Kirghizistan La poudrière de l’Asie

SOMALIE Chers enfants soldats FOOT Les Bleus vus d’Afrique ÉCO Le Petit Journal de la crise
www.courrierinternational.com
N° 1025 du 24 au 30 juin 2010 - 3,50 €

OÙ VA
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M 03183 - 1025 - F: 3,50 E

L’UNIVERSITÉ?

L’éducation victime de l’économie, par Martha Nussbaum

AFRIQUE CFA : 2 600 FCFA - ALGÉRIE : 450 DA - ALLEMAGNE : 4,00 € AUTRICHE : 4,00 € - CANADA : 5,95 $CAN - DOM : 4,20 € - ESPAGNE : 4,00 € E-U : 5,95 $US - G-B : 3,50 £ - GRÈCE : 4,00 € - IRLANDE : 4,00 € ITALIE : 4,00 € - JAPON : 700 ¥ - MAROC : 30 DH - NORVÈGE : 50 NOK PORTUGAL CONT. : 4,00 € - SUISSE : 6,40 CHF - TOM : 700 CFP

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s o m m a i re
4 parmi les sources cette semaine 6 éditorial par Philippe Thureau-Dangin 6 à l’affiche 6 ils et elles ont dit

16 Ex-Yougoslavie
Les carnets de Mladic

d ’ u n c o n t i n e n t à l ’ a u t re
9 france
FINANCES POLITIQUE

L’austérité est tout, sauf de rigueur Villepin remet la balle au centre

51 Journal Le Petit
de la crise

12 dossier Kirghizistan : la menace 16 europe
POLOGNE

Présidentielle : la surprise vient de la gauche Les carnets de Mladic Des conditions de détention royales

EX - YOUGOSLAVIE BELGIQUE

JUSTICE INTERNATIONALE VU D ’ AILLEURS

Elio Di Rupo : thèse et antithèse L’Italien qui détestait l’Italie

21 amériques
ÉTATS - UNIS Obama COLOMBIE La CANADA

mène les entreprises à la baguette

32
En couverture Où va l’Université ?

peur du changement du peuple paraguayen sème le trouble

Le spectre d’une marée noire hante Vancouver

PARAGUAY L’Armée

24 asie
CHINE

La jeunesse dorée soigne son image sera la nouvelle star de l’islam ? économie qui ne demande qu’à repartir

MALAISIE Qui JAPON Une

27 moyen-orient
ISRAËL L’Etat TURQUIE Le IRAK Erbil

12 Dossier
Kirghizistan : la menace
James Hill/Contact Press Images

31 Somalie
Des enfants soldats payés par les contribuables américains

impuissant face aux ultraorthodoxes

sauveur du monde arabe ? la Kurde cultive le pluralisme

30 afrique
BURUNDI Un SOMALIE

scrutin sous haute tension pas en faveur du droit à l’avortement

MAROC Petits

Des enfants soldats payés par les Américains

enquêtes et reportages
32 en couverture Où va l’Université ? 38 portrait Dong Fangxiao, la biche agile de l’Orient 40 reportage Moscou, nouvelle “creative city” 42 sport Mauvais esprit, tu es là !

▶ En couverture : Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

▶ Les plus de courrierinternational.com ◀

i n t e l l i ge n c e s
45 sciences
GÉNÉTIQUE

BLOGS

*X

Le regard des journalistes de Courrier international

Y

DESSIN

Plus de 4 000 dessins de presse à découvrir

Génome humain : l’heure de la désillusion

46 économie
RESSOURCES

L’Afghanistan et la malédiction des richesses

*g INSOLITES
Dégustez des inédits

48 multimédia
MÉDIAS

Time Warner renaît de ses cendres

51 Le Petit Journal de la crise
ESPAGNE

Portes ouvertes sur un pays en crise

rubriques
55 insolites Le pont, le vit et le FSB
C OURRIER INTERNATIONAL N° 1025 3 DU 24 AU 30 JUIN 2010

l e s s o u rc e s
HA’ARETZ 80 000 ex., Israël,
quotidien. Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919, “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens. ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex., Arabie Saoudite, quotidien. “Le Moyen-Orient” se présente comme le “quotidien international des Arabes”. Edité par Saudi Research and Marketing – présidé par un frère du roi –, il se veut modéré et combat le radicalisme arabe, même si plusieurs de ses journalistes affichent une sensibilité islamiste. CLARÍN 650 000 ex., Argentine, quotidien. Né en 1947, “Le Clairon” est le titre le plus lu d’Argentine. Il couvre l’actualité nationale et internationale. Fait rare sur le continent, Clarín est présent dans plusieurs pays d’Amérique latine grâce à son réseau de correspondants. DANAS 35 000 ex., Serbie, quotidien. “Aujourd’hui” a été fondé en 1997 en réaction à la mise au pas de la presse par le régime de Slobodan Milosevic. C’est le quotidien indépendant de référence. Son édition du week-end apporte un riche complément au quotidien. THE ECONOMIST 1 337 180 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Grande institution de la presse britannique, le titre, fondé en 1843 par un chapelier écossais, est la bible de tous ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Ouvertement libéral, il se situe à l’“extrême centre”. Imprimé dans six pays, il réalise environ 85 % de ses ventes à l’extérieur du Royaume-Uni. L’ESPRESSO 430 000 ex., Italie, hebdomadaire. Fondé en 1955 par Eugenio Scalfari, qui créera ensuite La Repubblica, le titre s’est vite imposé comme le grand hebdomadaire de centre gauche. Il appartient à l’industriel piémontais Carlo De Benedetti, qui possède également La Repubblica. Il mène une lutte acharnée contre la politique de Silvio Berlusconi. EXPERT 85 000 ex., Russie, hebdomadaire. La rédaction, issue de celle du journal Kommersant, a fondé le titre en 1995. Le contenu est orienté vers le monde des affaires, de l’économie et des finances. FERGHANA.RU (ferghana.ru), Russie. Cette agence d’information en ligne, créée en 1998, est l’une des plus riches sources d’informations russophones sur l’Asie centrale postsoviétique. Très populaire dans toute la CEI, elle possède un réseau de correspondants dans dix grandes villes centrasiatiques. FINANCIAL TIMES 448 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Le journal de référence, couleur saumon, de la City et du reste du monde. Une couverture exhaustive de la politique internationale, de l’économie et du management. GAZETA.RU (gazeta.ru), Russie. Le site propose des informations sur la Russie et l’international dans tous les domaines. La présentation est attrayante et complète. Des dépêches d’agence viennent sans cesse s’ajouter aux articles. IL GIORNALE 230 000 ex., Italie, quotidien. Fondé en 1974 par le journaliste le plus célèbre d’Italie, Indro Montanelli, ce journal de droite est aujourd’hui détenu par le frère de Silvio Berlusconi, Paolo. Celui-ci en a fait une publication à la ligne éditoriale très marquée, hostile à la gauche et soutenant Forza Italia. GULF NEWS 91 000 ex., Emirats arabes unis, quotidien. Créé en 1978, le titre s’est imposé, au fil des ans, comme le premier quotidien anglophone des Emirats arabes unis. Une large place est accordée aux sujets économiques, aux questions de placements financiers et à la Bourse. KOMMERSANT 114 000 ex., Russie, quotidien. L’un des bons quotidiens moscovites, des informations sur tous les sujets, avec une dominante économique, des articles souvent plus courts et plus percutants que ceux de ses confrères. Le groupe Kommersant publie, entre autres, l’hebdomadaire Kommersant-Vlast. KOTCH 15 000, Sénégal, quotidien. Fondé en octobre 2009, ce titre se veut un journal de référence. Il est spécialisé dans les reportages et les enquêtes. KURDISH GLOBE 40 000 ex., Irak, hebdomadaire. Lancé en avril 2005, c’est le seul journal en anglais du Kurdistan irakien. Bien qu’il s’intéresse aux autres régions de peuplement kurde (Iran, Turquie, Syrie), il consacre une large partie de son contenu aux informations locales. LOS ANGELES TIMES 657 000 ex., Etats-Unis, quotidien. Le géant de la côte ouest. Créé en 1881, c’est le plus à gauche des quotidiens à fort tirage du pays et le grand spécialiste des sujets de société et de l’industrie du divertissement. MAINICHI SHIMBUN 3 960 000 ex. (éd. du matin), 1 660 000 ex. (éd. du soir, au contenu différent), Japon, quotidien. Fondé en 1872 sous le nom de Tokyo Nichi Nichi Shimbun, le Mainichi Shimbun est le plus ancien quotidien japonais. Il a pris la dénomination actuelle en 1943 lors d’une fusion avec l’Osaka Mainichi Shimbun. Centriste, le “Journal de tous les jours” est le troisième quotidien national du pays par la diffusion.

