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C.C.

RIDER

SAGA D’UN
PETIT HOMME

EDITIONS EMMA JOBBER

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2
SAGA D'UN PETIT HOMME

3
Il n’y a jamais eu qu’un moyen pour se
hisser au pouvoir, c’est de crier : Peuple,
on te trompe ! (Louis Latzarus)

Le monde a la démarche d’un sot, il
avance en se balançant mollement entre
deux absurdités : le droit divin et la
souveraineté du peuple. (Alfred de
Vigny)

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CC.RIDER

SAGA D’UN
PETIT HOMME

Editions Emma JOBBER

5
DU MEME AUTEUR
__________________

« Le Mammouth m’a tué » (Editions
Tempora – 2008)
« Ulla Sundström » (TheBookEdition –
2008)
« Dorian Evergreen » (TheBookEdition
– 2009)

A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et
Benoît.

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I

Fin de romance pour Dalia et Nulco

Rien ne va plus entre Nulco le
hobbitt et Dalia son infidèle compagne.
La Comté toute entière en bruit de mille
rumeurs. Il paraîtrait que les deux ex-
tourtereaux viennent de passer devant le
juge de paix pour demander le divorce à
l’amiable. Un communiqué du
Gouvernorat général de la région a
confirmé l’incroyable nouvelle…
Il faut dire que la Comté, ce petit
état situé aux confins occidentaux de
l’Union Eurolandaise, vient tout juste de
sortir d’une interminable bataille
électorale de plus d’une année. Et si le
petit Nulco remporta la place de

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Gouverneur et battit largement
Acouphène Déloyale, sa concurrente du
parti de la Rose ainsi qu’Anne Roux du
Béarn du parti de l’Orange, Dalia son
épouse n’y fut pas étrangère. Pourtant,
celle-ci avait déjà abandonné une
première fois le domicile conjugal pour
aller s’établir dans la capitale de
l'Empire du Soda Sucré avec un homme
de la chose publicitaire sans doute plus
fringant et plus sémillant que son triste
nabot de mari.
La belle et glaciale Dalia,
d’ascendance ibéro-elfique du côté
paternel et cosmo-hobbitique du côté
maternel, n’en était pas à son coup
d’essai, loin de là ! Ex-épouse d’un
amuseur public récemment disparu et
spécialisé dans les interventions dans les
boîtes à troubadours, lui-même mi
russo-elfique (branche cuisine) mi
hobbitt, elle n’avait pas hésité à le laisser
tomber pour rejoindre Nulco dont elle
avait fait la connaissance le jour même
de son mariage avec le clown. Le hobbitt
au long nez, alors bourgmestre de la

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commune la plus huppée du pays, était
immédiatement tombé amoureux de la
belle ténébreuse. C’est du moins ce que
racontent au coin du feu les grand-mères
Hobbitts à leurs petits-enfants…
Deux garçons du côté de Nulco,
deux filles de celui de Dalia. Ils
recomposèrent donc une sorte de famille
et se payèrent le luxe de procréer un
rejeton mâle supplémentaire qui
participa même au clip de propagande
qui fut diffusé dans toute l’Union.
« Bonne chance, mon papa ! » lançait le
bambin à la fin du génial opus… Car
notre hobbitt, dans son désir fou
d’accéder au pouvoir suprême, n’hésita
jamais à se mettre en scène avec toute sa
tribu. Pas un jour, pas une émission, pas
un journal sans Dalia, Nulco ou les
enfants. Paroles aériennes, images
lointaines et satellitaires, affiches,
journaux, revues, hologrammes, il sut
mobiliser tout l’espace. Les habitants de
la Comté devaient se préparer à LA
RUPTURE !

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Mais, ils croyaient, les malheureux,
qu’il s’agissait de la rupture avec le
système bolcho mafieux du grand
Mamamou-Chichi qui avait tenu si
mollement les rênes du char de l’Etat
qu’il était en train de le laisser filer droit
dans le mur juste avant qu’on ne le
stoppe dans son absence d'allant. Le
Vizir Nulco avait gravi un à un tous les
échelons du pouvoir. Il avait assumé les
fonctions de Grand Argentier puis de
Suprême Sénéchal des gens d’armes
avec un succès très relatif et avec lui,
tout devait changer ! On allait voir ce
qu’on allait voir. « ENSEMBLE TOUT
DEVENAIT POSSIBLE » était son
slogan. C’est du moins ce qu’il avait
réussi à faire croire à un maximum de
gens même aux patriotes les plus
convaincus qui délaissèrent leur vieux
chef historique, Grogneux dit « le
Menhir », breton braillard, bravache et
buté qui en resta comme deux ronds de
flan sur le bord du chemin…
Comment les braves gens de la
Comté avaient-ils pu suivre ce ridicule

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petit hobbitt dont la famille était
originaire de ténébreux territoires de
l’Est sis bien au-delà des limites de
l’Union après avoir pérégriné dans les
plus lointaines contrées du Mordor ? Il
faut dire qu’il avait bien su tromper son
monde, le nain. Il s’agitait fébrilement,
le hobbitt. Il vibrionnait, trépignait,
postillonnait, sautait et courait partout,
l’animal ! Plus social, plus patriote, plus
démocrate, plus sécuritaire, plus
atlantiste, plus compassionnel, plus
activiste, plus gaulliste, plus socialiste et
plus mondialiste que lui, on ne trouvait
pas…
…. Et pourtant il avait son talon
d’Achille : l’altière Dalia. Elle était
partie au loin, il la fit revenir en lui
proposant un deal. S’il montait sur le
trône, elle serait la première Dame de la
Comté. Elle pourrait disposer de la Carte
Magique qui permet de dépenser l’argent
dont l’Etat ne disposait plus dans toutes
les boutiques de luxe de la capitale et
d’ailleurs. Elle aurait également son mot
à dire sur les nominations de ministres,

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chambellans ou connétables et mieux
encore, elle pourrait s’illustrer dans des
missions secrètes qui lui permettraient de
se couvrir de gloire si elle réussissait
bien sûr…
Tout se passa comme prévu. Nulco
respecta scrupuleusement son contrat,
Dalia beaucoup moins. Elle plaça ses
copines aux postes-clés. Elle fit chauffer
si fort la Carte Magique que Nulco dut la
lui reprendre dès que l’affaire s’ébruita.
Bijoux, escarpins, fourrures, robes de
grands couturiers rien n’était assez beau
pour la fière ibère qui se vantait de
« n’avoir pas une goutte de sang »
comtois « dans les veines ». Elle
intervint comme éminence grise dans
toutes les grandes décisions de
gouvernance, participa aux voyages
officiels non sans les rendre parfois
périlleux. Ainsi, le couple, ayant été
invité à griller saucisses et chauffer
chamallows lors d’une barbecue-party
chez Jo Butchery, le Président de
l’Empire en personne, Dalia ne daigna
pas se montrer en donnant l’officiel

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prétexte d’une angine blanche. Cette
famille de cow-boys texans sentait trop
les nouveaux riches bouseux pour
vraiment intéresser Dame Dalia. Pour un
dîner chez les Roteuxchilles, une
sauterie chez les Rochefélés ou un pince-
fesses chez l’émir du Queutard, sans
doute, aurait-elle fait moins de
manières…
Ce bon Nulco passa l’éponge quoi
qu’il lui en coûtât. Il lui offrit même
l’occasion de se couvrir de gloire en
libérant une brochette d’infirmières des
territoires de l’Est prises en otages par
un satrape des sables qui les accusait
d’avoir inoculé un virus mortel à la
bagatelle d’un demi millier d’enfants.
Accusation fantaisiste cela va sans dire.
En fait, tout avait été négocié en secret :
caisses d’or, diamants et pierres
précieuses, armes tasers et lasers
sophistiquées. Certains racontèrent
même qu’il lâcha la recette de la bombe
hilarante à dispersion, l’arme fatale qui
assurait avant cela son indépendance à la
Comté. En un mot, une rançon

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faramineuse et calamiteuse en échange
de cette brochette de malheureuses que
le satrape faisait bastonner, torturer voire
abuser sexuellement par ses sbires au
fond de ses geôles depuis 8 ans. Dans
cette affaire, Nulco avait pris des risques
énormes car le Satrape des Sables était
au mieux avec Sauron le maître du
Mordor qui depuis la nuit des temps ne
rêvait que d’une chose : s’emparer de la
Comté, voire de l’Union toute entière et
par tous les moyens même les plus
pervers.
Officiellement, Dame Dalia libéra les
malheureuses et toute la galaxie clama sa
gloire. Malheureusement, les élus du
peuple et les colporteurs de nouvelles, ne
comprenant pas ce nouveau mode de
fonctionnement de l’Etat, voulurent
demander des comptes à la belle. Ce à
quoi elle ne daigna point… Plus de Carte
Magique, plus de renommée (il allait être
difficile voire impossible de renouveler
pareil exploit, Nulco en ayant tiré plus
d’ennuis que d’avantages), la
prétentieuse Dalia jugea que le contrat

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devenait caduc. D’autant plus que son
nouveau soupirant la suppliait de le
rejoindre au plus vite dans une petite
principauté montagnarde.
Cette fois, le mini gouverneur céda.
Il ne la retint pas. Pour autant, le
scandale n’en demeura pas moindre.
Toute la Comté bruissait de plaintes et de
lamentations. La fragilité mentale et
nerveuse du petit Nulco était bien
connue de tous. Comment allait-il
supporter le divorce ? Allait-il assumer
la solitude, le célibat forcé ? N’allait-il
pas succomber à une dépression
nerveuse ? En cas de crise majeure qui
assurerait la vacance du pouvoir ?
Trouverait-il une bonne âme pour le
consoler de son malheur ? Et quelle
image la Comté allait-elle donner au-
delà des frontières avec ce petit
gouverneur triste et solitaire ?
On tremblait déjà dans les chaumières en
imaginant les ricanements de Sauron
quand le Gouverneur essaierait de lui
parler des Droits des Hobbitts par
exemple…

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…. Elle était bien là, la
véritable RUPTURE, c'était celle du
petit hobbitt et de son épouse. Jamais on
n’avait vu de célibataire au Palais
Gouvernoral. Tous les prédécesseurs de
Nulco s’étaient taillé de solides
réputations d’impénitents séducteurs et
de fieffés coureurs de jupon. Ce dernier
ne faisait pas honneur à la réputation de
galanterie des hommes de la Comté.
Comment allait-il gérer le pays alors
qu’il n’avait pas été capable de tenir sa
propre maison ? Et puis qui allait garder
les enfants ? Dalia allait-elle obtenir une
pension alimentaire à la hauteur de son
rang de star ? Il semblait bien que Nulco
avait anticipé le coup. Bien avant son
élection, il avait vendu son hôtel
particulier, transaction qui lui permit de
réaliser une jolie plus value et
d’empocher le pactole. Les crieurs de
nouvelles préjugeaient que le mini
gouverneur allait se comporter en
gentleman. Dalia s’attendait à récupérer
la moitié du magot qu’elle s’apprêtait à
dilapider au plus vite. Cependant

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certains faisaient remarquer qu’en raison
de lois particulières à la fonction
régnante, Nulco était juridiquement
intouchable et que, s’il voulait se
montrer pingre ou intransigeant, rien ne
pouvait l’en empêcher sinon l’image
qu’il pourrait donner…
Et là, les gens ne comprenaient
pas. Ils auraient mille fois préféré que le
couple perdure dans les faux-semblants
les plus éculés comme les avaient
pratiqués la totalité de ses prédécesseurs
ainsi que pratiquement tous les
monarques de l’Histoire de la Comté.
Plus que tout, ils redoutaient l’instabilité
à la tête d’un état déjà fragilisé de toutes
parts, criblé de dettes, ingérable en
raison de tous ses bastions et
corporations diverses et menacé
d’implosion communautaire . Depuis
trois décennies au moins, les orques
s’infiltraient « pacifiquement » à tous les
niveaux de l’état, dans toutes les régions
du pays, colonisant des pans entiers de
territoire. Ils bénéficiaient de l’aide des
cosmos, des rebelles de tous poils et

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même des idiots utiles abrutis par les
bateleurs, brailleurs de nouvelles et
histrions en tout genre. Bonhommes et
rustiques, les braves Comtois se voyaient
lentement envahis par ces cohortes
venues des contrées les plus lointaines
du Mordor. Une fois de plus, Sauron
ricanait en se frottant les mains.
Confits de charité chrétienne mal
comprise, ils leur faisaient gentiment
place, partageaient souvent de bon cœur
le peu qu’il leur restait tout en étant
étonnés de n’être que relativement peu
maltraités par ces orques mal léchés.
Comme elle semblait généreuse la
Comté ! Quand il y en avait pour deux, il
y en avait pour trois et quand il y en
avait pour trois, il y en avait bien pour
quatre et ainsi de suite surtout tant que le
trésor de l’Etat semblait inépuisable…
Mais confusément, ils sentaient que la
plupart des avantages et des certitudes
sur lesquelles était basé leur minuscule
univers n’allait pas durer éternellement.
La Comté n’avait plus les moyens
d’assurer correctement ses services

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publics, sociaux, éducatifs et autres.
Maintenant, il allait falloir payer pour
être soigné, logé, pour se déplacer, pour
élever ses enfants et même pour se
constituer un pécule de fin de vie. En
effet, les vieux devenaient de plus en
plus nombreux au fil du temps et les
jeunes avaient l’impression de ne pas
avoir d’avenir. Ils se teignaient les
cheveux de bizarres couleurs ou se les
rasaient complètement. Ils restaient
adossés aux murs des journées entières
en fumant de « l’herbe qui fait planer »
et en répétant « No Future » à qui voulait
les entendre.
La Comté, autrefois si ingénieuse
et si industrieuse, ne produisait presque
plus rien. La plupart des produits
manufacturés, du simple marteau au
caisson de cuisson nucléaire, et même la
nourriture la plus banale, tout, ou
presque, venait d’au-delà des mers, du
lointain et dangereux Empire Jaune lui-
même sous la coupe des puissances du
Mordor. La valeur du liquide énergétique
pompé par les vers des sables ne cessait

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d’augmenter alors que celle de la vie
humaine allait en se dépréciant sans
cesse. Le travail devenait plus rare que
l’or. Au début, les Hobbitts n’y
trouvèrent rien à redire. L’Etat leur
versait presque autant de dolros que s’ils
travaillaient vraiment. Alors pourquoi se
fatiguer ? Pourquoi ne pas profiter de
l’aubaine ? Etre payé à ne rien faire,
échapper à la malédiction biblique qui
voulait que l’homme gagnât son pain à la
sueur de son front, n’était-ce pas le
rêve ?
L’ennui c’est que cette situation
d’assistance universelle et légalisée attira
sur la Comté ces hordes venues des
ténèbres extérieures comme les mouches
sur le miel ou les criquets sur la récolte.
Avec les milliers de milliards de dolros
manquant dans les caisses de l’Etat
autant dire que la faillite était proche et
que la situation idyllique n’en avait plus
pour très longtemps. La Comté était au
bord du gouffre. Un seul pas en avant, un
seul, pouvait l’y précipiter. Toutes les
petites créatures crédules retenaient leur

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souffle… Avec ce petit chef calamiteux
qu’allaient-elles devenir ? Hobbitts,
gueux, créatures souterraines, elfes et
même orques, tous sans exception,
étaient inquiets, que dis-je ? Angoissés.
Nulco allait-il tenir ses promesses ?
Allait-il les sauver de la catastrophe
annoncée alors qu’il était lui-même
fragilisé par le départ de l’épouse
infidèle ?
Du fond de son palais, il devinait le
sourd murmure du peuple berné.
Pourtant une scie musicale ne lui laissait
plus de répit… C’était quelque chose
comme :
« Et maintenant que vais-je faire
De tout ce temps
Que sera ma vie
De tous ces gens qui m’indiffèrent
Maintenant que tu es partie… »
(Paroles et musique du vieux troubadour
Gilco Bébert)

21
II

Bianca Blondi

Notre hobbitt agité compulsif
avait bien du souci avec les drôles de
dames de sa garde rapprochée. La
préposée à la Justice se révéla à l’usage
être une caractérielle mégalomane qui
passait plus de temps dans les salons
d’essayage des grands couturiers de la
capitale que dans sa Chancellerie. Sœur
de deux délinquants aux petits pieds, elle
aurait même usurpé certains de ses titres
si l’on voulait en croire les dires du
« Canard Déchaîné », organe officieux
du régime nulcien. Nulco ne pouvait pas
espérer plus de réconfort du côté de la

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volcanique Fathia Marmara, la ministre
des territoires occupés. Laide et
ordurière, elle osait présenter des
exigences démesurées en faveur de ses
petits protégés si monstrueusement
discriminés. Partout, sa vulgaire
Eminence clamait qu’elle voulait faire de
la « haute couture » pour les quartiers,
autant dire les arroser avec encore plus
de milliards que les précédentes fois…
Nulco avait beau lui répéter que même
en raclant tous les fonds de tiroirs de la
Comté et en faisant fonctionner nuit et
jour la planche à billets, le pauvre pays
ne pourrait jamais financer pareilles
folies. La harpie répondait froidement
que si le nain ne casquait pas, tous les
territoires entreraient ensemble en
rébellion et qu’on ramasserait les
cadavres de flics par charretées entières,
ce qui serait du plus mauvais effet
médiatique.
N’espérant plus rien de cette
deuxième minoritaire visible, il essaya
de se tourner vers sa préférée, une jeune
thiopienne qu’il avait choisie pour sa

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beauté plastique plus que pour ses
capacités de gouvernement. Et là,
nouvelle déception ! De bourdes en
boulettes, de démonstrations d’amour
pour ses congénères squatteuses en
incidents diplomatiques à répétition, le
nain se dit qu’il n’aurait jamais dû placer
sa black beauty plus haut que dans la
position de potiche ou de Miss
ComtAfrica.
C’est d’ailleurs avec cette
compétition de beauté de très haut
niveau que le petit Vizir obtint un
semblant de réconfort moral. Pour cette
mouture 12008, une exotique beauté
métisse née dans une lointaine île de
l’Océan Amerindien, battit à plate
couture toute une fourgonnée de volaille
blonde et blanchâtre qui n’apportait plus
que honte à une pauvre Comté
repentante. Toutes les dernières lauréates
en date étaient dans la ligne
politiquement correcte. Tahitienne,
rwandaise, espagnole, maghrébine et
maintenant réunionnaise, toutes les
beautés nationales se devaient de

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provenir de la « diversité ». De grandes
âmes bétonneuses y veillaient
jalousement. Nulco, lui, se serait bien
offert une petite aventure avec la
nouvelle reine de beauté, mais ses
services se virent infliger un refus en
bonne et due forme de la part de la
duègne responsable de la moralité des
Miss, Mme de Bellepatate…
- Vous n’y pensez pas ! brailla-t-elle.
Bien sûr, cela ferait un scoop énorme !
Bien sûr, le comité Miss Comté en
tirerait gras bénéfices et large publicité !
Bien sûr, le Vizir en serait tout reboosté !
Mais quelle horreur, cette union d’une
fraîche jeunette avec un barbon de plus
du double de son âge ! Une miss devait
rester une miss, c'est-à-dire une icône
célibataire, vierge et intouchable, même
si ce n’était qu’en trompe l’œil !
Le moral du nain gouverneur de
notre chère Comté ne décollait pas de ses
chaussettes. Alors, il se dit que quelques
voyages à l’étranger et quelques
réceptions bien fastueuses pourraient
améliorer sa cote… Mal lui en prit. Le

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Tsar de l’Empire des Neiges trouva le
moyen de le ridiculiser dans un concours
de descente de verres de vodka. Puis le
petit Khalife de Berbérie l’insulta, lui
réclama repentance et visas par milliers.
Comble de l’humiliation, ce petit
potentat eut la cruauté de refuser la
venue dans ses bagages d’un de ses
amis, chanteur qui pleurait sur son pays
perdu depuis plus de 40 ans et laissa
même des déséquilibrés faire des
allusions racistes sur les lointaines
origines de son Excellence aux courtes
pattes…
Mais l’abomination de la
désolation fut atteinte avec la visite
officielle du Grand Satrape des Sables
qui avait exigé le niveau suprême des
honneurs protocolaires en échange de la
libération d’une dizaine de femelles
bulgares qu’il avait osé maintenir 8 ans
dans ses geôles infâmes. Ce grand allié
du Mordor, perpétuel prétendant à la
suprématie sur la totalité du continent
africain, installa sa tente et tout son
caravansérail dans la cour du

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Gouvernorat de la Comté. Crieurs et
aboyeurs eurent beau brailler sur tous les
toits que le monstre avait changé et qu’il
voulait devenir honnête et démocrate,
toute la semaine de séjour en démontra
le contraire ! Le bouffi, en djellaba et
lunettes noires pour cacher deux petits
yeux fourbes en boutons de bottine,
n’arrêta pas d’injurier ses hôtes Hobbitts.
Terroriste notoire, dictateur atrabilaire et
sanguinaire, il n’eut de cesse de donner
des leçons de démocratie et de droit de
l’hommisme au pauvre ex-Vizir qui se
rendit malade à force d’avoir à avaler un
aussi grand nombre de couleuvres. Le
Satrape osa même justifier la révolte et
les déprédations de tous les orques des
territoires et signa des contrats de dupe
par dizaines. On parla de milliards, mais
vérification faite, il ne s’agissait que de
centaines de milliers de dolros. Les
milliards dont il était question, étaient
ceux que la Comté allait devoir au
Satrape sous les formes les plus
diverses : centrales nucléaires civiles ou
militaires, avions de combat, fusées,

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zeppelins, blindés et armes de toutes
sortes. Le potentat repartit donc avec son
caddie bien garni, de quoi embraser
l’Afrique et tous les territoires de l’Ouest
pour les décennies à venir…
Bien entendu, le baromètre de
satisfaction du peuple hobbitt chuta en
conséquence. Nulco n’eut plus qu’à
jouer un joker. Il jeta sa nouvelle liaison
en pâture aux scribouillards et aux
aboyeurs médiatiques. Il s’agissait de
Bianca Blondi, une belle turino-ladino,
ex-mannequin, et chanteuse sans voix…
Quelques mauvaises langues racontèrent
même qu’elle avait été oubliée, au départ
du sérail de l’Abyssin, sur le quai Branly
où le SAMU social la retrouva en
larmes. D’autres encore plus méchants,
osèrent raconter que c’est le Satrape lui-
même qui la fit livrer au Gouvernorat à
l’intérieur d’un gros paquet cadeau
entouré d’un magnifique ruban vert et
ceci à titre de cadeau d’adieu. Plus
vraisemblablement, le nain la rencontra-
t-il dans un dîner en ville ou lui fut-elle
présentée par un ami commun, Bygues,

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Lafardière, Boulldoré, Cegarsla ou
autre… Nulco ne manquait pas de
connaissances riches et haut placées pour
veiller à son bonheur !
Dès que le bon peuple
hobbitt eut appris que son Vizir adoré
n’était plus le célibataire abandonné
qu’il croyait, la cote de celui-ci remonta
en flèche. Toute la Comté poussa un
immense soupir de soulagement. Enfin,
chacun allait pouvoir manger sa dinde de
Noël sans crainte de remords indigestes !
Nulco était placé et entre quelles mains
expertes ! Alléluia !

29
III

Le mariage de Nulco et de Bianca
Blondi

Enfin, le petit Gouverneur
général de la Comté avait trouvé femme
à son goût si ce n’était pas à sa courte
mesure. Trait pour trait, Bianca se
révélait être le portait craché de son
ancienne avec dix centimètres en plus,
dix kilos, dix ans et un lifting en moins.
Autant dire qu’il avait gagné au change
et qu’il était satisfait du service après
vente des Trois Suisses (Arnon, Bygues
et Boulldoré) qui s’étaient mis en quatre
avec Cegarsla. Bien sûr, il allait lui
falloir ne pas être trop regardant sur la

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marchandise… Lui-même d’ailleurs
n’était pas un enfant de chœur ni un
perdreau de l’année. Et sa Bianca s’était
déjà taillée une sévère réputation de
croqueuse de mâles. Son tableau de
chasse était rien moins
qu’impressionnant. On le retrouvait dans
toute la presse pipeule ou non, sous la
forme d’une liste non exhaustive de
conquêtes où on trouvait, tel un
inventaire à la Prévert, un ancien premier
Ministre amateur de moto 125cm3 et de
carottes râpées, plusieurs ministres,
députés, sénateurs, journalistes, hommes
d’affaires, magnats de la presse, de la
télé, acteurs, chanteurs ou footballeurs,
rien que du beau monde bien célèbre et
bien friqué. Un Gouverneur, même de
petite taille, ne pouvait que rehausser le
magnifique pedigree de la donzelle à
l’inaudible voix qui n’était d’ailleurs pas
née avec autre chose qu’une cuillère en
or dans la bouche…
De la même ethnie cosmo-
hobbitique que son nouveau compagnon
de lit, elle avait vu le jour dans une

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richissime famille de la planète Ritalie
de l’Archipel Romano latin qu’elle avait
rapidement quittée à l’âge de six ans.
Son père, qui n’était pas du tout son
géniteur (il ne le lui avoua que sur son lit
de mort), craignait d’être enlevé,
séquestré et trucidé par les terribles
« Patrouilles Rouges » qui sévissaient
alors dans cette partie de la galaxie et se
montraient particulièrement cruels avec
les riches qu’ils accusaient de tous les
vices du monde… La petite Bianca, qui
était déjà bien mignonne et que nombre
d’oncles, de cousins et de parrains
aimaient bien faire sauter sur leurs
genoux, se réfugia donc avec toute sa
famiglia dans l’accueillante région de
notre belle Comté appelée le « Triangle
d’or », c'est-à-dire le NAP, ce ghetto
pour riches où le ciel est plus bleu, le
soleil plus chaud, l’air plus léger et
l’ambiance plus agréable que nulle part
ailleurs… (Sur Canal)
Elle bénéficia d’un père
fourreur, d’une mère pianiste et d’une
sœur actrice puis réalisatrice beaucoup

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moins belle qu’elle… Evidemment, elles
n’étaient que moitié de sœurs !
Assez jeune mais bien formée, la
délicieuse Bianca commença sa carrière
de mannequin en posant à poil dans les
fourrures de son grand couturier de père.
Elle se plut tant dans ce très simple
appareil, qu’elle s’en fit une sorte de
spécialité si bien que plusieurs décennies
plus tard, ses photos et holos dénudés
remplissaient encore infosphère,
gazettes, affiches et étranges lucarnes !
Nul hobbitt ne pouvait faire un pas
dehors (ou dedans) sans tomber sur une
cuisse, jambe ou fesse de la Bianca…
Cela ne semblait pas gêner
particulièrement Nulco qui aimait tant
exposer ses bonnes fortunes. L’une d’elle
l’avait gentiment traité de « sauteur » et
une autre, plus méchamment de patron
de la droite « cassoulet » c'est-à-dire de
« petite saucisse avec plein de fayots
autour » (citation)
Toujours pudiques et délicats, nos bardes
de la Comté ne s’étendirent nullement
sur les dimensions de l’objet du désir ou

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du délit, c’est selon, ils préférèrent et de
loin gloser sur les dits fayots. La cour du
noble Gouverneur en regorgeait. On ne
savait plus où les mettre ! Autour d’un
Premier Sinistre aussi triste qu’inexistant
que la fonction dans laquelle il était
cantonné, gravitait une nuée de lèches
bottes et de faire valoir ainsi que deux
écrivains privés chargés de rédiger les
discours du grand petit homme. Le
premier s’appelait Gay-Nœud et l’autre
Gay-Hihan. L’un tirait plus à gauche,
l’autre plus à droite. L’un était triste,
l’autre joyeux. L’un faisait le clown,
l’autre l’Auguste. Et avec ces deux
pitres-là, Nulco pouvait se permettre de
viser et atteindre sans loucher son
véritable coeur de cible !
Très vite lassé de sa masse
gélatineuse de courtisans de droite
mollasse qu’il surnommait les
« chamallows » ou les « Tamalous »,
Nulco n’eut de cesse de débaucher ou
plutôt d’embaucher sur sa gauche côté
caviar, semant désordre et panique dans
une opposition de sa Majesté déjà bien

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étrillée et qui n’en revenait pas de
pouvoir disposer de prébendes indues
alors qu’habituellement elle n’aurait eu
droit qu’à ronger un frein de Lada
rouillée en grognant… Mais laissons de
côté ces petites manœuvres politiciennes,
ces effets de manche, ces tractations de
couloirs et même cette enc… profonde et
non vaselinée de l’affaire du traité de
Constitution Galactique pour
uniquement nous consacrer au sujet qui
nous intéresse vraiment et qui remplit les
colonnes des gazettes et les écrans de la
Mondovision : le mariage tant attendu du
Prince Rolex et de la Princesse Bling
Bling…
Nulco ne savait plus que faire
de son encombrante et sulfureuse
« amie ». Le protocole international,
cette hypocrisie galactique, ne lui
permettait plus que des promenades de
touriste en Berbérie, du côté des
Pyramides et de la Vallée des Rois ou en
Kamélie dans les caillasses de Pitra
comme un vulgaire beauf béret baguette.
Tant qu’il n’avait pas régularisé sa

35
situation, l’accès en couple aux cours
impériales ou royales, aux Grands de
l’Univers, au Satrape des Orques et
même aux petits potentats de bas étage
lui était fermé. Ainsi la cour du Grand
Moghol lui fit savoir qu’il était hors de
question qu’il se présentât dans un
voyage officiel accompagné d’une
histrionne aussi dorée sur tranche fut-
elle. Notre mini Gouverneur le prit très
mal. Comment, une puissance de plus
d’un milliard de basanés, de gens qui
osaient talonner économiquement
« l’Usine du Monde » et qui pouvaient
se vanter d’un taux de croissance flatteur
osait-elle ainsi manquer de respect au
génial représentant d’un pays aussi
prestigieux que la Comté, puissance de
3ème ordre en attente de passer au
quatrième, forte de 60 millions d’êtres
supérieurs (car inventeurs de l’inégalée
merveille appelée « Droidloms »), d’une
monstrueuse dette de 2000 milliards de
dolros, d’une économie en catalepsie,
d’un chômage galopant, d’impôts
monstrueux et de services sociaux « que

36
le monde entier nous enviait » ? Son
sang ne fit qu’un tour ! Il vint seul et
écourta son séjour, se montra à peine
poli, ne rafla pas plus de contrats qu’au
pays des émirs de l’huile noire et rentra
piteusement dans son palais doré pour y
découvrir des sondages de popularité en
berne.
Et, pour ne rien arranger, la reine
de Saba, l’empereur de
l’Hyperpuissance, le roi du Betchugal de
même que la reine des pommes et le roi
des Gitons lui firent savoir qu’ils
s’alignaient sur la position moghole.
Autant dire que Nulco n’avait plus
qu’une possibilité : se marier dans les
plus brefs délais ! Il convoqua donc un
édile de seconde zone, deux témoins et
la belle-mère dans son palais balisé, lieu
symbolique de son pouvoir régional et fit
torcher une cérémonie de hall de gare en
deux temps trois mouvements, lors d’un
week-end discret. Imageurs et aboyeurs
n’eurent droit qu’à une vague promenade
de trois pas dans l’aristocratique parc de
la Lanterne. Heureusement pour lui,

37
Nulco n’était ni superstitieux ni très
versé dans l’Histoire de la Comté. Il
aurait moins fait le faraud s’il avait su
que les aristocrates en question, (des
gens qui se caractérisaient par une
couleur de sang différente de celle des
autres et en sales racistes qu’ils étaient,
osaient en tirer gloire et profit), ses
prédécesseurs en fait, avaient fort mal
fini à cette Lanterne, souvent pendus
quand ce n’était pas carrément
raccourcis au niveau de la tête ! Mais ces
temps barbares étaient bien loin. Le bon
peuple hobbitt, encore tout sidéré par la
beauté plastique de sa nouvelle première
dame en était toujours à saliver devant
les fameuses et croustilleuses photos, à
s’arracher les gazettes et à s’esbaudir
devant les reportages diffusés dans les
monstrueuses lucarnes à cristaux
liquides sur écran plat… Ah ! Comme il
devait se goinfrer notre bon gouverneur
avec un pareil canon, se disait le
peuple… Et comment pouvait-il faire
pour aussi bien gérer le monde après les
nuits torrides qu’elle devait lui faire

38
passer ? Il ne pouvait pas être moins
vaillant en besogne que le génie des
Carpathes lui-même. Superman, Zorro,
Stallone y Schwarzy dans un volume
aussi réduit… Quelle prouesse ! Les
gens en restaient tout chose. Et pourtant,
s’ils avaient pu savoir ce que pensait
vraiment le petit homme… D’abord, il
lui avait fallu trouver un fabricant de
talonnettes King Size, puis fournir à la
pelle des logiciels retoucheurs photos de
la marque BoboShop à tous les imageurs
pour qu’il puisse le faire apparaître à la
bonne hauteur au côté de l’ex-top (qui
portait bien son nom) et ne pas sembler
trop ridicule par rapport à la taille de sa
conquête. Dans un monde d’images et de
paraître, cela n’aurait pas pardonné !
« Conquête » était d’ailleurs
un bien grand mot. La belle Bianca
s’était vantée de détester les hobbitts, ces
« rude bastards »… Heureusement pour
lui, mi-magyar, mi-ladino, Nulco pouvait
aisément ne pas être considéré comme
faisant partie de l’engeance honnie.
Malheureusement, la belle plante disait

39
également ne vouloir pratiquer ni la
fidélité ni la monogamie ce qui pouvait
être inquiétant pour un nouveau marié
craignant les démangeaisons au niveau
du front ! Pour pallier ces inconvénients,
Nulco s’empressa de lui adjoindre
plusieurs gardes du corps ne la lâchant
pas d’une semelle de jour comme de
nuit. Remède apparemment dissuasif,
mais qui pouvait, dans certains cas, se
révéler pire que le mal. Charme et
puissance réduits, notre Naboléon,
chaque soir, croisait les doigts et joignait
les mains en récitant pieusement la
prière de Madame Laetitia, la mère de
l’autre, le vrai : « POURVOU QUE CA
DOURE »…
Pendant ce temps, imagiers et gazettiers
fourbissaient déjà leur matériel en
prévision de la suite…

40
IV

Chronique d’une défaite annoncée

Dans la verte et radieuse Comté, la
coutume politique voulait qu’au bout de
quelques mois de paisible gouvernance,
l’on organisât « in vivo » une première
prise de température de l’opinion
générale. Que pensaient les besogneux
petits Hobbitts de leur nouveau
gouverneur de si petite taille et de si
grande agitation ? Les Elfes du Marais et
autres lieux distingués l’aimaient-ils
toujours autant ? Leur semblait-il
toujours aussi resplendissant, clinquant,
fascinant, bling-bling ? Et les orques, ces
gros lourdauds mal dégrossis, lui étaient-
ils vraiment reconnaissants d’avoir

41
engagé à son service plusieurs princesses
de sang mêlé et même crânement épousé
une des leurs ?
Les hommes des médias
appelaient ce travail « prise du pouls de
l’opinion » (PPO) ou bien
« photographie de la pensée populaire »
(PPP) et faisaient semblant de croire que
ces savants calculs pondérés et traficotés
étaient indispensables à une saine
respiration de la Démocratie… En fait,
ils servaient surtout de boussole ou de
GPS pour permettre aux dirigeants de
mieux naviguer à vue. Comme ce pauvre
Nulco avait tout dit et tout promis avant
de s’emparer du trône, il ne savait plus
dans quel sens diriger ses pas. Aussi
encouragea-t-il les recenseurs d’opinion
à se mettre au plus vite au travail…
Ce que demanderait le peuple,
Nulco le lui donnerait. Et même si c’était
tout et son contraire… Par exemple, la
Sécurité, mais sans la contrainte, la
Prospérité, mais sans le travail et la plus
vaste Diversité possible, mais dans
l’uniformité la plus absolue… Peu lui

42
importeraient les contorsions, les
affirmations contradictoires ou les
grands écarts les plus hasardeux… Ce
n’est pas pour rien que les journaleux le
surnommaient « Nulco l’acrobate ». Il
était prêt à tout, ce qui est le propre des
cyniques et des dictateurs en herbe.
Les recenseurs émargeaient
pour la plupart à l’Institut Comtois de
l’Opinion Publique, l’ICOP, que des
taquins mal pensants déformaient en
ICOPPU, pour Institut Comtois de
l’Opinion Publique et de la Pensée
Unique, lequel se trompait relativement
souvent. Quelques années avant cette
saga, il fut incapable de prédire l’arrivée
au second tour de l’élection
« Gouvernorale » du leader de la Comté
extrême, Adolf-Wolfgang Amadeus
Grogneux, dit « Le Menhir », le
milliardaire breton à l’œil si pénétrant,
qui fit un petit tour d’honneur et s’en alla
poliment non sans avoir terrorisé au
passage étudiants et lycéens. Il réussit le
tour de force de faire l’unanimité de la
classe politique traditionnelle qui se

43
dressa comme un seul homme en un
magnifique « rempart républicain » pour
accessoirement défendre ses prébendes
et officiellement barrer la route aux idées
« nauséabondes » du trublion : « la
Comté aux Comtois de souche ! Un
Orque infiltré, c’est un emploi de moins
pour un Comtois ! » et autres fariboles
du même tonneau… Les ventes de pince
à linge battirent des records et la
Démocratie fut sauvée…
Cet ICOP, en effet, osait s’offrir
le luxe de pratiquer l’art majeur de la
prédiction politique, toujours manipulée,
souvent erronée et jamais honnête ! A sa
décharge, il faut reconnaître que le
Comtois lambda est loin d’être un sujet
facile à cerner. Il adore garder ses idées
par devers lui et les étale assez rarement
sur la place publique. C’est même pour
cela qu’il est si attaché au vote à bulletin
secret et que tant de gens votent blanc,
nul ou ne daignent même plus se
déplacer. Pour ne rien arranger, le
Comtois est souvent taquin et farceur.
Un recenseur l’interroge : « Allez-vous

44
voter pour Ducon Lajoie ou pour
Tartempion Lapeine ? »
Il répondra immanquablement : « Je
compte bien voter pour Brinquezingue
Lespoir ! » Et il finira benoîtement par
aller à la pêche le jour du vote !
Il convient donc de prendre
avec des pincettes des résultats acquis
dans de telles conditions… A première
vue, on pourrait penser qu’un indice de
satisfaction fiable serait plus facile à
obtenir. Là encore, on se tromperait
lourdement. L’ICOP se vantait
d’interroger des panels représentatifs de
plus de mille individus triés sur le volet.
En fait, les recenseurs, personnes
méprisées, mal rémunérées et devant
exercer un métier ingrat, arrivaient
péniblement à obtenir cent réponses et
devaient s’en contenter. Quand le
Comtois flaire le traqueur d’opinion, il a
une fâcheuse tendance à éviter l’obstacle
dans le meilleur des cas, quand ce n’est
pas tout simplement à renvoyer
l’indiscret questionneur à ses chères
études en le gratifiant de quelques noms

45
d’oiseaux… Une véritable galère que
d’interroger les vrais gens. Censés
pratiquer le porte à porte, les recenseurs
évitaient soigneusement toutes les zones
de non droit où les parpaings et les frigos
usagés avaient une fâcheuse tendance à
tomber des toits pour atterrir sur la tête
des inconnus et où il était plus fréquent
de se ramasser un coup de surin mal
placé que de s’entendre dire :
« Bienvenue chez les Orques ! Qu’est-ce
qu’il y a pour votre service ? »
Ils fuyaient également les campagnes en
raison de leurs chemins boueux et de
leurs péquenots taiseux. Que leur restait-
il ? Les bistros ! Ces lieux étranges,
sombres, semi enterrés avec leurs toits
de chaume en forme de chapeau de
champignon et leurs ridicules fenestrons
diffusant une glauque lumière de bouge.
Les Hobbitts aimaient beaucoup s’y
retrouver, entre pressurés et méprisés,
dans une joyeuse ambiance bien
enfumée, devant un verre de bière,
d’hydromel ou d’aquavit, le temps

46
d’essayer d’oublier la morosité
ambiante…
Mais là, surprise. Plus de
fumée, plus de cendriers, plus de
rassemblements bruyants et fraternels.
Par un brutal oukase de Nulco, les
Hobbitts fumeurs devaient dorénavant
aller se les cailler dehors pour sacrifier à
leur vice si profitable aux caisses des
collecteurs d’impôts et si néfaste à celles
des assurances maladie. Les recenseurs
ne ramenèrent donc que des opinions
négatives sur les premiers mois de
gestion du nouveau gouverneur. Les
gazettes et mondoviseurs en retentirent à
l’envie : « Rien ne va plus pour Nulco !
Le peuple ne l’aime plus ! (Logique) Il
préfère son premier Sinistre !
(Incroyable) »
L’un montait vers l’éphémère gloire
sondagière alors que l’autre entamait
l’infâmante descente aux enfers du rejet
populaire…
Et pourtant…

47
Et pourtant, le falot personnage à la raie
tirée au cordeau et à la mèche gominée
qui portait le ridicule patronyme de Fion
et qui dégageait autant de charisme
qu’un ectoplasme fatigué, avait gagné
ses lauriers en ne faisant strictement rien
tant il en avait été empêché par son
patron qui s’agitait sous les sunlights, en
contrecarrant à plaisir ses rares
initiatives…
Quand il découvrit les
résultats de ces « photos de l’opinion »,
Nulco entra dans une de ses pires crises
de colère noire : « Crevez-vous la
paillasse pour trouver des solutions aux
problèmes de ces connards de Comtois
et voilà comment ils vous remercient !
Ah, j’aurais été mieux inspiré de ne rien
faire du tout comme Fion ou comme
mon abruti de prédécesseur et je les
aurais eu mes bons pourcentages ! »
- Pourquoi donc vous souciez-vous de
ces damnés « bastards » ? lui avait
répondu la si belle et si charmante
Bianca Blondi qui, entre deux accords de
guitare, ne manquait jamais une occasion

48
de postillonner sur le petit peuple dont
elle était devenue la Première Dame par
la grâce d’un mariage républicain
expéditif.
En réalité, Nulco n’aurait dû
s’en prendre qu’à lui-même. Non content
d’avoir bêtement porté de magistrales
ramures, il avait impudiquement étalé
ses amours, s’était marié en catimini,
avait augmenté son argent de poche dans
des proportions indécentes et scandalisé
les petites gens par ses goûts de parvenu
et surtout par ses manières de petite
frappe. Lors de la visite d’une exposition
de bestiaux d’élevage, test
incontournable pour un Gouverneur, il
avait imprudemment tendu la main à un
quidam mal léché qui avait refusé de la
lui serrer prétextant que Nulco aurait pu
la lui salir… Au lieu de garder son sang
froid et de passer dignement, ce que
réclamait son auguste fonction, il avait
insulté l’insolent Hobbitt en lui lançant
un sonore : « Casse-toi ! Eh,
CONNARD ! », digne du pire des
charretiers. Aussitôt, les imagiers et

49
journaleux s’étaient fait un plaisir de
répercuter la saynète dans toute la
galaxie. L’opinion mondiale, qui avait
mollement accepté les gourmettes,
Rolex, Ray bans, yachts et autres Lear
Jets, avait cette fois été totalement
révulsée par tant de vulgarité. L’image
du brillant Gouverneur, prêt à tout
dévorer sur son passage, en avait pris un
sacré coup !
Pour ne rien arranger, le
philosophe qui compte, l’illustre,
l’incontournable BHV, Bertrand Hugues
de Velis, éditorialiste de choc et penseur
unique de la revue hautement subversive
« Le Poing dans la gueule » y alla même
de sa propre diatribe en rappelant, non
sans une certaine cuistrerie, le théorème
célèbre de Kantorowicz sur la double
personne des chefs d’état. Un
Gouverneur pouvait avoir un corps privé
dont il disposait comme bon lui semblait
et un corps public, c'est-à-dire un corps
sacré censé représenter la Comté aux
yeux du Monde et qui se devait de rester
hiératique, incorruptible et coulé dans le

50
bronze ou sculpté dans le marbre. Le
pauvre Nulco semblait avoir oublié ce
fameux corps sacré dans les vestiaires du
PSG… Le mal devait remonter loin car
une conseillère discrète mais dotée d’une
langue vipérine, Marie Fernande Carotte,
pour ne pas la nommer, avait déjà
déclaré au sujet de son prédécesseur,
qu’il était « sculpté dans le marbre dont
on fait les bidets », fustigeant ainsi
l’inaptitude et l’indignité du gastronome
friand de tête de veau…
Avec Nulco, on atteignait les
sommets ou les abysses de l’imposture.
Le peuple de la Comté qui s’estimait
encore le plus spirituel du monde,
n’avait fait que lui adresser un premier
message d’avertissement sans frais :
« Nulco, arrête ton agitation
brouillonne ! Tu nous donnes le tournis.
Si tu es incapable d’empêcher la hausse
du prix de l’huile noire et de la boule de
pain bis, imite ce bon Fion et laisse-nous
nous démerder nous-mêmes. On a
l’habitude. Ne songe même pas à baisser
les impôts et les taxes, ce serait trop

51
demander à ta petite cervelle… Oublie-
nous, ça nous fera des vacances… »

Beaucoup de choses
manquaient à Nulco, mais certainement
pas la tactique. Il s’était engagé un peu à
l’étourdi dans la campagne pour les
élections des bourgmestres et des chefs
de rayons. Chacun sait à peu près ce
qu’est un bourgmestre : c’est le
responsable républicain d’une ville ou
d’un village. Exception mondiale, la
Comté était le seul pays à élire un si
grand nombre d’édiles. La moindre
commune, n’eut-elle qu’un ou deux
habitants, avait droit au sien. Mais, signe
des temps, autant les candidats se
bousculaient au portillon électoral pour
décrocher une place dans les centres
urbains où ils pouvaient espérer grasses
indemnités et fructueuses prébendes,
autant ils se faisaient rares dans les
campagnes et les bourgs où il n’y avait
qu’embrouilles et cagades à récolter !
Les médias tartinaient à loisir sur les
mairies sans le moindre candidat et sur la

52
déconvenue des pauvres « volontaires
désignés d’office » !
Autre exception comtoise :
les chefs de Rayon. Le Rayon, ce vieux
découpage quasi féodal, qui ne servait
plus guère qu’au bonheur des élus eux-
mêmes, persistait encore contre toute
raison. Il remontait à l’époque lointaine
où l’on considérait que chaque pôle de
décision devait pouvoir être atteint en
moins d’une journée de marche ou de
cheval ! Ainsi notre Comté était le seul
état de notre belle Union Eurolandaise
où chaque citoyen se retrouvait géré par
la bagatelle de quatre niveaux
d’administration stratifiés et imbriqués
mystérieusement, pour ne pas dire
redondants ou contradictoires : l’état, la
région, le rayon et la commune
(auxquels il ne faut pas oublier d’ajouter
les récentes strates de l’Union, de
l’OTAM et de la future
Confédération…)
Ces élections
s’engageaient donc plutôt mal pour le
parti bleu du Gouverneur. Son

53
impopularité risquait non seulement de
faire du tort à son camp mais encore de
ranimer l’opposition rose et moribonde
qui n’en espérait pas tant. Nulco
d’ailleurs avait dû avaler son chapeau
quand il avait découvert dans
l’hebdomadaire « Morgane… pas de
toi », autre média hautement subversif,
une pétition appelant les républicains à
la vigilance face aux dérives
monarchiques voire impériales du
gestionnaire de petite taille que ces
« courageuses grandes consciences »
n’avaient même pas osé citer
ouvertement. Parmi les signataires, un
nom illustre le fit carrément grimper aux
rideaux du Palais : celui du triste Sire
Galopin de Villouzeau, ci-devant
Premier Sinistre, ex-ambassadeur aux
Amériques et perpétuel histrion mâtiné
poète décadent. Et même surnommé
« Néron » par l’aristocratique
ramasseuse d’écus jaunes et
accessoirement épouse du grand
dépendeur d’andouilles que déjà les
Hobbitts commençaient presque à

54
regretter… Incroyable le nombre
d’ennemis que Nulco pouvait s’être fait
à l’intérieur même de son propre camp !
Sans doute était-ce la raison secrète de
l’indécent débauchage opéré dans le
camp réputé adverse, celui des roses…
Le joueur de lyre électrique sur ruines
fumantes au brushing peroxydé n’en
était d’ailleurs pas à son coup d’essai. Il
avait déjà trempé ses élégantes basques
dans les eaux troubles et nauséabondes
de l’affaire « Clair Ruisseau » dont
toutes les turpitudes n’étaient toujours
pas remontées au grand jour.
- J’aurai la peau de ce grand con,
braillait le nain en trépignant de rage. Je
n’ai jamais pu le blairer, ce connard. Il
suffit qu’il apparaisse quelque part pour
que toutes les nanas se pâment en
mouillant leur petite culotte…
- Arrête d’être jaloux de lui, disait la
Blondi pour le calmer, tu m’as moi ! Et
je les vaux bien…
- Oui, mais annonce-moi que cet abruti
figure aussi à ton tableau de chasse et je
te répudie illico !

55
- Tu sais bien qu’à une époque lointaine,
si je n’étais pas fidèle, c’est parce que je
n’aimais pas vraiment… Je ne t’avais
pas encore rencontré, mon petit lion
d’amour…
Heureusement qu’elle était
là, l’italienne pour lui éviter les affres de
la dépression au petit homme ! Comme
ce fut dur pour lui de ne plus s’impliquer
dans la campagne électorale, de faire
retirer son nom des affiches de ses
séides, de ne plus aller se pavaner dans
les foires aux bestiaux et les comices
agricoles des trous les plus improbables
et surtout de ne plus apparaître deux
jours de suite dans les étranges lucarnes !
De lui-même, il se mit en pénitence,
escomptant en tirer de substantiels
bénéfices pour son camp. Il resta donc
cloîtré dans son Palais à ronger son frein
en subissant les derniers miaulements de
sa poétesse aux belles fesses…

Le jour tant attendu enfin
arriva. Le peuple de la Comté avait

56
traîné les pieds pour se rendre dans les
votoirs. L’abstention atteignit des taux
record. Les bleus, bourgmestres du clan
Nulcozyste, se ramassèrent vestes sur
vestes alors que les roses, non seulement
se maintinrent dans leurs fiefs, mais
encore conquirent haut la main villes et
rayons traditionnellement acquis à leurs
adversaires. Une catastrophe, une
Bérézina de politique locale ! Que
fallait-il faire ?
Qu’il parle et qu’il s’agite, ça ne
marchait pas. Qu’il se taise et fasse le
mort, ce n’était pas mieux ! Ce nain
avait le mauvais œil, la scoumoune, il
était maudit, il portait la poisse ! Sur les
écrans, dans les gazettes, tous les
passeurs de brosse à reluire qui l’avaient
autrefois encensé et porté aux nues ne se
gênaient plus pour le piétiner et pour le
traîner dans la boue.
Nulco pâlissait, maigrissait,
s’excitait et éructait. Sa charmante
épouse commençait à se lasser de devoir
jouer le rôle d’infirmière psychiatrique
pour caractériel névrotique. Elle

57
comprenait maintenant pourquoi ses
deux précédentes femmes avaient si
promptement jeté l’éponge… Ce petit
homme avait un caractère impossible. Il
était proprement invivable, imbuvable,
exécrable quand il était contrarié. Les
virées officielles chez les satrapes
orientaux, les gueuletons chez les
potentats africains, ça pouvait aller un
temps. Le tapis rouge, les honneurs et les
courbettes, très bien, mais la déprime et
les crises de nerfs à la maison, quelle
galère !
- Tu te rends compte, Bianca, que ce
crétin droit dans ses bottes de Célestin
Puget a trouvé le moyen de remonter sur
son trône d’Aquitaine dès le premier
tour ? C’est à peine croyable… Avec
toutes ses casseroles…
- Bien sûr, mais tu devrais être content.
Ton ennemi juré, le créateur du parti
orange, celui des opportunistes, de ceux
qui vont où le vent souffle, Anne Roux
du Béarn, s’est pris une sacrée raclée
dans sa capitale locale…

58
- Bien fait pour sa grande gueule de
con !
- Et ton fiston, le voilà chef de rayon à
23 ans…
- Aucun mérite, il s’est fait sacrer sur
mon nom !
- Et l’autre, celui qui produit du flap, tu
ne vas pas dire qu’il a profité de toi ?
- Et bien si, justement. J’ai été un grand
avocat. Je suis encore un spécialiste du
verbe, de la tirade, de la prosopopée…
- “With a little help from Gay-Hihan and
Gay-Noeud ! ”
- Méchante ! Tu fais l’impasse sur mes
dons de tribun et de poète…
- Pfutt… Tu chantes aussi faux qu’une
vieille casserole…
- Je ne suis pas le seul… Toi, par
exemple, la grande vedette, tu ne chantes
pas, tu murmures, tu couines et pourtant
tu vends des centaines de milliers de
CD…
On voit que les premiers
nuages noirs s’accumulaient déjà au-
dessus du couple le plus glamour et le
plus bling bling de toute la Gouvernance

59
Galactique. Oui, Nulco était grognon.
Oui, il remâchait la défaite de son
camp…
Sa pouliche à rollers avait été incapable
de déloger « Notre Dame de Paris »,
Bertrande de Lanoeud de son siège de
Bourgmestre majeur. Dans la ville des
deux fleuves, Braslong, le rose, était
reconduit royalement alors que le
champion nulcozyen, Childéric de
Pèrepeinajouir, victime d’un
maraboutage opéré par l’abominable
sorcier japonisant Goldmuche,
n’obtenait qu’un score ridicule…
La liste des râclées, défaites
et déculottées se révélait longue comme
un jour sans pain. Nulco se demandait :
« Ce peuple de Hobbitts abrutis, retors,
rétifs à la Rupture et à la Différence ne
respecte décidément que les leaders âgés
et grands (par la taille)… Je ne suis ni
l’un ni l’autre. A peine suis-je vraiment
comtois et véritablement fidèle à leur
vieille foi anciennement majoritaire. Ces
crétins aimaient un vieux général de
brigade sur le retour qui avait une gueule

60
et une voix pas possibles et qui levait
ses deux bras en V en braillant : « Je
vous ai compris ! ». Pendant un temps,
ils supportèrent même un énarque crâne
d’œuf d'une noblesse de pacotille qui
leur jouait de l’accordéon ! Ils se
pâmèrent pour un piètre avocat et
minable écrivain qui se donnait des airs
impénétrables de Sphinx prétentieux. Et
ils n’arrivèrent jamais vraiment à
détester le mangeur de tête de veau parce
que lui, il était vieux, grand et qu’il
aimait serrer les louches… Pourquoi me
détestent-ils tant ? »
- Parce qu’ils sont comme ça, ces
bastards, lui susurrait l’ancienne top. Ils
adorent d’abord et ils détestent ensuite.
Comme tu es le plus speed, ça a été
beaucoup plus rapide pour toi !
Une telle analyse ne consolait
que fort peu Nulco…
Gazettes et lucarnes se renvoyaient sans
cesse les mêmes questions : « Comment
le Gouverneur pourra-t-il surmonter
pareille défaite ? Quelles conclusions en
tirera-t-il ? Qu’est-il en train de nous

61
mijoter maintenant ? Tiendra-t-il bon la
barre ? Craquera-t-il ? »

62
V

Nulco et Bianca chez la Reine

- Ma Bianca chérie, maintenant que nous
sommes mariés, il va falloir que tu
m’accompagnes pour cette visite
officielle chez la reine des Ongles.
Protocole oblige…
- Quelle joie, je vais être reçue en
grandes pompes à la cour des Ongles
terreux ! Ah, mon petit Nulco, tu ne peux
pas savoir comme je suis heureuse…
L’ennui c’est que je n’ai rien à me
mettre…
- Non l’ennui, c’est toutes les conneries
que tu as faites avant de me connaître,
toutes ces photos de toi, complètement à
poil que les canards onglois prennent un

63
malin plaisir à afficher à la une et partout
dans l’infosphère… Tiens, regarde !
Et Nulco lui sortit toute une poignée de
tabloïds de là-bas : le « Miroir du Jour »,
le « Temps », « Le Soleil » et quelques
autres…
- Mais chéri, cette photo date de 11993,
c’était il y a quinze ans… Je n’ai pas
trop grossi, tu vois… Et puis, elle a
même été mise aux enchères chez
Crousty’s. C’est une référence ça !
- Oui, mais déjà pour une simple
Gouverneuse, ça le fait pas, alors, pour
une première Dame chez une Reine si
incontournable, c’est complètement
impensable !
- On ne peut rien y changer maintenant,
lapin, le mal est fait. Tu devrais même
être fier d’avoir épousé une femme qui
fait saliver tous les hommes !
- La question n’est pas là. Les deux
Gays, mes grands Conseillers, ont
analysé l’affaire de la catastrophe
électorale et ils en ont tous deux conclu
que nous avons un grave déficit de
respectabilité. C’est tellement rare qu’ils

64
soient tous les deux d’accord que ça doit
sûrement être vrai… Dès que j’ai su ça,
je me suis mis à changer de look. Plus de
bling bling, plus de jean, plus de Rolex,
juste une Swatch de rien du tout et
surtout plus de Ray Bans noires, cela
donne mauvais genre. Tu vois, je me suis
complètement restylé vrai Premier
Monsieur, mais toi ma pauvre, avec
l’image que tu te traînes, ça ne va pas
être de la tarte pour te réformer…
- Ben oui, mais je te promets de faire de
mon mieux… Tu crois que je pourrais
faire comme Hilton John, leur jouer un
petit morceau de ma composition ?
- Malheureuse surtout pas ! Il parait que
la vieille Zabeth d’Ongleland ne se
régale avec son vieux prince Quonsort
que de concerts de cors de chasse avec
aboiements de chiens, de race bien sûr…
- Incroyable, ce que ces peuplades
blafardes sont restées barbares, déclara
la belle italienne avec le plus grand
dédain. On ne va quand même pas boire
dans des cornes de buffles et manger
dans des crânes de Papous séchés ?

