménage rompu. J'allais être mis en présence de ma femme et de mon fils. Ténin se
trouverait, par là, encouragée à me demeurer fidèle. Pourquoi?
L'amitié du président? J'y croyais, certes, mais je n'avais pas été son seul ami à connaître la geôle
guinéenne! Plusieurs de ses anciens intimes et de ses parents avaient été jetés au secret. Il y a deux ans,
un homme qui lui était lié par des liens affectifs remontant à leurs grands-parents n'avait bénéficié
d'aucune faveur. Les services que son aïeul maternel avait rendus au grand ancêtre du président étaient
tels que les anciens de sa région avaient supplié le président de ne pas rompre le pacte du sang, de
l'épargner. Personne n'avait su ce qu'il était devenu.
... Pauvre Keita Fodéba !
Combien de malheureux avaient, comme moi, laissé une femme enceinte pour retrouver un enfant
grandelet cinq ans plus tard sans qu'ils n'aient jamais rien appris de lui.
Le détenu politique guinéen était un mort. On encourageait sa femme à divorcer et à refaire sa vie. Si elle
refusait, on la brimait. Les enfants étaient humiliés, dispersés aux quatre vents.
Pourquoi cette immense faveur? Qu'espéraient-ils? Quelle lâcheté m'attendait encore? Je ne trouvais
aucune réponse. De nouvelles dépositions, je n'entrevoyais pas la possibilité. Sur quel thème ? L'éventail
de mes crimes était assez large pour ne rien oublier, la liste de victimes clôturant ma prose délirante
suffisamment imposante pour qu'on ne puisse plus rien exiger!
Alors la simple amitié! Pourtant « Jean, Jean, nous sommes si méchants que tu me haïras un jour! ».
Si Ténin s'était trompée en croyant que je puisse jamais l'assimiler à mes ennemis, elle avait vu clair en
préjugeant le mal qui m'allait être fait.
Généraliser est une erreur inadmissible pour un homme politique. Dire que le Noir est méchant est aussi
ridicule que dire que toutes les Françaises sont rousses, mais une chose est certaine: Quand un Africain,
élevé au sein de sa famille, ayant conservé ses concepts claniques, se décide au mal, il ne s'embarrasse
d'aucune forme.
Ismaël et Seydou, pour ne parler que d'eux, étaient aussi foncièrement cruels que les SS Nazis d'Oradour.
L'amitié du patron ne pouvait, à elle seule, obliger le ministre à se plier à l'entrevue familiale autorisée. Il
y avait donné son accord. Là était le piège, mais je me sentais incapable de l'éviter et je m'avouais que,
pour voir les miens une seule minute, j'y entrerais la tête baissée.

Notes
1. Nom donné aux pratiques magiques « jetant des sorts » sur des adversaires. En fait, il y a bien souvent à la base des «cortes»
des préparations bien réelles et très efficaces. Certaines causent des empoisonnements, d'autres la cécité, d'autres encore des
maladies de peau absolument inguérissables autrement que par des remèdes traditionnels locaux.
2. Sous ce délicat euphémisme est présentée, en fait, la totalité de la production littéraire du président.
Chapitre Neuf
Le zéro et l'infini
2 août 1971

La pluie reprit et les cris redevinrent indistincts. Je retrouvai un peu de sommeil. J'y étais plongé cette
nuit-là quand je fus appelé à la commission. Sous une averse diluvienne, je montai dans la Jeep et
parvins au bureau me demandant avec inquiétude ce qui m'arrivait encore.

Un homme en bleu de prison était affalé sur l'escabeau. A mon entrée, il tourna vers moi un visage creusé
de rides, sans âge. Le regard était hagard, les épaules affaissées, les saignées des coudes marquées de
stries rouges exsudant le sang. Menottes aux poignets, l'inconnu me dévisageait sans que je puisse le
situer.
— Approche-toi, camarade Alata.
Ismaël, très aimable, m'indiquait un fauteuil, placé de biais, près de la table.
— Je t'ai fait venir pour un problème délicat. Le colonel Diallo, [ici prés ton nom] qu'il a donné comme
agent recruteur et depuis 1960 ! Cela ne cadre pas du tout avec ta déposition. Aussi avons-nous grande
envie de le renvoyer à la cabine technique. Qu'en pensez-vous, colonel?
Aux mots « cabine technique » le détenu avait eu un léger sursaut et recherché plus franchement mon
regard.
— Que peux-tu faire pour le colonel? L'as-tu réellement recruté ? Cela détruirait la vraisemblance de tes
déclarations. Non, je préfère le renvoyer. Il va trouver une autre explication.
J'étais de nouveau envahi d'une haine brûlante. Cette pauvre loque humaine prostrée devant moi faisait
pitié. Diallo? Il avait été un des rares officiers guinéens à s'être battu lors de l'agression. Blessé
grièvement au dernier combat contre les mercenaires, évacué pour opération en Allemagne démocratique
1, il terminait à peine sa convalescence. Décoré et félicité pour sa bravoure, sa fidélité au régime, héros
national présenté pompeusement au Congrès qui avait décidé en janvier 1971 de la mort de tant
d'hommes, le voilà maintenant déchu, misérable, bientôt convaincu de haute trahison.

Décidément, Ismaël ne respectait rien, surtout pas le courage. Je compris, à cet instant même, que tous
ceux qui s'étaient battus pour le Parti, le président et le pays, en novembre 1970, seraient
impitoyablement poursuivis, humiliés et éliminés.
Soudain, je décidai d'aider le vieil homme. Diallo avait dépassé la soixantaine. Officier sorti du rang de
l'armée coloniale française, il était assez effacé pour qu'on ne parle guère de lui en Guinée. Mais il était le
plus haut gradé Peul et cela seul le désignait à la haine d'Ismaël.
Mais je voulus qu'Ismaël comprenne bien que je n'étais plus dupe, que j'allais accepter, les yeux grands
ouverts.

M'approchant du colonel, je lui demandai:


— Vous me connaissez, colonel ?
Avec un vieux réflexe de franchise d'officier, le vieux répondit:
— De nom, oui, comme tout le monde en Guinée mais nous ne nous sommes jamais rencontrés.
Le ministre tiquait déjà mais j'enchaînais:
— Où se trouvait mon domicile en 1960, colonel, à l'époque où vous avez été recruté?
— Dixinn, bien sûr !
— C'est à mon domicile que vous avez dit m'avoir vu?
Ismaël répondit pour lui:
— Commandant, à l'époque, le bataillon de Kankan, Diallo ne pouvait voir ses contacts français qu'à ses
passages à Conakry et à leur domicile pour traiter de telles affaires!
Je souris, négligeant son intervention, continuai de m'adresser directement au prisonnier:
— Je n'ai habité Dixinn qu'en 1963, colonel. En 1960, j'étais à Conakry I, à Sandervalia, à plus de dix
kilomètres de l'endroit que vous indiquiez.
La crainte reparut dans le regard qui me fixait. Ismaël l'interpella !
— Je te redescends à la cabine!
Je continuai de sourire et, cette fois, fis face au meneur de jeu.
— Est-ce bien nécessaire ? Il est clair que je n'ai pas plus recruté cet homme que les autres. Alors
pourquoi ne pas l'ajouter à mon tableau de chasse!
Ismaël me regardait intensément.
— Je suis dans l'affaire jusqu'au cou. Je sens le chanvre de Tumbo. Quelle importance? Nous savons tous
la vérité !
— C'est bien. » Le ministre inspira profondément. « Cela arrange pas mal de dépositions en cours; tous
les officiers, arrêtés dépendaient du colonel. Maintenant il ne te reste plus qu'à l'aider à rédiger sa
déposition. Vous pouvez lui faire confiance, colonel.

Le vieil homme tourna son regard éteint vers moi.


— Bien sûr. Depuis janvier, je sais qu'il était le patron de toute cette affaire de 5e colonne. Il n'y a que lui
qui puisse m'aider à écrire ce que vous exigez de moi.
Je me fis donc son auxiliaire. Sur tout ce qu'il faisait, Ismaël laissait planer une ombre. Il n'était pas
question de dire franchement: c'est une comédie, tu vas déclarer ceci, signer cela, toi et moi savons que
tout est faux, alors aucune importance que nous en déclarions plus ou moins.
Il était plus subtil. L'inculpé devait, après avoir accepté ce qui lui était présenté, le faire sien
définitivement.
Dans cette affaire des officiers il s'était pris à son propre piège. Les ayant interrogés après moi, il s'était
aperçu que j'étais le seul à pouvoir représenter le pivot idéal de leur recrutement. Malheureusement, ma
déposition était déjà rédigée. Si j'avais refusé de me plier au jeu, ou bien on m'y aurait forcé par de
nouvelles pressions, ce qui était tout de même gênant, après la communication du président et la
promesse de visite, ou bien on aurait cherché un nouveau bouc émissaire, probablement Alassane Diop,
ancien officier français.

Quant à se préoccuper de ce que penseraient les capitales étrangères en apprenant que les héros de la
résistance à l'agression allaient se déclarer en accord total avec les envahisseurs, tous les civils qui avaient
couru s'armer, tous les militaires qui s'étaient engagés dans l'action furent dénoncés comme complices.
Les morts même n'échappèrent pas. L'expert allemand dont la radio guinéenne avait proclamé le courage
et le dévouement, les officiers supérieurs tués aux portes de leur camp, furent déshonorés, traînés dans la
boue. Ils avaient tous été abattus par erreur par leurs complices!

J'espérais qu'aucune chancellerie ne se laisserait prendre à cette grossière déformation des faits. Pour
moi, le rôle exact d'Ismaël commençait à se dessiner suffisamment et je plaignais le président.
Une fosse était lentement creusée sous ses pieds. Le vieil éléphant Sily, tant chanté, allait bientôt y
tomber.
En attendant, Diallo me valut des sorties fréquentes de mon trou et un surcroît appréciable de cigarettes.

Après en avoir terminé, je posai la question qui me brûlait les lèvres:


— Et Ténin?
Le ministre se mit à rire.
— Il y en a qui consacrent leur vie à un peuple et à la Révolution. Toi, tu ne penses décidément qu'à ta
femme! Il faut te refaire encore quelques jours. Pas question que ta femme aille partout répandre le bruit
qu'on vous fait mourir de faim. Le camp a assez mauvaise réputation. Tu as notre promesse. Tu la verras.

Quelques jours après, je fus encore extrait de ma cellule. C'était un civil, cette fois, un grand et beau gars
que je connaissais bien, un jeune Malinké qui avait interrompu de très brillantes études dès que le
président avait fait appel à lui. Fin, intelligent, Korka était devenu, en quelques années, la coqueluche de
la jeunesse de Conakry. C'était un danger terrible que cette popularité et je ne fus pas trop étonné de le
retrouver au banc d'infamie...
Toutefois, il n'était pas menotté. Ismaël paraissait lui parler sur le ton le plus amène que je ne lui avais vu
employer qu'à mon égard. Interloqué, je restais sur le seuil. Le ministre me fit un grand appel du bras.
— Ah, voici le camarade Alata. Korka, connais-tu notre ami?
Nous nous estimions mutuellement beaucoup, avions eu maintes occasions d'échanger nos idées.
— Oui, je le connais très bien.
— L'appréciais-tu autrefois'?
— C'était même un ami.
— Je le savais. C'est pour cela que je l'ai fait venir. Tu n'as pas confiance en moi, peut-être le croiras-tu?
— Alata, poursuivit-il, Korka se fatigue et nous fatigue tous inutilement. Il a fallu dix jours pour lui faire
admettre qu'il appartenait au réseau SS nazi et au Front. Le voilà qui discute chaque terme de sa
déposition.
— Pardon, camarade ministre, reprit doucement Korka. Je suis resté treize jours à la diète complète, dont
cinq à la cabine technique. C'est donc le treizième jour et non le dixième que j'ai accepté — je me
demande encore pourquoi — de reconnaître mon appartenance à ces deux organismes. Mais
l'affabulation que vous me présentez maintenant, ces histoires de complots, d'attentats, de contacts avec
des chefs d'État à l'extérieur, au cours de mes missions, non, ce n'est plus possible. Ma déclaration suffit à
me faire pendre. Tuez-moi et qu'on ne me parle plus de rien.
Ismaël s'exclama de dépit. Pour reprendre son calme, il prit une de ses Dunhill, m'en offrit
ostensiblement une, ignorant mon compagnon. Surprenant son regard étonné :
— Je lui ai offert une cigarette. Nos relations ne sont plus celles de juge à prisonnier. Alata est, à mes
yeux, plus qu'à moitié réhabilité. Pourquoi ? Après avoir comme toi, livré son petit combat personnel
pour ce que vous appelez votre honneur, il a compris et maintenant il nous aide en reconnaissant
l'ampleur des crimes qu'il a commis. As-tu lu sa déposition?
Le détenu hocha affirmativement la tête.
— J'étais encore libre quand on l'a publiée. Terrible!
— Terrible, oui. Combien le croient mort en ville? Personne ne peut s'imaginer que survive l'auteur de tels
crimes! Et pourtant, tu le vois: non seulement il est en vie mais il a toute mon amitié. Il va même, très
prochainement, recevoir la visite de sa femme!
Il me vit qui fixait les avant-bras de Korka, à peine marqués et ses mains qui ne souffraient,
apparemment pas, de difficultés de préhension.
— Tu as raison, Alata. Korka parle de ses cinq séances à la cabine. On ne lui a pas fait grand mal. J'y ai
veillé. Le plus difficile pour lui, cela a été la diète et encore! Nous tenons à lui. Nous voulons qu'il
comprenne. Il est beaucoup trop jeune pour ne plus servir la cause. Je vous laisse seuls quelques minutes.
Tu as des cigarettes sur la table mais ne lui en donne pas encore. Il n'y a pas encore droit, pas assez sage!

Il sortit, laissant, pour nous surveiller, un milicien assis derrière nous, l'AK en travers des genoux.
— Tu as déjà fait le premier pas, dis-je à mon voisin, à voix basse. As-tu accepté l'adhésion et la
perception de primes?
— Oui, comme l'a dit Ismaël, j'ai reconnu le réseau SS nazi. Non, mais quel nom! et le Front! C'est assez
dingue comme ça!
Je me méfiais. Le milicien pouvait avoir une autre mission que nous surveiller physiquement. Il fallait
que Korka comprit à mi-mot.
—Pourquoi dingue? La vérité n'est jamais insensée.
Mon vis-à-vis, sursauta comme brûlé au fer rouge.
— La vérité, dis-moi un peu, Alata? Pendant toute ta longue carrière d'espion international, peux-tu
affirmer avoir vu mon nom, une seule fois, sur une liste de sympathisants ou d'agents?
Il était gris de colère.
Je souris, me penchai à toucher de la tête le jeune homme. Ou coin de l'oeil, je surveillais le milicien,
indifférent!
— « Et toi, Korka? » J'articulai lentement, voulant faire comprendre mon message. « Dans toute ta
longue carrière de diplomate, peux-tu affirmer que tu t'es douté jamais que je sois un espion?
Ma phrase n'avait aucun sens. Elle voulait seulement provoquer une réaction. Il savait que j'aimais aller
droit au but, trop brutalement même. Une telle ambiguïté allait le faire réfléchir. Effectivement, il me
regarda interloqué Lentement son visage s'apaisa.
Ses yeux perdirent leur lueur d'animosité.
— Alors, que dois-je comprendre dans tout cela si tout est aussi faux ?
— Le zéro et l'infini, Korka, le zéro et l'infini.
— Le zéro et l'infini ? A notre tour, à nous?
— Dans les livres que nous avons lus tous deux, vieux frère, il y a tant de questions qui ne reçoivent
aucune réponse. Ouvre les yeux ! Peut-être pourrons-nous trouver notre réponse?
Korka crispa les mains. La révolte de mon ami ne pouvait trouver aucun exutoire ; un nouveau rat avait
été introduit dans la cage. Il commençait à flairer le grillage.
— L'aveu, repris-je doucement, plaignant Korka de tout mon coeur.
Je ne risquais rien du milicien, qui ne pouvait rien y comprendre.
— N'y a-t-il pas d'autre moyen, Jean ? Ne pouvons-nous rien sauver?
— Il y a quelque chose à sauver. Vivre, c'est important. Puisque nous n'avons pas pu mourir.
Korka resta quelques minutes plongé dans ses pensées, ses mains se serrant et se détendant
nerveusement.
— Comme j'ai été bête ! Dire que j'ai cru, pour toi ! Ici, chez nous, dans notre petit pays, je ne voulais pas
comprendre, voilà la vérité!
— C'est cela, Korka. Tu savais et tu refusais. Accepter quand on est directement concerné, c'est dur. On se
dit que cela ne peut pas vous arriver à vous. Et voilà, nous y sommes. Il nous reste à en tirer le meilleur
parti.
— Oh, pour cela. » Il eut un geste de lassitude, étendant les mains devant lui, à toucher mes genoux. «
Nous sommes fichus !

— Qu'est-ce que j'entends?


La voix retentit à nos oreilles. Ismaël était revenu sans que nous n'y prenions garde.
— Qui parle de fichus? Alors, Alata, tu as échoué? Il ne veut rien entendre?
— Au contraire, répondit Korka. Il m'a convaincu. Je parlais de moi. Tout est fichu pour moi. Quand j'en
aurai terminé avec cette déposition, je serai tellement couvert de merde qu'il ne me restera pas un coin
assez retiré pour m'y cacher.
— Alors, Alata ne t'a convaincu qu'à moitié! En servant le Parti, en aidant la Révolution, c'est un
sentiment de fierté que tu dois ressentir, non de honte. En libérant ta conscience, tu t'ennoblis. C'est
maintenant que tu prends place parmi les vrais révolutionnaires.
Je touchai légèrement du pied mon ami. Il ne fallait pas qu'il se laissât entraîner dans des discussions où
son honnêteté intellectuelle risquerait de se révolter encore. Il n'y avait aucune alternative. C'était un
sens unique qu'on nous ouvrait.
— Korka est résolu à déposer, affirmai-je. Vous n'avez donc plus besoin de moi.
Ismaël secoua la tête.

— Mmmm... Nous avons encore besoin de toi à moins que tu ne t'y refuses catégoriquement. Je connais
cette espèce d'intellectuel tourmenté. Il va être pris de remords et tout bousiller. Il lui faut quelqu'un pour
le conseiller.
Il nous tendit son paquet, alluma nos trois cigarettes.
Korka appréciait très visiblement ces bouffées et je me souvins du goût de la Dunhill de juin!
— Tu es un intellectuel aussi, Alata, mais tu es marxiste. C'est ce que ton ami nous a toujours affirmé. Il
fallait que tu comprennes où était la bonne voie. Une fois engagé tu iras au bout. Korka est de la mauvaise
engeance, celle qui s'interroge en permanence. Nous allons le transformer en bon militant.
Korka éleva la voix. Il souriait.
—C'est moi qui demande à Alata de m'aider. Tu as été arrêté depuis le début des opérations. Il y a des
points que tu comprends bien mieux que moi. Rends-moi ce service.

Le ministre se réjouissait parfaitement de l'entente.


J'en demeurai soucieux. Je m'estimais trop intimement mêlé à toutes les étapes de la procédure. N'était-
ce pas là le prix à payer pour voir Ténin?
Intégré au régime pendant treize ans, me voilà compromis par lui dans ma vie de prisonnier. Mais,
pouvais-je refuser? En aurais-je le courage? Ismaël me regardait en souriant.

Des cris aigus interrompirent le silence nocturne. Atroces! De véritables cris d'égorgé.
Le ministre n'avait pas cessé de sourire.
Il répondit à notre regard interrogateur.
— Big Croc. Le gros boeuf ne se trouve bien que suspendu comme un régime de bananes dans une
mûrisserie. Ne le plaignez pas!
Je glissai:
— Pourquoi ne pas le raisonner aussi ?
Le visage d'Ismaël durcit. Colère et mépris se disputaient clairement son expression quand il regarda vers
la porte et appela:
— Kourouma!
Un adjudant parut sur-le-champ.
— File en personne à la cabine. Ce gros porc joue la comédie pour les apitoyer. Qu'on le chauffe
sérieusement. Je saurai reconnaître à sa voix si c'est suffisant.
Nous regardant ensuite, pendant que l'homme partait au pas de course, il poursuivit:
— Raisonner Big Croc ? Pour quoi faire ? Je ne veux pas le sauver.

Kourouma revint quelques minutes plus tard.


— Il ne comprend rien, monsieur le Ministre. Il dit qu'il est prêt à tout avouer mais on l'a attaché avant
même de lui poser aucune question.
Ismaël coupa sèchement:
— C'est l'ordre que je leur ai donné là-bas. Le chauffer à blanc avant de lui poser la moindre question. Peu
m'importe son accord. Quand il sera à point, je lui ferai remettre un questionnaire.

Korka et moi, nous nous regardâmes furtivement. La haine d'Ismaël pour Karim Bangoura, qu'il appelait
« Big Croc », était célèbre et remontait au temps où le second était parlementaire français, apparenté au
BAG. Malgré son ralliement spectaculaire au régime, les très hautes fonctions qui lui avaient été confiées,
Ismaël n'avait pas renoncé. Il y avait eu, à cette époque, de sérieux accrochages privés entre le gros
parlementaire arrogant, sûr de lui et de ses relations et l'étudiant famélique, considéré par ses propres
camarades comme un raté, à peine intelligent.
On apprenait maintenant, sous le manteau, que la grande faveur dont Big Croc jouissait auprès des
autorités de Washington avait encore décuplé cette hargne, Ismaël tenant à être le seul pion valable du
jeu américain.

La mesure de la haine était bien prise. Korka devait aussi comprendre qu'Ismaël disait vrai en prétendant
avoir voulu l'épargner, lui. Mais alors pourquoi l'avoir fait arrêter ?

Notes
1. Les blessés de l'agression, notamment trois officiers supérieurs, y avaient été transportés de Conakry en février 1971
Chapître X
Ténin
7 août 1971

Ismaël vit, avec grande satisfaction, Korka enregistrer sa déposition. Il était très conscient des multiples
invraisemblances, mais comptait une victoire de plus.

Après l'avoir renvoyé, il me regarda seul, semblant me jauger, me soupeser du regard. Finalement, il dut
me juger présentable et avança:
— Tu verras ta femme et ton enfant, demain après-midi. Es-tu content?
Si j'étais content! La fièvre s'empara de moi. J'avais envie de rire et de pleurer! Ma femme, Ténin et le
bébé ! Demain, ce n'était qu'un rêve. Il enchaîna:
— On te préparera. Le capitaine ou son représentant assistera à l'entretien. Inutile de te recommander de
ne rien dire des conditions de vie au camp, ni des autres détenus que tu y as rencontrés.
Je protestai:
— Je ne suis pas fou. Tout le reste m'indiffère. Ce qui me concerne, c'est voir ma femme et mon gosse. Le
reste n'est pas mon affaire.
— Je sais que tu es raisonnable, Alata. Aussi vais-je te faire une offre. Te trouves-tu bien dans ta cellule?
J'hésitai quelques secondes. La solitude commençait de me peser. Quoiqu'elle soit interrompue, bien
souvent maintenant, par les convocations de la commission, je passais tout de même le plus clair de mes
journées, isolé, dans une pénombre déprimante.
C'était pénible. D'autre part, me retrouver entassé avec dix ou quinze compagnons, comme mes voisins
de « palier », ce serait encore plus difficile à supporter.

Il comprit mon hésitation.


— Tu crains qu'on ne te mette dans une cellule avec de trop nombreux compagnons? Il n'en est pas
question. Je fais aménager pour certains qui méritent, disons, des conditions plus confortables, des
locaux particuliers. Vous serez quatre ou cinq. Vous pourrez vous laver tous les jours. Nous assouplirons
les heures de fermeture. Pour toi, un seul problème. Il y aura des Européens qui seront mis en conditions
1. Pas mal ont compris nos problèmes et nous aident comme tu le fais, évidemment pas avec ton
efficacité. Veux-tu aller avec eux?
Je n'hésitai pas une seconde:
— Tu sais très bien que je suis guinéen. Je ne veux pas être classé avec les toubabs.
Ismaël me fit remarquer:
— La discipline sera, peut-être, plus douce pour eux. Nous reprendrons, tôt ou tard, le dialogue avec la
France et l'Allemagne. Ils en bénéficieront. Avec nos frères, je ne puis m'engager trop loin. Réfléchis bien.
— C'est tout réfléchi. Si je suis avec les étrangers, je serai expulsé avec eux. J'aime ce pays, j'aime ma
femme et mon enfant. Il n'est pas question que je les abandonne. Je veux être avec des Guinéens.
— Soit ; je donne les ordres. Demain, après ton entrevue, tu seras transféré.

Je revins à mon pavillon transporté de joie. Il n'y avait plus qu'une chanson dans mon coeur. Ma femme,
mon enfant ! Je ne cherchais pas à imaginer comment serait l'enfançon que je n'avais jamais vu. Il ne
saurait être que beau, puisqu'il était d'elle et qu'elle, c'était mon petit cygne noir, au long cou renversé,
ma belle pouliche. J'allais la retrouver avec sa taille fine de Kankan.
Comment allait-elle réagir à ma vue? M'aimait-elle toujours? Tout ce qu'on avait dit et écrit sur moi, mes
dépositions, tout cela ne l'avait-il pas écartée, n'avait-il pas éteint son amour? L'avait-elle cru? Non, ce
n'était pas possible. Elle était fière et loyale. D'ailleurs, je comprendrai au premier coup d'oeil. Je saurai
lire dans ses yeux si je pouvais vivre encore, si je devais m'accrocher ou disparaître. Demain? C'était si
loin et ce serait si vite dépassé. Un instant où le temps n'accepterait pas de se laisser suspendre.

Que ce demain arrive et qu'il s’éternise! Hélas, quelques minutes et je redeviendrais le loup solitaire qu'ils
avaient fait de moi. Je ne pus rien absorber et pas davantage fermer l'œil de la nuit. Les bruits inquiétants
du camp ne m'ont pas touché. Je demeure incapable de dire s'il a plu, cette nuit-là, si j'ai perçu des
plaintes si même la garde a ouvert ma porte. Peu m'importait. J'étais très loin de Boiro et préparais
l'instant merveilleux de nos retrouvailles. Je voulais le retenir de toute la force de mon esprit, le savourer
à loisir, que chaque seconde restât marquée dans mon souvenir d'un détail précis. Je me jurais d'ouvrir
les yeux, de tout noter. Jusqu'à mon dernier soupir, je saurais comment Ténin serait vêtue, les moindres
boucles de sa coiffure, la pose de ses mains. Ce serait le Chemin de Croix que je gravirais le lendemain, le
Calvaire de notre amour. La matinée se passa dans le même rêve. On ne m'imposa pas l'humiliation de la
douche prise sous le regard des miliciens. On me conduisit à un autre pavillon où j'utilisai une véritable
douchière. Je me rasai seul, pour la première fois depuis mon internement car on ne craignait pas que je
me coupasse la gorge, à cette heure.

Le greffe m'envoya un grand boubou, une paire de moukés. Ni l'un ni l'autre ne m'appartenaient. Depuis
dix ans, au grand scandale de la colonie blanche, j'avais adopté le vêtement africain et n'eus aucun
scrupule à les utiliser.
Je fus heureux de retrouver le confort et la douceur fraîche du grand vêtement.
Je fus vite prêt. L'entrevue se déroula dans le bureau même du capitaine, celui où je vivais des heures
tragiques.
Elle était là, toute petite, notre bébé serré dans les bras. Elle me regarda descendre du véhicule, la bouche
ouverte, au bord des larmes, les yeux agrandis. Je ne vis qu'eux dans son visage, immenses dans ce fin
triangle doré. Tout était en eux, son amour et sa peine, toutes les souffrances de ces sept derniers mois et
sa joie de cette minute, sa fierté du fardeau qu'elle tenait. Tout était là.