PARMI LES SOURCES CETTE SEMAINE
NANFENG CHUANG 800 000 ex., Chine, bimensuel. Créé en 1985, en pleine période des réformes et de l’ouverture, le magazine constitue l’un des plus importants médias réformateurs du pays. Il est également apprécié dans l’ensemble de l’Asie. THE NEW YORK TIMES 1 160 000 ex. (1 700 000 le dimanche), Etats-Unis, quotidien. Avec 1 000 journalistes, 29 bureaux à l’étranger et plus de 80 prix Pulitzer, c’est de loin le premier quotidien du pays, dans lequel on peut lire “all the news that’s fit to print” (toute populaire du Burkina Faso. Proche de l’opposition, il multiplie les éditoriaux au vitriol. POLITYKA 230 000 ex., Pologne, hebdomadaire. Ancien organe des réformateurs du Parti ouvrier unifié polonais (POUP), lancé en 1957, “La Politique”, qui appartient aujourd’hui à ses journalistes, est devenu le plus grand hebdo socio-politique de Pologne, lu par l’élite politique et intellectuelle du pays. PROSPECT 18 000 ex., Royaume-Uni, mensuel. Fondée en novembre 1995, cette revue indépendante de la gauche libérale britannique offre à un lectorat cultivé et curieux des articles de grande qualité, avec un goût marqué pour les points de vue à contre-courant et les analyses contradictoires. SINA (news.sina.com.cn), Chine. Fondé en 1999 par Wang Zhidong, Sina est le troisième site le plus visité par les internautes chinois en 2010. Il propose un très bon service d’information, grâce à des reprises d’articles de la presse nationale et à une équipe de rédacteurs spécialisés, et une traduction en anglais de la plupart des papiers. DE STANDAARD 95 000 ex., Belgique, quotidien. Lancé en 1918, le journal de référence de l’establishment flamand a pris ses distances, ces dernières années, avec le monde catholique tout en conservant sa foi dans le combat linguistique. Grâce à la qualité de ses analyses et de ses suppléments, le quotidien affiche son ambition : devenir un “journal de qualité de niveau européen”. THE STRAITS TIMES 388 000 ex., Singapour, quotidien. Fondé en 1845, c’est le quotidien le plus lu de la cité-Etat. Journal anglophone de référence en Asie du Sud-Est, il adopte des positions proches du gouvernement singapourien mais offre de bonnes analyses sur tous les pays voisins. TELQUEL 20 000 ex., Maroc, hebdomadaire. Fondé en octobre 2001, ce newsmagazine francophone s’est rapidement distingué de ses concurrents marocains en faisant une large place aux reportages et aux faits de société. Se méfiant du dogmatisme, il délaisse la politique politicienne et s’attaque à des sujets tabous tels que la sexualité. THE TIMES LITERARY SUPPLEMENT 34 000 ex., Royaume-Uni, hebdomadaire. Le TLS, comme on l’appelle plus communément, offre un éclairage critique sur l’actualité des idées, des romans, etc. Des articles denses, signés par des universitaires et des écrivains. THE TYEE (thetyee.ca), Canada. Créé en 2003, ce site d’information résolument à gauche suit l’actualité politique, environnementale et médiatique de la province de Colombie-Britannique. Son nom se veut une illustration de sa volonté de nager à contre-courant (le mot “tyee”, qui provient d’une langue amérindienne de la côte Ouest, désignant un saumon de 15 kilos). LA VANGUARDIA 200 000 ex., Espagne, quotidien. “L’Avant-Garde” a été fondée en 1881 à Barcelone par la famille Godó, qui en est toujours propriétaire. Ce quotidien de haute tenue est le quatrième du pays en termes de diffusion, mais il est numéro un en Catalogne, juste devant El Periódico de Catalunya. VEJA 1 100 000 ex., Brésil, hebdomadaire. Veja, qui compte parmi les cinq plus grands newsmagazines du monde, est, avec ses 900 000 abonnés, un phénomène de la presse brésilienne depuis son lancement en 1968. Longtemps, le reste de la presse n’a d’ailleurs fait que suivre les enquêtes lancées par Veja… Sa rigueur et son mordant restent ses principales qualités. VREME 25 000 ex., Serbie, hebdomadaire. “Le Temps” assure un suivi bien documenté et approfondi de l’actualité politique, économique et culturelle. Ses commentateurs indépendants sont connus pour leur critique avertie des crises qui secouent la scène politique. THE WALL STREET JOURNAL 2 000 000 ex., Etats-Unis, quotidien. C’est la bible des milieux d’affaires. Mais à manier avec précaution : d’un côté, des enquêtes et reportages de grande qualité ; de l’autre, des pages éditoriales tellement partisanes qu’elles tombent trop souvent dans la mauvaise foi la plus flagrante.

Courrier international n° 1025
Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 € Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA. Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication; Régis Confavreux Conseil de surveillance : David Guiraud, président ; Eric Fottorino, vice-président Dépôt légal : juin 2010 - Commission paritaire n° 0712C82101 ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France