65
- Non, ça c’est à la cour d’Elseneur, chez
Dany III dit « le Rouge », le sauvage
Viking rouquin plein de taches de
rousseur.
- Je n’irai jamais chez ce salaud, tu
m’entends Nulco, JAMAIS ! Plutôt
mourir que de boire du sang de génisse
pris tout chaud à la jugulaire…
- Tu confonds les Vikings et les Samaïs,
ma pauvre !
- En tous cas, tout ça ne me dit pas ce
qu’il faut mettre à la cour de la vieille…
- Cela n’est pas le plus important,
trancha Nulco. Ce qui compte vraiment
c’est la tenue, la présentation. C’est très
guindé là-bas, ils ont tous un balai dans
le c…, ces Ongles. Tu ne seras pas chez
les potentats, ni chez les scheiks, ni chez
les nababs à bouffer le méchoui avec les
doigts !
- Je ne vais pas savoir faire, s’inquiéta
Bianca.
- Mais si, mais si… Dis-toi que c’est
comme pour un défilé… mais chez Dior
et en plus chic.

66
- Un défilé ? Bon, Gaultier, je peux,
Versace, ça va encore, quoiqu’il ne
prenne plus que des anorexiques, mais
Dior-en-plus-chic, je ne vois pas du tout
ce que ça pourrait donner…
- Le plus simple, tu restes à côté de moi
et même un peu derrière. Tu ne bouges
pas et tu ne dis rien…
- Je vois, tu as peur que je te vole la
vedette ! Je te rappelle que je ne suis pas
ta potiche !
- Pas du tout, bellissima, pas du tout.
Quand tu seras devant la reine, comment
tu devras la saluer ?
- Je sais pas… La bise ? Combien ? Une
ou deux ?... Sur la joue, sur la main ? Tu
m’énerves à la fin !
- Ma pauvre fille, on ne t’a donc jamais
parlé de la révérence…
Nulco engagea donc Stephen
Birn, un maître de ballet spécialiste de
l’étiquette particulière de la Cour
d’Ongleland qui, en quelques séances
bien enlevées, transforma l’ex-modèle en
véritable courtisane. Entendez, dame
apte à être reçue à la Cour et pas autre

67
chose, bande de vicieux ! Il faut dire que
les photos…
Bianca dut tirer ses cheveux en un
austère chignon, s’interdire tout
maquillage et se voir affublée d’une
affreuse robe grise de dame patronnesse
et de chaussures à talons plats pour que
Nulco et son prof de bonnes manières la
jugent présentable pour l’altier raout.
Moyennant quoi, toute la
presse ongloise s’enflamma pour la
Blondi dont l’élégance, la classe et les
bonnes manières laissèrent babas (pas
très cools) les Windstars. Les badauds,
après s’être copieusement rincé l’œil
toutes les semaines précédentes,
apprécièrent également le changement
que dis-je, la transformation, la
métamorphose et ne manquèrent pas de
voir en elle « la nouvelle Jackie
Kennedy » ou « la nouvelle princesse
Diana ». Mauvais présage pour le
couple…
Fort de cette réussite (Bianca
réussit même à ne pas miauler au concert
canin offert par la reine), le petit Nulco

68
en profita pour annoncer devant les
membres des Communs et des Lourds
réunis qu’il allait envoyer de nouvelles
troupes en Transoxiane, ce pays de
sauvages qui n’a jamais connu dans
toute son histoire que rébellions et
guerres civiles. 1000 à 3000 braves
soldats de notre bonne Comté vont donc
devoir partir pour seconder les militaires
onglois et impériaux… En voyage
officiel, il faut bien apporter des
cadeaux. Et des promesses bien
martiales : « La Comté restera engagée
militairement aux côtés de l’Empire et
de l’Ongleland aussi longtemps qu’il le
faudra… La défaite nous est interdite,
même si la victoire est difficile… »
Pendant ce temps, on
apprenait que depuis la défaite du régime
des balitrans et son remplacement par un
gouvernement « démocratique », la
Transoxiane était redevenue le premier
producteur mondial de la terrible gomme
hallucinatoire avec 165 000 hectares
cultivés contre 100 000 en 2005 et 6100
tonnes de gomme brute exportées l’an

69
dernier. Les hobbitts en sont à se
demander qu’est-ce qui va leur causer le
plus de victimes : les attentats ou les
overdoses vu que leur malheureux pays
compte plus de 135 000 usagers
réguliers du cheval dans la seringue…
Toujours prévoyant, Nulco, à
défaut de napalm pour brûler ces
cultures de mort, n’oublia pas de
commander discrètement un petit
supplément de cercueils qui devait
voyager en soute en même temps que les
braves sacrifiés à son impériale image.
Encensé de l’autre côté de la
mer, Nulco ne put constater, à son retour
« triomphal », aucune remontée dans les
baromètres d’opinion. Il se demanda
tristement si les perfides Ongles
n’étaient pas également un tantinet faux
culs…

70
VI

Nulco et les psys

La première année de règne
s’acheva tristement. Le désamour des
Hobbitts s’aggravait de jour en jour. Il y
avait de quoi. Le prix de l’huile noire qui
servait à tout avait doublé en un an.
Faisant semblant de ne pas savoir qu’il
était responsable de plus de 80% du tarif
de ce produit en raison des taxes,
surtaxes et mégataxes dont il était grevé,
Nulco répétait partout qu’il n’était pour
rien dans cette catastrophe. Personne ne
l’écoutait plus. Il alla même jusqu’à
proposer de rembourser quelques dolros
sur les factures de chauffage des familles
les plus nécessiteuses et à ramener le

71
prix de l’huile à un taux plus raisonnable
pour les pêcheurs de goujons de la Mer
de Sérénité qui, se trouvant asphyxiés,
étaient entrés en rébellion et s’étaient
lancés dans des actions de grève, de
blocage de citernes et même de
gaspillage de poisson frais ! Chauffeurs
de calèches communes et postillons
convoyeurs de fret s’apprêtaient à
embrayer sur le mouvement. Le prix de
cette damnée huile inquiétait les gens.
Allait-on encore pouvoir circuler, se
chauffer, garder ses affaires bien propres
dans leurs beaux emballages plastiques ?
Risquait-on de revenir à la traction
animale, au chauffage au bois et à
l’éclairage à la bougie ?
Et comme si cela ne suffisait pas,
le prix des céréales, du pain et de la
plupart des denrées alimentaires ne mit à
exploser en même temps, aggravant
encore le sentiment de dégringolade du
pouvoir d’achat dans un malheureux
peuple où bizarrement, on ne trouvait
plus personne pour déclarer qu’il avait
voté les doigts dans le nez, la fleur au

72
fusil et le sourire aux lèvres pour ce
gouverneur de poche (percée)…
- Voter Nulco, moi ? Jamais de la vie…
Il avait beau raconter que cette terrible
augmentation du coût de la vie, qui
voyait les pauvres Hobbitts lécher les
vitrines à défaut de se remplir le ventre,
était due à un brusque et féroce appétit
de lointaines hordes d’orques bistres ou
jaunâtres du Mordor, cela ne passait pas.
- En raison du galactisme dont nous
profitons, brâmait Nulco à qui voulait
l’entendre, les gens du Mordor veulent
eux aussi accéder aux plaisirs de la
consommation. Il leur faut de plus en
plus d’huile noire. Ils veulent manger
des petits beurres, du beefsteak et du
saumon fumé tout comme vous.
Comment les en empêcher ? C’est la loi
de l’offre et de la demande. Celle-ci
s’accroit, donc les prix montent et moi,
je n’y peux strictement rien.
Les Hobbitts, eux, n’y
comprenaient rien. Ils avaient élu
quelqu’un qui se proposait d’être « le
gouverneur du pouvoir d’achat », qui se

73
targuait d’aller « chercher le point de
croissance avec les dents » s’il le fallait
et ils se retrouvaient plus fauchés que les
blés et avec les crocs par-dessus le
marché…
Pour ne rien arranger, la lune de
miel avec la magnifique Bianca Blondi
s’était terminée de façon relativement
piteuse. Mais la décence et les risques
d’estrapade empêchent le griot qui vous
narre cette saga d’en dire beaucoup
plus… Dans certaines circonstances, les
talonnettes et autres artifices pour
paraître plus grand que l’on est en réalité
ne font pas illusion longtemps…
Fragile comme il l’était, le petit
gouverneur frisait la déprime. Bianca
passait tout son temps en studio à
enregistrer pendant des heures ses
miaulements si pathétiques en
compagnie d’un tas de musicos plus ou
moins fiables. Nulco rongeait son frein
car il avait été interdit de séjour en ces
lieux pour cause (officielle) de nullité
musicale.

74
- Je pourrais t’accompagner au piano ou
à la guitare… J’ai tapoté le clavier étant
jeune et Jauni m’a même montré trois
accords de guitare… Ca devrait suffire…
- Pas question, répliquait la belle. Même
pour jouer du kazoo ou de la scie
musicale, je ne veux pas de toi !
- Je t’en supplie, répondait le nain, juste
une petite place dans les chœurs…
- Même pas en rêve, tu chantes trop
faux !
Le petit gouverneur se sentait
tellement mal qu’il en était presque à
regretter le bon vieux temps, celui où les
rois pouvaient disposer d’un confesseur
toujours disposé à les écouter dans le
secret et à effacer les ardoises de toutes
leurs turpitudes. Pas une épaule sur
laquelle se reposer, pas une oreille pour
y déverser sa colère ou sa tristesse. A
défaut d’hommes de Dieu, il pensa se
tourner vers une nouvelle corporation
qui se faisait fort de les remplacer
moyennant finance, cela va sans dire :
les psys. Psychologues, psychiatres,
psychanalystes. Tous se voulaient doctes,

75
sérieux, scientifiques et bénéfiques. La
discipline étant relativement récente
n’éveillait qu’une confiance très relative
parmi le peuple qui se disait qu’on
voulait le faire payer pour quelque chose
qu’on lui dispensait gratuitement
autrefois. Mais comme il en avait déjà
été de même pour l’eau et que cela
n’allait pas tarder pour l’air, il se faisait
une raison d’autant plus que les hommes
de Dieu de l’ancienne religion avaient
quasiment tous disparus de la circulation
et que ceux de la nouvelle, celle venue
de lointaines et exotiques contrées, ne
proposait pas ce genre de service.
Simpliste et pragmatique, elle avait
évacué la notion de péché et de
culpabilité. On était avec elle ou contre
elle, autant dire vivant ou mort. Il
suffisait de se soumettre, de poser son
front au sol, de répéter quelques
formules, de jeûner les jours prévus et de
manger la nuit pour que tout aille pour le
mieux dans le meilleur des mondes
miséricordieux possibles… Foin des
états d’âme ou de libre arbitre ! Ce

76
n’était donc pas de ce côté, que ce
pauvre Nulco allait retrouver la sérénité
nécessaire à la conduite des affaires de la
Comté.
Ses deux conseillers favoris,
Gay-Hihan et Gay-Nœud, n’arrêtaient
pas de lui répéter : « Auguste
Gouverneur, vous devriez aller consulter
un psy… Il y en a de très bons…
Certains font même des merveilles… Ca
se fait beaucoup dans le chaud bise ! »
- Vous n’y pensez pas, bandes de nazes !
Moi, Gauleiter de la Comté, aller perdre
mon temps à m’allonger sur un canapé, à
raconter toutes mes misères à un abruti
qui va me laisser parler pendant des
heures sans dire un mot ? Jamais, vous
m’entendez, jamais !
- On pourrait filmer vos séances
d’analyse et les diffuser en mondovision
et dans l’Infosphère, proposait l’un. Cela
pourrait intéresser…
- Ah ! Me voilà aidé avec des conseillers
comme vous ! Ne m’avez-vous pas dit
l’autre jour que les Hobbitts saturaient
grave de toujours trouver ma tête dans

77
leurs étranges lucarnes, mes paroles dans
leurs gazettes et ma voix sur toutes leurs
ondes. Ne m’avez-vous pas exhorté à me
faire tout petit, à me faire oublier et à
calmer mon agitation brouillonne pour
remonter un peu dans leur estime ?
- Si vous ne voulez pas consulter…
commença l’autre.
- Les psys sont encore plus dingues que
leurs patients, s’exclama le gouverneur.
Je n’ai pas envie qu’ils aggravent mon
cas !
- … lisez au moins ce qu’ils écrivent sur
vous…
- Parce que les psys écrivent à mon sujet
maintenant. Moi qui croyais qu’il n’y
avait que les journalistes et les écrivains
en mal d’inspiration et en manque
d’argent qui se livraient à ce sport…
- Détrompez-vous, Gouverneur ! Des
dizaines d’analyses psychologiques ou
psychiatriques de votre comportement
sortent en librairie en ce moment…
- Et se vendent-elles bien ?

78
- Cela dépend des révélations que les
gens y trouvent. Certaines sont assez
croustilleuses…
- Vous m’intéressez Gay-Hihan, je vous
donne deux heures pour m’amener un
exemplaire de chacune de ces œuvres…

A l’heure dite, le conseiller
se présenta dans le bureau de Nulco avec
une impressionnante pile de bouquins
sur les bras. Il les posa devant son
maître, mais celui-ci l’arrêta
immédiatement : « Vous ne croyez tout
de même pas que je vais me farcir toute
cette littérature ! Je ne me sens pas bien,
d’accord, mais je ne suis pas déprimé au
point d’en arriver là… »
- Pourtant, vous pourriez trouver des
enseignements très utiles dans ces
études. Elles ont été produites par nos
meilleurs spécialistes de l’âme
humaine…
- Vous savez ce que vous allez faire,
Gay-Hihan ? Je vous donne deux jours
pour me lire tout cela, m’en faire un
compte rendu succinct et me le présenter

79
sous la forme d’un digest. Vous en
extrayez les meilleures phrases et vous
m’en fabriquez un « best of » qui tienne
sur une page…
- Mais, Noble Gouverneur, comment
vais-je y parvenir ?… Il y a là dix livres
de 300 pages minimum, soit au bas mot
3000 pages. Jamais je n’arriverai à lire
tout cela à moi tout seul en si peu de
temps…
- Et à quoi servent donc tous les
assistants que je vous ai attribués ?
Mettez-les au boulot et illico-presto !
Le pauvre conseiller
rembarqua sa littérature freudienne pour
mieux se représenter le surlendemain.
« Voilà votre Hauteur, mission
accomplie. Tout a été lu et nous avons
extrait le suc... Il faut que je vous
prévienne tout de suite que sur dix livres,
sept au moins vous sont carrément
hostiles… »
- Alors, présentez-moi les autres !
- Ceux-là ne vous sont pas favorables
non plus, ils se contentent de ne pas
vouloir se mouiller à votre sujet…

80
- Alors, balancez-moi tous ces bouquins
à la poubelle et faîtes-en écrire d’autres
par BHV, Trigano, Beynac ou Pipignac !
- Mais…
- Cherchez, vous allez bien m’en trouver
quelques-uns de favorables dans le tas.
- Mais les écrivains que vous me citez ne
sont pas des psys et pour vous améliorer,
pour vous sentir mieux dans vos baskets,
auguste Gouverneur, c’est de vérité
analytique dont vous avez besoin…
Nulco se renfonça dans son
fauteuil et daigna déclarer de mauvaise
grâce : « Bon, si vous y tenez, lisez-moi
quand même votre résumé, on verra
bien… »
- Puissant Gouverneur, je vous propose
de commencer par les plus virulents.
Prenons celui-ci, Phil Grunberg, dans
son livre « Le secret de Nulco » : « Son
accession au pouvoir a sans doute
réactivé les pulsions d’adolescent qui
étaient restées vivaces en lui ».
- Ca commence bien ! s’exclama le nain.
Ce Grunberg me prend pour un ado
attardé. Suivant !

81
- ABC, Alain Bernard Chiasseur. Il vous
décrit, dans « Nulco et sa
mère » comme, je cite : « Un être
pulsionnel qui donne le sentiment d’être
tourné vers tout ce qui peut être
désirable ».
- Pendant qu’il y est, qu’il dise que je
réfléchis avec ma queue !
- Une femme-psy, Sonia Grégoriopoulos,
déclare à votre sujet dans « Cœur
bavard » : « Un politique pris dans son
narcissisme qui s’occupe plus de son état
que de l’Etat… »
- Et en plus, cette truie se permet des
jeux de mots vaseux, grogne Nulco.
Vous pouvez déjà mettre ces trois là sur
la liste rouge !
- Paul Lambert dit de vous dans « Nulco,
un gouverneur chez le psy » : « Plus ça
tourne, plus on est efficace, car c’est en
s’agitant qu’on y arrive ».
- Pas très original, tous les gazettiers et
tous les journaleux m’ont déjà reproché
d’être un agité, ce n’est pas nouveau…
- Tant qu’ils ne disent pas que vous êtes
un « agité du bocal », ça peut passer,

82
ajouta le conseiller en espérant que son
humour allait détendre l’atmosphère.
- Non ça ne passe pas ! Panier.
- Sorg Hafez Ben Hafez, « La nulcose
obsessionnelle », je cite : « Un tyran qui
jouit au détriment du peuple. Un
jouisseur, mais dans l’insatisfaction, mu
par un esprit de revanche par rapport à
son milieu. Il est possible qu’il ait été le
bras armé de sa mère et qu’il se soit senti
investi de la mission de la venger ». Il
rappelle que votre père vous a
abandonné à 5 ans, en plein âge
oedipien…
- Celui-là, il dépasse les bornes ! Tyran,
jouisseur, revanchard et oedipien ! Et en
plus, je serai une maladie contagieuse
« La nulcose obsessionnelle ». C’en est
trop Gay HiHan ! Ah, je maudis ce
salopard de Miteux Errant qui a aboli la
peine de mort. A cause de lui, je ne peux
même pas lui faire trancher la tête à cet
Hafez Ben Machin ! Il est quand même
coupable d’un monstrueux crime de lèse-
majesté avec ce torchon…
- Quelle est votre décision, Grandeur ?

83
- Brûlez-moi ce bouquin ! Saisissez tous
les exemplaires restant dans les
librairies ! Organisez un bel autodafé en
place de Grève ! Embastillez-moi cet
insolent ! Bricolez-lui un bon procès
pour manque de respect et négativisme
et surtout faîtes part à son éditeur de
mon profond mécontentement. Il
comprendra ce qu’il risque…
- Je peux continuer, mon
Gouverneur adoré ?
- Allez-y, au point où on en est, cela ne
peut pas être pire…
- Dans son bouquin « L’apprenti
sorcier », un autre psy, Hervé Tisserand
vous compare à l’apprenti sorcier du
film Fantasia. « Au lieu de déplacer des
hordes de balais pour remplir un puits, il
lui faut traîner derrière ses basques des
armées de journalistes pour remplir nos
écrans avec ses images… » Il insiste
beaucoup sur la saturation médiatique…
- Passez, la suite !
- « … il donne l’impression de chercher
encore le Graal alors qu’il l’a déjà
trouvé. Sa quête à lui n’est pas celle du

84
Pouvoir mais celle de la Jouissance. Il
vous cite : « Présider, c’est moins
difficile que je ne pensais. » Si cela
signifie agir sans réfléchir, on comprend
que la « transparence dans l’action »
relève de l’absence d’élaboration ».
- Un abruti doublé d’un débile mental,
soupira Nulco. N’en jetez plus, Gay-
Hihan, la cour est pleine.
- C’est terminé, cher Gouverneur. Je
passe maintenant aux hésitants. Tenez,
par exemple Ali Bagdadi ben Bigoudi, il
relève que « les psys qui commentent le
comportement du Gouverneur ne se
l’autorisaient pas du temps de ses
prédécesseurs », dans « Rendez-vous
chez le psy ». Alain Georges Sébum,
dans « Comprendre Nulco » : « Toute
interprétation psychologique livrée aux
journalistes ou aux lecteurs reste du
champ de l’interprétation sauvage… »
- Enfin, des gens sensés, approuva
Nulco. Je m’en doutais bien que tout
cela ce n’était que de la psy à deux balles
même pas digne de figurer dans les
colonnes de « Giga » !

85
- Je vous ai gardé le meilleur pour la fin,
Gouverneur admiré, Georges Roland
Goret (« La psychanalyse au service du
NOM »). Il dit : « Vouloir faire l’analyse
de Nulco est un leurre. Ce n’est ni
éthique ni loyal d’analyser quelqu’un
dont on dépend de par les décisions
politiques qu’il pourrait être amené à
prendre. Que deviendrait la « neutralité
bienveillante du psychanalyste » en
pareil cas ? »
- Ah, le brave homme, il me
réconcilierait presque avec tous ces
charlatans…
Le conseiller s’apprêtait à
quitter les lieux, pas vraiment persuadé
d’avoir fait carton plein dans cette
affaire. Ecroulé dans son fauteuil, Nulco
ne disait rien et semblait même assez
fâché.
- Pas grand-chose à tirer de tout cela…
Je me demande à quoi ça sert de vous
payer, Conseiller… Vos conseils ne
valent pas un clou ! Vous m’avez fait
perdre mon temps et je ne me sens pas

86
mieux du tout ! Appelez-moi Gay-
Noeud, bougre d’âne ! Et disparaissez !
- Mais… Votre Sérénité… la
décision finale ?
- Il faut tout vous dire… Ah ! Si je ne
faisais pas tout ! Sept au trou et trois en
liberté surveillée ! Au boulot, Hihan !
Organisez-moi ça avec Farida et sans
tarder !

87
VII

Santa Colombina

Les mois passaient avec
leur long cortège de ratages et de
déconvenues pour le malheureux Nulco.
Gazettiers, journaleux et bonimenteurs
de l’infosphère s’en donnaient à cœur
joie pour le passer sur le grill. Ils
étudiaient sa psychologie, disséquaient
ses comportements et rapportaient même
ses déclarations secrètes, si méchantes
ou si ridicules qu’ils pouvaient en
composer de véritables « worst of ». (Le
pire du pire de l’ex-vizir !)
Les recenseurs d’opinion
devaient lui présenter des résultats
d’enquête si peccamineux qu’ils

88
arrivaient au Palais en tremblant et se
demandaient s’ils allaient en ressortir
avec la totalité de leurs abattis ! Le prix
de l’huile noire n’en finissait pas de
caracoler à la hausse tout comme celui
de la boulette de pain bis ou de la
barrette de bonne herbe fraîche ! D’un
bout à l’autre de la Comté, ce n’étaient
que récriminations, grincements de dents
et bouches affamées…
Et tout le tort en revenait au
Gouverneur vu qu’il avait promis tout et
son contraire pour monter sur le trône…
- Il ne me reste plus que le Championnat
Intergalactique de Soule pour essayer
d’endormir la peine de ces couillons de
Hobbitts, déclara-t-il un jour à ses deux
conseillers habituels, Gay- Nœud et
Gay-Hihan qui hochaient la tête d’un air
entendu, l’un à gauche, l’autre à droite.
Il faut préciser que la Soule
était un très antique et très traditionnel
sport consistant à amener entre deux
poteaux de bois une sorte d’outre
remplie d’air en ne se servant que des
pieds. Deux équipes de onze joueurs

89
s’affrontaient sur une pelouse
engazonnée et représentaient leur pays,
leur ville ou leur région dans des matchs
homériques devant des milliers de
spectateurs plus ou moins bien
embouchés. Certains appelaient ce jeu :
« La folle balle » ou « La foutue balle ».
Par millions, les Hobbitts et les orques se
passionnaient pour lui au point de ne
rater aucune des mondo-retransmissions
de Championnat. Une victoire de
l’équipe de la Comté aurait été du
meilleur effet pour l’ancien Vizir. Il la
souhaitait, l’espérait, la désirait de toutes
ses forces…
- L’entraîneur, Domenekowitch a fait de
son mieux. C’est un excellent galactiste,
déclara Gay-Nœud.
-… mais vous refabriquer la « Dream
Team » de 98, c’est quasi mission
impossible, Gouverneur bien-aimé,
renchérit Gay-Hihan.
- Je sais, soupira Nulco, les caisses sont
vides. Et puis, avec les Helvètes et les
Ostrogoths pas question de rêver à un
bidonnage, même discret…

90
- Ce qui m’inquiète, dit Gay-Nœud, c’est
que Domenekowitch nous a composé
une sélection assez bizarre : orque-
orque-orque, un peu risqué tout de
même…
- Pas du tout ! coupa Nulco. Ce sont les
meilleurs des meilleurs! La crème de
l’élite ! Pour ce qui est de la Soule, la
supériorité des Orques n’est plus à
prouver. Ils sont plus rapides, plus
tactiques, plus solidaires. Ils visent
mieux, tirent mieux et défendent mieux
que les Hobbitts.
- Mais ce ne sont que des mercenaires,
risqua Gay HiHan. Certains sont âgés,
usés et tellement couverts d’or et de
cadeaux qu’ils ne sont même plus
motivés du tout…
- Nos Orques vaincront ! déclara Nulco
sur un ton péremptoire. Ce ne sont pas
quelques bandes de misérables cloportes
blafards qui pourraient leur tenir la
dragée haute…
- Souhaitons-le ! firent Gay-Nœud et
Gay-Hihan d’une seule voix et en
croisant les doigts.

91
Malheureusement, il advint
ce que l’on sait : la merveilleuse équipe
orque-orque-orque, bien sombre, se
retrouva ridiculisée par un ramassis de
mangeurs de spaghettis bien blancs. De
rage, Nulco en avala chapeau, Ray bans
et Rolex. Bianca Blondi-Nulco tenta
vainement de le consoler entre deux
chuchotis et trois accords de guitare.
- Après tout ce n’est qu’un sport de
débiles… Repasse-leur en boucle les
exploits de 98 à la place. Ca les
consolera…
- Tu crois ?
- Bien sûr ! Et dis-toi que tu n’y es pour
rien… C’est Domenekowitch qui portera
le chapeau, pas toi !
En fait, le prétentieux et
rancunier entraîneur-poète profita de sa
déclaration aux médias pour demander
en mariage une journaleuse deux fois
plus jeune que lui alors que le peuple
hobbitt attendait des explications, des
excuses ou, à tout le moins, un vague
début de mea culpa. Cette dédaigneuse
intervention fut du pire effet…

92
Et comme si un malheur
n’était pas suffisant, voilà qu’en arriva
aussitôt un autre d’une lointaine île de
l’Union Eurolandaise, la verte Irène au
trèfle à quatre feuilles. Elle était appelée
à se prononcer par référendum (rare
privilège) sur la ratification d’une
Constitution que les Hobbitts de la
Comté et des Marécages Bas avaient
déjà rejetée et que Nulco leur avait
imposé par la voie parlementaire…
- Et ces bouzeux d’Irènelandais ont osé
dire Non ! Alors que les milliards de
l’Union ont transformé leur pot de
chambre de pays en riant paradis !
Quelle ingratitude ! Ces salopards n’ont
même pas eu la reconnaissance du
ventre ! trépigna le nain qui allait devoir
prendre la Présidence tournante de
l’Union Eurolandaise pour une période
de six mois durant laquelle il avait rêvé
de faire des merveilles et surtout de se
remettre en selle.
Et les catastrophes qui
continuaient allégrement. Voilà-t-il pas
que le ridicule gouverneur de Polakie

93
occidentale profita de ce non irenlandais
pour déclarer qu’il ne signerait pas la
Constitution Nulcozienne puisque celle-
ci n’avait plus lieu d’être, ayant été par
trois fois rejetée par les seuls peuples qui
avaient pu être consultés. Les Ongles de
leur côté se maintenaient en observation
et les Teutons commençaient à en avoir
sérieusement ras la casquette à pointe de
ce panier de crabes qui leur coûtait les
yeux de la tête sans leur rapporter grand-
chose. Quand aux Totomans, ils
trépignaient d’impatience, pressés de
faire main basse sur ladite Union.
Nulco pensait encore disposer
d’un joker. Si l’Union Eurolandaise
partait en sucette, il comptait bien se
rattraper avec son nouveau bidule :
l’Union pour la Mare Nostrum,
l’immense marécage pollué et
nauséabond au-delà duquel pullulaient à
loisir Orques de toute nature. Mais là
encore, rien ne tournait comme il l’avait
imaginé. Le petit Khalife de Berbérie
mettait un malin plaisir à se faire prier.
Le Satrape des Sables et Déserts Pubiens

94
refusait obstinément de s’asseoir à la
même table que le représentant de
l’étoile bleue à six branches prenant le
prétexte de son long nez et de ses doigts
crochus. Quant au Grand Truc de
l’Exquise Porte et autres lieux
découverts à marée basse, il n’en
finissait pas de poser des conditions
vexatoires.
Un authentique casse-tête
pour notre Gouverneur aux courtes
pattes qui n’y gagnait que migraines sur
maux de tête. Cette galaxisation le
rendait chèvre.
- Vivement que ces cinq ans soient
terminés, que je puisse vraiment me faire
du fric comme Berre ou Quinton. Eux,
ils arrivent à empocher jusqu’à 500 000
dolros pour une malheureuse conférence
de rien du tout… Et ils ne se prennent
pas le chou avec toute cette bande de
chefs d’état caractériels !
- Je ne crois pas que tu voudras
pantoufler si vite, mon minou, lui disait
sa top-chanteuse d’épouse. Je suis sûre
que tu te représenteras. Tu aimes trop le

95
pouvoir, les honneurs. Tu serais si
malheureux de ne plus passer dans les
étranges lucarnes et qu’on ne parle plus
de toi dans les gazettes. Tu te sentirais
amoindri sans l’admiration ou la crainte
des gens…
- Ne crois pas ça, Bianca… Le pouvoir
n’est pour moi qu’un long calvaire, une
interminable déconvenue. D’autant plus
que je n’arrive qu’à m’enliser un peu
plus chaque jour qui passe. Ah, si encore
j’étais arrivé à libérer Colombina !
La Colombina en question
était une politicienne tendance pastèque
qui s’était présentée à l’élection suprême
d’un petit état subtropical célèbre pour
ses trafics de poudre blanche. Les
médias parlaient d’elle comme d’une
semi-Comtoise car elle avait été mariée
avec un Hobbitt bien de chez nous. Mais
elle en avait divorcé et s’était même
remariée. Sans se soucier le moins du
monde des recommandations de ses
amis, de la police et de l’armée, elle
s’était rendue dans la jungle, en plein
territoire orque rouge où elle avait été

96
kidnappée et retenue prisonnière pendant
six longues et douloureuses années
faisant pleurer toutes les Margots et tous
les bobos dans toutes les chaumières du
pays. Nulco avait même fait de sa
libération un des objectifs prioritaires de
son programme.
Le tam-tam médiatique avait
fonctionné à plein. Très photogénique, la
jeune femme eut l’honneur d’avoir son
portrait déployé sur les murs des plus
importantes maisons communes de la
Comté. Sans relâche, ses enfants se
relayèrent sur les écrans de la galaxie
pour rappeler au bon peuple le calvaire
de leur pauvre maman privée de liberté.
Galopin de Villouzeau, qui fut son
professeur, multiplia les démarches. En
vain. Des opérations de récupération
plus ou moins légales menées par
certains bras cassés des services secrets
avaient toutes échoué lamentablement.
Les négociations pour la racheter au prix
le plus élevé n’avaient rien donné non
plus. Ravalant toute fierté, Nulco s’était
même acoquiné avec Loulou, un potentat

97
d’une république bananière et pétrolifère
toute proche, dans l’espoir d’une aide
dans sa chevaleresque croisade. Rien n’y
fit !
Et voilà que c’est ce facho
d’Ouribo, le gouverneur du pays lui-
même qui lui annonce dix minutes avant
les gazettiers que la belle Colombina
vient d’être délivrée par un commando
de son armée aidé par des agents secrets
de la KIA et du Maussade… Autant dire
que sa mini-Majesté n’est pour pas
grand-chose dans une affaire qui était
censée redorer son pauvre blason bien
terne…
Qu’à cela ne tienne. Notre
Nulco affrète aussitôt la navette
présidentielle. Il y expédie les enfants
pour réceptionner la nouvelle Sainte. Il
la fait revenir illico dans la Comté et se
précipite à l’aéroport bien décidé à
profiter de l’onction médiatique dont il
ne pourra récupérer que bénédiction. Et
là, que découvre le bon peuple ? Une
Colombina rayonnante, fraîche comme
une rose, sans la moindre séquelle

98
apparente alors qu’un simple participant
à un jeu débile comme Lanta Koh,
l’émission mondovisuelle de survie bien
connue, revient amaigri et complètement
déstabilisé par un séjour de quelques
semaines dans la jungle. Il y a de quoi se
poser des questions et se voir assailli de
doutes peu sains.
Mais Colombina a des
explications pour tout. Sa force et sa
détermination, elle les a puisées dans son
retour à l’ancienne foi catholique,
apostolique et romaine. Elle, qui
auparavant se déclarait athée et
vaguement bouddhiste, prie tous les
jours, va à la messe, porte en
permanence un chapelet au poignet, veut
aller à Lourdes remercier la Vierge et à
Rome rencontrer le Pape…
On l’a vue décharnée, mourante ? Mais
elle a pu se soigner. Et maintenant tous
ses examens médicaux sont excellents…
Quelle santé ! Quel bel équilibre
psychologique ! Un véritable miracle…
Quand aux conditions de sa
libération. De mauvaises langues

99
racontent que c’est encore le
contribuable comtois qui a casqué pour
soudoyer le chef rebelle… Mais, non, il
n’en est rien. D’ailleurs, le responsable
des kidnappeurs a bien été le plus surpris
quand il s’est aperçu qu’il avait été berné
par un agent infiltré et maîtrisé par le
commando. Si ce n’est pas une preuve
ça !
Aux toutes dernières
nouvelles, les photos en compagnie de la
nouvelle Santa Colombina n’ont
rapporté à Nulco qu’un ridicule quart de
point de plus. L’ex-otage a le projet de
rédiger ses mémoires bien sûr, mais
également une pièce de théâtre et
pourquoi pas de se représenter aux
élections pour le Gouvernorat, histoire
de remercier l’homme qui l’a libérée en
lui chipant sa place…
- Tout ce battage est loin d’être suffisant,
constata tristement notre petit homme. Il
faudrait bien autre chose pour que je
rebondisse vraiment. Maintenant que
l’effet Colombina est en train de

100
s’estomper, je ne vois plus grand-chose
pour amuser la galerie…
- Mais tu m’as, mon chéri, lui répondit
Bianca. Je peux te retourner la
tendance…
- Alors tu me le sors ce foutu CD et plus
tôt que prévu sur le planning ! Tu
n’attends pas que tous ces crétins de
Hobbitts se retrouvent en train de se
chauffer la couenne au soleil de la Mare
Nostrum pour envoyer la sauce !
Voilà pourquoi depuis ce
moment, il n’y en a plus que pour Bianca
Blondi, par ci, par là et partout. Jamais
on ne vit plus étincelante, plus
omniprésente, plus matraquante promo
que celle-là. Notre première dame, ex-
top model et toujours milliardaire, est
ainsi assurée de vendre des centaines de
milliers d’exemplaires de ses
miaulements. Quant à Nulco, il peut
toujours espérer quelques points de
bonus dans les recensements
d’opinion… En attendant la catastrophe
suivante, le nouvel impair ou la énième
mesure qui fâche…

101
VIII

Nulco aux Jeux Galactiques

Tous les quatre ans, les meilleurs
sportifs de toute la Galaxie se
réunissaient dans une ville désignée à
l’avance pour participer à une série de
compétitions de très haut niveau censée
déterminer les trois meilleurs athlètes de
chaque discipline. Et celles-ci ne
manquaient pas. Sans arrêt, on en
rajoutait de nouvelles et des plus
farfelues : lancer de boulettes crachées,
course au boomerang et glissade sur
bave de crapaud devaient d’ailleurs faire
leur apparition cette année…
C’est un petit baron hobbitt, Pierre
de Bercoutin qui eut cette brillante idée à

102
l’orée d’un siècle précédent, à une
époque où combat à la loyale (« Tirez les
premiers, Messieurs les Anglais… »,
« Après vous, je n’en ferai rien… ») et
fair-play allaient de soi. Par ce biais, il
voulait promouvoir la paix et l’amitié
entre les peuples et proclamait à qui
voulait l’entendre : « Aux jeux
galactiques, l’important n’est pas de
gagner, mais de participer. » Aujourd’hui
le slogan dont on nous rebat les oreilles
sur tous les écrans de mondo est « Un
seul but, l’OR ! »
Hélas, trois fois hélas, cet état
d’esprit trop proche de l’amateurisme
élégant ne dura guère et fut bien vite
perverti d’abord par la politique puis par
l’économie. En l’an 33 de l’autre siècle,
un petit teigneux moustachu, plus juif
qu’aryen et plus socialiste que
nationaliste, en profita pour promouvoir
son régime totalitaire et nauséabond. Il
ne l’emporta pas en enfer, mais il ouvrit
la voie aux « ours rouges » du Svalbard
et des steppes glacées du Nord du Nord
qui, usant de divers stratagèmes

103
chimiques, raflèrent presque toutes les
médailles en chocolat. Imités ensuite par
les nageuses des contrées des Orques de
l’Est qui allèrent jusqu’à faire concourir
des hommes dans les rangs des femmes
pour être certains de gagner. Que
n’auraient-ils pas fait pour la très grande
gloire de leurs paradis rouges ?
Quelques années plus tard, le
témoin fut récupéré par l’Union du Soda
Sucré (USS) qui osa aligner des
troupeaux d’orques sombres si gonflés
de stéroïdes et d’anabolisants qu’ils
pouvaient doubler facilement leurs
concurrents moins dopés ! (Pour ceux
qui ignorent ce qu’est le soda sucré,
qu’ils sache seulement que c’est une
boisson de couleur marron faite d’un
mélange d’eau, de sucre, de mélasse, de
gaz carbonique, de caféine et d’une
décoction de plante venue des Andes,
plus divers autres éléments gardées
secrets. C’est un pharmacien du pays
covebois qui l’inventa et la proposa
d’abord comme remède universel aux
gogos de passage. Au siècle dernier, elle

104
rencontra un immense succès dans la
galaxie avant de tomber en désuétude.
On n’arrête pas le progrès. De nouveau
sodas plus goûteux ont pris sa place
aujourd’hui, mais quelques médecins la
recommandent encore en cas de forte
maigreur…)
Le petit peuple hobbitt
commençait à ne plus trop s’intéresser à
ces concours d’orques hyper musclés et
dopés jusqu’à la moelle. Certains
appelaient même au boycott et d’autres à
l’abandon définitif. Les pontes du
Comité Galactique ne voulaient rien
entendre: les Jeux, aussi trafiqués et
calamiteux fussent-ils, étaient encore et
toujours un excellent moyen d’unifier et
de pacifier le monde. Quoique les
grincheux en disent, ils passionnaient les
foules qui, pendant cette période bénie,
ne s’intéressaient plus à leur pouvoir
d’achat et oubliaient de compter les trois
dolros qui se battaient en duel au fond de
leur porte monnaie…
« Panem et circences » (du pain
et des jeux) disaient les Latins, déjà très

105
forts pour manipuler les foules. Le pain
se faisait de plus en plus cher, mais pour
les circences, on était gavé, il y avait
pléthore ! Coupe hobbitique de balle au
pied, puis coupe eurolandaise,
galactique, tournois de balle dans la
raquette, dans le panier, dans le filet,
dans le tonneau. Course, saut, lancer et
poursuite de glisseurs à haut potentiel de
vitesse. Pas une semaine sans une
compétition, un grand prix, un tournoi.
Et maintenant, ces Jeux…
Cette année, le choix du Comité
Galactique s’était porté sur Baille-Djinn,
la capitale de l’Empire des Orques
Jaunes dont la réputation dans le
domaine de la démocratie était des plus
déplorables. Pontifes et hiérarques du
sport s’étaient imaginés qu’en autorisant
ce régime « bananier » à organiser les
Jeux sacrés, il allait inévitablement
évoluer vers plus de liberté et de respect
humain. Grossière erreur d’appréciation.
Non seulement les Orques Jaunes ne
changèrent pas un iota à leur politique,
mais en plus, ils se montrèrent exigeants,

106
arrogants et dominateurs. Depuis le
temps où, grâce à leur « Usine du
Monde », ils entassaient les dolros dans
leurs coffre-forts géants et qu’ils
devenaient les créanciers de l’Univers
entier, ils pouvaient causer haut et fort et
même taper du poing sur la table sans
que personne ne puisse trouver rien à
redire…
Du fond de son confetti de
Principauté, Nulco savait tout cela
pertinemment. Il avait bien essayé de
prendre quelques postures outragées :
« Comment ? L’infosphère n’est pas
libre à Baille Djinn ? On ose bloquer les
sites contestataires… »
« Comment ? Les Orques jaunes se
permettent de coloniser le territoire des
Orques oranges et des Orques verts sans
permission et au mépris de toutes les
recommandations intergalactiques ? »
« Comment ? Ils osent pratiquer
ouvertement un monstrueux génocide
culturel ? »

107
« Comment ? Eux, les amis des damnés
de la terre, ils se permettent d’exploiter
effrontément l’homme par l’homme ? »
« Comment ? Ce sont les plus gros
pollueurs de la planète et personne ne les
montre du doigt ?
Il avait bien procédé à quelques
effets de manche et de menton, lancé
quelques paroles verbales et laissé
malmener par une poignée d’oranges
venus du toit du monde la torche
galactique sacrée lors de son passage
dans la Comté. L’ogre jaune le prit fort
mal et déclara un boycott général de tous
les produits importés de chez nous, en
fait pas grand-chose. (Notre balance
commerciale se résumant à un cheval
pour une alouette). Quelques
kilogrammes de fromage-qui-pue, 18
tonneaux de piquette et 24 caisses de
cuisses de grenouilles congelées.
De peur que nous ne perdions cet
énorme marché, (1 milliard et demi de
clients potentiels) le courageux Nulco
n’osa pas se lancer dans une opération de
contre boycott dans la province. Les dés

108
étaient pipés, il ne luttait pas à armes
égales. Impossible de se priver des
produits fabriqués par les Orques jaunes
dans leur fichue usine du monde. Que
faire ? On était pieds et poings liés. Des
godasses aux Tee Shirts, en passant par
les marteaux, les vélos, les mixers et
même les champignons de Paris, les
pommes ou le miel, on dépendait d’eux
pour presque tout. Autant nous faire hara
kiri tout de suite ! Eh oui, Nulco avait
beaucoup de défauts, mais on ne pouvait
pas lui nier la qualité de pratiquer la
« real politik ». « La fourmi ne s’attaque
jamais au noble éléphant pas plus que la
souris ne cherche noise au chat de
gouttière. » dit le proverbe balouba bien
connu.
Notre gouverneur bien-aimé avala
donc son chapeau (ou plutôt sa casquette
de base-ball), transmit aux Jaunes ses
excuses les plus plates, embrassa sur les
deux joues l’athlète bousculée et se
prosterna devant la flamme sacrée
honteusement profanée. Il jura même
d’assister à la cérémonie d’ouverture.

109
Bianca Blondi-Nulco ne l’entendait pas
de cette oreille.
- Nulco, lui dit-elle, tu me déçois
beaucoup. Tu avais dit que tu brillerais
par ton absence !
- Tu devrais bien comprendre que je ne
peux pas faire autrement. Je suis obligé
d’y aller. Boycott, c’est bien joli, ça
sonne bien. Mais qu’est-ce qu’on va
devenir si nous ne pouvons plus rien
faire : plus d’habits, plus d’outils, plus
d’appareils et plus rien dans nos
assiettes…
- Bah… On n’aura qu’à manger du foie
gras et du caviar ! Et puis toute leur
pacotille, ils peuvent se la garder. Nos
amis teutons fabriquent des trucs de bien
meilleure qualité qu’eux !
- Sans doute, sans doute, chérie… Mais
tu pourrais faire un petit effort. Tu as
bien accepté de faire la révérence devant
la Reine des Ongles que tu détestes. Tu
as aussi serré la cuillère du Satrape des
Sables qui te débectes et tu as même fait
risette au Potentat des déserts qui te
donne envie de vomir tellement il pue de

110
la gueule… Pourquoi pas une petite
apparition à la tribune des Citrons
ensanglantés du Lao Gaï.
- Ca jamais ! Tu m’entends, Nulco,
jamais ! Tant qu’ils ne débarrasseront
pas le plancher dans le pays des Orques
oranges, je ne m’y résoudrai pas. J’ai des
principes, moi !
- Allez, Bianca, fais un effort, pour moi,
pour le pays… Tu es la Première Dame
maintenant. L’intérêt de la Comté vaut
bien un pince fesse !
Mais la belle mannequin-
chanteuse milliardaire n’en démordit
pas. Elle se sentait « viscéralement et
épidermiquement » de gauche (caviar)
par principe et comtoise par hasard. Le
sort des Orques oranges lui brisait le
cœur. Très déçue que Nulco ne la suive
pas dans cette courageuse prise de
position, elle claqua la porte du bureau
avec une grande violence. Son immense
palais en bordure de mer en résonna un
long moment. Nulco comprit
immédiatement ce que cela signifiait :
migraines à répétition et ceinture pour la

111
bagatelle les prochains soirs. Fichu
métier ! Il serait encore condamné au
vélo et au jogging pour compenser le
manque d’endorphines… Fichus
citrons !

112
IX

Georgia on my mind

Nulco comptait bien se payer un peu
de bon temps dans la belle propriété
familiale de Bianca au Cap des Nantis
d’où le regard plongeait dans l’Azur de
la côte du même nom. Enfin, un peu de
tranquillité. Que les Hobbitts l’oublient
un peu, tout occupés qu’ils étaient à
jouer aux boulles, à boire l’anisette vêtus
de marcels sur bermudas et tongs, à
pêcher en eau trouble et à se bronzer la
bedaine sur leurs carrés de sable bondé.
Il avait déjà dû se farcir les
démonstrations de force de la cérémonie
d’ouverture des jeux Galactiques de
Baille-Djinn en la seule compagnie du

113
Prince Jean. Le gamin pourri gâté n’avait
pas arrêté de se tortiller sur son siège en
demandant : « Quand est-ce qu’on s’en
va ? Je veux une vraie Haagen Daze au
macadomia et y en a pas… »
Et en plus il avait dû participer au
concours de courbettes à s’en détruire le
dos sans parler de la compétition
d’avalage de couleuvres exigée par les
Orques jaunes bien décidés à affirmer
leur totale suprématie par le biais du
sport. Chaque médaille d’or (« Mourir
pour acquérir l’or plutôt que vivre pour
participer », voilà comment ces phares
de l’humanité avaient dévergondé le bel
idéal bercoutinesque…) devant rapporter
à l’athlète jaune vainqueur son poids du
même métal ainsi qu’une dispense
d’impôts à vie, ils s’apprêtaient à
humilier leur vieux rival de l’impérialiste
Empire du Soda Sucré incapable de
rivaliser de munificence vu qu’il était
déjà ruiné par eux et par deux guerres
imbéciles contre les fanatiques Orques
verts qui les enlisaient dans les sables de
mortels déserts.

114
Las de ces cagades et un peu
barbouillé par l’ingestion des couleuvres,
Nulco espérait enfin pouvoir s’éclater
sur son rameur, se défouler sur son
bicycle et éventuellement sur le Prince
Jean dont il avait la garde, divorce
ibérique oblige, quand son téléparleur
portatif se mit à bip bipper sauvagement.
- Monsieur le gouverneur… euh… Je
voulais dire votre Grandeur, Votre
Excellence… (La voix de Gay-Nœud,
présage de toutes les catastrophes… Il ne
manquait plus que ça !) Il faut intervenir
en Georgia, sinon c’est la guerre !
L’empire de l’Ours du Svalbard vient de
contrattaquer… On est mal, Sire, on est
très mal !
- Mais espèce d’abruti, vous ne me
laisserez donc jamais tranquille ! J’avais
dit qu’on ne me dérange sous aucun
prétexte, excepté une guerre mondiale…
- On en est tout près, Monseigneur, fit
l’autre d’une voix tremblante.
- Envoyez Kirchner avec deux ou trois
sacs de riz… Et surtout n’oubliez pas les
micros et les caméras…

115
- Mais c’est bien trop grave, ô Grand
Vizir, les ours sont arrivés en masse avec
des machines de guerre innombrables.
Ils détruisent tout sur leur passage… Ils
ont envahi le pays et ils commencent à
déborder partout. N’oubliez pas que les
confins Totomans qui appartiennent
presque déjà à notre belle Eurolande ne
sont qu’à un petit jour de cheval du
théâtre des opérations…
Le Grand Conseiller essayait de
sensibiliser Nulco à la situation
dramatique du pays des Exocets,
minuscule Principauté déjà coupée en
deux morceaux de part et d’autre de la
poudrière Caucausienne. Cette partie
méridionale de l’ex-Empire Rouge avait
toujours été considérée par les Ours
blancs comme un glacis protecteur
contre les invasions des Deux, des
Totomans, des Gigiskans et autres
Gogols enragés. Quand l’ordre rouge
ancien s’était effondré, toutes ces
peuplades plus ou moins civilisées en
avaient profité pour relever la tête et
prétendre à des indépendances plus ou

116
moins justifiées. Des Orques verts
Chéchènes, des Daguesses, Cherkasses,
Icouches, Karaches, Babakazes, Kadjars,
Zarbaïdjouns (et j’en oublie !), c’était à
qui réclamerait son bout de montagne ou
de campagne pour mieux se purifier
ethniquement…
Ah, le petit père des peuples à
moustache en avait fait du bon boulot
par là-bas. Il connaissait son monde,
étant georginien lui-même ! Il avait
joliment divisé pour régner, nettoyé à la
kalach (et pas au karcher), déporté des
populations entières, zigouillé, torturé,
empalé, mélangé les croyants du
croissant avec ceux de la double croix
pour mieux repeupler tout cela d’ours
blancs fidèles à sa foi, histoire de garder
bien clos le couvercle de cette marmite
du diable sous sa grosse patte griffue.
- Mais qu’est-ce que je peux bien aller y
faire dans ce foutoir ? se lamentait Nulco
en balançant une beigne au petit Prince
qui était en train de tartiner de Nutella sa
belle robe de chambre en soie blanche.