Je pleurais sans honte ni retenue, murmurant, sans cesse « si tu savais comme je t'aime, si tu savais ».
Je ne trouvais pas d'autre expression.
Dressée, sans un cri, elle me tendit des deux bras l'enfant que je ne pouvais me résoudre à lui enlever.
Elle était si belle ainsi!
Nos bras se nouèrent sous ce fardeau qui nous liait. Nous étions seuls et toutes nos sensations se
réfugiaient dans notre regard. Plus rien au tour de nous. La triade était reconstituée avec ce petit corps
qui était notre prolongement.
Comme je t'aime, mon amour.
— Moi aussi, Jean-Paul, moi aussi, je t'aime, murmurait ma femme-enfant le visage tout défait, les yeux
rivés aux miens.
Je connaissais sa pudeur profonde pour toute manifestation verbale d'amour. Elle ne m'avait pas dit dix
fois qu'elle m'aimait. Mon coeur s'emplit de fierté.
Kourouma qui remplaçait le capitaine intervint:
— Asseyez-vous et calmez-vous. Vous ne disposez que de quelques minutes.
Je pris enfin l'enfant, la plus belle offrande jamais reçue, la plus belle qu'elle ait jamais faite à
quiconque... Je pus aussi le regarder enfin. Il était beau. Son teint était plus bronzé que noir, sa mère
étant très claire, souvent prise pour une Peul. Ses traits très fins ne rappelaient que très peu l'ascendance
noire dont pourtant j'étais très fier. Tout était de moi, front, yeux, nez et même la bouche, vilaine et trop
mince.
Je souris à travers mes larmes.
— Petite copieuse, pas d'originalité.
Elle en était toute fière.
— C'est tout ton portrait, même ta vilaine lèvre supérieure. Il est tout de toi.

L'enfant regardait avec étonnement cet homme blanc qui le manipulait. Son petit visage se crispait, les
pleurs s'annonçaient,
— Non, non, supplié-je. Ne pleure pas dans mes bras. Oh non! Je t'ai avec moi, pour la première fois, et
pour combien de temps? Mon petit amour, ne pleure pas.
Il parut interloqué par cette voix, plissa son minuscule front et, soudain, éclata de son plus joli gazouillis.
Le rire remplaçait les pleurs.

Ténin, elle, n'avait pu se contenir. Penchée au-dessus du bébé, son front touchait ma main et ses joues
étaient humides.
— Il a ri pour la première fois, il y a deux jours. C'est un bon présage qu'il rie dans tes bras. C'est ton
papa, mon mari, ton papa, mon bébé!
Je la contemplais intensément, la prenais toute du regard. De ses hauts cheveux relevés à ses orteils nus
qui sortaient des chaussures découvertes, elle serait à moi, pour toute la nuit de Boiro.
— Ténin, si c'est très long, m'attendras-tu, mon amour? Tu es si jeune, tu as besoin de vivre!
Elle releva la tête. La colère, presque, naissait dans son regard.
— Jean-Paul, je t'ai dit que je t'aimais. Je t'attendrai, je t'attendrai.

Kourouma intervint encore.


— C'est fini. Il faut rentrer!
Nous n'avons échangé qu'un seul baiser au cours de cette entrevue. J'en garde encore la douceur sur les
lèvres. Rien ne pourra l'effacer, jamais. Il avait le goût du sel de ses larmes et de son wusulan 2 que
j'aimais. Peut-être était-ce l'espoir, peut-être la seule consolation qui devait me rester pour l'éternité.
Ténin, ma Ténin, personne ne peut jurer de son partenaire. Peut-être m'as-tu oublié maintenant, mais tu
m'aimais, ce 7 août 1971 avec le courage insensé de la femme noire qui sait se battre comme une
amazone. Moi, je t'ai définitivement donné mon âme ce jour-là. Pour ta beauté, pour notre fils dont tu
étais si fière et aussi pour la vaillance qu'il t'a fallu pour accomplir ce trajet de la ville à Boiro.
Ici, où j'écris, personne ne saura mesurer ton acte. N'est-il pas normal qu'une femme aille rendre visite à
son mari?
Oh, ma négresse, au milieu de ces chiens racistes d'Ismaël, oh, la mère de ce bel enfant métis alors qu'on
faisait la chasse à ses frères qu'on jetait en prison par dizaines, tu as eu le cran de revendiquer ton amour,
de proclamer ta maternité d'une autre race en présentant l'enfant au père, ce maudit de la 5e colonne, cet
assassin du peuple, ce bourreau... ce Blanc, digne héritier des coloniaux d'autrefois! Tu lui as dit, devant
ses geôliers que tu l'aimais, que tu l'attendrais!

La dernière vision que j'ai eue de toi, par la lucarne arrière de la Jeep, elle est encore sur ma rétine, elle y
restera jusqu'à ce que ton retour puisse l'effacer. Tu étais là, debout, sur le seuil de ce maudit coupe-gorge
du capitaine Siaka, et tu tendais, des deux bras, l'enfant qui riait dans un rayon de soleil, vers le véhicule
qui s'enfuyait déjà, emportant son père. Oh, Ténin !

Notes
1. La mise « en conditions » recouvrait bien des aspects au camp Boiro. On appelait ainsi aussi bien les conditions « favorables
» accordées à des prisonniers à quelques semaines de leur libération, que la « préparation physique et psychologique », à un
interrogatoire et comportant le jeune complet, parfois le ligotage et le dénudage.
L'auteur a entendu un officier de santé du camp, crier « mettez-le en condition » au sujet d'un malade qui se plaignait trop
amèrement. Il ne s'agissait pas, comme vous pourriez le croire, d'ouvrir sa porte et de lui donner du lait mais de l'attacher et de
le placer à la « diète » !
2. Encens préparé en Haute-Guinée.
Chapitre XI
Les terreurs de Yakoun
On me conduisit de l'autre côté de la petite cour qui séparait les habitations des gradés de la gendarmerie
transformées en annexe du bloc. Cette rangée de bâtiments était adossée au mur d'enceinte qui donnait
sur une grande artère de Conakry II. Le pavillon où je fus introduit comprenait deux chambres et une
salle de séjour. Au fond de celle-ci, deux pièces sans portes. Je les reconnus plus tard comme une salle
d'eau et une buanderie. Les deux chambres avaient été transformées en cellules. Il n'y avait qu'un verrou
ordinaire pour supporter le cadenas et non les barres de fer moyenâgeuses.

Je fus poussé dans la première des chambres où se trouvaient deux prisonniers que je connaissais tous
deux: Korka et un dénommé Fofana Mama. Beaucoup moins sympathique, ce dernier, bien qu'apparenté
à ma femme. On m'apporta mes bagages: lit, couverture, gamelle et gobelet. Je réclamai mon seau
hygiénique. Mama m'arrêta.

— Pas besoin, ici. On a droit à la salle de bains. On tape.


— Même la nuit?
— La nuit, on garde un seul pot pour uriner. Pour le reste, en cas de besoin, ils ouvrent.
Devant mon scepticisme, il affirma:
— Ce n'est pas du tout comme en face. Tu verras. Ici, on est très bien traités. Ils ont beaucoup d'égards.
— Et la porte?
La claustration devenait mon souci majeur.
Mama haussa les épaules.
— Pour çà, ils ne sont pas si généreux, mais, de temps en temps, ils la laissent ouverte une heure ou deux,
à condition qu'on ne sorte pas dans la salle commune.
— Elle sert à quoi, cette salle?
— Comme en face, de salle de police pour les gardes mais la nuit seulement. La journée, elle reste vide.
— Qui est dans l'autre cellule?
— Pour l'instant, deux femmes.
Je m'exclamai.
— Des femmes? Côte à côte? Avec la même salle d'eau?
— Oh, tu sais, c'est presque toujours fermé. On n'a pas le droit de leur parler; enfin, en principe! Je te dis
qu'ils sont très coulants avec nous. Ils nous laissent un peu bavarder. C'est Rokhayna et Mariama.

Deux responsables du Parti. Je souris malgré moi en entendant leurs noms. Elles appartenaient à la
garde sacrée du patron, une cinquantaine de militantes — de tout âge qui se disputaient, en permanence,
le droit de lui plaire. Pour lui-même, initialement, car il était toujours un bel homme au charme prenant.
Depuis quelques années, l'ambition les avait toutes mordues. Elles se seraient battues à mort pour un
sourire, un mot aimable du chef. Et ces fidèles odalisques étaient jetées en prison.

Korka qui avait manifesté une joie très sincère à mon entrée, surprit le sourire. Il hocha la tête, s'assit à
mes côtés.
— Oui, même elles, Jean. Comment en est-il arrivé là ? Elles ont tout fait pour lui. Elles ont gâché leur
ménage, elles ont dénoncé, faisant régner une véritable terreur dans leur entourage, parfois au sein de
leur propre famille. Le mari de Rokhayna est un de mes cousins. Il m'a avoué qu'il n'avait plus de
relations avec sa femme depuis cinq ans. Il ne peut plus la contrôler. Elle passe des semaines hors de chez
elle, sans jamais s'occuper des enfants dont le dernier n'est d'ailleurs pas de lui. Pour un mari africain,
c'est particulièrement pénible.
Je lui saisis la main, la serrai.
— On s'en tirera, Korka. L'arrestation de ces femmes nous ouvre, peut-être, une possibilité.
— Que veux-tu dire?
— Nous aurons le temps d'en discuter.

Mama s'activait à balayer la pièce. Il sifflotait. Ce n'était pas un intellectuel, Mama. Son premier métier
de camionneur n'avait guère contribué à lui donner un vernis suffisant. Pour lui aussi, sa présence au
camp était un mystère. Aucun doute sur ses sentiments pour le Parti et son chef. Les mauvaises langues,
je l'avais appris à mon passage au Commerce, affirmaient qu'il était un agent secret du président. Il devait
y avoir quelque vérité puisqu'on l'avait, malgré son insuffisance intellectuelle, intégré dans la police
officielle.

La nuit était tombée. L'électricité me fit sursauter. Mama rit.


— Je t'ai dit qu'ils nous traitaient bien, ici. Ils nous ont installé l'électricité. Même la journée, quand il fait
trop sombre, ils allument.
Korka s'aperçut vite que j'étais plus joyeux qu'un simple transfert de cellule le permettait.
— Je viens de voir Ténin et l'enfant, lui confiai-je. Ils ont tenu parole, comme ils me l'avaient promis il y a
trois semaines. L'enfant est beau et, tu sais, elle m'a dit qu'elle m'attendrait.
Mama fit remarquer tranquillement:
— Tu as peu de chance de la revoir. Je ne veux rien dire de mal, mais en prison, entre camarades de
malheur, on se doit la vérité.
— Laquelle? dit Korka. Il y en a tant. Tiens! continua-t-il en se tournant vers moi, il faut que je te raconte.
La veille du jour où nous nous y sommes rencontrés, cela faisait trois heures, qu'à la commission, le gros
Doumbouya essayait de me faire avouer que j'avais participé à la tentative d'assassinat du président en
1969. Fatigué, je refusais de répondre. Il se pencha brusquement sur moi pour me glisser, à voix très
basse: « Monsieur le Ministre, il ne faut pas faire le con. Moi, je t'aime bien. J'ai souvent servi chez toi et
ta jeune femme m'a toujours très bien traité. Tu vois, j'essaie de ne pas te faire trop de mal. Dis-nous la
vérité. » Évidemment, j'ai protesté: « Doumbouya, si tu me connais, tu sais que c'est la vérité que je ne
connais rien ! Je n'ai rien fait de tout cela ! » Doumbouya m'a regardé, presque avec tendresse. « Mais ce
n'est pas cette vérité-là qu'il me faut. C'est la VÉRITÉ DU MINISTRE! »

La vérité du ministre! Le membre de phrase sonna clair dans la pièce. Nous en restâmes, tous trois,
pensifs. C'est avec cette idée en tête que je m'allongeai pour trouver le sommeil. Malgré tous les délices
que je m'étais promis de mes souvenirs tout frais de Ténin, la petite phrase menaçante planait sur nous.
La vérité du ministre ? Qu'était-elle? Combien de fois changerait-elle encore? Avec la lumière allumée et
à trois, la cellule était plus supportable. D'autant qu'il n'y avait plus ces odeurs nauséabondes qui
semblaient, à la longue, sourdre des murs. Nous ne nous ennuyions plus. Trop de choses à se raconter!

Nous n'eûmes pas le temps d'établir des plans. Oularé vint me chercher pour me ramener à un Ismaël
tout enjoué.
— Alors, rassuré ? Ton fils te ressemble ?
Je ris.
— Je n'en ai jamais douté!
— Impossible effectivement. La rumeur publique prétend que tu ne quittais pas ta femme d'une semelle
Tu m'excuseras mais je n'ai jamais compris l'amour. Moi, c'est le Parti et le peuple qui m'intéressent. Les
femmes m'indiffèrent.
— Moi aussi, je crois aimer le Parti et le peuple mais j'espère pouvoir mener aussi une vie de famille.
— Tu sais que Lénine a dit qu'un révolutionnaire n'a rien en propre, même pas son nom. Et ton idole, le
Che ? N'a-t-il pas tout abandonné?
— Je n'ai jamais cherché à être un Lénine ni un Che. Mes ambitions sont plus modestes !
— Ne te fâche pas, Alata ; je plaisante, mais c'est un sujet tabou. Laissons-le. Je t'ai appelé pour te
communiquer une bonne nouvelle. Ton ami désire que tu nous aides, en permanence, à la commission.
La foudre ne m'aurait pas plus secoué. Qu'entendait-il par là ? Mon ahurissement le fit sourire.
— N'est-ce pas une bonne nouvelle? Tu seras un auxiliaire de la commission. Bien entendu, tu n'es pas
gracié ; tu restes, pour l'instant, prisonnier mais ta réhabilitation est en bonne voie. Comme tu as pu le
savoir, les arrestations sont très nombreuses. Le Bureau politique a décidé de débrider largement l'abcès.
Il faut absolument que le dossier complet soit présenté au peuple dans les six mois. Nous sommes
débordés par la confection des dépositions. Nous ne pouvons en enregistrer que quatre ou cinq par jour.
A ce rythme, il faudra un an pour interroger tous les détenus. Vous avez été deux à être choisis pour nous
aider. Uniquement pour les récupérables.
— S'il te plaît. Tu parles d'un autre détenu. Qui est-il?
— Bangoura Kassory. Il a déposé et sa déclaration a tellement touché le président qu'il lui a rendu,
comme à toi, toute sa confiance.
De tous ceux qu'on appelait « les amis du président », Kassory était le plus ancien. Leur amitié remontait
à plus de trente-cinq ans. Les deux hommes avaient couru le guilledou ensemble, couché bien souvent
dans le même lit. Depuis l'accession au pouvoir du président, jamais Kassory n'avait relâché sa ferveur,
épousant toutes ses thèses, imitant ses phrases, le défendant contre ses propres parents, de vieux féodaux
rétrogrades.
Bien qu'Ismaël me l'ait fait coucher sur ma liste, il y avait un mois, je n'aurais jamais pensé que le
président aurait abandonné ce vieil ami.
Ismaël suivait sur mon visage le travail de mon esprit:
— Tu ne dois pas t'étonner. Le président est trop sincèrement engagé pour épargner ses plus vieux amis.
Il les enlèvera au pied de la potence mais les laissera condamner. Tiens, lis...
La déclaration de Kassory: nouveau tissu d'incohérences. Le pauvre homme, foulant aux pieds trente-
cinq ans d'amitié, déclarait n'avoir cherché qu'à l'exploiter, sur l'ordre de l'étranger.
— Vous ne comptez pas sur nous, lui dis-je en rendant la liasse, pour vous aider à des opérations comme
celles qui se passent là-bas...
Et je désignais du doigt la direction de la cabine.
Il rit.
— Non, ça, c'est notre travail. Le vôtre ne commence qu'après que nous avons obtenu l'aveu. Je te précise
encore que nous ne vous utiliserons que pour les récupérables. En présentant vos deux cas à ceux que
nous voulons faire sortir de l'impasse où ils se sont fourvoyés, nous leur prouvons que rien n'est
désespéré. Cela les fera réfléchir, comme cela a fait réfléchir Korka. Tu es d'accord? On commence
demain.

Je ne pouvais me débarrasser d'une impression de malaise. Cette proposition dépassait l'entendement. Y


avait-il, jamais, des détenus associés aux travaux d'un tribunal? Si encore on nous avait proposé des rôles
de « mouton », j'aurais compris, j'aurais pu me révolter en toute bonne foi. Mais là, cela n'avait rien de
comparable. Si j'avais bien saisi, nous serions des secrétaires, des sortes de greffiers, et en même temps,
un symbole de réhabilitation.
Je revins à la cellule perdu dans le brouillard. Je ne réalisai que difficilement qu'Oularé me chargeait
d'une cartouche de Milo, d'une boite de lait, d'un kilo de sucre et d'un pain entier.
— Le ministre a dit de continuer à vous retaper.
J'avais l'air si emprunté avec toutes ces richesses que le chef de poste s'empressa de m'aider, le même
chef qui proposait si aimablement une opération de « fermeture » à mes anciens voisins.
L'entrée avec victuailles et tabac fut un triomphe, surtout quand Oularé eut ordonné de nous laisser la
porte ouverte jusqu'à dix-huit heures. Quelques minutes plus tard, nous fumions tous à-qui-mieux-
mieux, mais mon air intriguait Korka qui m'interrogeait du regard.
— Oui, finis-je par reconnaître. J'ai un drôle de problème. La commission veut m'utiliser, avec Kassory.
Au fait, savais-tu qu'il était arrêté?
— Nous sommes arrivés en même temps au camp. Il occupait une cellule voisine au bloc. Il n'a pas
accepté d'être tripoté à la cabine. Il a tout de suite cédé.
J'exposai alors la proposition d'Ismaël.
Les yeux de Mama brillaient d'enthousiasme.
— Tu es sauvé, mon vieux. En attendant de sortir, et vite, tu ne manqueras de rien, ni de boustifaille, ni
de tabac!
Korka était plus réservé.
— Oui, finit-il par dire. Cela pose de sacrés problèmes.
Protestations de Mama:
— Mais, quels problèmes? Puisque le ministre a affirmé que la cabine technique n'était pas de leur
ressort, qu'ils restaient des prisonniers, le reste, ils s'en foutent. Ils éviteront simplement à des copains de
se faire chauffer les fesses trop longtemps.
— Ce n'est pas si simple, continua Korka. Sur le plan matériel, il n'y a rien à redire. Tout est avantageux.
Il faut examiner maintenant si on ne va pas les conduire à jouer les moutons, justement. Et même en
admettant qu'on ne pousse pas les gens à des confidences réelles, est-on certain que les contraindre à
s'aligner est leur rendre le meilleur service? Enfin, pour les détenus qui vont les trouver assis à cette
table, quelle impression va-t-il se dégager?
C'était bien là, à mes yeux, la question cruciale. Ismaël m'avait habilement piégé.
— Oui, nous sommes en droit de nous poser la question à leur place. Il y a encore un autre problème.
Malgré nos déclarations sommes-nous coupables ? Non. On nous impose, au sein même de la prison une
nouvelle sujétion, au nom de la Révolution. Cela nous oblige à nous demander si nous restons, à nos
propres yeux, des révolutionnaires. Enfin, si nous répondons par l'affirmative, ceux qui nous pressent de
les servir, le sont-ils eux-mêmes?

Je réfléchis fort dans la nuit. On ne m'offrait aucun choix, on m'imposait une voie. Je sentais bien
qu'aucun refus ne serait toléré. La haine qui m'avait soulevé en juin, qui avait grandi au cours de ces
dernières semaines, ne m'animait plus autant. Elle m'avait abandonné en partie à la vue de Ténin. Pour
haïr, il faut de l'énergie et je consacrais toute la mienne à aimer. Ismaël et son équipe cherchaient à
désorienter leurs victimes, à les partager entre la révolte et l'assentiment. Avec moi, c'était gagné!

Je devais reconnaître que je bénéficiais d'un traitement de faveur. La visite de ma femme en était
l'illustration la plus parfaite. Que cherchait donc Ismaël ? Les fidèles du président se retrouvaient au
camp, l'un après l'autre. Le ministre était au centre de cette affaire, paisible araignée au milieu de sa toile.
Je me sentais ligoté, chaque jour, un peu mieux. D'autres moucherons se laissaient engluer autour de
moi. Pourquoi ?

De l'engagement total du président dans la voie révolutionnaire, je n'avais jamais douté. Il empruntait au
marxisme une phraséologie sans rapport avec l'esprit des réformes projetées. L'échec patent du système
ne venait pas entièrement des erreurs de conception. La grande majorité des cadres étaient hostiles à
toute réalisation du PDG.
Les uns respectaient les convictions traditionnelles, qui les éloignaient de tout socialisme, même
simplement apparent comme c'était le cas. Les autres dénonçaient l'imperfection des demi-mesures
adoptées, et ce, au nom d'un marxisme intransigeant.

Où se situait Ismaël ? Voulait-il aider le président ou oeuvrait-il pour son propre compte ? Mon
élimination, moi, seul Européen qui ait réellement obtenu l'amitié du leader, l'arrestation de Kassory,
isolaient un peu plus un chef, si fier, il y avait seulement quatre ans, de pouvoir se promener sans gardes
du corps partout en Guinée.

Je pensais que travailler pour la commission, c'était aider Ismaël, bien plus que Sékou. Le devais-je? Je
me faisais d'amers reproches. Ainsi, pour une simple faveur, j'étais prêt à tout oublier : tortures,
humiliations, faim, misère. Tout cela, pour un sourire de Ténin. Alors, s'il était si facile de tirer une croix
sur huit mois de souffrances, qui donc se dresserait, un jour, pour témoigner?
Restais-je socialiste? Mon expérience personnelle n'avait pas à interférer avec la foi en une doctrine qui
peut sauver l'humanité.
En Guinée, on ne suivait pas la voie socialiste mais un sentier très particulier, semé de tant d'embûches,
qui n'aboutissait nulle part. Demeuré fidèle à mes convictions, devais-je aider Ismaël à consolider un
régime qui les trahissait ? Un homme ne mérite pas de lui sacrifier une foi. Je comprenais que je m'étais
enferré dans l'expérience guinéenne par amitié personnelle. Je n'en avais pas le droit, c'était choisir un
homme contre un peuple, même si cet homme, je le croyais incarner ce peuple.

Aurais-je le courage de refuser demain toute collaboration qui allait m'engager plus avant dans une voie
sans issue? Dans l'obscurité, j'eus un sourire moqueur à ma propre adresse. Je n'oserais plus me rebeller.
Plutôt, ne chercherais-je pas de bonnes raisons, telles qu'aider les malheureux aux prises avec les
bourreaux.
Foutaises, tout cela. La réalité était autre et sinistre : demain je serai greffier auxiliaire parce que j'avais la
trouille, parce que j'espérais ainsi retrouver ma femme. J'aiderai le ministre à la recherche de sa Vérité.
Je ne pouvais pas refuser après avoir tant accepté. Oh, Ismaël ne me ferait pas exécuter, mais tout
repartirait à zéro.
C'était « oui » qu'il fallait dire demain ; un « oui » reconnaissant. Le rat n'avait pas trouvé de trou dans
son grillage mais obtenu un morceau de fromage.

12 août 1971

Bama Mato Marcel dit Yakoun, le premier « client ». Encore un fanatique, créature du Parti. Sans le PDG
il ne serait toujours resté que petit instituteur de campagne. Le Parti en avait fait un responsable
politique, bien qu'il n'ait jamais assimilé aucune donnée économique ou sociale. Il l'avait introduit dans
le système administratif. Yakoun était devenu gouverneur, à moins de trente ans, pour finir ministre. Il
s'était montré odieux. Arrogant, sûr de lui, il s'était fait détester de ses collègues et de la population pour
laquelle il ne professait que mépris. Comme un trop grand nombre de responsables guinéens, Yakoun
aimait l'argent et les femmes. Si d'aucuns prenaient quelque précaution pour les obtenir, il agissait au
grand jour. L'argent, il l'arrachait aux commerçants libanais qu'il pressurait sans vergogne. Pour les
femmes, tous les moyens lui étaient bons. Le plus courant était de faire de leurs faveurs un moyen
d'échange contre les avantages qu'il pouvait leur procurer. Bons d'achat de tissus, d'aliments, laissez-
passer pour l'étranger, avancements administratifs, tout s'obtenait chez Bama très facilement si on était
une jolie fille au pagne facile. Ce genre de vie était commun en Guinée mais il était condamné par tous,
surtout par les femmes qui en étaient les premières victimes.

Ce faisant, Yakoun avait amassé un solide capital de ressentiments. Je ne fus donc pas étonné de le
retrouver sur le tabouret d'infamie. Pour lui, l'épuration paraissait motivée. Nous n'intervînmes pas mais
assistâmes à la première partie de l'interrogatoire.

Assis un peu à l'écart des commissaires, entre le côté «détenus » et celui « jury », sur des sièges
confortables, une pile de papiers blancs et des Bics devant nous, nous vîmes l'action rapide du ministre.
— Yakoun, tu as toi-même présidé un comité révolutionnaire. Tu sais que nous ne traduisons jamais à sa
barre que ceux que nous savons déjà coupables. Epargne-nous du temps et dis-nous tout ce que tu sais.

L'homme était un bel athlète de taille moyenne, à la carrure solide. Le nez aquilin, la bouche
médiocrement charnue et avec de très beaux yeux marron, il présentait actuellement l'image du désarroi.
Je remarquai son teint exceptionnellement gris. Cette couleur est l'incarnat des Noirs, elle marque la
peur ou la colère.
Yakoun avait le visage couleur de cendre, ses lèvres se crispaient, ses bajoues tremblaient. Il était atterré.
Cependant, il essaya de discuter
— Monsieur le Ministre, je vous en prie. J'ai été formé par le Parti. Je suis conscient de tout lui devoir. Je
ne puis pas l'avoir trahi, pas moi !
Ismaël fit un simple geste à l'intention de Lenaud qui vint cueillir par le bras un Mato désorienté. Le
ministre sourit à ses assesseurs, Guichard et Conté.
— Ce ne sera pas bien long si je connais bien mon Yakoun.

Cependant le temps passait. Aucun bruit à la cabine technique dont le silence paraissait anormal. Ismaël
s'impatientait, envoya un garde à la recherche de Lenaud.
L'adjudant revint, hilare.
— Qu'y a-t-il de si amusant? Cela fait bien un quart d'heure. Avec Yakoun, jamais cela ne devait prendre
ce temps.
— Cela n'a pas pris trois minutes, monsieur le Ministre, mais il est en train de le laver.
— Le laver ? Vous êtes fous!
Lenaud donna libre cours à son hilarité et, malgré l'ambiance sinistre des lieux, Kassory et moi, finîmes
par rire nerveusement à la description de l'odyssée de Yakoun.
— Il a presque fallu le traîner; il ralentissait le pas en vue de la cabine. Quand on est entré, qu'il a vu la
poulie, la corde, les pneus, Doumbouya qui s'avançait pour le prendre par le bras... une odeur
épouvantable s'est répandue. C'est incroyable. J'ai vu des hommes pisser dans leurs liens quand on leur
passait le courant mais un gars qui lâche tout, devant et derrière, sans même qu'on l'ait attaché, c'est la
première fois! On est tous restés idiots à le regarder et ça dégoulinait sur ses jambes. « Il faut me ramener
là-bas, pas la peine de m'attacher » qu'il nous a dit. C'est Doumbouya qui riait ! Yakoun, quand il était
son ministre, lui a refusé le galon d'adjudant ! Il n'a pas pu s'empêcher de lui dire: « Tu te rappelles,
monsieur le Ministre? L'année dernière, tu étais assis derrière cette table et c'est toi qui posais les
questions! Tu la connais toi, la vérité! »
— Mais, conclut Lenaud, revenu à un peu plus de sérieux, on ne pouvait pas vous le ramener dans cet
état. Ça puait ferme. Je lui ai fait donner deux seaux d'eau et une nouvelle tenue. Il sera là dans quelques
minutes.