RÉDACTION
6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0)1 46 46 16 00 Fax général 33 (0)1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0)1 46 46 16 02 Site web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.com Directeur de la rédaction Philippe Thureau-Dangin Assistante Dalila Bounekta (16 16) Directeur adjoint Bernard Kapp (16 98) Rédacteur en chef Claude Leblanc (16 43) Rédacteurs en chef adjoints Odile Conseil (16 27), Isabelle Lauze (16 54), Raymond Clarinard (16 77) Chefs des informations Catherine André (16 78), Anthony Bellanger (16 59) Rédactrice en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne Delhomme, Marie Varéon (16 67) Europe Odile Conseil (coordination générale, 16 27), Danièle Renon (chef de service adjoint Europe, Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, 16 22), Emilie King (Royaume- Uni, 19 75), Gerry Feehily (Irlande, 19 70), Anthony Bellanger (France, 16 59), Marie Bélœil (France, 17 32), Lucie Geffroy (Italie, 16 86), Daniel Matias (Portugal, 16 34), Adrien Chauvin (Espagne 16 57), Iwona Ostapkowicz (Pologne, 16 74), Iulia Badea-Guéritée (Roumanie, Moldavie, 19 76), Wineke de Boer (Pays-Bas), Léa de Chalvron (Finlande), Solveig Gram Jensen (Danemark), Alexia Kefalas (Grèce, Chypre), Mehmet Koksal (Belgique), Kristina Rönnqvist (Suède), Laurent Sierro (Suisse), Alexandre Lévy (Bulgarie, coordination Balkans), Agnès Jarfas (Hongrie), Mandi Gueguen (Albanie, Kosovo), Miro Miceski (Macédoine), Gabriela Kukurugyova (Rép. tchèque, Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine), Marielle Vitureau (Lituanie), Katerina Kesa (Estonie) Russie, Est de l’Europe Laurence Habay (chef de service 16 36), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Philippe Randrianarimanana (Russie, 16 68), Larissa Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique du Nord, 16 14), Jacques Froment (chef de rubrique, Etats-Unis, 16 32 ), Marc-Olivier Bherer (Canada, Etats-Unis, 16 95), Christine Lévêque (chef de rubrique, Amérique latine, 16 76), Anne Proenza (Amérique latine, 16 76), Paul Jurgens (Brésil) Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Naïké Desquesnes (Asie du Sud, 16 51), François Gerles (Asie du Sud-Est, 16 24), Marion Girault-Rime (Australie, Pacifique), Elisabeth D. Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Ysana Takino (Japon, 16 38), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Turquie) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Pierre Lepidi, Anne Collet (Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Hoda Saliby (Maroc, Soudan, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Sophie Bouillon (Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54), Roman Schmidt Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Sciences Anh Hoà Truong (16 40) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Olivier Bras (éditeur délégué, 16 15), Marie Bélœil (rédactrice, 17 32), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Mouna El-Mokhtari (webmestre, 17 36), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82), Jean-Christophe Pascal (webmestre (16 61) Mathilde Melot (marketing, 16 87), Jalil Hajjaj Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service, 16 97), Caroline Marcelin, Emmanuelle Morau (16 62) Traduction Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, italien, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10) Maquette Marie Varéon (chef de service, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Hélène Ho (Chine), Abdollah Kiaie (Inde), Kyoko Mori (Japon) Informatique Denis Scudeller (16 84) Fabrication Patrice Rochas (directeur), Nathalie Communeau (directrice adjointe, 01 48 88 65 35), et Sarah Tréhin. Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Hanno Baumfelder, Edwige Benoit, Marianne Bonneau, Martin Clavey, Geneviève Deschamps, Valéria Dias de Abreu, Laura Di Biasio, Nicolas Gallet, Marion Gronier, Chloé Hentzien, Elisabeth Lebedev, Elodie Leplat, Olivier Maupas, Marina Niggli, Jean Perrenoud, Françoise Picon, Stéphanie Saindon, Emmanuel Tronquart, Zhang Zhulin, Anna Zyw

FOREIGN POLICY 106 000 ex., Etats-Unis, bimestriel. Fondé en 1970 dans le but de “stimuler le débat sur les questions essentielles de la politique étrangère américaine”, le titre a longtemps été édité par la Fondation Carnegie pour la paix internationale avant d’être racheté par le groupe Washington Post en 2008.
AL-MUSTAQBAL 10 000 ex., Liban, quotidien. Fondé en 1999 et spécialisé dans la politique, “L’Avenir” appartient à l’empire médiatique de l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri (assassiné le 14 février 2005). NANFANG ZHOUMO 1 300 000 ex., Chine, hebdomadaire. Le magazine le plus attendu de Chine pour ses enquêtes et ses reportages a souvent débusqué des cadres corrompus et dénoncé des scandales, au point de déranger en haut lieu. Il subit régulièrement des rappels à l’ordre et des évictions de dirigeants, qui finissent par éroder son mordant. l’information digne d’être publiée). EL PAÍS 392 000 ex. (777 000 ex. le dimanche), Espagne, quotidien. Né en mai 1976, six mois après la mort de Franco, “Le Pays” est une institution. Il est le plus vendu des quotidiens d’information générale et s’est imposé comme l’un des vingt meilleurs journaux du monde. Plutôt proche des socialistes, il appartient au groupe de communication PRISA. LE PAYS 20 000 ex., Burkina Faso, quotidien. Fondé en octobre 1991, ce journal indépendant est rapidement devenu le titre le plus

ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directeur délégué Régis Confavreux, Secrétaire général Paul Chaine (17 46). Assistantes : Sophie Daniel (16 52) Sophie Jan (16 99), Natacha Scheubel. Responsable contrôle de gestion : Stéphanie Davoust (16 05), Julie Delpech de

Frayssinet (16 13)
Responsable des droits : Dalila Bounekta (16 16). Comptabilité : 01 48 88 45 02 Relations extérieures Victor Dekyvère (16 44) Partenariats Sophie Jan (16 99) Ventes au numéro Directeur commercial : Patrick de Baecque. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud. Chef de produit : Jérôme Pons (0 805 05 01 47, fax : 01 57 28 21 40). Diffusion internationale : Franck-Olivier Torro (01 57 28 32 22). Promotion : Christiane Montillet Marketing, abonnement Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (16 91), Sweeta Subbamah (16 89), Sophie Rousseaux (17 39) Publicité Publicat, 7, rue Watt, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13. Directrice générale : Brune Le Gall. Directeur de la publicité : Alexandre Scher <ascher@ publicat.fr> (13 97). Directrices de clientèle : Karine Lyautey (14 07), Claire Schmitt (13 47), Kenza Merzoug (13 46). Régions : Eric Langevin (14 09). Culture : Ludovic Frémond (13 53). Littérature : Béatrice Truskolaski (13 80). Annonces classées : Cyril Gardère (13 03). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97) Publicité site Internet i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet, <amillet@i-regie.com> Modifications de services ventes au numéro, réassorts Paris 0 805 05 01 47, province, banlieue 0 805 05 0146 Abonnements Tél. de l’étranger : 00 33 3 44 62 52 73 Fax : 03 44 12 55 34 Courriel : <abo@courrierinternational.com> Adresse abonnements Courrier international, Service abonnements, B1203 - 60732 Sainte-Geneviève Cedex Commande d’anciens numéros Boutique du Monde, 80, bd Auguste-Blanqui, 75013 Paris. Tél. : 01 57 28 27 78

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C OURRIER INTERNATIONAL N° 1025

