Le mythe de l’Europe française au

XVIIIe

siècle

Collection Mémoires/Histoire

Le suivi éditorial a été assuré par Laure Flavigny. © 2007, Éditions Autrement, 77, rue du Faubourg-Saint-Antoine, 75011 Paris. Tél. : 01 44 73 80 00. Fax : 01 44 73 00 12. E-mail : contact@autrement.com ISBN : 978-2-7467-0971-3. ISSN : 1157-4488. Dépôt légal : avril 2007. Imprimé en France.

PIERRE-YVES BEAUREPAIRE

Le mythe de l’Europe française au

XVIIIe

siècle

Diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières

Éditions Autrement – collection Mémoires/Histoire no 130

Pour Adeline

INTRODUCTION

À l’heure où les sociétés occidentales doutent de leurs valeurs et s’interrogent sur leur avenir, les Lumières sont convoquées à grands cris pour offrir une voie à suivre, des combats à mener – pour la laïcité et l’universel contre le retour en force du religieux et du communautarisme notamment. Les manifestations culturelles consacrées au XVIIIe siècle bénéficient d’une large couverture médiatique, et, signe des temps, leurs titres sont autant de slogans. La Bibliothèque nationale de France accueille ainsi au printemps 2006 l’exposition « Lumières ! Un héritage pour demain ». Leurs organisateurs sont pressés d’éclairer l’opinion sur l’actualité du siècle de Voltaire et de Diderot, et ils se prêtent volontiers au jeu. Le Monde consacre ainsi, sur une pleine page, son grand entretien des 5-6 mars 2006 à Tzvetan Todorov avec pour titre « L’esprit des Lumières a encore beaucoup à faire dans le monde d’aujourd’hui ». Le ton est d’emblée donné, les Lumières ne laissent pas indifférent, elles passionnent. Commissaire de l’exposition « Lumières ! », Tzvetan Todorov le reconnaît : « Il y a eu, au départ, une intention militante : rappeler les grands principes des Lumières nous a paru indispensable dans un moment historique marqué par le 11-Septembre, par les attaques d’un certain fanatisme religieux contre la laïcité, contre l’égalité des hommes et des femmes. » Certes, on ne peut que se réjouir de l’intérêt que suscite le siècle auprès d’un large public. Mais de quelles Lumières parlonsnous ? La frontière entre l’actualité des Lumières et l’anachronisme est ténue, et les contresens légion. Le prisme des « Lumières françaises »,
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qui gomme déjà l’effet générationnel et le caractère composite et nébuleux des Lumières, est déformant. La galerie des grands noms, des astres principaux, laisse dans l’ombre les cohortes des polygraphes obscurs et des petits maîtres, qui sont pourtant les plus lus par leurs contemporains. À l’échelle de l’Europe, les représentants de l’Aufklärung 1, défenseurs d’une conception chrétienne – même si elle est souvent anticléricale – des Lumières sont beaucoup plus représentatifs que la minorité athée et matérialiste qui suit Helvétius et d’Holbach. La francophonie n’est pas synonyme de francophilie. Hier comme aujourd’hui, les prétentions françaises à faire la leçon au reste du monde sont dénoncées. La France agace autant qu’elle séduit. Pour un représentant éminent de la république des sciences, Leonhard Euler, l’un des plus grands mathématiciens de son temps, comme pour une figure du mouvement académique européen et du Refuge huguenot en Prusse, Jean Henry Samuel Formey, Diderot est un maître chanteur et Voltaire un despote qui tyrannise l’Europe des lettres. Homme des Lumières moins connu, le Russe Denis Ivanovitch Fonvizine est particulièrement critique dans ses Lettres de France au comte Piotr Panine écrites en 1777-1778. Il insiste lui sur les difficultés que rencontrent les voyageurs étrangers. Le cosmopolitisme affiché ne signifie pas que les foyers de sociabilité des Lumières sont des lieux ouverts, où se rencontrent librement Français et Européens. Les recherches les plus récentes confirment la justesse de ces observations 2.
Les sociétés 3 ; j’affirmerai qu’il n’y a rien de plus ardu pour un étranger que d’être admis ici dans une société, et donc fort peu y sont entrés. Le sentiment qui anime les maîtres des lieux, à savoir qu’ils donnent le ton à toute l’Europe, leur confère une fierté dont ils ne peuvent se défendre, pour toute la bonté de leurs âmes, car ils font pour la plupart grand cas de bonnes dispositions d’esprit. Combien ne faut-il pas d’efforts, de recherches, de bassesse, pour être admis dans une maison de qualité, où d’ailleurs on ne dira même pas mot à l’hôte. Fort de l’exemple de mes concitoyens, en l’occurrence, j’ai estimé que, vu la brièveté de

1. Les Lumières en allemand. 2. LILTI ANTOINE, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005. 3. C’est ainsi qu’on désigne alors les salons.

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mon séjour ici, je n’ai point besoin d’acheter si cher la possibilité de faire connaissance ou, pour être plus juste, ma propre humiliation. J’ai trouvé une foule d’autres choses des plus intéressantes pour exercer mon esprit ; je me suis contenté de voir les notabilités d’ici et d’observer leur commerce dans les circonstances que la chance a bien voulu m’offrir 4.

Le modèle culturel, aristocratique et mondain français, que les gens de lettres relaient effectivement à travers l’espace européen des Lumières est reçu, mais il est discuté, approprié, croisé, contesté, rejeté parfois. Un processus complexe d’appropriation culturelle est à l’œuvre. L’Europe n’assimile pas les Lumières françaises, elle les acculture, les travaille et les enrichit. La problématique dépassée des « influences françaises », régulièrement entretenue par les nostalgiques du royaume européen du goût et des mœurs 5 – qui dénoncent d’une même voix le déclin intellectuel et moral de la France contemporaine – dont Paris aurait été la capitale incontestée cache mal la pluralité des circulations et des échanges. Or c’est là la vraie richesse du XVIIIe siècle, où l’Europe, même – ou parce que – déchirée par la guerre trois années sur quatre, est véritablement européenne. Diplomates français et britanniques travaillant à la mise en place du premier principe de sécurité collective qu’est le Balance of Power (l’équilibre des puissances) sous la Régence de Philippe d’Orléans et le règne de George Ier ; hommes d’influence et experts réunis au club de l’Entresol ; francs-maçons ; négociants ; étudiants en route pour le Grand Tour, voyage de formation, d’initiation et d’agrément qui doit les faire entrer dans le monde et dans la carrière ; représentants de la bohème littéraire aux multiples talents – souvent improvisés – de traducteur et de pédagogue sont les véritables intermédiaires culturels qui arpentent en tous sens l’Europe des Lumières. Ce sont eux que ce livre s’attache à suivre, en faisant le pari d’une histoire culturelle des Lumières attentive aux pratiques, aux enjeux sociaux, mais aussi intellectuels et savants. Les grandes figures comme Diderot ou Catherine II sont mobilisées, leurs stratégies de communication européenne étudiées, mais les provinciaux de la république des lettres et des sciences, comme le Nîmois Jean-François Séguier, dont les visiteurs et les

4. Collectif, Les Russes découvrent la France au XVIIIe et au XIXe siècle, Paris-Moscou, Éditions du Progrès, 1990, p. 40. 5. FUMAROLI MARC, Quand l’Europe parlait français, Paris, Éditions De Fallois, 2001.

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correspondants viennent de toute l’Europe, méritent tout autant l’attention. En un siècle où le genre épistolaire connaît un succès sans précédent au point que les réseaux de correspondance débordent la république des lettres – la bien nommée – pour innerver toute l’Europe 6, il nous a semblé important de leur donner la parole, de les donner à lire au lecteur. C’est ainsi que la richesse et l’intensité du dialogue qui se noue entre la France et l’Europe, des « années Régence » à l’été 1789 où les « pèlerins de la liberté » sont les témoins d’un monde qui bascule, peuvent être restituées. Le topos flatteur des Lumières françaises éclairant et libérant l’Europe de l’obscurantisme d’Ancien Régime est mis à mal, mais la réalité complexe d’un phénomène mouvant, riche et ambigu en sort précisée. Dans un monde actuel en plein doute, où la multiculturalité est un véritable enjeu, ce serait sans doute en ce domaine que l’héritage des Lumières serait le plus sensible et le plus instructif, si on tient vraiment à le revendiquer.

6. Notons à ce sujet que la vente aux enchères de vingt-six lettres de Voltaire à Catherine II réalisée à Paris le 30 mai 2006 par la célèbre maison Sotheby’s a battu tous les records pour une correspondance du XVIIIe siècle avec un montant de 583 200 euros. Les écrits du XVIII e siècle passionnent également les collectionneurs...

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I. LE PRINTEMPS DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1715-1730

La fin de la guerre de Succession d’Espagne (1701-1713) qui a déchiré l’Europe et a éprouvé de manière dramatique la France – de 7 à 8 % des Français ne survivent pas au grand hiver 1709-1710 –, puis la mort de Louis XIV le 1er septembre 1715 inaugurent le printemps du XVIIIe siècle. Dans son Histoire de France, Michelet insiste sur la richesse de ces premières années d’après-guerre et d’après-règne, « tout un siècle en huit années », tandis que Joseph Addison (1629-1719) affiche le rôle nouveau de l’Angleterre dans le concert européen : « Le soin de l’Angleterre est de veiller sur le destin de l’Europe. » Mais pour l’heure, la France et l’Europe pansent leurs plaies après une succession de guerres plus éprouvantes les unes que les autres. La victoire française inespérée de Denain en 1712 remportée sur les alliés coalisés a sauvé le royaume de la catastrophe et a attisé les divisions entre Anglais, Hollandais et Autrichiens. En effet, si les Provinces-Unies – les Pays-Bas actuels – notamment se montrent intraitables dans les négociations entamées en vue de ramener la paix, l’Angleterre estime quant à elle que si l’on n’avait pas poussé Louis XIV dans ses derniers retranchements en exigeant qu’il chasse lui-même son petit-fils, Philippe d’Anjou, devenu Philippe V, du trône espagnol, les alliés auraient pu accélérer les négociations et conclure la paix sur un avantage plus net encore. Au contraire, l’acharnement des Hollandais à demander toujours plus de concessions a favorisé le sursaut français, d’abord à Malplaquet le 11 septembre 1709, bataille sanglante mais indécise où les alliés supérieurs en nombre laissent sur le champ de bataille autant de

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morts que les Français, puis à Denain le 24 juillet 1712, où la victoire du maréchal de Villars sur le Prince Eugène est incontestable. Certes, elle ne peut faire oublier les victoires du même Prince Eugène pour l’Autriche et du duc de Marlborough pour l’Angleterre, ainsi que les coups de boutoir assenés au Pré carré et au système défensif mis en place par Vauban. La France est au bord de la rupture, mais ses ennemis sont également mal en point et épuisés. Pour en finir et recevoir les dividendes d’une paix qui ne peut que lui être favorable compte tenu du rapport des forces, l’Angleterre menace même ses alliés hollandais de conclure une paix séparée avec la France. Elle voit également d’un mauvais œil le nouvel empereur Charles VI (1711-1740) caresser l’idée de reconstituer l’Europe de Charles-Quint, cette fois au profit des Habsbourg d’Autriche : alors qu’il était archiduc, le second fils de l’empereur Léopold Ier (1658-1705) il a été candidat à la succession d’Espagne et s’est fait reconnaître au début du conflit par l’Angleterre sous le nom de Charles III. Voltaire l’a très bien compris dans Le Siècle de Louis XIV :
L’empereur Joseph Ier [premier fils de Léopold Ier, il est empereur de 1705 à 1711] mourut, et laissa les États de la maison d’Autriche, l’empire d’Allemagne, et les prétentions sur l’Espagne et sur l’Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après. Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIV ne gouvernât l’Espagne, l’Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit-fils. Pourquoi vouloir réunir tant d’États dans la main de l’empereur Charles VI ? Pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors ? Elle payait plus que l’Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année (1711) allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu’elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies, rivales de son commerce ? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine [Anne], ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation ; et un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l’Europe 1.

1. VOLTAIRE, Le Siècle de Louis XIV (1751), chap. XXII, « Louis XIV continue à

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La paix entre l’Angleterre et les Provinces-Unies d’une part, la France et l’Espagne de l’autre est finalement signée à Utrecht les 11 et 12 avril 1713, après que Philippe V a renoncé à ses droits sur la couronne de France. De son côté, l’empereur Charles VI, qui n’accepte pas que le trône de Madrid passe des Habsbourg d’Espagne à un Bourbon, refuse de signer la paix. Il ne s’y résout qu’à contrecœur en 1714 aux traités de Rastadt (6 mars) et de Bade (7 septembre), sans renoncer sur le fond à ses prétentions espagnoles – aucun traité n’est d’ailleurs signé entre l’Espagne de Philippe V et l’Autriche de Charles VI. C’est dans ce contexte très particulier que François de Callières (1645-1717), diplomate français, plénipotentiaire au congrès de Ryswick (1697) qui mit fin à la première guerre contre l’Angleterre, les ProvincesUnies, l’empereur et leurs nombreux alliés, dite guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697), prépare la publication d’un livre remarquable : De la manière de négocier avec les souverains (1716). Callières a attendu la veille de sa mort pour faire paraître le texte qu’il avait écrit dès 1697. Dédié initialement à Louis XIV, il paraît avec une dédicace au régent Philippe d’Orléans. Élu à l’Académie française en 1688, Callières savait en effet qu’il lui serait impossible de le publier du vivant de Louis XIV, tant il préconisait la rupture avec plus d’un demi-siècle de pratiques des relations internationales. Mais la conclusion de la paix, la mort du roi, les débuts de la Régence et les espoirs qu’ils suscitent constituent pour lui une formidable opportunité à saisir pour ouvrir une nouvelle ère dans les relations entre la France et les puissances européennes. Connu des historiens des relations internationales, De la manière de négocier a été constamment traduit dans les principales langues européennes et mondiales jusqu’à la fin du XXe siècle. Parmi ses admirateurs, John Kenneth Galbraith estimait que tout ce qui avait besoin d’être dit sur la négociation avait été dit par Callières. De la manière de négocier est d’une actualité stupéfiante sur le plan des relations internationales, quand on débat aujourd’hui de l’unilatéralisme de l’administration américaine, de la priorité à donner à la négociation dans les tensions – les programmes nucléaires iraniens et nord-coréens, pour ne citer que les dernières en date – qui mettent à mal la cohésion de la communauté internationale. Les contours de la négociation harmonieuse et favorable à chacune des
demander la paix et à se défendre. Le duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône ».

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L’Europe de la paix d’Utrech.

parties qu’il dessine intéressent également des domaines apparemment éloignés de son objet initial. Le 19 janvier 2006, le Times de Londres consacre ainsi un article au cours de « Diplomatie et art du management » que Brian Legget, professeur à l’école de commerce IESE de Barcelone, donne à partir de La Manière de négocier de François de Callières : « Cela permet aux étudiants d’aborder des thèmes comme la patience, l’art de s’attirer le respect de ses interlocuteurs et de faire passer son ego après la poursuite de ses objectifs 2. » De même, l’ouvrage est considéré au Japon comme aux États-Unis comme un manuel de formation à la négociation et il n’est pas rare de le trouver dans les bibliothèques d’entreprise. En France, l’audience de son livre est malheureusement réduite à la sphère des spécialistes et l’on ne peut que le regretter. Néanmoins, le contexte géopolitique international semble favorable à une redécouverte du traité de Callières, que traduit une actualité éditoriale avec deux éditions commentées en 2002 et 2005, les premières en français depuis le XVIIIe siècle 3. Dans le « Dessein de l’ouvrage », Français de Callières affirme son idée force : l’enjeu des négociations entre puissances européennes est trop important pour que les souverains les confient à des diplomates sans formation. Priorité a été donnée à l’art de la guerre, c’est à l’armée que se font les carrières. Dans ces conditions, les meilleurs ont fui le service du roi dans la diplomatie :
Notre nation est si belliqueuse, qu’elle ne connaît presque point d’autre gloire ni d’autres honneurs que ceux qui s’acquièrent par la profession des armes. De là vient que la plupart des Français qui ont quelque naissance et quelque élévation s’appliquent avec

2. « Persuasion is key to power in the boardroom », Times, 19 janvier 2006. 3. On les doit respectivement à Alain Pekar Lempereur, professeur de droit et environnement d’entreprise à l’Essec de Paris, où il dirige l’Institut de recherche et d’enseignement sur la négociation en Europe (DE CALLIÈRES FRANÇOIS, De la manière de négocier avec les souverains, Genève, Librairie Droz, 2002), et à un universitaire spécialiste des relations internationales à l’époque moderne, JeanClaude Waquet (DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier en France sous Louis XIV, Paris, Éditions d’Ulm, 2005), qui livre une véritable analyse de la production et de la diffusion de l’ouvrage de Callières, avant de donner en annexe le texte De la manière de négocier. Les qualités des deux éditeurs scientifiques illustrent bien l’intérêt porté au livre de Callières par les spécialistes de la négociation d’entreprise comme par ceux des relations diplomatiques.

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soin à acquérir les connaissances qui peuvent les avancer dans la guerre, et qu’ils négligent de s’instruire des divers intérêts qui partagent l’Europe et qui sont les sources des guerres fréquentes qui s’y font. [...] Il n’en est pas de même des bons négociateurs : ils sont plus rares parmi nous, parce qu’on n’y a point encore établi de discipline et de règles certaines, pour instruire de bons sujets dans les connaissances nécessaires à ces sortes d’emploi, et qu’au lieu d’y être élevés par degrés, et à proportion de leur capacité et de leur expérience, comme dans les emplois de la guerre, on voit souvent des hommes qui ne sont jamais sortis de leur pays, qui n’ont aucune application à s’instruire des affaires publiques, et d’un génie médiocre, devenir pour leur coup d’essai ambassadeurs dans des pays dont ils ne connaissent ni les intérêts, ni les lois, ni les mœurs, ni la langue, ni même la situation 4.

On a trop souvent confié les relations avec les princes, notamment dans la mosaïque de plus de trois cents États qu’est le Saint-Empire, à des négociateurs débutants, qui ont cru s’imposer, porter haut les couleurs de leur roi, en méprisant les souverains de principautés secondaires, mais importantes dans les rapports de force européens, que la France s’est ainsi aliénée :
Ces négociateurs novices s’enivrent d’ordinaire des honneurs qu’on rend en leur personne à la dignité des maîtres qu’ils représentent, semblables à cet âne de la fable, qui recevait tout l’encens qu’on brûlait devant la statue de la déesse qu’il portait. Cela arrive surtout à ceux qui sont employés par un grand prince auprès d’un prince inférieur en puissance : ils mêlent dans leur discours des comparaisons odieuses et des menaces indirectes qui lui font trop sentir sa faiblesse, et qui ne manquent guère de leur attirer son aversion ; et ils ressemblent plutôt à des hérauts d’armes qu’à des ambassadeurs 5.

La morgue aristocratique que l’on reproche encore aujourd’hui aux représentants français qui font la leçon au reste du monde n’est donc pas d’hier...

4. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, Paris, Nouveau Monde éditions, 2006, p. 14. 5. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, op. cit., p. 15.

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Pour Callières, priorité doit désormais être donnée à la culture de la négociation par rapport à la culture de guerre. Une paix se gagne ; imposée ou bâclée, elle est au contraire la garantie d’une reprise rapide des hostilités. De la manière de négocier n’est pas un écrit utopique. Callières est non seulement un penseur mais aussi un praticien de la négociation. Il ne renonce en aucun cas à l’usage de la force, mais la diplomatie n’est pas un prélude obligé à une guerre inévitable, expédié à coup d’ultimatums et de déclarations va-t-en-guerre ; c’est un temps qu’il faut mettre à profit pour convaincre et persuader. Lorsqu’il devient clair que toutes les voies de la négociation ont échoué, alors seulement l’intervention armée doit avoir lieu :
Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voie des armes pour soutenir ou faire valoir ses droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la persuasion, et il est de son intérêt d’y joindre encore celle des bienfaits qui est le plus sûr de tous les moyens pour affermir et pour augmenter sa puissance. Mais il faut qu’il se serve de bons ouvriers qui sachent les mettre en œuvre pour lui gagner les cœurs et les volontés des hommes, et c’est en cela principalement que consiste la science de la négociation 6.

Dans le contexte européen de l’après-guerre de Succession d’Espagne et de l’après Louis XIV, la parution de ce traité prend un relief tout particulier. On y voit déjà se dessiner les enjeux et les formes des négociations franco-anglaises. Le pari était audacieux : rapprocher des ennemis qui s’étaient combattus avec âpreté depuis un quart de siècle, puis transformer ce rapprochement en une alliance. Il n’allait pas de soi, et au moment de tirer le bilan diplomatique de ce printemps du siècle, on se demandera si de part et d’autre les négociateurs avaient réussi à « gagner les cœurs », selon l’expression de François de Callières.

6. DE CALLIÈRES FRANÇOIS, L’Art de négocier sous Louis XIV, op. cit., p. 13-14.

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1. LA RECHERCHE D’UN ÉQUILIBRE EUROPÉEN

L’après-guerre de Succession d’Espagne inaugure pour la France et l’Angleterre, et au-delà pour l’ensemble de l’Europe, une période d’incertitudes, d’instabilité auxquelles les deux puissances vont tenter de remédier par un rapprochement progressif, puis par un véritable effort concerté pour faire accepter aux autres États européens le principe d’une sécurité collective fondée sur l’équilibre des puissances (Balance of power). C’est notamment ce qui pousse la France à contrer les velléités expansionnistes ou agressives de ses anciens alliés espagnols et suédois, et ce qui conduit le secrétaire d’État anglais Stanhope à tenter de rapprocher les positions de Versailles et celles de Vienne. Ce revirement des relations franco-anglaises ne peut s’expliquer sans prendre en compte la situation interne des deux pays. En Angleterre, George Ier de Hanovre succède à la reine Anne Stuart, morte le 1er août 1714. Son appartenance au protestantisme s’est révélée décisive pour l’accession au trône d’Angleterre. On se souvient en effet que la Glorieuse Révolution de 1688-1689 avait chassé Jacques II du trône parce qu’il avait fait baptiser catholique son dernier né – le futur Jacques III pour ses partisans, que l’on nomme « jacobites ». Le Parlement avait alors offert la couronne à Marie, fille de Jacques II, et à son époux le très calviniste Guillaume d’Orange, opposant déterminé à la politique de Louis XIV. La mort de la reine Anne offre théoriquement la possibilité à Jacques III de faire valoir ses droits sur la couronne. Mais il refuse jusqu’au bout de renoncer au catholicisme ou au moins de dissimuler sa vraie foi, comme la proposition lui en a pourtant été faite par le comte d’Oxford, ministre

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d’Anne, en janvier 1714 par l’intermédiaire de l’abbé Gaultier, négociateur français au congrès d’Utrecht.
Il est absolument nécessaire que vous dissimuliez votre religion ou que vous la changiez entièrement pour professer celle de votre pays établie par les lois – la confession anglicane [tiret OK ?]. Ce n’est pas moi – prêtre catholique – qui vous donne ce conseil, le caractère que je porte me le défend et vous ne devez pas vous attendre qu’aucun catholique romain vous le donne, car suivant ses principes et sa croyance il ne le peut ni ne le doit ; c’est à vous à vous consulter et à demander au Seigneur qu’il vous fasse connaître le parti que vous devez prendre et ce que vous devez faire pour sa plus grande gloire, et pour sauver une nation qui sans vous ne saurait jamais être heureuse ni tranquille. Il faut que vous preniez bien garde de faire aucune démarche qui puisse donner de l’inquiétude à la reine Anne votre sœur pendant sa vie, ni causer du trouble à ses ministres – notamment Oxford et Bolingbroke. Vous devez en toutes occasions marquer l’amour que vous avez pour vos compatriotes malgré l’éloignement qu’ils paraissent avoir pour vous. Vous devez leur promettre beaucoup et leur tenir mieux votre parole que le roi votre père [Jacques II d’Angleterre et Jacques VII d’Écosse] ne leur a tenu la sienne ; louer leur conduite et leurs manières sans affectation, leur bien faire entendre que vous ne toucherez jamais à leur religion, à leurs lois ni à leurs privilèges, ménager adroitement les Écossais en leur faisant espérer plus que vous ne leur accorderez, ne jamais songer, quelque chose qui puisse arriver, à vous servir d’eux pour revenir en Angleterre, car les Anglais ne souffriront jamais qu’on les conquière. Souvenez-vous que vous êtes né anglais et que par conséquent vous avez un grand avantage sur votre compétiteur [l’Électeur George de Hanovre, prétendant à la succession de la reine Anne] qui est allemand et qui ignore parfaitement la langue anglaise [...] Souvenez-vous que vos compatriotes sont bien jaloux sans en avoir pourtant beaucoup, de leur religion, de leur liberté et de leur propriété : ces trois choses ont fait échouer votre père et vous devez adroitement vous en servir pour venir à bout et au but de toutes vos entreprises et rentrer dans votre héritage.

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La réponse du Prétendant 1 est sans surprise. Elle n’est pas sans rappeler en France, mutatis mutandis, le refus du comte de Chambord le 5 juillet 1871 de renoncer au drapeau blanc au profit des trois couleurs. « On sait, répond-il le 26 février, que ma religion est le principal empêchement à mon rétablissement, et on veut que j’y renonce, et en même temps aussi que je fasse dépendre mon rétablissement de la volonté du peuple, en renonçant à mes droits plutôt que d’inquiéter leur repos. Je vous laisse à deviner ce que je puis penser de tout ceci. » À la différence du Prétendant Stuart, le nouveau roi est un parent très éloigné de la reine Anne. De plus, George Ier est un prince étranger. L’Électorat 2 de Hanovre et ses prétentions successorales et territoriales en Allemagne comptent à ses yeux beaucoup plus que la couronne anglaise. Une puissance continentale rivale voire ennemie peut donc l’atteindre au cœur sans risquer une traversée de la Manche et un débarquement hasardeux sur les côtes britanniques. Le Hanovre est dès lors pour l’Angleterre davantage un talon d’Achille qu’une tête de pont continentale, d’autant plus que sa situation est enclavée. Chassé du pouvoir par la succession hanovrienne et la nouvelle majorité whig 3 aux Communes, Henry St-John premier vicomte Bolingbroke (1678-1751) qualifie avec aigreur la nouvelle dynastie régnante de « voyageurs allemands en terre étrangère » (« German travellers in a foreign country »). La position de George Ier est donc fragile. Pour l’affermir, il peut d’abord s’appuyer sur le Parlement et l’éviction des tories 4 par les whigs. Violemment hostiles aux traités d’Utrecht (1713), les whigs accusent les négociateurs et les ministres de la reine Anne d’avoir abandonné les alliés de l’Angleterre et négocié une mauvaise paix. Les ministres tories
1. Le Prétendant désigne alors traditionnellement Jacques III Stuart. 2. La qualité électorale distingue les princes allemands, laïcs et ecclésiastiques, qui élisent l’empereur. 3. Littéralement « perruque ». On désigne initialement par whigs ceux qui veulent dans la décennie 1680 exclure le duc d’York (futur Jacques II) de la succession au trône, et penchent en faveur des « Hollandais », savoir son gendre Guillaume d’Orange et sa fille Marie. Par la suite, la faction ou parti whig se caractérise par son opposition à l’absolutisme monarchique. Elle revient au pouvoir avec la nouvelle dynastie hanovrienne qui se méfie de la faction adverse des tories, accusée d’être favorable à l’ancienne dynastie. 4. On désigne par tories la faction ou parti qui, au Parlement, soutient le principe d’un pouvoir royal fort. Réputés proches des Stuarts, les tories sont écartés de la gestion des affaires en 1714 au profit de la faction whig, qui lance de violentes attaques contre eux.

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et les principaux négociateurs des traités d’Utrecht sont contraints de fuir sur le continent, comme Bolingbroke dès la fin mars 1715, en butte à l’hostilité de son ennemi personnel Robert Walpole, ou le duc d’Ormond, ancien commandant en chef. Resté en Angleterre, Robert Harley, comte d’Oxford (1661-1724), doit quant à lui se justifier lors d’un procès retentissant. Dans la proclamation royale du 15 janvier 1715 qui convoquait le premier Parlement du règne, George Ier avait déjà stigmatisé les « mauvais conseillers » de la reine Anne opposés à sa succession au trône d’Angleterre, responsables des très « grandes difficultés » et du « désordre » auxquels le royaume était en proie. George Ier et les whigs ont donc recours à une arme politique simple et efficace : noircir le bilan du règne précédent, charger les ministres du défunt souverain comme boucs émissaires de l’ensemble des difficultés passées, présentes et à venir, et les suspecter de corruption et de trahison. Or les accusations de collusion entre les tories et les partisans du Prétendant Stuart sont redoutables car elles s’inscrivent dans la véritable psychose jacobite, donnée essentielle de la politique intérieure et extérieure de Londres pendant la première moitié du siècle. Bien qu’anticlérical et déiste, Bolingbroke l’exilé se met au service de la cour Stuart en exil à Saint-Germain-en-Laye, ultramontaine et dévote. Il agit probablement par désarroi, et en tout cas sans grande conviction. Mais malgré ses protestations d’innocence, sa fuite en France, la saisie et l’utilisation à charge des papiers du poète Matthiew Prior – un des négociateurs de la paix d’Utrecht –, où Bolingbroke semble ne pas vouloir affaiblir trop la France face à l’empereur et à la Hollande, discréditent durablement l’ancien ministre de la reine Anne et par extension l’ensemble des tories. Dans Le Siècle de Louis XIV, Voltaire résume et commente ainsi la situation :
La vanité de la politique parut encore plus après la paix d’Utrecht que pendant la guerre. Il est indubitable que le nouveau ministère de la reine Anne voulait préparer en secret le rétablissement du fils de Jacques II sur le trône. La reine Anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature par celle de ses ministres, et elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frère dont elle avait mis la tête à prix malgré elle [...] Ses partisans et ses ennemis convenaient que c’était une femme

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fort médiocre. Cependant depuis les Édouard III et les Henri V, il n’y eut point de règne si glorieux [...] Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère et qu’elle n’aimait pas, lui succéda ; ses ministres furent persécutés. Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc d’Ormond, l’âme du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harley, comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait : il resta fièrement dans sa patrie ; il y brava la prison où il fut enfermé, et la mort dont on le menaçait 5.

Au-delà de la psychose jacobite, la menace de soulèvements en faveur de Jacques Édouard Stuart, comme celui de l’Écosse en 1715 par John Erskine, comte de Mar, est bien réelle. Son échec ne suffit pas à calmer les craintes du nouveau pouvoir. Les Lettres de Paris à un diplomate hollandais récemment éditées par Françoise Weil se font l’écho des tentatives de déstabilisation – réelles ou supposées – qui alimentent cette peur :
Autre lettre de Paris du 11 septembre 1716 Il est venu ici beaucoup de partisans du Prétendant qui sont entêtés qu’il doit y avoir bientôt une révolution en Angleterre ; ils sont appuyés de tous les partisans de la Suède qui tâchent de persuader cette Cour qu’elle est fort intéressée de renverser le roi George et de favoriser le Prétendant 6. À Paris le lundi 14 septembre 1716 J’ai appris de très bonne part que la cour du Prétendant continuait à se grossir à Avignon, où il craint d’être assassiné par
5. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières. Angleterre-France (vers 1715-vers 1750), Paris, Klincksieck, 1992, t. 1, p. 75. 6. Lettres de Paris à un diplomate hollandais 6 septembre 1715-23 juin 1719, présentées et annotées par Françoise Weil, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 2004, Correspondances littéraires érudites, philosophiques, privées ou secrètes VII, 2004, lettre no 69, 11 septembre 1716, p. 170.

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quelqu’un envoyé pour cet effet, ce qui donna lieu à y arrêter et emprisonner un Allemand de bonne mine, lequel revenait de Marseille, sur un simple soupçon ; mais quatre ou cinq jours après on le libéra et ses frais lui furent remboursés, et encore le Prétendant lui-même lui fit excuses. Des Anglais et Écossais qui sont ici demeurent dans l’opinion que les affaires d’Angleterre ne peuvent manquer d’avoir bientôt une grande révolution mais les gens profonds et éclairés voient qu’ils se forment des espérances chimériques 7.

Il faudra attendre, trois décennies plus tard, le désastre de Culloden en 1746 8 et le renoncement des jacobites brisés à rétablir les Stuarts sur les trônes d’Angleterre et d’Écosse, pour qu’en Angleterre la peur de leurs entreprises subversives retombe par paliers. Il est donc important pour les Hanovre d’obtenir de la France, qui a reconnu leurs droits lors des négociations du congrès d’Utrecht, qu’elle n’apporte pas de soutien militaire et logistique – notamment en armement et en transports de troupes – aux entreprises jacobites. La position du roi d’Angleterre peut paraître contradictoire : il s’appuie au Parlement sur la faction whig hostile aux clauses des traités d’Utrecht élaborées par l’ancienne majorité tory, mais il a besoin de s’adosser aux décisions du congrès pour faire valoir et reconnaître ses droits. Car sur le continent également, la position de George Ier, en tant qu’Électeur de Hanovre, est mal assurée. Il redoute les convoitises suédoises et prussiennes sur les territoires qu’il revendique en Allemagne du Nord : les évêchés de Verden et de Brême, le Mecklembourg. Les ambitions nouvelles de la Russie de Pierre Ier l’inquiètent également, à juste titre : les quarante mille soldats russes

7. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 70, p. 171. 8. La bataille ou massacre de Culloden (l’affrontement ne dure que quelques minutes) marque la fin de l’épopée de Charles-Édouard Stuart (1720-1788), surnommé Bonnie Prince Charlie, qui débarque en Écosse, soulève les clans favorables à la cause jacobite, marche sur l’Angleterre et menace Londres, avant, faute de logistique suffisante, de faire retraite jusque dans les environs d’Inverness, où l’armée du duc de Cumberland, fils préféré de George II d’Angleterre, l’écrase et massacre de nombreux prisonniers, contraignant Charles-Édouard Stuart à un exil définitif. La construction de fort George à proximité de la baie d’Inverness, aujourd’hui la plus grande forteresse du XVIIIe siècle conservée en Europe, témoigne des craintes du pouvoir hanovrien après Culloden. La répression menée en Écosse après Culloden vise également à briser tout esprit de résistance.

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qui stationnent dans le duché de Mecklembourg n’ont que l’Elbe à franchir pour menacer le Hanovre. Un rapprochement avec la France de Philippe d’Orléans permettrait au roi d’Angleterre de réduire le risque d’une intervention française contre le Hanovre, particulièrement sensible aux attaques terrestres, de limiter les capacités offensives des jacobites, et d’éviter la réunion des couronnes d’Espagne et de France sur la tête du petit-fils de Louis XIV, Philippe V roi d’Espagne, hantise anglaise des années 1700 9. Or la position du Régent français est elle aussi délicate, et susceptible de conduire d’abord à une convergence d’intérêts personnels, ainsi qu’à la recherche de la paix et de la stabilité en Europe, indispensables au redressement du royaume, puis à un rapprochement entre les deux puissances. Lord Stair, ambassadeur à Paris, reçoit les instructions suivantes :
Mais nous trouvons à propos de vous ordonner d’une manière particulière de tâcher par tout moyen d’entretenir la plus étroite et plus intime correspondance que vous pourrez avec notre frère, le duc d’Orléans ; pour cette fin vous profiterez de chaque occasion qui se présentera pour l’assurer en votre nom combien nous sommes prêts à favoriser et soutenir son droit à la succession de la couronne de France – la survie de l’enfant-roi né en 1710 est hypothétique et se prête aux spéculations – [tirets OK ?], comme elle a été établie par les derniers actes de renonciation. Vous l’encouragerez à s’appuyer sur nous et sur nos royaumes pour avoir l’assistance la plus efficace, lorsque le cas arrivera.

Habilement, Londres cherche à jouer des prétentions du Régent à la succession au trône de France au cas où Louis XV viendrait à mourir, comme s’il était une sorte d’usurpateur aux droits contestables, afin, une fois fragilisé et influencé, de le pousser sur la voie du rapprochement et de l’alignement sur les positions anglaises. Quoi qu’il en soit des arrière-pensées des uns et des autres, c’est au rapprochement perçu comme favorable aux deux parties, « une sorte de police d’assurance mutuelle entre ces deux “possesseurs d’État” » écrivait Edgar Faure, que vont s’employer l’ancien précepteur du Régent, l’abbé Dubois, et le

9. Si Philippe V avait renoncé à ses droits sur la couronne de France en 1712, sans quoi la signature des traités d’Utrecht en 1713 n’aurait pas été possible ; nul n’était en effet dupe de ses intentions réelles.

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secrétaire d’État anglais Stanhope, qui, tout en appartenant au ministère whig, poursuit la politique de Bolingbroke d’une alliance française et d’un équilibre européen basé sur la garantie des clauses d’Utrecht. Cette entreprise est favorisée par les liens d’amitié que nouent les deux hommes, alors que l’envoyé officiel français, Charles François d’Iberville, se discréditait aux yeux des whigs par ses trop bonnes relations avec les tories et les partisans d’un rétablissement des Stuarts, et son refus de céder sur les infrastructures portuaires de Mardyck, près de Dunkerque, dont la mention récurrente dans les Lettres de Paris à un diplomate hollandais prouve qu’elles constituent un enjeu sensible. La France s’est engagée au congrès d’Utrecht à combler le port de Dunkerque, vieille pomme de discorde franco-anglaise, car l’activité navale et notamment corsaire du port menaçait directement le trafic anglais dans la Manche et dans la mer du Nord. En outre, le juriste anglais Selden, auteur de Mare Clausum, a formulé dès 1630 le principe qui fonde toutes les théories anglaises de la frontière au XVIIIe siècle : la frontière anglaise commence aux côtes françaises. La mer est donc territoire de la couronne britannique. Dans ces conditions, la perception de la menace que représente Dunkerque est exacerbée. Or, dès 1714, Louis XIV avait entrepris de contourner les clauses du traité en entreprenant la construction d’un canal menant à la mer et d’une écluse à Mardyck. Le traité de La Haye en 1717 impose finalement leur destruction.
On écrit de Dunkerque que les commissaires anglais étaient arrivés aussi bien que les ingénieurs français pour la démolition du canal de Mardyck 10. L’on a fait depuis peu une remise de 50 000 livres pour continuer le travail de démolition de Mardyck jusqu’à l’exécution entière et parfaite de ce qui a été stipulé à cet égard 11.

Significativement, quarante plus tard, au lendemain de la guerre de Sept Ans, la question de Dunkerque continue de polluer les relations

10. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 128, 2 juillet 1717, p. 293. 11. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 133, 19 juillet 1717, p. 300.

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franco-britanniques, comme a pu l’observer Léopold Mozart, le père de Wolfgang :
Malgré tout, les Anglais n’étaient pas encore satisfaits et continuaient à se plaindre que les fortifications n’aient pas toutes été détruites, selon les termes du traité [de Paris]. On forma une commission qui permit au duc de Choiseul, pour la France, et au duc de Bedford de se rencontrer à Dunkerque pour examiner la chose 12.

L’affaiblissement de la Grande Alliance scellée dans la lutte contre Louis XIV rend également possible cette évolution diplomatique et stratégique : anciens alliés, l’empereur et les Provinces-Unies – actuels PaysBas – s’éloignent après le transfert de souveraineté des anciens Pays-Bas espagnols – actuelle Belgique – aux Habsbourg d’Autriche. Vienne et Bruxelles acceptent en effet d’un mauvais œil la présence de garnisons hollandaises dans les places dites de la Barrière : Furnes, Knokke, Ypres, Menin, Tournai, Mons, Charleroi, Namur et Gand 13. En France, le duc d’Orléans, en butte aux prétentions sur le trône de Philippe V et des bâtards légitimés de Louis XIV, le comte de Toulouse et le duc du Maine, doit asseoir sa légitimité et son autorité. Les exigences de l’aristocratie qui retrouve les allées du pouvoir en peuplant les conseils de gouvernement 14 et les manœuvres de la « vieille cour » quatorzienne 15 en faveur du Prétendant Stuart entravent également sa liberté de manœuvre. D’où la mise en place d’une diplomatie parallèle, d’un « Secret », dont Dubois est la cheville ouvrière. Dubois et Stanhope s’attellent au rapprochement franco-anglais sur les bases du traité d’Utrecht et œuvrent au « bien commun des deux maîtres ». Les Lettres de Paris à un diplomate hollandais éclairent les

12. Lettre de Léopold Mozart à Lorenz Haguenauer, La Haye, 19 septembre 1765, in WOLFGANG AMADEUS MOZART, Correspondance, traduction française de Geneviève Geffray, Paris, Flammarion, 1991, t. I, p. 129. 13. Avant-postes hollandais sur la frontière gallo-belge, elles étaient destinées à prévenir toute agression française contre le territoire des Provinces-Unies. 14. C’est l’époque de la « polysynodie », c’est-à-dire du gouvernement du royaume par une pluralité de conseils. Le Régent qualifiera ce système de « pétaudière » et reviendra à un gouvernement plus traditionnel. 15. Notamment les maréchaux d’Huxelles, ancien négociateur officiel au congrès d’Utrecht, alors président du conseil des Affaires étrangères, et de Villeroy.

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négociations du côté français et témoignent clairement de la volonté du Régent et de son entourage de parvenir à un accord avec l’Angleterre et de l’élargir aux Provinces-Unies :
À Paris le mardi 27 octobre 1716 Samedi il y eut grand Conseil de régence sur l’affaire qu’il se propose avec l’Angleterre et la Hollande ; on y a délibéré sur l’article de tous les Anglais du parti du Prétendant, que le roi George demandait être chassés de France. Quelques-uns trouvent qu’il est dur de refuser l’asile à des fugitifs qui croient prendre en mains la bonne cause, tandis que dans les autres États, en Angleterre même, on l’accorde à tous nos protestants réfugiés. D’autres estiment que, s’agissant d’un coup d’État, il faut préférer le bien public à des raisons de convenance qui ne doivent subsister que lorsque le royaume n’en souffre en rien ; on cite l’exemple de ce qui arriva au temps de Cromwell où, dans la minorité du feu roi, le cardinal Mazarin obligea le roi Charles [Charles II (1630-1685)] et le duc de York son frère de sortir de France pour se réfugier en Hollande. Enfin, quoiqu’on tienne fort secret ce qui se passa samedi dans ce conseil, l’on présume qu’on accordera tout ce que demande l’Angleterre à cet égard, mais ce qui embarrasse le plus est qu’on dit que la Hollande ne veut point entrer dans ce traité que conjointement avec l’Empereur et c’est sur cela qu’on a aussi délibéré. Il y a ici quantité d’habiles gens qui, depuis la mort du feu Roi, ont avancé dans les conversations et soutenu hautement que le vrai intérêt de la France était de se tenir en bonne intelligence avec la Hollande, qu’il fallait assister dans le besoin, et dont on pouvait être secouru à propos. Ce qui se passe à présent convainc le monde de cette maxime, car on espère encore que ce qui a été signé à Londres sera suivi d’un bon traité qui se fera à La Haye avec les États Généraux, et qu’on lèvera les difficultés. Vous savez que l’abbé Dubois, qui est présentement à La Haye, est le confident du Régent qui l’a fait conseiller d’État 16.

16. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 75, 27 octobre 1716, p. 181.

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Mais la tâche est rude car la francophobie de l’opinion anglaise est manifeste. Elle est entretenue et régulièrement attisée par la presse anglaise, dont Bolingbroke dénonce la vénalité, ainsi que par un flot de pamphlets, parmi lesquels on peut citer The Art of Restoring de John Toland, ou An Inquiry into the Miscarriages of the Four Last Years de Charles Povey, archétype du discours de persécution tel que René Girard l’a défini dans Le Bouc émissaire, dont le titre complet révèle l’ampleur de la conspiration supposée : Où il apparaît qu’un plan fut conçu pour relever la puissance de la France et de l’Espagne et ramener le Prétendant en Angleterre 17. Cette atmosphère handicape à l’évidence les efforts de rapprochement. La duplicité française est stigmatisée, de même que la faiblesse coupable voire complice des interlocuteurs anglais. L’absolutisme français est perçu comme un péril en soi en raison de l’arbitraire du prince qui peut tout aussi bien respecter les traités ou incliner pour la guerre, alors que le système anglais, tempéré, garantirait le respect des engagements internationaux. En outre, l’affrontement entre whigs et tories, et les violentes dissensions internes aux whigs, dont une fraction est rejetée dans l’opposition au gouvernement, interfèrent constamment avec les orientations de la politique étrangère. Pour les whigs, Utrecht est un mauvais traité, car il a été négocié par un ministère tory, que l’on a ainsi tout loisir d’éreinter. Sir Gilbert Heathcote donne le ton des outrances en qualifiant Utrecht de « la paix la pire que l’on puisse imaginer ». Les négociations sont donc ralenties et régulièrement entravées, notamment par Horace Walpole, alors envoyé britannique à La Haye, que l’on retrouvera à Paris dans le salon de Mme du Deffand. Il faut également prendre en compte les revirements brutaux voire la versatilité de certains dirigeants anglais, comme Philip Stanhope, futur quatrième comte de Chesterfield, célèbre pour ses Lettres à son fils. Auteur d’un discours aux Communes en août 1715 particulièrement offensif à l’encontre de l’ancien ministère tory, accusé d’avoir trahi l’Angleterre lors de la signature de la paix, il avait pourtant écrit des vers pour célébrer Utrecht. Par la suite, ambassadeur à La Haye, il se meut en chaud partisan du rapprochement avec la France, avant de pencher à compter des années 1730 pour une politique de défiance à l’encontre du cardinal de Fleury, ancien précepteur et principal ministre de Louis XV de 1726 à 1743, et des ambitions françaises. Malgré ces difficultés, mais sans
17. BLACK JEREMY, Natural and Necessary Enemies. Anglo-French Relations in the Eighteenth Century, Athens (États-Unis), The University of Georgia Press, 1987, p. 5.

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jamais que disparaissent du côté anglais les suspicions quant au crédit à accorder aux promesses françaises, notamment vis-à-vis de l’attitude adoptée par Paris à l’égard du Prétendant Stuart, les négociations aboutissent finalement le 28 novembre 1716. La France s’engage à ne pas construire un nouveau port à Mardyck pour remplacer les infrastructures de Dunkerque – traditionnelle source de tensions voire casus belli entre les deux puissances – dont le traité d’Utrecht a prévu le démantèlement, et accepte d’expulser le Prétendant Stuart, alors en Avignon – en terre pontificale –, au-delà des Alpes. Moyennant « quelques douceurs sur le commerce », c’est-à-dire quelques concessions sur les droits de douane, notamment, les Provinces-Unies sont pressées de se joindre à cette alliance inédite, à laquelle elles adhèrent le 4 janvier 1717.
À Paris le vendredi 8 janvier 1717 On assure que le traité d’alliance entre les trois Puissances a dû être signé le 4 de ce mois à La Haye. On est persuadé ici que des personnes d’un certain rang par leur intérêt propre s’intriguaient au dehors pour le traverser, et que les jésuites ont remué à ce même dessein à Rome, à Vienne et à Madrid. Les jésuites et leurs partisans crient haut contre cette alliance protestante et contre les renversements politiques du dernier gouvernement 18. À Paris le vendredi 15 janvier 1717 Vous ne sauriez croire jusqu’à quel point a été la joie de Son Altesse Royale en apprenant la signature du traité avec la Hollande. Ce prince croit cela si nécessaire qu’on sait qu’il a dit que sans l’heureux succès de cette négociation, tout ce qui se fait en France n’y apporterait aucun soulagement, et il a été résolu au Conseil de régence et au Conseil de guerre de faire, après la ratification, une nouvelle réforme dans les troupes qui seront réduites à 60 000 hommes pendant la paix, et cela avec d’autant plus de raison et de sûreté qu’on voit que la guerre du Turc s’allume assez bien pour ne pas finir si tôt. Nous comptons que les musulmans reprendront quelque courage et tiendront la

18. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 89, 8 janvier 1717, p. 211.

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campagne prochaine une balance qui en amènera d’autres, ce qui ne peut qu’accommoder les Puissances d’en deçà 19.

Stanhope devient Premier Lord de la Trésorerie et principal ministre en remplacement de Charles Townshend. Pour sa part, Dubois est fait abbé commandataire de Saint-Riquier, soit un bénéfice de 25 000 livres par an, et il entre au conseil des Affaires étrangères. L’auteur des Lettres de Paris à un diplomate hollandais insiste sur l’importance de la Triple Alliance pour le Régent et Dubois et leur volonté de tout mettre en œuvre pour la consolider :
La Régence travaille actuellement à ménager des alliances avec toutes les Puissances de l’Europe, et l’on en est au Portugal à présent, le tout pour y procurer une paix générale s’il est possible ; l’on travaille surtout à porter le roi de Suède à faire sa paix, et l’on a poussé la chose jusqu’à lui faire insinuer que la France ne pourrait lui continuer longtemps ses pensions s’il persiste à la guerre, aussi croit-on que cela a produit son effet, et qu’il est résolu à la paix 20. La Triple Alliance sera exécutée ici avec soin. Ce qui se passe dans l’intérieur du royaume intrigue et excuse assez Son Altesse Royale [le Régent Philippe d’Orléans] sans se mettre sur les bras le moindre différend étranger ; j’ai eu l’honneur de vous le mander, c’est l’esprit de tous nos conseils et l’on peut tabler là-dessus. Notre Cour voulant entretenir la Triple Alliance, souhaite que le roi George se maintienne tranquille sur son trône, c’est de quoi il ne faut pas douter. Quant aux peuples, nous voyons des mauvais raisonneurs remplis de vieux préjugés, qui ne parlent du Prétendant qu’avec plaisir, pour désirer qu’il passe et qu’il réussisse en Angleterre. On a beau les pousser sur nos intérêts, ils en conviennent, mais pourtant reviennent toujours à leur penchant, et font souvent courir des bruits contre Sa Majesté Britannique 21.
19. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 90, 15 janvier 1717, p. 212. 20. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 96, 8 février 1717, p. 227. 21. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717, p. 286.

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Les nouvelles deviendront plus abondantes cet hiver qu’elles ne le sont à présent, par les nouvelles négociations qui se trament au sujet de l’entreprise sur la Sardaigne par la flotte espagnole, car l’abbé Dubois a ordre de négocier près le roi de la GrandeBretagne à ce sujet, et de tomber d’accord avec Sa Majesté Britannique de tous les tempéraments que son Conseil trouvera bon pour maintenir la neutralité d’Italie 22. On a renouvelé au Conseil de marine les propositions d’en faire une en France qui ne soit pas capable de donner de la jalousie à nos voisins, mais qu’on puisse opposer à l’Espagne et à tous ceux qui voudront troubler la paix 23.

Mais les sceptiques et les opposants restent nombreux parmi les diplomates et les gouvernants britanniques. Ainsi en 1717, John Dalrymple, comte de Stair (1673-1747), ambassadeur en France, écrit à Stanhope que les Français considèrent les Anglais comme « leurs ennemis naturels et nécessaires 24 ». Saint-Simon brosse son portrait dans ses Mémoires :
C’était un Écossais grand et bien fait, qui avait l’ordre du Chardon ou de Saint-André d’Écosse. Il portait le nez au vent avec un air insolent, qu’il soutenait des plus audacieux propos sur les ouvrages de Mardyck, les démolitions de Dunkerque, le commerce, et toutes sortes de querelles et de chicanes, en sorte qu’on le jugeait moins chargé d’entretenir la paix et de faire les affaires de son pays, que de causer une rupture. Il poussa si loin la patience et la douceur naturelle de Torcy [Colbert de Torcy, ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères], que ce ministre ne voulut plus traiter avec lui. Stair même était si peu mesuré dans les audiences qu’il demandait fréquemment, et avec la plus grande hauteur, que le roi prit le parti de ne le plus entendre. Il tâchait à se mêler avec ce qu’il pouvait de meilleure compagnie,
22. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 135, 1er octobre 1717, p. 306. 23. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 138, 22 octobre 1717, p. 311. 24. La citation a donné son titre à l’ouvrage de Jeremy Black cité plus haut, Natural and Necessary Enemies. Anglo-French Relations in the Eighteenth Century.

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qui se lassa bientôt de ses discours, dont il répandait l’impudence aux promenades publiques, aux spectacles et chez lui, où il cherchait à s’attirer du monde par sa bonne chère. J’aurai lieu plus d’une fois de parler de ce personnage, qui ne sut que trop bien jouer le sien et faire peur, tandis qu’il en mourait intérieurement lui-même et avec grande raison. C’était un homme d’esprit, de toutes espèces d’entreprises, qui était dans les troupes, où il avait servi sous le duc de Marlborough, et qui haïssait merveilleusement la France. Il parlait aisément, éloquemment et démesurément sur tous chapitres, avec la dernière liberté.

L’envoyé britannique fait pourtant clairement l’objet d’attentions toutes particulières, en même temps que ses faits et gestes sont observés de près par les nouvellistes, les diplomates et les informateurs de tout poil. Voici quelques-unes des mentions relevées dans les Lettres de Paris à un diplomate hollandais. Malgré les préventions de Stair contre la France, on remarquera que l’auteur des lettres prend en compte le rapprochement entre les deux puissances et se montre résolument optimiste :
Le comte de Stair attend incessamment la comtesse son épouse ; ce seigneur fait ici beaucoup de dettes et une grande dépense. Il y a apparence qu’après la ratification du traité il prendra caractère ; c’est ce qu’on débite dans son hôtel 25. Le comte de Stair est de retour, comme nous l’avons dit, et l’on travaille actuellement à ses carrosses pour faire son entrée en qualité d’ambassadeur du roi de Grande-Bretagne. Il a été déjà deux ou trois fois au Palais-Royal et enfermé dans le cabinet du Régent avec ce prince. Je suis bien informé qu’il va régner une harmonie parfaite entre les deux cours de France et d’Angleterre, et aussi avec celle de Hollande, car nos conseils s’accordent parfaitement à croire qu’il n’y a qu’une longue paix qui puisse rétablir le royaume, et tout concourt à ne donner aucun sujet de plainte aux Puissances étrangères, et c’est dans cette vue que l’on a publié un rabais de la démolition des fortifications de Mardyck,

25. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 92, 27 janvier 1717, p. 219.

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auxquelles on va travailler incessamment pour exécuter de bonne foi ce qui a été convenu 26. Le comte de Stair a une grosse cour ; il y avait plus de 40 carrosses à sa porte 27.

Observateur et nouvelliste favorable au Régent et à sa politique, l’auteur anonyme des Lettres évoque très fréquemment les efforts de Paris pour consolider la paix :
La Régence travaille actuellement à ménager des alliances avec toutes les Puissances de l’Europe, et l’on en est au Portugal à présent, le tout pour y procurer une paix générale s’il est possible ; l’on travaille surtout à porter le roi de Suède à faire sa paix, et l’on a poussé la chose jusqu’à lui faire insinuer que la France ne pourrait lui continuer longtemps ses pensions s’il persiste à la guerre, aussi croit-on que cela a produit son effet, et qu’il est résolu à la paix 28.

Mais George Ier lui-même s’inquiète des propositions faites par les émissaires de Pierre Ier de Russie au Régent : la garantie des traités d’Utrecht (1713) entre la France et l’Angleterre et de Bade (1714) entre la France et l’empereur, en échange du lâchage de l’allié suédois et de la reconnaissance à la Russie des provinces baltiques qui seraient arrachées à la Suède. À juste titre, le roi d’Angleterre y voit une menace directe sur son cher Électorat de Hanovre. Le voyage du tsar en France à partir du 21 avril 1717 accroît l’inquiétude anglo-hanovrienne en même temps qu’elle entretient le soupçon jamais éteint de duplicité de la France et du Régent. Le comte Stair avait d’ailleurs été chargé de surveiller les tractations éventuelles du souverain russe avec le Régent. Il est donc indispensable d’asseoir ce nouvel équilibre européen, et pour ce faire d’en élargir l’assiette. James Stanhope entreprend alors une tâche difficile, rapprocher le Régent de l’empereur Charles VI, suzerain de
26. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 124, 4 juin 1717, p. 284. 27. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 126, 11 juin 1717, p. 289. 28. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 96, 8 février 1717, p. 227.

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George Ier pour le Hanovre, qui a été son fidèle allié pendant la guerre de Succession d’Espagne. Le Habsbourg d’Autriche doit renoncer à ses prétentions sur l’Espagne, car la perspective d’une reconstitution de l’héritage de Charles Quint menace tout autant l’équilibre européen que l’union des couronnes de France et d’Espagne au profit des Bourbons. Or Charles VI n’oublie pas qu’il s’est fait couronner roi d’Espagne à Vienne en 1703 à la mort de Charles II, et qu’il a refusé de faire sa paix avec la France en 1713. Il accueille à Vienne, où il a mis sur pied un conseil d’Espagne, les opposants à Philippe V. La tâche est donc délicate, d’autant qu’il faut parallèlement que la France et l’Angleterre neutralisent la menace que les velléités expansionnistes de Philippe V font peser sur l’ordre européen. Le roi d’Espagne est alors sous l’influence de sa seconde épouse, Élisabeth Farnèse, et de l’abbé Alberoni. Officiellement, c’est le cardinal del Giudice qui est Premier ministre, Alberoni n’est que le représentant du duc de Parme, mais en réalité, comme le souligne l’ambassadeur d’Angleterre, il « a un ascendant illimité sur la reine, et par là sur le roi qui n’aime pas les affaires et se laisse mener par sa femme ». Les Lettres de Paris à un diplomate hollandais se font l’écho des manœuvres espagnoles et des risques de déstabilisation qu’elles entraînent :
À Paris le vendredi 12 mars 1717 On est à présent assez informé du détail de la conspiration d’Angleterre : la Cour d’Espagne affectait l’année dernière du bon concert avec le roi George, tandis qu’on soupçonnait au dehors que notre gouvernement concertait avec le Prétendant, et aujourd’hui que nous avons fait une alliance avec Sa Majesté Britannique, la Cour d’Espagne, soit par un travers, soit pour prendre un contre-pied a une liaison secrète avec le Prétendant et ses adhérents 29. Depuis que la nation espagnole a fait la sottise de souffrir le démembrement de la monarchie, faute de se donner à la Maison d’Autriche, depuis qu’elle a quitté le pied qu’elle avait dans l’Italie et en Flandre, il semble que les Puissances de l’Europe ne

29. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 99, 2 juillet 1717, p. 232.

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prennent plus presque d’intérêt à ce qui se passe chez elles, ne pouvant faire de bien ou de mal à personne, et ayant besoin plutôt des autres ; c’est pour cela que nous avons fort peu de relation avec la Cour de Madrid, que le Régent néglige fort, ne prenant point d’intérêt aux divisons intestines qui y règnent. L’abbé Alberoni favori de la Reine, y fait tout, et a chassé tous ses compétiteurs, et cette princesse le veut faire cardinal. Je parle quelquefois à l’abbé Garbe, beau-frère de M. Raissaut qui est valet de chambre du roi d’Espagne et qui a souvent des commissions de lui, me disait, y a [tournure d’origine ?] quelques jours que ce prince se laisse entièrement gouverner par la Reine, qui est fine et adroite, et qui n’aime pas les Français, mais que du reste nous ne nous mêlions guère de ce qui se passe chez eux 30.

Alberoni contraindra del Giudice à la démission. Comme son rival Dubois en France, l’abbé italien convoite le chapeau de cardinal. De son côté, Élisabeth Farnèse cherche à établir ses fils en Italie, à Florence – son oncle Côme III de Médicis est grand-duc de Toscane – ou à Parme et Plaisance – où règne son oncle François Farnèse –, au grand dam de l’empereur Charles VI. En 1717, les troupes espagnoles débarquent et s’emparent de la Sardaigne puis de la Sicile en juillet 1718, au mépris des clauses des traités d’Utrecht. Alberoni prévoit également de soutenir les soulèvements jacobites dans les îles Britanniques et de chasser le Régent du pouvoir à Paris. C’est la conspiration Cellamare, du nom de l’ambassadeur espagnol en France, neveu du cardinal del Giudice, associé pour l’occasion à la duchesse du Maine, la « reine de Sceaux ». Pour le ministère anglais, qui s’inquiète de l’impopularité réelle ou supposée du duc d’Orléans, la conspiration Cellamare et les entreprises subversives d’Alberoni mettent en cause non seulement le pouvoir de Philippe d’Orléans, la stabilité politique de la France, mais aussi la politique de Londres. D’obédience gouvernementale, le Whitehall Evening Post du 13 décembre 1718 va jusqu’à soutenir que « la découverte d’un complot contre le gouvernement français est une découverte d’un complot contre le gouvernement anglais ». Parallèlement, en France, on s’inquiète du risque de

30. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717, p. 287-288.

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déstabilisation qu’entraîneraient en Angleterre et par ricochet en Europe les entreprises jacobites :
On doit être sur la précaution en Angleterre, quoique tout y paraît tranquille, car les malintentionnés du dedans et du dehors ne cessent point de machiner de funestes projets contre Sa Majesté Britannique et qu’on dit qu’écloront dans peu de temps ; les jésuites et le Pape animent sous main cette faction par leurs créatures ; pour sûr, un banquier catholique romain que je connais est actuellement employé à remettre ou faire toucher des fonds au Prétendant et pour les intérêts de son parti 31.

Mais c’est au début de l’année 1718 que l’auteur des Lettres de Paris à un diplomate hollandais insiste sur l’importance de l’enjeu. Il faut absolument asseoir la paix en Europe, donc les bonnes relations francobritanniques, ce qui suppose de renforcer et d’élargir la Triple Alliance :
Il faut que le Régent s’attache autant que jamais à conserver les traités qu’il a faits avec l’Angleterre et la Hollande, et s’il change de système là-dessus, je crois que de dix Français il en aurait neuf contre lui. Il s’est mis déjà assez d’affaires sur les bras par le coup hardi que nous venons de voir dans le centre du royaume, sans s’en attirer de nouvelles au dehors 32. Tous les bons Français espèrent que Monsieur le Régent ne changera pas de politique dans son alliance avec l’Angleterre et la Hollande, car il semble que son point capital est de maintenir cette alliance sur toute chose 33.

Les traités de Londres sont signés le 2 août 1718 par la France, l’Angleterre et l’empereur. On espère que les Provinces-Unies s’y joindront, malgré la lenteur de la chaîne de décisions qui caractérise le fonctionnement des États généraux de la république. La carte
31. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 135, 1er octobre 1717, p. 307. 32. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 154, 8 février 1718, p. 344. 33. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 155, 18 février 1718, p. 344.

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politique de l’Italie est une fois de plus remodelée pour parvenir par le jeu des compensations et des attributions à un accord : la Toscane doit revenir à un fils d’Élisabeth Farnèse, tandis qu’une clause secrète prévoit d’attribuer la Sicile à l’empereur. En décembre 1718, après des atermoiements qui s’expliquent par l’impopularité d’une guerre contre un Bourbon petit-fils de Louis XIV, pour lequel les Français ont combattu quatorze ans, la France déclare la guerre à l’Espagne. En 1719, les troupes françaises envahissent le Pays basque et la Catalogne tandis que la flotte anglaise attaque la côte atlantique. En France, la conspiration Cellamare déjouée, les partisans de l’Espagne défaits, l’autorité du Régent est renforcée. Dubois devient secrétaire d’État aux Affaires étrangères, il passe ainsi du « Secret », c’est-à-dire de la diplomatie parallèle, à la diplomatie officielle. Sa nomination satisfait les Anglais, qui reprochent pourtant à Paris un effort de guerre insuffisant. Certains, comme lord Stair, suspectent même des tractations secrètes avec Madrid. Contraint à chasser Alberoni – condition préalable à toute négociation –, Philippe V rejoint le 26 janvier 1720 la Quadruple alliance formée par la France, l’Angleterre, l’Autriche et le Piémont-Savoie. En Baltique, théâtre de l’affrontement des puissances scandinaves – Danemark et Suède –, russe et prussienne, l’alliance franco-britannique permet comme en Méditerranée de favoriser le retour à une certaine stabilité. La France avait accepté dès 1716 de lâcher son traditionnel allié suédois, alors en conflit avec George Ier de Hanovre. Comme dans le cas espagnol, les manœuvres des jacobites auprès du gouvernement de Stockholm braquent l’Angleterre et inquiètent la France.
À Paris le 19 février 1717 Nous avons appris, par des lettres de Londres du 12, la découverte d’une grande conspiration contre le présent gouvernement, machinée par les intrigues du comte de Gyllenborg ministre du roi de Suède [ambassadeur de Suède à Londres et futur ministre des Affaires étrangères] ; cette affaire fait grand bruit. Le 17 au matin, il y eut ici un conseil extraordinaire de régence sur le parti et les mesures à prendre, peut-être autant par rapport à l’extension du nouveau traité que par rapport aux effets qui résulteraient de cette entreprise.

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On nous confirme d’Avignon que le Prétendant en était parti le 6 pour Orange, Grenoble et Chambéry, et qu’il devait conférer avec Leurs Majestés Siciliennes. Les temps paraissent concertés ; la conspiration découverte déconcerte leurs mesures 34. Autre lettre de Paris du lundi 12 avril 1717 Il est fort vrai que les jacobites et les mécontents n’oublient rien pour engager le roi de Suède à faire une invasion en Angleterre et en Écosse, lui représentant que le succès en sera facile et très avantageux pour ses intérêts par le prétendu mécontentement de la nation en général, qui se déclarera pour le Prétendant, disentils, après que Sa Majesté Suédoise aura débarqué dans le pays avec 12 000 hommes de troupes réglées, et fait porter des armes et munitions de guerre pour en armer, un beaucoup plus grand nombre de ceux de la nation qu’ils assurent se viendront joindre avec beaucoup d’empressement. Bien que tout cela paraisse bien plus rempli d’illusions et de chimères que d’apparence de solidité, je ne dois pas laisser de vous en donner avis avec toutes les circonstances que j’ai pu apprendre de ces chimériques desseins, qui naturellement ne doivent aboutir, supposé qu’on en tente l’effet, qu’à achever l’entière ruine du roi de Suède s’il débarque en Angleterre, ce que je crois très difficile à exécuter, pourvu que les ministres de Sa Majesté Britannique ainsi que ses généraux soient fort alertes dans les mesures et les précautions nécessaires à prendre pour faire tomber honteusement une semblable entreprise, où les gens éclairés ne voient qu’une témérité inconsidérée et surprenante. Mais comme la passion et une extrême prévention fait [fait OK ?] voir les choses dans un tout autre jour au monarque suédois et à ses adhérents, de même qu’aux jacobites et à tous les malintentionnés contre le présent gouvernement, dont le nombre est supposé très grand dans la Grande-Bretagne, il part fort de la prudence politique de se précautionner à l’égard de ces mauvais desseins et projets, comme s’il y avait un fondement à les craindre 35.
34. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 97, 19 février 1717, p. 228-229. 35. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 108, 12 avril 1717, p. 254-255.

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Paris, toujours suspect d’amitié coupable pour la cause jacobite, doit en effet sans cesse donner des gages pour convaincre Londres que la France n’est en rien impliquée dans ces démarches.
À Paris le vendredi 12 mars 1717 Je remarque que les personnes les mieux intentionnées pour la Triple Alliance demeurent dans la neutralité sur le sujet du roi de Suède, à cause des alliances primitives que la France a avec ce monarque, et par l’idée qu’on a conçue du brillant de son courage, qui le fait regarder ici pour un héros presque invincible. Notre Cour ne lui paye point les subsides stipulés par le traité [...] Il semble que les Anglais et les Hollandais sont véritablement intéressés à faire finir au plus tôt, de quelque manière que ce soit, la guerre de [du ?] Nord, et le bien général de l’Europe, qui en général s’y rencontre, en obligeant le roi de Suède à force ouverte à la faire sous des conditions raisonnables. C’est un prince peu traitable, et bien dangereux dans ses maximes trop hautaines 36. Paris, le vendredi 2 avril 1717 La France a intérêt de faire finir les troubles du Nord qui abîment le commerce des Hollandais et ne peuvent aussi qu’être onéreux à celui de l’Angleterre. Je sais que Monsieur le Régent a déjà pris quelques devants auprès du roi de Suède pour le disposer à agencer les affaires afin de prévenir et éviter la rupture avec les Anglais et les Hollandais, ce qui achèverait d’abîmer ce monarque, lequel ne sait point ployer ; mais la France n’aura peut-être encore réussi à l’y obliger 37. À Paris, le vendredi 9 avril 1717 Dans nos conseils de régence et des affaires étrangères l’on y parle souvent de la guerre du Nord, et notre nouvel envoyé près du roi de Suède a de bons ordres pour porter ce monarque à la paix, et pour lui insinuer que, s’il s’opiniâtre à continuer la guerre, l’on
36. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 99, 12 mars 1717, p. 233. 37. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 104, 2 avril 1717, p. 245.

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pourra bien le priver des pensions ordinaires. Il est vrai que d’ailleurs l’on propose de lui faire accorder des articles les plus avantageux qu’il se pourra par rapport à ses disgrâces, et que, si l’on peut, on lui conservera quelques-uns de ses États d’Allemagne 38. Lettre particulière de Paris le vendredi 23 avril 1717 Je vous ai fait connaître [le 12 avril] qu’on avait prévenu ici de très fausses idées sur les affaires d’Angleterre, comme si Sa Majesté Britannique était exposée au danger d’une révolution subite par une défection générale des Anglais et Écossais, et invasion prétendue, y ayant des personnes entêtées qui ont représenté cela facile, par leurs lettres au maréchal comte D., sur le pied des idées qu’en ont les jacobites et les torys outrés, comme je l’ai fait entendre, mais il faut que l’on voie la suite des affaires pour se détromper tout à fait de ces préventions, lesquelles fatalement rendent moins précieuse la Triple Alliance et les fruits qu’on s’était proposé d’en tirer. Les partisans suédois et ceux du Prétendant, avec tous les Français distingués qui peuvent leur être favorables, dont le nombre pour sûr n’est pas petit en cette Cour, n’ont rien omis pour enterrer les avantages et l’utilité de la dite alliance, et ils ont tâché de piquer S. A. R. [le Régent] de ce qu’il a apparu n’avoir été ménagé dans l’impression faite des lettres des ministres de Suède 39.

Le 15 août 1717, est conclu à Amsterdam un accord entre la Russie, la Prusse et la France, garantissant les traités d’Utrecht et de Bade, et prévoyant des négociations en vue d’un traité de commerce. L’essentiel des dispositions figurait dans les articles secrets du traité [lequel ?] : Paris acceptait de ne pas renouveler l’accord d’assistance financière à la Suède conclu en 1715 et qui venait à échéance en 1718, de servir de médiateur dans la guerre du Nord (1700-1721) déclenchée par les folles ambitions de Charles XII de Suède, et l’ensemble des contractants reconnaissaient l’occupation de Stettin par la Prusse. En réalité, Philippe d’Orléans n’avait pas cédé aux propositions hasardeuses de Pierre Ier et avait ainsi
38. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 106, 9 avril 1717, p. 249-250. 39. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 110, 23 avril 1717, p. 257.

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évité d’inquiéter l’Électeur de Hanovre au point de compromettre le rapprochement avec l’Angleterre. Au nord comme au sud de l’Europe, Paris renonce à ses anciens alliés, l’Espagne, depuis qu’un Bourbon règne à Madrid, et la Suède, pour conserver le bénéfice de la paix et conclure l’alliance anglaise. L’affaiblissement de la puissance suédoise alliée au duché de HolsteinGottorp face à une coalition groupant Frédéric IV de Danemark, Pierre Ier de Russie, Frédéric-Guillaume Ier de Prusse et l’Électeur de Saxe est manifeste. Après le désastre de Poltava en 1709, Charles XII perd son empire. Stralsund, en Poméranie, place stratégique qui commande le contrôle de la Baltique, tombe le 30 décembre 1715. L’Électeur de Hanovre avait acheté au roi de Danemark les évêchés de Brême et de Verden, anciennes possessions suédoises, qui commandaient les bouches de l’Elbe et de la Weser. Il entendait bien contraindre la Suède à reconnaître ses droits. C’est la fin du rêve du Dominium maris baltici nourri depuis GustaveAdolphe au début de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Certes, la France avait conclu en avril 1715 un nouveau traité d’amitié et d’assistance stipendiaire avec la Suède, et le parti de la vieille cour poussait le Régent à soutenir les intérêts suédois – la Suède étant considérée comme l’« aînée des alliés de la France » –, mais Paris avait besoin d’asseoir le rapprochement avec Londres. Ce choix est d’autant plus douteux que l’amitié franco-suédoise est ancienne, sincère et chargée d’émotion. L’exemple d’Erik comte de Sparre (1665-1726) est particulièrement révélateur de ces liens affectifs. D’une famille connue aux XVIIe et XVIIIe siècles pour sa francophilie et son culte de la langue française, il a combattu vaillamment pendant la guerre de Succession d’Espagne. À la tête de son régiment éponyme en France depuis 1694, il est fait maréchal de camp par Louis XIV en 1704, puis lieutenant général en 1707. Il trouve même grâce aux yeux de Saint-Simon : « Toujours le cœur français, écrit le mémorialiste, un des plus galants hommes et des mieux faits qu’on pût voir, avec l’air le plus doux et le plus militaire 40. » Il quitte le service de France en 1714 après que Charles XII l’a nommé lieutenant général l’année précédente, mais il revient en janvier 1715 comme ambassadeur de Suède à la cour de France. Lorsque Louis XIV meurt le 1er septembre 1715, sa douleur est sincère, il écrit en français à sa femme :
40. DE ROUVROY LOUIS, DUC DE SAINT-SIMON, Mémoires, édition établie par Yves Coirault, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1986, t. VI, p. 9.

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Je ne t’ai jamais encore jamais écrit [...] avec plus de douleur. Le roi de France dont j’ai reçu tant de bien mourut hier comme il a vécu, c’est-à-dire que jamais mortel ne peut obtenir de Dieu une si digne fin, [...] je défie le plus affectionné de ses sujets d’être plus attendri que moi de cet événement fâcheux. Ma douleur redouble quand je songe que le roi [Charles XII] perd en ce prince le seul ami qui lui restait. Je traite cette matière les larmes aux yeux et ne puis la quitter ; tu sais combien j’ai des raisons et que j’ai Dieu merci un cœur reconnaissant et fidèle. Ainsi ma douleur est juste et me fait faire des belles réflexions sur la vie 41.

En 1721, alors que la Suède est directement affectée par le rapprochement franco-anglais et les conséquences douloureuses de la guerre du Nord – même si des recherches récentes ont montré que la diplomatie française s’était efforcée de défendre les intérêts suédois lors des négociations de paix –, Sparre écrit à l’ambassadeur de Suède en France :
Et pour ce qui regarde mon jugement et mon dire sur les affaires de France en général, qui ne sait point que de tout temps je n’ai été taxé pour être plus français que suédois. Je me le suis tenu à honneur, puisque j’ai cru et continue de croire une maxime fondamentale de ces deux couronnes d’être unies de s’aimer et de s’entre-secourir 42.

Il n’empêche, les manœuvres déstabilisatrices pour l’ordre européen du baron de Goertz, qui fut à Charles XII ce qu’Alberoni fut à Philippe V d’Espagne et à sa seconde épouse, inquiètent Paris et Londres : Goertz envisage de soutenir Jacques III Stuart contre George Ier, dans l’espoir que la restauration du Stuart et la défaite du Hanovre se soldent par le retour de Brême, Verden et du Mecklembourg à la Suède. Peine perdue, la détérioration rapide des positions suédoises, directement menacées par l’expansionnisme russe, contraint la Suède à ouvrir ses ports aux marchands anglais, dans l’espoir d’obtenir la protection de la Royal Navy. Une triple alliance Hanovre, Suède et France, à laquelle

41. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742. Lettres inédites de Carl Gustaf, comte de Tessin, édition par Gunnar von Proschwitz, Göteborg et Paris, Jean Touzot, 1983, p. 20. 42. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 19.

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se joint avec réticence la Prusse, elle aussi inquiète de la poussée russe, est finalement conclue. Néanmoins, il ne faut pas trop rapidement taxer le Régent de « suivisme » par rapport à Londres. Si la bonne entente avec Londres est fondamentale, Paris souhaite néanmoins ménager son vieil allié suédois, et lui permet ainsi de recouvrer la Poméranie en 1720, profitant des tensions entre le tsar de Russie et le roi d’Angleterre. En outre, selon Éric Schnackenbourg, qui a soutenu en 2004 une thèse inédite sur Pars Septentrionalis : la place du Nord dans la politique étrangère de la France au début du XVIIIe siècle (1700-1721) :
La politique nordique permet également de mettre en lumière les limites de la collaboration franco-anglaise, et de nuancer fortement l’image traditionnelle de la docilité du Régent envers son allié. Il est apparu qu’il existait entre la France et l’Angleterre une véritable différence d’analyse des effets de la Grande Guerre du Nord, concernant tout particulièrement le sort des possessions suédoises d’Allemagne. Pour les Anglo-Hanovriens la future paix du Nord doit sceller leur partage intégral, alors que les Français tiennent absolument à voir les Suédois conserver une « porte d’entrée » dans l’Empire. Derrière cet impératif se profile un des aspects structurants de la politique étrangère de la France : la nécessité de disposer d’alliés de revers pouvant animer des diversions en cas de guerre contre l’empereur 43.

Malgré les arrière-pensées et les ambiguïtés de l’alliance francoanglaise, on ne peut nier que les deux puissances coopèrent à maintenir l’équilibre européen au cours des années 1720, et tentent de concert d’aplanir les différends entre États, notamment en réunissant les congrès de Cambrai (1722-1725) et de Soissons (1728-1729). Si ces rencontres internationales échouent, leur tenue manifeste le rôle diplomatique nouveau de pivot joué par la France, que la mort du duc d’Orléans en 1723 n’a pas remis en cause. Lorsque George Ier meurt à son tour en 1727, Paris refuse tout soutien aux jacobites, malgré les nombreuses sympathies dont les partisans des Stuarts bénéficient en France.

43. Citation d’après la présentation orale de la thèse d’Éric Schnackenbourg, « Pars Septentrionalis : la place du Nord dans la politique étrangère de la France au début du XVIIIe siècle (1700-1721) », université Paris-VII, 17 décembre 2004, sous la direction de Marie-Louise Pélus-Kaplan et de Lucien Bély, 4 vol., 956 p.

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Finalement, l’alliance franco-anglaise paraît fragile lorsque les deux partenaires dialoguent seuls ; chacun a tendance alors à ne considérer que ses intérêts propres et à se focaliser sur la faiblesse de l’engagement de l’autre. Ainsi, les Anglais en veulent durablement à la France de ne pas les avoir assez soutenus contre l’Espagne à propos de Gibraltar. Mais lorsqu’une menace de déstabilisation de l’équilibre européen se fait jour, Paris et Londres savent dépasser leurs divergences et réagir. C’est notamment le cas en 1725, lorsqu’est scellée une alliance tout à fait inattendue mais menaçante entre l’Autriche et l’Espagne, à laquelle se joignent l’année suivante la Prusse et la Russie.

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2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES

Penser l’Europe n’est cependant pas l’apanage du politique. En ce printemps du siècle, des sociabilités nouvelles s’emparent du dossier pour formuler des propositions ou réfléchir à l’ordre européen. Le club de l’Entresol en porte témoignage. Parallèlement, la franc-maçonnerie, d’origine britannique, s’installe solidement sur le continent européen et commence son travail de maillage de l’espace européen et colonial. Elle se propose de réunir ceux qui « sans cela seraient restés à perpétuelle distance », pour citer un texte canonique, les Constitutions de 1723 de la Grande Loge de Londres, dites d’Anderson – du nom de son secrétaire, le pasteur presbytérien James Anderson, qui en a coordonné la rédaction. On n’aurait pu rêver plus parfaite adéquation aux aspirations du siècle. L’essor académique, le développement des réseaux de correspondance savante et des périodiques complètent l’ensemble en contribuant à faire d’une Europe qui panse ses plaies et cherche à se construire un autre devenir, un espace de circulation intense et pacifié.