Je n'avais plus aucune envie de rire. Yakoun devait avoir vu de drôles de choses pour avoir eu si peur. Cet
homme n'était pas spécialement poltron. Ce que je connaissais jusque-là de la cabine technique était
terrible, avilissant, douloureux, mais ne justifiait pas un tel effondrement. Se pouvait-il que Bama, ancien
président de comité révolutionnaire, connaisse des secrets qui l'aient ainsi fait flancher ?
La déposition de l'homme fut aisée à monter. Il était paralysé de peur, si disposé à tout accepter que c'en
était gênant. Son âge mental ne dépassait pas dix ans, et ce fut à nous, les greffiers, de mettre en forme les
élucubrations qui firent de lui un pilier de l'agression.
Il en sortit l'image d'un homme au courant, depuis plusieurs mois, des desseins secrets allemands, un
comploteur qui avait élaboré avec les services spéciaux ennemis les plans d'assassinat du président.
Quand tout fut terminé, Yakoun obtint sa récompense.

Ismaël, s'adressant à moi, me le désigna de la main :


— Que dirais-tu de prendre Yakoun avec toi ? Vous n'êtes que trois dans votre cellule. Il a besoin d'être
remonté.
Question qui n'attendait aucune réponse. D'ailleurs, Bama m'intéressait. Au-delà du désarroi et de la
peur qui l'habitaient, devait se cacher une réalité que j'aurais aimé connaître.

Yakoun intégra donc la cellule, accueilli avec une certaine réserve par mes compagnons. Je n'avais pas
cru devoir faire état de son écroulement pour faciliter l'intégration. Bama se montra reconnaissant de
mon attitude amicale. Il avait visiblement besoin de se confier, peut-être de se justifier. Il ne fut pas
difficile de le faire parler. Il en mourait d'envie.
— Je sais que vous devez me juger le dernier des lâches. Il faut me comprendre. Moi, je sais!
Aucun ne posa de question ; il poursuivit de lui-même:
— Je sais, oui. Président de commission deux ans, j'ai vu trop de choses. Ne croyez pas, parce que vous
êtes passés au travers, que ce soit ainsi pour tout le monde!
Ces paroles soulevèrent un tollé général.

Je protestai le premier. Montrant mes avant-bras qui gardaient les stries de la torture.
Je demandai:
—Passer à travers. Tu trouves ?
Korka enchérit:
— Treize jours de diète, comment appelles-tu cela ?
Yakoun haussa les épaules.
— C'est bien ce que je dis. Vous n'avez rien vu. La magnéto? Toi, Alata, tu te sers de tes mains, tu écris!
— Après plus d'un mois de traitement et je n'ai pas récupéré l'intégralité de mes mouvements!
— J'ai vu des hommes qui ont eu la gangrène sèche pour être restés ligotés deux jours entiers au fil
électrique. Tu connais la gangrène sèche ? Les membres deviennent tout noirs. Ils pourrissent,
ressemblent à des souches racomies. On ne les a ni soignés ni amputés. Ils sont morts en quelques jours.
Pas une belle mort ! Pour toi, Korka, tes treize jours de diète, dis-moi la vérité. A un moment donné, une
nuit quelconque, un garde n'est-il pas venu t'apporter, en cachette, un peu de café chaud, en te
recommandant de n'en rien dire à personne?
Korka hésita, avoua:
— C'est vrai. A deux reprises, le sixième et, je crois, le dixième jour. On m'a réveillé et, à la lueur d'une
lampe électrique, un garde m'a passé un quart de kinkeliba 1. Il m'a supplié de n'en rien dire quand je
passerai à la commission. Sinon, il serait envoyé au bloc à son tour.
— Comédie, comédie montée par Ismaël lui-même ! Croyez-vous que, dans notre système, un garde
puisse passer outre à des ordres et avoir un geste humanitaire ? Vous trois, ajouta l'ancien ministre de
l'Intérieur, en nous englobant du même geste, je vous savais à l'abri des grosses catastrophes. Ni le
président, ni même Ismaël ne veulent votre mort. Mais je sais comment on fait disparaître quelqu'un. J'ai
vu, de mes yeux, des gars mourir de faim. D'après vous, sans absolument rien à manger ni à boire,
combien de temps faut-il pour passer l'arme à gauche?
Nous nous regardâmes, une moue aux lèvres.
« Dix jours », hasarda l'un ; « Douze ou quinze », proposa Mama.
Yakoun eut un rire grelottant:
— Vous êtes loin du compte. Les toubibs se gourent étrangement sur la résistance du corps humain. J'ai
vu quelqu'un tenir vingt-trois jours entiers, Après le vingtième, on venait vérifier, toutes les six heures, si
ce n'était pas fini. Evidemment, il n'y avait pas de garde pour lui apporter du kinkeliba la nuit!
Le silence se fit sur la chambrée remplaçant le chuchotement antérieur. Vingt-trois jours de diète totale!
Chacun se remémorait avec terreur sa propre période de jeûne, les souffrances qu'il avait subies et les
multipliait par le coefficient approprié pour obtenir vingt-trois jours! Il est vrai qu'à partir du quinzième,
on ne devait plus rien sentir. Yakoun semblait lire dans nos pensées.
— Ne croyez pas qu'on soit inconscient si vite! Les derniers jours, personne ne peut plus rien affirmer
mais on en a entendu parler, le vingtième jour de jeûne, et ils souffraient !
Après un instant de réflexion, il reprit.
— Et cela, c'est la méthode douce ! J'ai vu battre à mort des prisonniers à Alpha Yaya. J'ai vu, aussi,
descendre les mercenaires à Kindia. On leur avait fait creuser une grande fosse et on les a tirés à la
mitraillette. Je me souviendrai toujours d'un d'entre eux. Il s'appelait Barry Alpha. A l'interrogatoire, il
avait prétendu posséder un gris-gris contre les balles et nous avait suppliés de le faire pendre. Ce jour-là,
quand je l'ai vu encaisser sa rafale en plein ventre, tomber et se relever, je devenais fou. « Donnez-moi un
coup de couteau, il gueulait, mon gris-gris m'empêche de mourir comme ça. » Vous ne me croirez pas et,
pourtant, c'est vrai, un sergent s'est approché, lui a collé deux balles à bout portant, l'a rejeté dans la fosse
à coups de pied. Hé bien, je vous jure, il s'est encore relevé en gueulant, en suppliant qu'on l'égorge.
Quand on a pelleté la terre sur les cadavres, on entendait encore sa voix!

La cellule, après l'exposé de Yakoun, était étrangement calme. Il fallut que Korka nous secoue, nous
oblige à réagir. Rien de tout cela, nous disait-il, ne nous concerne plus. Nous étions passés au travers. La
morale égoïste des camps commandait la survie.
S'occuper, tuer les longues journées fut l'objectif de la quinzaine qui suivit. Dames, échecs, cartes, le tout
fabriqué avec des moyens de fortune, cartons de sucre, paquets de Dunhill vides rapportés de la
commission.

Cette période fut éprouvante pour les nerfs des « greffiers auxiliaires ». Nous sympathisions. Kassory
était doué d'un heureux caractère. Les mauvaises langues lui prêtaient une ambition démesurée et
estimaient sa bonhomie toute de surface. A la lueur de ma propre et récente expérience, je ne portais plus
de jugement de valeur et mettais la plupart de ses réactions sur le compte de son amitié pour le président;
pour lui, il aurait vendu son âme. Mais si on avait affaire à lui dans un autre domaine, s'il vous savait
partager son idolâtrie, il devenait un aimable compagnon. Comme Yakoun, il passait pour aimer argent et
femmes mais usait de plus de scrupules pour se les procurer. Sa légende de générosité courait Conakry et
les jeunes femmes qui gravitaient autour du pouvoir savaient toujours recueillir quelques miettes grâce à
lui.

Notre rôle à la commission était pénible. Il fallait surmonter le handicap de la stupéfaction des
prisonniers à notre vue. Malgré le speech, soigneusement mis au point par Ismaël, la surprise se
transformait rapidement en suspicion.
Dans son raisonnement cauteleux, il avait tout basé sur la jalousie qu'éprouveraient nos compagnons
devant nos privilèges. Malheureusement ils envisageaient plutôt une connivence entre le Parti et nous.
C'était notre amitié pour le président qui nous désignait tout naturellement aux soupçons. Même ma
condamnation de janvier était portée au crédit d’une machination ou de mon dévouement insensé.
Établir le contact humain dans ces conditions était très difficile. Nous le réussîmes parfois, y renonçâmes
le plus souvent, nous bornant à éviter un renvoi à la cabine aux détenus les plus têtus.

Il y eut des moments tragiques. Tel fut l'interrogatoire de Diallo Alpha Taran. J'avais été révolté en
apprenant son arrestation. De tous les cadres politiques que je connaissais en Guinée, il était le plus
convaincu. Entièrement dégagé de toute contingence matérielle, il ignorait superbement l'argent et, cas
rarissime, se désintéressait totalement du beau sexe... Il ne vivait que pour la révolution, Marxiste-
léniniste; il était soupçonné d'avoir, autrefois, appartenu au PCF mais n'en parlait jamais. Tout le passé
était effacé à ses yeux. Seul demeurait le PDG.
Haut fonctionnaire, puis ministre, il n'avait à se reprocher aucune action douteuse. Il n'avait pas
particulièrement brillé. C'était dû à la médiocrité générale, peut-être aussi à ses scrupules de ne rien
modifier aux consignes reçues.

Alpha Taran était accusé d'appartenance au Front et à tous les réseaux possibles. Sa seule réponse à
toutes les questions en était une et toujours la même: « Pourquoi? ».
Il était trop intelligent pour n'avoir pas compris qu'il était sacrifié à la raison d'Etat mais s'obstinait à
chercher ce que son élimination pouvait apporter au Parti.
« Expliquez-moi les avantages que le PDG tirera de ma disparition et je serai d'accord sur tout. Nous
sommes si peu nombreux à croire au socialisme. Si l'épuration nous touche, ce sont les cadres bourgeois
qui en seront renforcés. »
Il n'en sortait pas. Personne ne put le faire fléchir. Depuis trop longtemps, il accordait sa vie matérielle à
ses convictions politiques, il ne voulait accomplir aucun acte qu'il ne jugerait pas conforme à la ligne.

Il alla donc à la cabine technique, en toute sérénité. Il ne croyait pas à l'existence de telles pratiques.
Inventions de bourgeois pour déconsidérer le prolétariat vainqueur! La torture, tout le monde le savait,
était affaire de fascistes: Gestapo. PIDE. Police politique espagnole. OAS.
Jamais un parti socialiste au pouvoir n'utiliserait de tels moyens! Taran partit donc, l'âme en paix.
Il était de constitution extrêmement faible et très peu préparé à la douleur. Quelques minutes seulement
s'écoulèrent avant qu'on vienne prévenir Ismaël de sa capitulation.
De retour à la commission il put échanger quelques mots avec nous sans que le ministre parut y prêter
attention.
— C'est cela que vous vouliez me faire comprendre?
— Oui, lui répondit Kassory. Nous savions que tu ne pourrais pas tenir.
— Non, je ne crois pas avoir peur de la mort mais cette douleur, pour rien, je ne l'ai pas supportée. Être
dénudé devant ces gardes qui se foutaient de moi, comme un chien, non, je n'ai pas pu.

Il accepta donc ce qu'Ismaël lui imposa. Son visage reflétait son désespoir quand il comprit qu'il allait
s'accuser d'être un agent de l'impérialisme.
J'essayai de l'aider:
— Camarade ministre, tout le monde connaît sa vie. Ses opinions sur les puissances occidentales sont
affirmées. Sa vie matérielle est si dépouillée qu'il sera très difficile de faire admettre qu'il ait été agent
secret. Ne pourrait-on pas, dans son cas, parler uniquement d'appartenance au Front? Il aurait alors agi
par idéal gauchiste. Ce serait plus plausible.

Ismaël ne répondit pas sur-le-champ mais le fit emmener dans une autre pièce et resta seul avec nous.
— Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes. Il n'y a aucune impossibilité
liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie. Toi, Alata, tu as perdu ta nationalité pour devenir
Guinéen? N'as-tu pas reconnu appartenir aux Services français? Toi, Kassory, n'es-tu pas l'intime du
président depuis trente ans? N'as-tu pas avoué avoir voulu sa mort? Les positions officielles de Diallo
Taran ne l'empêchent pas d'être un agent de l'Occident. Ceci étant réglé, passons à un autre aspect de la
question. Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C'est le Parti qui mène la politique la plus
progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s'accréditer la
légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de
trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l'argent, pas par idéal.
Il laissa passer quelques minutes, nous regarda dans les yeux, puis demanda:
— Est-ce clair?
Alpha Taran fut ramené et Ismaël lui fit admettre son point de vue. Ce fut très dur:
— Est-ce que cela servira la Révolution de dire que j'ai trahi pour de l'argent?
Kassory avança:
— Tout ce qui maintient l'unité d'un mouvement le sert. Nous avons été sacrifiés. Il faut que notre
disparition soit utile. Si nous laissons planer un doute, que d'autres puissent exploiter, notamment sur la
légitimité de l'action politique du PDG et sur sa pureté révolutionnaire, notre effacement servira nos
adversaires.
— Mais c'est purement du chantage, protesta Alpha.

Dans sa tenue pénitentiaire, le malheureux avait pauvre allure. Maigre, chétif, les épaules en avant, le
torse creusé, Les yeux privés de lunettes lui dévoraient le visage. Ses cheveux avaient grisonné en l'espace
de quelques jours.
— Si encore, tu pouvais tenir le coup, lui dis-je, mais tu sais bien que tu n'y arriveras pas.
Taran était asthmatique et les longues journées passées dans l'atmosphère confinée des cellules étaient
un cauchemar pour cet homme qui se sentait s'affaiblir d'heure en heure.
Il accepta donc tout ce qu'on exigea de lui, pleurait de honte en signant sa déclaration. Lui dont l'intégrité
morale et matérielle était reconnue par tous, il affirmait avoir reçu des milliers de dollars sur des comptes
tenus à Genève !
Notes
1. Feuilles d'un arbuste utilisé pour lutter contre les maux de reins. comme diurétique. Est souvent pris au petit déjeuner, en
guise de café. Egalement antipaludéen.
Chapitre Douze
Le révolté et le marabout
Devant l'ampleur de la tâche qui l'attendait, le ministre avait créé quatre sous-commissions au camp
Boiro et coordonnait leurs travaux en se réservant les dossiers les plus intéressants. Il ne convoquait ses
greffiers que pour le servir personnellement, ce qui nous laissait pas mal de temps à passer dans nos
cellules.

Les conditions avaient fort changé. Les gardes se montraient courtois, presque obséquieux envers ceux
qu'ils voyaient si fréquemment convoqués par le ministre.

Un adjudant-chef, Fofana, remplaçait désormais Oularé pour la discipline générale du camp. Il avait
laissé des consignes très strictes et notre porte restait ouverte, le matin de dix heures à midi et l'après-
midi, de la relève de la garde, vers les quinze heures jusqu'à dix-huit. Cela ne nous donnait guère d'air
puisque cette porte donnait sur la salle de séjour mais atténuait la sensation d'étouffement de la
claustration.

Nous avions vite noué des relations verbales avec nos deux voisines. Un beau matin où j'attendais une
convocation du bureau et me tenais sur le pas de la porte, je vis Rokhayna sortir de la douche et rajuster
son mouchoir de tête. Elle avait été tondue à ras depuis peu. La fille surprit mon coup d'oeil. Le garde
était assis sur les marches extérieures du pavillon et paraissait se désintéresser de ce qui se passait à
l'intérieur. Elle eut un regard embarrassé.
– Je suis horrible, Jean?
Nous nous connaissions bien, avions été de fugitifs amants, trois ans auparavant. Relations qui ne nous
avaient pas marqués. Aucune gêne, de bons souvenirs, sans plus. Disons que nous nous étions appréciés
mutuellement, sans nous attacher, et que nous étions restés bons camarades, avec quelque liberté de
gestes. Dans cette prison, je pense que la pitié dominait mon regard.
Depuis que je connaissais Ténin, aucune femme ne m'intéressait plus et, malgré neuf mois de continence
absolue, la vue de ces formes plantureuses drapées dans un pagne mouillé n'éveilla rien de lascif en moi.
La tonte de ses cheveux lui faisait une tête toute ronde mais ne la dépréciait pas outre mesure. Une des
coiffures à la mode en Guinée est accompagnée d'un tressage si serré de la chevelure qu'on n'arrive plus à
la distinguer du crâne.
Ce fut d'entière bonne foi que j'ajoutai:
– Ne t'inquiète pas, ma fille. Tu es toujours aussi jolie mais pourquoi t'ont-ils fait cela?
Elle eut un geste furtif des bras dans la pénombre, ne voulant pas attirer l'attention du garde. A un mètre
d'elle, je vis les traces noirâtres.
– Toi aussi ?
– Oui, moi aussi et comme je ne voulais toujours pas, ils m'ont rasée.
– Alors, tu as signé ?
– Bien sûr. J'ai compris, maintenant. Dis, tu me pardonnes ?
Elle faisait allusion à ses déclarations lors du premier jugement de janvier. Responsable féminine de haut
rang, elle avait, ce jour-là, à la tribune du congrès, proposé de rouler tous les accusés sans exception dans
du goudron, de les couvrir de coton et d'y mettre le feu. Elle demandait même d'organiser des bals
publics avec les suppliciés comme torches.
Je souris. Les confidences des arrêtés de la deuxième vague m'avaient édifié sur les outrances verbales.
J'avais ainsi appris que Fatou, la rivale de Rokhayna au sein des organismes politiques de Conakry, avait
entraîné les femmes dans une manifestation à l'intérieur de Boiro, en février. Les militantes déchaînées
avaient dansé aux cris de « Tuez tous ces chiens », « Plus de riz pour eux », « Donnez-les nous, qu'on les
châtre », et autres joyeusetés. Déjà, l'an dernier, elle avait pris la tête d'une manifestation féminine dont
le seul slogan, répété trois heures durant, avait été d'exiger les attributs sexuels du colonel Diaby qui
venait d'être arrêté.
– Tu veux parler du goudron, glissai-je, à mi-voix.
Elle inclina la tête sans répondre.
– Ce n'est rien, ma fille. Il fallait que tu parles. C'est le système.
Rokhayna releva le front. Ses yeux étaient immenses dans son visage amaigri.
– Mais c'est que je vous croyais tous coupables!
– Je le sais. Laisse tomber. Tout cela, c'est fini. Il faut sortir d'ici. C'est tout!
– Oh, sortir, je n'y crois plus!
Elle jeta encore un regard vers la porte. Nous avions parlé à voix si basse que rien n'avait alerté la
sentinelle. Elle n'hésita plus, fit deux pas rapides, passa ses bras autour de mon cou et m'embrassa, puis
elle se glissa dans sa cellule avant que je ne me fusse remis de ma surprise.

Le baiser eut d'heureuses conséquences. Au contact de ce corps féminin, à peine voilé, je fus envahi d'une
vague sensuelle. La chaleur de la femme m'avait habité. Mon bouleversement était tel que Korka et mes
deux autres compagnons se mirent à rire.
– Sacré Jean-Paul, fit Korka. Tu arrives encore à penser à cela!
J'eus un geste de lassitude de la main.
– Tu sais très bien que je ne pense qu'à une seule femme mais il faut avouer, depuis la cabine technique,
j'étais inquiet... je me demandais si ...
Je laissai la phrase inachevée. L'autre compléta.
– Si tu n'étais pas devenu impuissant? Moi aussi, j'ai les mêmes craintes. Pas le moindre signe de vie!
J'éclatai du premier rire vraiment sincère que j'aie eu depuis mon incarcération.
– Ne t'inquiète plus! Un simple contact d'une belle fille va te guérir. Je viens d'en avoir la preuve!
En attendant, grommela Mama, tu vas nous attirer des ennuis à embrasser les filles!

Septembre 1971

On parlait beaucoup dans notre cellule car elle faisait pratiquement face à la cabine technique. Les cris et
gémissements qui en provenaient toute la nuit interdisaient tout sommeil. Nous dormions quelques
heures le jour.
La nuit, à tour de rôle, un de nous, monté sur les barreaux de son lit, cherchait à reconnaître les détenus
amenés en face.
Le thème de nos discussions à cette époque ne fut guère varié: les raisons de cette gigantesque purge. Un
peu comme Alpha Taran chacun demandait anxieusement : « pourquoi ? » mais surtout : « pourquoi
moi? ».

Les raisons générales tous les concevaient aisément. La faillite économique et financière devait être
imputée aux hommes pour en dégager le Parti. C'était d'une pratique trop bien connue et qui avait fait ses
preuves en de trop nombreux pays. Le régime était dans une impasse. L'économie de la Guinée à bout de
souffle. La production agricole s'était écroulée. Café, bananes, palmistes atteignaient à peine le tiers de
leur volume de l958. Aucune ressource industrielle n'avait suppléé à la carence agricole. L'absence de
source d'énergie exploitée interdisait une industrialisation efficace. Les usines implantées servaient
désormais aux présentations folkloriques pour délégations étrangères. Elles ne travaillaient au mieux
qu'au quart de leur seuil de rentabilité. La monnaie guinéenne était honnie des couches populaires et
surtout des paysans, qui revenaient lentement au troc ancestral.

Le chômage n'apparaissait pas officiellement et les statistiques Gouvernementales avaient beau jeu dans
ce domaine. Il n'y avait aucun chômeur! Tous ceux qui avaient un métier officiel étaient employés par
l'Etat mais cela ne touchait que le dixième de la population active. Les neuf dixièmes n'étaient pas
chômeurs ils étaient des « non employés » mieux des « jamais employés » « never employed »!

Deux autres phénomènes touchaient la société:


Le gel des salaires à leur niveau [depuis] l'Indépendance consacrait la chute vertigineuse du pouvoir
d'achat de la classe ouvrière. La présence dans les villes de centaines de milliers de « never employed »
ruinait les travailleurs si peu favorisés par ailleurs. Cette masse mouvante provenait principalement du
Foutah. Ses débouchés traditionnels étaient: une émigration saisonnière vers les pays voisins à grande
culture, le navetanat 1 ou les emplois domestiques offerts par la colonie européenne des grandes villes.
Tout était bloqué, même la soupape de sécurité représentée par les petits « tabliers » au marché.
Ces parasites, qui n'étaient pas – officiellement – des chômeurs, rendaient encore plus précaires les
conditions de vie des quelques travailleurs citadins, tenus, par tradition, de subvenir à leurs besoins.

Enfin, la moralité générale, en particulier celle de la jeunesse estudiantine, s'était écroulée. Les jeunes
Guinéens n'étaient pas des contestataires au sens qu'Europe et Amérique donnent à ce terme. Ils
n'étaient même plus des rebelles depuis que leur révolte, en 1962, avait été impitoyablement matée, dans
l'indifférence affectée de leurs parents. Ils étaient écoeurés. Toute leur ambition tenait dans ce mot
magique « sortir ».
Ils voulaient partir de Guinée, aller en d'autres pays où ils puissent faire des études sanctionnées par des
diplômes reconnus qui leur ouvriraient des débouchés, en d'autres pays où on n'impose pas de réunions,
investissement humain, campagne agricole, milice. Pourquoi ne pas l'avouer? En d'autres pays où on
puisse danser ce qu'on veut, jerk ou cha-cha-cha et passer, à tout moment, le disque de son chanteur
préféré, fût-il Frank Sinatra, Sammy Davis Jr., Harry Belafonte, ou Sheila et non pas la chère Miriam
Makeba officielle.

En guettant cette possibilité qu'ils saisissaient avidement dès qu'elle se présentait, beaucoup buvaient,
fumaient le chanvre et profitaient des nouvelles libertés sexuelles accordées aux filles.
Les cadres traditionnels du pays se trouvaient, ainsi, encore plus cruellement secoués par la tourmente.
Ils étaient coupés de leurs prolongements naturels. Les garçons fuyaient la Guinée dans une diaspora
irréversible, les filles émancipées coupaient les ponts avec les familles jusqu'à ce qu'elles y reviennent,
nanties d'un ou deux bâtards. La libération de la femme guinéenne ne s'accompagnait pas de pratiques
médicales. La pilule était inconnue et le jeune mâle, particulièrement égoïste.

Cette analyse, chaque détenu la faisait fort bien. Ce n'était pas le fait du socialisme, comme cela se disait
trop couramment dans les milieux populaires mais celui du Parti et de ses dirigeants. On était très loin du
socialisme.

A part la nationalisation des mines – et encore! – des banques et des assurances, l'esprit de la direction
était très éloigné du marxisme. On avait autorisé l'exploitation agricole privée, encouragé les Libanais et
les cadres à devenir industriels. Pis encore on les poussait à construire des bâtiments d'habitations à
louer! Certains ministres, avec la bénédiction du président, possédaient plusieurs immeubles, loués à prix
d'or, à des ambassades. Où était le socialisme dans tout cela? Certainement pas dans l'afflux au camp de
ces centaines de paysans tout effarés, de ces ouvriers arrachés à Fria !

L'échec devrait, toujours, être imputé au chef qui conçoit. C'était là une réalité qu'on n'admettrait jamais
officiellement. On avait donc saisi l'occasion de l'agression pour monter une immense opération et rejeter
sur l'étranger la responsabilité de l'effondrement guinéen. A ses complices nationaux de payer la casse !
C'était là que commençait l'incompréhension des malheureux. Pourquoi faisaient-ils partie des sacrifiés?

La discussion s'enlisait toujours à ce stade dans les considérations personnelles. Il faudrait de longs mois
de souffrances pour que certains comprennent et trouvent leur réponse D'autres n'en obtiendraient
jamais.

15 septembre 1971

J'avais beaucoup entendu parler de Clauzels, un expert de l'aide technique de l'Est. La population de
Kankan l'accusait d'avoir provoqué la vague d'arrestations qui avait suivi l'expulsion des Allemands. On
chuchotait également qu'il avait personnellement conduit les perquisitions à la recherche de prétendus
dépôts d'armes. Son maintien en prison était une énigme. Encore plus, sa descente aux enfers du bloc.
Jusqu'à une date récente, il avait été gardé à l'annexe qu'il avait même inaugurée. Les gardes affirmaient
qu'il avait tout eu à sa disposition. On lui avait meublé une chambre avec lit et fauteuil. Il y recevait sa
nourriture de l'hôtel : apéritifs, vins et glace à volonté.

Brutalement, tout avait cessé et il avait été incarcéré au régime commun du camp.
Il entra. Un peu plus grand que moi, en forme, mais le visage creusé par les soucis. Il était blond, bien
bâti. Ses yeux gris, privés de leurs lunettes clignotaient continuellement. La bouche, mince, était cernée
de deux longues rides d'amertume. Les cheveux venaient d'être coupés en brosse.
Le ministre lui fit signe de prendre place. Il s'assit, le buste très droit. Il gardait les mains libres non
menottées et les posa à plat, sur les genoux, regarda bien en face son interlocuteur:
– Hé bien, Clauzels; nous ne sommes plus amis?
L'homme hocha lentement la tête. Sa voix avait un fort accent plutôt germanique; il prononçait certains
mots trop gutturalement. Son français était lent, hésitant, encombré de vieilles tournures mais, dans
l'ensemble, assez bon.
– Pardon, camarade ministre, mais je suis toujours ami de la Révolution. C'est vous qui me traitez mal.
Vous manquez à la parole donnée.
Ismaël se mit à rire.
– Nous ne te traitons pas mal. Tu es comme les autres détenus. Avant, oui, tu étais bien traité mais avant,
tu nous aidais et tu t'y refuses désormais.

Clauzels respira profondément, parla posément. On sentait qu'il s'y contraignait.