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DU 24 AU 30 JU IN 2010

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É D I TO R I A L

à l ’ a ff i c h e
Afrique du Sud

Richesse des esprits
Hormis le marc de café et la cartomancie, il y a deux façons à peu près sûres de connaître l’avenir : la démographie et l’étude du système éducatif. La première discipline permet d’extrapoler sur trente ans l’évolution de la population. Ses chiffres (taux de natalité, mortalité infantile, etc.) fournissent de bons indicateurs sur la santé d’une société, et donc sur son futur proche. On se souvient comment Emmanuel Todd, alors jeune chercheur démographe, avait pu annoncer en 1978 la “décomposition de la sphère soviétique” en constatant l’incapacité du régime de Moscou à enrayer la mortalité des enfants en bas âge. Concernant l’éducation, l’interprétation des faits et des chiffres est plus difficile encore. On sait tous à titre individuel qu’une famille qui ne prête pas assez d’attention à la formation des enfants ne leur prépare pas un avenir facile. Il en va de même pour les sociétés lorsqu’elles négligent d’investir dans le système éducatif ou lorsqu’elles le confient à la seule loi du marché. Le marché est efficient pour le court terme, notamment pour préparer les jeunes à trouver leur premier emploi (ce qu’indique le terme, assez laid, d’“employabilité”). Mais les effets d’une éducation se prolongent sur une génération, voire plusieurs, et de cet apprentissage découlent les engagements d’une vie. En cette fin d’année universitaire, il nous a semblé important de revenir sur ce débat avec un extrait du dernier livre de Martha Nussbaum. Cette philosophe américaine, qui a travaillé jadis avec Amartya Sen sur les questions de développement, nous alerte quant aux dangers d’un enseignement qui ne viserait que la croissance pour la croissance. Adam Smith l’avait déjà montré : la “richesse des nations”, c’est bien plus que la production et l’échange des biens. C’est dans cet état d’esprit que plusieurs universités et écoles évoquent de nouveau le mot “humanités”. Pourquoi ne pas reparler aussi des “arts libéraux”, ces sept disciplines que les Anciens considéraient comme indispensables à la formation d’un élève ?
Philippe Thureau-Dangin
Benjamin Kanarek

W

Dur d’être un Blanc

illiam Kentridge a toujours fondé son travail sur un intense questionnement sur son pays. Son succès même, note The NewY Times, repose sur ork sa capacité à dramatiser, parfois de façon très dérangeante, les difficultés qui ont caractérisé et caractérisent toujours la société dans laquelle il est né. Bien que ses parents aient été tous deux des avocats politiquement engagés et très actifs dans la défense des militants du mouvement des droits civiques à l’époque de l’apartheid, luimême s’est toujours senti mal à l’aise dans sa peau de Blanc. Le régime de la ségrégation raciale, a-t-il expliqué un jour, l’a condamné à être un artiste. Car il se sentait obligé d’attendre que cette société injuste et immorale change pour pouvoir décider quoi faire de sa vie. Et, quand la révolution a enfin eu lieu, il était trop tard pour se lancer dans des activités plus “sérieuses” ! Né en 1955 à Johannesburg, Kentridge a multiplié les expériences créatives. Après avoir fait des études d’art plastique, il a commencé par s’orienter vers le théâtre. Acteur à l’occasion, il a écrit des pièces et fait de la mise en scène. Il a aussi conçu des dispositifs scéniques et créé des spectacles de marionnettes. Récemment encore, il a monté des opéras avec un succès certain. Sa Flûte enchantée, de Mozart, en 2004, a été jouée à Bruxelles, Lille, Naples, Tel-Aviv et New York, tandis que son Nez, de Chostakovitch, a été présenté en mars dernier au Metropolitan Opera de New York. Mais Kentridge est avant tout un graphiste. Après s’être essayé à la gra-

WILLIAM KENTRIDGE, 55 ans, développe une pratique artistique multiforme, éclatée entre graphisme, théâtre et installations. Le Jeu de paume, à Paris, présente pour la première fois en France une rétrospective de son œuvre, avec le parrainage de Courrier international.

vure dans les années 1970, il a trouvé sa voie à la fin des années 1980, lorsqu’il a découvert le travail de néoexpressionnistes comme Anselm Kieffer et Jörg Immendorff, deux artistes hantés par les ravages de la guerre et soucieux de lutter contre les rémanences du nazisme en Allemagne. C’est alors, raconte The Guardian, qu’il a inventé une nouvelle forme plastique : des sortes de dessins animés d’un style très particulier. Chaque court-métrage est réalisé à partir d’une série de vingt à quarante dessins au fusain, rehaussés au pastel afin d’ajouter du bleu et du rouge à la gamme des gris et des noirs. Utilisant ces dessins comme des sortes de plansséquences, l’artiste modifie l’image entre les prises successives en effaçant

certaines parties du dessin pour en modifier les contours, quitte à laisser des traces de ce qui a disparu. Un procédé qui transmet un sentiment de fragilité, d’incertitude. Dans cer tains films, on voit même sa main intervenir sur le dessin dans le champ fixe de la caméra. Dans d’autres, il intègre des scènes de spectacles qu’il a lui-même mis en scène. De telles œuvres ne se regardent évidemment pas comme de simples séquences vidéo ; elles ne prennent toute leur force et leur plénitude que dans des installations. Comme celles qui sont présentées par l’exposition montée par le San Francisco Museum of Modern Art (SFMOMA) et que l’on peut découvrir actuellement à Paris. ■

LE DESSIN DE LA SEMAINE
■ ▶ L’écrivain

ILS ET ELLES ONT DIT
BRONISLAW KOMOROWSKI, candidat à la présidence polonaise
◼ Expert
“Une tentative pour repeindre un mur couvert de moisissure : on a beau faire, elle ressortira toujours.” A propos de la campagne électorale de son adversaire, Jaroslaw Kaczynski, qu’il affrontera au second tour de la présidentielle, prévu pour le 4 juillet. (Super Express, Varsovie) [voir l’article p. 16]

et Prix Nobel de littérature portugais José Saramago est mort le 18 juin, à 87 ans. Il se définissait comme un “communiste libertaire”.

FELIPE CALDERÓN, président du Mexique
◼ Confortable
“C’est comme si notre voisin était le plus grand toxicomane de la planète.” Il rejette sur les Etats-Unis la responsabilité des violences liées au trafic de drogue qui secouent son pays. ▲ Dessin de Depuis 2006, plus de Cajas, 23 000 Mexicains y ont Equateur. trouvé la mort. (The Washington Post, Etats-Unis)

la zone euro. Weber est l’un des favoris à la succession de Jean-Claude Trichet. (Handelsblatt, Düsseldorf)

LOREN THOMSON, analyste militaire américain
◼ Pratique
“Les attentats talibans, il y en a de temps en temps ; la poussière, tout le temps.” C’est pourquoi l’armée américaine a décidé de remplacer les attaches en Velcro sur les uniformes des soldats en Afghanistan par des boutons, plus résistants à la poussière et au sable. (USA Today, New York)

Dessin de Darío, Mexique.