117
- Beaucoup, votre Majesté, beaucoup,
énormément. N’oubliez pas que c’est
votre tour de présider la Confédération.
Vous représentez tous vos collègues
gouverneurs des différents landers. Ils
vous ont passé les commandes. Il faut
vous montrer à la hauteur de la charge.
Et n’oubliez pas qu’en cas de succès,
vous pouvez remonter en flèche dans la
côte d’amour du Mondimat…
- Facile à dire ! Normalement, il était
juste prévu un petit tour chez les Orques
Jaunes pour leurs Jeux à la noix, deux ou
trois grèvottes à la rentrée et entre temps
une signature pour les habituelles
cohortes d’augmentation de tarifs de
l’été. La routine quoi ! Mais bon sang,
qu’est-ce qui lui a pris à ce crétin de
Saccagevilain de vouloir récupérer le
bout de prairie où s’ébattaient les
Exocets du Sud sous la bienveillante
protection de leur grand frère ours ?
- Faut le comprendre, Sire. Entre les
Babkazes à l’ouest, les Exocets au nord
(de la Georgia et au sud des autres) et les
Adjars ailleurs, il a dû se dire que son

118
déjà ridicule territoire allait se retrouver
réduit à une peau de chagrin…
- Ne me raconte pas qu’il n’a pas
demandé la permission à Uncle
Butchery…
- Non, bien sûr, mais il paraît que le re-
né était complètement bourré d’après les
uns ou bien qu’il a donné la permission
juste histoire de laisser un bâton bréneux
à son successeur détesté, Hussein
Baraquée Leaudebadoit, d’après les
autres.
- Tous des incapables, soupira Nulco.
L’empereur des Ours blancs l’avait déjà
mauvaise que la Georgia passe dans le
camp Occidental par le biais de
l’OTAM, il n’allait pas encore accepter
qu’on lui barbote un autre bout de
territoire, même grand comme un
mouchoir de poche !
- Ils ont aligné 10 fois moins de
machines de guerre. Ils ont pris une
pâtée magistrale et maintenant que les
Ours ravagent leur foutu pays, ils n’ont
plus que leurs yeux pour pleurer…

119
- Mais je n’en ai rien à battre de cette
Georgia, s’énerva Nulco. Déjà, à la fin
de la Première Saignée Galactique, ils
ont eu leur indépendance pour se faire
annexer trois petites années plus tard. Et
à l’époque, l’Ouest n’avait rien fait pour
eux. Là, ils devraient être heureux, les
Ours leur ont royalement laissé 17 ans de
liberté…
- Pour ce qu’ils en ont fait de leur
indépendance… soupira Gay-Noeud.
Chicago et Las Vegas sur Kolhoze…
L’ennui, c’est que les gros tuyaux qui
nous ravitaillent en huile noire passent
par chez eux. Si les Ours blancs mettent
la main dessus, on est mal, Estimé
Gouverneur, on est très mal… Il faut
absolument y aller Sire, arrêter la guerre
et sauver la situation au nom de la
Confédération !
- Moi, ça ne me dit rien qui vaille… La
dernière fois, Bottine, l’ex-espion aux
yeux de glace, a réussi à me démolir
l’estomac avec son eau de feu… Je ne
sais pas comment ils font, mais moi je

120
n’arrive pas à négocier complètement
bourré…
- Il parait que le nouveau, Alexandre
Alexandrovitch Medef est plus souple. Il
ne boit qu’un seul litre par jour et il ne
vous défiera pas au judo vu qu’il ne joue
qu’aux échecs truqués.
- Espérons qu’il sera plus urbain avec
moi que Bottine. De toutes les façons si
l’on joue la Georgia aux échecs ou sur le
tatami je n’ai pas plus de chance qu’au
concours de poivrots…
- Ne soyez pas défaitiste, Sire, vous vous
avez la tchatche… Rachida vous appelle
« Saint Nicolas Bouche d’Or ».
- Restez correct, Gay-Noeud… Je vous
dis que ça sent mauvais d’autant plus
que Bottine est toujours là pour tirer les
ficelles…
La mort dans l’âme, Nulco
monta dans son avion spécial « l’Air
Faible Couenne » (AFC pour les
spécialistes), prétentieux aéronef
écologique, tout bardé de panneaux
solaires pour la brocante technologique
et surtout propulsé par deux hélices

121
géantes entrainées par de jolis pédaliers
discrètement disposés devant les sièges
de la classe économique. Pendant que
Nulco savourait son champagne en
compagnie de sa garde rapprochée
(Fathia, Farida et Toulaye Ramana) en
business class, la valetaille des sinistres,
les Kirchner, Languedeblois, Guignolet-
Kirch, Toutim, Barcasse et tous les
autres pédalaient mollement pour faire
avancer la nouvelle merveille que la
galaxie entière n’allait pas tarder à nous
envier, que toutes les compagnies
allaient s’arracher et que les Orques
Jaunes ne tarderaient pas à copier avant
d’en fabriquer de presque identiques
trois fois moins fiables et deux fois
moins chers. A moins que l’AFC ne
subisse le sort calamiteux de son ancêtre
le malheureux « Discorde » : finir
empaillé, illuminé et boulonné au sol
d’un recoin oublié de l’Astroport
« Charlot Ferme ta Gaule »…
Ce qui se passa dans la datcha
de Medef relève du plus grand des
secrets. Des tractations de si haut niveau

122
ne sont jamais vraiment révélées au petit
peuple. Les gazettiers et aboyeurs eux-
mêmes quand ils ne savent pas grand-
chose en étalent à loisir sans la moindre
garantie du gouvernement. Mais le
temps a passé, de nombreuses trombes
d’eau se sont déversées sur notre belle
Comté. Aujourd’hui, il y a prescription
et le barde qui vous raconte toute cette
saga, chers petits Hobbitts industrieux,
va pouvoir tout vous dire maintenant
qu’il ne risque plus de perdre sa tête au
premier coin de rue. Oui, Nulco a bien
sauvé la paix, mais à quel prix…
Dès son arrivée, les verres d’eau
de feu étaient déjà alignés comme à la
parade. Le machiavélique Bottine les
remplissait en regardant Nulco de son
œil glacial.
- Pitié, votre Majesté, implora Nulco, pas
avec ça… On pourrait pas essayer au
soda sucré ?
- Tu veux négocier, petit homme ou tu
préfères partir tout de suite ?

123
- C'est-à-dire que si je bois votre
merveilleuse liqueur, je n’ai plus toute
ma tête à moi…
- Il faut boire, tovaritch Gouverneur, tu
nous fâcherais gravement si tu ne voulais
pas trinquer avec nous, n’est-ce pas
Alex ?
- Pour sûr, répondit Medef, tu fâcherais
l’Ours…
- Tu ne veux quand même pas nous
déplaire, continua Bottine. Tu as vu ce
que cela donne quand le grand Ours
blanc du Svalbard se met en colère ? Il y
a du sang sur les murs et de la cervelle
au plafond ! Capice ? (Par ce mot italien,
Bottine voulait rappeler à Nulco
combien il maîtrisait les langues
étrangères et qui était le Parrain, par la
même occasion…)
A regret, Nulco dut avaler un
verre d’eau de feu, puis deux. A peine
vidé, il fallait le lancer par-dessus
l’épaule et le fracasser contre le mur. De
vrais sauvages ces ours, surtout qu’avec
leurs cornichons marinés dans la pisse de

124
phoque il n’était déjà plus loin de la
gerbe (d’or, bien sûr…).
Au troisième verre, la négociation
proprement dite débuta. Nulco obtint que
les Ours contrôlent (dire « libèrent »)
tout le pays des Exocets et qu’ils restent
sur place avec toutes leurs machines de
guerre exactement comme les soldats de
l’Empire Occidental en Mésopopotamie
et au Gaganistan. La même règle pour
tous. L’ingérence humanitaire inventée
par Kirchner, l’obligation d’occupation
libératoire et surtout le droit des peuples
à disposer d’eux mêmes applicable au
Kokovo allait également prendre effet
ici…
Au quatrième verre, Nulco obtint que les
Ours blancs contrôlent pacifiquement les
vannes des conduites d’huile noire en
raison de leur modération et de leur
grande sagesse.
Au cinquième, Nulco réussit l’exploit
d’obtenir une augmentation substantielle
et exponentielle du prix du gaz. « Mais
on pourra lisser, lisser, 5% par ci, 10%
par là, 15% trois mois plus tard. »

125
- Lisse, lisse tant que tu veux, petit
homme, mais surtout liche, liche la
bonne eau de vie, lui faisait Bottine qui
en avalait autant que lui mais restait d’un
calme olympien. A croire que cet animal
à sang froid n’avait que cela dans les
veines. Medef en éclusait autant, mais
semblait exiger avec plus d’urbanité…
- Pour finir, Gouverneur, vous nous ferez
bien cadeau de la tête de Saccagevilain.
On ne veut plus de lui. Pensez donc,
s’affilier à votre OTAM, un vrai crime
de lèse-ursité…
Arrivé au sixième verre, Nulco
sentait sa vue se troubler, son élocution
s’empâter, ses jambes flageoler et son
cœur battre la chamade…
- Je ne me sens pas très bien… Où est
donc passé mon fidèle Languedeblois ?
J’ai besoin qu’il me ventile…
- Vos hommes pédalent dans la cave
sous la surveillance des nôtres. Ils
étrennent notre nouvelle climatisation
écologique sans électricité ni
hydrocarbures. Juste de l’huile de coude.
Votre Langue, il en tire une sacrément

126
longue. Ca trahit une belle habitude. Il
est en train de brailler qu’il regrette le
Miteux Errant et le Jupin… Qui c’est
ceux-là ?
- Un vieux pharaon momifié et un
frisotté qui s’est déporté lui-même dans
une île du Goulag français…
- Alors Saccagevilain ? reprit Medef qui
avait de la suite dans les idées.
- Faîtes-en ce que vous voulez,
bredouilla Nulco qui n’arrivait plus à
tenir la comptabilité des verres avalés et
qui s’entendit déclarer que l’OTAM
resterait à une distance respectueuse de
la Georgia qui se contenterait d’être « on
my mind » aussi longtemps que l’Empire
de l’Ours blanc du Svalbard le jugerait
bon.
Il semble qu’il fallut évacuer
Nulco sur un brancard et que les sinistres
réintégrèrent l’Air Faible Couenne
tellement flapis qu’il fallut un temps fou
pour rejoindre la Comté… Voilà, mes
chers petits Hobbitts, comment notre
valeureux Nulco sauva la paix !

127
X

Nulco traque Hosanna et ses
Balitrans

Quelques jours plus tard,
les pigeons voyageurs apportèrent de très
mauvaises nouvelles provenant du
Gaganistan : une hécatombe, une
boucherie qui remplit de dégoût le petit
peuple de la Comté venait de se
produire. Un grand nombre de nos preux
les plus valeureux, principalement ceux
des armées volantes et planantes, étaient
tombés dans une lâche embuscade
tendue par d’affreux Orques verts
appelés aussi « Balitrans » ce qui
signifie : « Etudiants fidèles jusqu’à la
mort aux préceptes sacrés du Grand

128
Livre de la Soumission Universelle à la
Grande Divinité Miséricordieuse ».
(Traduction à la lettre du terme en
question). Il y avait eu des morts, des
blessés, du sang et de la cervelle
partout…
Mais, me demanderez-vous que
fabriquaient donc ces courageux
pioupioux dans cette lointaine et
exotique contrée du Mordor deux fois
plus vaste que notre petite Comté,
remplie de brûlants déserts de sable et de
caillasses, de montagnes inhospitalières
et de villages de boue séchée, véritables
coupe gorge à Hobbitts ? Ils étaient
censés pacifier cette région en y traquant
le terrible Hosanna Ben « Machine à
laver » (traduction obligatoire pour ne
pas tomber sous le coup de la loi anti-
pub), le responsable auto proclamé par la
maussade KIA de tous les faits de
terrorisme perpétrés dans la galaxie…
En réalité, un milliardaire aussi déjanté
que mégalomane au nom duquel des
poignées éparses et insaisissables (pour
qui ne voulait pas les saisir) de

129
fanatiques Orques verts, appelées
l’Orquanization, égorgeaient les
religieux qui leur faisaient concurrence
sur le terrain de l’amour, de la tolérance
et de la paix, flanquaient par terre les
tours de Babel en les percutants avec des
zeppelins de ligne et balançaient des
bombes tout azimut en n’oubliant surtout
pas de sauter avec…
Depuis des années, plus personne
n’avait de nouvelles d’Hosanna. Etait-il
encore vivant ? Etait-il mort écrabouillé
par une noix de coco piégée ou suite à un
encrassement de son filtre à particules ?
Secret bien gardé par les maussades…
La dernière fois que quelqu’un l’avait
vu, il était en train de s’enfuir du
Gaganistan sur le porte bagage de la
motocyclette verte du Mollah Mamar,
une sorte de fanatique sorcier borgne
aussi virulent que la peste bubonique.
Les deux néfastes avaient gagné le
Pikastan, autre territoire des Orques
verts, bizarre allié contre nature de
l’Empire du Soda Sucré…

130
Toute l’affaire avait débuté à
cause de la perte des deux donjons de la
forteresse de Nouille-Vioque, orgueil de
la finance mondialisto-monopolisto-
galactique. Immédiatement, le Président
Butchery avait lancé sa guerre contre les
courants d’air terroristes responsables
d’une recrudescence de cas d’anthrax et
de bronchites cycliques et s’était
empressé de promulguer des lois aussi
martiales que liberticides qu’il avait
appelé « Actes Patriotes » s’inspirant des
« Actes de Foi » (Autodafés) du bon
vieux temps du rock and roll sans oublier
d’envoyer une armée de chevaliers tex-
mex en Mésopopotamie et au
Gaganistan, réputés détenir des armes de
destruction poussives pour l’un et des
essaims d’Orques venimeux pour l’autre.
Le Mammamouchi Ben Sirac le pas
sage, l’incapable prédécesseur de Nulco,
n’ayant pas daigné envoyé de soldats
comtois du côté de Babylone, s’était
senti obligé d’en lâcher une poignée au
Gaganistan que le commandement
déconcentré de l’OTAM (Organisation

131
du Traité de l’Alliance Mondiale) avait
immédiatement posté aux endroits les
plus exposés, sous le prétexte fallacieux
que les Comtois avaient une longue
expérience des combats dans le désert et
bénéficiaient d’un savoir faire
exceptionnel avec les Orques verts vu
qu’ils en avaient partout chez eux à ne
plus savoir qu’en faire…
Il va sans dire que l’opinion
publique n’était pas vraiment pour cette
intervention. Mais qui se souciait d’elle
en dehors des votations ? Donc, au
moment de la campagne électorale,
Nulco, qui n’était pas avare en
promesses qui n’engagent que ceux qui
les écoutent, avait doctement déclaré :
« Nos troupes n’ont nulle vocation à
rester au Gaganistan ! » A l’époque, il lui
fallait à tout prix rafler les voix des
partisans de Le Grogneux, le barde celte
de l’opposition irréductible à la
mondialisation des conflits et celles des
souverainistes du Vicomte du Puits du
Nœud et de l’élu du peuple dissident
Dupont Gnangnan…

132
A peine assis sur le trône et avant
même que son ami Georges ne le lui
demande, Nulco s’était empressé non de
rapatrier les bidasses ensablés, mais d’en
envoyer d’autres au casse-pipe. Que
n’aurait-il pas fait pour complaire aux
forces de l’Empire ? La campagne avait
coûté cher, il fallait commencer à
rembourser… Et voilà que les Orques
verts, au lieu de le remercier, lui
renvoyait ses meilleurs soldats emballés
dans de vilains sacs en plastique noir…
- Votre Excellence Gouvernorale, lui
disait Gay-Noeud, son Conseiller en
Conseils conseilleurs, il faut faire
quelque chose, marquer un grand coup…
Une affaire pareille, c’est très mauvais
pour nous…
- Pire qu’une guerre mondiale en
Georgia ?
- Cent fois pire, Sire… S’ils nous en
renvoient de trop, que va-t-il rester d’une
armée que vous avez déjà réduite à sa
plus simple expression. Les gens
peuvent se mettre à manifester, sortir
drapeaux rouges et banderoles noires

133
avec des slogans du genre : « Pet au
Gaganistan ! » (Hommage en forme de
coup de pied de l’âne à Ciné) ou « S’il te
plait Nulco ramène nos p’tits gars à leur
maman ! »
- Ca on s’en bat ce que vous pensez
Gay-Noeud ! Ils peuvent toujours
manifester les petits Hobbitts… Mon
immense Majesté n’en a cure…
- Mais votre cote d’amour va encore
tomber plus bas…
- Ca c’est beaucoup plus ennuyeux…
Que me proposez-vous ?
- Faîtes une grande déclaration bien
martiale du genre : « Notre
détermination à poursuivre la lutte contre
le terrorisme n’est nullement entamée
par cette odieuse agression anti
démocratique ! »
- Oui, tout le monde va comprendre
qu’elle en a pris un gros coup sur la
cafetière, la détermination…
- Alors, dîtes : « Notre détermination en
ressort encore renforcée ! », cela fera
mieux. Vous savez très bien ce qu’il faut
dire, Honorable Gouverneur. Quand

134
vous perdez les élections, il ne s’agit que
d’un succès relatif, quand vous baissez
votre froc chez les Ours blancs, c’est une
négociation délicate mais couronnée de
succès et quand votre cote s’effondre
jusqu’au 36ème dessous, c’est que les
Comtois vous ont gardé toute leur
confiance.
- Bon, va pour la déclaration à la c…
- Et en plus, vous foncez au Gaganistan,
histoire de consoler nos soldats en
pleurant sur leurs épaules…
- Dois-je leur dire que j’ai bien
l’intention de les laisser se faire égorger
tant que tonton Jo ou son successeur les
laissera là-bas ?
- Bien sûr que non ! Dîtes-leur d’un air
farouche qu’à partir de maintenant vous
allez bouffer de l’Orque vert à tous vos
repas, que vous allez leur botter le c…
jusque dans les chiottes. Et surtout,
allure martiale, menton bien relevé, torse
droit et n’oubliez pas les talonnettes de
25 !
- Ca je sais faire… Mais au niveau…
sécurité personnelle ?

135
- Pas de souci, je vous ai commandé la
super super renforcée « calamité
majeure ». Même si l’on vous tirait
dessus, il faudrait abattre les barbouzes
par paquets de douze avant que vous ne
deveniez une cible vous-même !
- Quand même, quand même… Je ne
suis pas tout à fait rassuré… Ils sont
capables de piéger mon Air Faible
Couenne ou ma limousine blindée de
chez SAP…
- Ca ne risque pas ! Les Orques verts
sont trop paresseux pour pédaler…
Le grand Conseiller faisait
une fine allusion aux énergies vertes
utilisées depuis les pharamineux accords
de grenouille (verte également) : le
solaire, l’éolien et l’huile de coude (ou
de genou en l'occurrence) si chères à
Languedeblois et à Coco Hulotte.
- OK, je reste une heure maxi là-bas et je
me tire chez Bianca illico. Vous parlez
d’un mois de vacances !
- Je suis sûr que vous serez à la hauteur
de l’enjeu, votre Seigneurie…

136
La belle Bianca Blondi-Nulco
qui venait d’entrer dans le bureau, la
guitare d’une main et un drapeau
Bidétain orné du généreux slogan
« Libérez le Bidet ! » de l’autre, crut bon
d’intervenir dans la discussion…
- J’ai entendu que tu partais au
Gaganistan, mon petit chéri… Tu sais,
ces vilains étudiants, ces Balitans, s’ils
sont si teigneux, c’est qu’ils ne font pas
suffisamment l’amour. Il suffirait de leur
envoyer à chacun une vingtaine de
vierges pour qu’ils nous laissent
tranquilles une bonne fois pour toute…
- Et tu les trouves où, tes vingt vierges ?
A Saint Trop ou à Ibiza ?
- Tu as raison, qu’ils se les dégottent au
paradis ou qu’ils se les sortent de leurs
sacs à patates, ça sera plus simple…
Mais j’ai une autre idée… Si tu
m’emmènes avec toi, je pourrais
sûrement les calmer en leur chantant
quelques unes de mes jolies chansons.
J’en ai de très douces tu sais…
- Ma chérie, tu n’y penses pas ! Le
Gaganistan, c’est tellement dangereux…

137
Moi-même je dois porter deux gilets
pare balles l’un sur l’autre et sept
caleçons molletonnés de la maison
Popock. Tu te vois affublée de la sorte ?
- Ah sûrement pas !
A cet instant le général Adolf
Vatenguerre, grand chef de l’Etat Major
général des armées, apparut sur l’écran
plasma de mondovision qui restait
allumé en permanence. Sur un ton
professoral, ce grand spécialiste du
Gaganistan déclara qu’à moins
d’envoyer encore le double de soldats là-
bas, on n’arriverait à rien d’autre qu’à un
long massacre au couteau rouillé…
- Mais il ne peut pas la fermer ! hurla
Nulco. J’ai pas déjà assez à faire avec ce
vieux facho de Grogneux qui n’arrête
pas de raconter partout que je ferais
mieux de pacifier les abords des villes
qui pullulent d’Orques verts et qui
seraient aussi fanatiques que les
étudiants de là-bas. Il est cinglé, ce
Grogneux. Je n’ai jamais rencontré que
des Comtois dans les zones, jamais
d’Orques verts. Faudrait qu’il se paie un

138
œil gauche celui-là, il devient bigleux à
tout examiner du droit.
- Et n’oubliez pas le Dupont Gnangnan
qui est monté sur son tonneau pour
haranguer les passants dans les jardins
du Mecklembourg. Il rencontre un
énorme succès. Il y a bien dix Hobbitts
qui l’écoutent à chaque discours…
- Vous ne pourriez pas leur passer une
muselière à ces deux là ? fit Nulco.
- Et puis il y a aussi les gens du parti de
la Rose sans épine qui sont en train de
rédiger une motion de rassemblement
des motions contre votre intervention…
C’est moins inquiétant. Le temps qu’ils
se soient tous mis d’accord, il ne restera
plus un bidasse là-bas…
- Mais qu’est-ce qu’ils me veulent tous à
la fin ? s’énerva Nulco.
Le Conseiller garda pour lui la réponse
qui lui vint immédiatement (« Votre
départ ») et s’entendit émettre : « … que
vous rappeliez nos troupes avant qu’il ne
soit trop tard. »
- Jamais ! L’Empire a trop besoin de
nous, il n’est pas question de le laisser

139
tomber. Mais vous savez, je ne suis pas
dupe Gay-Noeud… Même si j’envoyais
la totalité de ce qui reste des armées,
plus toute la milice, plus la police, les
pompiers, les réservistes, les chasseurs
et les papys flingueurs, on n’y arriverait
encore pas. Pensez donc, on ne pourra
jamais faire mieux qu’Alex le Grand aux
temps épiques, pas mieux non plus que
les Ongles grands bretons autrefois ou
même que les gros Ours blancs du
Svalbard tout récemment. Tous sans
exception se sont cassés les dents sur la
résistance de ces sauvages fanatiques
planqués derrière leurs caillasses. Même
si on les passait au napalm ou si on les
vitrifiait Hiroshima, il en ressortirait
encore autant de derrière les rochers…
- Quelle sagesse, ô, grand phare
rayonnant de la Comté ! obséquiosa le
joyeux Conseilleur.

140
XI

Nulco, nouveau Robin des Bois ?

La grande majorité des
Sinistres de Nulco se montrait d’une
particulière discrétion. A quelques
exceptions confirmant la règle près.
Comme Rosamonde Matelotte, la
charmante dinde qui vint siéger au
Grand Conseil chaussée d’une ridicule
paire de sabots de plastique rose, soit
disant suite à un pari sur le nombre de
médailles en chocolat gagnées aux Jeux
Galactiques de Baille-Djinn, mais en
réalité pour attirer l’attention sur sa
rondelette personne. La gaffeuse en fut
pour ses frais. On ne vit que du plastique
rose sur les écrans… Même chose pour

141
le sémillant Bernard Kirchner, le
médecin au sac de riz sur l’épaule, qui
sillonnait la galaxie de cour de potentat
en tente de bédouin en multipliant
bourdes et bévues à un point tel qu’après
chacun de ses passages, conflits et
explosions se déchainaient de tous côtés.
La plupart des Sinistres se tenaient à
carreaux, laissant Nulco s’agiter sur le
devant de la scène en s’imaginant faire
tout le boulot. Ils avaient largement
assez d’occupations comme cela. Gérer
leurs immenses Palais Sinistériels,
essayer un à un fauteuils et canapés,
parader dans les carrosses de fonction,
houspiller valets et cochers, lutiner
secrétaires et conseillères particulières
et, à tout le moins, pour les plus
bucoliques, aller à la pêche aux voix,
jouer aux boules Place des Lices sans
oublier de banqueter et de voyager un
peu partout. Une seule obligation : être
présent tous les mercredis dans la
capitale pour pouvoir assister au Grand
Conseil présidé par Nulco. Il leur fallait
traverser la cour gravillonnée du Palais

142
Gouvernoral entre deux haies de
gazettiers, journaleux et aboyeurs sans
jamais rien avoir à leur déclarer…
Obscur parmi les incolores,
sans grade parmi les frustrés, tel était
Martin Kirsch, Sinistre de la Misère
Publique et de la Solidarité Aménagée. Il
avait été choisi pour ce poste
particulièrement ingrat en raison de ses
précédentes fonctions de Président
Directeur Général des Chiffonniers « Les
Mahousses », association caritative
célèbre, fondée par un religieux chenu et
longtemps personnage préféré des
Comtois jusqu’à ce qu’un tapeur de
ballon rond puis un frappeur de balle
jaune ne le détrônent à tout jamais. Le
vieil abbé avait pris pour devise :
« Aide-toi et le ciel t’aidera ! » Le
pauvre ne travaille pas ? Qu’on lui
trouvera un boulot utile : chiffonnier. Il
s’ennuie et ne rapporte pas d’argent à la
maison ? Qu’il fouille les poubelles et
revende ce qu’il a trouvé ! Qui se
souvient que, dans ses débuts, il
n’hésitait pas à accompagner, ses

143
équipes de chiffonniers qui tiraient
d’énormes charrettes à bras remplies de
meubles encore très corrects ou de
ballots impressionnants de vêtements
parfaitement réutilisables ?
Mais ça, c’était avant que le
religieux s’en aille pour un monde
meilleur et avant que les petits Hobbitts
de classe moyenne ne commencent à
s’appauvrir dangereusement, avant que
le Miteux Errant ne submerge le pays de
ses flots de « nouveaux pauvres » et
avant que le gros clown Baluche n’ouvre
ses « Restaus du Beurre » par milliers
dans le pays. Il va sans dire que ni le
généreux clown motard ni le tonitruant
religieux sourdingue ne découvrirent le
vaccin contre la pauvreté. Plus ils
nourrissaient, soignaient, aidaient,
logeaient et habillaient de monde et plus
les miséreux se multipliaient. A croire
qu’ils sortaient de terre comme
champignons après un bon orage
d’automne…
Le pauvre Martin Kirsch avait
assuré la succession du religieux à une

144
époque particulièrement difficile pour
« les Mahousses ». Le temps des
pionniers, de la fraternité joyeuse, de la
soupe au chou et du retroussage de
manche n’était plus qu’un lointain
souvenir. Lui-même se déclara PDG de
multinationale alors que son
prédécesseur avait toujours voulu n’être,
en toute fausse modestie, que « Serviteur
des plus pauvres ». Ses chiffonniers ne
tiraient plus de pesantes charrettes à
bras, ils conduisaient de luxueux
transporteurs roulants à l’huile noire.
Plus grave encore, la collecte dans les
poubelles des riches ne rapportait
quasiment plus rien. Elfes et Hobbitts
appauvris ne pouvaient plus s’offrir que
des meubles bon marché de chez
Kikassa, fabriqués à partir de carton
bouilli et de sciure de bois et qui
tombaient en ruine bien avant leur date
de péremption, recyclage automatique
oblige. Ils ne se vêtaient plus que de
fringues venues du lointain Empire des
Orques jaunes qui étaient de qualité si

145
médiocre qu’après quelques lavages,
elles ne pouvaient plus resservir…
En fait, cette multinationale de
la charité ne vivait que de dons et de
subventions. Kirsch avait éveillé l’intérêt
de Nulco par ses capacités à pomper la
phynance, à traquer la subvention et à
inventer de nouvelles taxes. Avec son
équipe de technocrates, il avait à son
actif plusieurs jolies petites écotaxes
toutes neuves, toutes fraîches, toutes
pimpantes. Une sur le recyclage du
matériel électronique et informatique
juste pour compenser la perte de
bénéfice occasionnée par la disparition
de tous les bons vieux postes à galène
que les chiffonniers rafistolaient
autrefois avec des bouts de fil de fer et
revendaient à petit prix. Une autre sur les
meubles en bois exotiques donc
précieux. Pour chaque chaise de jardin
achetée, le gentil Hobbitt versait son
petit dolro supplémentaire, tout heureux
de savoir que quelque part, au fin fond
d’une jungle lointaine, quelqu’un
pouvait replanter un arbre grâce à lui !

146
Une troisième sur les vols zeppelins long
courrier, histoire d’acheter l’huile noire
qui animerait ses propres flottilles de
transporteurs qui ne servaient plus à
grand-chose… Une quatrième sur le
recyclage des vêtements pour compenser
le manque à gagner occasionné par la
fripe jaune.
Tout cela était bel et bon, mais
loin d’être suffisant pour endiguer toute
la misère du monde. Alors, un jour,
Kirsch eut une idée de génie qu’il
s’empressa de proposer à Nulco.
- Sire, mes pauvres sont de plus en plus
nombreux et même de plus en plus
pauvres. Il faut absolument faire quelque
chose !
- Si vous croyez que c’est facile, Kirsch !
Je fais tourner à plein régime les pompes
à phynances quoiqu’en disent les gens
du parti rose avec leurs réclamations
contre mon bouclier à riches. Je suis
moderne moi, eux ils en sont encore au
yoyo de l’île de Raie! Résultat, je suis
plus efficace qu’eux, je ponctionne
beaucoup mieux. Les Hobbitts moyens

147
en sont arrivés à travailler plus de la
moitié de l’année pour l'état. Et je me
suis fait élire sur la promesse de réduire
les impôts et les taxes ! Je fais même
activer la fabrication de cabanes à lapins
pour loger les malheureux sinistrés
cheutimis…
- Vous avez magnifiquement géré le
problème des victimes de l’Ouragan des
territoires du Nord, Sire. Je suis sûr
qu’ils vous en seront reconnaissants à
vie.
- Oui, grâce à moi, ils n’ont attendu
qu’un mois leur cagna provisoire-
définitive. D’habitude, il faut compter un
délai d’au moins six… D’ailleurs, vous
aussi, mon cher Kirsch, vous avez fait
merveille, vos petits camions blancs
étaient partout à la fois, pour déblayer,
vider, dégager…
- Pour ce qu’on a pu récupérer, Majesté,
fit Kirsch d’un air dégoûté. Autant dire
peanuts, nada, que dalle. Les pauvres
n’avaient plus rien de réutilisable, même
leurs vélos ne valaient pas un clou…

148
- C’est tout Kirsch ? demanda Nulco qui
était pressé de rejoindre sa Bianca.
- Non, Sire. Je ne vous ai pas encore
parlé de mon Revenu Garanti Solidaire,
mon RGS, la solution finale qui
éradiquera définitivement toute la misère
de ce pays…
- Et je vais vous répondre tout de suite.
C’est NIET ! Vous ne ferez pas mieux
que Baluche ou l’abbé Moll… Et puis
m… ! Vos pauvres, ils ont déjà le Rémi
comme argent de poche vu qu’ils sont
déjà logés, nourris, chauffés, soignés,
habillés, éduqués et transportés gratis !
Qu’est-ce qu’il leur faut encore ? Des
distributions d’acquavit et de poudre
blanche à tous les coins de rues ?
- Oui, répondit Kirsch qui ne voulait pas
lâcher l’affaire, c’est vrai pour ceux qui
bénéficient de l’assistance générale
hobbitique intégrée, mais tous les autres,
les milliers, que dis-je, les millions qui
arrivent chaque jour sur le marché de la
misère, il faudrait leur garantir un revenu
sûr, substantiel et régulier…

149
- Comme ça, sans rien faire de la sainte
journée ?
- Evidemment, votre Majesté,
maintenant que le travail est réservé aux
robots, aux droïdes et aux Orques
Jaunes…
- J’ai l’air malin avec mon « Travaillez
plus pour gagner plus… » Et ça irait
chercher dans les combien, votre truc ?
- Mes experts en technocratie
économique ont chiffré cette mesure à
1,5 milliard de dolros.
- Mazette ! Vous ne vous mouchez pas
du coude, Kirsch ! Et je suis censé le
trouver où, ce magot qui ne sera sans
doute qu’une goutte d’eau dans la mer ?
Fion ne vous a-t-il jamais dit que les
caisses de l’Etat étaient vides et que nous
devions 2000 milliards de dolros à
l’univers entier ?
- Je sais tout cela, Sire. Mais je sais
également que le bas de laine des
Comtois représente également 1000
milliards de dolros. Il n’y a qu’à prendre
l’argent là où il se cache. Tenez, il
suffirait de prélever un tout petit 1,1%

150
sur tous les revenus du capital pour
réunir la somme sans aucun problème…
- Pas idiot, Kirsch, mais sûrement très
impopulaire chez tous ces gens qui ont
souscrit des assurances-vie pour ne pas
crever de faim quand les caisses ne
pourront plus leur payer de retraite…
- C’est quand même plus grave de crever
de faim à 10 ou 20 ans qu’à 60 ou 80 ! Il
y en a pour bien plus longtemps et un
jeune enragé fait toujours plus de dégâts
qu’un vieux fatigué…
- Bien vu. Décidément, je ne regrette pas
d’être allé vous chercher dans votre
poubelle mahousse…
- Poubelle peut-être, mais PDG quand
même !
- Trêve de plaisanterie ! Admettons que
j’accepte le principe de votre nouvelle
taxe et de votre c… de salaire à rien f…
Quel avantage j’en tire, moi ?
- Primo, vous devenez plus socialiste que
les socialistes et François Flamby va en
avoir la gélatine toute fondue. Deuxio,
vous taxez les riches et Marie-Jo va en
prendre un grand coup dans le buffet.

151
Tertio, comme vous prenez aux riches
pour donner aux pauvres, vous voilà le
nouveau « Robin des Bois », le
personnage légendaire le plus
sympathique qui soit et c’est au
minimum 10 points de mieux pour votre
cote d’amour chez Mondiométrie…
Et voilà pourquoi, chers petits
Hobbitts, vous pouvez voir de jeunes
flemmards parader dans de beaux
glisseurs tout neufs et même éclabousser
au passage de pauvres papys qui, après
une longue vie de labeur, en sont réduits
à vendre trois livres de poche, deux
casseroles et un rasoir usagé à même le
trottoir… Pourquoi de braves mamys
font la manche à la sortie du Subway en
compagnie d’horribles femelles qui les
rackettent impunément… Et pourquoi
certaines de vos filles ont tant de mal à
préserver à coups de poings ou de cutter
leur petit bout de trottoir du côté de Pie-
Gueule… Des années de libéralisme
miteux, sirakeux et nulcozien ont rendu
impitoyable la concurrence sociale. C’est
braderie tout les jours et sur tous les

152
trottoirs (« Pousse toi de là que je m’y
mette, faut bien que je trouve du flouze
pour payer la nouvelle taxe ! »). Les
hordes de mendiants vous harcèlent
partout, tout comme les vendeurs de
poudre ou d’herbe bleue, les
péripatéticiennes patentées ou non, les
bancroches, les éclopés de la Sécu, les
voyageurs de Bohème et les clochards
prolifèrent à loisir…
Faux Elfes et vrais nantis ont depuis
longtemps pris leur envol vers des cieux
plus cléments pour leurs chers dolros.
Seul Nulco roule carrosse et ripaille tout
à loisir, la conscience heureuse du devoir
accompli. Pensez donc, il a réalisé le
rêve inaccessible des gens du parti de la
rose sans épines : rendre tous les
hommes égaux ! Quelle merveille ! Il
sait déjà que son nom va rester des
siècles gravé dans le marbre rien que
pour cet exploit…

« Faire maigrir le riche est le meilleur
moyen de tuer le pauvre » (Proverbe
chinois).

153
XII

Nulco et les Zégaux

En cette seconde année du
calamiteux règne de Nulco Ier, notre
pauvre Comté, en proie à mille vents
mauvais, allait de mal en pis. Et comme
s’il n’y en avait pas déjà suffisamment
avec le chômage endémique,
l’endettement catastrophique, les cracks
boursiers, les créances pourries des
banques véreuses et l’appauvrissement
généralisé qui en découlait, de nouveaux
fléaux s’abattaient sur la petite société
autrefois sereine, industrieuse et
relativement prospère. Une étrange mode
mortifère s’emparait d’une jeunesse qui
paraissait vieillie, flétrie et comme

154
pourrie avant même d’avoir pu
s’épanouir. Ce phénomène inquiétant
portait le nom de mouvement des
« Zégaux ». Il s’épanouissait dans la
parfaite continuité de celui des
« Subtronics », ces étranges zombies
androgynes qui se déchainaient des
heures durant sur une musique
mécanique en dansant d’une manière
plus proche de la transe des possédés que
des menuets du grand siècle…
Notre belle jeunesse
Comtoise s’habillait de fripes bariolées
style « fancy clothes », se laissait
pousser de longues mèches noires qui lui
couvraient les yeux, se tatouait, se
pierçait et allait même jusqu’à se
déclarer sexuellement gay et bi ! A les
observer soigneusement, une chienne n’y
aurait pas reconnu ses petits tant il était
difficile voire impossible de faire la
différence entre les garçons et les filles
qui prenaient grand soin d’imiter le look
hermaphrodite du chanteur teutonique du
groupe musical braillard et lourdingue
appelé « Pékin Hôtel ». Cheveux teints

155
du plus beau noir de jais, coiffés en
crêtes et touffes hirsutes, yeux
charbonneux, rouge à lèvres de pute
vulgaire, maquillage outrancier et
pantalon moulant ne cachant pas la raie
des fesses, telle était l’apparence requise
pour pouvoir faire partie de ce charmant
mouvement sociopolitique du dernier
chic…
Le bon peuple hobbitt
découvrait avec horreur et stupéfaction
le nouvel aspect de ses rejetons dans
lesquels il ne reconnaissait plus du tout
les beaux enfants joyeux et chouchoutés
qu’il avait mis au monde et élevé avec
soin et tendresse. L’inquiétude était
d’autant plus grande que ces jeunes
« créatures » vivaient selon d’étranges
mœurs. Tout le monde s’embrassait à
bouche que veux-tu, se tripotait
ostensiblement en public, fumait l’herbe
dite « du bonheur » et ingérait mille
autres substances dangereuses que les
Orques noirs ou gris de deuxième
génération leur fournissaient contre bons
dolros sonnants et trébuchants !

156
Les Zégaux, blafards et
ahuris, vivaient dans leur univers
étrange, se couchaient au lever du jour
pour se lever à son coucher et se
contentaient de deux biscuits et de
quelques gorgées du célèbre soda sucré
« Koulikoula » hyper caféiné pour tout
repas. Ils se voulaient minces, maigres,
sveltes, évanescents, tout proches de
l’anorexie, délaissaient leurs études et
abominaient tout travail et tout effort.
Leur seul intérêt dans la vie était de se
papouiller, de s’emmêler (le pantalon
déjà à demi descendu devait largement
faciliter les choses), boire des alcools
forts en essayant d’atteindre l’ivresse ou
le coma éthylique le plus rapidement
possible et, bien sûr, s’évader dans les
artificiels paradis de la gounia, du cruck,
de l’Xtase, du Crystal et de centaines
d’autres substances qui faisaient plus de
victimes que tous les accidents de chars
à bancs réunis et qui fabriquaient
tellement de frappadingues et de
détraqués mentaux que les autorités ne
savaient plus où les caser !

157
Devant une telle
dégénérescence, une réaction très
inattendue s’empara de la Comté. De
vieux Hobbitts chenus et grincheux,
conscients du danger mortel représenté
par ces mœurs décadentes, se
regroupèrent un peu partout en comités
anti-Zégaux. Armés de grands ciseaux,
de martinets ou de gourdins, ils se mirent
à pourchasser les groupes de Zégaux, à
leur couper les mèches de cheveux pour
les obliger à affronter la réalité et à leur
appliquer force fessées et bastonnades
pour les remettre sur le droit chemin.
Certains vieillards plus vindicatifs que
d’autres allèrent même jusqu’à investir
des quartiers Orques, dérouiller sans
complexe les dealers pour leur
confisquer leurs stocks d’herbe et autres
saloperies abrutissantes et brûler
ostensiblement toute cette came en
joyeux autodafés publics…
Quelques-uns y laissèrent
des plumes, des dents et même la peau,
mais cela n’empêcha pas de perdurer
cette révolte désespérée, ce sursaut d’un

158
vieux peuple qui ne voulait pas mourir
par le pourrissement de ses enfants.
Etrangement, les Orques d’habitude si
braillards et si fiers à bras, se firent tout
petits dans leurs terriers troglodytes à
loyer modéré et les crieurs, aboyeurs,
gazettiers et journaleux, craignant sans
doute que le vent ne tourne, présentaient
ces « fractionnaires miliciens » comme
ils disaient, d’une manière presque
objective… Jusqu’au jour où Goubert
(de son véritable nom Abramovitch
Fédor Gubertinovich), président à vie de
la ligue des droits des zomos, chef du
Conseil de défense de la libre pensée
inique et grand pontife de l’Union des
Associations Représentatives de toutes
les Minorités Visibles et Invisibles
(l’UARMVI) odieusement persécutées,
vint exposer ses craintes au mini-
gouverneur qui le reçut avec la plus
grande déférence dans le bureau ovale de
son palais Gouvernoral…
- Sire, cette situation n’est plus
supportable ! Il faut absolument faire
quelque chose et vite ! Hier soir, ces

159
vieux fachos de Hobbitts viennent
encore de martyriser trois pauvres petits
Zégaux. Ils leur ont sauvagement coupé
la mèche. C’est monstrueux ! Les
malheureux enfants en sont restés
complètement traumatisés…
- Bof, fit le Satrape fort peu
impressionné par cette indignation un
peu sur jouée, pendant que le bon peuple
s’amuse avec cette histoire ridicule, il ne
s’occupe pas du reste… Et puis vos
petits crétins de Zégaux, ils en récoltent
autant sinon plus de la part des gamins
Orques qui ne se privent pas de les
frapper et de les insulter en les traitant de
tarlouzes, tafioles, tapettes et autres
noms d’oiseaux…
- Mais, Votre Majesté, c’est
complètement différent. Nos « djeuns »
n’ont que de saines réactions. D’ailleurs
ils ne participent absolument pas à ce
mouvement… Il faut les comprendre, les
petites manières des Zégaux les
révulsent…
- Alors, quel est le problème ? interrogea
Nulco un peu agacé.

160
- Ces vieux Hobbitts se permettent de
faire leur police eux-mêmes. Ils se sont
organisés en milices zazies. D’ici qu’ils
se mettent à boire de l’eau de Vichy et
que cela leur monte à la tête jusqu’à
venir s’emparer du Gouvernorat, il n’y a
pas loin…
- Pas bon ça, commenta Nulco.
- Et en plus des discriminations
homophobes, ils s’en prennent à
l’économie parallèle et perturbent la vie
si paisible de nos chers « quartiers ». Ils
risquent même de précipiter un grand
nombre d’industrieuses familles Orques
dans une misère noire, si je peux me
permettre, Votre Honneur…
- Effectivement, tout ceci est bien
ennuyeux et risque de bouleverser notre
fragile équilibre social. Il va falloir
frapper un grand coup ! J’ai dit !
- Majesté grande et miséricordieuse,
pourquoi ne pas envoyer les forces de
l’ordre pour protéger les Zégaux ?
- Ridicule ! Décidément, Goubert, vous
faîtes un piètre manœuvrier. J’ai une
bien meilleure idée : nous allons

161
organiser un grand débat mondiovisé qui
aura pour thème « Pour ou contre la
mode Zégaux ? » Juste deux
protagonistes. Le pèramam (*) Youssef
Salomon Delorme, un des plus brillants
bretteurs du Cothoril(*) contre ce vieux
gâteux de professeur Sologdine et le tour
est joué. Les fâcheux seront ridiculisés
une bonne fois pour toutes. C’est garanti
sur facture !
- Mais, Excellence Sérénissime,
pourquoi ne pas ressortir Grogneux, dit
« Le Menhir » du fond de sa caverne de
la Paternité sur mer. Maintenant qu’il est
gâteux et archi-carbonisé, cela sera
encore plus facile pour le pèramam
Delorme…
- Non, imbécile ! Il faut que les forces en
présence paraissent équilibrées. Pas
question d’apitoyer les foules avec
l’humiliation publique d’un vieux débris
cacochyme…
- Je ne voudrais pas insister, Sire, mais
Sologdine, c’est quand même le plus
célèbre sociologue de toute la Comté,
c’est un esprit brillant, affuté… Il est

162
Président de l’Université libre Alexia
Carrel Laroche Jabert de Mickeyville, ce
n’est quand même pas rien !
- Pfft ! Foutaises que tout cela ! Une
Université placée sous le patronage
d’une vague doctoresse qui obtint sa
misérable notoriété pour être allée
repêcher des fœtus dans les poubelles
des hôpitaux et pour en avoir réanimés
quelques-uns grâce à des méthodes à la
Frankenstein, laissez-moi rire ! Et puis
Mickeyville, qu’est-ce que c’est que ce
trou à Hobbitts ? Un décor en carton
pâte, une bourgade de nantis vivants à
l’écart, en vase clos, derrière des
grillages électrifiés, dans une sorte de
réserve protégée par des vigiles…
Orques pour la plupart ! Ah, vous
m’auriez parlé de l’Université d’Oxbow,
d’Havas ou d’UCLAC, ce serait autre
chose…
La conversation en demeura
là. Trois jours plus tard, le débat
historique eut lieu à une heure de grande
écoute, en « premier temps » comme on
ose le dire en jargon médiatique, diffusé

163
simultanément sur toutes les chaînes
devant un gros milliard et demi de
mondiospectateurs. Sologdine attaqua
très fort : « Un peuple qui laisse
dégénérer sa jeunesse est un peuple en
danger de mort ! Il est donc vital qu’il
réagisse vigoureusement et qu’il utilise
tous les moyens possibles et imaginables
pour la ramener à la raison… Je
m’étonne d’ailleurs que le pouvoir
nulcozien n’ait encore pris aucune des
mesures de salut public qui
s’imposent ! »
En surimpression, le
réalisateur, passa de mini séquences
montrant des Zégaux pleurant et se
voilant la face après être passés à la tonte
ainsi qu’un énorme bûcher élevé Place
de la Discorde, à deux pas du palais de
Nulco. Plusieurs tonnes d’herbe, de
gounia et de merdes diverses et variées y
avaient été incendiées sous les
applaudissements d’une foule en proie à
un joyeux délire…
- Au-delà du traumatisme ressenti par de
jeunes enfants fragiles, savez-vous que

164
les agissements délictueux de vos
protégés privent toute une communauté
des ressources que lui procurait un
commerce certes parallèle, mais
néanmoins indispensable à sa survie…
- Alors là, c’est un comble, explosa
Sologdine. On interdit le tabac dans les
lieux publics, on traque les conducteurs
de charrettes trop pressés, on stigmatise
la consommation d’alcool, on
recommande de ne manger ni trop gras,
ni trop sucré, ni trop salé, d’absorber
cinq fruits et quatre légumes par jour,
mais consommer de la drogue, non
seulement c’est excellent pour la santé,
mais encore c’est faire œuvre de
solidarité sociale, pour ne pas dire de
charité cothorilienne !!!
L’appréciomètre placé
derrière le fauteuil du professeur
barbichu et à petites lunettes cerclées de
fer fit soudain une montée spectaculaire.
Il atteignit les 80% de votes positifs alors
que celui du pèramam Youssef Salomon
Delorme stagnait aux alentours de 26%.

165
- Professeur Sologdine, vous n’êtes
qu’un vieux grincheux ! Vous faîtes
partie de ceux qui sont toujours contre
tout ce qui est nouveau. Autrefois, vous
auriez refusé le chemin de fer, le moteur
à explosion, les fusées et les centrales
nucléaires… Mais vous aurez beau vous
agiter, vous ne pourrez rien contre la
tendance naturelle des jeunes qui a
toujours été de se construire en se
rebellant contre les adultes. Rappelez-
vous l’époque des Blousons Bleus, puis
celle des Zuppies, puis celle des Purks,
sans oublier celle des Gouttiques. Jamais
les adultes n’ont rien pu y faire. Il suffit
d’attendre que jeunesse se passe…
Et l’appréciomètre de
Delorme s’envola vers les 62%...
- Oui, c’est bien malheureux, soupira
Sologdine. Je ferai juste remarquer que
chacune de ces révoltes juvéniles a été
un pas de plus vers la déchéance, que
chaque génération est allée un peu plus
loin dans le dégoût, le « No Future », la
désespérance et l’autodestruction. Au
point que les blousons bleus si terribles à

166
leur époque peuvent passer aujourd’hui
pour de gentils enfants de chœurs si on
les compare aux purks ou aux
sauvageons et les Zuppies avec leurs
fleurs dans les cheveux pour de doux
illuminés bien inoffensifs par rapport
aux Zégaux de maintenant…
- Et alors ?
- Alors, il faut se ressaisir, ramener tous
ces gosses à la raison, de gré ou de force,
les empêcher de se détruire ! Quand on
pense qu’il y a des clubs qui organisent
des suicides collectifs…
- Mais c’est ridicule ! Et vous êtes un
dangereux agitateur, Professeur. Vous
incitez les gens à la discrimination
sexuelle et à la haine raciale. Vous vous
en prenez aux fondements de notre
société démocratique…
Le dialogue de sourds se
poursuivit encore une bonne heure
durant. Les deux appréciomètres
montaient et descendaient au fil des
arguments de l’un et de l’autre.
Sologdine semblait mener la course en
tête, mais Delorme le talonnait surtout

167
lorsqu’il assurait que cette crise allait
passer toute seule et que les jeunes, tôt
ou tard, reviendraient sur le droit
chemin, celui du bon Jédial (le nouveau
nom syncrétique de l’Etre Suprème,
agrégat de Jéhovah, Dieu et Allah) si on
prenait soin de leur enseigner le vrai
Cothoril (Coran-Thora-Evangile) et de
laisser les pèramams (pères-rabbins-
imams) exercer sereinement leur
ministère mondialisateur.
Le débat se solda par un
match nul, quelqu’un en régie ayant dû
donner un coup de pouce à
l’appréciomètre le moins performant.
Chacun avait défendu son point de vue.
Mais, dans le feu de l’action, le
professeur s’était laissé aller à dire que
l’inversion n’était pas naturelle et qu’à
trop se nourrir de viande hormonée,
certains en arrivaient à virer leur cuti…
Dès le lendemain, les incidents reprirent
de plus belle. L’émission n’avait pas
atteint son but et Nulco ne le supporta
pas. Il fit aussitôt arrêter Sologdine pour
propos homophobes, le fit mettre au

168
pilori sur la place de la Discorde puis
fouetter et rouer de coups avant de le
laisser croupir au fond d’une des geôles
souterraines de son immense palais
Gouvernoral.
Dans la nuit, la si belle et si
harmonique chanteuse-gouverneuse-
guitariste Bianca Blondi-Nulco avait
voluptueusement exigé la tête du vieux
malotru.
- Tu comprends, Nulco. C’est
inadmissible qu’on ose s’en prendre aux
Zégaux. Moi, je les adore ces chéris…
J’ai Koko, mon joueur attitré de triangle,
Cachou, mon coiffeur, Bichou, mon
couturier, Chouchou, mon professeur de
maintien et Gretchen, ma maquilleuse
qui en sont ! Et j’allais oublier Poupette,
Minette et Blanchette, mes choristes…
- Dis donc, ces trois-là, ce sont des filles
ou des mecs ?
- Nulco ! Voyons, tu devrais avoir honte,
tu parles comme un vrai blaireau !
Personne ne réagit devant les
supplices infligés au pauvre vieux
professeur. Bien au contraire. Tout rentra

169
dans l’ordre aussi lâchement que
rapidement. Le mouvement anti-Zégaux
retomba comme un soufflé placé dans un
courant d’air glacé. Les vieux les plus
virulents furent envoyés finir leurs jours
dans d’infâmes mouroirs et les délicieux
efféminés purent se papouiller à leur aise
avec la bénédiction de leurs excellences
du Cothoril (*)…

(*) pèramam : fonction de la nouvelle
religion syncrétique, à la fois rabbin,
imam et prêtre.
(*) Cothoril : texte de référence de la
dite, digest des trois textes des
« religions du Livre ».