Le club de l’Entresol : politique, utopie et sociabilité européenne
Le club de l’Entresol (1723-1731) fondé et réuni par l’abbé Pierre Joseph Alary (1690-1770) à Paris, place Vendôme, dans l’entresol de l’hôtel du président Hénault – d’où il tire son nom – n’est pas un fruit

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d’importation de l’anglomanie, un « club anglois » introduit à Paris par Bolingbroke, comme on l’a souvent écrit 1. Il s’inscrit plutôt dans le prolongement et le dépassement de l’Académie du Luxembourg créée par l’abbé de Choisy, qui interrompt ses travaux en juillet 1692 après moins d’un an d’existence. Connue par une source quasi unique, les Mémoires de René Louis de Voyer, marquis d’Argenson, qui sera ministre des Affaires étrangères de 1744 à 1747 2, son histoire reflète l’effervescence intellectuelle et politique des années 1720, la rencontre entre politique et utopie, diplomatie européenne et cosmopolitisme, sphère privée et espace public, opinion cantonnée – on ne saurait la dire encore publique – et recherche d’une information libre, recoupée et commentée. Son succès, sa réputation dans l’espace public – le club est à l’instar de certains salons une antichambre de l’Académie –, mais aussi ses difficultés et sa fermeture sur ordre du cardinal de Fleury en 1731 témoignent à la fois de l’ouverture des possibles en ce printemps du siècle et des limites imposées à la sociabilité non patentée, à la constitution à partir de la sphère érudite d’un champ de discussion et d’information politique autonome. À l’automne 1731, de retour de Versailles, l’abbé Alary relaie la mise en garde que lui a adressée le cardinal de Fleury : « Dîtes à vos Messieurs de l’Entresol qu’ils prennent garde à leurs discours, que des étrangers même sont venus s’en plaindre à moi 3. » L’abbé de Saint-Pierre ne réussit pas davantage à calmer les inquiétudes du ministre, car il ne peut lever les contradictions d’un club dédié aux relations internationales et à la réflexion politique sans mettre en évidence son incompatibilité avec l’ordre d’Ancien Régime. Du coup, son intervention en accélère la chute. Fleury répond dans un premier temps en ces termes :
Je vois, Monsieur, par votre lettre d’hier, que vous vous proposiez, dans vos assemblées, de traiter des ouvrages de politique. Comme ces sortes de matières conduisent ordinairement plus loin que

1. Voir à ce sujet le livre suggestif, même s’il peine à renouveler notre connaissance du club par manque des sources inédites, de CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770). Un homme d’influence au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Les dix-huitièmes siècles », no 69, 2002. 2. DE VOYER RENÉ LOUIS, marquis d’Argenson, Journal et Mémoires, Paris, 1859, 9 vol. 3. Cité par CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770). Un homme d’influence au XVIIIe siècle, op. cit., p. 96, sans référence précise.

2. DES SOCIABILITÉS EUROPÉENNES • 47

l’on ne voudrait, il ne convient pas qu’elles en fassent le sujet. Il y en a beaucoup d’autres qui ne peuvent avoir les mêmes conséquences et qui ne sont pas moins dignes d’attention. Ainsi, supposé que vous jugiez à propos de continuer vos assemblées, je vous prie d’avoir attention à ce qu’il n’y soit point parlé de choses dont on puisse avoir sujet de se plaindre 4.

Puis le cardinal précise son indisposition à l’encontre du club : « À l’égard de vos assemblées dans votre Entresol, je ne puis vous dissimuler qu’on en faisait un si mauvais usage, par les nouvelles qui s’y débitaient, que les étrangers eux-mêmes s’en sont plaints ; et vous devez convenir que ces sortes de choses sont très souvent pernicieuses. » Comme l’écrit Daniel Roche, « la publicité et l’utopie politique convergent trop fortement dans les travaux de l’Entresol pour être tolérées plus longtemps 5 ». La publicité des recherches et des débats sur l’information politique et diplomatique est à la fois l’enjeu, le révélateur des changements en cours et une prise de risque dans un temps où l’État monarchique pense l’espace public en fonction de l’ordre public et cherche autant à le circonscrire qu’à le polariser. On notera qu’un membre actif du club de l’Entresol, le chevalier écossais Andrew Ramsay, disciple de Fénelon qui le convertit au catholicisme, jacobite convaincu, officier de la Grande Loge – la première obédience maçonnique française –, essuie significativement la même déconvenue lorsqu’il soumet au cardinal de Fleury en 1737 le texte de son célèbre Discours, dans le but non dissimulé d’obtenir la protection du principal ministre, le parrainage monarchique et la reconnaissance publique pour l’ordre maçonnique, jusqu’ici toléré mais qui s’est développé en marge des cadres de la sociabilité patentée. Les relations étroites entre Ramsay et Fleury n’y font rien, pas plus que l’appartenance maçonnique de nombreux ducs et pairs et des membres de l’entourage le plus proche de Louis XV. Les francs-maçons doivent officiellement cesser leurs travaux, qu’ils reprendront en fait rapidement, mais avec plus de discrétion. Par sa réputation et son ouverture européenne, le club de l’Entresol participe au dialogue que la France du XVIIIe siècle noue avec l’Europe, et qui ne se résout pas à un commerce d’importations et d’exportations,

4. CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op. cit., p. 97. 5. ROCHE DANIEL, « Préface », in CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op. cit., p. 14.

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d’assimilations et de rejets, mais intègre un « commerce de société », pour reprendre l’expression du temps, riche et complexe. Dans une lettre à l’abbé Alary du 2 juillet 1723, Bolingbroke montre que le club de l’Entresol est le théâtre d’échanges savants chaleureux et stimulants : « Mes très humbles compliments à toute notre petite académie. Si je ne comptais pas de les revoir dans le mois prochain, je serais inconsolable. Ils ont confirmé mon goût pour la philosophie ; ils ont fait revivre celui que j’avais autrefois pour les belles-lettres : que je leur suis obligé 6 ! » Le 6 octobre, Bolingbroke félicite Alary pour son élection à l’Académie française en ces termes : « Votre lettre du 30 septembre m’a fait un plaisir infini. Je n’ai pas douté un instant que vous ne fussiez élu, comme vous l’avez été [...] Mille tendres compliments à notre petite Société. Ne nous méprisez pas ; nous valons bien votre Académie. » Lord Bolingbroke, alors en exil après avoir été chassé du pouvoir par les whigs, réside au château de La Source, au sud d’Orléans, où il s’est installé avec son épouse française, Mme de Villette, en 1720. Il y accueille Lévêque de Pouilly, qui édite L’Europe des Savants, ainsi que Voltaire, avec qui les Bolingbroke se lient d’amitié.
Il faut que je vous fasse part, écrit Voltaire à Thiriot, de l’enchantement où je suis du voyage que j’ai fait à La Source chez milord Bolingbroke et chez Mme de Villette. J’ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l’érudition de son pays, et toute la politesse du nôtre. Je n’ai jamais entendu parler notre langue avec plus d’énergie et de justesse. Cet homme, qui a été toute sa vie plongé dans les plaisirs et les affaires, a trouvé pourtant le moyen de tout apprendre et de tout retenir. Il sait l’histoire des anciens Égyptiens comme celle de l’Angleterre, il possède Virgile comme Milton, il aime la poésie anglaise, la française et l’italienne, mais il les aime différemment parce qu’il discerne parfaitement leurs différents génies 7.

À son retour en Angleterre en 1725 8, lord Bolingbroke, qui a été membre du Brother’s Club en 1711, ne reproduit pas à son tour le club

6. LORD BOLINGBROKE, Lettres historiques, politiques, philosophiques et particulières, depuis 1710 jusqu’en 1736, Paris, Dentu, 1808, t. III, p. 193. 7. Références ??? 8. En 1736, il s’établit définitivement en France.

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de l’Entresol, mais s’en inspire lorsqu’il réunit dans sa maison de campagne de Dawley ses amis Alexander Pope, Swift, Arbuthnot, Chesterfield et quelques autres, sous l’invocation d’Horace : « Satis beatus ruris honoribus. » L’abbé Alary, sous-précepteur et maître d’histoire du jeune Louis XV en 1720 9, reçu à l’Académie française en 1723, reprend le projet de l’Académie du Luxembourg : réunir dans l’intimité et la discrétion une assemblée de savants en nombre limité pour traiter du droit public, de politique, de jurisprudence ou de philosophie morale, à partir d’exposés que chaque académicien à tour de rôle s’engage à présenter à ses confrères sur son domaine de prédilection et à les soumettre ainsi à l’appréciation critique du cénacle érudit. L’Académie du Luxembourg réunissait ainsi l’abbé de Dangeau, Perrault et Fontenelle, l’abbé Renaudot, petit-fils de Théophraste Renaudot, l’orientaliste Barthélémy d’Herbelot, l’abbé de Caumartin, neveu de l’abbé de Choisy, ou encore le président Cousin, byzantiniste. Mais la capacité d’Alary à motiver les membres de l’Entresol tranche sur l’échec de l’abbé de Choisy, qui s’était rapidement trouvé seul à travailler. Les frères Dangeau et deux parents de l’abbé de Choisy, les marquis de Balleroy et d’Argenson, assurent d’ailleurs le passage de témoin entre l’Académie du Luxembourg et le club de l’Entresol à trente ans de distance. Le cadre est accueillant et confortable, comme en témoignent les Mémoires du marquis d’Argenson :
L’abbé [Alary] avait formé un petit établissement dont l’histoire, déjà inconnue à bien des gens, sera bientôt oubliée de tout le monde ; elle mérite pourtant que je l’écrive. C’était une espèce de club à l’anglaise, ou de société politique parfaitement libre, composée de gens qui aimaient à raisonner sur ce qui se passait, pouvaient se réunir et dire leur avis sans crainte d’être compromis, parce qu’ils se connaissaient tous les uns les autres, et savaient avec qui et devant qui ils parlaient. Cette société s’appelait l’Entresol, parce que le lieu où elle s’assemblait était un entresol, dans lequel logeait l’abbé Alary. On y trouvait toutes

9. En 1731, il devient instituteur des Enfants de France, le Dauphin et Mesdames, fils et filles de Louis XV, dont l’évêque de Fréjus, Hercule de Fleury, futur principal ministre de 1726 à 1743, était précepteur.

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sortes de commodités, bons sièges, bon feu en hiver, et en été des fenêtres ouvertes sur un joli jardin. On n’y dînait, ni on n’y soupait, mais on y pouvait prendre du thé en hiver, et en été de la limonade et des liqueurs fraîches ; en tout temps on y trouvait les gazettes de France, de Hollande et même les papiers anglais. En un mot, c’était un café d’honnêtes gens.

Les réunions sont hebdomadaires, la société se réunit le samedi de dix-sept à vingt heures. La première heure est consacrée à la revue de presse des périodiques anglais, français, mais surtout hollandais de langue française, à laquelle se livrent l’abbé Alary et le marquis d’Argenson, après un travail de préparation au cours de la semaine : les nouvelles, pré-sélectionnées par d’Argenson, sont lues et commentées par Alary. Les nouvelles diplomatiques sont particulièrement prisées et analysées, atlas à l’appui. Le goût de l’information croisée, confrontée est manifeste, de même que le primat de l’information diplomatique. D’ailleurs, nombre de membres du club feront carrière dans les affaires étrangères, à commencer par d’Argenson. Ancien intendant, le marquis de Saint-Contest devient lui aussi secrétaire d’État aux Affaires étrangères, de 1751 à sa mort en 1754. L’abbé de Pomponne, neveu du Grand Arnauld, ambassadeur à Venise, le chevalier de Camilly, premier viceamiral de France, envoyé du roi au Danemark et son successeur, le comte de Plélo, comptent également parmi les Entresolistes. Champeaux, résident à Genève, puis envoyé à Hambourg et en Basse-Saxe, sera commissaire de commerce de France à Cadix, et envoyé par d’Argenson, alors en charge des Affaires étrangères, aux négociations avec la cour de Turin en 1745. Une fois l’information triée, recoupée puis délivrée à la petite société, elle est soumise au cours de la deuxième heure à ses réflexions et à ses commentaires. La troisième heure est consacrée à la lecture des ouvrages en préparation des membres du club. Robert Shackleton estime à ce propos, peut-être avec quelque exagération, que les « plus importants travaux sur les sciences politiques entre La Politique tirée de l’Écriture sainte de Bossuet et L’Esprit des lois de Montesquieu sont l’œuvre des membres de l’Entresol ». Le chevalier Ramsay donne lecture de son Cyrus, célèbre roman d’éducation qui poursuit le Télémaque de son maître Fénelon, mais aussi de son Essai sur le gouvernement civil. Un autre franc-maçon, le conseiller au parlement de La Fautrière, donne de larges extraits de son histoire des finances et du commerce en préparation,

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tandis que l’avocat général au Grand Conseil d’Obry présente les plans d’une Histoire des États généraux et des Parlements. Si Montesquieu ne fut pas membre assidu, il donna néanmoins lecture du Dialogue de Sylla et d’Eucrate. Sont particulièrement goûtés les mémoires diplomatiques et les correspondances étrangères que les membres du club en poste à l’étranger adressent ou que les Entresolistes parisiens ont sollicités et recueillis. Champeaux est ainsi un pourvoyeur régulier en nouvelles d’Espagne, d’autant plus précieuses que les relations entre Paris et Madrid sont instables. Il travaille également à une Histoire anecdotique des traités de paix, depuis la paix de Verviers. Le comte Louis de Plélo, ambassadeur de France à Copenhague depuis 1729, gendre du marquis de La Vrillière, secrétaire d’État à la Maison du roi, beau-frère des ministres Maurepas et Saint-Florentin, est un informateur précieux sur la situation en Baltique et en Europe orientale après la paix de Nystad (1721) qui met fin à la guerre du Nord. Il remplit son rôle avec le même zèle et le même enthousiasme que lorsque, à la demande de l’abbé Alary, il noie littéralement l’abbé Bignon à la bibliothèque royale sous les nouvelles du livre [sens= « des livres » ?] publié dans l’Europe du Nord et les ballots de livres. Le 28 octobre 1732, Bignon écrit au comte de Plélo :
J’attendrai avec empressement quoique sans impatience ce que vous avez déjà ramassé aussi bien que ce que vous pourriez avoir reçu tant de la Bibliothèque de l’évêque d’Odense que de Hambourg et de Russie. Quels éloges ne méritez-vous pas, Monsieur, par rapport à la peine que vous vous donnez de cette grande collection de pièces particulières qui expliquent les différends des rois de Danemark avec la Suède, le Holstein et Hambourg. Vous avez bien raison de penser que chacune de ces pièces est bien difficile à recouvrer et que le recueil de tout devient cependant une pièce des plus curieuses. Quoique les oraisons funèbres, harangues etc. ne soient pas de la même importance, elles sont pourtant d’un mérite distingué dans une grande bibliothèque. Mais ce qui est bien plus nécessaire et en même temps non moins curieux, c’est ce qui regarde la jurisprudence et j’ose sur cela vous prier de ne vous arrêter pas seulement à ce qui peut avoir rapport au Danemark, à la Norvège et à l’Islande, nous n’aurions pas moins le besoin de ce qui peut

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regarder la Suède, la Laponie, la Pologne, la Lituanie et les différents pays de la vaste domination des Russes. Ce sont autant d’articles précieux par rapport au droit public en général et au droit particulier des différents États, et je ne saurais penser sans douleur à la négligence dont mes prédécesseurs ont regardé cette partie, j’en pourrais dire autant par rapport à la théologie et aux belles-lettres de ces peuples et surtout de la Pologne dont nous n’avons presque que la Bibliothèque des frères Polonais quelque multitude d’ouvrages qu’y aient publiés les antimilitaristes. M. l’abbé Alary n’a pas manqué, Monsieur, de m’expliquer les mesures que vous prenez pour nous enrichir de plus en plus. C’est grand dommage que le Dictionnaire danois aille si lentement, mais il ne nous siérait pas, membres de l’Académie française, de critiquer pareille lenteur. Je ne m’imagine pas aisément ce que peut être l’histoire islandaise d’un de nos rois français. Je m’imagine en général qu’il se trouvera bien de la fable et des anachronismes. Quoique l’armorial danois doive être curieux, on peut l’attendre sans s’impatienter trop violemment. Rien ne presse, Monsieur, pour savoir les prix auxquels reviennent vos acquisitions. Tout ce que j’aurais à vous demander sur cela serait de nous avertir d’avance quand les fonds seront prêts à vous manquer 10.

De fait, le comte de Plélo ne ménage pas ses efforts. Il écrit à l’abbé Bignon le 2 décembre 1732 : « M. l’abbé Alary vous aura sans doute informé, Monsieur, qu’afin d’épargner de la dépense au Roi, j’ai pris le parti de troquer la suite complète des Mémoires de l’Académie des Sciences que j’avais ici, avec une certaine quantité de livres concernant le Nord, qui se trouvaient en double dans la bibliothèque du roi de Danemark, et que j’avais vainement cherchés ailleurs. » Au total, selon Nicolas Clément, auteur d’un ouvrage récent sur l’abbé Alary, ce sont finalement de six à sept cents livres, « écrits, ou imprimés, partie en danois et suédois, partie en islandais, avec des copies de manuscrits importants qui, grâce à Plélo mais aussi à Alary, sont entrés à la Bibliothèque du roi 11 ». Alary a ses propres correspondants à Rome,

10. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, manuscrits français 22235, fos 186-188. 11. Cité par RATHERY ERNEST, Le Comte de Plélo, un gentilhomme français au

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d’Argenson à Florence et Bruxelles. Après la revue de presse, le commentaire critique, l’heure est donc consacrée à l’enrichissement et à la confrontation avec une information plus confidentielle. Si ces hommes gardent des traits de l’amateur et du connaisseur, ils se reconnaissent entre eux une capacité d’expertise qui dépasse bientôt le havre chaleureux du club. Les membres se voient ainsi confier par leurs pairs des programmes d’étude, voire commander des mémoires. Le marquis de Saint-Contest, dont le père, également Entresoliste, a représenté la France au traité de Bade en 1714 et au congrès de Cambrai en 1721, est chargé d’une Histoire universelle depuis le traité de Ryswick (1697). Cousin de d’Argenson, le marquis de Balleroy, lieutenant général, travaille également à une histoire des traités. Vertillac entreprend d’étudier les gouvernements mixtes et présente la Suisse, la Pologne, tandis que le comte d’Autry traduit les auteurs italiens et présente les États de la Péninsule. D’autres domaines ne sont pas oubliés : l’intendant Pallu, beau-frère du ministre de la Marine, travaille à une Histoire de nos finances, le comte de Caraman à une histoire du commerce, tandis que le conseiller au parlement, janséniste et franc-maçon, La Fautrière présente différentes lectures sur les mêmes sujets. Et on ne saurait bien sûr oublier l’abbé de Saint-Pierre, pilier du club de l’Entresol. On comprend dans ces conditions toute l’ambiguïté de la position du club dans la France des années 1720 : la frontière entre le cénacle érudit et le cercle de réflexion stratégique est poreuse ; le pouvoir peut être tenté sinon de l’instrumentaliser, du moins d’orienter son travail, de lancer des ballons d’essai pour enregistrer les réactions que telle initiative politique et diplomatique pourrait susciter. Les envoyés étrangers ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui s’informent sur les discussions du club, y interviennent, à l’instar d’Horace Walpole, pour influencer l’opinion et les bureaux. Mais en même temps, le pouvoir d’État peut-il laisser ces analyses et ces débats se développer hors de son sein, dans la sphère privée, sans compter que la confidentialité des travaux est souvent écornée par l’imprudence de membres bavards. Nicolas Clément écrit à ce sujet :
Selon d’Argenson, l’abbé Alary se faisait trop une sorte de trophée, d’avoir été le fondateur et le chef de cette aimable

siècle, Paris, Plon, 1876, p. 179, qui a pu recopier des correspondances aujourd’hui inaccessibles aux chercheurs.
XVIIIe

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institution ; il en parlait partout. D’Argenson enrageait voyant que les membres cachaient si peu leur plaisir. « Contentons-nous en pour nous-mêmes, faisons-nous oublier », disait-il. Mais, bien au contraire, tous, dans le monde, savaient leur jour de réunion. Et dans les bonnes maisons de Paris où la plupart des Entresolistes allaient, après leurs rencontres hebdomadaires, dîner le samedi soir, on se jetait sur eux avec gourmandise : « Quelle nouvelle ? Car vous venez de l’Entresol » 12.

Quoi qu’il en soit, le club, et c’est tout son intérêt, est moins un théâtre d’investissement et de reconnaissance académiques, indépendamment des réussites de ses membres en la matière, qu’un authentique cercle de réflexion critique, de travail sur des sujets sensibles. Son tropisme diplomatique, sa réputation témoignent de l’importance prise par les enjeux européens. L’archivage des nouvelles et des dépêches, la constitution de tables analytiques par les membres du club pour faciliter leurs recherches témoignent de la rigueur du travail entrepris au sein de l’Entresol et de la conscience de son importance. En outre, quelle que soit l’attirance pour l’Angleterre – et chez certains une authentique anglomanie –, il faut prendre en compte la faiblesse du rayonnement de la langue et du livre anglais sur le continent. Ils rendent d’autant plus précieux le rôle des médiateurs et des passeurs culturels. Comme l’écrit Jonathan I. Israel,
jusqu’en 1720 environ, les livres et les débats anglais et allemands jouirent d’un retentissement international très modeste, si l’on excepte les débats autour de Newton et Locke, qui finirent par avoir un impact déterminant sur le continent. Le besoin urgent, formulé par Leibniz dès 1702, d’une revue spécialisée de langue française offrant une couverture complète des récentes évolutions de la philosophie et des sciences britanniques devint progressivement évident pour tous. Pourtant, ce n’est qu’en 1717 qu’apparut la Bibliothèque anglaise d’Amsterdam (1717-1728). « On peut dire en général, remarquait dans sa préface inaugurale le directeur du journal, Michel de La Roche, que les livres anglais ne sont guère connus hors de cette île », et il ajoutait que bien trop peu de traductions françaises
12. CLÉMENT NICOLAS, L’Abbé Alary (1690-1770), op. cit., p. 95.

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en étaient publiées pour que le lecteur puisse se faire une image fidèle de l’état des idées et de la science en Grande-Bretagne 13.

Naissance d’un microcosme européen : la franc-maçonnerie
La quasi-simultanéité des premières fondations maçonniques attestées, que révèle également, en creux, la carte des premières condamnations, témoigne de la dimension européenne et coloniale que prend très tôt la franc-maçonnerie. L’Art Royal, comme on la nomme alors fréquemment, mérite une attention particulière dans l’étude des relations franco-européennes au siècle des Lumières. En effet, c’est une sociabilité initiatique qui met l’accent sur la circulation harmonieuse des hommes et des idées. Avec la fraternité maçonnique, les hommes du XVIIIe siècle communient dans un projet à la fois européen, pacifique et cosmopolite. Le succès immédiat de la franc-maçonnerie en fera rapidement pour les élites françaises et européennes une carte de visite internationale sans équivalent. Microcosme européen, son histoire reflète mieux que tout autre les dynamiques et les tensions du siècle des Lumières. Si les indices d’une activité maçonnique en Écosse remontent à 1599, et si les témoignages de réunions fraternelles pendant la guerre civile, en 1646, existent pour l’Angleterre, on retiendra ici que le processus d’institutionnalisation du fait maçonnique prend un tour décisif le 24 juin 1717 avec la création de la Grande Loge de Londres. Les Provinces-Unies sont pionnières en Europe occidentale avec une assemblée maçonnique régulière à Rotterdam en 1720-1721, à La Haye en 1734, à Amsterdam en 1735. À Paris, l’activité d’une loge est attestée depuis 1725, à Lisbonne et à Madrid en 1728, à Tournai et Gand dans les Pays-Bas autrichiens en 1730. Gibraltar s’éveille à la lumière l’année suivante, Genève en 1736, Barcelone en 1739. L’Italie confirme cette diffusion rapide à travers l’espace européen : la Calabre serait concernée dès 1723, Florence travaille à l’Art Royal en 1732, Rome et Naples en 1734. L’Europe orientale et septentrionale n’est pas en reste : en
13. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005, trad. fr. de Radical Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 186-187.

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Allemagne, la franc-maçonnerie pénètre également par un grand port, Hambourg, en 1737. Elle est à Prague dès 1735, à Vienne en 1742. Mais elle emprunte aussi les canaux aristocratiques de la société de cour en constituant des loges de cour (Hoflogen) comme à Dresde en Saxe électorale en 1738 ou à Berlin en 1740. En Russie, Saint-Pétersbourg s’anime dès 1731, Stockholm en 1735, Christiana (Oslo) en 1749. Logiquement, après un temps d’hésitation devant la nouveauté, les dénonciations et les interdictions des « conventicules » maçonniques des années 1730-1740 reflètent les inquiétudes que suscite l’ordre des francsmaçons par son expansion rapide et son enracinement. La franc-maçonnerie est condamnée à La Haye en 1735, à Florence, Genève, Mannheim et Paris en 1737, à Madrid, Lisbonne et Rome en 1738 – la coordination entre les royaumes ibériques et la papauté est manifeste –, à Varsovie en 1739, à Malte en 1740, à Bordeaux en 1742, à Vienne en 1743, à Hanovre et Berne en 1745, à Istanbul en 1748, à Naples en 1750, pour se limiter à la première moitié du siècle 14. À Paris, on lit dans le procès-verbal de l’assemblée de police tenue par le premier président du parlement, en date du 1er août 1737 – avec en marge la mention : « Société sous le nom de francs massons [sic] qui doivent être défendues en ne traitant cependant la chose trop sérieusement » :
M. le lieutenant général de police a apporté plusieurs pièces qu’il a fait saisir – dans la loge Coustos-Villeroy, du nom de John Coustos, lapidaire britannique d’origine huguenote et du duc de Villeroy – [tirets OK ?] au sujet d’une espèce de Société qui très ancienne en Angleterre sous le nom de francs-maçons, fait depuis quelque temps beaucoup de bruit en France sous le même titre, ayant procédé à l’examen des Règlements ou Constitutions saisis, d’un Registre de délibérations d’une loge, et autres pièces aussi saisies conjointement avec des tabliers de maçon, des chansons, des estampes, il a paru à l’assemblée que si dans la première vue cette société ne paraissait être qu’une espèce de société de table dont même les indécences paraissaient bannies, elle était cependant dangereuse, et parce que suivant les règlements on y

14. Sur l’expansion européenne de la franc-maçonnerie dans les premières décennies du XVIIIe siècle on peut se reporter à BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Europe des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Belin, coll. « Europe & Histoire », 2002.

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paraissait pencher à l’indifférence des religions, et parce qu’en blâmant ceux des francs-maçons qui formaient des complots contre l’État, on n’en parlait pas avec assez d’horreur et par des secrets de cette société que les Règlements annoncent partout, et parce qu’enfin on peut avoir à craindre d’une Société où l’on admet des personnes de tous États, conditions, Religions, où il se trouve un grand nombre d’Étrangers de toutes sortes de Souverainetés, où toutes les loges particulières (c’est ainsi que se nomment les différentes sociétés) reconnaissent un supérieur sous le nom de général de l’ordre résidant en Angleterre qui a sous lui 4 000 personnes à ce qu’on prétend dans Paris, qui lèvent des sommes légères à la vérité, soit pour réception, repas ou autres, mais qu’on pourrait augmenter, toutes ces considérations ont fait juger qu’à l’exemple de la Hollande ou de Rome où cette Société a été défendue sous les peines les plus sévères, on en fit autant en France pourvu qu’on ne parut pas traiter la chose trop sérieusement 15.

Secret, indifférence supposée à la différence confessionnelle voire religieuse, mélange des conditions et des origines, relation ambiguë avec l’étranger, ces reproches se retrouvent dans l’ensemble des textes qui répriment la diffusion de l’ordre et au-delà dans l’ensemble des productions antimaçonniques. L’ensemble des contemporains souligne aussi, et cette fois à juste titre, l’impact d’une mode anglaise, signe que l’anglomanie est un phénomène global. Cependant, l’effet de mode et de nouveauté sont insuffisants pour expliquer un succès aussi massif et durable. La franc-maçonnerie répond en effet, dans la durée, aux attentes des élites européennes et de ceux qui cherchent à les imiter, en termes de sociabilité volontaire, de quête spirituelle, ésotérique, de bienfaisance, ainsi que, pour une minorité de membres, de contestation des Églises établies. De récentes recherches ont établi que Rotterdam est le premier orient continental à s’être éveillé à la lumière en 1720-1721, en créant une loge, c’est-à-dire un foyer de sociabilité maçonnique organisée – il n’est en effet pas douteux que des assemblées et des réceptions maçonniques particulières informelles ont déjà eu lieu à cette date. Dans une

15. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, collection Joly de Fleury, manuscrit 11356, assemblée de police no688, fos 333-334.

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lettre du 10 janvier 1736 adressée aux États de Hollande et de Frise occidentale, qui ont interdit la franc-maçonnerie, les bourgmestres de Rotterdam mentionnent précisément l’existence d’une loge maçonnique vers 1720-1721 :
Et après que nous avons été informés depuis ce temps-là qu’une telle confrérie aurait été créée il y a quelques années dans cette ville, nous avons assigné ceux dont on nous a dit qu’ils restent encore. Ils, n’étant qu’au nombre de cinq, nous ont dit que depuis plus de quatorze ans, il avait existé ici une telle confrérie de huit personnes, toutes de la nation anglaise et écossaise (dont ils étaient aussi), mais que celle-ci ne s’était plus réunie, depuis à peu près douze mois – soit 1734-1735 – ; et à cette époque il y avait bien sept ans – 1727-1728 – qu’il n’y avait plus eu de réunion. Dans la société susdite on ne parlait que de négoce et de choses sans importance.

L’enquête des bourgmestres et les auditions auxquelles ils procèdent permettent de connaître les cinq francs-maçons évoqués dans la lettre. Ils appartiennent à une communauté très nombreuse – elle représente un quart des négociants de la ville entre 1711 et 1720 – et très structurée : l’Église écossaise de Rotterdam. Pour tous les cinq, il s’agit d’une migration définitive, puisqu’ils meurent à Rotterdam, et plusieurs s’y sont mariés. Robert Story appartient même à la seconde génération, puisqu’il est né à Rotterdam. La fondation de Rotterdam montre également que la tradition a surestimé l’importance des Anglais dans la diffusion européenne de l’ordre maçonnique par rapport à celle des Écossais et des Irlandais, constat auquel l’étude des origines de la francmaçonnerie française permet également d’aboutir. La condamnation de la franc-maçonnerie par les États de Hollande et de Frise occidentale, à laquelle il faut ajouter le saccage du temple de la loge La Paix par la foule dans des circonstances encore mal élucidées le 16 octobre 1735, montre que les bulles d’excommunication fulminées par les papes Clément XII en 1738 et Benoît XIV en 1751 ne sont ni les seules ni les premières condamnations, comme le reconnaît d’ailleurs Clément XII dans In Eminenti : « S’ils ne faisaient point le mal, ils ne haïraient pas ainsi la lumière, et ce soupçon s’est tellement accru que, dans plusieurs États, ces dites sociétés ont été depuis longtemps proscrites et bannies contre contraires à la sûreté des royaumes. »

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Dans tous les cas, laïcs ou religieux, catholiques ou protestants, les attendus sont les mêmes. Le secret des francs-maçons, objet de toutes les apologies de l’ordre – qui ne font que nourrir la suspicion et entretenir la curiosité – et de tous les récits de divulgation, stigmatise la culpabilité. Circonstance aggravante, le serment est prêté sur la Bible, et échappe au confesseur. Société à secrets, ceux de l’initiation partagée, la franc-maçonnerie passe aux yeux des contemporains pour une société secrète, dont le silence des membres sert à dissimuler les forfaits et l’immoralité. On lui reproche d’être coupable d’un crime d’indifférenciation sociale, sexuelle, religieuse, politique et linguistique. Loin d’assurer l’ordre à partir du chaos, comme ils le clament avec ordo ab chao, les francs-maçons tendent au chaos. Ils dissolvent les nécessaires hiérarchies sociales dans une fraternité universelle. Ils mélangent les sexes dans les loges dites d’adoption, ouvertes aux femmes, ou se livrent entre hommes à des pratiques sexuelles humiliantes – évoquées encore par le caricaturiste anglais Richard Newton dans la gravure satirique Making a Freemason du 25 juin 1793 – et contre nature dans ces clubs d’hommes que sont les loges. Ils réunissent dans le temple à la gloire du Grand Architecte de l’Univers – donc lui-même indifférencié – des fidèles de toutes les religions, de toutes les confessions chrétiennes, voire des matérialistes. Ils rejettent les frontières politiques pour accueillir une innovation étrangère et faire allégeance à l’étranger. Cette dimension politique est notamment à l’origine de la condamnation pontificale ; le pape s’inquiète en effet de la diffusion de l’ordre à Florence et reçoit de nombreuses pressions de la part des Bourbons de Naples et de Madrid pour qu’il intervienne. Enfin, les francs-maçons sont accusés de mélanger toutes les langues dans une dangereuse Babel. Au total, c’est le relativisme – prétendu – des francs-maçons qui leur est reproché et les condamne. Depuis le XVIIIe siècle, les francs-maçons, bientôt relayés par les historiens de la franc-maçonnerie, ont beaucoup prêté aux Stuarts et à leurs partisans jacobites, les créditant notamment de la fondation des loges en France, en Espagne, en Italie et en Russie. Très tôt, les Stuarts ont été identifiés aux Supérieurs inconnus de la franc-maçonnerie ou comme les héritiers des Templiers et à ce titre leurs-ayant droit sur la Stricte Observance Templière – maçonnerie chrétienne et mystique qui connaît une expansion européenne à partir du début des années 1770. Il est clair que parmi les jacobites qui échouent par vagues successives sur le

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continent européen, figurent des francs-maçons. Mais ces vagues s’échelonnent sur plus de soixante ans – ce qu’on oublie souvent de préciser – avec des pics d’intensité en 1689, 1716 et 1746 qui sanctionnent l’échec des tentatives de reconquête. Par ailleurs, l’essentiel des effectifs est constitué de jacobites pauvres, qui peinent à s’installer et à refaire leur vie. L’intégration réussie dans le haut clergé, l’administration, l’armée ou le négoce d’un certain nombre de familles ne doit pas faire oublier les difficultés de la plupart d’entre elles. En outre, lorsque des jacobites identifiés comme francs-maçons, preuves documentaires à l’appui, font souche et s’intègrent sur le continent, ils ne fondent pas de loges « jacobites » mais des ateliers ouverts aux autochtones. C’est le cas de la famille irlandaise Barnewall qui n’a « d’autre désir que d’établir une maison en France ». Richard comte de Barnewall, fils de lord Trimlestown, pair d’Irlande, ancien Député Grand Maître de 1734 à 1737 de la Grande Loge d’Irlande, fonde à Toulouse la Loge ancienne le 2 décembre 1741. Barnewall participe activement à la diffusion de l’ordre dans l’ensemble du Languedoc ; il est notamment très actif à Montpellier, à Béziers où une loge recevra des constitutions irlandaises. On trouve même trace dans les archives de la Grande Loge d’Irlande à Dublin de la fondation d’une loge irlandaise à Toulouse en 1734, probablement au mois de novembre, avec le matricule 37. Le fils de Richard comte de Barnewall, Nicolas, poursuit l’œuvre paternelle en prenant la tête de la prestigieuse loge toulousaine de Clermont, mais élargit son champ d’action à l’ensemble du royaume et au-delà, puisqu’une lettre du 20 avril 1786, conservée aux Archives départementales de Savoie, mentionne un projet de voyage en Savoie, où l’on attend le comte de Barnewall pour « mettre la dernière main à une nouvelle loge ». Il faut donc distinguer les étapes de formation de la diaspora jacobite et les options personnelles, largement influencées par la conjoncture politique, diplomatique et militaire : après 1746, les derniers espoirs de chasser les Hanovre du trône d’Angleterre se sont envolés, le temps de l’intégration est donc venu. Or c’est précisément à ce moment que l’ordre maçonnique allume ses feux à travers le continent européen, au-delà des franges littorales ou d’une poignée de capitales. Il est donc logique que l’on retrouve des sujets issus de l’aire de diffusion initiale de la franc-maçonnerie spéculative impliqués dans cette diffusion, non pas comme des comploteurs ou des agents clandestins mais comme des médiateurs culturels, à l’instar des Britanniques et des Français qui diffusent l’Art Royal au Portugal.

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Mais que penser des fondations que les partisans des Stuarts auraient réalisées en France dès la première vague migratoire, après la Glorieuse Révolution d’Angleterre de 1688-1689, notamment à SaintGermain-en-Laye ? En réalité, le dossier est mal instruit car on identifie exclusivement la sociabilité maçonnique à la loge de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avec son fonctionnement administratif, son local fixe, son rythme de travail bien réglé, sans prendre en compte les différentes phases de l’évolution des assemblées maçonniques. Or non seulement les loges particulières, ambulantes, existent encore bien après le mitan du siècle – elles font même le charme de la maçonnerie de société en relation avec les concerts et les théâtres amateurs, les parties de chasse et les actes de bienfaisance –, mais elles sont la règle des années 1690 aux années 1730-1740. Il faut même revenir à la guerre civile anglaise et à l’initiation d’Elias Ashmole pour saisir le fonctionnement d’une sociabilité maçonnique en gestation. L’historien, héraldiste, astrologue et antiquaire, dont les collections donneront naissance à l’Ashmolean Museum d’Oxford, confie à son journal qu’il a été reçu en octobre 1646 à Warrington, dans le Lancashire, en compagnie de son beau-père, par une loge de sept frères – « making mason », selon ses propres mots. Nous ne disposons d’aucune autre information relative aux travaux de la « loge » qui l’a initié, et Ashmole n’évoque plus la franc-maçonnerie avant 1682, où il mentionne sa visite à une loge de Londres. Elle désigne une assemblée ponctuelle, réunie pour l’occasion à proximité du front, et qui se dissout dès la réception de l’impétrant et les agapes fraternelles terminées. Le registre de procès-verbaux de la loge des maîtres écossais – détenteurs de hauts grades ou grades écossais, supérieurs aux grades d’apprenti, compagnon et maître, dits « grades bleus » – de l’Union, à Berlin, créée le 30 novembre 1742, soit près d’un siècle après la réception d’Elias Ashmole, montre que l’heure n’est pas encore aux pratiques administratives codifiées de la fin du XVIIIe siècle. Les folios portent de fréquentes mentions de demandes de patente reçues par la loge de la part de francs-maçons isolés ou de loges symboliques – pratiquant les trois premiers grades – désireux de constituer une loge ou tout simplement de recevoir des francs-maçons. Si l’on prend en compte cette réalité des pratiques maçonniques, il est donc tout à fait plausible que des jacobites et particulièrement les officiers de la maison royale en exil à Saint-Germain-en-Laye aient tenu des assemblées maçonniques et aient initié de nouveaux membres, britanniques et français. Leur appartenance à la maison du roi, leur installation en famille à Saint-Germain

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les fixent géographiquement, indépendamment des missions qui peuvent leur être confiées. Ils occupent d’ailleurs des appartements voisins dans le château. On peut donc légitimement supposer que l’habitude s’est prise de tenues régulières, sans que les travaux prennent jusqu’aux années 1730 le caractère réglé qu’ils auront le plus souvent par la suite. Le degré de formalisation de la sociabilité maçonnique est à géométrie et à intensité variables, selon les goûts, les circonstances et le contenu que l’on veut donner à son engagement. La création en 1725 ou 1726 de la loge parisienne Saint-Thomas I [chap. II, Tessin : St-Thomas no 1] indique incontestablement l’affiliation à l’ordre d’un nombre important d’anciens officiers de la cour Stuart en exil et leur volonté de se doter d’une structure maçonnique stable. Mais il faut être attentif à la chronologie, la création de Saint-Thomas I survient trente ans après la Glorieuse Révolution ; elle n’est pas isolée, mais appartient au groupe des fondations européennes des années 1720. Du mythe fondateur de la franc-maçonnerie jacobite du premier exil en 1688-1689, on est passé à la création attestée, en milieu jacobite, d’une loge structurée, ce qui est tout à fait différent. Les fondateurs de l’atelier sont d’authentiques partisans des Stuarts qui placent leur atelier sous le patronage de saint Thomas Becket qui dut en son temps fuir l’Angleterre de Henri II et les persécutions pour trouver refuge en France. Il s’agit de Dominique O’Heguerty, fait comte de Magnières en Lorraine par le duc Stanislas – beau-père de Louis XV –, du chevalier James Hector Mc Lean, qui succédera à la tête de la Grande Loge de France au duc de Wharton en 1731, avant d’être remplacé le 27 décembre 1736 par l’autre cofondateur de Saint-Thomas I, Charles Radcliffe, comte de Darwentwater. La loge compte sur ses colonnes des représentants des principales familles jacobites, les Talbot, Douglas, Fitz-James et Middleton, ainsi que des officiers des régiments irlandais et écossais au service de France. Le recrutement en milieu jacobite de la loge lui permet difficilement d’élargir son assise en initiant des Français. C’est ce que comprend sa concurrente, Saint-Thomas II dite encore Saint Thomas Le Breton-Le Louis d’argent par référence au compagnon orfèvre Thomas Le Breton son fondateur et à la taverne Au Louis d’argent, rue des Boucheries, faubourg Saint-Germain. De sensibilité hanovrienne – elle initie le fils de lord Waldegrave, ambassadeur d’Angleterre à Paris –, elle est constituée par la Grande Loge d’Angleterre le 3 avril 1732. En 1735, une tenue est présidée par le duc de Richmond et Jean-Théophile Désaguliers, anciens Grands Maîtres de la Grande Loge d’Angleterre – et également de France

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pour le premier –, à l’occasion de laquelle le comte de Saint-Florentin, secrétaire d’État de Louis XV, est reçu maçon. Assistent également à la réception Montesquieu, François Louis comte de Gouffier – tous deux initiés à la loge The Horn de Londres le 12 mai 1730 – et le marquis de Locmaria. Saint-Thomas II est l’objet d’attaques de la part du Grand Maître Darwentwater, qui l’accuse d’avoir reçu des candidats rejetés par Saint-Thomas I. En se tenant à l’écart du jacobitisme « outré » de sa devancière, sans s’aligner pour autant sur une prétendue maçonnerie hanovrienne – elle reconnaît Saint-Thomas I comme la « loge du Grand Maître » –, elle sait séduire l’aristocratie française qui s’apprête à prendre les rênes de la Grande Loge de France. Certains de ses membres en vue, parmi lesquels le duc de Picquigny, futur duc de Chaulnes, font d’ailleurs le lien entre francs-maçons « jacobites » et « hanovriens ». De l’autre côté de la Manche, les premières listes manuscrites des loges londoniennes constituées par la Grande Loge d’Angleterre mentionnent plusieurs loges « françaises », pour l’essentiel composées de huguenots du Refuge. La plus ancienne, Au Temple de Salomon, dans Hemming’s Row, Saint-Martin’s Lane, date officiellement de 1725. La liste des dix-sept membres de la loge avec leurs titres et qualités est rédigée en français. Parmi eux, figurent l’homme clé de la Grande Loge, ancien Grand Maître en 1719-1720 et Député Grand Maître en 1722-1723 et 1723-1724, Jean Théophile Désaguliers, « Docteur en droit et agrégé à la Société Royale, Maître » (ici pris au sens de Maître de loge ou Vénérable), pasteur anglican d’origine rochelaise, ami et disciple de Newton, dont il popularise les travaux, futur membre correspondant de l’Académie des sciences française. C’est à Désaguliers que la Grande Loge doit sa liaison intime avec la Royal Society et, partant, la protection de l’aristocratie et de la cour. L’accompagne sur les colonnes du Temple de Salomon James Anderson, « Maître ès Arts », qui a rédigé ou coordonné à la demande de Désaguliers et du duc de Montagu la première édition des Constitutions de la Grande Loge, texte fondateur de la franc-maçonnerie spéculative, d’inspiration « latitudinaire » – courant favorisant la tolérance en faveur des protestants dits « non conformistes », ce que Anderson, pasteur presbytérien, était en Angleterre, où l’Église anglicane était l’Église établie, à l’exception des antitrinitaires. Deux Français assistent Désaguliers comme Surveillants de la loge, Jacques Latouche et Jean Milxan. On relève également la présence de Jacques Parmentier, admis le 30 septembre 1725 dans la célèbre société musicale

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paramaçonnique Philo Musicae et Architecturae Societas, qui réunit tout ce que Londres compte alors comme musiciens et compositeurs francsmaçons, français et italiens pour la plupart. Mais surtout, la loge du Temple de Salomon accueille un frère qui illustre parfaitement la liaison entre sociabilité maçonnique et sociabilité savante, Lumières maçonniques et Lumières techniciennes, nébuleuse huguenote et diffusion de l’Art Royal en Europe, présidant à l’essor de la Grande Loge de Londres dans les décennies 1720-1730 et au-delà à l’expansion européenne de l’ordre. Il s’agit de Charles de Labelye 16, Suisse d’origine française, élève puis assistant de Jean-Théophile Désaguliers. Cet « antiquaire » et numismate distingué sera également reconnu comme ingénieur, puisqu’il supervise après 1738 la reconstruction du pont de Westminster. Face à ses opposants qui contestent ses calculs, Labelye s’appuie encore sur l’expertise de Désaguliers auprès des autorités londoniennes. Comme son maître, Labelye s’investit sans compter dans la diffusion de l’Art Royal. En 1727, alors qu’il séjourne à Madrid, il participe aux travaux d’un noyau maçonnique de cinq frères anglais. Ils profitent du séjour madrilène du duc Philippe de Wharton (1698-1731), ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre (1723), très contesté pour sa position pour le moins fluctuante voire son double jeu entre jacobites et hanovriens – il est à la fois couvert d’honneurs par le Jacques III Stuart et par George Ier de Hanovre –, pour solliciter la constitution régulière de leur atelier sous le titre de loge de Madrid, alias Aux Trois Fleurs de Lys, Aux Armes de France, du nom probable d’une auberge de la rue Saint-Bernard à Madrid. Après l’envoi de plusieurs délégations lors des assemblées trimestrielles de la Grande Loge, leur requête est accordée par le Grand Maître James Lord Kingston le 27 mars 1729 pour prendre rang le 15 février 1728. Quasi simultanément, Londres entérine deux autres fondations hors des îles Britanniques, qui témoignent à la fois de l’antériorité des réunions maçonniques sur leur reconnaissance – de deux à quatre ans en moyenne –, et de l’expansion outre-mer : Gibraltar et Fort William au Bengale. Parmi les autres « loges françaises » de la Grande Loge d’Angleterre, il convient de s’intéresser à la loge du coffee house Au Prince Eugène, dans

16. TAMAIN A.L., « Un Suisse, d’origine française : Charles de Labelye, le véritable fondateur ( ?) de la première loge maçonnique en Espagne », Chroniques d’histoire maçonnique, Institut d’études et de recherches maçonniques, no 38, 1er semestre 1987, p. 3-20.

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Saint-Alban’s Street. Constituée officiellement le 17 août 1732, elle est d’ailleurs sans doute issue de deux autres loges françaises, Au Temple de Salomon, dans Hemming’s Row (1725-1728) et Au Cygne, dans Long Acre (1730). Elle prend par la suite pour titre distinctif The Union French Lodge (Loge française de l’Union), et se réunit à l’enseigne du Duc de Lorraine dans Suffolk Street. On sait qu’elle a cessé son activité en 1753, date à laquelle sa constitution lui est retirée. Compte tenu du décalage de deux à quatre ans entre l’arrêt des travaux des précédentes loges françaises et l’ouverture officielle du nouvel atelier, six de ses membres proviennent d’une autre loge réunie dans une maison de café, la loge de l’Arc-en-ciel, parmi lesquels Vincent La Chapelle, l’un des fondateurs de la franc-maçonnerie aux Provinces-Unies, et John Coustos, pionnier de l’ordre en France et au Portugal. Né en France, catholique, Vincent La Chapelle est surtout connu pour un ouvrage fondateur de l’art culinaire, La Cuisine moderne, ouvrage publié à La Haye en 1735. Chef de cuisine de Philip Stanhope, comte de Chesterfield, ambassadeur du roi d’Angleterre à La Haye depuis le 5 mai 1728, La Chapelle a très probablement participé à la réception maçonnique du duc François de Lorraine en 1731. Il passe ensuite au service de Guillaume IV d’Orange, stadhouder de Frise. Bien que personnellement catholique, Vincent La Chapelle est un orangiste zélé, qui a longuement fréquenté les loges françaises de Londres peuplées de huguenots ou de descendants de huguenots. Sur le plan maçonnique, il est aussi un pionnier, puisqu’il publie à La Haye en 1735, soit parallèlement à La Cuisine moderne, le premier recueil de chansons maçonniques, promis à un grand succès et à de nombreux plagiats : Chansons de la très vénérable confrérie de Maçons Libres ; aux dépens du Sr. Vincent La Chapelle, maître de Loge [titres des chansons OK ?]. Vincent La Chapelle est effectivement considéré comme le Premier Vénérable de la plus ancienne loge authentiquement néerlandaise, fondée en novembre 1734. En 1732, la loge de l’Arc-en-ciel, future loge française de l’Union, compte également un compositeur et musicien anglais d’origine française, Lewis Mercy, Thomas Lance, qui traduit en français des chansons maçonniques anglaises et le trompettiste Valentine Snow pour lequel Haendel écrira la partie trompette obbligato du Messie. La loge française de l’Union ne contente pas de réunir sur ses colonnes des pionniers de la diffusion de l’ordre sur le continent européen, ni de soutenir la publication par Vincent La Chapelle du premier

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recueil de chansons maçonniques. En août 1733, elle donne l’autorisation par l’intermédiaire de son secrétaire, le frère Friard, à Louis François de La Tierce, un de ses membres les plus remarquables, de publier une traduction française des Constitutions de 1723 dites d’Anderson sous le titre d’Histoire, obligations et statuts de la très vénérable confraternité des francs-maçons 17. L’objectif est clairement de répondre à l’expansion européenne de l’ordre en offrant le texte fondateur de 1723 en une langue de communication continentale, estimant après Pierre Bayle (1685) que « la langue française est désormais le point de communication de tous les plans de l’Europe ». De fait, la traduction des Constitutions augmentée du Discours de Ramsay (1736-1738), qui marque l’inflexion chrétienne et chevaleresque prise par la franc-maçonnerie, et de divers commentaires, est finalement publiée en 1742, à Francfortsur-le-Main. La Tierce est alors membre de l’Union, orient de Francfort, dont la loge mère n’est autre que l’Union, orient de Londres. Le noyau et le souffle de la loge londonienne se sont clairement déplacés à Francfort, d’où ils rayonnent, profitant de la réunion de la diète d’élection impériale – Charles VI est mort – et de la présence de nombreuses ambassades étrangères, sur tout le continent 18. Dans Histoire, obligations et statuts de la très vénérable confraternité des francs-maçons, Louis François de La Tierce se fait le héraut d’une franc-maçonnerie cosmopolite, humaniste, artisan du progrès moral et scientifique de l’humanité, de la paix entre les nations et les confessions chrétiennes. Héritier de Leibniz et de l’abbé de Saint-Pierre, auteur d’un célèbre Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713), La Tierce annonce le philosophe allemand Gotthold Ephraïm Lessing, dont les Dialogues pour des francs-maçons (1778-1780) insistent moins sur l’ordre en tant qu’organisation que sur son essence, n’hésitant pas à reconnaître comme franc-maçon un non-initié qui en a les vertus. Son parcours maçonnique et sa trajectoire profane au cours des années

17. Histoire obligations et statuts de la très Vénérable Confraternité des francs-maçons tirez de leurs archives et conformes aux traditions les plus anciennes : approuvez de toutes les Grandes Loges & mis au jour pour l’Usage commun des Loges repandües sur la surface de la terre, À Francfort sur le Mein (sic), chez François Varrentrapp, MDCCXXXXII, avec approbation et privilège, réimpression de l’édition originale, Romillat, Paris, 1993, précédée d’une table ronde présidée par J.-R. Ragache. 18. LABBÉ FRANÇOIS, « Le rêve irénique du marquis de La Tierce. Franc-maçonnerie, lumières et projets de paix perpétuelle dans le cadre du Saint-Empire sous le règne de Charles VII (1741-1745) », Francia, 18/2 (1991), p. 47-69.

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1730-1740, décisives pour l’avenir de l’ordre, sont caractéristiques d’une période de maturation accélérée du projet maçonnique européen. De noblesse militaire ancienne – plusieurs documents lui attribuent la qualité de marquis –, Louis François de la Tierce, dont la famille est originaire d’Arles, est né dans la province de Brabant en 1699. Deux événements familiaux l’ont profondément marqué et déterminent ses engagements futurs. Tout d’abord, à l’instar d’autres fondateurs comme Jean Théophile Désaguliers ou John Coustos, La Tierce appartient à une famille acquise de longue date à la réforme calviniste. Lui-même élevé dans la foi protestante n’aura de cesse de dénoncer le fanatisme religieux – il a contre les jésuites des mots très durs que l’on retrouve chez ses contemporains comme Jean Rousset de Missy, fondateur huguenot de la maçonnerie néerlandaise – et de rapprocher les chrétiens, via la commune appartenance à la franc-maçonnerie. D’autre part, la mort de son père, brigadier des armées du roi, à la bataille de Ramillies (1706), défaite française de la guerre de Succession d’Espagne, le convainc de la nécessité d’établir une paix sinon perpétuelle du moins solide en Europe, et de pousser les francs-maçons à se consacrer entièrement au rapprochement entre les peuples, indispensable préalable. Lui aussi ingénieur de formation, La Tierce est à Versailles en 1717. De sa présentation à Pierre le Grand qui effectue son second voyage européen, naît à la fois son admiration pour la Russie – il y fait paraître la traduction russe méconnue de son Temple de la gloire –, et son attirance pour la carrière diplomatique, dans laquelle il s’engage au cours des années 1730. Mais La Tierce quitte la France en 1724, ne pouvant espérer un emploi à sa mesure en raison de sa foi protestante. Il séjourne en Hollande, puis se rend avant 1730 en Angleterre. Comme tant d’écrivains du XVIIIe siècle, il est précepteur, sans doute chez lord Stafford, fonction qu’il occupera plus tard en Allemagne. La Tierce est incontestablement un homme de grande culture. D’ailleurs, l’Histoire de la vénérable confraternité des francs-maçons qu’il commence alors à rédiger mobilise toutes les armes de l’érudition classique : philologie, histoire de l’Antiquité, littérature, histoire de l’art ou encore philosophie. Mais sa formation d’ingénieur inscrit également La Tierce dans le courant des Lumières techniciennes, trop longtemps sous-estimé par les historiens de la franc-maçonnerie. Dans son Histoire, il met l’accent sur l’indispensable communication entre les hommes, gage d’enrichissement et de compréhension mutuels. Il n’y a pas de progrès sans commerce par-delà les frontières, sans échange de connaissances. Et La Tierce d’imaginer le

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percement du canal de Suez ! d’évoquer l’union des Romains et des Sabines comme un véritable métissage culturel, avant d’appeler les francs-maçons occidentaux à redécouvrir leurs frères de Chine... Il est alors affilié à la Loge française de l’Union, orient de Londres, dont le caractère cosmopolite s’est affirmé en quelques mois. Travaillent en effet à ses côtés Philipp Steinheil, que nous retrouverons longuement en Allemagne où il anime l’expansion de l’ordre depuis Francfort, Charles de Labelye, Vincent La Chapelle, John Coustos ou encore le baron Kettler, qui protégera de 1741 à 1762 les réunions d’écrivains francs-maçons russes. Nul doute que ces frères ont favorisé le projet de La Tierce de publier son Histoire. La Loge française de Londres lui donne donc son approbation en 1733, mais des « raisons particulières », dont nous ignorons tout, empêchent sa parution. Finalement, l’Histoire sort des presses du célèbre éditeur franc-maçon François Varentrapp en 1742. Ce sont de tels pionniers qui assurent l’ancrage européen de l’ordre et sa visée cosmopolite. Le cardinal de Fleury adopte significativement la même attitude à l’égard des francs-maçons qu’à l’égard de l’Entresol, et un même personnage en fait les frais : le chevalier Ramsay, Entresoliste et officier de la Grande Loge qui sollicite vainement la protection de l’ancien précepteur du roi, comme l’abbé de saint-Pierre l’avait déjà sollicitée pour le club. Fleury hésite, enquête puis, craignant à la fois le désordre, une prise de parole trop libre et surtout prenant conscience que la loge et le club traduisent un phénomène d’association volontaire difficilement compatible avec sa conception de la société d’Ancien Régime et du pouvoir monarchique, met en garde, puis interdit. Le 20 mars 1737, Ramsay a envoyé le texte remanié du célèbre discours qu’il a prononcé le 26 décembre 1736 et qui fonde la conception chevaleresque et chrétienne de l’ordre, école de vertu et de perfectionnement moral. Le chevalier jacobite demande au cardinal de Fleury de relire et de corriger sa copie afin qu’elle puisse être présentée lors d’une assemblée générale de l’ordre prévue le 24 mars 1737. Si le cardinal ministre répond favorablement, il reconnaît l’existence d’une société interdite : l’option est donc impossible. Logiquement, il fait savoir que les assemblées de francs-maçons déplaisent au roi. Ramsay, la mort dans l’âme, s’exécute. Mais son discours, bientôt imprimé, circule librement et rapidement, en France et en Europe : son succès est incontestable et oriente durablement la conception de la sociabilité maçonnique, réunion de pairs qui se

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reconnaissent comme frères, cénacle d’amis choisis, d’élus, attentifs aux valeurs chrétiennes et chevaleresques d’un ordre qui entend plonger ses racines dans les croisades. Dans les deux cas, club de l’Entresol et Grande Loge, les déclarations d’innocence et d’utilité publique des membres, leur recherche d’un parrainage direct par le puissant ministre ou par le monarque lui-même n’y changent rien. Mais les francs-maçons auront plus de chance que l’Entresol : si leurs assemblées suscitent fantasmes et craintes, ils restent à l’écart du diplomatique et du politique, après un temps de mise en sommeil relatif, avec l’appui de personnages puissants et de l’entourage direct du roi, et, malgré quelques descentes de police, ils pourront reprendre leur activité et prospérer tout au long du siècle.

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3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE

Le goût des nouvelles et des voyages
L’ouverture à l’Europe du printemps du siècle se manifeste également par le goût des nouvelles. La correspondance de l’avocat parisien Mathieu Marais avec Jean Bouhier, ancien premier président au parlement de Bourgogne, témoigne par exemple de l’attention portée aux périodiques anglais et à la qualité de leur information. Le 4 septembre 1732, Marais s’émerveille de la précision avec laquelle le Craftsman rend compte des rapports de force au sein du parlement de Paris Montesquieu lui-même, au cours de son voyage en Angleterre en 1730, est un lecteur assidu du Whitehall Evening Post et du Craftsman, journal de Bolingbroke rentré d’exil. Il en tire de nombreuses citations :
Droit du peuple à examiner les affaires publiques dans un pays libre (Craftsman, 31 janvier 1730). Le gouvernement est bon lorsque les lois sont telles qu’elles produisent nécessairement la vertu et peuvent faire que même des hommes mauvais deviennent de bons ministres (Craftsman, sans date). Bien que le roi d’Angleterre soit le père de son peuple, il est seulement le fils de son pays (Craftsman, 28 novembre 1730) 1.

1. COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op. cit., t. I, p. 233.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 71

Montesquieu nourrit sa réflexion sur l’équilibre des pouvoirs et le gouvernement mixte, où le roi incarne la forme monarchique, la chambre des Lords le tropisme aristocratique, et les Communes l’inclination « démocratique », de la lecture du Craftsman et de l’opposition de Bolingbroke à Robert Walpole. Mais le philosophe français, comme l’homme politique anglais d’ailleurs, tire avant tout ses références et ses grilles d’interprétation des sources antiques. Tous deux sont familiers des Histoires de Polybe, où l’historien grec démonte avec intelligence et rigueur les ressorts des institutions de la République romaine. Tous deux sont en outre lecteurs de ce remarquable historien de l’Angleterre d’alors qu’est le réfugié huguenot Paul de Rapin-Thoyras, auteur d’une célèbre Dissertation sur les Whigs et les Tories. Les influences sont donc multiples et complexes, les apports sont appropriés et interprétés. Les penseurs des Lumières sont davantage des interprètes, des passeurs que des « rapporteurs ». Il faut notamment insister sur l’intérêt que suscitent alors les relations internationales auprès de ceux qui informent l’espace public européen, tissent des réseaux de correspondance et de circulation des idées et des hommes, et investissent le champ de la sociabilité nouvelle. La figure du journaliste huguenot Jean Rousset de Missy (1686-1762), auteur des Intérêts présents des puissances de l’Europe, publiés en deux volumes à La Haye en 1733, est exemplaire. À l’évidence, Rousset de Missy mériterait une biographie approfondie dont on ne dispose pas à ce jour. Membre des Académies de Saint-Pétersbourg et de Berlin, c’est une figure aussi riche qu’attachante des réseaux qui maillent l’espace européen des Lumières : huguenots, académiques, maçonniques, journalistiques et savants. À son sujet, Christiane Berkvens-Stevelink et Jeroom Vercruysse écrivent :
Ce qui frappe le lecteur de ses lettres – à ses amis Prosper Marchand et Lambert Ignace Douxfils –, c’est la prodigieuse capacité de travail et l’énergie du personnage. Réfugié pour cause de religion dans les Provinces-Unies à un âge jeune encore, il occupe plusieurs fonctions et exerce diverses activités jusqu’au moment où il trouve sa vraie voie, celle du journalisme politique et de l’essai. [...] Excellemment informé par un réseau de correspondants, Rousset de Missy sait beaucoup de choses et en use largement. Il lit beaucoup, fréquente bien des gens et retient jusqu’aux plus petits détails [...] Un défilé impressionnant se déroule sous nos yeux au fil des

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lettres : J.-B. Rousseau et P. Bayle dont il défend la mémoire, Voltaire, Crébillon fils, Mably, Raynal, Longuerue, Fréron, Fougeret de Monbron [...] ; Formey, Prémontval, Racine fils, M. M. Rey, Diderot, J.-J. Rousseau ; Prades, Yvon, La Mettrie, La Beaumelle, Duclos, Stanislas Leszczynski, Neuhoff, l’éphémère roi Théodore de Corse, Kruyningen, Charles de Lorraine – gouverneur général des Pays-Bas autrichiens où il se réfugie lors de sa disgrâce –, Neny, Cobenzl, la Pompadour, Louis XV, bref allant des souverains aux plus petits des folliculaires de la république des lettres, l’Encyclopédie, le Journal encyclopédique et tant d’autres publications 2.

Aux Provinces-Unies, il est un des dirigeants du mouvement stathoudérien 3 radical des Doelisten, ce qui lui vaut d’être fait conseiller historiographe du stathouder Guillaume IV 4. Mais Rousset est un trublion dans l’Europe du milieu du XVIIIe siècle, il apparaît incontrôlable ; les Doelisten sont, quant à eux, trop remuants pour le prince. Son périodique, le Mercure – dont les Français se plaignent également –, est interdit en juillet 1748, sa nomination est annulée. L’entourage de Guillaume IV cherche clairement à se débarrasser de lui, et à décourager la Russie – Rousset est conseiller de la chancellerie russe et membre de l’Académie impériale des sciences – d’intervenir en sa faveur. Muni d’un sauf-conduit de Charles de Lorraine, dont il est un informateur – le renseignement participe clairement de l’activité de ces médiateurs culturels européens, qu’on charge souvent de missions confidentielles, quitte à les désavouer en cas d’échec ou de révélations malencontreuses de leurs activités –, il se réfugie aux Pays-Bas autrichiens, où il poursuit ses multiples activités. On comprend pourquoi, plus que d’autres, Rousset de Missy a eu les moyens intellectuels et les ressources

2. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste au dix-huitième siècle. Correspondance entre Prosper Marchand, Jean Rousset de Missy et Lambert Ignace Douxfils, Oxford, The Voltaire Foundation, 1993, p. 10-11. 3. On oppose les partisans du stadhouder (littéralement « commandant militaire »), issu de la famille d’Orange-Nassau depuis 1576, favorables à une orientation monarchique des Provinces-Unies, aux défenseurs du régime républicain dominé par l’oligarchie négociante. Cette opposition qui marque toute l’histoire des Provinces-Unies débouche à la fin du XVIIIe siècle sur la révolution batave et l’intervention de l’armée prussienne pour rétablir le stadhouder, beau-frère du roi de Prusse. 4. Fonction mentionnée sur une gravure de Jacobus Houbraken d’après un beau portrait de Rousset de Missy par J. [prénom ?] Fournier de 1747.

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documentaires pour écrire des ouvrages appréciés sur les relations internationales contemporaines et des essais de réflexion stratégique. Les Intérêts présents des puissances de l’Europe publiés en deux volumes in-4o à La Haye en 1733 sont particulièrement goûtés par Jean Daniel Schoepflin et ses élèves de l’école diplomatique de Strasbourg. Une édition augmentée en quatorze tomes, in-12o, paraît en 1734-1736 à La Haye, et l’ouvrage continue d’être édité jusqu’en 1741. Dès 1719, Rousset a donné une Histoire publique et secrète de la cour de Madrid depuis l’avènement du roi Philippe V jusqu’au commencement de la guerre avec la France. Avec un Discours sur l’état présent de la monarchie d’Espagne. Suite à son séjour en Russie, où Rousset de Missy a été particulièrement critique vis-à-vis des périodiques, il écrit des ouvrages importants comme : Les Mémoires du Règne de Pierre Le Grand, Empereur de Russie, publiés à Amsterdam (1729 5) chez J. Wetstein sous le pseudonyme du baron Ivan P. Nestesuranol. On lui doit aussi, l’année précédente, les Mémoires du règne de Catherine, impératrice de toutes les Russies, publiés chez Arkstée et Merkus à Amsterdam et à Leipzig – cette autre plaque tournante du livre européen et du Refuge huguenot. Dans un autre registre, Rousset de Missy participe à la diffusion des manuscrits philosophiques clandestins à travers l’Europe, puisqu’il traduit en français A Discourse of Free-Thinking de Collins en 1713-1714 6, et travaille avec Charles Levier à l’édition clandestine de L’Esprit de Spinoza de Jean Maximien Lucas en 1719. Rousset traduit aussi les écrits politiques de Locke. Comme tant d’autres huguenots – dont nous parlerons plus loin –, Jean Rousset de Missy a été en outre un remarquable relayeur du flambeau maçonnique à travers l’Europe et notamment aux Provinces-Unies, où il est l’un des fondateurs de l’ordre. Et lorsque les pasteurs du consistoire de Nimègue veulent chasser les francs-maçons des assemblées protestantes, il réagit avec virulence, défendant le principe de la non-intrusion du religieux dans les affaires publiques, où le Magistrat est seul compétent, et fait l’apologie de l’ordre dans la Lettre d’un francmaçon de la loge S. Louis de Nimègue (1752) :
Au lecteur Cette brochure ayant été publiée en hollandais, langue peu commune en Europe, hors des dix-sept provinces des Pays-Bas,

5. Trois éditions suivent jusqu’en 1737. 6. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales, op. cit., p. 684 ; p. 770.

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nous avons cru que les amateurs de la Vérité, nous sauraient gré de la leur donner dans une langue plus universelle, car ceux qui aiment la vérité, l’aiment en tout, et il n’y a guère de circonstances, d’où la calomnie s’efforce davantage de la bannir, que dans tout ce qui concerne la Société des francs-maçons. Cet amour de la vérité demande néanmoins de nous, que nous avouions que depuis quelques années, elle a triomphé, à cet égard, de cette cruelle ennemie, au moins dans l’esprit des personnes qui donnent tout à la raison et rien au préjugé, surtout lorsqu’on a vu non seulement tant de lords dans la Grande-Bretagne, tant de comtes dans l’Empire, tant de marquis, de comtes, de gentilshommes, de ministres d’État, d’ecclésiastiques en France, mais même des princes, des rois et le très auguste Empereur régnant [François de Lorraine époux de Marie-Thérèse, reçu franc-maçon à La Haye], enrôlés sous l’étendard de cet ordre royal, après s’être, sans doute, convaincus qu’il ne s’y passait rien qui répugnât à leur religion, leur honneur, à leur dignité 7. Toute l’Europe est instruite de ce démêlé, parce que nos frères sont répandus dans toute l’Europe, il est juste et même nécessaire que toute l’Europe soit instruite de la fermeté religieuse, avec laquelle la Cour a pris la défense de l’autorité souveraine, lésée par l’entreprise de quelques Ministres (pasteurs) particuliers, qui ont hasardé d’introduire des usages qui n’étaient pas connus, et qui ne peuvent être admis, sans l’approbation du souverain, dont dépend l’ecclésiastique comme le politique, ce qui est très naturel, puisque la religion étant la base et le rempart de la société, c’est à la puissance représentative de toute la société, à prendre connaissance de tout ce qui peut y avoir quelque rapport. C’est en vertu de ce rapport, (que personne ne peut disputer aux souverains, surtout dans un État républicain, dont la liberté de conscience, ou la tolérance de toutes les religions, c’est-à-dire la liberté naturelle de tous les citoyens, est une des principales maximes), que les États de Gueldre ont ordonné par une résolution du 22 du mois dernier (octobre 1752), que les frères Merkes seront reçus membres de

7. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste au dix-huitième siècle..., op. cit., p. 289-290.

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l’Église – ce que le consistoire de Nimègue rejette – suivant l’ordre et le formulaire usités dans l’Église dominante de ces provinces 8.

La correspondance passionnante que Rousset de Missy entretient avec ses amis 9 Prosper Marchand – figure mieux connue du Refuge huguenot, libraire-éditeur, bibliographe, journaliste – et Lambert Ignace Douxfils – bibliophile érudit, de confession catholique à la différence de ses deux compères – permet de mieux appréhender le personnage. Leurs recherches érudites, les informations qu’ils glanent à travers la république des lettres nourrissent L’Épilogueur, périodique qu’il écrit en grande partie. Rousset de Missy n’hésite pas à attaquer les grands noms des Lumières françaises, à adopter un ton irrévérencieux ; en ce sens, il adopte une posture courante parmi les gens de lettres qui animent les Lumières européennes. Voltaire est une des cibles favorites du trio, il est notamment taxé de « petit maître », de « coyon » (sic), de « misérable », de « faquin » anglomane : « V... est un J.F. l’a toujours été & le sera jusqu’à la fin 10 ». Pour Rousset de Missy, il n’est autre que le « tyran de la république des lettres ». Formey, que Rousset n’apprécie pas, à la différence de Marchand, ne pense pas autrement. Tous les trois ne sauraient pourtant pas être présentés comme des représentants des anti-Lumières ; bien au contraire, républicains des lettres zélés, ils sont d’authentiques hommes des Lumières européennes et de remarquables intermédiaires culturels. Au-delà des trajectoires éclairantes de quelques individus, il importe de souligner que l’essor du voyage en Europe et la culture de la mobilité des élites vont de pair avec le goût des nouvelles. Les deux phénomènes se conjuguent et mobilisent largement. Les origines du Grand Tour sont largement associées au tropisme qu’exerce l’Italie sur les élites anglaises, sans oublier pour autant les liens qui l’unissent avec la pratique médiévale et humaniste de la peregrinatio academica. Richard Lassels est sans doute le premier à avoir fait référence au « Grand Tour » en 1670 dans The Voyage of Italy, or a Complet Journey through Italy, un ouvrage à destination
8. Lettre du 6 novembre 1752 publiée par L’Épilogueur du 11 décembre 1752, transcrite dans BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste au dix-huitième siècle, op. cit., p. 295. 9. Douxfils parle de triumvirat. 10. BERKVENS-STEVELINCK CHRISTIANE et VERCRUYSSE JEROOM (dir.), Le Métier de journaliste au dix-huitième siècle, op. cit., lettres 7, 93, 127, 52 et 80, 120.

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des voyageurs : « Aucun homme n’est capable de comprendre César, Guichardin et Montluc, comme celui qui s’est appliqué à faire the Grand Tour of France, and the Giro of Italy 11. » La destination première du Grand Tour, qui tient à la fois du voyage de formation, d’agrément et d’initiation au royaume européen des mœurs, et vise à donner aux jeunes gens bien nés les clés d’une entrée réussie dans le monde, est clairement l’Italie. Le Dr Johnson l’expose sans détours : « Un homme qui ne s’est pas rendu en Italie et [est ?] sans doute conscient de son infériorité, car il n’a pas vu ce qu’un homme est supposé voir. » Joseph Addison fait chorus : « Il n’y a pas de lieu dans le monde où l’on peut voyager avec plus de plaisir et d’avantage qu’en Italie. On ressent quelque chose d’incomparable dans ce pays, et l’on est plus fasciné par le travail de la nature que dans n’importe quel autre pays européen. » En 1722, l’envoyé de France à Vienne, Saint-Saphorin, constate cette attirance, mais déplore aussi le coût d’une excursion européenne qui dure fréquemment de deux à trois ans : « À quoi aboutissent pour les Anglais tous ces voyages en Italie, qu’à y prendre le goût de la peinture, des statues, et de la musique, toutes choses qui n’engagent qu’à des dépenses. » Florence ou Genève comptent de solides colonies anglaises – au point que l’envoyé anglais dans la métropole toscane, Francis Colman, se plaint en 1725 de ne plus avoir une heure à lui, à force de guider les visiteurs anglais à travers la ville 12 – composées d’amateurs, de diplomates, d’aristocrates, d’aventuriers qui animent une vie de société intense. On leur doit la création de clubs et de loges maçonniques qui s’ouvrent inégalement aux représentants de la bonne société locale. Les étapes se multiplient et s’allongent en France, aux ProvincesUnies. Les envoyés britanniques sont débordés de demandes et de sollicitations de la part de leurs compatriotes, ainsi James premier comte de Waldegrave, successeur d’Horace Walpole à Paris, qui ne cesse de tenir table ouverte pour une à deux dizaines de nouveaux arrivants. En 1724, Jean-Aymar Piganiol de la Force publie un ouvrage au sous-titre significatif : Nouveau Voyage de France. Avec un itinéraire, et des cartes faites exprès, qui marquent exactement les routes qu’il faut suivre pour voyager dans toutes

11. LASSELS RICHARD, The Voyage of Italy, or A Compleat Journey through Italy, Paris, V. du Moutier, 1670, 2 vol. ; traduction française, Voyage d’Italie, Paris, L. Billaine, 1671, 2 vol., « Avant-propos ». 12. Cité par BLACK JEREMY, The British abroad, The Grand Tour in the Eighteenth Century, Stroud, Alan Sutton, 1992, p. 7.

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les Provinces de ce Royaume. Ouvrage également utile aux Français et aux Étrangers 13. Dijon notamment devient un lieu où se retrouvent de nombreux touristes avant de poursuivre leur route, soit vers la vallée du Rhône et la Provence, soit vers la Suisse et l’Italie, comme l’observe en 1739 Thomas Gray (1716-1771) – qui accompagne Horace Walpole dans son Grand Tour – dans une lettre à sa mère et la célèbre lady [ ?] Mary Wortley Montagu : « Il n’y a pas moins de seize familles anglaises du monde dans cette ville. » En 1729, paraît l’édition anglaise de la Dissertation upon the HighRoads of the Duchy of Lorraine – alors hors du royaume – d’Augustin Calmet. L’ouvrage est dédié à Henri, troisième duc de Beaufort qui « a résidé en Lorraine, l’a parcouru en tous sens pour étudier ses routes, ses ouvrages d’art et ses bâtiments publics avec soin et attention ». Les cours allemandes – les résidences – suscitent un intérêt croissant, notamment après l’accession au trône d’Angleterre des Hanovre. Certains voyageurs se risquent même jusqu’en Russie, où les échanges commerciaux avec l’Angleterre ont établi une première tête de pont. L’inflation du nombre de guides pour voyageurs témoigne d’un phénomène en expansion, en cours de codification voire d’institutionnalisation. Le Grand Tour participe de la culture légitime des élites britanniques puis européennes, notamment dans l’espace germanique, scandinave et russe. Mais ses bases sociales s’élargissent par mimétisme aux représentants des strates sociales intermédiaires et en Angleterre à la gentry. Pour des raisons financières, puis dans le dernier tiers du siècle par patriotisme et affirmation du sentiment national, on y reviendra, certains optent pour le domestic tour ou le voyage at home, moins onéreux. Mais c’est surtout la durée du voyage et le nombre de domestiques qui constituent les variables d’ajustement.

Relations internationales et échanges culturels : le tsar à Paris
Lors de la « Grande Ambassade » en Hollande et en Angleterre de 1697-1698, Pierre Ier avait montré sa soif de connaissances techniques
13. PIGANIOL DE LA FORCE JEAN-AYMAR, Nouveau Voyage de France. Avec un itinéraire, et des cartes faites exprès, qui marquent exactement les routes qu’il faut suivre pour voyager dans toutes les Provinces de ce Royaume. Ouvrage également utile aux Français et aux Étrangers. Avec 15 cartes dépl., 2 vol., Paris, Chez la Veuve de Florentin Delaulne, 1724.

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et scientifiques et sa curiosité universelle. Le tsar avait étudié la construction navale, il avait visité les universités, les cabinets de curiosités, les jardins botaniques, procédant à de très nombreuses acquisitions de naturalia. Conscient de l’importance de l’imprimerie et de la nécessité de développer des presses, il avait répondu favorablement à la proposition du Hollandais Joan Tessing : l’exclusivité de l’impression des livres russes à Amsterdam et de leur importation en Russie pendant quinze ans. Tessing, dont les affaires lucratives s’étendaient également aux commandes d’armement, de bois, et aux transferts de fonds entre l’Europe occidentale et la Russie, fut l’un de ceux qui contribuèrent à l’ouverture de la Russie. Vingt ans plus tard, le deuxième voyage du tsar est plus ambitieux. Il est destiné à la fois à montrer [et... ?] que la Moscovie est devenue une authentique puissance européenne. Certains observateurs perçoivent d’ailleurs les premiers signes des ambitions nouvelles de la Russie, ainsi l’auteur des Lettres de Paris à un diplomate hollandais :
Ne pourrions-nous point dire à ce propos que les Russiens et leur empereur, qui certainement paraît un grand prince, capable de hautes entreprises, et persévérant dans ses vastes desseins, se mettent sur un pied à rendre [ ? Que signifie ce ?] dupes les princes d’Allemagne et de la république de Pologne ? Quoi, sous prétexte d’une guerre avec la Suède, il aguerrit ses troupes aux dépens de la Pologne, du Mecklembourg et de plusieurs autres pays d’Allemagne, contre qui il se servira un jour de l’expérience qu’il acquiert dans le métier de la guerre et dans les détours de la politique. Franchement, cette puissance qu’on ne connaissait presque point en deçà, peut dans la suite des temps donner de la tablature – c’est-à-dire en remontrer – [tirets OK ?] et à la Pologne et à l’Allemagne, et il est quelquefois dangereux de communiquer ses lumières à un voisin puissant en sujets et en terrain 14.

L’ancien grand-duc de Moscovie tient à être reconnu comme empereur et partant à être agrégé à la Société des princes 15 comme un membre de plein droit, car jusqu’ici seules des alliances avec des maisons

14. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 97, 19 février 1717, p. 230. 15. BELY LUCIEN, La Société des princes, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1999.

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européennes de second rang étaient offertes aux souverains russes. C’est dans cette perspective que s’inscrit le séjour de Pierre Ier à Paris en maijuin 1717. Jean Buvat, modeste copiste à la bibliothèque royale, note alors dans son journal, édité en 1865 sous le titre Journal de la Régence :
Le Czar dit au Roi [de France] qu’ayant ouï parler si avantageusement de la France, et que ce royaume avait toujours été gouverné par de si grands princes et en dernier lieu par le feu roi [Louis XIV], qui avait fait toute sa vie l’admiration de tout le monde, il n’avait pu s’empêcher de quitter pour un temps ses États, quoique fort éloignés de la France, pour contenter l’empressement qu’il avait depuis longtemps de voir par lui-même un royaume si florissant 16.