FAISAL SHAHZAD, Américain d’origine pakistanaise accusé de terrorisme
Le procès de ce “soldat musulman”, comme il se décrit lui-même, vient de débuter ; il est accusé d’avoir organisé l’attentat – raté – de Times Square à New York, le 1er mai dernier. “Je voulais blesser et tuer des gens”, a-t-il expliqué à la juge fédérale, qui lui a demandé s’il plaidait coupable. “Oui, une centaine de fois”, a-t-il précisé. (Daily News, New York)

◼ Inébranlable

PAUL KRUGMAN, Prix Nobel d’économie
◼ Sceptique
“Si vous cherchez quelqu’un qui vise une inflation de 0 % même quand le taux de chômage est à 13 %, c’est votre homme. Il s’inquiète de l’inflation même quand il n’y en a pas.” L’Allemand Axel Weber, s’il était à la tête de la Banque centrale européenne, présenterait “un risque considérable” pour

FIDEL CASTRO, dictateur cubain à la retraite
◼ Ennuyé
“C’est à peine si on a le temps de respirer durant les six heures de retransmission en direct. On nous glisse diaboliquement les nouvelles entre deux matchs de la Coupe du monde de football, de sorte que personne ne s’en soucie…” (Granma, La Havane)

Sur www.courrierinternational.com, retrouvez chaque jour un nouveau dessin d’actualité, et plus de 4 500 dessins en consultation libre

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DR

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f ra n c e
FINANCES


P O L I T I QU E

L’austérité est tout, sauf de rigueur
THE ECONOMIST (extraits)

Sa timide réforme des retraites mise à part, le gouvernement français ne semble pas prêt à suivre l’exemple de ses voisins qui se serrent la ceinture, regrette The Economist.
Londres
’un après l’autre, les gouvernements de la zone euro préparent des plans d’austérité, dans l’espoir de rassurer des marchés obligataires très nerveux. Après la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et l’Italie, l’Allemagne, pourtant solvable, a annoncé un train de mesures d’économies budgétaires. Le seul grand pays européen à n’avoir pas encore agi est la France, qui en aurait pourtant bien besoin. Paris pense avoir trouvé le moyen de maîtriser les finances publiques. Le 16 juin, le gouvernement français a dévoilé sa réforme des retraites, qui repoussera l’âge légal de la retraite de 60 à 62 ans d’ici à 2018. Le projet traduit, plutôt sérieusement, une détermination à agir sur le long terme. Mais, en termes budgétaires, ces dispositions n’auront qu’un impact limité dans l’immédiat. Même à long terme, l’âge de la retraite restera toujours plus tardif en France qu’en Grèce. Les Français ont également parlé de réduire les dépenses publiques par d’autres moyens. Quelques jours après l’annonce faite par Angela Merkel de son projet de réaliser 80 milliards d’euros d’économies d’ici à 2014, François Fillon a apparemment pris le dessus avec un chiffre de 100 milliards d’euros d’ici à 2013. Mais le Premier ministre n’a rien révélé de nouveau. Il a simplement parlé des économies que la France devrait faire pour tenir son engagement de ramener ses déficits à 3 % du PIB en 2013, contre 8 % cette année. Par ailleurs, il a soutenu allègrement que la moitié des économies serait obtenue grâce à la croissance économique. Le reste du plan est bien flou.

Villepin remet la balle au centre
ra ? N’ira pas ? Dominique de Villepin osera-t-il se jeter dans l’arène électorale [avec son parti République solidaire] pour la présidentielle de 2012 ? L’incertitude qui entoure l’éventuelle candidature de l’ancien Premier ministre est une donnée fondamentale de la recomposition de l’espace centriste, à deux ans d’une élection que Nicolas Sarkozy – candidat prévisible, quoique non déclaré – prépare déjà activement. L’échec de l’UMP aux régionales, en mars, a démontré la fragilité de la stratégie du candidat unique prônée jusqu’alors par Sarkozy. Dans l’entourage présidentiel, l’idée s’est installée que, pour éviter un tel résultat en 2012, le président aurait besoin de la présence d’un candidat centriste capable de grappiller des voix au centre gauche – sans trop plomber les perspectives de l’UMP elle-même – et prêt à des alliances en vue du second tour. La première grande question, pour l’instant sans réponse, est de savoir qui sera le mieux à même de jouer ce rôle. La deuxième, non moins importante, est comment éviter une myriade de candidatures centristes, qui pourraient placer Nicolas Sarkozy dans une situation comparable à celle de Lionel Jospin en 2002. Les déclarations de divers responsables de la majorité et certains gestes publics de Sarkozy – qui a reçu récemment François Bayrou une ou deux fois à l’Elysée – laissent à penser que l’heureux élu ne serait autre que le président du Modem, fondé en 2007. L’Elysée est convaincu que les derniers échecs du dirigeant centriste – 4,2 % des voix aux régionales, contre 18,7 % à la présidentielle – peuvent rendre Bayrou plus sensible au chant des sirènes présidentiel. Pour qu’une telle manœuvre réussisse, Sarkozy doit neutraliser d’autres candidatures. En particulier celle de son ministre de la Défense, Hervé Morin, leader du Nouveau Centre, un parti satellite de l’UMP créé pour ceux qui refusaient le nouveau chemin tracé par Bayrou en 2007. Le Nouveau Centre est si proche du président qu’il n’aurait guère de crédibilité pour attirer de nouvelles voix. Morin se refuse toutefois à jeter l’éponge, convaincu que son parti n’existera que s’il se dégage de la tutelle à laquelle ses membres sont soumis. Qu’il s’agisse d’une menace dirigée contre son allié indiscipliné, ou parce qu’il est envisagé comme une réelle possibilité, l’entourage de Sarkozy a fait circuler ces derniers temps aussi le nom de Jean-Louis Borloo, ministre de l’Ecologie et président du Parti radical, un autre satellite, qu’un récent sondage plaçait devant Morin et même devant Bayrou. Pour clore cette liste, il y a Villepin, qui, s’il se présente, pourrait enlever à Sarkozy de précieuses voix susceptibles de faire pencher la balance. Mais reste à savoir s’il agit par esprit de vengeance ou par calcul politique. Lluís Uría, La Vanguardia (extraits), Barcelone

I

L

▲ Dessin de Mix

& Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

TANT À DROITE QU’À GAUCHE, ON NE VEUT PAS EN PARLER

Pourquoi ces réticences à agir ? Les esprits généreux répondront que Paris doute de l’opportunité d’opérer un tour de vis budgétaire de façon aussi prématurée. Au gouvernement, on craint qu’un plan d’austérité ne “tue la croissance”. Mais il est plus plausible que le gouvernement rechigne à dire aux électeurs qu’il faut tailler brutalement dans les dépenses, à deux ans de l’élection présidentielle. Le mot “rigueur” reste tabou tant à droite qu’à gauche. Il reste associé au douloureux plan mis en œuvre par François Mitterrand en 1983, après sa “rupture avec le capitalisme” qui avait provoqué l’effondrement de la monnaie nationale et creusé un déficit colossal. La classe politique est aussi hantée par le sort du l’ex-Premier ministre Alain Juppé, qui, en 1995,

“La France se prépare à de grandes coupes budgétaires”, titre le Financial Times dans son édition du 21 juin. Le quotidien financier britannique, citant le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, annonce que des mesures d’économie “sérieuses et résolues” seront prises à l’automne.