170
XIII

Nulco et le nuage ruinoactif

Depuis l’époque lointaine
où les dirigeants de l’Empire avaient
trouvé génial de désolidariser le dolro de
sa valeur métallique lors des accords de
Brandon Fou, les pays et territoires
s’étaient insensiblement mis à vivre au-
dessus de leurs moyens, accumulant des
dettes de plus en plus faramineuses
autant dire impossibles à rembourser à
quelque terme que ce fût. En un mot,
toute la galaxie vivait plus ou moins à
crédit… Ainsi, notre malheureuse
Comté, à elle seule, devait environ 2000
milliards de dolros et la lourde et injuste
dîme sur les salaires des petits Hobbitts

171
industrieux et honnêtes (l’autre moitié de
la population arrivant à en être
dispensée) ne suffisait déjà plus à
rembourser les seuls intérêts de cette
monstrueuse ardoise…
Chez notre grand frère
protecteur d’au-delà du Grand Océan,
c’était encore bien pire. On en était à
10 000 milliards de dolros, mais il se
murmurait que les guerres contre le
terrorisme vert en Babylonie et dans le
lointain Gaganistan sableux et rocheux
dans lesquelles les armées de l’Ouest
s’enlisaient lamentablement, coûtaient,
en plus d’un nombre non négligeable de
vies humaines, des milliards de dolros de
pertes supplémentaires sans le moindre
espoir de remboursement. Il se disait
également qu’une grande partie de
l’argent du contribuable disparaissait
dans les sables du désert sous la forme
de contrat de fourniture de matériel
walliburtonien rarement respectés.
Gageons que tous ces bons dolros ne
devaient pas être perdu pour tout le
monde !

172
Et si encore le re-né Jo
Butchery avait eu l’intelligence de se
payer sur la bête en s’emparant
franchement des gisements d’huile noire,
cela n’aurait été que moindre mal. Mais
il n’en était pas question. Les chevaliers
du Bien Absolu et du Bonheur
Démocratique Universalisé ne pouvaient
pas se transformer en vulgaires pillards
enturbannés. Pourtant, la plupart des
trésors archéologiques des musées de
Babylone avaient étrangement disparu à
leur arrivée sur ces terres inhospitalières,
mais les plus sérieuses enquêtes
walliburtoniennes concluaient à des
phénomènes de téléportation spatiale
voire de pulvérotransformation, certains
objets étant si anciens qu’un simple
courant d’air avait pu suffire à les faire
retourner en poussière…
Quelques très méchantes
langues racontèrent qu’une dizaines de
très gros collectionneurs avides se
seraient réunis autour d’une table
tournante pour concentrer leur puissance
mentale et seraient parvenus à déplacer à

173
distance les dits chefs d’œuvre antiques
pour les amener dans leurs vitrines. A
notre humble avis, il est plus raisonnable
de ne rien croire de ces sornettes pour
grands enfants. Une seule chose est
certaine. Ces guerres de la Démocratie
radieuse contre la Tyrannie obscure, de
la Lumière rationnelle contre les
Ténèbres religieuses et de la Liberté
éclairant le monde contre le Terrorisme
cherchant à l’asservir ne rapportaient
rien et coûtaient énormément…
A cela s’ajoutait le jeu
pervers de banquiers que certains
n’hésitaient pas à appeler « banksters »,
peu nombreux mais fort malfaisants qui
jouaient en permanence avec l’argent des
autres, ce qui est le propre de ladite
fonction, mais qui, en plus, spéculait sur
de l’argent qui n’existait même pas,
faisant grimper ou s’effondrer les cotes
boursières pour mieux s’enrichir et
finissant par créer une énorme bulle
financière qui ne correspondait plus à
rien de concret mais qui risquait
d’entraîner les conséquences les plus

174
catastrophiques en cas d’éclatement. Un
véritable nuage ruinoactif menaçait la
galaxie !
En effet, de l’argent, même
virtuel, devrait toujours correspondre à
quelque chose, à un échange, un service,
un travail, un crédit voire un crédit de
crédit, un pari à la hausse ou à la baisse,
un panier d’actions dans lesquelles s’est
glissée une pourrie qui, sur le modèle
des pommes de nos vergers, les gâte
toutes. Et je passe sur bien d’autres
vilaines manigances, de crainte de vous
occasionner migraine ou nausée.
A ce jeu de fou, l’Empire
Occidental s’était laissé prendre par un
appétit de jouissance effréné, de
goinfrerie hédoniste, en un mot par ce
désir malsain de toujours vouloir vivre
au-dessus de ses moyens quel qu’en soit
le coût. Dans leur lointain Empire du
Milieu, les Orques Jaunes, économes et
industrieux, s’étaient surtout retrouvés
massivement prêteurs et créanciers. Ils
avaient accumulés d’épais matelas, puis
de vastes piscines, puis des terrils grands

175
comme des montagnes de papier
monnaie. Il suffisait maintenant qu’ils
réclament remboursement d’une petite
partie de la dette pour que l’Empire de
l’orgueilleux Butchery ne se retrouve la
corde au cou et un genou à terre. Son
successeur, qu’il soit aussi Orque noir
que Baraquée Lodebadoit ou aussi
rafistolé et recousu de partout que son
adversaire Magaine, l’héritier déjanté du
milliardaire roi de la frite, en
récupérerait bien sûr la responsabilité.
Mais la goutte d’eau qui fit
déborder le vase fut des plus inattendues
et des plus improbables. Les médias aux
ordres ne montrèrent du doigt ni les
guerres ni les dettes ni les banksters
pourris comme le monstrueux Rossos,
cet apatride qui devint milliardaire en
humiliant cette pauvre reine des
Ongles, en spéculant à la baisse sur le
ducat esterlin, monnaie ô combien
respectée et respectable qui, suite à ses
manigances, se retrouva au niveau du
chiffon de papier de riz… Non ! Tous
ces bavards postillonnant rapportèrent,

176
toutes chaînes, ondes et gazettes
confondues, que la racine du malheur
venait des sous-primes, ces crédits
accordés à de pauvres crétins d’Orques
noirs, gris ou autres, infichus de
rembourser des prêts immobiliers
usuraires que certains organismes
imprudents leur avaient accordés alors
qu’ils étaient quasi certains de ne jamais
revoir leur argent.
Les faillites de ces officines
furent retentissantes. Des millions de
pauvres gens se retrouvèrent à la rue,
domicile saisi. Puis ce fut le tour de
s’effondrer pour de petites banques, puis
de plus grosses et enfin de véritables
fleurons de Wallmart Street, la rue pavée
d’or du quartier emblématique de
Nouille-Vioque, la capitale de la Finance
Galactique. On vit de prétentieux traders,
licenciés du jour au lendemain, s’enfuir
en chemise, portant un carton plein de
leurs petites affaires. Certains
rejoignaient en pleurant l’immense
cohorte des chômeurs désespérés. Eux,
qui chaque jour jonglaient avec les

177
milliards, avaient rarement été capables
de sauver un peu de cette provende pour
s’assurer des jours meilleurs.
Devant une telle
catastrophe, Butchery pensa avoir trouvé
la parade : il ordonna que les usines de
fabrication de dolros se mettent à
fonctionner à plein régime. Nuit et jour,
planches et rotatives injectaient les
billets pour endiguer la crise et racheter
tous les canards boiteux de la finance.
Les imprimeurs travaillaient 24 heures
sur 24, les machines en surchauffe se
retrouvaient au bord de la rupture. Il
fallait injecter, injecter sans cesse
toujours plus de dolros pour éviter un
krach de type 29, le modèle le plus létal
pour le capitalisme, celui qui amenait les
banquiers à se suicider et les petites gens
à crever de faim…
Mais il n’en serait rien. De son
côté du Grand Océan, le génial Jo
veillait… Du sien, Nulco n’en était pas
moins actif. Il avait réuni une cellule de
crise : Christine Latour Prengarde de
Bercy (haute noblesse des Finances

178
Comtoises), le Sinistre clown
Bourreleau, son Excellence Nanar Pâtis
qui avait réussi le tour de force de se
faire verser plusieurs centaines de
milliers de dolros d’argent public
officiellement pour dédommagement de
préjudice subi (on avait osé traité
d’escroc un si honnête homme !) et
officiellement pour prix de son
ralliement tonitruant au nulcozysme et
surtout les « Fab Four » de la Haute
Finance Comtoise, les Pédégés du Crédit
Tigrou, de la Banque Nationale des
Paris, du Crédit Paysan et de la Société
Minimale. Chacun d’entre eux avait déjà
perdu, qui 3 milliards, qui 5, qui 10 dans
la seule première journée du krach
boursier. Autour du tapis vert, leurs
Excellences n’en menaient pas large…
- Je sais, Messieurs, commença Nulco
sur un ton sévère, que vous avez
accumulé trop de mauvaises créances. Et
vous, Monsieur Crédit Minimal, vous
avez joué de malchance avec cet escroc
de petit trader mégalomane qui vous

179
avait déjà fait perdre 5 milliards de
dolros il y a peu…
- Oui, mais il nous en avait fait gagner
une dizaine auparavant…
- Mais tout cela n’est que de l’argent
virtuel ! Laissons donc tomber et
passons à l’essentiel. Comment éviter la
crise majeure, le krach, la misère, les
gens achetant leur bout de pain avec une
brouette de billets ainsi que les émeutes
de la faim qui nous pendent au nez ?
- Il faut RA-SSU-RER ! lança
catégoriquement la Sinistre des
Finances.
- Vite dit, répliqua le nain. Cela
commence à se savoir parmi le peuple
qu’il suffirait que 20% des Hobbitts
demandent à ce qu’on leur verse ce
qu’ils possèdent à la banque pour que
tout le système s’effondre.
- Nous avons parfaitement le droit de
n’avoir qu’un minimum de liquidités
réellement présent dans nos coffres, dit
le Président du Crédit Paysan. Tout
fonctionne parfaitement, mais à la

180
condition que la masse ne vienne pas
tout d’un coup réclamer son argent…
- En gros, tant que la confiance règne,
conclut Christine Latour Prengarde.
- J’ai une idée ! s’exclama soudain
Nulco qui méritait de plus en plus son
surnom de « Génie des Courtes Pattes ».
Une bulle financière enfle au-dessus de
Wallmart Street ? Des vents mauvais
risquent de l’entrainer au-dessus de la
Comté ? Il faut à tout prix l’empêcher
d’éclater au-dessus de nos têtes ! Nous
devons imiter notre très illustre
prédécesseur François 81, honteusement
qualifié de « Miteux Errant » par ses
adversaires malveillants. En d’autres
temps, il eut l’idée géniale de faire
stopper à nos frontières le nuage
radioactif de TchèreBibine, épargnant au
pays une vague de monstrueux cancers
de la thyroïde et sauvant ainsi nos
concitoyens d’une mort horrible dans de
terribles souffrances. Il fut un véritable
bienfaiteur de la Comté. Suivons
humblement son illustre exemple…

181
- Mais comment allez-vous vous y
prendre, ô merveilleuse Majesté
Rayonnante ? intervint Nanar Pâtis de sa
grosse voix aussi mielleuse que vulgaire.
- Nous allons faire appel au plus grand
spécialiste de la question, le Professeur
Trominus d’Eclat de la faculté Ibn Saoud
de Stockholm. Il a une théorie
époustouflante à vous présenter…
Et les huissiers à chaîne
firent entrer dans le cercle restreint des
décideurs un gros bonhomme bedonnant
et jovial qui attaqua d’un air très sûr de
son fait : « Très cher Gouverneur, chers
Sinistres et chers Banquiers, tout ceci
n’est en réalité qu’une vulgaire affaire de
gaz. Comment s’est formée cette infâme
bulle spéculative, allez-vous me
demander ? Tout simplement avec le gaz
dégagé par toutes ces actions
pourrissantes ! Il s’appelle le flouon.
Plus léger que l’air, d’une odeur sulfurée
proche de celle de l’œuf pourri ou du
flageolet fumé, il s’échappe actuellement
par mètres cubes entiers de toutes les
tours et de tous les donjons de Wallmart

182
Street et s’est accumulé jusqu’à former
un monstrueux nuage méphitique que
mes derniers calculs évaluent à plus de
12 000 millions de mètres cubes.
- Mazette ! s’exclama Nulco. S’il éclate,
ce sera pire qu’une explosion nucléaire !
- Sachons raison garder, le rassura
l’homme au nez rouge, aux joues
couperosées et à l’haleine houblonnée.
J’admets que ce gaz flouon peut être très
néfaste, mais à l’arrivée, il ne se révèlera
pas nécessairement mortel. Après sa
dispersion, les victimes pourront encore
se nourrir en cherchant des
champignons, des racines et des baies
sauvages dans les forêts non polluées…
- Professeur Trominus, il est absolument
hors de question d’en arriver là, s’écria
le mini-Gouverneur. Beaucoup de
Hobbitts préfèreront se révolter, tout
saccager, piller banques et magasins,
voire même m’éjecter du Palais et se
livrer à mille horreurs de type 9/3 !
- Nul n’y songera jamais dans notre belle
Comté et surtout pas dans nos gentils

183
« quartiers », fit la Ministresse. Tout le
monde vous adooore, Majesté !
Nulco ne releva pas la
flagornerie de Latour Prengarde. Il se
contenta de repasser la parole à
Trominus…
- Actuellement les vents d’ouest
dominants nous amènent cette bulle à
grande vitesse. Mais nous disposons
d’une parade. Il faudrait la bloquer au
large de nos côtes et même l’amener à
les contourner pour aller se perdre dans
les lointains confins du Mordor.
- Mais comment s’y prendre ?
- A tout poison son antidote, répondit
doctement le Professeur. Le flouon ne
résiste pas au baraton. Il suffirait donc
d’envoyer à sa rencontre un gros nuage
de baraton pour le bloquer au large un
peu comme le nuage radioactif
d’autrefois…
- Assez finassé, s’énerva Nulco,
expliquez-vous, Professeur ! Qu’est-ce
donc que cet autre gaz ?
- C’est très simple. Chaque fois qu’un
mensonge, une contre vérité, une

184
désinformation ou une approximation
sont émis, quelques centimètres cube de
ce gaz inodore, incolore et sans saveur,
s’échappent dans l’atmosphère. Il
suffirait de le récupérer avec une sorte de
ballon géant, de le concentrer puis de le
convoyer en le faisant remorquer dans
les airs par un New Zeppelin et de le
larguer face au nuage de flouon !
- Si j’ai bien compris, il faut que nous
mentions effrontément à notre opinion.
Vous récupérez le gaz produit et le tour
est joué !
- C’est aussi simple que cela, approuva
Trominus. Et cela ne devrait pas être trop
difficile pour la plupart d’entre vous…
Aussitôt dit, aussitôt fait. On
vit Christine Latour Prengarde se
répandre dans les médias en racontant à
l’envi : « La crise financière ne peut en
aucun cas atteindre la Comté !»
- Nos banques ont des structures de
gestion différentes des autres banques
galactiques…
- Nos établissements financiers ont les
reins solides…

185
- Nous ne craignons rien, la crise ne peut
en aucun cas nous affecter de quelque
manière que ce soit…
- Nos banques ne détiennent aucune
créance sous primée…
- Nous ne devons aucun argent à
personne…
- Nous garantissons les avoirs jusqu’à
70 000 dolros…
- La croissance va revenir incessamment
sous peu…
- Chaque dolro versé par le contribuable
est toujours utilisé à bon escient…
Et mille autres billevesées du même
tonneau. Ses collègues la soutinrent
efficacement dans ce grand dégazage.
On entendit par exemple : « Notre
système d’éducation est l’un des plus
généreux et des plus performants au
monde… »
- Nos services publics sont les plus
efficaces et la galaxie entière nous les
envie…
- Le climat social dans notre pays n’a
jamais été aussi bon…

186
- Les Comtois n’ont jamais autant eu
confiance en leur avenir…
- Notre bon gouverneur n’a jamais
caracolé aussi haut dans les sondages…
Et blablabli et blablabla… Le tout
servilement relayé par la cohorte des
aboyeurs, gazettiers, crieurs de rues,
journaux et plateaux…
Et pendant ce temps, toute
l’équipe technique de Trominus
s’activait dans les hautes sphères pour
récupérer tout le gaz baraton dégagé à
l’aide de ballons capteurs et de grands
filets stratosphériques sans que le
moindre Hobbitt ne se doute de rien. Il
fallut quand même plus d’une semaine
de baratin à jet continu pour gonfler le
ballon avec la quantité de baraton
nécessaire, puis pour l’amener jusqu’aux
rives du Grand Océan bleu et enfin pour
réussir l’incroyable tour de passe passe !
Voilà, chers petits
Hobbitts, comment notre bon
Gouverneur Nulco parvint à bloquer au
large ce monstrueux nuage ruinoactif et à
le détourner vers des lieux inhabités.

187
C’est du moins ce que racontent les
grands-mères Hobbitts à leurs petits
enfants, les soirs d’hiver au coin de la
cheminée. Certains diront qu’elles ne
font que leur distiller ce que leurs boîtes
à troubadours leur ont mis dans le crâne.
Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? Seul
l’Avenir nous le dira…
« Mentez, mentez, il en restera toujours
quelque chose… »

Note de l’éditrice (virtuelle) Emma
Jobber :
Le flouon et le baraton, que certains, peu
versés dans la matière scientifique
pourraient prendre pour des gaz
rares, n’en sont absolument pas. La
sagesse populaire ne dit-elle pas : « Ce
que nous raconte ce charlatan, c’est du
vent» ?… Quand au peu agréable flouon,
il suffit de passer aux abords d’une
cabane au fond du jardin ou d’un antique
tas de fumier pour que ces puissantes
fragrances investissent nos délicates
narines. Trop de nos contemporains

188
vivent dans des conditions si aseptisées
qu’ils en ont perdu jusqu’au souvenir et
malheureusement, à cause de cela, ils se
retrouvent victimes de toutes les
désinformations possibles et
imaginables.

189
XIV

Nulco et « l’Alsacienne »

Comme tous les pays du monde,
la Comté avait son hymne nationale
intitulée "l'Alsacienne". Cette dernière
possédait une histoire assez
mouvementée. Ecrite en un temps
lointain où il était bien vu de penser que
pour bien assurer l'égalité des gens, il n'y
avait rien de mieux que de raccourcir ce
qui pouvait dépasser au niveau de la tête,
un illustre musicien, Grondin de
Marseille, alsacien d'origine, comme son
nom ne l'indique d'ailleurs pas, l'avait
composée sur un air martial accompagné
de paroles plutôt sanglantes. Comme elle
commençait à détoner sur une époque

190
plus pacifique, certains tentèrent vers la
mi-soixante dix, de la réformer et
pourquoi pas de l'améliorer. Un
gouverneur issu de l'exharchie
intelligente, Valéry Briscard-Tintin,
surnommé "Crâne d'oeuf" par la
farouche opposition de l'époque, en
proposa une version pour accordéon et
biniou auvergnat sur tempo de valse
lente qui fana à la venue des roses de
l'espoir... Bien d'autres voulurent
remplacer ces paroles de matamores va-
t-en guerre par des vers plus pacifiques.
Mais finalement aucune des réformes
envisagées n'aboutit jamais. Ni le parti
rose, ni le bleu et encore moins l'orange
vu qu'il n'existait pas encore en ces
temps "Peace and Love", n'arrivèrent à
se mettre d'accord sur un texte et une
musique. Valse, tango, marche ou reggae
comme l'avait tenté l'homme à la tête de
chou ? Les experts en poésie
mondialisée pataugèrent dans les
marécages d'interminables discussions
byzantines : "Fallait-il abreuver les
sillons du sang de nos ennemis ou

191
simplement le laisser s'écouler dans les
caniveaux ? "
"Restait-il même des ennemis
maintenant que les Ours blancs du
Svalbard étaient devenus doux comme
des moutons ?"
"Devait-on égorger ou se faire égorger?
", telle était la question...
Débats aussi stériles qu'interminables
(les experts étant toujours payés à
l'heure) dont je ne vous infligerai pas le
détail. Sachez seulement, chers petits
Hobbitts, qu'on finit par en revenir à la
version initiale, la guerrière pleine
d'hémoglobine, sans doute parce que les
Comtois n'en avaient pas d'autre en
réserve, même s'ils n'avaient pas toujours
pu l'apprendre à l'école...
Ah, les occasions ne
manquaient pas pour que cette hymne
soit exécutée : défilés militaires pour la
Fet Nat du 14 janvier, enterrements de
chevaliers morts pour la patrie au
Gaganistan, discours solennels du mini-
gouverneur général, etc... La plupart du
temps, cela ne posait aucun problème

192
particulier même les fois où ce chant
symbolique était interprété par une
castafiore ou un mirliton !
Malheureusement, il commençait à en
être tout autre chose pour l'ouverture de
certains matchs de soûle, dits "amicaux".
Cette soûle est un très vieux sport,
inventé en Comté mais codifié par les
Ongles Grands Britons, qui consiste à
faire s'affronter deux équipes de onze
joueurs qui doivent pousser avec le pied
une sorte d'outre en peau de porc tanné
pour l'amener entre les poteaux de
l'adversaire. Souvent filmées en
mondovision, les rencontres sont suivies
par des millions de passionnés qui en
sont réduits à écluser bière sur bière pour
calmer le stress de voir perdre leur
équipe favorite et qui doivent se
contenter d'une pizza pour ne pas perdre
une seconde du sublime spectacle.
Lequel a d'ailleurs autant lieu sur la
pelouse que dans les gradins où les
supporters se font souvent remarquer
mais rarement d'élégante manière.
Quelquefois les matchs peuvent même

193
finir fort mal. On ne compte plus les
malheureux qui se retrouvent insultés,
battus, piétinés quand ce n'est pas
carrément flingués à bout portant par un
tireur aussi myope que dingue comme on
a malheureusement pu le constater à
Coulogne il y a quelques mois. Et les
matchs "amicaux" sont ceux de tous les
dangers...
Ainsi, il y a quelques
années, lors de la rencontre Comté-
Berbérie, les Comto-Berbères avaient
copieusement hué, sifflé, conspué
"L'Alsacienne", notre belle hymne
nationale, puis avaient envahi la pelouse
en agitant des drapeaux verts et blancs
alors que le gouverneur de l'époque, Ben
Sirak le pas sage et son premier Sinistre,
Yoyo de l'île de Raie, filaient
piteusement par une porte dérobée.
Quelque temps plus tard, le scandale se
reproduisit avec les sifflements des
Comto-Chérifiens cette fois. Personne ne
réagit non plus. Cela tournait à l'habitude
festive. Mais quand ce fut au tour des
Carthaginois de la Comté de huer

194
l'hymne nationale, Nulco estima que cela
ne pouvait plus durer et qu'il était grand
temps de défendre cette pauvre
"Alsacienne" traînée dans la boue... Non
mais, on allait voir ce qu'on allait voir,
screugneugneu !!!
- Si on ne fait rien dans cette affaire, on
ouvre une avenue à Grogneux le Menhir
qui n'attend que cela, déclara l'homme de
petite taille. Il aura beau jeu, l'extrémiste
ancêtre de raconter que les Carthaginois,
les Chérifiens et les Berbères ne nous
aiment pas, qu'ils ne respectent pas le
pays qui les accueille si généreusement
et que si les Hobbitts se permettaient
d'en faire autant, ils auraient vite fait de
se retrouver pendus à la lanterne avec un
joli sourire kabyle !
Fin manœuvrier qui n'avait
plus la sottise de se mettre en avant, il
envoya la pauvre Rosamonde Matelotte
présenter son projet de réaction musclée.
Un peu tremblante, mais droite dans ses
petits sabots de plastique rose, elle
déclara solennellement depuis le perron
du Palais Balisé : "Dorénavant, si notre

195
hymne nationale est encore sifflé, le
match de soule sera immédiatement
interrompu !"
Quelle tempête dans un verre d'eau de
rose ne déclencha-t-elle pas ?
On entendit le responsable des services
de sécurité déclarer que ce remède serait
terriblement difficile à appliquer, qu'on
n'était pas à l'abri de véritables émeutes,
de saccages en règle et même de morts...
Il faudrait certainement faire appel à
l'armée pour rétablir l'ordre et on risquait
de déclencher des conséquences terribles
pour une toute petite impertinence de
sauvageons mal dégrossis !
On eut droit également à l'intervention
du Président Directeur Général de la
Fédération Mondiale de Soûle qui
rappela qu'un pays incapable d'organiser
correctement une rencontre
internationale encourt de lourdes
pénalités financières et s'expose à des
représailles de la part des pays lésés... A
une époque de caisses vides et de krach
boursier, cela faisait beaucoup pour une
histoire de jeunes gens qui, après tout, ne

196
voulaient que montrer leur amour pour
leur pays d'origine et leur rejet de leur
pays d'accueil par la même occasion. Le
Hobbitt de base se demandait d'ailleurs
pourquoi ces opprimés, ces discriminés,
ces forçats de la faim ne quittaient pas au
plus vite une terre si inhospitalière.
Donc tout le monde de la
branchitude rose y alla de son petit
refrain bien connu : "Bonne question,
mauvaise réponse..." (Copyright Flavius)
"Un bulldozer gouvernorial pour écraser
une mouche !"
"Politique de gribouille !"
"Nulco et Matelotte, apprentis sorciers,
fauteurs de guerre civile !"
Même Nanar Patis, le nabab radical,
renfloué par la grâce de l'Etat et surtout
du contribuable, y alla de son couplet en
se répandant dans les lucarnes.
- Eh, fit-il péremptoire, il n'y a qu'à tous
les photographier ces trublions ! Les
stades sont équipés de caméras. Les
services de surveillance savent faire...
- Encore faudrait-il qu'ils écopent de
sanctions aussi sévères que celles

197
données aux hooligans, se disait Dupont
le Hobbitt de l'autre côté de la boîte à
troubadours.
- Et puis, continuait glorieusement
Nanar, il suffirait de couper le son des
tribunes à ce moment-là ! C'est
techniquement tout à fait possible !
- Encore et toujours la politique de
l'autruche, celle de la poussière cachée
sous le tapis... On connaît... grognait
Martin, le Hobbitt de base.
- De toutes les façons, concluait l'ancien
Sinistre des villes, s'il n'y avait pas toute
cette médiatisation, il n'y aurait pas de
problème ! C'est parce que les
journaleux ont fait passer aux infos de 20
heures des crétins qui avaient brûlé
quinze charrettes que plein d'autres ont
voulu les imiter pour en partager la
gloire. Résultat : les incendies se sont
multipliés !
- Ah, mais c'est qu'il nous la baille belle,
le Nanar, se disait le Hobbitt Durand. Ce
raisonnement n'est pas complètement
idiot. Il est même marqué au coin du
gros bon sens populaire. Enfin jusqu'à un

198
certain point. Si le monstre médiatique
ne bouge pas pour quinze véhicules
cramés, les autres sont bien capables
d'en brûler cent cinquante pour qu'on
parle d'eux et si ça ne suffit pas, 1500, 15
000 ou plus... Faudra-t-il voir toute la
Comté s'embraser pour que ça bouge ?
Là, le Hobbitt cocu, battu et pas
content du tout balançait sa babouche en
direction de la boîte à malice et partait se
coucher en grommelant : "Le bâillon et
le bâton, la voilà la solution ! Pas besoin
de sortir de Polymachin ni de discuter
des heures pour trouver ça ! "
En attendant, chers petits
Hobbitts, maintenant, tout le monde
attend en tremblant le prochain match
"amical". Nulco va-t-il vraiment faire
appliquer sa martiale décision ?
Parviendra-t-il enfin à faire taire les
"merles siffleurs" ? Et à quel prix ?

199
XV

Nulco et les apprentis sorciers

Depuis l’exploit qu’il avait cru
réaliser en éloignant des rives de la
Comté le vilain nuage ruino-actif chargé
de l’infâme gaz flouon, rien n’allait plus
pour le Gouverneur de petite taille. Non
seulement ses efforts brouillons
n’avaient pas empêché l’économie
mondiale de s’effondrer comme un
château de cartes, mais encore il n’était
évidemment parvenu ni à protéger la
Confédération Eurolandaise qu’il
présidait provisoirement ni à épargner le
désastre à sa malheureuse Comté. Au
lieu d’aller se disperser au-dessus des
contrées lointaines et désolées du

200
Mordor, cette saleté de flouon polluant
constituée de l’accumulation d’une
masse de dolros aussi virtuels que
putréfiés, de créances bidons et de
promesses de banksters ivrognes s’était
au contraire renforcée de l’apport de
baraton au point de générer des quantités
de menaçants nuages supplémentaires.
Pire encore, la place boursière de
Laetitia, la capitale, jusque là épargnée,
se mit à son tour à produire du flouon en
grande quantité. Si encore ce gaz avait
pu être utilisé pour propulser glisseurs et
charrettes volantes, cela n’aurait été
qu’un demi-mal ! Mais
malheureusement cette puanteur
malsaine ne servait strictement à rien si
ce n’est à appauvrir encore plus les non-
riches tout en enrichissant quelques
nababs qui rachetaient discrètement
titres et actions au plus bas prix, faisant
remonter la cote une journée, juste le
temps d’engranger d’énormes bénéfices.
Le lendemain, tout retombait à nouveau
car ces malins s’étaient empressés de
revendre. Ces misérables avaient déjà

201
fait perdre aux petits épargnants environ
la moitié de leurs économies, les laissant
en chemise. Et comme si cela ne suffisait
pas, on aurait dit qu’une volonté
mauvaise s'ingéniait à les laisser
complètement nus avec leurs seuls yeux
pour pleurer…
Sous ses airs bravaches et
volontaristes, le Gouverneur tremblait
secrètement pour sa place. Une
Révolution est si vite arrivée. Ces petits
Hobbitts ordinairement si soumis et si
conformistes pouvaient d’un seul coup
se réveiller, vider leurs comptes en
banque, piller les magasins et, qui sait,
aller jusqu’à se lancer à l’assaut du
Gouvernorat dans la foulée ! Il faut
toujours se méfier de l’eau qui dort…
Alors Nulco courait d’un bout à l’autre
de la galaxie, sautait du pays des Orques
jaunes à celui des Ours blancs, passant
des sables du désert aux forêts de
Gaspésie et des buildings de Wallmart
Street aux cases primitives des Koyoks,
histoire d’éloigner l’épée de Damoclès
qu’il sentait au-dessus de sa tête. Mais

202
là, il n’en pouvait plus, il se sentait
épuisé, déprimé, au bout du rouleau…
- Mon pauvre petit Coco, cela n’a pas
l’air d’aller du tout, remarqua Bianca
entre deux accords de guitare.
- Je ne sais pas ce qui m’arrive, ma mie,
je n’ai plus la forme, la niaque, la pêche
que j’avais au début de la crise…
- J’ai pu m’en rendre compte par moi-
même cette nuit, susurra la belle enfant.
Tu n’as pas tellement assuré !
- Ca peut arriver à n’importe qui, un
coup de fatigue de ce côté-là… Non, ce
qui m’inquiète ce sont les tics. Par
exemple, j’ai un besoin irrépressible de
soulever l’épaule sans arrêt, de tourner le
cou et d’être pris de petits rictus faciaux.
- J’ai pu m’en rendre compte pendant ton
dernier passage dans la lucarne. Tu étais
pitoyable. Très mauvais. On ne voyait
plus que tes tics et tes grimaces. A la fin,
j’en avais presque attrapé le tournis !
Faut te calmer !
- Mais je ne peux pas m’en empêcher.
C’est très mystérieux. Cela me lance
dans l’épaule. Une douleur très soudaine

203
et très violente. Alors je relève l’épaule.
Une seconde après, ça passe. Je ne sens
plus rien jusqu’à la prochaine…
- Oui, mais les gens ne vont plus voir
que ça ! Je parie même qu’ils n’écoutent
même pas ce que tu leur racontes…
- Ce n’est pas si grave, dit Nulco.
J’injecte des millions de dolros dont je
n’ai pas la queue d’un. Il va falloir que
j’emprunte aux banques pour renflouer
celles qui n’ont plus de liquidités… Je
leur joue le coup du prêteur emprunteur.
C’est tellement surréaliste qu’il vaut
sûrement mieux qu’ils ne m’écoutent
pas !
- Sans doute, mais il y a bien pire. J’ai
remarqué que tu ne dors presque plus. Tu
fais de gros cauchemars et tu es victime
d’insomnies.
- Oui, admit Nulco, je rêve très souvent
que quelqu’un d’invisible me poignarde
dans le dos et je me réveille avec une
douleur foudroyante qui disparaît
d’ailleurs aussi vite qu’elle est
apparue…

204
- Tu es très fatigué, mon chéri. Tu
travailles trop… Pourquoi ne prends-tu
pas un peu plus de poudre blanche ? Il
doit bien m’en rester un peu dans mon
petit sac Vuittan… Tu ne veux pas que je
t’en préparer une petite ligne ?
- Non, grogna Nulco, cela ne me fait
plus rien.
- Avale-moi quand même quelques
poppers, uppers, extases ou anxyos…
Choisis dans le tas. Mais prends quelque
chose pour te remettre. J’ai tout ce qu’il
faut, ajoutait-elle en étalant une grosse
poignée de pastilles colorées sur le
bureau Gouvernoral.
- Garde tes saloperies. Je peux en avaler
des quantités, cela ne changera rien…
- Alors laisse-moi appeler Meyer ! Il va
te concocter un de ses petits pots belges
dont il a le secret et tu vas repartir tout
requinqué !
- Pas question. Je sens que ce dont je
souffre n’a rien de psychologique. Ca
frise le paranormal, l’ésotérisme, la
sorcellerie. Est-ce que tu te rends compte
de la gravité de l’affaire ?

205
- Parfaitement. Tiens, quand tu es resté
bloqué à angle droit entre la quatrième et
la cinquième courbette, juste au pied du
trône de Xin Xin Ping Xian Pong,
l’empereur absolu des Orques jaunes, on
s’est retrouvé à un cheveu de l’incident
diplomatique majeur.
- C’était horrible. D’un seul coup, je ne
pouvais plus me redresser. J’avais
comme un blocage subit, une sorte de
lumbago fulgurant qui s’est arrêté aussi
vite qu’il est venu. Xin Ping commençait
à la trouver saumâtre ! Rester trop
longtemps dans cette position signifie :
« Je t’emm… gros c… » dans la
symbolique gestuelle des Orques jaunes.
Et ce n’était vraiment pas le moment
d’indisposer ce potentat. J’étais là pour
lui soutirer quelques millions de dolros
pour sauver je ne sais plus quel écureuil
qui n’aurait pas dû croquer les noisettes
du peuple. Heureusement que je me suis
redressé à temps. J’ai pu embarquer
toutes ces valises pleines de monnaie de
singe sans demander mon reste. Je sais
bien que le grand Timonier jaune compte

206
se rembourser en nous fourguant encore
plus de ses saletés de marteaux et de
faucilles en airain de basse qualité, mais
que veux-tu, en ce moment, je n’ai pas
les moyens de faire la fine bouche, je
signe n’importe quoi pour sauver
l’économie mondiale…
- Sauve plutôt ta santé, Nulco. Toi qui
pétais le feu il y a peu, te voilà tout mou
du genou…
Nulco ne voulut pas en
entendre plus. Il savait très bien que ses
faiblesses ne se cantonnaient pas
uniquement aux tics du visage, aux
douleurs d’épaule ou de dos, qu’elles
pouvaient aller se nicher jusqu’au plus
secret de son intimité. Et quand cela se
produisait, c’était la panne honteuse,
mais il n’était pas question de l’évoquer
avec sa femme. Il demanda à son Grand
Conseiller Gay-Nœud de lui convoquer
sur le champ le ban et l’arrière ban des
devins, astrologues, numérologues et
autres spécialistes ès paranormal…
A tout seigneur, tout
honneur, il insista pour recevoir en

207
premier Lisbeth Fessier, l’astrologue
attitrée depuis plus de trente ans de tous
les princes qui gouvernèrent avant lui.
Fort tardivement, elle avait décroché un
Doctorat en Sciences Paranormales et
Parapsychologiques (DSPP) et c’est
forte de ce blanc-seing délivré par
l’Université Walter Disnay de
Charlestown qu’elle déclara avec son
sourire le plus charmeur : « Ne vous
inquiétez pas, très cher Gouverneur,
votre carte du ciel m’indique de façon
certaine que vous allez résoudre tous les
problèmes du monde par la seule
puissance de votre génie personnel et
que très vite, disons dans les six mois,
vous allez rétablir l’honnêteté et la
transparence dans les transactions
bancaires, regagner la confiance de
l’opinion publique mondiale et installer
pour mille ans la prospérité partout où
vous aurez porté votre regard
majestueux.. »
Nulco adorait qu’on le
flatte, mais là, elle en faisait un peu trop,
l’astrologue chérie du Miteux. Il ne

208
pouvait décemment pas avaler pareilles
salades. Fessier avait beaucoup vieilli.
Elle devait être atteinte d’obséquiosivite
aigue, voire de délirium trémens léger ou
encore d'une maladie d’Elseneur déjà
bien avancée. Par respect pour ses états
de service, il la congédia poliment et
passa à la suivante, la célèbre Madame la
Lune, la mère Denis des astrologues.
Nulco s’était imaginé qu’elle n’était plus
de ce monde et pourtant Gay Nœud lui
certifia que c’était bien elle qui avait
conseillé un grand Général du siècle
dernier qui avait si bien su relever la
Comté en la débarrassant de ses
appendices sableux. Il assurait l’avoir
retrouvée dans une maison de retraite de
la Côte d’Opaline où elle tirait les cartes,
lisait l’avenir dans le marc de café et la
boule de cristal pour de petites vieilles et
de petits vieux bien plus jeunes qu’elle.
Sans doute pas loin de la centaine de
printemps, elle semblait disposer encore
de la totalité de ses facultés divinatoires.
- Madame la Lune, il faut absolument
que vous me trouviez une explication à

209
tous ces troubles, lui dit-il après lui avoir
exposé la catastrophique situation.
- Général Gouverneur, je n’en vois
qu’une seule : votre lune est très
mauvaise. Saturne en Jupiter fait de
l’ombre à Neptune sur le décan de Vénus
qui, par ricochet de cadran solaire, a une
influence terrible sur vos fluides
internes…
- En clair, qu’est ce que cela signifie ?
- Que vous êtes victime de puissantes
forces obscures bien décidées à
s’attaquer à votre santé…
- Mais qui sont ces « forces obscures » ?
- Je ne sais pas bien. Je verrai peut-être
deux apprentis sorciers, assez jeunes, un
peu fous. Mais vous savez, on ne trouve
plus de bon matériel de nos jours. Mon
marc de café vient de chez
« Croisement », il est loin d’être de la
meilleure qualité. Quant à ma boule de
cristal, elle ne m’est plus d’un grand
secours à cause de mes pauvres yeux qui
voient tout trouble…
Sans vraiment lui en
vouloir, Nulco congédia la pauvre vieille

210
qui confirmait ce qu’il subodorait.
Quelqu’un lui voulait du mal et avait
trouvé un moyen secret pour l’atteindre.
L’huissier à chaîne fit entrer la troisième
célébrité du monde de l’ésotérisme, le
Père Pourras avec sa longue chasuble et
sa grande barbe blanche. L’ennui c’est
que ce druide, plus connu que Merlin
l’Enchanteur lui-même, ne daignait
s’exprimer que par énigmes ou phrases
sibyllines qui nécessitaient l’emploi d’un
décodeur intelligent et une bonne
connaissance de la poésie celte.
Il regarda le Gouverneur de son œil noir
et déclara tout de go :
« De fil en aiguille, la poupée est percée
Et à cœur saignée.
La douleur fulgure
Et l’homme suppure.
Seule la radieuse sœur centenaire
pourrait aider
A l’aiguillette dénouer… »
Et, avec le panache d’un
véritable magicien professionnel, il
disparut en un éclair derrière un
mystérieux rideau de fumée. Nulco en

211
resta sur le derrière… « Mais c’était bien
sûr, se dit le génie des Courtes Pattes,
après trois secondes de réflexion
intensives, cette radieuse sœur de près de
cent ans, mais c’était la sœur Manuella,
le pendant femelle de l’abbé Moll, la
bienfaitrice des chiffonniers du Père et
l’aubaine des étranges lucarnes. » Et ce
vieux débris de Pourras qui le renvoyait
à elle alors qu’elle venait juste de passer
l’arme à gauche !
Qu’à cela ne tienne ! Il
avait les moyens de la faire parler, même
de l’au-delà !
Il rassembla les occultistes, Gérard
d’Essais, Guillaume de Saint Joint,
Ulrich von Sussfeld et Yann Kerdouak,
quatuor des plus puissants spirites de la
Comté pour un tournage de table
magistral et définitif. Tous se
concentrèrent au maximum, pouce
contre pouce, auriculaire contre
auriculaire et firent appels aux esprits
frappeurs, aux ectoplasmes et aux
zombies sans le moindre succès. La sœur
ne daigna point se manifester de si

212
rustaude façon. Et pourtant quelle
pipelette n’avait-elle pas été de son
vivant médiatique ! Et là, rien du tout,
juste le silence infini des espaces
galactiques. Nulco était effondré. Les
grands allumés initiés tentèrent de le
consoler.
- Elle ne doit pas être encore parvenue à
un état accompli d’apothéose finale,
déclara Gérard d’Essais très sûr de lui.
- Et il est certain également qu’elle n’est
pas descendue aux Enfers, assura Saint
Joint.
- … ni montée chez Saint Pierre… ajouta
méchamment von Sussfeld toujours au
parfum pour ces choses-là.
- Et si elle n’était pas vraiment morte…
suggéra Kerdouak. Elle a peut-être été
enlevée par des Extraterrestres et c’est
pour cela qu’elle ne peut pas nous
répondre avec un coup pour oui et deux
pour non !
- Bon, et bien nous reprendrons cette
petite séance dans un mois, conclut
Nulco. Espérons qu’elle sera arrivée à

213
bon port ou revenue de chez les
Martiens !
Heureusement pour lui,
Nulco n’eut pas à attendre aussi
longtemps car la sœur lui apparut en rêve
à peine trois jours plus tard.
- Alors, mon petit Nulco, j’apprends que
tu es dans les ennuis, lui fit-elle de sa
petite voix acidulée.
- Complètement, ma sœur,
complètement, je suis au bout du
rouleau. On me veut du mal…
- Je sais, Nulco, je sais…
- Mais pourquoi ne m’avez-vous pas
répondu par le biais de la table tournante
des maîtres spirites ? lui demanda-t-il.
- Je t’ai entendu, mais le Grand Patron
ne nous permet pas de participer à ce
genre de fantaisies. Il dit que ce sont des
méthodes dignes de l’Adversaire et qu’il
ne saurait être question pour des Elus de
s’y abaisser. Tu vois, je te parle
directement sans avoir besoin de l’aide
d’esprits frappeurs débiles…
- Très chère sœur, il faut absolument que
je sache qui me persécute secrètement…

214
- Tu sais Nulco que je n’ai pas le droit de
faire ça. Je ne suis pas une balance.
D’ailleurs maintenant que je suis là-haut,
je n’ai plus le droit de m’occuper de quoi
que ce soit concernant la vie sur terre. Je
vois tout, j’écoute tout. Au début, c’est
amusant, mais à la longue, j’ai un peu
peur de m’ennuyer… Heureusement que
mon divin Fiancé vient me consoler de
temps en temps. Enfin ce que je te
raconte…
- Venez-en au fait, ma sœur, je vous en
supplie !
- Disons que j’ai pu obtenir une
permission exceptionnelle juste pour toi.
Alors j’en profite pour te dire deux
choses parce que je t’aime bien Nulco.
La première, et c’est la plus importante,
c’est que tu ferais mieux de donner tous
tes millions aux chiffonniers et à tous les
pauvres gens plutôt qu’à ces cochons de
banksters qui vont encore aller les jouer
dans tous les casinos boursiers de la
galaxie ! Et la seconde c’est que si tu ne
veux plus souffrir, il va te falloir trouver
qui distribue de petites poupées à ton

215
effigie accompagnées d’un jeu d’une
douzaine d’aiguilles pour les piquer
méchamment. Entre nous, ce truc de la
poupée vaudou, ça ne marche que si on y
croit…
- Je vous jure que j’y crois pas ! ne put
s’empêcher de brailler le mini-
Gouverneur.
- Disons que c’est la première condition,
mais elle n’est ni nécessaire ni
suffisante. Je t’explique. Imagine que la
poupée est piquée des centaines ou des
milliers de fois ou pire qu’il y en a des
centaines ou des milliers en circulation,
là ça peut marcher, surtout si tu n’es pas
très en forme !
- J’ai compris ! On essaie de
m’ensorceler, de me marabouter. Ces
sorciers n’auront pas ma peau. Mais pour
cela, ma sœur, il faut que vous me
sortiez de là !
- Nulco, ne confonds pas le vaudou et le
maraboutage, s’il te plait ! Respecte les
différences de cultures et
l’enrichissement par les diversités. Je t’ai
mis sur la bonne voie mais je ne peux

216
pas faire plus pour toi. Evidemment, si tu
donnais aux chiffonniers…
Son image s’affaiblissait
doucement. Il sentit qu’elle allait
disparaître Il voulut la retenir.
- Donnez-moi juste le nom du fabricant
des poupées…
- Impossible ! Je t’ai déjà expliqué que
nous n’avons pas le droit d’intervenir
dans les affaires humaines et surtout pas
pour faire du mal. La dénonciation,
quelle horreur !
- Juste un tout petit indice, la supplia-t-il.
- Jamais ! Tu trouverais les coupables et
ton châtiment serait impitoyable…
- Je vous jure que je serai plein de
mansuétude… Et puis, pensez à ma
souffrance… Vous ne pouvez pas laisser
un pauvre homme en danger…
- Bon, alors, juste un minuscule parce
que tu me fais pitié… Voilà, va voir de
ma part Carlos Pascual. Lui, il te le filera
ton indice !
Et elle disparut comme elle était venue.
Le pauvre gouverneur dut
s’abaisser à supplier son vieux mentor

217
abandonné, ex-patron des polices
discrètes et secrètes de la Comté, un
homme qui dressait des fiches sur tout ce
qui bougeait et qui disposait du meilleur
réseau d’informateurs de tout le
territoire. Ce spécialiste de l’alcool anisé
savait tout et sur tout le monde… En
échange d’une nouvelle promesse de
blanchiment, il lui lâcha mollement un
simple nom : « Cadov ». Et là, les
services de Nulco n’eurent plus qu’à
dévider toute la pelote pour retrouver
l’origine du mal. Une petite société
basée au Betchastein, formée de deux
associés, un certain Cad et un certain
Dov, jeunes entrepreneurs en farces et
attrapes, avait fait fabriquer dans les
usines des Orques jaunes des milliers de
petites poupées de son à l’effigie de son
altesse et les écoulaient, accompagnées
d’une douzaine d’aiguilles et d’un livret
explicatif, par le biais de l’infosphère.
Nulco les fit immédiatement
arrêter et embastiller dans les geôles
souterraines du Palais. Pour obtenir des
Orques jaunes qu’ils cessent la

218
production industrielle des figurines, il
dut se résoudre à un transfert de
technologie qu’il avait toujours refusé
auparavant : rien moins que les plans des
fusées anti-fusées, arme secrète de la
future Guerre des Etoiles. Tout ça pour
de ridicules bouts de tissu rempli de
son ! Le Mordor en rigole encore… Il fit
également saisir une à une toutes les
poupées déjà vendues. Et c’est l’âme
satisfaite qu’il descendait de temps à
autre pour jouer aux fléchettes en
prenant pour cible les deux apprentis
sorciers…
- Alors, ça ne fait pas tellement de bien
de se faire piquer, leur disait-il avec un
brin de sadisme dans la voix. Voilà ce
que vous m’avez fait, minables sorciers
vaudous ! Maintenant c’est à vous de le
subir et pas à distance…
Une fois encore, il était
persuadé d’avoir résolu la question. Il
avait juste oublié qu’il avait mis la puce
à l’oreille à nombre de petits Hobbitts
qui avaient ainsi découvert qu’avec une
poignée de paille, un bout de chiffon,

219
une motte de terre glaise et quelques
aiguilles, ils pouvaient avoir barre sur
leur petit potentat… en s’y mettant à
plusieurs bien sûr !

220
XVI

Ouba Ouba !
(Le jour ou Nulco crut que le monde
était sauvé)

« Dans le lointain Empire
du Soleil Couchant et du Soda
Revigorant, au pays de l’Oncle Tom et
de Buffalo Bill, apparût en l’an de grâce
12008, un sauveur inattendu alors que
misère, dépression, désolation et guerres
lointaines avaient définitivement
désespéré ses habitants. Il portait le doux
nom de Saddam H. Baraquée
Leaudebadoit et était le mirobolant
produit de l’union d’un orque noir du
Niaké profond et d’une baleine blanche
des lointaines îles occidentales. Cela ne

221
l’empêchait pas d’être assez mince. Sans
doute avait-il beaucoup souffert dans sa
jeunesse au temps où il était avocat
d’associations puis d’affaires puis
sénateur. Contrairement à une légende
tenace, le divin enfant ne naquit pas dans
une étable, sur la paille d’une mangeoire,
réchauffé par le souffle du bœuf et de
l’âne, mais tout bêtement dans une
maternité, quelque part entre l’île de
Nunulolo et la typique ville de Bomsaba.
Le lieu exact doit à tout jamais rester
inconnu. N’en est-il pas toujours ainsi
des naissances légendaires de prophètes
de grandes religions révélées ? »
Beurbak, le barde barbu
et chenu venait juste de commencer de
narrer la « Saga du Sauveur du Monde »
à une tripotée de petits morveux
rassemblés sous l’arbre de Noël du
principal centre commercial de la
Comté. Il posa précautionneusement sa
lyre et marqua un long temps d’arrêt,
histoire sans doute de captiver au
maximum son juvénile auditoire de cette

222
classe de cours parlementaire (CP) en
sortie pédagogique…
- Mais, continua-t-il, à quelle religion
appartenait-il, notre nouveau Messie à la
douce peau café au lait ? Et bien,
personne ne le savait. Etait-il adapte du
Croissant vert, de la Croix rouge, de
l’étoile bleue ou de la rondelle noire et
blanche ? Cela n’avait jamais été
clairement établi et c’était tant mieux.
Ainsi tout le monde pouvait le croire issu
de son camp. En fait, précisa Beurbak, il
faisait partie de notre magnifique
religion mondialiste, celle du Cothoril
(synthèse du meilleur du best of Coran,
Thora, Evangile), professée par nos
excellents péramams (pères-rabbins-
imams) pour la plus grande gloire de
Jédial (Jéhovah, Dieu, Allah). Mais il ne
s’en vantait pas car la nouvelle foi
syncrétique avait un peu de peine à
s’établir et il ne fallait surtout pas fâcher
tous les autres électeurs potentiels:
athées, libres-penseurs ou même vieux
croyants de vieilles religions…
Silence attentif dans les rangs.

