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histoire

«Nous ne t’oublierons jamais.» Nous ne t’oublierons jamais !?


Promis ? Oui. Juré ? Oui.

Par Pierre D’Ovidio Photos Hervé Tartarin

Cher petit martyr


oilà plus d’un demi-siècle que promesse guerre», est-il précisé, gravé sur la petite dalle calcaire.

V lui est faite. A lui, Emile M., dont la tombe


domine la vallée de la Creuse, Emile M. dont
les nom et prénom sont inscrits. Et deux fois inscrits
Maladie ? Privations ? Soins plus qu’imparfaits ? Im-
probables bombardements ?
Plus loin, un Lucien, mort en 40 pour la France à l’âge
sur cette tombe. Elle se trouve dans une des toutes de 23 ans. Un 11 juillet. Peu avant la fête nationale
premières rangées du cimetière. Le cimetière s’adosse mais bien après la demande d’armistice présentée par
à une charmante petite église romane où l’on ne célè- le Maréchal... Une bizarrerie de l’Histoire.
bre plus la messe que quelques dimanches par an, Plus loin encore, dans une rangée proche toutefois de
comme par mégarde... Les dates en sont précisées sur l’église, on remarque la tombe d’Emile avec sa croix
une feuille punaisée sur une porte de chêne, à gauche en fer. Très ouvragée.
de la nef. Pas loin de l’entrée, en tout cas. A la croisée des deux branches, un cœur en fer émaillé
L’église du village de Saint-Rémy-sur-Creuse dans le vient peut-être nous rappeler que nous ne sommes pas
nord de la Vienne, aux confins du Poitou et de la Tou- si loin de la Vendée mais, plus sûrement aussi, qu’ici
raine, ne se laisse pas approcher comme ça ! Elle s’est il repose, lui, Emile, le petit martyr.
réfugiée sur le plateau. A l’abri, à l’écart du village «Ici repose / Emile M. / Tué lâchement et injustement /
qu’elle surplombe. Il faut y monter. La mériter... le 16 août 1944 / dans sa 20e année.»
Et cela peut se faire à pied, à travers les bois, sur des Ce n’est pas tout, il est aussi inscrit dans ce cœur
sentiers, des chemins ombragés, parfois creux et char- vendéen :
mants, puis sur une petite route. En toute fin de prome- «Cher petit martyr,
nade, l’asphalte. Bien agréable en été, l’expédition. nous ne t’oublierons jamais.»
D’autant qu’on peut, si on le souhaite, poursuivre cette Promesse lui est donc faite. En lettres noires sur fond Montmorillon : la Cité de l’écrit
marche paisible en longeant les habitations troglody- blanc d’émail. Et, comme si le cœur n’y suffisait pas,
Par Boris Lutanie Photo Sébastien Laval
tes par un chemin ménagé à flanc de la façade de tuf- comme si l’essentiel ne s’y étalait pas – l’horreur déjà
feau qui domine le village. dite –, sur une plaque de marbre noir, posée sur la dalle,
itué à proximité de la Gartempe, le installés. Si la logique du parc à thème quentation s’avère quasiment nulle, hor-
Une marche digestive et une dis-
traction dominicale bien appré-
sont redites – ou bégayées (?) – les circonstances, réaf-
firmée l’injustice. La date aussi, terriblement troublante :
S quartier médiéval du Brouard a entiè- correspond pleinement aux sites animaliers mis le week-end ! En outre le monde du
rement été restauré : une entreprise de très dans la Vienne (île aux serpents, château livre exige des compétences spécifiques et