Et demain ?

avait voulu réformer le système de protection sociale et de retraite. Des semaines durant, le pays avait été paralysé par les grèves, et la droite avait ensuite perdu les législatives de 1997, Juppé étant contraint à la démission. Avec près de 5 millions de fonctionnaires, soit près d’un actif sur cinq, la moindre baisse des salaires ou des avantages acquis fait descendre dans la rue des foules immenses. Nicolas Sarkozy a été élu sur la promesse de faire bouger les choses, mais la récession a tempéré son ardeur libérale. Abstraction faite de la réforme des retraites, il semble surtout soucieux de contenir le mécontentement social avant l’échéance électorale de 2012. L’ennui est que la réalité économique exige des mesures énergiques. Cette année, le déficit budgétaire de la France devrait atteindre 8 % du PIB, pas très loin des 9 % de la Grèce. La dette publique, à 84 % du PIB, atteint des niveaux préoccupants. Pour l’heure, les agences de notation financière continuent d’accorder leur meilleure note (AAA) à la dette souveraine française, ce qui permet au pays de continuer d’emprunter à taux
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réduit. L’économie française est diversifiée et la périphérie de la zone euro suscite assez d’inquiétudes pour que les obligations françaises fassent figure de valeurs refuges aux yeux des investisseurs. Mais l’écart de rendement avec les obligations allemandes se creuse et, en février, l’agence de notation Moody’s a prévenu que, en l’absence d’une consolidation, l’alourdissement de la dette mettrait en péril la note AAA. Tout est essentiellement un problème de crédibilité. Nicolas Sarkozy dit vouloir inscrire dans la Constitution l’obligation pour les gouvernements de maîtriser le déficit, comme en Allemagne. Mais cette clause mettrait du temps à produire ses effets, et nul ne sait dans quelle mesure elle serait contraignante. La vérité est de fait cruelle : aucun gouvernement français n’a présenté de budget équilibré depuis le début des années 1970. Comme le souligne Jacques Delpla, économiste au Conseil d’analyse économique, l’Etat français a vécu au-dessus de ses moyens même durant les années fastes, une défaillance qu’il juge “scandaleuse”. ■
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dossier

KIRGHIZISTAN

LA MENACE
■ Après les affrontements sanglants dans le sud du pays,

ni les Etats-Unis ni la Russie ne souhaitent intervenir pour stabiliser le Kirghizistan. ■ Leur rivalité a pourtant contribué à la montée des tensions, rappelle The New York Times. ■ Sous l’œil attentif de la Chine, Moscou cherche à redéfinir son rôle dans son ancienne aire d’influence.

Risque de contagion
Après les Ouzbeks, les Ouïgours pourraient être la cible des bandes de jeunes Kirghiz armés. Et personne ne sait comment mettre un terme à ces conflits fratricides.
FERGHANA.RU

L

Moscou

e Kirghizistan est plongé dans un profond malheur. Et, à ce jour, il reste seul pour y faire face. On aimerait se tromper, mais beaucoup d’éléments indiquent que les choses risquent de ne pas s’arrêter aux massacres perpétrés dans le sud du pays. A Och et Jalalabad circulent d’énormes quantités d’armes : des centaines de fusils automatiques, de mitrailleuses et de lance-grenades qui ont été volés dans des casernes ou carrément arrachés aux militaires et aux policiers. A l’issue des cinq jours de tuerie qui ont ensanglanté Och [du 10 au 15 juin], des bandes décidées à régler leur compte aux Ouzbeks se sont répandues du sud au nord du pays. Elles sont composées de Kirghiz jeunes et furieux, sur les visages desquels on peut lire clairement que rien ne les arrêtera. Le mardi 15 juin, j’ai rencontré un de ces groupes à l’aéroport d’Och. Ils m’ont expliqué avec fierté qu’ils étaient une brigade de Bichkek venue “tuer les Ouzbeks, qui se sont trop gavés” [les Ouzbeks, traditionnellement commerçants depuis d’époque soviétique, sont souvent considérés comme de riches profiteurs par les Kirghiz].

On ignore combien de brigades de ce genre, ayant déjà senti l’odeur du sang, parcourent désormais les rues de Bichkek et de ses environs. En revanche, on sait très bien que ces gens seront au premier rang en cas de troubles. Ils ont déjà participé à au moins un renversement de régime, voire aux deux qu’a connus le Kirghizistan. Ils composaient les rangs des combattants qui ont affronté sans frémir les OMON [unités antiémeute] de l’ancien président Askar Akaev [19902005], puis de son successeur Kourmanbek Bakiev [205-2010]. Ce sont eux que l’on a ensuite laissés, en guise de récompense pour leur héroïsme, piller impunément la capitale. Depuis les massacres perpétrés dans le Sud, les jeunes vengeurs sont déchaînés. Sur les murs des maisons des Ouïgours de Bichkek, on a ainsi vu apparaître des inscriptions telles que : “Dégagez, ou vous serez les prochains”. On aurait commencé, comme à Och, à marquer les habitations : Sart [non-Kirghiz, terme péjoratif] ou Kirghiz. A présent, les gargotes et boutiques appartenant à des Ouzbeks ou à des Ouïgours tirent leur grille avant le coucher du soleil. Des patrouilles circulent déjà dans Bichkek, hérissée de postes de contrôle. Mais rien ne garantit que les forces de l’ordre soient en mesure de protéger la population. Après le bain de sang qui s’est produit dans le sud du pays, le gouvernement intérimaire, qui n’avait déjà pas beaucoup d’emprise, a achevé de perdre le peu de confiance qu’il inspirait. Emil Kaptagaev, le chef de l’administration, a reconnu que la situation à Och avait “complètement échappé” à l’équipe actuelle. Et pourtant, deux semaines avant que les choses dégénèrent, Bichkek bruissait déjà de rumeurs sur le fait que des armes et autres

Chronologie

31 août 1991 Le Kirghizistan déclare son indépendance. Octobre 1991 Askar Akaev, représentant les clans du nord du pays, est élu président. 24 décembre 1995 Askar Akaev est réélu avec 70 % des voix. Décembre 2001 Ouverture de la base aérienne de Manas, dans le cadre de l’opération antiterroriste américaine en Afghanistan. Septembre 2003 Ouverture d’une base militaire russe à Kant. 24 mars 2005 La “révolution des tulipes” éclate après une élection législative dénoncée comme frauduleuse par les habitants des régions d’Och et de Jalalabad. Akaev est renversé. L’opposition, dirigée par Kourmanbek Bakiev, arrive au pouvoir.s (suite p. 14)

matériels partaient vers le sud. Les services secrets kirghiz se contentent de mettre des hommes politiques sur écoute et de les filmer à l’aide de caméras cachées dans les saunas ou les bordels. La police et l’armée, où les grades et les médailles s’achètent depuis longtemps, ne valent guère mieux. Ce qui s’est passé à Och a bien montré leur inconsistance : les émeutiers n’ont eu aucun mal à s’emparer de plusieurs engins de transport blindés appartenant aux militaires, qui leur ont ensuite servi à défoncer les barricades et à écraser les makhalli [quartiers, communautés] ouzbeks. Tous les Ouzbeks d’Och vous assureront que ce sont les militaires kirghiz qui leur ont tiré dessus. Les Kirghiz, eux, expliquent que c’étaient les Ouzbeks qui étaient lourdement armés. Impossible de savoir qui dit vrai. Tout le monde affirme à qui veut l’entendre que les massacres d’Och sont le fait du clan Bakiev [le président renversé en avril et originaire du sud du pays]. Mais est-il seul responsable ? Que dire de la criminalité, qui a contaminé tout le pays, tel un cancer ? Et les barons de la drogue, à qui les troubles dans la vallée de Fergana ouvrent de radieuses perspectives ? Il existe donc un risque réel que sans l’aide internationale, sans le soutien de la Russie, le pays ne soit pas en mesure de résister – ne parlons même pas du gouvernement actuel. Sur place, dès qu’un Russe croise un Kirghiz, un Ouzbek, un Ouïgour ou un Doungane, il s’entend répéter la même chose : “Les Russes sont nos grands frères. Aidez-nous !” Ou encore : “Intégreznous à votre pays ! Mais Moscou ne se hâte pas d’offrir son assistance. Le Kremlin ne sait pas sur qui compter dans le gouvernement intérimaire. Les hauts responsables kirghiz, englués