223
« C’est qu’il manœuvra bien, le beau
métis que l’on comparait déjà au pauvre
président Nédéky, sauvagement
assassiné par un cow-boy kagébiste
travaillant peut-être même pour la Mafia.
Personne n’avait oublié le martyr de la
Démocratie et pendant un court instant,
le monde entier retint son souffle et
redouta que le sauveur Baraquée ne
connût semblable sort ! Fin manœuvrier,
il sut se débarrasser avec une élégance
de garçon boucher de sa concurrente du
parti bleu, ex-première dame qui n’avait
pas compris que son heure était passée et
que son seul rôle devait consister à
étendre son manteau sous les pas du
nouveau Messie lors de son entrée
triomphale sous les rameaux et palmes
de la Convention de Verden. Mais là, au
lieu d’un humble équidé, ce fut sur le
dos d’un monstrueux pachyderme
barrissant qu’il fit une entrée triomphale
au milieu des explosions et des
détonations de l’artillerie lourde des
médias transportés de bonheur…
L’Empire Occidental était sauvé ! Le

224
règne des néfastes Butchery père et fils
terminé ! La page sanglante du règne
monstrueux des ectoplasmes blancs à
jamais tournée. On allait quitter les
ténèbres pour entrer dans la Lumière !
Cela valait bien quelques grands-messes
médiatiques et un gros paquet de
dolros… Jamais campagne n’avait coûté
aussi cher. Mais qu’importait ! Il fallait
adouber un Prince, un Seigneur, un
Sauveur, un Roi ! L’enjeu en valait très
largement la chandelle. Des trois dolros
du SDF aux millions du bankster de
Wallmart Street sans oublier ceux des
barons de l’illicite, tout le monde y était
allé de sa radieuse contribution. Pour un
si juste combat, l’argent n’avait même
plus d’odeur ! Il fallait absolument, et
par tous les moyens, que le Bien
l’emporte sur le Mal et que les
méchantes créatures blafardes soient à
jamais rejetées dans les ténèbres
extérieures…
Pour la première fois de
toute l’Histoire de l’Humanité
souffrante, l’Hyper puissance allait

225
montrer le bon exemple à la galaxie
toute entière. Elle allait se doter d’un
Président presque noir… Quelle
merveille ! Cela valait bien une
campagne aussi effrénée que triomphale.
On vit des milliers de ses partisans
s’emparer de porte voix, monter sur des
tonneaux, haranguer la foule, des
bénévoles parcourir le pays pour
remettre l’électeur égaré sur le droit
chemin, d’autres passer des journées au
téléphone pour décider les indécis sans
oublier d’acheter d’interminables heures
de propagande mondiovisée. Le Sauveur
était arrivé, il fallait l’accueillir dans la
joie et l’enthousiasme…
Mais, de l’autre côté, me
direz-vous, qu’y avait-il ? Pas grand-
chose, chers petits Hobbitts apprentis
parlementaires, presque rien. Un vieil
homme blanchâtre affublé d’un nom de
pomme de terre frite, recousu et rafistolé
de toutes parts et qui ne savait que
répéter à qui voulait l’entendre :
« Bomb, bomb, bomb, bomb, bomb
Irak !!!! » sur l’air du célèbre « Barbara

226
Ann » des Beach Boys. Héros d’une
guerre imbécile et promoteur d’autres
conflits tout aussi idiots, ce dernier
avatar dégénéré de l’esprit yankee (de to
yank qui signifie voler, dérober, se
comporter en prédateur sans foi ni loi…
Le barde est toujours un peu cuistre
surtout quand il enseigne dans les
grandes écoles…) n’avait plus du tout le
vent en poupe et ne pouvait compter que
sur un budget de campagne deux fois
inférieur à celui de son adversaire. Pour
compenser ces trois lourds handicaps
(laideur, couennerie et manque de
pognon), il crut intelligent de s’adjoindre
comme candidate à la vice-présidence,
une photogénique inconnue (ex-Miss
Patchakawak) qui se présentait elle-
même comme un bouledogue maquillé
avec du rouge à lèvres ! Ces deux
nullités n’avaient pas compris que le
temps du sang, de la sueur et des larmes
était passé depuis longtemps et que les
gens préféraient maintenant « le sexe, la
drogue et le rap »…

227
D’autant plus que le
sémillant métis sût très bien rester dans
le vague au sujet des décisions qui
fâchent…
- Interdirait-il le port d’armes pourtant
inscrit dans la Constitution ?
- On verrait le moment venu.
- Rapatrierait-il de Mésopoppotamie et
du Gaganistan les troupes de malheureux
chevaliers enlisés ?
- Ce n’était pas impossible, mais ce
n’était pas certain non plus…
- Allait-il accorder la CMU à toute la
misère du monde ?
- Peut-être… Quoi que… Enfin…
- Avait-il des solutions magiques pour
sauver les banques, assainir l’économie
et rétablir la croissance ?
- Il allait y réfléchir, se mettre en rapport
direct avec le bon Jédial qui saurait
certainement inspirer les meilleures
décisions à son génie cosmique…
Avec pareilles assurances, il devenait
évident que la victoire ne pouvait que lui
sourire…

228
Le barde reprit un instant
son souffle. Il n’était plus très loin de la
fin (provisoire) de la Saga mythique
d’Ouba-Ouba car tel était le gentil
surnom que lui avaient décerné ses
partisans les plus proches. Déjà quelques
mains se levaient. La graine de
parlementaire voulait s’exprimer…
- Barde Beurbak, finalement le gentil
Ouba-Ouba n’a pas du tout été assassiné
par les méchants cow-boys
texans comme on le craignait ?
- Non, mon enfant.
- Et les affreux blancs racistes et
définitifs ont quand même voté pour
lui ?
- Oui et même des deux mains ! Pensez
donc il a obtenu 66% des suffrages ainsi
que 349 grands électeurs. Du jamais vu
depuis 1909 ! De la Poupouasie jusqu’au
Hurondas et des confins de la Carélie
Septentrionale jusqu’aux déserts brûlants
du Zuzutland, ce ne fut qu’une tempête
de hourrahs et qu’une immense « hola »
de joie et de soulagement à l’annonce de
la Bonne Nouvelle. L’Humanité toute

229
entière était persuadée qu’une nouvelle
ère allait débuter. Les vilains guerriers
blafards allaient rentrer chez eux.
L’univers ne connaîtrait plus que paix,
bonheur et prospérité sous la houlette
bienveillante du gentil Messie crème.
Sachez que notre Gouverneur bien-aimé,
Nulco Ier, réussit le tour de force d’être
le premier à lui envoyer un message de
félicitations par l’intermédiaire de
Gloupcrotte, son plus rapide super
pigeon voyageur. Il lui écrivit ceci : «
Votre merveilleuse victoire, très puissant
et très honoré Président de l’Empire des
Empires, est une véritable victoire de la
rupture. Grâce à vous c’est le
changement qui a enfin gagné ! Soyez
béni pour les siècles des siècles ! Votre
brillante réussite montre la stabilité et le
dynamisme de la Démocratie
Occidentale. »
- Il a vraiment dit ça ? demanda un petit
impertinent, futur dépité vert ou rouge.
- A peu près, admit Beurbak Mais il ne
fut pas le seul à dithyramber comme un
malade. L’homme du parti orange, par

230
exemple, Anne Roux du Béarn, osa
proclamer : « Le monde respire mieux
depuis l’élection de Baraquée
Leaudebadoit ! »
- Bravo ! lança un politichien en herbe.
- Et le Docteur Noël Pépère du parti vert
y est allé de sa petite vanne : « Une
élection qui a un vrai caractère
révolutionnaire… Aurons-nous le même
courage ? Saurons-nous élire un
Gouverneur noir ? » Bien sûr, il devait
déjà penser à placer son poulain, Stépane
Poclain, « le bulldozer noir » dans les
starting blocks. Mais ne croyez pas que
ce soit aussi fantaisiste qu’il y paraît. Il
suffirait par exemple de lui opposer au
second tour Déodat Impala Impala,
l’humoriste moisi, pour que l’affaire soit
pliée en faveur de Poclain… Mais
revenons plutôt au cours de ce soir…
Avant de passer aux exercices écrits,
avez-vous des questions à me poser ?
- Et maintenant que ce bon Ouba-Ouba
est élu, demanda une étudiante au regard
pétillant de malice, qu’est-ce que cela va
changer ?

231
- Sans doute RIEN, Mademoiselle, admit
le vieux barde briton, vu que là-bas
comme ici, tout se décide en coulisses et
qu’on ne change jamais les tireurs de
ficelles des marionnettes qui font
semblant de nous gouverner…
Grands soupirs de déception parmi les
étudiants. Une autre main se leva.
- Et est-ce qu’Ouba-Ouba a remercié
notre bon Gouverneur pour son gentil
message ?
- En fait, il a été assez étonné en le
recevant. Il a jeté un œil sur la signature
et la provenance et il a demandé : « Mais
qui c’est ce Nulco Ier ? Et cette Comté,
où ça se trouve sur la carte ? »
Un Conseiller s’est empressé de lui
répondre : « Votre Excellence, Nulco est
l’actuel Gouverneur d’un lointain
territoire appelé « La Comté ». C’est un
grand ami de notre Empire, un de nos
plus fidèles soutiens à l’étranger. Placé
de l’autre ôté du Grand Océan, son pays
est assez petit et pas bien riche. Il est
surtout connu pour sa cuisine un peu
bizarre, ses châteaux, ses fromages qui

232
puent et ses feux d’artifices quotidiens
dans les banlieues. Les Comtois sont
encore de grands enfants. Ils peuvent
s’amuser avec un rien : une poubelle,
une boîte aux lettres, une vieille
bagnole… »
- Bof, fit l’élégant Messie. Avons-nous
des frères de race là-bas ?
- Il y en a un certain nombre…
- Sont-ils discriminés ?
- Pas du tout. Notre Nulco y veille.
D’ailleurs, il souhaiterait être reçu en
premier lors de votre intronisation…
- F… Je devais recevoir d’abord
l’Empereur des Orques Jaunes, puis le
Tsar des Ours Blancs du Svalbard et
ensuite les Sultans de l’Huile noire juste
avant les Potentats des Sables blancs. On
ne va tout de même pas bouleverser tout
le protocole et chambouler l’ordre des
préséances pour le petit Gouverneur d’un
lointain territoire…
La leçon d’Histoire contemporaine est
terminée, annonça Beurbak. Passons aux
exercices. Prenez vos cahiers et copiez-
moi 50 fois la parole historique du

233
Béarnais : « Le monde respire mieux
depuis… »
- Il est tellement beau mon Ouba-Ouba,
soupira une blackette enamourée, que je
la copierai bien cent fois, mille fois la
f… phrase…

Ainsi une fois encore, le
pauvre Nulco en fut-il pour ses frais. Il
avait beaucoup misé sur Leaudebadoit. Il
avait cru que cette « érection
pestilentielle » (copyright Clown
Baluche) allait changer le monde. Et une
fois de plus, il s’était lourdement trompé.
Le lendemain, le jour se leva sans rien de
particulier à signaler. Les fêtards avaient
la gueule de bois et souffraient
d’extinction de voix pour avoir trop
gueulé : « On a gagné ! On a gagné ! »
entre Bourreneuve et Pastoche. Le ciel
était triste et gris. Le Couic 40 stagnait
lamentablement à la moitié de sa valeur
des grands jours. Les drapeaux étaient en
berne, les bourses aussi. Un à un, les
entrepreneurs en faillite s’accumulaient

234
dans les corridors des Offices de
Commerce pendant que les files de
chômeurs s’allongeaient devant les
PANE. Les prix ne baissaient pas. Les
porte-monnaie devenaient tout plats,
surtout après le passage du collecteur
d’impôts. Mais il ne fallait pas
désespérer. Le beau grand Messie beige
tout mince ne serait en fonction que dans
deux mois… Un miracle de Jédial restait
encore possible…

235
XVII

Nulco et les éléphants roses

Depuis quelques mois, en fait
depuis l’accession au pouvoir du
Gouverneur de petite taille, tout allait de
mal en pis au sein du Parti Rose. Alors
que la galaxie entière était au bord du
gouffre, les Roses s’entredéchiraient à
grands coups de motions pour désigner
un(e) remplaçant(e) au Secrétaire
Général, le bon gros Flanby des Pays
Bas qui avait si bien su avaler des
couleuvres, rabibocher des fratries
irréductibles grâce à des compromis
filandreux et embobiner tout son petit
monde dans une gélatineuse fausse
bonhomie. Lui-même avait raté le coche

236
au moment des Pestilentielles, coiffé sur
le poteau comme il le fut par son
ambitieuse ex-compagne, Acouphène du
Poitou, Madone des Chabichous, tout
sourire crispé au botox et bravitude en
avant.
Ah ! Qu’il était loin le
temps béni du Chevalier Miteux Errant
et même celui de l’austère qui ne se
marre plus, Yoyo de l’île de Raie ! Le
parti de toutes les élégances
idéologiques, celui qui donnait le ton à la
vie politique et médiatique Comtoise se
retrouvait en lambeaux et n’était plus
que l’ombre de lui-même. Sorte de
ridicule panier à crabes où s’agitaient
encore quelques vieux barons de la
Miteuserie, rares survivants qui
pouvaient se targuer d’avoir été Sinistres
ou Secrétaires particulièr(e)s du Sphinx.
Ces éléphants roses grenouillaient en la
peu aimable compagnie d’une brochette
de jeunes Turcs agressifs tel Dino
Bourrelemonte, Aurélien Bray ou Ben
Mammon pour ne citer que les plus
connus, tous très à gauche pour les

237
Roses, mais nettement trop à droite pour
les fans du Postier ou de la Timbrée…
Souvenez-vous, chers
petits Hobbitts… Lors de la dernière
Pestilentielle, la belle Acouphène s’était
facilement débarrassée de ses deux
adversaires pachydermiques, Dominik
Levi-Strauss et Florent Gugus. Ce
dernier avait un peu trop facilement cédé
au populisme en appelant à voter « non »
au référendum sur la Constitution
Eurolandaise. Si on y ajoute un goût
immodéré pour les œuvres d’art, les
carottes râpées et les virées en moto 125
cm3, l’homme du lobby des antiquaires
de luxe et des esthètes dégénérés, déjà
peu apprécié par le Rose de base, se
chargea lui-même d’un lourd handicap
pour la suite de la course à l’investiture.
Quant à DLS, l’autre éléphant rose, il
tomba sous le coup d’une injuste double
peine. Exilé par la grâce de Nulco dans
l’asile doré du Fond Galactique, ce
jouisseur impénitent ne se contenta pas
de pantoufler en grignotant à belles dents
les grosses meules de fromage « Epi

238
d’Or » mûrissant dans les caves de ce
Vatican Economique. Il acheva de se
discréditer dans une louche affaire de
sexe avec une assistante très particulière
ayant la moitié de son âge. Il eut beau
appeler au secours sa femme, Aline
Sainte Claire, qui le défendit bec et
ongles, le scandale n’en fut pas moins
grand…
« Et de deux d’envoyés au tapis ! »
triompha peu modestement la Madone
des chabichous.
En fait, ces deux balourds s’étaient
flingués eux-mêmes. Et il en restait tant
d’autres, embusqués dans tous les
recoins sombres de la rue de
Veaumarengo… A l’extrême gauche (par
rapport aux Bleus de Nulco bien sûr) se
tenait en embuscade le quatuor à cordes
Ben Mammon, Lemanchon, Manuella
(encore un éléphant rose à la triste figure
celui-là !) avec leur pétulante pétroleuse
Marie-Jeanne Liedefemme qui
mitonnaient en secret d’explosives
motions farouchement anti-capitalises
prévoyant par exemple de pendre aux

239
réverbères de la capitale tous les
banquiers véreux à l’aide de cordes
tressées avec les boyaux des derniers
curés intégristes, ce qui ne fit que
déchainer l’hilarité des cinq autres
courants ! Jamais nul n’avait oui pareille
couennerie. Les banksters, émargeant
des deux mains au parti Rose, n’allaient
jamais vouloir se pendre eux-mêmes.
Quant aux boyaux de curés intégristes, il
y avait au moins deux siècles qu’on n’en
trouvait plus, même à l’étal du dernier
tripier du marché de Trifouillis les Oies !
En fait, ce groupuscule
n’élevait la voix que pour essayer de
colmater les fuites de militants qui
s’opéraient au profit du nouveau
rassemblement autour du Facteur
Farceur, le nouveau parti anti-tout, le
NPA, dont on ignorait s’il allait utiliser
le rouge, le noir ou les deux comme
couleurs symboliques pour son
oriflamme de combat. Marie Georges
Armoire avait beau se cramponner à son
drapeau rouge, ferrailler de la faucille et
matraquer du marteau, même avec le

240
pognon des bétonneurs, baratineurs,
savetiers et financiers, elle ne parvenait
pas à empêcher ses troupes d’être
attirées par le miroir aux alouettes du
NPA nouveau qui leur promettait du bien
lourd, du bien dur et du bien sanglant.
Un grand soir de sac et de corde postale,
mais en se gardant bien de pendre les
richards à la lanterne. On se contenterait
de répartir plus justement leur argent, on
« socialiserait » les moyens de
production en Chine et en Inde et surtout
on s’entasserait joyeusement dans les
immenses propriétés des sympathisants
pipeules comme Emmanuelle Braillard,
Guy Bobosse, Josiane Bamako ou autres,
histoire de faire un peu place à toutes ces
pauvres familles de damnés de la terre
ultramarins qui en sont réduites à crever
de froid dans leurs boubous et leurs
djellabas parce qu’un pouvoir rétrograde
ne daigne pas leur fournir un logement
décent…
Dans ces conditions, on
comprend que le malheureux parti Rose,
celui des bobos heureux et des nantis

241
honteux, se trouvait pris en tenaille avec
d’un côté ces bolchos baveux au couteau
entre les dents tout requinqués par la
grosse dépression qui pointait son nez
crochu et de l’autre un Nulco et son clan
Bleu qui avaient débauché ses meilleurs
éléments : le fastueux Jack
Languedeblois, le luxueux Bertrand
Pâtis, le bon docteur Kirchner, le Jean
Paul Bock de Bière du Nord, le Martin
Kirch des « Mahousses », la Fathia
Marmara des « quartiers » entre autres.
Le Parti Rose se trouvant placé entre les
deux branches de ce casse-noix, il aurait
suffi d’un rien pour qu’il n’éclatât.
D’autant plus que l’homme orange,
Anne Roux du Béarn, toujours aux
aguets, n’attendait que cela pour tirer à
lui la couverture politico-médiatique. Du
moins le croyait-il. Car il y avait loin de
la coupe aux lèvres. Le simulacre
démocratique exigeait la présence de
deux partis antagonistes. Tout concourait
donc au maintien, même sous perfusion
et assistance respiratoire, de cette bande
de ringards friqués et obsolètes sans

242
autre avenir que celui d’un enfer pavé de
révisions idéologiques aussi déchirantes
qu’humiliantes…
Et parmi ces éléphants
roses et ces barons rouges, il s’en trouva
un qui s’imagina que la voie de la
suprématie pouvait passer par là. L’Amer
de Paaris, Bertrand de Nœud,
bourgmestre de Laetitia qu’il s’était
acharné à transformer en enfer pour les
conducteurs de charrettes à huile noire et
en paradis pour teufeurs, surfeurs,
pédaleurs, créateurs et dealeurs. De Bari-
plage en Guèpe Raide, de nuits de Chine
en Pédalo-parade et de couloirs de bus
en tramways brouteurs de pâturages
synthétiques, chaque jour devenait une
fête pour les zomobobos et un
cauchemar pour tous les autres. Ce
prétentieux et cabochard édile crut
intelligent de se proclamer « libéral » à
peine quelques mois avant que se
déclenche la pire crise économique que
la Galaxie eut connue depuis l’an 29. Il
eut beau essayer de corriger le tir en
braillant à qui voulait l’entendre qu’il

243
n’était libéral que pour le sociétal vu
qu’il se disait fervent partisan de
l’homoparentalité, rien n’y fit. Il vit son
étoile rose pâlir aussi vite que le Couic
40 tombait dans les profondeurs des
trente sixième dessous rugissants de
misère. A cela s’ajoutait son manque
d’implantation campagnarde. Ses
devanciers avaient pris grand soin de ne
pas la négliger. Ben Sirac le pas sage sut
rester implanté dans sa baronnie de
Cèrroze, Gaspard Tintin s’ancrait dans
des terres auvergnates qu’il savait si bien
charmer avec son accordéon magique et
le Chevalier Errant qui se prenait pour
Dieu ne négligeait jamais son Château
Nichon (1er cru) et encore moins sa
montée annuelle de la Roche de
Solutricine.
Pour avoir négligé cette
réalité et pour n’avoir compté que sur
son aplomb et sur son génie ambivalent,
le prétentieux Bertrand perdit l’appui des
féodaux de Lugdunum et de Massilia qui
lui préférèrent au moment crucial la
provinciale Madone aux petits fromages.

244
De plus, en bon misogyne, il crut
possible de faire l’impasse sur la
féminisation de son parti. Ces dames
Guibou, Bobbry, Roupie et autres ne le
lui pardonnèrent pas. De même, ses
alliances avec Michel Coquart, Yoyo
Pinpin et quelques autres éléphants
décatis rendirent peu vraisemblables ses
postures en faveur du changement.
Autant de handicaps qui plombèrent la
candidature de l’ambitieux bourgmestre
et sauvèrent celle d’Acouphène du
Poitou qui se retrouve aujourd’hui avec
les cartes en main mais sans véritable
atout, des alliés imprévus et
improbables, des unions contre nature et
des ennemis plus enférocés que jamais.
Il se murmure même que Coquart, cette
vieille bête noire du Miteux Errant,
prépare ses cartons tel un vulgaire trader
viré de Wallmart Street et que Yoyo de
l’île de Raie n’irait guère mieux. Après
avoir avalé son bonnet phrygien, il
soignerait une vilaine petite dépression
maritime en hurlant face à l’océan…

245
Résultats provisoires et
sous toutes réserves car la route sera
longue pour la leadeuse rose, ces
constructions étant fragiles comme
châteaux de cartes dans la brise et
sujettes à remises en question
permanentes, dans ce parti sans
direction, sans projet, sans méthode et
sans honneur. Le sacre de la belle (ou du
branché qui ne veut pas avoir dit son
dernier mot) aura lieu au prochain
Congrès de Reims, après vote des
militants, appel au public, 50/50, coup de
fil à un ami et switch ! Et rien ne dit
qu’en 2012 ne surgira pas, d’un buisson
du Parc Saumon ou du Bois de Bologne,
un bel éphèbe métis venu rafler la mise
à la toute dernière minute avec la
complicité des caméras bétonneuses.
Dans ce cas de figure, Acouphène risque
de ne pas mieux s’en tirer qu’Hellarit
Quinton. D’ici là, Nulco ne sera donc
pas seul à se faire du souci pour cette si
confortable place…

246
XVIII

Duel de dames chez les Roses

Surprise, le vote des motions
d’orientation du parti rose vit arriver en
tête celle d’Acouphène du Poitou, ci-
devant Madone des Chabichous.
Bertrand de Nœud, l’Amer de Paaris
n’étant que second, le prit fort mal.
Comment, on ne reconnaissait pas le
génie transcendantal de son Altesse
balnéaire ? Eh bien, on allait voir ce
qu’on allait voir ! Pour se venger
d’autant d’ingratitude, l’Amer retirait
dignement sa candidature au mirobolant
poste de Secrétaire Général de la
Confrérie des Cochons Grattés de la rue
de Veau-Marengo. Qu’ils aillent tous se

247
faire f… sur le sable de Bari-Plage et
sans vaseline ! Les pauvres éléphants
roses reportèrent leurs espoirs anti-
acouphistes sur Titine Bobbry, fille de
Jacques d’Argent eurolandiste distingué
et éphémère candidat au trône, ex-
sinistre du Miteux Errant, baronne en ses
terres de Ch’nord et surtout éternelle
chienne de garde de la vraie foi rose.
- Allez, Titine, je te passe le relais, lui dit
Bertrand, il faut y aller maintenant ! On
ne va pas laisser cette péronnelle
écervelée qui se prend pour une Jeanne
d’Arc entendant les voix de bravitude,
s’emparer de notre cher vieux parti !
- Je voudrais bien, répondit la vilaine
petite dodue, je sais que le devoir rose
m’appelle, mais je crains de ne pas faire
le poids contre la grande Duduche ! Tu
comprends, elle est complètement refaite
à neuf, liftée, botoxée, liposucée et
maintenant managée par Baissemarre, le
coach des actrices et chanteuses people
de Voici, Oula, Comté-Dimanche et
autres. De quoi j’ai l’air avec mes crocs
mal plantés, mes bourrelets disgracieux

248
et ma gueule de bouledogue… De nos
jours, il n’y a plus que l’image qui
compte et même chez nos meilleurs
militants. C’est un vrai handicap…
j’hésite, j’hésite…
- Ecoute Titine, lui dit Yoyo de l’île de
Raie, maintenant que l’ami de Nœud a
jeté l’éponge avec panache, il ne nous
reste plus que toi. Gugus est un vrai
repoussoir et Dominick doit
impérativement se faire oublier au fond
de ses caves à fromage. Moi-même, je
me suis auto-supprimé quand j’ai eu la
sottise de proclamer haut et fort que je
me retirais définitivement de la haute
politique après m’être fait ratiboiser par
ce vieux débris fasciste de Grogneux le
Menhir en 12002. Tu es la seule capable
de nous sauver la mise ! Tu as toutes tes
chances… Un capital de sympathie
important dans tous les esprits. Tu restes
la « Dame des 35 heures », celle qui a
libéré les pauvres prolétaires de
l’aliénation du travail…
- Oui, et il y en a pas mal qui en ont été
libéré totalement grâce à moi, ajouta-t-

249
elle sur un ton lugubre. Sans oublier
ceux qui me haïssent chaque fois qu’ils
touchent leur feuille de salaire…
- Evidemment, admit Yoyo. Mais les
militants honnêtes savent très bien que tu
voulais que les trente cinq heures soient
payées 39 ! Et ils ne peuvent pas t’en
vouloir des manigances et tripatouillages
nulcoziens et patronaux qui ont vidé ta si
belle loi de la majeure partie de son
contenu …
Pendant ce temps-là, le
groupuscule ultra-rose autour de Benoït
Mammon fourbissait ses armes et
affutait ses arguments…
- Titine ou Acouphène, c’est bonnet
blanc et blanc bonnet ! Sociale
démocratie et démocratie sociale ! Nous
devons RA-DI-CA-LI-SER ! Etre
vraiment ROSE !
- Oui, complétait Liedefemme, la gauche
molle, bobo, zomo, caviar, y en a marre !
Il faut revenir aux fondamentaux du
parti ! Pure faucille et authentique
marteau ! Histoire de leur couper les c…
et de leur éclater la teuté ! (Dans

250
l’excitation, Liedefemme se la jouait
quelquefois Fathia gorgone des
banlieues…) Sinon nous sommes foutus.
Le facteur va nous piquer tous nos
enragés et la Madone nous embarquer
dans une lamentable aventure centriste
avec racolage chez les oranges d’Anne
Roux du Béarn !
- Il faut maintenir coûte que coûte ta
candidature… beuglaient en chœur les
éléphants roses les plus sinistres.
Résultat, au Congrès de
Reims où devait avoir lieu le sacre de la
Reine ou du Roi des roses, le résultat fut
sans surprise, c'est-à-dire à l’image du
parti : confus. Acouphène arriva en tête,
mais sans atteindre les 50% plus une
voix. Titine ramait derrière et Mammon
se retrouva bon dernier avec un score
minable. Après mille tergiversations
(switch, 50/50 et coup de fil à un ami), il
fallut se résoudre à en passer par le vote
des adhérents. Ce fut un véritable
marathon, un authentique calvaire et une
longue souffrance pour que la montagne
de suffisance rose accouche d’une

251
souris… Dans tous les coins et les
recoins du siège et des fédérations, ça se
mit à grenouiller, discuter et
s’apostropher. Les palabres, tractations
et réunions en petits comités allaient bon
train sans donner grand-chose. Les
acouphistes se réunissaient à huis clos
autour de leur madone au sourire
inoxydable pendant que Titine et ses
éléphants roses multipliaient les appels
du pied en direction des Mammonistes
dans l’espoir de les ramener à la raison.
- Moi seule, faisait Titine, suis en mesure
de faire barrage à la dérive droitière des
poitevins. Moi seule, suis une rose
authentique et véritable et non une rose à
demi orange. Je vous garantis une vraie
politique de gôche…
De part et d’autres fusaient de puissants
arguments.
- Bobbry est une femme du passé. Elle
veut nous ramener aux vieux temps
crypto-marxistes alors qu’il faudrait aller
de l’avant, moderniser, en nous inspirant
de ce que pratiquent tous nos frères roses
de l’Euroland. De nos jours, plus

252
personne ne se réclame du vieux Karl.
Nous devons vivre avec notre temps,
nous allier avec le centre si c’est
nécessaire pour pouvoir bouter Nulco
hors du gouvernorat le moment venu !
- Mais, cocotte, nous n’en sommes pas
encore là, lui susurrait Baissemarre, son
gros conseiller en pipeulisation. Chaque
chose en son temps, belle Madone. Pour
l’instant, officiellement pas d’alliance,
pas de sociale démocratie. Mots tabous.
On en reste au sourire, au sourire et
toujours au sourire accompagnée de
paroles douces, rassurantes,
anesthésiantes. Je vous ai programmé
quatre passages sur les principales
chaînes de mondiovision aux heures de
plus grande écoute : Béton-télé, Channel
Two-la voix de son maître, Anal Plus et
Galaxie-PeopleTV. Votre concurrente
n’en aura qu’un seul plutôt confidentiel,
sur la chaîne du Parlement.
- C’est encore un de trop ! répondit
Acouphène l’air pincé.
Le vote dit « des
militants » fut long, délicat et compliqué

253
à mettre en place et à réaliser. Le
dépouillement des bulletins eut lieu la
nuit, à la chandelle, sous le contrôle de
vigiles camerounais armés de casse-têtes
et d’huissiers ottomans assermentés et
spécialisés en détection d’urnes truquées.
Les premiers mandatés par Titine, les
seconds par Acouphène. La confiance
était loin de régner. Dire que les deux
femelles se détestaient est un
euphémisme. Elles se haïssaient
littéralement, étant les pires meilleures
ennemis du monde rose impossible.
Titine avait l’écrasante mission de
venger tous les humiliés, Yoyo, Bertrand
et la cohorte de tous ces vieux éléphants
roses à la couenne racornie. Derrière
elle, se traînait le front désuni des TSA,
les tout-sauf-Acouphène qui ne
pouvaient croiser un acouphiste sans lui
faire un doigt d’honneur ou sans se
dessiner du doigt un sourire kabyle en
travers du cou. Chaude et lourde
ambiance d’avant guerre-civile chez les
roses, maintenant qu’il ne restait plus
que deux camps antagonistes, les

254
derniers mammonistes ayant rallié bon
gré, mal gré le clan titiniste…
Mais passons les détails
mesquins de la guerre des roses et
venons-en à l’essentiel, ces deux nuits de
suspens insoutenable. Allait-on compter
les votes des territoires ultra-marins ?
L’urne de la lointaine Huxley-Farenheit
1984 s’était perdue corps et bien dans
l’espace avec ses trois bulletins…
Pouvait-on quand même donner le
résultat ? Et enfin, à l’aube de ce
deuxième jour, le couperet tomba : Titine
devançait Acouphène avec une poignée
de voix d’avance. Tollé général chez les
acouphistes. Levée de gourdins et de
boucliers…
- Ce résultat est inacceptable. Le score
est trop serré pour être honnête. Si l’on
tient compte de la perte d’une urne, du
bourrage de certaines autres, de
tripatouillages divers et variés, de listes
truquées et de militants fantômes, ce
scrutin devient complètement non-
valide ! Il faut organiser de toute urgence
une nouvelle consultation…

255
- Alors ça, c’est un comble, répondit
Titine Bobbry. Quand les résultats ne
vous sont pas favorables, vous les
contestez. Mais si cela avait été
l’inverse, on aurait crié à la victoire nette
et définitive. Eh bien moi, j’en suis
satisfaite. Les militants m’ont fait
confiance et m’ont choisie pour diriger
notre parti. Pas question de revoter. Il
faut accepter le principe démocratique.
La vainqueuse est celle qui rassemble
50% des voix plus une. J’ai fait 50%
plus quarante deux ! Qu’est-ce qu’il
vous faut de plus ? Ce ne sont pas les
trois bulletins qui tournent en orbite au-
dessus de Vénus qui vont y changer
quelque chose ! Alors, allez vous faire
f… chez Bertrand de Nœud !
Il ne restait donc plus
qu’à faire « proclamer » ce résultat
« annoncé » par les instances supérieures
du parti pour que Titine monte sur le
fauteuil du gros Flanby et puisse enfin
faire dériver sur bâbord le radeau de la
Méduse rose…

256
Depuis son palais
gouvernoral, Nulco suivait avec
gourmandise les péripéties calamiteuses
du parti rose caviar.
- L’affaire prend une bonne tournure,
commenta-t-il.
- D’autant plus, bien-aimé Gouverneur,
reprit son Conseiller GayNoeud, qu’à la
prochaine Pestilentielle, vous ne ferez
qu’une bouchée de la petite grosse et
moche…
- La pauvre n’a rien pour elle… Cela va
être du gâteau ! Espérons qu’ils ne vont
pas nous la relooker et surtout qu’elle
n’arrivera pas à s’allier avec les rouges,
les verts et les anti-tout du nouveau
NPA…
- Aucun risque. Et il y a plus de chance
que cela tourne à l’éclatement sur votre
gauche, Excellence Gouvernoriale…
- Vous croyez vraiment que le parti rose
va se scinder en deux ?
- Pourquoi pas ? Les acouphistes
pourraient fonder un nouveau parti

257
carrément social-démocrate et s’allier
avec Anne Roux du Béarn.
- Mais cela peut devenir dangereux…
- Vous oubliez qu’Anne Roux du Béarn
est cabochard, qu’il a un ego
surdimensionné et qu’il ne renoncera
jamais. Il suffira de l’aider à ramasser
ses 500 paraphes et vous vous
retrouverez avec six candidats sur votre
gauche et quatre ou cinq sur votre
droite…
- Oui, je crois qu’on l’a joué fine…
- En effet, votre Majesté, s’ils se
chicanent à senestre, ils en sont à
s’étriper à dextre, fit le Conseiller
prenant soudain langue médiévale.
- Donc tout s’annonce plutôt bien pour
12012 selon vous ?
- Cela ne peut pas s’annoncer mieux,
assura Gay Nœud.
- Tant mieux, fit le gouverneur de petite
taille. Allez, je vais vous faire une
confidence, Gay Nœud. Je me suis lancé
un défi à moi-même : faire mieux que
Bottine, le tsar des Ours blancs du
Svalbard.

258
- Cela ne sera pas facile…
- Mais, comme dirait l’autre, à vaincre
sans péril, on triomphe sans gloire.
N’oubliez pas que dans la Comté, on
peut se présenter aux Pestilentielles
autant de fois que l’on veut…
- Bien sûr, votre Sérénité.
- Et rien ne m’empêche, le moment venu
de céder ma place à mon fils, le Prince
Jean…
« Décidément, il aura tout piqué à
Grogneux le Menhir, jusqu’à son
népotisme avec sa fifille », se dit Gay
Nœud en se gardant bien de l’exprimer à
voix audible…

259
XIX

Nulco au service de l’Inculture

Ce matin-là, Nulco se leva du
pied gauche. Tout allait de mal en pis
dans la Comté. Il avait eu beau chauffer
à blanc la planche à billets, balancer les
assignats par milliards pour sauver les
banksters, les constructeurs de charrettes
à huile noire et les fabricants de
parachutes argentés, rien n’y faisait. Le
Couic 40 poursuivait inexorablement sa
descente aux enfers, parsemée de
ridicules petites secousses à la hausse,
histoire de permettre aux spéculateurs
aux doigts crochus de gratter un peu
d’argent de poche au passage…
Abomination de la désolation, le

260
monstrueux nuage ruino-actif restait là,
bien menaçant. Flouon et Baraton
s’étaient accordés au lieu de se
combattre, heureusement loin des yeux
des Comtois anesthésiés par l’élection de
Miss Ouba Ouba 12009…
Non, non, non et non,
Nulco n’avait pas sauvé l’économie
mondiale, n’en déplaise à BHV et aux
autres bonimenteurs patentés. Il n’avait
pas jugulé la crise ni résorbé le Krach et
si la Comté pouvait proclamer qu’elle
n’était pas (encore) entrée en récession
ce n’était que par la grâce de chiffres
controuvés. Mais pour le Gouverneur
aux courtes pattes, il y avait bien pire…
Que les Comtois moyens courent à leur
ruine lui importait finalement assez peu
dans la mesure où lui-même et sa
famiglia se sentaient à l’abri du besoin.
Ah, les soucis de Nulco
s’accumulaient… Le Prince Jean
commençait même à lui faire presque de
l’ombre sur la scène pipolesque ! Il avait
réussi l’exploit d’afficher 25 de ses

261
portraits sur les 48 pages du bulletin
municipal de sa bonne ville de Mouilly !
- Il ne manque pas de culot, ce petit c… !
lança le mini-gouverneur à la belle
Bianca. Jamais je n’aurais osé aller si
loin dans le culte de la personnalité. Je
trouvai que 5 ou 6 fois ma tronche par
journal cela commençait déjà à faire pas
mal. Lui, il n’a pas eu peur de quintupler
la dose…
- Il faut le comprendre, le pov’ chéri,
susurra la murmurante, il a un terrible
besoin de reconnaissance. Ce n’est pas si
facile de se faire un prénom quand on vit
dans l’ombre d’un grand homme tel que
toi !
Nulco rougit et se redressa de toute sa
modeste hauteur. C’est pour pareilles
déclarations qu’il l’aimait sa belle
italienne…
- Et toi-même, ma Bianca chiara, tu
commences également à me faire de
l’ombre. On ne voit plus que toi dans les
médias. Te voilà même ambassadrice
mondiale du SIDA maintenant !

262
- Ben oui. J’ai toujours milité pour, enfin
contre le SIDA. Je suis particulièrement
sensible à cette question depuis que mon
très cher frère Virginio en est mort…
- Mais tu m’avais dit qu’il avait péri
dans un accident de voiture ?
- C'est-à-dire qu’il a eu les deux…
- Et s’il n’y avait que vous deux, ça irait
à la rigueur. Mais j’ai encore mes drôles
de dames qui me causent des tas
d’ennuis. Zoubida Tadi, la caractérielle,
elle est devenue complètement
incontrôlable. Déjà qu’elle est enceinte
d’on ne sait qui…
- Raconte cette salade à qui tu veux,
mais pas à moi… chantonna Bianca en
gratouillant sa guitare.
Nulco fit mine de ne pas entendre : « …
Et en plus, elle préfère recevoir le Prince
Bébert de Mexico plutôt que les
représentants des gardiens de bagnes
républicains… Mais pour qui se prend-
elle celle-là ?... Et la mal embouchée des
quartiers qui veut faire de la haute
couture avec le pognon qu’on n’a pas, il
y a un siècle qu’elle ne s’est pas

263
présentée au rapport ! Et pire encore, la
petite peste afro sur laquelle je comptais
pour mener mes listes aux régionales
capitalesques, elle ne veut pas y aller.
Sans doute pas assez bien pour pareille
princesse. Ah, ma pauvre, comme je suis
mal secondé avec ces diversiteuses et
comme l’avenir s’annonce sombre pour
un génie tel que moi… »
- Je te quitte, chéri, fit l’Italienne déjà
lasse des lamentations du gouverneur,
j’ai une télé, deux radios, trois
interviews et un tas d’inaugurations pour
aujourd’hui…
- C’est ça, vas-y ! Va faire la star !
- Je te signale que je l’étais déjà avant de
te connaître, petit homme !
Nulco enrageait. Il sonna
son Sinistre responsable des écoles,
lycées et autres lieux découverts à marée
basse, le nommé Javier Barco, bon gros
pépère à la bouille rassurante qui avait
inauguré son arrivée aux affaires en
déclarant doctement qu’il fallait se
remettre à apprendre dans les écoles ce

264
qui sous entendait qu’avant on s’y
roulait les pouces sans doute.
- Barco, avez-vous vu ce qui est en train
de se passer au pays des Hellènes ?
- J’ai vu, Sire, j’ai vu. C’est vraiment
préoccupant tous ces jeunes étudiants qui
cassent tout, brûlent tout, détruisent tout
sur leur passage parce qu’un gamin de
quinze ans s’est fait descendre alors qu’il
était en train de caillasser des flics…
- On dirait un mauvais remake de Mai
68, commenta Nulco, avec tous ces
ultra-gôches déchaînés…
- Chez nous, vous avez parfaitement su
les mâter, Excellente Excellence.
- Pensez-vous ! Ces imbéciles de juges
ont déjà relâché toute la troupe alors
qu’ils avaient saboté nos beaux trains
ultra-rapides…
- Il n’y avait pas suffisamment de
preuves contre eux, fit Barco.
- Quoi ? Le Manuel du parfait petit
saboteur révolutionnaire, le livre de
cuisine de Maïté avec le chapitre sur
l’égorgement des poulets, du matériel
d’escalade et des crochets accrocheurs

265
de caténaires, on se demande ce qu’il
leur faut à ces idiots ! Ils ont juste gardé
la tête pensante du groupe, Aurélien
Pacou et son égérie boboesque,
Bignedune la lunatique. Les familles
font un tel tintouin qu’ils ne vont pas
rester longtemps à l’ombre.
- Ce n’est pas bien grave, fit Barco, un
simple fait divers.
- Je vous trouve un peu trop primesautier
Barco ! lui lança Nulco, fâché. Notre
Comté n’est absolument pas à l’abri
d’une dérive à la grecque. Et je n’ai pas
du tout envie d’aller me faire avoir
comme eux. La situation est déjà
critique. Le peuple pourrait se réveiller
d’un seul coup, les jeunes virer leur cuti
et être tentés de les imiter. Dans un cas
pareil je ne donne pas cher de notre
peau !
- Mais le peuple est complètement sous
contrôle, anesthésié, druckérisé,
lexomilisé comme pas possible…
- Les autonomes, les cahoten, les anti-
tout du NPA, les anars, les nanars, les
droit devant, les gare derrière, les potes,

266
les con-potes, enfin toute l’ultra-gôche
est complètement requinquée avec toutes
ces sonneries bancaires. Et il ne faut
jamais oublier la bête immonde,
l’extrême droite, que dis-je, l’ultra
extrême droite, toujours prête à bondir.
La preuve, ils ont encore frappé l’autre
nuit dans un cimetière musulman du
pays des ch’tis…
- Bof, encore quelques écervelés qui
s’imaginent être originaux, votre
Excellence, en barbouillant des
« Zoubida » et des croix gammées sur
des pierres tombales. Que voulez-vous,
elle fait fantasmer les mecs, votre
Zoubida !
- En tout cas, plus moi ! s’exclama le
petit homme. Maintenant qu’elle s’est
pris la grosse tête et qu’elle ne veut plus
fréquenter que des Premier Sinistres et
des Chefs d’Etat. Va falloir que je la
remplace vite fait par une autre burette.
Et croyez-moi Barco, ce n’est pas si
facile. La modestie et la gratitude
n’étouffent pas cette engeance-là !

267
- Vous saurez nous trouver quelqu’un,
votre Altesse. Je viens de lire dans
« Voilà » que vous aviez déjà une petite
Fatima bien docile sous le coude…
- On verra, répondit Nulco. On verra.
Pour l’instant, appelez-moi Pirelli. Il faut
qu’on travaille à assurer l’avenir.
J’aimerai bien qu’il nous aide à mettre
en place un grand plan de bataille
culturelle. La Culture, Barco, la Culture,
tout est là ! C’est la clé de la réussite à
long terme… Nous l’avons trop
longtemps négligée à droite. Il pourrait
nous en coûter notre place et même
l’avenir de notre dynastie…
Avec sa moustache brune et
son air farouche de gauchiste
embourgeoisé, Jean Paul Pirelli était
dans le domaine de l’Education et de
l’Enseignement, le pendant de
Languedeblois dans celui de l’inCulture.
L’opposition pensante de Sa Majesté. Il
avait commis plusieurs livres à succès :
« L’usine à imbéciles », « La Fabrication
à la chaîne de couillons mal léchés » et
surtout « L’école est finie », son best-

268
seller. On le voyait sur tous les écrans,
on l’entendait sur toutes les radios. Les
excellences qui arbitrent les élégances
éducatives et culturelles ne juraient que
par lui. Pensez donc, un homme de
gôche, hautement diplômé, patenté,
qualifié qui osait critiquer l’Alma Mater.
Quel courage ! Quelle perspicacité !
Quelle justesse dans l’analyse et le
diagnostic ! Mieurieux pouvait aller se
rhabiller…
- Citoyen Gouverneur, citoyen sinistre,
commença le pédagogue distingué quand
il se retrouva face aux deux décideurs,
laissez-moi vous expliquer la raison de
tous vos maux. Tout remonte aux années
11968. Quand le pouvoir de l’époque
s’en est sorti avec les plumes toutes
roussies au niveau arrière, il n’eut plus
qu’une idée : « Plus jamais ça ! Que
cette chienlit ne puisse plus jamais se
reproduire ! Plus jamais de fils ou de
fille de prolo ou de middle-class doté
d’un véritable bagage intellectuel, d’une
solide culture, d’une capacité de
raisonnement ou d’argumentation et par

269
voie de conséquence directe, de rejet de
l’ordre établi. Fabriquons du crétin, de
l’abruti, du con-sommateur béat, de
l’ilote obéissant et nous garderons le
pouvoir pour mille ans. Et il y eut un
vrai consensus. La droite au pouvoir, la
gauche à la culture. Avec ses idées aussi
généreuses qu’égalitaires, on pouvait
être tranquille. Plus d’élitisme, plus de
compétition, plus d’excellence, plus rien
à apprendre. Le rouleau compresseur de
la c… était lancé. L’usine à couillons
allait pouvoir fonctionner à plein
rendement… »
- Et elle l’a réussi à merveille, intervint
Javier Barco. Elle y est parfaitement
parvenue. A l’entrée en 6ème, les ¾ des
gosses ne savent ni lire, ni écrire, ni
compter. Le niveau du bac est nul et les
facs sont pleines d’incapables qui
encombrent les amphis. La preuve, les
profs s’arrachent les derniers cheveux
qui leur restent sur le crâne !
- Mais c’est loin d’être suffisant,
s’exclama Nulco sur un ton péremptoire.
Il y a eu du laisser aller. On peut faire

270
encore beaucoup mieux. Enfin… je veux
dire aller encore plus loin…
- Et moi qui croyais que vous alliez me
demander d’améliorer, de moderniser
tout le système… s’étonna Pirelli.
- Mais c’est exactement ce qu’on vous
demande ! Améliorez la lobotomisation,
la crétinisation généralisée. Ne vous
arrêtez pas en si bon chemin !
- Moi, Sire, j’ai quelques idées, intervint
Barco.
- Pour quoi croyez-vous donc qu’on
vous paye, Barco ?
- Tiens, si on laissait les jeunes choisir
leurs matières au lycée pour commencer
et pouvoir en changer tous les six
mois…
- Pas bête, mais faîtes en sorte qu’on en
tire des économies, toutes ces études ça
coûte un max au Trésor public…
- Facile, fit Javier, comme ils choisiront,
on va pouvoir réduire les horaires et
récupérer pas mal d’heures vu qu’il n’y
aura pas foule pour s’inscrire dans les
matières ennuyeuses… On pourra
également se débarrasser des réseaux

271
d’enseignements spécialisés qui ne
servent pas à grand-chose… Les profs
feront le « soutien » eux-mêmes… Il n’y
aura plus de discrimination… Tous
ensemble dans les classes… On intègre,
on intègre, handicapés mentaux, non-
francophones, caractériels, inadaptés
sociaux, tout et n’importe quoi et comme
ça, on désintègre encore mieux…
- Là, vous frisez le génie à l’état pur,
apprécia Nulco un peu rêveur.
- Et vous aurez toute la profession, tous
les parents, tous les jeunes et tous les
médias contre vous, remarqua
fielleusement Pirelli, toute moustache
dehors. Vous devez impérativement
maintenir le leurre d’une éducation
spécialisée surtout si elle est
inopérante…
- Alors faîtes évoluer les normes, Barco !
- Ben, on en est à un médecin scolaire
pour 800 élèves et à un psy pour 1000,
c’est déjà pas mal ! Ils peuvent plus
fournir…

272
- Allez, doublez les doses ! Revoyez tous
les programmes et tous les contrôles à la
baisse…
- Mais c’est que je ne sais plus quoi
enlever, il ne reste plus grand-chose,
votre Grandeur !
- Cherchez bien. Il y a sûrement encore
beaucoup de choses inutiles qu’on
enseigne dans nos écoles. N’oubliez
jamais que nous sommes à l’ère des
ordinateurs, des calculateurs
électroniques et des correcteurs
orthographiques ! Balancez-moi tout ça
par-dessus bord ! Et mettez le paquet sur
la citoyenneté, la Mémoire,
l’antiracisme, l’homophobie, le
colonialisme et la traite des Noirs et vous
aurez bien mérité de la Comté, mon petit
Barco !
- Nous avons déjà beaucoup nivelé, Sire.
Et le niveau constaté à la sortie de notre
usine à crétins est déjà assez effrayant…
- « Effrayant », cela ne me convient pas !
Je le veux « rassurant » ! Seuls les
imbéciles, les crétins, les illettrés, les
abrutis me sont utiles. L’intelligence et la

273
culture sont dangereuses. Il faut toujours
s’en méfier. Ces Grecs qui bousillent
tout à Athènes et à Salonique, ce sont des
étudiants. Nos bons djeuns, qui
cramaient les charrettes en 12005,
allaient à l’école eux aussi…
- Si peu… murmura le sinistre de
l’enseignement, désabusé. Je ne crois pas
qu’il nous reste beaucoup de marge de
manœuvre. En lui-même, il pensait :
« Plus con, tu meurs ! », mais n’osait pas
le dire bien sûr. Il ne faudrait pas trop
exciter la fureur lycéenne. D’autant plus
qu’il y a des casseurs qui se cachent dans
leurs rangs.
- Pas grave ! balaya Nulco. On approche
à grands pas de la période des « Fêtes ».
Tout va rentrer dans l’ordre de lui-même
quand ils vont aller se goinfrer de dinde,
de chocolat, sabrer le champagne et se
passer le pétard.
-Rien ne nous dit que cela ne reprendra
pas en janvier, fit lugubrement Javier.
- Je vous trouvais primesautier tout à
l’heure, maintenant ce serait plutôt
sinistre ! Si ces abrutis reviennent à la

274
charge, on pourra toujours faire marche
arrière et même dire qu’on était d’accord
avec eux. C’est ce que j’ai fait en son
temps avec le CPE. J’avais téléphoné au
petit Jouillat pour lui dire que j’étais de
tout cœur avec eux. Et ça m’a bien servi.
J’en ai même torpillé deux d’un coup : le
Ben Sirac le pas sage et le Galopin de
Villouzeau qui l’a eu dans l’os. Un cas
d’école qu’on donne déjà en exemple de
coup de maître machiavélique à
Sciences-Potes…
- Sans doute, Excellence citoyenne, sans
doute, intervint Pirelli. Vous laminez le
primaire, dégommez le collège, atomisez
le lycée et ringardisez la fac, mais cela
ne suffira pas…
- Attendez, Pirelli, lança Barco, on va
changer les concours de recrutement de
fonctionnaires. Plus de questions de
culture générale. Plus de
discrimination… Rien que des crétins et
des abrutis là aussi…
- Ca ne changera rien, ironisa le
pédagogue.

275
- Si, ils seront de la diversité, ceux-là !
plastronna le Sinistre.
- Moi, je vous dis que ce ne sera pas
suffisant, reprit Pirelli d’un air buté.
- Attendez, lança Nulco, nous avons
notre arme de destruction massive, la
télé ! Avec mon truc de la pub, encore un
coup double, qu’est-ce que je dis, triple !
Je rembourse mes frères payeurs Pouic
et Bobonez qui vont rafler toute la mise
publicitaire que je retire aux autres. On
leur doit bien cela. Premier effet positif :
plus il y aura de pub chez eux, plus le
niveau des émissions s’effondrera. C’est
mathématique. Quant aux chaînes
publiques, il faudra qu’elles viennent
pleurer leur enveloppe chaque année au
Palais. Et comme ce n’est pas encore
assez, je nommerai moi-même les
présidents de chaîne ! Même le Miteux
Errant n’avait pas osé pousser le
bouchon aussi loin… Je vais devenir le
roi du monde, enfin, le potentat
indéboulonnable de la Comté… Vous
verrez que je ferai mieux que Bougabé !