Pourtant, les témoignages des contemporains sont souvent peu flatteurs, à l’instar des Lettres de Paris à un diplomate hollandais. Le caractère européen et donc civilisé de la Russie et de son souverain est loin d’être évident.
Le czar est le plus libéral prince qui fût jamais, à donner des preuves partout de sa lésine outrée, ne faisant pas une démarche quelle qu’elle soit qui n’en convainque tout le monde. Il y a six jours qu’il est à Versailles et à Marly, où lui et ses gens se livrent à la débauche de table qu’ils poussent à l’excès. Ceux de sa suite ont été au cabaret y faire de grosses dépenses sans rien payer, disant que c’était au Roi à les acquitter de tout. Le maréchal de Tessé est sur ses dents, le duc d’Antin a déserté de sa cour où il n’a pu vivre à Fontainebleau ni à Versailles ; en un mot il fatigue tous ceux qui s’approchent, il rebute par ses manières plus que bourgeoises et il semble qu’on lui est fort redevable de l’honneur qu’il fait à la France de venir la gruger. Il part, dit-il, le 15 ou le 16 ; c’est ce que nous espérons 17. Nous vîmes le czar samedi soir revenir de Versailles, escorté par 50 gardes. On lui donna vendredi une fête galante et magnifique

16. BUVAT JEAN, Journal de la Régence (1715-1723), E. Campardon éd., Paris, 1865, t. I, p. 266. 17. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 126, 11 juin 1717, p. 288-289.

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pour célébrer la sienne qui était ce jour-là, mais vous ne sauriez croire jusqu’où ce prince et ses gens rebutent tous ceux qui l’approchent. Il prend tout le monde pour ses esclaves, ne regardant pas les personnes de la première qualité, qu’il méprise évidemment, quelque soin qu’ils prennent pour le recevoir et le bien régaler. Ses principaux officiers ont fait des débauches à Versailles qui passent les bornes ; ils ont été dans les hôtelleries sans rien payer, partout il s’égare du linge que ses gens s’approprient. Le czar ne donne rien à personne, et il semble que le Roi soit très honoré de le régaler partout à ses dépens. Le meilleur de tout est qu’il part incessamment au grand contentement de ceux qui le servent ou l’accompagnent 18.

Pourtant, depuis son premier voyage occidental, l’image de Pierre Ier a quelque peu évolué. Voici le portrait qu’en donne SaintSimon dans ses Mémoires :
C’était un fort grand homme, très bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde, un grand front, de beaux sourcils ; le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout [...] ; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus ; le regard majestueux et gracieux quand il y prenait garde, sinon sévère et farouche qui donnait de la frayeur... Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur et ne manquait pas d’une certaine grâce 19.

Mais les observateurs français peinent encore à discerner ses intentions réelles :
Je connais une personne, c’est-à-dire un officier de l’hôtel de Lesdiguières, qui sert au czar pour donner différents ordres sur ce qui regarde son service. Il m’a dit plus d’une fois que ce prince n’avait jamais parlé au Régent en particulier qu’environ une demi-heure le surlendemain de son arrivée, et que depuis il

18. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 127, 14 juin 1717, p. 291. 19. Saint-Simon ou « l’observateur véridique », catalogue d’exposition, Paris, Bibliothèque nationale, 1976, p. 140.

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n’avait paru rempli que de son esprit de curiosité, qui va et vient de tous côtés chercher à voir, à apprendre et à comprendre tout ce qu’on lui montre. Il dit plus, il dit qu’il semble qu’il n’ait aucune affaire étrangère, faisant peu souvent des dépêches, et n’expédiant point des courriers extraordinaires, d’où nous concluons qu’il ne se négocie aucun traité avec lui, du moins jusqu’à cette heure. Il est à présent encore à Versailles qu’il veut voir exactement pendant quelques jours ; peut-être que, quand il aura satisfait sa curiosité, se donnera-t-il à ses affaires particulières et songera-t-il à quelque traité avec le Régent ; c’est ce dont je serai informé dans le temps s’il se passe quelque chose 20.

Pour asseoir ses ambitions européennes, Pierre Ier a bien compris qu’il lui faut dresser un état des savoirs et des techniques dont l’acquisition est nécessaire à la modernisation de la Russie. En France, le séjour du souverain russe est l’objet d’une riche production iconographique – gravures et illustrations pour les almanachs de 1718 –, de frappe de médailles commémoratives et de très nombreux témoignages des chroniqueurs contemporains. Toujours aussi curieux et avide de découvertes, le tsar visite notamment le Louvre, l’Imprimerie royale, les Académies, le Jardin du roi, l’Observatoire, la Monnaie, les Gobelins – dont plusieurs ouvriers seront ensuite débauchés pour aller travailler à Pétersbourg –, la bibliothèque du roi, où on lui présente les manuscrits les plus anciens, selon Jean Buvat qui a assisté à la visite. La machine de Marly le captive. Des factures conservées attestent de l’acquisition auprès des meilleurs maîtres parisiens d’instruments scientifiques, de globes terrestres et célestes, pour plusieurs milliers de livres. On les retrouve pour certains dans les collections de la Kunstkammera de Saint-Pétersbourg, à la fois cabinet de curiosités, muséum d’histoire naturelle, conservatoire des arts et métiers et théâtre d’anatomie. Le souverain russe visite la galerie de mécanique du père Sébastien Truchet, de l’Académie des sciences, grand mathématicien et « mécanicien technologue » dont le cabinet de physique compte parmi les plus célèbres de Paris. Pierre Ier convoite également la bibliothèque de Colbert, alors mise en vente. L’avant-veille de son départ, le 19 juin 1717, il fait le tour des académies. À l’Académie royale des sciences,
20. Lettres de Paris à un diplomate hollandais, op. cit., lettre no 125, 7 juin 1717, p. 286.

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Pierre Ier, accompagné de son ambassadeur en France, le prince Kourakine, qui lui sert d’interprète, est accueilli avec faste par le président, l’abbé Bignon, et par le secrétaire de l’Académie, qui n’est autre que Fontenelle. On leur présente diverses machines, comme la machine à élever les eaux de La Faye, l’arbre de Mars du chimiste Nicolas Lémery, le cric du physicien André Dalesme et le carrosse de Le Camus. L’attirance du souverain pour la mécanique est donc bien réelle, tout comme sa passion pour la cartographie et la géographie. Réaumur note qu’il discute avec Delisle des cartes de Russie que ce dernier est en train de dresser, échange qui est sans doute pour beaucoup dans l’invitation dont bénéficiera par la suite Delisle pour poursuivre en Russie ses recherches géographiques ainsi que ses relevés cartographiques et astronomiques. Mais au-delà de la visite d’un souverain à un grand établissement de recherche scientifique, qui aurait très bien pu rester sans lendemain, l’essentiel réside bien davantage dans la promesse d’échanges scientifiques mutuels et d’une authentique collaboration savante, la Russie offrant un terrain d’expérimentation incomparable, les Français et au-delà les Occidentaux apportant savoir-faire, expertise et transfert de technologie. Dès son retour en Russie, Pierre Ier entame en effet par l’intermédiaire de son médecin personnel, Areskine, une correspondance avec l’Académie des sciences, et sollicite sa réception dans la compagnie. On a conservé une lettre d’Areskine du 7 novembre 1717 qui revient sur cette demande et sur l’importance qu’elle revêt aux yeux de son souverain :
Sa Majesté est très satisfaite de ce que votre illustre corps veut bien la mettre au nombre de ceux qui la composent, en lui offrant ses nobles travaux depuis l’année 1699 comme un tribut appartenant de droit à chaque académicien et elle cherchera des occasions d’en marquer sa reconnaissance. Sa Majesté approuve aussi votre pensée, Monsieur, savoir, qu’en fait de sciences, la distinction se tire moins du rang que du génie, des talents et de l’application, et par la recherche exacte de toutes les curiosités de ses États, et des nouveautés qu’elle pourra découvrir. Elle tâchera en vous les communiquant, de mériter le nom d’un bon membre de votre illustre Académie. Pour votre particulier, Monsieur, Sa Majesté est très sensible à votre manière d’agir avec lui pendant son séjour en France et

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souhaite des occasions de vous témoigner son amitié qu’elle a pour vous 21.

Le 22 décembre 1717, l’abbé Bignon ouvre une réunion solennelle de l’Académie des sciences par la lecture de la demande de réception de Pierre Ier. Fontenelle note dans le registre de la compagnie : « Après cela toute la Compagnie a arrêté par acclamation et sans scrutin que le Czar serait académicien hors de tout rang et que j’[Fontenelle] aurais l’honneur de le remercier très humblement au nom de l’Académie 22. » Une lettre de Fontenelle du 27 décembre 1719 illustre, au-delà des conventions et des compliments d’usage, l’importance que la réception de Pierre Ier et l’entrée progressive de la Russie dans l’espace européen des savoirs présentent aux yeux des républicains des sciences.
L’honneur que votre Majesté fait à l’Académie Royale des sciences, de vouloir bien que son auguste nom soit mis à la tête de sa liste est infiniment au-dessus des idées les plus ambitieuses qu’elle put concevoir, et de toutes les actions de grâce que je suis chargé de vous rendre. Ce grand nom qu’il nous est presque permis de compter parmi les nôtres, marquera éternellement l’époque de la plus heureuse révolution qui puisse arriver à un Empire, celle de l’établissement des sciences et des arts dans les vastes pays de la domination de votre Majesté. La victoire que vous remportez Sire, sur la Barbarie qui y régnait, sera la plus éclatante et la plus singulière de toutes vos victoires. Vous vous êtes fait ainsi que d’autres héros, de nouveaux sujets par les armes. Mais de ceux que la naissance vous avait soumis vous vous êtes fait par les connaissances qu’ils tiennent de vous des sujets tous nouveaux, plus éclairés, plus heureux, plus dignes de vous obéir, vous les avez conquis aux sciences, et cette espèce de conquête aussi utile pour eux que glorieuse pour vous, vous était réservée.

21. Bibliothèque de l’Académie de médecine, manuscrit 66, Recueil d’œuvres du chirurgien Morand, 1722, p. 118-119 (7 novembre 1717), cité par BLECHET FRANÇOISE, dans « Les prémices d’une République des Lettres franco-russe de 1717 à 1740 », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, actes du colloque international de Paris des 14 et 15 mars 2003, Paris, Institut d’études slaves/Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2004, p. 167. 22. Paris, Archives de l’Académie des sciences, Procès-verbaux de 1717, p. 318.

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Si l’exécution de ce grand dessein conçu par votre Majesté, s’attire les applaudissements de toute la terre, avec quel transport de joie l’Académie doit-elle y mêler les siens, et par l’intérêt des sciences qui l’occupent, et par celui de votre gloire, dont elle peut se flatter désormais qu’il rejaillira sur elle 23.

Seul associé étranger a être proclamé académicien « hors de tout rang », Pierre Ier entend participer concrètement aux travaux et aux échanges académiques, notamment dans le domaine cartographique, qui lui tient particulièrement à cœur.
Pierre Ier. Par la grâce de Dieu Nous Pierre Ier, Czar de toute la Russie etc., à l’Académie royale des sciences salut. Le choix que vous avez fait de notre personne pour membre de votre illustre société, n’a pu nous être que très agréable. Aussi n’avons-nous pas voulu différer à vous témoigner par ces présentes avec combien de joie et de reconnaissance nous acceptons la place que vous nous offrez, n’ayant rien plus à cœur que de faire tous nos efforts pour contribuer dans nos États à l’avancement des sciences et des beaux-arts, pour nous rendre par là d’autant plus dignes d’être membre de votre société. Dans cette vue, nous avons chargé le sieur Blumentrost, notre premier médecin, de vous rendre compte de ce qu’il pourrait y avoir de nouveau dans notre Empire qui méritât votre attention ; vous assurant que de notre côté nous serons bien aises que vous entreteniez commerce de lettres avec lui et que vous lui communiquiez les nouvelles découvertes que l’Académie pourra faire dans les sciences. Comme il n’y a encore eu jusqu’ici aucune carte fort exacte de la Mer Caspienne, nous avons ordonné à des personnes habiles de s’y transporter, pour en dresser une sur les lieux avec le plus de soin qu’il se pourrait, et nous l’envoyons à l’Académie, persuadés qu’elle la recevra agréablement en mémoire de Nous. Du reste, nous nous remettons à ce que vous dira plus au long

23. Bibliothèque de l’Académie de médecine, manuscrit 66, Recueil d’œuvres du chirurgien Morand, 1722, p. 120-121, cité par BLECHET FRANÇOISE, « Les prémices d’une République des Lettres franco-russe de 1717 à 1740 », op. cit., p. 167-168.

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par lettre notre premier médecin (Blumentrost), et de bouche notre bibliothécaire (Schumacher). Donné à Pétersbourg, le 11 février 1721. Votre affectionné Pierre.

Le choix de Laurent Blumentrost pour poursuivre la médiation culturelle et scientifique amorcée par Areskine au nom de son souverain est significatif de la culture de la mobilité des savants européens du XVIIIe siècle et de la circulation des savoirs. Le premier médecin de Pierre Ier a en effet étudié à Paris et avait assuré le transfert à Pétersbourg du cabinet d’anatomie du savant néerlandais Ruysch qui devait servir de noyau à la Kunstkammera. En 1721, Blumentrost et Jean Daniel Schumacher, originaire de Colmar, bibliothécaire impérial, viennent en personne porter la lettre du souverain et sa contribution cartographique aux travaux académiques. Par la suite, Schumacher et l’abbé Bignon recourent à un intermédiaire néerlandais – les Hollandais et les huguenots du Refuge établis aux Provinces-Unies sont omniprésents dans le commerce des livres –, Van den Burg, « conseiller et agent de Sa Majesté Impériale de la grande Russie à Amsterdam », pour échanger manuscrits et ballots de livres. Van den Burg les achemine ensuite – ou les reçoit – vers Pétersbourg via Berlin et la correspondance diplomatique du comte Golovkine, ambassadeur de Russie en Prusse. L’abbé Bignon reçoit ainsi des manuscrits en caractères du pays des Kalmouks et l’Histoire de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres narre « comment Bignon reçut de la part du czar plusieurs monuments en langue tibétaine », les fit déchiffrer grâce à un dictionnaire italo-tibétain, puis les renvoya à Pierre Ier traduits en russe. Une circulation savante et érudite aussi instructive qu’inattendue, que complète l’insertion par le célèbre érudit mauriste Bernard de Monfaucon dans ses Antiquités de dessins de bronzes représentant des divinités trouvées près d’Astrakhan, envoyés à Paris par Schumacher à la demande du souverain. Parallèlement, le tsar décide de fonder à son tour une Académie impériale des sciences – ce sera chose faite, après sa mort, en 1725 – à Saint-Pétersbourg – que Schumacher dirigera avec autorité pendant trois décennies –, et de pérenniser les échanges savants avec la compagnie parisienne à travers l’établissement d’une correspondance régulière, l’échange d’ouvrages et de mémoires, de graines et de plantes. Pour autant, ce faisant, il ne subit pas les influences culturelles et

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académiques françaises, pas plus qu’il ne duplique l’Académie des sciences. La compagnie russe sera d’emblée marquée par la forte présence des savants allemands et suisses alémaniques, notamment les Bernoulli et les Euler père et fils. Il y a donc intérêt savant, prise en compte de l’offre scientifique européenne et de ses fluctuations, appropriation culturelle et institutionnelle, et adaptation. De son côté, l’abbé Bignon profite des liens noués. Il saisit l’envoi des manuscrits en langue inconnue par Pierre Ier comme une opportunité pour recruter des interprètes et des traducteurs pour la bibliothèque royale, qu’il dirige depuis 1719. En octobre 1720, apparaissent sur l’état du personnel de la bibliothèque royale deux interprètes « en langue esclavonne, russe et polonaise ». Recruté en 1721, Jean Sohier donne une Grammaire et méthode russes et françaises composées et écrites à la main par Jean Sohier, interprète en langue esclavonne, russe et polonaise dans la Bibliothèque du roi, divisées en deux parties, l’année 1724, que Bignon dépose à la bibliothèque royale en 1725. L’abbé Girard forme quant à lui des « jeunes de langue » en russe comme ceux qui étaient destinés à servir d’intermédiaires avec la Porte ottomane. Progressivement, l’échange des imprimés prend une importance prépondérante dans ce commerce savant. Le bibliothécaire de Pierre Ier, Schumacher, est envoyé à l’étranger. Il établit des relations étroites avec les libraires-éditeurs d’Amsterdam, de la ville universitaire de Leyde, de La Haye qui le fournissent en titres français. La librairie de l’Académie vend l’essentiel des ouvrages français importés en Russie, tandis que, malgré le tarif douanier de 1724 qui prévoyait que les livres imprimés puissent être importés hors taxes pour favoriser leur diffusion, s’établit un véritable monopole hollandais sur son approvisionnement. Au cours du siècle, cette librairie est d’ailleurs une importante source de revenus pour l’Académie. Le seul libraire-éditeur français a avoir pu échapper à l’emprise hollandaise est le Parisien Antoine-Claude Briasson 24, en affaires avec l’Académie de 1737 à sa mort en 1775. Les librairies-éditeurs hollandais profitent logiquement de l’écrasante domination des Provinces-Unies dans les échanges commerciaux avec la Russie – avec en moyenne vingt navires hollandais pour un français –, et plus

24. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 185-200.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 87

largement dans le transport maritime européen. Routes commerciales bien établies, coût du transport réduit, force de l’industrie néerlandaise et huguenote du livre de langue française leur donnent un avantage certain. Homologue de Schumacher en France, l’abbé Bignon presse son collègue russe en liaison avec Joseph Nicolas Delisle déjà évoqué, alors membre de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, de lui faire parvenir les ouvrages russes destinés à combler les lacunes de la bibliothèque royale :
Je ne puis m’empêcher de vous ajouter quelque chose sur la Bibliothèque du roi, qui comme vous le savez bien, doit être mon objet capital. Nous y avons très peu de livres esclavons ou russiens ; j’ai fait un petit catalogue de ceux que M. le prince Kourakine [ambassadeur de Russie en France] a apportés ici avec lui, mais comme il n’a certainement pas tous ceux qui peuvent être dans le pays où vous êtes, je vous prie de m’en faire dresser le catalogue le plus complet et le plus exact que vous pourrez. Je vous enverrai ensuite la note de ceux que nous avons déjà et je vous chargerai de nous faire l’acquisition de tous les autres. C’est un premier fonds qui vous ferait grand honneur ; nous avons déjà un interprète qui sait déjà parfaitement et l’esclavon et le russien, c’est-à-dire la langue des savants, celle de la religion, celle de la cour et du peuple. J’ai déjà mis sous lui quelques jeunes gens que l’on instruira, et il ne tiendra pas à moi que dans peu nous ne soyons en état de profiter de tout ce qui pourra nous venir de la Russie et des autres provinces qui composent un empire de si grande étendue 25.

Deux ans plus tard, Bignon montre toujours autant d’intérêt pour les écrits en langues slaves dans une lettre à Delisle : « Les monastères pourraient vous en fournir, parce qu’il est difficile qu’il ne s’y en trouve pas, et que les moines moscovites, étant aussi ignorants qu’ils le sont [sic] ont tout l’air de ne s’en pas fournir beaucoup. À l’égard des imprimés, j’écris à M. Schumacher la lettre que je joins ici et que je vous prie de lui faire rendre, après que vous en aurez pris lecture pour vous

25. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, manuscrits français 22234, fos 66-67, lettre de l’abbé Bignon à Joseph Nicolas Delisle, 21 janvier 1727.

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mettre au fait de ce que je lui mande. » Et le 3 janvier 1730, Delisle annonce au bibliothécaire du roi que Schumacher lui fait passer « un exemplaire de tous les ouvrages imprimés jusqu’à présent par l’Académie de Pétersbourg, tant en français qu’en allemand, en latin et en russe. Ils sont de la meilleure condition, savoir en grand papier et la plupart bien reliés ». Font ainsi leur entrée dans les fonds de la bibliothèque royale les tomes I et II des Mémoires de l’Académie de Pétersbourg, en latin, le tome premier en russe ; les Centuries de plantes rares en trois volumes, avec illustrations ; les Discours prononcés dans trois assemblées publiques de l’Académie ; les Éléments de mathématiques en français et en russe ; l’Abrégé de l’histoire en allemand ; les Gazettes de Pétersbourg en allemand pour les années 1728 et 1729 avec supplément en russe ; le Règlement des changes en allemand et en russe ; plusieurs poésies en latin et en allemand sur le couronnement de Pierre II ; le dernier traité de limites entre le sultan Eschref et la Russie en russe et en allemand ; l’Almanach de Pétersbourg pour l’année 1730 en russe. Par la suite, ce commerce de livres s’intensifiera grâce à l’enthousiasme du comte de Plélo – rencontré dans l’étude du club de l’Entresol – (sept cents volumes en 1732-1733), tandis qu’on doit au fondateur de l’Entresol, l’abbé Alary, acquéreur de livres à la bibliothèque royale, l’envoi à l’impératrice du premier catalogue imprimé de la bibliothèque par l’intermédiaire du prince Antioche Kantemir, ambassadeur de Russie à Paris. Si on s’est longtemps accordé sur la faiblesse des relations culturelles franco-russes au cours des premières décennies du XVIIIe siècle, qui trancherait sur la gallomanie des années 1750 alors même que les relations diplomatiques sont interrompues entre les deux puissances depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, en réalité, les premiers jalons institutionnels sont donc posés dès les années 1720. La rencontre entre l’abbé Gabriel Girard, attaché par l’abbé Bignon à la bibliothèque royale comme « secrétaire-interprète du roi pour les langues esclavonne et russe », et l’étudiant russe Vassili Trediakovski (1703-1769), traduit, elle, au-delà du caractère institutionnel, l’extension du phénomène à la sphère relationnelle. Fondateur de la science des synonymes avec les Synonymes français et auteur de la Justesse de la langue française, Girard a appris le slavon dans les livres, et notamment dans la Grammatica russica, première grammaire du russe parlé, ainsi que dans la Grammaire et méthodes russes et françaises de son collègue Jean Sohier. L’abbé Girard devient le guide des étudiants russes à Paris, parmi lesquels Trediakovski, qui, après

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 89

des études à l’Académie ecclésiastique slavo-gréco-latine de Moscou, un passage par La Haye en 1726, arrive l’année suivante dans la capitale française, où il entre au service du prince Kourakine, envoyé de Russie 26. Poète, futur professeur d’éloquence, Trediakovski tombe sous le charme de la ville à laquelle il consacre son Éloge de Paris. L’influence linguistique de Girard sur le jeune étudiant russe est déterminante et nourrit son traité Le Dialogue sur l’orthographe (1748). Par la suite, Trediakovski créera l’Assemblée russe sur le modèle de l’Académie française afin de préserver la « pureté de la langue russe ». Pendant ses années parisiennes, il suit également les cours de la Sorbonne, s’enthousiasme pour l’enseignement de Charles Rollin, mis à l’écart de l’Université en raison de ses sympathies jansénistes, mais qui occupe toujours sa chaire au Collège royal – l’actuel Collège de France. Trediakovski entreprendra par la suite en hommage au maître la traduction des monumentales Histoire ancienne et Histoire romaine, ainsi que de l’Histoire des empereurs de JeanBaptiste Crevier, soit plusieurs dizaines de volumes, dont l’influence en Russie sera considérable tout au long du XVIIIe siècle. De retour en Russie, il s’empresse également de traduire le roman de Paul Tallemant, Voyage de l’Isle d’amour, qui connaîtra un succès formidable et durable. Intermédiaires et passeurs culturels sont actifs. Il en est de même sur le plan artistique. Sous l’impulsion de Pierre Ier, la construction de Saint-Pétersbourg et les différents chantiers de modernisation de la Russie destinés à faire de l’ancienne Moscovie une puissance européenne drainent en effet une main-d’œuvre étrangère qualifiée, qui nourrit à son tour des flux « nationaux » complémentaires : artistes et ingénieurs recrutant dans leur communauté d’origine leurs collaborateurs. Parmi ces Européens qui font le voyage de Russie dès 1716, figurent des Français, notamment l’architecte Le Blond (1675-1719) et le sculpteur d’origine italienne B. Carlo Rastrelli (1695-1744), qu’accompagne son fils Bartolomeo. Nommé architecte général, Le Blond dirige l’aménagement de SaintPétersbourg et organise la Chancellerie des affaires urbaines sur le modèle de la Surintendance des bâtiments française. Mais la plupart des Français rencontrent des déboires, surtout ceux qui sont venus tenter l’aventure sans contrat préalable bien établi, ni préparation. Les retours

26. BREUILLARD JEAN, « Trediakovski (1703-1769) », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 253-266.

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précipités sont nombreux et dissuadent de nombreuses tentatives. Ces hésitations concernent d’ailleurs les plus grands protagonistes des échanges culturels franco-russes tout au long du siècle, puisque Diderot retardera son voyage de Russie, malgré les sollicitations pressantes de Catherine II, pendant douze ans avant de se décider, pour un résultat d’ailleurs décevant. Il faut donc se méfier de la notion vague et fourretout d’influence.

3. À LA RENCONTRE DE L’AUTRE • 91

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ?

On peut lire dans la Gazette d’Amsterdam du 16 décembre 1732 : « On craint fort qu’il n’y ait quelque changement dans le système général de l’Europe qui pourrait tendre à une rupture entre quelques puissances au printemps prochain. » De fait, il faut prendre en compte les limites du rapprochement franco-britannique, perceptibles dès le début des années 1730. Londres s’inquiète de la concurrence du négoce français et des ambitions diplomatiques et coloniales de Versailles, alors que Jacques Savary des Bruslons publie son Dictionnaire universel de commerce (1723). Des rapports alarmants sur la pénétration commerciale marseillaise au Levant – actuel Proche-Orient – circulent. De fait, les Marseillais bénéficient de la lettre-patente de 1719 qui leur ouvre le commerce avec les Échelles – les comptoirs commerciaux de l’Empire ottoman. Depuis la réforme de 1690, les négociants français peuvent compter sur un réseau consulaire étoffé et permanent : « Ce sont aussi, écrit Savary des Bruslons, des officiers du roy, établis en vertu de commissions ou de lettres de provisions de Sa Majesté, dans les échelles du Levant, sur les côtes d’Afrique, de Barbarie, d’Espagne, de Portugal et des autres pays étrangers, où il se fait un commerce considérable. » Les statistiques commerciales concernant les marchés levantins – c’est-à-dire du Proche-Orient – attestent de la réalité de la percée française dont les Britanniques font notamment les frais. À ce sujet, Katsumi Fukasawa estime que :
Le meilleur indice de la concurrence commerciale internationale reste le trafic d’exportation des draps européens, dans lequel les

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Français établissent leur supériorité à partir des années 1728-1730. Les draps français destinés aux marchés levantins sont fabriqués exclusivement dans la province du Languedoc [...]. Ces draps sont appelés « londrins », dénomination qui témoigne de la supériorité des produits britanniques sur les marchés ottomans, dans lesquels les négociants marseillais tentent de pénétrer avec leurs produits nationaux, et ils y réussirent efficacement. La quantité de draps français exportés au Levant passe d’une dizaine de milliers de demi-pièces au début du
XVIIIe

siècle à plus de

soixante mille demi-pièces dans la seconde moitié du siècle, alors que dans le même laps de temps l’exportation des draps anglais connaît un véritable effondrement, passant de trente-sept mille demi-pièces à six ou sept mille demi-pièces 1.

Les instructions au comte de Broglie, ambassadeur de France à Londres à partir de 1724, témoignent de la clairvoyance des bureaux parisiens à propos de l’impact des rivalités commerciales sur les relations entre les deux puissances :
L’on a remarqué dans tous les temps que la nation regardant le commerce comme l’objet le plus essentiel et le plus important qu’elle doive avoir en vue, fait céder toute autre considération à celle-là. En sorte que tout ce qu’elle croit qui peut nuire ou servir au maintien de son commerce influe principalement sur ses résolutions et la détermine presque toujours, selon ce qu’elle croit qui convient à cet intérêt particulier. De là naissent souvent contre ses voisins de vives jalousies qui ne cessent que lorsqu’elle croit trouver la sûreté de son commerce 2.

Le refroidissement des relations franco-anglaises est perceptible en 1731, avec la signature du second traité de Vienne, le 16 mars, qui marque le retour à l’alliance autrichienne. Mais en 1730 déjà, Montesquieu montrait que la question de Dunkerque continuait à empoisonner les relations entre les deux puissances :

1. Je remercie mon collègue et ami le professeur Katsumi Fukasawa de l’université de Tokyo pour avoir bien voulu me communiquer ces indications. 2. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op. cit., p. 252-253.

4. UNE MÉSENTENTE CORDIALE ? • 93

J’allai avant-hier au Parlement, à la chambre basse ; on y traita l’affaire de Dunkerque. Je n’ai jamais vu un si grand feu. La séance dura depuis une heure après midi jusqu’à trois heures après minuit. Là, les Français furent bien malmenés ; je remarquai jusqu’où va l’affreuse jalousie qui est entre les deux nations 3.

Londres nourrit une forte hostilité à l’encontre de l’ambassadeur français Anne Théodore Chevignard de Chavigny (1687-1771), accusé par le ministère anglais d’être en relation permanente avec Bolingbroke, objet d’une haine farouche de la part de Robert Walpole qui domine alors la vie politique anglaise, dans le dessein de nuire aux intérêts de la couronne. Le frère cadet du premier ministre, Horace Walpole, met d’ailleurs en garde les représentants des autres puissances européennes contre toute fréquentation de l’envoyé français. Les instructions données à Chavigny enregistrent le net refroidissement des relations francoanglaises, mais marquent la volonté du cardinal de Fleury de ne pas rompre :
Il n’y a plus entre Sa Majesté et le roi d’Angleterre d’occasion de négocier, et leurs intérêts réciproques sont séparés par une distance si considérable qu’il ne s’agit plus de se concerter sur les affaires générales de l’Europe ; Sa Majesté veut seulement conserver avec l’Angleterre la paix et la bonne intelligence, et comme effectivement il n’y a point quant à présent de sujets de rupture avec l’Angleterre une intelligence à maintenir sans s’expliquer même en vertu de quels traités, est le seul motif que le sieur de Chavigny doive présenter et exposer à ceux qui auraient à cet égard quelque curiosité, et auxquels s’ils faisaient des instances il faudrait répondre qu’il n’a nulle instruction sur cet article 4.

S’il doit maintenir le contact avec l’opposition, l’envoyé français doit faire preuve de la plus grande prudence pour ne pas donner d’arguments au parti anti-français, prompt à saisir toute maladresse ou à multiplier les provocations :

3. Références ? ? ? 4. Cité par COTTRET BERNARD, Bolingbroke. Exil et écriture au siècle des Lumières, op. cit., p. 255.

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Il aura soin de se mettre dès le commencement dans l’usage de voir librement les gens de toutes sortes de partis sur le fondement que n’ayant autre chose à faire que d’être en société avec tout le monde, ses démarches sont et doivent être sans conséquence. Il ne faut pourtant pas qu’il se mette en situation par son commerce trop régulier et trop déclaré avec les personnes opposées à la Cour d’Angleterre que l’on le croie entré dans les cabales et que l’on puisse ici porter des plaintes 5.

Il faut ajouter que, en période de tension, nouvellistes, gazetiers, diplomates et informateurs de tout poil glosent sur les rencontres et les manœuvres diplomatiques, véhiculent, nourrissent et amplifient les rumeurs. L’information est à la fois démultipliée et brouillée. Les constructions et les interprétations les plus fantaisistes ne manquent pas. Le Journal de la Cour et de Paris – qui tient à la fois de la « nouvelle à la main », confidentielle donc onéreuse, et de la correspondance – en porte témoignage en date du 28 novembre 1732 :
Les politiques se donnent la tourmente pour trouver une interprétation aux conférences fréquentes et secrètes que M. de Rottembourg – ambassadeur de France à Madrid – [tirets OK ?] a eues avec le Roi d’Espagne. Ces Messieurs forment dans leur imagination le projet d’une ligue de la France et de l’Espagne ; détachent l’Électeur de Bavière et celui de Saxe des intérêts de l’Empereur ; le traversent dans l’intention où il est de faire nommer le Duc de Lorraine Roi des Romains ; substituent Don Carlos (fils d’Élisabeth Farnèse) à sa place ; enfin nous forment en conséquence un camp l’année prochaine sur le Rhin de 70 000 hommes commandés par M. le Maréchal de Villars. Ces belles conjectures ne laissent pas de prendre dans le public. Mais comme elles n’ont rien de bien assuré, nous les quittons pour parler du ressentiment qu’ont les Espagnols contre les Anglais, d’avoir fourni aux Maures des ingénieurs et de l’artillerie. Les Espagnols sont assiégés à leur tour dans Oran et dans Ceuta, et l’on arme à force en Espagne pour y envoyer du secours 6.

5. Références ??? 6. Journal de la Cour et de Paris depuis le 28 novembre 1732 jusques au 30 novembre 1733 (Bibliothèque nationale, fonds fr. 25 000), édité et annoté par Henri

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Comme c’est la règle pour les nouvelles à la main et autres feuilles d’information confidentielle – ou prétendue telle –, le Journal de la Cour et de Paris s’intéresse particulièrement aux affaires européennes à un moment où les tensions diplomatiques liées à la Succession de Pologne sont manifestes et annonciatrices d’un conflit ouvert, que Jean-Pierre Bois présente en ces termes : « La guerre qui se déroule entre 1733 et 1735, et se prolonge par une série de négociations entre 1735 et 1738, est sans doute la dernière grande guerre européenne qui ne fasse pas intervenir d’intérêts mondiaux et dont les champs de bataille ne s’étendent pas hors d’Europe, sans pour autant n’être qu’une version supplémentaire du vieil antagonisme entre Habsbourg et Bourbons. Il s’agit plutôt d’ajuster les nouveaux équilibres qui se dessinent dans cette Europe de l’Est, différente de celle du XVIIe siècle depuis que la Russie y a une influence dominatrice 7. » Le trône électif de Pologne était vacant depuis la mort du roi Auguste II, Électeur de Saxe, de la dynastie des Wettin. Son fils, Frédéric-Auguste II, soutenu par l’empereur Charles VI et la Russie d’Anna Ivanovna, est logiquement candidat à sa succession, mais la candidature de Stanislas – beau-père de Louis XV, qui a déjà été roi de 1704 à 1709 –, soutenue par la France, provoque une détérioration rapide des relations diplomatiques entre Paris et Vienne, et un ensemble de préparatifs militaires destinés tant à impressionner les puissances rivales qu’à préparer réellement une entrée en conflit. Après le déclenchement des hostilités, les nouvelles de la guerre allaient « étouffer tout », selon l’avocat parisien Mathieu Marais, célèbre pour sa correspondance avec le président Bouhier. Le 1er novembre 1733, l’érudit nîmois Jean-François Séguier, alors à Paris avec le marquis italien Maffei, écrit quant à lui : « Quant aux affaires du temps, elles sont de deux sortes. Celles de la Constitution – la Constitution Unigenitus au cœur de la crise janséniste –, on n’en parle plus dans les assemblées, ce ne sont que ses partisans qui s’en entretiennent. Celles de la guerre sont le sujet de toutes les conversations. » Autant et plus qu’une source d’information toujours digne de fois, le Journal de la Cour et de Paris témoigne sur une année, à la fois de l’imminence du conflit, mais surtout, et c’est ce

Duranton avec une préface de Françoise Weil, Saint-Étienne, Presses de l’université de Saint-Étienne, Textes et documents, 1981, p. 3-4. 7. BOIS JEAN-PIERRE, De la paix des rois à l’ordre des empereurs 1714-1815, Nouvelle histoire des relations internationales, t. III, Paris, Le Seuil, coll. « Points histoire », 2003, p. 132.

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qui nous intéresse ici, de la manière dont un conflit européen qui se dessine est présenté à l’opinion – fût-elle cantonnée aux abonnés de cette feuille et à leur entourage. Les considérations stratégiques apparaissent somme toute limitées ; en revanche, les manœuvres diplomatiques sont omniprésentes dans la chronique de la crise, quitte à la brouiller en raison d’une succession d’informations partielles voire contradictoires. Le nouvelliste met aussi l’accent sur la nomination des officiers généraux, sur le départ éventuel du roi de France pour les armées. Voici quelques extraits caractéristiques de la narration d’une crise européenne par le Journal de la Cour et de Paris.
À Paris, ce 9 janvier 1733 On dit que l’Empereur a demandé à voir le traité que nous avions fait avec l’Espagne, et qu’il a été refusé. On parle toujours d’un camp pour l’année prochaine de 40 000 hommes sur le Rhin. L’Électeur de Saxe et celui de Bavière viennent de faire publier dans leurs États 8. À Paris, le 24 janvier 1733 Les Politiques insistent toujours sur la guerre. Les officiers allemands qui étaient ici ont eu ordre de se rendre à leurs régiments sous peine d’être cassés. L’Empereur fait passer, à ce que l’on dit, 20 000 Prussiens en Italie. Son ambassadeur en Espagne prend congé et retourne à Vienne. On parle d’une entrevue de l’Électeur de Bavière avec le Roi de Pologne, dans laquelle ils ont achevé de régler ce qui regarde leur nouvelle alliance 9. À Paris, le 11 avril 1733 Le bruit de guerre s’est dissipé tout à coup. On dit qu’il est arrivé un courrier de l’Empereur qui assure le Roi que son intention n’a jamais été de troubler les suffrages de Pologne. Que les alarmes que l’on a prises sur les troupes qui défilent du côté de la Silésie sont mal fondées, qu’elles étaient destinées à y passer avant la mort du roi Auguste et cela pour contenir quelques vagabonds

8. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 9 janvier 1733, p. 37. 9. Journal de la Cour et de Paris, op. cit., 24 janvier 1733, p. 48-49.

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polonais qui faisaient des courses et commettaient des désordres dans cette province. La Cour a été contente de cette espèce de satisfaction et voilà la paix, selon les apparences, plus affermie que jamais 10. À Paris, le 25 mai 1733 Les bruits de guerre recommencent. La réponse de l’Empereur est fière et nous fait craindre que les suffrages de Pologne ne soient pas aussi libres qu’il avait d’abord voulu le faire entendre. Il semble que la diète de Pologne ne soit remise au mois de septembre que pour donner le temps aux puissances intéressées de faire leurs préparatifs 11. À Paris, le 8 juin 1733 Le bruit de guerre continue. On commence à croire que le Roi pourrait bien aller de Compiègne au camp de M. de Belle-Isle dont M. le Maréchal de Berwick prendra, dit-on, le commandement. Le parti du Roi Stanislas se fortifie de jour en jour. Les Polonais ont répondu à l’Empereur et à la Czarine qu’ils n’avaient pas besoin de leurs médiations, qu’ils sauraient bien élire un Roi sans leurs secours et qu’ils étaient résolus de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour conserver les droits du royaume et la liberté de leurs suffrages 12. Paris, 21 juin 1733 On conserve les mêmes espérances sur l’élection du Roi Stanislas [...]. L’espérance de la guerre se fortifie de jour en jour. On parle d’une déclaration du roi servant de réponse à celle de l’Empereur, dans laquelle on conserve la dignité de la France et l’on rend à l’Empereur encore plus de fierté qu’il ne nous en avait fait paraître. Cette déclaration doit être mise dans les prochaines gazettes avec un plus grand détail que je ne pourrais le faire ici 13.

10. 11. 12. 13.

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cit., cit., cit., cit.,

11 avril 1733, p. 69-70. 25 mai 1733, p. 92. 8 juin 1733, p. 100-101. 21 juin 1733, p. 109.

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Arrivé à Varsovie le 8 septembre 1733, Stanislas est élu par une diète 14 divisée quatre jours plus tard. Mais ses opposants sont renforcés dans leur détermination par les régiments que l’impératrice russe a mis en mouvement : ils élisent par acclamations le 5 octobre FrédéricAuguste de Saxe, roi de Pologne sous le nom d’Auguste III. Isolé, Stanislas se replie à Dantzig, assiégée par les Russes, dans l’espoir de secours français. De fait, le 10 octobre, Louis XV déclare la guerre à l’empereur et non à la Russie. Fleury, qui n’aime pas Stanislas, a longtemps été réticent à intervenir, tandis que le parti anti-autrichien s’est efforcé de mettre en évidence les dangers d’un bloc austro-russe trop puissant et a joué de l’hostilité traditionnelle de l’opinion vis-à-vis des Habsbourg. Ce n’est que lorsqu’il a senti que cette guerre ne risquait pas de déboucher sur un conflit européen généralisé que Fleury s’est résolu aux hostilités. Mais pour ne pas inquiéter l’Angleterre et les Provinces-Unies, il n’envisage que des opérations limitées, sans intervention massive en Baltique, zone stratégique pour les puissances maritimes, qui ne pourraient pas l’accepter. Fleury promet également de ne pas intervenir dans les Pays-Bas autrichiens – actuelle Belgique –, où les Provinces-Unies tiennent les places fortes dites de la Barrière. En échange, le 24 novembre 1733, par la Convention de La Haye, l’Angleterre et les Provinces-Unies s’engagent à rester neutres tant que la France respecte ses propres engagements. Le cardinal de Fleury engage des effectifs très limités pour secourir Stanislas Leszczynski, encerclé dans Dantzig par 40 000 Russes. Le commandant de l’opération renonce même à débarquer, tant les forces sont inégales. C’est alors que l’ambassadeur de France au Danemark, le comte de Plélo, dont nous avons vu quel intermédiaire culturel enthousiaste il était entre la France et le « Nord », décide de reprendre à son compte le projet de débarquement. Héroïque, Plélo arrive avec 1 600 hommes de troupes le 23 mai 1734. Il entend faire honneur au drapeau et respecter les engagements pris vis-à-vis du beau-père de Louis XV. C’est un massacre, Plélo est tué au combat, de même que plusieurs centaines d’hommes. Les survivants capitulent, tandis que Stanislas s’échappe à Königsberg. Sur le Rhin, le sort des armes est davantage favorable aux Français face aux impériaux de Charles VI. Deux vétérans des guerres de Louis XIV, le maréchal de Berwick dans le camp français, le Prince Eugène du côté Habsbourg, se font face. L’essentiel
14. L’assemblée qui élit le roi.

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pour Fleury est de prendre les duchés lorrains, sans s’engager dans des opérations trop importantes. En effet, François III, le jeune duc de Lorraine, n’est autre que l’époux promis à l’archiduchesse Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles VI. La Lorraine est donc un gage important dans les négociations européennes qui se préparent. Berwick atteint l’objectif, mais il est tué ensuite devant Philippsbourg le 12 juin 1734. Les Français du maréchal d’Asfeld prennent finalement la place le 17 juillet. En Italie, troisième théâtre d’opérations, les affrontements sont également circonscrits, et très vite on attend des diplomates qu’ils reprennent la main. Le duc de Savoie et roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel III, a accepté par le traité de Turin du 26 septembre 1733 de céder la Savoie à Louis XV en échange du Milanais, que les Français doivent conquérir pour lui. Ici encore, c’est un vétéran des armées de Louis XIV, le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, qui est à la manœuvre. Mais l’alliance franco-sarde souffre des craintes qu’inspirent à CharlesEmmanuel III les ambitions italiennes de la reine d’Espagne, Élisabeth Farnèse – qui n’a pour sa part aucune confiance dans le duc de Savoie. Les équilibres sont fragiles et le premier Pacte de famille – l’expression désignant les alliances entre les royaumes des « Bourbons » – du 7 novembre 1733, qui prévoit que la Sardaigne et la France aident don Carlos à conquérir le royaume de Naples, risque de les menacer. De fait, les Espagnols prennent eux-mêmes les choses en main ; ils s’emparent de Naples en avril 1734, puis de la Sicile en septembre. De leur côté, les Français mettent en échec les impériaux dans le Milanais, et attendent le début des négociations diplomatiques. On sent bien que la France ne souhaite pas mettre à mal toute la construction pacifique des « années Régence » et précipiter l’Europe dans une nouvelle phase de conflits généralisés, alors que la confiance entre Londres et Versailles n’est plus. Il faut donc limiter la portée des conflits, et faire comprendre à Londres que si le royaume de Louis XV a la volonté et les moyens de défendre ses intérêts stratégiques, il ne cherche pas à rompre les principaux équilibres. Près de trois années de marchandages diplomatiques sont nécessaires entre octobre 1735, où sont signés les préliminaires de paix, et le 2 mai 1738, où l’Europe retourne à la paix générale par la conclusion du troisième traité de Vienne. La France ne veut pas annexer de force la Lorraine ducale ; en revanche, elle refuse absolument l’idée que le duc de Lorraine, devenu vice-roi de Hongrie en 1732, puisse à terme devenir roi des Romains et être élu empereur – il doit épouser, on l’a dit, la fille de Charles VI – tout en conservant la couronne de Lorraine.

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Fleury subordonne la paix au règlement de la question lorraine. Finalement, malgré l’hostilité du royaume de Sardaigne, de l’Espagne et de Stanislas Leszczynski, qui tous estiment avoir été lésés, ou n’avoir pas assez gagné au jeu des chaises musicales dynastiques et des partages territoriaux, le royaume de Naples revient à don Carlos, donc à un Bourbon ; Stanislas, deux fois déchu du royaume de Pologne, devient duc de Lorraine – son duché reviendra à la couronne de France à sa mort –, tandis que le grand-duché de Toscane revient à François III de Lorraine à la mort de Gaston VII Médicis – qui survient en 1737. Son mariage avec Marie-Thérèse est célébré à Vienne le 13 février 1737. En Angleterre cependant, l’opposition est furieuse contre Walpole, accusé de faiblesse. Mais Londres regarde de plus en plus vers les espaces maritimes et coloniaux, où elle concentre ses ambitions. Elle convoite l’empire espagnol, et sa politique agressive comme les maladresses de Madrid créent de nombreuses sources de tension. Philippe V, au nom du premier Pacte de famille, demande l’intervention de Versailles. Mais Fleury, fidèle à sa politique de prudence, s’il envoie – avec retard – des escadres, s’empresse de prévenir Londres qu’elles n’ont pas d’intentions offensives et que le rapprochement franco-espagnol n’est pas un traité d’alliance. Les limites d’une telle politique apparaissent néanmoins, car l’Angleterre s’inquiète des progrès français, et estime plus que jamais que la paix profite à la France et à son commerce, tandis que les alliés de la France trouvent qu’elle ne s’engage pas assez pour faire valoir leurs intérêts. Les observateurs sentent bien que l’équilibre noué au printemps du siècle est de plus en plus fragile. On s’approche clairement d’une fin de cycle stratégique. Il est à présent clair que, dans la négociation entamée entre Londres et Paris au lendemain de la mort de Louis XIV, les deux parties n’ont pas réussi à « gagner les cœurs », comme le recommandait François de Callières dans La manière de négocier (1716). Si le rapprochement puis l’alliance ont bien eu lieu et ont permis d’asseoir un nouvel équilibre européen, le soupçon anglais d’une duplicité française n’a jamais été levé. Les gages donnés, les efforts de persuasion, au cœur de l’« art du négociateur » tel que le définit Callières, n’auront pas suffi.

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II. LE MITAN DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1740-1750

Au mitan du siècle, l’Europe semble se mettre à l’école de la France. Le roi de Prusse, Frédéric II, soutient que « depuis la paix de Vienne (1738), la France était l’arbitre de l’Europe ». Les précepteurs, gouverneurs et gouvernantes français – et plus largement francophones, car les Suisses sont nombreux – parcourent l’Europe pour apprendre aux héritiers de l’aristocratie les codes de politesse et de courtoisie du royaume européen des mœurs et du goût, qui sont alors français. C’est en français, langue de distinction sociale et d’élection mondaine que l’on converse, et que l’on s’écrit. En 1685, Pierre Bayle écrivait déjà dans Les Nouvelles de la République des Lettres que « la langue française est désormais le point de communication de tous les plans de l’Europe 1 », et dans un registre plus mondain le Mercure galant confirmait en 1694 que « l’étendue de la langue française passe les limites du Royaume. Elle ne se borne ni par les Pyrénées, ni par le fleuve du Rhin. On entend le français dans toute l’Europe. La langue française est connue de toutes les Cours : les princes et les grands la parlent, les ambassadeurs l’écrivent et le beau monde en fait une mode ». Dans son Histoire de la guerre de 1741, Voltaire écrit, lui, que « de douze langues qu’on parle en Europe, il faut bien qu’on en choisisse une qui soit commune. Les nations ont insensiblement choisi le français comme la langue qui porte avec elle le plus de clarté, celle

1. BAYLE PIERRE, Les Nouvelles de la République des Lettres (1685), cité dans SOBOUL ALBERT, LEMARCHAND GUY et FOGEL MICHÈLE, Le Siècle des Lumières, Paris, PUF, 1977, t. 1, p. 597.

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qui a fourni le plus de livres d’usage, la seule avec laquelle on ait recueilli tous les derniers traités, et enfin celle d’un pays situé entre l’Espagne, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie ». Dans une lettre à Mme du Deffand, dont le salon parisien est l’un des pôles d’attraction du Paris cosmopolite et mondain, datée du 13 octobre 1759, il souligne le rôle éminent des républicains des lettres dans le rayonnement de la langue française : « Ce qui fait le grand mérite de la France, son seul mérite, son unique supériorité, c’est un petit nombre de génies sublimes, ou aimables qui font qu’on parle aujourd’hui français à Vienne, à Stockholm et à Moscou. Vos Ministres et vos Intendants, et vos premiers commis n’ont aucune part à cette gloire. » Quinze ans plus tard, dans une lettre à la même destinataire, datée du 26 mars 1774, Voltaire se fait admiratif et malicieux :
Rien n’est plus extraordinaire que cet assemblage de toutes les grâces françaises dans le pays qui n’était que celui des ours il y a cinquante ans [...] On parle français à la cour de l’impératrice [Catherine II] plus purement qu’à Versailles, parce que nos belles dames ne se piquent pas de savoir la grammaire. Diderot est tout étonné de ce qu’il a vu et entendu. C’est sans doute le style de nos arrêts de conseil et de nos édits de finance qui a porté le bon goût devers la mer glaciale, et qui fait qu’on joue Zaïre en Russie et à Stockholm.

Parmi les étrangers, le Florentin Collini justifie ainsi le choix de faire paraître en français son Discours sur l’histoire d’Allemagne en 1761 : « Je me suis servi d’une langue qui est devenue celle des négociations, des traités de paix, celle de presque toutes les Cours de l’Europe et de la plupart des gens de lettres. Les Académies de Berlin et de Pétersbourg s’en servent d’ordinaire dans leurs Mémoires. 2 » On pourrait accumuler longtemps encore les témoignages. Cependant, la carte des lieux d’édition est clairement dominée par les Provinces-Unies et la nébuleuse huguenote, comme le constate le journaliste, pasteur et républicain des lettres Jean Henry Samuel Formey à Berlin en 1746 : sur près de trente journaux érudits d’audience européenne, deux sont publiés en France, plusieurs en Allemagne et en Italie, un seul en Angleterre, et pas moins de dix-huit dans les
2. Cité par REAU LOUIS, L’Europe française au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 1938, éd. 1971, coll. « L’évolution de l’humanité », p. 26.

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Provinces-Unies 3. Nombre de périodiques francophones sont ainsi édités en Hollande. Le théâtre, qui s’inspire largement des modes sociales et culturelles, s’empare, tout comme le roman, du rayonnement de la langue et de la culture françaises, popularisant l’adage : « Femme de chambre à Paris, gouvernante en Russie. » Artistes et artisans d’art ne sont pas en reste, qui convoitent les juteuses commandes émanées de la société des princes : petites principautés du Saint-Empire, comme le duché de SaxeGotha, qui se livrent à une féroce concurrence pour exister dans l’Europe des Lumières ; ou puissances en plein essor comme la Russie. Dans toute l’Europe, on attend avec impatience les poupées-mannequins de Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette, qui donnent le ton des dernières nouveautés vestimentaires. Enfin, alors que le Grand Tour associe formation, initiation au monde, à la vie de société et voyage d’agrément, il importe pour les futurs administrateurs de l’Europe du XVIIIe siècle d’étudier la France, d’entrer dans ses bureaux – ses administrations qu’on lui envie partout. Se développe alors ce que les Allemands nomment le « voyage statistique » – celui des frères Zinzendorf étudié par Christine Lebeau 4 est exemplaire –, la statistique étant alors au cœur des sciences politiques et de la science camérale – qui forme les serviteurs de l’État. Paris et Strasbourg avec sa célèbre école diplomatique accueillent les élites européennes en formation. Les guerres de Succession de Pologne (1733-1738) et d’Autriche (1740-1748) ne semblent pas dissuader les voyageurs, à la différence de ce qui se passera pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763). John Douglas rapporte que lorsqu’il était à Paris dans les années 1740, il était entouré de compatriotes et entendait parler anglais dans tous les lieux à la mode. Paris, centre nerveux du continent avec ses bureaux d’une monarchie qui impressionne ses rivaux et ses voisins, en même temps que le centre toujours animé, toujours innovant de la vie de société et de la création ? Le monde du livre et ses acteurs, les animateurs de la nébuleuse huguenote et de la république des lettres et des sciences, les formateurs à la renommée européenne, les traducteurs et les journalistes, voyageurs,
3. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales, op. cit., p. 185. 4. LEBEAU CHRISTINE, Aristocrates et grands commis à la cour de Vienne (1748-1791). Le modèle français, Paris, CNRS éditions, 1996. Voir aussi, du même auteur, « De l’utilité du monde. Réseaux viennois à Paris (1750-1777) », in MASSIN BRIGITTE (dir.), Mozart : les chemins de l’Europe, Actes du colloque de Strasbourg, 16 octobre 1991, p. 218-226.

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témoignent tous de la culture de la mobilité qui est la marque du XVIIIe siècle. Ils illustrent à leur manière la profession de foi cosmopolite d’un temps où pourtant les conflits ne manquent pas. Ils sont au cœur de notre étude qui s’efforce de les mettre chacun en perspective, tant du point de vue des rapports multiples, riches et conflictuels de la France à l’Europe du siècle des Lumières que de leur environnement social, culturel, politique, professionnel et culturel qui les voit s’épanouir, se remettre en cause ou échouer. En les suivant, on met en évidence une réalité bien différente de l’Europe française regrettée par les nostalgiques d’un Ancien Régime aristocratique et mondain ; une réalité plus nuancée aussi que celle des transferts culturels abordés de manière trop rigide. Les apports des uns et des autres sont filtrés, lus de manière critique, interprétés, digérés, rejetés, appropriés pour tout dire. La France séduit, elle agace aussi – ce n’est donc pas une nouveauté. Voici ce qu’écrivait déjà Christian Thomasius en 1687 à propos de l’imitation des Français (Nachahmung der Franzosen) : « Si nos ancêtres revenaient en ce monde, ils ne nous reconnaîtraient plus : nous sommes des dégénérés, des bâtards. Aujourd’hui tout doit être français chez nous : français les habits, les plats, le langage, françaises les mœurs, français les vices 5. » Personne n’ignore que son brillant cache des faiblesses structurelles et que de nouvelles puissances émergent. Mais le royaume européen des mœurs et du goût s’y épanouit et s’y reconnaît. On peut très bien admirer l’art de vivre à la française, le livre français et combattre sans relâche les prétentions diplomatiques et stratégiques françaises. Les diplomates et les hommes d’État apprennent déjà les limites de l’« influence française », notion qui dans le domaine de l’histoire culturelle doit être utilisée avec les plus grandes précautions tant elle est réductrice et lourde de contresens 6. L’affirmation de Louis Antoine

5. Cité par REAU LOUIS, L’Europe française au siècle des Lumières, op. cit., p. 12. 6. Si un récent colloque international a repris la référence à L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, une des intervenantes, Madeleine Pinault-Sørensen, conclut sa communication ainsi : « Peut-on parler d’expansion de l’art français ? À cause de la notoriété de la statue de Falconet (le Cavalier de bronze, à Pétersbourg, que nous évoquons au chapitre suivant), on a beaucoup parlé du rôle de l’art français, de son expansion à Saint-Pétersbourg, comme d’ailleurs dans d’autres pays. Cette notion d’expansion de l’art français, de sa prééminence dans la Russie de Catherine II doit aujourd’hui être remise en question, au moins en ce qui concerne Falconet tant son séjour a été catastrophique. Les études récentes d’histoire de l’art, en Italie comme au Royaume-Uni, montrent très clairement

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Caraccioli selon laquelle « on reconnaît toujours, une nation dominante qu’on s’efforça d’imiter. Jadis tout était romain, aujourd’hui tout est français », doit être nuancée, d’autant qu’elle est formulée en 1776. L’auteur lui-même, polygraphe français, est beaucoup plus mesuré dans son propos que ce que pourrait laisser croire le titre de l’ouvrage : Paris, le modèle des nations étrangères, ou l’Europe française. Surtout, il n’a rien à voir avec Dominique Domenico Caraccioli, envoyé de Naples en France et familier des salons parisiens, avec lequel Louis Réau le confond dans son ouvrage classique, L’Europe française, publié en 1938. En suivant le modèle français, les Européens n’ont pas pour autant renoncé à faire valoir leurs différences, à jouer leur propre partition. Cosmopolitisme et nationalisme sont autant complémentaires qu’antagonistes en un siècle où les Lumières sont multiples, complexes, contradictoires – largement anticléricales en France quand elles sont majoritairement chrétiennes en Allemagne –, et bon nombre de ces intermédiaires culturels européens sont aussi des véhicules d’une conscience et d’une affirmation nationales. En outre, comme Stéphane Van Damme l’a bien montré dans Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution :
La mise en place de pratiques de mobilisation du monde, d’épreuves de la grandeur contribue à construire Paris en capitale des Lumières, mais cette dynamique a un coût, elle entraîne un progressif effacement de la revendication d’un attachement local de l’activité philosophique. Plus encore, pour penser Paris comme capitale des Lumières, les philosophes utilisent des arguments qui vont dans le sens d’une perte du lieu, d’un effacement des conditions locales de production des savoirs, voire d’un antiparisianisme. La portée universaliste de la grandeur parisienne s’accompagne d’un rejet des anciennes formes de territorialisation des savoirs 7.

le rôle de premier plan qu’ont joué les artistes de ces deux pays venus travailler en Russie, autant dans le domaine impérial que privé, et démontrent que l’influence française n’était sans doute pas aussi importante qu’on l’a affirmée » (Madeleine Pinault-Sørensen, « L’expansion de l’art français en Russie au XVIIIe siècle. Étienne Maurice Falconet et la statue de Pierre le Grand », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, actes du colloque international de Paris des 14-15 mars 2003, Paris, Institut d’études slaves/Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2004, p. 130. 7. VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution, Paris, Odile Jacob, Histoire, 2005, p. 219.

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L’Europe des despotes éclairés

1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM, PASSEUR CULTUREL ENTRE LA FRANCE, L’ALLEMAGNE ET LA RUSSIE

C’est précisément à ce mitan du siècle (1749), que Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), dont Mme d’Épinay écrira à l’abbé Galiani qu’il est un « voyageur mi-russe, mi-allemand, mi-français, le vrai cosmopolite 1 », arrive à Paris. Diplomate, informateur voire quasi-espion, chroniqueur mondain et intellectuel, correspondant de Catherine II pour laquelle il achète livres et œuvres d’art, journaliste, éditeur de la fameuse Correspondance littéraire, il passera près de quarante ans dans la capitale française. Grimm reconnaît lui-même que ses contemporains lui prêtent beaucoup : « L’envoi de ces courriers [la Correspondance littéraire] exerça souvent l’imagination des curieux, et plus je pouvais assurer de bonne foi que ce commerce n’influerait pas sur le système politique de la cour de Pétersbourg ni sur la situation respective des cabinets de l’Europe, moins on était disposé à me croire. » À propos de Grimm, Jochen Schlobach écrit :
Le rôle qu’il joue dans cet ensemble complexe qu’est la communication interculturelle en Europe montre aussi que, bien plus que de l’influence d’une culture ou d’une littérature sur une ou plusieurs autres, c’est toujours d’une interdépendance qu’il faut parler – ne serait-ce que par le fait que les médiateurs font plus

1. GALIANI FERDINANDO et D’ÉPINAY LOUISE, Correspondance, texte établi par D. Maggetti en collaboration avec Georges Dulac, Paris, Desjonquères, 1992-1997, t. V, p. 152.

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ou moins consciemment partie de l’une ou de l’autre de ces cultures et que le processus du transfert les marque eux aussi 2.

Fils d’un pasteur de Ratisbonne, il a étudié à Leipzig auprès de Gottsched et Ernesti. Par l’intermédiaire de Jean-Jacques Rousseau, il rencontre Diderot, Raynal, d’Holbach et Mme d’Épinay. C’est une époque particulièrement féconde pour les Lumières françaises avec la parution de L’Esprit des lois (1748), le prospectus et les premiers volumes de l’Encyclopédie (1750-1752). Alors que Voltaire est à la cour de Frédéric II (1750-1753), Grimm troque l’allemand pour le français dans sa correspondance avec Gottsched (1753). L’année précédente, il a débuté sa Correspondance littéraire. Les premiers abonnés sont les frères de Frédéric II, approchés par l’intermédiaire de l’abbé de Prades réfugié en Prusse après avoir commis l’article « Certitude » de l’Encyclopédie. Grimm a d’abord essayé de se faire l’intermédiaire entre l’Allemagne et la France. En octobre 1750 et en février 1751, il fait paraître deux lettres sur la littérature allemande pour rectifier les préjugés du monde littéraire français sur l’Allemagne. Au fait des enjeux géopolitiques, Grimm est conscient que le morcellement de l’Allemagne nuit à son rayonnement culturel : « C’est dans la constitution politique de l’État, et non dans le défaut de génie de ses habitants, qu’il faut chercher la cause de la médiocrité de la littérature allemande. Partagée entre tant de princes, l’Allemagne n’a point de capitale qui réunisse en un centre tous les talents dont le concours fait naître cet esprit d’émulation si nécessaire aux beaux-arts 3 . » À l’opposé, et au prix d’un effacement du local qu’étudie Stéphane Van Damme, Paris a accédé à ce rang de capitale philosophique européenne. Pourtant, la situation est plus nuancée qu’il n’y paraît à première vue. Grimm inscrit son action dans une perspective européenne, l’utilisation du français est pour lui évidente, tout comme la posture cosmopolite qu’il adopte dans la Correspondance littéraire : « Laissons aux républiques politiques cet esprit de prédilection pour les enfants nés dans leurs murs. Dans la république des lettres nous ne devons
2. SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich Melchior Grimm, russe, français et allemand », in DULAC GEORGES (dir.), avec le concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 38. 3. Correspondance Littéraire, édition Tourneux, Paris, 1882, t. XVI, p. 271.

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méconnaître pour citoyens que ceux qui sont nés sans talents et sans goût pour les beaux-arts. Tous ceux qui les aiment et qui s’y connaissent sont nos compatriotes ; le pays n’y fait rien 4. » Mais dans le même temps, il a conscience que la langue unit les Allemands par-delà le morcellement politique, et qu’elle est vecteur tout à la fois d’une conscience nationale et de l’expression d’un génie national. Car Grimm est optimiste sur le long terme. Il prophétise que les auteurs français admireront un jour la littérature allemande. L’Allemagne a déjà donné Luther, le « premier écrivain allemand en rang, ainsi qu’en date », Opitz, le « père des poètes allemands », et Gottsched, fondateur du théâtre allemand. La figure de Gottsched est ici intéressante car Gottsched diffuse le classicisme français, déploie une inlassable activité de traducteur, mais finalement construit une référence nationale propre. La question linguistique est alors centrale. Certes, un espace existe pour des périodiques savants en langue nationale depuis la fin des années 1680. Jonathan I. Israel y insiste dans Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750) à propos de l’allemand :
Si le français et le latin prédominaient, il y eut bientôt également une demande pour des journaux et des revues littéraires en allemand et en néerlandais. En 1688, à Leipzig, Christian Thomasius, fort impressionné par les nouvelles revues en français, et en particulier par celle de Bayle, sortit le premier numéro de son novateur Monatgespräche. À l’en croire, en donnant aux livres une plus grande publicité qu’autrefois, les périodiques encourageaient les gens à les lire et à en discuter. Le fait qu’un journal en allemand consacré aux derniers livres et controverses de lettrés ait pu non seulement apparaître mais prospérer suffit à montrer que la révolution intellectuelle avait à cette époque largement dépassé les cercles d’universitaires, d’avocats, de médecins et de religieux qui monopolisaient naguère le débat érudit et l’avaient restreint au latin. 5.

4. Correspondance Littéraire, édition Tourneux, Paris, 1882, t. XVI, p. 269-270. 5. ISRAEL JONATHAN I., Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), Paris, Éditions Amsterdam, 2005, trad. fr. de Radical Enlightenment. Philosophy and the Making of Modernity 1650-1750, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 180-181.

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Néanmoins, l’utilisation des langues vernaculaires pose la question de la diffusion européenne des périodiques en langues rares. Langue nationale ou langue européenne, tel est le dilemme auxquels républicains des lettres et journalistes font face. En 1738, le premier numéro de la Dänische Bibliothec regrette l’absence d’audience internationale des savants danonorvégiens depuis l’interruption de la parution des Lübeck Nova Literaria. La nouvelle revue se propose de faire connaître dans le royaume scandinave l’actualité savante et intellectuelle occidentale, mais en même temps aimerait combler la lacune d’un organe de diffusion internationale. L’option du latin est clairement perçue comme un frein à l’essor du titre, l’allemand paraît donc être le seul choix permettant de concilier un certain rayonnement à l’étranger et une audience nationale. Malgré tout, le français semble incontournable à beaucoup, et notamment à Grimm. Installé à Paris, Grimm observe avec intelligence le statut d’autonomie que revendiquent les hommes de lettres français : « Mon adresse : à l’hôtel de Frise, rue basse du Rempart, faubourg Saint-Honoré, sans autre qualité, car je n’ai plus celle de secrétaire du comte de Frise. Les gens de lettres de ce pays-ci, aimant mieux n’être rien que d’être attaché à quelqu’un, j’ai suivi leur exemple et je me suis fait un petit revenu d’une occupation littéraire », écrit-il à Gottsched en juin 1753 6. Ici encore, l’effet d’échelle doit être pris en compte selon moi. Le rayonnement européen de la capitale culturelle française, l’importance des périodiques francophones, fussent-ils édités hors de France, permet à beaucoup plus de gens de lettres de vivre au moins partiellement de leur plume ou de toutes les activités qui gravitent autour du livre et des presses. Certes, beaucoup d’entre eux relèvent à des degrés divers de la bohème littéraire étudiée par Robert Darnton 7, et seule une poignée atteint l’indépendance matérielle d’un Diderot. Bien sûr, patrons et protections restent fondamentaux pour beaucoup. Il n’empêche, une nouvelle figure sociale apparaît, qui sert de référence aux étrangers qui aspirent à s’agréger au monde des gens de lettres. Pour autant, Grimm a parfaitement conscience que cet espace en cours d’autonomisation demeure en relation intime avec la société d’Ancien Régime, avec le royaume européen des mœurs et du bon goût. Comme dans les salons, derrière la fiction de l’égalité entre gens de

6. Cité par SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich Melchior Grimm, russe, français et allemand », op. cit., p. 42. 7. DARNTON ROBERT, Bohème littéraire et Révolution : le monde des livres au XVIIe siècle, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1983.

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lettres et gens du monde, les écarts sociaux sont bien là, les liens de dépendance – qui nourrissent d’ailleurs l’aspiration des écrivains à l’autonomie – aussi. C’est tout l’enjeu de sa quête de l’anoblissement, perçu comme un vecteur de reconnaissance sociale et d’inclusion dans le monde, comme l’atteste la lettre que Grimm écrit à Caroline de HesseDarmstadt le 20 juillet 1771 :
Un point me tient au cœur, et j’aurais tort de le cacher à Votre Altesse. Je suis gâté depuis longtemps par l’accueil et les bontés que j’ai éprouvés de toutes parts, et Votre Altesse n’a pas été la dernière à me gâter. D’ailleurs la vie indépendante que j’ai menée à Paris et la considération qu’on y accorde aux lettres en général m’ont toujours mis à portée non de me croire l’égal de ceux qui doivent à leur naissance un nom et de l’illustration, mais de ne me trouver déplacé nulle part et de jouir de tous les égards auxquels tout homme d’honneur a droit de prétendre. Si j’avais fait le voyage d’Italie avec mon ami le philosophe, nous ne nous serions jetés à la tête de personne, mais nous aurions joui de toutes les bontés qu’on aurait voulu nous témoigner, et tout eût été bien. Beaucoup de particuliers de ce pays-ci qui ne sont pas plus grands seigneurs que moi, ont fait ce voyage avec tous les agréments possibles. Il ne serait pas juste que pour être à la suite de Monseigneur le Prince héréditaire [dont Caroline est la mère], je perdisse quelque chose de ce côté, et j’avoue que je ne serais pas insensible au désagrément de ne pouvoir accompagner S.A.S. partout où M. de Rathsamshausen [gouverneur en titre du prince, noble à la différence de Grimm] pourra se trouver avec ce prince depuis la mule du pied de Ganganelli [le pape Clément XIV] jusqu’au pied de quelque autre trône italien. Votre Altesse ne croira pas peut-être que j’ai trouvé en ruminant un expédient à cette affaire ; c’est de me faire baroniser à Vienne. Vous rirez, Madame, beaucoup de cette idée, cela irait si bien à mon nom, à ma nigauderie et à toute mon allure ; mais enfin je supplie Votre Altesse de me dire son sentiment là-dessus avec la bonté et la franchise à laquelle je suis si accoutumé ; si cela coupait court à toutes les difficultés, je n’en vaudrais pas mieux aujourd’hui et je n’en sentirais pas moins la distance qu’il y a de M. le Baron de G. à M. le Comte de Ferney et à M. le Comte de Buffon 8.

8. SCHLOBACH JÜRGEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich Melchior Grimm, russe, français et allemand », op. cit., p. 43-44.

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Cette démarche est tout à fait pertinente pour un homme de lettres qui se veut l’informateur et l’agent culturel privilégié des princes européens à Paris. Mais, partant, elle souligne les contradictions de la sphère littéraire et de l’espace public. Partisan de l’indépendance du philosophe, Diderot reçoit les puissants en robe de chambre. Dans sa Lettre apologétique de l’abbé Raynal à M. Grimm de mars 1781, il regrette donc tout aussi logiquement la posture adoptée par Grimm : « Depuis que l’homme que la nature avait destiné à se distinguer dans la carrière des lettres, s’est réduit à la triste condition de serviteur des grands, son goût s’est perdu ; il n’a plus que le petit esprit, que l’âme étroite et rampante de son nouvel état. »

1. FRIEDRICH MELCHIOR GRIMM GRIMM, FRIEDRICH MELCHIOR, , PASSEUR CULTUREL • 115

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLE DE LA RUSSIE

Le livre de langue française, même s’il est souvent imprimé aux Provinces-Unies, est un vecteur important. Les catalogues de la librairie de l’Académie de Saint-Pétersbourg, conservés pour les années 1731-1761, ne contiennent pas moins de sept mille annonces publicitaires pour des livres français proposés à l’achat. Significativement, les ouvrages d’éducation comme Les Aventures de Télémaque de Fénelon – ou sa continuation par Ramsay déjà évoquée – et les Fables d’Ésope sont parmi les plus demandés, de même que les grammaires et les dictionnaires de français. Et le grammairien Prémontval d’observer alors que « la langue française est depuis plus d’un demi-siècle moins la langue de la France que celle de l’Europe entière ; elle est devenue la langue universelle de l’Europe ». Coéditeur de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers avec André-François Le Breton et David l’Aîné, le libraire-éditeur Antoine Claude Briasson, à qui l’on doit également les quarante volumes des Mémoires des hommes illustres de la République des Lettres (1727-1745), le Journal de Trévoux en collaboration avec Chaubert, illustre en trois décennies de participation active au commerce du livre avec la Russie l’importance du livre français en Europe au mitan du siècle 1. Cet engagement durable est d’autant plus significatif qu’il

1. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 185-200.

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est le fait d’un des principaux libraires-éditeurs parisiens, au centre d’un réseau de correspondance d’envergure européenne. On l’a dit au chapitre précédent, il est dès 1737 intermédiaire entre les Académies des sciences de Paris et de Pétersbourg. C’est par lui que Schumacher adresse les publications de l’Académie qu’il dirige au secrétaire de la compagnie parisienne, Dortous de Mairan. Le 6 juin 1737, ce dernier accuse réception d’un envoi important : « Le Sieur Briasson, libraire vient de me remettre cinq exemplaires du livre du Sieur Euler de votre part. » Leonhard Euler, qui compte parmi les plus grands mathématiciens de son temps, va par la suite jouer un rôle majeur dans la relance de l’Académie russe et dans son rayonnement européen. Le surlendemain, Dortous de Mairan écrit à Joseph Nicolas de Deslisle, membre de l’Académie des sciences de Pétersbourg, dont le libraire français vend à Paris le Projet de la mesure de la Terre en Russie édité la même année : « M. Briasson a remis avec les ballots où étaient les Mémoires de l’Académie de Saint-Pétersbourg et les livres de M. Euler une carte géographique de l’Empire faite par M. Kirilov en 1734 [l’Atlas de l’Empire russe édité par Ivan Kirillovitch Kirilov à partir de 1731]. Je n’en avais pas ouï parler et je voudrais en savoir votre sentiment. » En 1745, c’est à Briasson que les héritiers du prince Antioche Kantemir, ambassadeur de Russie en France, mort en fonction, confient la vente de la vente de sa bibliothèque. Deux ans plus tard, un nouveau contrat est signé entre le libraire-éditeur parisien et la Russie. Nikolaï A. Kopanev insiste sur son importance : « Le contrat établi par Henri Gross, le ministre plénipotentiaire russe, était avantageux pour l’éditeur parisien, car il lui donnait la possibilité de fournir à la Russie de grandes quantités de livres, en en ayant le monopole ; la valeur de ces fournitures fut comparable à celle des fonds que Briasson mit dans l’Encyclopédie 2. » Selon cet auteur, les profits de Briasson en Russie lui permirent de supporter les lourds investissements dans l’Encyclopédie avant que les premières souscriptions ouvertes en novembre 1750 commencent à entrer. Envoyé en Europe occidentale en 1749, le secrétaire de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Johann Kaspar Taubert, note dans son rapport de mission qu’« il ne manqua pas, en vertu du point 12 de ses instructions, de s’expliquer amplement avec le libraire Briasson sur tout ce qui touchait au marché des livres avec notre librairie [celle de l’Académie des sciences] et de commander
2. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 192.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 117

lui-même au dit Briasson tous les nouveaux livres qui [pouvaient] trouver chez nous des amateurs et, en outre, il se procura les catalogues de tous les libraires les plus illustres de Paris en y inscrivant les prix et il les apporta à l’Académie ». Il achète notamment les Essais sur l’électricité des corps (1746) de l’abbé Nollet ainsi que ses Lettres sur l’électricité, ouvrage tout juste sorti des presses. Briasson prépare en outre à la demande de Taubert un premier envoi de près de trois cents volumes pour Saint-Pétersbourg, où l’on trouve aussi bien le théâtre de Molière, Racine ou Crébillon, que des périodiques savants de grand renom comme le Journal de Trévoux, le Journal des savants, ou encore le Journal de Verdun, le Mercure de France, des œuvres de Voltaire – six exemplaires de La Henriade –, de Montesquieu – six exemplaires de L’esprit des lois qui vient de paraître, le Dictionnaire de Médecine de James. En retour, Briasson importe en France l’Atlas Russien, La Flore sibérienne de Gmelin, La Science navale de Leonhard Euler dans son édition latine 3. Significative est l’annonce simultanée par le libraire-éditeur parisien dans son catalogue des mises en vente pour 1750 – et les années suivantes – de la parution prochaine des premiers tomes de l’Encyclopédie et de la disponibilité des Commentaires de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Briasson fait également paraître des annonces à propos des publications russes dans le Catalogue hebdomadaire ou liste des livres [...] qui sont mis en vente chaque semaine tant en France qu’en pays étrangers. N. Kopanev insiste sur l’interaction entre ce contrat fructueux avec la Russie et le financement de l’entreprise encyclopédique qui entre alors dans une phase décisive :
Les comptes avec Briasson furent réglés entre octobre et décembre 1750. Au total, en trois ans de commerce avec la Russie, l’éditeur parisien avait gagné 3 732 florins, ou approximativement 8 270 livres (1 654 roubles). En comparant cette somme à celle que Briasson investit dans l’Encyclopédie de 1747 à décembre 1750 – 8 166 livres (ou 1 633 roubles) –, on peut apprécier l’importance qu’avait eue le contrat du 18 octobre 1747 pour l’éditeur parisien. On doit remarquer que ces sommes étaient assez grosses pour l’époque. Fut-ce un hasard ? Mais le paiement de ce qui lui était dû coïncida avec une date importante dans le destin de

3. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 194.

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l’Encyclopédie : en octobre 1750, on avait publié son Projet et ouvert la souscription, or, dès le 21 novembre 1750, Briasson présenta à l’« Association » les noms des cent premiers souscripteurs 4.

Les lecteurs russes sont informés grâce à la presse périodique des difficultés que rencontre en France l’Encyclopédie. Ainsi, en mars 1752, on peut lire dans le Bulletin de Saint-Pétersbourg que « les obstacles auxquels se heurtait la publication du livre intitulé l’Encyclopédie ont maintenant complètement disparu et les autres parties seront désormais régulièrement publiées », et l’année suivante, la librairie de l’Académie des sciences annonce que les deux premiers tomes sont disponibles à la vente. On sait en outre que, en 1760-1761, l’achèvement de la publication de l’Encyclopédie en Russie est envisagé et qu’en juillet 1762 Catherine II, qui tient désormais le pouvoir, propose à Diderot de publier les derniers tomes à Riga. En 1764, les huit premiers tomes sont en vente à la librairie de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Un an plus tard, Briasson peut adresser les deux suivants à ses partenaires russes ; et le Journal de Saint-Pétersbourg d’annoncer en 1766 que « les dernières parties de l’Encyclopédie [sortiront] des presses françaises au printemps de l’année suivante [...], de ce fait, les amateurs qui ont déjà les dix premiers tomes et qui souhaiteraient recevoir les autres aient l’obligeance de le faire savoir d’avance à la librairie de l’Académie ». L’étude du livre français en Russie montre donc qu’il faut sortir de la problématique de l’influence pour prendre en compte l’émergence d’un espace européen de l’information, de la circulation des œuvres, de la mobilité des hommes auquel la Russie s’intègre progressivement. On arrive ici, et à partir d’autres domaines que ceux étudiés dans L’Europe des Lumières 5, aux mêmes conclusions qu’Irina et Dimitri Gouzévitch pour l’histoire des sciences et des techniques – bien qu’ils ne prennent sans doute pas toujours assez en compte les freins multiples à cette liberté de circulation, freins qui dans le même temps ne font qu’attiser le désir des Lumières techniciennes et savantes d’une mobilité sans entrave :

4. KOPANEV NIKOLAÏ A., « Le libraire-éditeur parisien Antoine Claude Briasson et la culture russe au milieu du XVIIIe siècle », op. cit., p. 196. 5. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Europe des Lumières. Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? » ; no 3715, 2004.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 119

[Nos recherches] nous ont amenés à supposer qu’au début du
XIXe

siècle, la Russie, en matière de sciences et d’art de l’ingénieur,

formait avec les principaux pays européens, France comprise, un espace commun dans lequel l’information circulait librement. Des recherches concernant les périodes antérieures ont confirmé la plausibilité de cette conclusion pour le XVIIIe siècle et ont permis de faire coïncider les débuts du phénomène avec la fin de l’ère pétrovienne. Grâce aux recherches documentaires menées ensuite dans plusieurs pays européens, l’hypothèse de départ a évolué. L’étude a perdu son caractère bilatéral – transferts franco-russes – pour d’abord s’étendre sur d’autres aires géographiques, puis pour dépister entre celles-ci et la Russie des liens pluriels et complexes. Elles nous ont convaincus également que les relations bi–, tri- et même multilatérales entre la Russie et tel ou tel autre pays occidental n’existaient pas en elles-mêmes mais constituaient les divers éléments d’un réseau unique de sociabilité professionnelle fonctionnant à l’échelle de l’Europe [...] Durant la première comme durant la seconde période – respectivement les réformes pétroviennes et celles d’Alexandre Ier –, mais aussi de façon moins spectaculaire dans l’intervalle, la culture technique française a fourni des idées et des références pour la construction des techniques de l’État russe. Dans de nombreux cas, tout cela se situe hors du cadre de l’action directe et unilatérale qu’on peut décrire en termes d’influences. Sans contester l’influence, les conséquences et les apports de la présence en Russie des ingénieurs, architectes et techniciens français, nous avons privilégié des exemples qui mettent en lumière d’autres modes d’interaction, souvent indirects et difficiles à saisir, qui inscrivent la Russie au même titre que la France dans ce champ unique, et beaucoup plus vaste, de la communication européenne, dont le
XVIIIe

siècle, qui voit naître l’esprit des

Lumières, marque la véritable éclosion 6.