– C'est moi qui suis descendu volontairement de Kankan pour combattre les ennemis de la Révolution. Je
vous ai apporté toutes les preuves contre Siebold. Ancien SS, il a fait tant de mal à mon pays. Je vous ai
aidé à lutter contre lui mais, maintenant, vous me demandez des choses que je ne sais pas. Ce n'est plus la
Révolution. Je refuse.
– Si je comprends bien, accusa Ismaël, pour toi, servir la Révolution, c'est surtout continuer à lutter
contre les ennemis de ton pays, les fascistes allemands. Tu t'es borné à transposer sur notre sol une vieille
querelle entre vos deux pays. Maintenant qu'il faut passer aux réalités guinéennes, tu refuses. Pourtant,
tu nous as bien donné des noms de Guinéens suspects, en janvier?
– C'étaient des amis de Siebold, tous!
– Toi aussi, tu étais un ami de Siebold, Tu allais souvent chez lui, prendre l'apéritif, déjeuner.
– Pour le surveiller! J'ai fait plusieurs rapports sur lui à mon ambassade. Siebold était un criminel de
guerre!
– Alors, tu persistes dans ton refus?
La voix de Clauzels se fit âpre, toute chargée de rancoeur:
– Votre président, lui-même, m'a dit au téléphone, ou bien vous m'avez encore trompé et fait entendre un
autre, que mon arrestation n'avait été décidée que pour me protéger. Il m'a remercié. Il m'a dit que j'avais
rendu un grand service à la Révolution en faisant arrêter Siebold. Maintenant, je sais que depuis janvier,
j'ai été condamné par le tribunal révolutionnaire, comme tous les autres, à perpétuité. Je suis jeté dans
une cellule, sans confort, sans hygiène. Plus d'eau, plus de nourriture !
– Plus de nourriture, s'écria le ministre. Tu n'es pas à la diète ni à la demi-ration!
Oularé, derrière le prisonnier fit un signe négatif.
– Il est au régime normal, affirma-t-il.
– Vous appelez cela une ration normale! Du riz mal cuit, sans sel sans sauce, des déchets de poisson,
même des intestins pas vidés!
Le ministre éleva lentement les mains au-dessus de la table, les y laissa retomber.
– Notre pays est très pauvre, et notre peuple ne voudrait même pas qu'on gaspille un grain de riz pour les
contre-révolutionnaires.
Le prisonnier éclata d'un rire forcé. Ses yeux ne clignaient plus.
Ils fixaient droit Ismaël. Placé entre eux, je pus y lire un mépris profond.
– Votre pays est pauvre mais c'est mon pays à moi qui le nourrit ! Il est pauvre mais les ministres, les
directeurs ont tous de belles voitures. Moi, je ne suis pas un contre-révolutionnaire. Je suis un
communiste, un vrai, pas comme vous des bourgeois cachés!
Ismaël devint gris. Ses mains se crispèrent.
– Cela suffit, Clauzels. Nous n'avons de modèle à prendre nulle part ni de conseils à recevoir de personne.
Emmenez-le. Qu'il reste au bloc, au régime normal!

Clauzels sortit sans que rien, dans sa démarche, n'indiquât qu'il eût été touché par l'apostrophe dernière.
J'éprouvais pour lui une certaine admiration tempérée de réserve. L'homme venait de refuser, avec
panache, de poursuivre sa collaboration, ce que je n'aurais probablement jamais le courage de faire.
Pourtant, il était bien à la base des arrestations de Kankan, la rumeur publique ne se trompait pas.
Après son départ, Ismaël resta nerveux, visiblement irrité. Les paroles de Clauzels l'avaient blessé. Je
savais, d'expérience, que toute allusion à son train de vie somptueux, sa voiture américaine, ses cigarettes
anglaises, les objets d'or qu'il aimait manipuler, le mettait hors de lui.

Ce fut Oularé qui en fit les frais. Le ministre lui dit d'un ton cassant:
– Tu as encore rencontré des mercenaires? Tu te crois obligé de fuir ?

L'irruption dans la salle d'un nouveau personnage permit à Oularé d'effectuer une sortie discrète. C'était
une silhouette surgie directement de l'imagerie classique du gros nègre bantou tel que se le
représentaient les Européens. Haut de taille, noir de jais, le teint luisant de santé, suintant de graisse, le
bonhomme était habillé d'un ensemble traditionnel complet, jusqu'au grand boubou de bazin
superbement brodé qui détonnait au milieu des tenues de combat des commissaires et gardes. Il
déplaçait un vent considérable. Sur une tête massive, à la mâchoire lourde, imberbe, aux lèvres épaisses
et toujours entrouvertes, il arborait un haut bonnet brodé. Ses petits yeux, profondément enfoncés dans
les orbites, à demi dissimulés sous les paupières gonflées, étonnaient dans ce large visage bouffi de
suffisance.
– Ah, voilà notre Karamoko 2, s'écria le ministre, recouvrant son sourire pour accueillir l'arrivant.
Sa chaleur était si inhabituelle qu'elle me surprit.
L'homme s'assit lourdement sur un des fauteuils des commissaires, promena un regard assuré sur la
pièce.
– Tiens, s'exclama-t-il d'une voix rauque, le très grand ami du prési, notre ancien camarade Kassory!
– Bonjour Karamoko, fut la simple réponse du détenu qui ne bougea pas de sa chaise.
Puis, son regard se posa quelques secondes sur moi. J'eus l'impression physique qu'on ressent quand on
est épié par un serpent.
Personne n'ouvrant la bouche, le ministre fit les présentations.
– Comment, Karamoko, tu ne connais pas le camarade Alata? Il est pourtant bien connu à Kankan. Il est
marié à une de nos soeurs.
– Alata, ah oui, le conseiller du prési, un autre de ses grands amis! reprit la grosse voix. D'ailleurs, tous
ses amis sont là ! Ils l'ont tous trahi ! Alata, oui, je connais. Il aimait beaucoup les femmes! Il dépensait
beaucoup d'argent pour elles !
Il éclata d'un grand rire. Je n'avais pas bronché sous le sarcasme.
Le ministre reprit:
– C'est Gbeléma Fodé, le grand Karamoko qui nous a tant aidés à Kankan.
Gbeléma Fodé Oui, depuis plusieurs mois, son nom revenait sans cesse dans les conversations des
prisonniers. C'était un petit marabout de village auquel plusieurs responsables de Kankan avaient fait
confiance. Sa spécialité était de « travailler 3 » pour attirer sur ses clients la bienveillance de leurs chefs.
Les malheureux l'avaient payé pour se mettre bien en cour. La coïncidence de la promotion, quelques
semaines plus tard, d'un d'entre eux aux fonctions de gouverneur, avait développé la popularité du
charlatan. Étaient venues l'agression et l'arrestation de Siebold à Kankan. Clauzels avait indiqué Fodé
comme un ami du SS nazi. On l'avait coffré. Il avait demandé à faire des révélations sensationnelles, se
faisant fort de prouver qu'il pouvait protéger la vie du président. Transporté à Conakry, il avait réussi à
persuader ce dernier que tous les responsables de sa région avaient participé au complot. Lui, Gbeléma
Fodé, consulté pour faire aboutir les machinations, s'en était bien gardé. La preuve en était l'échec de
l'attaque. Michel Émile, levier de la répression à cette époque et Ismaël, qui y voyait son avantage, ayant
aveuglement appuyé la version Gbeléma, la décapitation de la Fédération de Kankan s'ensuivit. Tous ses
responsables politiques et administratifs furent arrêtés. Le sinistre individu, promu au titre de sauveur
du régime, plastronnait et pillait.
Il parcourait toute la Guinée aux frais du Gouvernement, comme envoyé personnel du chef de l'Etat,
tirant le maximum de profit de la crédulité des uns, de la terreur des autres.
Il avait obtenu sur les biens des condamnés une belle voiture, lui qui n'avait pas autrefois une bicyclette,
avait enlevé dans leurs maisons les meubles et armes qui lui plaisaient. Il avait même contraint femmes
et filles des détenus à lui céder sous le chantage répugnant de leur obtenir des nouvelles des leurs, et
peut-être de les faire libérer.
Bref, il était devenu le marabout officiel !

J'avais bien entendu dire qu'il assistait aux séances de la commission, mais c'était la première fois que je
l'y rencontrais.
En général, on lui demandait de traduire et commenter tout écrit arabe trouvé au cours des perquisitions.
Comme tous les faux marabouts qui n'ont reçu d'autre instruction islamique qu'à une petite école
coranique de village, Gbeléma Fodé ne lisait pas l'arabe mais avait appris à reconnaître les figures
géométriques des lettres du Coran dans l'ordre des sourates. Il était, en outre, encombré de pratiques
fétichistes.
Quand on lui remettait quelque gris-gris trouvé chez un détenu, quelque malheureuse lettre récupérée
dans un portefeuille, il fallait voir l'air majestueux qu'il prenait. Il tournait et retournait l'objet en tous
sens, suivait de son gros doigt les signes écrits ou parfois peints à l'encre de Chine. Malheureusement cela
tournait toujours au tragique. Il arborait son air le plus solennel pour décréter qu'il s'agissait là d'un très
dangereux « travail » accompli par un de ses confrères pour obtenir un avantage irrégulier du président,
lui nuire ou, ce qui était pire dans l'esprit superstitieux des commissaires, le « lier ».

« Lier » quelqu'un, c'est le soumettre par des maléfices à la volonté de celui qui le travaille. On lie, en
pays malinké et peul, une femme, un mari mais on lie aussi un chef et, cela, c'est le crime impardonnable!
Le misérable avait beau protester, jurer qu'il s'agissait d'un travail demandé pour guérir une maladie ou
obtenir les faveurs d'une jolie fille, voire gagner un procès, rien n'y faisait. Gbeléma Fodé, sauveur du
régime, avait parlé et quelques heures de cabine technique apportaient toujours la preuve qu'il ne se
trompait jamais. Ce qui lui permettait d'éliminer la concurrence en faisant arrêter le confrère auteur du
«travail».
Ismaël avait suivi ma pensée sur mon visage que j'ai beaucoup trop mobile. Je n'ai jamais pu jouer au
poker ! Il sourit, dit:
« J'ai prié Gbeléma de nous aider à régler l'histoire de Fofana Sékou. Je vais vous expliquer. Quant à toi,
Karamoko, je dois te dire que ces deux hommes sont redevenus nos amis. Ils ont montré beaucoup de
courage, ont avoué tous leurs crimes. Le président leur a rendu sa confiance. »

Le marabout hocha gravement la tête, s'installa plus à l'aise dans son rôle de justicier, étalant
majestueusement autour de lui les plis amidonnés de son grand boubou.
– Je vais regarder, dans mon travail, s'ils sont sincères, si le prési peut vraiment leur faire confiance ! Je
le lui dirai bientôt.
Le ministre tiqua à cette indication sans voiles. L'opinion du marabout pesait plus que la sienne ; il
poursuivit à l'adresse de ses auxiliaires:
– L'affaire Fofana Sékou est très importante. Ne vous effrayez pas à sa vue. Il a essayé de se suicider
avant hier en se jetant la tête la première contre le mur. Il est resté plusieurs heures inanimé. Cela prouve
surabondamment qu’il avait quelque chose à cacher. J'attends beaucoup de lui, vous saurez pourquoi
bientôt.

Cette attention particulière avait de quoi étonner. L'homme était attachant mais sa personnalité politique
falote. Il avait plu à tous les régimes depuis vingt-cinq ans. Jeune fonctionnaire, au lendemain de la
Deuxième Guerre mondiale, il avait bénéficié de la protection du premier commandant de cercle qui
l'avait eu sous ses ordres. L'administrateur Caristan avait facilité sa carrière, le guidant à toutes les
étapes; il lui avait également ouvert les portes de l'Assemblée territoriale.

Dans une première étape, Fofana avait soutenu les chefs, leurs élus au Parlement français puis, assez
sagement, il avait rejoint le RDA. Depuis l'Indépendance, il n'avait cessé d'occuper de hautes fonctions
administratives.
Une anecdote bien connue illustrait parfaitement son caractère. Un gros ponte du Parti ayant effectué
une tournée dans sa région, le gouverneur Fofana l'avait accompagné. Leur véhicule s'était embourbé
jusqu'aux essieux. Le ministre, descendu, fit un faux pas et s'étala. Immédiatement, Fofana se jeta à plat
ventre dans la boue après avoir fait un signe impératif aux autres assistants de l'imiter. Un tel homme ne
pouvait être dangereux pour aucun régime. Quant à l'interroger il ne serait pas difficile d'obtenir de lui ce
qu'on désirait.

Le prisonnier était enturbanné de pansements rougeâtres. Gris, il ne marchait qu'avec difficulté, soutenu
par un garde. Assis sur le tabouret, il restait prostré, la tête basse, le buste affaissé. Ses mains enchaînées
tremblaient.
Nous nous regardions. Il paraissait impossible que le ministre songeât à interroger une victime dans cet
état.
– Ce n'est pas très malin, ce que tu as fait là, Fofana, dit Ismaël. Pour un musulman, se donner la mort est
un crime, pour un militant une erreur impardonnable !
L'homme ne répondit pas. Il ne regardait que le sol.
– Et ta femme, tes enfants, ton vieux père ? Tu les as oubliés?
Fofana releva la tête. Ses yeux brillaient de fièvre. Brusquement, il se mit à pleurer. On connaissait la
passion qu'il nourrissait pour sa très jolie femme Fatou qui lui avait donné sept enfants et le respect qu'il
professait pour son père âgé de plus de quatre-vingts ans. Il passait pour un fils, un père et un mari
excellent. Il articula à voix très basse, très faible:
– Je vais mourir de toute façon. J'ai voulu le faire plus vite, les débarrasser une fois pour toutes.
– Qui te parle de mourir, demanda le ministre. Regarde Alata, Kassory. Est-ce qu'ils sont morts ? Tout le
monde les croit passés au poteau. Tu les vois bien vivants. Ils ont choisi de continuer à vivre pour leur
famille et pour la Révolution. Gbeléma, toi qui es un marabout, explique donc à cet homme le crime qu'il
commet en voulant se suicider.
Le marabout prit son air le plus important. Il parla longuement malinké au malheureux. Pêle-mêle, il
appelait les principes religieux bien connus et des souvenirs de famille. Il dépeignait sa femme, ses
enfants poussés par sa faute à la misère, s'acharnait à lui faire honte d'avoir renoncé à la lutte.

Après dix minutes de cette homélie, le détenu, tremblant de fièvre, protesta encore:
– Mais Fatou est à la rue maintenant, avec les enfants. Tout est perdu. J'ignore si mon vieux père a
supporté le choc. Ils vivaient tous par moi. Autant disparaître tout de suite.
Ismaël eut son mince sourire, consulta sa montre.
– Tu nous prends pour des bandits! Pourquoi veux-tu que nous fassions du mal à ta famille? Ta femme?
Elle est chez moi, avec les enfants. Tu ne le crois pas?
Le prisonnier manifestait clairement son scepticisme.
– Soit !
Le ministre gardait le sourire. Il attira l'appareil téléphonique, composa un numéro. Le correspondant
répondit.
– C'est toi, Amy ? Fatou est là? Passe-la moi. Fatou? Tout va bien? Tu es installée, avec les enfants? Tu ne
manques de rien?
Je voyais Fofana se transformer à vue d'oeil. Il se redressait, se tendait en avant.
– Veux-tu parler à ton mari? Non, je ne plaisante pas. Je te le passe mais conseille-le. Qu'il soit sérieux,
pas de bêtises.
Obturant le combiné de la main, Ismaël jeta à l'adresse de Fofana:
– Je ne lui ai pas dit que tu avais essayé de te tuer. Ne l'affole pas. Je te la passe. Quelques mots
seulement. Que tu saches que je ne mens jamais.
Il lui passa l'appareil à travers la table.
Je crus que l'homme allait s'évanouir. Son teint était plombé. Il arrivait à peine à articuler ses mots, reçut
une réponse, reposa l'appareil, complètement effondré.
Le ministre souriait toujours en le regardant. Tête baissée, les coudes sur les genoux, le pauvre sanglotait.
– Alors, je t'avais menti ?
– Non, fit la tête courbée.
– Je ne te mentirai pas davantage en te disant que rien n'est perdu pour toi. Tu as tout intérêt à nous
aider. Va, je vais te faire accompagner à une autre cellule, à l'annexe. Nous reprendrons l'entretien, cette
nuit. Tu n'es pas en état de raisonner.
Il fit signe à Kourouma de l'emmener.
– Soignez-le bien. Kinkeliba, pain, lait. Qu'il soit en forme, ce soir.
Après sa sortie, Gbeléma protesta en malinké. Il aurait voulu lui faire signer ses aveux immédiatement.
Ismaël le regarda avec grand sérieux, répondit:
– Je sais qu'il était prêt à tout signer. Je tiens à ce qu'il se reprenne. J'attends beaucoup plus de lui qu'une
simple déposition. Il faut qu'il ait la tête claire pour nous servir. D'ailleurs il ne bronchera plus.
Il se tourna vers ses auxiliaires.
– Ce soir, avant sa comparution, je vous expliquerai ce que je veux obtenir. Vous avez constaté qu'on
réussit toujours à faire céder un homme? Il suffit de trouver la corde sensible.

Je passai donc la fin de la journée dans la cellule. Quelque chose m'intriguait. Les fréquentes allusions
d'Ismaël aux mercenaires quand il s'adressait à Oularé et le ton qu'il employait.
Je m'en ouvris à Mama. Malgré le peu de sympathie qui nous liait, s'il y avait quelqu'un au courant de la
petite histoire des gardes, ce ne pouvait être que lui.
– Comment, tu ne connais pas l'aventure d'Oularé et des mercenaires? Pas joli, joli! Quand ils ont occupé
le camp, les gardiens du bloc avaient réussi à fermer leur portail de fer. Au lieu de l'attaquer au bazooka,
dans la crainte de blesser le prisonnier qu'ils étaient venus chercher, les mercenaires sont allés arrêter
Oularé, alors margis chef et qui habitait le camp. Ils l'ont conduit à la porte du bloc, lui ont demandé de
héler ses camarades. Il a juré qu'il était seul, qu'ils ne risquaient rien. Ces couillons ont ouvert. Deux
d'entre eux ont été abattus immédiatement. C'est ainsi que le bloc a été pris.
Je m'indignai:
– On n'a rien fait à ce salaud? Alors, nous qui nous sommes battus pour le pays, nous sommes humiliés et
condamnés et de tels salopards, on les laisse tranquilles!
– On l'a même promu adjudant ! Que veux-tu, conclut Mama flegmatiquement, il est du même village
que le président !

– Tu as parlé du prisonnier que les mercenaires étaient venus chercher? Qu'est-ce que c'est que cette
histoire,
– Tu ne la connais pas non plus? Un jeune Portugais de bonne famille. On prétend que c'est le fils d'un
ministre de Salazar. Il s'est trompé de route en 1963 en pilotant un avion de tourisme. Croyant atterrir en
Guinée-Bissao, il est arrivé à Boké. On l'a cravaté et, depuis, il était à Camayenne, après avoir passé deux
ans à Kindia. Vingt fois, les Portugais ont demandé sa libération. On ne leur a pas répondu. Cela faisait sa
septième année de détention!
J'émis soigneusement:
– Entre ce type à Boiro et les deux officiers blancs au camp du PAIGC, on comprend l'attaque de
novembre !
– Bien sûr, dit Korka. Il est évident que c'était l'objectif majeur, Le reste était opération de diversion. Ils
ont voulu foutre le bordel à Conakry et ils ont sacrément réussi !

Il était maintenant dix heures du soir. Avec Kassory, nous faisions face à Ismaël, assisté de Conté et du
marabout Fodé.
– Je profite que cet imbécile de Seydou ne soit pas ici pour approfondir l'affaire, commença le ministre.
Nous nous donnâmes un coup de coude. La zizanie entre Keita Seydou et Ismaël était maintenant
patente. L'ambition rongeait Seydou. Apparenté à la famille d'Andrée 4, il se voyait beaucoup plus
qu'ambassadeur et Ismaël n'appréciait ni son opportunisme ni sa bêtise.
– Que pensez-vous de Louis Béhanzin et d'Emile Cissé ? nous demanda abruptement le ministre.
Que répondre ? Émile Cissé, appelé par ses amis Michel Émile, était un pilier du régime et l'élément de
pointe dans la répression.
– Oui, reprit le ministre. Ils sont en liberté et vous paraissent si puissants que vous n'osez rien dire. Pour
moi, ils sont à éliminer tous les deux. Ils empoisonnent l'esprit du président. Ce sont des démagogues, de
faux révolutionnaires qui jouent le jeu de l'impérialisme en se camouflant derrière une phraséologie
facile. Ils sont de véritables prototypes de la 5e colonne.
Il paraissait réfléchir intensément tout en parlant. Je ne pus m'empêcher de montrer ma stupéfaction.
Émile, c'était l'exécuteur des basses oeuvres du Parti. Gouverneur de Kindia, président du comité
révolutionnaire de cette ville, le seul qui siégeât en dehors du camp Boiro, il échappait au contrôle du
ministre.

L. B. S., pour sa part, ne s'était mêlé en rien aux remous sanglants de cette période. C'était un pur
intellectuel, intensément attaché à promouvoir en Guinée une révolution culturelle, analogue à celle de
Mao, il faisait montre d'une fidélité canine envers le chef de l'Etat. D'origine étrangère [Béninois], installé
dans le pays peu de temps peu après l'Indépendance, il avait, lui aussi, adopté entièrement sa nouvelle
patrie et s'était brouillé spectaculairement avec nombre de ses anciens amis qui l'accusaient de
«stalinisme guinéen».

Que ces hommes soient maintenant visés dépassait tout entendement. Le but poursuivi par Ismaël se
précisait. Pourquoi le président le laissait-il faire? De jour en jour, je m'attendais à quelque éclat entre les
deux hommes. Le ministre allait trop loin.
Michel Émile, Louis Béhanzin Sénainon (L. B. Z) encore deux inconditionnels, deux hommes qui se
seraient fait hacher pour le patron mais deux ennemis personnels d'Ismaël.
Ce dernier interrompit sa rêverie.
– Nous allons mener une rude partie. Dans l'intérêt de la Révolution ces deux canailles doivent être
éliminées. J'ai déjà réuni, ici, une dizaine de dépositions contre eux dont j'ai réservé la publication mais
aucune n'émane d'homme aussi près de Michel Émile que Fofana. Nous procéderons par ordre. D'abord,
Émile, puis L. B. Z.
Je me rappelai alors que Fofana avait été, les trois dernières années, gouverneur de la région de Labé, où
régnait, sans partage politique, le tout-puissant Émile. Avec sa souplesse d'échine habituelle, il avait
accepté le joug et s'en était bien tiré.
– Voilà donc comment nous allons procéder. Qu'il admette les prémices habituelles, puis je vous laisse
ensemble. Fodé restera avec vous. Vous aurez à lui faire comprendre que, ce qui m'intéresse, c'est qu'il
nous donne assez de corde pour pendre Michel Émile. Tout lui sera pardonné mais qu'il me permette
d'écarter définitivement ce traître.

Aucun mal à accomplir son plan. Fofana, retourné comme un gant par la voix de sa femme, admit tout ce
qu'on lui proposa. Sa déposition fut plutôt un réquisitoire contre Michel.

Je revins à ma cellule dans un état d'abattement total. Jusqu'à présent, je pouvais encore apaiser ma
conscience en me persuadant avoir agi pour sauver des hommes, pris comme moi dans un piège
effrayant. Aujourd'hui, c'était différent. Je prêtais la main à un nouveau complot destiné à éliminer des
adversaires particuliers d'Ismaël. Le fait qu'innocent moi-même, je croupissais en prison, ne m'autorisait
pas à accepter passivement la venue d'autres malheureux, encore moins à la provoquer.
De spectateur - victime, je devenais acteur - metteur en scène. Je me trouvais ignoble. Comment réagir
désormais?
Jamais, après ce que j'avais vu et compris, Ismaël ne me laisserait en paix.
La nuit fut interminable. L'annexe retentissait de cris et de hurlements. Les fous étaient déchaînés.
Aucun infirmier ne venait les apaiser.

Notes
1. A la veille de l'Indépendance, le Sénégal avait besoin pour la récolte de l'arachide de main-d'oeuvre mais saisonnière. Un
très grand nombre de Peuls descendaient du Foutah Djallon et gagnaient le Sénégal par Koundara. Ils y travaillaient trois ou
quatre mois et revenaient au pays avec leurs économies.
2. Professeur ou mieux « qui est instruit », « qui connaît », en langue maninka.
3. Le « travail » des faux marabouts est très mystérieux. Mais il est des choses inexplicables et à côté de charlatans tels que
Gbeléma Fodé, il existe de vrais marabouts. Aucun de ceux qui ont réellement vécu en Afrique ne peut ignorer certaines
manifestations étonnantes de divination. Comme certaines cures ahurissantes ou encore certaines précautions contre des
accidents ou des coups du sort.
4. Mme Andrée Touré
Chapitre Treize
La frontière de l'innocence
Octobre 1971

Après la déposition de Sékou Fofana, les activités de la commission ralentirent. [J'avais parlé au seul aux
exercices religieux de mes compagnons]. Je fis même le carême complet, épreuve très pénible car, mieux
traités que la majorité, nous restions encore très sous-alimentés.

Rien ne me permettait de m'évader de mes inquiétudes. Même les quelques nouvelles de Ténin, obtenues
de Conté, ne me détournaient pas de mon obsession.
Puis arriva le miraculé de Kindia. Dans un état effrayant, le corps littéralement couvert de plaies qui sur
[…] Korka de mes problèmes mais n'en avais retiré aucun réconfort. Pour oublier, je m'efforçai de
participer […] saignaient encore, Émile Kantara était incapable de se tenir debout. Les gardes le portèrent
au pavillon […]. L'interrogatoire par le gouverneur rappelait les pires pratiques de la Gestapo.

Kantara ne pouvait donner avec certitude le nombre d'hommes qui avaient trouvé la mort dans ces […]
une civière. Ses camarades furent obligés, une semaine durant, de l'alimenter à la cuillère. La nuit venue,
il restait dans la salle de garde, sur sa civière. Aucun risque d'évasion. Il venait de Kindia où il avait passé
deux mois. Le traitement qu'il y avait supporté de là part de Michel Emile était effroyable. L'exposé des
conditions faites aux prisonniers atterrait ses auditeurs.
Là-haut, ils ne recevaient qu'une louche de riz blanc par jour. Le matin, un quart de « jus » sans sucre et
sans pain. Aucun soin. Les cas les plus graves étaient traités à l'aspirine s'ils obtenaient l'agrément de
Michel Emile. Depuis sa nomination à la tête de la région, il fallait son accord pour tout ce qui était
destiné aux détenus politiques. Distribution de nourriture, vêtements, literie, soins, tout passait par lui.
[…] conditions mais, trop souvent, quand on lui posait une question sur un camarade qui y avait été
interné, il répondait par un hochement de tête.

J'appris ainsi la disparition de dizaines d'hommes par dysenterie aiguë, crise cardiaque ou simplement
inanition. En proie aux affres d'une faim permanente, les prisonniers dévoraient tous les déchets qui
traînaient dans les cours, herbes, rares épluchures de fruits jetées par les gardes.
Jusqu'aux procédés d'interrogatoire qui n'avaient rien de commun avec ceux de Boiro.
–De toute façon, demandais-je, là-bas, comme ici, la frontière de l'innocence passe bien par la cabine
technique!
– Encore faut-il que tu la distingues, cette ligne symbolique, répondit Kantara. A Kindia, l'interrogatoire
est précédé aussi d'une période de jeûne mais c'est dans une sorte de souille à cochons puante, pieds et
mains entravés qu'on est jeté. Puis nous sommes entièrement ligotés au fil électrique avant même
d'arriver à la cabine a terre, comme un colis, devant Michel Emile qui parade, tout de blanc vêtu. Tu
parles de frontière ? Ici, si je comprends bien, le ministre vous la trace lui-même. La commission se
substitue au détenu pour la rédaction. A Kindia, Michel Emile exige que tu fasses ta confession,
entièrement seul. Tu es innocent, tu ne connais rien à rien. On ne te tend aucune perche et il faut parler.
La magnéto ? Tu y passes des jours entiers, et les coups de chicote, les piétinements des gendarmes.
Pendant ce temps, tu restes attaché, ta circulation s'arrête
Il se tut, incapable de poursuivre. Avec un coup d'oeil éloquent aux autres compagnons, Yakoun se
pencha vers lui, l'encouragea à continuer. Il n'était pas étonné. C'est bien ce qu'il avait affirmé. Le pire, ils
ne le connaissaient pas!
– Les mots te sont arrachés un à un, reprit Kantara. Heureux ceux qui avaient pu lire les dépositions dans
Horoya avant leur propre arrestation. Ils connaissaient la trame de l'affaire. Ils y puisaient de quoi
contenter Michel Emile. Pas toujours d'ailleurs, car ce salaud exigeait du neuf ! Mais enfin, ils
abrégeaient leurs tourments. Moi, je n'ai pas eu cette chance. Aucune déposition n'avait été publiée
quand on m'a coffré, sauf celles de janvier, pas grand-chose, quoi ! Aucun repère, Je voulais bien être
coupable mais qu'inventer? Quand je disais « d'accord, je suis d'accord » aux gardes, ce pourri d'Emile se
penchait flegmatiquement sur la table « d'accord sur quoi? Précise exactement. » et... merde!