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Une inaction coupable
La passivité de Washington et de Moscou – qui ne sont pas pour rien dans la dégradation de la situation kirghize – alimente l’inquiétude.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

I
dans les scandales, se livrent souvent à de curieuses déclarations. Ainsi, Azimbek Beknazarov, responsable des forces de l’ordre, qui menace un jour de chasser les Américains de leur base de Manas si la Grande-Bretagne n’extrade pas le fils Bakiev [poursuivi au Kirghizistan et réfugié à Londres], et annonce un autre jour au Kazakhstan qu’il va confisquer les centres de vacances qui appartiennent aux Kazakhs*. La Russie, qui aspire à jouer un rôle de premier plan dans la région, n’est pas très enthousiaste à l’idée de voir le Kirghizistan devenir une république parlementaire, mais cette perspective inquiète encore plus les deux dictateurs indéboulonnables de l’Asie centrale que sont Noursoultan Nazarbaev [président kazakh] et Islam Karimov [président ouzbek]. Leur voisinage avec un pays où le pouvoir change périodiquement de mains les rend nerveux depuis longtemps. Cela risque trop de donner des idées. C’est pour cela que, durant les récentes journées tragiques, Islam Karimov n’a laissé entrer comme réfugiés que des femmes, des enfants et des personnes âgées. Il ne veut pas chez lui d’Ouzbeks du Kirghizistan habitués à dire ce qu’ils pensent et à critiquer le pouvoir. La Russie évite ostensiblement d’apporter son soutien politique au gouvernement intérimaire. Mais les troubles pourraient bien finir par gagner l’ensemble du pays. Le pouvoir redoute des actions violentes de grande ampleur, comme une explosion sur le barrage de Papan, entre autres, qui retient d’énormes quantités d’eau. Vladimir Soloviev, Kommersant, Moscou
* Depuis quelques années, les hôtels et infrastructures balnéaires des rives du lac d’Issyk-Koul, haut lieu touristique kirghiz, sont achetés massivement par les hommes d’affaires kazakhs.

New York

▲ Des femmes

ouzbèkes attendent de passer la frontière pour fuir le Kirghizistan près d’Och, 18 juin.

l y a un an et demi, les grandes puissances se querellaient âprement à propos du Kirghizistan. Les Etats-Unis ne voulaient lâcher sous aucun prétexte la base aérienne de Manas, un centre de transit jugé essentiel pour les opérations de l’OTAN en Afghanistan. Quant à la Russie, elle avait promis au président kirghiz 2,15 milliards de dollars d’aide le jour où il avait annoncé qu’il allait fermer Manas. Avec la surenchère qui s’en est suivie, on peut comprendre que le Kirghizistan se soit pris pour un acteur d’envergure planétaire. Et pourtant, tandis que ce petit pays d’Asie centrale livré à la violence risquait l’éclatement, la population a vu partir en fumée ses derniers espoirs d’intervention internationale. Jour après jour, il est devenu de plus en plus évident qu’aucun des puissants alliés du Kirghizistan – y compris ses anciens maîtres du Kremlin – n’était prêt à s’engager dans un bourbier. La Russie a bien envoyé quelques centaines de parachutistes, mais uniquement pour défendre sa base aérienne de Kant. Pour l’essentiel, les grandes puissances ont évacué leurs ressortissants et se sont contentées d’attendre, semble-t-il, que le conflit se résorbe de lui-même. Il s’agissait d’un calcul pragmatique, fait “sans la moindre considération pour l’aspect moral du problème”, affirme Alekseï Vlassov, spécialiste de l’ex-Union soviétique à l’université d’Etat de Moscou. “Nous utilisons l’expression ‘responsabilité collective’, mais, en réalité, on est en pleine ‘irresponsabilité collective’, poursuit-il. Tandis qu’ils se disputaient sur tel ou tel sujet – les bases, l’Afghanistan –, [les Etats-Unis et la Russie] ont oublié que le sud du Kirghizistan était la zone de tous les dangers. ” La situation se serait sans doute envenimée de toute manière au Kirghizistan, mais la concurrence entre Moscou et Washington a accéléré le processus. Pour être sûr de garder la mainmise sur la base après la menace d’expulsion,Washington a proposé au président Bakiev 110 millions de dollars pour mettre fin à son accord avec Moscou, qui lui avait déjà versé 450 millions de dollars. Se félicitant de sa victoire, Washington a renchéri en annonçant la construction de plusieurs équipements d’entraînement militaire au Kirghizistan, dont un au Sud, ce qui n’a fait qu’irriter Moscou encore davantage. Au printemps dernier, le Kremlin a regagné le terrain perdu, employant toutes sortes de moyens diplomatiques pour saper le gouvernement de M. Bakiev. Celui-ci a été renversé en avril par une coalition de dirigeants de l’opposition, et la situation dans le sud du Kirghizistan – resté fidèle à l’ancien gouvernement – s’est dégradée de manière catastrophique. “Soyons honnêtes, le Kirghizistan devient un Etat en déliquescence, ou du moins une partie

de celui-ci, et la bataille géopolitique en est partiellement responsable”, affirme Alexander A. Cooley, auteur d’un récent ouvrage sur la politique des bases militaires. “En essayant de soutenir le régime au pouvoir, nous avons déstabilisé les institutions de cet Etat. Nous faisons partie de cette dynamique. ” Au plus fort de la crise, à Och et à Jalalabad, des citoyens ont imploré que des soldats de maintien de la paix soient déployés en lieu et place des forces locales, soupçonnées d’avoir participé aux violences. Rosa Otounbaeva, chef du gouvernement kirghiz par intérim, a demandé à Moscou de déployer des forces de maintien de la paix, puis, après avoir essuyé un refus, elle a réclamé des troupes destinées à protéger des sites stratégiques comme les centrales électriques et les réservoirs [d’eau]. Jusqu’à présent, pour l’essentiel, Moscou et Washington n’ont pris que des engagements humanitaires.
UNE RÉGION EN PROIE AU FONDAMENTALISME RELIGIEUX ET AU TRAFIC DE DROGUE

Les Etats-Unis, accaparés par l’Afghanistan et l’Irak, n’ont ni les capacités ni l’envie d’une nouvelle intervention. La Russie, mieux à même d’intervenir, estime que les avantages d’un déploiement ne suffisent pas à contrebalancer les risques. Les troupes russes entreraient en territoire hostile dans le sud du Kirghizistan, où les partisans de M. Bakiev accusent Moscou d’être à l’origine de son éviction, et l’Ouzbékistan pourrait aussi se révolter contre une présence russe. Cette explosion de violence avait valeur de test pour l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Or cette alliance postsoviétique fondée en 2002 ne s’est apparemment pas montrée à la hauteur. Quoi qu’il en soit, ni l’opinion publique russe ni l’appareil de politique étrangère ne font pression sur le Kremlin pour qu’il prenne le risque d’envoyer des forces de maintien de la paix. “Si on en envoie, il va falloir tirer à un moment ou à un autre”, rappelle Sergueï Karaganov, éminent spécialiste de sciences politiques à Moscou. “Il faut savoir ce qu’on veut. ” Même si, apparemment, le pire des violences est passé, il reste de grands problèmes à régler. Au-delà de la crise humanitaire, on a affaire à un Etat instable, au cœur d’une région dangereuse. La vallée de Fergana, voisine de l’Afghanistan, est un terrain miné, en proie au fondamentalisme religieux, au trafic de drogue et aux haines interethniques. Si les violences devaient s’étendre à d’autres pays d’Asie centrale, il pourrait en résulter une montée de l’islamisme qui menacerait directement la Russie et les Etats-Unis. L’échec des institutions internationales devrait inquiéter les deux capitales. Une chose est sûre, le Kirghizistan a besoin d’aide pour se doter d’un Etat stable, où le Nord et le Sud soient équitablement représentés. Dmitri Trenine, directeur du centre Carnegie de Moscou, estime que l’OTAN devrait travailler avec l’OTSC à l’élaboration d’un mécanisme d’action collective. La prochaine fois qu’un pays d’Asie centrale sera au bord du précipice, souligne-t-il, quelqu’un doit être prêt à prendre ses responsabilités. Ellen Barry