ciées des promeneurs. Pour la plu- Août 44 ! La Libération ! Et remontent en mémoire les grande envergure principalement financée des aigles, vallée des singes), il n’en va pas une sensibilité littéraire certaine.
part des personnes étrangères à la images d’actualités, vraies ou reconstituées : les fem- par le Conseil général de la Vienne et la forcément de même pour l’univers livres- Gageons toutefois que la qualité des pro-
commune, il est de notoriété pu- mes tondues dans l’énervement et l’excitation, les exé- ville. Il abrite une vingtaine de bouquinis- que. Les responsables de la Cité revendi- fessionnels investis dans ce projet pro-
tes, calligraphes, enlumineurs, imprimeurs, quent quelque 120 000 visiteurs depuis metteur renverse la tendance actuelle. Le
blique qu’on apprécie mal ce qui cutions sommaires, en bref, la liquidation du passé...
sculpteurs, libraires spécialisés, relieurs, l’inauguration, en juin 2000, mais certains 19 juin dernier se tenait le premier Salon
est trop proche, donc trop facile. «Emile M. / tué lâchement et injustement / le 16 août libraires déplorent la quasi-absence d’ama- de l’image et de l’écrit. En multipliant les
éditeurs et d’autres représentants des mé-
Le cimetière de Saint-Rémy est 1944 / à l’âge de 20 ans / A notre cher fils regretté.» tiers du livre. Le lieu ne manque assurément teurs de livres et de clientèle bibliophile. activités – ce que suggérait Régine
joli mais banal : tout de suite à La plaque de marbre noir est manifestement posté- pas de charme mais l’engouement escompté Ajoutons à cela, les départs de plusieurs Deforges, qui est à l’origine du projet –
l’entrée, sur la gauche, le carré des rieure. Un bégaiement, donc. L’indignation reste in- par ces professionnels du livre ne semble professionnels, les querelles intestines, etc. c’est-à-dire les salons, foire aux livres,
enfants aux tombes ornées d’an- tacte... mais la promesse n’est plus. Les interrogations pas encore au rendez-vous. Qu’en est-il Concevoir la cité comme un «biblioscope» accueils en résidence d’écrivains, anima-
■ exactement ? Cette Cité de l’écrit ne s’ap- a peu de chance de fonctionner et les dé- tions, stages d’initiation aux métiers du
gelots. La guerre ne les a pas épar- affluent: un si jeune homme – vingt ans ! – tué «lâ-
parente pas vraiment à un village du livre, à parts risquent de se multiplier à l’avenir. livre destinés aux scolaires ou aux parti-
Pierre D’Ovidio, né en 1949, gnés, eux non plus. Une Alberte, chement et injustement», et en 1944 !
l’instar de Redu en Belgique ou Hay-on- Par exemple, il semble vain de contrain- culiers, et les expositions, la Cité devrait
vit dans la Vienne depuis 1997. née en 1940, n’aura connu d’autre Allons donc ! L’affaire sent le règlement de compte, Waye au Pays de Galles. La gestion institu- dre, par une charte de qualité, ces profes- trouver un nouveau souffle. Alors n’hési-
Contact :
Livre récent : Demain c’est dimanche, temps. Morte en 44, elle en est l’épuration, le solde d’un passé trouble, comme on 05 49 83 03 03 tionnelle du projet ne satisfait pas toujours sionnels à rester ouverts six jours sur sept, tez plus : «Venez visiter la Cité de l’écrit
Phébus, 2001. même une victime. «Victime de solde de sales comptes quand on s’est couché dans de www.citedelecrit.com les attentes des professionnels qui s’y sont y compris en saison hivernale où la fré- et des métiers du livre.» ■