Son supplice avait duré trois jours. Plusieurs fois, il s'était évanoui. Il avait assisté à la mort, dans ces
conditions, d'un des meilleurs amis du groupe, Paul Stephen, un créole, solide et beau gars qui n'avait pas
quarante ans, licencié en économie comme Korka. Il avait succombé à un arrêt du coeur sous les
brutalités des gendarmes qui ne s'étaient pas aperçus qu'ils frappaient un cadavre.

Kantara se croyait perdu, lui aussi, quand un miracle survint. Le capitaine du camp Boiro était venu
inspecter la prison politique de Kindia. Il l'avait trouvé ligoté dans sa souille, attendant sa quatrième
comparution. Il l'avait fait détacher, soigner sous ses yeux sans qu'on ose lui parler d'exiger la signature
du gouverneur sur le bon de médicaments. Le soir même, il était transporté en ambulance à Conakry.
Arrivé à ce stade de son récit, le miraculé expliquait la réaction du capitaine par leur vieille amitié
d'enfance. Quand je lui eus confié ce qu'il en était réellement, la volonté du ministre Ismaël d'avoir la tête
d'Emile, il réussit à se soulever sans aide sur son brancard. Ses yeux brillaient de joie.
– Enfin, il y a une justice. Que ce chien connaisse le sort qu'il a réservé aux autres.
– Mais ce n'est pas pour ces cruautés qu'on l'arrête!
– Je m'en fous. Cela vengera quand même les morts dont il est responsable.
Ce cri du coeur aurait-il du soulager ma conscience?

Michel Emile était dépeint comme un véritable démon. Sa disparition ne pouvait être qu'un bien.
Il n'en fut rien. Ma logique me poussait à considérer cette nouvelle arrestation comme un crime. Il aurait
été juste que ce tortionnaire fût poursuivi pour ses actes. Ce n'était pas le cas. Ce ne serait pas pour avoir
torturé, pour avoir obtenu des aveux faussés qu'on obtiendrait sa tête. En aucun cas, la fin ne peut
justifier les moyens.

J'entrevoyais maintenant trop bien les buts poursuivis méthodiquement par Ismaël. Ce brutal règlement
de comptes, ouvrant la route au pouvoir, était encore un déni de justice.
Le pauvre Kantara était soulevé d'espoir. Il s'attendait à être libéré d'un jour à l'autre. Mama, Yakoun et
lui estimaient que le capitaine avait préfiguré sa libération en le ramenant à l'annexe. Il ne pouvait pas le
rendre à sa famille dans cet état physique. Les soins constants dont il était entouré, les prévenances
particulières de la garde-chiourme l'encourageaient dans cette confiance.
Avec Korka, nous étions bien moins optimistes.

La tension montait d'heure en heure au camp. La garde était visiblement reprise par son ancien
énervement, rudoyait à nouveau tout son cheptel. Les règles d'ouverture des portes furent oubliées assez
souvent et les prisonniers avaient beau frapper et hurler, aucun garde ne se dérangeait plus.
L'annexe était comble. La cellule voisine était occupée par cinq nouveaux dont Sékou Fofana.

Un matin, le camp était exceptionnellement calme. Des enfants jouaient dans la cour, sous les yeux des
prisonniers qui se relayaient à la lucarne. Hélas, ce n'était pas le frais spectacle rêvé ! Ces gosses, entre
huit et douze ans, jouaient à l'interrogatoire. Rien n'y manquait. La copie des aînés était fidèle. Il y avait
le prisonnier attaché avec des bouts de ficelle ; on le couchait à terre, le bourrait gaillardement de coups
de pieds, heureusement nus. Un enfant tournait une manivelle imaginaire. L'attaché hurlait. Comble
d'ironie, les détenus entendaient le chef de bande claironner gaiement: « La vérité. Je veux la vérité. »
Toute la ville était donc parfaitement renseignée sur les conditions dans lesquelles se déroulaient les
interrogatoires.
Nous restâmes songeurs. Cela aurait dû nous réconforter de savoir que le secret n'avait pu être gardé, que
nos tourments étaient connus. L'apathie de la population, au contraire, nous terrifiait. Elle n'avait même
plus l'excuse de l'ignorance.
La peur ne saurait tout justifier, affirmait Korka.
Je ne pouvais plus juger. Depuis bientôt un an, j'agissais sous l'emprise de la peur et elle régnait
désormais en maîtresse sur moi: peur de perdre mes minces avantages, les quelques bribes de nouvelles
arrachées à Conté, peur plus insidieuse encore d'être physiquement liquidé parce que j'en savais trop.
Je ne portais aucune confiance en Ismaël et ses promesses.

17 octobre 1971

Mon découragement, mon dégoût de moi-même s'accrurent encore après le transfert d'une dizaine de
détenus qui s'opéra brutalement une nuit d'octobre.
Après l'extinction des feux, le camp se préparait au sommeil. Exceptionnellement, la cabine technique ne
travaillait pas. Aucun interrogatoire. Des bruits de moteur dans la cour, de gros camions à Diesel, firent
se dresser les occupants du pavillon 2 dans le noir. Vite Mama, dont le lit était sous la lucarne, grimpa sur
les montants.
– Un très gros camion bâché. Un sept-tonnes Berliet, militaire. Il a manoeuvré et se présente de cul.
Tiens, les gardes sont en alerte. Casqués et armés. Voilà Kourouma, un papier à la main. Attention ! Il
désigne le 5 en face. Le chef de poste et des hommes y vont. Ce n'est pas fini, au 6, c'est l'adjoint. Voilà
des gars qui sortent des cases.
–Tu les reconnais ? souffla Yakoun, la voix angoissée.
– Des petits, dit Mama, je les reconnais tous, des petits commerçants, des paysans, un marabout de Labé,
rival de Gbeléma. Tiens, Djibril d'Agrima ! Il y en a huit, non neuf! Oh !
– Qu'y a-t-il? interrogea Korka.
– Ça va mal pour eux. On les attache. Pas aux menottes, au fil, les bras et les jambes. On les hisse dans le
camion. Ils ne peuvent pas faire un geste. Ça y est, tout le monde est monté.
J'avais une mauvaise peur au ventre. Mes entrailles se tordaient et je croyais mon coeur prêt à lâcher.
Tous devaient être comme moi, je le devinais à leur voix devenue un filet rauque où la crainte glissait son
chevrotement. « Pourvu que cela s'arrête là. » Je récitai la Fatiha, absurdement.
Mama restait aux aguets, attentif à ce que le haut de son visage ne fut pas visible au cas où un des gardes
s'avise de balayer la lucarne d'un coup de lampe électrique.
– Allah Man Demena ! Kourouma regarde encore sa liste! Il parle au chef lui montre le 4.
C était le pavillon de Kassory, au fond de la cour.
– Merde, Alata. Ton frère!
– Porri?
– Il n'est pas brillant. Il a une sacrée trouille. Devant lui, il y a Condé qui marche droit mais ton frère, il
tremblote ! Ça y est, ils sont montés aussi. Peut-être est-ce terminé ? Zut !
Il dégringola brutalement du lit, se jeta dessus, chuchota:
– Attention, ils viennent par ici!
Nos coeurs battaient la chamade. Nous nous enfonçâmes sous les couvertures comme si la minceur du
coton pouvait s'interposer efficacement entre les gardiens et nous. Les pas sèchement martelés passèrent
devant notre porte, s'arrêtèrent à la cellule voisine. Il y eut des bruits divers. Personne n'osait plus bouger
ni parler.

Les pas revinrent, accompagnés, semblait-il, de glissements de pieds nus. Un silence. Personne n'osait
encore croire à son bonheur. Puis de nouveau, les pas lourds. Cette fois, c'est pour eux. La lumière inonde
la pièce. Le chef de poste est sur le pas de la porte, mitraillette aux poings.
– Bama Yakoun ! appelle-t-il, d'une voix haute.
Yakoun se dresse lentement sur son lit. Son visage est décomposé. Il tremble.
– Dépêche-toi. Ne prends rien.
Comme Bama ne se presse pas, un des hommes entre dans la pièce, le secoue rudement par le bras. Ils
sortent tous. La porte se referme. La lumière s'éteint.
Quelques minutes. Le moteur gronde plus fortement, s'emballe. Le camion est parti. C'est fini...

Un silence de tombe règne dans la pièce. Il y a une heure, on jouait aux dames avec Bama; il y a quelques
minutes, il parlait. Maintenant où est-il ? Peut-être sera-ce rapide?
La voix de Korka:
– Demain matin, je ferai l'appel de la prière à haute voix si vous le voulez bien.
Personne ne lui répondit. Dieu sera-t-il le suprême recours?
Yakoun aussi priait avec ferveur. Et mon ancien compagnon d'armes, le mort du Pont Tumbo, Barry III.
Il était d'une famille renommée pour sa piété. Dieu n'empêchait jamais aucun mal. Les véritables
croyants ont tous une bonne raison d'admettre cette impassibilité. Fatalistes ou non, ils se retrouvent
tous pour affirmer que les voies de Dieu sont impénétrables.
Avoir confiance. Oui mais en quoi?
Les prières des emmurés de Boiro auront-elles plus de chances d'être agréées que celles des Purs de
Montségur ou des Juifs de Fez? Sur terre non plus, on ne pouvait faire confiance en personne, ni en rien.
En cet instant de détresse, même l'espoir en Ténin vacillait. Tout n'était que trahison. Le tribunal
révolutionnaire avait bien affirmé que ceux qui accepteraient sa loi avec le minimum de contrainte
seraient sauvés. C'était le cas de mon frère Porri, encore davantage celui de Yakoun.
Et on les embarquait comme du bétail, ligotés comme des moutons promis au sacrifice. Il n'y avait
vraiment rien à attendre de cette équipe qui ne cessait de mentir, au sein même de l'enfer!
Un immense désespoir me saisissait. J'allais disparaître sans laisser rien derrière moi, qu'un nom souillé
par cette ignoble liste. Le rat courait de partout. Rien, aucune issue. La mort ? Siebold était bien mort.
Avait-il empêché de dresser des listes de proscription en son nom ? La mort même ne m'aurait pas
dégagé de cette ignominie voulue par Ismaël.
Si de tels systèmes obtiennent des aveux de héros bolcheviques de 1917, que peut espérer un Alata?

Une nouvelle courut l'annexe en un temps record. Personne ne sut jamais comment elle s'était propagée.
Le gouverneur Michel Emile était un des hôtes de marque du camp. Il y était arrivé, menotté, et avait,
immédiatement, été jeté au secret.
L'homme est cruel. Ces prisonniers qui, pour la plupart, n'avaient plus d'espoir, furent soulevés d'une
véritable poussée de joie.
Il était clair qu'ils ne réagiraient jamais contre le président, tout désigné pourtant comme seul artisan de
leur malheur. Ils continuaient à l'entourer, en prison, de leur vénération. Si certains, en leur for intérieur,
pensaient autrement, ils le dissimulaient suffisamment pour ne provoquer aucune fausse note dans ce
concert de louanges.
La colère, les critiques violentes, les promesses de vengeance étaient dirigées contre Ismaël, Tristan
l'Hermite et Olivier le Daim, et les autres tourmenteurs jurés: Michel Émile, Gbeléma Fodé, ou Seydou
Keita.
Aucun détenu n'entretenait l'illusion que l'arrestation de Michel Émile puisse modifier son propre sort
mais tous étaient heureux que le bourreau de Kindia goûte, à son tour, les tristes délices des geôles
révolutionnaires.
Il est vrai qu'après Émile, le miraculé, plusieurs prisonniers avaient été, ensuite, ramenés de Kindia à
Boiro et y avaient répandu les détails les plus précis sur le comportement de leur juge. La nouvelle
ragaillardit si fort Kantara qu'il en oublia sa déconvenue.
La commission l'avait convoqué l'avant-veille. Son « ami d'enfance », le capitaine, lui avait posément fait
comprendre que les seuls remerciements qu'il pouvait recevoir pour l'avoir tiré des griffes de Michel
Émile étaient de ne pas l'obliger à le faire passer, ici aussi, à la cabine.
Il comprit sur-le-champ et fit une croix sur ses illusions. A lui, le manteau d'opprobre. Réellement, nous
confia-t-il ensuite, il ne se sentait plus le courage de repasser par ce genre d'épreuves.
A Kindia il se résignait à mourir puisque Émile attendait impassiblement le récit d'une fable dont il ne
connaissait pas un traître mot. Avait-il repris goût à la vie ? Ou bien, à Boiro, en avait-il appris
suffisamment pour débiter sa récitation sans erreur ? En tout cas, il n'avait plus aucun désir de se laisser
maltraiter.
L'arrestation de l'ancien gouverneur marqua la fin de mon utilisation directe par le ministre. A mon
grand soulagement, il respecta le caractère de sa nouvelle victime. Émile couvait un racisme exacerbé.
Son enfance avait été extrêmement malheureuse. Son père, un gros commerçant libanais, avait refusé de
le reconnaître. Pis encore, il l'avait fait débouter d'une action en reconnaissance de paternité. Émile en
était resté traumatisé. Il avait des amis européens, mais en pays blanc. En Afrique, il était allergique à
toute tentative d'un Blanc à se mêler des problèmes locaux. Cela nous avait maintes fois opposés
autrefois.
Dans ces conditions, Ismaël estima que ma présence à la commission fouetterait l'orgueil du prisonnier à
tel point qu'il faudrait des mesures extrêmes pour le briser. Or, s'il voulait sa tête, il désirait, tout autant,
l'amener à accepter sa défaite. L'homme devait être écarté de la vie politique, presque élégamment. On ne
se priverait pas du plaisir de l'humilier et de le maltraiter mais, une fois sa défaite consommée.
Il me remplaça donc par Sékou Fofana, son pion maître dans cette partie d'échecs. Une résistance trop
acharnée pouvait encore donner le pas à son adversaire. Il n'en était pas question dans ses plans.
Je pus donc me dégager de la plus lourde hypothèque. Il ordonna à ses adjoints des sous-commissions de
m'utiliser, mais avec un Fodé Bérété ou un Mouctar Diallo, je prenais appui sur mon passé. Malgré leur
position présente, ils ne pouvaient marquer aucun point sur moi. Mon duel avec Ismaël durait depuis
près de quinze ans, dont les travaux actuels n'avaient été qu'un prolongement. Contre lui, je n'avais
aucune arme puisque le président n'avait pas accepté d'utiliser encore celles que je lui avais fournies.
Avec les autres commissaires, il n'en allait pas de même. Toute cette prise de conscience, m'intégrant plus
étroitement au régime dans ce qu'il avait de plus dégradant, m'affligeait.
– Je n'ai plus d'âme, criai-je un jour à Korka. Je suis perdu. J'ai honte de moi, de ma peur. Que faire ? De
quelle étoffe sont faits les héros? Je ne suis qu'un lâche. Je n'ai plus d'âme!
Korka sourit.
– Nous en sommes tous là, du moins ceux qui veulent peser leurs actes et qui ne se contentent pas de les
subir. C'est ce que voulaient ceux qui nous ont plongés ici : nous dépersonnaliser, nous déshumaniser,
nous ravaler au rang de la bête. Que tu aies honte de toi, que tu pleures après ton âme enfuie, n'est-ce pas
la réaction qu'ils n'attendaient plus de toi ? Jean, tout à l'heure, voulais-tu signifier que tu t'efforcerais de
refuser si on te proposait encore le choix ?
– Je ne le referais pas. Ou moins, j'essaierais de refuser. Je regrette d'avoir cédé à leur chantage et à la
peur physique. Parce que j'ai combattu, que j'ai tiré sur des hommes, je me croyais courageux. Par Dieu
qui m'entend, je voudrais surtout n'avoir jamais accepté de cautionner cette liste qui termine ma
déposition!
Korka se leva brusquement, vint m'embrasser chaleureusement.
– Maintenant, tu es réellement mon ami. J'ai tellement souffert d'avoir moralement renoncé et je
craignais que tu n'aies définitivement abandonné le combat, que tu te sois « installé ». J'ai bien réfléchi.
Nous n'avons rien à regretter. Nous ne pouvions agir autrement. Qui a triomphé d'eux ? Qui a pu
résister? Même les morts ont parlé selon leur volonté ! Malheureusement, les raisons, les mobiles d'un
acte mauvais en soi ne peuvent qu'expliquer pourquoi il a été commis, ils ne le justifient jamais. Il nous
faudra vivre avec les souvenirs de notre faiblesse, la surmonter et dépasser notre honte. Il faut, un jour,
témoigner!
Fofana assista donc à l'interrogatoire d'Émile Cissé. Nouveau voisin de cellule nous en rapporta
fidèlement le déroulement.

Le gouverneur était assez subtil pour comprendre qu'il avait perdu la partie mais trop engagé pour
renoncer à préparer sa revanche. C'était un battant. Dans un élan de naïveté touchante, il essayait
d'informer le président de la situation. Comme si le ministre vainqueur allait permettre de telles
communications. Il glissa des messages à chaque gardien; ne s'apercevant même pas qu'il ne disposait de
crayon et de papier qu'avec l'assentiment d'Ismaël. Toutes les missives aboutissaient au bureau de ce
dernier qui s'en régalait avec des mines de chat gourmand.

Les scènes qui se déroulèrent à la cabine furent ignobles. Le clou en fut une sorte de reconstitution de la
«cellule» d'espionnage dont Michel Émile était le chef. Tous les détenus censés en avoir fait partie et dont
les dépositions avaient permis l'arrestation du responsable, reçurent la promesse formelle d'une
libération immédiate. Pour les mettre en conditions le ministre les avait rassemblés au pavillon 4, leur
avait fait rendre leurs habits civils, jusqu'à leurs portefeuilles. On les avait officiellement classés parmi les
hommes gardés à vue, non plus parmi les prisonniers. En contrepartie, ils accablèrent Émile de
déclarations qui en faisaient un agent français antérieurement à 1958.

Fofana alla jusqu'à exiger qu'il lui restituât les primes en dollars qu'il l'accusait d'avoir détournées à son
profit. Le bouquet de ce feu d'artifice fut le geste de Gbeléma Fodé ôtant un de ses moukés et chargeant
un prisonnier d'en frapper au visage le détenu ligoté. Il faut savoir qu'il n'y a pas pire insulte en pays
malinké que menacer un adversaire de ses souliers. Le mari qui veut répudier sa femme n'a qu'à faire le
simulacre de ce geste devant témoins. Aucune femme bien née n'acceptera plus de rester sous son toit.

Fofana nous affirmait que Cissé vivait dans un rêve. Il devait espérer qu'un de ses messages, au moins,
parvienne à son destinataire. Il exagérait sa docilité pour déjouer la surveillance. Le ministre qui le
manipulait avec méthode en profita pour avancer la solution de son dernier problème... Il lui fit charger
L. B. S, à fond et, sans plus attendre, lança son ultime offensive.

La véritable physionomie du procès se révélait aux yeux de quelques initiés et je m'épouvantais d'en être.
Pour assurer sa dernière victoire qui nettoyait la place autour du président, Ismaël fit recueillir les
témoignages de détenus européens.

Il y avait, alors, au camp deux professeurs dont le dévouement à la jeune République n'avait jamais été
mis en cause. L'un d'eux surtout, Caron, servait depuis plusieurs années à l'Éducation nationale en
refusant tout avantage matériel. Il se contentait d'un salaire modique, d'un logement misérable. Il
refusait toute devise, n'acceptait que la monnaie guinéenne. Avec tout cela, il travaillait quinze heures par
jour. Fort mal, d'ailleurs. Très intelligent et cultivé mais passablement brouillon et se croyant la science
infuse, il touchait à tous les problèmes. Devenu l'intime de L.B.Z., il le poussait à intervenir, au nom de
l'idéologie, dans des domaines qui lui étaient bien étrangers. Son désintéressement et son fanatisme
politique ne faisaient aucun doute si son incapacité d'organiser n'était pas moins claire. Le ministre passa
avec lui son marché habituel : une déposition contre L.B.Z., accablant Michel Émile au passage, contre la
promesse d'une libération à très brève échéance.
Une courte visite à la cabine technique où étaient, justement, suspendus quelques «régimes de bananes»
convainquit Caron de l'inéluctabilité du marché.
Leblanc, un magnifique athlète de trente ans, s'exécuta tout aussi bien. Professeur de lettres, ce jeune
licencié s'était voué de toute son âme à l'Afrique dont il appréciait les paysages, les habitants et apprenait
la culture.
Brutalement projeté de ses spéculations intellectuelles aux abîmes du camp, il avait tenté de se suicider le
cinquième jour de son incarcération. Sa très grande taille lui avait permis de nouer aux fentes de la
charpente métallique des lanières arrachées à sa couverture. Le choc de ses talons contre la porte avait
alerté la garde. Immédiatement dépendu, ranimé après une longue période d'inconscience, Leblanc avait
été attaché au soleil, au pied d'un arbre pendant un jour entier. Puis Ismaël l'avait incorporé à son plan,
transféré à l'annexe, pavillon des étrangers.
Le rescapé n'avait pas opposé grande résistance avant d'orienter sa déposition contre L.B.Z. Ce qui lui
était arrivé l'avait traumatisé et il ne pouvait retrouver son équilibre. Le monde s'écroulait autour de lui.
Peu lui importait qu'un juste de plus fût emporté par la tourmente.

L'offensive du ministre contre le dernier conseiller du président était rudement menée. Les dépositions
s'accumulaient contre L.B.Z. Toutes les possibilités d'en obtenir étaient méticuleusement prospectées
auprès des détenus.
En liberté, je m'étais toujours bien entendu avec Bérété, moins bien avec Guichard. Le premier n'était pas
une lumière mais faisait preuve d'une grande honnêteté intellectuelle. Fanatique du régime, il savait
rester dans des limites saines, n'excédant pas la démagogie courante. Guiton était plus difficile à vivre.
Comme tous les métis guinéens, il était extrêmement méfiant. Les complexes de ces malheureux
s'accentuaient tragiquement depuis l'Indépendance. Leur petite communauté avait payé un lourd tribut
aux épurations successives. Depuis dix mois, pratiquement les deux tiers des « mulots » avaient été
éliminés.

Toutes ces dépositions orchestrées délièrent les lèvres de Bérété. Il me convoqua plusieurs fois pour le
simple plaisir de discuter. C'est ainsi que je pris connaissance des dépositions et du comportement des
détenus étrangers. Environ la moitié d'entre eux était passée devant le comité. La proportion des
réticents était identique à celle constatée chez les Guinéens. Les hommes se valaient. Certains, de ceux
que je vis, par la suite, plastronner effrontément, refusèrent de se laisser même lier les mains. Ils allèrent,
avec une bonne volonté touchante, au-devant des désirs de leurs bourreaux. D'autres monnayèrent assez
sordidement leur « confession » contre des avantages matériels solides : double ration, porte ouverte,
douche quotidienne, et exigèrent que l'accord du ministre ne restât pas verbal mais soit consigné sur le
livre de poste.
Par contre, l'un d'eux, surtout, fit l’admiration des tortionnaires et mérita l'estime de tous.
Ami intime de Naby l'exilé, W. G. refusa de renier cette amitié. Invité à pondre sa petite histoire
drolatique, il sut imposer le respect au ministre lui-même. Quand on lui demandait quelque précision, il
répondait d'un ton posé: « Vous ne désirez certainement pas de moi un faux témoignage, n'est-ce pas? »
Mais tout a une fin et sa déposition fut rendue nécessaire par la nature même des liens qui l'attachaient à
l'ennemi juré du régime. Le prisonnier, de constitution très fragile, qui surmontait déjà, avec un courage
remarquable, le lourd handicap d'une déformation accidentelle de la colonne vertébrale, supporta
stoïquement les tortures habituelles. Il stupéfia les gardes par son calme mais on l'affama.
Il fut laissé près de deux mois à un régime alimentaire de misère. Il ne put tenir et dut accepter, comme
tout le monde, de se plier aux exigences de ses bourreaux. Il le fit avec dignité. Bérété me rapporta ses
moindres paroles, s'émerveillant d'un tel cran dans un corps physiquement amoindri.
– C'est l'âme qui commande, lui dis-je. Cet homme a une âme de fer. Il est profondément religieux. C'est
une arme remarquable qu'il sait utiliser. C'est un être exceptionnel.
– Toi aussi, tu es croyant et tu as tout de même résisté à pas mal de pressions!
– Oh moi, je n'ai plus d'âme. L'Afrique me l'a enlevée, il y a quarante ans. J'ai cru que c'était pour me la
conserver enrichie mais la Guinée vient de me la briser. Je n'ai qu'un amour au coeur et ce n'est pas
suffisant pour pouvoir se dépasser.
Bérété me regarda pensivement.
– Il n'y a rien de vrai dans toute ta déposition. N'est-ce pas, Jean-Paul ?
Pour une fois, je me départis de ma prudence. Je laissai parler mon coeur.
– Y a-t-il seulement dix mots de vrai dans l'ensemble de toutes ces déclarations?
Guiton, debout près de la table, entre nous deux, protesta mollement. Il était visiblement apeuré.
– Tout de même! L'existence des réseaux n'est plus à démontrer. Qu'il y ait eu de l'exagération, d'accord,
mais les Services secrets étrangers ont organisé leurs bases, ici.
– Il n'y a aucun pays au monde où n'existent pas de Services de renseignements. La Guinée, elle-même, a
ses propres réseaux dans les pays voisins et prie ses ambassadeurs de la renseigner dans les autres. Mais
ce ne sont pas les malheureux qui sont ici qui les constituaient sur son sol. A mon avis, les véritables
espions courent encore et se moquent bien de la comédie jouée qui ne touche que des innocents !
La conversation s'arrêta là ; Guiton était trop effrayé.