276
- Vous voilà tout proche d’un nouveau
18 Plumiaire, Majesté Républicaine,
lança Pirelli qui en connaissait un rayon
en Histoire de la Comté.
Nulco, qui avait toujours été nul sur le
sujet, ne releva pas. Il continua sur sa
lancée : « Qui tient les petites lucarnes,
tient les cervelles. Pendant que mes
frères Pouic et Bobonez les préparent
pour CacoCalo, mes chaînes les
conditionneront au meilleur
politiquement correct possible et à
l’amour inconditionnel de mon régime
inimitable…
- Qu’ils le supportent déjà en payant
leurs impôts et leurs taxes, même en
râlant et ce sera déjà pas mal…
grommela Barco.
- Allons, allons, ne soyez pas pessimiste.
Et ne jouons surtout pas petit bras ! Nous
pourrons rajouter plus de Bianca, plus de
Prince Jean et bien sûr encore plus de
moi dans tous nos médias. Cela ne m’a
pas si mal réussi jusqu’à présent…

277
- Pourvou qué ça doure, fit Pirelli
décidemment très porté sur les allusions
historiques jamais relevées…

278
XX

Comment Nulco fit cesser le feu dans
l’Orient Proche

Notre mini Prince Impérial prenait
un repos bien mérité en compagnie de sa
grande dulcinée guitariste dans une île
de rêve des Lointaines Gentilles pendant
que son petit peuple de Hobbitts
besogneux claquait des dents dans un
froid peu digne du réchauffement
climatique annoncé, battait la semelle
sur les trottoirs verglacés et léchait les
vitrines remplies de tout ce qu’il ne
pouvait plus s’offrir, même après des
soldes de 70%...
- N’est-ce pas merveilleux de nous dorer
la pilule au soleil, vautrés sur cette belle

279
plage de sable blanc devant une mer
turquoise pendant que les autres pèlent
de froid ?
- Bof, c’est complètement cliché m’as-tu
vu, lui répondit la belle italienne
gratouilleuse qui lui tenait lieu d’épouse
officielle. Il y a dix ans déjà, ce n’était
plus dans le coup… Maintenant, les
Gentilles, avec la démocratisation, c’est
devenu d’un vulgaire… Personne de
« notre » monde n’y met plus les pieds…
Elle ne ratait jamais une occasion de
rappeler au gouverneur au long nez ses
origines modestes et ses goûts de
parvenu.
- Peut-être, répondit-il, mais tout le
monde ne peut pas s’offrir le Parador-
Exelcior à Trou des Joyeuses avec parc,
plage, montagne et mer privés… Et,
comble du luxe, sans un paparazzi à
l’horizon !
- C’est bien ce que je vous reproche,
mon ami. Vous en faîtes toujours trop ou
pas assez… Quel intérêt de s’exhiber en
string devant des larbins s’il n’y a
personne pour immortaliser la

280
performance et si « Voici par là » ne me
consacre pas le moindre article.
- C’est assez, Bianca ! Telle fut ma
décision ! Après mes exploits comme
Président de la Fédération Eurolandaise,
j’ai bien mérité un peu de repos. J’ai
quand même réussi l’exploit de calmer
les Ours Blancs du Svalbard, sauvé la
galaxie d’une crise financière
monstrueuse, empêché le nuage ruino-
actif d’anéantir complètement la Comté
et à moi tout seul, j’ai relancé toute la
machine économique. Une totale
réussite, un succès phénoménal. Du
jamais vu depuis Roux le Svelte. Tous
les médias de la galaxie en bruissent
encore !
- Sans doute, caro mio, sans doute…
Mais je maintiens que nous aurions dû
passer nos vacances de solstice d’hiver
dans un lieu plus branché… Tiens chez
les Dogons du Mali par exemple… Ce
grand couillon d’Edouard Beur y est
bien allé lui !
Les deux amoureux transis
en étaient là de leurs habituelles

281
chicaneries quand un éphèbe black en
paréo à fleurs leur apporta sur un plateau
d’argent un bigophone de la dernière
génération strawberry field.
- Your majesty, a long distance call…
- Bordel ! hurla Nulco, j’avais pourtant
donné la consigne qu’on ne me dérange
sous aucun prétexte. Je suis en vacances,
merde ! EN VACANCES !
- C’est ce bon docteur Kirchner, fit
Bianca qui avait placé l’engin
technologique contre son oreille. Le
pauvre a l’air d’insister…
- Il n’a qu’à s’adresser à n’importe
lequel de mes deux Gays, ils sont aussi
mauvais l’un que l’autre ! Ceux-là, si je
les ai laissés à Laetitia-Comtépolis ce
n’est sûrement pas pour qu’ils se
tournent les pouces !
- Mais il dit qu’il les a déjà appelés et
qu’ils ne savent pas quoi faire…
- P… qu’ils réfléchissent ! Qu’ils
réunissent un Comité de crise autour de
la mère Mayomarie ! Qu’ils prennent
l’avis du docteur Meyer si besoin est ou

282
même de publicitaires comme Abraham
Cigalou ! Qu’ils m’oublient un moment !
- Tu vois, tu es le plus grand. Ils ne
peuvent pas se passer de toi, mon
minou… Dès que tu es un peu loin, ils
sont perdus, roucoula la murmurante. Il
me dit que c’est le bazar en Lapestine et
qu’il est le plus mal placé pour traiter le
sujet…
La Lapestine ! Cette
poudrière pourrie de l’Orient Proche. Le
casse-tête absolu. La terre de tous les
dangers, la matrice de toutes les
guerres… Avec sa ville de Salemrusée,
cité trois fois sainte aux yeux des
religions du bouquin… Tous ces vieux
croyants à la gomme ne pourraient pas
passer au Cothoril comme tout le
monde ?
50 ans que cette galère durait…
50 ans que la paix n’était qu’un court
intermède entre deux guerres…
50 ans que les Bleublans s’entretuaient
avec les Orques Verts pour quelques
arpents de sables écrasés de soleil…

283
50 ans qu’ils se chamaillaient pour
savoir qui était le premier occupant, qui
pouvait revendiquer la légitime propriété
de la Terre Désirée.
Tout était parti d’une
monstrueuse vieille guerre causée par un
petit peintre autrichien moustachu et
psychopathe, embrayée par un ex-
séminariste géorgien sanguinaire et
transformée en conflit galactique par un
avorton paranoïaque et fanatique,
empereur des Orques Jaunes du Soleil
Levant. Une castagne du samedi soir
avec une addition de 20 millions de
morts heureusement résolue par l’Oncle
Samuel, président du Nouveau Meilleur
Monde possible par la grâce de quelques
explosions nucléaires et de tonnes de
bombes au phosphore. Mais quand le
petit peintre enragé se fut flingué dans
son bunker et que la paix fut enfin
signée, il restait des fourgonnées de
Bleublans qui n’avaient pas encore été
passés à la douche, ni gazés, ni cramés,
ni transformés en savonnette ou en abat-
jour pour lampe de chevet. La « solution

284
finale » ne l’ayant été que de nom, que
pouvait-on faire de tous ces malheureux
rescapés de l’horreur zazie ?
Un temps, certains pensèrent
les envoyer aux confins de la Sibérie,
mais Oncle Jo, qui était un brin anti-
mimite, n’accepta point. Après tout, il
avait gagné la guerre, certes avec le
pognon et les armes de son oncle
Samuel, mais ce n’était quand même pas
à lui de faire un geste. Il restait aussi
quelques coins tranquilles en Fric Noir,
mais l’idée fut vite abandonnée. Le choc
thermique aurait été fatal à ces
malheureux ! Il ne restait donc aux
instances internationales comme on dit
que ce petit bout de territoire quasi
désert (mais pas totalement…) géré les
Ongles distingués qui daignèrent le leur
concéder du bout des lèvres et
uniquement pour ne pas déplaire à leurs
oncles. Leur préférence allait nettement
aux Orques Verts qui leur semblaient
plus faciles à gérer que ces apatrides
cosmopolites assez étranges. On leur
donnait donc un petit territoire

285
comportant quelques tribus de bédouins
qui y laissaient paître brebis et
chameaux, tout en fumant des narguilés
bourrés de foin qui fait rêver et en
sirotant le traditionnel tchaï à la menthe.
Un mode de vie agreste et bucolique qui
se trouva complètement bousculé par
l’arrivée de tous ces colons fraîchement
débarqués de Forteresses Planantes telle
« l’Exordus 1948 », le « Bennie
Douillon 22 » ou la frégate
« GoldMeyer36 ». Et c’était mal
connaître le caractère peu hospitalier des
Orques Verts…
- Ah non ! Ca jamais ! Deux mille ans
qu’on en était débarrassés de ces affreux
faux-frères et les revoilà qui reviennent
nous casser les pieds ! Rebalançons-les à
la mer !
Ils s’emparèrent de leurs
sabres courbes, sautèrent sur chameaux,
petits chevaux ou vulgaires bourricots et
partirent en guerre, bien décidés à ne
faire qu’une bouchée des intrus. Mal leur
en prit. Les bleublans leur flanquèrent
leur première raclée et en profitèrent

286
pour agrandir leur mouchoir de poche de
territoire. Il faut dire que la guerre à
laquelle ils avaient survécu leur avait
appris qu’il vaut toujours mieux faire le
boucher que le veau et que souvent
l’emporte celui qui est le plus avancé
dans les techniques guerrières.
Champions du blitzkrieg, ils
enchaînèrent de si courtes guerres qu’on
les nommait selon leur durée en jours :
guerre des deux jours, des trois jours, des
six jours etc… Leur puissance de feu
était telle que les Orques Verts apprirent
à courir de plus en plus vite jusqu’à en
abandonner leurs godasses dans le
désert ! Mais subir tant de fessées, de
raclées et de déculottées, les rendit de
plus en plus enragés au point d’aller
jusqu’à se faire exploser eux-mêmes au
milieu des Bleublans à l’aide d’une
ceinture d’explosifs cachée sous la
djellaba…
Chatouillé par son propre
sang bleublan, Nulco s’empara du
combiné.

287
- Que se passe-t-il donc de si terrible,
Kirchner ?
- Votre Majesté, je me permets de vous
appeler depuis la Terre Désirée, celle qui
doit revenir en totalité au peuple élu dont
je suis moi-même. Hallal, l’armée
bleublanche, est en train d’écraser sous
les bombes la bande de Gaz. Il y a déjà
plus de 500 morts ! C’est une vraie
boucherie ! Un pilonnage massif, pas
une simple frappe chirurgicale ! Ils sont
en train de tout bousiller ! Si l’on ne fait
rien, ils vont passer toute la bande au
bulldozer. Pas un n’en réchappera ! Vous
vous rendez compte, ils s’assoient sur
toutes les résolutions et sur toutes les
conventions internationales !
- Et pourquoi ont-ils vu rouge tout d’un
coup ? D’ordinaire, ils sont plutôt d’un
naturel bienveillant…
- Bah, ils en ont eu marre de recevoir sur
le nez des roquettes artisanales ou pas.
Ils ont eu des morts et pas mal de dégâts
de leur côté…
- Alors, je comprends parfaitement qu’ils
aient répliqué, répondit le Gouverneur

288
un peu las. Ce n’est pas la première fois
et ce ne sera sûrement pas la dernière !
Si les autres leur tirent dessus, ils ont le
droit de répliquer. C’est simplement de
la légitime défense. Rien à dire ! Alors
on ne dit rien. Ils se prennent des
bombes sur la tronche ? Ca fera quelques
Orques verts en moins ! Ils sont
tellement nombreux… Tout le monde
s’en contrefout ! Z’auriez jamais dû me
déranger pendant ma sieste Kirchner,
vous me mettez de mauvaise humeur
pour pas grand-chose…
A cet instant, un second
loufiat arriva avec un deuxième
bigophone, rouge cerise celui-là…
- C’est GayNoeud, c’est Gaynoeud, fit
Bianca tout excitée.
- Attendez, Kirchner, je vous mets en
stand-by. On m’appelle sur une autre
ligne… Tu parles de vacances de rêve…
Allo, oui, GayNoeud ? Quelle lubie vous
prend de me déranger vous aussi ? La
Comté serait-elle en train de brûler ?
- Vous ne croyez pas si bien dire,
Excellence ! Des milliers de charrettes à

289
huile noire ont été cramées rien que
pendant la nuit du Solstice d’Hiver. Un
record historique a été battu ! Ca n’a
plus rien de convivial…
- Et alors ? Faut bien que les assurances
recrachent un peu du fric qu’elles ont
engrangé ! Et puis surtout on ne va pas
se plaindre. Cela va permettre de
relancer la production. Vous devriez au
contraire être content et remercier les
p’tits gars qui vont permettre aux
fabricants de quatre roues de rouvrir les
usines et de remettre en route les chaînes
de montage. Je me demande si on ne
devrait pas leur donner une médaille du
mérite à ces sympathiques
« sauvageons »…
- Sauf votre respect, Sérénissime, il me
semble que vous n’appréhendez que
partiellement la conjoncture. Vos
bambins ont également brûlé des
Synagogues…
- Comment ? Des SYNAGOGUES !
hurla-t-il dans le bigophone à grelot.
Abomination de la désolation ! Le crime
des crimes ! Toucher à un lieu aussi

290
sacré ! Que dis-je, le plus sacré au
monde ! Là, oui, je crois que ça va très
mal. Par hasard, vous n’auriez pas trouvé
quelque croix gammée alentour ?
- Malheureusement, pas la plus petite…
- Des lettres SS ?
- Non, rien non plus au sujet de la
Sécu… Juste des chiffons verts et des
restes de cocktails Molotov…
- Là, oui, ça va très très très mal, admit
Nulco qui reprit Kirchner. Vous aviez
raison, docteur ! Il faut absolument faire
quelque chose !
- Venez ici, mon bon Prince, le supplia
l’autre. Venez vite, vous seul pouvez
ramener la paix dans cet Orient Proche
pris de folie…
- Attendez ! Ce n’est pas si simple… Il
va falloir trouver un moyen de transport
rapide et majestueux, rencontrer tous ces
émirs et potentats, se gaver de couscous
et de steaks de chameau et surtout
risquer sa vie au milieu de tous ces
dingos… On ne pourrait pas essayer de
régler ça à distance ? Je ne sais pas,

291
réunir une visioconférence
internationale ?
En fait, Nulco n’était pas
vraiment pressé d’abandonner tongs,
bermuda et chemise à fleurs. Un
troisième larbin du plus bel ébène lui
tendit un autre appareil en lui souriant de
tout son râtelier impeccablement blanc…
- Qu’est-ce donc encore, Harry ?
demanda Nulco qui le connaissait bien et
l’appréciait pour quelques extras au nom
de la diversité devant une célèbre caméra
bétonneuse. Harry servait encore mieux
la soupe que le graphomane faux-breton
qu’il avait fait virer.
- Votre Grand Conseiller le sieur
GayHihan. Il a l’air très nerveux,
Majesté…
- Sire, commença-t-il, la situation est
grave et préoccupante. L’Orient Proche
est au bord de l’explosion.
- Je sais. J’ai déjà le Sinistre des Affaires
Etranges ainsi que votre alter égo au
bout du fil en même temps que vous !
- Oui, mais il faut que je vous zesplic la
situation géostratégique…

292
- Je la connais, coupa Nulco. Je sais que
si ça pète fort par là-bas, ça peut se
répandre pire qu’un super « Domino
Day » et d’explosions en déflagrations,
embraser la galaxie toute entière !
- D’autant plus facilement que les
Orques Verts sont partout, commenta
GayHiHan.
- Et les Bleublans aussi, ajouta le
Gouverneur. Imaginez que les Verts se
jettent sur eux tout d’un coup et nous les
abiment en pleine Comté…
- N’oubliez pas non plus, Auguste César,
que le Gaganistan, la Mésopoppotamie,
la Chéchénie, le Mircouleur,
l’Ouillegoutie et j’en passe, ont déjà
déterré la hache de guerre. Plein de pays
d’Orques Verts ont même l’arme
absolue, la bombe pas marrante, si vous
voyez ce que je veux dire…
- Je vois, je vois, vous ne m’apprenez
rien !
-… Que l’Empire des Orques Jaunes et
celui des Ours Blancs du Svalbard
n’attendent qu’une défaillance de notre
camp pour prendre la main d’autant plus

293
que Jo Butchery est complètement en fin
de parcours, tilt et game over et que
Baraquée ne peut pas encore accéder aux
commandes du complexe militaro-
industriel…
- Vous ne m’apprenez toujours rien,
Con-seiller… Et j’ai même la bizarre
impression que vous me faîtes perdre
mon précieux temps !
- Attendez, Gouverneur adoré…
Imaginez une seconde que vous
intervenez avec puissance, souplesse et
majesté… Vous rencontrez les parties en
présence et, rien que par votre charisme
emblématique, vous arrivez à vous seul à
faire arrêter les combats… Mais là, vous
vous retrouvez du jour au lendemain,
rien de moins que « MAITRE DU
MONDE » !
Bon sang de bonsoir, mais
c’est bien sûr ! Maître du Monde ! Nulco
en avait toujours rêvé. Pas un matin où,
en se rasant, le titre merveilleux ne lui
passât par la tête. Bien mieux que
« satrape », que roi ou même
qu'« empereur » ! Non seulement il allait

294
fonder une dynastie et établir les bases
d’un empire qui durerait au moins dix
ans, mais en plus, il allait peut-être
accéder à cette fonction suprême ! Les
masses admiratives se rappelleraient de
lui dans des centaines d’années. Au
panthéon de la célébrité, on retrouverait
son nom aux côtés de ceux de César,
d’Alexandre le Grand, de Charlemagne,
de Tamerlan, de Gengis Khan et de
Napoléon…
- Allez, Bianca, prépare nos bagages et
que ça saute. L’Orient Proche nous
attend…
- Vas-y sans moi… Mon bronzage laisse
à désirer…
- Et si ça marche… Je suis MAITRE DU
MONDE !
- Et si ça foire, tu seras… LE ROI DES
CONS !!!!
Tout à son rêve, Nulco ne releva pas.
- Je me demande si une arrivée sur le
Royal Gaugaulle, notre merveilleux
porte-avions à propulsion neuronique, ne
frapperait pas les imaginations…

295
- Vous n’y songez pas, mon pauvre ami,
lança Bianca. Avec tous ces pirates des
mers du Sud qui n’arrêtent pas de
s’emparer des navires les plus
prestigieux… D’ailleurs, pour ce pauvre
Massimo qui s’est fait piquer son yacht,
le « Somptuoso », vous n’avez rien
fait…
- Bof, il est plein aux as, il peut payer. Et
puis les pirates sont nombreux et bien
organisés…
- Faîtes tirer dans le tas, balancer-leur
des bombes sur la tronche ! A quoi elle
vous sert votre armée de métier ?
- Vous n’y pensez pas, chérie, on
pourrait les blesser ! trancha Nulco. Ils
n’oseraient quand même pas s’attaquer
au Royal Gaugaulle, il est bien trop gros
pour eux… Non, l’ennui, c’est qu’on va
mettre un temps fou pour arriver sur les
lieux. Un autre pourrait arriver avant moi
et me piquer la place…
- Si tu es si pressé, il ne te reste que l’Air
Force Couenne, ta merveille écologique
non polluante grâce à ses capteurs
solaires et à sa force pédalo motrice…

296
- OK, va pour l’AFC ! Il faudra faire
appel aux moteurs auxiliaires parce que
les Sinistres ont un peu tendance à se
défiler. Mouiller la chemise c’est pas
leur truc à ces chéris. Même ce beau
Languedeblois ne veut plus donner de la
pédale et puis ma plus nerveuse, la
Zoubida, elle est dispensée pour raisons
médicales…
- Je t’interdis de me parler de cette s… !
attaqua Bianca rouge de haine et de
jalousie.
- Quand à la grosse Matelotte et au reste
de l’écurie, c’est mollasson et
compagnie, ça manque totalement de
cœur à l’ouvrage…
- Evidemment, quand on recrée les
galères sans le fouet, ça ne marche pas…

Et voilà qu’en trois
coups d’aile delta et en quatre tours de
pédalier assisté, notre génial et puissant
micro-Gouverneur se retrouva sur le
sable des chameaux, face au mur de la
honte cernant la bande de Gaz. En effet,

297
les démocratiques Bleublans, pensant
circonscrire le problème lapestinien,
avaient joliment entouré le territoire de
leurs ennemis héréditaires d’un
monumental mur de béton vibré de six
mètres de haut, transformant cette
minuscule enclave en une sorte de grand
camp de rétention, de contention, en
ghetto de Barzoubie ou en Gantoustan
amélioré. (Au choix) Les Gazouis y
survivaient dans des conditions de vie
misérable en rongeant leur os de haine et
en pleurant sur leurs pierres de patience
millénaire. La vengeance est un plat qui
se mange froid et le dernier mot revient
toujours aux plus nombreux, surtout
quand ils sont sûrs d’avoir le Très Haut
avec eux… Ne pouvant plus s’occuper
de leurs cultures ou de leurs oliveraies
passées au bulldozer par Hallal, l’armée
bleublanche, étant interdits de séjours
jusque dans leurs champs et leurs
vergers, il ne leur restait plus qu’à
creuser le sol d’innombrables galeries
pour forcer le blocus en faisant leur
jonction avec le pays pharaonique…

298
Les Orques Verts étant
retranchés derrière des murailles
complaisamment fournies par leur
ennemi, Nulco s’était dit qu’il suffisait
d’en faire tomber un pan pour pouvoir
établir un couloir humanitaire et
ravitailler ainsi la population qui
souffrait le martyre sous d’incessants
bombardements. Il convoqua les médias
du monde entier, emboucha une sorte de
trompette géante fabriquée dans la corne
torse d’un zébu génétiquement modifié
et tel un moderne Josué devant les murs
de Jéricho, souffla dedans de toute la
force de ses mini-poumons. Rien ne se
produisit si ce n’est un couinement
grotesque à peine plus puissant que le
chant de sa murmurante épouse.
- Ce truc manque terriblement de tonus,
grogna Nulco. Qu’on m’amène la sono
d’U2 et on va voir ce qu’on va voir !
Ce qui fut fait sans attendre.
Nobo, la star du groupe, n’aurait pour
rien au monde raté pareille entreprise
humanitaire…

299
Amplifié, le son du bugle shofar revisité,
n’avait plus rien de ridicule, bien au
contraire. On pouvait maintenant le
prendre pour un barrissement d’éléphant
en rut ou pour le brame d’un cerf le soir
au fond des bois voire même pour le
meuglement sauvage de l’hippopotame
qui s’est coincé les roubignolles entre
deux rochers… Les caméras filmaient,
les commentateurs commentaient,
extatiques et prêts au miracle…
- Les murs de la bande de Gaz vont-ils
enfin tomber ? se demandait un premier
- La force des ondes sonores suffira-t-
elle à ébranler une seule plaque de béton
d’une dizaine de tonne solidement
ancrée au sol ?
- La Foi va-t-elle une fois de plus
soulever les montagnes ?
- En soufflant comme un bœuf, Nulco ne
va-t-il pas se déclencher un AVC
(accident vasculaire cérébral) ? craignait
un autre.
- S’il réussissait, il serait plus fort que
Josué qui ne fit tomber qu’un tas de
pierres…

300
- Nous assisterions alors à un exploit
digne des temps bibliques, disait un
dernier.
Bien entendu, le mur ne
bougea pas. Les services de sécurité
d’Hallal confisquèrent tous les
enregistrements du ratage et chacun
respecta les consignes de black out…
Comme d’habitude, seul votre serviteur
vous en sert l’exclusivité…
Les moyens métaphysiques ayant
lamentablement échoué, (qu’espérer
d’autre en une époque aussi matérialiste
que la nôtre) Nulco se rabattit sur des
négociations plus classiques. Il
commença par serrer la cuillère du petit
roi du Janodir, chef de tous les bédouins
zonant à l’Est des lieux, mais sans
grande illusion quant à l’efficacité de la
démarche. Le roitelet faisait partie de la
jet-set et du tour obligé dans cet Orient
Proche. Heureusement que sa table était
bonne (il disposait d’un chef comtois
spécialiste ès raclette savoyarde) et que
sa compagnie demeurait agréable. La
reine était une ancienne Miss Monde des

301
Orques d’une beauté transcendantale car
elle descendait en ligne indirecte du
prophète lui-même. Sans s’éterniser chez
ces braves gens, Nulco enchaina par une
étape rapide chez le satrape des sables,
Vachard Fessdesad qui tenait sous son
talon de fer tout le Nord de la contrée,
entretenait une armée aussi féroce que
puissante et semait la zizanie un peu
partout. Rien à attendre de cet ostrogoth
si ce n’est une visite des sinistres salles
de torture où il allait falloir s’extasier
devant ses dernières trouvailles.
- Regardez, Nulco nos toutes nouvelles
tenailles au titanium. Elles arrachent les
dents des terroristes avec un maximum
de souffrance, enfin cela dépend de
l’artiste. Du matériel soviétique
introuvable de nos jours…
- Remarquable, s’obligea à répondre le
Gouverneur tout heureux d’avoir
échappé à une démonstration « in vivo ».
- Et là, voyez ces baguettes de bambou
ultra fines… Exportées de chez les
Orques Jaunes…

302
- Vous mangez avec des baguettes
maintenant, Sire ?
- Pas du tout ! C’est pour les introduire
sous les ongles de ces salopards
d’opposants à mon régime si bénéfique
voyons !
- Où avais-je la tête ? Bien sûr… Les
baguettes, c’est du sérieux, du
traditionnel, du testé sur mille ans…
- Oui, on ne fera jamais mieux que nos
anciens… Cependant, nous savons aussi
avoir recours aux technologies les plus
modernes, les plus sophistiquées. Tenez,
cet appareil à décharges électriques
ultra-neuronales, il nous arrive
directement de la Romuald Hubboard C°
basée à Los Alamos. Vous savez, dans le
domaine de la Science Tautologique,
personne ne peut surpasser les
chercheurs du nouveau monde…
Ces deux-là se quittèrent
« copain comme cochon », expression
malheureuse que la loi nous oblige à
remplacer par « comme chameaux » ou
« comme Kamel » par respect de la
« diversité » et crainte des foudres de

303
« La Halte ». Nulco était très fier d’avoir
obtenu la neutralité de Fessdesad pour le
prix d’un vulgaire chiffon de papier. En
effet, il venait de lui signer des deux
mains un joli brevet de démocrature en
bonne et due forme qui disait : « Je,
soussigné Nulco Premier, Gouverneur de
la Comté, Président Honoraire de
l’Euroland et futur probable Maître du
Monde Connu, reconnaît à son
Excellence, le très grand et généreux
Satrape Vachard Fessdesad, toutes les
qualités d’un dirigeant honnête et
respectueux des valeurs humanistes,
démocratives et républiqueuses. Aucun
acte hégémonique, totalitaire ou
contraire aux droits imprescriptibles des
gens ne pourra jamais être retenu contre
lui. Si d’aventure, les choses tournaient
mal pour lui, je m’engage à le faire
accueillir sans condition aucune sur le
territoire de la Comté et lui épargner la
honte de quelque Tribunal International
ou Galactique que ce soit… »
Un blanc-seing sans grand valeur si ce
n’est celle que le Satrape lui accordait.

304
Sur les trônes branlants de la région, on
n’était jamais trop prudent. Rassuré par
ses négociations sur deux fronts, le petit
Gouverneur alla ensuite tenter sa chance
du côté des responsables bleublans.
Après tout, ils avaient le plus grand
nombre de morts sur la conscience, la
plus grosse force de frappe et la position
la mieux assurée des deux belligérants.
S’ils le voulaient, ils pouvaient continuer
cent ans comme arrêter demain. Leur
vieux chef étant maintenu depuis des
mois dans un coma avancé, Nulco
rencontra ses deux remplaçants,
Boudemerte et Tipi Livide, fatale beauté
blonde qui en avait dans la culotte…
- Votre opération punitive dans la bande
de Gaz est quand même très risquée,
commença Nulco. Imaginez une seconde
que j’en fasse autant dans ma Comté ? Je
déclencherais un beau tollé général et
vous ne seriez pas les derniers à hurler
au charron… Et puis, cette grande
muraille, cet apartheid, ces épurations,
ce n’est pas bien du tout…

305
- Vous oubliez, Monsieur Nulco que ce
qui se fait en Terre Promise ne peut en
aucun cas se pratiquer ailleurs…
- C’est exactement ce que je viens de
vous dire, Madame Livide. Il serait
temps que vous appliquiez ici nos lois
mondialisées, que vous respectiez les
règles, les conventions, le droit des gens
et les résolutions des planètes unies…
- Nous le ferons, monsieur Nulco, nous
le ferons… le jour où nos enfants ne
seront plus sous le feu des Orques Verts,
le jour où leurs prêcheurs fous arrêteront
d’appeler à la guerre sainte et de raconter
à qui veut les entendre qu’il faut tous
nous égorger jusqu’au dernier avant de
balancer nos cadavres à la mer !
Pas facile de calmer la furie blonde et
son buté compagnon non plus…
- Imaginons que je parvienne à ce que
les Gazouis arrêtent de vous tirer dessus.
Avec le boucan que font vos bombes, il
va vous falloir tendre l’oreille…
- N’insultez pas nos morts et ne niez pas
notre holocauste, Monsieur Nul, grogna
le gros qui n’avait encore rien dit.

306
- Nulco, s’il vous plait, Nulco ! corrigea
le petit Gouverneur vexé. Je reprends.
Admettons que les Verts cessent de tirer,
acceptez-vous d’arrêter aussi ?
- Ca pourrait se faire… concéda le
couple.
A la sortie de la rencontre,
pour Nulco, le roi n’était son cousin et
comme fanfaron Tartarin de Tarascon
pouvait aller se rhabiller. Toutes les
tentatives de paix en Lapestine avaient
toujours raté. Toutes les plus grandes
pointures de la diplomatie s’y étaient
cassés les dents et lui, petit gouverneur
d’une minuscule contrée de rien du tout,
il n’était plus qu’à deux doigts de
réussir… Comme quoi l’esbroufe, ça
peut marcher. Il suffit d’un peu de
chance…
Restait à rencontrer la partie
adverse, enfin son représentant
« acceptable », Mouloud Boboss, le chef
de la fraction la moins excitée des
Orques Verts de la bande de Gaz. Les
autres, les « ramasseurs », ne voulaient
même pas entendre parler d’un

307
Gouverneur infidèle et à moitié pour ne
pas dire à 90% bleublan lui-même.
Moyennant le versement d’une grosse
somme d’argent sur un compte secret,
l'envoi de quelques convois humanitaires
pour la population et le présent de
quelques bricoles souvenirs de la place
Vendrôme, le pauvre Boboss accepta à
peu près tout. Et Nulco ressortit de
l’entretien en se disant que l’autre
pouvait promettre d’autant plus
facilement qu’il ne pourrait pas tenir
grand-chose, étant lui-même dépassé par
ses extrémistes à la kalachnikov entre les
dents.
Mais le génial mini-gouverneur
avait encore un joker dans sa manche,
son vieux pote Ollie Molbarbak avec qui
il jouait au golf et pêchait au gros…
- Mon bon Ollie, il faut absolument que
vous fassiez quelque chose. Vous êtes
vraiment le Tout Puissant dans cette
histoire. Les Gazouis font passer leurs
armes et leurs munitions par des
souterrains qui passent sous votre

308
frontière… Il y en a même qui disent que
vous les armez !
- N’importe quoi ! Je ne les arme pas
plus que tous les autres ! Et moi, je les
fais payer, et au prix fort, pas comme
certains qui leur filent tout gratos. Si
vous autres, les Comtois et tous les
fédérés, vous arrêtiez de les arrosez de
dolros, ils ne pourraient plus rien
m’acheter et toute l’histoire serait
réglée…
- Je reconnais, ô grand et auguste
Pharaon (le copinage ne dispense pas de
l’étiquette), que vous avez déjà fait un
effort. Vous avez bouclé la frontière
autour de la bande. D’ailleurs votre mur
prolonge fort harmonieusement celui des
bleublans…
- Comme ça cette bande de rats d’égouts
crasseux reste chez elle… Ah, si elle
pouvait un peu moins proliférer, on
aurait la paix !
Nulco s’étonna un peu d’une
telle hargne entre Orques de même
couleur, mais il se dit que cela allait sans

309
doute lui permettre de tirer son épingle
du jeu…
- Bon sang, mais c’est bien sûr ! Je crois
que je tiens enfin la solution, ô grand
Pharaon… Dîtes-moi, combien vous
rapporte ce petit commerce souterrain
avec la bande de Gaz ?
- Bon an, mal an, une centaine de
millions de dolros, guère plus… Une
misère. Ca permet juste à quelques
margoulins semi-mafieux de s’en
flanquer plein les poches au passage…
- Toujours la même chose, soupira Nulco
philosophe, dès qu’il y a du malheur
quelque part, on trouve toujours des
crapules pour en profiter… Voilà, si je
vous mets un demi-milliard de dolros sur
la table…
- Je vous arrête tout de suite,
Gouverneur ! Comment allez-vous
trouver une somme pareille ? Vos caisses
sont vides et vos Bourses en berne.
- Ne vous inquiétez pas, j’en fais mon
affaire. Tricheur, le patron de la Banque
Galactique est un pote à moi. Il a le
pouvoir de transformer le plomb en or…

310
- Le plomb en or ? Décidément, vous
nous étonnerez toujours, vous les
leucodermes…
-… et celui de rematérialiser le papier
WC en dolros du meilleur aloi ! Un
simple coup de fil de ma part et votre
auguste compte sera crédité !
Comme deux vulgaires
maquignons sur un champ de foire, ils se
tapèrent dans la main, crachèrent au sol
et jurèrent en éclatant de rire.
« Cochon qui s’en dédit ! » lança Nulco
tout joyeux.
- Et chameau qui te pourrit, répondit
Molbarbak à qui sa religion interdisait
d'évoquer le rose animal.
Le lendemain, la frontière était
bouclée et les souterrains condamnés,
passés au scraper et noyés dans une
grosse coulée de béton qui n’épargna pas
quelques rats de cave qui s’y trouvèrent
inclus sans leur autorisation. Gageons
que quelques archéologues du futur se
poseront bien des questions en les
retrouvant dans cette gangue grise. Que

311
pouvaient bien fabriquer ces hommes
sous la terre ?
Faisaient-ils partie d’une ethnie
particulière ?
Etaient-ils des sortes de troglodytes ? De
lithophages ?
Comment trouvaient-ils leur
subsistance ?
Et quelle drôle d’idée de vivre enfermés
derrière des murailles si hautes !
On annonça triomphalement
l’ouverture d’un corridor humanitaire.
Une longue colonne de poids lourds de
l’OPU (organisation des planètes unies)
chargés de riz, farine, huile et denrées de
première nécessité était déjà prête à
passer les derniers contrôles. Et miracle
des miracles, un premier cessez le feu de
trois heures l’après-midi était instauré.
Mission accomplie, Nulco put rentrer
dans sa Comté natale tout heureux de
son exploit. De ses petites mains, il avait
arrêté la boucherie de 13h à 16h chaque
jour et n’avait jamais été si près de son
rêve le plus fou : devenir le maître du
monde…

312
XXI

Docteur Kirchner et Mister Flooze

Qui, parmi la masse admirative de
nos gentils Hobbitts aurait pu imaginer
que le génial et adoré Gouverneur
Général ait pu nommer, pour former son
Gouvernement, non pas la crème de la
crème, le best du best et l’élite de l’élite,
mais une simple bande d’incapables, de
bras cassés et de prévaricateurs
uniquement occupés à s’en mettre plein
les fouilles ? Personne… Jusqu’à ce
qu’un certain Pierre Puant, enquêteur
discret, intègre et méticuleux, spécialiste
es tinettes, sanisettes et vespasiennes, ne
révèle, dans un visio-livre intitulé « Le
Monde selon K » (Editions Fouillard)

313
que l’excellent Docteur Kirchner n’était
pas tout à fait le Chevalier Blanc que
tout un chacun s’imaginait et que sa toge
immaculée était plutôt bréneuse aux
entournures…
L’idole des ménagères
de plus de 50 ans, l’éternel zompolitic
préféré des Comtois toutes couleurs
confondues (jamais élu, mais toujours
choisi…) cacherait une double
personnalité. Il serait doté d’une face
rayonnante et d’une face ténébreuse.
D’après Puant, le bon Docteur Kirchner
ferait le bien autour de lui le jour. Il se
dépenserait sans compter pour la
Communauté Comtoise et la nuit, il se
transformerait en un certain Mister
Flooze, sombre créature des ténèbres, au
nez et aux doigts crochus pour pouvoir
s’emparer des économies de
malheureuses victimes, avec une avidité
digne d’une goule ou d’un vampire
assoiffé de sang…
Depuis des mois, Puant
espionnait Kirchner, lui collant au train,
ne le lâchant pas d’une semelle, tel un

314
vulgaire paparazzi collé au postérieur
d’une starlette. Le pipeule bien aimé
serrait des mains, signait des
autographes, sautait d’un avion dans un
autre, était reçu sur tapis rouge et
rencontrait tous les puissants de la
planète sous les flashs de journaleux et
de bonimenteurs enamourés. Et voilà
qu’un soir, au sortir d’une vespasienne à
la robinetterie en or massif, l’odorat de
Puant fut incommodé par une odeur
nauséabonde laissée à l’évidence par
l’icône si merveilleuse. Kirchner ou
plutôt Flooze, son avatar de la nuit,
laissait derrière lui un très désagréable
relent d’argent…
Certains beaux ou
mauvais esprits racontent que l’argent
n’a pas d’odeur, mais ce ne sont que
menteries. L’argent pue, surtout s’il a été
gagné malhonnêtement. La preuve, il a
besoin d’aller se faire blanchir au
Lechenstein ou dans les îles
Crocodiles… Dans ces endroits de
perdition, de pauvres lavandières
immigrées doivent y travailler jour et

315
nuit, une pince à linge sur le nez et un
masque à gaz devant la bouche de peur
d’être intoxiquées par les vapeurs
délétères de ce gros pognon dégueulasse.
Le flair de chien de chasse de Puant ne
reconnut pas les effluves de la coke, ni
celles du shit, mais identifia plutôt une
odeur de sueur, de sang et de larmes. Sûr
de tenir un scoupe, il ne lâcha plus d’un
centimètre Flooze-Kirchner et finit par
découvrir le pot aux roses. Kirchner qui
fleurait si bon le Kolvin K le jour, se
métamorphosait la nuit venue en cet
infâme et nauséabond Mister Flooze qui
raclait les bas-fonds de l’Univers pour
remplir sa cassette personnelle.
Rappelons que le beau
« Commandeur de l’Humanitaire »,
l’inventeur du « Droit d’ingérence » et le
« Gouverneur du Vokosso » avait été
nommé par le prédécesseur de Nulco,
Ben Sirak le pas sage, président de
« Sarah », un groupement d’intérêt
public consacré à la coopération
internationale hospitalière, ce qui lui
avait permis de poursuivre de juteuses

316
activités de « Consultant » de deux
sociétés privées qui l’employaient
« Black Fric Steps » et « Ymedoit ».
Celles-ci auraient facturé les « conseils »
de Kirchner 4,6 millions de dolros au
Président Omar TamTam, potentat du
Bagon Occidental, petit état de Fric Noir
regorgeant d’huile de même couleur et
un peu moins à son homologue du
Gongko, Soussou M’ Lessous, nettement
moins fortuné mais qui régla sa facture
rubis sur l’ongle. Tam Tam eut plus de
peine à les lâcher. L’homme aimait tant
le fric qu’il s’était fait creuser une jolie
piscine dans les sous-sols d’une banque
helvète. Depuis des années, il la faisait
remplir de millions de billets verts et
bleus car il n’aimait rien tant que d’y
plonger tel un ridicule Picsou de bande
dessinée pour enfants…
Kirchner, au grand dam
des caciques du Parti Rose qui le
considérait comme un traître ainsi qu’à
l’immense dépit des Bleus de toute
nuance (Clairs, Foncés, Rois, Outremers
et même Extrême-Bleus), fut nommé par

317
Nulco au poste très convoité de Sinistre
des Affaires Etranges dès le 18 Mai
12007, quelque jours après la montée sur
le trône, c’est dire les espoirs qu’il
fondait sur le personnage. Mister Flooze,
l’avatar nocturne du Docteur, en aurait
immédiatement profité pour faire
pression sur le noir potentat trop près de
ses sous. Puant surprit cette conversation
de pissotière…
- Tam Tam, tu me dois encore 2 millions
et demi de dolros, attaqua Flooze, le
regard mauvais, la lippe menaçante et le
poing serré.
- Eh, dis donc Flooze, tu cwois pas que
je t’ai déjà assez payé comme ça ?
répondit l’autre. Mon pays est bien pov’
et ton wappot était plutôt cou… Un
million de dolwos la page, tu twouves
pas que tu pousses un peu ?
- Tu n’as qu’à aller puiser dans ta foutue
piscine helvète, ça ne fera même pas
baisser le niveau, lança Flooze d’un ton
hargneux.
- Ton wappot est complètement bidon. Il
me pwopose d’impoter enco’ plus de

318
toubibs toubabs. Ici, on en a ma’ de tous
ces Blancs. Mes fwèwes veulent êtwe
soignés par des Nois…
- Fabriquez-en des toubibs blacks !
s’énerva Flooze. Et en attendant, tu n’as
qu’à accepter nos Blancs, on a bien tes
toubibs Noirs chez nous… Et arrête de
tergiverser, Tam Tam ! Paye ce que tu
me dois !
Ses yeux lançaient des éclairs, ses poings
se serraient convulsivement et Tam Tam
eut même l’impression de voir deux
longues canines pointer au coin de ses
lèvres. Où donc était passé le Kirchner
qu’il connaissait, si poli, si aimable, si
propre sur lui ?
- Mais, mais, bredouilla le potentat, vous
êtes d’une outwecuidance incwoyable
aujoud’hui, Kichné…
Aussitôt l’autre se jeta sur
lui et se mit à lui serrer la gorge d’une
main de fer.
- Cette nuit, connard, il n’y a plus de bon
Docteur Kirchner. C’est à Flooze que tu
as affaire, mon petit bonhomme. Plus
question de rigoler, on crache au bassinet

319
vite fait ! Demain, je t’envoie Fanon et il
va s’agir de casquer !
Et il l’envoya valser contre le mur
carrelé de la pissotière de luxe. Le gros
potentat en resta tout tremblant. Jamais
personne ne l’avait traité de si odieuse
manière… Pour une génuflexion de
moins ou une parole de trop, il n’hésitait
jamais à envoyer un insolent en pâture à
ses crocodiles et là, il se laissait
humilier, bafouer par cet envoyé d’un
lointain petit pays incapable de produire
la moindre goutte d’huile noire… Quelle
honte ! Il en tremblait de rage.
Puant, qui avait assisté à
toute la scène, caché derrière un bidet en
marbre de Curare, savait parfaitement
qui était le terrible Eric Fanon, âme
damnée et homme de main de Flooze et
surtout gérant officiel de la société
« Ymedoit » (tout un programme !). Ce
sombre personnage avait d’abord été
nommé ambassadeur de la Comté dans
la Prézipoté de Conamo, autre paradis
fiscal bien connu des « Pipeules », puis
propulsé représentant officiel à la

320
Conférence Internationale du
Désarmement Galactique. Etrange
parcours pour un semblable mercanti.
Son Sinistre de tutelle, Kirchner en
l’occurrence, serait également resté
patron de sa boîte de Conseils et
Recouvrements « K&K Consultants ».
Le bon Docteur ou plutôt l’abominable
Flooze agirait en totale illégalité. Il se
trouverait au centre d’un conflit d’intérêt
de première grandeur et les Comtois
pourraient s’attendre à ce que le
sémillant toubib donne au minimum sa
démission. Mais cela n’en prenait pas le
chemin…
Et ce n’était pas la première
fois qu’il s’était trouvé en mauvaise
posture. Il avait déjà profité de sa haute
fonction et de la faveur du Prince pour
faire nommer son épouse, la journaleuse
Krikri Kakrennte à la direction générale
de Comté-Galaxie, autant dire grande
prêtresse de tous les médias audiovisuels
publics le 20/02/12008. Il y eut bien
quelques remous, mais tout retomba
assez vite dans l’indifférence générale…

321
Devant les accusations
circonstanciées du bouquin de Bernard
Puant, Kirchner tenta de réagir en usant
de tous ses appuis médiatiques. Il donna
une interview au journal « L’Immonde »,
organe officiel de toute la Comté et
utilisé la plupart du temps comme papier
toilette pour la cabane au fond du jardin,
intervint sur « Comté 2 » , la chaîne de
Krikri, et à la Tribune du Parlement où il
se drapa dans sa belle toge d’honneur
bafoué. Il parla « d’attaques
nauséabondes », « d’amalgames »,
« d’insinuations » et bien sûr « d’anti-
mimétisme » et de « révisionnisme
négationniste primaire», ce qui ne
convainquit personne…
Il faut dire que patauger dans
les marigots du Fric Noir est une
tradition très ancrée dans les mœurs des
zompolitics de la Comté. Kirchner et son
double maléfique auraient juste suivi les
traces d’un certain Christian Gucci,
homme de main du Miteux Errant,
organisateur de guet-apens dans ce

322
coupe-gorge appelé le « Carrefour du
Sous-développement », de
« Papamady », le propre fils du Sphinx
de Jarnac, envoyé très « spécial » en
Pangola ou du Préfet Barchienlit,
l’homme lige de l’infâme Pascual. Mais
aucune de ces crapules patentées, avides
de dolros mal gagnés, n’avait osé jouer
les Grandes Consciences et les
Bienfaiteurs de l’Humanité Souffrante
comme Kirchner, ce « docteur » qui
n’aurait d’ailleurs jamais passé le
concours de l’Internat et ne serait donc
même pas médecin…
Parti des franges les plus
rouges sang de l’échiquier politique
comtois, Kirchner avait milité
frénétiquement pour la « Paix au Nuoc-
Nam », paix que devaient fuir
éperdument les malheureux Namiens
qu’il instrumenta sans la moindre
vergogne pour sa plus grande gloire, en
allant les repêcher dans la Mer Jaune à
bord d’un vieux rafiot pourri appelé « La
Ville Lumière » (ça encore, ça ne
s’invente pas !) Ensuite, il surfa sur

323
l’enfer somalien, en débarquant sac de
riz sur le dos et meute de gazettiers,
caméramen et journaleux derrière ses
basques. D’où la légende dorée de
l’incomparable toubib fondateur de
« Rebouteux sans frontières » puis de
« Charlatans du monde » quand il se fut
fâché avec son complice Ronnie
Beaumec…
Puant alla jusqu’à ressortir
quelques vilénies oubliées de son avatar
de la nuit comme cette pétition,
réclamant l’acquittement d’une brochette
de trois pédomaniaques récidivistes,
signée le 26/01/11977 avec le
scribouillard Louis Arpagon, le bavard
Languedeblois et le couple sulfureux
composé de « L’agité du bocal » et de la
« Grande Suceuse ». Dans ces
conditions, on comprend aisément que le
malheureux Nulco ait été fort gêné pour
répondre aux questions de ses
interlocuteurs lors de son émission
mondiovisée : «Nulco face à la Grande
Dépression ». L’ayant lui-même choisi
sans se préoccuper des préventions de

324
son entourage et uniquement pour son
aura médiatique et surtout par calcul
stratégique de division, Nulco ne pouvait
que le défendre bec et ongles…
- Comment ? Un visio-livre ? Mais il en
paraît des milliers chaque jour. Je ne vais
pas me soucier de tout ce qu’ils
racontent…
- Mais quand même… enrichissement…
conflit d’intérêt… confusion des
genres…
- Je ne m’en soucie guère. Monsieur
Kirchner a toute ma confiance… Je ne
vois aucune raison de la lui retirer… Il a
effectué un travail remarquable…
Il dut ferrailler pour défendre son
poulain à grands renforts de tics et de
haussements d’épaule. Et c’est
dégoulinant de sueur et copieusement
étrillé qu’il ressortit des griffes de la
terrible Lolo Ferrari, grande prêtresse de
la chaîne bétonneuse et échappa aux
attaques venimeuses des comparses de la
belle, tout aussi agressifs qu’elle.
Il en était à s’éponger le front
en reprenant sa respiration quand son

325
conseiller particulier Gay Nœud,
accompagné de la belle Bianca, le
rejoignit dans sa loge.
- Ô génial et vénéré Gouverneur, vous
avez été aussi magnifique et aussi
convaincant que d’habitude. Vous
maîtrisez l’Outil comme personne…
obséquiosa Gay Nœud.
Nulco fit mine de n’avoir rien entendu et
se tourna vers son épouse qui lui tendit
un peignoir en tissu éponge blanc et
commença à le frictionner
amoureusement…
- Non, mon chéri, vous n’avez pas été
terrible. Vous n’avez absolument pas
convaincu. Les opiniomètres n’ont
même pas tressailli.
- Pourtant, je me suis démené, j’ai mis le
paquet, protesta le petit homme.
- Votre courbe est restée désespérément
plate, mon pauvre ami. Vous avez même
perdu des points en fin de parcours !
- Tout ça à cause de ce crétin de
Kirchner…
- Moi, le visio de Puant m’a drôlement
amusée, fit la belle sur un ton léger.

326
Cette histoire on dirait « Gomorra » en
plus drôle. J’ai adoré le passage où il fait
rendre gorge au gros porc de potentat
Fricain. Ca vaut un Tarentulo ! Ah, ce
Flooze, c’est un vrai killer ! Tu imagines
le film qu’on pourrait tirer de ces
aventures. Je me demande si je ne vais
pas acheter les droits du bouquin…
- Suffit ! trancha Nulco d’un air sombre.
Cette pantalonnade n’arrange pas mes
affaires. Gay Nœud, un conseil et un
bon !
- Remaniez, Auguste Gouverneur,
remaniez, vous dis-je ! Vous avez déjà la
Bâti dans le collimateur, le Bernard
Lafenêtre qui n’est pas Net du tout, la
Broutin qui est en bisbille avec sa co-
sinistre beurette et surtout la Thiopienne
qui nous gonfle un max avec tous ses
caprices d’enfant gâtée… Rajoutez le
toubib dans la charrette des damnés !
- Primo, vous ne touchez pas à ma petite
Hama chérie, c’est mon grigri, ma
mascotte, ma garantie de diversité. Et
puis, elle a de bons sondages. Les
Comtois l’adorent d’autant plus qu’elle

327
me résiste. Quant aux autres, vous
reclassez, Gay Nœud. La Bâti, vous la
dépitez au Parlement des Confins de
l’Euroland. Une jolie sinécure bien cher
payée, ça lui fera un joli lot de
consolation après tout le bazar qu’elle a
flanquée dans mon A-Justice.
- Oui, mais faudrait trouver une autre
beurette pour la remplacer…
- Ca c’est votre boulot Gay Nœud.
Fouillez la banlieue, draguez les
quartiers de fond en comble. Ca doit
quand même se trouver une mignonne,
sympa, pas trop conne et qui prenne bien
la lumière…
- Halte-là, intervint Bianca, pas trop
mignonne quand même…
- Bon, reprit Nulco, la Proutin, on la
dégage, mais uniquement si son patron le
Vicomte fait un mauvais score aux
prochaines érections…
- Et Lafenêtre ?
- Ca peut attendre. Il sert à rien. On verra
plus tard. C’est surtout pour Kirchner
que j’aimerais avoir une idée de sortie
honorable…

328
- C’est très simple. Remplacez-le par
BHV ! Vous ne pourrez que gagner au
change. Il est milliardaire, pas à cause de
la vente de sa littérature et encore moins
de ses films, mais en raison de l’héritage
de son père qui fit fortune dans le bois
d’ébène. Un grand écologiste avant
l’heure. Il sut merveilleusement
« rééquilibrer » la forêt bagonaise…
- Encore le Fric Noir, encore le Bagon,
encore Tam Tam, soupira Nulco, j’en
peux plus !
- Oui, poursuivit Gay Nœud, BHV c’est
notre grande conscience nationale,
l’arbitre de toutes les élégances, le
faiseur d’opinion, l’homme qui sait tout
sur tout…
- J’admets que le bougre est
supérieurement intelligent, fit Nulco. Et
même un peu trop à mon goût. Ben
Sirac en a fait la cruelle expérience avec
son Luc Berry et son Galopin de
Villouzeau, beaux esprits qui l’ont fait
passer pour quasi crétin des alpages…
D’un autre côté, avec son immense
fortune, il ne risque pas d’être tenté

329
d’aller plonger un doigt gourmand dans
la confiture…
- Cela ne risque pas, Altesse, il nage
dans le caviar et il pète dans la soie,
commenta le Conseiller.
- Moi, c’est sa Judicaëlle C. Delaballe
qui m’ennuie, intervint Bianca. Je
m’oppose à ce que cette p… (Mot trop
grossier pour être repris) pose à côté de
moi sur les photos de Voici-Voilà ! Elle a
dû conclure un pacte avec le diable, cette
s… (Autre insulte). Elle est plus âgée
que moi et elle ne grossit pas, ne se ride
pas, ne vieillit pas. On dirait que le
temps n’a pas prise sur elle. Et qu’on ne
me raconte pas que c’est par la grâce des
vertus anti-oxydantes du thé vert ! J’ai
essayé, ça ne marche pas ! Non, c’est
trop injuste… (La belle était au bord des
larmes). Je t’interdis, Nulco, tu entends ?
Je t’interdis de remplacer Nanar et Krikri
par BHV et Juju ! Ca serait trop cruel…
- Vous avez entendu, Gay Nœud,
l’affaire est close…
- J’ai bien noté, Monseigneur, que vous
conservez Kirchner quelles que puissent

330
être les turpitudes nocturnes de Mister
Flooze.
- C’est cela, je le garde. Que puis-je faire
d’autre ? Les Hobbitts oublieront, une
fois de plus…
- Oui, mais on pourrait éjecter Bernard
Lafenêtre, dit Gay Nœud et faire rentrer
par la grande porte, le footballeux Lilian
Vibram ?
- Oh oui, oh oui, oh oui, quelle bonne
idée ce serait ! s’extasia Bianca Nulco
ravie. Enfin un ministre noir ! Un vrai
pipeule ! Chic, de la diversité glamour !
Et de belles tablettes de chocolat en
prime ! Miam miam !
- Vous devez savoir, Majesté, reprit Gay
Nœud, que Vibram vous avait reproché
de tenir un discours raciste en créant
votre fameux Ministère de l’Immigration
et de l’Identité Nationale. Cette belle
conscience a même fait campagne contre
vous…
- Je le sais parfaitement. Marmara,
Kirchner, Moah, Kirsch et combien
d’autres en ont fait autant. Que voulez-
vous ? Tous les puissants et les pipeules

331
sont oranges, roses ou rouges. Je dois
faire avec. Pas question que je me
contente de la Line Peugeot et du Alain
Frelon comme cet imbécile de Ben
Sirak…
- Je crois savoir que Vibram serait tenté
par une carrière politique, annonça le
Conseiller. Il a déclaré récemment : « La
politique est quelque chose de très noble
qui ne tolère pas l’à peu près. Il faut
apprendre les choses. C’est ce que je fais
en ce moment en rencontrant des gens de
différents horizons. Un jour, peut-
être… » C’est une grande conscience, lui
aussi. Et une idole des djeuns. Nul doute
que si vous l’aviez avec vous, votre côte
remonterait en flèche !
- L’ennui, Gay Nœud, c’est que je l’ai
déjà appelé. Je l’ai supplié. Ministre de
la Diversité, voilà la place que je lui ai
proposée. Pas mal pour un début ! Eh
bien, ce petit crétin prétentieux a eu
l’outrecuidance de refuser un tel
maroquin. Non, mais pour qui se prend-
il, ce pousseur de baballe dans les filets ?
Quand même pas pour le Ouba-Ouba

332
comtois ! Allez Gay Nœud, il va falloir
trouver autre chose…
- Je vous proposerais bien Zazou,
l’ancien capitaine des Bleus, l’homme
qui corrige les racistes à grands coups de
boules. Une icône de la diversité. Un
vrai Dieu vivant ! Encore mieux que
Vibram !
- Décidément vous m’êtes d’une totale
inutilité. Il y a longtemps que je l’ai
pressenti celui-là. Il est beaucoup trop
cher et surtout il ne vise qu’un poste
chez Bouteflic, le satrape de Berbérie,
son terroir d’origine. Il m’a dit que pour
lui, il travaillerait même gratis. Vous
imaginez ça ? Zazou, bosser pour rien !
Et avec moi, il se permet de faire des
manières, histoire de faire monter les
enchères avec ses réponses de mormon
(P’têt ben koui, p’têt ben knon…) Il
m’agace ce type. Il s’est choppé le
melon…
- Vous savez, Sublissime, les racines sont
toujours les racines… Personne ne peut
les renier… Une poule qui couve dans
une écurie ne donne jamais un cheval…

333
Ce soir-là, le petit
Gouverneur regagna sa limousine
blindée avec un moral au plus bas. Ca
commençait à faire beaucoup.
L’insolente chance des débuts était bien
loin… Saleté de journée ! Pourriture de
crise ! Connerie de Politique Spectacle !