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métiers
Remue.net
François Bon anime remue.net, le
site de littérature qu’il a créé en
Aubin-Euronumérique 1997. Des milliers de pages, un vrai
atelier où l’on déniche des textes
Du livre imprimé au livre électronique inédits, un bulletin, des liens, des
expériences, des ressources, des
amis artistes… et des cris comme
iscours alarmistes et scénarios es- est belle et bien révolue, l’usage des rota- celui-ci : «Pendant que les trois
D chatologiques se succèdent actuel- tives offset demeure indispensable pour livres majeurs de Danielle Collobert,
disparue en 1978, restent
lement pour annoncer la fin du livre de les gros tirages. Créé en 1995, le départe-
scandaleusement non réédités en
papier. Qui oserait encore en douter ? Un ment Euronumérique se spécialise dans le
France, la traduction de Il Donc
étrange préfixe envahit tous les secteurs traitement des données numériques et les
s’impose depuis mai 2000 comme un
de notre vie quotidienne : tournez la page techniques de pointe. Vitrine high-tech
must à New York.» Donc, un site
et jetez vos livres, le «e-book» est là. Le d’Aubin Imprimeur, cette nouvelle sec-
vivant, polémique, généreux, utile.
«tout numérique» inspire bien des craintes tion se propose de décliner la même infor- Sur la question d’Internet et du
mais là où l’informatique réalise le virtuel, mation (livre, document, annuaire) sur tous copyright, voici des extraits de sa
l’information virtualise le réel. les supports existants : impression numé- réflexion, glanés sur le site :
De nouveaux supports sont d’ores et déjà en rique sur papier, mise en ligne sur Internet, «Internet est un fait accompli. Ne pas
phase de gestation et le livre électronique, tel CD-Rom, et fichiers informatiques dédiés y être présent avec nos recherches,
qu’on le connaît actuellement, semble con- au livre électronique. Cette déclinaison nos ateliers personnels, nos textes,
damné à l’obsolescence. Le battage médiati- multi-support ne correspond pas à une serait une condamnation à court
que autour du livre électronique et le millé- logique de remplacement mais à une vo- terme, non pas pour nous
narisme apocalyptique qui l’accompagne lonté de diversification et de complémen- personnellement mais simplement
masquent les véritables enjeux de ce big tarité. Quelles que soient les qualités avan- pour la vie culturelle, et peut-être, un
bang cybertechnologique. cées par les laudateurs du e-book (écran peu plus largement, pour la place
Mastodonte de l’impression (370 employés couleur à cristaux liquides, tactile et même de notre langue. Quiconque a
et 250 MF de chiffre d’affaires annuel), retroéclairé, réglage des contrastes et de la fréquenté ces temps-ci, en France ou
Aubin a utilisé depuis 1901 toutes les luminosité, facilité de navigation, capa- ailleurs, les salles informatiques en
techniques de l’imprimerie. Si l’ère du cité de stockage, modem intégré permet- livre-service des universités,
plomb, des linotypes et de la typographie tant de télécharger des textes sur le Web…), comprendra l’intérêt vital d’être à cet
celui-ci n’a pas la moindre chance de se endroit dans le dialogue, dans les
propositions de lecture. Il nous
substituer au livre imprimé. Son applica-
semble, à nous qui animons des
tion intéresse principalement certaines
sites littéraires, que ce n’est pas
QUATRE ANNÉES DE PIERRE BARILLET catégories professionnelles : juristes, mé-
incompatible avec l’édition
Potel et Chabot, Villeroy et Bosch, Roux et decins, métiers de l’information… Quant sales draps... l’ombre de la milice descend sur la croix de l’Indre-et-Loire, sur l’autre rive de la Creuse, de
graphique, et qu’au contraire nous
Combaluzier, Barillet et Grédy, il y a, comme cela, aux avantages de l’impression numéri-
des couples indissolubles dont on se demande si contribuons à maintenir vivant, ouvragée, sur le beau boulot artisanal. Et quel cou- l’autre côté de la ligne de démarcation qui passait à
ques (une seule ligne de production, pas de
ceux qui les composent ont une existence subversif, l’engagement littéraire le rage, ou quel chagrin il aura fallu aux parents ! Faire Descartes, avait été attiré dans un guet-apens par des
stock à gérer, facilité de mises à jour, haute plus ancien. […] Sur le site
individuelle. Barillet et Grédy, eux, ce sont des graver les mots «lâcheté et injustice» en pleine Libé- survivants et exécuté dans des bois d’Abilly, ou autre
résolution) elle ne se révèle compétitive remue.net, une cinquantaine