Elle reprit deux jours plus tard. Je venais d'en terminer avec la déposition d'un Européen que j'avais aidé
de mon mieux malgré ma répugnance. L'affaire de cet homme m'attira par pitié. Il était le doyen des
détenus, approchant les soixante-dix ans. Passe encore qu'il fût emprisonné à cet âge. Ce n'était guère un
honneur pour le pays qui jetait des vieillards dans de telles geôles mais quand on m'appela, on l'avait déjà
maltraité...
Ce n'était pas le fait de Bérété. Je fus toujours persuadé qu'il n'aurait pas accepté de le faire passer à la
salle de torture, autrement que pour l'impressionner. Tormin avait été interrogé à la 4è sous-commission
par un policier particulièrement ignoble qui y sévissait. Son moindre défaut était de procéder lui-même
aux arrestations et de dépouiller le prisonnier de tous ses objets de valeur avant de le présenter au greffe.
Ce voleur qui était doté par la nature d'une véritable face de belette, au menton fuyant et au long nez
charnu et mobile des narines, s'acharna à obtenir une déposition suffisante. Cruellement ligoté, Tormin
s'était incliné mais sa déclaration n'avait pas plu au ministre qui avait chargé Bérété de la reprendre.
Le pauvre vieux ne pouvait plus se servir de ses mains. C'était sa seule richesse. Il était serrurier. La vue
de ce vieillard qui souffrait d'une diarrhée persistante me révolta. Cela dépassait toutes les bornes, ne
pouvait servir en rien une cause quelconque. Il n'y avait, dans cette arrestation d'abord, puis dans cette
torture, aucune justification. L'homme n'était pas un expert travaillant pour un autre Gouvernement.
C'était un artisan installé à son compte dans le territoire, depuis trente ans!
C'était aussi l'avis de Bérété qui s'arrangea pour rester seul avec moi. Il devait être près de minuit. La nuit
était très calme. Il venait de déplorer que de telles exagérations aient été commises. Même en cas de
culpabilité, le vieillard aurait dû être expulsé par le premier avion et non incarcéré.
Une voix s'éleva dans la pièce voisine. C'était l'enregistrement d'une nouvelle déposition. Au début, aucun
de nous ne fut frappé par les paroles, puis le nom de Béhanzin nous alerta. Nous nous tûmes, d'un
commun accord, écoutâmes.
Je voyais le visage de mon vis-à-vis s'altérer, virer au gris, ses traits se creuser, ses mâchoires saillir et me
souvins qu'il était des intimes de L.B.Z. à qui il devait sa formation intellectuelle. L'alter ego du
Dahoméen était Keita Mamadi qu'on ne voyait plus que rarement à la commission. Je compris que
l'affaire atteignait un sommet.
Si le ministre obtenait la tête de sa victime, il déclencherait également une nouvelle vague d'arrestations.
La place à investir auprès du président devenait libre, au prix de milliers d'hommes. Quand la voix de
Leblanc s'éteignit, Bérété releva la tête. Il s'était peut-être écoulé une heure où chacun s'était concentré
sur l'exposé du professeur en y interférant ses propres pensées.
Je soupirai:
– Hé bien, je crois que je ne suis pas seul à craindre pour ma vie! Si le président admet cette déposition,
vous allez être fatigués !

Bérété articula lentement :


– Il veut notre peau mais nous avons un avantage sur vous. Nous, nous le savons. Après Kassory et toi, il
a eu Michel Émile, mais nous, jamais ! Nous ne nous reverrons guère. Je vais être très occupé à la
présidence, trop occupé pour venir à cette commission. D'ailleurs ce travail ne me plaît pas. Tu le sais
déjà. Bon courage Alata. Tu t'en tireras.
Je haussai les épaules.
– Je n'en sais trop rien. Physiquement, rester quatre ans ou plus dans un pareil enfer semble difficile ;
moralement, c'est pire. Rien à faire, sans nouvelles des siens, rester allongé toute la journée dans
l'obscurité à ruminer ses pensées, savoir qu'on a tout perdu, même sa femme !
Bérété me coupa:
– Tu n'as pas le droit de parler ainsi. Tu n'as pas perdu ta femme. Elle ennuie le président pour obtenir
une nouvelle entrevue avec toi. Elle ne pense qu'à toi. Tiens le coup. Nous sommes nombreux à mesurer
les fautes commises. Peut-être pourrons-nous réparer. Je sais que tu es resté révolutionnaire et le
président est toujours ton ami, malgré tout !

Ce furent les derniers mots que nous échangeâmes. Moins de trois jours après, les travaux du Comité
révolutionnaire étaient suspendus. On prit prétexte de la visite de nombreux chefs d'État étrangers. Plus
de la moitié des détenus n'avaient pas été interrogés.
Ils avaient tous été pris brutalement, il y avait maintenant plus de quatre mois et personne ne s'était
soucié de leur sort.
Les travaux ne reprirent jamais. Ismaël n'eut pas L.B.Z. On enterra la fin du procès pour le sauver. Pour
autant on ne libéra pas les milliers d'innocents qui croupissaient en prison. Cela signifiait-il que le patron
avait vu, enfin, clair dans le jeu de son ministre ? S'il avait deviné où était le véritable complot, pourquoi
n'absolvait-il pas les malheureux, un instant sacrifiés à la raison d'État ?? Nous demeurâmes un an à
l'annexe, ignorant tout du monde mais relativement bien traités.

10 janvier 1973

Le jeune professeur Leblanc, après l'échec de sa tentative de suicide, avait été conduit à un pavillon où
une dizaine d'Européens avaient été groupés à l'annexe. Il ne vivait que dans l'espoir que le ministre
tiendrait sa promesse. Sa déposition surprise par Bérété chargeait Louis Béhanzin comme on l'avait
exigé, […] Qu'on le libère! D'autant que l'autre avait été épargné ! Il s'était fixé un délai.
Au soir de la Fête nationale du 2 octobre, il estima tout perdu. Parmi les multiples avantages du pavillon,
il y avait une provision de médicaments de première urgence, introuvables au camp et même parfois en
ville. Leblanc avala, dans la nuit, suffisamment de quinine pour être emporté sans trop de souffrances.
Cinquante jours après, un leader de la gauche française, en visite en Guinée, en repartait avec, dans ses
bagages, deux Européennes et Caron. Le ministre avait tenu sa promesse. Trop tard pour le pauvre
Leblanc!
« Philosopher, c'est apprendre à mourir », aimait-il à rappeler.
Il avait trop bien retenu sa leçon.
Son suicide avait affolé l'administration du camp. Le capitaine annula tous les avantages accordés. Les
Européens ouvrirent la marche de retour au bloc. Quelques jours après, c'était le tour des occupants du 2.
Restaient au château les femmes et environ deux cents détenus qui n'avaient jamais bénéficié du moindre
privilège et qui continuèrent à souffrir. La dysenterie faisait ses ravages dans leurs rangs. Quelques
semaines encore et la mort allait faucher.
Je passai ma première nuit isolé. On m'avait séparé de mes compagnons qui avaient été regroupés dans
deux cellules. Le lendemain matin, nouveau dispatching. Je me retrouve avec mon ancien ami Henri.
Nous occupions une cellule avec un Français, Naman. Né en Guinée d'origine syrienne, parlant le
maninka comme un Africain, ce vieil homme considérait Kouroussa comme le pays où serait élevé son
tombeau. Un beau jour, sans plus de raisons que les autres, il s'était retrouvé au camp. Trop riche et aussi
trop autoritaire pour plaire au régime. Si autoritaire qu'on l'avait surnommé depuis fort longtemps le «roi
de Kouroussa». Ismaël y avait mis bon ordre. Naman était un parfait honnête homme qui n'avait jamais
fait de tort à personne et qui se remettait difficilement d'une arrestation qui brisait sa vieillesse. Que
ferait-il après ? Il n'avait plus rien nulle part, n'ayant jamais envisagé de s'installer en Europe.
Les gardes avaient eu raison. La discipline, ici, n'avait rien de comparable à celle du château. Le surnom
avait été bon. Les rescapés avaient mené, un an, la vie de château et maintenant se retrouvaient
confrontés avec les multiples tracasseries de la garde. Claustration absolue comme autrefois, pas de
douche ni de lavage, rations de famine et la vidange quotidienne.
Les cellules étaient autant de petites sociétés où la mésentente aboutissait trop rapidement à de très
violents éclats. Emaciés, tenant à peine debout, les détenus se battaient comme des chiffonniers pour un
simple mot déplacé.
La surveillance était rigoureuse. La mort de Leblanc avait mis en exergue la corruption qui régnait à
l'annexe. Le capitaine et Fofana n'avaient pu couvrir tous leurs subordonnés et pour se sauver eux-
mêmes, en avaient sacrifié plusieurs. Pour être certains qu'au bloc ne se produiraient pas de phénomènes
analogues, trois services différents déléguaient des hommes à la garde. A part égale, gendarmerie, garde
républicaine et milice composaient l'effectif de chaque poste. S'ils étaient placés sous un commandement
unique et la responsabilité du commandant du camp Boiro, chaque homme continuait à relever de son
corps d'origine. Il ne se privait pas de lui signaler les anomalies. La jalousie interarmes aidant et la
délation sévissant de manière endémique dans tout le pays, les trois groupes se surveillaient plus que les
prisonniers.
Désormais on devait trouver souvent des gardes en tenue pénitentiaire passer de longs mois en cellule
pour un délit, réel ou supposé, mais toujours rapporté par un de ses collègues.
Nous avions des tas de choses à nous communiquer. J'allais expliquer les travaux de la commission que
j'avais suivis si intimement, Henri me dit comment ils vivaient au pavillon des Blancs. Seul Naman qui
avait passé toute cette longue dernière année au bloc n'avait rien à dire, qu'à ressasser la rigueur de la
discipline et l'affaiblissement général.
– Mon trésor! m'annonça soudain Henri en me tendant un petit paquet soigneusement emballé.
Trois lettres et deux photos. Trois lettres de sa femme, Marie-Rose et deux photos qui la représentaient
avec leur fils, au pied de l'arbre, à Noël dernier.
J'eus une curieuse impression. C'était l'image de ma propre femme, de mon propre enfant qu'on me
donnait. Avec la confiance de ce que je pris pour la véritable amitié, Henri insistait pour que je lise les
feuillets tant de fois manipulés.
C'est à moi que sont adressés ces mots de réconfort, c'est pour moi que jaillit cet amour, que se morfond
cette angoisse, Marie-Rose, je t'aime, à la seconde même, d'une grande flambée. Tu es la Femme qui
patiente, qui guette, l'épouse qui n'oublie pas, qui ne vit que pour le jour du retour. Tu es jeune, ardente
et sage, pleine de regrets et de promesses. Chacune de tes lignes s'appelle espoir.
D'autres femmes peuvent écrire à leurs maris mais elles seront laides ou vieilles, leurs phrases n'auront
aucun esprit et leurs messages seront sans sel, comme leur vie. Toi, tu es une jeune flamme, tu brûles
chaque verbe que tu lances.
– Comment les as-tu reçues? demandai-je, rendant son dépôt à regret. Il était si bon de tenir en main ce
cordon ombilical avec la vie.
– Nous sommes officiellement des détenus politiques depuis six mois. Ne le savais-tu pas ?
Je secouai négativement la tête.
– C'est l'avocat de W. G. qui l'a obtenu, avec le droit de correspondre une fois par mois et de recevoir un
colis.
– C'est bien la première fois, dis-je très étonné, qu'un détenu guinéen est autorisé à prendre un avocat. Il
est vrai qu'il n'a pas pu présenter sa défense à la commission. La qualification de détenu politique est une
sale blague ! Nous aurions eu mille fois plus de chance en obtenant celle de criminels de droit commun !
Mais le droit de recevoir des colis et de la correspondance est important. En reçois-tu régulièrement ?
Est-ce pour tous les étrangers ou seulement quelques-uns?
Naman répondit pour lui.
– L'avocat de W. G. a obtenu ce droit pour tous les étrangers européens mais c'est très inégalement
appliqué. Depuis six mois, sur trente Blancs que nous sommes au bloc, trois ont reçu régulièrement leurs
colis, une dizaine en ont eu deux ou trois. Les autres, rien.
– Et les lettres?
– Encore plus irrégulier. Quant à répondre, rien à faire !
– Et toi, Henri. Tes lettres et tes photos, c'est officiel ?
– A moitié. Marie-Rose les a glissées dans les colis. Fofana n'avait rien à nous refuser au château. On lui a
assez graissé la patte ! Il n'a pas chicané. J'espère qu'ici, où nous n'avons plus de monnaie d'échange, il
me laissera la lettre du prochain colis. En attendant, goûte ça…
« Ça », c'était une tranche de pain d'épices.
C'était la première « sucrerie » en deux ans. Elle me parut un régal des dieux.
– Essaie donc d'écrire, toi aussi, à ta femme me dit Henri. Ou à ton fils. En as-tu eu des nouvelles?
– Rien de lui, non plus, Conté m'a dit à la commission qu'il avait demandé à rentrer en France mais cela
m'étonne. Ce n'est pas son genre. Il est atteint du virus africain. Puis, il m'avait promis de veiller sur
Ténin et l'enfant à naître. Les abandonner serait une lâcheté incompréhensible de sa part.
– Peut-être l'a-t-on expulsé?
– Impossible. Il est guinéen, comme moi. Le droit international ne permet pas d'expulser des nationaux !
Le vieux Naman éclata de rire.
– Le droit international, Sékou s'assoit dessus. La nationalité guinéenne, c'est un chiffon qu'il donne et
enlève aussi facilement qu'un pagne. Il n'a aucune parole, aucun honneur !
Henri connaissait trop bien mes sentiments. Inquiet, il s'apprêtait à intervenir mais je restai calme,
regardai le vieux en souriant.
– Mooba 1, je vous comprends. Etre ici sans avoir jamais rien fait pour le mériter et depuis deux ans déjà,
cela vous révolte mais il ne faut pas rendre le président responsable de tout. C'est le ministre qui a tout
machiné. Peut-être Sékou est-il prisonnier de son entourage, est-il impuissant à intervenir!
Le vieux haussa les épaules, me regardant avec mépris, presque avec colère.
Encore un avec qui je ne copinerais pas !
Si seulement je pouvais, moi aussi, recevoir des nouvelles. Tout serait transformé ! J'avais laissé Henri
abattu, je le retrouvais courageux, enjoué. Chaque lettre de Marie-Rose avait été un coup de fouet.

Il faisait une chaleur accablante dans les cellules, la journée. Le 13 était assez bien placé, de nombreux
trous dans la porte permettaient de surveiller toute la cour. Le vantail était si déglingué qu'en le secouant
sur ses gonds avec persévérance, on faisait glisser le verrou en arrière et, parfois, on parvenait à l'ouvrir.
Les gardiens ne se donnaient plus la peine de cadenasser ni même de rabattre les leviers dans leurs
logements. Ouvrir la porte, c'était la hantise. L'air était plus nécessaire que la nourriture. Par contre, les
nuits étaient froides et le camp, pour l'instant, très calme: pas de cris de fous.
Aussi dormions-nous à poings fermés, tant que nous le pouvions. Il le fallait pour nous maintenir en vie.
L'état sanitaire du bloc était alarmant. Après deux ans, il ne nous restait plus qu'une trentaine des
premiers compagnons de janvier. Tous étaient atteints de diverses maladies: béribéri aux oedèmes
monstrueux aux jambes ou à la face, paralysie des membres inférieurs. Le scorbut déchaussait les
gencives. Des hommes perdaient leurs dents sans y prendre garde. Un vieux quignon, crac, une dent y
restait...
L'obscurité dans laquelle les détenus étaient plongés depuis longtemps aggravait les cécités carentielles.
Le bloc devenait, au moment de la vidange, une Cour des Miracles avec ses éclopés, hésitant à marcher,
trébuchant, squelettiques, couverts d'abcès sans pansements. Avec le retour du château des quelques
privilégiés et, peut-être, pour ne pas accentuer leur désarroi, une légère amélioration du régime fut
consentie aux Européens. Le « B » fut rétabli. On leur ouvrit la porte quelques minutes tous les jours.
Le « B », c'était, théoriquement un « bifteck » destiné aux « Blancs ». Le beefsteak s'était réduit à
quelques os, puis, simplement à deux feuilles de salade sans assaisonnement. Réservé, en principe, aux
étrangers, il avait été étendu aux cadres puis aux grands malades. Les vols de la garde-chiourme le
réduisaient à un symbole.
La porte ouverte était un remède plus efficace à leurs maux. Ce qu'on désignait par « porte ouverte » au
bloc, était l'entrebâillement de quelques centimètres d'un vantail bloqué par une pierre. Malheur à qui
repoussait plus largement sa porte. Quelque garde survenait toujours assez tôt pour la boucler
rageusement.
Un soir, dans le silence total, claquèrent plusieurs rafales d'armes automatiques qui éveillèrent tout le
camp. Puis, alors que tous attendaient anxieusement, vinrent trois coups, espacés : pistolet?
De nouveau le silence. Pendant la période d'énervement de 1971 il y avait eu plusieurs alertes générales
du camp pour des motifs futiles, certain jour un voleur traversant le groupe d'habitations avait essuyé des
rafales sans dommage, une autre fois, un python avait effrayé la garde. Qu'était-ce aujourd'hui?
L'angoisse m'avait ressaisi.
Que se passait-il ?

Le matin arriva. La corvée de café passa, casquée et armée. Des mitrailleuses partout, des baïonnettes
pointées, on était encore sur le pied de guerre.
Dans les cellules, en face du 13 qu'on avait hâtivement débarrassées, une trentaine de Noirs en tenue de
combat mais dépouillés de leurs chaussures, furent entassés. On les entendait rire et se congratuler. Le
bruit courut le bloc.
C'étaient les meurtriers de Cabral. Le héros de la résistance de Bissao venait d'être tué à Conakry même à
la veille d'une victoire tant attendue.
D'après les rebelles arrêtés et qui se vantaient hautement de cette exécution, les rafales entendues la nuit
marquaient la fin de son meurtrier abattu par les gendarmes guinéens à son arrivée au camp Boiro. Ces
hommes étaient tous des Noirs, aucun métis parmi eux. Ils levaient haut la tête, plastronnaient, très fiers
d'eux. Cabral, à ce qu'ils disaient à leurs voisins de cellule dont beaucoup, des paysans de Boké,
comprenaient le créole portugais, était un métis que jamais la population de Bissao n'avait accepté à la
tête des mouvements de résistance. Elle voulait un authentique fils du pays. Ils n'avaient aucune
confiance en lui, l'accusant, tout ensemble, d'accointances avec les ministres du Portugal pour des
négociations secrètes et de vouloir livrer le pays à la Chine.
Leur groupe avait décidé de le liquider. Ils étaient venus le faire dans son repaire, à Conakry, où il se
croyait bien à l'abri. C'était fait et ils se déclaraient prêts à recommencer s'il le fallait, déniant à Sékou
Touré tout droit de les juger.
Tout cela puait l'action des Services secrets. Ces tueurs avaient été manipulés.
Je fus, à la fois, révolté par cet attentat et inquiet de ses conséquences possibles. Révolté parce que
disparaissait une figure attachante de la Révolution africaine. Cabral était à L'Afrique ce que le Che avait
été à l'Amérique latine: un lutteur, un révolutionnaire et un nationaliste ardent qui avait payé de sa
personne. Peu d'hommes pouvaient en dire autant dans un continent où les luttes prenaient trop souvent
l'allure de règlements de comptes entre truands. Avec Jomo Kenyatta, Cabral avait été un des rares
leaders à défendre ses idéaux, l'arme à la main, à ne pas s'être contenté des tribunes internationales. Sa
disparition était une lourde perte pour l'Afrique.
Mais mon inquiétude était aussi faite d'égoïsme.
Je craignais les réactions du président. Cabral était son poulain. Il l'avait aidé de son mieux, lui ouvrant
largement les régions proches de la Guinée-Bissao, acceptant que ses bases soient implantées en
territoire guinéen et les représailles armées des Portugais de Boké à Koundara. Il le fournissait en armes,
matériel et argent, assurait tout son transit par Conakry.
La mort de Cabral allait raviver la colère de l'éléphant, blessé et humilié le 22 novembre 1970. Les
prisonniers politiques risquaient de faire les frais de son amertume.

Note
1. Terme de respect en maninka: littéralement, grande personne.
Chapitre Quatorze
Le règne des « O »
Janvier 1973

Le problème redevenait le même que deux ans auparavant. Tenir, tenir à tout prix. Chaque jour pouvait
donner la victoire ou coûter la vie. Tenir pour sortir, tenir pour témoigner.

Les dissemblances s'accentuaient au sein de cette étrange prison. Dans un pays dont la religion officielle
était le socialisme et la primauté accordée à la race noire, richesse et couleur de peau jouaient un rôle
primordial à Boiro.
Le bas peuple des Noirs inconnus donnait ses sacrifiés qui dépérissaient à vue d'oeil tandis qu'étrangers
blancs et favorisés de la fortune obtenaient mille avantages.
La plus dure bataille se livra pour la possession des « O ». Ce sigle se mit à fleurir, au charbon ou à la
craie, sur bien des portes. « O » signifiait aussi bien « officiel» qu'« ouvert ». Ce qui importait était que la
porte qui l'arborait restât ouverte du café du matin au soir.
Chaque garde se méfiait du voisin à un point tel qu'une porte ouverte par l'un était presque
immanquablement refermée par un autre quelques minutes plus tard. Il était difficile d'obtenir un régime
continu pour la journée. La relève s'effectuait à trois heures de l'après-midi et la garde montante voulait
ignorer les décisions de la descendante. Les portes devaient, en principe, être toutes refermées à la
passation des consignes. Un chef de poste astucieux ou aiguillonné par les bakchichs reçus de détenus
étrangers, largement pourvus en colis, inscrivit un « O » sur leurs portes. A partir de ce jour, le règne des
« O » s'étendit. On se battit comme de beaux diables pour les obtenir, à coup de pourboires: sous-
vêtements, sandales, chocolat, eau de Cologne, cigarettes des colis, mensonges et délations: tout fut bon.
Ce fut une lutte sournoise qui conduisit, certains jours, à faire fermer tout le monde, certains préférant la
misère générale au plaisir d'un petit nombre.

Ce fut aussi la période des révoltes, bien modestes, et à la mesure de ce camp misérable.
Celle de Clauzels d'abord, un homme bien amaigri, affaibli mais toujours aussi arrogant avec les gardes et
qui n'acceptait décidément pas que des Guinéens aient eu le front d'emprisonner le ressortissant d'un
pays qui les aidait depuis leur indépendance.
Il exprimait son opinion à tout propos reprochant aux gardes de tourner leurs armes, qu'ils n'avaient
acquises que de ses compatriotes, contre leurs propres amis.
– Vous n'avez rien, râlait-il. Vous êtes un pauvre pays. Même vos pistolets, vous les obtenez de nous et
vous ne savez même pas vous en servir ! Seulement les voitures américaines et les dollars, vous
connaissez bien !
Les gardes en riaient, comme ils rirent à ma propre révolte. Une histoire d'une bêtise affligeante.
J'explosai un soir, ulcéré qu'on me refusât la lumière. La lubie d'un petit milicien qui m'avait dans le nez.
La nuit tombait. C'était l'heure tant attendue des cellules. Dans la journée, il faisait si sombre qu'on ne
pouvait rien faire dans les chambrées, que rester allongés et baver aux corneilles.
Dès que l'électricité était allumée, on jouait aux cartes ou on relisait avidement les quelques lettres reçues
par ceux qui avaient eu ce bonheur. Le garde, en allumant la rangée, sauta délibérément le 13. Aux appels
répétés, il répondit par des rires, De fil en aiguille des injures furent échangées. Je m'emportai, frappai à
m'en meurtrir les poings contre la porte, insultai le milicien et toute la garde.
J'en fus pour une « diète » symbolique de quelques heures.
L'énervement faisait maintenant partie de l'état d'esprit général. La cohabitation devenait difficile.
Supporter les rots, les borborygmes, les flatulences et les pets d'un codétenu quand on n'a que quelques
minutes d'air quotidien vous ferait prendre en haine votre propre père.
Parmi les Européens, il y avait deux frères. Enfermés dans la même cellule, ils s'y disputèrent très
souvent.

Les mois passaient, rien ne changeait. La Cour des Miracles se renforçait de jour en jour. Les éclopés se
multipliaient si les fous disparaissaient peu à peu, discrètement éliminés.
Les vols aussi fleurissaient. « Poubelle » chipa plusieurs fois le plat de riz d'un voisin. « Poubelle » était le
surnom d'un étranger si vorace qu'il pleurait à tout bout de champ des « renforts ». Il acceptait même, au
matin, qu'on lui donne les plats froids que de trop grands malades n'avaient pu finir et qui sortaient
manifestement de cellules où régnait la tuberculose.
Avec un bâton ramassé dans la cour des latrines, il finit par attirer à lui la gamelle déposée par la corvée
devant la cellule voisine et à la faire glisser sous sa propre porte. Les corvéables avaient, en effet, pris
l'habitude de déposer devant chaque cellule, le nombre de plats nécessaires et la garde passait ouvrir et
faire entrer les gamelles quand la distribution était terminée. Le drame fut que les hommes de corvée,
conscients d'avoir bien distribué le nombre exact de rations, refusèrent d'en donner une supplémentaire.
Il y eut aussi quelques révoltes du genre de celle de Kaba Lamine. Très simple. Onze heures. Le matin, il
fait très chaud. Depuis deux mois, l'ancien gouverneur de Guéckédou se plaint de vertiges et de douleurs
dans le bras gauche. Pourquoi l'écouterait-on? De quoi le soignerait-on? Avec quoi?
Tout disparaît maintenant au camp. Depuis le capitaine et ses trop nombreuses maîtresses jusqu'aux
chefs de poste, il y a tant d'affamés à nourrir ! Kaba, debout, proteste encore. Le garde lui a quand même
ouvert la porte. Il a l'air trop malade. Son corps décharné ne pèse pas plus de quarante kilos.
Brusquement, il n'y a plus personne. Aux pieds du gendarme étonné, un long corps démantibulé.
Personne ne pourra le faire revenir à la vie.
Il n'avait pas quarante ans et sept enfants qui devaient l'attendre toujours à Kankan. On va jeter son
cadavre à la fosse commune, nuitamment. Kaba Lamine était dénoncé sur la liste de Yakoun.
Pour quelle obscure raison avait-on obligé Bama à y porter le nom de son meilleur ami ?
Je ne l'ai jamais su, ayant seulement constaté l'acharnement d'Ismaël à obtenir ce nom.
Dans l'univers concentrationnaire, il faut se garder de se plaindre de son sort. Boiro est, paraît-il, un
camp privilégié ! On trouve des prisons pires. Dans la cellule contiguë, Traoré Idrissa vient d'entrer. Haut
responsable politique de la Jeunesse nationale, on l'a démis du secrétariat général d'une instance
internationale pour le jeter, il y a trois ans, à Kindia. Il vient d'être transféré, pour soins. Presque aveugle,
ce qu'il raconte des conditions des prisons de l'intérieur fait dresser les cheveux sur la tête. La famine y
est endémique. La première année, ils ont eu une louche de riz par jour, pas de café, de pain ni de sauce.
Quelques comprimés d'aspirine pour tout le camp constituaient le stock pharmaceutique. Il a compté les
morts par centaines. Chaque matin, dans la grande salle commune où une soixantaine de détenus
couchaient sur les bat-flanc de ciment, on sortait deux ou trois cadavres. Il dresse une liste
impressionnante pour ceux qui l'écoutent.
Diop, le joyeux Sénégalais, restaurateur célèbre à Conakry, mort de dysenterie, Touré l'ancien gouverneur
de Dinguiraye, encore un des fondateurs du Parti, également emporté par la diarrhée... Affamés, ne
tenant plus sur leurs jambes, les prisonniers redoutent ces violentes coliques qui les vident, à tous les
sens, en deux jours.
Traoré leur a apporté une autre nouvelle, tragique. Les transférés d'octobre 1971, les quelque deux cents
prisonniers qu'on croyait envoyés à Kindia, du moins selon les assurances des gardes, n'y sont jamais
parvenus. De son côté, Traoré s'attendait à retrouver, à Conakry, une bonne centaine de compagnons
enlevés nuitamment de Kindia à la même date et qu'on prétendait descendus à Boiro. Jamais on n'en a
entendu parler, ni au bloc, ni à l'annexe. Où sont-ils ? ? Dans quelle géhenne ou vers quelle mort sont-ils
partis ? Personne ne le saura. Où sont Barry Sory, Paul Abbas, Diallo « m'en parler » , Tounkara Tibou ?
Traoré se trouve heureux à Boiro. Il y a, au moins, un peu plus de riz qui colmate l'estomac.

Ce n'est pas le riz qui sauvera Fassou à la 46. Enlevé en deux jours il n'arrêtait pas de faire sous lui. Ses
compagnons de cellule devaient se borner à empêcher qu'il ne se salisse trop. Une plainte continuelle
s'échappait de ses lèvres, faible comme un gémissement d'enfant. Il est mort sans avoir repris
connaissance, éteint. A la fosse commune, ce lieutenant de gendarmerie de trente-quatre ans, jamais
interrogé, ignorait encore ce qu'on avait décidé de lui reprocher.
Cette fin ressemblait si étrangement à celle d'un cholérique que le capitaine a pris peur. Il se souvient
qu'il y a un an, une épidémie a enlevé plus de cent détenus, en huit jours, à Kankan et qu'on a été obligé
de répartir la poignée de survivants entre Boiro et Kindia. Il décide une vaccination générale.
Le rythme des disparitions par «dysenterie » sera largement enrayé après cette mesure mais quelques
mois seulement, il reprendra ensuite.