Le rôle des colonies étrangères qui s’installent en Russie et participent activement à sa modernisation, à d’authentiques transferts de

6. GOUZEVITCH IRINA et DIMITRI, « La Russie et la culture technique française. Quelques exemples de circulation des idées », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 522-523.

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technologie et de savoirs est bien sûr décisif. C’est le cas des Euler et des Bernoulli à l’Académie des sciences qui, on ne doit pas l’oublier, est aussi un établissement d’enseignement supérieur. Les ouvrages de Leonhard Euler qu’importe le libraire parisien Briasson sont des contributions scientifiques majeures. À Pétersbourg, Euler poursuit son œuvre scientifique, révolutionne notamment la balistique, mais participe aux grands chantiers de recherche européens, en même temps qu’il réorganise l’Académie, se dépense sans compter avec son fils Johann Albrecht pour la doter d’un réseau de correspondance et de reconnaissance scientifique remarquable, mettant en œuvre une authentique stratégie de publication. Mais le rôle de leurs protecteurs russes et l’impact des luttes de pouvoir dans une période de relative instabilité dynastique – le deuxième tiers du XVIIIe siècle – est aussi capital. Son étude met notamment en évidence la fragilité des positions et des intérêts français en Russie, et la capacité des sphères dirigeantes russes à jouer des rivalités entre les communautés techniciennes, artistiques et savantes étrangères – les Suisses alémaniques contre les Français par exemple – et de leurs réseaux respectifs d’information et de recrutement. Au-delà du mirage russe 7, c’est bien toute la richesse et la complexité des liens qui unissent la France et l’Europe au XVIIIe siècle, des recompositions de l’espace européen des Lumières, qui nous sont donnés à voir. Les hommes du livre qui font le choix de s’établir en Russie, à la différence de Briasson, sont d’authentiques intermédiaires culturels, et ce d’autant plus qu’ils mènent souvent de front plusieurs activités pour pouvoir survivre. Nombre d’entre eux sont effet journaliste, traducteur et précepteur. On trouve ainsi dans la bibliothèque de l’Association royale de la librairie à Amsterdam des lettres envoyées par Philippe Hernandez (1724-1782), interprète du roi et traducteur de métier, au célèbre libraire Marc Michel Rey en 1760-1761. Après avoir été traducteur d’anglais au Journal étranger en 1756-1758, Hernandez s’est installé en Russie, ce dont il se félicite : « Je me trouve fort bien du séjour de la Russie où un homme de lettres est très bien tenu. » Précepteur à Moscou, il lance également un périodique « particulièrement consacré à l’instruction de la jeunesse russienne », le Journal des sciences et des arts, et s’installe comme libraire. Il propose donc à Rey de lui envoyer des titres pour les signaler dans son journal et pour les vendre. Ses commandes
7. LORTHOLARY ALBERT, Les « Philosophes » du XVIIIe siècle et la Russie : le mirage russe, Paris, Boivic, 1951.

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sont importantes et semblent témoigner du succès de l’entreprise, au moins escompté, puisqu’il demande par exemple huit cents exemplaires de l’almanach des Étrennes mignonnes et douze de La Nouvelle Héloïse. Marie-Claudine Rozet est une figure tout aussi intéressante de ces circulations intellectuelles et savantes européens en même temps qu’une protagoniste d’un commerce du livre qui ne l’est pas moins. Vladimir Somov a édité une lettre de Marie-Claudine Rozet à Johann Albrecht Euler – fils de Leonhard – [redite] qui mobilise et articule les différentes composantes de l’espace relationnel (amicale, familiale, professionnelle) de ces intermédiaires culturels (professeurs étrangers, académiciens, précepteurs de l’aristocratie russe, traducteurs et libraires).
De Moscou ce 2 janvier 1776 J’ai reçu mes caisses en bon état Mon cher ami, je ne puis que vous remercier de toutes les peines que vous avez bien voulu prendre. Il se trouve deux exemplaires de l’abbé Millot [historien] incomplet ce n’est pas votre faute, mais bien celle des messieurs de la douane qui feraient beaucoup mieux de demander quelque chose de complet que de prendre dans une caisse les premiers livres qui se présentent, quant à l’exemple que vous avez gardé pour vous permettez que je vous dise que vous êtes un homme étrange de ne l’avoir pris que sous la condition que je ne pourrais pas en disposer ailleurs. Ce qui m’appartient n’est-il pas vôtre, et ne pouvez-vous pas en disposer et vous l’approprier quand et comme il vous plaira ; ne me parlez plus de cet exemplaire j’ignore qu’il fut parmi le nombre de ceux que j’avais demandé et je ne le reconnais point m’appartenant. [...] J’ai déjà vendu une partie de mes livres, mais j’en rapporterai à Pétersbourg un tiers environ, afin de m’en défaire promptement, ils sont arrivés un peu tard ici, c’est la faute des circonstances je ne m’en plains pas, vous devez avoir reçu une seconde facture de Durand [libraire parisien] que vous ne m’avez pas envoyée, ce qui m’a un peu embarrassée pour fixer les prix mais avec l’aide de mes anciennes factures je me suis tirée d’affaire à merveille. Agréez mon cher ami les vœux sincères que je fais, sur tout ce qui peut coopérer à votre bonheur dans le renouvellement d’année. Conservez-moi votre amitié, et ne dédaignez point les sentiments d’un cœur qui vous est dévoué pour la vie.

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Mille tendres amitiés à Mme Euler, mes respects à votre cher papa [Leonhard], j’embrasse vos jolis enfants et suis de cœur et d’âme votre très humble et très obéissante servante. Rozet Nous partirons décidément le 25 janvier Faites-moi l’amitié de faire savoir à M. le baron Nolcken 8 que les livres sont chez vous, il ne m’a pas été possible d’aller chez lui, pour lui annoncer qu’ils étaient arrivés, il pourrait croire que sa commission n’a pas été remplie, vous pouvez même les lui livrer s’il l’exige 9.

De leur côté, les lettres que Johann Albrecht Euler expédie à son oncle par alliance Jean Henri Samuel Formey, pilier de l’Académie de Berlin et figure centrale de la république européenne des sciences et des lettres, confirment la richesse et la densité de cet espace relationnel 10. Dans toutes ces activités d’échange, de commerce des livres comme de commerce de société, la langue française est omniprésente – c’est en français que Johann Albrecht Euler écrit à son oncle Formey –, mais en tant qu’elle est une koinè 11 des élites européennes, la langue des échanges aristocratiques et mondains, savants dans une moindre mesure – Euler père recourt encore largement au latin. Elle relaie certes les créations françaises et entretient une attirance forte pour la France, et principalement pour Paris, mais il s’agit clairement d’une langue en partage.

8. Johan Fredrik von Nolcken, ambassadeur de Suède en Russie, intermédiaire culturel actif entre la France, la Suède et la Russie, ami de Diderot, sur lequel nous revenons au chapitre III. 9. Archives de l’Académie des sciences de Russie, Section de Saint-Pétersbourg, fonds 1., inv. 3, dossier 62, fos 230-231, lettre éditée en annexe de SOMOV VLADIMIR, « Le livre français en Russie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle », in POUSSOU JEAN-PIERRE, MEZIN ANNE et PERRET-GENTIL YVES (dir.), L’Influence française en Russie au XVIIIe siècle, op. cit., p. 206-207. 10. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, « Correspondance, médiations culturelles et Alltagsgeschichte entre Saint-Pétersbourg et Berlin à la fin du XVIIIe siècle : les lettres de Johann Albrecht Euler à son oncle Jean Henri Samuel Formey », in BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, HÄSELER JENS et MCKENNA ANTONY (dir.), Les Réseaux de correspondance en Europe (XVIe-XIXe siècles) : matérialité et représentation, Saint-Étienne, Presses universitaires de l’université de Saint-Étienne, 2006, p. 271-278. 11. La koînè désigne le plus dénominateur linguistique commun entre les Grecs de l’Antiquité. Les Grecs entendent la koînè par-delà la différence entre les dialectes locaux ; les barbares, eux, ne l’entendent pas. Est donc barbare celui qui ne comprend pas la koînè.

2. LE RAYONNEMENT DU LIVRE FRANÇAIS : L’EXEMPLEDE LA RUSSIE • 123

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS : JEAN HENRI SAMUEL FORMEY ET JEAN-FRANÇOIS SEGUIER

Entre refuge huguenot et république des lettres : Jean Henri Samuel Formey
D’origine champenoise, Jean Henri Samuel Formey (1711-1797), pasteur de la communauté française réformée de Berlin – où il est né–, journaliste, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Prusse, est au centre d’un extraordinaire réseau de correspondance qui innerve les républiques des lettres et des sciences ainsi que l’Europe protestante. Il est aussi un remarquable intermédiaire culturel entre la France et l’Europe germanique, grâce à sa participation intense à la presse périodique francophone. Mercure et Minerve (1734-1735) et L’Abeille du Parnasse (1750-1754) informent ainsi le public allemand comprenant l’allemand sur l’actualité littéraire en France, tandis que la Bibliothèque germanique diffuse en direction du public français les nouvelles de la république des lettres en Allemagne, en Suisse et dans l’aire baltique. C’est d’ailleurs aux côtés d’Isaac de Beausobre, fondateur de la Bibliothèque germanique, que Formey s’est formé au journalisme. À sa mort, notre pasteur huguenot poursuit l’entreprise avec Paul Émile Mauclerc et Jacques de Pérard sous les titres de Journal littéraire d’Allemagne et de Nouvelle Bibliothèque germanique. Il contraint Voltaire, Diderot et Rousseau au débat, en même temps qu’il diffuse leurs textes. Au sein de la république des sciences, Formey est également un passeur. C’est grâce à lui que, à partir de 1766, le célèbre mathématicien bâlois Leonhard

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Euler, chargé par l’impératrice Catherine II de réorganiser l’Académie impériale des sciences de Pétersbourg et de redresser son audience scientifique, connecte l’institution savante russe aux réseaux européens de communication et d’échange des savoirs. Formey et Euler sont apparentés et tous deux ont des intérêts croisés dans les deux académies : Euler a participé activement au rayonnement de l’Académie berlinoise en collaborant étroitement avec Maupertuis et a même dirigé à partir de 1759 celle qu’il nomme « mon nourrisson ». Une fois en Russie, il fait nommer Formey correspondant à Berlin de l’Académie impériale des sciences. Johann Albrecht Euler entretient un échange épistolaire en français quasi quotidien avec Formey, son oncle par alliance, et orchestre avec lui la diffusion des travaux de l’Académie russe dans la presse savante francophone. Euler fils déplore en effet la faiblesse des périodiques en Russie, renouvelant ainsi les critiques formulées par Jean Rousset de Missy. Dans les périodiques allemands de langue française, notamment la Gazette littéraire de Francheville, le Journal encyclopédique ou la Gazette des Deux-Ponts – dont Formey est un collaborateur régulier – paraissent régulièrement des comptes rendus de travaux académiques, des annonces de parution, et des rapports flatteurs sur les expéditions menées aux quatre coins de l’Empire. Lorsque Euler père et fils entrent en conflit avec le directeur de l’Académie impériale, le comte Vladimir Orlov (1743-1831) – dont la surface sociale et la position dans le Chin, la « table des rangs » qui définit la hiérarchie des serviteurs de l’empire, est pourtant bien supérieure –, les Bâlois menacent de publier via Formey des articles dans les gazettes européennes peu flatteurs pour ledit directeur. Ce dernier jette finalement l’éponge et démissionne. Grâce à Formey et à son exceptionnel réseau relationnel, Leonhard Euler et son fils recrutent également les professeurs et les correspondants qui assoient la réputation de l’Académie de Pétersbourg et des établissements d’enseignement secondaires et supérieurs qui lui sont attachés. Citons, parmi d’autres pourvoyeurs de talents mobilisés par Formey, Jérôme de Lalande, auquel le pasteur huguenot et les Euler se sont liés d’amitié lors de leur rencontre à Berlin en 1751. Leonhard Euler place des protégés de l’astronome français, comme le grammairien Jean-Baptiste Maudru, qui sera gouverneur au corps des cadets – Johann Albrecht le reçoit fréquemment chez lui avec d’autres visiteurs français, ce qui lui fait dire qu’il tient une véritable « académie française ». Condorcet apportera également son concours. Formey est encore un intermédiaire précieux pour la fourniture d’ouvrages français, alors que l’approvisionnement de

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 125

l’Académie de Pétersbourg souffre de la lourdeur bureaucratique que Johann Albrecht explique à son oncle dans un passage savoureux de leur correspondance :
Supposons donc, écrit-il à son oncle, que j’ai fait ma demande par écrit un lundi, je commence donc par ordonner moi même qu’on la traduise en russe, puisque ce n’est que dans la langue du pays que les affaires sont traitées. La séance prochaine, c’est-à-dire mercredi suivant, le secrétaire de la commission propose et lit ma demande. Nous délibérerons ensuite si nous pouvons l’accorder, et nous l’accordons. Le secrétaire la met dans le protocole. Ce protocole nous est lu le vendredi, et nous le confirmons en le signant. Ensuite en cas que le chef ou quelque membre de la commission ait été absent, on lui envoie le protocole dans la maison pour le signer. Le lundi suivant un des écrivains en extrait un ordre pour le libraire, dans lequel est dit qu’il me doit donner sans paiement tels et tels livres pour les envoyer à tel ou tel endroit. Cet ordre est présenté au secrétaire qui le signe mercredi qui vient et le présente à son tour à quelque membre de la Commission et le confirmer. Enfin on l’envoie (cet ordre) au librairie et ce n’est donc que dix à douze jours après ma demande faite que je puisse retirer les livres par exemple que je voudrais vous envoyer de la part de l’Académie. Ce train est une fois approuvé et ne souffre aucune exception quelque pressente que soit l’affaire 1.

Formey et la famille Euler participent également à l’aventure européenne de l’Encyclopédie, ce qui ne les empêche pas de prendre leurs distances avec les philosophes français – l’Aufklärung 2 chrétienne, qui ne met pas en cause la religion et qui s’écarte majoritairement du déisme pour admettre la révélation, leur convient mieux. Formey collabore à l’entreprise de Diderot et d’Alembert – ses textes ont fourni la matière à près d’une centaine d’articles de l’Encyclopédie –, et envisage même une Encyclopédie réduite – par le jeu des renvois aux sources et aux ouvrages de référence. Par la suite, et à l’instar de son neveu Johann Albrecht, il entre

1. Berlin, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, Handschriftenabteilung, Nachlaß Formey, 8/19 décembre 1769, fo 127. 2. Le terme désigne les Lumières en allemand. Son emploi hors de l’aire germanique sert à insister sur la dimension chrétienne des Lumières.

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en relation avec Fortunato Bartolomeo De Felice, éditeur de l’Encyclopédie d’Yverdon (1770-1780), Dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, à laquelle il contribue activement 3. Si Formey projetait depuis longtemps un abrégé de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, De Felice a lui la volonté de proposer une nouvelle Encyclopédie, intégrant les derniers progrès de la science, plus européenne, comme il s’en explique dans une lettre à son correspondant berlinois : « Je ne me propose pas de donner l’Encyclopédie de Paris, mais une Encyclopédie nouvelle 4, en faisant usage de l’Encyclopédie de Paris, tout comme des autres sources propres à obtenir mon but. Je me propose encore moins de publier un ouvrage parfait ou qui soit du goût général de tout le monde ; ce serait une folie. Toute ma prétention consiste à donner une Encyclopédie plus complète que l’allemande, que l’anglaise, que la française 5. » La centaine de lettres conservées qu’échangèrent Formey et De Felice nous éclairent sur leur collaboration. Hommes de foi – tous deux sont protestants –, hommes du livre et républicains des lettres, nos deux auteurs critiquent avec virulence les prétentions des libraires-éditeurs français comme l’impiété des Lumières françaises. Des premiers, De Felice écrit : « Les libraires de Paris sont trop fiers pour vouloir trouver en chemin des étrangers, malgré toutes les raisons que les étrangers peuvent avoir pour aller leur train. Ainsi, Monsieur, me voici exposé à l’envie, à la rage même des libraires de Paris et des Savants qui par des raisons connues à tout le monde, entrent dans leur parti 6. » Et lorsque Formey veut que De Felice réédite son Philosophe chrétien, l’éditeur suisse lui répond : « Je crois que je ne saurais jamais assez répandre cet ouvrage dans un siècle où tous les Rousseau, les Voltaire et autres auteurs de cette lie 7 sont si répandus. » Mais De Felice a également conscience qu’il faut prendre en compte les

3. L’Encyclopédie d’Yverdon a bénéficié d’un éclairage européen : L’Encyclopédie d’Yverdon et sa résonance européenne. Contextes-contenus-continuités, Recueil de travaux édité par Jean-Daniel Candaux, Alain Cernuschi, Clorinda Donato et Jens Häseler, Genève, Slatkine, coll. « Travaux sur la Suisse des Lumières », 2005. 4. Soulignés dans le texte original. 5. Lettre du 18 septembre 1770, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, fonds Formey, transcrite par Jens Häseler, « L’encyclopédisme protestant de Formey à la lumière de sa correspondance avec De Felice », p. 134. 6. Lettre du 18 septembre 1770, Staatsbibliothek zu Berlin, Preußischer Kulturbesitz, fonds Formey, transcrite par Jens Häseler, « L’encyclopédisme protestant de Formey à la lumière de sa correspondance avec De Felice », p. 129. 7. Souligné dans le texte original.

3. ACADÉMICIENS ET PASSEURS CULTURELS • 127

attentes du public : il faut « bien autre chose pour les déistes dont l’Europe est aujourd’hui remplie ». Homme de réseau, Formey est précieux pour le projet d’une encyclopédie véritablement européenne. Il vante les mérites du projet d’Yverdon dans les périodiques européens de langue française, mobilise ses correspondants pour qu’ils rédigent des articles. Les Euler père et fils sont de leur côté sollicités pour diffuser en Russie l’Encyclopédie d’Yverdon, dont De Felice offre à Johann Albrecht les vingt premiers volumes. En sens inverse, Euler fils mobilise son oncle Formey ainsi que le prince Dimitri Alekseïevitch Golitsyne, envoyé russe à La Haye, minéralogiste, spécialiste des phénomènes électriques, auteur d’une correspondance remarquable en français, pour nourrir le projet d’une encyclopédie russe et corriger à la demande de Jean-Baptiste Robinet – qui intervient au nom des éditeurs du Supplément de l’Encyclopédie – les erreurs de l’Encyclopédie sur la Russie.

Jean-François Séguier, un provincial de la république des lettres aux connexions européennes
Magnat polonais reconnu pour sa grande culture, « Européen raffiné et cultivé » pour l’historien Andrzej Zahorski, le comte Michel Georges Mniszech (1742-1806) a bénéficié d’une excellente éducation 8. Sa mère, Catherine Mniszech, née Zamoyska, est une femme d’influence en même temps qu’une médiatrice culturelle remarquable : elle favorise notamment l’introduction des thèses physiocratiques 9 au pays des Sarmates 10. Soucieuse d’apporter à ses enfants une formation européenne, elle confie Michel Georges et son frère Joseph au pasteur calviniste Élie Bertrand

8. MAREK BRATUN, « Le voyage en France du comte Mniszech de son frère et de leur précepteur chez Jean-François Séguier (juin, juillet, août 1765) », in GABRIEL AUDISIO et FRANÇOIS PUGNIÈRE (dir.), Jean-François Séguier (1703-1784). Un Nîmois dans l’Europe des Lumières, Actes du colloque de Nîmes des 17-18 octobre 2003, Aix-en-Provence, Édisud, 2005, p. 149-150. 9. Doctrine économique qui met l’accent sur le rôle moteur de l’agriculture dans la production de richesses plutôt que sur l’essor des manufactures, prenant ainsi le contre-pied du colbertisme. 10. La Pologne. La référence aux Sarmates insiste alors sur l’identité nationale polonaise et sur la lutte des Polonais pour le maintien de leur indépendance à l’époque des partages successifs de la Pologne. Les patriotes hollandais font de même en se qualifiant de « bataves ».

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(1713-1791) à Berne. Secrétaire de la Société économique de Berne, Élie Bertrand est un membre actif de la république des sciences : naturaliste, il appartient à plusieurs académies européennes, et s’est lié d’amitié avec Jean Henri Samuel Formey ainsi qu’avec Albrecht von Haller. Proche de Voltaire, il participe au projet encyclopédique et adhère au projet physiocratique. Après trois ans de formation à Berne, de 1762 à 1765, les jeunes aristocrates polonais partent sur les routes du Grand Tour 11. Élie Bertrand a de longue date annoncé à leur mère que « le tour des provinces méridionales de France peut être également agréable et instructif ». C’est ainsi que, à l’été 1765, Michel Georges Mniszech et son frère séjournent à Nîmes et rencontrent Jean-François Séguier : « Notre premier soin en arrivant dans cette ville a été de visiter Monsieur de Séguier, fameux antiquaire, botaniste et naturaliste, connu dans la république des lettres par quelques ouvrages 12. » Séguier figure sur la liste des collectionneurs, des amateurs érudits, des savants qu’il faut avoir visités, au même titre que Claude François Calvet 13 en Avignon, qu’ils rencontrent également, que le collectionneur Athanase Balbe Berton de Crillon, propriétaire d’un célèbre cabinet d’histoire naturelle, d’antiquités et d’œuvres d’art à Paris, ou que l’académicien marseillais et collectionneur Guillaume de Paul. Avec Séguier, que l’identification de la dédicace de la Maison carrée de Nîmes a rendu célèbre, les jeunes Polonais visitent l’amphithéâtre de Nîmes et font le tour de la ville gallo-romaine.
Ma très chère Maman, Ne doutez pas, je vous en conjure, de l’impression que m’a fait [OK ?] la lecture de votre lettre à M. Bertrand, et persuadez-vous

11. À titre de comparaison, on peut lire pour la décennie suivante la correspondance entretenue par les frères Greppi, Paolo et Giacomo avec leur père pendant leur tour européen. Elle vient de faire l’objet d’une excellente édition critique – remarquablement illustrée – grâce à la collaboration des Archives d’État de Milan et de la chambre de commerce : STEFANO LEVATI et GIOVANNI LIVA (dir.), Viaggio di quasi tutta l’Europa colle viste del commercio dell’istruzione e della salute. Lettere di Paolo e Giacomo Greppi al padre (1777-1781), Milan, Silvana Editoriale, 2006, 331 p. 12. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4. 58-60, Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand à Madame la comtesse de Mniszech, vol. 2, fo 125. 13. BROCKLISS LAURENCE W.B., Calvet’s Web. Enlightenment and the Republic of Letters in Eighteenth-Century France, Oxford, Oxford University Press, 2002.

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bien que votre volonté sera à jamais la règle de ma conduite. Toute ma vie je l’emploierai à vous prouver le respect que je porte à vos instructions, et ma parfaite soumission égalera ce respect qui ne peut être ni plus tendre, ni plus vrai. Un des objets qui m’a le plus frappé dans notre tournée sont assurément les antiquités de Nîmes. Ces restes précieux ont attiré toute notre attention et nous ont occupé bien agréablement. Notre premier soin en arrivant dans cette ville a été de visiter M. de Séguier, fameux antiquaire, botaniste et naturaliste, connu dans la république des lettres par quelques ouvrages dans ces différents genres. Il nous a reçu [OK ?] avec toute la politesse possible, et lui-même, il a bien voulu nous conduire et nous expliquer tout ce qui est relatif aux antiquités de Nîmes. Il travaille à présent à un ouvrage qui renfermera toutes les inscriptions grecques, latines et chrétiennes jusqu’au IXe siècle, et sur chaque inscription il donnera la liste des auteurs qui l’ont vu, publié ou expliqué, en désignant par des marques si elle est exacte ou fautive. Ce savant dans ses longs voyages en Italie, Allemagne et dans d’autres pays a copié, d’après l’original, dix-sept mille inscriptions. Son médaillier, son cabinet d’histoire naturelle, son herbier vivant, et plus encore sa complaisance, ses attentions, charmeront tous les étrangers qui auront l’occasion de voir et de fréquenter cet excellent M. de Séguier. Plusieurs fois il nous a assuré que l’amphithéâtre de Nîmes quant à l’extérieur était le mieux conservé qu’il y ait en Europe. Celui de Vérone [où Séguier a longuement séjourné avec le marquis Maffei] est le plus entier dans son intérieur, et celui de Rome plus vaste et plus détruit [...] Dans tous nos séjours dans les villes nous ne manquons pas, ma chère Maman, de grossir le recueil de nos observations. Le but de nos voyages est de nous instruire, c’est en le remplissant que je vous prouverai le profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, ma très chère Maman, votre très humble et très obéissant, et très soumis serviteur et fils. Montpellier ce 29 juillet de 1765 Michel Mniszech 14

14. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4. 58-60, Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand à Madame la comtesse de Mniszech, vol. 2, fos 125-126.

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Loin de représenter une exception, nos deux visiteurs illustrent au contraire de manière exemplaire une pratique sociale et culturelle des élites européennes en formation, la visite aux « noms » de la république des sciences, des lettres et des arts qui complète la visite des hauts lieux. Elle peut d’ailleurs être tout aussi superficielle ou rapide, ou parfois préparée et approfondie lorsque, au-delà de la visite convenue et de la pratique normative, les voyageurs cherchent à se démarquer et à concrétiser un souhait plus personnel. En effet, le répertoire de ses visiteurs que Jean-François Séguier a tenu pendant les dix dernières années de sa vie ne mentionne pas moins de mille cinq cents noms 15. Comme l’écrit Daniel Roche, qui le premier a étudié le « réseau des sociabilités d’un académicien provincial, Séguier de Nîmes » en mettant l’accent sur « correspondance et voyage 16 » :
C’est dans le déroulement d’une journée qu’on perçoit le mieux ces manières de sociabilité. Le 13 avril 1774, Séguier reçoit neuf visiteurs : M. Piesta, libraire à Madrid – c’est un agent du grand éditeur de Tournes –, le marquis et la marquise de Pinat, de Besançon où le marquis occupe un siège de conseiller au Parlement, M. de Largentière qui est du Parlement de Grenoble, et M. de Bellefaire, officier en garnison à Grenoble -voilà, après une visite isolée, un noyau de curieux rassemblé par les fonctions civiles et les origines géographiques. Ils sont suivis par un groupe étranger : le docteur Adolphe Murray, un Anglais qui arrive de Stockholm avec le baron de Bloemenfield, directeur des mines de Suède – ce sont deux savants, botanistes, météorologistes, proches de Linné. Ils ont pu croiser un autre botaniste venu de l’abbaye de Montmajour, Dom Fourmault, et un curieux Mr. Lewis Squire, débarqué de Londres. Séguier note que le bénédictin est revenu le visiter en septembre, et l’Anglais, « auquel j’ai commis la Bibliothèque littéraire de Londres » en novembre. Voilà une journée cosmopolite où l’échange a pu mêler curiosités de touristes, informations
15. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 284, Liste écrite de la main de Jean-François Séguier, contenant, par ordre alphabétique, les noms de personnes de distinction qui l’honorèrent de leur visite de 1773 à 1793, et les adresses de ses correspondants à l’étranger. 16. Étude à laquelle le colloque de Nîmes consacré à « Jean-François Séguier (1703-1784). Un Nîmois dans l’Europe des Lumières » en 2003 n’a pas assez fait référence.

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bibliographiques, discussions savantes, peut-être confondues à certains moments 17.

Comme le souligne Laurence Brockliss après Daniel Roche, nombre de ces visiteurs viennent rencontrer une gloire provinciale de la république des lettres mais aussi satisfaire leur antiquomanie, car l’une des motivations du Grand Tour n’est rien moins que l’acquisition d’antiquités qui décoreront demeures et parcs, enrichiront collections et cabinets 18. Malgré son âge avancé, Séguier continue d’accueillir avec courtoisie ses visiteurs, comme le note le savant genevois Horace Bénédicte de Saussure (1740-1799) dans son journal de voyage – il s’agit d’un voyage de vulcanologie qui le mène à travers le Massif central : « Après dîner [le 24 octobre 1776], je suis allé voir le bon M. Séguier, qui m’a fait l’accueil le plus obligeant, on me l’avait dit fort âgé, j’ai été étonné de le voir aussi bien conservé, droit, frais, quoique maigre, l’œil vif, la conservation animée et abondante. Il a une belle maison qu’il a fait bâtir il y a cinq ou six ans, son cabinet à l’extrémité d’un joli jardin rempli de plantes étrangères. » Mais le témoignage le plus précis nous est sans doute donné par le Journal d’un voyage à Bordeaux, Londres et en Hollande du Grenoblois Joseph Raby, dit Raby d’Amérique – car il a vécu à Saint-Domingue –, célèbre pour sa passion des manuscrits clandestins anticatholiques et propriétaire d’un cabinet de curiosités répertorié dans La Conchyliologie, ouvrage de Dezallier d’Argenville publié en 1742, avec plusieurs rééditions entre 1757 et 1767, qui inclut un vaste répertoire des cabinets d’histoire naturelle qui méritent d’être visités :
Le 8 (avril 1775) ma première visite a été à M. Séguier ; ce naturaliste est le plus honnête et le plus complaisant de tous les philosophes ; à l’instant de mon arrivée il quitta la plume pour m’empresser de me faire voir son cabinet ; il est dans un petit bâtiment isolé, au-delà d’un petit jardin attenant à sa maison ; il est composé de deux pièces ; la plus grande peut avoir environ 14 ou

17. ROCHE DANIEL, « Correspondance et voyage au XVIIIe siècle : le réseau de sociabilité d’un académicien provincial », in Les Républicains des Lettres. Gens de culture et Lumières au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 1988, p. 276. 18. BROCKLISS LAURENCE, « Jean-François Séguier et les Britanniques », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit., p. 113-124.

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15 pieds de large sur 200 de long ; tout autour sont des rayons simples à découvert, depuis le plafond jusqu’à trois pieds du plancher ; au-dessous de ces rayons sont des tiroirs à double rang où sont les petits objets contenus dans des petits compartiments ; au-dessous de ces tiroirs sont encore de plus hauts rayons, pour contenir les plus gros objets. Ce cabinet est d’une richesse considérable, beaucoup de pièces uniques, rares, bien choisies, et très bien assorties, la partie la plus considérable et presque l’unique sont les pétrifications et les fossiles ; il a très peu de coquilles vivaces, de métaux, point d’animaux, ni oiseaux ni fruit. Mais aussi il est magnifique en pétrifications et surtout en dendrites ; il en a deux étagères garnies d’un bout à l’autre de son cabinet[(...] Sa plus belle pièce est une dorade à gueule ouverte dans tout son entier ; on distingue ses yeux et toutes les parties de son corps, jusqu’aux barbillons de ses nageoires. Tous les poissons imprégnés sur ces pierres sont de mer, il en a cueilli la majeure partie dans les Cévennes, dans les collines autour de Nîmes. Il a trouvé ces pétrifications en majeure partie, surtout les plus belles, dans les belles collines du Véronais [Séguier a vécu plusieurs années à Vérone en compagnie du marquis Scipion Maffei] en Italie ; le détail de toute cette belle collection serait trop considérable, il a dessiné toutes ses plus belles pièces et en a fait l’historique, cet ouvrage sera peut-être un jour donné au public, il ne sera pas des moins intéressants. [...] De ces deux pièces on retraverse le jardin pour venir à son appartement. Il a un cabinet d’une douzaine de pieds en carré rempli de livres. Joignant cette bibliothèque est un cabinet rempli à moitié d’étagères garnies de vases antiques, tant de terre que de cuivre, quelques petites figures, le buste d’une femme, la tête d’un jeune homme de bronze, un petit tombeau, le tout trouvé près de Nîmes. Il a aussi un médaillier, un herbier, quelques bustes de pierre, beaucoup de vieilles inscriptions qu’il a fait enchâsser dans les murs du corridor de sa maison, de son jardin. [...] Cet agréable savant porta sa complaisance jusqu’à me donner un billet pour son ami M. Roustan, médecin, pour le prier de me montrer son cabinet. Ce M. Roustan est moins complaisant, moins savant et bien moins riche que M. Séguier 19.
19. RABY JOSEPH, Bréviaire philosophique. Journal pour son voyage de Provence et

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Jean-François Séguier reste ce faisant attaché aux normes de la politesse érudite et académique, aux règles du commercium litterarium. On s’en doute aisément, cette pratique universellement attestée de la visite aux notabilités savantes – facilitée par la publication de guides pour les voyageurs curieux et de répertoires, outils de travail pour la communauté scientifique : la Conchyliologie mentionnée plus haut ou la Liste des Astronomes connus actuellement vivants dressée par Jean III Bernoulli de la célèbre dynastie de savants suisses (1776) qui classe les astronomes « par ordre alphabétique des lieux de leur demeure » – est contraignante et épuisante pour les républicains des lettres et les artistes de renom. À Paris, Johann-Georg Wille, célèbre graveur allemand, s’en plaint régulièrement dans son journal tenu à la même époque et édité par les Goncourt. Mais elle concrétise les liens qui unissent mondanité, amateurisme – au sens que le terme a alors – et érudition. Aussi Stéphane Van Damme écrit-il à bon droit à propos du voyage à Paris – mais on peut élargir le champ d’application de son propos – que :
Leurs pratiques du voyage [celle des savants étrangers] témoignent d’un changement majeur dans la culture de la mobilité savante. Longtemps inscrits dans le cadre de la perigrinatio academica et la collation des grades universitaires, ces voyages adhèrent de plus en plus au modèle des apprentissages mondains. À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, les correspondances ou les journaux de voyage des philosophes étrangers réputés tels Benjamin Franklin ou David Hume, renvoient davantage à un mode de description mondain de la sociabilité urbaine. Le voyage de formation s’identifie au grand tour aristocratique. Pour ces voyageurs curieux, Hébert et Magny publient en 1765 l’Almanach parisien en faveur des étrangers et des personnes curieuses. De même qu’à l’étranger, les éditeurs enrichissent aussi la bibliothèque du voyageur. Ainsi, à destination de l’homme du monde anglais paraît The Gentleman’s Pocket Companion for Travelling into Foreign Parts en 1722, et en 1784 Andrews publie ses Lettres à un jeune « gentleman » à la veille de son départ pour la France 20.

d’Italie. Journal d’un voyage à Bordeaux, à Londres et en Hollande, textes édités et présentés par Françoise Weil, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 379-383. 20. VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution, op.cit., p. 29.

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En retour, ces visiteurs permettent aux provinciaux de la république des lettres de s’ouvrir à l’espace européen des Lumières et à ses projections outre-mer – à travers les implantations coloniales. Ils sont des informateurs, d’inégale fiabilité, et des gate keepers. Des dizaines de relations sont éphémères et sans intérêt scientifique, mais les rencontres réussies – bien moins nombreuses – sont autant de promesses de correspondance. Elles ouvrent ainsi tout un univers des possibles : collaboration à des projets savants – car le temps est à la coopération européenne dans les domaines qui passionnent un Séguier : météorologie, mesure des arcs de méridien, observations astronomiques comme lors du transit de Vénus –, échange de livres, d’objets, perspectives d’affiliations académiques croisées, mais surtout participation à un espace de circulation de l’information qui doit sans cesse être étendu, entretenu, fluidifié. Ainsi, Horace Bénédicte de Saussure obtient de Séguier du « schiste herborisé ». Le Genevois adresse en hommage à l’érudit nîmois le premier tome de ses Voyages dans les Alpes. Séguier le remercie comme il a auparavant remercié Albrecht von Haller pour sa Flore helvétique, mais au-delà des dons et contre-dons académiques et savants, s’engage un véritable échange de fond. Séguier commente la plume à la main les ouvrages reçus et les enrichit de remarques, suggestions et critiques – Haller aurait dû localiser les lieux qu’il cite sur une carte par exemple. À Horace Bénédicte de Saussure, il écrit :
Vous m’avez appris bien des choses que j’ignorais ; à mesure que je relirai votre ouvrage et que je me le rendrai plus familier, j’aurai de nouveaux motifs pour vous accorder les justes éloges qui vous sont dus [...] Les savantes remarques que vous avez faites sur le lac de Genève, sur les collines qui s’y retrouvent dans le voisinage, sur la différente nature des pierres et des cailloux qui sont répandus sur le sol ; le caractère distinctif et tranchant pour les rapporter à leur véritable dénomination, et mille autres choses que vous observez sont très utiles. Tout ce que vous dîtes sur les différentes espèces de roches feuilletées et sur les montagnes adjacentes sont des preuves manifestes que vous n’avez rien négligé ; tous ceux qui aiment l’histoire naturelle et ceux qui y ont fait des progrès vous sauront un gré infini de vos observations [...] les amas immenses de glaces éternelles, les rochers les plus escarpés, ceux mêmes qui menaçaient de s’ébouler ne vous ont pas arrêté ; vous les avez gravis pour les examiner de près et vous avez vaincu tous les obstacles pour parvenir à connaître leur nature et à constater exactement leur

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état. Pensez-vous que les glaces qui s’y sont durcies, depuis je ne sais combien de siècles, aient acquis la même dureté, la même solidité que celles qui se trouvent vers les pôles du monde ? Pourrait-on en conserver des morceaux dans des bocaux bouchés avec tout le soin possible que la température de l’air ne fit pas résoudre en eau en les décomposant ? [...] Je me flatte que pour ma propre instruction vous voudrez bien m’envoyer quelques échantillons de certaines pierres dont vous parlez dans votre ouvrage, afin de les mieux connaître et en faire la comparaison avec celles que j’ai vues ou ramassées dans mes voyages 21.

Si les visiteurs étrangers sont curieux de rencontrer Séguier, c’est non seulement pour visiter avec lui la Nîmes gallo-romaine, mais aussi pour la réputation du botaniste et de son cabinet d’histoire naturelle. Dès 1738, Jean-François Séguier écrit à son ami Baux : « la fureur de la botanique me possède 22 », et quelques années plus tard, en 1746, il confie à Carl von Linné (1707-1778), qui a révolutionné la botanique et les systèmes existants de classement des êtres vivants avec la parution de Systema Naturae (1735) Fundamenta botanica (1736), Flora Lapponica (1737), Classes plantarum (1738) : « J’ai fait une nombreuse collection de livres qui traitent de toute l’histoire naturelle, et j’en ramasse tous les jours. C’est pour avoir des matériaux pour un grand ouvrage que je médite : un corps entier de toute l’histoire naturelle 23. » Le savant suédois détermine des genres et des espèces, système qu’il généralise aux animaux et aux végétaux. À chaque espèce, il donne un nom de genre qu’elle partage avec les espèces voisines. Comme l’écrit Samuel Cordier, « il créa des noms en deux parties – un nom de genre et un nom d’espèce –, car ses prédécesseurs et ses contemporains utilisaient des phrases. Ainsi, en suivant la méthode de Linné, chaque espèce se voit attribuer un nom et un prénom, comme un individu. Linné s’appuya sur la découverte – scandaleuse aux yeux de quelques-uns – de la sexualité des plantes pour diviser le règne
21. Cité par CANDAUX JEAN-DANIEL, « Les correspondants helvétiques de Jean-François Séguier », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit., p. 256. 22. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux, 8 juin 1738, fo 113. 23. Lettre du 3 février 1746 citée par CORDIER SAMUEL, « Jean-François Séguier, un botaniste dans son temps », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), JeanFrançois Séguier, op. cit.,p. 61.

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végétal en 24 classes 24. » Mais, observe Pascal Duris dans Linné et la France (1780-1850), « le système sexuel développé par Linné, sa définition du genre et de l’espèce et, d’une manière générale, sa vision de la Nature, n’ont jamais été pleinement acceptés en France. À Paris surtout, où l’intendance du Jardin du roi est confiée depuis 1739 à Buffon et où des académiciens des sciences comme Adanson, et dans une moindre mesure Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu, sont des adversaires déclarés de Linné, le mouvement linnéen est très tardif et ne commence véritablement qu’après 1770. En fait [...] malgré l’adoption par la plupart des botanistes parisiens de la nomenclature linéenne, l’establishment scientifique de la capitale restera opposé au système de Linné jusqu’à la veille de la Révolution 25 ». Par-delà ces « fortunes diverses du linnéisme en France », il convient de souligner, avec Jean-François Battail, que « Linné a entretenu des contacts suivis avec la France. En 1733, il profite de son séjour à Paris pour prendre contact avec la veuve de Sébastien Vaillant – élève de Tournefort, membre de l’Académie des sciences de Paris en 1716, son Sermo de Structure Florum présente une ébauche de système de classification sexuelle. Lors du voyage qu’il effectue cinq ans plus tard, il rencontre les frères Bernard et Antoine de Jussieu, noue des relations scientifiques, assiste à la séance de l’Académie des sciences du 14 juin 1738. En 1743, il est reçu membre de la Société de Montpellier ; il sera élu à l’Académie des sciences de Paris en 1762. Et en 1771, le roi Louis XV envoie au grand homme un paquet de graines récoltées au Trianon à son intention 26. » La passion botanique de Jean-François Séguier est donc contemporaine de la révolution linnéenne et des débats qu’elle suscite tant dans la république européenne des sciences qu’en France – car la dimension nationale et patriotique des découvertes et reconnaissances scientifiques doit clairement être prise en compte au XVIIIe siècle comme on le verra au chapitre suivant ; le cosmopolitisme, la circulation européenne de l’information scientifique et les coopérations internationales ne signifiant en aucun cas que les enjeux nationaux soient négligés au profit d’un
24. CORDIER STÉPHANE, « Jean-François Séguier, un botaniste dans son temps », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit., p. 63. 25. DURIS PASCAL, Linné et la France (1780-1850), Droz, Genève, 1993, p.39. 26. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique », Une amitié millénaire. Les relations entre la France et la Suède à travers les âges. Ouvrage publié sous l’égide de l’Académie royale suédoise des belles-lettres, de l’histoire et des antiquités, Patis, Beauchesne, 1993, p. 174.

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progrès des Lumières indifférent au contexte politique. Concernant les relations franco-suédoises, il faut également rappeler avec Jean-François Battail que « l’épanouissement exceptionnel qu’elle [la Suède] connaît à l’ère de la liberté (1719-1772) lui permet d’enrichir à son tour la communauté internationale, si bien que les échanges intellectuels entre nos deux pays parviennent à un authentique équilibre fondé sur la réciprocité 27 ». En France, le jardin botanique de Montpellier – premier jardin français, fondé par Henri IV, et l’un des plus célèbres en Europe au XVIIIe siècle – est l’un des principaux foyers de réception et de diffusion du système de Linné grâce à François Boissier de la Croix de Sauvages (1706-1767) et Antoine Gouan (1733-1821), avec lesquels Séguier correspond activement. Mais surtout, l’érudit nîmois s’est éveillé à la botanique audit jardin botanique de Montpellier alors qu’il faisait son droit en 1723-1728, quelques années avant la publication du Systema Naturae. Il poursuit ensuite sa formation au Jardin du roi de Paris, en 1733-1734, où il suit, son journal l’atteste, avec une grande assiduité les démonstrations des frères Antoine, Bernard et Joseph de Jussieu. À son ami Baux, Séguier écrit le 17 mai 1734 : « Rien n’est plus beau pour un botaniste que le coup d’œil du Jardin du roi où sont les simples, on l’a fort agrandi et embelli depuis l’année dernière 28 », au point que notre botaniste tente de compléter son herbier en prélevant des plantes dans l’enceinte même du jardin : « J’ai tâché d’avoir quelques plantes rares pour en augmenter mon herbier [...] mais la vigilance des gardes et la petite mésintelligence qui est entre mon professeur et moi – vite oubliée – ont été cause que je n’en ai pas eu ». Surtout, Séguier est entré en correspondance dès 1733 avec le médecin François Boissier de Sauvages qui deviendra, on l’a dit, un des principaux relais du mouvement linnéen en France. Aux frères Jussieu, il transmet des plantes de la région nîmoise que lui adresse Baux. À cette époque, Séguier suit la méthode de classement de Piton de Tournefort, dominante à Paris et au Jardin du roi. Antoine de Jussieu publie l’appendix de Piton de Tournefort et son frère Bernard complète L’histoire des plantes qui naissent dans les environs de Paris – c’est un exemple de localisation des savoirs au siècle des prétentions à l’universel qui pourrait confirmer la thèse soutenue par Stéphane Van Damme dans Paris, capitale

27. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique », op. cit., p. 151. 28. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux, 17 mai 1734, fo 29.

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philosophique. Dans sa correspondance, Séguier reprend clairement les catégories de Tournefort ; il les applique également au classement des 37 000 planches de la bibliothèque du roi qu’il entreprend. Il travaille en effet sous les ordres de l’abbé Bignon, qui est un défenseur affiché du système de Tournefort et qui a soutenu financièrement ce dernier : « Pour les différents noms synonymes de la même plante, je n’ai eu aucune prédilection pour un auteur particulier, je me suis servi indifféremment de ceux où j’ai cru que la plante était mieux décrite ; Raius, Tournefort y sont presque toujours cités, ce sont des maîtres qu’il ne faut pas perdre de vue 29. ». Ouvert aux différentes méthodes et pragmatique, Séguier confie néanmoins à son ami Baux en février 1734 : « Le corps de l’ouvrage [le Catalogus Plantarum Regii en cinquante volumes de planches, avec un discours d’Antoine de Jussieu en guise de préface] est suivant la méthode de Tournefort. » Séguier dispose désormais d’une solide formation et culture botanique. Alors que la première partie de sa vie savante a été entièrement consacrée aux antiquités, il souhaite désormais poursuivre son œuvre dans le domaine botanique. Il entreprend la rédaction d’une Bibliothèque botanique et la création d’un grand herbier. Comme toujours, il se lance avec passion et abat un travail considérable : « Je passe les journées entières dans les bibliothèques, je voudrais achever la Bibliothèque botanique que je médite », écrit-il à Baux le 4 septembre 1735. Il justifie l’utilité de sa Bibliotheca botanica : « Comme dans ce catalogue [celui des planches de la bibliothèque royale], on citait avec éloge beaucoup de livres et de noms de différents auteurs [...], je me suis plaint du fait que je n’avais aucune bibliothèque botanique dont je puisse me servir et qui recense tous les ouvrages, et je m’en suis étonné : c’est pourquoi le désir s’accrut de la constituer pour les hommes. » Son projet s’inscrit tout à fait dans la démarche encyclopédique du XVIIIe siècle et dans la volonté des savants de doter la république des sciences d’outils de travail de référence, pratiques, utiles et reconnus par leurs pairs. Séguier a déjà intégré la notion de communauté scientifique, il apporte même dans le cadre d’un travail isolé – son espace relationnel est encore modeste – sa contribution à la recherche collective. Par la suite, son statut d’académicien et surtout sa capacité à entretenir un remarquable réseau de correspondance puis à mettre en place un dispositif performant de gestion des flux de visiteurs lui permettent d’accentuer cette ouverture aux autres et de les intégrer
29. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 416, Lettre de Séguier à Baux, 28 février 1734, fo 21.

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dans la recherche et la diffusion d’information. La Bibliotheca botanica est publiée chez Jean Naulme à La Haye en 1740, une deuxième édition paraît à Lyon en 1760. Les recherches menées par Séguier dans les bibliothèques anglaises et néerlandaises au cours des voyages qu’il effectue avec Scipione Maffei lui ont permis de compléter et d’enrichir ses références. La création de l’herbier aurait été inspirée à Séguier par la lecture de la préface du Botanicon parisiense de Vaillant rédigée par le célèbre médecin et botaniste hollandais Herman Boerhaave, à nouveau une manière subtile d’articuler localisation des savoirs et référence à une autorité reconnue à travers toute la république des sciences. Séguier poursuit son œuvre avec la publication à Vérone en 1745 du Catalogus plantarum, quae in agro Veronensi reperiuntur, puis son célèbre Plantae Veronenses en deux volumes – un troisième suit en 1754 sous le titre Plantarum, quae in agro Veronensi reperiuntur. Baux est très satisfait du travail de son ami et surtout de sa fidélité au système de Tournefort :
J’ai été charmé que vous ayez préféré le système de Tournefort à celui de Boerhaave ou de M. Linnaeus, car Tournefort est mon auteur favori, et son système me plaît plus qu’un autre. Je reconnais pourtant qu’il a quelques imperfections que vous avez fort bien fait de redresser, et c’est à quoi, selon moi, devraient se borner ceux qui l’ont suivi, au lieu de forger de nouveaux systèmes. M. Sauvages n’est pas tout à fait de mon sentiment ; non qu’il condamne la méthode de Tournefort : il regarde tous les systèmes avec indifférence, et ne donne la préférence à aucun. Mais il dit que vous auriez dû caractériser chaque espèce de plantes comme vous avez caractérisé le genre, afin que ceux qui ne connaissent pas les plantes pussent facilement se mettre au fait, sans le secours d’un nombre considérable de volumes, et c’est ce qu’a fait M. Linnaeus, à ce qu’il dit 30.

Mais l’on peut déjà souligner que Séguier est un passeur et qu’il sait s’approprier au bon sens du terme les acquis des recherches européennes, comme il a su dans ses deux premières entreprises mobiliser les autorités d’Antoine de Jussieu et d’Herman Boerhaave pour les légitimer. Ainsi, il

30. Lettre de Baux à Séguier, 11 mars 1747, citée par CORDIER STÉPHANE, « JeanFrançois Séguier, un botaniste dans son temps », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit, p. 69.

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s’inspire des travaux de Jules Turra, médecin et titulaire de la chaire de botanique de l’université de Padoue. Mais pour l’heure, le médecin et botaniste montpelliérain François Boissier de la Croix de Sauvages (1706-1767), l’un des piliers de la diffusion du système de Linné en France – la rivalité entre les jardins botaniques de Montpellier et de Paris comme entre les facultés de médecine voire entre les académies des sciences des deux villes n’est pas étrangère à l’adoption de postures opposées qui permettent de mieux se démarquer et se distinguer – juge sévèrement le travail de Séguier. Si en 1731, alors qu’il ne connaissait pas encore Séguier, il se réjouissait dans une lettre à Baux de faire la connaissance d’une « personne de son mérite et qui est notre frère en Tournefort », Sauvages change totalement de point de vue en adoptant dès 1735 le « système sexuel » de Linné : « Je vous annonce un nouveau Tournefort suédois nommé Monsieur Linnaeus [...] je travaille à faire venir de Leyde le Systema naturae de mon ami Linnaeus [...] c’est une histoire naturelle complète méthodique comme celle des plantes. Il avait la fureur comme moi de ranger tout en genres et espèces 31. ». De son côté, Linné utilise les recherches du Montpelliérain réunies dans la Nosologia methodica (1763) pour ses cours de médecine à Uppsala. En 1742, Sauvages, qui s’était contenté de feuilleter la Bibliothèque botanique de Séguier à sa parution, la critique durement : « Je ne lui pardonne pas d’avoir attaqué sans sujet mon cher Linnaeus, lequel à son tour prépare une seconde édition où il fera mention de plus de 100 auteurs qui ont échappé à M. Séguier » (lettre à Baux du 10 juillet 1742). Et d’ajouter : « Vous voyez comment M. Linnaeus prétend se venger, c’est en faisant mieux. » Il est tout aussi critique à propos du Plantae Veronenses et de la persistance de Séguier, par fidélité à Tournefort, à employer des synonymes plutôt qu’à donner les caractères des espèces :
Je vous prie de me dire à quoi me serviront ces épithètes pour la reconnaître si je la trouve ici ! [...] j’ajouterai à la place des synonymes, qu’elle a les feuilles dentelées, en fer de lance, moyennant quoi sans le secours d’aucun auteur tout botaniste la reconnaîtra [...] Voilà mon cher seigneur ce que vous pourriez et devriez faire, n’était que vous regardez comme un attentat de vous écarter du chemin que MM. Tournefort et Pontedera ont suivi [...] pourquoi

31. Bibliothèque municipale de Nîmes, manuscrit 414, Lettre de Sauvages à Baux, 1735, fos 102-103.

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ne pas s’accorder aujourd’hui avec tant de grands botanistes du Nord pour des noms aussi raisonnables et aussi utiles que ceux que M. Linnaeus 32.

Et d’enfoncer le clou deux ans plus tard, en 1748 : « Il doit sentir par le peu de débit de son Botanicum veronense, combien il s’en faut que sa méthode ne soit autant goûtée que celle de Linnaeus, tandis que tous les livres et mémoires modernes, de MM. de Jussieu, Guettard, Lemonier, sans compter les savants du Nord, sont selon les principes de ce brave Suédois » (Sauvages à Baux, 18 juillet 1748). Comme le précise de Ratte dans l’éloge de Séguier, associé libre à la Société royale des sciences de Montpellier, prononcé en 1786 :
La méthode qu’il a suivie dans ses deux ouvrages lui était particulière ; elle tient beaucoup cependant de celle de Tournefort. On voit par là qu’il n’avait point adopté la méthode sexuelle ; les observations multipliées, l’analogie la plus séduisante n’avaient pu même lui faire admettre les deux sexes dans les Plantes [référence à son Plantae veronenses]. On assure que sur la fin de ses jours, il était un peu sur ce point. Ce changement mériterait sans doute d’être bien constaté. La conversion de M. Séguier, après une longue résistance, serait pour M. Linnaeus une victoire, et pour son système une nouvelle démonstration 33.

Il est vrai qu’à l’époque le rapport des forces est devenu très favorable aux linnéens :
À la fin du XVIIIe siècle se multiplient chez nous les flores basées sur le système de classification élaboré par Linné, et des sociétés linéennes commencent à se constituer. Celle de Paris, avec Lacépède comme premier président, date de 1788. D’autres voient le jour en province, dont celles d’Amiens, d’Angers, de Bordeaux, de Caen, de Lyon, de Saint-Jean d’Angély, qui sont toujours en
32. Sauvages à Séguier, 6 juillet 1746. 33. DE RATTE, Éloge de Monsieur Séguier. Assemblée publique de la société royale des sciences tenue dans la grande salle de l’hôtel de ville, Montpellier, 1786, p. 63-73. Le chevalier de Ratte était également un éminent franc-maçon, en correspondance avec le Bitterois Pierre de Guenet, l’un des introducteurs de la Stricte Observance Templière en France.

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activité. Il faut encore verser au dossier le magnifique éloge de Linné prononcé en 1785 par Condorcet, secrétaire de l’Académie royale des sciences, et toute une série de publications de ses œuvres, parfois agrémentées de vers ou d’hommages divers 34.

Dans ces conditions, la tentative de certains auteurs contemporains visant à déceler les signes d’un ralliement, même tardif, de Séguier au système linnéen, à partir de la correspondance échangée avec le naturaliste toulousain Philippe Picot de Lapeyrouse ou avec l’évêque SaintSimon d’Agde, me paraît vaine. Peu importe en effet. L’essentiel pour nous ici est bien sa participation au débat, son inscription dans l’Europe érudite et savante, dans la république des sciences comme dans celle des amateurs, guidé « par le seul amour des plantes et sans y être engagé par profession » comme l’écrit Sauvages (lettre à Séguier du 6 juillet 1746). Mais Jean-François Séguier mérite encore de retenir notre attention à différents titres. Indissociable de son activité académique et savante, de l’accueil qu’il réserve aux voyageurs qui viennent à sa rencontre, est sa pratique épistolaire. Elle demeure essentielle en un siècle où pourtant les périodiques voient leur nombre exploser, se spécialisent en même temps qu’ils se professionnalisent. Séguier recopie de sa main des extraits des Philosophical Transactions de la Royal Society de Londres, ou des Mémoires de Trévoux. Mais la lettre est plus réactive quant à la transmission de l’information, plus souple quant aux circuits qui l’acheminent, postaux et personnels, habituels ou de circonstance ; elle peut être accompagnée d’objets ou en annoncer l’arrivée prochaine. Elle anime l’espace européen des Lumières, et l’emploi largement répandu du français – après celui du latin – témoigne de la volonté de recherche pratique d’un véhicule propice à fluidifier les échanges comme à les intensifier. Il y aurait un français culturel, aristocratique et mondain au XVIIIe siècle à travers l’Europe, comme on évoque depuis quelques années l’omniprésence d’un « anglais commercial », sorte de lingua franca des échanges à travers l’économie globale. Le propos peut paraître provocateur, mais il mérite la réflexion, comme doit être prise en compte selon moi la promotion actuelle – promotion accompagnée parfois de mise en demeure, voire de chantage aux subventions – par les grands organismes scientifiques de la généralisation de l’emploi de l’anglais dans les périodiques savants

34. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique », op. cit., p. 176-177.

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d’audience internationale. Publiez en anglais, adoptez les normes éditoriales anglo-américaines pour ne pas mourir et continuer d’exister dans le concert planétaire des sciences, en quelque sorte. On notera d’ailleurs que certains grands savants du XVIIIe siècle se plaignent de l’utilisation croissante du français pour les échanges scientifiques, ainsi Leonhard Euler. Par son activité épistolaire intense, Jean-François Séguier répond parfaitement aux attentes de Fontenelle, secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences, qui insistait sur l’importance de l’article 27 du règlement accordé par Louis XIV à la compagnie : « L’académie aura soin d’entretenir commerce avec les différents savants, soit de Paris et des provinces du royaume, soit même des pays étrangers, afin d’être promptement informée de ce qui se passera de curieux, pour les mathématiques, ou pour la physique ; et dans les élections pour remplir les places d’académiciens, elle donnera beaucoup de préférence aux savants qui auront été les plus exacts à cette espèce de commerce. » Fontenelle soulignait que le corps académique « a des correspondances dans tous les lieux où il y a des sciences, et il attire à lui les premières nouvelles, et les premiers fruits de la plupart des découvertes, qui se feront au dehors ». Or Séguier est élu membre associé de l’Académie royale des sciences en 1772, après en avoir été correspondant dès 1749, et l’on conserve un échange épistolaire avec Dortous de Mairan, qui a succédé à Fontenelle en 1741, dès 1738. Dans une lettre à Séguier du 3 mars 1744, Dortous de Mairan annonce la parution longtemps retardée de ses éloges académiques réunis en un volume, à l’instar de ceux prononcés par son illustre prédécesseur. Il offre au savant nîmois un volume d’hommage – pratique caractéristique du « commerce de société » et du commercium litterarium – en même temps qu’il lui annonce l’envoi de deux autres exemplaires : un pour « votre illustre marquis [Scipione Maffei], le dernier pour les « journalistes d’Italie ». On a ici un exemple caractéristique d’association entre l’information épistolaire, les échanges et la politesse académiques, ainsi que la publicité des ouvrages savants et des stratégies de « publication » qui les sous-tendent. Les témoignages abondent sur l’importance de la correspondance au XVIIIe siècle, mais plutôt que les citer tous à comparaître, mieux vaut sans doute mettre l’accent sur le fait qu’ils émanent – en apparence – en des termes identiques ou presque de sphères réputées étrangères les unes aux autres, voire antagonistes, comme celle du negotium – de la fièvre des échanges marchands, intéressés et partant dévalorisés comme roturiers – et de l’otium – la paix et la noblesse de la pratique amateur, désintéressée, du loisir aristocratique et mondain. On lit en effet

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en 1766 sous la plume de Jacques Accarias de Sérionne dans Les Intérêts des nations de l’Europe : « La correspondance est l’âme du commerce et du négociant », ce que confirme dans le monde du livre le libraire Pierre Gosse le jeune à La Haye dans une lettre à la fameuse Société typographique de Neuchâtel le 25 février 1772 : « Vous pouvez compter sur une pleine exactitude et promptitude dans la Correspondance, laquelle fait bien certainement l’âme du commerce 35. » L’étude de la correspondance active et passive de Jean-François Séguier témoigne que, au-delà des normes académiques et des procédures de validation scientifique des découvertes, les lettres échangées favorisent la bonne circulation de l’information. Ainsi, le Nîmois met-il sa connaissance de l’espace européen des sciences au service du médecin et bibliothécaire montpelliérain Pierre-Joseph Amoreux. Outre des échanges classiques de semences et de livres, Séguier indique à son correspondant en 1772, alors que ce dernier est devenu bibliothécaire de la faculté de médecine de Montpellier : « Loenig, libraire à Strasbourg est le meilleur que vous puissiez prendre pour vous procurer les dissertations imprimées dans les différents pays d’Allemagne. » Deux ans plus tard, c’est Amoreux qui sollicite Séguier : « Si vous avez l’occasion d’écrire en Italie, [faites] en sorte de me procurer un exemplaire de la Bibliotheco Medici Eruditti que je payerai ce qu’on voudra. » L’académicien nîmois sait aussi activer ses relations pour faire connaître les travaux d’Amoreux : « J’ai baillé votre dissertation à un ami qui s’en allait en Espagne [...], un autre à Lyon, et deux à M. Ludwig à Leipzig. » Amoreux lui répond : « Je suis fort obligé des soins que vous prenez de faire connaître dans l’étranger ma Bibliothèque vétérinaire 36. » Enfin, Séguier intègre Amoreux à son espace relationnel et à la gestion du flux de visiteurs français et étrangers qu’il reçoit. Il lui adresse ainsi en 1776, « M. Oberlin de Strasbourg qui fait un voyage littéraire », auquel Amoreux fait visiter « avec plaisir le commencement de notre bibliothèque publique de médecine [...] Nous lui fîmes voir notre observatoire et le rudiment de notre cabinet de minéralogie ». Comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, on a tendance aujourd’hui par effet de mode et par facilité à voir des réseaux partout :
35. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES (dir.) La Plume et la Toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, Arras, Artois Presses Université, coll. « Histoire », 2002. 36. Cité par BERRY AMANDA, « La correspondance entre Jean-François Séguier et deux naturalistes montpelliérains, Pierre-Joseph Amoreux et Antoine Gouan », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIERE FRANÇOIS (dir.), Jean-François Séguier, op. cit.,p. 244.

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trois personnes se rencontrent, et voici une sociabilité en réseau ; un paquet de lettres retrouvé dans une vente aux enchères et l’heureux découvreur de reconstituer leur réseau de correspondance. Je force à peine le trait. Or il faut interroger la pratique du réseau et faire la preuve du réseau plutôt que postuler son existence. Les animateurs ont-ils à des degrés divers conscience de l’existence d’un réseau ? Cherchent-ils à l’entretenir, à saisir les opportunités de l’étendre, de le reconfigurer ? Toutes les correspondances du XVIIIe siècle ne sont pas des réseaux de correspondance que l’on peut durcir par une représentation classique mais désincarnée et figée en deux dimensions, combinaison de traits et de points. Or avec Séguier la conscience du réseau et surtout l’effort pour articuler voyages, rencontres, publications, recherches en commun, travaux académiques et activité épistolaire sont manifestes. Il écrit d’ailleurs à Amoreux : « Il est bien gracieux pour moi d’être connu de vous, et de m’en être approché afin d’avoir le plaisir d’entretenir un commerce littéraire [...] L’histoire naturelle demande un commerce mutuel 37. » C’est pourquoi au-delà du ton convenu des éloges académiques, celui prononcé en 1785 par Bon Dacier, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et lelles-lettres voit juste : « On peut aussi compter parmi les travaux littéraires de M. Séguier, la correspondance qu’il entretenait avec un grand nombre de savants de différentes contrées de l’Europe. On le consultait de toute part, et sur toute sorte d’objets ; et rarement on le consultait en vain. Quoique, dans toute autre circonstance, il n’eût aucun empressement de montrer ce qu’il savait, il semblait alors n’avoir étudié que pour communiquer ses lumières ; et ses réponses étaient souvent des dissertations pleines d’érudition et de critique sur les difficultés dont on lui demandait l’éclaircissement. » Séguier se rapproche ainsi de son confrère Dubois de Fosseux, secrétaire de l’Académie d’Arras qui anime un remarquable réseau de correspondance à travers la France et l’Europe, à l’entretien duquel il se dévoue totalement. Dans l’espace européen des sciences, ils sont ainsi complémentaires d’un Albrecht von Haller, qui s’épuise – il finit par en mourir – à rédiger des milliers de recensions bibliographiques pour les périodiques savants et principalement pour les Göttingischen Gelehrten Anzeigen (les Annonces savantes de Göttingen). Mais, chaleureux et hospitalier, Jean-François Séguier connaît l’importance des rencontres personnelles pour la diffusion des idées, pour l’éveil aux nouveaux défis scientifiques. Avec Descartes, il croit « qu’on peut agir plus
37. Souligné par l’auteur.

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sûrement par lettres avec ceux qui aiment la dispute [c’est-à-dire la confrontations d’idées] ; mais pour ceux qui ne cherchent que la vérité, l’entrevue et la vive voix est bien commode. » Dans cette étude qui nous a conduits de la rencontre entre l’érudit languedocien et deux jeunes aristocrates polonais effectuant leur tour de formation intellectuelle, artistique et mondaine, à la présentation d’un maillon de la république européenne des sciences et des dispositifs de gestion de la mobilité et de circulation de l’information savantes qu’il déploie, Jean-François Séguier est également intéressant par sa propre formation, par ses voyages longs et nombreux, par son séjour à Vérone auprès du marquis Scipione Maffei. En sa compagnie, il s’est éveillé à l’Europe, il a poussé à maturation ses passions savantes, a élargi son horizon, ses méthodes. Il s’est formé comme médiateur culturel et savant. C’est ce capital de méthode, de savoir-faire, de savoir-être aussi dans la société du temps, et de connaissances, qu’il valorise ensuite, infléchit parfois – notamment à propos de ses positions successives par rapport à la révolution linnéenne en botanique – et qu’il transmet. Séguier rencontre Maffei à la fin de l’année 1732 à Nîmes. « Aussi apte aux armes qu’aux lettres », l’aristocrate, épigraphiste et philologue italien, qui a combattu pendant la guerre de Succession d’Espagne, vient d’annoncer par manifeste à toute l’Europe savante son projet d’établir un recueil général des inscriptions grecques, latines et chrétiennes. L’« antiquaire » nîmois est enthousiaste et il rappellera plus tard cette rencontre dans son propre Index des inscriptions grecques et latines :
Tout de suite j’allai visiter ce personnage de si grande réputation. Reçu par lui avec une courtoisie extrême, nous visitâmes ensemble tout ce qui témoignait d’une antiquité vénérable en ville. Pendant que nous étions occupés à converser, il devina l’amour pour l’antiquité qui m’habitait, et, avec un regard de sympathie, il me dit : « Accompagnez-moi dans mon voyage ! », et il me tendit la [main] droite en signe d’amitié. J’étais transporté de joie et, tout de suite, je lui baisai la main 38.

Parallèlement, une lettre de Maffei, figure de l’érudition européenne, à l’un de ses cousins, montre clairement que le marquis véronais
38. Cité par MARCHI GIAN-PAOLO, « Jean-François Séguier et Scipion Maffei », in AUDISIO GABRIEL et PUGNIÈRE FRANÇOIS (dir), Jean-François Séguier, op. cit.,p. 89.

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devient le « patron », à la fois mentor et protecteur, du jeune juriste languedocien :
J’ai visité Nîmes, Arles, Narbonne, Fréjus, Toulon, Marseille, Aix et de nombreuses autres villes. J’y ai trouvé de très belles choses, dont je pense parler dans des lettres, que je vais publier à Paris, où je me dirige enfin. J’ai reçu d’infinis honneurs et courtoisies : mes bagatelles sont connues de tout le monde, chose que je n’aurai jamais cru ici. J’ai « acquis » un gentilhomme français, de Nîmes, appartenant à une très noble famille, bien que pauvre, et qui est par ici très estimé et honoré. Il a vingt-cinq ans, et est un ange dans ses manières d’être, très grand amateur d’inscriptions, excellent copiste et bon dessinateur. Sans un « aide d’étude » je ne pourrais rien faire : en Italie d’un côté je n’ai trouvé personne, de l’autre, personne n’a daigné m’accompagner. Mes dépenses augmentent en peu, mais Dieu y pourvoira. Je voyage donc comme un milord, avec un homme de chambre, et avec un gentilhomme, qu’en dîtes-vous.

Jusqu’ici le savant véronais avait en effet échoué dans sa recherche du collaborateur de confiance, susceptible de l’accompagner dans ses voyages et dans ses entreprises d’édition des inscriptions antiques, dont il avait tracé le profil exigeant :
En attendant, je vous prie de chercher pour moi un jeune homme, instruit qui sache par conséquent bien lire et écrire, dans le vrai sens des mots. Et, là où à ces deux habiletés, correspondaient des coutumes et des parents honnêtes, je le prendrai en tant que secrétaire, je lui donnerai cinq sequins par mois, à manger et à dormir ; mais je voudrais qu’il soit bien décidé à se consacrer à moi pour toujours, qu’il ne se mêle jamais de mes décisions quant à partir, à rester, où et quand. C’est pourquoi il faut qu’il soit libre de parents et encore plus de femme et d’enfants. Je m’engage toutefois, bien entendu, de le maintenir à mes frais dans Sienne, au cas où l’on ne se trouve pas bien réciproquement. Le père Fassini est en train de me chercher quelqu’un. Demain je dois en voir un. Toutefois, à égal mérite, je préférerais quelqu’un de Sienne et trouvé par vous. Je suis actuellement obligé d’en chercher un, puisque celui que j’avais à Rome, sur lequel je comptais pour ce voyage, m’écrit de

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s’être marié, raison pour laquelle il ne peut pas me servir hors de Rome, et encore moins hors d’Italie. C’est pour cela que la première qualité de la personne que je cherche, après bien entendu une excellente maîtrise de l’écriture et de la lecture, doit être de me suivre partout, sans jamais me demander où on s’arrêtera 39.

Entre les deux antiquaires et épigraphistes, la séduction est réciproque et l’attachement durable. Maffei et Séguier sillonnent l’Europe pendant cinq ans. À leur retour en Italie, Séguier écrit à son ami Baux le 25 janvier 1737 que « s’il n’y avait ici le marquis Maffei qui anime tout je crois qu’on n’étudierait plus ; c’est le patron des lettres et celui qui met tout en train. Vous jugez combien je m’estime heureux de passer ma vie avec lui ». De fait, il ne revient à Nîmes qu’en 1755, après la mort de Maffei, et se constitue en fidèle gardien de la mémoire du marquis, consignant « tous les mémoires de la vie des œuvres de l’illustre marquis Maffei [...] dans les mains d’une personne qui mieux que moi pourra rendre honneur à un si grand homme de lettres, et qui en publiera dans quelque temps la vie », écrit-il le 19 février 1755 au marquis Michele Enrico Sagramoso. À Vérone, aux côtés de Maffei, Séguier a non seulement publié son Plantae Veronenses, mais il s’est également pris de passion pour les fossiles qui constitueront ensuite une part considérable de ses collections naturalistes. Il écrit à son ami Baux : « Voilà les plantes finies : je vais passer aux pétrifications dont ce pays est si abondant. » Dans une lettre du 10 janvier 1743, il précise : « Je voudrais bien vous revoir, et vous entretenir de mes voyages et des observations que j’ai faites. J’ai plus de deux mille pièces de curiosités naturelles, une bonne quantité de livres à transporter chez moi [...]. L’union que je fais de toutes ces choses a pour but de parler un jour dans un ouvrage fort entendu de toute l’histoire naturelle et je tâche par moi-même, ou par mes amis de rassembler les originaux. » L’entreprise le met en correspondance avec Réaumur, La Condamine ou encore Dortus de Mairan, qui l’encouragent. Réaumur lui écrit que les planches qu’il a dessinées des fossiles du Véronais annoncent « un grand ouvrage sur cette matière qui dans les derniers [temps] a été si fort au goût des naturalistes ». En retour, Séguier expédie dans toute l’Europe des fossiles qui viennent enrichir les collections, mais il construit également une collection remarquable que des centaines de visiteurs, on l’a

39. Cité par MARCHI GIAN-PAOLO, « Jean-François Séguier et Scipion Maffei », op. cit., p. 94.

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dit, viennent admirer. Dezallier d’Argenville ne s’y est pas trompé dans le chapitre de sa Conchyliologie dédié aux « plus fameux cabinets de l’Europe touchant l’histoire naturelle » :
La collection de M. Séguier, conseiller au Présidial de Nîmes, est le fruit de ses voyages et de son long séjour en Italie. Il possède plus de trois cents empreintes de poissons trouvées sur le Mont Bolca, dont plusieurs sont entiers et ont plus de deux pieds de long. Les ichtyopètres d’Elseiben, d’Oeningen, Mont-Liban, Mansfeld les accompagnent. On y voit une suite de crabes du Véronais, une d’oursins très variée, une de cornes d’Ammon et de nautiles ; des coquillages de toute espèce, des huîtres, des bois pétrifiés et d’un bois de cerf qu’on a découvert dans le Véronais, l’encrinite ; l’hippolite ou de grosses pierres composées de couches concentriques, et de deux pouces et demi de diamètre, pesant plus de huit livres, qu’on a tirées du corps d’un cheval ; beaucoup d’empreintes de plantes sur le schiste ou l’ardoise blanche du Mont Bolca, qui peuvent servir à augmenter la longue liste de celles que Scheuchzer a données dans l’Herbarium diluvianum 40.

Horace Bénédicte de Saussure, dont la rencontre avec Séguier a déjà été mentionnée, confirme dans Voyages dans les Alpes :
Monsieur Séguier de Nîmes, cet homme aussi célèbre par ses connaissances que recommandable par sa rare modestie et par l’extrême bonté de son caractère, possédait la plus belle collection d’ichtyopètres qui ait jamais existé. Il pensait à publier ses recherches sur cet objet intéressant : il me fit voir en 1776 les dessins qu’il avait faits lui-même de tous les poissons et de tous les fossiles du Véronais.

40. DEZALLIER D’ARGENVILLE ANTOINE JOSEPH, L’Histoire naturelle éclairée dans deux de ses parties principales, la lithologie et la conchyologie, Paris, 1780, p. 294-295.

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4. LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE L’UNIVERSITÉ LUTHÉRIENNE DE STRASBOURG ET DE L’ÉCOLE DIPLOMATIQUE DE JEAN DANIEL SCHOEPFLIN

Né dans le margraviat de Bade en 1694, Jean Daniel Schoepflin (ou Schöpflin à l’allemande) fait ses études à Bâle et à l’université de Strasbourg, où il succède à son maître, Kuhn, comme professeur d’histoire et d’éloquence en 1720. Il est le plus jeune professeur de l’établissement, dont il contribue à faire l’« université des princes », en raison du rayonnement de ses cours d’histoire politique puis de son école diplomatique. Si les immatriculations universitaires se maintiennent bien au cours du siècle malgré les fluctuations liées aux conflits européens – notamment lorsque les opérations se rapprochent de l’Alsace –, l’université de Strasbourg est pourtant pénalisée par sa charte ancienne face aux universités allemandes récentes comme Göttingen, ou récemment réformées, comme Halle ou Greifswald, pour étoffer le corps professoral – il n’y a qu’une seule chaire d’histoire – et introduire de nouvelles matières : histoire contemporaine, sciences politiques et statistique, qui visent clairement à former les administrateurs. Il n’y a pas en France d’enseignement de la « science camérale » comme on en connaît dans le monde germanique, et malgré sa proximité géographique et l’ampleur de ses échanges avec l’Allemagne, Strasbourg est restée en marge du mouvement. Il faut donc toute la détermination et la réputation auprès des ministères, des cours, et de la république des lettres de Schoepflin et de ses élèves pour mettre sur pied cette école diplomatique. Dans ces conditions, son rayonnement européen tient moins à l’exportation d’un modèle culturel français – d’autant que Schoepflin se tient à l’écart du monde des lettres françaises

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des années 1750, lui préférant la Frühaufklärung 1 – qu’au dynamisme des individus, à leur capacité à créer et à entretenir un réseau relationnel remarquable, à valoriser leur position d’interface entre la France et l’Allemagne, et à pousser leurs antennes jusqu’aux extrémités du continent. Schoepflin a su capitaliser les relations nouées lors de ses voyages de formation et d’informations savantes : en France, en Italie et en Angleterre (1726-1728), aux Provinces-Unies, aux Pays-Bas autrichiens et à Paris (1731), en Allemagne, Bohême et Autriche (1738), en Suisse (1744) pour nouer de solides relations. Sciences et diplomatie sont d’ailleurs intimement liées, puisque le gouverneur d’Alsace, d’Huxelles, avait proposé de charger Schoepflin d’une mission diplomatique en Angleterre en 1727-1728 à l’occasion, voire sous couvert, de son périple savant. En 1746, Schoepflin s’entretient avec le ministre Maurepas, qui, sur le plan des échanges savants, lui accorde le prêt du manuscrit dit de Manesse, à la bibliothèque royale, en faveur de M. Bodmer à Zurich [pas très clair]. L’agrégation aux compagnies académiques scande en tout cas sa reconnaissance scientifique et mondaine. Le professeur strasbourgeois devient fellow de la Royal Society en 1728, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres de Paris l’année suivante, mais aussi des académies de Cortone, Saint-Pétersbourg, Besançon et Göttingen. Il participe à la fondation des académies de Mannheim en 1763 et de Bruxelles. Tout en déclinant les propositions flatteuses des universités d’Uppsala, de Leyde et de celle, moins prestigieuse, de Francfort-sur-l’Oder, Schoepflin s’affirme comme une tête de réseau dans les échanges culturels francogermaniques et sait valoriser sa position d’interface. Significativement, les étrangers de passage à Strasbourg l’inscrivent sur la liste des personnalités qu’il faut avoir rencontrées. Les francs-maçons alsaciens ne s’y trompent pas, qui assaillent Schoepflin de demandes : il doit par sa réputation illustrer les colonnes de la Candeur, loge cosmopolite et aristocratique, intimement liée à l’université luthérienne. Alors qu’il ne réside pas à Paris, il est nommé en 1740 historiographe du roi. La cour de Vienne lui offre le poste de directeur de la Bibliothèque impériale en 1739, puis en 1747 les fonctions de gouverneur du futur empereur Joseph II qu’il décline [les deux offres ?]. La réussite de l’école est le fruit de quarante ans de travail et d’investissement scientifique, diplomatique, personnel mais aussi relationnel et mondain – car Schoepflin n’ignore pas l’importance
1. Qu’on traduira imparfaitement par « pré-Lumières » ou « premières Lumières ».