auteurs de théâtre qui ont triomphé, sur le boulevard, commune proche.
que pour les petits et moyens tirages. Le ration, alors que la morale et le bon droit se retrou-
à partir des années 50 avec une vingtaine de d’auteurs contemporains sont
comédies, presque toutes des succès, comme Le
CD-Rom et Internet offrent un nouveau présents, incluant des extraits, des vaient après une si longue séparation ! D’après mon interlocuteur, encore jeune garçon à
Don d’Adèle, Fleur de Cactus, Quarante Carats, etc. rapport à la lecture sans pour autant pou- textes difficiles à se procurer, des Combien de fois ai-je tourné autour de cette tombe, l’époque, sommé d’exprimer des regrets, de deman-
Pierre Barillet vient de raconter dans Quatre années voir prétendre à concurrencer le livre. Les entretiens. Si POL me demandait troublé et perplexe. Et s’il y avait eu méprise ? Dans der pardon ou tout autre acte de contrition pour son
sans relâche (Editions de Fallois) sa jeunesse liens hypertextes modifient les possibili- demain de retirer de mon site les
les temps incertains, les confusions sont multiples. geste ignoble, Emile M. aurait persisté et reçu, en con-
parisienne, entre 17 et 20 ans. Comment notamment tés de navigation au sein du texte. Quel- extraits d’auteurs dont il détient le
il fit partie de l’entourage de Jean Cocteau, Charles ques romanciers expérimentent des struc- copyright, je fermerais tout
Lâcheté et injustice ? Pourquoi pas ? Elles auraient séquence et en ces temps difficiles, une balle dans la
Trénet, et bien d’autres artistes dont il trace les tures narratives arborescentes impliquant simplement boutique : laquelle pu se mettre de la partie, de même que vengeance et nuque... Les parents, prévenus par on ne sait qui, ni
portraits. Intéressant certes, mais quel rapport avec des modes de lecture non-linéaires et inte- boutique ne vise qu’à faire connaître, honneur, famille et patrie... comment, étaient partis, en pleine nuit, avec une char-
notre région, nous direz-vous ? Il est très important, ractifs. La e-littérature sera hypertextuelle librement, à temps et fonds perdus, Reste que, par temps doux et ensoleillé, la fréquenta- rette à bras pour chercher le corps de leur fils Emile.
car les parents du jeune Barillet s’étaient réfugiés, ce qui moi m’excite esthétiquement.
ou ne sera pas… On peut spéculer à loisir tion du cimetière était des plus plaisantes et que la fin Ils avaient donc tiré la charrette sur plus d’une di-
dès 1940, dans une grande maison d’Argenton- Quand me parviennent dans les
sur la fin du livre, la révolution numérique
Château où l’auteur revenait chaque vacances et
mains, dérangeants, questionnants,
mystérieuse du petit martyr venait parfaire et couron- zaine de kilomètres à l’aller puis au retour, traversant
d’où, surtout, il multipliait les envois de colis de
n’a pas encore renvoyé Gutenberg dans les
oubliettes de l’histoire. les livres de Christophe Tarkos ou ner une promenade réussie à l’usage des estivants de deux fois le pont qui franchit la Creuse entre Buxeuil
victuailles à ses amis parisiens, Cocteau en tête. Ce
Boris Lutanie de Nathalie Quintane, j’en parle et je passage. et Descartes. Les maisons devaient encore être pavoi-
qui était vital à l’époque.
les cite sur mes pages, et si j’en La clé de cette histoire troublante me fut livrée plus sées aux couleurs de la France et des Alliés. Victoire
Ce témoignage de Pierre Barillet – qui, autre www.euronumerique.tm.fr
faisais chaque fois la demande à
souvenir poitevin, échoua à sa première partie de tard. Bien plus tard. Lors d’une incidente de conver- et Allégresse...
POL, il me trouverait sans doute
bac à Poitiers, malgré le soutien de son maître sation, en l’attente de quelque chose, d’une répara- Depuis, il me semble entendre des grincements, le
Maurice Rat – confirme ce que l’on savait déjà par fatigant. Et une moitié seulement des
ailleurs : le monde était en guerre, la France saignée 4 500 consultations mensuelles tion de voiture, par exemple... bruit métallique des roues cerclées de fer sur le sol,
à blanc et, malgré tout, la vie artistique et théâtrale, (33 000 pages ouvertes Emile M., d’après mon interlocuteur, était bien un lorsque je marche sur le pont qui relie Descartes et
dans Paris occupé, était intense… mensuellement) de remue.net «collabo», un milicien. Une sorte de Lacombe Lu- Buxeuil. Il faut bien avouer que cela ne m’arrive pas
Claude Fouchier proviennent de France.» J.-L. T.
cien qui, après avoir dénoncé un réseau de résistants très souvent. ■

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