334
XXII

Nulco loupe la chaloupe en Woualloup

Sous les lambris dorés de son beau
Palais Balisé, le vilain petit Nulco Ier
fulminait. Comme un ours en cage, il
arpentait son bureau à grands pas et
n’était pas à prendre avec des pincettes.
Ne sachant que faire pour calmer l’agité,
la belle Bianca s’était réfugiée dans le
« home-studio » du Palais pour
improviser de douces berceuses censées
attendrir son petit fauve déchaîné. Les
sinistres s’inventaient d’urgents voyages
en province ou à l’étranger pour ne pas
avoir à affronter l’ire du petit maître. Les
deux Grands Conseillers se terraient
peureusement dans leurs soupentes

335
nichées sous les combles et même les
huissiers à chaîne restaient à distance
respectueuse de peur de se retrouver
étranglés par l’insigne de leur noble
fonction…
Et pourtant l’objet du
courroux de notre bon Génie au long nez
se situait fort loin de notre belle Comté,
tout au fond de la mer Occidentale, dans
le petit archipel des Gentilles qui, en
dépit de leur joli nom, n’étaient pas aussi
accueillantes qu’on aurait pu le croire.
Jouissant d’un climat paradisiaque, de
jolies plages de sable blanc ou noir et
d’eaux turquoises, ces îles auraient eu
tout pour plaire aux hordes touristiques
si, de temps à autre, elles n’avaient
souffert de violentes poussées de fièvres
sociales aussi soudaines et dévastatrices
que les cyclones qui les visitaient à
intervalles réguliers. Et là, on était en
plein dedans. Jour après jour, l’île de la
Woualloup se transformait en pétaudière
infernale.
- Appelez-moi Fion ! lança Nulco dans
l’intersinistériel.

336
Deux secondes chrono plus
tard, le grand Chambellan apparaissait
sans crier gare juste devant le bureau de
son maître. On aurait pu croire qu’il
attendait, tapi sous la moquette et qu’il
surgissait tel un diable sorti de sa boîte.
- Non, mais dîtes, Fion ! Vous vous
permettez d’entrer sans frapper
maintenant !
- J’ai frappé, Sire, mais peut-être trop
délicatement, veuillez m’en excuser…
- Vous avez surgi telle une apparition.
Seriez-vous devenu passe-muraille ?
- C'est-à-dire qu’à côté de votre présence
charismatique ô combien éblouissante,
Majesté, je deviens de plus en plus
transparent… s’excusa le serviteur à la
triste figure.
- Une fois de plus je vous rappelle que
vous êtes mon Premier Sinistre. Alors il
s’agirait de bosser et surtout d’assurer
dans les sales affaires. J’en ai ma claque
d’être toujours en première ligne et de
me ramasser tous les horions…
- C’est bizarre, mais j’ai exactement la
même impression, Excellence…

337
murmura d’une voix à peine audible
l’homme aux épais sourcils et à la raie
tracée au cordeau.
- Laissons là les politesses. Qu’est-ce
que c’est que cette histoire de
Woualloup ? Personne ne m’en a parlé
mercredi au Grand Conseil.
- Sire, cela va mal et même très mal là-
bas. Au début, c’était une révolte…
- Comment cela, une « révolte » ?
l’interrompit Nulco, très en colère. Qui
donc pourrait se révolter contre mon
merveilleux régime nulkozien que le
monde entier m’envie ?
- Il y en a qui osent, Monseigneur, il y en
a malheureusement… Et cela fait déjà un
mois que cela dure. Les Woualloupiens
ont commencé par une grève générale.
Maintenant l’île est en état
d’insurrection. Toute l’économie est
paralysée. Plus d’essence dans les
stations-services et plus de commerces
ouverts. Le port et l’aéroport sont
fermés. Les administrations ne
fonctionnent plus, les écoles et les
hôpitaux non plus. Et, abomination de la

338
désolation, les hôtels sont quasiment
vides alors que la pleine saison devrait
battre son plein. Les touristes
commencent à éviter la destination. Une
véritable catastrophe…
- Parce qu’il y avait encore des crétins
pour aller en vacances là-bas ? s’étonna
Nulco.
- Vous y êtes bien allé avec la Première
Madame pour les fêtes du Solstice
d’hiver, Majesté, répliqua benoîtement
François Fion.
- Cette fois-là, j’aurais mieux fait de me
casser une patte. Un vrai séjour de m…
Nous avons été traités comme les
derniers des derniers. Notre suite royale
était d’une propreté plus que douteuse.
Les nettoyeuses syndiquées faisaient une
sorte de grève du zèle pour une histoire
de paie insuffisante. Vous imaginez ça,
Fion ? Déjà qu’en temps ordinaire, ça
bosse plutôt au ralenti ! Et en plus un
serveur empoté a fait tomber du ketchup
sur mon dernier costume Armani et un
sommelier maladroit a osé doucher dame
Bianca au Mumm cordon rouge !

339
- Le champagne, ça ne tache pas… On
ne saurait en dire autant pour la sauce
américaine, commenta sentencieusement
le triste Premier Sinistre.
- Et comme si cela ne suffisait pas,
poursuivit le Gouverneur, la piscine était
pleine de feuilles, le yacht en panne, les
bouteilles d’oxygène vides et le
champagne tiède ! Et tout cela dans un
cinq étoiles au Cault et Billot !
- Là, il y a de quoi ne pas être satisfait de
nos Gentilles… commenta à nouveau
François Fion.
- Enfin, je ne vous ai pas appelé pour
vous raconter mes vacances, mon petit
François, mais pour vous demander de
me brosser un tableau fidèle de la
situation.
Le Grand Chambellan
n’aimait pas du tout que son patron
l’appelle « Mon petit François », c’était
toujours signe de très grand
mécontentement et d’imminente
catastrophe. Il préférait « Fion » tout
court…

340
- Majesté, non seulement, ils sont en
grève, mais en plus ils brûlent des
voitures !
- Bof, classique. Rien de bien méchant.
On ne va pas s’affoler pour ça ! Ils le
font tous. C’est une sorte de rite festif.
Quoi d’autre ?
- Ils pillent les magasins et les
supermarchés !
- Et alors, ils doivent avoir faim et soif,
ces braves gens…
- Ils molestent les derniers touristes, ils
les rackettent et ils les empêchent de
circuler avec leurs barrages !
- Ceux qui sont restés là-bas sont tous
des c…
- Auguste Majesté, je me permets de
vous faire remarquer que si le tourisme
se dégrade trop, l’île va se retrouver
pratiquement sans ressource. Et ce ne
sont ni la banane, ni la canne à sucre, ni
le rhum qui pourront compenser les
pertes !
- Je suis au courant, mon petit François,
continuez, répondit Nulco sur un ton las.

341
- Ils lancent des cocktails Molotov et
provoquent des incendies graves !
- Rien de nouveau sous le soleil… Il faut
bien que djeunesse se passe !
- Ils obligent les magasins à fermer, les
usines et les ateliers à arrêter le travail !
- Pas grave, pour ce qu’ils f…
- Ils bloquent tout trafic routier,
maritime, aérien !
- A part les touristes, ça ne gène qu’eux-
mêmes…
- Ils sont terriblement violents. Ils ne
font pas que caillasser. Ils tirent même à
balles réelles sur vos forces de l’ordre !
- J’espère que vous leur avez bien donné
la consigne de ne répliquer sous aucun
prétexte !
- Absolument, votre Altesse, nous
appliquons votre stratégie.
Malheureusement, il y a déjà eu un mort.
- Si c’est un flic, ça peut passer, mais si
c’est un insurgé, c’est extrêmement
regrettable…
- C’est du côté des manifestants…
- Ces c… de flics l’ont flingué ?

342
- Non, Sire, ils se sont tirés dessus entre
eux !
- Ouf ! Quoi d’autre ?
- Les plus excités veulent pendre tous les
Blancs !
- Ennuyeux, mais enfin, il faut les
comprendre. Des siècles et des siècles
d’esclavage, d’oppression, de
colonisation, d’exploitation éhontée, ça
laisse des traces… Quoi d’autre encore ?
- Ils commencent à s’en prendre aux
immigrés venus de Hiati, du Nurissam et
de la Goyave Batave, des milliers de
pouilleux qui se sont jetés sur l’île
comme un nuage de criquets pour
bénéficier de toutes nos généreuses aides
sociales. Ces gens-là veulent profiter de
« l’argent-braguette », comme ils disent.
Les Woualloupiens de souche craignent
qu’ils ne leur retirent le pain de la
bouche et la machette des mains.
- Ca, c’est grave, mon petit François,
c’est même très très grave ! Vous avez
réagi, j’espère ?
- De la façon la plus vigoureuse, votre
illustre Grandeur. Trois escadrons de la

343
mort armés jusqu’aux dents protègent
ces malheureux nuit et jour.
- Très bien, Fion. Mais tout cela ne me
dit pas ce que revendiquent ces
manifestants tropicaux…
- C’est un peu confus. Certains
réclament l’indépendance. Ils arborent
fièrement des Tee-shirts « Woualloup
anou », «Woualloup amoin » et
« Woualloup patatoin ». Mais cela relève
plutôt du folklore. D’ailleurs, ils sont en
pleine période de Carnaval. Et là-bas, il
dure une éternité. Le rhum coule à flots,
la ganja se fume par fagots entiers, les
tam-tams se déchaînent toutes les nuits
et forcément les esprits sont un peu en
surchauffe…
- Eh bien attendons tranquillement que
tout cela se calme tout seul…
- Mais, ça ne se calme pas du tout.
L’affaire traîne depuis un mois. Et ça
empire de jour en jour. Personne n’a
jamais vu un Carnaval aussi long et aussi
ravageur!

344
- Il n’y a qu’à envoyer un… envoyé…
spécial, histoire de discuter avec les
responsables du b…
- Il ne va pas avoir la tâche facile. Ce
sont de véritables insurgés, Sire. Je
crains d’ailleurs que ce ne soit déjà plus
une révolte, mais une révolution !
- Du sang-froid, Fion ! La Wouallloup
c’est loin. On n’en est pas encore à la
prise d’assaut de mon Palais Balisé…
- Par les temps qui courent, on ne saurait
être trop prudent, Majesté. Imaginez que
cela donne des idées à d’autres et que
cela fasse tâche d’huile…
- Vous m’ennuyez, Fion. Qui pensez-
vous envoyer dans la fosse aux lions ?
- J’ai pensé au petit Yves Jauge, il a une
bonne tête de vainqueur.
- Très bon choix. Quoi de mieux qu’une
jauge pour sonder une situation
calamiteuse…
Le pauvre Jauge dut sauter
illico dans un avion. Débarquer sur l’île
sous une pluie de crachats et affronter
« Dragon de Comodo », le chef de la
rébellion, dans le civil haut fonctionnaire

345
de la « PANNE », la « petite agence
nullissime pour le non-emploi », et ses
sbires tonitruants. Ils lui signifièrent
leurs 432 exigences incontournables
pour lutter contre la « Pwofitation »,
comme ils disaient. (En clair
l’enrichissement excessif de certains sur
le dos du petit peuple, version gentillaise
de la bonne vieille lutte des classes du
père Karl Alamasse) Ayant quitté tout
tremblant la table des négociations, le
pauvre envoyé spécial rentra tout penaud
dans un hôtel presque vide pour y passer
une nuit blanche entrecoupée de
cauchemars. Tantôt il se voyait pendu à
un cocotier, tantôt découpé en rondelles,
tantôt embroché pour un méchoui et
tantôt plongé dans une grande marmite
d’eau bouillante. Dès potron-minet, il
fila à l’aéroport où tous les avions étaient
cloués au sol. Jauge se crut un instant
prisonnier de l’île maudite et quasi-
condamné à mort. Heureusement, il était
fort tôt. Les lieux étaient déserts, les
woualloupiens devaient encore se
reposer de leurs excès nocturnes. C’est là

346
qu’il eut la chance inouïe de rencontrer
un milliardaire russe qui accepta de le
prendre à bord de son jet privé et de le
ramener sain et sauf dans la Comté.
A peine remis de ses
émotions, il se présenta le lendemain
matin au Palais du Gouverneur.
- Alors, Jauge, que réclament ces
émeutiers farceurs ?
- Majesté, ce sont d’authentiques
sauvages comme on n’en fait plus ! Ils
m’ont menacé des pires horreurs si je
n’obtenais pas ce qu’ils réclament…
- Et que réclament-ils, Jauge ?
- De l’argent, Sire, énormément d’argent.
D’abord, l’huile noire moins chère…
- Vous n’y songez pas, malheureux ! Et
mes taxes ?
- Et puis de meilleurs salaires… Plus de
pouvoir d’achat… Des denrées de
première nécessité moins chères…
- Tout le monde réclame ça partout. Ils
ont même été des milliers à battre le
pavé ici et ils n’ont obtenu que des
clopinettes !

347
- Oui, mais là, ce sont de vrais enragés.
Ils sont capables de mettre l’île à feu et à
sang !
- Que veulent-ils encore ?
- 200 dolros pour tous les nécessiteux.
Comme ils sont tous plus ou moins
pauvres, ça veut dire presque tout le
monde…
Nulco pressa sur un
bouton. A nouveau Fion apparut comme
sorti de terre.
- Fion, voyez avec la Tour Prengarde si
on ne pourrait pas leur balancer les 200
dolros qu’ils demandent, ces excités.
- Mais vous n’y pensez pas, Excellence.
Les caisses de la Comté sont vides. Il
faut emprunter à tour de bras, pour tout
et même pour payer nos traites On
emprunte pour rembourser des emprunts
et à des taux de plus en plus élevés. Vous
allez endetter non seulement les parents,
mais aussi les enfants et même les petits-
enfants des malheureux Comtois. Ils
vont vous maudire jusqu’à la dixième
génération…

348
Jauge, qui craignait de se
retrouver avec une simple poignée de
cacahuètes à lancer aux fauves qui
l’attendaient là-bas, crut bon
d’intervenir : « Je me permets de
rappeler à notre distingué Gouverneur
que les insurgés racontent à qui veut les
entendre que vous avez bien trouvé de
l’argent pour forger un bouclier d’or
pour défendre les riches, des milliards de
dolros pour sauver les usuriers lombards
et encore d’autres milliards pour aider
les constructeurs de charrettes à huile
noire au bord de la faillite. Personne là-
bas ne comprend que vous ne trouviez
pas quelques nouveaux petits milliards
pour eux. Ils disent qu’ils souffrent,
qu’ils sont à la peine et qu’ils ne
mangent pas à leur faim. Là, il me
semble qu’ils poussent un peu le
bouchon car je n’en ai pas trouvé un seul
de vraiment maigre. Ils seraient plutôt
gros et costauds et même avec une légère
tendance à l’obésité… »
- Sire, reprit le Premier Sinistre. Cette île
est déjà une vraie danseuse. Elle nous

349
coûte les yeux de la tête en allocations,
subventions, aides sociales et indemnités
diverses et variées. Elle ne peut vivre
que sous perfusion permanente de la
mère-patrie. La Woualloup est une
enfant prodigue qui gaspille allègrement
et qui réclame toujours plus…
- Quand même ! Quelques pauvres petits
milliards de rien du tout, intervint Bianca
qui avait tout écouté, lovée dans un des
confortables fauteuils du bureau. Vous
n’avez pas honte, Fion, d’être aussi radin
avec ces pauvres gens ? Pensez à tous
ces enfants noirs avec leurs petits bedons
gonflés et leurs bras tout maigres pour
cause de malnutrition. Un peu de cœur,
François !
- Ce n’est pas si simple, continua le triste
sire. Il va falloir que Latour Prengarde
trouve de l’argent sur les places
financières mondiales. Les prêteurs se
font tirer l’oreille de nos jours. Les taux
d’intérêt deviennent usuraires. Et notre
indice de confiance risque d’en prendre
un coup ! N’oubliez pas que nous ne
sommes déjà plus très loin de la faillite !

350
- Bon, pour l’instant, Jauge, vous
retournez là-bas. Mais plus tout seul. Je
vous adjoins deux super-conseillers,
Messieurs Tapedur et Cognessec. Avec
eux, ça va moins rigoler. Vous direz à
Comodo que je l’ai compris, mais qu’il
me faut du temps pour rassembler une
pareille somme surtout en petites
coupures… Soyez diplomate, calmez-
les, faîtes durer et essayez encore de
négocier le moindre dolro…
- Allons, Nulco, ne vous montrez pas si
pingre, dit Bianca sur un ton de
reproche. C’est un style qui ne vous
convient pas du tout. Restez grandiose,
fastueux, n’abandonnez pas la Bling-
bling attitude…
L’envoyé spécial partit la
mort dans l’âme. Nulco et son
Chambellan restèrent un long moment
silencieux.
- Vous comprenez, mon petit François.
Ces crétins tropicaux me placent dans
une situation impossible. Si je cède à
leurs exigences, tout le monde va en
réclamer autant…

351
- C’est déjà en route ! La Désunion et la
Martingale sont en train de se lancer
dans le mouvement…
- Et pourquoi pas toutes les îles et toutes
les provinces ?
- C’est bien le problème…
- Et si je ne cède pas, ça peut durer des
années et même dégénérer…
- Oui, et déboucher sur une Révolution !
- Appelez-moi la mère MAM et fissa !
hurla soudain le petit Gouverneur fort
énervé.
Tailleur strict, coupe de
cheveux militaire, lunette d’acier et air
rébarbatif, Michelle Aloyau Mardi était
sa Sinistre de la Guerre et de la Sécurité.
Elle avait quelque chose de cassant et
d’agressif dans l’allure qui ne la rendait
guère sympathique.
- Imaginons le pire, MAM ! Pourrait-on
juguler une révolution dans cette île en
ayant recours à l’armée ?
- Pas facile. Nous n’avons que des forces
de l’ordre là-bas. J’ai envoyé des
renforts. Mais il faudrait frapper un
grand coup. Une sorte d’opération

352
« Plomb Fondu » à la savoyarde. On
pourrait envoyer notre porte avion
nucléaire « Le Grand Charles »
accompagné d’une petite armada de
cuirassés, destroyers et contre torpilleurs
dans la rade de Poing du Pitre. Cela
aurait de la gueule et ça calmerait les
esprits pour dix ans. Surtout si on fait
débarquer les fusiliers marins, les paras
et la légion après une bonne préparation
d’artillerie…
- Mais elle est folle, s’écria la belle
chanteuse sans voix. C’est pure barbarie
que de tirer sur le bon peuple. S’ils n’ont
plus de pain, envoyez plutôt Kirchner
avec un gros sac de brioches…
- L’ennui, poursuivit MAM sans se
soucier de l’intervention de Bianca, c’est
que cela nous obligerait à projeter la
totalité de nos réserves en hommes et en
matériel. Nous maintenons des soldats
dans tous les coins de la galaxie. Au
Gaganistan, à la poursuite d’Hosanna et
de ses sauvages Ballitrans, en Fric Noir
pour séparer les Bogolais et les Baloubas
qui veulent s’entretuer et en maints

353
autres lieux découverts à marée basse.
Avec notre future intégration dans les
forces de l’OTAM, la situation risque
encore de s’aggraver…
- Vous ne m’apprenez strictement rien !
trancha Nulco, furieux.
- Mon problème est assez simple. Si je
dégarnis ici, pour aller faire chalouper
les gars en Woualloup, comment fera-t-
on pour défendre votre Palais et votre
personne si ça tourne mal dans la
Comté ?
- Alors ne dégarnissez plus, MAM !
- Nous aurions deux porte-avions, trois
fois plus d’hommes, de bombardiers et
de bâtiments de guerre, je ne dis pas…
Mais nous ne pouvons tout de même pas
réarmer le « Clémentine »… Quoi que
les Ongles n’y aient pas encore touché à
cause de l’amiante…
- Suffit ! Sortez immédiatement, MAM.
Vous ne m’êtes d’aucune utilité avec vos
solutions dignes des « Bidasses en
Hongrie » ! La harpie-fana-mili partie,
Bianca respira soudain mieux. Les
tambours de guerre s’éloignaient et

354
Nulco synthétisait avec son style
inimitable une situation calamiteuse :
« Pas de pognon, pas d’armée, comment
en finir avec ces enragés ? »
- Il y aurait bien une solution toute
simple. Donnez-leur l’indépendance.
Laissez-leur leur f… île. Ca nous ferait
des économies…
- Vous n’y pensez pas, Fion. Les
Gentilles auraient vite fait de tomber
sous la coupe de l’Empire du Soda Sucré
ou sous celle des Orques jaunes et peut-
être même celle des Ours Blancs du
Svalbard. Et en plus, on me reprocherait
d’avoir bradé le territoire national. Sans
oublier que des quantités de
Woualloupiens affamés débarqueraient
illico dans la Comté…
- Bof, c’est déjà le cas. Alors un peu plus
ou un peu moins…
- Sans oublier, les garçons, intervint la
chanteuse, que si on les libère, il va
falloir faire de même pour toutes nos
jolies îles ensoleillées. Et alors, adieu
aux vacances VIP à Sainte Barbe ou à

355
l’île Microbe. Et ça, pas question, mon
chéri…
- Donc, il va falloir payer, conclut Nulco.
- Mais QUI va payer ? demanda François
Fion.
- Les Chinois ?
-…
- Les Russes ?
-…
- Les banques islamiques ?
-…
- Les Lombards ? Les Magyars ? Les
Martiens ? Madox ? Soros ?
-…
- Peu importe, Fion. Ces braves Hobbitts
finiront toujours par cracher au bassinet
et avec les intérêts.
A cet instant, le
téléphone rouge sonna. Nulco décrocha.
C’était Jauge qui l’appelait d’une voix
blanche : « Ils ont ligoté Tapedur et
Cognessec. Et moi, ils m’ont mis une
corde avec un nœud coulant autour du
cou… Ils vont me pendre… Faîtes
quelque chose avant qu’il ne soit trop
tard… »

356
- Passez-moi immédiatement Comodo !
Ah, si je ne m’occupe pas de tout moi-
même…
- Cher Monsieur Comodo. Je donne
immédiatement l’ordre de virer la
somme demandée… Sur un compte en
suisse ?... Aucun problème… Vous
répartirez l’argent vous-même ? Mais
c’est bien comme cela que je le
comprenais… Au revoir Monsieur
Comodo. Mes amitiés à Madame. Et ne
soyez pas trop cruel avec ce pauvre
Jauge. Il n’avait pas bien compris toutes
mes directives…

357
XXIII

C’est tous les jours Noël !

Par un triste jour de grise récession,
le druide Markar, responsable des études
à l’école nationale unitaire et libérale
limitée à l’éducation (l’ENULLE), avait
installé sa petite classe de futurs chefs et
cheftaines de rayons divers et
d’administrations centrales non loin du
splendide Palais Balisé du Gouverneur
Général Nulco, pour un cours de travaux
pratiques en plein air dans une allée de
marronniers centenaires. Markar, en
effet, se piquait de méthodes modernes
et d’enseignement socratique non-
directif…

358
- Aujourd’hui, chers enfants, (il lui
restait un tantinet de paternalisme, mais
pour un druide de haut niveau, c’est
assez normal), cours de politique et
d’économie en extérieur, « in situ » (il
était également un peu cuistre), disons
« on the spot » pour que vous
compreniez mieux… Comment un
gouverneur pris dans une tourmente
financière de grande ampleur et menacé
d’explosion sociale majeure peut-il s’en
tirer élégamment et sans éclaboussure ?
A votre avis ?
Une main timide se leva. Une fille un
peu boulotte, mais pleine de bon
sens risqua : « Il pourrait serrer un peu
plus les cordons de la bourse, faire des
économies, réduire les dépenses de
l’Etat… Maman fait comme ça à la
maison. Quand on ne peut plus se payer
du foie gras de chez Labeurie, elle nous
donne du cassoulet en boîte de chez
William Serin… »
- Et si on râle trop, complète un gros
garçon qui devait être son frère jumeau,
notre père sort la ceinture et personne ne

359
la ramène plus ! Nulco n’a qu’à en faire
autant. Il serre la vis aux opposants et il
embastille tous les enfoirés, les
émeutiers et les enragés…
- Vous n’y êtes pas du tout avec vos
méthodes simplistes, corrigea doctement
Markar. Notre génie aux courtes pattes a
trouvé la recette magique, la solution à
tous les problèmes : il fait donner de la
Corne d’Abondance !
- J’en étais sûr, s’écria un étudiant un
peu illuminé (il avait les cheveux
crasseux et une drôle de cigarette au
bec), c’est un magicien ou un sorcier.
Avec sa baguette magique, il arrive à
remplir des caisses que son premier
sinistre, François Fion, avait déclarées
complètement vides !
- Elles ne doivent pas l’être pour tout le
monde, repris calmement le druide-
éducateur. Jugez plutôt. Le 13 octobre
dernier, il a sorti du grand chapeau de
son neveu Harry P. Teurre, la
pharamineuse somme de 320 milliards
de dolros pour garantir les prêts
interbancaires et en a même rajouté 10,5

360
pour renflouer nos six banques privées
qui avaient vu tout leur argent aspiré par
le maléfique nuage de flouon. Vous
n’avez sans doute pas oublié cette
sombre affaire de météorologie
financière. Le nuage de baraton suscité
par Nulco pour éloigner cette calamité
n’a pas vraiment fonctionné… Résultat,
Nulco n’a plus d’autre possibilité que
d’ouvrir en grand les vannes qui
retenaient les flots de dolros captifs…
Pour vous donner un ordre de grandeur,
la dette cumulée de notre pauvre Comté
est évaluée à 2000 milliards de dolros et
celle de l’Empire du Soda Sucré à
10 000 et peut-être au double…
- Mais, Maître Markar, cela n’a servi à
rien puisque les usuriers ne prêtent
toujours pas d’argent, empêchant les
Hobbitts d’acheter des maisons-
champignons et des charrettes à huile
noire. D’où la crise immobilière et le
chômage technique sur les chaînes de
montage.
- Je poursuis le résumé, fit Markar qui
n’aimait pas être interrompu surtout par

361
des remarques pertinentes. Le 23
octobre, ce sont maintenant 20 autres
milliards qui s’envolent pour un « fond
stratégique ».
- Un puits sans fond… murmura un
étudiant malicieux à l’oreille de son
voisin.
- … Et le 2 décembre, il verse 70
millions de dolros pour sécuriser les
hôpitaux psychiatriques. Quelques
malades mentaux relativement
dangereux en étaient sortis sans
permission et avaient trucidé des gens
sans que personne n’en soit étonné,
hormis les intéressés.
- En somme, commenta un étudiant
frondeur, on les sort de prison pour les
« soigner » dans des établissements
spécialisés ouverts qu’il faut ensuite
transformer en prison. Il aurait sûrement
été plus économique de les y laisser !
- L’important n’est pas le contenu du
flacon, répondit doctement le druide de
haut niveau éducatif, mais son étiquette.
Je poursuis. Le 3 décembre, il délivre de
leur geôle de Francfort où ils étaient

362
serrés comme des saucisses, 160
pauvres millions pour l’hébergement
d’urgence auxquels il rajoute 20 autres
millions pour l’aide alimentaire. Il faut
dire qu’avec la venue des premiers
froids, une trentaine de sans logis fixe
avait crevé la gueule ouverte sur les
trottoirs.
- Maître, je suis désolé de vous
interrompre. Mais je viens de faire la
division. Ca fait quand même beaucoup
par tête de pipe, ne put s’empêcher de
dire un futur cadre des finances
comtoises surdoué de la calculette à
défaut que ce soit de la comprenette.
- Le même jour, il sort de sa Corne
d’Abondance 48 millions de dolros,
histoire d’augmenter de 48 dolros (pas
50) les petites pensions de réversion. Là,
il ne s’est montré ni superbe ni généreux.
Même Bianca lui a sorti que pour un lion
il était plutôt rat. Mais enfin, il n’a pas
grand-chose à craindre d’une bande de
vieilles percluses d’arthrose ou de
rhumatismes même armées de parapluies
et de déambulateurs…

363
- Evidemment, fit un malin d’une voix
peu assurée, s’il crache au bassinet en
fonction du potentiel de nuisance des uns
et des autres…
- C’est beaucoup plus subtil que cela,
élève Kirchner (c’était le fils ou le neveu
du bon docteur). Le 4 décembre, par
exemple, il a présenté un plan de relance
de 26 milliards de dolros censé doper
l’économie et fabriquer des emplois à la
chaîne. Personne n’a bien compris par
quel tour de passe-passe. Mais les grands
sorciers du monde socio-économique,
comme notre immense Nulco
international, sont de grands
prestidigitateurs qui gardent secrètes
leurs bonnes vieilles recettes ! Une chose
est sûre, les pauvres, enfin les
bénéficiaires du Revenu Solidaire
Satisfaisant (RSS) verront venir à eux
un afflux de 200 dolros, ce qui est
nettement plus que ce qui fut accordé
aux petites veuves nécessiteuses. Un
chômeur bourré, drogué et excité est
forcément beaucoup plus dangereux
qu’une mamy, même énervée. Au

364
passage, il a également offert 200
millions pour la prime à la casse (1000
dolros par véhicule jeté à la poubelle).
- Ca se comprend, commenta un autre
étudiant. Sans sa charrette à huile noire,
le Comtois de base ne pourrait plus
vivre… Voilà une mesure vraiment
intelligente !
- D’autant plus qu’elle va booster la
vente des petits modèles, spécialité des
orques jaunes, ajouta un second.
- Comme ça, il créera des emplois chez
eux et pas chez nous, grogna un
troisième qui arborait un tee-shirt rouge
sang avec un gros « Karl forever »
devant et une tête de gros barbu rigolard
avec un couteau entre les dents derrière.
Markar poursuivit son
exposé sans relever aucune des
objections. Avec l’âge, le druide était
devenu un peu dur de la feuille De plus,
il commençait à faire frisquet devant le
Palais et la liste des dépenses
somptuaires de Nulco était encore fort
longue. Que ne devait-il pas faire pour

365
tenter d’ouvrir les esprits de cette bande
de bobos mal finis ?
- … Le 13 janvier dernier, notre
Gouverneur Général s’attaque pelle et
pioche en avant, au rude chantier de la
Culture. Cela nous coûtera 400 millions
de dolros pour la création du musée de
l’Histoire de la Comté + 100 millions
pour l’entretien du patrimoine…
- Si tous ces cochons d’orques verts et
noirs arrêtaient de crayonner sur nos
murs, cela ferait de sacrés économies de
nettoyage, susurra Flora Benguagua
(fille de qui vous savez, elle pouvait se le
permettre) à sa voisine Bertha Choukran
qui pouffa de rire dans son keffieh.
-… + 25 millions pour la gratuité de
l’entrée des musées pour les moins de 25
ans...
- … Ils en ont rien à battre, dit une Dalila
qui avait intégré l’ENULLE par l’entrée
des artistes de la diversité.
- … + 450 millions de dolros pour
compenser les pertes dues à la
suppression de la publicité sur les
chaînes de Comté-Télévision.

366
- Ca, c’est une grosse c…, râla un
étudiant barbu. Pendant la pub, je
pouvais aller pisser tranquillement…
Maintenant, ou je me retiens et c’est pas
bon pour ma vessie, ou j’y vais et je rate
le début du film !
- Et ce n’est pas terminé. Les usuriers
sont revenus à la charge. Ce que Nulco
avait donné n’ayant pas suffi à éponger
toutes leurs dettes de jeu, il fallut une
rallonge de 10,5 milliards de dolros.
Faîtes bien attention, jeunes écervelés.
Quelquefois je parle de milliards
(souvent pour les banquiers), d’autres
fois de millions. A la fin, nous allons
devoir faire les comptes et les bons !
Surtout que notre mécène tous azimuts a
encore versé 200 petits millions pour un
plan de soutien à la presse, 2,6 gros
milliards en mesures sociales diverses et
300 autres petits millions pour nos
paysans ruinés. Le 19 février, il a encore
fallu sortir 580 millions pour les gens
des Gentilles déchaînées qui réclamaient
une vie moins chère, des békés moins
gourmands et surtout moins blancs et

367
200 dolros pour que les pauvres puissent
s’offrir leur rhum et leur ganja sans avoir
à mendier.
- Et cela les a-t-il calmés ? demanda
naïvement une petite blonde (la fille
secrète de Valérie Peucreuse) qui se
voyait déjà propulsée Gardienne des
Sots, moyennant une teinture en brune,
un crêpage de chignon, un changement
de nom et quelques séances d’UV. Que
voulez-vous, il faut bien un peu souffrir
pour être belle (ministre).
- C’est encore difficile à dire. Les
Gentilles se remettent tout doucement de
leur pétage de plomb. Voilà, mes chers
enfants, la liste des dépenses de notre
bon Nulco est close… pour l’instant.
Mais elle va certainement s’allonger
encore… (Soupir) Pour un premier bilan,
quelqu’un parmi vous peut-il me dire à
combien nous en sommes ?
- 491 milliards 853 millions de dolros,
annonça fièrement le futur Mercy boy du
début qui comptait les revenus par tête
de SDF mort. (Il s’appelait Jean-
Dominique Fauche-Came et était le

368
neveu de qui vous savez, grand argentier
mondial et galactique devant l’éternel).
- Je crois que nous pouvons faire
confiance à la calculette de notre jeune
ami, dit le druide professeur. Au bas mot,
500 milliards de dolros à ajouter à la
dette. Un joli quart de plus ! Quand on
aime, on ne compte pas… Deuxième
question : Pourquoi Nulco procède-t-il
ainsi ?
- Pour acheter la paix sociale, pardi, fit le
gars au tee-shirt rouge. Mais on le
pendra à la lanterne avec les boyaux du
dernier curé. Il ne perd rien pour
attendre, ce salopard !
- Exact, fit Markar du bout des lèvres.
En réalité, il ne viendrait à l’esprit
d’aucune personne censée de tuer sa
poule quand elle vous pond un œuf en or
tous les matins… Mais cela s’est déjà
produit dans l’Histoire. La folie des
Hobbitts n’a pas de limite ! Croyez-vous
qu’une telle politique plutôt gribaldienne
(toujours pédant, il voulait sans doute
dire « de Gribouille ») soit réellement

369
efficace et puisse fonctionner sur le long
terme ?
- Sans doute, fit la blonde qui rêvait
d’être brune et diverse, puisque notre
bon gouverneur la pratique, c’est
sûrement la meilleure méthode… Il est
tellement génial ! Tout lui a toujours si
bien réussi…
- Eh bien, mes chers enfants, dit Markar,
comme réponse, je me contenterai de
vous demander de vous retourner vers le
Palais et de bien observer ce qui s’y
passe en ce moment même…
Et la petite pépinière de
dirigeants en herbe découvrit avec
stupéfaction qu’une queue s’était formée
pendant la durée de l’exposé du druide et
qu’elle s’étirait maintenant sur plus d’un
kilomètre. Elle était constituée de tous
les quémandeurs amateurs ou
professionnels de la Comté. Toutes celles
et tous ceux qui estimaient que Nulco
pouvait faire quelque chose pour eux et
même leur devait quelque chose. Depuis
les grilles dorées à l’or fin du Palais
Balisé jusqu’au fin fond de la rue Saint

370
Bolloré, cette file d’attente qui semblait
être sans fin, n’avait rien à envier de
celle d’une exposition de toiles du grand
Pique-Assiette au Gras-Balai un jour de
mi-Carème ! Les gens piétinaient plus ou
moins calmement, faisaient le pied de
grue des heures durant, avançant d’un
pas au quart d’heure. De temps à autre,
un type radieux ressortait de chez Nulco
en brandissant triomphalement un petit
chèque ou une grosse poignée de billets.
La plupart de ces mendiants portaient de
petites pancartes du genre :
- Mouvement des étudiants en rupture de
ban
- Travailleurs sociaux sans compensation
hallucinatoire
- Informaticiens bac +++ au chômage
depuis des lustres
- Chiennes de gardes enchaînées
arbitrairement
- Boulistes boiteux et nécessiteux
- Pêcheurs en eaux troubles sans filet ni
subvention
- Postiers anti-capitalistes
- Agents immobiliers sans clients

371
- Concessionnaires Rcédès non
recyclables
- Sidérurgistes ruinés par milliardaire
miteux
- Intermittents en pyrotechnie de
banlieue
- Producteurs d’herbe du bonheur
touchés de plein fouet par le
refroidissement climatique
- Boulimique nécessiteux en manque de
chocolat
- Avocat sans cause réelle
- Gendarmes battus et insultés
demandant compensation
- Huissiers débordés de travail et
réclamant la création de postes
supplémentaires…
Et j’en passe. Pour chaque panneau, une
misère, pour chaque misère, un
mendiant. Et pour chaque mendiant, un
Nulco noble et généreux. Enfin, un
fonctionnaire revêche qui officiait en son
nom…
- Et surtout, ajouta le druide, n’oubliez
pas d’observer ce qui s’échappe de la
cheminée du Palais et qui s’accumule

372
discrètement dans notre ciel pas
vraiment serein…
Un long panache de fumée
blanchâtre montait pour former un
énorme nuage gris qui commençait à
cacher un soleil timide. Il était plus bas
que les autres et prenait déjà des
proportions considérables… Les
étudiants regardaient en l’air sans donner
l’impression de bien comprendre où leur
mentor voulait en venir.
- Bon sang de bois ! Servez-vous de vos
narines, par Toutatis ! Ne reconnaissez-
vous pas cette odeur caractéristique?
C’était une senteur fort peu agréable,
soufrée et puante, proche de celle des
œufs pourris et des fayots mal fermentés.
La fragrance de l’horrible FLOUON…

Sur le chemin du retour, les étudiants
commentaient entre eux ce cours de
travaux pratiques un peu particuliers.
- Je ne comprends pas pourquoi maître
Markar nous a sorti de notre amphi bien
chauffé, s’interrogeait la blonde. On est

373
resté une heure dehors à se les cailler
pour pas grand-chose !
- Non, confirmait une autre blonde qui se
voyait nommée à la Culture. Ce vieux
débris ne nous a strictement rien appris.
Et le pire c’est qu’on n’a même pas
aperçu notre beau Gouverneur…
- Tu le trouves beau, toi ?
- Si la sublime Bianca Blondi le trouve
beau, c’est qu’il doit l’être…
- En tout cas, ça schlingue un marx,
lança le barbu qui se rêvait humoriste.
- Tu veux dire « ça craint du groin »,
commenta un second.
- Oui et on va être dans la mouise,
Louise, et pour longtemps, Gaétan,
conclut le troisième, sans doute le plus
futé de la bande…

PS : Tous les chiffres cités sont exacts…
enfin tels qu’on peut les lire dans la
presse… (Source Le Point N° 1903,
pages 36 et 37)

374
XXIV

Nulco déclenche une épidémie de
péagomanie aigüe

Souhaitant étrenner son nouveau
carrosse blindé sur les belles routes de la
Comté et voulant en profiter pour
gratifier par la même occasion son bon
peuple d’un gracieux salut papal, Nulco
se lança un jour dans une traversée du
pays qui empruntait la célèbre « piste »
RCEA (route centre euroland atlantique)
entre Royon et Macan, deux petites cités
provinciales légèrement endormies sur
leurs lauriers. Il n’avait pas parcouru
trois lieues en sautant de trous en bosses,
qu’il fit arrêter son auguste convoi et
sortit de son véhicule en se tenant les

375
reins et en se plaignant à son Conseiller
Particulier.
- Ah, j’avais oublié, Gay-Noeud,
combien ces routes étaient mauvaises,
mal entretenues, pleines d’ornières et de
dos d’âne… C’est une horreur ! Un
supplice ! Mes lombaires ne vont pas y
résister…
- Majesté, habituellement, vous ne vous
déplacez qu’à bord de votre Air Force
Couenne les jours verts et que dans vos
ultra-glisseurs à huile noire les jours de
pollution autorisée…
- Oui, mais si je continue à circuler sur
cette route, je vais avoir le dos en
compote et les fessiers en marmelade…
- Il faudrait complètement remettre à
neuf cette chaussée… suggéra Gay-
Noeud.
- Mais que font-ils donc toute la journée,
tous ces fainéants de cantonniers
Hobbitts syndiqués ? Ils ne savent pas
qu’une route ça s’entretient ?
- C'est-à-dire, Votre distinguée
Excellence, que depuis que vous avez
déchargé l’Etat de cette tâche, ce sont les

376
régions qui doivent prendre le relais…
Cela coûte fort cher et elles estiment ne
pas avoir suffisamment d’argent…
- Comment cela, « pas d’argent » ? Avec
tout ce que j’ai déversé avec ma Corne
d’abondance, cela n’a pas suffi ?
- Non, il n’y avait rien de prévu pour le
réseau routier.
- Evidemment, puisqu’il n’est plus de
mon ressort ! Je ne vais pas me remettre
à payer pour ça ! Soyez logique,
Conseiller et convoquez-moi illico les
préfets, les présidents de régions et tous
les chefs de rayons riverains de cette
maudite RCEA, digne des plus
misérables pistes du Betchuanaland
oriental !
La réunion au sommet se tint
dans une clairière du Bois de la Dîme et
de la Gabelle, non loin du village de
Pressures. Une petite piétaille de
fonctionnaires tremblants se trouva
réunie en cercle peureux autour d’un
Gouverneur Général très en colère.
Devant les accusations d’incurie lancées
par Nulco, tous se renvoyèrent la patate

377
chaude avant d’avouer piteusement :
« On n’a pas de sous pour réparer les
routes… Le trafic représente 10 à 15 000
passages de charrettes, chariots et chars
lourds, qui chaque jour détruisent un peu
plus le précieux revêtement de notre
belle RCEA et il nous faudrait de 30 à 40
ans de financement pour voir
l’achèvement des travaux de
réfection… »
- Sachez que moi, je ne paierai pas !
trancha Nulco qui campait fermement
sur ses positions.
- Alors, qui va payer, Votre Altesse, si
vous n’usez pas de votre Corne Magique
et si les autorités locales n’ont pas les
moyens suffisants ? risqua timidement le
Grand Conseiller.
- Mais quel abruti vous faîtes, Gay-
Noeud ! Je me demande pourquoi on
vous paie !
- Vous allez augmenter les impôts.
- Oui, mais pas pour cela !
- Alors, comment vont-ils trouver
l’argent ?

378
- Je remarque qu’en dehors de moi,
personne n’a la moindre idée, déclara
Nulco, alors que c’est très simple et que
la solution est toute trouvée… Ah !
Qu’est-ce que vous deviendriez sans
moi, tous autant que vous êtes ?
La petite troupe de notables
locaux et de gratte-papiers besogneux
attendaient que la solution daigne sortir
des augustes lèvres du petit génie
hyperactif…
- Voilà. Vous reclassez cette saleté de
piste de brousse dans la catégorie MUP,
« motoroute d’utilité publique », vous en
cédez la concession pour 999 ans à une
société privée spécialisée dans la
transmutation du béton en or et le tour
est joué ! Voilà comment je vous
transforme une affaire ruineuse en
juteuse opportunité…
- C’est génial ! s’extasièrent tous les
responsables sans trop s’inquiéter des
conséquences possibles pour leurs futurs
réélections. Après tout, les Hobbitts
avaient déjà avalé sans trop se plaindre
l’affront des révélateurs de vitesse qui

379
leur siphonnaient allégrement les poches
à grands coups de flashs suceurs de
dolros. Sans doute ne diraient-ils pas
grand-chose devant cette nouvelle
ponction.
Et pourtant, les conséquences
de cette décision furent aussi terribles
qu’inattendues. Non seulement, toutes
les routes « ex-nationales » passèrent
une à une sous péage privé, mais en plus,
à chaque entrée et sortie de ville, on vit
refleurir les anciennes barrières d’octroi.
Chaque maire voulait récupérer sa part
du gâteau. Profitant de l’aubaine,
certains allèrent jusqu’à rétablir des
péages aux ponts, passerelles et viaducs.
Ceux qui ne disposaient pas de fleuves
ou de rivières à traverser (ils étaient
assez rares) considérèrent qu’un pont de
chemin de fer ou de canal méritait
également sa barrière. D’autres
poussèrent le vice jusqu’à en placer
avant chaque ouvrage d’art, tunnel, zone
piétonne et même modeste passage à
niveau. Petit à petit, le moindre
déplacement se transforma en galère

380
pour escargot pressuré. Avant de partir,
les conducteurs devaient remplir leurs
poches de pièces de monnaie et s’armer
de patience car chaque traversée de ville
tournait au parcours du combattant. Aux
casse-vitesses, bosses, chicanes, bacs à
fleurs, feux rouges et rondpoints,
s’ajoutaient maintenant ces fameuses
barrières d’octroi qui fleurissaient
absolument partout et occasionnaient
bouchons et embouteillages
supplémentaires. La vitesse moyenne
d’un déplacement en charrette à huile
noire passa de 30 lieues/heure à 6, moins
que celle d’un vélocipède, ce qui en
découragea plus d’un d’entreprendre le
moindre voyage d’agrément. Résultat, le
tourisme s’effondra comme un vulgaire
château de cartes. Restaurants, hôtels et
campings fermèrent très vite leurs portes
et tout un secteur de l’économie se
retrouva sinistré à cause de ce ridicule
ramassage systématique de piécettes à
chaque coin de rue.
D’autant plus que ce principe
de péage généralisé donna très vite des

381
idées à nombre d’individus plus ou
moins honnêtes. Les quartiers
« sensibles à la diversité » se dotèrent
très vite de barrages sauvages tenus par
des Orques noirs, gris ou jaunes fort mal
intentionnés qui n’hésitaient pas à
pratiquer des tarifs prohibitifs sur les
malheureux voyageurs qui se risquaient
imprudemment dans ces endroits peu
accueillants.
- On a bien le droit de taxer nous aussi,
vu que personne n’entretient plus le
quartier à part nous…
Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître
que les Orques ne lésinaient pas sur la
peinture pour redonner du cachet
« artistique » à leur cadre de vie. Ils
étaient nettement moins efficaces pour le
cassage de cailloux et se trompaient
systématiquement sur l’endroit où les
envoyer… Prudent et résigné, le Hobbitt
moyen crachait au moindre bassinet,
même illégal. Il préférait payer. Dans
certains cas, il est toujours préférable de
laisser la bourse que la vie… Plaie

382
d’argent n’est pas mortelle et les jours
meilleurs sont toujours à venir…
Une grande partie du trafic
routier tenta bien de contourner la
difficulté en passant par plus étroit, plus
sinueux, c'est-à-dire par les routes
départementales, les chemins vicinaux et
même les sentiers de grande randonnée.
Cette parade astucieuse mais peu rapide
fut de courte durée. Le monde de la
campagne, paysans et édiles ruraux,
suivirent très vite l’exemple des villes
plus importantes. Bientôt on trouva des
arbres abattus en travers des routes et des
chemins. Cachés derrière des buissons,
des gens de sac et de corde se mirent à
sauter sur les voyageurs arrêtés pour leur
faire rendre gorge comme aux heures les
plus sombres de notre histoire.
Résultat : on voyagea de moins
en moins. Les marchandises venues de
loin cessèrent de circuler. Plus le produit
était exotique, plus il était taxé. Grands
adeptes du système D, les Hobbitts se
remirent à produire sur place et
arrivèrent non sans mal à se passer des

383
autres pour presque tout. Les Orques
Jaunes, qui se croyaient devenus
indispensables et pensaient disposer d’au
moins mille ans de prospérité devant
eux, se retrouvèrent bien vite grosjeans
comme devant, avec des tonnes de
pacotille intransportable et invendable.
Leur Empereur exigea de son alter égo
du Soda Sucré qu’il lui rembourse ses
dolros inutiles, ce qui déclencha une
crise majeure. Un peu partout se firent
entendre de fort inquiétants bruits de
bottes. Très rapidement, la misère gagna
du terrain. La rancœur et la révolte
également.
Toutes ces mauvaises nouvelles
remontèrent jusqu’aux oreilles de Nulco
qui, très énervé, lança un jour : « Mais
qu’est-ce qu’ils ont encore à se plaindre,
ces crétins de Hobbitts ? Le chômage
avait explosé, les gens pleuraient pour
avoir du boulot. Et moi, je leur crée
presque 1 million d’emplois de péagistes
avec mes routes payantes ! Qui dit
mieux ?

384
Les gens de la variété multicolore se
plaignaient de la « pwofitation » des
mauvais Blancs, de la discrimination et
du manque de moyens pour leurs
« quartiers » ? Je leur laisse ce petit
complément de revenu en ne touchant
pas à leurs barrages sauvages ! N’est-ce
pas admirable ?
Les « victimes de la société », enfin les
truands, gangsters et mafieux de tout
poil, souffraient de la crise, je les envoie
se refaire une santé au grand air sur le
dos des derniers touristes ! Et je
n’entends que pleurs et récriminations !
Quelle ingratitude ! »
- Mais, Sire, lui répondit Gay-Noeud,
c’est que vous avez achevé de ruiner les
Hobbitts. Ils se retrouvent dans une
situation critique. Ils se font pressurer
partout et ne peuvent pressurer
personne…
- Si ces idiots ne veulent pas casquer aux
péages, ils n’ont qu’à faire comme moi,
prendre l’avion ! répondit Nulco, agacé.
- Il faut dire, Majesté, que ce moyen de
transport est devenu extrêmement

385
compétitif ces derniers temps, reconnut
le Conseiller. Quoi que depuis peu,
certaines compagnies aériennes
commencent à faire payer pour aller aux
toilettes…
- Vous voyez bien que toutes mes idées
sont géniales, triompha le petit
Gouverneur. La preuve, tout le monde
les copie ! Des péages devant les WC ?
Merveilleux… On ne pourrait pas
généraliser le concept ?
- C’est déjà fait, votre Grandeur…
- Alors, où pourrait-on encore récupérer
de l’argent ?
- A part l’air qu’on respire, tout est taxé,
reconnut le Conseiller Je ne vois pas du
tout comment aller plus loin…
- Décidément, Gay-Noeud, je ne vous
fais pas mes compliments ! C’est
pourtant simple. Des péages, des péages,
encore des péages… Pour vélos, piétons,
poussettes, trottinettes et patins à
roulettes, voyons ! Il me faut absolument
remplir à nouveau ma corne
d’abondance pour pouvoir la déverser

386
généreusement sur mon bon peuple
reconnaissant…

387
XXV

Nulco et la colonisation choisie

Un vilain matin tout gris, les
Comtois se réveillèrent en entendant les
crieurs de rue annoncer une nouvelle
stupéfiante : les Orques noirs de la très
lointaine et très exotique île de Fayotte
avaient voté oui à 95,2% lors d’un
référendum réclamant leur rattachement
au territoire comtois. Mais qu’est-ce qui
leur prenait à ces ostrogoths de vouloir
soudain se faire recoloniser et devenir
comtois à une époque où il n’y avait rien
de pire que de l’être et où tout ex-

388
colonisé digne de ce nom ne rêvait que
d’obtenir repentance et grasses
indemnités compensatoires y afférentes
de la part des anciens occupants ? Dans
les hautes sphères, ils n’en avaient donc
pas assez bavé avec tous les problèmes
des Gentilles, de la Désunion et en
général de tous ces confettis d’Empire si
ruineux pour le contribuable…
Dans son beau Palais Balisé, le
petit gouverneur teigneux avait
convoqué son bon docteur Kirchner pour
faire le point de la situation dans
l’archipel des Gomorres…
- Fayotte, combien d’habitants ?
interrogea-t-il brusquement sur le ton du
camarade Staline demanda : « Le
Vatican, combien de divisions ? »
- 250 000, votre gracieuse Excellence,
dont 40% d’immigrés clandestins venus
de Grande Gomorre, Amollie et
Bonjoint, les îles voisines. 98% de
musulmans, pour la plupart chômeurs
endémiques et polygames convaincus.
- Pour la diversité, Kirchner, ce sera
parfait, apprécia Nulco. Je suis sûr que

389
vous allez me trouver là-bas un bel
animateur bien sombre pour donner de
jolies couleurs à ces volailles blafardes
de chez Big-Télé et pourquoi pas une
mignonne petite avocate métisse bien
photogénique pour compléter mon écurie
de Sinistres aussi laiteux
qu’incapables… J’en ai plus qu’assez de
tous ces blancs autour de moi. Des
blancs, encore des blancs, toujours des
blancs. Cela devient lassant à la fin !
- Sans aucun doute, votre Majesté. En
termes d’image, cela pourrait être
bénéfique pour vous, quoique paradoxal.
Mais en termes de comptabilité, cela
risque de se révéler catastrophique.
Madame Christine de la Tourprengarde
m’a fait savoir que l’île de Fayotte a un
PIB 3 fois inférieur à celui de la
Désunion, mais plus de 10 fois supérieur
à celui des Gomorres. Ces néo-comtois
vont donc très vite revendiquer les
mêmes avantages sociaux que ceux des
Gentillais et des Désunionnais.
L’immigration clandestine va connaître
un afflux encore plus massif de

390
Gomorriens vers Fayotte, de Fayottiens
vers la Désunion et de tout ce joli monde
vers la Comté…
- Et alors, Kirchner, qu’est-ce que vous
faîtes de la loi de libre circulation des
personnes dans l’Impérium galactique !
Sans oublier que c’est à Fayotte que se
trouvent les maternités les plus
productives de tout le territoire et que
notre Comté a un cruel besoin d’être
repeuplée de petites têtes brunes…
- Mais, votre glorieuse Eminence, ce
rattachement risque de coûter les yeux
de la tête. Il va falloir en verser des
millions en allocations familiales,
indemnités de chômage, de parent isolé,
d’APL, de RMI, de RSA sans oublier la
CMU et l’AME…
- Kirchner, la Comté est riche. Les
Comtois ont caché 1000 milliards de
dolros dans leurs bas de laine. Si j’y
ajoute tous les milliards que j’ai fait
tomber de ma corne d’abondance, cela
devrait amplement suffire. D’ailleurs,
dans une telle quantité de pognon, un

391
milliard de plus ou de moins, cela ne se
remarque même pas !
- Oui mais les contribuables risquent de
mal le prendre. Payer, payer, toujours
payer et de plus en plus. Un jour, ils vont
bien finir par s’énerver…
- Bon, alors, vous raconterez qu’on ne
donnera pas toutes les indemnités tout de
suite, que le rattrapage sera progressif…
- Et qu’est-ce que l’on va devenir avec
leur système administratif archaïque ?
Pas d’Etat-civil, pas de cadastre, la loi
tribale ou coranique partout. On va
déclencher une véritable révolution si on
retire aux caïds la gestion des affaires
courantes.
- Ecoutez le plus simple et le plus
efficace, c’est de les naturaliser et de les
fonctionnariser massivement. Devenus
du même coup agent de la République et
Comtois, tout rentrera dans la légalité la
plus stricte. Voyez cela avec la Garde des
seaux. Elle peut nous régler cette affaire
en deux coups de serpillière. Comme ça,
on se montre à la fois compréhensif et
magnanime avec le droit coutumier des

392
Orques noirs et on lutte efficacement
contre le chômage avec des créations
massives d’emplois pérennes.
- Et vous ne croyez pas qu’on pourrait
solenniser la création de notre 101ème
département comtois en organisant un
référendum, disons un plébiscite en
métropole…
- Mais, vous êtes tombé sur la tête, mon
pauvre Kirchner ! Faîtes voter ces
imbéciles de Comtois et ils vont
s’empresser de balancer le rattachement
aux orties. Déjà que tout indique qu’ils
souhaitent massivement se débarrasser
de toutes ces autres îles et territoires
ultra-marins qui leur coûtent si cher.
Vous ne croyez tout de même pas qu’ils
vont avoir envie de s’encombrer d’un
vieux porte-avion rouillé bondé
d’Orques affamés…
- Excusez-moi, Génial Gouverneur
Général, mais je ne comprends toujours
pas l’intérêt de votre stratégie…
- Toujours aussi ramolli du bulbe, mon
pauvre toubib ! Et qu’est-ce que vous
faîtes de la grandeur des principes

393
républicains ? Et de mon propre destin
historique ? Je veux qu’à la fin de mon
règne, on puisse dire de moi, qu’à
l’instar des plus grands roi et des plus
illustres empereurs, j’ai agrandi mon
territoire et laissé à mon héritier, le
Prince Jean plus d’espace vital que je
n’en avais trouvé moi-même !
- Evidemment, vu comme cela…
Pendant que nous y sommes, pourquoi
n’annexerions-nous pas l’ensemble de
l’archipel des Gomorres ?
- J’y réfléchis quand je me rase le
matin…
- Et pourquoi pas la Guy-Anne batave
puisque toute sa population ne rêve que
de s’installer dans la partie comtoise
voisine…
- En fait, j’envisage très sérieusement de
créer une sorte de droit de colonisation
choisie, d’auto-détermination opposable,
sur le même principe que celui au
logement chez nous. Vous voyez ce que
je veux dire ?
- Pas vraiment.