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des cours. Il rencontre Louis XV à Strasbourg en 1744, à Compiègne en 1751, mais aussi le beau-père du roi, Stanislas, à Nancy à plusieurs reprises, l’empereur Charles VI à Vienne, Marie-Thérèse et son époux François de Lorraine. Si l’école diplomatique semble débuter son activité vers 1752, elle s’inscrit dans le prolongement des cours privés de jeunes nobles que Schoepflin donne déjà depuis de nombreuses années, assisté de l’historien et futur diplomate Pfeffel. Au programme, histoire de l’Empire et de ses différents États, sciences politiques, histoire des relations internationales contemporaines, à partir de l’étude des traités. Pour Jürgen Voss, auteur d’une biographie de référence sur Schoepflin, le succès de ces cours privés ne fait aucun doute : « L’auditoire est particulièrement choisi, car on y trouve par exemple des personnalités prestigieuses comme le comte Thun et Cobenzl, futur gouverneur des Pays-Bas autrichiens 2. » Les notes abondantes prises par le comte August Joseph von Törring et son précepteur-gouverneur permettent de suivre précisément la formation d’un jeune aristocrate bavarois, fils de ministre, qui étudie à Strasbourg sous la direction de Schoepflin de février 1746 au printemps 1749. Voici par exemple une semaine type pendant le premier semestre : Jour Lundi Heure 7h 9h 11 h 14 h 30 16 h 18 h Mardi 7h 9h 11 h 14 h 30 Cours ou activité Maître de mathématiques Répétiteur d’histoire Messe Maître de musique Collège d’histoire Assemblée Maître de mathématiques Répétiteur d’histoire Messe Maître à danser

2. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, Publications de la Société savante d’Alsace, coll. « Recherches et documents », 1999, t. 63, p. 148.

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16 h 17 h 30 Mercredi 7h 8h 9h 11 h 14 h 30 16 h 18 h Jeudi Vendredi

Professeur de philosophie Comédie Maître de mathématiques Maître d’armes Répétiteur d’histoire Messe Maître de musique Collège d’histoire Assemblée Comme le mardi Comme le mercredi, à la réserve qu’au lieu de l’assemblée il y a concert. Comme le mardi, si ce n’est qu’il n’y a point de spectacle.

Samedi

On ajoutera cette note savoureuse : « Les heures qui paraissent vides sont employées [sic !] 3. » À la fin de ces trois années de formation auprès de Schoepflin, Törring part pour Paris poursuivre son tour de formation. L’érudit strasbourgeois lui remet de nombreuses lettres de recommandation, qui lui ouvrent son espace relationnel au sein de la république des sciences et des arts en le mettant en relation avec de grands noms : le philosophe et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences Fontenelle (1657-1757), ses collègues René Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757), naturaliste et physicien, l’abbé Jean Antoine Nollet (1700-1770), célèbre pour ses Leçons de physique expérimentale [titre OK ?] et ses travaux sur l’électricité, Jean Paul Grandjean de Fouchy (1707-1788), astronome et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences en 1743, le sculpteur Falconet (1716-1791) – dont nous étudierons le séjour à Saint-Pétersbourg pour

3. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 135.

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réaliser le célèbre cavalier de bronze –, Claude Gros de Boze (1680-1753), numismate, membre de l’Académie des inscriptions, dont il fit l’histoire, reçu à l’Académie française en 1715, Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755), auteur d’une célèbre Méthode pour étudier l’histoire, l’érudit et mondain président Hénault (1685-1770), dont on se souvient qu’il hébergea le club de l’Entresol dans son hôtel, le comte de Caylus (1692-1765), archétype du collectionneur et « antiquaire » du XVIIIe siècle, membre de l’Académie des inscriptions en 1742. On peut imaginer que d’autres canaux, aristocratiques, mondains et familiaux ont pourvu le jeune Bavarois en sésames pour les sociétés où il est de bon ton d’être présenté et reconnu avant de rentrer au pays. Törring achève sa formation à l’niversité bavaroise d’Ingolstadt en 1750, auprès d’un ami de Schoepflin, Ickstadt. Il devient plus tard président du Conseil de la cour de Bavière. L’enseignement de Schoepflin suscite convoitises et intérêt tant à Vienne qu’à Versailles, où l’on suit de près cette expérience à la fois pédagogique, savante et politico-diplomatique réussie :
Quelques années plus tard, lors d’un séjour à Vienne, des aristocrates autrichiens demandent conseil à Schoepflin en vue de l’éducation de leurs fils qu’ils souhaiteraient conforme à leur rang. Lorsque les tentatives que fait la Cour de Vienne pour garder Schoepflin à son service échouent, beaucoup de jeunes nobles autrichiens vont venir à Strasbourg pour y faire leurs études. Dans un rapport réalisé en 1739 sur Schoepflin par le ministère des Affaires étrangères, Versailles relève que ce dernier connaît parfaitement l’histoire, le droit public et l’histoire des différents États ; ce même rapport précise que c’est la raison pour laquelle beaucoup de jeunes étrangers poursuivent leurs études à Strasbourg : à la fin de la guerre de Succession d’Autriche, le nombre des étudiants augmente considérablement 4.

De son côté, le savant strasbourgeois sait utiliser les arguments européens auprès de ses correspondants à Versailles et Paris lorsque le représentant du roi dans la capitale alsacienne, le préteur royal Klingin, entrave
4. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 148.

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ses projets. Il en est finalement débarrassé en 1752 et peut alors se consacrer pleinement à ses cours privés, au chantier érudit de l’Alsatia illustrata et à la création de son école diplomatique. Ainsi, dans une lettre datée du 24 avril 1751 au chancelier Lamoignon, il écrit : « Nous avons présentement parmi nos élèves des Suédois, Polonais, Livoniens, Courlandais, Hollandais, Allemands, Suisses et Grisons dont la plus grande part sont nobles et de la religion protestante. Nous leur inspirons, monseigneur, d’autres principes à l’égard de la France que ne leur inspireraient les Universités d’Allemagne 5. » Le royaume du très chrétien [du très chrétien Louis XV ?] n’a donc aucun intérêt à remettre en cause le caractère confessionnel de l’université de Strasbourg et partant l’attraction qu’elle exerce sur les élites européennes protestantes. Schoepflin s’appuie à cette date sur un manuel italien qu’un libraire strasbourgeois vient de rééditer en 1752, La Véritable Politique des gens de qualité. Il n’hésite pas à écrire à Schumacher, qui dirige l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg 6, pour l’inviter à lui envoyer des élèves russes. Schoepflin joue à la fois de sa réputation européenne, des origines alsaciennes de Schumacher, natif de Colmar, et des liens très étroits qu’il entretient avec l’Académie russe : Schoepflin s’était vu proposer dès la fondation de l’Académie, en 1725, la chaire d’historiographe. De fait, de nombreux Russes séjournent à Strasbourg dans les années 1760 et 1770, s’enregistrent sur le matricule universitaire comme sur les listes des membres de la Candeur, prestigieuse loge maçonnique, à la fois aristocratique, cosmopolite et universitaire. À partir de 1765, l’Académie de Saint-Pétersbourg institue même des bourses d’études en médecine de cinq ans à Strasbourg. Au-delà de cette origine directe, l’école diplomatique des années 1750 et les cours qui l’ont précédée prennent également le relais de l’Académie politique fondée au Louvre en 1712 par le marquis de Torcy – un Colbert – dans un contexte particulièrement difficile, la fin de la guerre de Succession d’Espagne et les âpres pourparlers diplomatiques du congrès d’Utrecht. Ils témoignent ce faisant de la nécessité d’une formation des diplomates, et de la permanence d’une demande en la matière, tant en France qu’en Europe. La société des princes (selon la formule de Lucien

5. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 116. 6. Elle est également un établissement d’enseignement supérieur.

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Bély) a besoin de représentants qui maîtrisent les enjeux politiques, géopolitiques et diplomatiques européens. Cette Académie avait pour vocation la formation des futurs diplomates. Dubos, Saint-Priest et Legrand, conseiller du marquis de Torcy, enseignent à six élèves en 1712, douze en 1714, le droit public, le droit des gens, l’histoire moderne et contemporaine ainsi que les principales langues européennes vivantes. Les élèves travaillent sur les textes des principaux traités de paix et des traités conclus entre les puissances européennes. À partir des archives du dépôt des Affaires étrangères, ils rédigent des mémoires documentés – tâche qui est celle des diplomates en poste. Mais l’institution est supprimée en 1720 : la rivalité entre Torcy et le cardinal Dubois, donc entre l’héritage de Louis XIV et la cour du Régent, est la plus forte. Le projet d’école diplomatique de Schoepflin s’inspire également de la création par Jean-Jacques Moser de l’Académie de Hanau, en marge de l’université de Göttingen, où la formation destinée aux futurs administrateurs et diplomates – le ministre Münchhausen, dont Moser était conseiller à la cour de Hanovre, évoquait la création d’une « Académie d’État » – rencontre un vif succès. Mais, précise Jürgen Voss, « contrairement à ce qui s’est passé à Göttingen, l’initiative de la création de cette école diplomatique n’est nullement suggérée par un quelconque ministre, même si à Versailles on suit ce projet avec bienveillance. Par rapport à Hanau où Moser crée une académie spécialisée dans l’enseignement des sciences politiques et de l’administration, Strasbourg n’adopte pas d’organisation spécifique puisque, comme à Göttingen, l’école diplomatique est intégrée à l’Université 7 ». En 1754, Schoepflin et ses collaborateurs – qui sont aussi ses disciples – disposent du premier manuel publié par l’école diplomatique, l’Abrégé chronologique de l’histoire du droit public d’Allemagne de Pfeffel. Schoepflin, fidèle à la veille et à la compilation bibliographiques propres à l’Aufklärung germanique, intègre sans délai les nouvelles parutions à ses cours et presse les libraires strasbourgeois de s’approvisionner en un nombre d’exemplaires suffisant. Ainsi en 1756, avec l’histoire des principales puissances et États européens [titre d’ouvrage ?] de J.-J. Schmauss. La guerre de Sept Ans (1756-1763), conflit d’envergure européenne qui prend des dimensions mondiales avec les affrontements dans les colonies, loin de freiner le développement de l’école diplomatique, l’accélère
7. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 147.

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encore. Strasbourg est éloignée du théâtre des opérations et bénéficie de flux d’étudiants venus de Leipzig – la Saxe est particulièrement meurtrie par le conflit avec la Prusse – ou de Göttingen – en Hanovre, dont l’Électeur est roi d’Angleterre. En outre, comme l’illustrent les publications contemporaines des Principes de négociations pour servir à l’introduction au droit public de l’Europe fondé sur les traités (Paris, 1757) de Mably, récemment réédité par Marc Belissa 8 et du Droit des gens de Vattel (Londres, 1758), la géopolitique – Schoepflin demande à ses élèves de venir à ses cours d’histoire avec des cartes de géographie –, l’histoire dynastique et politique, le droit des gens et les relations internationales sont plus que jamais nécessaires à la formation des futurs administrateurs de haut rang des puissances européennes. Avec un sens infaillible de l’à-propos et surtout une attention aiguë à la géopolitique européenne depuis cet observatoire remarquable qu’est l’université luthérienne de Strasbourg, véritable microcosme européen, Schöpflin met au programme l’histoire de la paix de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente Ans (1618-1648), cette autre confrontation européenne majeure. En 1759-1760, il opte pour une question sur les traités de paix depuis le milieu du XVe siècle ; et fin 1761, il note qu’une cinquantaine d’étudiants, pour la plupart des étrangers, suivent son enseignement sur « l’origine et le développement des familles souveraines de l’Europe ». « Le nombre d’étudiants est si considérable, au cours du semestre d’hiver 1763-1764, note Jürgen Voss, que Koch – disciple et héritier de Schoepflin – est obligé de faire trois séries de cours 9. » Nouveauté qui satisfait particulièrement le maître strasbourgeois : avec la fin de la guerre de Sept Ans, le nombre d’élèves français augmente. Il en est ainsi tout au long de la décennie 1760, preuve d’une prise de conscience de l’utilité d’étudier les sciences politiques, les relations internationales, le droit des gens, les traités de paix et l’histoire européenne dans un contexte international particulièrement difficile. Choiseul envoie deux élèves de l’école militaire de Paris à Strasbourg, suivre à la fois les cours de l’école d’artillerie et ceux de l’école diplomatique. Ils ne sont que les éclaireurs de contingents plus importants. Le prince de Ligne, figure aristocratique et cosmopolite du royaume européen des mœurs et du goût,

8. BONNOT DE MABLY GABRIEL, Principes des négociations pour servir d’introduction au droit public de l’Europe, Introduction et notes de Marc Belissa, Paris, Éditions Kimé, 2001. 9. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 150.

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écrit alors à Schoepflin : « Les Français... et ils commencent à aller à vos leçons. Je leur pardonne tout. Vous les fixerez, vous leur donnerez ce qui leur manque. »

Schoepflin sait non seulement utiliser son réseau de correspondance, d’amitié et de protection à travers l’Europe des cours et des académies, il sait aussi « vendre » son école et la formation d’excellence que ses disciples et lui-même y dispensent. Lorsqu’il accueille Ludwig Cobenzl, futur diplomate et ministre autrichien, qui séjourne à Strasbourg de 1766 – il n’a que treize ans – à 1770, Schoepflin insiste : « Nous avons ici des gens capables à le former en son temps dans la bonne philosophie et dans le droit civil, féodal et canonique. » Il prend l’engagement de « former un sujet qui puisse à son temps briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une cour que l’Europe respecte ». Mission accomplie. L’école diplomatique a, quelques années plus tôt, accueilli les fils du tout-puissant ministre saxon Brühl, et cet autre serviteur de premier plan de l’impératrice-reine MarieThérèse dans les Pays-Bas autrichiens, le comte de Neny, est réellement impressionné par le sérieux des examens qui sanctionnent la formation. En 1771, la parution du Tableau des révolutions de l’Europe depuis le bouleversement de l’Empire d’Occident jusqu’à nos jours, à partir des cours de Koch, vient conclure une phase d’intense activité pédagogique et savante pour l’école diplomatique. Quelques mois plus tard, le 6 août 1771, Schoepflin meurt, et la question de la pérennité de l’établissement se pose car on craint un départ massif des élèves étrangers et surtout parce que l’héritier spirituel, Koch, n’a que le titre de bibliothécaire de la Ville et n’occupe aucune chaire à l’université – il devra attendre 1782. Néanmoins, grâce au soutien du représentant du roi à Strasbourg, le préteur royal d’Autigny, Koch peut poursuivre son œuvre. La correspondance échangée par deux universitaires de Göttingen – université qui a logiquement fait des propositions de recrutement à Koch, propositions rejetées par le comte de Vergennes, ministre français des Affaires étrangères, signe que cette école diplomatique est un réel enjeu et que son fonctionnement est suivi de près dans les cours européennes – témoigne de ce maintien : « C’est que la Cour de France envoie des gens qu’elle compte employer dans les cabinets ministériels », écrit Schlözer à Michaelis. Avec Koch, Schoepflin a réellement trouvé un héritier digne de poursuivre son œuvre. Après un voyage d’études à Göttingen, Koch propose un plan ambitieux de modernisation universitaire et de titularisation des professeurs. Il pousse à la création d’une « Faculté historique et politique »

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où seraient réunies les disciplines que l’université de Strasbourg ne propose pas dans son offre de formation, à la différence des universités allemandes :
L’histoire politique ancienne et moderne, générale et particulière ; les traités de paix ; le droit public de l’Europe ; la science des gouvernements, des mœurs et des intérêts des puissances, appelée « statistique » en Allemagne ; l’histoire littéraire ; les antiquités, la diplomatique, la héraldique. L’économie politique de l’État et les parties qui s’y rattachent. Cette science dispose alors de chaires dans toutes les universités d’Allemagne. L’Électeur palatin a fondé une académie particulière pour y enseigner l’économie politique, et le landgrave de HesseDarmstadt a érigé depuis peu dans son Université de Giessen une cinquième Faculté nommée Faculté économique. L’histoire naturelle. La belle littérature française et la belle littérature allemande exigeraient également des chaires 10.

Pour Jürgen Voss, le constat est sans appel :
Alors que la plupart des disciplines [...] sont enseignées à Mayence depuis la réforme de l’Université en 1785 et que les chaires indispensables y sont créées, le mémoire de Koch ne rencontre aucun écho à Strasbourg. Dans le souci de restructurer l’une de ses deux Universités (Mayence et Erfurt), le Prince-Électeur met tous les moyens en œuvre. Pareille ambition fait défaut à Strasbourg. La responsabilité de cette situation n’incombe pas aux préteurs (les préteurs royaux, représentants du monarque français) qui, en cette fin du XVIIIe siècle, soutiennent ces initiatives, mais au Magistrat (conseil municipal) de Strasbourg pour qui l’Université doit rester l’institution grâce à laquelle parents et amis peuvent trouver une situation professionnelle prestigieuse. Telle est la raison pour laquelle les conditions d’études sont moins favorables à Strasbourg qu’à Göttingen, ou dans l’une ou l’autre des Universités allemandes : les efforts considérables de Koch sont d’autant plus méritoires 11.
10. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 157. 11. VOSS JÜRGEN, Jean-Daniel Schoepflin (1694-1771). Un Alsacien dans l’Europe des Lumières, op. cit., p. 157-158.

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Quand on connaît le retard et l’immobilisme universitaires français comparés au rayonnement strasbourgeois et à ses liens avec l’Aufklärung, on imagine sans peine le gouffre qui sépare alors les universités françaises et germaniques. Les premières restent à l’écart de la modernisation de l’État monarchique – sauf à Perpignan, dont le comte de Mailly a voulu faire une vitrine aux portes méridionales du royaume –, de la diffusion des Lumières, quand les secondes en constituent des pièces maîtresses. Koch sait également se montrer le digne héritier de Schoepflin et un observateur remarquable des relations entre les puissances européennes lorsqu’il compose son cours et bientôt un livre intitulé Tableau des révolutions de l’Europe depuis le bouleversement de l’Empire d’Occident jusqu’à nos jours (1771). Alors que Mably estime dans Le Droit public de Europe fondé sur les traités que l’histoire de l’Europe est constituée par la somme des histoires de chaque État, Koch estime au contraire que « l’idée d’une histoire générale de l’Europe n’est pas moins juste que celle de son droit public ». Il place clairement au centre de sa réflexion géopolitique et de son enseignement la notion d’équilibre des puissances, de Balance of power. Ses travaux sont donc à même de remplacer les ouvrages déjà datés de Schmauss, qu’il apprécie cependant beaucoup : Histoire de l’équilibre européen (1741), Introduction à la science politique (1741-1742). Les notes prises par les étudiants qui suivent son cours de « statistique » des puissances européennes montrent à la fois la clarté et la précision de son enseignement. Koch dresse une typologie des puissances européennes. En premier, il isole la France et la GrandeBretagne, qui ont les moyens de mener une guerre sans conclure d’alliance : il étudie les coalitions européennes du second XVIIe siècle destinées à rétablir l’équilibre européen contre la super-puissance française, puis il s’intéresse au glissement vers une hégémonie anglaise. Vient ensuite un second groupe d’États qui pour mener une guerre sont obligés de conclure une alliance, surtout si cette guerre se prolonge dans le temps ou se déroule en mer (Autriche, Russie, Prusse, Espagne, Danemark). Koch met en évidence un troisième groupe d’États qui, en cas de guerre, ne sont capables que d’apporter leur concours à d’autres États en fournissant des troupes aux belligérants (Portugal, Piémont-Sardaigne, Suède, Provinces-Unies, États de l’Empire). La typologie se termine par les États qui n’ont aucune puissance effective en Europe. Koch n’hésite pas non plus à étudier les conflits les plus contemporains. Ainsi étudie-t-il les enjeux de la guerre de Succession de Bavière, dite « guerre des patates », ou présente-t-il à ses élèves l’histoire des États-Unis d’Amérique – il se démarque ainsi de Göttingen, où l’iniversité relève de l’Électeur... et roi d’Angleterre.

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Koch poursuit son œuvre malgré la Révolution et la fin de l’Ancien Régime, puisqu’il donne en 1796 un Abrégé de l’histoire des traités de paix et une édition refondue et augmentée de son Tableau des révolutions de l’Europe (1790 pour l’époque médiévale et 1807 pour l’édition complète). Au total, des diplomates français comme Conrad Alexandre Gérard, premier ambassadeur français aux États-Unis, ou Joseph M. de Rayneval, dont le nom est associé au traité de libre-échange franco-britannique de 1786, sont des Alsaciens formés à l’école diplomatique. Mais plus largement, ce sont ces cours et leurs publications qui servent de référence aux diplomates pendant des décennies. On le sait, les étrangers ne sont pas en reste : sans chercher à établir de liste exhaustive, on se contentera de noter que nombre des diplomates, administrateurs et hommes d’État de premier plan, des Révolutions européennes à l’Europe de la Sainte-Alliance, ont été formés à Strasbourg. Aux frères Brühl, à Ludwig von Cobenzl, aux deux fils du président de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, le comte Razoumovski, aux fils du duc d’Aremberg, à l’époque de Schoepflin, succèdent ainsi les Metternich et autres Montgelas.

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5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN DE LA FRANC-MAÇONNERIE FRANÇAISE : L’EXEMPLE SUÉDOIS

Diplomate, ambassadeur culturel et médiateur maçonnique : l’œuvre pionnière et décisive de Carl Gustaf Tessin
Les ambassadeurs suédois Carl Gustaf Tessin, Carl Fredrik Scheffer, Creutz et Erik Magnus Staël-Hostein sont régulièrement célébrés au nom de l’amitié et en souvenir de l’alliance franco-suédoise comme médiateurs culturels et artistiques entre les deux royaumes au XVIIIe siècle, quand ils n’apparaissent pas encore à une historiographie nostalgique comme les agents du rayonnement de l’Europe française. La remarquable exposition organisée au Grand Palais en 1994 sur « Le soleil et l’étoile du Nord » leur a légitimement accordé une large place. En revanche, on insiste peu sur leur rôle décisif dans l’introduction de la franc-maçonnerie en Suède et son organisation sur des bases nationales, alors que l’ordre a rencontré un succès considérable et participe de la géopolitique suédoise en Baltique. L’exemple suédois permet donc d’éclairer de manière originale les relations franco-européennes au siècle des Lumières et de souligner la richesse des appropriations culturelles à l’œuvre à travers l’espace européen. Tout un pan de l’activité des diplomates européens au XVIIIe siècle reste à étudier dans cette perspective. Le premier et sans doute le plus remarquable de ces ambassadeurs suédois, le comte Carl Gustaf Tessin (1695-1770), gendre du comte Eric

5. UNE EUROPE FRANÇAISE ? LE RAYONNEMENT EUROPÉEN • 163

Sparre évoqué au chapitre précédent, a fait un premier séjour en France en 1714, muni d’un solide plan de formation préparé par son père : « Je lui ai très fortement recommandé la justesse de la langue et du style épistolaire, avec la belle et aisée manière d’écrire, dont on se sert en France 1. » Son épouse, Ulrika Louisa (Ulla) Sparre (1711-1768), n’est pas moins sensible aux charmes de l’écriture épistolaire française. À propos de Mme de Sévigné, elle écrit : « Jamais pinceau n’a valu sa plume. [...] Enfin Mme de Sévigné, quoique fort célèbre n’a pas encore tout ce qu’elle mérite. Notre siècle est trop près d’elle ; elle gagnera à vieillir. Si toutes les femmes lui ressemblaient, elles seraient par trop aimables. Tout est bien, laissons à la plupart d’entre elles, les hameçons de leurs beaux yeux et de leurs folies 2. » De son côté, Carl Gustaf écrit le 1er juin 1751 au futur roi Gustave III, dont il est devenu son gouverneur : « La marque la plus infaillible de la splendeur d’un royaume, c’est lorsque les arts y fleurissent. ».Tessin est envoyé extraordinaire de Suède en France de 1739 à 1742 chargé de négocier des subsides et la conclusion d’une alliance contre l’expansionnisme russe. L’accompagne comme secrétaire le baron Carl Fredrik Scheffer (1715-1786), qui, à partir de 1742, année où il sera nommé ambassadeur plénipotentiaire à la cour de France, reprendra ses multiples flambeaux : diplomatique, artistique, culturel, mondain, et maçonnique pour parachever l’œuvre de son maître et ami, avant de lui succéder à Stockholm. À Paris, le couple Tessin se livre sans réserve à sa « tableaumanie », selon ses propres termes. À l’occasion de la célèbre vente Crozat, Tessin acquiert plus de deux mille des dix-neuf mille dessins dispersés, pour un total de plus de 5 000 livres. Ils sont à l’origine du très riche fonds français du Musée national à Stockholm. La correspondance de Tessin fait amplement référence à l’actualité artistique : y sont cités Aved, les Bouchardon, Boucher, Chardin, Desportes, Lancret, Nattier, Oudry, Tocqué, Charles André Van Loo. Une fois nommé à Paris, Scheffer reçoit de très nombreuses demandes de son mentor :
On le prie d’acheter livres, gravures, tableaux, mais aussi toutes sortes de colifichets et de frivolités. Et le nouveau ministre court obligeamment les rues de Paris ; un jour pour demander à Boucher ou à Chardin de ne pas tarder à envoyer les tableaux commandés, le lendemain pour rechercher, comme le lui prescrivait le comte de

1. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 18. 2. Tableaux de Paris et de la Cour de France 1739-1742, op. cit., p. 22.

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Tessin, "dans la vieille rue de la Monnaie [...] une boutique où l’on vend des poupées et surtout des souris à ressorts ; Quelle trouvaille pour mes étrennes" 3.

La correspondance entre Scheffer et Tessin éditée par Jan Heidner est d’ailleurs une véritable chronique de l’actualité littéraire, artistique et mondaine du Paris du milieu du XVIIIe siècle. Scheffer partage d’ailleurs avec Tessin son amour de la France et de sa langue, comme il l’écrit à Mme du Deffand, dont il fréquente le salon, le 24 août 1753 : « J’aime la gloire de la France, mon amour pour la nation me fait penser souvent que je suis Français, et je souffre d’entendre les raisonnements que l’on fait sur tout ce qui se passe chez vous. » Selon Gunnar von Proschwitz,
la France des Tessin, c’est tout un monde et toute une civilisation. C’est le pays d’une langue qui a atteint son point de perfection, le pays des grands artistes et écrivains, c’est aussi le pays de la mode et du mobilier. C’est là que se produisent des vins, des parfums, des pommades, des tissus d’une rare qualité. Et c’est là que l’on trouve les meilleurs cuisiniers et domestiques... Comment faire parvenir toutes ces marchandises, tous ces ballots en Suède ? Ils sont envoyés à Rouen pour être transportés par mer à Stockholm. L’inquiétude ronge Tessin à la pensée de tous les dangers auxquels seront exposés ses tableaux, ses dessins, ses estampes, ses meubles... Et il ne veut pas non plus qu’on déballe à Stockholm ses tableaux ni qu’on les voie, sans qu’il ne soit présent lui-même. La mission diplomatique du comte de Tessin, à la cour de France, fait époque dans l’histoire de Suède moins par ses résultats politiques que par ses grands apports culturels, qui rendirent la Suède à la fois tributaire et solidaire du cosmopolitisme 4.

Le témoignage est intéressant, même si l’auteur est trop tributaire de la tradition historiographique de L’Europe française lorsqu’il écrit : « Au fil

3. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation françaises en Suède au siècle des Lumières », in Une amitié millénaire, op. cit., p. 196. 4. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation françaises en Suède au siècle des Lumières », op. cit., p. 195.

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des siècles, la Suède s’est ouverte aux richesses spirituelles de l’Europe. Aucune autre époque n’a cependant connu comme le Siècle des Lumières une véritable francisation des élites suédoises. Cela n’a en soi rien d’étonnant, car l’Europe éclairée n’est-elle pas pour une large part l’Europe française ou l’Europe francisée 5 ? » La magnifique demeure du couple Tessin, quai des Théatins, est le siège d’une brillante société : s’y retrouvent parmi les gens de lettres et les républicains des sciences : Fontenelle, Lesage, Marivaux, Piron, etc. Une véritable circulation d’écrits manuscrits se noue ainsi entre Paris et Stockholm, comme on l’observe à propos de La Vie de Marianne de Marivaux : « Le comte de Tessin envoie de Paris un courrier pour porter en Suède à la comtesse les neuvième, dixième et onzième parties de ce roman. Elle l’en remercie le 24 février 1742. Chose curieuse, il semble que ce soit là la première mention que nous ayons de la publication de ces parties du livre de Marivaux 6. » Comme pour d’autres représentants des Lumières européennes, Voltaire ne trouve pas grâce auprès de l’aristocrate suédois francophone et francophile : le dîner, quai des Théatins, « ne prospérait point, si l’on prononçait le nom de Voltaire, sans doute plus grand poète (que son ami et familier de la société du quai des Théatins, Alexis Piron) [parenthèses OK ou crochets ?], aussi impie que lui, mais moins honnête païen et moins brillant dans la société ». Il est vrai que Piron avait pour lui sa tragédie Gustave Wasa (1733) qui relatait l’épopée du héros national suédois, tandis que l’Histoire de Charles XII de Voltaire ne plaisait pas à Tessin, qui avait été le protégé de Charles XII. Sur le plan maçonnique, que le célèbre historien suédois Gunnar von Proschwitz passe sous silence, comme la plupart des spécialistes des relations culturelles franco-suédoises, on peut établir de manière certaine que Carl Gustaf Tessin a été initié dès 1735 par le comte Wrede-Sparre. Dans une lettre à son épouse, la comtesse Ulrika Louisa, Tessin indique que son beau-frère l’a reçu dans la plus ancienne loge de Stockholm, qui travaille avec des rituels français. Membre d’une famille aristocratique de tradition francophile, Wrede-Sparre a pour sa part été initié à Paris dans la

5. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation françaises en Suède au siècle des Lumières », op. cit., p. 185. 6. VON PROSCHWITZ GUNNAR, « Rayonnement de la langue et de la civilisation françaises en Suède au siècle des Lumières », in Une amitié millénaire, op. cit., p. 193-194.

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loge Saint-Thomas no1 le 4 mai 1731. De retour en Suède, il réunit en mars 1735 dans le château Stenbock, propriété du baron Johan Gabriel Sack, un petit groupe d’amis et de parents, parmi lesquels l’ancien ambassadeur de Danemark en France, Christian Sehested, le baron Gustav Jacob Horn, qui ont tous en commun d’avoir été initiés en France en 1729-1730. Cette loge tient à la fois de la Schloßloge – loge de château, caractéristique de la maçonnerie aristocratique –, de la maçonnerie de société et de la loge de diplomates. Correspondances et journaux témoignent donc d’une sociabilité intime, qui n’a pas encore d’existence institutionnelle, et qu’une focalisation exclusive sur les sources administratives ne permet pas de mettre au jour. Les liens entre les franc-maçonneries suédoise et française sont donc antérieurs à l’octroi par le Grand Maître duc de Darwentwater – jacobite notoire – de la célèbre patente de 1737 au baron Carl Fredrik Scheffer que nous transcrivons ci-après. Ils ne sont pas à caractère administratif mais personnels et familiaux, ce qui leur donne une toute autre valeur en termes de sociabilité.
Nous Charles Radcliffe comte de Darwentwater, Pair d’Angleterre, Grand Maître de la très ancienne et très illustre société des Francsmaçons dans le royaume de France, avons accordé et accordons par ces présentes à notre cher frère Charles Frédéric baron de Scheffer etc. l’effet de la requête à nous présentée, et en conséquence nous lui conférons notre plein pouvoir de constituer une ou plusieurs loges dans le royaume de Suède, de faire des maîtres maçons, et de nommer les maîtres et surveillants des loges qu’il constituera, lesquelles seront subordonnées à la Grande Loge de France, jusqu’à ce qu’il y ait un nombre suffisant de loges pour élire un Grand Maître dudit royaume de Suède, dont le Grand Maître du Royaume de France doit être préalablement averti. Quoique nous soyons pleinement convaincu du zèle et de la capacité de notre dit frère, nous lui recommandons néanmoins d’observer et faire observer exactement les règles générales et particulières de la Maçonnerie dont nous l’avons trouvé bien instruit. Nous lui donnons, et avons fait expédier les présentes signées de notre main, et scellées de notre sceau à Paris ce 25e novembre 1737 Le comte de Darwentwater Par ordre du très Vénérable Grand Maître J. Moore, Grand Secrétaire et Garde des sceaux.

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Le premier noyau de la franc-maçonnerie suédoise recrute au sein de familles francophiles apparentées. Les représentants du parti des Chapeaux, faction politique favorable à l’autorité monarchique et à l’alliance française, opposés aux Bonnets, partisans de l’affaiblissement de la monarchie au profit de l’aristocratie, et sur le plan international d’une alliance anglaise, y sont nombreux. Les travaux s’effectuent en français, comme dans la plupart des loges continentales au recrutement aristocratique. La protection et même le patronage royal dont bénéficie l’ordre à partir du règne d’Adolphe-Frédéric (1753-1771) permettent de pérenniser les travaux et d’en amplifier l’audience. Les flux qui irriguent la sphère européenne du livre, et au-delà de l’imprimé, permettent aux francs-maçons suédois de se tenir régulièrement informés de la conjoncture maçonnique en France, mais aussi aux Provinces-Unies ou à Florence : attitude des autorités, création de nouveaux ateliers, essor de régimes de hauts grades – d’essence chevaleresque, chrétienne ou alchimique –, etc. On ne saurait sous-estimer l’importance des textes de divulgation comme L’Ordre des francs-maçons trahi et Les Secrets des Mopses révélés de l’abbé Pérau et le célèbre Masonry Dissected de Samuel Pritchard (1730) dont la traduction française, La Réception mystérieuse, parue en 1738, permet la rapide diffusion en Allemagne et en Suède. L’ordre mixte et para-maçonnique des Mopses – qui connaît un grand succès au sein de l’aristocratie européenne, tant en Angleterre qu’en Prusse ou en Pologne – est ainsi introduit en Suède dès 1747. À Copenhague, le huguenot d’origine cévenole La Beaumelle, précepteur du fils du comte Gram, grand veneur du roi de Danemark, s’en fait l’écho au même moment dans sa correspondance inédite. Il compte notamment parmi ses membres le prince héritier Adolphe-Frédéric et la princesse Louise Ulrika, sœur de Frédéric II de Prusse ; l’inévitable Carl Gustaf Tessin et son épouse née Ulrika Sparre en sont les chefs. La Suède n’est donc pas une périphérie maçonnique qui reçoit tardivement des « nouveautés » déjà périmées dans les principaux centres. Elle vibre très vite à l’unisson de Paris, de Londres ou de La Haye. Cette conjoncture favorable à l’expansion de l’ordre en Suède et aux circulations maçonniques entre la France, la Grande-Bretagne et la Scandinavie ne doit pas être isolée d’un environnement culturel, politique et scientifique favorable aux échanges. À défaut, on comprend mal la richesse des liens qui se tissent et la souplesse des vecteurs et des médiateurs qui supportent des échanges nombreux et variés. C’est en effet l’époque où l’Académie des sciences de Suède (la Vetenskapsakademien)

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noue des relations étroites avec son homologue parisienne. La patente maçonnique octroyée à Carl Fredrik Scheffer, diplomate, médiateur maçonnique, culturel et scientifique, date de 1737 ; la fondation de l’Académie date de 1738. En 1751, le même Scheffer, membre de l’Académie des sciences de Paris, paraphe un accord officiel d’échange régulier de publications entre les académies de Paris et de Stockholm. La même année, il réorganise la franc-maçonnerie en Suède. Sous l’impulsion décisive de Pehr Wilhelm Wargentin [secrétaire de l’Académie de 1749 à sa mort en 1783, et lui-même membre de l’Académie des sciences de Paris peu avant sa mort] :
De nombreux savants français furent élus à la Vetenskapsakademien [...]. Ainsi, de 1747 à 1783, Réaumur, Boissier de Sauvages [le partisan de Linné rencontré à l’occasion de l’étude de Jean-François Séguier], Bernard de Jussieu, Friedrich Charles de Baer, Dortous de Mairan, Keralio, Bailly, Guyton de Morveau, eurent cet honneur. Certains appartenaient à l’élite scientifique de l’époque, d’autres plus obscurs se révélèrent importants par leur rôle de médiateur. Citons par exemple l’Alsacien de Baer, secrétaire de légation et pasteur à la représentation diplomatique suédoise à Paris, qui travailla d’arrache-pied à renforcer les liens scientifiques franco-suédois, ne serait-ce qu’en traduisant des mémoires importants, dont celui de Bergman sur l’acide carbonique ; il sera anobli par Gustave III. D’autres Français prodiguent leurs bons offices, tels Joseph Nicolas de l’Isle, Joseph Jérôme de Lalande ou encore Louis Félix Keralio. Ce dernier, professeur à l’école de guerre de Paris, fait traduire plusieurs travaux d’histoire nordique et une série de mémoires de l’Académie des sciences de Stockholm qu’il juge particulièrement dignes d’intéresser les Français 7.

Au mitan du siècle, en Suède comme en Allemagne et en Europe orientale, la tendance est à la multiplication rapide des grades supérieurs, au développement de rituels touffus, propres à l’évasion « gothique », qui prennent le relais des premières têtes de pont britanniques. Cette nouvelle vague, originaire de France, emprunte les itinéraires militaires, commerciaux, diplomatiques, touristiques et éducatifs, mais elle est
7. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique », op. cit., p. 164.

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surtout rapidement prise en charge, appropriée, infléchie par les francsmaçons allemands, polonais, russes ou suédois. Il ne s’agit pas d’une maçonnerie allogène, à la rigueur une maçonnerie d’importation soit, mais dont les transporteurs sont des « nationaux » qui l’ont rapidement acculturée. D’ailleurs la patente de 1737, souvent mise en exergue de l’Europe maçonnique française du XVIIIe siècle, traduit surtout la volonté suédoise d’adapter les pratiques maçonniques aux spécificités nationales, jusque dans les textes normatifs. Lorsque Carl Gustaf Tessin représente la Suède à la cour de Danemark en 1743, il s’informe des nouveautés en la matière et compare les différents rituels. Il est un intime de l’ambassadeur de Russie à Copenhague, le baron Johann Albrecht von Korff. Or c’est dans la résidence de ce dernier, le Barchmann-Palast, qu’est fondée le 11 novembre 1743 la première loge danoise. Le 4 mars 1744, Tessin s’y trouve à nouveau en compagnie de son secrétaire de légation, le baron Erik Wrangel, qui reçoit le grade de maître. On ne peut donc qu’être surpris par l’affirmation de Claude Nordmann selon laquelle « le ministre de Russie, Jean Albert baron von Korff, menace le couple princier de Holstein – Adolphe-Frédéric et Louise Ulrika – de représailles de la tsarine s’il ne rompt point avec les Chapeaux, notamment avec Tessin [...] Le gouvernement suédois se plaignit officiellement de l’intervention du baron von Korff dans les affaires intérieures du pays, demanda son rappel et l’obtint 8 ». D’autant que Tessin confie à propos de ses rencontres avec Korff : « Nous nous séparions en toute amitié. » Quoi qu’il en soit, la loge du Barchmann-Palast prend le titre distinctif de Saint-Martin et reçoit franc-maçon le 4 juin 1744 le comte Christian Danneskiold-Laurvig, qui sera nommé le 10 février 1749 Grand Maître provincial anglais pour le royaume de Danemark-Norvège. Le livre d’architecture de la loge berlinoise de l’Union nous a permis de retrouver la trace de Tessin à Berlin en 1744 : « Son Excellence M. le comte de Tessin ambassadeur plénipotentiaire de Sa Majesté le roi de Suède a été proposé le 13 juillet 1744 par le frère Fabris de la part du frère de Siepmann résident de Saxe, pour être reçu maître écossais, accepté unanimement et reçu le 15 juillet maître écossais 9. » On aura noté l’importance des recommandations diplomatiques. De retour à Stockholm, Tessin retrouve l’ambassadeur danois franc-maçon Niels Krabbe Wind, initié le 26 février 1737

8. NORDMANN CLAUDE, Gustave III, un démocrate couronné, Lille, PUL, 1986, p. 12. 9. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2003, p. 107.

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dans la loge parisienne Coustos-Villeroy comme Scheffer, avec lequel il avait sympathisé lorsqu’ils représentaient leurs souverains respectifs à Versailles. À une époque où les sources font pourtant cruellement défaut, il est clair qu’une poignée de diplomates a jeté ainsi en quelques années, de Paris à Stockholm en passant par Berlin et Copenhague, les bases d’un espace maçonnique baltique nourri d’échanges régionaux et européens. On peut en effet ajouter que le comte Christian Danneskiold-Laurvig, le ministre de Russie baron von Korff et l’envoyé de Danemark en Suède Niels Krabbe Wind sont du voyage qu’effectue Frédéric V de Danemark en Norvège à l’été 1749, à l’occasion duquel est fondée près de Christiania (Oslo) la première loge norvégienne, St. Olaus. Cette intense activité maçonnique des diplomates en fonction dans l’espace baltique mérite d’autant plus l’attention qu’elle s’effectue dans un contexte diplomatique et militaire particulièrement sensible. La Suède affronte la Russie en 1741-1743 dans une guerre malheureuse et le roi Frédéric Ier est sans héritier – il meurt en 1751 –, ce qui fragilise le régime. Le traité de paix stipule le stationnement d’une force russe de trente navires et de plus de douze mille hommes pour prévenir toute attaque danoise. Le commandement en est confié au général James Keith, franc-maçon et depuis 1740 Grand Maître provincial anglais pour la Russie. Pendant son séjour à Stockholm, il préside chez lui à Riddarholmen plusieurs tenues de loge auxquelles est conviée l’aristocratie suédoise. Il y confère notamment le grade de maître à Carl Hårleman – qui succède en 1741 à Tessin comme surintendant des bâtiments et des jardins du roi de Suède, et à ce titre invite de nombreux artistes français à venir travailler à Stockholm, parmi lesquels Guillaume Taraval, dont le cours de dessin donne naissance à l’Académie royale de dessin par la volonté du comte Tessin –, initié dès 1735 par le comte Wrede-Sparre – comme Tessin lui-même, on s’en souvient. Le 14 mai 1744, un mois avant le départ de Keith pour Saint-Pétersbourg, une grande fête est organisée au cours de laquelle quatorze nouveaux frères sont initiés.

Naissance d’une franc-maçonnerie royale, nationale et chrétienne
Adolphe-Frédéric de Holstein-Eutin, prince-évêque de Lübeck, succède à Frédéric Ier en 1751, conformément à la volonté de l’impératrice

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Élisabeth, victorieuse du conflit. Initié en 1753, il préside lui-même à plusieurs travaux de loge dans son château de Karlberg, donnant finalement naissance à une loge royale – Königsloge ou Königliche Hofloge. Mais les francs-maçons suédois ont affirmé dès 1746 leur soutien inconditionnel à la monarchie, dans un État où le Sénat, le parti des Bonnets et l’argent russe concourent à affaiblir l’autorité royale. Ils ont frappé une médaille d’argent à l’occasion de la naissance du prince Gustave le 13 janvier 1746 – un exemplaire parviendra même jusqu’à Frédéric II de Prusse. Dix ans plus tard, les membres de la Loge royale fomentent un coup d’État visant à renforcer l’autorité du roi. Les partisans de l’absolutisme que regroupe cette loge huppée, les comtes Carl Gustaf Tessin, Claes Eklebad, Adam Horn, Carl Reinhold von Fersen, Wilhelm von Sprengtporten, ont tous en commun d’avoir été initiés en France ou d’avoir été affiliés à des loges françaises en France ou en Suède. La plupart ont servi au sein du Régiment royal suédois, régiment étranger au service de la France. Peut-on pour autant parler d’une origine française de la francmaçonnerie suédoise ? Des pièces du dossier semblent plaider en faveur de cette thèse, comme cette loge de l’Union fondée et présidée à Stockholm de 1759 à 1787 par le général comte Fredrik Horn, qui s’intitule également la Loge française. Mais si l’on ne précise pas immédiatement que les diplomates et aristocrates suédois sont les principaux agents, mais des agents autonomes, de l’implantation de la franc-maçonnerie en Suède, on risque le contresens. Il faut distinguer cette loge de la création de deux loges authentiquement « françaises », les loges Legras et Lafont – du nom de leurs fondateurs respectifs, Lafont étant propriétaire d’un café –, toutes deux actives de 1754 à 1756, et qui rencontrent des difficultés auprès des jeunes autorités maçonniques suédoises. La comparaison avec la langue est caractéristique. La francophonie contemporaine ne se réduit pas à la France, elle déborde même le cadre des États souverains issus de l’empire colonial français. Le français est une langue dont les Français n’ont pas la maîtrise exclusive. Il est l’objet d’appropriations et de variations. La situation vaut aussi bien pour le XXIe siècle que pour le XVIIIe siècle, où les élites cosmopolites dont les langues maternelles sont peu utilisées à travers le continent – c’est le cas pour les francs-maçons suédois, russes ou hongrois notamment – utilisent le français comme langue de communication, mais d’une communication autonome. Les emprunts et le succès des hauts grades authentiquement français sont indéniables, mais leur appropriation ne l’est pas moins.

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Il n’empêche que les diplomates britanniques s’inquiètent de ce tropisme français des francs-maçons suédois du parti des Chapeaux hostile à Londres sur le plan des relations internationales. Il faut d’ailleurs souligner l’imbrication des enjeux maçonniques et diplomatiques, puisque dans les deux cas il s’agit d’influence. Les relations diplomatiques avec la Suède ayant été rompues de 1748 à 1764, les Britanniques sont obligés de reconstruire tout leur dispositif. Or Charles Tullman, secrétaire d’ambassade anglais à Stockholm, est précisément nommé Grand Maître provincial pour la Suède de la Grande Loge d’Angleterre le 10 avril 1765. Il est bien décidé à « forcer les loges travaillant sous régime français – c’està-dire munies de constitutions françaises et/ou travaillant avec des rituels français – [tirets OK ?] à passer sous son autorité », et il peut compter sur le soutien de son supérieur, au profane, sir John Goodricke, ambassadeur d’Angleterre en Suède et lui-même franc-maçon. À Copenhague, sa précédente affectation, Tullman a déjà constitué plusieurs ateliers. Il voit donc d’un très mauvais œil la maçonnerie suédoise échapper à l’attraction anglaise. En outre, s’il veut donner une réalité à sa patente de Grand Maître provincial et créer une Grande Loge, il doit veiller à stopper l’hémorragie et à regagner les positions perdues, car à cette époque les rituels symboliques anglais paraissent bien fades aux francs-maçons continentaux, qui s’en détournent. Tullman crée trois ateliers, Britannia et Phoenix à Stockholm et St-Georg [St. Heorg ?] à Göteborg – port où sont installées de nombreuses maisons de commerce britanniques. Luttes d’influence diplomatique, rivalités maçonniques, intérêts personnels contradictoires se croisent et se recoupent dans les affrontements et les grandes manœuvres qui marquent l’histoire des relations maçonniques internationales des années 1760. La Scandinavie, à l’instar des Pays-Bas autrichiens, du royaume de Naples et de la Pologne, représente une zone de contact entre des aires d’influence française et anglaise encore mal fixées. Chaque puissance tente donc de conforter ses positions, de pousser son avantage, d’où d’inévitables incidents. On retrouve ainsi sans surprise dans le champ maçonnique les relations complexes faites d’émulation-complémentarité-rivalité à l’œuvre dans le domaine des échanges culturels et scientifiques : « Les influences intellectuelles majeures qui s’exercent sur le XVIIIe siècle suédois proviennent de France et de GrandeBretagne, les deux grandes nations scientifiques d’alors. Souvent complémentaires, ces impulsions peuvent aussi entrer en concurrence, d’autant que la ligne de partage entre deux traditions différentes va se trouver partiellement recoupée par le clivage politique entre Chapeaux et

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Bonnets, respectivement francophiles et anglophiles 10. » Preuve est ainsi à nouveau faite que l’histoire des relations internationales ne se réduit pas à l’histoire diplomatique. On ne peut en effet manquer l’occasion de comparer mutatis mutandis la situation suédoise avec celle de la Pologne des années 1780. À cette époque, les obédiences ont véritablement pris « force et vigueur », selon l’expression maçonnique consacrée, et l’obédience française a engagé une politique de territorialisation voire de nationalisation de l’Europe des francs-maçons structurée en obédiences territoriales souveraines dans leur ressort. Paris pousse alors les francs-maçons polonais à devenir autocéphales, à créer un Grand Orient national de Pologne, ce qui ne fait pas les affaires du comte Hülsen, ambassadeur de Pologne en France, mais à titre personnel fondateur et Vénérable de la loge Catherine à l’étoile du Nord, orient de Varsovie, qui vénère la Grande Loge d’Angleterre comme la « mère loge universelle ». Il a par ailleurs sollicité deux ans plus tôt des patentes de Grand Maître provincial anglais pour la Pologne qui tardent à lui être expédiées. Hülsen s’empresse donc d’écrire à son homologue anglais à Paris, le duc de Manchester, qui n’est autre que l’ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, et en profite pour lui rappeler que nul autre que lui, promptement muni de patentes officielles, ne pourrait mieux servir les intérêts de la maçonnerie anglaise au pays des Sarmates. L’enchevêtrement des ambitions personnelles et des intérêts nationaux, des réseaux maçonniques et diplomatiques est donc une réalité qui mérite d’être sondée à l’échelle du continent.
Le Palatin Comte de Hülsen a l’honneur de présenter le bonjour, et d’assurer de ses Devoirs Son Excellence M. le Duc de Manchester, Ambassadeur de S. M. Britannique. Le priant de vouloir bien agréer ses compliments sur l’heureuse arrivée de Son Excellence Madame la Duchesse son épouse, ainsi que son empressement de lui présenter ses respects. M. l’Ambassadeur voudra bien permettre en même temps que le Comte de Hülsen lui rappelle son obligeante promesse par rapport à l’extrait de la patente de Grand Maître de l’Orient de Pologne qu’il lui avait conférée avant deux ans au nom de la Métropole Loge Mère de Londres, ainsi qu’à l’égard de la correspondance que,

10. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, « Relations intellectuelles et savantes à l’âge classique », op. cit., p. 160.

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eu égard aux connaissances sublimes de l’ordre, et les lumières ultérieures pour le bien de la direction de nos loges 11. [fin du § bizarre]

Les diplomates francs-maçons suédois ont compris parmi les premiers l’intérêt de convertir la protection royale en patronage institutionnalisé. Dans ces conditions, il devient difficile de conserver des constitutions étrangères, françaises ou anglaises, même si dans la réalité les ateliers ont rapidement gagné en autonomie. En outre, du côté français, le Grand Maître comte de Clermont a généreusement distribué les patentes de constitution d’ateliers – en profite notamment le médecin Carl Friedrich Engelhardt, qui fonde le 27 juin 1755 la loge Salomon aux Trois Serrures, orient de Göteborg – sans possibilité de vérifier la régularité des nouvelles fondations et des travaux. À très court terme, cette croissance désordonnée risque de mettre en péril l’excellence sociale du recrutement, voire le soutien de la monarchie. Le comte Carl Fredrik Scheffer décide alors d’intervenir. Il rentre de France, où il a représenté la Suède de 1744 à 1752 lors de son premier séjour qui le vit naître à la lumière maçonnique et rapporter la patente signée du Grand Maître français lord Darwentwater – son mentor, Carl Gustaf Tessin, l’avait emmené comme secrétaire. Il prend la direction de la loge Saint-Jean Auxiliaire après que son fondateur, le comte Knut Posse, a résigné en sa faveur la constitution à lui octroyée par le Grand Maître français. En 1753, Scheffer orchestre à merveille l’initiation du roi, qui devient le protecteur de l’ordre et Obergroßmeister, sans doute le 4 juillet 1753, lors de sa fête, après la visite qu’il rend à la Gardesloge. Le colonel des gardes, le comte Erik Brahe de la Gardenloge confie alors sa joie : « Il nous a promis son aide et sera notre frère [...] Adolph Friedrich nous a pris dans sa loge. Il sera notre grand et puissant protecteur et à partir de maintenant on ne pourra plus en Suède avoir honte d’avoir l’honneur et la chance d’être franc-maçon » – la loge prend ensuite le nom de Konung Adolph Friedrichs Loge. Scheffer transforme alors Saint-Jean Auxiliaire en mère loge puis en Grande Loge provinciale, dont il prend la direction. L’indépendance de la maçonnerie suédoise est en marche, sans qu’elle empêche nullement la poursuite d’une véritable veille culturelle en direction des hauts grades français et germaniques. La

11. Grand Lodge Library, Freemasons’ Hall, Londres, Archives de la Grande Loge Unie d’Angleterre, 27/A/17.

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preuve en est que Scheffer s’entoure du comte Knut Posse, Grand Surveillant, initié à Metz en 1746, reçu Apprenti écossais en 1747 à Strasbourg, et Maître écossais à Cologne en 1750, ainsi que du jeune conseiller de chancellerie Carl Fredrik Eckleff, Grand Maître adjoint, qui a fondé quatre ans plus tôt la première loge écossaise, l’Innocence. En 1759, on note également la présence d’une loge militaire française, la Parfaite Union, dans la forteresse de Nya Ålfsborg – près de Göteborg –, qui accorde au comte Carl Björnberg une patente pour délivrer le grade de « Chevalier d’Occident de Royal Arche, dernier grade de la Maçonnerie suédoise ». À propos des « Lumières en version nordique », Jean-François Battail estime à raison que « les influences sont filtrées, adaptées au milieu dans lequel elles agissent 12 ». L’effort coordonné de Scheffer et d’Eckleff en apporte également la preuve dans le domaine maçonnique. Si Carl Fredrik Eckleff n’a pas la surface sociale des fondateurs de la franc-maçonnerie suédoise – il sera d’ailleurs refusé en 1753 par la loge Saint-Jean Auxiliaire et devra initialement se rabattre sur la loge irrégulière du bijoutier Lidjberg –, il fait merveille comme « bricoleur » de hauts grades. Il a notamment en sa possession des rituels et des catéchismes français et anglais qu’il combine et enrichit. Dans une lettre à son beaufrère Charles de Hesse-Cassel, le duc Charles de Sudermanie – Carl von Södermanland, frère de Gustave III et futur Charles XIII – rend hommage à ses connaissances et à sa grande habileté, mais regrette qu’il ait noyé une partie de son talent dans l’alcool. Arguant d’une patente inconnue et très probablement fausse, Eckleff fonde le 30 novembre 1756 une loge de Saint-André – ou écossaise, saint André étant le patron des maçons écossais comme saint Jean-Baptiste l’est de la maçonnerie symbolique – dite de l’Innocence. Le jour de Noël 1759, il fonde le Grand Chapitre Illuminé, et complète son dispositif en mai 1760 par la fondation de la loge de Saint-Jean no 7. Eckleff a ainsi mis sur pied une loge symbolique pour les trois premiers grades, une loge de Saint-André pour les grades écossais et un chapitre illuminé pour les grades templiers, lorsqu’il rejoint Scheffer, dont il devient Grand Maître adjoint. Carl Fredrik Scheffer obtient quant à lui de la Grande Loge d’Angleterre la reconnaissance de l’indépendance de la Grande Loge de Suède en mars 1770, année où il prépare la réception dans l’ordre maçonnique du
12. BATTAIL JEAN-FRANÇOIS, BOYER RÉGIS et FOURNIER VINCENT, Les Sociétés scandinaves de la Réforme à nos jours, Paris, PUF, 1992, p. 229.

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prince héritier Gustave – le futur Gustave III – et de ses deux frères Charles et Adolphe-Frédéric, peu avant leur départ pour la France. Avec le précepteur de Gustave, Bengt Ferrner, professeur à Uppsala, qui lui-même a été initié à Copenhague en novembre 1758 pendant son tour européen de formation de quatre ans (1758-1762), Scheffer familiarise les trois princes à l’Art Royal. Le duc Charles semble avoir été le premier initié, puisque c’est lui qui guide les pas de son frère aîné lors de sa réception dans l’ordre au cours de l’été 1771 – donc après l’accession de Gustave au trône. Le 25 octobre 1771, le Grand Maître Scheffer annonce à la loge de l’Armée royale de Suède que le roi devient officiellement protecteur des francsmaçons suédois. Scheffer écrit à ce sujet une lettre importante au Grand Maître provincial anglais pour les pays étrangers, de Vignoles, où il associe clairement analyse de la situation politique et potentiel maçonnique. Après avoir noté que la mort du roi Adolphe-Frédéric a laissé les francs-maçons désemparés début 1771, il souligne qu’un tournant favorable est en train d’être négocié : « le schisme est terminé » – Scheffer fait référence au « coup d’État » de Gustave III en 1772 qui rétablit l’autorité monarchique ; « le nouvel ordre dans la vie politique se reflète même chez nous. Les membres de la Grande Loge montrent un nouvel intérêt pour l’Art Royal, et nous sommes reconnaissants à notre roi et maître, luimême franc-maçon d’avoir éclairé dans son [OK ?] bonté l’ordre de sa protection ». La relation nouée par Tessin puis Scheffer avec les rois Adolphe-Frédéric Ier et Gustave III ne se limite pas à obtenir la protection royale pour les loges, elle est intime – ils ont d’ailleurs été gouverneurs royaux – et politique, au sens où les dirigeants francs-maçons sont des partisans convaincus du renforcement de l’autorité monarchique. Non seulement les liens personnels du roi avec la franc-maçonnerie ne se relâchent pas après l’accession au trône, comme c’est le cas en Prusse notamment, mais ils se renforcent. Son frère Adolphe-Frédéric s’est affilié à la loge de l’Armée royale de Suède le 2 novembre, avant d’en prendre la direction en présence de son frère Charles de Sudermanie le 12 décembre. Quant au roi, il est reçu dans la maçonnerie templière en 1775, et, alors qu’il traverse une crise familiale en 1778, il se tourne vers la maçonnerie mystique, au point que de nombreuses rumeurs de conversion au catholicisme circulent parmi les francs-maçons protestants allemands. En 1780, il tient lui-même le maillet d’une loge de Saint-Jean dans un château de Stockholm où il initie le comte Magnus. Mais c’est incontestablement le duc Charles de Sudermanie qui s’investit le plus dans l’Art Royal et nourrit pour la franc-maçonnerie suédoise des ambitions européennes.

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Il reprend les rênes du système d’Eckleff qui, rongé par l’alcool et l’endettement, lui remet sa patente d’Orden Meister le 14 mai 1774. Quelques mois plus tard, il succède également au comte Scheffer à la tête de la Grande Loge nationale. Il a désormais les moyens d’associer les trois composantes de la franc-maçonnerie suédoise (loges de Saint-Jean pour les grades symboliques, loges de Saint-André pour les grades écossais et chapitres pour les grades dits capitulaires ou templiers), jusqu’ici indépendantes les unes des autres, dans un seul corps, et d’en unifier la direction. Non sans maladresse, le duc Charles met l’accent sur l’aristocratie des grades templiers, qu’il compte réserver à la noblesse, à la différence des grades symboliques. La roture serait ainsi confinée dans les loges symboliques. Cette tendance, commune à toute la Stricte Observance, on le verra plus loin, est encore accentuée en Suède par l’idée du Grand Maître de distinguer les francs-maçons nobles des roturiers par le port d’une cocarde rouge et blanche, ce qui naturellement constitue une entorse au principe de l’égalité des frères et de la non-intrusion dans le temple des « métaux » profanes – signes de distinction et rivalités dont le cliquetis trouble la paix et l’harmonie des sanctuaires. Régent après l’assassinat de Gustave III en 1792, puis roi après la destitution de son neveu en 1809, Charles XIII créera même, en 1811, l’ordre de Charles XIII, au costume chamarré, réservé à trente chevaliers (vingt-sept laïcs et trois ecclésiastiques) parvenus au dixième grade du rite. La réorganisation entreprise vise également à faire financer par les frères des grades inférieurs la maçonnerie templière, car le duc Charles, qui a pris brièvement la tête de la VIIe province templière, la plus importante de la Stricte Observance Templière puisqu’elle couvre l’Allemagne du Nord, ne cache pas son souhait de prendre la direction de la Stricte Observance Templière. Il échoue, moins parce qu’il est « suédois » – l’ordre a acquis alors une dimension européenne – que parce que trop de frères craignent d’être les instruments de son ambition et d’être suspectés de faire le jeu d’une puissance européenne particulière. Il prend néanmoins la tête d’une nouvelle province templière, la IXe, taillée sur mesure pour lui, puisqu’elle couvre la Suède, l’aire baltique et s’étend jusqu’en Russie. C’est le roi Gustave III lui-même qui l’intronise Grand Maître provincial le 15 mars 1780. Le succès incontestable du rite suédois et le prosélytisme agressif du chapitre templier de Stockholm – le Lyonnais Jean-Baptiste Willermoz s’en plaint même en France, où il craint la concurrence pour son propre système maçonnique – permettent à la franc-maçonnerie suédoise d’élargir son aire d’influence, avec

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néanmoins des effets indésirables, comme la croissance trop rapide du nombre de loges et des effectifs qui contraint Charles de Sudermanie à réorganiser les loges suédoises : Saint-Jean Auxiliaire et l’Union – qui abandonne le français comme langue de travail au profit du suédois – fusionnent ainsi en 1799 pour donner naissance à Den Nordiska fürsta St. Johannis Logen. Mais au total, le succès est incontestable. À Berlin, le médecin militaire Johann Wilhelm von Zinnendorf, reçu maçon à Halle en 1757, après avoir vainement sollicité une lettre de constitution anglaise, obtient finalement de Carl Fredrik Eckleff une patente pour constituer loges écossaises et chapitres illuminés, moyennant 100 ducats par loge écossaise et 200 ducats par chapitre, ainsi que les rituels et les catéchismes du rite suédois. C’est l’origine de la Grande Loge nationale des francs-maçons d’Allemagne (Große Landesloge der Freimaurer von Deutschland) – toujours active – dont Zinnendorf confie la grande maîtrise au prince Louis Georges Charles de Hesse-Darmstadt, et qui est reconnue par la Grande Loge d’Angleterre en 1773. En 1777, le Grand Maître suédois, devenu Vicarius Salomonis du Grand Chapitre illuminé, cassera la patente accordée par Eckleff comme illégale afin de montrer son autorité sur l’ensemble du rite suédois et de contester la légitimité maçonnique et européenne de la Grande Loge berlinoise. Mais l’essentiel n’est pas là, le rite suédois a pris pied hors de la Baltique et continue d’essaimer. Un émissaire de Zinnendorf, le chevalier danois August von Sudthausen, l’introduit en effet à Vienne avec la loge de l’Espérance Couronnée. La Grande Loge nationale des francs-maçons d’Allemagne sera même à l’origine de la Grande Loge provinciale d’Autriche. En Russie également, l’autre grande rivale du royaume de Suède, les Suédois sont particulièrement actifs et ont des soutiens influents. Parmi eux, le prince A. B. Kourakine ; initié lors d’un voyage à Stockholm, il écrit au duc Charles de Sudermanie le 8 février 1777 qu’il prépare sa loge pétersbourgeoise à quitter la maçonnerie anglaise pour le rite suédois et propose les noms de ceux qui seront susceptibles de la faire basculer, parmi lesquels un marchand, Yaeger, qui « bien que n’étant pas noble [sic] [...] peut nous aider à nous emparer de la loge anglaise, qui est l’une des plus solides et des plus riches, et dont les membres sont tous estimables et peuvent apporter du lustre à l’ordre ». La même année, le roi Gustave III, alors en voyage en Russie, participe à deux magnifiques fêtes données en son honneur par la loge Apollo, orient de Saint-Pétersbourg. Aussi lorsque, deux ans plus tard, les relations avec Stockholm se tendent à nouveau, Catherine confie au chef de la police de Pétersbourg, P.V.

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Lopoukhine, une enquête sur les loges dirigées par G.P. Gagarine et sur leurs relations véritables avec la Grande Loge de Suède. Londres elle-même reconnaît le rite suédois en 1798-1799. Au royaume de Danemark, frère ennemi du royaume de Suède, Charles de Hesse-Cassel (1747-1836) demeure jusqu’à sa mort, à un âge très avancé, l’interlocuteur privilégié du Grand Maître suédois, qui n’est autre que son beau-frère. À la tête de l’« école du Nord », il est acquis à une franc-maçonnerie spiritualiste et mystique, pratique l’alchimie et la théosophie. Suprême récompense, en 1855, les francs-maçons danois adoptent le rite suédois. La diffusion du rite suédois traduit clairement l’attraction qu’exercent l’illuminisme et le mysticisme à travers l’Europe des francs-maçons, ce dont témoigne, parti pris à part, le comte Axel de Fersen dans ses Écrits historiques : « La franc-maçonnerie était devenue le chemin le plus sûr vers le bonheur et le succès. Elle était plus sainte que les religions elles-mêmes ; on discutait à présent des visions de Swedenborg ; il y avait dans les loges de francs-maçons des chapelains et des cérémonies religieuses. Finalement les gens raisonnables furent écœurés, et on a alla si loin dans l’exaltation, que cette société dont les membres et les institutions étaient honorables, devinrent risibles. » On peut enfin ajouter que la franc-maçonnerie suédoise, comme sa sœur danoise d’ailleurs, a largement débordé l’aire baltique par le biais de fondations outre-mer, au nombre desquelles figurent la Södermanlands Loge installée en 1797 à Gustavia dans l’île antillaise de Saint-Barthélemy et la Prinz Carls Loge de Canton. La genèse de cette dernière illustre parfaitement la dilatation de la sphère maçonnique, puisqu’elle tire ses origines d’une patente accordée le 8 janvier 1759 par la loge de Göteborg Salomon aux Trois Serrures, de constitution française, à sept frères qui devaient s’embarquer sur un navire de la Compagnie des Indes orientales. On sait par une lettre du 18 avril 1759 qu’ils sont à Cadix et qu’à bord d’un des navires, le Prince-Charles, ils tiennent une loge. En 1766, la loge Prince Charles travaille à Canton, où elle réunit des frères britanniques, allemands, français, espagnols et danois et bénéficie de l’assistance matérielle des administrateurs de la Compagnie des Indes orientales. Elle sera reconstituée en 1788 et travaillera jusqu’en 1812.

Les options maçonniques des artistes scandinaves en France
Si le tropisme parisien des artistes scandinaves et leur rôle éminent de médiateurs culturels entre la France et la Scandinavie sont aujourd’hui

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connus, reconnus et célébrés, on oublie souvent qu’ils ont également été d’authentiques intermédiaires maçonniques. Parmi les plus connus, le miniaturiste suédois Pierre Adolphe Hall et le graveur danois Jean Georges Preisler, élève de Johann-Georg Wille à Paris, fréquentent assidûment les temples parisiens, imités en province par le « Suédois de Lyon », Per Eberhard Cogell. L’affiliation rapide permet d’éviter l’isolement qui a caractérisé le séjour d’Holberg à Paris, et les difficultés de tous ordres qui marquent les premiers mois de Johann-Georg Wille en France. À leur manière, les artistes francs-maçons éprouvèrent la satisfaction du huguenot La Beaumelle accueilli chaleureusement par les milieux maçonniques genevois puis danois. De surcroît, leur capacité à se mouvoir dans le dédale des structures de la sociabilité maçonnique parisienne, et à opter pour des loges particulièrement adaptées à leurs attentes respectives est saisissante. Lorsque Jean Georges Hasse, peintre danois, pensionné par le roi de Danemark, vient à Paris approfondir sa technique et se faire un nom dans le milieu artistique, il opte pour la loge la Réunion des Arts car il a besoin d’une structure d’accueil qui lui permette de nouer les premiers contacts avec ses confrères parisiens. La situation de Jean Georges Preisler, lorsqu’il arrive à Paris en 1781, est elle tout à fait différente, son option maçonnique également. Son père a été l’un des premiers et plus proches amis de Johann-Georg Wille à ses débuts à Paris en 1739. Son retour au Danemark n’a pas distendu les liens qui l’unissent au désormais célèbre graveur. Bien au contraire, c’est tout naturellement qu’en 1781 Preisler père demande à Wille d’assurer la formation de son fils. À partir de 1783, Preisler est mentionné dans le journal de Wille comme « notre pensionnaire », ce qu’il n’aura garde d’oublier de mentionner dans les documents de la loge. Quatre ans plus tard, Wille ouvre à l’un de ses plus brillants protégés les portes de l’Académie royale de peinture et de sculpture avec dispense, en raison de l’appartenance à la confession luthérienne de Preisler. Dans la demeure de Wille, « véritable ambassade culturelle allemande » pour reprendre l’expression de Michel Espagne et Michael Werner, Preisler a vécu pendant plusieurs années dans un environnement familier et chaleureux, car le maître a reconstitué, jusque dans les modes alimentaires, l’univers de la Baltique. En choisissant de s’affilier à la Réunion des Étrangers, Preisler décide de prolonger ces liens dans le champ de la sociabilité maçonnique. Lui qui n’a jamais caché son désir de rentrer au Danemark, dès sa formation achevée et une certaine notoriété acquise, affiche ainsi son désir de

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maintenir des liens avec la mère patrie – via notamment les correspondances régulières de l’atelier avec les loges de Copenhague et de la Baltique – et de recréer un réseau de relations nordiques à Paris, où il puisse s’épanouir entre soi. L’expérience maçonnique parisienne semble d’ailleurs l’avoir séduit, puisque, au moment de quitter Paris pour aller occuper une chaire de professeur à l’Académie royale de gravure de Copenhague, il demande et obtient du Grand Orient un certificat lui permettant de poursuivre son travail de la pierre brute en France et à l’étranger. Dans le même temps, Wille lui remet des lettres de chaude recommandation pour chacune des étapes de son voyage de retour. Ce sont des documents profanes, autant que nous le sachions, mais la plupart sont destinés à des francs-maçons, qui sont par ailleurs nombreux à rendre visite à Wille. Le graveur note dans son journal : « Donné une lettre et quelques estampes à M. Preisler à remettre à M. Nicolaï, célèbre imprimeur et littérateur de Berlin [mais aussi figure clé de la francmaçonnerie rationaliste et des Illuminaten]. Une lettre que M. Preisler remettra à M. Schülze, graveur de l’Électeur de Saxe à Dresde [affilié en 1781 à la Réunion des Arts, orient de Paris]. » La thèse, déjà suggérée, d’une imbrication et d’une complémentarité des réseaux de correspondance profanes et maçonniques paraît confortée, même si nous manquons encore d’éléments. Toujours est-il que, à peine rentré au Danemark, Preisler visite la loge Zorobabel zum Nordstern de Copenhague. Son nom apparaît sur les procès-verbaux de la tenue du 16 janvier 1788. Preisler fait clairement mention de son appartenance à la Réunion des Étrangers, qui avait un temps imaginé se faire reconnaître comme fille régulière de cette loge danoise. Il est muni d’un « quatrième grade », ce qui signifie que sur le trajet du retour il a bénéficié d’une « augmentation de salaire » – en langage maçonnique, élévation à un grade supérieur. On notera enfin avec intérêt qu’un autre franc-maçon danois l’a imité deux ans plus tard, en 1790. Après un long périple à travers l’Europe, Christian Frederik Schumacher visite en effet Zorobabel zum Nordstern et lui présente un certificat de la même Réunion des Étrangers. Le succès du miniaturiste suédois Pierre Adolphe Hall est encore plus important que celui de Preisler, puisqu’il fut surnommé le « Van Dyck de la miniature », et considéré par ses contemporains comme le plus célèbre miniaturiste d’Europe. Contrairement à Preisler, Hall choisit de s’établir durablement en France et d’y faire souche. Son ascension est fulgurante, il fait le portrait de la plupart des hauts personnages de

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la Cour, devient « peintre des Enfants de France » puis « peintre du Roi », et obtient un fauteuil à l’Académie. Son intégration aux milieux artistiques et courtisans est tout aussi exemplaire. Dans son appartement proche du palais royal, se retrouvent Fragonard, Hubert Robert, et Mme Vigée-Lebrun. Hall épouse une Française, ce qui tranche sur l’endogamie des communautés scandinaves d’alors. Mais Adélaïde Gobin n’est pas seulement fortunée, elle a pour oncle le peintre Oudry. La réussite sociale, la célébrité artistique de Hall, son vif désir d’intégration à la société française ne sont sûrement pas indifférents à son choix d’adhérer aux Amis Réunis. Il opte ainsi pour une loge prestigieuse qui associe à la surface sociale et financière de ses membres – un tiers d’entre eux sont des gens de finance – un vif intérêt pour les arts, organisant notamment des concerts amateurs. Plusieurs autres artistes travaillent la pierre brute sur les colonnes de l’atelier : Hall y retrouve son ami Hubert Robert, mais aussi J. Adam de Bartsch, dessinateur et graveur, le sculpteur Clodion, et un autre miniaturiste, Jean-Baptiste Isabey. L’atelier, qui comprend environ 12 % d’étrangers, est largement tourné vers le monde germanique et scandinave. Hall n’a pas vraiment dû se sentir isolé lors de ses premiers pas dans le temple. Lorsqu’un artiste scandinave fait le choix audacieux de se fixer en province, comme le peintre Per Eberhard Cogell, surnommé « le Suédois de Lyon », l’adhésion maçonnique participe encore davantage d’une stratégie d’intégration à la bonne société locale, de mise sur pied d’un réseau de relations et de recherche de patronages. Cogell parvient à ses fins, entrant dans l’intimité des dirigeants lyonnais de la puissante IIe province de la Stricte Observance, qui lui commandent en 1782 le portrait du duc d’Havré de Croÿ, leur nouveau Grand Maître provincial, de surcroît ami intime de l’ambassadeur de Suède en France, Staël-Holstein. Parallèlement, Cogell devient le peintre officiel de la municipalité de Lyon, largement représentée en loge. À travers la brève évocation des choix maçonniques de Hasse, Preisler, Hall et Cogell, il apparaît clairement que c’est la plasticité de la sociabilité maçonnique et la diversité de ses structures qui expliquent son succès auprès des étrangers en France. Havre chaleureux où les pairs aiment à se retrouver entre soi, mais aussi temple de la fraternité ouvert à l’autre, lieu festif mais aussi de recueillement, le temple offre un cadre où les aspirations les plus variées peuvent s’exprimer.

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6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS : SÉLECTION ET ACCULTURATION

Bien que flatteuse pour l’ego national, la thèse classique et à nos yeux passablement obsolète de L’Europe française doit être remise en cause au profit d’une attention plus fine aux phénomènes d’appropriation culturelle. Les contributions françaises aux circulations culturelles à l’œuvre dans l’espace européen des Lumières sont reçues, lues, étudiées, amalgamées, appropriées, rejetées plus souvent qu’on ne croit, notamment dans le cas de thèses matérialistes et athées, applaudies parfois. Si la réputation du goût français est réelle, elle n’est pas égale tout au long du siècle. Il convient également de distinguer les écrits français qui magnifient l’art de vivre et la vie de société à la française des avis étrangers, d’étudier leurs motivations et leur représentativité. Alors apparaît un bilan plus nuancé. Le rayonnement de la France des Lumières est puissant, durable, malgré les revers militaires et diplomatiques, mais il ne doit pas masquer les nécessaires adaptations aux goûts et aux pratiques européens. Rousseau lui-même écrit dans Émile ou de l’éducation (1762) que « le goût a des règles locales qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d’institution ; qu’il en a d’autres qui tiennent à l’âge, au sexe, au caractère, et que c’est en ce sens qu’il ne faut pas disputer des goûts ». Quant à La Mettrie, il affirmait déjà dans son manifeste matérialiste, L’Histoire naturelle de l’âme (1745), qu’« il est prouvé qu’il n’y a rien de vrai et d’évident à dire en général du goût ; et qu’au contraire tout est en quelque sorte relatif aux différents organes des hommes, au siècle et même au pays où l’on vit comme on le voit en Angleterre, en Italie, en Espagne etc...

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où tous les genres d’art et de lettres sont exécutés avec un goût si différent du nôtre ». Cette nécessaire adaptation concerne l’ensemble des productions culturelles et artistiques, comme Addison l’avait remarqué dans le périodique anglais The Spectator en date du 3 avril 1711. À propos de la musique récitative italienne alors introduite en Angleterre, il soulignait qu’il était nécessaire d’adapter la musique à chaque langue, à ses tonalités et à ses cadences. Vladislav Rjeouski note à raison dans son compte rendu des « Recherches en multilinguisme et multiculturalité au siècle des Lumières » que :
loin d’être simplement un moyen de diffuser des idées ou d’effectuer un transfert culturel, la traduction apparaît à cette époque comme un phénomène extrêmement complexe. Une œuvre écrite n’est pas considérée dans l’Europe des Lumières comme un monument, vision en somme assez récente, d’où des usages de la traduction très éloignés des nôtres. L’utilisation qu’en fait le baron d’Holbach est comparable à celle d’un traducteur hongrois anonyme du Spectator d’Addison : l’un comme l’autre s’attachent à adapter le texte aux goûts de leurs publics, aux conditions et aux besoins du moment, soit en procédant à des modifications subtiles du texte source, soit en opérant un choix des chapitres à traduire. C’est ainsi que le Spectator dans la traduction hongroise se rapproche du genre à la mode en Hongrie, les méditations pieuses, et s’éloigne de l’original d’autant plus que le traducteur se permet de « suivre le sens, parfois au dépens de la lettre » et de traduire non pas à partir de l’original anglais mais à partir de la traduction française. Le même phénomène d’adaptation de l’œuvre par le traducteur est connu dans les espaces russe (voir les traductions des articles de l’Encyclopédie en russe où la censure se faisait tant au niveau du choix es articles qu’à celui du texte) et allemand 1.

Ces adaptations ne visent pas seulement à favoriser la réception des œuvres à l’étranger ; dans le cas des traductions, activité florissante au XVIIIe siècle, elles témoignent d’enjeux politiques majeurs. Ainsi

1. RJEOUSKI VLADISLAV, « Recherches en multilinguisme et multiculturalité au siècle des Lumières », Cahiers du monde russe, 45/3-4, juillet-décembre 2004, p. 608-609.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 185

lorsque Catherine II prend elle-même en charge la traduction d’une œuvre française qui fait grand bruit dans l’Europe des Lumières et des princes, Bélisaire de Jean-François Marmontel, elle ne relaie pas seulement une œuvre française, elle la relit, la réécrit. Ce faisant, elle éclaire la lecture contemporaine d’une œuvre philosophique de premier plan, en même temps qu’elle tente d’en orienter et d’en cantonner la portée politique. Bélisaire – du nom d’un glorieux et vertueux général de l’empereur Justinien jeté un temps en prison après avoir été injustement soupçonné par un prince ingrat – paraît en 1767 2. Dans la fiction de Marmontel, Bélisaire fait son entrée devant Tibère sous les traits d’un vieillard aveugle, et se montre plus sage et éclairé que ceux qui l’ont « privé de lumière ». Le succès est immédiat. À propos du chapitre XV, Voltaire s’écrie que « c’est le chapitre de la tolérance, le catéchisme des rois 3 ». De fait, Bélisaire est envoyé aux souverains européens, qui lui réservent un accueil globalement favorable. À Vienne, Marie-Thérèse loue le « bréviaire des souverains », tandis que Catherine II, dont on sait qu’elle n’est pas avare de compliments épistolaires, écrit : « J’ai été enchantée de cette lecture [...] C’est un livre qui mérite d’être traduit dans toutes les langues 4. » Marmontel reçoit également des lettres de Louise Ulrique, la reine de Suède, et de son fils, le futur Gustave III, amoureux de la langue française, qu’il ne manque pas de publier comme autant de témoignages de soutien. À la lecture de ces lettres, Diderot écrit à Sophie Volland le 11 octobre 1767 : « Il faut que notre langue soit bien commune dans toutes ces contrées du Nord, car ces lettres auraient été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu’elles ne seraient pas mieux 5. » L’ouvrage de Marmontel bénéficie d’un contexte doublement favorable. À l’échelle européenne, il profite de ce qu’il est convenu d’appeler l’« effet Becarria ». Le traité Des délits et des peines a en effet marqué les esprits éclairés et les gouvernants. En Russie, que nous retiendrons ici pour cette étude de cas d’une réception nationale d’une œuvre française à succès, Catherine II a terminé la rédaction du célèbre Nakaz
2. MARMONTEL JEAN-FRANÇOIS, Bélisaire (1767), éd. de Robert Granderoute, Paris, Société des textes français modernes, 1994. 3. JEAN-FRANÇOIS MARMONTEL, Correspondance, John Renwick éd., Clermont-Ferrand, 1974, t. I, lettre no 109, 16 février 1767. 4. JEAN-FRANÇOIS MARMONTEL, Correspondance, op. cit., lettre no 121, 7 mai 1767. 5. DIDEROT DENIS, Correspondance, Georges Roth, Jean Varloot éd., Paris, Éditions de Minuit, 1955-1970, t. VII, p. 175.