On mourra quand même tous les jours. Les détenus savent exactement le nombre des morts. Tout
s'arrête de la vie du camp dès qu'un cadavre est signalé. Si les gardes avaient quelque menue corvée à
exécuter, ils stoppent. Les portes sont toutes bouclées, même celles des « O ».
Mais ces imbéciles n'ont pas encore remarqué que la lucarne de la cellule 23 donne sur la porte de la
morgue 50. Aux aguets pour tous ses compagnons, l'occupant de la 23 renseigne le camp. Le cadavre est
enlevé de la cellule où on l'a trouvé, On le transporte à la 50. Une toilette sommaire lui est faite au tuyau
d'arrosage par les hommes de corvée ; on l'enveloppe dans quelques mètres de mauvaise percale.
L'ambulance vient le chercher. Il disparaît. Personne ne saura jamais où il repose. Ses proches ne
pourront pas se recueillir sur sa tombe. Le nombre des disparitions s'accroissant, on décidera plus tard
de dresser une table en ciment dans le jardin potager pour faire plus commodément la toilette mortuaire.

La quatrième année, les gardiens ont affecté une deuxième cellule de l'arrière, les métalliques, comme on
les appelle, car leur porte est en fer, à un usage non moins sinistre. Ceux que le médecin considère
comme perdus y sont transportés. Personne n'assistera à leur fin que d'autres moribonds. Et c'est plus
près de la 50 !

Le principe du paravent des hôpitaux. Les prisonniers ont vite compris. Ils refusent, s'ils ne sont pas
entièrement inconscients, de se laisser transporter. Quand ils sont vaincus, ce n'est plus très long. En
général deux jours suffisent pour qu'ils fassent le dernier voyage.
Pendant ces « enterrements » la vie du camp est suspendue: « Il y a du travail », disent les hommes de
garde quand on les interpelle. « Un mort », soufflent les prisonniers de corvée.
Le rythme s'accroît car la morgue du bloc sert à l'annexe. La disposition des pièces au château ne permet
pas une manipulation discrète des corps.

Or la mort des détenus politiques en Guinée est secrète. Il faut la leur voler comme on a volé leur vie. Ils
n'ont pas davantage le droit de mourir que celui de penser. Personne ne doit savoir qu'ils sont morts.
Personne ne doit, jamais, prévenir les familles, qui attendront toujours le retour de ceux qu'on a jetés, un
soir, à la fosse commune.

N'est-ce pas normal, d'ailleurs ? Si les parents sont bons révolutionnaires, ils doivent les avoir déjà
oubliés, ces malheureux ! S'ils ne le sont pas, si un père, une mère, une femme ou des enfants s'obstinent
à croire le disparu innocent, alors qu'ils meurent d'angoisse à petit feu. Quelle importance !

Les morts de l'annexe sont donc ramenés à la 50 pour y être préparés.


Un jour, il y eut le ressuscité. Déclaré un peu trop rapidement décédé par le médecin du camp, Dramé
s'est éveillé au moment où on le jetait à la fosse. L'étrange est qu'on l'ait ramené au camp. Il s'en est tiré !
Par lui on sait désormais où se situe le charnier et l'odeur épouvantable qu'il dégage!
Comment conserver l'espoir dans ces conditions? Aussi étrange que cela paraisse, c'est Michel Émile qui,
à cette époque, réussit à le rendre au camp.
J'avais été stupéfié en apprenant sa présence au camp Boiro. Je connaissais trop bien les sentiments
d'Ismaël à son égard. N'avait-il pas dit, en ma présence, qu'il regrettait de ne pas pouvoir le faire tuer
deux fois ? Sa haine exigeait sa disparition physique après l'élimination politique.
Et il renvoyait Michel Émile au bloc alors que tant d'autres étaient partis pour l'inconnu. D'après un
calcul sommaire, j'estimais à deux mille le nombre des arrestations constatées à Boiro seulement de juin
à novembre 1971. Il restait moins de quatre cents détenus entre le bloc et l'annexe, et parmi eux de
nombreuses entrées postérieures !
En estimant à cinq cents les libérations opérées, cela faisait plus de mille cinq cents départs. Michel
Emile ne cadrait pas avec ces prévisions.
Tous ceux qu'on voyait à Boiro entraient dans la catégorie des « récupérables » du ministre.
La protection du président avait-elle quand même joué ? Après nous avoir abandonnés aux stryges, avait-
il limé les dents aux vampires ? Pour l'instant, Michel Émile maintient une certaine bonne humeur
autour de lui malgré la haine compacte qu'il soulève encore.
Des hommes comme Kantara étaient physiquement bouleversés à sa vue. Ils ne pouvaient oublier le
tortionnaire de Kindia. Les insultes fusaient de tous côtés quand il passait pour la vidange. Cela ne
suffisait pas aux malheureux de le voir partager leurs souffrances. Ils avaient applaudi à son arrestation;
deux ans s'étaient écoulés, ils l'auraient voulu mort.
Et il avait le sourire, promenant son inconscience parmi la colère.
Je me sentais attiré par lui. Ne souffrais-je pas du même ostracisme ? Sans avoir jamais, dans le passé,
dirigé ni même participé à aucune répression politique, n'étais-je pas tenu pour responsable de trop
d'actes ? Mon amitié pour Sékou ne me poursuivait-elle pas encore ? Un autre intime du chef de l'État
s'affaiblissait de jour en jour. Kassory. Descendu du château en mauvaise condition physique, on le
croyait atteint d'hydropisie. Son ventre devenait énorme, gonflant juste sous l'estomac. Le pauvre
Bangoura prenait l'allure d'une reine termite à l'abdomen démesuré. Il pouvait à peine se traîner. Ses
compagnons de cellule le soutenaient pour aller à la douche, lui faisaient sa vidange.
Lui aussi ne s'accrochait qu’à l'idée qu'Il ne le laisserait pas mourir ici. Chaque jour, son ventre
s'arrondissait un peu, chaque jour, il éprouvait un peu plus de peine pour se lever mais il croyait toujours
impossible que le vieil ami des années de lutte, celui auquel il avait cédé son lit quand il était poursuivi
par la police coloniale, ne fit pas le geste sauveur.

Octobre 1973

Michel Emile était le meilleur informateur de Radio 77 qui était là pour remonter le moral. Il y avait
soixante-seize cellules au camp, la 77 étant les latrines.
De Radio 77, nous parvint l'heureuse nouvelle de la venue en Guinée du vieil empereur Hailé Sélassié. Le
vieux tyran sanguinaire, qui avait fait pendre sans sourciller, aux portes de son palais, des centaines de
mutins, se serait ému de la répression guinéenne. Au nom de l'OUA il serait venu implorer la clémence
du président. C'était certain et gagné d'avance. Chacun savait que Sékou ne refusait rien au vieil
Éthiopien.
De Radio 77, la retransmission des discours de Fidel Castro. Deux fois, mes amis, deux fois, le vaillant
Cubain est venu à Conakry. Oyez les précisions, bonnes gens, elles vous convaincront ! Il a conseillé dans
son discours du stade d'ouvrir les prisons, de laisser les véritables contre-révolutionnaires s'en aller
librement du territoire et de remettre les autres au travail!
Voyons! Tout à fait dans leur manière à tous deux, à l'un de prêcher la modération, à l'autre d'accepter
des conseils publics !
De Radio 77, le renversement du Gouvernement sénégalais hostile au président Sékou Touré et son
remplacement par de vieux amis à lui.
De Radio 77, l'amnistie politique proclamée au Mali et la libération de Modibo Keita. Comment voulez-
vous qu'après cela, on hésite à nous amnistier tous ?

En attendant ce beau jour, voici qu'on jette de nouvelles victimes au Moloch. Le glaive a frappé au hasard
chez les Européens. Il ne restait plus qu'un Allemand au camp. Le Germain était bien mal en point mais
tout le poids de la République fédérale pesait pour le maintenir en vie. Les autorités allemandes s'étaient
exprimées sans ambiguïté.
« Évitez l'irréparable » avait câblé un haut responsable au chef de l'État guinéen. Et on l'évitait ! Les
gardes, après avoir accablé Adolf Marx de sarcasmes, se confondaient en amabilités pour qu'il consente
seulement à manger. Le sort lui envoya des compagnons. Les Allemands ont toujours eu la bougeotte.
Deux d'entre eux faisaient du tourisme en Afrique, l'un à pied à travers la Côte-d'Ivoire, l'autre à
bicyclette par la Mauritanie et le Sénégal.
Il leur prit fantaisie de passer par la Guinée. Des frontières où on ne les refoula pas et par où on les laissa
pénétrer tranquillement ; on les projeta à Boiro. Comme détente internationale, il n'y avait pas meilleure
preuve! Il est vrai que deux otages supplémentaires font du poids dans une discussion !

Chez les Guinéens, pas de détente apparente non plus. Le commandant Khalil avait été mis en valeur par
l'agression. A la tête du bataillon de Labé, accompagné de Michel Emile, commissaire politique, il s'était
porté au secours de la capitale attaquée. Son quatrième galon et le poste de chef d'état-major l'en avaient
récompensé à moins de trente ans. Honneurs qui ne précédèrent que de quelques mois la déclaration
d'appartenance à la 5e colonne et le plongeon aux oubliettes.
Miraculeusement épargné car presque tous les officiers avaient disparu dans le mois de leur arrestation,
Khalil espérait finir son temps tranquille. Après deux ans de détention on le soumit à nouveau à la
«diète» absolue.
Huit jours... A l'issue de cette épreuve, on l'invita à collaborer avec la Révolution en dénonçant deux de
ses anciens collègues qui avaient passé à travers les mailles du filet.
Ils le rejoignirent au camp. Ce qui prouvait que les méthodes n'avaient pas changé et que le ministre,
battu dans l'affaire L. B. Z., restait encore maître du jeu.

Le flot des arrivants, un instant ralenti, reprit sa vigueur. Chaque jour, les morts étaient remplacés par de
nouveaux détenus. Guère de cadres parmi ces recrues, une grande majorité de petits paysans. Le Sénégal
avait refoulé un grand nombre de Guinéens qui paralysaient son économie, en se mêlant en plus de
prôner la politique de Sékou. Ils crurent être accueillis à bras ouvert au pays natal. Mais, n'était-ce pas un
coup monté pour introduire des espions ? Le coup du Cheval de Troie, on ne le fait pas à Ismaël ! On les
essaima dans toutes les prisons, y compris Boiro. Ils y moururent comme des mouches. Très mal nourris
avant leur incarcération, ils ne résistèrent pas au régime de la prison.
J'attaquais maintenant ma quatrième année. Tous les jours, je voyais partir un ou deux de mes
compagnons.
Adieu. Djibril, professeur de lettres, rongé par la tuberculose, qu'on n'a même pas isolé de tes
compagnons effrayés de tes quintes. Adieu Moussa Condé, jeune étudiant venu de Côte-d'Ivoire pour une
cérémonie familiale et qui es mort, paralysé, en quelques mois. Adieu. Sow et Diallo, paysans de Boké qui
aviez des femmes trop jolies et Bah, jeune combattant du PAIGC, qu'une tragique « méprise » a fait jeter
dans ce camp maudit.
Adieu, Fillois, infirmier, membre du Bureau fédéral de Mamou depuis sa création, qui as diagnostiqué ta
propre maladie et avais prédit ta mort. Adieu Cissé Fodé et capitaine Tounkara.
Mais il n'y a pas que des politiques à Boiro. Aux militaires punis s'est ajoutée une nouvelle catégorie de
détenus, suprême humiliation réservée par le ministre.
Le camp s'est, peu à peu, habitué aux cris et hurlements des fous. Certains d'ailleurs sont morts
d'épuisement, d'autres se sont, en quelque sorte, enlisés dans la routine. Tel « Mohamed Bande 1 »
qu'on entend, cent fois par jour, jouer au muezzin et qui profite de la vidange pour disserter des mérites
du plat de riz qu'il attend en salivant, d'où son surnom.
Un soir, s'élèvent des cris tout différents. Il s'agit de peur plus que de souffrance. On vient d'isoler, à la
diète, un homme et il hurle, comme si on l'égorgeait. Après plusieurs heures de ce vacarme, le chef de
poste se décide à lui rendre visite. Il fait jeter sur le trottoir les couvertures souillées d'excréments. Le
prisonnier fait sous lui sans discontinuer, comme un animal blessé au ventre. Les voisins l'entendent qui
hoquette entre deux longs cris de bête: « J'ai commis un crime. On veut me tuer. C'est pour cela qu'on
m'a mis là. »
Le gendarme gueule. Il secoue rudement la loque affalée dans ses déjections: « Tu n'as pas honte ! Sois
un homme ! Si tu dois mourir, attends en silence ! »
Il ressort, laissant le type nu. Il lui faudra trois jours pour se maîtriser. Les autres cellules apprennent
alors son histoire. Un milicien de Coyah. Au cours d'une rixe avec des camarades de beuverie, il a abattu
deux d'entre eux à coups de pistolet. Le crime a paru si horrible qu'on l'a conduit immédiatement à Boiro.
Le camp a une telle réputation que le misérable est persuadé qu'on l'a enfermé là pour l'exécuter sans
jugement. Il est tout étonné, quand il reprend ses esprits, d'être entouré de gens qu'il croyait morts
depuis fort longtemps. Cela ne le rassure qu'à moitié!
Cela n'apaise pas davantage les politiques. C'est donc une sanction complémentaire pour les criminels
d'être conduits ici. Les exemples, c'est à Boiro qu'on les donne. Même les assassins ont une peur bleue du
camp !
Voleurs et criminels de tout poil sont maintenant mêlés aux politiques. Des voleurs, y en a-t-il de pires
que dans le personnel du camp ? Jamais le pillage n'a été mieux organisé. De haut en bas de l'échelle,
tous les geôliers volent. Des quantités énormes de riz, de lait en boîte, de sucre, de conserves de tomate,
d'huile entrent au magasin, deux cellules désaffectées, sous notre oeil attentif. Tout était pillé par le
personnel, des chefs de poste au capitaine en passant, bien entendu, par Fofana. Pour la forme, quelques
boîtes de lait sont distribuées une fois par mois aux malades. Le reste part.
Partent les cartons de cigarettes. La ration officielle était d'un paquet par semaine. Fofana fit tomber la
distribution au rythme d'un paquet tous les dix-huit jours !
Voleurs à l'extérieur, voleurs à l'intérieur, tel était l'environnement de Boiro. Les détournements de
denrées atteignaient un volume ahurissant. On volait « cru », on volait « cuit » !
Chaque jour sortaient trois cents kilos de riz, le quart à peine aboutissait aux gamelles. La cuisine ne
portait pas trace des tomates, de l'huile et des condiments accordés. Tout était subtilisé sans que les
prisonniers n'en aient le goût.
Tout était matière à pillage, même les tenues pénitentiaires ! Fofana préférait laisser les détenus nus
plutôt que faire tailler et coudre des tenues qu'il revendait par « pièces » intactes. Les draps, les
couvertures, le savon, disparaissaient par la même voie. Jusqu'aux assiettes d'aluminium et aux seaux
hygiéniques ! Il est vrai que les gardes avaient une excuse. Comme ils le disaient aux prisonniers « Ici,
vous avez au moins un peu de riz. En ville, on ne trouve plus rien ! »
Dans ces conditions, chaque jour aggravait la misère.
Les Européens étaient à peu près groupés. Rares étaient ceux d'entre eux mêlés aux Africains. Dans les
cellules « blanches », l'effectif ne dépassait pas quatre, mais dans les « nègres » ils se massaient à six,
parfois plus.
A terre, sans grabats ni matelas, les plus favorisés obtenaient de vieux cartons pour les isoler un peu de
l'humidité et de la dureté du ciment.
Le sol n'était jamais lavé, seulement vaguement balayé. Les seaux hygiéniques étaient entassés dans le
coin opposé à celui réservé aux
gobelets d'eau potable, La chaleur écrasante, la vermine, poux et punaises, une puanteur effroyable, les
hommes pratiquement nus à l'exception d'un lambeau servant de slip restaient affalés toute la journée,
dans l'obscurité, priant, égrenant leur chapelet ou discutant à perte de vue sur des sujets anodins qui ne
provoquent pas de sanctions.
Vous aviez un compagnon qui paraissait encore solide. Il parlait, comme vous, chantait même, le soir, les
chants du Foutah ou de Siguiri, se battait comme un diable pour obtenir quelques cuillers de « renfort ».
Brusquement, il s'effondrait, perdait tout appétit, cessait de vous répondre, se repliait sur lui-même, se
recroquevillait. En quelques jours, ils dépérissait totalement, devenait une ombre et, rapidement, on
transportait son cadavre à la 50.

Grâce à Henri, je pus tenir le coup. J'eus plusieurs attaques cardiaques. Pour la seconde fois dans ma vie
au camp, je me réveillai sur mon lit, inconscient de m'être écroulé. Je surmontai ce malaise par l'amitié
d'Henri et devant le beau sourire des photos de Marie-Rose.

La garde prenait n'importe quel prétexte pour durcir le régime. Un fou tenta de s'évader, un gamin de
dix-sept ans, petit cultivateur, qui avait perdu la raison en se voyant enfermé sans même être interrogé.
Jeté dans une cellule avec six autres occupants, il était battu par eux tous les jours parce qu'il avait perdu
le contrôle de ses sphincters et urinait sur eux comme sur lui. Il essaya un beau jour de sauter, par les
arbres de la cour, dans la concession voisine. Tôt repris, battu presque à mort, ligoté dans une cellule, il
empêcha tout le camp de dormir, hurlant comme un chien, des heures sans discontinuer.
Pourtant, même les geôliers savaient qu'il n'avait plus sa raison Cela ne les priva pas d'utiliser sa tentative
pour supprimer les « O » et faire régner la terreur, plusieurs semaines durant.
Les morts s'accumulaient. Malgré tout, Michel Émile s'efforçait d'entretenir les illusions de tous.
Étonnant personnage qui ne perdait pas courage. Je le voyais donner des cours à des gardiens, économie
ou mathématiques. Nous échangeâmes souvent nos appréciations. Rien ne nous permettait plus
d'espérer. Pourtant, il croyait toujours à une libération très proche. L'ennemi était Touré Ismaël et il
l'espérait vaincu puisqu'il avait échoué sur son dernier objectif, l'arrestation de L. B. Z. Il s'attendait à son
élimination. En attendant cette heureuse échéance, il restait le plus acharné propagateur de Radio 77 et
d'une naïveté déplorable pour interpréter chaque événement mineur de notre propre vie.
La similitude de nos infortunes nous rapprochait. La haine était surtout destinée à l'agent d'exécution des
décisions du parti, non à l'homme lui-même, assez brillant et attachant.
– J'ai fait ce qu'il fallait pour sensibiliser les masses, me dit-il un jour de lessive où nous nous étions
retrouvés côte à côte pour quelques minutes.
Elles n'étaient pas concernées, se démobilisaient, vivaient en dehors de la Révolution. Tout avait été trop
facile. L'Indépendance acquise par un simple bulletin de vote, le dégagement des structures féodales par
une décision autoritaire qui n'avait rencontré aucune opposition. Il fallait un drame pour les intéresser.
– Mais ce sont des innocents qui ont payé la mise en scène, protestai-je. Regarde autour de nous. Y a-t-il
un seul coupable ?
– Il n'y a jamais d'innocents dans un drame historique. Nous sommes tous coupables. Tous ces hauts
fonctionnaires sont coupables à des titres divers. Ils ont tous, plus ou moins, trahi l'Idée. Ils ne
recherchaient plus que le bien-être matériel.
– Alors, ne te plains pas d'être ici.
– Je ne m'en plains pas. J'enrage que ce soit un Ismaël qui m'y ait jeté au seul profit des Etats-Unis.
C'était la grande idée de Michel Émile. Tout ce qui était fait pour détruire l'union, un instant soudée
autour du président, venait du ministre à la solde des Américains. Il était certain que plusieurs de ses
arguments étaient troublants.
Dans sa propre déposition, il avait accusé la CIA, cité des noms de pseudo - agents. Aucun d'eux n'avait
été arrêté ni même inquiété alors que tous les autres dénoncés se retrouvaient en prison. La crainte de la
6è Flotte ne pouvait paralyser à ce point un Gouvernement qui n'avait pas hésité à expulser un
ambassadeur soviétique.
L'éviction de Diallo Taran et de toute l'aile gauche du Parti arrangeait bien les affaires de ceux qui
regardaient vers Washington.
Le parti pro - français était entièrement liquidé. Presque tous les ménages mixtes guinéo - français
avaient été dissous dans la tourmente, leurs enfants dispersés.
La place était libre pour les intérêts américains.
L'idée paraissait folle, elle méritait d'être examinée. Seuls les biens et les intérêts des USA n'avaient
jamais été lésés en Guinée. Jamais un de leurs citoyens n'avait été molesté ni spolié.
Quand on avait expulsé les gens du Peace Corps, on les avait invités à revenir quelques années plus tard.
Mieux, leur ancien directeur avait obtenu les honneurs d'une présentation à la foule de Conakry par le
chef de l'État lui-même.

En attendant, les mois s'accumulaient dans le dénuement, la faim et la mort. Sur la liste des disparus, les
noms s'alignaient, interminablement, dont les parents ne sauraient jamais la fin misérable.
La prison se clivait de plus en plus et très apparemment. D'un côté, quelques Blancs et favorisés, encore
assez bien portants, de l'autre des crève-la-faim assurant les départs quotidiens pour la morgue.
Bientôt le quatrième hivernage allait battre son plein avec son cortège de maladies, sa recrudescence de
dysenterie et de paludisme. Combien allaient pouvoir survivre à ces mois de pluie, de froid, d'humidité ?
La nourriture s'était encore amoindrie. Les gardes pillaient ouvertement les magasins. Hommes de
corvée comme détenus logés en face des locaux pouvaient les observer qui ne se gênaient plus,
embarquant chaque jour, riz, sucre, lait , huile et cigarettes.
Le capitaine Siaka n'osait plus se montrer au camp. Autrefois, il y faisait, trimestriellement, une visite
éclair. Depuis deux ans on ne le voyait plus. Il comptait trop de connaissances qui y souffraient. Il leur
avait fait trop de promesses qu'il ne tiendrait jamais. Avec un ami d'enfance, comme Kantara, inutile de
ruser. Il lui fallait baisser la tête.
Cet officier qui n'avait de militaire que le nom, formé exclusivement en politique par l'URSS, dénué du
moindre courage physique, avait déjà donné deux fois sa mesure morale.
Quelques mois avant l'agression, il avait enlevé la femme de son cousin alors que celui-ci purgeait une
peine de cinq ans dans ce même camp. Ce sont des choses qui ne s'oublient nulle part et en Afrique moins
qu'ailleurs.
La famille entière s'était estimée offensée et ne le lui pardonnerait pas.
Le 22 novembre il avait montré une peur encore plus abjecte que celle du ministre. Commandant du
camp, cible principale des assaillants, il avait fui son logement. Ne s'estimant à l'abri que dans un hôtel et
en tenue civile, il s'était fait oublier deux jours entiers.
Siaka ne vivait que pour les femmes. Pour les obtenir, tout lui était bon : menaces, chantage, corruption,
dons de denrées volées aux détenus. Tel était le geôlier qui avait droit de vie et de mort sur trois mille
détenus politiques car son rayon d'action couvrait la totalité des prisons guinéennes.
Après que le choléra, pudiquement baptisé diarrhée, eut encore fait de nouvelles victimes, Siaka vint,
nuitamment, visiter l'état des lieux. Il avait attendu l'extinction des feux n'osant pas se faire reconnaître.
Les détenus le suivirent à la voix.
Pour une fois, le chef de poste qui avait insisté pour sa venue, un Malinké de Siguiri, fut courageux. Peut-
être comptait-il trop de ses parents emprisonnés ou eut-il brusquement conscience de ses
responsabilités? Les prisonniers l'entendirent faire un exposé clair de toutes les insuffisances du régime
pénitentiaire, réclamer meilleure pitance, meilleur couchage et des soins avant que l'hivernage
n'accroisse le nombre des victimes.
Cet adjudant de gendarmerie, Alceny, était assez bizarre. Comme tous, il volait suffisamment à ce poste
pour vouloir s'y accrocher durement. Ainsi avait-il fait effectuer des « travaux » occultes par des détenus
considérés comme de bons « marabouts ». Par contre, il avait le courage de ses actes et reconnaissait ses
propres malversations.
Ténin étant de son village paternel, il me traitait en biranké 2 et venait souvent me parler.
– Biranké, ici les officiels volent tous mais ils ne comprennent pas qu'ils ont un sac de sel. Pour bien faire,
on doit mouiller le bout du doigt, le tremper dans le sel et recommencer. Cela donne bien le goût et ne fait
pas beaucoup baisser le niveau. Eux, ils volent des deux mains, comme des charognards qui crochent
dans un cadavre et ne peuvent plus dépêtrer leurs serres.
Alceny avait-il suffisamment piqué le capitaine au vif ? Toujours est-il qu'au cours d'une visite médicale,
quelques jours après, nous eûmes la surprise de le voir arriver. Quelle belle collection d'éclopés nous
présentions alors!
Aveugles, comme Traoré, ancien responsable de la Jeunesse; paralytiques comme Yalani avec ses jambes
monstrueuses de béribérique ou simple impotent comme Kassory qu'il fallait porter. J'eus la satisfaction
de voir la gêne envahir son visage quand il fut devant cette assemblée de squelettes, puants dans leurs
loques bleuâtres.
Le Dr Tchékov venait de déplorer auprès de l'infirmier major qu'aucune de ses prescriptions ne soit
jamais suivie d'effets.
Les régimes qu'il établissait n'étaient jamais respectés par l'ordinaire du camp.
L'arrivée de Siaka fit sensation. Il fut entouré de la bande grouillante. Traoré et Michel Émile, qui étaient
également du voyage, lui demandèrent s'ils étaient condamnés à mort pour ne recevoir aucun des soins
ordonnés par Tchékov. Siaka eut un bien joli mouvement du menton.
– Je n'ai pas reçu l'ordre de vous tuer, affirma-t-il. Et si je le recevais, ce n'est pas de faim que je vous
ferais périr!
Le docteur eut un geste et un sourire désabusés, montrant du doigt le squelette allongé sur la couchette
devant lui et qui avait été quelques mois auparavant, un être plein de vie et de forces. Siaka s'enferra dans
ses promesses.
– Docteur, j'en prends l'engagement devant vous. Tout régime que vous attribuerez, tout médicament
que vous prescrirez, sera distribué. Ces hommes ne sont pas condamnés à mort. Ils doivent vivre.
D'ailleurs, dès le début du mois prochain, ils auront une amélioration sensible de l'ordinaire.
Pressé de questions, il promit d'adjoindre au riz, une « sauce » réconfortante: «mafé tiga» ou
«bourakhé» 3 ainsi que la renaissance d'un véritable « B » pour les Européens et les malades. Des crédits
suffisants lui avaient été alloués. Les détenus jugeraient par eux-mêmes.
Que s'est-il passé ce jour-là ! Nous n'eûmes jamais aucune explication valable. Les canailles les plus
endurcies deviennent, par moments, fleur bleue. Siaka était-il de bonne foi, comme il le paraissait aux dix
détenus qui le pressaient à cette visite ? Avait-il simplement perdu tout contrôle en constatant à quel
point ils étaient près de la mort ?
Michel Émile, Yalani, Traoré revinrent enthousiasmés, colportèrent les promesses de Siaka. Tous se
mirent à croire ferme en cette « sauce » qui leur faisait venir l'eau à la bouche.
J'étais plus réservé. Siaka, comme Ismaël, était de l'espèce des vipères des sables, ces horribles bêtes
larges et plates qui dévorent sur place leurs victimes. Pourquoi abandonneraient-ils une proie presque
achevée?