394
- C’est très simple, mais génial. Tout
citoyen de la Galaxie devrait pouvoir
choisir l’endroit où il veut vivre et tous
les états devraient lui assurer le gîte, le
couvert, les soins et les indemnités dès
qu’il arrive quelque part. S’ils n’y
parviennent pas, le citoyen du monde
mal reçu doit pouvoir les attaquer en
Justice et obtenir son dû. Mon rôle sera
de faciliter au maximum l’accès au statut
de Comtois. Ainsi je deviendrais un
exemple pour les autres chefs de
gouvernement.
- Mais si tous ces gens veulent devenir
Comtois, c’est uniquement pour profiter
des avantages sociaux…
- Et alors ? Qu’importe leurs raisons !
Une immense majorité de créatures un
peu partout dans la galaxie souhaite
devenir comtoise. Organisons des
référendums un peu partout et acceptons-
en les résultats !
- Mais cela pourrait prendre des
proportions démentielles, objecta
Kirchner. Admettons que le Molli
devienne le 104ème ou le 105ème

395
département comtois, vous ne
recoloniseriez quand même pas la
Berbérie ?
- Et pourquoi pas ?
- Gagadagaspard ?
- Très envisageable !
- La Bythinie ? Le Rif ?
- Presque souhaitable !
- Quand même pas le Kakistan, le
Shidanlpla et le Balubaland, nous n’y
avons jamais mis les pieds, même à la
grande époque des canonnières…
- Et alors ? Il n’est jamais trop tard pour
bien faire !
- Les Orques jaunes de l’Empire du
Milieu se sont installés en masse dans le
14ème district de notre capitale. On peut
dire qu’ils ont voté avec leurs pieds
ceux-là ; vous n’allez tout de même pas
leur proposer la botte ?
- Et pourquoi pas ? Il n’y a pas de grand
destin sans grande ambition. La Comté
doit être comme un phare éclairant une
Humanité égarée dans les ténèbres. Elle
doit devenir le fer de lance de la
mondialisation triomphante, de

396
l’étatisme restructurateur et de la
recolonisation joyeuse et revendiquée.
Nous nous devons de montrer l’exemple
à tous ces peuples qui refusent encore de
se mélanger, de se mixer, de se malaxer.
Le petit gouverneur faisait tourner
rêveusement un globe terrestre de cristal
phosphorescent devant les yeux d’un
Kirchner ébahi qui en était à se
demander si la mégalomanie de son
patron ne commençait pas à devenir
pathologique et contagieuse.
- Ne me regardez pas avec ces yeux de
merlan frit, Kirchner ! Non, je ne suis
pas fou. Je suis juste un peu en avance
sur mon temps. L’Avenir me rendra
justice. Vous verrez que dans quelques
années on dira que je fus un visionnaire,
vous entendez, toubib, UN
VISIONNAIRE !
« Quand votre crétin de Prince Jean se
retrouvera renversé par une révolution
menée par un Messie beige du genre de
Yanis Boah, Harry Mackrottroze ou
Déodat Falballah, vous comprendrez
votre douleur », pensa in petto le Sinistre

397
des Affaires étranges en quittant le petit
homme perdu dans ses rêves de
grandeur.
Avec force courbettes et
révérences, il quittait les lieux quand le
téléphone rouge sonna. C’était le
nouveau Président de l’Empire du Soda
Sucré, Hussein Ouba Ouba qui revenait à
la charge avec constance et ténacité. Ce
type faisait une fixette sur les bons
démocrates laïcs de la Sublime Porte.
- Je comprends que le sort de ces braves
Totomans qui trépignent pour entrer dans
l’Euroland vous obsède, Dear Mister
President, mais je vous supplie de
m’accorder un tout petit délai avant de
les intégrer ceux-là aussi. En ce moment,
les Comtois doivent absorber toute une
île d’Orques assez peu ragoûtante, je
crains qu’ils ne se retrouvent au bord de
l’indigestion et surtout qu’ils votent mal
aux prochaines érections zéropéennes…
- Damn’it. Vos abrutis de fromages qui
puent seraient capables de flanquer par
terre tout notre beau système
fédéraliste ! Soyez à la hauteur Nulco !

398
- Vous comprenez l’importance de
l’enjeu, Ô grand génie du Mélange
Universel. Mais une fois le péril écarté,
il n’y aura plus aucun obstacle à notre
absorption par le grand Mamamouchi de
la Corne du Meurdeur. Je vous garantis
que vos petits protégés seront admis
avec les honneurs et qu’on leur déroulera
le tapis rouge. Vous pouvez compter sur
moi !

399
XXVI

Nulco et la grippe cochonne

Nulco avait ouï quelques échos
pessimistes venus de la cour du grand
Meurdeur, l’entité du Mal absolu qui
aspirait à diriger le monde par
l’intermédiaire des Triumvirs du Nom (le
nouvel ordre mondial) et tous leurs
séides, idiots utiles, âmes damnées et
autres intermédiaires. Convoqué devant
cette entitité-qui-n’existe-pas, c’est seul,
en chemise, pieds nus et tout tremblant
qu’il se présenta devant la monstrueuse
tour surmontée de son énorme brasier
dessinant dans la nuit des confins
obscurs un œil géant censé tout voir…

400
- Puissance Ultime et Absolue, j’ai
toujours fait tout ce que vous m’avez
commandé, commença le petit
Gouverneur dès qu’il fut en la noire
présence. Jugez plutôt : j’ai réconcilié la
Comté avec l’Empire du Soda Sucré, je
lui ai sacrifié mes derniers preux, j’ai
réintégré le haut commandement de
l’OTAM, j’ai annulé la double peine
pour les orques déviants, instauré la
discrimination positive et attiré dans la
Comté le plus grand nombre possible
d’orques jaunes, noirs ou verts…
- C’est pas mal, mais tu es bien loin du
compte, misérable nabot, gronda la voix
du Meurdeur qui restait dans l’ombre.
- J’ai ridiculisé Grogneux le vieux
Menhir râleur, atomisé l’opposition
patriotique, créé de hautes autorités pour
lutter contre les discriminations. J’y suis
si bien parvenu que l’on ne parle plus
d’orques mais de « divers». J’ai installé
mes « divers » dans les plus hautes
fonctions de l’Etat. J’ai montré
l’exemple avec mes ministrettes de
couleur et j’ai ouvert toutes grandes les

401
portes des grandes écoles à leurs petits
frères et à leurs petites sœurs. Pas
d’examen d’entrée pour eux. Je les
favorise tellement que cela en devient
indécent !
- Allons, allons. C’était convenu entre
nous, répliqua le Maître de la Mort d’une
voix caverneuse. Tu n’as fait
qu’appliquer le programme, avorton !
Nulco peinait à continuer son
boniment. Mais comment parler avec cet
hyperpuissant qui ne sortait pas de
l’ombre et qui restait quasi invisible,
couvert par une sorte de long manteau
allant jusqu’au sol avec une grande
capuche masquant son visage. En avait-il
un d’ailleurs ?
- Croyez, Puissance Absolue, que je fais
toujours tout ce que vous m’ordonnez. Je
reçois vos envoyés avec empressement.
Je tiens compte de tous les ordres que
vous voulez bien me transmettre. Je
traite également vos correspondants avec
le plus grand respect. A intervalles
réguliers, je viens m’expliquer devant
leurs cénacles plus ou moins secrets.

402
Vous ne pourrez jamais trouver plus
soumis que moi !
- Tu sais très bien que dès que j’en
trouverai un, tu seras fini. Et il se
pourrait que cela arrive plus vite que tu
ne le penses…
La grosse voix rocailleuse et synthétique
se faisait menaçante. Nulco fit profil bas.
- Expliquez-moi, Majesté puissante et
miséricordieuse, les raisons de votre
courroux…
- Je suis furieux, Nulco et cela ne date
pas d’aujourd’hui. Tiens, la grande crise
mondiale par exemple… Ca ne va pas du
tout… C’est trop lent, trop mou, pas
assez destructeur. Le nuage ruino-actif,
quel besoin avais-tu de tenter de le
contrer avec ton ridicule cumulus de
baraton ? Tu voulais contrarier mes
plans ? Avoue-le !
- Pas le moins du monde, Ô Grand
Sublime… D’ailleurs ça n’a pas
fonctionné, donc vous n’avez pas été
lésé. Il fallait bien que les Hobbitts
s’imaginent que j’agissais efficacement
pour les protéger.

403
- Oui, mais cette dépression, cette
débâcle économique est bien trop longue
à se développer. Elle ne fait pas assez de
dégâts !
- Je ne sais pas ce qu’il vous faut ! Chez
nous, les usines, les ateliers, les
entreprises, les commerces ferment les
uns après les autres. Les Comtois se
retrouvent chômeurs par paquets de
mille…
- Pfft… Vous êtes encore trop riches
dans votre fichu Gouvernorat.
- Pourtant on ajoute sans arrêt de
nouveaux impôts, de nouvelles taxes. On
prélève, on prélève à tout va. Et on
réduit les prestations et les
remboursements. On fait tout ce qu’on
peut pour que les Hobbitts descendent
enfin au niveau de vos petits protégés,
mais ce n’est pas facile. Ils ont du
répondant, des bas de laine, des
lessiveuses pleines de pièces d’or. Ils
s’empêchent de consommer. Ils ont peur
du lendemain. Ils sont pingres, radins. Ils
se méfient de tout. Et le pire du pire : ils
fraudent le fisc ! C’est même devenu un

404
sport national. Certains vont jusqu’à
détruire mes radars, mes meilleurs armes
pour les plumer !
- Sans doute, mais tout cela est encore
très insuffisant. Tu n’es pas à la hauteur
du défi, crétin ! Tu as réinjecté dans la
machine des dolros par millions…
- Mais c’était sur votre ordre !
- Il aurait fallu en balancer des milliards,
sombre crétin, pas quelques ridicules
petits millions et même des milliards de
milliards pour que cette dépression dure
mille ans et qu’on en finisse une bonne
fois pour toutes !
- Majesté, j’ai été obligé de me maintenir
dans la moyenne générale. J’ai versé un
peu moins que la grosse Angela et
nettement moins qu’Ouba-Ouba.
Pouvais-je faire autrement sans que cela
ne semble bizarre ? Vous voudrez bien
mettre à mon crédit que j’ai quand même
réuni les décideurs de toute la galaxie
pour qu’ils ne décident de rien et qu’ils
ne décident surtout d’aucune mesure de
protection pour leurs économies
respectives.

405
- Encore une fois, petit bras, Nulco…
Tous plus minables les uns que les
autres…
- C’est qu’il va y avoir les érections
zéropéennes. Il ne faudrait surtout pas
que les Comtois votent mal et flanquent
toute l’affaire par terre comme cela a
failli se produire en 12005.
- Arrêtez de leur demander leur avis, à
tous ces c… !
- Mais, Très Haute Autorité, c’est vous-
même qui nous avez demandé de
toujours sauver les apparences de la
démocratie…
- Oui, pour l’instant. Ah, je me demande
quelle mouche a piqué ces crétins qui
m’ont proposé de lancer cette nouvelle
pandémie de grippe cochonne. Sur le
papier, c’était génial. Un virus animal
mutant, transmissible à l’homme ! Une
promesse de milliers et pourquoi pas des
millions de morts, pire que l’espagnole
du siècle précédent. La panique absolue.
La paranoïa mondiale garantie. Là, on
tenait enfin le bon bout. J’aurai dû me
méfier plus de ces idiots de scientifiques.

406
Résultat, un pétard mouillé. Moins de
cadavres que dans un banal accident de
la route. Même pas de grands charniers
d’animaux abattus. Aucun holocauste de
cochons. Vous aviez fait mieux avec les
bovidés et avec les volailles. C’est tout
juste si la terre des pharaons a bien voulu
les exterminer. Pourtant, c’était une
occasion en or pour resserrer encore plus
l’étau des orques verts. Encore un virus
qui a fait chou blanc. Et vous avez pris
des mesures, crapule !
- Détrompez-vous, Majestueuse Altesse,
je n’ai fait que faire semblant de prendre
des mesures. En réalité, je n’ai rien fait
du tout. Juste un petit questionnaire
distribué dans les avions. Avez-vous le
nez qui coule ? Où allez-vous habiter
dans les quinze jours qui viennent ?
- Il y a quand même eu un imbécile de
bourgmestre pour fermer une école et
une ministre pour diriger les arrivants
vers une zone de quarantaine dans les
astroports !
- Inexact, les passagers n’étaient pas
maintenus à l’écart du reste de la

407
population. Juste de la poudre aux yeux
pour les médias. On les laissait aller
postillonner partout…
- Quoi qu’il en soit, ce méchant virus
était bidon, aussi bidon que tous les
autres, grogna le Meurdeur.
- Majesté, nos savants, nos médecins,
nos biologistes vont travailler d’arrache-
pied pendant tout l’été et je suis sûr
qu’ils vont vous trouver quelque chose
de bien plus puissant avant l’hiver
prochain. Ce n’est que partie remise.
Faîtes-moi confiance. D’ailleurs nos
médias ont déjà prévenu l’opinion.
- Mais quels crétins vous êtes ! Vos
Hobbitts vont s’acheter des masques et
faire de stocks de Tamiflu…
- Il faut dire que ce nouvel essai de
nettoyage démographique était plutôt
prématuré… Vouloir propager la grippe
au mois de mai, quelle idée débile !
- Je sais, je sais, fit le Meurdeur d’une
voix soudain lasse. Mes experts se
croient si supérieurement intelligents
qu’ils ne proposent que des quantités de
c… Depuis le coup du sida, de l’ébola,

408
de la chikungunja, de l’ESB et autres, je
croyais qu’ils avaient fait des progrès !
Et bien non ! Je compte sur vous, les
politiques pour prendre le relais…
Nulco quitta la Tour du
Meurdeur assez rassuré. Le rouleau
compresseur du Nouvel Ordre était bien
en marche, mais de façon aussi
calamiteuse que celle de son propre
gouvernement. La médiocrité, même
dans le mal, restait bien la chose la plus
universellement partagée. Il en gonfla le
jabot en grimpant d’un pas allègre la
passerelle de son bel Air Force Couenne.

409
XXVII

La visite du Messie beige

A l’occasion du 65 ème
anniversaire du débarquement qui permit
la délivrance de la Comté occupée à
l’époque par les Orques vert de gris, le
petit gouverneur crut bon pour lui
d’inviter son très cher ami le nouveau
chef de l’Empire du Soda Sucré, Hussein
Ouba-Ouba Ier. L’énorme jumbo-jet
polluant et pétaradant du jeune, beau et
mince Messie se posa sur une piste VIP
de l’aéroport de Boissy-Charlton Heston
en compagnie de toute une flottille de
chasseurs, shuttles et jets d’attaque,
chargés de la protection rapprochée de
l’idole des peuples diversifiés. A côté du

410
mastodonte volant, le modeste Air Force
Couenne à pédales et énergie solaire
sinistérielle de Nulco faisait bien pâle
figure. Quelque chose comme la
comparaison entre un Hummer et une
deudeuche. Pendant qu’Oubamette et ses
deux fillettes se baladaient sous haute
surveillance dans Laetitia-Comtépolis,
grimpaient en ascenseur privé jusqu’au
sommet de la Tour de Fer que le monde
entier nous envie ou se livraient à du
shopping compulsif dans les magasins de
luxe de la rue Sainte Gonorrhée, l’Espoir
d’un monde nouveau partait vers la
Sudmandie avec deux méga-
hélicoptères. Histoire de tromper les
snipers, tireurs au bazooka et autres
lanceurs de missiles intégristes. Les deux
engins étant parfaitement identiques
pour que personne ne sache où il se
trouve. Sécurité oblige.
Il en serait de même à terre :
deux limousines rallongées et blindées et
une cohorte de véhicules
d’accompagnement. On se demande
pourquoi on prend tant de précautions

411
prises pour un personnage si aimé pour
ne pas dire idolâtré des gens…
Sur place, le bon peuple des
lobotos et des kollabos venus en masse
rendre ses hommages et témoigner de sa
béate admiration pour la merveille, en
fut pour ses frais. Il eut beau agiter ses
pancartes : « We love you » ou « Yes we
can », le Messie descendit bien du ciel,
mais personne (ou presque) n’aperçut
grand-chose. Seuls quelques happy few,
vrais croyants et chanceux triés sur le
volet des collèges de la diversité du coin,
furent autorisés à verser quelques larmes
sur le sacrifice de ces pauvres GIs venus
du fin fond du Middle West pour nous
sauver, nous distribuer de la gomme à
mâcher et nous apprendre à danser
comme il faut…
Au passage, on s’aperçut que
Nulco avait oublié d’inviter la vieille
reine des Ongles qui était restée à se
lamenter dans son humide chenil
écossais. C’est le fiston écolo, rougeaud
aux larges esgourdes qui la remplaça au
pied levé et en catastrophe, histoire

412
d’éviter un incident diplomatique ou une
nouvelle guerre de cent ans. Après tout,
20 000 Britons avaient laissé leur peau
dans cette triste affaire, autant que de
Ricains… Quant aux Canadiens,
Australiens, Néo-Zélandais et autres
nationalités diverses et variées qui
débarquèrent ce jour-là et les suivants,
on en parla fort peu. Comme de tout le
reste d’ailleurs : carpet bombings
(bombardements massifs à l’irakienne ou
à l’afghane, déjà…), destruction totale
de villes entières (Kan, Zizieu…) qui
n’avaient rien fait de mal, viols, femmes
tondues, exécutions et « épurations »
plus ou moins malhonnêtes.
De toute cette épopée, ne doit
subsister que le magnifique élan de
résistance, le sursaut héroïque contre le
maudit envahisseur, le tout épicé de
quelques déclarations surréalistes mais
fort bien venues sur les invasions
actuelles ou à venir. Assis sur deux
fauteuils Louis XV, les deux éminences,
la grande et la petite, s’entretinrent de
sujets fort consensuels comme la

413
Turquie, le monde islamique et le voile
du même nom. On apprit qu’Hussein
aimait le vert et Nulco aussi… Mais nos
lecteurs seront heureux de savoir ce qui
s’est raconté « off the record » (hors
micro) comme on dit dans les milieux
autorisés à ne pas parler comtois.
Donc le bel Ouba prit le vilain
petit Nulco à part et le regarda de haut,
la tête en arrière, l’œil dédaigneusement
plissé, avant de lui sortir sur un ton
condescendant : « Petit bonhomme,
votre pays des fromages qui puent nous a
causé bien des soucis, bien des
problèmes et bien des morts autrefois. La
Soda Sucré Army n’a plus de faces de
bidet à sacrifier pour vous. Même en
Oklahoma, on n’en trouve plus pour s’y
engager. Vous ne voudriez pas que je
fasse verser le sang de mes frères de
couleur comme autrefois avec votre
libération de l’emprise des orques zazis
tout verts de gris. Bon, les boys sont
venus vous sauver, mais maintenant c’est
terminé. Il serait temps de devenir
adulte, d’accepter le melting-pot, de

414
daigner vous métisser, de recevoir autant
de nouveaux orques que l’OMU et
l’OTAM vous l’ont demandé sans faire
d’histoires et sans venir pleurnicher dans
mon giron. Je ne m’appelle pas Jo W le
re-né, le chrétien demeuré, mais Hussein
Baraquée qui peut dire « Salam
Aleikum » en étant aussi crédible à
Barbès qu’à El Zazar !
- Aleikum Salam, lui répondit Nulco.
S’il y a quelqu’un de convaincu des
bienfaits de la soumission, c’est bien
moi, votre Grandeur Messianique.
L’avenir est au mixage et à la diversité.
L’Europe, que dis-je, le monde sera
Black-Blanc-Beur…
- Non, Black-Beur-Yellow, corrigea le
Messie Beige.
- Oui, bien sûr. Voyez, je m’y suis déjà
mis. J’ai même montré l’exemple. J’en
ai déjà mis trois dans mon
gouvernement… sans oublier quelques
préfets, hauts fonctionnaires et
conseillers en tous genres… « Positive
action », Mister President…

415
- C’est bien loin de suffire. L’Europe ne
reçoit pas encore assez d’Orques. Elle
est raciste, moisie et pas accueillante.
Regardez, les gentils Totomans qui
frappent à la porte depuis des années. Il
faut les laisser entrer et faire moins de
simagrées…
- J’ai déjà ouvert deux chapitres
supplémentaires de négociation lorsque
j’étais aux commandes de l’Euroland. Et
on les arrose de pognon…
- Ce n’est pas assez !
- Mais le peuple est contre à plus de
70% !
- Et alors ? L’avis de la populace, on
s’assoit dessus…
- Oui, mais demain, elle va voter pour
les zéropéennes… Il nous faut des
députés. J’ai du monde à caser, moi…
- C’est ton problème, petit homme…
- J’ai trouvé, dit Nulco tout joyeux, je
vais dire à XB de parler de « partenariat
privilégié » comme ça on noie le poisson
le temps que les crétins votent comme il
faut. Votre Génie Bienfaisant
comprendra qu’il faut entendre

416
« adhésion rapide et sans référendum »,
évidemment, Majesté omnipotente !
Ils passèrent le reste du temps à
organiser la visite privée du Messie
moderne…
« Comtépolis tout entière est à
vos pieds, ô grand Hussein. Indiquez les
endroits où vous souhaitez aller et je
boucle tout pour que vous les visitiez en
toute quiétude sans être gêné par le bas
peuple. La cathédrale sera vide, inutile
d’ôter les babouches en entrant, le
quartier du restaurant où vous voulez
dîner, « La Fontaine du Prophète », a été
quadrillé et vidé de sa population… »
- Mes goûteurs assermentés sont-ils en
place ? Des fois qu’on voudrait
m’empoisonner…
- Hussein révéré, aucun Comtois, même
le hobbitt le plus borné, n’oserait…
- Il faut se méfier. Je ne serais pas le
premier empereur à finir ainsi…
Les aboyeurs et journaleux
notèrent qu’au menu, la famille se régala
de foie gras, gigot d’agneau et d’île
flottante au dessert. Mais aucun fromage

417
qui pue, ni vin, ni cigarette… (Tiens,
tiens, Hussein serait-il un vrai croyant ?)
Le lendemain matin, visite en famille à
Vilainbourg, le musée d’Art Décadent de
Comtépolis. Le Messie fut « invisible
aux yeux de tous » notèrent les crieurs,
les tableaux également, vu que le public
dut faire le pied de grue toute la matinée
avant d’être autorisé à entrer à son tour.
Le grand Hussein est reparti
aussitôt après en compagnie de son
armada aérienne, ne laissant à Nulco que
son épouse et ses deux filles. Charge
pour lui d’organiser le goûter et la
sauterie pour l’anniversaire de l’adorable
petite Shasha. Faisant contre mauvaise
fortune bon cœur, au lieu de co-gérer les
affaires du monde, le petit gouverneur
s’en retrouva réduit à gonfler des ballons
de baudruches multicolores, à distribuer
smurties et cocu-colour, à chauffer des
thamallows et à danser sur le dernier
tube de Pritney Spire un chapeau pointu
sur la tête et un mirliton dans la bouche,
le tout pour complaire à la first Madame.

418
Quand enfin gamines et gamins
déchaînés quittèrent le Palais Balisé,
laissant derrière eux cotillons,
serpentins, confettis et mare de soda
sucré collant sous les godasses, Nulco
poussa un long soupir de soulagement en
s’effondrant dans un fauteuil : « Ouf !
Bianca… Enfin finie, cette corvée !
C’était presque pire que l’invitation du
satrape des sables ou que celle du gnome
de la Casbah… Quel boulot ! Il faut tout
faire dans ce foutu métier… »
- Mais mon pauvre chéri, le beau Messie
beige vous a littéralement traité comme
une vulgaire crotte de bique… Il a même
osé dire que vous n’étiez pas sa
priorité…
- Evidemment, avec le bazar qu’il a chez
lui. S’il avait pris le temps de m’écouter,
je lui aurais expliqué la « Nulco touch »,
je lui aurais refilé mes meilleurs trucs
pour résoudre la crise…
- Moi, j’ai bien vu que vous n’étiez pas
dans ses petits papiers.
- Cara mia, j’ai tout fait pour essayer de
lui complaire. Je n’ai même pas chanté

419
« l’Alsacienne » alors qu’ils m’ont tous
braillé leurs hymnes nationaux dans les
oreilles, même ce grand crétin de Carl
qui chante comme une casserole !
- Tout ça n’a servi à rien mon petit
chou…
- Mais enfin qu’est-ce qu’il me
reproche ? Je suis trop blanc ? Je sens le
gaz ?
- C’est ça. Tu devrais prendre un rendez-
vous chez Michou pour une séance
d’UV… Je te trouve un peu pâlichon.
C’est pas bon pour l’image !
- Enfin, j’ai quand même réussi à sauver
l’essentiel. Les fonctionnaires de l’Etat,
même orques verts, ne porteront ni le
turban ni la burka dans l’exercice de
leurs fonctions et les écolières devront
ôter leurs voiles avant d’entrer à
l’intérieur des établissements scolaires…

420
XXVIII

Malaise

D’aucuns voulurent faire croire à
tout le monde que Nulco avait subi un
léger malaise lors d’une séance de
trottage cet été. De méchantes langues
osèrent même parler d’un petit AVC.
Mais par l’intermédiaire de mon
concierge qui a une cousine qui connaît
la belle-sœur du frère de l’amie de
l'oncle de la manucure particulière de
Bianca, je peux affirmer de source sûre
qu’il n’y eut point d’AVC, mais bel et
bien une vraie NDE (Near death
experience) ou plutôt une EMI
(Expérience de mort imminente) pour
causer french, que diantre!

421
Pendant quelques interminables
secondes, notre gouverneur préféré parce
qu’unique et inimitable est resté
inconscient. Il est parti vers la lumière en
suivant un long tunnel tout noir. Et il a
rencontré Dieu en personne. Lequel était
grand, mince, très beau et de carnation
café au lait. Rien à voir avec le vieux
barbon un peu gâteux des images
pieuses. Son regard était fier et sa tête
légèrement penchée sur le côté. Il portait
une courte barbe noire, un turban vert et
un gros livre pleins de signes
cabalistiques dorés. D’une voix grave et
douce, il a dit au petit homme qui planait
devant lui.
« YES, YES, YOU CAN
CAN… »
Jamais Nulco ne s’est remis de
cette expérience inoubliable. Il ne court
plus que rarement et sur de courtes
distances. A peine un petit kilomètre.
Une seule idée l’obsède maintenant : être
enfin invité à la table de son Dieu.
Que ne sera-t-il pas obligé de
faire pour y parvenir ?

422
XXIX

Nulco et la taxe carbonique

Nulco en avait assez que Christine de la
Tour Prengarde, sa sinistrette de la
cagnotte vidée, vienne passer son temps
à pleurnicher dans son bureau. (« Ouin,
ouin, y a pu d’sous dans les caisses…
Ouin, ouin, z’avez tout gaspillé avec vos
largesses… Ouin, ouin, comment on va-
t-y faire pour remplir nos bourses… ») et
que Jean Ricard Bourreleau n’arrête pas
de le bassiner avec ses histoires de
réchauffement climatique, rebaptisé
« changement » après un hiver
insuffisamment réchauffé à son goût.

423
- Comprenez-moi bien, votre
Majesté, l’homme est la plus grand
néfaste créature qui soit. Il prolifère à
couilles rabattues et pollue de sa
crasseuse présence notre belle planète
qui serait si pure sans lui. Avec ses
saletés de charrettes à huile noire, ses
poêles à mazout, ses élevages de porcs
en batterie et les flatulences de ses
vaches à lait, il produit bien trop de gaz
carbonique, lequel s’accumule dans le
trou de la couche d’ozone, ce qui
provoque des tsunamis de pauvreté par
accumulation sous forme d’écran
protecteur contre les blizzards polaires,
ce qui à l’arrivée réchauffe terriblement
la terre… CQFD.
Le petit bonhomme au nez
rouge, aux bouclettes en bataille et aux
pantalons tirebouchonnés poussait un
grand soupir, s’épongeait le front avec
un grand mouchoir à carreaux et
attendait la réponse de son prince, tout
heureux d’avoir réussi à aligner quelques
phrases qu’il jugeait cohérentes alors
qu’il en était au quatrième apéritif anisé

424
du matin censé dissiper les brumes des
alcools de ses frasques vespérales et
nocturnes.
La plupart du temps, Nulco
répondait agacé : « Ca suffit avec vos
conneries, Bourreleau, arrêtez de
commencer vos journées au pastis ! Si
l’humanité produisait autant de gaz
carbonique que vous me le racontez, on
ne pourrait plus respirer du tout… Et
tac ! »
- Mais, c’est le cas…
Airpadepif le constate bien souvent…
- Airpadepif ment…
Airpadepif est dément…,
chantonna Bianca occupée à faire du
macramé avec les cordes de sa guitare
molle, tout en écoutant la conversation.
- Oui, mais Al Goret a dit…
- Ah, non, ne me parlez pas de
ce cochon et de ses histoires de
banquises qui craquent, de glaciers qui
fondent et de marées qui montent ! Moi,
Nulco 1er, j’ai fait beaucoup plus fort que
lui avec mon « Quenelle de
l’environnement ». J’ai promu les

425
éoliennes, il en pousse plus que des
champignons en septembre, les
panneaux photovoltaïques, les charrettes,
bicycles et tricycles électriques sans
oublier les chauffe-eaux solaires, les
biocarburants et le gaz d’algues vertes.
Combien de chefs d’état peuvent en dire
autant ?
- Oui, mais, Eminence, vous
aviez signé la charte de Nicolas Bulot…
Vous vous étiez engagé à taxer le gaz
carbonique avant de vous faire élire…
- Bof… Tout ce qu’il a fallu
promettre aux Hobbitts pour pouvoir
monter sur le trône… S’il fallait en tenir
compte ! Vous savez bien que les
promesses n’engagent que ceux qui les
écoutent. C’est mon vieux mentor, ce
requin anisé de Pascual qui aimait
raconter ça !
- Mais, ô Grand Maître,
pleurait La Tour Prengarde. Une petite
taxounette de plus m’aiderait bien à
renflouer les caisses que vous avez
vidées pour le plus grand bien des
banquiers, des riches et des pauvres

426
orques nécessiteux, sans parler de toutes
vos folies des grandeurs baliséennes et
pipolesques.
- Silence ! Vieille sorcière
Grippe-sou ! Vous ne comprendrez
jamais rien à ma munificence et encore
moins à l’économie moderne ! Si vous
aviez lu Patek, vous sauriez que plus un
pays dépense, plus il s’enrichit.
Exemple : l’Empire du Soda Sucré ! On
ne fait pas plus riche…
- De dettes, répliqua
l’argentière.
- Mais non, riche d’espoir,
intervint la belle transalpine. L’argent va
à l’argent. C’est bien connu. Qui nait
riche, s’enrichira et qui est pauvre,
s’appauvrira. Le fortuné est le soleil et
l’oasis de l’infortuné… C’est mon lama
Dalla qui me l’a enseigné… Et tiens, ça
pourrait même faire un super titre de
chanson…
- Et qui vole une Rolex gagne
une Festina de contrebande, grogna
Bourreleau.

427
- Un peu de respect pour la
grande dame, espèce de sac à vin,
rétorqua méchamment Nulco.
- Il n’empêche, mon
mignonnet, que je serai très fâchée si tu
décevais mon joli Nicolou…
Nulco se demandait ce que
toutes les femmes de Présidents
pouvaient bien trouver à ce crétin mal
peigné qui passait son temps à se balader
en ULM, montgolfière ou blindé tout
terrain dans les coins les plus reculés de
la galaxie avec une meute de cameramen
derrière les basques. Ce Narcisse imbu
de lui-même et sponsorisé par l’un des
plus gros pollueurs de la planète,
l’insupportait au plus haut point, mais
que n’aurait-il pas fait pour les beaux
yeux de la grande chanteuse à la si petite
voix.
- Il n’en est pas question,
Bianchita. Je vais bien trouver une
solution.
Et il partit en petites foulées
faire un tour dans les allées du parc de
son Palais Balisé accompagné d’une

428
douzaine de gardes du corps en short et
tee-shirt mouillé. Des tireurs d’élite
avaient investi les toits environnants, des
hélicoptères de combat sillonnaient le
ciel et trois compagnies de RS
quadrillaient le quartier. Les mesures de
sécurité avaient été renforcées autour du
petit homme depuis qu’il avait reçu des
courriers le menaçant de mort avec une
balle de 22 long rifle ajoutée dans
l’enveloppe. Leur auteur, un handicapé
mental des zones méridionales, avait été
confondu par ses traces ADN : il léchait
des timbres autocollants !
Quand le petit génie réapparut,
dix longues minutes plus tard, trempé de
sueur et tout joyeux de s’être laissé
filmer par une équipe de la nouvelle
chaîne people préférée des Hobbitts,
« Tendre Comté », les trois autres étaient
toujours dans le bureau avec leurs
récriminations : la grande argentière
avec ses coffre-forts vides, le Bourreleau
et son gaz carbonique puant et la Bianca
toujours aussi enragée de son Bulot
écologique. Le génie aux courtes pattes

429
s’écria aussitôt : « Euréka ! J’ai trouvé !
Je vais créer un nouvel impôt. Non,
mieux une taxe ! Non, encore plus
génial, une contribution volontaire, la
CVCGC, la contribution volontaire
contre le gaz carbonique… »
- Mais, Eminence, vous aviez
juré de faire baisser les impôts… se
permit d’intervenir le Grand Conseiller
Gay-Nœud qui passait par là.
- Pas de meilleure façon que de
les augmenter pour les réduire… Si, si.
Ca a l’air paradoxal à première vue
surtout pour le blaireau de base, mais pas
pour un énarque qui lui, saura se référer
au grand adage bensirakien « Trop
d’impôt tue l’impôt ». Nous allons taxer
les bovidés, les charrettes, les poêles à
bois, à gaz ou à charbon, les cuisinières,
les pétrolettes, les tracteurs… Que sais-
je ? Tout ce qui dégage du carbone. En
gros tout, quoi ! Mais on va commencer
léger… Je vous le fais à 17 dolros la
tonne de gaz… Ca va ?
- Mais, chéri, Nicolou vous
avait fait accepter un bon 35 ! fit Bianca.

430
- Et les Norrois en sont à 200,
brama Bourreleau.
- Rien à battre de ces
pithécanthropes des neiges. On
commencera léger comme pour la CSG.
D’ailleurs je vais demander à Tocard,
cette vieille canaille taxeuse de nous
mitonner un truc bien vicieux.
Et c’est ainsi que le vieux sage
à la rose flétrie accoucha d’une nouvelle
usine à gaz anti-gaz qui allait coûter
jusqu’à 300 dolros par an à chaque
Hobbitt qui n’en pouvait mais et ne
pouvait dire qu’amen, vu qu’on allait lui
clouer le bec avec des histoires de
sauvetage d’ours blancs et de pauvres
orques réfugiés climatiques fuyant leur
pays avec de l’eau jusqu’aux chevilles.
Cerise sur le gâteau ou ultime
finesse, la mère la Tour Prengarde
annonça que tout l’argent ainsi ramassé
serait rendu dolro pour dolro. Sans dire à
qui ni comment bien sûr. Les non-
imposables auraient droit à un chèque
vert, mais pas en bois. Les Hobbitts
moyens savaient bien qu’ils ne

431
reverraient jamais la couleur de leur bon
argent et que l’environnement serait loin
de s’en porter mieux. En effet, la Comté
ne participait que pour un minable pour
cent à l’effort généralisé de pollution
galactique. Les Comtois étaient déjà
taxés sur l’eau, la terre, les maisons, le
travail, le commerce, l’huile noire, le sel,
le poivre, le vinaigre et les charrettes, sur
les vivants, les morts, les héritages et les
taxes elles-mêmes. Ils étaient le peuple
le plus pressuré du monde, mais cela ne
suffisait donc encore pas. Il ne restait
plus que l’air. Et bien, ils l’avaient osé,
ces néfastes. Ils commençaient par le gaz
carbonique. L’oxygène viendrait bien un
jour… Et pourquoi pas l’hydrogène
sulfuré, l’azote et l’acide acétique ?

432
XXX

La Pandémie

C’était le jour de la rentrée à l’école
des Nuns. (Depuis l’arrivée de nouvelles
modes non-discriminatoires, il ne fallait
plus dire « Nuns », mais personnes de
petite taille. Le lecteur remarquera
l’astuce orthographique censée éviter à
l’auteur les foudres du gnome de la
HACHE, la Haute Autorité de Castration
Honteuse des Esprits…) Le soleil
brillait, les yeux pleuraient et les nez
coulaient… Après avoir passé un été à
gratouiller les cordes de son luth à
l’ombre d’un grand chêne, notre barde
favori retrouvait un groupe de potaches
assez peu attentifs à son enseignement. Il

433
y avait belle lurette que les histoires du
bonimenteur brasseur de vent qui régnait
à Comtépolis n’intéressaient plus grand
monde et que les auditoires avides de
découvrir la recette du succès incroyable
de Nulco, Sire de Magie Bouchemoissa,
nom qui, en courtepatois signifie :
« Poteau planté dans un bourbier
puant », avaient depuis longtemps fait
défaut au thuriféraire à la longue barbe
blanche. Le barde lui-même avait perdu
et son inspiration et son enthousiasme de
griot laudateur du pouvoir.
Devant lui, les petits Nuns de
grande école baillaient à s’en décrocher
la mâchoire en rêvant au prochain pétard
qu’ils allaient se rouler à la sortie ou à la
future blondasse qu’ils allaient se taper
en réunion ou même à la nouvelle
session de jeu vidéo qui allait les
scotcher devant l’écran de leur boîte à
troubadours jusqu’à pas d’heure. Le
dernier en date s’intitulait : « Vis ma vie
de clodo. Apprends à faire la manche, à
dormir dans des cartons, à chanter dans
le métro et à apprécier le Préfontaines

434
12° ». Ce jeu avait un tel succès qu’il
était en passe de détrôner les best-sellers
comme « Kill’m all » une tuerie de nazis
baveux et autres racistes de tous pelages
et surtout « Rapide et Furieux », une
vulgaire course de glisseurs aux
carrosseries flashy qui finissait par lasser
les plus abrutis des djeuns…
Il faut bien avouer que cette
rentrée 12009 s’annonçait
particulièrement morose. Pas grand-
chose à se mettre sous la dent. Au
propre, au sale et au figuré. Aucune tour
jumelle percutée par un aéroplane
s’effondrant sur elle-même comme si
elle avait été bâtie en pur carton-pâte,
pas de chevauchée fantastique dans les
déserts de sable, pas de bombardements
en carpettes multicolores, pas même de
joyeuse pyrotechnie banlieusarde avec
embrasement festif de poubelles et de
charrettes de bolos ! Non, maintenant ça
tirait à balles réelles et ça pillait et
dépouillait sans joie, de ci de là, comme
par habitude et obligation, jusqu’au plus
profond de la campagne du même nom,

435
sans même le piment ajouté par le risque
d’une toute petite sanction. Le Hobbitt
moyen s’ennuyait. Et pour l’abrutir
encore un peu plus, on le tympanisait
avec cette histoire de grippe cochonne…
« Petits enfants de petite taille,
craignez la pandémie, commença le
barde barbu en plaquant un accord
strident, histoire de réveiller sa demi-
douzaine d’imbéciles heureux. (Il
officiait à l’ENA, « l’école nabotique
d’abrutissement, petite section, la grande
se passant dorénavant de ses services).
Lavez-vous les mains cinq fois par jour
avant la prière. Apprenez à vous servir
de vos coudes pour vous moucher, pour
appuyer sur les poignées de porte et pour
saluer la compagnie. Jetez vos
mouchoirs à la poubelle après usage.
Portez des masques à gaz dans les lieux
publics. Eviter les rassemblements.
Surveillez votre température. Et sachez
qu’au premier éternuement suspect, je
n’hésiterai pas à vous renvoyer en
quarantaine dans vos foyers ! »

436
Cela ne rata pas. Il fallut
attendre moins de dix secondes avant
qu’un Nun malin n’explosât en un
énorme « atchoum » accompagné d’un
nuage de postillons irisés qui doucha
littéralement l’ensemble du groupe. Le
barde décréta immédiatement l’état
d’urgence. L’école fut aussitôt fermée…
Sur le chemin du retour les
Nuns s’interpellaient joyeusement.
- On l’a bien roulé, le vieux
crétin. Comme ça, il ne vous gavera plus
avec sa zik pourrie et ses histoires de
naze. Sa grippe porcine, c’est rien qu’un
virus bidon de plus. J’ai même découvert
en fouinant sur l’Infosphère que ce serait
le résultat d’une recherche des
laboratoires secrets de l’armée de
l’Empire, les mêmes qui avaient lancé le
« charbon » en 12001 et que les pauvres
cochons mexicains n’y seraient pour pas
grand-chose. On leur aurait discrètement
inoculé le poison inventé par un certain
professeur Frankstein sur ordre des
services spéciaux du Soda Sucré. Ils
essaieraient encore et toujours de

437
découvrir de nouveaux trucs capables de
détruire les ¾ de l’humanité. Et ça ne
marche jamais !
- Ce serait comme pour le
« zomofléau » avec l’histoire des singes
verts ?
- Vous regardez trop de films
de science-fiction, les mecs, fit un autre.
La pandémie, c’est vrai, ils l’ont dit à la
télé. Il y a même eu des morts.
- On s’en bat les c…, le
principal c’est qu’on n’a pas école.
-…

Pendant ce temps, dans son
grand palais doré, Nulco balisait. La
grosse Rosemonde Matelotte avait fait
une déclaration télévisée des plus
alarmistes. Il fallait prendre des mesures
draconiennes pour faire face à la
pandémie. Les cercueils étaient
commandés, les fosses communes en
train d’être creusées, les masques
fabriqués par millions et surtout il allait
falloir vacciner massivement. Les orques
jaunes avaient déjà mis au point leur

438
propre vaccin avant tout le monde,
espérant rafler la mise du plus juteux
marché qui ait jamais existé. Six
milliards de clients potentiels.
Impossible de trouver mieux. En plus, ils
avaient sous la main plus d’un milliard et
demi de cobayes dressés à obéir depuis
des millénaires.
Les centres de recherche de
l’Institut Master, les laboratoires Klaxon,
Smith-Dupont, Gline-Glu et autres
étaient sur les rangs, piétinant dans les
starting blocks avec leurs mixtures
diverses et variées…
- J’hésite à me faire vacciner
moi-même, se demandait tout haut
Nulco. Déjà que j’ai la trouille des
piqures ! En plus, il va falloir en subir
deux au lieu d’une seule. Et même trois
car il en faut deux pour la cochonne. Soit
une pour la grippe saisonnière et deux
autres trois semaines après. Ca va faire
beaucoup.
- Tu pourrais te faire filmer, ça
inciterait les Hobbitts à t’imiter !

439
- Tu n’y songes pas. Avec le
régime que tu m’as infligé cet été, j’ai
perdu treize kilos et j’ai l’arrière-train
tout flétri. C’est un coup à me faire
perdre trois points dans les sondages !
- Tu n’as qu’à te faire siliconer
les fesses…
- Ah non ! Une injection à la
rigueur, mais là j’en arriverais à quatre
ou plutôt cinq car il faut raffermir les
deux ! Non, ça deviendrait
insupportable. Il n’en est pas question !
A la rigueur, j’aurais bien fait appel à
François Fion, il est tellement serviable.
Mais j’ai une meilleure idée… Pourquoi
pas toi, ma chérie… Les gens sont déjà
habitués à tes magnifiques rondeurs.
- Certainement pas. Je suis anti-
vaccin, par principe. Jamais je ne
permettrais à de gros vilains métaux
lourds de polluer mon bel organisme
alors que je l’entretiens avec tant de
soin…
- Mais comment vas-tu survivre
à cette terrible pandémie ? Je ne voudrais
pas te perdre ma Bianca d’amour…

440
- Je ne risque rien, petit nigaud.
Il ne faut pas écouter la grosse dinde
rose. Nous prendrons des décoctions de
buis béni par mon Ouléma-Lama préféré
et nous serons protégés bien mieux que
par la chimie.
- Mais si un sinistre m’éternue
dessus par inadvertance, je suis mort…
- Ecoute, si t’as trop la trouille
tu n’as qu’à mettre un masque.
- Ca va être affreux pour mon
image… Déjà Michaël Klaxon…
- Pas du tout. Ca cachera ton
grand quart de Brie et en plus tu
montreras le bon exemple !

441
XXXI

L’or blanc du cul-terreux

(Cours du druide Jesaitoux disponible
sur le site « Edukémoi », réservé aux
élèves consignés chez eux pour cause de
pandémie)

« La vache est une sorte de
machine qui mange de l’herbe par
l’orifice avant, rejette du gaz carbonique
par l’échappement arrière et donne un
liquide blanchâtre et nutritif appelé lé
qui est stocké dans des espèces d’outres
placées en dessous. L’agriculteur
récupère le lé grâce à une trayeuse la
plupart du temps électrique, mais
quelquefois à pédales dans les fermes

442
dites « organiques » ou bio. Il en remplit
des cuves, des seaux et des bidons avant
de le proposer aux laiteries et aux
coopératives qui le conditionnent sous
des formes supermarket-compatibles et
qui en tirent un grand nombre de
produits dérivés comme le beurre, le
fromage, le yaourt, la crème plus ou
moins fraîche et mille autres desserts
lactés vendus au prix fort en tous lieux
de la Comté.
Le gouverneur Nulco et ses
amis, potentats, despotes, satrapes et
chefs d’état divers et variés, sans doute
pour complaire au grand nom (nouvel
ordre mondial) se sont mis d’accord pour
ouvrir tout grand les portes aux flots de
lé produit dans l’ensemble de la galaxie.
Résultat : la marée blanche.
Effondrement des cours. Cul-terreux si
peu payés qu’ils en sont de leur poche
avec toutes leurs machines à lé.
Furibards, ils lancent une grève du lé
avec pour principale action spectaculaire
de déverser le précieux liquide dans les
champs. Directement du producteur au

443
consommateur. Impossible d’imaginer
filière plus courte. L’herbe directement
transformée en lé et le lé en engrais
vert ! Sans doute l’herbe repoussera-t-
elle plus verte encore et la machine
produira-t-elle du lé comme jamais ?
Mais n’aurait-il pas été plus
simple et plus juste de laisser leur lé aux
petits orques noirs, rouges, jaunes ou
verts à qui on le retire du biberon pour le
faire voyager sur des milliers de
kilomètres dans les fusées-citernes
gaspilleuses en carburant et généreuses
en polluants pour venir saturer un
marché déjà pléthorique. Une gentille
barrière douanière à l’entrée de notre
belle Comté aurait eu un double mérite :
humanitaire et écologique.
Les culs-terreux n’auraient plus
été obligés de se suicider et de gaspiller
le fruit de dame nature, la faim dans le
monde aurait été en passe de jugulation
terminale et on aurait fait un beau geste
pour la planète… »

444
L’article ne resta qu’une
journée sur le site du Sinistère avant
d’être retiré sans doute par des E-cops
bien intentionnés. Personne ne sait ce
qu’est devenu l’auteur.

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XXXII

J’ai un, j’ai deux, j’ai trois, j’ai
vingt…

Après le G sec et le G zuite, nous
voici arrivés au G fin. Comme la fin de
tout, ou comment embourber tout le
monde en jouant au plus fin. Les pantins
qui veulent faire croire au bon peuple
qu’ils dirigent le monde d’une main
ferme et d’un œil avisé, se sont réunis à
Pittbull, ville mythique de l’acier de
l’Empire sinistré du Soda dégueulasse où
on ne lamine plus grand-chose en dehors
des esprits vu que ce métal est
maintenant produit dans l’usine du
monde c'est-à-dire dans l’Empire des
orques jaunes.

446
Notre merveilleux Nulco a
serré des mains, souri pour les
photographes, sorti quelques vœux pieux
et paroles verbales et surtout écouté
Bianca dégoiser sur le sida d’une voix à
peine audible. De son côté, Hamatoulaye
Yabouboutoula, notre thiopienne sinistre
d’on ne sait même plus quoi, espérait
que son frère de couleur allait lui faire la
bise sur les deux joues, ce qui lui
permettrait de passer sur SeeHaineHaine
et d’être admirée par un ou deux
milliards de télé-abrutis, ce qui aurait pu
lancer sa carrière internationale. Une
place de secrétaire générale de l’OMU
(organisation du monde uni) n’eut pas
été pour lui déplaire. Mais le grand beau
Messie beige avait bien d’autres chattes
à fouetter. La charmante Hama en fut
pour ses frais de toilette.
Dans ce grand pince-fesses
international, on causa, on causa
beaucoup, coupe de champagne à la
main et petits fours plein la bouche. On
parla des banquiers, des vilains traders,
des bonus pharamineux, des paradis

447
fiscaux et des cataplasmes peccamineux
sur jambes de bois. Et tout le monde
tomba d’accord sur la nécessité
d’attendre pour voir et surtout de
poursuivre les mesures
d’accompagnement qui s’étaient révélées
si efficacement désastreuses jusqu’alors.
Autrement dit, on prend les
mêmes et on recommence… (Peccare
humanum est, perseverare diabolicum)
Une fois de plus, on demande aux
incendiaires d’éteindre les brasiers. On
veut soigner les maladies avec les
poisons qui les provoquent. Même le
barde le plus allumé du web finit par en
avoir ras la casquette. Il a déjà tout
expliqué dans le chapitre sur les nuages
de flouon et de baraton. Et on n’en sort
pas, du baraton, taxe carbone ou pas.
Rien de nouveau sous le soleil de
Pittbull, titre « l’Immonde ». Les
marionnettes se moquent du monde.
« Oui, la crise sera grande,
longue, lourde et dévastatrices. Je l’ai lu
dans la marée de dolros qui va tout
balayer comme un tsunami monstrueux.

448
C’est ce que nous ont préparé nos
maîtres qui cachent leurs vilains nez
dans la coulisse. C’est ainsi que des
fortunes indécentes sont en train de se
construire sur le sang, la sueur et les
larmes de milliards de pauvres gens
ahuris et impuissants.
C’est ainsi qu’Allah est grand
Ainsi qu’on va dans le mur de
la mondialisation joyeuse d’Attila… »
Voilà ce que le barde chantait,
seul sur la lande.
Abandonné par les derniers
Nuns, tous partis danser dans une rave
lointaine histoire d'oublier la triste réalité
jusqu’à s’en péter les neurones.
Alors, le griot celtique se la
continue, slammeur solitaire et
désespéré :
« Les prophètes ne prêchent
plus dans le désert
Car il n’y a plus de prophètes
et plus de désert
Le minable G faim
De Pittbull était bien vain. »

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