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(Instruction) préparatoire à la réunion de la commission législative qui doit créer un droit moderne et éclairé. La parution de Bélisaire tombe à pic pour la campagne voulue par l’impératrice de promotion de ses réformes aux yeux de l’opinion européenne et des philosophes. C’est d’ailleurs dans le Nakaz qu’elle affirme solennellement que la Russie est une puissance européenne. Son projet de traduction de Bélisaire en russe témoignera donc aux yeux de toute l’Europe que la Sémiramis du Nord est un souverain éclairé et réformateur. Comme l’affirmait Voltaire, « c’est du Nord que viennent aujourd’hui les Lumières ». Embarquée avec sa cour sur la Volga, Catherine II écrit de Kazan à Voltaire fin mai 1767 : « Sa traduction est finie et elle va être imprimée incessamment 6. » Elle paraît finalement à l’automne 1768, débarrassée de son appareil de notes et surtout sans les Fragments de philosophie morale où Marmontel développait sa pensée politique. Catherine présente alors classiquement la traduction russe comme un divertissement mondain, sans prétention, auquel ses courtisans les plus proches et elle-même se seraient livrés pour tromper l’ennui pendant la descente du fleuve.
Lorsque Bélisaire arriva en Russie, il se trouva qu’une douzaine de personnes s’étaient proposé de descendre la Volga depuis la ville de Tver jusqu’à celle de Simbirsk [...] Ils furent si enchantés de la lecture de ce livre qu’ils résolurent d’employer leurs heures de loisir à traduire Bélisaire en langue du pays. Onze d’entre eux partagèrent au sort les chapitres, le douzième – Andreï Chouvalov – [tirets OK, pas crochets ?], qui vint trop tard, fut chargé de composer une dédicace à l’évêque de Tver, que la compagnie trouva digne d’être nommé à la tête de Bélisaire. Outre les bonnes qualités de son esprit et de son cœur, il venait de se signaler par un sermon dont la morale était aussi pure que celle de cet excellent livre. L’évêque, bien loin de désapprouver cette dédicace, en a témoigné beaucoup de contentement, et même s’il s’en est glorifié. Notre traduction vient d’être imprimée ; quelque défectueuse qu’elle soit, ceux qui y ont travaillé croient ne pouvoir se dispenser de vous en offrir, monsieur, un exemplaire [...] L’on

6. Lettre à Voltaire du 9 mai 1767, citée par JEAN BREUILLARD, « Catherine II traductrice : le Bélisaire de Marmontel », in DAVIDENKOFF ANITA, Catherine II et l’Europe, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne/Institut d’études slaves, 1997, p. 72.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 187

reproche à notre traduction la diversité de style, nous n’en disconvenons pas, mais nous avons jugé à propos de n’y rien changer, parce que cela même marque bien précisément, ce qui a pu porter des personnes qui n’ont fait de leur vie la profession de traducteur, à traduire Bélisaire. Chaque chapitre est un ouvrage à part ; c’est celui du sentiment, de la conviction de la morale la plus pure, non du fanatisme persécuteur 7.

Travail amateur, désintéressé en quelque sorte, comme l’évoque le titre retenu : Bélisaire traduit sur la Volga. Bien évidemment, il n’en est rien. Tout d’abord, Catherine II dédie l’ouvrage à un dignitaire de l’Église orthodoxe qui lui doit tout, Gavriil, évêque de Tver. Elle démarque ainsi la Russie de la France où la Sorbonne a condamné l’ouvrage et où l’archevêque de Paris, Mgr de Beaumont, a été particulièrement critique vis-à-vis de l’ouvrage. La Russie serait devenue la patrie des Lumières et de la tolérance. Dans cette œuvre de traduction collective, Catherine II s’est réservé le chapitre IX, mais elle a revu, poli et corrigé l’ensemble du manuscrit. En outre, parmi les traducteurs amateurs figurent en fait des écrivains confirmés : Ivan Elaguine (traducteur de la préface, des chapitres I et IV), le comte Andreï Chouvalov (auteur de la dédicace russe), Grégoire Kozitski, secrétaire de l’impératrice (chapitre XVI), à qui l’on doit la traduction en latin du Nakaz, traducteur en russe d’Ovide. L’année suivante, en 1769, paraît une autre traduction russe de Bélisaire ; elle est l’œuvre d’un admirateur de Mably, P. P. Kourbatov. La comparaison entre les deux traductions, à laquelle s’est livré Jean Breuillard, est particulièrement suggestive :
En examinant la traduction impériale, nous voulions vérifier si, comme on le dit partout, cette traduction était fidèle. Or les mots résistent : philosophie est traduit par règles ; faveur et favoritisme par grâce ; secte par associés dans la foi ; esprits par âmes ; dénonciations sourdes par dénonciations infondées ; pacte des tyrans par obligation des tyrans ; le Monarque et la Nation par le Monarque avec son peuple ; verges par punition ; sensualité par gourmandise, etc. ; dans de nombreux cas, la traduction impériale pratique l’esquive. En regard, Kourbatov va droit au mot propre et utilise les termes mêmes du discours politique. Ce qui
7. Références ???

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est en cause, ici, est plus subtil qu’un problème de’censure’, même si l’on peut parler d’autocensure pour la traduction impériale. Il s’agit de l’assimilation de l’arsenal terminologique politique et philosophique occidental 8.

La lecture comparée des deux traductions éclaire les adaptations et les choix faits par l’impératrice éditrice de la traduction « officielle », fût-elle présentée comme sans prétention. La traductrice impériale et ses courtisans pratiquent l’esquive et évitent soigneusement la référence à la philosophie. Lorsque Marmontel écrit : « Je reconnais bien là, dit Bélisaire, cette philosophie qui, sur la montagne où vous aviez tant à souffrir, vous faisait chanter vos malheurs », Catherine II préfère traduire : « Je reconnais à présent cette âme invincible. » Kourbatov, lui, est resté plus proche du texte originel en évoquant « cet esprit philosophique ». Cette autre tirade célèbre de Bélisaire donne lieu à des choix tout aussi tranchés : « La vérité luit de sa propre lumière ; et on n’éclaire pas les esprits avec la flamme des bûchers. » Pour Kourbatov, « on n’éclaire pas les raisons », tandis que pour Vladimir Orlov, traducteur officiel du passage, « les âmes des hommes ne sont pas éclairées par la flamme ». La tendance impériale à esquiver la philosophie et à gommer le caractère corrosif des thèses de Marmontel est manifeste. La traduction de Catherine II russifie le Bélisaire et « démarmontélise » le texte – pour reprendre un terme alors usité. Lorsque Marmontel fait référence à l’opinion publique : « C’est alors que l’opinion du Prince fera l’opinion publique », là encore Kourbatov est le plus proche du texte français : « Alors l’opinion du Souverain sera l’opinion de tout le peuple. » La traduction de Catherine II édulcore le texte : « Alors la pensée du Prince deviendra la pensée commune. » La Russie n’est pas prête pour l’opinion publique. Le despote éclairé affiche son esprit de tolérance et son attachement aux Lumières en relayant Bélisaire alors même qu’il est mis à l’Index, mais il prend bien soin de contrôler la diffusion des idées philosophiques et d’empêcher tout risque de contagion. L’appropriation culturelle et l’inflexion politique sont ici manifestes. La prudence de Catherine II en 1767 éclaire à trente ans de distance ce que sera sa méfiance croissante à l’encontre des Lumières françaises, notamment à partir de la radicalisation des années 1770-1780, puis son rejet.

8. Lettre à Voltaire du 9 mai 1767, citée par J. BREUILLARD, « Catherine II traductrice : le Bélisaire de Marmontel », in A. DAVIDENKOFF, Catherine II et l’Europe, op. cit, p. 83-84.

6. LA COMPLEXITEÉ DES ÉCHANGES CULTURELS • 189

III. LE TOURNANT DU SIÈCLE : LES ANNÉES 1760-1780

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS

La guerre de Sept Ans (1756-1763) n’est pas un conflit européen parmi d’autres au XVIIIe siècle. Pour reprendre l’expression de l’historien allemand Jörn Leonhard, on peut considérer qu’elle représente, comme la guerre de Trente Ans (1618-1648) au siècle précédent, un « pic de bellicité ». De part et d’autre, le patriotisme traditionnel s’exacerbe et l’on assiste à une prise de conscience nationale nouvelle. Pour bien comprendre les virulentes manifestations d’anglophobie et l’affirmation du « nouveau patriotisme français » qu’étudie Edmond Dziembowski lors de la guerre de Sept Ans 1, il faut revenir aux années qui précèdent le conflit. L’hostilité envers la Grande-Bretagne est très forte dès les années 1740 et elle n’est pas vraiment retombée après la paix d’Aix-la-Chapelle (1748) – qui met fin à la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) –, tant dans la population qu’au sein des élites dirigeantes, civiles et militaires. Tous sont persuadés que Londres n’attend qu’un prétexte pour prendre l’initiative en Amérique du Nord, où la question des limites entre possessions françaises et britanniques n’a pas été réglée par les négociations de paix. La tension est donc très forte entre les deux puissances. En témoigne notamment en juillet 1749 cet extrait d’un mémoire du maréchal de Noailles adressé à Louis XV :

1. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770. La France face à la puissance anglaise à l’époque de la guerre de Sept Ans, Oxford, Voltaire Foundation, Studies on Voltaire and Eighteenth Century, 365, 1998, VII-566 p [pas clair].

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Tout enfin doit faire sentir et penser que l’Angleterre n’attend qu’une conjoncture favorable, que peut-être même elle fera naître sous le léger prétexte, pour nous faire la guerre en Amérique, s’y emparer de toutes nos possessions, détruire entièrement notre commerce, et nous mettre par là hors d’état d’avoir jamais une marine telle qu’il convient à un aussi grand État que la France, telle qu’elle l’a eue pendant une grande partie du règne du feu roi, et telle que nous voyons dans nos histoires que l’ont eue les rois ses prédécesseurs dans un temps où l’Angleterre était très inférieure en forces maritimes 2.

Le maréchal est particulièrement clairvoyant. Dès le début des années 1750, l’Ohio est le théâtre d’affrontements entre des colons britanniques en mal de terres et les Français du gouverneur Duquesne. Dans chaque camp, on multiplie la construction de forts qui cristallisent les affrontements : sur le site de l’actuelle Pittsburgh, les Britanniques construisent un fort que les colons de Nouvelle-France prennent ; ils élèvent à la place le fort Duquesne. La guerre est encore « couverte », ou « fourrée » comme on disait au siècle précédent, mais elle est réelle sur le terrain, même si colons et miliciens la livrent, et non des troupes réglées. Un incident dramatique survient le 28 mai 1754 : le capitaine Villiers de Jumonville est assassiné par les miliciens du lieutenantcolonel virginien George Washington. Les colons britanniques ont certes agi de leur propre chef, sans ordres, mais fleurissent aussitôt en France de nombreux écrits qui stigmatisent la perfidie anglaise, la barbarie des meurtriers et qui rapprochent dans une même réprobation la mise à mort de Charles Ier d’Angleterre et de l’officier français. Deux ans plus tard, au début officiel du conflit, l’assassinat du capitaine de Jumonville est encore très présent dans les écrits patriotiques. Thomas, dans son poème Jumonville, écrit : « L’Anglais ivre de sang pousse un cri dans les cieux/Et sa barbare joie étincelle en ses yeux. » Le milicien nordaméricain est devenu « l’Anglais », barbare sanguinaire. Si l’ambassadeur de France à la cour de Saint James essaye de privilégier les négociations, le duc de Newcastle, Premier ministre britannique, ordonne des opérations terrestres et navales, sans déclarer la guerre, afin

2. Noailles à Louis XV, mémoire de juillet 1749, Correspondance, lettre II, p. 290, cité par DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 72.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 193

de prendre d’emblée l’avantage et de négocier en position de force. En juin 1755, la flotte française est attaquée par l’amiral Boscawen : elle réussit à gagner Québec, mais deux navires sont capturés, L’Alcide et Le Lys. Leur prise traumatise durablement la Royale comme devait le faire en 1940 l’attaque de la flotte mouillée à Mers el-Kébir. Voici ce qu’écrit le duc de Croÿ, aristocrate du Hainaut français – la région de Valenciennes – à ce sujet dans son journal :
Ce fut le 19 (juillet 1755) que j’appris au Palais, par la voie publique, que les Anglais nous avaient pris deux vaisseaux de l’escadre de M. Dubois de La Motte, et qu’on craignait pour le reste. Cette nouvelle mit la consternation, surtout pour les suites que l’on sentit alors, mais trop tard. Je passai devant la Bourse, où je descendis pour la première fois. J’y appris la confirmation de la nouvelle et que l’on s’attendait à tout voir dégringoler, surtout les actions, elles tombèrent tout d’un coup. À la cour, alors à Compiègne, il observe que « le premier effet [...] fut la consternation. Le deuxième jour, la colère prévalut, et l’on voulut tout tuer 3 ».

L’amiral Hawke est chargé par le duc de Newcastle d’une vaste opération de prise de contrôle par la force des navires de commerce français dans les ports britanniques et sur les mers. Fin 1755, ce sont trois cents navires, plus de six mille officiers et matelots ainsi que mille cinq cents soldats qui sont ainsi capturés alors que la guerre n’est toujours pas déclarée. La réaction du marquis d’Argenson aux agressions anglaises est très vive et manifeste l’anglophobie des élites aristocratiques à l’encontre d’une puissance accusée de bafouer l’honneur et le droit de la guerre. Le sentiment anti-anglais est donc largement partagé.
Voilà ces arrogants, ambitieux et usurpateurs anglais qui, semblables aux Algériens, déclarent la guerre et attaquent sans droit, sur des prétentions usurpatrices. Notre guerre est juste, la leur est semblable à celle d’Alger, ou du loup à l’agneau [...] quel dessein

3. EMMANUEL, DUC DE CROˆ Journal inédit du duc de Croÿ (1718-1784), Paris, 1906, , t. I, p. 305.

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plus tyrannique et plus usurpateur que celui de détruire toute notre marine en entier et de là passer aux colonies espagnoles 4 ?

La presse et les libelles prennent le relais des écrits personnels – journaux, mémoires et correspondances. Dans l’Observateur hollandais du 1er octobre 1755, feuille rédigée par Moreau, nouvelliste appointé par le ministère des Affaires étrangères, on lit que « le premier acte d’hostilité de la part des Anglais a été un forfait contraire au droit des gens, et le premier meurtre a été un assassinat 5 ». Ange Goudar, figure du polygraphe aventurier des Lumières, publie le Discours politique sur les avantages que les Portugais pourraient retirer de leur malheur (1756). Il fait référence au formidable séisme qui ravage Lisbonne le 1er novembre 1755, et espère que le Portugal se réveillera du cauchemar conscient de son asservissement à la puissance anglaise depuis le traité de Methuen de 1703 qui en a fait un satellite anglais. Par-delà le cas portugais, Ange Goudar espère que l’attaque en pleine paix dont la France a été victime va réveiller les Européens : non, le système politique anglais n’est pas enviable, il est pernicieux ; la Grande-Bretagne est une puissance nuisible à l’ordre européen car ses dirigeants sont prêts à tout pour servir leurs intérêts et assouvir leur soif de puissance sans retenue.
Depuis soixante ans, le grand système des Anglais pour subjuguer les Nations qui devaient servir à leur agrandissement fut de les tenir dans la dépendance du nécessaire physique, en détruisant leur agriculture. La méthode que le gouvernement anglais employa à cet effet, pour être des plus simples, n’en renfermait pas moins, un système complet de tyrannie, parce qu’il tendait indirectement à la monarchie universelle 6.

4. DE VOYER RENÉ-LOUIS, marquis d’Argenson, Journal et Mémoires, Paris, 1859, t. IX (1755-1757), 21 juillet 1755, p. 47. 5. L’Observateur hollandais, lettre II, 1er octobre 1755, p. 24, cité par DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 76. 6. GOUDAR ANGE, Relation historique du tremblement de terre survenu à Lisbonne le premier novembre 1755... À LaHaye [i.e. Paris], chez Philanthrope, à la Vérité, 1756, X-216 pages. La « Relation historique du tremblement de terre », qui occupe les pages 181 à 214, est prétexte à un « Discours politique sur les avantages que le Portugal pourrait retirer de son malheur ».

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Mais rapidement, aux yeux de l’opinion, ce n’est pas le gouvernement britannique qui est seul en cause, encore moins les colons d’Amérique du Nord, mais bien la nation anglaise. Parallèlement, l’Année littéraire de Fréron publie un « Projet patriotique » d’un « citoyen du Havre », particulièrement éloquent :
La guerre injuste que les Anglais nous font aujourd’hui, la perfidie avec laquelle ils s’y sont préparés et l’ont commencée, sont bien capables d’exciter tout Français à la vengeance. Il y a des guerres où la nation ne prend intérêt que par soumission pour son Prince ; celle-ci est d’une autre nature ; c’est la nation anglaise qui, d’un accord unanime, attaque la nôtre pour lui enlever un bien propre à chacun de nous 7.

Dans ces conditions, les premiers succès français des armes françaises au début de la guerre de Sept Ans – pourtant très limités comparés aux défaites lourdes de conséquences de Rossbach en novembre 1757 et Krefeld en juin 1758, sur le théâtre d’opérations continental et de Louisbourg en Nouvelle-France en juillet 1758 – revêtent une importance toute particulière. Après la prise de Port Mahon à Minorque en juin 1756, le maréchal duc de Richelieu devient un véritable héros national. Célèbre auteur de divertissements littéraires pour la société aristocratique, Charles Collé (1709-1783) commet une chanson, Aux railleurs d’Angleterre, dont voici un extrait : « Ils [les Anglais] en sont tout surpris/ Il est pris [le fort Saint-Philippe à Port Mahon], il est pris/ Ces forbans d’Angleterre/ Ces fous, ces fous, ces foudres de guerre/ Sur mer comme sur terre/ Dès qu’ils ont combattu, sont battus, battus. » Alors que l’opinion avait été désarçonnée par les coups de force anglais, elle se ressaisit, se rassure, et se prend même à douter des capacités militaires anglaises. De là à prendre ses désirs pour des réalités, il n’y a qu’un pas que franchit avec beaucoup d’autres l’avocat parisien Barbier, célèbre pour son journal, remarquable source d’informations sur le siècle de Louis XV :
Le Courrier d’Avignon a remarqué une chose fort singulière dans la Gazette du 6 juillet 1756. Il a indiqué un livre rare qui est dans la bibliothèque du collège des jésuites, fait par le père Yves de
7. Année littéraire, 1756, t. VII, p. 42-43.

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Paris, capucin, en 1654, et imprimé à Rennes, en Bretagne intitulé Nova methodus astrologiae et fatum universi ; la destinée de l’univers ; à la page 62 de cette seconde partie, il se trouve à l’article de l’Angleterre [...] : L’année 1756 menace l’Angleterre d’un grand désastre, parce que l’horoscope est parvenu jusqu’à Saturne et qu’il se fait un passage d’un signe aérien à un signe terrestre qui lui est contraire. Cela est fort extraordinaire dans les circonstances présentes par la prise de Port Mahon qui a fait aux Anglais une perte considérable pour le commerce ; par leur position dans le Canada, où nos vaisseaux de transport sont bien arrivés et où l’on dit que tous les sauvages sont contre eux, et peut-être par quelque révolution qui arrivera à Londres 8.

Du côté anglais, l’amiral Byng, qui n’a pas réussi à empêcher le débarquement français à Minorque, est jugé pour haute trahison, livré en pâture à l’opinion publique déchaînée lors d’un procès inique. Son exécution en mars 1757 donne lieu à une nouvelle poussée de fièvre anti-anglaise dans les feuilles et les libelles. La perfide Albion apparaît dès lors comme la nouvelle Carthage, meurtrière et implacable. Le Testament politique de l’amiral Byng, attribué fréquemment à Ange Goudar en témoigne :
De quelle nation furent les troupes qui firent la guerre au roi ? Elles étaient anglaises. De quelle république étaient les sujets qui vendirent Charles Ier après qu’il se fut réfugié en Écosse ? De la Grande-Bretagne. Qui paya la somme ? Le Parlement d’Angleterre. Qui se saisit de la personne du roi ? Les troupes anglaises. Qui le reçut prisonnier ? L’Armée anglaise. De quelle nation étaient les juges qui le conduisaient au supplice ? D’Angleterre. Qui furent ceux qui l’exhortèrent à la mort ? Des Anglais. De quelle nation était le bourreau qui lui trancha la tête ? Il était anglais. Où se passa la scène ? Dans la capitale de l’Angleterre. En présence de qui ? En présence de plus de huit cent mille Anglais.

8. BARBIER EDMOND JEAN FRANÇOIS, Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763), ou journal de Barbier, avocat au Parlement de Paris, Paris, 1857, t. VI, p. 337-338.

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Nicolas Jacob Moreau dépeint alors dans la cinquième livraison de son Observateur hollandais le chaos qui risque de s’abattre sur le monde civilisé si les folles ambitions de l’Angleterre et de son peuple barbare ne sont pas entravées. La politique étrangère de Londres n’obéit pas à la raison, elle est sous l’emprise de l’hybris, de la démesure des ambitions anglaises : « Ce n’est point une nation qui consulte, qui réfléchit, qui délibère, c’est un peuple qui crie, qui s’agite, qui demande la guerre, qui n’en connaît ni les vrais motifs ni les suites nécessaires, qui s’extasie devant un plan vaste et impossible, qui s’enivre de l’idée d’un commerce universel et exclusif, qui voit déjà celui de la France anéanti, ses ports détruits, la Grande-Bretagne seule reine des mers [...]. Pour exécuter ce projet chimérique, pour réaliser ce fantôme vide et brillant, toute voie est bonne, si elle paraît y conduire [...] Voilà les rêves, disons mieux, voilà le délire de ce peuple effréné. » Pour le détracteur du règne de Louis XV qu’est Mouffle d’Angerville – par là même peu suspect de complaisance –, auteur de la Vie privée de Louis XV (Londres, 1785), le ministère des Affaires étrangères a réussi grâce à la feuille de Moreau – et à d’autres nouvelles à la main financées par lui – à attiser l’anglophobie de l’opinion.

En attendant que les effets pussent répondre aux grandes vues que l’on avait, on ne négligea pas d’allumer l’enthousiasme de la nation par ces écrits produits sous les auspices du Ministère, dont l’impulsion secrète reste cachée, qui, ne paraissant être que l’effusion d’un cœur patriotique, par un air de véracité pure, de zèle désintéressé, n’en sont que plus propres à faire illusion à l’esprit et à échauffer le cœur. Il se trouva un de ces auteurs mercenaires (Jacob Nicolas Moreau) [parenthèses OK ?], trafiquant de leur talent, vendant leur plume à qui veut l’acheter [...] qui brigua l’honneur de devenir en ce genre le gagiste du gouvernement. Il entreprit un ouvrage périodique, où il peignit les Anglais non seulement comme des parjures, des violateurs du droit des gens, mais comme des pirates, des forbans, des assassins, des anthropophages. Ses tableaux pleins d’énergie, animés d’un style noble et chaud, excitèrent chez le grand nombre des lecteurs mal instruits de ces discussions politiques une forte indignation : on vit bientôt renaître la haine invétérée qui n’était qu’assoupie contre ces éternels rivaux, et la fureur devint telle qu’on désirait porter

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chez eux toutes les cruautés, toutes les horreurs que leur imputait l’éloquent prédicant 9.

Moreau lui-même n’est pas peu fier du succès de son Observateur hollandais – d’ailleurs traduit en néerlandais : « Ma première lettre parut au commencement de septembre, elle fit sensation ; mais la seconde fit plus grand effet : il en fut acheté plus de huit mille exemplaires. J’attribuai ce succès à l’importance de la matière et je continuai avec beaucoup de joie et de courage. Mon libraire envoyait deux cents exemplaires au Ministère des Affaires étrangères, vendait le reste, et telle fut la vogue de cet ouvrage que, si je l’avais fait débiter à mon profit, j’en eusse tiré plus de 30 000 livres. » Il n’entre pas dans le projet de cet ouvrage d’étudier les opérations de la guerre de Sept Ans pas plus que celles des autres conflits qui rythment la relation mouvementée qu’entretiennent la France et l’Europe au XVIIIe siècle. Notons cependant que les défaites françaises ont laissé des traces dans l’opinion. Passées les premières années de la guerre, le désarroi s’exprime largement. Voltaire le traduit dans sa correspondance en décembre 1759 : il ne reconnaît plus la France « ni sur terre, ni sur mer, ni en vers ni en prose, on y voit des Français battus dans les quatre parties du monde ; le marquis de Brandebourg faisant tête tout seul à quatre grands royaumes armés contre lui, nos ministres dégringolant l’un après l’autre, comme les personnages de la lanterne magique, nos bateaux plats, nos descentes dans la rivière de la Vilaine ». Après des saignées comme Rossbach, l’écœurement l’emporte. « C’est, écrit Edmond Dziembowski, dans le Précis du Siècle de Louis XV que transparaît le plus clairement le profond dégoût qu’éprouve Voltaire pour un conflit qui a ravagé le monde pendant de si longues années. L’auteur oppose avec habileté la vanité de "cette multitude innombrable de combats, dont le récit même ennuie aujourd’hui ceux qui s’y sont signalés" et le résultat effroyable de cette tuerie : "Rien que du sang inutilement versé dans des pays incultes et désolés, des villages ruinés, des familles réduites à la mendicité". Nous sommes loin du poète de Fontenoy ou même de l’historien du règne de Louis XIV. Voltaire, dont la

9. MOUFFLE D’ANGERVILLE BARTHÉLÉMY FRANÇOIS JOSEPH, Vie privée de Louis XV, ou principaux événements, particularités et anecdotes de son règne, Londres, 1785, t. III, p. 84-85.

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sensibilité est à fleur de peau, paraît avoir été profondément traumatisé par la guerre de Sept Ans 10. » Il n’empêche, la flambée d’écrits patriotiques et anti-anglais est intense pendant la première moitié du conflit. Les tenants de l’anglomanie, au premier rang desquels Voltaire, sont pris à partie. Pourtant, comme le rappelle Edmond Dziembowski, « les réactions du philosophe face à l’Angleterre ne nous montrent pas un mais au moins trois Voltaire : un Voltaire patriote, préférant ouvertement la France à la puissance ennemie, un Voltaire plaisamment frondeur, détaché des événements malheureux qui touchent sa patrie, enfin un Voltaire cosmopolite et anglophile 11 ». Sans compter le Voltaire provocateur qui, hostile à l’effort de guerre en faveur de la Nouvelle-France, les fameux « arpents de neige » du Canada 12, fête à Ferney en octobre 1759 la prise de Québec par les Anglais... Plus généralement, la situation embarrasse Voltaire, qui n’est pas prêt à sacrifier sur l’autel du patriotisme français son attachement à l’Angleterre. Dans une lettre au duc de Richelieu, héros de Port Mahon, datée du 10 juillet 1756, il glisse ce poème :
Je sais qu’aux marins d’Albion Vous reprochez avec raison Quelques procédés de corsaires. Ce ne sont pas là mes affaires. Milton, Pope, Swift, Addison, Ce sage Locke, ce grand Newton, Sont toujours mes dieux tutélaires. Deux peuples en valeur égaux Dans tous les temps seront rivaux, Mais les philosophes sont frères.

Cette attitude complexe fait le jeu de ses adversaires. Fougeret de

10. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 116. 11. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 133. 12. Voltaire, d’une manière incisive mais quelque peu injuste, avait voulu souligner l’inutilité d’une guerre coûteuse en hommes et en moyens pour conserver le contrôle d’une Nouvelle-France vide d’hommes en comparaison de la Nouvelle-Angleterre. Mieux valait conserver les îles des Antilles, très profitables au grand commerce français.

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Monbron, « cosmopolite au cœur velu », pour reprendre sa propre expression, celle d’un polygraphe qui ne trouve pas sa place dans le royaume européen des mœurs et du bon goût, dans le cosmopolitisme aristocratique et mondain du XVIIIe siècle, publie en 1757 son Préservatif contre l’anglomanie, où l’on peut lire : « Ce peuple que l’on avait toujours connu pour le plus orgueilleux, le plus jaloux du succès de ses voisins, le plus intéressé, le plus ingrat et le plus féroce qui soit au monde, est selon M. de Voltaire le peuple le plus généreux, le plus magnanime, le plus fidèle à ses engagements. » Il est vrai que, passé le mitan du siècle, la nouvelle génération des Lumières est nettement moins anglomane que la précédente. Au livre XI (1761) des Confessions, Jean-Jacques Rousseau reconnaît :
Néanmoins, l’amour de la patrie [Genève] me rappelait dans la mienne ; et si j’avais pu me flatter d’y vivre en paix, je n’aurais pas balancé : mais l’honneur ni la raison ne me permettant pas de m’y réfugier comme un fugitif, je pris le parti de m’en rapprocher seulement, et d’aller attendre, en Suisse, celui qu’on prendrait à Genève à mon égard. On verra bientôt que cette incertitude ne dura pas longtemps. Mme de Boufflers désapprouva beaucoup cette résolution, et fit de nouveaux efforts pour m’engager à passer en Angleterre. Elle ne m’ébranla pas. Je n’ai jamais aimé l’Angleterre ni les Anglais ; et toute l’éloquence de Mme de Boufflers, loin de vaincre ma répugnance, semblait l’augmenter, sans que je susse pourquoi.

Les attaques anti-anglaises recoupent parfois le combat antiphilosophique, car, comme le relève Edmond Dziembowski, « prise sous l’angle de la propagande antiphilosophique, la guerre de Sept Ans arrive comme une aubaine 13 ».
Avec la guerre de Sept Ans, la propagande antiphilosophique se trouve en présence d’un terrain beaucoup plus fertile. Il suffit en effet d’exploiter le contexte international. Accuser les philosophes du crime de lèse-patrie, alors que les passions sont exacerbées, permet de braquer les regards vers ces citoyens du monde

13. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 120.

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qui clament leur attachement aux valeurs insulaires. La propagande antiphilosophique peut en ce sens être perçue comme le prolongement intérieur de la grande offensive de dénigrement de l’éternelle rivale. Débutant à la fin de l’année 1757, l’offensive contre les Lumières bénéficie de deux années d’intense endoctrinement antibritannique. Or, les nombreux anglophobes que compte la France ne peuvent qu’être anti-anglophiles, anticosmopolites et partant antiphilosophes 14.

On nuancera néanmoins le propos : la campagne antiphilosophique n’empêche pas la campagne antijésuite de faire mouche et de parvenir à ses fins avant même la fin du conflit. On observe cependant un tassement des manifestations d’anglophobie à partir de 1760. En outre, les succès anglais et les revers français, tant en Europe continentale que dans les colonies, amènent l’opinion française et les milieux dirigeants à s’interroger sur le patriotisme anglais comme ressort de l’expansion anglaise. L’Angleterre irrite, toujours, dégoûte souvent – on l’a vu avec le meurtre de Jumonville ou l’exécution de l’amiral Byng –, mais on lui reconnaît hier comme aujourd’hui, aussi bien lors du conflit des Malouines que chaque année lors du tournoi des six nations –occasion de raviver sur les terrains d’Ovalie la vieille rivalité franco-anglaise et le souvenir de la « vieille alliance » franco-écossaise contre la rose –, une formidable capacité à faire front dans l’adversité, et une tout aussi remarquable capacité à parvenir à ses fins. C’est précisément l’époque où Londres cherche à « forger la nation » britannique, pour reprendre le titre du beau livre de Linda Coley 15, consciente de sa force, alors que le péril jacobite n’est plus et que, partant, l’hostilité entre Angleterre et Écosse retombe par paliers, sans disparaître. Cette force de caractère conduit la France des années 1760 à considérer l’Angleterre d’un œil nouveau, alors même qu’éclatent les illusions du mitan du siècle : la France n’est pas l’arbitre de l’Europe, elle est confrontée à l’émergence de puissances nouvelles, capables de la défaire sur terre, comme la Prusse, ainsi qu’aux prétentions hégémoniques britanniques. La défaite a certes un goût amer, mais elle conduit les Français, comme cela avait

14. DZIEMBOWSKI EDMOND, Un nouveau patriotisme français, 1750-1770, op. cit., p. 121. 15. COLEY LINDA, Britons : Forging the Nation 1707-1837, Yale University Press, 1992.

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déjà été le cas au lendemain du règne de Louis XIV, à chercher à mieux connaître cet autre, à la fois si proche et si différent. Alors que le conflit s’achève, une lettre de Voltaire au procureur général du parlement de Rennes, La Chalotais, en porte témoignage : « Vous êtes procureur général d’une province [la Bretagne] où un Italien donne encore des bénéfices. Les Anglais ont été longtemps plus imbéciles que nous, il est vrai, mais vous voyez comme ils se sont corrigés. Ils n’ont plus de moines ni de couvents, mais ont des flottes victorieuses, leur clergé fait de bons livres et des enfants, leurs paysans ont rendu fertiles des terres qui ne l’étaient pas ; leur commerce embrasse le monde, et leurs philosophes nous ont appris des vérités dont nous ne doutions pas. J’avoue que je suis jaloux, quand je jette les yeux sur l’Angleterre. » La prise de conscience de la formidable capacité d’entraînement national que représente le patriotisme anglais débouche également sur la prise de conscience d’une nécessaire refondation du sentiment national français, dont les conséquences s’observent ensuite par-delà la guerre d’Indépendance américaine, qui lave l’affront de la guerre de Sept Ans, jusqu’aux guerres du premier Empire, en passant par les guerres révolutionnaires. L’annonce de la paix, en 1763, entraîne à travers l’Europe des réactions variées, en fonction bien évidemment de la situation des différentes puissances belligérantes. Si le soulagement est largement partagé, l’exacerbation du sentiment national, notamment en Grande-Bretagne, est néanmoins palpable, comme a pu l’observer à Londres le Prussien Emmanuel Matthias Diemar. Témoin de l’hostilité farouche de l’opinion anglaise vis-à-vis de la France et de son ressentiment à l’égard d’un gouvernement toujours soupçonné de négocier trop facilement avec Versailles, il écrit au célèbre graveur Johann-Georg Wille, Allemand installé à Paris, cette lettre :
Je ne sais Monsieur, quoi vous dire au sujet de la paix, que l’Angleterre a fait avec la France ; quelle différence Dieu sait, avec celle de mon roi [Frédéric II de Prusse] et la Reine de Hongrie [MarieThérèse] : quelle joie quel cri d’allégresse vont remplir les airs de Brandebourg et Prusse ! Que notre nation est heureuse, quoique née sujets, d’avoir un roi si vaillant et bon suivant les circonstances pour rendre son peuple les plus heureux de la terre. Je ne peux concevoir ce que la liberté anglaise avance au petit peuple, ils ont beau dire et faire se vanter d’être libre, le roi et les

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ministères les font toujours voir qu’ils sont nés que [tournure OK ?] pour obéir. Je ne peux vous donner Monsieur, une meilleure idée du petit peuple anglais contre le mystère ensemble, que comme quelques dogues qui aboient contre un bœuf dont ils redoutent les cornes pointues. Le jour que l’on a annoncé au peuple au coup de canon, que les préliminaires étaient signés de part et d’autre, toute fois que l’on entendait le bruit de coup, toute fois les peuples damnaient le ministère et leurs yeux. Sangs, foies, poumons, cœurs, âmes, jambes et tous les membres ; à chaque coup, on entendait dans la rue : « God dame him his heart, blood et levre, God dame him in Eternitee ! » Par là, ils en veulent qu’à [OK ?] un seul, dont ils croient qu’il a reçu de l’argent de la France, puisqu’il les a si fortement favorisées ; on a fait 50 méchantes estampes contre lui, de toute indignité, dont je doute fort des (sic) qu’on lui impute, il a manqué plusieurs fois d’être tué dans la rue par le petit peuple ; ils ont cassé les glaces de son carrosse, jeté lui-même avec la boue ; quelle différence de lui avec M. Pitt. L’un on voudrait détruire, et l’autre ils élèvent jusqu’au Ciel : ils en font plus de cas que de leur roi ! Le jour d’une fête dans la ville que Mylord Maire donnait le roi était aussi ; les peuples crient plus alentour du carrosse de M. Pitt qu’à celui du roi. Beaucoup, ou un grand nombre du peuple voulait ôter les chevaux de son carrosse, et le traîner à la place des chevaux, pour marquer leur contentement, amour et soumission qu’ils ont pour lui ; il les pria instamment d’en vouloir rien faire, et l’air retentissait de cris qui marquaient leur satisfaction, par trois répétés Hourra ! Hourra ! Hourra ! Le plus grand nombre de ce peuple était des matelots. On a proclamé la paix aujourd’hui, une partie du peuple est content et l’autre murmure terriblement mais ce sans aucun effet puisque tout est décidé. Monsieur de Lalande [Jérôme de Lalande, astronome, professeur au Collège de France] académicien de l’Académie de Paris est venu ici. Il y a ici point de nouvelle [OK ?]. Sinon que les Anglais cherchent les moyens pour payer les dettes de la nation et se préparent à un grand commerce. [...] ondres ce 23 mars 1763 16.

16. WILLE JOHANN GEORG, Briefwechsel, Herausgegeben von Elisabeth Decultot,

204 • EUROPE FRANÇAISE

Ressentiment et désillusions n’empêchent pas une reprise rapide des échanges trans-Manche et des flux de voyageurs, pour la plus grande satisfaction des hôteliers calaisiens qui vantent les mérites de leurs établissements dans la presse anglaise. À Paris, Horace Walpole (1717-1797), fils de Robert Walpole, s’agace même de cet afflux de visiteurs : « Cela grouille d’Anglais ici, mais ils vont s’en aller pour ma plus grande satisfaction. » Le cas de Charles James Fox (1749-1806) est intéressant. Bien né, il est fils d’Henry Fox, premier baron Holland de Foxley et de lady Caroline Georgina – dont le père n’est autre que le duc de Richmond, Grand Maître de la Grande Loge de France et petit-fils du roi Charles II. Son père le retire d’Eton pour l’emmener à Paris et à Spa, où ceux qui comptent dans le royaume européen des mœurs et du bon goût prennent les eaux, conversent, intriguent et jouent. Il retourne ensuite à Eton, puis séjourne à Paris en 1765. Après avoir suivi des cours à Oxford, il retrouve ses parents à Lyon en 1766 et les accompagne à travers la France puis en Italie. Deux ans plus tard, en 1768, il reprend le chemin de l’Italie en compagnie de son cousin lord Carlisle. Par la suite, il se rend à de nombreuses reprises à Paris. On ne peut pas parler ici de Grand Tour. Nous avons affaire à une famille aristocratique, dont l’héritier accumule un capital symbolique, social et culturel – même superficiel – impressionnant : Eton, Oxford, le voyage d’Italie, mais aussi mondain avec Paris et Spa. Fox père et fils participent en fait à la culture de la mobilité des élites européennes, cosmopolites, au sens où l’Europe, circonscrite aux frontières du royaume européen de la civilité et du bon goût, est leur jardin qu’ils arpentent en tous sens. Tandis que de moins fortunés attendent un retour sur investissement en termes de carrière et de succès dans la société d’un tour de formation coûteux, Charles James Fox montre sa capacité à suivre le parcours ritualisé d’entrée dans le monde, mais avec l’apparence de l’amateur, du dilettante qui feint de ne rien prendre trop au sérieux, car il n’a pas besoin de faire ses preuves ou de se constituer un carnet d’adresses pour se hisser socialement. Il est né. Il faut également distinguer la manière dont la frontière anglofrançaise est perçue à Paris ou à Versailles de la manière dont elle est vécue par les riverains. Ici, comme en Méditerranée à l’époque des régences barbaresques, provinces occidentales de l’Empire ottoman, on
Michel Espagne und Michael Werner, Tübingen, Max Niemeyer, Frühe Neuzeit, 1999, lettre no 127, p. 290-291.

1. L’IMPACT D’UN CONFLIT MONDIAL : LA GUERRE DE SEPT ANS • 205

négocie les normes afin de favoriser les échanges et de circonscrire les risques d’incident. Les ports de Harwich et de Dunkerque négocient par exemple des trêves de pêche pendant les conflits, ce qui conduit Renaud Morieux, auteur d’une thèse encore inédite sur « La Manche au XVIIIe siècle. La construction d’une frontière franco-anglaise » à insister sur l’« existence de populations transnationales, dont le mode de vie repose sur le maintien d’appartenances indéterminées. Ces exemples incitent à faire une lecture moins univoque des relations entre les Français et les Anglais au XVIIIe siècle, libérées du carcan imposé par la “seconde guerre de cent ans” 17 ». Concernant le retour des voyageurs et des touristes en France, le phénomène n’est pas limité à la Grande-Bretagne. La reprise est européenne. Les voyageurs en provenance de Russie voient notamment leur nombre augmenter considérablement, comme le remarque Wladimir Berelowitch, qui a étudié les demandes de passeport des sujets russes auprès de leurs autorités impériales ainsi que les récits de voyage édités en russe ou inédits.
Sous le règne de Pierre Ier, les voyages en Europe occidentale se comptent par dizaines : il s’agit presque toujours de voyages d’étude groupés, commandés par le tsar. De 1725 aux années 1740, nous ne trouvons plus dans les registres que des étrangers, des diplomates en mission ou quelques marchands qui sont rarement russes. Les voyages d’étude ne sont plus que des cas isolés. Sous le règne d’Élisabeth, nous voyons à nouveau voyager des jeunes gens, quelquefois des personnes d’âge mûr, issus des meilleures familles. Ce phénomène encore rare – seulement quelques cas par an – survient à la fin des années 1750. Ainsi, avant même 1762, date à laquelle la noblesse russe était affranchie de l’obligation de service, elle découvrait une pratique qui mêlait l’utile – études, mission – à l’agréable. Cette pratique devient courante au cours des années 1770-1780 (plusieurs dizaines par an) et s’amplifie considérablement sous le règne d’Alexandre Ier
18

.

17. Thèse préparée sous la direction de Jean-Pierre Jessenne et soutenue devant l’université de Lille III-Charles de Gaulle le 3 juin 2005. La citation est extraite du compte-rendu de soutenance par Renaud Morieux dans Annales historiques de la Révolution française, p. 174. 18. BERELOWITCH WLADIMIR, « La France dans le “Grand Tour” des nobles russes

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De Pologne arrivent également de nombreux voyageurs. Les frères Joseph et Michel Georges Mniszech, que nous avons laissés à Nîmes auprès de Jean-François Séguier, séjournent ainsi à Paris du 25 novembre 1766 au 10 mars 1767 – après être passés par Londres et avant de gagner la Suisse puis l’Italie. Le pasteur calviniste et académicien Élie Bertrand les accompagne comme gouverneur. Les lettres du comte Michel Georges, conservées à la bibliothèque municipale de Versailles 19, comme ses journaux de voyage, sont passionnantes et d’une grande précision. L’auteur poursuit la relation détaillée de son tour de formation à sa mère. Dans une lettre – non datée précisément – de fin novembre 1766, il évoque l’introduction des deux frères dans la société parisienne. Rien ne manque à une entrée réussie : recommandations aux figures de premier plan de la république des lettres et des instances académiques, visite d’un salon particulièrement réputé en France mais aussi en Pologne – on connaît les liens de Mme Geoffrin avec StanislasAuguste Poniatowski 20 –, ainsi qu’à des banquiers d’envergure européenne dont l’un, Christophe Jean Baur (1699-1770), a été Grand Maître adjoint de la Grande Loge de France, illustrant par là même les relations entre la haute finance, la banque protestante et la franc-maçonnerie au siècle des Lumières 21.
Pour nous former une marche systématique dans tout ce que nous avons à voir à Paris, M. Bertrand veut bien coucher par écrit ce qui doit nous intéresser le plus. M. de Voltaire a prévenu

au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle », Cahiers du monde russe et soviétique, XXXIV (1-2), 1993, p. 193-210. 19. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60, Recueil des Lettres écrites par Messieurs les comtes de Mniszech et par Monsieur Bertrand à Madame la comtesse de Mniszech, fos 246-315. 20. Mme Geoffrin ne manque d’ailleurs pas de prévenir le roi de la visite des deux jeunes comtes Mniszech par lettre du 7 décembre 1766. 21. Le phénomène se poursuit jusqu’à la fin de l’Ancien Régime avec notamment l’une des plus brillantes loges parisiennes, dite loge des fermiers généraux, les Amis Réunis, et son académie de recherche ésotérique, le système des Philalèthes. Elle a notamment bénéficié des travaux érudits de Pierre François Pinaud : « Une loge prestigieuse à Paris à la fin du XVIIIe siècle : les Amis Réunis, 1771-1791 », dans Chroniques d’histoire maçonnique, no 45, 1992, p. 43-53 ; « Un cercle d’initiés à Paris à la fin du XVIIIe siècle : les Amis Réunis, 1771-1791 », Paris et Ile-de-France, Mémoires publiés par la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l’Ile-de-France, no 44, 1993, p. 133-151.

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M. d’Alembert sur l’arrivée de M. Bertrand ; nous avons une lettre du comte de Brühl [Hans Moriz, alors envoyé de Saxe en Angleterre] pour M. Helvétius. Mme Geoffrin nous fera connaître une multitude de gens de lettres et d’artistes, et nous ne manquerons point de nous lier avec des personnes dont le savoir, la conversation pourra nous être de quelque profit. Les séances du Parlement attireront encore notre attention ; nous y assisterons pour nous former une idée de l’éloquence du barreau. Hier nous avons fait visite à Messieurs Tourton et Baur [orthographié Bauer] où nous avons parlé de vous, ma chère Mère. Ce sera vous qui nous dirigerez ici dans le choix de nos connaissances et c’est ce qui peut nous arriver de plus avantageux 22.

En sens contraire – de Paris vers Londres, et cette fois comme rédacteur et non comme destinataire –, le même Claude Adrien Helvétius est sollicité par Léopold Mozart pour une recommandation en faveur de son fils qui s’apprête à traverser la Manche pour aller jouer en Angleterre. Les grands noms des Lumières sont l’objet d’incessantes sollicitations et, en raison de leur position centrale dans de nombreux réseaux relationnels et institutionnels, font fonction de go-between et de gatekeepers, d’intermédiaires et d’introducteurs.
Souffrez que je vous demande votre protection pour un des êtres les plus singuliers qui existent. C’est un petit prodige allemand qui est arrivé ces jours-ci à Londres. Il exécute et compose sur le champ les pièces les plus difficiles et les plus agréables sur le clavecin. C’est en ce genre le compositeur le plus éloquent et le plus profond. Son père s’appelle Mozart ; il est maître de chapelle de Salzbourg ; [...] Tout Paris et toute la cour de France ont été enchantés de ce petit garçon. Je ne doute pas que le roi et la reine ne fussent charmés de l’entendre. Londres est le pays de bons pâturages pour les talents. C’est l’Apollone de l’Angleterre à qui je m’adresse pour le prier de le protéger 23.

22. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60, fo 249. 23. WOLFGANG AMADEUS MOZART, Correspondance, op. cit., Paris, Flammarion, 1999, t. VII, p. 52, Lettre de Claude-Adrien Helvétius à Francis, 10e comte de Huntingdon, Londres, fin avril 1764.

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Dans les jours qui suivent la lettre de Michel Georges Mniszech citée plus haut, de nouvelles lettres à la comtesse Mniszech et au publiciste et chambellan de Stanislas-Auguste Poniatowski, Feliks Franciszek Lojko (Félix Loyko), témoignent d’un emploi du temps soutenu. La métropole du royaume européen des mœurs et du bon goût est véritablement sillonnée par les deux frères et leur gouverneur ; les visites s’enchaînent.
Le 9 décembre 1766 Ma chère Mère, Paris nous présente une suite immense d’objets intéressants et envieux. Notre premier soin a été de visiter les hommes célèbres et de faire connaissance avec eux : leurs secours nous seront nécessaires soit pour l’indication, soit pour les moyens les plus sûrs de voir certaines choses. M. d’Alembert nous a reçus avec politesse et aménité. On fait en Suisse une nouvelle édition de son ouvrage sur l’expulsion des jésuites à laquelle sera ajoutée une lettre sur le même sujet sur les jansénistes. Il nous procurera des billets pour entrer à l’assemblée de l’Académie française lors de la réception de M. [Antoine Léonard] Thomas qui doit se faire dans quelques jours. Il nous en a promis encore pour être introduit au théâtre particulier de Mme de Villeroy, où Mlle Clairon toujours admirée, recueille le reste de ses lauriers. M. le marquis de Mirabeau – l’Ami des hommes – [tirets OK ?] nous a parlé de vous [on se souvient que la comtesse est une fervente adepte des thèses physiocratiques] ma chère Mère. [...] Mme de Geoffrin nous a donné à dîner avec plusieurs hommes de lettres ; entre autres l’abbé Morellet qui travaille depuis quelques années à un nouveau Dictionnaire de commerce beaucoup plus complet, plus rempli de vues, dit-on que celui de Savary [le Dictionnaire universel de commerce... de Jacques Savary des Brûlons publié en 1723]. L’année prochaine on en doit commencer l’impression, et ce sera un ouvrage à mettre dans votre collection de livres. Nous avons eu l’occasion d’y faire connaissance avec M. Marmontel logé dans le même hôtel. M. Helvétius, pour qui nous avons eu une lettre du comte de Brühl, nous a offert très poliment sa maison ; nous y avons dîné il y a huit jours et nous y dînons aujourd’hui. C’est chez lui que nous avons vu le

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chevalier de Jaucourt, qui a fourni des articles à l’Encyclopédie, et l’abbé Raynal, dont vous connaissez, ma chère Mère, les histoires. Je me suis fait un vrai plaisir de revoir M. Guettard [Jean-Étienne Guettard (1715-1786), botaniste et géologue, célèbre pour la carte minéralogique de la France que le gouvernement lui commande ainsi qu’à Lavoisier] ; que de choses il nous a dites sur votre compte. Il nous a conduits à la galerie de tableaux du Palais Royal et après nous avons fait une petite dissertation sur la nature du sol, les mines et les petits maîtres de Pologne. Il a fait imprimer un mémoire sur l’histoire naturelle de notre pays, inséré dans le recueil de l’Académie, avec une carte géographique pour appuyer son système sur les stratifications et les couches différentes des terres en Pologne. Nous n’avons pas manqué, ma chère Mère, de rendre nos devoirs à M m e la Princesse de Talmont [née Jablonowska] 24.

Les rencontres associent clairement ceux qui font l’actualité culturelle et mondaine, mais aussi les visites aux hommes d’influence – en France et en Pologne, où la famille Brühl a été toute-puissante du temps des rois saxons et où elle garde de solides positions 25 –, signe d’un voyage pensé et bien organisé 26. C’est un capital relationnel que nos deux aristocrates qui font leur entrée dans le monde doivent accumuler. Paris conserve donc clairement une capacité de séduction et d’attraction remarquable pour les élites européennes. Néanmoins, Michel Georges Mniszech n’hésite pas à comparer Paris aux autres grandes capitales européennes. Dans ce voyage d’étude, l’admiration n’est pas sans bornes ; le jeune homme doit apprendre à faire preuve de sens critique,
24. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60, fos 252-253. 25. Les frères Brühl, que fréquentera le diplomate français Marie Daniel Bourrée de Corberon dix ans plus tard à Varsovie et à Saint-Pétersbourg, sont également des francs-maçons d’envergure européenne et de remarquables passeurs culturels. Voir BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2003, p. 151-182. 26. Il en va de même pour Paolo et Giacomo Greppi dans leur Viaggio di quasi tutta l’Europa colle viste del commercio dell’istruzione e della salute (Voyage à travers presque toute l’Europe. Avec une description du commerce, de l’éducation et de la santé), comme l’écrit Paolo à son père dans une lettre adressée de Londres le 25 octobre 1777. LEVATI STEFANO et LIVA GIOVANNI (dir.) Viaggio di quasi tutta l’Europa, op. cit., p. 4.

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et c’est ce qu’il fait dans une lettre à Feliks Franciszek Lojko, datée du 19 décembre 1766.
Si avant d’arriver à Paris je n’avais été ni à Constantinople [où il a accompagné son père en mission diplomatique dix ans plus tôt] ni à Londres, cette ville m’aurait étonné par sa population et sa grandeur. Quoique Londres soit beaucoup moins large, il paraît cependant beaucoup plus peuplé. Généralement les maisons y sont plus petites et il y a fort peu de ces hôtels, de ces grands édifices, de ces jardins si communs à Paris. D’ailleurs la population de Londres n’est pas si nuisible à l’Angleterre que celle de Paris l’est à la France. Ici il y a plus de seigneurs, plus de rentiers ; plus de gens désœuvrés ; là plus d’ouvriers, plus d’artisans, plus de négociants : quelle différence, Monsieur, entre la Seine presque déserte et le peuple immense dont fourmille la Tamise 27.

Ce faisant, le comte Michel Georges Mniszech suit les orientations données par le chevalier de Jaucourt dans l’article « Voyage » de l’Encyclopédie :
Ainsi le principal but qu’on doit se proposer dans ses voyages, est sans contredit d’examiner les mœurs, les coutumes, le génie des autres nations, leur goût dominant, leurs arts, leurs sciences, leurs manufactures et leur commerce. Ces sortes d’observations faites avec intelligence, et exactement recueillies de père en fils, fournissent les plus grandes lumières sur le fort et le faible des peuples, les changements en bien et en mal qui sont arrivés dans le même pays au bout d’une génération, par le commerce, par les lois, par la guerre, par la paix, par les richesses, par la pauvreté, ou par de nouveaux gouverneurs.

Dans la décennie suivante, la perspective puis la réalité d’un nouvel affrontement franco-anglais, à l’occasion de la guerre d’Indépendance américaine, n’interrompent pas une croissance qui s’est installée sur la durée, même pour les Britanniques. En 1776, lady Philippina Knight et sa fille « s’attendent ainsi à une arrivée de nombreux Anglais
27. Bibliothèque municipale de Versailles, fonds Lebaudy, manuscrit 4o. 58-60, fo 263.

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cet hiver ». Lorsque la liaison Douvres-Calais est interrompue en 1779, pendant la guerre d’Indépendance américaine, les voyageurs passent par les ports des Pays-Bas autrichiens, notamment Ostende, mais ne renoncent pas à leur équipée continentale. Pourtant, l’affirmation du sentiment national et l’exacerbation des manifestations patriotiques ont eu logiquement un impact sur la signification culturelle, sociale, politique et symbolique du voyage de formation des élites européennes. Le débat est lancé ; il est européen car le phénomène concerne, on l’a dit, tout le continent. En Grande-Bretagne, par exemple, le Grand Tour est contesté au profit du voyage at home qui permet d’affirmer son Englishness, alors que le voyage abroad est réputé affaiblir l’identité nationale. Mais le voyage à l’étranger ne cristallise pas seul le débat européen autour du sentiment national. Il fait écho à un débat plus large, celui de la remise en cause du cosmopolitisme des Lumières au profit de l’affirmation du sentiment national. On ne comprend pas les enjeux de cette question si on la réduit, en la caricaturant, à l’opposition entre les Lumières et les anti-Lumières. En effet, le débat est posé et alimenté par d’authentiques hommes des Lumières, notamment dans l’aire germanique. Trois ans après la fin de la guerre de Sept Ans, Friedrich Carl von Moser publie De l’esprit national allemand (Von dem deutschen Nationalgeist). En exergue, l’Aufklärer a placé cette citation du Bâlois Isaak Iselin, promoteur de la Société helvétique : « Un patriote est trop grand pour être l’esclave d’un autre, il est trop juste pour en être le maître. C’est pourquoi il ne sera ni le membre ni la tête d’un parti. Il déteste l’esprit d’agitation ; il est guidé et dominé seulement par la loi et la grande idée du bien public ; seules ces pensées remplissent son âme ; il leur sacrifie tous les autres désirs, tous les autres penchants de son cœur. » En début d’ouvrage, on peut également lire :
Nous sommes un seul peuple par le nom et la langue, sous l’autorité d’un chef commun [l’empereur, à cette date François Ier de Habsbourg-Lorraine, époux de Marie-Thérèse d’Autriche] et de quelques lois fixant notre constitution, nos droits et nos devoirs..., en puissance et en force intérieures le premier Empire d’Europe et pourtant, tels que nous sommes, nous sommes déjà depuis des siècles une énigme de constitution politique, une proie pour nos voisins, l’objet de leurs moqueries, un cas dans l’histoire du monde ; divisés entre nous, sans force à cause de nos divisions, mais suffisamment forts pour nous faire du mal à nous-mêmes,

212 • EUROPE FRANÇAISE

impuissants à nous sauver, insensibles à l’honneur de notre nom, indifférents à la dignité des lois, jaloux du pouvoir suprême, méfiant les uns envers les autres... un grand peuple, en même temps méprisé, un peuple qui a la possibilité d’être heureux mais qui, en réalité, est bien à plaindre 28.

Pour Moser, Aufklärer et patriote, « il nous faut refaire connaissance avec nous-mêmes 29 », « croire de nouveau à l’unité de la patrie, tout comme nous croyons à celle de l’Église chrétienne », afin d’« amener les maîtres et chefs de notre patrie à vouloir ce qu’ils doivent vouloir 30 ».

28. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, 1766, p. 5-6. 29. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, op. cit., p. 40-41. 30. VON MOSER FRIEDRICH CARL, Von dem deutschen Nationalgeist, op. cit., p. 40.

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2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE : ENTRE ATTRACTION ET AGACEMENT

Dans ce contexte d’affirmation du sentiment national et de redécouverte de soi – y compris d’un soi mythique ou légendaire –, les occasions de rencontre et de confrontation avec l’autre sont nombreuses. Au théâtre, écrit l’angliciste Élisabeth Détis :
Anglais et Français se rencontrent, se confrontent et s’aiment sur les scènes françaises, avec une fréquence croissante durant le siècle [...] L’anglomanie et l’anglophobie, très présentes sur la scène, surtout dans le drame, cette tribune des valeurs bourgeoises, sont déjà un discours du cliché qui permet de se reconnaître comme en négatif – image inverse de soi, mais vrai reflet cependant. [...] Le contexte des relations franco-anglaises est donc essentiellement celui d’une tension apparente entre sympathies cosmopolites et nationalistes. L’adaptation des pièces françaises par le répertoire des théâtres conventionnés à Londres dans la deuxième moitié du
XVIIIe siècle,

analysée par le professeur Angela Smallwood, en est l’un des exemples les plus frappants. D’une part le théâtre londonien était très nettement antifrançais, et ce d’autant plus que les pièces étaient la forme artistique privilégiée de la définition d’une identité nationale anglaise, partiellement articulée autour du contraste avec celle de la France, ressentie comme « autre ». D’autre part, il était profrançais pour des raisons de raffinement culturel, de féminisation, de mode et d’imitation sociale 1.

1. DETIS ÉLISABETH, « Introduction », in Interfaces artistiques et littéraires dans

214 • EUROPE FRANÇAISE

De même, le théâtre joue un rôle important dans la maturation des différentes opinions publiques. La prégnance des stéréotypes nationaux est manifeste : parler de l’autre, le présenter, ce n’est pas nécessairement mieux le connaître – l’Europe du début du XXIe siècle le vérifie tous les jours. Surtout, les affrontements sont nombreux entre ceux qui vantent la supériorité du théâtre français – mais aussi italien ou anglais – et ceux qui revendiquent l’affirmation d’un « théâtre national ». Citons, en Espagne, l’opposition virulente entre « traditionalistes » et « afrancesados ». Les premiers revendiquent leur fidélité au théâtre du Siècle d’or et critiquent la mode du théâtre français. En Pologne, une pièce comme Monsieur Sous-Panetier met en scène les conséquences de la mode française sur les modes de vie de la noblesse. Suite au retour d’un jeune noble de l’étranger, « le bortch et le bouillon furent disgraciés, les cuisiniers sarmates renvoyés, le maréchal et écuyer ayant refusé de se vêtir à la française également perdirent leur place. La maison entière changea à tel point qu’à la fin on n’y entendait plus un mot de polonais. Nous aussi voyant que toute la conversation se faisait avec le gouverneur et monsieur l’abbé venue de Paris, décidâmes de quitter la maison, ayant reçu les adieux encore plus froids que les bonjours 2. » Le personnage de Petit-Maître dans Petit-Maître en amourettes s’exclame quant à lui : « Vive le Français ! C’est par sa grâce que l’univers vit en paix 3. » On trouve ce type de pièces raillant les gallomanes et petits-maîtres retour de France dans toute l’Europe, où elles rencontrent un égal succès. Dans l’aire germanique, où la circulation des Lumières françaises a été intense – comme leur appropriation d’ailleurs –, la mosaïque impériale et la fragmentation de l’espace public qu’elle induit donnent aux débats autour des Lumières françaises une acuité toute particulière : les enjeux sont clairement politiques. La gouvernante française (1744) de la Gottschedin s’en prend elle aussi à la gallomanie – ici en milieu bourgeois : elle décrit la vie d’une famille négociante de Leipzig, les

l’Europe des Lumières, Montpellier, université Paul-Valéry, Cirbel, t. II, 2000, p. 14-15 2. Cité par KOSTKIEWICZOWA TERESA, « Image de la noblesse polonaise dans la littérature du XVIIIe siècle entre le cosmopolitisme et la tradition nationale », in DUMANOWSKI JAROSLAW et FIGEAC MICHEL (dir.), Noblesse française et noblesse polonaise. Mémoire, identité, culture, XVIe-XXe siècles, Bordeaux, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2006, p. 292. 3. KOSTKIEWICZOWA TERESA, « Image de la noblesse polonaise dans la littérature du XVIIIe siècle », op.cit., p. 295.

2. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES VUES D’EUROPE • 215

Germann, dont les enfants sont confiés à une gouvernante française, Mlle La Flèche, qui méprise ouvertement tout ce qui est allemand. Un voyage à Paris est en préparation lorsque la supercherie est démasquée : la gouvernante et deux compatriotes qui devaient accompagner les enfants en France se révèlent être de vulgaires escrocs. Serviteurs français indélicats, aventuriers et chevaliers d’industrie qui fondent sur leurs pigeons à travers une Europe gallomane, maîtres faciles à endormir, les figures sont classiques et stéréotypées. Mais on notera surtout que cette pièce est l’œuvre d’une remarquable intermédiaire culturelle et d’une traductrice hors pair. À son propos, Michel Espagne écrit :
Traductrice inépuisable, c’est elle qui surveilla la traduction du dictionnaire – le monumental Dictionnaire historique et critique, réputé être l’« arsenal des Lumières » – de Bayle, qui traduisit l’Histoire de l’Académie des inscriptions et des belles-lettres, une partie des revues anglaises Spectator et Guardian. Outre [...] la transposition de La Femme docteur ou la Théologie janséniste tombée en quenouille, on lui doit la traduction de cinq comédies françaises dont Le Misanthrope, L’Esprit de contradiction de Dufresny. Ces traductions lui permettent d’engager la lutte contre les piétistes qui sont l’une de ses cibles favorites. Mais elles font aussi apparaître dans l’effort d’adaptation à un public allemand une certaine tendance à la crudité du vocabulaire comme si le Hanswurst (Arlequin) n’avait pas encore été complètement chassé de la scène allemande 4.

C’est dire toute l’ambiguïté du rapport à la France. Il en va de même pour l’époux de la Gottschedin, Johann Christoph Gottsched (1700-1766). En effet, Gottsched est considéré comme le fondateur du théâtre national allemand, et à Leipzig – plaque tournante du livre germanique – sa Deutsche Gesellschaft (Société allemande) a pour objectif de fonder l’identité littéraire et linguistique allemande. Pour lui, il s’agit d’une tâche ouvertement patriotique. Il n’empêche, elle s’accomplit dans un environnement cosmopolite, celui de la Saxe électorale du XVIIIe siècle, avec une forte présence française – celle des familles négociantes du Refuge huguenot implantées à Leipzig. Surtout, Gottsched est un admirateur de Boileau ; et lorsqu’il entreprend une rénovation
4. ESPAGNE MICHEL, Le Creuset allemand. Histoire interculturelle de la Saxe XIXe siècles, Paris, PUF, coll. « Perspectives germaniques », 2000, p. 223.
XVIIIe-

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de la poésie allemande, il imite ouvertement les Français. Dans le domaine théâtral, il en va de même. Gottsched recourt massivement au répertoire français. Le théâtre national allemand est d’abord une importation de modèles étrangers, qui sont adaptés à l’environnement et aux références allemands. Mais très tôt, Gottsched et avec lui Lessing cherchent à varier les sources d’inspiration – l’emprunt français n’est pas exclusif. Gottsched s’intéresse également au théâtre anglais, ainsi qu’au théâtre russe, notamment aux œuvres d’Aleksandr Petrovitch Soumarokov (1717-1777), qui tire son inspiration de l’histoire russe. En retour, des auteurs russes comme Denis Fonvizine, dont on évoque ci-après les Lettres de France, ont eu en Russie pour maître des élèves de Gottsched, dont ils apprennent les textes, les traduisent et les adaptent. Autrement dit, les circulations sont nombreuses et complexes. La recherche d’une identité nationale ne les entrave pas, bien au contraire, c’est au miroir – même déformant – de l’autre que la construction de soi s’opère. Le modèle est lu, assimilé, adapté, croisé aussi avec d’autres exemples, contesté. On assiste également à la remise en cause du français comme véhicule linguistique européen au profit de la promotion de la langue allemande, ciment de la redécouverte nationale. Lors des foires du livre de Leipzig, le français recule, tandis que le roman anglais conteste les positions françaises. Même au sein des institutions académiques liées aux valeurs de la Frühaufklärung – qu’on traduira maladroitement par « premières Lumières » – telles l’Académie de Mannheim de Jean Daniel Schoepflin, l’évolution est manifeste. À la fin de la guerre de Sept Ans, Schoepflin et son disciple Lamey, en raison de leur attachement au modèle cosmopolite et neutre de circulation savante de la république des lettres des XVIe et XVIIe siècles, défendent encore le latin comme première langue de l’Académie, devant le français et l’allemand, mais leur position est défensive et leur opinion minoritaire. En 1775, quatre ans après la mort de Schoepflin, l’Électeur palatin Charles-Théodore fait le choix de la promotion du génie national allemand, en créant la Deutsche Gesellschaft – la Société allemande – sur le modèle de la société fondée à Leipzig par Gottsched. Elle a pour mission de diffuser en langue allemande les arts et les sciences, et d’« éclairer le peuple » en lui donnant accès à un savoir jusque-là cantonné à une élite en raison du filtre linguistique. Dirigée par le fils du directeur de l’Académie, Stefan von Stengel, elle compte parmi ses fondateurs les principaux académiciens de Mannheim. Le tournant a donc été négocié très vite, d’une

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conception datée des échanges académiques en 1763 à une posture – voire à une politique culturelle – résolument germanique et nationale moins de dix ans plus tard. Les périodiques visant à la promotion de l’allemand comme le Schreibtafel (le Tableau noir) du libraire Christian Friedrich Schwan sont encouragés, et surtout la Deutsche Gesellschaft est à l’origine de la création du Nationaltheater de Mannheim en 1777. Où l’on voit encore l’importance du théâtre dans l’affirmation culturelle nationale... Théobald Marchand, proche de l’Électeur, est nommé directeur du Théâtre national, alors que la Deutsche Gesellschaft souhaitait que le philosophe Gotthold Ephraïm Lessing puisse en prendre la tête. Mais lorsque l’Électeur quitte Mannheim pour Munich en 1778, Marchand suit la cour, et Dalberg devient directeur. La nomination manquée de Lessing visait à inscrire le Théâtre national dans le courant du Sturm und Drang 5, littéralement « tempête et élan », précurseur du romantisme et, partant, dans l’opposition au théâtre classique. Avec Dalberg, la programmation change radicalement, pour la plus grande satisfaction du public, qui fait un triomphe aux Brigands de Schiller en 1782. L’opposition du Sturm und Drang au classicisme est un authentique véhicule politique qui permet de rejeter à la fois l’absolutisme « à la française », un modèle aristocratique archaïque et la prétention française à une universalité culturelle, au profit d’une modernisation des cadres politiques, sociaux – permettre l’émancipation de la bourgeoisie – et culturels – l’affirmation de la culture allemande qui transcende les frontières politiques vieillies du Saint-Empire. Avec l’opposition entre le cosmopolitisme français et la Bildung allemande, on a bien une des clés de lecture de l’Europe du XIXe siècle et des affrontements qui la déchirent autant qu’ils l’organisent. Néanmoins, là encore il convient d’être nuancé et de ne pas brosser un tableau trop tranché de l’opposition des promoteurs du génie national allemand à la France des Lumières. En effet, la Deutsche Gesellschaft favorise l’édition de traductions allemandes d’ouvrages étrangers par l’ancien jésuite Klein. Le libraire Schwan, animateur d’un des principaux cénacles littéraires de Mannheim, est l’auteur d’un Nouveau Dictionnaire de la langue allemande et française. Quant à Lessing, auquel la Deutsche Gesellschaft rêvait de confier la direction du Nationaltheater, il est un fervent défenseur de l’idéal cosmopolite des Lumières.
5. Le mouvement tire son nom d’une pièce de Klinger, Sturm und Drang. À l’exaltation de la raison par les Lumières, il préfère la passion et les émotions.

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Les mêmes ambiguïtés sont perceptibles outre-Manche. Dans un livre stimulant, The Rise of English Nationalism : A Cultural History, 1740-1830, Gerald Newman montre qu’à partir du milieu du XVIIIe siècle les pièces de Samuel Foote et de David Garrick tiennent une place essentielle dans la définition d’une identité nationale anglaise en présentant le Français comme la figure de l’autre et en insistant sur les stéréotypes nationaux 6. Mais pour la même période, John Brewer met l’accent dans The Pleasures of the Imagination : English Culture in the Eighteenth Century sur la dépendance britannique à l’égard de la culture française. Même lorsque les influences françaises « sont critiquées ou dénoncées [...], les tentatives nombreuses pour affirmer l’indépendance culturelle britannique [...], manifestent en réalité combien est puissant un lien que certains voudraient rompre 7 ». On peut évoquer notamment la course de vitesse entre les théâtres londoniens pour traduire les dernières pièces à la mode à Paris 8. Mais elles sont clairement adaptées aux attentes du public anglais, donc même en ce cas l’appropriation culturelle est manifeste. Quant à David Garrick, promoteur infatigable du théâtre « national » shakespearien, il est francophone de par ses origines familiales et francophile. Franc-maçon notoire, il est très bien accueilli à Paris par ses frères français comme dans les salons, et il entretient une abondante correspondance avec la France. En Espagne, comme outre-Rhin et outre-Manche, le débat autour des Lumières françaises et du cosmopolitisme déborde le champ littéraire pour faire irruption dans l’espace public. L’affaire Olavide témoigne de la lutte engagée contre les afrancesados. Intendant d’armée d’Andalousie, figure de la Ilustración – les Lumières espagnoles –, Pablo de Olavide dispose d’importants soutiens au cœur du pouvoir. Il est pourtant arrêté par l’Inquisition et enfermé en novembre 1776. Dans les minutes de son procès, on peut lire : « Olavide est luthérien, est franc-maçon, athée, il est gentil [au sens de païen], il est calviniste, il est juif, il est arien, il est Machiavel ; est-il
6. NEWMAN GERALD, The Rise of English Nationalism : A Cultural History, 1740-1830, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1987. 7. BREWER JOHN, The Pleasures of the Imagination : English Culture in the Eighteenth Century, Londres, Harper Collins, 1997, p. 84. Traduit par nos soins. 8. Ce que constate et critique le Monthly Review,dans son numéro 77, juilletdécembre 1787, p. 78.

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chrétien 9 ? » Quelques années plus tard, le périodique El Censor, symbole de la Ilustración, doit interrompre sa parution. Au total, cent soixante-cinq numéros ont été publiés, dont vingt-cinq mis à l’Index, pour un tirage moyen de cinq cents exemplaires et sans doute une petite dizaine de milliers de lecteurs 10. Cependant, il faut éviter toute perception caricaturale de cet affrontement. Dans leur lutte contre les afrancesados, les « traditionalistes » mobilisent les ressources de l’apologétique catholique française du XVIIIe siècle et se font donc traducteurs. L’Oracle des nouveaux philosophes et Les Erreurs historiques et dogmatiques de Voltaire, ouvrages du père jésuite Claude François Nonotte, sont ainsi traduits en 1769-1770 et 1771-1772 par le père Pedro Rodríguez Morzo. Dans ses préfaces, ce dernier ne manque pas l’occasion d’en découdre avec les hommes des Lumières qui « possèdent l’art de convertir le bien en mal, confondent la lumière et les ténèbres et veulent nous abîmer dans l’égarement et dans l’erreur ». Autre figure de l’apologétique catholique et du combat antiphilosophique, l’abbé Nicolas Sylvestre Bergier a également une grande influence et un réel succès. Il est traduit en 1777, tout comme Antonio Valsecchi, dominicain de l’université de Padoue – université d’État de la République de Venise. Il y a donc une circulation d’écrits antiphilosophiques comme il y a une circulation de manuscrits philosophiques clandestins dans l’Europe du XVIIIe siècle. En outre, il ne faut pas exagérer l’efficacité de l’Inquisition et céder au fantasme d’un contrôle immédiat et absolu. Comme l’écrit avec bon sens Jean-Pierre Dedieu : « Quand bien même eût-on voulu empêcher à toute force l’introduction de livres étrangers dans la péninsule contre le gré des lecteurs, on ne l’aurait pas pu. Entre le manque de personnel compétent, la négligence et la corruption des agents du Saint-Office, les licences de lecture de livres interdits généreusement accordées sous des prétextes divers, le manque d’empressement des libraires, le peu de collaboration des autorités séculières, la fraude générale et les sottises épisodiques d’un tribunal qui a parfois du mal à se tenir au courant de la production européenne, bien des canaux restaient ouverts par où les Lumières
9. Marcelin Defourneaux lui a consacré une biographie classique : Olavide ou l’Afrancesado (1725-1803), Paris, éditeur ???, 1959. 10. LUIS JEAN-PHILIPPE, « Nation et contre-révolution dans l’Espagne de la fin du XVIIIe siècle », Identités nationales dans l’Europe des Lumières, Cahiers du centre d’histoire des entreprises et des communautés, université Blaise-Pascal Clermont-Ferrand-II, no 9, 1999, p. 107.

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pouvaient pénétrer. Ce qui n’a pas été lu ne l’a pas été d’abord parce que les Espagnols n’ont pas voulu le lire 11. » La perception de la France et des Lumières françaises par les Européens du XVIIIe siècle est sensible au contexte stratégique et à la situation internationale. Les échecs militaires et diplomatiques de la France de Louis XV conduisent les Européens à considérer d’un œil nouveau la France, à déceler les limites de son rayonnement, la vanité de ses prétentions, et à mettre le doigt sur ses faiblesses, qu’une réputation ternie laisse à présent davantage paraître. Médiateur franco-germano-russe, Grimm participe à ce « tournant du siècle » que sont les années 1760-1780. Si en 1753, la Correspondance littéraire témoigne du rayonnement européen des Lumières françaises et de la scène culturelle et artistique parisienne, en revanche, à partir de 1774 quand débute sa correspondance privée avec Catherine II, les Lumières françaises enregistrent un net repli. Dans son Mémoire historique sur l’origine et les suites de mon attachement pour l’impératrice Catherine II, Grimm confie : « Quant à la France [...], il se passait des mois, quelquefois des années, sans qu’elle figurât dans ce commerce ; les niaiseries dont s’occupait Paris n’étaient assurément pas un aliment à offrir à un esprit tel que celui de l’Impératrice. 12 » Ce recul s’inscrit aussi dans la défiance croissante que nourrit Catherine II pour les Lumières françaises à partir de la fin des années 1770. Jochen Schlobach est sans doute trop catégorique lorsqu’il conclut que « le temps du rayonnement culturel de la France est révolu 13 », néanmoins l’apogée des Lumières françaises au mitan du siècle est sérieusement compromis. Et l’on peut davantage suivre l’auteur lorsqu’il nuance son propos : « Mais les lettres n’en conservent pas pour autant un silence absolu sur la littérature et la

11. DEDIEU JEAN-PIERRE, « Responsabilité de l’Inquisition dans le retard économique de l’Espagne », in BARTOLOME BENNASSAR (dir.), L’Espagne de l’immobilisme à l’essor, Paris, CNRS Éditions ?, 1989, p. 159. 12. GRIMM FRIEDRICH MELCHIOR, Mémoire historique sur l’origine et les suites de mon attachement pour l’impératrice Catherine II, M. Tourneux éd., Correspondance littéraire, Paris, 1882, t. I, p. 26. 13. SCHLOBACH JOCHEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich Melchior Grimm, russe, français et allemand », in DULAC GEORGES (dir.), avec le concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 46.

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peinture françaises – Grimm n’est-il pas fréquemment chargé par Catherine d’acquérir des œuvres d’art en son nom ? Le transfert culturel continue donc, toujours exclusivement dans le sens Occident-Russie, mais il n’est plus fondé sur l’idée d’un modèle à suivre : il s’inscrit maintenant dans une constellation interculturelle plus ouverte 14. » La perception de la France auprès des élites intellectuelles russes est de ce point de vue particulièrement emblématique. Les contemporains associent, dans l’empire de Catherine II comme ailleurs en Europe, la France à un art de vivre aristocratique et mondain et aux productions culturelles des Lumières. Les deux sont moins distincts qu’il n’y paraît puisque la mondanité est une dimension essentielle des stratégies de publications littéraires et artistiques, on l’a dit. En retour, le divertissement lettré et la pratique littéraire, artistique et musicale amateur, au sens fort du terme, représentent une composante majeure de la culture aristocratique. Néanmoins, si les observateurs les associent étroitement, hier comme aujourd’hui d’ailleurs – la mode et le bon goût français étroitement associés au rayonnement culturel français ou leur mise en concurrence à son reflux –, d’autres les distinguent, dans leur appréciation ou au contraire dans leur dépréciation. Dans la Russie de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, le succès de l’éducation aristocratique à la française ne se dément pas. Les témoignages n’émanent pas seulement de Saint-Pétersbourg ou de Moscou. Andreï T. Bolotov mentionne dans ses Mémoires la fondation en 1778 d’un collège français près de Toula. À la même époque, dans l’Oural, une jeune fille de quinze ans apprend le français en traduisant Helvétius, Rousseau, Mably et Louis Sébastien Mercier 15. À leur manière, les critiques enregistrent aussi, en le déformant, le phénomène. Le Bric-à-Brac, journal satirique étroitement lié à l’impératrice, et fortement inspiré du modèle du Spectator d’Addison, s’en donne à cœur joie. Il dénonce l’éducation française ou prétendue telle et ses conséquences dévastatrices pour les mœurs pures : perfidie, infidélité, luxe et luxure, et stigmatise la figure du petit-maître.
14. SCHLOBACH JOCHEN, « Grandeur et misère d’un médiateur culturel : Friedrich Melchior Grimm », op.cit., p. 46. 15. Cité par PIMENOVA LUDMILA, « Gallomanie et gallophobie dans la culture russe au siècle des Lumières », BELL DAVID A., PIMENOVA LUDMILA et PUJOL STÉPHANE (dir.), La Recherche dix-huitiémiste. Raison universelle et culture nationale au siècle des Lumières, Paris, Honoré Champion, coll. « Études internationales sur le dix-huitième siècle », no 2, 1999, p. 202.