Novembre 1973

Le Dr Tchékov tira le premier les conséquences de cette entrevue. Conscient que les promesses faites ne
seraient pas tenues, il démissionna, avec l'appui inconditionnel de son ambassade.
Aucune autre mission étrangère n'accepta de prêter un médecin à cette parodie de système sanitaire. Il
fallait trouver un Guinéen.
Quelle confiance accorder à un homme qui pourrait informer les familles de l'état de leurs prisonniers ?
Finalement, Siaka décida de désigner un détenu comme médecin des prisonniers.
Ce fut le Dr. Keita Ousmane, mon malheureux compagnon du 22 novembre.
Avec un tel médecin, les détenus allaient être bien lotis ! Tchékov en imposait un peu au major Sako.
Keita, pas du tout. Il devint un infirmier supplémentaire, dépouillé de tout droit. Il lui était interdit
d'entrer seul dans une cellule, d'ausculter seul un malade, de prescrire quoi que ce soit sans l'avis du
major.
Il n'obtint que des avantages personnels : aération de sa cellule, amélioration sensible de sa nourriture et
de son couchage. Même la clef des médicaments de première urgence restait avec Sako. Pittoresque
personnage que ce major, mélomane par surcroît. Il faisait partie de la clique de la garde républicaine.
Celle-ci était mobilisée à chaque visite officielle ; le major était plus souvent occupé jouer du trombone
qu'à soigner les petites misères du camp.
Pour pallier son absence, les détenus disposaient d'une gamme inépuisable de volontaires. Tous les
gardes voulaient devenir infirmiers. Il ne fallait pas voir dans cet empressement un désir de formation
scientifique !
Dans les campagnes, un infirmier avait la possibilité de devenir un gros monsieur et de gagner pas mal
d'argent. Le Guinéen a la manie des piqûres et, par-dessus tout, des antibiotiques. A tort ou à raison, il se
fait administrer des millions d'unités de pénicilline, le plus souvent dérobée aux pharmacies d'État.
Tous ces beaux miliciens ne conservaient guère d'illusions sur leur avenir militaire, ils se reconvertiraient
plus volontiers en infirmiers paysans clandestins.
Quel meilleur champ d'expérience que le camp où aucune règle d'asepsie n'était exigée ? Du jour au
lendemain, ces hommes plantaient des aiguilles dans les fesses ou les veines de leurs cobayes. Je vis la
même aiguille servir à une dizaine d'injections diverses. J'en vis désinfecter à l'eau, au robinet de la cour.
Le plus étonnant était que ces apprentis n'étaient pas pires que les autres et qu'il n'y eut pas de cas de
tétanos reconnus.
Avec tout cela, il fallait un optimisme délirant pour s'accrocher à des illusions de liberté. Pourtant, Michel
Émile trouvait chaque jour une raison nouvelle pour annoncer la fin de nos tourments.
Était-il sincère, voulait-il s'étourdir?

Novembre 1973-Mars 1974

Pauvre Michel Émile. Il faut croire que sa fameuse lettre avait été interceptée par Siaka qui avait partie
liée avec Ismaël. Il terminait sa troisième année et conservait un moral de fer bien que le capitaine n'eut
jamais tenu ses promesses d'amélioration de l'ordinaire et que, chaque jour, il y ait des départs pour
Ratoma. La foudre le frappa brutalement. Un bel après-midi, Alceny, prenant son service vint le séparer
de ses compagnons, lui retirer grabat et couvertures et inscrire un monumental « DR » sur sa porte.
Demi-ration! Au pauvre qui se gendarmait, le chef ne sut que répondre. « Tu dois savoir ce que tu as fait.
Je viens de recevoir les ordres du capitaine. Il les tient du haut commandement 4. Demi-ration et porte
fermée jusqu'à nouvel ordre. »
Demi-ration, cela signifiait très exactement une ration de riz, tous les deux jours, sans café ni pain, le
régime qui avait fait plier W. G.
Tout le camp vit Michel Émile entrer en « DR » le 15 novembre 1973. Il y resta cent treize jours! C'était
désormais une ombre de Dachau, un sac d'os brinquebalant sur des jambes claudicantes, avec la tête de
mort nettement sculptée sous la peau. Il gardait encore le moral, mendiait aux rares occasions où un
garde compatissant lui parlait, quelque mégot, sa seule consolation.
Au cours d'une nuit de mars 1974, on vint le chercher pour le placer au jeûne complet dans une des
cellules métalliques à côté de la morgue. Après cent treize jours de famine, on l'acheva : il tint huit jours.
L'ancien bourreau de Kindia racheta ses faiblesses, paya sa cruauté par une mort courageuse, sans une
plainte, dans la dignité d'une fin acceptée.

Michel Émile mourut le 13 mars 1974. Ses derniers voisins l'entendirent, plusieurs fois, répondre au chef
de poste qui venait vérifier, à intervalles réguliers, son état de santé:
– Pas encore mort. Un peu de patience. Cela va bientôt finir.
Vers onze heures du soir, ils surprirent un long raclement à la muraille, comme s'il avait voulu mourir
debout, puis le bruit sourd d'un corps qui tombe à terre.
On enleva son cadavre quelques minutes après.
Le ministre l'avait eue, au moins, cette tête.
Un mois avant d'être placé en demi-ration, le malheureux avait confié à un de ses compagnons de cellule:

« Je n'ai pas toujours cru en Dieu. J'y crois maintenant. S'il doit me faire sortir d'ici pour continuer à
commettre les mêmes erreurs, je préfère y mourir. »

Notes
1. Bande signifie « plat préparé » en sosokui.
2. Beau-père en langue maninka, correspond a bitagni [sosokui] et à esiraabhe [pular].
3. Termes de cuisine

• « Maafe tiga»
o sauce à l'arachide accompagnant généralement du mouton ou du poulet.
• « Bourakhé»
o sauce aux feuilles. Plat d'origine sosso se fait avec des feuilles de patate ou de manioc, du poisson frais ou
séché...
• « Marakhoulian»
o d'origine sosso également, sauce composée de soumbara, crevettes séchées et pilées, piment etc.
• « Tiep dien»
o riz au poisson. Plat sénégalais.

4. Le haut-commandement désignait la présidence de la République.


Chapitre Quinze
L'exil
Janvier 1974

La fin de Michel Émile m'aurait marqué plus durement si elle n'était intervenue à une période de
transition. Quelques jours avant Noël 1973, un jeune Français avait été libéré sans aucun signe
précurseur. Ignoré toute une journée, on l'avait convoqué, un soir, au poste et habillé. Le lendemain
matin, il avait été rasé, douché et à trois heures partait du camp pour l'aérodrome et la liberté. Avec lui,
un des plus vieux étrangers partait également. Geste politique, ce dernier. Il était le seul détenu dont on
soit certain qu'il ait appartenu au parti communiste. Il n'avait pas franchi le seuil de la cabine technique
et pouvait continuer de proclamer son innocence. Le PCF n'avait pas abandonné ses amis. Il le fit bien
voir en faisant libérer le gendre de ce militant quelques mois plus tard.

Ces libérations soulevèrent les étrangers d'espoir. Des échos en arrivèrent bientôt par les lettres de
Marie-Rose. Les rapatriés lui avaient donné des nouvelles de son mari et les termes de sa lettre furent
extrapolés ferme à la 13.

Brusquement, le 1er mai 1974, alors que le camp s'engourdissait à l'approche de l'hivernage, il fut la proie
du plus grand branle-bas qui l'ait agité depuis quatre ans. Dès potron-minet, la garde fit sortir tous les
étrangers, les conduisit en groupe compact et sans leur interdire les bavardages à la douche, au rasage.
On leur annonça qu'ils étaient regroupés dans la seconde file de bâtiments, du 21 au 30.
Ils recevraient une nourriture spéciale, double ration de pain, un véritable « B ». Leurs portes resteraient
ouvertes du matin au soir et on leur promettait même douche et rasage quotidiens! Le camp bruissait
comme une ruche qui a reçu un pavé. Tous manifestaient leur joie.

Malgré leurs portes fermées, les Guinéens participaient à l'euphorie des Blancs. Un départ massif se
préparait. Les moeurs pénitentiaires étaient trop bien connues pour qu'un supplément de nourriture et
un traitement particulier n'annoncent pas une libération prochaine. Dans cet enchaînement de misère,
qu'un seul maillon saute et tous pouvaient voir tomber leurs chaînes.
Que les étrangers partent les premiers, les Africains pouvaient se croire sauvés.
La découverte d'un journal, astucieusement dissimulé par la femme d'un détenu dans son colis, cristallisa
les espoirs sur une date précise.
Le président Pompidou venait de mourir. Dans quelques jours, les élections allaient probablement porter
Mitterrand, intime de Sékou Touré, au pouvoir. Tout s'expliquait ! On « conditionnait » les Français
avant leur libération. Les esprits s'enflammaient.
On ne relevait plus les invraisemblances. Qu'à l'occasion d'élections françaises, on puisse libérer des
Allemands et des Libanais, voire un monseigneur africain ne choquait personne!
Que la réussite d'un candidat de gauche qu'on disait être venu, personnellement, apporter son soutien au
président et condamner les « agents de la 5e colonne » (sans savoir d'ailleurs qu'il en faisait partie, son
nom étant cité dans plusieurs dépositions étouffées) puisse maintenant entraîner leur sortie de l'enfer, ne
les étonnait pas!

Deux Blancs continuaient de marquer leur pessimisme dont l'Allemand Marx, survivant de la petite
phalange de 1970. Siebold avait craqué, Marx tenu. Pourtant les geôliers ne l'avaient pas épargné ! Il était
passé douze fois à la cabine, en était revenu dans un état proche de la folie.
Depuis deux ans, il avait sombré dans une demi-léthargie que d'aucuns appelaient démence et d'autres,
simulation. Il refusait toute manifestation de vie.
Allongé toute la journée sur son lit, il faisait le moins de gestes possible, ne se lavait plus, s'isolant de tout
et de tous. Les gardes avaient voulu rompre sa solitude et lui imposer des compagnons; il coupa tout
contact, allant jusqu'à tendre autour de lui un vieux drap, à se bander les yeux et se boucher les oreilles. Il
ne communiquait plus que par signes.
A ce régime il était presque paralysé et l'empressement des gardes allait croissant avec sa propre
indifférence.
Marx manifestait le plus entier mépris pour eux, Fofana en tout premier. Les seuls mots qu'il consentit à
prononcer devant lui étaient « voleur » et « menteur ».
Dès le regroupement effectué, il fut le centre d'une véritable cour qui accrédita tous les bruits de
libération. Fofana lui faisait porter des oranges, de la salade, des citrons, des oeufs même ! Un jour, il se
dérangea pour lui demander ce qu'il désirait manger car il refusait pratiquement toutes ces offres. Il
répondit « de la viande grillée » On lui en apporta ! Cela faisait trois ans qu'on n'en voyait plus dans le
camp, à l'exception de quelques « sacrifices » rituels. Il la refusa dédaigneusement. Elle était sautée, et
non grillée!
En fait, il ne voulait plus rien de ses tourmenteurs, attendait de mourir, ne croyant plus à rien.

Pour ma part, j'entrevoyais bien la possibilité de ce départ mais l'étageais plus avant dans le temps.
J'étais tenté de la repousser d'ailleurs, comme la pire des éventualités personnelles. Une expulsion se
préparait. Malgré la désastreuse expérience du château je me sentais toujours plus proche des Guinéens.
En dix-huit mois de souffrances au bloc, j'avais repris le contact, me sentais plus à l'aise dans une
discussion avec un Korka, Kassory ou Barry qu'avec un Naman et même Henri pour lesquels je resterais
toujours le renégat. Pour l'instant, j'avais été classé « Blanc », Blanc pauvre. La prison se clivait toujours
plus profondément. Une aile entière était maintenant réservée aux Européens auxquels on avait joint
monseigneur de Conakry.

Les autres ailes étaient occupées par les Africains mais, face aux toubabs, avaient été regroupés,
ministres, ambassadeurs, responsables politiques et hauts-fonctionnaires qui bénéficiaient de cellules
relativement propres, de mauvais lits et de couvertures. Le commun des mortels restait entassé à 6 ou 7,
parfois plus, dans des pièces puantes, fermées du matin au soir.
Parmi les privilégiés même, il y avait une sérieuse graduation. Comme partout, les riches se groupèrent
entre eux. La garde-chiourme avait fait confiance à monseigneur pour organiser les cellules blanches,
bien qu'il soit du plus beau noir. On partait du principe que les Blancs étaient catholiques! Drôle de
raisonnement. Avec les Libanais et moi il y avait une majorité musulmane, sans compter quelques athées
résolus. Il n'oublia pas la règle absolue des églises bien établies: que les riches aillent avec les riches et
prennent leur pasteur avec eux !
Quant aux Blancs pauvres, ceux qui paraissaient oubliés des leurs, il leur resta à prélever sur la
nourriture des Africains les compléments promis. Si une amélioration avait été décidée en leur faveur,
elle n'avait pas eu pour résultat, du moins d'après Fofana, une augmentation de crédits.
Il rogna donc sur les Noirs ce qu'il donnait aux Blancs.

Est-il possible que le Gouvernement ait pu ordonner de prélever sur des rations déjà symboliques de quoi
renforcer l'ordinaire des étrangers, déchaînant ainsi les pires instincts raciaux ?
Je préfère croire que, là encore, on trouvait la main du ministre. Que les Erynies aient pitié du
responsable de ce nouveau crime.
Le « B » qu'on supprima, un temps, à tous les malades africains, se meubla non de biftecks mais de têtes
de poissons. Il était étrange, comme le faisait remarquer un détenu, que les poissons guinéens ne soient
constitués que de têtes !
La douche et le rasage furent oubliés mais la porte resta ouverte. Avec l'air, la santé chancelante des
détenus étrangers se maintint un peu. Il était temps !
Sur les trente Blancs, une dizaine tenait bien le coup, grâce aux colis. Leurs femmes astucieuses ne se
contentaient pas des trois kilos mensuels mais leur adressaient des paquets par fret aérien: des monstres
de trente kilos !
Quand l'ambassade d'Italie, chargée des intérêts français, commença de faire parvenir des colis
bimestriels, ce fut la fête dans certaines cellules.

Des camarades étaient moins fortunés : les Noirs d'abord qui, parallèlement, connurent une faim
croissante, le développement de leurs maladies et l'affaiblissement constant ; des Blancs déshérités
ensuite qui ne reçurent pas un seul envoi de toute leur détention.
Non que leur famille les oubliât !
Siaka et Fofana volèrent tout bonnement les pauvres colis que femmes et enfants leur adressèrent.
Pourquoi ? Et pourquoi eux ? Personne ne le sut jamais. Aucun critère valable ne pouvait être fourni pour
cette sélection. Ni par la qualité ou la quantité de leurs déclarations extorquées par la commission, ni par
leur vie antérieure en Guinée, on ne pouvait justifier ce choix. Il fallait toutefois remarquer que ceux qui
étaient à l'aise, financièrement, en liberté, furent très bien traités en prison.
Intervint-il, une nouvelle fois, un problème d'argent dans ce bizarre socialisme guinéen ?
Les Blancs pauvres crurent un moment à la disparition des leurs et en furent réduits aux hypothèses car,
pas de colis, pas de nouvelles!

Décembre 1974

On mourait, certes ! En coup de tonnerre, à n'importe quel moment, les gardiens se précipitaient,
fermaient toutes les portes. Alors avec d'autres, nous montions sur les barreaux de notre lit, regardions
vers la morgue et comptions les cadavres. Pauvres morts décharnés descendus de l'annexe où vous étiez
entassés, au défi de toute humanité, sortis des cellules empuanties du bas du camp, près des latrines où
vous croupissiez depuis tant d'années, avec une poignée de riz. Morts d'inanition, morts du choléra, de
dysenterie, de béribéri, morts aveugles, paralytiques, sans pouvoir dire votre dernière prière, vos frères
vous demandent pardon d'avoir survécu.
Dans cet univers à la Ubu roi, je vis pire encore. Je vis un chef de poste refuser le droit de distribuer aux
affamés le riz dont certains Européens ne voulaient plus.
Depuis peu, les gardiens s'étaient mis en tête de faire prospérer un élevage de porcs. Pour conserver le riz
à leurs bêtes, ils refusèrent qu'on passât les gamelles aux malheureux !

Janvier 1975

La libération approchait peut-être mais la mort libérait plus vite. Kassory tint presque quatre années.
C'était un cancer qui le rongeait. Il ne fut pas soigné. Ses souffrances ne furent même pas adoucies. Le
ventre distendu à l'extrême, informe et squelettique, le reste de son corps ressemblant à celui d'un enfant,
il disparut sans maudire son ami. Jusqu'à la dernière seconde, il rendit Ismaël seul responsable de son
malheur.

Et le commandant Khalil, un des très rares officiers rescapés de l'hécatombe, se vida en quelques jours.
Et Sow, cultivateur à Daramagnaki; Bangoura, mécanicien; Diallo éleveur à Pita; Keita le bana-bana
maninkamori 1 ...

En trois mois, depuis la 23, nous comptâmes plus de cent trente départs pour l'ossuaire de Ratoma.
Le séjour au camp, malgré le regroupement, paraissait s'éterniser.
L'hivernage était bien entamé. Il y eut la visite du ministre B., un Français de haut rang. La garde s'agita
autour des élus, choisis pour être présentés à cet hôte de marque. Leur retour, tête basse, alors qu'ils
avaient espéré être embarqués à sa suite, fit pitié. Les Allemands firent moins d'embarras ou utilisèrent
des arguments plus probants puisque Marx et les deux globe-trotters partirent les premiers.

Mais, comme chacun sait, les Français sont très forts en psychologie africaine !

Même les Libanais enlevèrent une grande partie de leur contingent de Boiro, y laissant croupir les
détenus français.
En attendant le grand jour, tout s'endormait à nouveau. Chaque jour, quelque détenu africain renonçait à
la lutte même dans les « beaux quartiers ». Tel homme, un jour encore vaillant et combatif, ne quittait
plus son grabat le lendemain, était évacué aux métalliques le surlendemain et prenait la direction du 50.

Les autorités firent un singulier effort. Pour la première fois depuis trois ans, les prisonniers eurent le
goût de la viande. On leur distribua, un soir, quelques débris d'os agrémentés d'une sauce noirâtre. C'était
un « sacrifice » 2.
En distribuant l'holocauste aux détenus, le capitaine espérait se concilier les divinités infernales ; il acquit
les malédictions de ses cobayes. Malgré la faim atroce, certains qui connaissaient bien la signification de
ces pratiques refusèrent d'en absorber la moindre parcelle.

La comédie bat désormais son plein à Boiro. Devant les Africains qui continuent à mourir, on cherche à
soigner les étrangers, à leur laisser une belle image de ce camp comme si, même pour les plus favorisés
d'entre eux, quelques mois d'adoucissement pouvaient faire oublier quatre ans de vie perdue.
Je passai mes derniers mois dans une cellule africaine. Décidément, je ne pouvais m'entendre avec
d'autres Blancs qu'Henri. Je ne me sentais plus européen, pensais trop africain. Malgré l'âge qui venait je
ne pouvais me résoudre à hurler avec les loups.
Mon ressentiment contre Sékou Touré n'était pas de la même essence que celui des autres détenus
blancs.
Si je lui en voulais, c'était

• d'avoir laissé s'instaurer un régime qui trahissait ses convictions affirmées


• d'étaler des théories socialistes et de permettre la création d'une bourgeoisie
• d'entretenir favoritisme et népotisme dans sa propre famille, et dans une société coupée de ses
bases.

Si je lui en voulais, c'était d'avoir plié devant Ismaël, de l'avoir laissé maître du jeu, mais quand on le
traitait devant moi de tyranneau nègre, de primitif, de Cro-Magnon, je voyais rouge, m'emportais à sa
défense. Seul Henri comprenait certaines de mes réactions mais, sagement, il avait choisi la solution qui
lui assurait la survie. Il avait rejoint une « bonne cellule » en attendant de retrouver sa femme. Je lui
donnais raison. Aucune amitié ne doit conduire au suicide et c'était se suicider que de vouloir me
défendre.

Avril 1975

En milieu guinéen, je suis désormais à l'aise. Après tant d'années et au moment où je renonçais, je suis
admis. Des hommes qui m'avaient battu froid, qui tournaient la tête à mon passage à mon retour du
château, même des hommes de « ma liste » recherchent maintenant mon entretien, proposent leur
amitié.
La misère s'aggrave chaque jour parmi mes compagnons noirs. Moi qui étais bien un des plus mal lotis
des Européens, je suis encore favorisé par rapport à mes autres compagnons.
Pourtant, je pouvais à peine me traîner, la paralysie me gagnait, montant au bassin. Ma faiblesse était
telle que je tombais dix fois par jour.
Mais tous les Africains étaient malades, tous! Yalani, le pilier du Parti aux heures chaudes de Conakry
était totalement aveugle. D'autres ne pouvaient plus avancer qu'en prenant leurs jambes à pleines mains,
l'une après l'autre et les lançant en avant. Aucun ne désespérait vraiment. Ils voulaient tous s'en sortir. Ils
voulaient témoigner un jour, pour les milliers de disparus, témoigner de la confiance qu'ils n'avaient
cessé de garder envers la Guinée mais aussi des tortures et des départs pour la fosse anonyme de Ratoma,
de la faim et des vols, de Fofana et de Siaka, de l'infamie d'Ismaël qui a éliminé tant d'hommes pour faire
place nette à ses ambitions.
C'était là ce qu'ils me demandaient tous.
« Si, comme Blanc, tu parviens à t'en sortir avant nous, ne nous oublie pas. Que le monde sache ce qui se
passe ici. Il ne faut pas que tous soient morts en vain. »

14 Juillet 1975

C'est fini. Conakry est déjà loin sous le DC 8 de la Sabena. Abruti de fatigue, de chagrin, souffrant
atrocement des jambes, je suis écroulé dans le fauteuil qui me change tant du grabat de la 23.
Devant moi, le plateau du déjeuner étale ses richesses oubliées: beurre, confiture, viande, pain.
Mes pauvres amis, Barry, Conté, Keita ou Bangoura, quand aurez-vous droit à tout cela? Quand
connaîtrez-vous le sourire de la jolie hôtesse qui s'empresse avec tant de pitié dans ses yeux d'or?

Où est Ténin? Je suis brusquement traversé d'un trait de feu. On m'a embarqué sans me laisser parler à
ma femme, sans la voir, sans même en parler. Ténin ni mon fils n'existent plus pour moi. Je suis
pestiféré, rejeté de la communauté.
Sékou, Sékou, est-ce cela que tu fais de tes amis ? Crois-tu possible qu'on oublie si facilement l'amour ?
Ismaël t'a-t-il si bien gagné au mépris de l'humain que tu ne saches plus mesurer l'abîme qui a
patiemment grandi sous tes pieds?
Boiro est déjà loin. Ses puanteurs, ses souffrances, sa dalle aux morts, sa chambre de tortures, mais il
reste dans mon coeur. Aucun homme ne peut oublier le message de désespoir des milliers de morts
vivants, les zombis du maléfique Ismaël Touré.
Je ne réalise pas entièrement. Dans ma torpeur, traversé par des élans de révolte, je ne comprends pas.
Je ne suis plus rien, Français déchu, je vole vers une métropole qui m'est devenue étrangère où je sens
que je n'ai plus de place.
Guinéen exclu, on me chasse de la terre où fils mort et vivant ont plongé leurs racines. Qu'ai-je donc fait ?
Sinon trop aimer. Aimer déraisonnablement un pays qui n'était pas le mien, un homme qui a abandonné
ses meilleurs amis au pire de ses frères.
Pourquoi me sépare-t-on de Ténin ? Elle est ma femme. D'autres peuvent mentir, il y a des cris qui ne
trompent pas. Jamais on ne pourra me l'arracher. Personne ne pourra faire que son ventre n'ait pas
conçu par moi, que son fruit ne soit pas de mon sang.
Veut-on me faire taire en la gardant en otage ? On m'imposerait l'exil avec le bâillon de l'amour ?

Alors Khalil, mort de misère, Kassory, dévoré par le cancer ; Paul Stephen, mort sous la torture et toi,
Michel Émile, qui péris de la plus atroce des morts après quatre mois de supplice, vous serez morts pour
rien.
Personne ne se dressera jamais pour crier:

« J'ai vu ! Peu m'importe les intérêts économiques des grandes puissances. J'ai vu! On tue en Guinée! On
tue des innocents! Un ministre fou d'ambition se fraie un chemin vers le pouvoir dans le sang ! »
Il faudra toujours se taire par peur des représailles car il y aura toujours des otages, toujours.
Trahiras-tu tes frères qui t'ont fait confiance? Pour le seul espoir de connaître encore un jour les bras de
ta femme, les sourires de ton enfant, te tairas-tu?
Que l'exil est déjà amer! Il n'y aura pas de rocher pour contempler la terre d'Afrique. Dans les brumes et
la neige, il faudra vivre avec le souvenir des plages de soleil.

Mais tu témoigneras!
Tous les mensonges que tu as entendus, tu les dénonceras ; les machinations du comité révolutionnaire,
tu les dévoileras ; la lente quête du ministre Ismaël, sa chasse à L. B. Z., sa traque sournoise du grand
Peul qui se cache effrayé dans l'ombre de Sékou et qui sent le couteau de l'égorgeur, tu les révéleras.
Sa patiente recherche du pouvoir affolera-t-elle suffisamment l'éléphant pour qu'il devienne rogue et se
laisse chasser du troupeau ?
L'avion de la Sabena va toucher Bruxelles. J'ai pris ma décision : j'ai trop fui devant mes responsabilités
jusqu'à ce jour ; mon amitié m'a trop longtemps bâillonné ; devant les arrestations injustifiées, les faux
complots on ne doit pas conserver le silence.
Même si le témoignage doit m'arracher le coeur, je parlerai ; même s'il doit me couper de Ténin, je
parlerai, pour elle, pour notre amour, pour notre fils.
Pour mon amitié avec le vieux Sily aussi, je parlerai. Pour qu'on sache, pour que l'homme du 28
septembre ait une dernière chance de reprendre la barre et de chasser le ministre félon.
Mon cri aura-t-il des échos ? Qu'importent des milliers de nègres mourant en Guinée ? Quelques
combattants tombés sous les balles fascistes à Madrid soulèveront les foules de Paris et de Londres, bien
plus que dix mille nègres torturés, affamés, trois millions d'esclaves et un million d'exilés !

La jolie hôtesse approche, interrompant le cours de mes réflexions. La Sabena s'est montrée
particulièrement compréhensive et généreuse envers les dix-huit rescapés français qu'elle a choyés.
– Nous arrivons à Bruxelles, messieurs, ne bougez pas de vos sièges. On viendra vous chercher. Votre
président de la République a envoyé son avion personnel vous prendre pour vous ramener à Paris. La
Sabena se réjouit de votre libération et, au nom de tout l'équipage, je vous souhaite bonne chance et
bonheur pour votre nouvelle vie!
Bonne chance et bonheur!
En descendant péniblement l'échelle de coupée, j'ai un triste sourire. Le fin avion de liaison est là qui
brille sous le soleil matinal. Les trois couleurs de la Liberté éclatent de vie sur son fuselage. Et je pense
que les trois couleurs de mon drapeau guinéen sont bien belles aussi ! L'or du soleil africain, le vert de ses
forêts, le rouge de son sang qui continue à se répandre sur tout son sol.
L'exil a commencé... Avec lui, une longue, très longue lutte...

Notes
1. Commerçant Malinké de Kankan.
2. Sadaka ou sacrifices.
Quand on veut obtenir la réalisation d'un souhait ou au contraire qu'on veut empêcher un événement désagréable de se
produire, on est invité à offrir des « sacrifices ».
Cela ira d'une simple noix de cola à un boeuf adulte. Les sacrifices sont connus de toutes les religions. Il est simplement
dramatique que dans certaines régions de Guinée, des charlatans poussent des familles trop crédules à se ruiner dans leurs
pratiques.