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Figure emblématique et complexe des milieux intellectuels russes, Nicolaï I. Novikov (1744-1818) s’attaque également à la gallomanie dans les nombreux titres qu’il fait paraître : Le Bourdon, Le Babillard, Le Peintre ou La Bourse. Le cas de Novikov, dont on trouve de nombreux équivalents en Europe germanique (Gottsched, Herder), scandinave (Holberg), est particulièrement intéressant. En effet, Novikov, s’il est considéré comme un homme des Lumières – ce qui, on l’a compris, ne signifie pas grandchose tant les Lumières sont plurielles –, est d’abord un homme de presse doublé d’un remarquable passeur culturel. En 1773, il crée la Société pour l’impression des livres sur le modèle de la Société pour la traduction des livres étrangers fondée en 1768 par le prince V.G. Orlov à la demande de Catherine II. Il fait paraître de nombreuses traductions d’ouvrages français. Le monde du livre est alors en train d’éclore en Russie. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle en effet, seul l’État et quelques monastères disposaient de presses. Or la situation change radicalement à partir des années 1750. En vingt ans, huit nouvelles presses institutionnelles voient le jour, mais surtout l’Académie impériale des sciences en acquiert dix-sept, au point de devenir l’une des plus importantes maisons d’édition européennes dans le dernier quart du siècle. Parallèlement, le nombre d’ouvrages imprimés et de périodiques publiés s’accroît considérablement : entre 1755 et 1775, il passe de cinquante à deux cents par an, et, au milieu des années 1780, quatre cents titres en russe sont annuellement publiés. Saint-Pétersbourg dispose à elle seule, pour les années 1769-1774, de seize périodiques. Au total, en vingt-cinq ans, le nombre de publications atteint trois fois ce qui a été publié au cours des deux siècles précédents. Le décret de Catherine II du 15 janvier 1783 autorisant la création de presses privées joue un rôle décisif dans cette expansion, en même temps qu’il répond à la double attente des lecteurs et des imprimeurs-éditeurs. D’ailleurs, l’évolution de la distribution thématique des titres éclaire la constitution d’une société civile consommatrice d’imprimés et d’un marché de l’imprimé en cours d’autonomisation : si en 1725 les publications officielles représentent 60 % des parutions, en 1787, l’histoire, la philosophie et la littérature se sont imposées en atteignant 60 %. Novikov participe, tant du point de vue de son investissement dans le champ de l’imprimé que dans le champ de la sociabilité volontaire et principalement la franc-maçonnerie, à ce processus d’émergence d’un espace public. On remarque d’ailleurs que, dès la fin des années 1760, son hebdomadaire pétersbourgeois

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Le Bourdon en appelle dans sa polémique avec l’impératrice au jugement du public. En outre, Novikov affirme que les lecteurs doivent se sentir dans les colonnes de son périodique comme les membres d’un « club », communiquant librement entre eux. L’association entre la presse et la sociabilité afin de dessiner les contours d’un espace de libre discussion est clairement perçue et revendiquée. À Moscou, Novikov rencontre également un franc succès avec sa librairie qui ouvre au public une salle de lecture, transformée bientôt en cercle de discussion. Il participe activement aux projets de Johann Georg Schwartz, professeur à l’université de Moscou, qui, après avoir fondé la Société des anciens de l’université puis un Séminaire pédagogique, crée en 1779 une Société d’apprentissage mutuel destinée à élever le niveau d’instruction de la société russe ainsi que sa moralité. Elle est hébergée au domicile de P.A. Tatichtchev, un proche de Novikov. Son succès est immédiat. Grâce aux relations de Novikov et de Schwartz, elle associe habilement soutiens mondains, patronages aristocratiques – parmi lesquels celui du gouverneur général de Moscou et franc-maçon actif Z.G. Chernichev – et conférenciers talentueux, au point de concurrencer sérieusement le cercle érudit créé au sein de l’université de Moscou par le recteur I.I. Melissino. Lui-même franc-maçon de premier plan, marqué par la tendance mystique et chrétienne de l’ordre, Nicolaï I. Novikov est très sensible, comme la plupart des élites maçonniques russes, aux écrits du Français Louis Claude de Saint-Martin, le « philosophe inconnu », et travaille à leur appropriation culturelle et symbolique par la maçonnerie russe. Il affirme s’être lassé de la maçonnerie anglaise des trois premiers degrés, où l’on parle beaucoup sans être véritablement un initié, où l’Art Royal n’est en définitive pas pris au sérieux. Les cérémonies templières fastueuses et vaines du rite suédois, très implanté en Russie, ne l’attirent plus, de même qu’il critique le caractère superficiel et mondain d’une certaine maçonnerie française. Membre des Rose-Croix d’or, ordre alchimique et illuministe qui appartient au versant conservateur des Lumières européennes plutôt qu’aux anti-Lumières (la Gegenaufklärung) et qui triomphe en Prusse avec l’avènement de Frédéric-Guillaume II, il constitue son noyau moscovite avec notamment I.V. Lopoukhine, I.P. Tourgueniev (auteur en 1790 de Qui peut être un bon citoyen et un sujet fidèle ?), les princes N. N. Troubetskoï et N.V. Repnine, auteur de deux écrits rosicruciens, Les Fruits de la grâce et Les Pensées spirituelles de deux amoureux de la sagesse. Pour le prince N.N. Troubestkoï, que suit Novikov, c’est la main de Dieu qui a conduit

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le groupe jusqu’à l’ordre intérieur. Les Rose-Croix d’or forment une fraternité suprême, le cercle des élus qui renoncent aux plaisirs fades de la maçonnerie de société pour la quête de l’esprit et de la vraie lumière. On est bien loin d’une image simplificatrice et erronée des Lumières qui seraient nécessairement rationalistes et « progressistes », mais plus proche d’une réalité complexe et contradictoire, faite d’engagements multiples, d’explorations en tous sens de l’espace public et de l’espace social en formation. La légende de l’« apôtre du bien », comme on surnomme Novikov, doit beaucoup aux pressions exercées sur lui par Catherine II puis aux persécutions dont il est la victime : arrêté le 23 avril 1792 sur ordre du prince A.A. Prozorovskiï, gouverneur général de Mosou, il est brisé par les interrogatoires et sa condamnation à quinze ans de détention. Il est finalement libéré à l’avènement de Paul Ier en 1796. Novikov fait partie de ceux – probablement minoritaires – qui cherchent à distinguer les Lumières françaises du modèle aristocratique et mondain français. Mais l’essentiel, ici, c’est de retenir la complexité du personnage, figure intellectuelle du XVIIIe siècle, orientée vers le versant ésotérique et chrétien des Lumières, opposée à un rationalisme aussi bruyant que minoritaire à l’échelle du continent, censeur du royaume européen des mœurs et du goût lorsqu’il retient de l’art de vivre à la française une version superficielle et sans relief. Ses déboires avec Catherine II, son engagement dans la franc-maçonnerie, son activité éditoriale et journalistique, sa participation à l’éveil d’une opinion publique russe n’en font pas mécaniquement un admirateur des Lumières françaises. On observe d’ailleurs une circulation européenne des critiques de l’hégémonie mondaine et culturelle française. Denis Ivanovitch Fonvizine est particulièrement incisif – mais lucide – dans ses Lettres de France.
Paris, ce 14 juin 1778 Paris est, peut-on dire à juste titre, un monde en miniature. Il mérite ce titre par son étendue et la multitude infinie d’étrangers qui y convergent des quatre coins du globe. Les Parisiens qualifient leur ville de capitale du monde, celui-ci étant sa province. La Bourgogne, par exemple, est considérée comme une province proche, la Russie étant une province lointaine. Un Français qui arrive à Paris de Bordeaux, et un Russe de Pétersbourg, sont tout

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autant étrangers. Les Parisiens estiment qu’ils possèdent non seulement les meilleures mœurs du monde, mais le visage, le maintien et la façon d’être les meilleurs, si bien que le premier compliment, le plus respectueux, que l’on puisse faire à un étranger consiste précisément en ces mots : « Monsieur, vous n’avez point l’air étranger du tout, je vous en fais bien mon compliment ! » L’idée qu’ils se font de leur esprit confine à une telle sottise que rare est le Français qui ne dira de lui-même qu’il est des plus sensés. Constatant que l’esprit est partout rare et qu’il n’y a qu’en France que chacun le possède, je me suis demandé s’il existe quelque différence entre l’esprit français et l’esprit humain car il eût été fort humiliant pour le genre humain né hors de France s’il eût fallu nécessairement être Français pour être un homme d’esprit 16.

Mais Denis I. Fonvizine a d’abord traduit de l’allemand des écrits satiriques, accédant ainsi aux écrits du Danois Holberg, considéré au Danemark, à l’instar de Novikov en Russie, comme une figure « nationale » des Lumières. Holberg fait partie de ces étrangers qui ont mal vécu leur expérience française. Dans son autobiographie, le jeune homme, qui à Bergen –la Norvège appartient alors à la couronne de Danemark – vivait de leçons de français, découvre lorsqu’il arrive à Paris qu’il parle la langue de Voltaire « comme un cheval allemand ». Malgré un séjour de dix-huit mois, il ne réussit pas à s’intégrer à la société d’accueil, pas plus qu’à la communauté danoise de Paris d’ailleurs. Sa connaissance de la France reste donc purement livresque et superficielle. Dans Jean-de-France, Holberg crée le personnage d’un petit-maître qui de retour de Paris se moque de la langue et des usages de ses compatriotes. Cette comédie inspire Le Brigadier de Fonvizine, mais également Le Français russe de I.P. Elagin, figure des milieux intellectuels et courtisans russes. En Russie, comme dans une Allemagne à la recherche d’une unité par la langue et la culture nationales par-delà la fragmentation politique, les circulations européennes sont favorisées par la prise de conscience que l’avenir appartient aux nations jeunes, en cours de maturation, alors que le temps de la France, comme celui de l’Espagne précédemment, sera bientôt révolu. On a vu, il y a peu, un Donald H.

16. Collectif, Les Russes découvrent la France au XVIIIe et au XIXe siècle, Paris-Moscou, Éditions du Progrès, 1990, p. 37.

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Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, reprendre à son compte l’opposition entre vieille Europe et jeune Europe, la première frileuse et orgueilleuse alors qu’elle ne serait plus que l’ombre d’elle-même, la seconde, entreprenante, ouverte, et naturellement réceptive au modèle américain, dont la jeunesse éternelle serait garantie par l’apport permanent des meilleurs, venus du monde entier reprendre le flambeau des pionniers... Mais revenons au XVIIIe siècle. On avait déjà noté sous la plume de Grimm l’idée selon laquelle l’avenir appartiendrait aux Allemands dès lors qu’ils auraient conscience de leur potentiel. Dans ses Lettres de France (1777-1778), Fonvizine ne dit pas autre chose à propos de la Russie : « Si on a commencé à vivre ici plus tôt que nous, eh bien au moins, nous pouvons nous donner la forme que nous voulons en commençant à vivre, et éviter les inconvénients et les maux qui ont pris racine ici. Nous commençons et ils finissent. Je pense que celui qui naît est plus heureux que celui qui se meurt 17. » L’Antidote conçu par Catherine II comme une réponse cinglante au Voyage en Sibérie de l’abbé Chappe d’Auteroche renverse l’opposition nature/culture : si la Russie sort à peine de la barbarie, c’est tant mieux, elle ne sera pas bridée dans son développement par le poids des traditions désuètes et des privilèges qui immobilisent – la réalité est bien évidemment différente – la société française. À la différence des pays « qui se glorifient de ne point se départir des anciennes cérémonies, qui les conservent et les répètent à chaque occasion avec le plus grand soin et la plus grande exactitude, quoiqu’elles soient ridicules et absurdes », la Russie bénéficierait ainsi d’un avantage comparatif remarquable – ici aussi, l’argument mis à jour a été constamment repris à l’échelle de l’Europe et du monde en recomposition de la fin du XXe et du début du XXIe siècles. Certains observateurs français sont conscients des conséquences néfastes que les prétentions hégémoniques de la France en matière culturelle associées à une condescendance hautaine pour les autres nations européennes peuvent avoir en Europe. Ainsi l’auteur anonyme de la Lettre d’un gentilhomme allemand à qui on avait prêté l’essai sur les révolutions de la musique – il n’est sans doute pas allemand, mais cela ne change rien à son témoignage – publiée dans le Journal de Paris daté du 21 juin 1777 : « Mais il y a parmi les beaux esprits français un autre

17. FONVIZINE DENIS, Lettres de France (1777-1778), traduction et commentaires par H. Groose, J. Proust et P. Zaborov, Préface de W. Berelowitch, Oxford, Voltaire Foundation, collection « Archives de l’Est », 1, 1995, p. 101-102.

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travers de présomption, aussi ridicule et plus grave dans ses effets ; c’est celui de mépriser les autres nations et d’affecter sur elles une supériorité qui n’est pas prouvée, et qu’il serait malhonnête d’affecter, fût-elle réelle [...] Vous ne concevez pas combien ces sortes de réflexions nationales excitent et nourrissent les haines de peuple à peuple, et produisent souvent de grands maux [...] En attaquant cet ancien ridicule, je ne fais que répéter ce que disent depuis longtemps tous les bons esprits et les gens sensés de votre nation. » Néanmoins, il convient de ne pas pécher par excès inverse. La capacité de séduction des Lumières françaises, de Paris capitale philosophique, pour reprendre le titre du livre de Stéphane Van Damme, reste très forte. Le philosophe écossais David Hume, de séjour à Paris au lendemain du traité de Paris, n’écrit-il pas à un ami en 1764 : « Je suis citoyen du monde ; mais si j’avais à adopter celle d’un pays, ce serait celui où je vis à présent 18 » ? Mais c’est aussi précisément cette séduction exercée par la France de Louis XV et de Voltaire qui suscite les jalousies.

18. Cité par VAN DAMME STEPHANE, Paris, capitale philosophique de la Fronde à la Révolution, Paris, Odile Jacob, Histoire, 2005, « Introduction », p. 12, sans plus de précision.

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3. LES LUMIEÈRES FRANÇAISES ET LES DESPOTES ÉCLAIRÉS : LE CAS DIDEROT

Les nostalgiques qui identifient l’Europe des Lumières à l’Europe française se plaisent à rappeler les invitations lancées aux philosophes français par les despotes éclairés. De fait, les relations de Voltaire et de Frédéric II sont l’une des figures imposées du tableau de l’Europe française, au point qu’on en oublie parfois leur caractère ambigu et conflictuel. Pourtant, l’étude des relations entre une gloire philosophique et un monarque européen, mise en perspective avec les stratégies de publication de l’un comme de l’autre, permet de montrer la complexité des liens qui unissent les souverains européens non seulement à certaines grandes figures du siècle des Lumières, mais davantage, dans l’optique qui est ici la nôtre, avec la France et ceux qui à leurs yeux incarnent son rayonnement et sa créativité. On retiendra ici le cas des relations entre Diderot et Catherine II, mais aussi Gustave III de Suède et Frédéric II de Prusse. Éclairées par des découvertes archivistiques récentes, elles permettent notamment de bien saisir les enjeux du voyage philosophique, des stratégies de publication d’une réputation éclairée dans l’espace européen des Lumières par la mise à contribution du philosophe reconnu, mais aussi des malentendus et des instrumentalisations réciproques. On l’a vu dans les chapitres précédents, la Suède entretient une relation forte et ancienne avec la France, au point que certains ouvrages commémoratifs parlent, non sans quelque exagération caractéristique du genre, d’une « amitié millénaire 1 ». Ses ambassadeurs sont
1. Une amitié millénaire. Les relations entre la France et la Suède à travers les âges.

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l’archétype du diplomate comme intermédiaire culturel au sein de l’espace européen des Lumières. Quand ils deviennent des hommes d’État de premier plan, comme Carl Gustav Tessin ou Carl Fredrik Scheffer, et ont en charge la formation du prince au métier de roi, leur participation active aux circulations intellectuelles, artistiques et scientifiques, à la vie sociale et mondaine – salons, loges maçonniques –, prend un relief tout particulier, et même une authentique dimension politique, puisqu’ils appartiennent au parti francophile des Chapeaux. Lorsque Scheffer est envoyé de Suède près la cour de France, il est particulièrement attentif à l’actualité littéraire et philosophique. On se souvient en outre que son mentor et prédécesseur, Tessin, le presse de lui envoyer les dernières nouveautés. C’est ainsi que se nouent entre Diderot et la cour de Suède, bien avant l’avènement de Gustave III et le coup d’État de 1772, des relations anciennes. La correspondance de Scheffer montre qu’il achète les ouvrages de Diderot – ainsi Les Bijoux indiscrets ou les Lettres sur les sourds et muets. Avant de quitter Paris pour Stockholm, il a pris pour la mère de Gustave – et sœur du roi de Prusse –, la reine Louise Ulrique, une souscription à l’Encyclopédie, dont il perçoit toute l’ampleur du programme éditorial. Il écrit le 8 mai 1752 : « L’Encyclopédie est en effet un ouvrage digne d’occuper une place dans la bibliothèque de notre incomparable reine. Malheureusement la tyrannie qu’on exerce quelquefois ici sur la littérature en a interrompu l’impression. Il n’y a que le premier et le second volume qui ont paru ; les matériaux de tous les autres ont été saisis chez les libraires. Nous autres souscripteurs, qui avons déjà déboursé une grosse somme d’argent, nous crions à l’injustice, sans que jusqu’à présent les justes magistrats du tribunal littéraire aient daigné nous entendre 2. » Louise Ulrique avait déjà particulièrement goûté Les Bijoux indiscrets puisqu’elle écrivait à sa mère Sophie Dorothée, depuis Stockholm, participant ainsi aux

Ouvrage publié sous l’égide de l’Académie royale suédoise des belles-lettres, de l’histoire et des antiquités, Paris, Beauchesne, 1993. 2. Lettre à Carl Hårleman, adressée de Paris le 8 mai 1752, citée par SERGUEÏ KARP, « Diderot et la cour de Suède », in DULAC GEORGES (dir.), avec le concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 183, d’après SCHEFFER CARL FREDRIK, Lettres particulières à Carl Gustav Tessin 1744-1752, Jan Heidner éd., Stockholm, Kungl. Samfundet för utgivande av handskrifter rörande skandinaviens historia, 1982, p. 38.

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circulations européennes, princières et familiales des œuvres : « un livre qui est très gaillard, mais qui est extrêmement bien écrit », « je crois qu’il amuserait ma chère maman ». Alors qu’il est précepteur du prince Gustave (depuis 1756), Carl Fredrik Scheffer achète à son intention un exemplaire du Fils naturel dès sa parution en 1757. Dès 1760, le prince héritier lit la comédie de Palissot, Les Philosophes 3, et suit de près les combats entre les philosophes français et leurs détracteurs, tandis que les troupes françaises installées à Stockholm – on sait qu’elles participent aussi à la diffusion de la sociabilité maçonnique comme elles le font en Bavière et pour les femmes aux Provinces-Unies – jouent le théâtre de Diderot, notamment Le Père de famille, aux côtés des pièces de Marivaux, Beaumarchais, et Collé – dont les pièces sont particulièrement appréciées par les amateurs de divertissements littéraires et de théâtre de société. La reine Louise Ulrique amplifie les échanges culturels et artistiques initiés par les diplomates, en chargeant le Suisse JeanFrançois Beylon, recruté comme lecteur et bibliothécaire, d’une mission d’information littéraire dans le Paris des philosophes. Beylon doit tisser des liens épistolaires, provoquer des rencontres, comme il l’écrit au grand botaniste Albrecht von Haller (1708-1777), correspondant infatigable, pilier du célèbre périodique savant Göttingische Gelehrte Anzeigen, le 25 avril 1760. Dix ans plus tard, il revient à Paris, occasion d’une mise à jour de ses réseaux, mais aussi d’une mission diplomatique visant à obtenir des subsides de la cour de France – association de missions diplomatiques et culturelles dont on a vu qu’elle est une des constantes du siècle.
Je suis appelé à remplir le poste de lecteur et de bibliothécaire auprès de Sa Majesté la reine de Suède. Je dois avant de me rendre à Stockholm, faire le voyage de Paris, pour y faire connaissance et lier un commerce épistolaire avec ce qu’il y a de plus distingué dans la République des Lettres. On m’ordonne de voir entre autres les Hénault, les d’Alembert, les Diderot, Piron, Fréron etc. Je ne connais que peu ou point tous ces messieurs-là, et j’en suis encore beaucoup moins connu. Dans l’impossibilité où je suis de surmonter ces deux inconvénients d’une façon qui me soit

3. PALISSOT, La Comédie des philosophes et autres textes, présentation d’Olivier Ferret, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, Lire le dixhuitième siècle, 2002.

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avantageuse, j’ai pensé que placé au sommet du Parnasse, un coup d’œil vous faisait non seulement distinguer parmi la foule de ceux qui rampent à ses pieds, mais connaître à fond le caractère et les ouvrages des savants qui osent former le généreux dessein de s’approcher de vous. Daignez, Monsieur, me communiquer quelques-unes de vos idées à cet égard. C’est de votre bonté que dépend le succès de mon voyage 4.

Même si la lettre est sans doute postérieure de quelques années à l’apogée européen du Paris philosophique, la reine considère encore que pour être un bibliothécaire et un lecteur averti des nouveautés et bien informé, Beylon doit préalablement à son installation en Suède faire le voyage de Paris. L’abonnement de la reine à la Correspondance littéraire de Grimm, dont on connaît les liens avec Diderot, complète le dispositif d’information culturelle, mondaine et politique mis en place autour de Louise Ulrique et de son fils. Les tensions qui naissent entre la reine et Gustave n’entravent pas cette circulation d’informations, elles sont plutôt à l’origine de la création en faveur du prince héritier d’un circuit propre d’informations et de réception des périodiques, ouvrages et nouvelles à la main francophones, Beylon veillant à satisfaire ses deux maîtres. C’est dans ce contexte de circulations intenses et de mobilité des intermédiaires culturels et diplomatiques, qu’il faut restituer les relations complexes et ambiguës entre une des figures majeures du Paris philosophique et des Lumières françaises, Diderot, et une des figures du despotisme éclairé, Gustave III. On se souvient que Diderot a été impressionné par la maîtrise du français de Gustave dans la lettre de soutien au Bélisaire de Jean-François Marmontel qu’il rédige. Au-delà, c’est l’attention du prince à l’actualité des combats philosophiques et à leur portée politique qu’il importe de souligner. Le 4 février 1771, le prince héritier Gustave arrive à Paris accompagné de son frère, le prince Fredrik. Ce voyage est célèbre, comme celui du grand duc Paul sous le nom de comte du Nord ou celui qu’effectue, en principe incognito, l’empereur Joseph II sous le nom de comte Falkenstein. Gustave honore de sa

4. Bibliothèque universitaire d’Uppsala (Carolina Rediviva), Gustavianska samlingen, G100 mI, fo 8a-8b, citée par S. KARP, « Diderot et la cour de Suède », op. cit., p. 184.

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visite le salon de Mme Geoffrin ; d’une manière générale, son séjour fait l’actualité aristocratique et mondaine du royaume européen des mœurs et du goût. C’est à Paris que Gustave apprend la mort du roi de Suède et son accession au trône par proclamation du Riksråd le 1er mars 1771, il part le 25 mars. Dans une lettre intitulée Résultat d’une conversation sur les égards que l’on doit aux rangs et aux dignités de la société publiée dans la Correspondance littéraire de Grimm en octobre 1776, Diderot évoque l’entrevue qu’il aurait dû avoir avec le futur roi de Suède à l’occasion de ce séjour. Alors que le prince qui fréquente avec assiduité les salons fait l’admiration du Tout-Paris cosmopolite et éclairé, Diderot cherche dans cette relation a posteriori à se démarquer et à vanter l’indépendance d’esprit du philosophe. On notera que Diderot considère de manière différente le comte Gustav Philip Creutz, envoyé de Suède à Paris, familier du salon de la marquise du Deffand, ami du philosophe français et digne héritier de Tessin et de Scheffer. C’est un document d’une grande importance, dont le point de vue est manifestement influencé par les circonstances qui ont entouré l’invitation de Diderot à se rendre en Suède en 1774, ainsi que par le jugement que porte le philosophe français sur le coup d’État du 19 août 1772 par lequel Gustave III met fin à l’ère dite « de la liberté » inaugurée en 1720 au profit d’un renforcement de l’autorité monarchique.
J’ai été une fois menacé de la visite du roi de Suède actuellement régnant. S’il m’eût fait cet honneur, je ne l’aurais certainement pas attendu dans ma robe de chambre ; au moment où son carrosse se serait arrêté à ma porte, je serais descendu de mon grenier pour le recevoir. Arrivé sous mes tuiles il se serait assis, et je serais resté debout. Je ne lui aurais fait aucune question ; j’aurais répondu le plus simplement et le plus laconiquement à ses demandes. Si nous avions été d’avis contraires, je me serais tu, à moins qu’il n’eût exigé que je m’expliquasse ; alors j’aurais parlé sans opiniâtreté et sans chaleur, à moins que la chose n’eût touché de fort près au bonheur d’une multitude d’hommes ; car alors, qui peut répondre de soi ? Il se serait levé, et je n’aurais pas manqué de l’accompagner jusqu’au bas de mon escalier. Certes je n’aurais fait aucun de ces frais pour le comte de Creutz, son ministre [...] J’ai une assez haute opinion d’une profession dont le but est la recherche de la vérité et de l’instruction des hommes. Je sais

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combien leurs travaux influent non seulement sur le bonheur de la société, mais sur celui de l’espèce humaine entière. Je ne me serais point cru avili si j’avais rendu au président de Montesquieu les mêmes honneurs qu’au roi de Suède. Certes le législateur aurait dû être bien mécontent de moi, si je ne lui avais accordé que les égards du président. On a élevé beaucoup de catafalques ; on a conduit bien des fils de roi à SaintDenis, sans que je m’en sois soucié. J’ai assisté aux funérailles du président de Montesquieu, et je me rappelle toujours avec satisfaction que je quittai la compagnie de mes amis pour aller rendre ce dernier devoir au précepteur des rois et à l’ennemi déclaré des tyrans [...] L’homme de lettres qui jouit de la réputation la plus méritée, recevra toujours les égards qu’on lui rendra avec timidité et modestie, s’il se dit à lui-même : Qui es-tu en comparaison de Corneille, de Racine [...] Il préférera la société de ses égaux, avec lesquels il peut augmenter ses lumières, et dont l’éloge est presque le seul qui puisse le flatter, à celle des grands avec lesquels il n’a que des vices à gagner en dédommagement de la perte de son temps. Il est avec eux comme le danseur de corde : entre la bassesse et l’arrogance. La bassesse fléchit le genou ; l’arrogance relève la tête ; l’homme digne la tient droite 5.

De fait, la cour de Suède a cherché à convaincre Diderot de faire étape à Stockholm après son départ de Saint-Pétersbourg. L’enjeu est d’importance dans la rivalité stratégique, diplomatique et symbolique à laquelle se livrent en Baltique la Prusse, la Suède et la Russie. Il s’agit pour la Suède de mettre à profit le voyage philosophique de Diderot pour légitimer sur la scène des Lumières européennes le coup d’État monarchique de Gustave III de 1772 et la fin de l’« ère de la liberté », en obtenant la caution morale d’un grand nom de la philosophie des Lumières, et a contrario le net refus de Diderot de se rendre à Berlin à l’invitation de Frédéric II, qu’il n’aime pas. Les conditions de l’invitation lancée par la mère de Gustave, Louise Ulrique, au philosophe par l’intermédiaire du diplomate Nolcken surprennent un peu, mais dans

5. DIDEROT DENIS, Correspondance, Georges Roth, Jean Varloot éd., Paris, Éditions de Minuit, 1955-1970, t. XIV, p. 224-227.

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la compétition entre les trois cours, il s’agit de mettre en scène une étape « désintéressée » de ce voyage philosophique : Diderot serait à ce point honoré de venir à Stockholm rencontrer Gustave III, monarque éclairé et francophile, qu’on n’aurait pas besoin de lui promettre un pont d’or, à la différence de la grande rivale Catherine II. En outre, il ne faut pas oublier que la couronne suédoise est pauvre – d’où l’importance des demandes de subsides à la France que Beylon avait pour tâche de rechercher, après tant d’autres. C’est ce qui apparaît dans une lettre du maréchal de la cour de Louise Ulrique, Sten Abraham Piper, à l’ambassadeur de Suède en Russie, Johan Fredrik von Nolcken, datée du 20 juillet 1773 :
Mon cher et aimable baron, je rougis de mon silence, c’est une horreur à laquelle la maladie de la reine a beaucoup de part, car nous avons passé près de trois semaines en ville dans les transes mortelles sur ce qu’il en arriverait. À présent Sa Majesté s’est rétablie, mais malheureusement sa santé est encore assez vacillante. Je vous aime au-delà de toute expression de ce que vous me permettez d’abréger les premières cérémonies de la correspondance. J’avoue qu’elles m’auraient trop coûté. Il est si doux d’en pouvoir user un peu plus familièrement avec ceux qu’on estime et qu’on distingue. Vous trouverez peut-être la réponse de la reine un peu froide, du moins je la trouve belle. Sachez mon aimable baron, que sur cela il ne m’a pas été possible de gagner tout ce que j’aurais voulu. Elle est enchantée de votre esprit, Elle rend justice à votre caractère, mais il y a encore certains petits griefs, qui cependant ne manqueront pas d’être effacés avec le temps. Elle est toujours fort contente de la manière dont vous vous êtes acquitté de sa commission pour le comte de Sagramoso [bailli de l’ordre de Malte et membre de l’Académie des sciences de Stockholm]. Vous en jugerez par une nouvelle de la même nature qu’elle vous donne. C’est de faire en sorte que Diderot passe par la Suède à son retour de Russie, où les nouvelles publiques assurent qu’il arrivera dans peu. Je ne doute pas que ce philosophe rempli de curiosité et d’amour propre comme un autre mortel, ne soit aisément déterminé à faire sa cour à Gustave et à son auguste mère. Il y aurait pour lui trop de vanité à en tirer. Mais le grand de l’affaire c’est de ne point engager dans une négociation sur cela avec lui, qui de manière ou d’autre pourrait lui faire

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supposer qu’il serait bien payé de ce voyage, comme sans doute il le sera de celui qu’il fait en Russie. Vous sentez bien que la moindre dépense ôterait tout le prix de sa visite. Cela est bon pour les impératrices. Ayez la bonté de me marquer en peu de mots ce qui pourrait être faisable en ce point. Je suis assuré que la reine vous tiendra compte de la réussite de cela 6.

Diderot refuse l’invitation. Son séjour à Pétersbourg a eu des résultats mitigés. Au sein de l’Académie, le mathématicien Leonhard Euler et son fils Johann Albrecht, dont on se souvient qu’ils sont apparentés au pasteur Jean Henry Samuel Formey, ne sont pas pour rien dans une campagne négative. Sensibles aux valeurs chrétiennes de la Frühaufklärung, ils considèrent le philosophe comme un matérialiste qui flirte avec l’athéisme. Surtout, la liaison Formey-Euler et à travers eux BerlinPétersbourg, même académique, fonctionne aussi dans le champ politique. Diderot a refusé fermement l’invitation de Frédéric II, qu’il déteste. Il écrit à ce sujet dans « Ma rêverie, à moi, Denis le philosophe », recueil tiré des Mélanges philosophiques, historiques [titre pas clair] composés pour Catherine II : « Nous portons la plus belle haine au roi de Prusse ; sur ce point la cour et les philosophes sont d’accord ; mais leurs motifs sont différents. Les philosophes le haïssent, parce qu’ils le regardent comme un politique, ambitieux, sans foi ; pour qui il n’y a rien de sacré ; un prince sacrifiant tout, même le bonheur de ses sujets, à sa puissance actuelle : l’éternel boutefeu de l’Europe. La cour, parce que c’est un grand homme, qui peut-être croise ses vues présentes. Si le système change, la cour ne le haïra plus, sous ce dernier coup d’œil mais elle continuera de le haïr ou du moins de l’envier sur le premier 7. » De Berlin et de Pétersbourg, nos académiciens publicistes renvoient à « Denis le philosophe », la monnaie de sa pièce. De même, ils utilisent ce canal pour discréditer l’abbé Jean Chappe d’Auteroche et son Voyage en Sibérie pour complaire à Catherine II. Fatigué, souffrant du mal du pays, Diderot, qui a longtemps hésité à faire le voyage de

6. Il s’agit d’une lettre interceptée et recopiée par les autorités russes, alors que Nolcken est en Russie. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no 17-18, fos 38-40. 7. Cité par KARP SERGUEÏ d’après le manuscrit autographe conservé à Moscou aux Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF, F. 728, opus 1, no 217, p. 45-46), dans « Diderot et la cour de Suède », op. cit., p. 193, note 66.

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Russie, est impatient de rentrer en France. Farouchement attaché à son indépendance, clé de voûte pour lui du statut d’homme de lettres, il craint plus que jamais l’instrumentalisation du philosophe par le prince. Sa « robe de chambre », qui en est le symbole, lui manque. Nolcken, qui a tissé à Pétersbourg une relation véritablement amicale avec Diderot et Grimm qui l’accompagne, l’a bien compris. De Pétersbourg, il écrit à Jean-François Beylon, le 20 février (ou 3 mars, selon le calendrier utilisé) 1774 :
Il [Diderot] a enchaîné la générosité de cette Souveraine [Catherine II]. Comment, lui dit-il, moi qui vous respecte, qui vous admire, qui vous suis si sincèrement attaché, comment oserais-je chanter vos éloges si vous me comblez de bienfaits ? Mes louanges ne pourront qu’être suspects, et j’aurai les plus grands reproches à me faire. Ne croyez pas que cette conduite lui ait fait des amis dans ce pays-ci. Au contraire. Il a exposé à la jalousie la plus envenimée pendant son séjour à Pétersbourg, et à toute la noirceur de la calomnie. La franchise et le désintéressement sont des vertus que des esclaves sont indignes de sentir et qu’ils détestent. Les Russes ont été au désespoir qu’un homme qui les possédât eut l’accès libre auprès de leur Souveraine. Aussi Diderot fait très sagement de quitter la partie. Il eût été tôt ou tard la victime de leur envie et de la méchanceté. Vous voyez mon ami que je profite de l’occasion qui se présente de vous parler avec franchise. Cela vous intéressera peut-être et cela me soulage. Rendez grâce au ciel que vous ne vivez pas dans ce pays abominable. Cette nation, du côté des mœurs, est au-dessous de ce qu’elle était avant Pierre Ier. Elle était féroce mais elle avait de l’honneur. Elle est aujourd’hui moitié barbare moitié policée, ce qui fait le mélange le plus monstrueux et le plus pernicieux pour la société. Elle a tous les vices et les travers des autres nations sans avoir une seule de leurs vertus.

À cet autre diplomate suédois ami de Diderot qu’est l’ambassadeur près la cour de France Creutz, Nolcken écrit le 2-13 janvier 1775 :
Je suis infiniment flatté du souvenir et de l’amitié de M. Diderot et de M. de Grimm. Je vous supplie de leur en témoigner ma tendre reconnaissance. Ils sont certainement faits pour être du

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nombre de vos amis, et vous pour être certainement goûté d’eux. Qu’il est heureux de vivre dans un pays, où l’on trouve des personnes d’un mérite aussi distingué, et d’un commerce aussi agréable, aussi enchanteur ! Si j’étais le maître de mes actions, la seule envie de revoir Diderot, d’entendre parler ce prophète, cet illuminé, cet homme unique, me ferait faire un voyage à Paris. Je l’aime du fond de mon âme ; et le moyen de s’en empêcher ? Son esprit, son éloquence, ses vastes connaissances étonnent, sans doute, mais sa sensibilité, sa modestie, sa candeur (qualités si rarement réunies aux premières) captivent tous ceux qui le connaissent. Son ami Falconet est devenu le mien, et Diderot fait toujours le sujet de nos conversations 8.

Pour Diderot, il s’agit, au-delà de sa volonté de rentrer en France, d’une prise de position politique : il tient à montrer qu’il n’est pas dupe des avances et des caresses des despotes éclairés. À propos du coup d’État de 1772, Diderot s’est inquiété, dans ses Rêveries à l’occasion de la révolution de Suède, de la facilité avec laquelle il a réussi, les Suédois s’abandonnant dans l’enthousiasme à l’autorité absolue d’un monarque : [titre OK ?]
Il est venu cet instant, il s’est montré cet homme ; et tous ces lâches de la création des puissances étrangères se sont prosternés devant lui. Il a dit à ces hommes qui se croyaient tout : Vous n’êtes rien ; et ils ont répondu : Nous ne sommes rien. Il leur a dit : Voilà les conditions sous lesquelles je veux vous soumettre ; et ils ont répondu : Nous les acceptons. À peine s’est-il élevé une voix qui ait réclamé. Quelles seront les suites de cette révolution ? Je l’ignore. Si le maître veut profiter de la circonstance, jamais la Suède n’aura été gouvernée par un despote plus absolu. S’il est sage, s’il conçoit que la souveraineté illimitée ne peut avoir de sujets, parce qu’elle ne peut avoir de propriétaires ; qu’on ne commande qu’à ceux qui ont quelque chose, et que l’autorité n’a point de prise sur ceux qui ne possèdent rien, la nation reprendra peut-être son premier esprit 9.

8. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no20-21, fos 185. 9. Le texte appartient à l’ensemble des contributions de Diderot à l’Histoire phi-

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Dans un rapport de forces nécessairement inégal, le philosophe, s’il veut garder crédit, indépendance, sens moral, capacité à éclairer, doit garder ses distances. Les contradictions du dialogue entre le philosophe et le despote éclairé éclatent au grand jour et l’enthousiasme laisse la place à l’amertume. De La Haye, Diderot écrit à Mme Necker : « Je vous confierai tout bas que nos philosophes, qui paraissent avoir le mieux connu le despotisme, ne l’ont vu que par le goulot d’une bouteille 10. » Tout est dit. Les craintes de Diderot à l’égard de l’instrumentalisation par le pouvoir sont également justifiées par la stratégie de publication de ses propos et de ses écrits critiques à l’encontre du roi de Prusse, soigneusement préparée et mise en œuvre tant à Stockholm – où il n’est pas allé – qu’à Saint-Pétersbourg – où il a séjourné. Il est au centre d’une guerre d’images et de mots qui recoupe d’autres oppositions – stratégiques, militaires et diplomatiques – entre les trois États et leurs souverains respectifs. Comme Diderot est connu pour sa volonté d’affirmer l’indépendance de l’homme de lettres, de ne pas se muer en courtisan, l’occasion est donc tentante pour Catherine II de souligner que Diderot a accepté son invitation alors qu’il a refusé celle de Frédéric II, et pour Gustave III c’est l’opportunité, au moment où il débute son règne, d’intégrer la Suède à ce voyage philosophique, de publier sa politique de modernisation de l’État, de renforcement de l’autorité monarchique, et de la faire applaudir au tribunal de l’opinion. Pour autant, le roi de Suède a lui aussi changé. Dans les dix années qui suivent son séjour parisien, sa double rencontre manquée avec Diderot (Paris, 1771 et Stockholm 1774), il a appris à se défier des philosophes, qui ne se laissent pas instrumentaliser aussi facilement qu’on pouvait l’imaginer, qui savent utiliser leurs armes, et surtout qui se révèlent difficilement contrôlables. Gustave III est conscient de l’impact des philosophes sur l’opinion et sur leur capacité à orchestrer des stratégies de publication, mais en même temps il se méfie d’eux et de leurs folles prétentions. Dans une lettre du 19 mars 1781 à la comtesse de Boufflers, il écrit : « Ces Messieurs [les gens de lettres] se sont emparés de la trompette de la renommée ; je ne sais pas s’ils s’en servent avec beaucoup

losophique et politique des Deux Indes de l’abbé Raynal. DENIS DIDEROT, Mélanges et morceaux divers. Contributions à l’Histoire des Deux Indes, Gianluigi Goggi, Sienne, Rettorato dell’Università di Siena, 1977, p. 340. 10. DIDEROT DENIS, Correspondance, op. cit., t. XIV, lettre du 14 septembre 1774, p. 72-73.

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d’impartialité, mais il est certain qu’ils font retentir aux quatre coins du monde les noms de leurs protecteurs. » Trois ans plus tard, il écrit à la même : « Pour Messieurs les philosophes, je vous avoue que si je peux m’en dépêtrer, je le ferai de tout mon cœur. Je risquerai toujours d’être éclaboussé dans leur compagnie, ou si je les vois, je ferai comme les manichéens qui adoraient le mauvais principe pour qu’il ne leur fasse pas de mal. Ces Messieurs veulent tout régenter, ils prétendent au gouvernement du monde, et ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ils parlent de tolérance et sont plus intolérants que tout le collège des cardinaux. Cependant, ce sont leurs opinions qui décident des réputations et qui les transmettent à la postérité 11. » Quels que soient les résultats du périple de Diderot sur les rives de la Baltique, il importe de souligner, comme on l’a fait au chapitre premier pour le voyage du prince qui quitte le Nord et la Moscovie pour l’Ouest européen, où brillent les astres de la première génération des Lumières, l’importance des circulations savantes et artistiques qu’ils rendent possibles. En effet, Diderot – seul ou en relation étroite avec son ami Grimm – a servi d’intermédiaire culturel et artistique entre la France et la Russie en recommandant des artistes et des pédagogues et en découvrant pour le compte de Catherine II et des autorités russes des talents susceptibles de servir la gloire de la Sémiramis du Nord. Comme lors de la venue en Russie du philosophe, la Suède cherche à profiter des relations amicales de deux de ses serviteurs, Beylon et Nolcken, avec Diderot pour lancer des invitations par son intermédiaire à des artistes convoités par la cour rivale de Pétersbourg, comme Marie Anne Collot. Diderot permet notamment le recrutement en Russie de son ami Étienne Maurice Falconet (1716-1791), celui que Catherine II présente dans une lettre à Mme Geoffrin du 21 octobre 1766 comme l’« ami de l’âme de Diderot » :
M. Diderot [...] nous recommande ses amis. Il m’a fait faire l’acquisition d’un homme qui, je crois, n’a pas son pareil ; c’est Falconet ; il va incessamment commencer la statue de Pierre le Grand. S’il y a des artistes qui l’égalent dans son état, l’on peut avancer, je pense, hardiment, qu’il n’y en a point qui lui soit à

11. VON PROSCHWITZ GUNNAR éd., Gustave III par ses lettres, Stockholm-Paris, Norstedts-Jean Touzot, 1986, p. 215 ; p. 257.

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comparer par ses sentiments : en un mot il est l’ami de l’âme de Diderot 12.

Sculpteur du roi et de Mme de Pompadour, directeur de la sculpture à la Manufacture de Sèvres, Falconet doit réaliser la statue équestre en bronze de Pierre le Grand, le fameux Cavalier de bronze qui reste à la postérité comme un chef-d’œuvre du XVIIIe siècle et un manifeste artistique à la gloire du souverain qui a ouvert la Russie sur l’Europe. Les nouvelles à la main et les réseaux de correspondance qui innervent l’espace européen des Lumières et la société des princes ne manquent pas d’annoncer la nouvelle. La livraison de la Correspondance littéraire de Grimm – périodique réservé à une douzaine de têtes couronnées, au nombre desquelles figure Catherine II – de septembre 1766 évoque le départ de Falconet de Paris le 12 septembre pour Pétersbourg et l’importance du chantier qui s’ouvre.
Cette statue doit être érigée à Pétersbourg, en bronze. Quel monument et quelle entreprise ! C’est, de toutes celles qu’un souverain pourrait proposer dans ce siècle, la plus belle, la plus grande, la plus digne d’un homme de génie. Ce que Pierre le Grand a de sauvage et d’étonnant, cet instinct sublime qui guide un prince encore barbare lui-même dans la réformation d’un vaste empire, le rend plus propre au bronze qu’aucun des souverains qui aient jamais existé. Je désire que le génie de M. Falconet soit au niveau de son entreprise. Je désire que M. Thomas, occupé d’un poème épique dont Pierre le Grand doit être le héros, érige à ce grand homme un monument aussi durable que le bronze de M. Falconet. Le génie de Pierre aura servi à immortaliser deux Français ; et ceux-ci, en transmettant à la postérité les honneurs rendus par Catherine à la mémoire du fondateur de l’empire de Russie, apprendront aux générations suivantes par quels monuments il convient de consacrer la mémoire de l’auguste princesse qui a osé porter à sa perfection l’ouvrage commencé par Pierre le Grand 13.

12. REAU LOUIS, Correspondance de Falconet avec Catherine II, Paris, Librairie ancienne Honoré Champion, Bibliothèque de l’Institut français de Pétrograd VII, 1921, prologue, p. XIV. 13. Correspondance littéraire, VII, septembre 1766, p. 106-107.

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De son côté, le 21 octobre-1er novembre 1766, le vice-chancelier Mikhaïlovitch Golitsyne annonce à son cousin Dimitri Alekseïevitch Golitsyne, ambassadeur de Russie en France, ami des philosophes et de Diderot en particulier, l’arrivée de Falconet de son élève Marie Anne Collot (1748-1821) à Saint-Pétersbourg. À dix-huit ans, Marie Anne Collot est déjà une artiste de grand talent. Grimm écrit dans sa Correspondance littéraire du 1er septembre 1766 : « C’est un phénomène assez rare et peut-être unique. Elle a fait plusieurs bustes d’hommes et de femmes très ressemblants, et surtout plein de vie et de caractère. Celui de notre célèbre acteur Préville, en Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, est étonnant. Je conserverai celui de Diderot, qu’elle a fait pour moi. Celui de M. le prince de Galitzin, ministre plénipotentiaire de Russie, est parlant comme les autres. » Il poursuit : « Je ne doute pas que, si ses différents bustes avaient été présentés à l’Académie [royale de peinture et de sculpture], Mlle Collot n’eût été agréée d’une voix unanime ; et c’est un honneur que son maître aurait dû lui procurer avant son départ à Saint-Pétersbourg. » Au même moment, un autre proche de Diderot, le prince Dimitri Alekseïevitch Golitsyne, vante aux dirigeants russes, ici le comte Nikita Panine, les qualités de la jeune sculpteuse : « Il amène avec lui une jeune élève de dix-huit ans qui a un talent décidé pour les portraits. Mlle Collot est son nom. Elle est aussi sage qu’habile, et vos bontés seraient très bien placées mon Prince, si vous vouliez en avoir pour elle. » Quant à Diderot luimême, il est séduit par le talent de Marie Collot : « Il n’a tenu qu’à elle de porter en Russie le titre d’académicienne de Paris. Les premiers artistes de ce pays, qui l’ont vue travailler sous leurs yeux, l’avaient invitée de prendre deux de ses bustes entre ses bras et de se présenter à la première de leur assemblée, bien sûrs qu’on la recevrait par acclamation. C’est Falconet, son maître, qui l’en a empêchée. » Pour cette jeune fille de dix-huit ans, le départ pour la Russie rime avec inconnu ; c’est un déchirement, comme le constate Diderot. Cependant, à peine arrivée à Pétersbourg, Catherine II lui passe commande pour jauger des talents de celle qu’on présente comme un authentique prodige. L’impératrice est enthousiaste ; deux mois après son installation Marie Anne Collot présente ses travaux à l’Académie des beaux-arts. Les commandes pleuvent et la liste de ses réalisations pour la seule année 1766 puis pour l’ensemble de son séjour en Russie est considérable. La correspondance des Euler et d’autres témoignages réunis par Marie-Louise Becker

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témoigne de son intégration réussie à la bonne société russe, c’est-à-dire à ses commanditaires et protecteurs 14. Une lettre du baron Johan Fredrik von Nolcken évoque une intervention, d’une année postérieure au projet avorté de séjour de Diderot, destinée cette fois à convaincre Marie Anne Collot de faire étape en Suède à l’occasion de son retour – temporaire – en France, pour sculpter le buste de Gustave III. Comme précédemment, l’accent est mis sur l’honneur fait à l’artiste, qui du coup ne devrait afficher aucune prétention financière.
Vous avez dû recevoir, mon cher ami, ma dernière lettre que je vous ai écrite de Pétersbourg et je voudrais que vous eussiez pu avoir un moment de relâche d’un correspondant qui abuse certainement de votre patience. Ne m’attribuez, cependant pas tant à moi celle-ci. C’est une commission, une négociation dont on veut que je vous charge et qui regarde une chose que nous avons tous deux désirée. Voici de quoi il s’agit. Mademoiselle Collot compte retourner pour quelque temps à Paris, et partira de Pétersbourg au mois de septembre. L’enthousiasme de son art, moins que l’intérêt lui a fait désirer de faire le buste du roi notre maître, encore ne souhaite-t-elle pas parce que c’est un roi, mais parce que c’est un grand monarque et un grand homme et qu’elle serait glorieuse d’avoir fait son portrait. Elle voudrait que ce voyage ne nuisît pas à ses affaires, sans en faire un objet lucratif. Vous savez les avantages dont elle jouit à Pétersbourg : elle est logée et défrayée ; elle a 2 000 roubles d’appointements et 1 500 roubles pour chaque buste que la cour lui demande. Elle désirerait en cas que le roi voulût la faire venir, avoir son voyage payé (ce qui n’ira pas fort loin), son logement défrayé et sa nourriture, et 1 500 roubles pour le portrait. Elle ne s’arrêterait qu’un mois à Stockholm ou le temps qu’il faudrait pour faire le modèle, lequel elle emporterait avec elle à Paris pour le travailler en marbre, et lorsque le buste sera achevé elle le remettrait à M. de Creutz pour l’envoyer en Suède. Elle se

14. BECKER MARIE-LOUISE, « Marie Anne Collot à Pétersbourg (1766-1778) », in GEORGES DULAC (dir.), avec le concours de Dominique Taurisson, Monique Piha et Marina Reverseau, La Culture française et les archives russes. Une image de l’Europe au XVIIIe siècle, Centre international d’étude du XVIIIe siècle, Ferney-Voltaire, 2004, p. 133-172.

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flatte que le roi aurait la patience de lui accorder les séances nécessaires, et vous savez que c’est une fille d’esprit, dont les connaissances et la conversation auraient peut-être le bonheur de plaire à Sa Majesté. [...] Si le roi désire que Mademoiselle Collot fasse ce voyage et qu’elle aie [OK ?] l’honneur de faire son portrait, elle et M. Falconet, en vous présentant leurs respects, vous prient d’avoir la complaisance d’en avertir Falconet au plus tôt par deux mots, les postes allant très lentement et ce temps au mois de septembre très vite, et si par mon canal ils en recevraient la réponse, Mademoiselle Collot n’aurait peut-être pas le temps de faire ces arrangements. Je vous prie cependant de me communiquer aussi ce qui en arrivera. Je suis persuadé que cette jeune artiste fera un ouvrage digne du grand prince dont il représentera les traits, et je vous assure que je souhaite du fond de mon âme que le roi daigne s’y prêter. Cela sera un monument précieux pour ce siècle et pour nos arrière-neveux. Mon cher ami, je vous recommande cette négociation ! Toute la Suède vous en remerciera 15.

Cette tentative n’a pas plus abouti que la précédente, mais elle témoigne des mobilités artistiques, culturelles et politiques, envisagées, effectuées ou abandonnées. Elles activent des liens d’amitié, ici entre quatre sujets, Diderot, Nolcken, Falconet et Collot, des relations de recommandation de recommandant (Diderot) à recommandé (Falconet et Collot), des rôles d’intermédiaire (Nolcken, Falconet par rapport à Collot), et nourrissent une abondante correspondance. Elles débouchent aussi sur des stratégies d’annonce de la venue d’artistes de renom qui doivent faire impression dans l’Europe des Lumières, mais aussi auprès des cours rivales. Pendant son séjour en Russie, Marie Anne Collot est restée très attachée à Falconet, au point que les déboires du sculpteur en Russie – il est d’un caractère impossible qui affecte même Diderot, son ami – ont fini par l’atteindre par ricochet, Falconet voulant toujours s’imposer – dans un but louable de protéger son élève, mais avec maladresse – comme intermédiaire entre Catherine II et son élève. À titre d’exemple, voici un extrait de la lettre que Diderot écrit à Falconet le 6 septembre 1768 :

15. Lettre de Johann Friedrich von Nolcken au baron Ehrensvärd, chambellan du roi Gustave III de Suède, le 22 juin 1775, interceptée et recopiée par les autorités russes. Moscou, AVPRI, F. 6, opis 6/2, Suède, no 20-21, fos 316-317.

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Tenez, mon ami, je pense que vous n’avez rien, mais rien du tout de ce qui peut faire pardonner la supériorité du talent. On dirait que l’habitude continuelle de vous adresser au marbre vous a fait oublier que nous sommes de chair. Vous brusquez, vous blessez, vous avez sans cesse sur la lèvre ou le sarcasme ou l’ironie. Ils ont dit que vous étiez le Jean-Jacques de la sculpture ; et cela ne ressemble pas mal, à la probité près, que vous avez et que l’on croit à l’autre. Il faut une âme très forte, presque l’enthousiasme des grandes qualités, pour rester votre ami. Je doute que vous soyez bien sincèrement, bien entièrement aimé d’un autre que moi et de la jeune élève [Marie Anne Collot]. Vous êtes un composé rare de tendresse et de dureté. Ton ami est toujours exposé à se séparer de toi, contristé. Ton amie, exposée à verser des larmes. Alternativement délicieux et cruel, il y a des moments où l’on ne saurait te souffrir ; et il n’est jamais possible de te quitter. Moi, par exemple, je sens que j’en ai pour toute ma vie 16.

L’hostilité croissante entre le sculpteur français et le prince Ivan Ivanovitch Betskoï (ou Betski), président de l’Académie impériale des beaux-arts, puis la haine véritable qu’ils éprouvent l’un pour l’autre finissent par discréditer Falconet, alors même que l’impératrice avait tâché de les raccommoder. Falconet, accompagné de Marie Anne Collot, quitte Pétersbourg le 1er septembre 1778, soit avant même l’inauguration du Cavalier de bronze. Si aux yeux de certains historiens d’art, Falconet a bridé l’expression du génie de la jeune sculptrice, elle n’en réalise pas moins pendant son séjour en Russie des chefs-d’œuvre comme les bustes de Diderot – Catherine II aimerait celui de d’Alembert comme pendant – et surtout celui de Falconet. Diderot a également permis à Catherine II de recruter des auteurs français susceptibles d’ouvrir des contre-feux après la publication d’écrits français critiques à l’encontre de la Russie. C’est le cas du docteur Girard, que Kirill Razoumovski, ancien hetman des cosaques, a recruté à Paris sur la chaleureuse recommandation de Diderot. Le 9 novembre 1769, Falconet présente Girard en ces termes :
Il y a ici un homme d’esprit qui fait, en français, l’histoire ou l’état actuel de la Russie. Cet homme qui s’appelle M. Girard est

16. Diderot à Falconet, 6 septembre 1778, in Correspondance, op. cit., t. VIII, p. 131-132.

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à Saint-Pétersbourg depuis trois ans ; il s’est occupé depuis son arrivée à rassembler des connaissances et des matériaux autant qu’il lui a été possible. Il a, si je ne me trompe, beaucoup de feu dans l’esprit et de sel dans le style. J’en ai jugé par la partie de son ouvrage concernant la sculpture, partie qu’il a cru devoir me communiquer parce qu’il y parle de la statue de Pierre le Grand. Le reste de son travail ne me regardant pas, je n’en ai rien vu et ne le verrai qu’imprimé. Cette histoire abrégée de la Russie répondra beaucoup mieux, ce me semble, qu’une réfutation en titre à des calomnies contre la Russie (Par-dessus le marché, M. Girard est fort mécontent du livre de l’abbé [Chappe d’Auteroche, auteur du Voyage en Sibérie]).

S’il tient à son indépendance et refuse de se faire instrumentaliser par le prince, le philosophe n’en est pas moins un pourvoyeur de talents qui doivent publier la gloire du souverain éclairé à destination des élites russes et de l’Europe éclairée. Girard œuvre contre le Voyage en Sibérie de Chappe d’Auteroche – publié, rappelons-le, avec le concours de l’Académie des sciences de Paris –, tout comme les réseaux Formey-Euler entre Berlin et Pétersbourg doivent discréditer le travail du savant français. Ironie de l’histoire, ils s’activent aussi au profit de Frédéric II et de la cour de Berlin pour ternir le voyage de Diderot en Russie et lui faire payer des écrits particulièrement durs contre l’auteur de l’Anti-Machiavel...

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4. DU COSMOPOLITISME AU NATIONALISME : L’EUROPE DES FRANCS-MAÇONS LÉZARDÉE

Depuis le printemps du siècle, la franc-maçonnerie par son projet cosmopolite et son expansion européenne – coloniale également – est un bon observatoire des lignes de force qui structurent, organisent et maillent l’espace européen des Lumières. Elle offre un dispositif sans comparaison aux mobilités et aux circulations des élites aristocratiques, négociantes, aux diplomates, militaires, étudiants et aux artistes. Mais elle enregistre et reflète aussi les tensions et les ruptures que connaît l’Europe éclairée au tournant des années 1760-1780. La mise en cause du cosmopolitisme au profit de la revendication d’un patriotisme nouveau et d’une affirmation de la conscience nationale ébranle le projet maçonnique des origines. Les affrontements entre la Grande-Bretagne et la France, dont les obédiences maçonniques revendiquent une autorité morale voire véritablement politique sur le corps maçonnique européen, sont flagrants. Ils recoupent des enjeux stratégiques et diplomatiques, et traduisent la prégnance des préjugés et des stéréotypes nationaux jusque dans l’enceinte du temple de la fraternité universelle. Ils annoncent les ruptures du siècle suivant et l’adossement des obédiences maçonniques – non seulement dans la France du premier Empire à la IIIe République, mais aussi au Royaume-Uni – aux régimes et aux lignes politiques des gouvernants successifs.

Deux puissances maçonniques rivales en Europe et outre-mer
En 1765, au lendemain de la guerre de Sept Ans, après avoir renoué contact à l’occasion d’échanges de prisonniers où des maçons britanniques et français se sont rencontrés pour finaliser les termes de la

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négociation, les Grandes Loges d’Angleterre et de France concluent un traité. C’est l’origine du droit international maçonnique qui s’est ensuite développé, précisé jusqu’à nos jours. Londres, en reconnaissant Paris comme puissance maçonnique souveraine, renonce à constituer de nouvelles loges dans son ressort – délimité par les frontières du royaume de France. Paris reconnaît la légitimité des fondations antérieures à 1766 en France comme l’Anglaise de Bordeaux constituée par Londres en 1732 et la « maternité universelle » de la Grande Loge d’Angleterre. Le problème des fondations françaises en Europe et aux colonies n’est pas réglé alors même que l’expansion maçonnique le rend particulièrement épineux. Pour Londres, les francs-maçons français, en signant le traité de 1765, ont abandonné à la mère loge universelle la possibilité de créer régulièrement – la régularité est synonyme d’orthodoxie maçonnique – des ateliers hors des frontières du royaume de France. Mais pour Paris, les deux puissances maçonniques se sont mutuellement reconnues comme souveraines dans leur ressort. Elles traitent sur un pied d’égalité et peuvent librement constituer en Europe et aux colonies, tant qu’un corps maçonnique indépendant – Paris parle déjà de grandes loges « nationales » – n’a pas été érigé et reconnu par elles. Paris refuse le principe d’un commonwealth maçonnique où la loge mère universelle autoproclamée accorderait à des grandes loges territoriales – sortes de dominions maçonniques – une large autonomie interne en échange d’une reconnaissance de sa souveraineté, même théorique, et de sa capacité à dire seule le droit maçonnique. Remarquons que c’est encore Londres qui définit aujourd’hui les obédiences qu’elle estime régulières sur la base du respect des Landmarks 1, prétention que les obédiences maçonniques progressistes rejettent bien évidemment. Les Français privilégient eux, dès les années 1760 et l’époque de la Grande Loge, le principe de l’organisation de l’Europe des francs-maçons en puissances maçonniques indépendantes, organisées sur des bases nationales, souveraines dans leur ressort. Ce principe national, explicitement formulé, est repris par le Grand Orient de France lorsqu’il reprend le flambeau de la Grande Loge dans les années 1773-1774 pour réorganiser la francmaçonnerie française. Les Britanniques affirment avoir respecté les clauses du traité jusqu’à la mort du Grand Maître, le comte de Clermont, en 1771. La Grande Loge de Londres a certes constitué la loge de la Candeur, orient
1. Littéralement « bornes ».

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de Strasbourg, après 1765, mais elle ne l’a fait qu’après la mort du comte de Clermont, en 1772, et la faillite consommée de la Grande Loge de France ; elle n’est donc pas en infraction par rapport aux clauses du traité. Faut-il voir, avant même ces constitutions, dans l’octroi de patentes à l’Anglaise de Bordeaux, en 1766, soit trente-quatre ans après sa fondation mais quelques mois après la signature du traité entre les deux obédiences, une violation consciente de celui-ci ? C’est ce qu’affirme plus tard un membre influent du Grand Orient et de la commission pour les Grands Orients étrangers, le frère Guillotin : « Cette loge Anglaise de Bordeaux a été établie depuis le traité et en est une infraction : raison de plus pour l’obliger à se réunir à la Grande Loge de France 2. » Les Britanniques protestent, on l’imagine aisément, de leur innocence : on ne peut en toute bonne foi les accuser d’avoir commis la moindre infraction aux clauses du traité. La lettre du Deputy Grand Master (Grand Maître adjoint) Salter, qui a refusé à l’Anglaise de Bordeaux la nomination d’un Grand Maître provincial au nom du respect du traité liant les Grandes Loges d’Angleterre et de France, en apporte la preuve indiscutable. Considérant que l’Anglaise de Bordeaux est sous sa protection dès sa naissance en 1732, la Grande Loge d’Angleterre n’a pas estimé que l’octroi d’une reconnaissance officielle à cet atelier puisse constituer une quelconque violation des termes du traité, qui interdit toute nouvelle fondation. Reste le problème des constitutions octroyées ultérieurement à Grenoble et au Havre. Il faut faire la part des faiblesses de l’administration maçonnique anglaise : manque de personnel, mauvaise conservation des archives, retards dans l’expédition des courriers, méconnaissance fréquente de la langue française de la part de nombreux dignitaires – alors qu’en Europe continentale le français fait souvent figure de koinè maçonnique. Il n’empêche, la Grande Loge d’Angleterre a deux interprétations du traité de 1765, laxiste lorsqu’elle y trouve son avantage, rigoureuse lorsqu’il s’agit de contrarier les entreprises et les intérêts français. La Grande Loge de France ne manque d’ailleurs pas de suivre sa consœur et rivale sur le terrain de la chicane diplomatique. Son interprétation de la clause d’interdiction qui lui est faite de constituer hors du territoire français diverge de celle des Anglais. Dès 1763, elle affirme ne pas constituer de loges en territoire étranger
2. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1752 M. Note de Guillotin, 2 octobre 1775.

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dès lors qu’il dispose de sa propre Grande Loge 3. Elle semble d’ailleurs avoir respecté ce principe si l’on en croit une planche de l’Amitié, orient de Bordeaux : « Considérant que l’autorité du Grand Orient de France ne s’étendant pas au-delà des limites du Royaume [formule consacrée en 1766] par le refus qu’il fit des Constitutions à des Maçons de Ratisbonne, renvoyés devant le G[rand] M[aître] d’Allemagne 4. » Mais, pour la Grande Loge d’Angleterre, le traité interdit aux Français toute fondation hors de France, que le territoire considéré relève de l’autorité d’une Grande Loge ou non. Il s’agit bien évidemment pour Londres de se réserver l’exclusivité des fondations sur le continent, et de protéger les intérêts de ses Grandes Loges provinciales. Les correspondances internes échangées à ce sujet par les officiers de la Grande Loge d’Angleterre sont particulièrement éclairantes : « J’ai, assure le Grand Maître provincial pour les pays étrangers, un consentement formel de la Hollande, qui nous abandonne toutes les loges qu’elle a constituées au-delà de son territoire qui sont deux à Gand, une à Naples et une à Düsseldorf que je force à prendre de nouvelles constitutions de nous, et dont j’attends réponse à ce sujet. » Comme les intentions de Londres à l’égard de Paris sont identiques, les risques de tension voire d’affrontements sont bien réels. D’autant que la Grande Loge de France affiche bien haut sa volonté de veiller jalousement à l’intégrité du ressort qui lui a été reconnu par le traité. Ne reconnaissant pas de fondation étrangère sur son territoire, à moins que lesdits ateliers n’aient demandé à être reconstitués par elle-même, on comprend l’exigence réitérée par l’obédience française, puis par son successeur le Grand Orient, de voir l’Anglaise de Bordeaux demander des patentes à l’obédience française, et son corollaire, la surprise anglaise – feinte ? – devant une telle démarche. Il s’agit bien évidemment d’un symbole, or la franc-maçonnerie est friande de symboles. Si l’Anglaise de Bordeaux plie, la Grande Loge de France progresse dans sa maîtrise de l’espace maçonnique français en réduisant les enclaves anglaises et impose sa conception d’un territoire « national » relevant d’une Grande Loge « nationale ». Elle combat les prétentions anglaises à se maintenir sur le continent.

3. Ibid. p. 66. Quel ouvrage ? 4. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 169 bis, dossier « Amitié », orient de Bordeaux, extrait du livre d’architecture de la R(espectable) L(oge) de L’Amitié, à l’O(rient) de Bordeaux, Du 3e jour du 2e mois de l’an de la vraie lumière 5777, fo 68 vo.

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D’ailleurs, la lecture des archives de l’Anglaise de Bordeaux et de ses filles – notamment l’Anglaise de l’Amitié, orient de Périgueux – prouve que ces loges ont été durant les décennies 1760-1780 l’objet d’incessantes pressions de la part des obédiences parisiennes. Lorsque l’Anglaise se résout à demander au Grand Orient des lettres de constitution à la fin des années 1770 afin de sortir de son isolement, elle doit essuyer encore bien des avanies. Véritable bouc émissaire, elle ne cache pas son sentiment d’être la victime du contentieux franco-anglais accumulé depuis les années 1760 :
Au moment que nous nous félicitions de l’union qui semblait devoir régner parmi nous [...] un incident aussi funeste dans ses suites que peu conformes à vos propres lois, dissipe tout à coup nos espérances et nous plonge dans le plus grand étonnement sur votre conduite à notre égard. Depuis quand l’O[rient] de Londres (qui par ses prétentions mérita le silence qui règne entre vous et lui) a-t-il pu faire rejaillir sur les différentes loges qu’il a constitué [OK ?] l’odieux d’une faute, qu’elles ont dans tous les temps ou désavouée ou méconnue ? Les démarches sans nombre et toujours infructueuses que nous faisons auprès de vous depuis plus d’un an, ne sont-elles pas les preuves les plus convaincantes de la différence de nos sentiments à ce sujet ? Nous voyons les L[oges] auxquelles nous avons donné l’existence telles que celle de Cognac en Saintonge de l’Amitié à Périgueux affiliées et reçues à bras ouverts dans votre sein. Nous voyons à Paris l’Anglaise de l’Union, L’Irlandaise du Soleil Levant, St. Jean d’Écosse du Contrat Social, au cap français, à Toulouse, et dans tant d’autres endroits de notre Globe des L[oges] qui comme la nôtre sont fondées sur les constitutions anglaises reconnues de vous néanmoins et en correspondance avec vous. Pourquoi nous trouvons-nous exclus de la règle générale ? et quel est le motif d’une pareille exclusion ? Veuillez T[rès] C[hers] F[rères] nous en instruire. C’est la grâce que nous sollicitons auprès de vous 5.
5. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 170, l’Anglaise, orient de Bordeaux, dossier 1, fo 23, 31 octobre 1780. Finalement l’Anglaise obtient sa reconstitution par le Grand Orient de France. Mais elle en est à nouveau exclue en 1785, la chambre d’administration du Grand Orient décide alors sa proscription. Une lettre circulaire imprimée envoyée à toutes les loges françaises leur interdit toute relation avec elle.

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De son côté, l’Anglaise de l’Amitié, orient de Périgueux, adresse au Grand Orient un document essentiel pour comprendre les raisons qui ont poussé des loges françaises à solliciter directement ou indirectement des constitutions anglaises :
Des maçons déjà légitimement établis, correspondant avec nombre de loges françaises, peuvent-ils avoir besoin de nouvelles constitutions ? Doivent-ils être confondus avec les chantiers imparfaits formés par l’aveuglement des ouvriers et la cupidité des maîtres ? Car c’est contre ceux là que vos nouveaux statuts ont prononcé, lorsque unissant la clémence à la régularité ils ont exigé qu’ils fussent reconstitués ; mais nous, nous formons R[espectable] F[rère], une classe particulière et privilégiée, nos constitutions émanées d’un orient anglais nous donnent une existence légale, nos travaux connus et approuvés par nombre de loges nationales nous associent aux leurs ; nos plans jugés réguliers et quelques fois applaudis de nos compatriotes nous ont appris que nous ne sommes point Étrangers à cet Égard. [...] La R[espectable] mère qui nous a donné le jour n’existe plus à la vérité, mais sa mémoire sera toujours révérée de sa fille ; elle lui doit d’autant plus que c’est dans le moment de l’anarchie de la Maçonnerie en France qu’elle en a reçu l’Etre. C’est à cette Malheureuse Époque que quelques maçons de cet orient désirant s’assembler d’une manière légale préférèrent un rayon de la M[açonnerie] anglaise d’où a lui primitivement la vraie lumière répandue sur la surface de la terre, aux lueurs qui partaient du soleil éclipsé de l’orient de Paris. [...] Le bon ordre, nous le savons, exige que chaque Grand Orient soit le point central de la circonférence nationale, chaque peuple forme dans le corps maçonnique un cercle excentrique qui comme dans la machine du monde a ses lois particulières, mais qui toutes dérivées de l’ordre général bien loin d’en troubler l’harmonie en rendent le plan plus admirable. Renfermés dans l’orbite de l’astre français nous ne résistons point à son attraction, ses lois seront à l’avenir les nôtres, et nous nous y conformerons sans effort ; toute correspondance étrangère nous sera interdite ? le tableau que nous avons fourni n’en offre aucune qui puisse nous rendre suspects ; notre R[espectable] Mère était la seule loge de constitution étrangère avec laquelle nous ayons correspondu ; on

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verrait avec peine une subordination à l’Étranger ? Cette expression nous a toujours paru incompatible avec la liberté maçonnique, nous existons librement, et si nous croyons attenter à cette liberté nous rejetterions bien loin l’idée même de la confirmation [des patentes anglaises] que nous demandons 6.

Mais à la fin des années 1760, on distingue encore difficilement les signes avant-coureurs de la crise qui va durablement geler les relations entre Londres et Paris. En effet, jusque-là, les lectures divergentes du traité de 1765, la volonté de chacune des deux parties de privilégier ses intérêts n’ont pas entraîné de rupture, tout au plus quelques frictions. Pour autant, il est clair que chaque coup de canif porté au traité, chaque constitution accordée de manière contestable est une pomme de discorde pour l’avenir. Surtout, le Grand Orient de France, loin de rompre avec la politique de la Grande Loge, la reprend à son compte, en insistant encore davantage sur sa souveraineté sur le territoire français, et en exigeant de l’ensemble des loges qu’elles se fassent constituer ou reconstituer par lui. Adoptant la règle établie par sa devancière, selon laquelle la fondation d’ateliers en territoire étranger dépourvu de Grande Loge nationale est licite, il ne se gêne pas pour fourrager sur des terres que Londres a trop hâtivement considérées comme autant de chasses gardées. Dans ces conditions, la rupture devient à terme inévitable, la Grande Loge d’Angleterre et ses Grands Maîtres provinciaux dénonçant chaque constitution française comme une violation des accords de 1765. La lecture des archives de la commission pour les Grands Orients étrangers mise sur pied par le Grand Orient témoigne de ce que la question de la définition des relations avec les autres obédiences s’est posée très tôt à la nouvelle obédience avec acuité. Le Grand Orient ne peut ignorer plus longtemps les fondations britanniques en France, d’autant que, aux yeux d’une large majorité de frères, l’Angleterre apparaît plus que jamais comme le conservatoire de la tradition, donc de la légitimité maçonnique. Or, à la même date, l’autorité de obédience française est vivement contestée par les francs-maçons français. Lui sont reprochés

6. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 344, dossier « Anglaise de l’Amitié », orient de Périgueux, planche du 9 août 1774 au « très respectable Frère Rozier président de l’atelier des provinces au Grand Orient de France », fos 9-10.

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son coup de force sur l’ordre maçonnique en France de 1773, son ambition dévorante, ses prétentions financières... et tout naturellement, certains opèrent un transfert d’allégeance en faveur de la Grande Loge d’Angleterre, que l’on presse d’accorder des constitutions régulières. Le « projet de traité entre le Grand Orient de France et celui d’Angleterre » est étudié en commission à partir du 7 mars 1775. Sa rédaction mobilise des francs-maçons de grande envergure comme l’abbé Rozier et le docteur Guillotin, ce qui prouve son importance aux yeux des dirigeants. D’emblée, les Français fixent le principe de toute relation future : « L’intention du G[rand] O[rient] de France est de traiter avec celui de Londres d’égal à égal cette égalité devant être la base du traité d’union 7. » Le Grand Orient n’est pas une Grande Loge provinciale émancipée de la tutelle de la mère britannique. L’insistance des Français sur ce point est permanente. Le « traité d’union » qu’étudie la commission ad hoc du Grand Orient désigne en fait un traité d’amitié, voire de non-agression, entre deux puissances maçonniques : « Le G[rand] O[rient] de France et celui d’Angleterre, pour maintenir entre eux l’union et l’amitié, entretiendront une correspondance mutuelle 8. » Mais il n’est pas d’amitié sans bon voisinage, tout particulièrement dans une Europe maçonnique où les fondations françaises et étrangères coexistent dans une même ville : en Italie – à Naples par exemple –, en Allemagne – à Francfort-sur-le-Main notamment –, mais d’abord en France. L’article 2 du projet pose donc que « le G[rand] O[rient] de France aura une juridiction première entière et exécutive dans son territoire 9 ». L’intention est claire, mais le ressort de cette autorité éminente n’est pas clairement précisé. Rapidement, la commission en arrive à l’idée que les limites du territoire profane, en l’espèce du royaume, doivent s’imposer aux francs-maçons. Par la suite, cette opinion se généralisera en Italie du Nord, en Autriche, et en Suède notamment. Émettre des prétentions sur un territoire qui relève au profane d’une autorité étrangère, c’est risquer d’éveiller l’inquiétude des puissances européennes, de donner l’impression que l’on nourrit des ambitions politiques inavouées, ce que les francs-maçons craignent plus que tout.
7. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM1 118, fo 408 ro, art. 1. 8. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM1 118, fo 408 vo, art. 3. 9. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM1 118, fo 408 ro, art. 2.

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Parallèlement, faire allégeance à une obédience relevant d’un État étranger peut susciter de la part des autorités la crainte de voir les frères devenir, éventuellement, un instrument au service de cette même puissance étrangère. Le texte du 10 juin 1775 nous apprend que « la commission a cru devoir changer, quant à la rédaction, les articles du traité d’union entre le Grand Orient de France et celui d’Angleterre et les arrêter ainsi qu’il en suit [...] art[icle] 2 le G[rand] O[rient] de France et celui d’Angleterre auront une juridiction, première, entière et exclusive dans leur territoire respectif lequel sera déterminé par l’étendue des États soumis à la domination française et britannique 10 ». Mais à ce point de l’élaboration du projet, une question se pose encore, celle du temps de guerre, des territoires militairement contrôlés par les États belligérants. Or il ne s’agit pas de casuistique mais d’un point essentiel. Les conflits ont marqué le continent européen et les territoires coloniaux tout au long du XVIIIe siècle, les armées en campagne ont emmené dans leurs bagages leurs loges ambulantes, ont suscité des fondations près des lignes de front ou des places de garnison. Pour aplanir les différends éventuels et prévisibles, c’est la domination civile qui est finalement retenue. On élude ainsi la question des territoires occupés militairement où travaillent des ateliers maçonniques. À l’occasion de sa cinquième réunion, le 20 août 1777, la commission précise qu’ « il doit être écrit à la G[rande] L[oge] de Londres que le G[rand] O[rient] de France ne voulant prendre aucune supériorité, il n’en accordera point sur lui, qu’il ne constituera point dans les États soumis à la domination civile de la Grande-Bretagne, tant que la G[rande] L[oge] de Londres ne constituera point dans ceux soumis à la domination française ; mais qu’il continuera de jouir du droit d’établir des l[oges] dans les autres quand il en sera requis 11 ». Manifestement, le ton s’est durci devant le rejet par la Grande Loge d’Angleterre de la rédaction française. Mais Londres ne bronche pas, c’est au Grand Orient à revoir sa copie et à réviser ses prétentions à la baisse. Les exigences communiquées aux Français par une planche du 5 septembre 1775 ne sont pas négociables. Cette lettre du Grand Maître provincial anglais de Vignoles est un document essentiel pour

10. Bibliothèque maçonnique, FM1 11. Bibliothèque maçonnique, FM1

nationale de France, Département des manuscrits, fonds 118, fo413 ro. nationale de France, Département des manuscrits, fonds 118, fo 424 ro.

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comprendre le désaccord de fond qui oppose les deux puissances maçonniques et l’échec final des pourparlers 12.
J’ai vu notre F[rère] Heseltine avec lequel j’ai conféré pendant les deux jours qu’il a été en ville. Il désire que l’Alliance entre nos deux O[rients] réussisse ; mais selon son avis particulier les art[icles] 1, 2, 4 sont inadmissibles... L’égalité base du 1er article ne peut avoir lieu dit-il surtout après que l’Allemagne, la Suède, la Hollande et [et qui ?] ont unanimement reconnu leur Mère dans la G[rande] L[oge] de Londres qui a les preuves d’avoir établi le premier G[rand] M[aître] N[ational] en France [...] Il ne conçoit pas comment le 2e article veut resserrer la G[rande] L[oge] établie à Londres dans l’étendue du gouvernement Britannique, lorsque ses branches ou ses rameaux sont déjà dans toutes les parties de l’Europe. À cela j’ai proposé de copier le traité avec la Hollande, où il est stipulé à ce sujet que l’Angleterre reconnaissant une G[rande] L[oge] N[ationale] indépendante pour les Provinces-Unies, Généralité et colonies dépendantes, s’engageait à ne plus constituer de loges dans ce district 13. La clause qui énonce la liberté mutuelle d’étendre la lumière où il n’y a point de G[rand] O[rient] me paraît à moi même une source de difficulté puisqu’il peut être des parties où nous n’ayons point de G[rand] O[rient] mais que je n’en connaisse point où nous n’ayons des tabernacles [au sens de temples, de loges isolés] ; et d’ailleurs j’ose vous assurer que selon mon opinion, une G[rande] L[oge] N[ationale] qui a toute l’étendue de son gouvernement politique, en a bien assez [...] L’article 4 soumet l’Angleterre à forcer les Loges qu’elle a constituées en France, à se joindre au G[rand] O[rient] territorial ; mais

12. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1751 M. 13. Mais il ne mentionne pas l’interdiction faite à la Grande Loge de Hollande de constituer hors de son ressort territorial national. La liste des fondations maçonniques hollandaises que dresse Vignoles à l’intention d’Heseltine, fait apparaître de nombreuses fondations outre-mer : Saint-Eustache, Curaçao, « Bengale », Surinam, Batavia, Ceylan, Le Cap, Nagapatam côte de Coromandel... (Grand Lodge Library, Freemasons’ Hall, Archives de la Grande Loge Unie d’Angleterre, planche du 26 août 1776). Londres souhaite désormais contenir l’expansionnisme des obédiences continentales.

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elle ne croit pas pouvoir les y obliger, et croit beaucoup faire en laissant l’option à ces Loges. En vain ai-je objecté que cette distinction ne regardait que la L[oge] Anglaise de Bordeaux, celle de Strasbourg étant membre du parti schismatique du Nord [la Stricte Observance Templière].

Que l’Angleterre prenne acte de l’apparition sur le continent de Grandes Loges « nationales » – elle préfère les appeler « territoriales » –, qu’elle consente à reconnaître leur indépendance et leur juridiction maçonnique sur leur ressort territorial, soit. Mais pour autant elle ne renonce nullement à l’héritage de ses premières décennies d’existence, et refuse de traiter sur un pied d’égalité, de Grande Loge souveraine à Grande Loge souveraine. Elle est la loge mère, la gardienne des origines ; si ses filles émancipées ont vocation à propager la lumière dans leur ressort respectif, elle seule a vocation universelle et n’entend nullement en rabattre. Elle exige de ses filles respect et reconnaissance de son antériorité, c’est-à-dire une allégeance morale, et ne se laissera dicter sa conduite que par elle seule. Et l’affirmation de De Vignoles, selon laquelle la Grande Loge d’Angleterre a les preuves documentaires qu’elle a nommé le premier Grand Maître français, a pour but de rappeler les origines anglaises de la franc-maçonnerie française, qui peut dès lors aspirer à l’autonomie mais non à l’indépendance complète. Les Anglais attendent des Français un texte récognitif de la maternité de leur Grande Loge. Vignoles n’exige rien moins qu’une capitulation en rase campagne ; et pour finir d’assommer l’adversaire, il brandit quelques jours plus tard une menace lourde de conséquences. Si le Grand Orient poursuit ses manœuvres à l’étranger, en infraction au traité de 1765, la Grande Loge pourrait bien se sentir déliée de ses engagements souscrits alors, et multiplier les constitutions sur le sol de France, attaquant ainsi l’autorité du centre français sur son propre territoire : « Si cet acte émane de votre Grande Loge – il s’agit de la constitution accordée par le Grand Orient à Saint-Jean du Secret et de la Parfaite Amitié, orient de Naples – c’est une infraction au traité de 1766 [sic], qui nous met en droit de répondre aux demandes de vingt endroits de la France 14. » Les premiers nuages des années 1760 ont donc fait place à une atmosphère de plus en plus tendue, annonciatrice de la rupture
14. Archives de la Grande Loge d’Ukraine, 1749 M. Londres, 23 juin 1776.

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définitive. Pour expliquer cette évolution, il faut sans doute tenir compte de l’évolution du contexte politique international, c’est-à-dire de la guerre d’Amérique. Si les relations maçonniques ne sont pas rompues en temps de guerre, on imagine mal deux obédiences signer un « traité d’union » durant cette période. En outre, même si c’est sans l’aval du Grand Orient, la Candeur, loge parisienne de la haute noblesse d’épée, a lancé une souscription, ouverte aux loges régulières mais aussi irrégulières du royaume, pour participer à l’effort de guerre national et lever des fonds pour armer un navire de ligne, Le Franc-maçon, dont on peut voir la maquette au musée du Grand Orient à Paris 15. Destiné à remplacer les unités perdues par l’amiral de Grasse lors de la bataille des Saintes pendant la guerre d’Indépendance américaine, ce navire serait offert à la Royale et les francs-maçons solliciteraient du roi qu’il soit toujours commandé par l’un d’entre eux. La fraternité ferait ainsi la démonstration qu’elle est composée de sujets fidèles et de patriotes exemplaires, en même temps qu’elle obtiendrait une reconnaissance d’utilité publique et d’existence quasi légale si le souverain acceptait la contribution et la requête jointe. Certes, le projet n’aboutit pas, mais il témoigne d’un contexte nouveau : le cosmopolitisme et le pacifisme maçonniques reculent au profit des manifestations publiques du « nouveau patriotisme » évoqué par Edmond Dziembowski. La république universelle des francs-maçons résiste mal aux rivalités stratégiques et militaires, pas plus que le temple des « amis choisis » n’est un sanctuaire à l’abri des préjugés et stéréotypes nationaux. À propos des treize colonies rebelles d’Amérique du Nord, le Grand Orient applique sa lecture du projet de traité de 1775. Le royaume de France a reconnu leur indépendance, dès lors la domination britannique n’est plus fondée en droit, elle devient occupation militaire. Comme l’obédience française a reçu des demandes de constitution de loges américaines, elle est parfaitement en droit d’y répondre favorablement. Même si elle n’y donne pas suite, sans doute pour éviter toute rupture définitive des négociations, c’est l’occasion de faire savoir aux interlocuteurs britanniques que depuis les premières années difficiles de

15. Princes du sang, États provinciaux participent également à cet effort de guerre. Le projet maçonnique n’aboutit pas, nombre de frères insistant sur le caractère pacifique de l’ordre. Et puis comment imaginer que Le Franc-maçon, qui aurait été commandé par un frère, puisse ouvrir le feu sur un navire de la Royal Navy où auraient éventuellement embarqué d’autres francs-maçons ?

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la décennie 1770, le Grand Orient a gagné en assurance et fortifié ses positions en France. Désormais, il est devenu un partenaire avec lequel il faut compter, il n’est plus une obédience dans l’adolescence, à qui l’on peut dicter sa loi en toute impunité 16. Il est cependant clair qu’agir ainsi est le plus sûr moyen de provoquer l’hostilité britannique. Pour pousser Londres à s’asseoir à la table des négociations, le Grand Orient multiplie les initiatives diplomatiques en direction d’une franc-maçonnerie continentale en plein essor, aussi bien en Scandinavie qu’en Allemagne, en Italie ou en Pologne. L’influence maçonnique française dans ces régions est incontestable. Elle y a rapidement supplanté l’influence anglaise initiale, au grand dam des dignitaires anglais. Ce n’est qu’en faisant valoir ces atouts que le Grand Orient de France peut encore espérer contraindre Londres à négocier sur une base de parité. Le projet de traité avec la Grande Loge d’Angleterre renvoyé sine die, les commissaires du Grand Orient ont eu tout loisir de se consacrer à la promotion auprès des francs-maçons continentaux de leur politique de réorganisation de l’espace maçonnique européen et de codification des relations extérieures. Le 23 octobre 1775, la commission annonce au Grand Maître de la Grande Loge provinciale des Pays-Bas autrichiens qu’elle travaille « à l’effet d’aviser aux moyens de lier une correspondance générale avec les G[rands] O[rients] étrangers, et de préparer des conventions et concordats pour fixer les droits et les districts de chaque G[rand] O[rient], cette commission doit incessamment rendre compte de ses opérations 17 ». Si l’entreprise est séduisante, on peut aisément concevoir son extrême difficulté. La carte de l’Europe maçonnique du second XVIIIe siècle semble aussi difficile à dresser et à réorganiser que celle des États du vieux continent au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le Grand Orient fixe comme principe d’organisation la création d’obédiences nationales, terme dont il faut préciser le sens, pour éviter contresens et anachronismes. Comme l’écrit Françoise Knopper, « le mot nation renvoie, comme chez Montesquieu et Voltaire, à une collectivité morale généralement impliquée dans un État. La nation pouvait donc avoir un sens politique

16. La demande de constitution de la loge la Liberté, orient de Charlestown, est transmise au Grand Orient en septembre 1777, soit quelques semaines après la dernière réunion de la commission. 17. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM1 118, fo 442 ro, 23 octobre 1775.

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restrictif et désigner les habitants d’un État (Riesbeck parle de nation bavaroise, Goess qualifie la Prusse de nation) 18 ». De fait, les obédiences nationales, dont le Grand Orient souhaite l’avènement, sont des puissances maçonniques regroupant l’ensemble des sujets maçons d’un même souverain. Or les ressorts des obédiences n’étaient pas, jusque-là, fondés sur un principe profane ; les imbrications, les enclaves en territoire étranger étaient nombreuses. Les provinces de la Stricte Observance – système maçonnique d’inspiration chevaleresque et chrétienne – reprenaient quant à elles le découpage médiéval de l’Europe des Templiers : la IIe province dite d’Auvergne avait ainsi son chef-lieu à Lyon. D’autre part, les frontières des États ne définissent nullement des communautés nationales, au sens contemporain du terme. Certes, le projet français, qui vise à faire coïncider carte maçonnique et carte politique, a ses avantages. Il permet d’éteindre les craintes de princes comme Charles de Sudermanie, futur roi de Suède, VictorAmédée II, duc de Savoie et roi de Piémont-Sardaigne, ou bien sûr l’empereur Joseph II, qui voient d’un mauvais œil les loges de leurs États faire allégeance à une puissance maçonnique étrangère. Les frontières de l’Europe maçonnique pourraient également, à défaut d’être vraiment simplifiées, être mieux connues. Mais ce projet sert d’abord la politique centralisatrice du Grand Orient de France, désireux d’asseoir une autorité sans partage sur l’ensemble du royaume de France. Dans ces conditions, comment les mères loges françaises et étrangères qui ont constitué de nombreux ateliers à travers l’Europe durant les décennies 1750-1760 peuvent-elles accepter de voir leurs droits disparaître ? Les francsmaçons français qui ont demandé des patentes à une obédience étrangère admettront-ils une nouvelle tutelle qu’ils n’ont pas sollicitée, et qu’on leur présente comme la seule « raisonnable » ? Les initiatives diplomatiques du Grand Orient souffrent en permanence des arrière-pensées qu’on prête à l’obédience française. Les Britanniques soulignent que les Français aspirent à l’hégémonie maçonnique dans l’Empire. Le difficile combat des orients périphériques français, comme Lyon, Strasbourg et Bordeaux, pour maintenir leur autonomie face au centre parisien, n’est pas non plus pour rassurer des Allemands en relations étroites avec eux. De surcroît, le contexte
18. KNOPPER FRANÇOISE, Le Regard du voyageur en Allemagne du Sud et en Autriche, Nancy, PUN, 1992, p. 417.

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politique et culturel en Allemagne au cours des années 1780 n’est pas particulièrement favorable aux entreprises françaises. La gallomanie cède souvent le pas à la gallophobie. L’aspiration à une culture « nationale », la promotion de la langue allemande, la chasse ouverte aux mots français qui encombrent le vocabulaire des élites cultivées se manifestent de plus en plus ; elles sont aujourd’hui bien connues. Des auteurs francs-maçons aussi célèbres que Herder participent à cette reconquête culturelle et linguistique. Enfin, on n’aura garde d’oublier que, tout au long du XVIIIe siècle, malgré le reflux de son influence réelle, Londres demeure dans les consciences maçonniques la seule source de légitimité maçonnique incontestée : la question de la régularité, qui a tant divisé la franc-maçonnerie contemporaine jusqu’à aujourd’hui, traduit bien la permanence du phénomène, y compris en France. Même à Francfort, où l’influence française a été si prégnante au profane comme au maçonnique, la Grande Loge d’Angleterre demeure l’espoir des francs-maçons de l’Alliance éclectique. La mère qui a abandonné ses enfants finira bien par revenir sur sa décision, et les réunira à nouveau dans le temple de l’orthodoxie et de la régularité maçonniques recouvrées 19. Si l’ambitieux projet de refonte du corps maçonnique européen et de mise en place d’obédiences nationales aux ressorts clairement précisés, coopérant les unes avec les autres, est sans conteste séduisant, il apparaît néanmoins qu’aucune obédience, pas plus le Grand Orient de France que la Grande Loge d’Angleterre, n’a les moyens matériels ni la rigueur administrative nécessaire pour le mener à bien. La « République universelle des francs-maçons » se construit moins à coup de traités d’union, qui sont en fait fondamentalement des traités de non-agression permettant à chaque partie de sanctuariser son ressort, que par l’action des médiateurs maçonniques qui, individuellement ou par petits groupes, tissent des réseaux de relations et de correspondances, propres à réunir – conformément à l’aspiration fondamentale de l’ordre – les « francs-maçons dispersés sur les deux hémisphères ». Ces individus utilisent certes les structures d’encadrement préexistantes, s’y meuvent, les réforment, voire s’en séparent lorsqu’elles ne leur sont plus d’une quelconque utilité, mais c’est de leur propre initiative qu’ils

19. D’ailleurs, la patience des francs-maçons de Francfort est récompensée puisque, après trois années de tractations, leur Grande Loge provinciale obtient le 1er mai 1788 sa réintégration dans la maçonnerie anglaise, qu’elle fête dignement le 25 octobre 1789, en présence des délégués de vingt-deux loges.

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entrent la plupart du temps en contact avec l’autre, concrétisant la dimension cosmopolite de l’ordre. Le Grand Orient n’a manifestement pas assez tenu compte des conseils de bon sens que la puissante loge bordelaise de l’Amitié, peuplée de l’élite des négociants originaires de la Baltique, et fidèle soutien de l’obédience parisienne, lui a donnés dès le 26 octobre 1775 : « Vos travaux sont immenses T[rès] R[espectables] F[rères] mais nous croyons voir qu’au lieu de simplifier la machine, vous multipliez les circuits. Nous avons toujours fait de la maçonnerie un amusement, une récréation et un délassement pour nos cœurs ; vous en faites un travail, vous multipliez les obligations et plus il y en a moins on les remplit, plus par conséquence on se trouve en faute. La grande maxime des législateurs doit toujours être d’en éviter l’occasion 20. »

Descartes versus Newton
En 1784, Edme Béguillet, avocat au Parlement de Paris, membre de l’Académie royale des sciences, auteur prolixe, collaborateur de l’Encyclopédie et « secrétaire général » (sic) de la toute jeune loge maçonnique parisienne de la Réunion des Étrangers, au projet cosmopolite fortement affiché, rencontre un certain succès avec son Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franc-maçonnerie philosophique 21. À ses yeux, les francs-maçons anglais sont des « frères et rivaux » – la guerre d’Indépendance américaine vient de s’achever l’année précédente. Il est temps pour tout patriote franc-maçon de remettre en cause, au maçonnique comme au profane, l’hégémonie anglaise. Béguillet propose d’abord à ses lecteurs une relecture des origines de la franc-maçonnerie spéculative. D’anglo-centrée, elle devient franco-centrée. « Je ne ferai qu’abréger l’Histoire philosophique de l’Art Royal, que j’ai sous les yeux en manuscrit, et qui doit être incessamment publiée sous les auspices de la Respectable Loge de la Réunion des Étrangers », affirme-t-il, avant de rendre compte

20. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 169 bis, dossier de l’Amitié, orient de Bordeaux, fo 48 vo. 21. BEGUILLET EDMÉ, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la Francmaçonnerie philosophique, contenant un plan d’Association et un Projet maçonnique de bienfaisance, pour l’érection d’un double monument en l’honneur de Descartes. Par le frère Béguillet, Avocat au Parlement, Secrétaire Général de la Loge de la Réunion des Étrangers, À Philadelphie, 1784.

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à ses lecteurs d’une découverte capitale : « Je trouve dans le précieux recueil d’Architecture Morale du Grand Orient de France, un extrait des constitutions de la Grande Loge d’Angleterre, imprimées à Londres en 1767, où nos Frères et Rivaux font hommage à la Nation Française, d’en avoir reçu la lumière et les premiers Statuts de la confraternité des Maçons 22. » Pour étayer sa thèse, Béguillet évoque le séjour dans des « îles de la Loire et de la Bretagne » de chevaliers francs-maçons durant les attaques normandes des IXe et Xe siècles. En 924, Edwin, frère du roi Athelstan, est jeté par la tempête sur l’île des chevaliers maçons. Il fait leur rencontre, et s’instruit auprès d’eux. Par la suite, Athelstan octroie des franchises à ces chevaliers qu’il fait venir en Angleterre, et place Edwin à leur tête. La « Grande Loge des Francs & Véritables Maçons » est fondée à York en 926. Morale de l’histoire :
Voilà un fait authentique, pour prouver que la Maçonnerie Française, répandue par les Chevaliers François, avait une origine bien antérieure aux Croisades. [...] Elle s’étendit dans la Grande Bretagne, qui fut dès lors regardée comme le chef-lieu de l’Ordre, ce qui a induit en erreur plusieurs Écrivains mal instruits, lesquels ont avancé sans fondement, que la Maçonnerie avait pris naissance en Angleterre, tandis que la Grande Loge de Londres ne craint pas de reconnaître la France pour son berceau, sous le roi Athelstan en 1726 [sic] 23.

Pour Béguillet, tenant de l’origine chevaleresque de la francmaçonnerie, il ne fait aucun doute que « le mot seul de Franc-maçon semble annoncer que c’est le Chevalier Français qui a le plus contribué à répandre la Maçonnerie en Europe bien longtemps avant les Croisades 24 ». Il reprend habilement une célèbre légende de fondation maçonnique, accréditée par la Grande Loge de Londres et largement diffusée en France, en la réécrivant selon son goût, c’est-à-dire en
22. BEGUILLET EDMÉ, Discours maçonnerie philosophique, op. 23. BEGUILLET EDMÉ, Discours maçonnerie philosophique, op. 24. BEGUILLET EDMÉ, Discours maçonnerie philosophique, op. sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la Franccit., p. 22-23. sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franccit., p. 25. sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la franccit., p. 22.

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donnant le rôle essentiel, celui d’initiateur, aux chevaliers français. Il s’agit bien de refonder l’histoire maçonnique pour réduire l’importance de l’apport britannique au profit de la contribution française. Edme Béguillet s’écarte ainsi nettement du « Discours sur l’origine et les progrès de la Maçonnerie » prononcé par le comte Dantil lors de l’installation de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour – véritable essai d’histoire maçonnique, remarquable d’érudition et de sens critique 25. Partant de la même légende, Dantil insistait, lui, sur la contribution décisive de l’Angleterre à l’épanouissement de la franc-maçonnerie spéculative, introduite en France par des Britanniques. Dantil se réjouissait également de voir le flambeau maçonnique relayé à travers l’Europe par l’Allemagne et la Suède. Le choix de ce récit de fondation n’est donc pas innocent de la part de Béguillet, d’autant que plusieurs loges françaises y font directement référence pour justifier leur allégeance à Londres plutôt qu’au Grand Orient. En en proposant une relecture, il veut réduire le capital de légitimité accumulé par la franc-maçonnerie anglaise. Mais Béguillet a aussi d’autres objectifs. Il conçoit son Discours comme une réponse au fameux Discours préliminaire du chevalier Ramsay, principal texte de fondation de la franc-maçonnerie française. L’Écossais Ramsay critiquait en effet les excès du patriotisme et défendait l’idée que l’ordre maçonnique remontait aux croisades et avait trouvé refuge dans les îles Britanniques :
Après les déplorables travers des Croisades, les Dépérissements des Armées Chrétiennes, & le triomphe de Baybars, Sultan d’Égypte, pendant la huitième & dernière Croisade, le grand Prince Édouard fils de Henri III Roi d’Angleterre, voyant qu’il n’y avait plus de sûreté pour ses Confrères dans la Terre Sainte, d’où les Troupes chrétiennes se retiraient, les ramena tous, & cette Colonie de Frères s’établit en Angleterre. Comme ce Prince avait tout ce qui fait les Héros, il aima les Beaux Arts, se déclara Protecteur de notre Ordre, lui accorda de nouveaux privilèges, & alors les membres de cette Confraternité prirent le nom de FrancsMaçons, à l’exemple de leurs Ancêtres.

25. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, Fonds maçonnique, FM2 400, dossier de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour, 1er septembre 1788.

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Depuis ce temps-là la Grande-Bretagne fut le Siège de notre Ordre, la conservatrice de nos Lois & dépositaire de nos Secrets 26.

Parallèlement, le frère Béguillet propose ni plus ni moins d’abandonner Newton et la mode philosophique anglaise pour revisiter l’œuvre de Descartes. Son propos, qu’il veut patriotique, se teinte alors fortement de chauvinisme, et menace de verser dans le nationalisme. On retrouve ici le lien classique entre affirmation d’une identité culturelle, voire d’une supériorité culturelle, disqualification de l’apport de l’autre, considéré à la fois comme inférieur et menaçant, et émergence du nationalisme. Pourtant, il convient de se rappeler que l’auteur est officier d’une loge cosmopolite, la Réunion des Étrangers, ce qui prouve la complexité de la question, qui interdit toute simplification hâtive. Les rapprochements – franc-maçonnerie/philosophie ; franc-maçonnerie française/Descartes – et les oppositions – Descartes/Newton – que trace Béguillet ne sont pas innocents, quand on sait l’influence qu’ont eue les newtoniens, autour de Théophile Désaguliers, dans la fondation de la Grande Loge de Londres. Critiquer l’influence philosophique et scientifique de Newton lui sert de passerelle pour dénoncer la thèse de l’origine anglaise de la franc-maçonnerie majoritairement admise, et vice versa. Par ailleurs, faire de Descartes un franc-maçon d’exception sert de tremplin à son projet de monument à la gloire du philosophe-franc-maçon-Français 27 :
Jamais, Très Chers Frères (j’ose le dire avec confiance) on ne vous proposa un plus beau projet [rééditer grâce à une souscription l’intégrale des œuvres de Descartes et élever au philosophe un monument], un projet plus noble, plus philosophique, plus maçonnique, plus patriotique, plus propre à rappeler aux Étrangers l’obligation qu’ils ont aux François d’avoir éclairé l’Europe, comme le disait Louis-le-Grand, dans les patentes dont il honora

26. RAMSAY ANDREW, Discours préliminaire pour servir d’introduction aux Obligations, aux statuts et aux règlements des francs-maçons, in DE LA TIERCE LOUIS FRANÇOIS éd., Histoire obligations et statuts de la très Vénérable confraternité des francs-maçons tirés de leurs archives..., Francfort-sur-le-Main, François Varentrapp, 1742, réimpression de l’édition originale, Paris, Romillat, 1993, p. 149. 27. À propos de Descartes, on peut lire le stimulant essai de VAN DAMME STEPHANE, Descartes. Essai d’histoire culturelle d’une grandeur philosophique (XVIIe-XXe siècle), Paris, Presses de Science Po, coll. « Facettes », 2002.

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la Philosophie dans la personne de Descartes [...] L’éloge m[açonnique] de Descartes sera suivi d’une exposition de sa philosophie trop peu connue, & qui est tombée presque totalement depuis que l’Anglomanie nous a engoués d’un système étranger, qui semble avoir voulu faire revivre les qualités occultes du Péripathétisme 28.

Béguillet poursuit :
En consacrant un monument M[açonnique] à Descartes, [...] c’est là où se trouverait réuni tout ce qui peut faciliter aux M[açons] philosophiques l’étude des différentes branches de l’Art qui embrasse, ainsi que la philosophie dont il émane, l’universalité des connaissances humaines. C’est là que les M[açons] des deux Hémisphères, qui visitent la capitale de la France, se rendraient en foule pour y rendre hommage au Père de la philosophie et des Lettres 29.

Manifestement, Béguillet n’a pas été séduit par les Lettres philosophiques de Voltaire (1734) qui déclenchent en France la lutte des newtoniens contre les cartésiens, ni par les Éléments de la Philosophie de Newton qui, quatre ans plus tard, poursuivent cette querelle et prennent position pour Newton et Clarke contre Leibniz 30. Surtout, il reste sourd

28. BEGUILLET EDME, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la francmaçonnerie philosophique, op. cit., p. 37. 29. BEGUILLET EDME, Discours sur l’origine, les progrès, et les révolutions de la francmaçonnerie philosophique, op. cit., p. 39. 30. Robert Locqueneux souligne que « Voltaire montre Descartes libérant la raison humaine du jargon des péripatéticiens et levant un coin du voile qui couvrait la nature, mais égaré par l’esprit systématique : “Il (Descartes) n’avait fait aucune expérience, il imaginait, il n’examinait point ce monde, il en créait un” (Éléments de la philosophie de Newton, 1741, éd. R.-L. Walters and W.-H. Barber, Oeuvres complètes de Voltaire, vol. 15, Oxford, The Voltaire Foundation, 1992, p. 269). En contraste, Voltaire veut montrer que Newton bâtit une physique “qui n’est fondée que sur les faits et le calcul, qui rejette toute hypothèse, et qui par conséquent est la seule physique véritable” [Ibid., Réponses à toutes les objections contre la philosophie de Newton, p. 729] » [LOCQUENEUX ROBERT, « Les Institutions de physique de Madame du Châtelet ou d’un traité de paix entre Descartes, Leibniz et Newton », Revue du Nord, t. LXXVII, no 312, « La communication entre savants dans l’Europe du Nord-Ouest de 1660 à 1740 », octobre-décembre 1995, p. 863].

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aux efforts d’Émilie du Châtelet dans ses Institutions de Physique, pour débarrasser la querelle entre Descartes, Newton et Leibniz de tout a priori nationaliste. Elle constate avec regret qu’« on a fait une espèce d’affaire nationale des opinions de Newton et de Descartes 31 » ; le Discours de Béguillet s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Et Robert Locqueneux d’observer que « Mme du Châtelet va tenter d’esquisser une Physique éclectique qui emprunte à Newton, à Leibniz et à Descartes sans se demander si l’auteur est Anglais, Allemand, ou Français [Institutions de Physique, paragraphe VII] et chercher les parts de vérité que chacun de ces systèmes peut receler 32 ». Sur le plan maçonnique, Béguillet n’a pas non plus la lucidité d’un chevalier Ramsay, parfaitement conscient des limites, voire de l’aspect contestable de son récit de fondation, lorsqu’il déclare : « Chaque Famille, chaque République, chaque Empire, dont l’origine est perdue dans une antiquité obscure, a sa fable & sa vérité, sa légende & son histoire. » Ramsay ne prétend réfuter aucune origine... À un demi-siècle de distance, le Discours de Béguillet tranche donc nettement sur les écrits de Mme du Châtelet et de Ramsay – tous deux étant contemporains –, d’autant que, même lorsque le chevalier écossais évoquait la translation du centre de gravité de l’ordre maçonnique des îles Britanniques vers le continent, il demeurait attaché à une conception universaliste de l’ordre et se refusait à dévaluer les apports des frères étrangers :
Des îles Britanniques l’Art Royal commence à repasser dans la France sous le règne du plus aimable des Rois – Louis XV –, dont l’humanité anime toutes les vertus, & sous le Ministère d’un Mentor – le cardinal de Fleury – [tirets OK ?], qui a réalisé tout ce qu’on avait imaginé de fabuleux dans les temps heureux où l’amour et la paix est devenue la vertu des Héros, la Nation, une des plus spirituelles de l’Europe, deviendra le centre de l’Ordre.

31. GABRIELLE ÉMILIE LE TONNELIER DE BRETEUIL MARQUISE DU CHÂTELET, Institutions de physique, Paris, Prault, 1740. Nouvelle édition fortement remaniée, Amsterdam, 1742, rééditée dans Christian Wolff Gesammelte Werke, Band 28, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 1988. Avant-propos, p. XII, § VII. On remarquera que Béguillet se propose d’évoquer « les révolutions de la Franc-maçonnerie philosophique », tandis que, un demi-siècle plus tôt, Mme du Châtelet considérait les dernières « révolutions que la Physique a éprouvées ». 32. LOCQUENEUX ROBERT, « Les Institutions de physique de Mme du Châtelet », op. cit., p. 868.

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Elle répandra sur nos Ouvrages, nos Statuts & nos mœurs, les grâces, la délicatesse & le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre, dont la base est la Sagesse, la Force & la Beauté du Génie. C’est dans nos Loges à l’avenir comme dans des Écoles Publiques, que les Français verront sans voyager les caractères de toutes les Nations & que les Étrangers apprendront par expérience, que la France est la Patrie de tous les Peuples, Patria gentis humana 33.

Ramsay, dans son discours fondateur de la Franc-maçonnerie des Lys, assigne en outre à son projet d’encyclopédie maçonnique un objectif fondamentalement différent de celui de Béguillet. Loin d’affirmer la suprématie intellectuelle, philosophique ou maçonnique de telle ou telle nation, il s’agit pour le disciple de Fénelon de rassembler l’ensemble des ouvriers de l’Art Royal autour d’un grand œuvre : édifier une « Bibliothèque universelle » où chaque nation pourra apporter son génie propre, s’enrichir au contact des autres, et découvrir que « les Hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des Langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, des pays qu’ils occupent, ni des dignités dont ils sont revêtus. [Car] le Monde entier n’est qu’une Grande République, dont chaque Nation est une famille et chaque Particulier un enfant 34 » :
Tous les Grands Maîtres en Allemagne, en Angleterre, en Italie, & ailleurs exhortent tous les Savants & tous les Artisans de la Confraternité de s’unir pour fournir les matériaux d’un Dictionnaire Universel des Arts libéraux & des sciences utiles, la Théologie & la Politique seules exceptées. On a déjà commencé l’Ouvrage à Londres & par la réunion de nos confrères, on pourra le porter à sa perfection dans peu d’Années. On y explique non seulement les mots techniques & leur étymologie ; mais on y

33. RAMSAY, Discours préliminaire pour servir d’introduction aux obligations, aux statuts & aux règlements des francs-maçons, op. cit., p. 149. Les mots soulignés le sont dans l’original. Ran Halévi commente ainsi ce passage : Ramsay « aborde [...] un point fondamental : la maçonnerie ne pouvait devenir universelle qu’en devenant française. Certes la France n’est pas le premier pays à avoir enfanté ce type de sociabilité, mais elle seule fut capable de doter l’établissement maçonnique de son caractère moral universel » (Ran Halévi, La Sociabilité maçonnique et les origines de la pratique démocratique, ville ?, éditeur ?, année ?, p. 114). 34. RAMSAY, Discours préliminaire, op. cit., p. 142.

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donne encore l’Histoire de chaque Science & de chaque Art, leurs principes & la manière d’y travailler. Par là on réunira les lumières de toutes les Nations dans un seul Ouvrage, qui sera comme une Bibliothèque universelle de ce qu’il y a de beau, de grand de lumineux, de solide & d’utile dans toutes les sciences & dans tous les Arts nobles 35.

En définitive, on comprend que, quel que soit l’angle sous lequel on la considère, la démarche d’un Béguillet contredit l’universalisme maçonnique des origines. Plus largement, elle traduit le recul du cosmopolitisme des Lumières tel que Louis Antoine de Caraccioli l’avait exprimé dans Paris, modèle des nations étrangères, ou l’Europe française. L’auteur constatait en effet, comme Ramsay sur le plan maçonnique, que Paris était devenue le centre principal de l’Europe des Lumières ; mais il se refusait à rabaisser les autres cultures européennes. Dans la préface, il avertit son lecteur : « Il n’est pas hors de propos de prévenir le lecteur, que cet Ouvrage n’a pour objet que l’influence des modes & des usages de Paris sur les Européens ; & que, si l’on y loue de préférence les Français, ce n’est qu’à raison de leur élégance & de leur aménité, sans donner la moindre atteinte au mérite réel des autres Nations 36. » Et dans le chapitre premier, « Des différentes nations », il insiste : « À Dieu ne plaise que j’abaisse ici les Européens pour relever les Français. Italiens, Anglais, Allemands, Espagnols, Polonais, Russes, Suédois, Portugais etc. Vous êtes tous mes frères, tous mes amis, tous également braves & vertueux. Heureux qui, citoyen du monde, ne connaît ni l’antipathie, ni la prévention 37. » Louis Antoine de Caraccioli les félicitait même [les nations ?] lorsqu’elles s’étaient approprié les influences françaises, avec goût, discernement, et sans servilité. L’essai de Béguillet accentue quant à lui la critique du tropisme anglais de la franc-maçonnerie européenne et française, et fait écho à l’anglophobie qui se développe dans la société
35. RAMSAY, Discours préliminaire, op. cit., p. 146. 36. DE CARACCIOLI LOUIS ANTOINE, Paris, le modèle des nations étrangères, ou l’Europe française..., par l’éditeur des lettres du pape Ganganelli, à Venise, et se trouve à Paris, chez la Veuve Duchesne, Libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du goût, 1777, p. VII. 37. DE CARACCIOLI LOUIS ANTOINE, Paris, le modèle des nations étrangères, op. cit., p. 1-2.

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profane. Il participe aussi d’une contestation par les francs-maçons euxmêmes de l’idéal cosmopolite des pères fondateurs et du refus d’un cosmopolitisme intégral, qu’un franc-maçon « ordinaire », Daude, premier surveillant de la loge de Sully, orient de Saint-Flour, exprime par cette mise en garde :
Le vrai Maçon, en remplissant ses devoirs envers le Grand Architecte, envers les puissances et la société en général, ne doit jamais oublier qu’il doit être, dans sa vie privée, bon père, mari tendre et fidèle, fils reconnaissant et respectueux, ami généreux et constant, maître doux et compatissant. Malheur au cosmopolite qui, s’abusant sur des affections générales, se croit dispensé des affections particulières envers ceux qui l’environnent. Il n’est qu’un sépulcre blanchi dont l’intérieur est emporté 38.

Jusque-là, les attaques contre l’anglomanie avaient surtout visé les philosophes. Certes, on avait pu sentir dès les premières décennies d’existence de l’ordre maçonnique en France quelque irritation de la part de ses membres à l’encontre de la référence anglaise. Mais cela n’empêchait pas la majorité des francs-maçons français de continuer à considérer l’Angleterre comme le conservatoire des traditions maçonniques. Même lorsque, à l’instar de l’abbé Pérau, ils critiquaient les excès de l’anglomanie 39, ils s’accordaient généralement à penser avec l’auteur du Secret de l’Ordre des Francs-Maçons [ ? voir note et dans chap. 2, partie Tessin] trahi que le mystère de l’Art Royal « a toujours été impénétrable tant que les Anglais en ont été les dépositaires ; cette nation
38. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 400, dossier de la loge Saint-Vincent, orient de Saint-Flour, discours prononcé par le frère Jean Daude, 1er surveillant de la loge de Sully, à l’occasion de l’installation de la loge de Saint-Vincent, orient de Saint-Flour, le 1er septembre 1788. 39. « On voulut d’abord, note l’abbé Pérau, s’habiller comme les Anglais, écrit-il, on s’en lassa peu après ; la mode des habits introduisit peu à peu la manière de penser, on embrassa la Métaphysique, comme eux on devint Géomètre, nos pièces de théâtres ressentirent du commerce Anglais, on prétendit même puiser chez eux jusqu’aux principes de la Théologie ; Dieu sait si on y a gagné à cet égard ! Il ne manquait enfin au Français que le bonheur d’être Franc-Maçon, et il l’est devenu » [G.-L. Pérau Calabre, L’Ordre des Francs-maçons trahi et l’ordre des Mopses révélé, Amsterdam, 1758, p. 15]. L’ouvrage a connu au moins dix-neuf éditions.

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un peu taciturne, parce qu’elle pense toujours, était plus propre qu’aucune autre à conserver fidèlement un dépôt si précieux ». Cependant, à partir des années 1770, les progrès de l’anglophobie et l’affirmation du Grand Orient comme obédience nationale soucieuse d’étendre son ressort à l’ensemble du royaume et de réduire les enclaves étrangères ne sont pas sans conséquence sur la manière dont les Français perçoivent la franc-maçonnerie anglaise. Si elle demeure plus que jamais l’autorité légitime et le conservatoire de la tradition pour les frères qui rejettent la centralisation opérée par le Grand Orient, elle est régulièrement la cible de critiques et d’attaques de la part de frères soucieux d’afficher leur patriotisme. Il leur est en effet difficile de rester indifférents aux brûlots des antimaçons qui stigmatisent l’influence anglaise sur les loges françaises, et font des francs-maçons des félons en puissance. Ce n’est pas étonnant, connaissant le souhait permanent des francs-maçons d’être reconnus comme de loyaux sujets, puis comme d’authentiques patriotes. Beaucoup ont déjà durement ressenti les critiques particulièrement violentes du Nouveau Catéchisme des francsmaçons et des nombreux pamphlets qui l’ont imité. Son auteur en appelait au patriotisme de ses lecteurs, et stigmatisait Le Secret de [ ? voir note et dans chap. 2, partie Tessin] L’Ordre des francs-maçons trahi de Pérau, « panégyrique de la canaille anglaise » !
Si nos beaux esprits désœuvrés avaient un peu d’amour pour leur patrie ils n’affecteraient pas de faire en toute occasion l’Éloge d’une Nation qui fut toujours ennemie de la leur, et ils ne s’étudieraient pas à faire des portraits ridicules de leurs compatriotes 40.

Le couperet tombe. « Louer le mérite des étrangers », c’est « ne pas aimer sa patrie ». Le Grand Orient ne peut pas rester indifférent à la conjoncture profane. Il s’efforce de ne pas donner prise aux adversaires de l’ordre. Ainsi, lorsque le 4 juin 1783, des frères du 4e chevau-légers lui adressent depuis l’orient de Phalsbourg une demande de constitution de loge sous le titre distinctif loge du Duc de Marlborough, ils sont sommés de s’expliquer sur leur choix. En optant finalement pour la loge du Maréchal de Saxe, les frères rentrent dans le rang et obtiennent rapidement leurs patentes...

40. GABANON L., dit TRAVENOL L., La Désolation des entrepreneurs modernes du temple de Jérusalem ou le nouveau catéchisme des francs-maçons, Jérusalem, P. Mortier, 1440 depuis le déluge (1744), p. 16-17.

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Une fois les premières vagues de pamphlets antimaçonniques passées, des opuscules rédigés par des frères ou par des sympathisants de l’ordre regrettant les excès de l’anglophilie des premières décennies rencontrent un fort écho auprès des frères. Ainsi les Lettres critiques sur la Franc-Maçonnerie d’Angleterre de Pierre Louis Goulliard 41, avocat et censeur royal, dont la publication en 1774 coïncide – ce n’est pas indifférent – avec l’énoncé par le Grand Orient de France de la nécessité d’une franc-maçonnerie nationale et souveraine, ainsi qu’avec les difficiles négociations entre francs-maçons français et anglais en vue de la reconnaissance de l’indépendance française et de la rédaction d’un code de bonne conduite entre les deux obédiences. L’auteur tente de convaincre les francs-maçons français que la réputation de la francmaçonnerie anglaise est usurpée, que les Anglais ne sont en réalité fraternels qu’avec eux-mêmes, et que les dissensions internes des loges anglaises n’ont rien à envier aux tensions que connaissent certains ateliers continentaux :
Une des plus nombreuses Coteries qu’il y ait en Angleterre est celle des Francs-Maçons. Comme je m’étais fait initier dans cet ordre dans le temps qu’il était en vogue à Paris, je profitai d’un séjour de quelques mois que je fis à Londres, pour prier un de mes amis de m’y introduire. Quoique je fusse fort connu de la plupart des Frères, je ne fus admis qu’avec la plus grande précaution ; j’étais cependant un Maçon instruit. On voulait me faire subir de nouvelles épreuves ; je n’en fus exempté qu’à la pluralité de quarante-deux voix sur quarante. Dès que j’y fus admis, je rabattis de beaucoup de la haute opinion que j’avais de cet Ordre. Je vis, que malgré les obligations les plus étroites qu’on vous y fait contracter d’être intimement unis, la cabale y règne comme dans les autres Corps. Les deux partis qui divisent le peuple Anglais – Whigs et Tories –[tirets OK ?] ont porté dans cette Société leur haines & leurs divisions, & chaque parti défend son sentiment avec la plus grande opiniâtreté. Comme ces sortes de disputes peuvent servir à faire connaître plus à fond un peuple qui joue un si grand rôle, j’ai cru qu’on verrait avec plaisir la

41. GOUILLARD PIERRE LOUIS, Lettres critiques sur la Franc-Maçonnerie d’Angleterre, À Londres et à Paris, chez Du Puis, libraire rue Saint-Jacques, 1774.

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manière dont il se comportait dans les choses même les plus indifférentes 42.

L’anglophobie ambiante et le patriotisme exacerbé s’insinuent, presque insensiblement, dans le discours maçonnique des loges. La lettre qu’adresse le 2 juin 1778 l’Union Parfaite de Chalon-sur-Saône à la loge parisienne la Candeur en réponse à la demande de souscription pour armer Le Franc-Maçon traduit cette évolution. Après avoir loué la part active prise par la loge parisienne à la libération des francs-maçons napolitains 43 et exalté la dynastie des Bourbons, la loge écrit :
Vous voyez en particulier le Duc de Chartres – Grand Maître du Grand Orient de France –, [tirets OK ?] dont les vertus si proches de celles de nôtre Auguste monarque mériteraient un trône dans le moment ou sa grande âme ne veille qu’à conserver celui où Louis le bienfaisant est assis : qui – en appuyant l’armement du Franc-Maçon –, dans la querelle des Rois prête à bouleverser les deux mondes va faire respecter le pavillon français dans toutes les mers où une nation voisine trop fière de quelques succès ne veut souffrir ni prépondérance, ni égalité 44.

D’autres indices viennent corroborer l’idée d’une plus grande sensibilité des francs-maçons à la conjoncture profane, lorsque, selon Claude Nordmann, « les mouvements de révolte puis la guerre d’Indépendance devaient marquer la fin de l’engouement pour la liberté anglaise qui semblait aux Français avoir émigré outre-atlantique 45 ». Si la loge d’adoption – ouverte aux femmes – de la Candeur, orient de Paris, fête le retour à la paix en organisant une représentation de L’Anglais à Bordeaux de Favart qui célèbre l’amitié des deux peuples réconciliés après 1763, en l’adaptant à la situation de 1783, le compositeur Floquet, membre de la loge du Contrat Social, s’inspire pour sa part directement
42. GOUILLARD PIERRE LOUIS, Lettres critiques sur la Franc-Maçonnerie d’Angleterre, op. cit., p. 5-6. 43. Arrêtés sur ordre du ministre Tanucci. 44. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 58 bis, dossier « la Candeur », orient de Paris, chemise 2, correspondances avec les loges françaises, fo 120. 45. NORDMANN CLAUDE, « Anglomanie et anglophobie en France au XVIIIe siècle », Revue du Nord, t. LXVI, no 261-262, avril-septembre 1984, p. 798-799.

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de la victoire française décisive de la Chesapeake pour composer le Te Deum que la loge fait célébrer en l’honneur de la naissance du Premier Dauphin. Le Discours de Béguillet en 1784 s’inscrit donc dans un contexte bien particulier. Sa lecture montre l’intérêt d’une œuvre aujourd’hui oubliée comme témoignage de la perméabilité du discours maçonnique – et du discours scientifique et philosophique comme le regrettait Émilie du Châtelet – au nationalisme, à ses a priori, à ses leurres et à ses excès. Mais elle recèle encore des surprises. En effet, Béguillet n’appartient pas à n’importe quel atelier. Il est un membre important – « secrétaire général » (sic) – [redite] de la Réunion des Étrangers à l’orient de Paris, qui se constitue l’année même de la parution de son ouvrage, autour d’un projet ouvertement cosmopolite et caractéristique de la « tentation encyclopédique » qui s’affirme au sein d’une partie de la franc-maçonnerie française :
En élevant un nouveau Temple au G[rand] A[rchitecte] de l’U[nivers] nous nous sommes proposés de former un établissement que les F (rères) étrangers qui se trouveraient à Paris puissent trouver digne de la Capitale de l’Empire Français ; où l’on s’occuperait non seulement des travaux relatifs aux trois premiers grades, comme étant les colonnes fondamentales de tout l’édifice moral de la fraternité [...] Vous savez en effet mieux que nous, que la maçonnerie embrasse l’universalité des sciences et que les vrais Philosophes la considèrent avec raison comme le dépôt de toutes les connaissances du monde primitif [...] Nous n’attendons, pour réaliser ce projet maçonnique, que quelques dispositions relatives au local où nous devons établir ce nouveau Musée, qui réunirait une Bibliothèque analogue, un Cabinet d’histoire naturelle, de Physique et de Chimie 46.

Le sanctuaire de la fraternité maçonnique n’est donc pas à l’abri des contradictions des Lumières, ainsi que des retombées de l’émergence d’un nouveau patriotisme et d’une conscience nationale.

46. Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, fonds maçonnique, FM2 Baylot 177, Planche à tracer (compte-rendu) de la cérémonie de l’inauguration de la respectable Loge de saint-Jean sous le titre de la Réunion des Etrangers, à Philadelphie, 1785.

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CONCLUSION

Paris, le 4 août 1789 Suis-je vraiment à Paris, mon cher T. 1 ? Ces nouveaux Grecs et Romains que je crois voir autour de moi, à côté de moi, est-ce vraiment possible qu’ils aient pu être français, il y a quelques semaines encore, et que les spectacles grandioses, fabuleux de ces derniers jours – dont les représentations se poursuivent quotidiennement – ne soient ni un rêve ni le produit de mon imagination, mais la réalité ? C’est en toute bonne foi que je suis tenté de vous poser ces questions tant il est vrai que ce que je vois, entends, ressens ici, à tout moment, coïncide peu avec les idées qu’il nous semblait juste d’avoir jusque-là en Allemagne, sur cette ville et sur ce peuple. [...] Vous vous rappelez mes paroles au moment de mon départ : « J’espère, disais-je, arriver assez tôt pour pouvoir assister aux funérailles du despotisme français. » Quelle chance pour moi ! Cet espoir s’est effectivement réalisé 2.

Figure type de l’Aufklärer gagné aux Lumières radicales, Joachim Heinrich Campe est né en 1746. Étudiant en théologie à Halle, puis
1. Collaborateur de Johann Heinrich Campe au Journal de Brunswick. Le récit de Campe adopte la forme – classique – de la fiction épistolaire. 2. CAMPE JOACHIM HEINRICH, Été 89. Lettres d’un Allemand à Paris, traduit par Jean Ruffet, Paris, Éditions du May, 1989, p. 21.

CONCLUSION • 275

précepteur au service de la famille von Humboldt, il s’affirme comme un pédagogue hors pair. Il dirige un établissement d’éducation pionnier : le Philanthropinum de Dessau fondé par Basedow, et fonde celui de Hambourg. Il se voit chargé par le prince de la réforme de l’enseignement dans le duché de Brunswick. Franc-maçon actif, il est initié en 1777 à Leipzig et s’affilie à une loge historique, Absalom aux Trois Orties, à Hambourg. Il rejoint, comme tant de figures majeures des Lumières germaniques, les Illuminaten, société secrète qui vise à la réforme en profondeur de l’État et de la société ainsi qu’à la promotion d’un enseignement dégagé de l’influence cléricale 3. Campe est également un journaliste de premier plan et à ce titre participe à l’animation de l’espace public allemand par-delà les frontières territoriales. Arrivé à Paris en juillet 1789, il accompagne comme précepteur gouverneur Wilhelm von Humboldt (1767-1835), alors âgé de vingt-deux ans, dans son tour de formation. Frère de l’explorateur et naturaliste Alexander von Humboldt, Wilhelm se rendra par la suite célèbre comme fondateur de l’université éponyme de Berlin, linguiste, philologue et philosophe du langage. Il revient à Paris comme diplomate sous le Directoire, période où il tient son Journal parisien, récemment traduit en français et édité 4. Le voyage de Campe et de Humboldt témoigne de ce que le modèle éducatif des élites aristocratiques européennes et des noblesses de service, le Kavalierstour, se maintient au moment même où la France de Louis XVI bascule dans une nouvelle ère. Campe le perçoit, qui semble assister en direct à ce qu’on nomme alors « régénération nationale ».
C’est plus d’une fois, avant notre arrivée à Paris, que j’ai été amené, à la faveur de ce que nous pouvions remarquer ou des rencontres que nous pouvions faire, à me demander : est-ce là réellement les gens que nous avions l’habitude, en Allemagne, de désigner sous le nom de Français ? Ces dandys chantants, sifflotants, sautillants, ces godelureaux vaniteux, légers, hâbleurs que nous voyions autrefois traverser le Rhin et venir jusqu’au beau milieu de l’Allemagne se gausser de tout ce qui est allemand ; toutes ces caricatures détestables, ridicules n’étaient-elles que la lie et le rebut d’une nation où nous n’avions pu jusque-là

3. BEAUREPAIRE PIERRE-YVES, L’Europe des francs-maçons, op. cit., p. 146-168. 4. VON HUMBOLDT WILHELM, Journal parisien (1797-1799), traduit de l’allemand par Élisabeth Beyer, préface d’Alberto Manguel, Arles, Solin/Actes Sud, 2001.

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découvrir un seul individu qui fût digne d’elle, ou bien le bouleversement qui vient de se produire dans la structure de l’État a-t-il à ce point inversé les éléments du caractère national que le Beau et le Bien apparaissent désormais à la surface, tandis que la sottise, le ridicule sont tombés au fond, cessant du même coup d’être visibles ? Je suis tenté, après tout ce que j’ai pu voir et observer, d’admettre ces deux hypothèses. Oui, le Français s’est toujours montré à l’étranger plus fanfaron que chez lui mais le début de refonte et de purification du caractère national auquel nous assistons sous l’effet du feu tout-puissant du sentiment de la liberté n’en est pas moins un fait incontestable qui a fortement impressionné les quelques observateurs étrangers, particulièrement allemands, qui étaient ici avant la Révolution. Tout ce qu’il y avait de bon, de beau, de réussi dans le caractère national français (la bonne humeur, l’entrain, le sens des convenances, l’humour, l’amabilité, la gentillesse...) – tout cela est demeuré, a pris le dessus, a été anobli ; tandis que la légèreté, la sottise... (tel est du moins ce que j’ai pu observer) ont complètement disparu, sinon pour toujours, du moins momentanément 5.

Les Lettres de Paris pendant la Révolution française de Campe connaissent dès leur parution en allemand en 1790 un succès retentissant, au point de faire l’objet de quatre éditions successives. Son élève, sujet prussien, sent aussi que ces événements intéressent, au-delà de la France, l’ensemble du continent européen, et qu’ils inaugurent de formidables bouleversements, difficiles à imaginer : « Ce fut quelque chose de très étonnant, d’entendre les cris de liberté et d’égalité sortir de la bouche de gens que l’on eût, chez nous, tenus pour des singes. D’ores et déjà la Révolution a élevé les hommes, elle les a instruits, édifiés, éclairés. Qu’en sera-t-il à l’avenir 6 ? » Très vite, ceux qu’on nomme les « pèlerins de la liberté », les Georg Forster, Thomas Paine, succèdent aux témoins. À l’instar d’Anacharsis Cloots 7, ils revendiquent un cosmopolitisme radical, en rupture avec le cosmopolitisme aristocratique et mondain du siècle des Lumières. A

5. CAMPE JOHAN HEINRICH, Été 89. Lettres d’un Allemand à Paris, op. cit., p. 28-29. 6. Cité par JEAN RUFFER, « Préface », in CAMPE CAMPE JOHAN HEINRICH, Été 89. Lettres d’un Allemand à Paris, op. cit., p. 13. 7. MORTIER ROLAND, Anacharsis ou l’Utopie foudroyée, Paris, 1995. LABBE FRANÇOIS,

CONCLUSION • 277

contrario, Sénac de Meilhan, ancien intendant de justice, de police et de finances du Hainaut émigré en Russie, peint avec nostalgie dans son roman L’Émigré le portrait d’un baron allemand figure cosmopolite du royaume européen des mœurs et du goût : « J’ai été charmé de la figure, des manières et de l’esprit du baron ; on ne peut pas dire qu’il a l’air français, et il n’a pas l’air allemand ; la fréquentation de diverses nations, celle des cours et des camps lui ont donné une manière d’être à lui, qui n’est d’aucun pays, et il semble avoir pris ce que chacun a de bien. » Baron en Allemagne, et citoyen du monde en France, Anacharsis Cloots, l’« Orateur du genre humain », répond avec d’autres aux appels que lance Nicolas de Bonneville à la tribune du Cercle social et dans les colonnes de La Bouche de Fer pour jeter les bases de la Confédération universelle du genre humain.
Nous invitons [...] tous les clubs, toutes les loges, toutes les sociétés nationales et étrangères à s’unir à nous pour délibérer [...] Nous déclarons reconnaître pour membres de la Confédération Universelle, les Électeurs de 1789 dans tout l’Empire, les Amis de la Liberté de la Presse, tous les Francs-Maçons de l’Univers, quel que soit leur système particulier, les Amis de la Constitution, Gardes Nationales, et tous ceux qui ont été élus par le Peuple à quelque charge publique 8.

De son côté, l’autre chef de file du Cercle social, Fauchet, fixe pour objectif dans son discours inaugural « de commencer la confédération des hommes, de rapprocher les vérités utiles, de les lier en système universel, de les faire entrer dans le gouvernement des nations, et de travailler dans un concert général de l’esprit humain à composer le bonheur du monde ». Traducteur, intermédiaire culturel important entre l’Angleterre, l’Allemagne et la France – notamment dans le domaine du théâtre –, Bonneville devient journaliste et homme de presse 9. Il appelle les Français à se montrer à la hauteur des espérances que la Révolution a suscitées entre Rhin et Danube. Il jette les bases
Anacharsis Cloots, le Prussien francophile. Un philosophe au service de la Révolution française et universelle, Paris, L’Harmattan, coll. « Allemagne d’hier et d’aujourd’hui », 1999. 8. Le Cercle social, vol. I, p. 15 9. KATES GARY, The Cercle Social, the Girondins, and the French Revolution, Princeton N.J., Princeton University Press, 1985.

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d’un messianisme révolutionnaire français – dont on connaît les avatars. Au temps des Lumières succède le temps des révolutions. Les unes et les autres sont européennes et non françaises, car cette fois encore, les apports français sont lus, confrontés, appropriés, digérés, rejetés aussi. Même un gallophile autoproclamé comme Anacharsis Cloots en est conscient. Pour semer le vent de la liberté à travers le continent, il faut insister sur son caractère universel et non pas français : « [La France exportatrice de la Révolution] est la ci-devant France [car] les Français ne veulent pas être Bourguignons, les Européens ne veulent pas être Français, les cosmopolites ne veulent pas être Européens. Eh bien, la République Universelle mettra tout le monde d’accord. Aussi les déclarateurs des Droits de l’Homme sont-ils en contradiction avec eux-mêmes en se servant de la fausse et préjudiciable dénomination de République française 10. » Peu avant son arrestation, Anacharsis Cloots poursuit sa logique indifférenciatrice :
Nous sommes les déclarateurs des droits de l’homme, nous avons renoncé implicitement à l’étiquette de l’ancienne Gaule ou France. Une renonciation formelle nous couvrira de gloire, en avançant d’un siècle les bénéfices de la République universelle. Il serait très sage et très politique de prendre un nom qui nous concilierait une vaste contrée voisine ; et comme notre association est une véritable union fraternelle, le nom de Germain – qui signifie « frère » étymologiquement comme le rappelait Jaurès – nous conviendrait parfaitement. La République des Germains par l’heureuse influence d’un préjugé souvent homicide ne tarderait pas à s’étendre sur tous les cercles germaniques. La conformité des noms amène la conformité des choses. Universels de droit, Germains de fait, nous jouirions incessamment des bénédictions de l’universalité 11.

Le philosophe René Girard a montré dans Le Bouc émissaire que le crime d’indifférenciation était précisément le crime par excellence dans les discours de persécution qui stigmatisent l’autre et justifient son

10. Cité par LABBÉ FRANÇOIS, Anacharsis Cloots, le Prussien francophile, op. cit., p. 312 11. Archives parlementaires, t. 83, p. 303.

CONCLUSION • 279

expulsion du corps civique 12. Or c’est comme Prussien que Cloots devient suspect, témoignant ainsi que l’étranger dans le contexte obsidional qui règne sous la Terreur est devenu un « impossible citoyen 13 » et le cosmopolite un apatride. Le discours réquisitoire de Robespierre est implacable :
Pouvons-nous regarder comme patriote un baron allemand ? Pouvons-nous regarder comme sans-culotte un homme qui a plus de 100 000 livres de rentes ? [...] non, citoyens. Mettons-nous en garde contre ces étrangers qui veulent paraître plus patriotes que les Français eux-mêmes. Cloots, tu passes ta vie avec nos ennemis, avec les agents et les ennemis des puissances étrangères, comme eux tu es un traître qu’il faut surveiller. Cloots préfère le titre de citoyen du monde à celui de citoyen français, donc par une conséquence infaillible, le parti étranger domine au milieu des Jacobins. Oui, les puissances étrangères ont au milieu de nous leurs espions, leurs ministres, des trésoriers et une police. Cloots est prussien, je vous ai tracé l’histoire de sa vie politique, prononcez 14 !

Dans le camp des souverains autocrates, Catherine II, après avoir stigmatisé les Lumières françaises dans les deux dernières décennies de son règne, développe, elle, la psychose de la « jacobinière ». Autre crime indifférenciateur : la subversion jacobine, en allemand Jakobinerverschwörung. L’impératrice russe désigne ici non pas la France mais la Pologne..., qu’elle finit pourtant de dépecer avec les monarchies prussienne et autrichienne. Mais les jacobins européens 15 qui s’organisent en Pologne, en Hongrie, en Bohême, sur le Rhin, en Hollande, dans le royaume de Naples, etc., et si on leur rattache les « radicaux » en GrandeBretagne, se considèrent, eux, d’abord comme des « patriotes ». Issus en Europe centrale et orientale le plus souvent d’une petite ou moyenne noblesse gagnée aux idées des Lumières radicales, avec des itinéraires
12. GIRARD RENÉ, Le Bouc émissaire, Paris, Grasset, 1982. 13. WAHNICH SOPHIE, L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Bibliothèque Albin Michel Histoire, 1997. 14. SOBOUL ALBERT, Précis d’histoire de la Révolution française, Paris, Éditions sociales, 1962, t. II, p. 67. 15. VOVELLE MICHEL, Les Jacobins de Robespierre à Chevènement, Paris, La Découverte, 1999.

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personnels qui associent la lecture des philosophes français dans – le texte ou à partir des périodiques –, l’adhésion à la franc-maçonnerie puis aux Illuminaten, que l’abbé Augustin de Barruel dénonce dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme 16 sous le nom d’« Illuminés de Bavière », comme coupables d’avoir fomenté la Révolution – particulièrement bien implantés dans toute l’aire germanique ainsi qu’aux sociétés patriotiques de sensibilité radicale, ils témoignent de la capacité d’attraction et de séduction des Lumières françaises puis des idées révolutionnaires. Dans un discours aux amis de la Constitution du 1er janvier 1792, Cloots s’enflamme : « La France est le flambeau de la Révolution ; le point d’appui des révolutions locales 17. » Mais ils illustrent tout autant la capacité des Européens à s’approprier les apports français et à les mobiliser en faveur d’objectifs propres – réformes sociales, linguistiques, économiques et politiques liées à la situation de chaque État – comme en faveur de desseins universels – la quête de la liberté ou le droit au bonheur. Ces révolutionnaires goûtent peu les philosophes français matérialistes comme Helvétius ou La Mettrie. Anticléricaux, parfois virulents, attachés à la laïcisation de l’enseignement, ils rejettent le plus souvent toute idée d’athéisme et sont pour beaucoup sensibles à la dimension chrétienne de l’Aufklärung. Ils aspirent à une prise de conscience – et pour certains à une libération – nationale, et jettent ainsi un pont vers les révolutions du XIXe siècle et d’intenses circulations intellectuelles et politiques entre la France et l’Europe, tout aussi riches et complexes que celles du siècle des Lumières.

16. DE BARRUEL AUGUSTIN, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, Londres, 1797-1798, 4 vol. 17. Cité par LABBÉ FRANÇOIS, Anacharsis Cloots, le Prussien francophile, op. cit., p. 304.

CONCLUSION • 281

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Bolingbroke, Henri Saint John, Ier vicomte, Bordeaux, Boscawen, Edward, amiral, Bouhier, Jean, Brewer, John, Briasson, Antoine Claude, Brühl, famille, Bruxelles, Buvat, Jean, Byng, amiral, Callières, François de, Campe, Johann Heinrich, Canada, Caraccioli, Louis Antoine, Catherine II, impératrice de Russie, Chappe d’Auteroche, Jean, abbé, Charles VI, empereur du Saint-Empire, Charles XII, roi de Suède, Charles-Théodore, Électeur palatin, Châtelet, Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du, Chavigny, Anne Théodore Chevignard, comte de Toulongeon, baron d’Uchon de,

288 • EUROPE FRANÇAISE

Chesterfield, Philip Stanhope, 4e comte, Clément XII, Cloots, Anacharsis, Cobenzl, Ludwig, Cogell, Per Eberhard, Coley, Linda, Collini, Collot, Marie Anne, Culloden, De Felice, Fortunato Bartolomeo, Deffand, Marie de Vichy-Chamronf, marquise du, Delisle, Joseph Nicolas, Désaguliers, Jean Théophile, Descartes, René, Dessau, Dezallier d’Argenville, Diderot, Denis, Diemar, Emmanuel Matthias, Douglas, John, Dresde, Dubois, Guillaume, cardinal, Dunkerque, Dziembowski, Edmond, Épinay, Mme d’, Euler, Johann Albrecht, Euler, Leonhard, Falconet, Étienne, Farnèse, Élisabeth, reine d’Espagne, Fénelon, François de Salignac de La Mothe–, Fleury, André Hercule, cardinal de, Florence, Fontenelle, Bernard Le Bovier de, Fonvizine, Denis Ivanovitch, Formey, Jean Henry Samuel, Fougeret de Monbron, Fox, Charles James, Francfort, François Ier, empereur d’Allemagne, duc de Lorraine,

Frédéric II, roi de Prusse, Fréron, Élie, Galiani, Ferdinando, abbé, Garrick, David,0 Genève, Geoffrin, Mme, George Ier de Hanovre, roi d’Angleterre, Gibraltar, Girard René,1 Girard, Gabriel, abbé, Goertz, baron de, Golitsyne, Dimitri Alekseïevitch, prince, Göteborg, Göttingen, Gottsched, Johann Christoph, Gottschedin, la, Goudar, Ange, Goulliard, Pierre Louis, Gray, Thomas, Grimm, Friedrich Melchior, Gustave III, roi de Suède, Hall, Pierre Adolphe, Haller, Albrecht von, Helvétius, Claude Adrien, Hénault, Jean François, président, Herder, Johann Gottfried von, Hernandez, Philippe, Holbach, Paul Henri Thiry, baron d’, Holberg, Wilhelm von, baron, Hume, David, Huxelles, maréchal d’, Iselin, Isaak, Israel, Jonathan I., Jacques III Stuart, Jussieu, Antoine Laurent de, Kazan,5 Knight, Philippina, lady,4 Kourakine, prince,8 La Beaumelle,8,0 La Chapelle, Vincent,

INDEX DES PRINCIPAUX NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX • 289

La Haye, La Mettrie, Julien Offray de Labelye, Charles de, Lalande, Joseph Jérôme Lefrançais de Leibniz, Gottfried Wilhelm, Leipzig, Lessing, Gotthold Ephraïm, Leszczynski, Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine, Leyde, Linné, Carl von, Londres, Louis XIV, roi de France, Louis XV, roi de France, Louis XVI, roi de France, Louise Ulrique, reine de Suède, Voir Mably, Gabriel Bonnot de, abbé, Madrid, Maffei, Scipione, marquis, Mannheim, Marais, Mathieu, Marchand, Prosper, Mardyck, Minorque, Mniszech, Michel Georges, Montesquieu, Charles de Secondat, baron de La Brède et de, Moreau, Nicolas Jacob, Moscou, Mouffle d’Angerville, Barthélémy François Joseph, Mozart, Léopold,2 Naples, Necker, Suzanne, Neuchâtel, Newcastle, duc de, Newman, Gerald,0 Newton, Isaac, Nimègue, Noailles, maréchal de,9 Nolcken, Johan Fredrik von, baron, Nollet, Jean Antoine, abbé,

Novikov, Nicolaï I, Olavide, Pablo de,0,1 Orléans, Philippe d’, duc, régent de France, Oxford, comte d’, Voir Walpole Padoue, Paris, Philippe V, roi d’Espagne, Pierre Ier, tsar de Russie, Pierre le Grand, Voir Pierre Ier, Piganiol de la Force, Jean-Aymar, Plélo, Louis, comte de, Pompadour, Jeanne Antoinette Poisson, marquise de, Poniatowski, Voir Stanislas II, Port Mahon, Preisler, Jean Georges, Ramsay, Andrew, Rapin-Thoyras, Paul, Réau, Louis, Richelieu, duc de, maréchal, Riga, Roche, Daniel,6 Rossbach, Rotterdam, Rousseau, Jean-Jacques, Rousset de Missy, Jean, Rozet, Marie-Claudine, Saint-Germain-en-Laye, Saint-Pétersbourg, Saint-Pierre, Charles Irénée Castel, abbé de, Saussure, Horace Bénédicte, Savary des Brûlons, Jacques, Savoie-Carigan, Eugène de, dit Prince Eugène, Scheffer, Carl Frederik, comte, Schlobach, Jochen, Schoepflin, Jean Daniel, Schöpflin, Johann Daniel, Voir Schoepflin Jean Daniel, Schumacher, Christian Daniel,

290 • EUROPE FRANÇAISE

Schwan, Christian Friedrich, Séguier, Jean-François, Sénac de Meilhan, Gabriel, Soumarokov, Alexandr Petrovitch, Sparre, Erik, cmte de, Sparre, Erik, comte de, Sparre, Ulrika, comte de, Sparre, Ulrika, comtesse, Stair, John Dalrymple, Stair, John Dalrymple, comte de, Stanislas, duc, Voir Lesczynski Stockholm, Strasbourg, Taubert, Johann Kaspar, Tessin, Carl Gustaf, comte, Tessing, Joan, Törring, August Joseph von, comte, Trediakovski, Vassili, Troubetskoï, N.M., prince,5 Turin, Ulrika Louisa, princesse Voir Louise Ulrique

Uppsala, Utrecht, Valsecchi, Antonio, Van Damme, Stéphane, Versailles, Vienne, Villars, Claude Louis Hector, duc de, maréchal, Villeroy, duc de, Villiers de Jumonville, capitaine, Voltaire, François Marie Arouet, dit, Voss, Jürgen, Voyer, René Louis de, marquis d’Argenson, Waldegrave, James, 1er comte, Walpole, Horace, 4e comte d’Oxfor, Washington, George, Weil, Françoise, Wharton, Philippe, duc de, Wille, Johann Georg,

INDEX DES PRINCIPAUX NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX • 291

REPÈRES CHRONOLOGIQUES

1712 5 novembre : Renonciation de Philippe V à ses droits sur la couronne de France. 1713• Abbé de Saint-Pierre, Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe. •11 -12 avril : Traités d’Utrecht entre la France, l’Espagne, la GrandeBretagne et les Provinces-Unies. 1714 6 mars-7 décembre : Traités de Rastadt et de Bade entre la France et l’Empire. 1715 1er septembre : Mort de Louis XIV. 1716 • François de Callières, De la manière de négocier avec les souverains. • Saint-Pétersbourg, capitale de Pierre Ier. •21 juillet : Début des conversations secrètes aux Provinces-Unies entre Dubois et Stanhope. •10 octobre : Convention franco-britannique de Hanovre. 1717 • 4 janvier : Formation de la Triple Alliance au traité de La Haye. • 7 mai : Pierre Ier de Russie à Paris.

292 • EUROPE FRANÇAISE

1718 • 2 août : Traité du Cokpit : Quadruple alliance entre la France, la Grande-Bretagne, les Provinces-Unies et l’Empire. •24 septembre : Dubois devient secrétaire d’État des Affaires étrangères. •30 novembre : Mort de Charles XII de Suède. • 9 décembre : Annonce de la conspiration Cellamare. 1719 • Daniel Defoe, Robinson Crusoé. • 9 janvier : Louis XV déclare la guerre à Philippe V d’Espagne. • 5 décembre : Philippe V renvoie le cardinal Alberoni. 1720 16 février : L’Espagne adhère à la Quadruple Alliance et fait la paix avec la France. 1721 • Montesquieu, Lettres persanes. •30 août : Paix de Nystadt entre la Suède et la Russie. 1722 23 août : Le cardinal [lequel ?] prête le serment de principal ministre. 1724 Création du club de l’Entresol. 1725 • Fondation de l’Académie de Saint-Pétersbourg. • 8 février : Mort de Pierre Ier. •25 avril : Mariage de Louis XV et de Marie Leszczynska. • 3 septembre : Création de la Ligue de Hanovre entre la France, la Grande-Bretagne et la Prusse. • 5 novembre : Alliance entre l’Espagne et l’Autriche contre la GrandeBretagne, la France et les Provinces-Unies. 1726 Le cardinal de Fleury principal ministre de Louis XV.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES • 293

1728 •22 juin : Avènement de George II d’Angleterre. • 9 novembre : Traité de Séville entre la France et l’Espagne. 1731 Voltaire, Histoire de Charles XII. 1733 •12 septembre : Stanislas Leszczynski, beau-père de Louis XV, élu roi de Pologne. • 5 octobre : Fuite de Stanislas à Danzig. •10 octobre : Louis XV déclare la guerre à l’Autriche et à la Russie. 1734 • Voltaire, Lettres anglaises. •20 février-22 juin : Siège de Danzig par les Russes. • Mai : L’Angleterre ne participera pas à la guerre de Succession de Pologne. 1737 12 février : Mariage de François de Lorraine et Marie-Thérèse d’Autriche. 13 février : Renonciation solennelle de François de Lorraine au duché de Lorraine au profit de Stanislas Leszczynski. 1738 • 2 mai : Troisième traité de Vienne. Don Carlos est roi de Naples, François de Lorraine devient grand-duc de Toscane, la France adhère à la Pragmatique Sanction. •18 novembre : Ratification du traité de Vienne qui met fin à la guerre de Succession de Pologne. 1740•31 mai : Avènement de Frédéric II de Prusse. •20 octobre : Mort de l’empereur Charles VI ; avènement de Marie-Thérèse. •16 décembre : L’armée prussienne envahit la Silésie. 1741 • 5 juin : Alliance entre la France, la Prusse et la Bavière. •25 juin : Alliance entre la Grande-Bretagne et l’Autriche.

294 • EUROPE FRANÇAISE

•26 novembre : Prise de Prague par l’armée franco-bavaroise de Maurice de Saxe. 1743 28 octobre : Traité de Fontainebleau (premier Pacte de famille) entre la France et l’Espagne. 1744 •15 mars : La France déclare la guerre à la Grande-Bretagne. •26 avril : La France déclare la guerre à l’Autriche. • 5 juin : Alliance entre la France et la Prusse. •19 novembre : Le marquis d’Argenson devient secrétaire d’État aux Affaires étrangères. 1745 •11 mai : Bataille de Fontenoy. •15 septembre : François de Lorraine est élu empereur d’Allemagne. 1746 • Diderot, Pensées philosophiques. •16 avril : Bataille de Culloden. 1748 • Montesquieu, De l’esprit des lois. • Mably, Le Droit public de l’Europe, fondé sur les traités conclus jusqu’en l’année . •30 avril : Préliminaires de paix franco-anglais à Aix-la-Chapelle. •18 octobre-20 novembre : La paix d’Aix-la-Chapelle met fin à la guerre de Succession d’Autriche. 1749 Diderot, Lettre sur les aveugles. 1750 Voltaire à Berlin. 1751 • Premier volume de l’Encyclopédie. • Voltaire, Le Siècle de Louis XIV.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES • 295

1752 • Première condamnation de l’Encyclopédie. • Ouverture à l’Université luthérienne de Strasbourg de l’école diplomatique. 1753 Fondation de l’Académie des sciences de Stockholm. 1755 •10 juin : L’Alcyde et le Lys sont attaqués et capturés par la flotte anglaise de l’amiral Boscawen au large de la Nouvelle-France. • Novembre : La flotte anglaise attaque par surprise les navires de commerce français. •21 décembre : Ultimatum de Louis XV à la Grande-Bretagne. 1756 • Janvier : Traité de Westminster entre la Grande-Bretagne et la Prusse. • 1er mai : Premier traité de Versailles entre la France et l’Autriche. • 6 mai : Prise de Port Mahon par le duc de Richelieu. 1757 • Mably, Ces principes de négociation pour servir à l’introduction au droit public de l’Europe fondé sur les traités. • Janvier-février : La France, l’Autriche, la Russie, la Suède et les Cercles de l’Empire germanique forment une coalition anti-prussienne. •11 août : L’armée française entre à Hanovre. • 5 novembre : Bataille de Rossbach. 1758 • Vattel, Droit des gens ou principes de la loi naturelle appliquée à la conduite des nations et des souverains. • Helvétius, De l’esprit. • 3 décembre : Le duc de Choiseul devient secrétaire d’État aux Affaires étrangères. 1759 • 8 mars : Le Conseil d’État révoque le permis d’imprimer de l’Encyclopédie.

296 • EUROPE FRANÇAISE

1760 • 2 mai : Première représentation des Philosophes de Palissot à la Comédie-Française • 8 septembre : Capitulation de Montréal. • Octobre : Les Russes entrent dans les faubourgs de Berlin. •25 octobre : Avènement de George III d’Angleterre. 1762 • Rousseau, Le Contrat social ; Émile. •10 juillet : Catherine II s’empare du pouvoir en Russie. 1763 •10 février : Traité de Paris entre la France et la Grande-Bretagne. • 9 mars : Le parlement de Paris bannit les jésuites du royaume. 1764 • Voltaire, Dictionnaire philosophique. • 7 septembre : Stanislas Poniatowski roi de Pologne. 1766 • Janvier : Livraison des dix derniers tomes de l’Encyclopédie. •23 février : Mort de Stanislas Leszczynski ; la Lorraine devient province française. 1767 • Expulsion des jésuites de France et d’Espagne. 1770 • D’Holbach, Le Système de la nature. • Raynal, Histoire philosophique... des Deux-Indes. 1771 • Le prince Gustave de Suède, futur Gustave III, à Paris. 1772 •19 août : Coup d’État de Gustave III en Suède. 1773 Diderot en Russie.

REPÈRES CHRONOLOGIQUES • 297

1774 10 mai : Mort de Louis XV ; avènement de Louis XVI. 1776 4 juillet : Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. 1777 • Voyage incognito de l’empereur de Joseph II en France sous le nom de comte Falkenstein. •17 décembre : La France de Louis XVI reconnaît l’indépendance des États-Unis d’Amérique. 1778 6 février : Traité d’alliance entre la France et les États-Unis d’Amérique. 1780 24 octobre : Mort de Marie-Thérèse, impératrice-reine. 1781 • Kant, Critique de la raison pure. •19 octobre : Capitulation de lord Cornwallis à Yorktown. 1783 3 septembre : Paix de Versailles entre la France et la Grande-Bretagne. 1784 avril : Première représentation publique du Mariage de Figaro de Beaumarchais. 1786 •17 août : Mort de Frédéric II de Prusse •26 septembre : Traité de commerce franco-anglais. 1788 8 août : Annonce de la convocation des États énéraux en France. 1789 5 mai : Séance d’ouverture des États généraux.

298 • EUROPE FRANÇAISE

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR

Pierre-Yves Beaurepaire est agrégé et docteur en histoire. Sa thèse « L’autre et le Frère. L’étranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle » a reçu le prix Le Monde de la recherche universitaire. Il est depuis 2003 professeur d’histoire moderne à l’université de Nice Sophia-Antipolis et directeur du Centre de la méditerranée moderne et contemporaine. Ses recherches portent sur l’histoire de l’Europe des Lumières, de la franc-maçonnerie et de la sociabilité au XVIIIe siècle. Il a publié une douzaine d’ouvrages parmi lesquels L’Europe des francsmaçons XVIIIe-XXe siècles (Belin, 2002), L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle (PUR, 2004), L’Europe des Lumières (PUF, 2004). Du même auteur Les Francs-Maçons à l’orient de Clermont-Ferrand au XVIIIe siècle, ClermontFerrand, Université Blaise-Pascal, Institut d’Études du Massif Central, 1991, volume XLI, 355 p. Franc-maçonnerie et cosmopolitisme au siècle des Lumières, Paris, EDIMAF, 1998, 128 p. L’Autre et le Frère. L’Étranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Les dix-huitièmes siècles 23 », 1998, 872 p. La Terre et les Paysans en France et en Grande-Bretagne XVIIe- XVIIIe siècles (avec Charles Giry-Deloison,), Neuilly, Atlande, 1999, 351 p. La République universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich,

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR • 299

Rennes, Ouest-France, coll. « De mémoire d’homme : l’histoire », 1999, 210 p. La Plume et le Compas au siècle de l’Encyclopédie. Franc-maçonnerie et culture de la France des Lumières à la France des notables, Paris, EDIMAF, 2000, 128 p. L’Europe des francs-maçons (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Belin, coll. « Europe & Histoire », 2002, 325 p. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, actes du colloque international « La plume et la toile », Arras, Artois Presses Université, coll. « Histoire », 2002, 346 p. Nobles jeux de l’arc et loges maçonniques dans la France des Lumières. Enquête sur une sociabilité en mutation, Montmorency, Ivoire-clair, coll. « Les architectes de la connaissance », 2002, 245 p. L’espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au XVIIIe siècle, Rennes, PUR, Histoire, 2003, 231 p. Les Ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces et des réseaux relationnels (avec Dominique Taurisson), Montpellier, PUM, 2003, 555 p. L’Europe des Lumières, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », no 3715, 2004, 128 p. Les Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XIXe siècle). Matérialité et représentation (avec Jens Häseler et Antony McKenna,), SaintEtienne, Presses Universitaires de Saint-Etienne, 2006, 382 p.

300 • EUROPE FRANÇAISE

TABLE DES MATIÈRES

Introduction .......................................................................................................... ??? I. Le printemps du siècle : les années 1715-1730 1. La recherche d’un équilibre européen ........................................... 2. Des sociabilités européennes ............................................................ Le club de l’Entresol : politique, utopie et sociabilités européennes .......................................................................................... Naissance d’un microcosme européen : la franc-maçonnerie .......... 3. À la rencontre de l’autre ................................................................... Le goût des nouvelles et des voyages ................................................. Relations internationales et échanges culturels : le tsar à Paris ..... 4. Une mésentente cordiale ?................................................................ II. Le mitan du siècle : les années 1740-1750 1. Friedrich Melchior Grimm, passeur culturel entre la France, l’Allemagne et la Russie ......................................................................... 2. Le rayonnement du livre français : l’exemple de la Russie........ 3. Académiciens et passeurs culturels : Jean Henri Samuel Formey et Jean-François Séguier .......................................................... Entre refuge huguenot et République des lettres : Jean Henri Samuel Formey .................................................................

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TABLE DES MATIÈRES • 301

Jean-François Séguier, un provincial de la république des lettres aux connexions européennes ............................................................... 4. Le rayonnement européen de l’université luthérienne de Strasbourg et de l’école diplomatique de Jean-Daniel Schoepflin ................................................................................................. 5. Une Europe française ? Le rayonnement européen de la franc-maçonnerie française : l’exemple suédois ............................... Diplomate, ambassadeur culturel et médiateur maçonnique : l’œuvre pionnière et décisive de Carl Gustaf Tessin ........................ Naissance d’une franc-maçonnerie royale, nationale et chrétienne ......................................................................................... Les options maçonniques des artistes scandinaves en France......... 6. La complexité des échanges culturels : sélection et acculturation ........................................................................................ III. Le tournant du siècle : les années 1760-1780 1. L’impact d’un conflit mondial : la guerre de Sept ans ............... 2. Les Lumières françaises vues d’Europe : entre attraction et agacement ............................................................................................ 3. Les Lumières françaises et les despotes éclairés : le cas Diderot ............................................................................................ 4. Du cosmopolitisme au nationalisme : l’Europe des francs-maçons lézardée ................................................... Deux puissances maçonniques rivales en Europe et outre-mer ....... Descartes versus Newton .................................................................... Conclusion ................................................................................................ Bibliographie ............................................................................................ Index des principaux noms de personnes et de lieux .................... Repères chronologiques .........................................................................

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302 • EUROPE FRANÇAISE

Éditions Autrement - collection « Mémoires » Abonnements au 1er janvier 2006 : la collection « Mémoires » est vendue à l’unité ou par abonnement (France : 132 e ; étranger : 161 e) de 8 numéros par an. L’abonnement peut être souscrit auprès de votre libraire ou directement à Autrement, Service abonnements, 77, rue du Faubourg-Saint-Antoine, 75011 Paris. Établir votre paiement (chèque bancaire ou postal, mandat-lettre) à l’ordre de NEXSO (CCP Paris 1-198-50-C). Le montant de l’abonnement doit être joint à la commande. Veuillez prévoir un délai d’un mois pour l’installation de votre abonnement, plus le délai d’acheminement normal. Pour tout changement d’adresse, veuillez nous prévenir avant le 15 du mois et nous joindre votre dernière étiquette d’envoi. Un nouvel abonnement débute avec le numéro du mois en cours. Vente en librairie exclusivement. Diffusion : Éditions du Seuil. Achevé d’imprimer en février 2007 chez Corlet, Imp. S.A., 14110 Condé-sur-Noireau (France). Nº 97471. Dépôt légal : mars 2007. ISBN : 978-2-7467-0871-6. ISSN : 1157-4488. Imprimé en France

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