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dossier

Moscou doit prendre ses responsabilités
C’est le moment ou jamais : le Kremlin doit assumer son rôle de leader régional en créant les outils politiques et diplomatiques qui permettront de sortir le Kirghizistan d’un engrenage fatal.

out récemment encore, le territoire de l’ex-URSS ressemblait à un champ de bataille géopolitique où les grandes puissances tentaient d’arracher de juteux “trophées”. Rien de tel aujourd’hui. La plupart des Etats de cet espace connaissent de graves problèmes économiques et politiques, mais les principaux acteurs internationaux ont eux aussi leurs difficultés à gérer et ils s’intéressent peu à ce qui se passe dans cette partie du monde. Cela offre à la Russie une possibilité de se positionner en tant que leader. Mais y est-elle prête ? L’espace postsoviétique semble revenu à sa situation du début des années 1990. Dans le chaos de l’époque, rares étaient ceux qui souhaitaient s’impliquer dans la politique trouble des “nouveaux Etats indépendants”. La politique russe d’alors n’était certes pas parfaite, mais la Russie aidait ces nouveaux Etats à se constituer, jouant parfois un rôle essentiel de force stabilisatrice. Ce n’est que par la suite que les principales forces mondiales (EtatsUnis, Union européenne, Chine) ont commencé à avoir des projets concernant les pays issus de l’URSS. Ce temps semble révolu. Les Etats-Unis ont revu leurs priorités, dont l’espace postsoviétique ne fait plus partie. Inutile de mentionner l’Union européenne ; dans l’état où elle est, elle doit d’abord régler ses propres problèmes. La Chine ne s’intéresse aux pays frontaliers que dans le but de satisfaire ses objectifs économiques. Un nouvel acteur ambitieux s’est fait jour, la Turquie, mais il lui faudra du temps pour élaborer une stratégie autonome. Ainsi, la Russie, qui réclamait depuis longtemps la reconnaissance de sa sphère d’intérêts spécifique, voit à nouveau s’ouvrir des possibilités. Le rapide rapprochement avec l’Ukraine que nous vivons ces derniers mois ne vient pas du fait que Victor Ianoukovitch [le président ukrainien récemment élu] adore Moscou. Il n’a simplement aucune autre solution. Après avoir choisi Bruxelles pour son premier voyage officiel, il a compris qu’il n’avait rien à attendre de l’Europe. Mais, comme on a pu le voir la semaine dernière, c’est surtout le Kirghizistan qui n’a personne vers qui se tourner. Comme dans les années 1990, la Russie est aujourd’hui la seule force capable de prendre la responsabilité d’éteindre l’incendie interethnique. Malgré la présence dans le pays de bases militaires des deux superpuissances nucléaires, rien n’est prévu pour assurer la sécurité. Ces derniers jours, les critiques pleuvent sur l’Organisation du traité de sécurité collective [OTSC, union militaro-politique comprenant la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan],

(suite de la p. 12)

▶ ■ Chronologie 10 juillet 2005 Bakiev est élu président avec 89 % des voix. 23 juillet 2009 Bakiev est réélu. Le pouvoir se concentre entre les mains des proches du président, issus des clans du Sud. 6-7 avril 2010 A la suite d’émeutes sanglantes (80 morts et des centaines de blessés), l’opposition renverse Bakiev et nomme Rosa Otounbaeva, l’égérie de la “révolution des tulipes”, à la tête d’un gouvernement intérimaire. 11-15 juin 2010 Des affrontements violents dans la région d’Och entre Ouzbeks et Kirghiz font plus de 2 000 morts et plusieurs centaines de blessés. 100 000 Ouzbeks se réfugient en Ouzbékistan. 27 juin 2010 Référendum constitutionnel prévu pour transformer le régime présidentiel en régime parlementaire et confirmer Rosa Otounbaeva au poste de présidente intérimaire jusqu’à l’élection présidentielle, prévue en octobre 2011.

stigmatisant son inaction. Ces reproches ne sont pas totalement justifiés. En effet, cette institution n’est malheureusement pas l’alliance militaro-politique dotée des capacités nécessaires dont la région centrasiatique aurait cruellement besoin. La Russie n’a pris que très tard (l’année dernière) des mesures pour rendre cette organisation plus efficace. Mais même si ce mécanisme avait été aussi au point que l’OTAN, il n’aurait servi à rien dans la situation où s’est retrouvé le Kirghizistan, car son but est d’assurer une sécurité collective en cas de menace extérieure (on pense surtout à l’Afghanistan) [et non en cas de renversement du pouvoir ou d’affrontements interethniques].
LE MONDE POSTSOVIÉTIQUE ENTRE DANS UNE ÈRE DANGEREUSE

La Russie aurait pu agir seule, comme la France l’a fait en Afrique, surtout durant la période 1960-1980. Mais les bases juridiques qui le permettraient n’existent pas. Paris avait signé des traités bilatéraux avec certains Etats africains. Des clauses officielles ou secrètes précisaient les conditions et les formes d’intervention de la France en cas de besoin. Moscou n’a jamais conclu de pareils accords et, au regard de l’enchevêtrement complexe des intérêts dans la région, envoyer des forces de maintien de la paix au Kirghizistan nécessiterait au minimum l’acceptation tacite des principaux pays voisins, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. A se lancer tout seuls, sans consultations préalables, les militaires russes risqueraient de se retrouver pris dans une guerre régionale – pis que dans une guerre civile. Or, en Russie, la tragédie kirghize est traitée avec une grande légèreté par les commentateurs, qui n’ont pas hésité à se demander tout de suite s’il fallait envoyer ou non des troupes russes, sans même s’arrêter au fait qu’il n’y avait pour cela ni raison légale, ni logistique en place, ni pouvoir légitime, et que le flou politique régnait. La valse-hésitation concernant la décision d’envoyer des troupes est tout à fait compréhensible. L’ennui est ailleurs. A l’époque si décriée de Boris Eltsine, la Russie prenait une

part active dans le règlement des problèmes de ses voisins. Diplomates, hommes politiques et militaires étaient à l’origine de négociations, de rencontres ; ils discutaient avec les parties en conflit, signalaient la situation à l’attention de partenaires étrangers et en obtenaient de l’aide. Les résultats étaient au rendez-vous. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La Russie, qui a repris des forces depuis, a perdu l’habitude de “se démener” pour résoudre les problèmes des autres, même s’ils menacent de s’étendre bien au-delà de leur foyer d’origine. Ce sont les vannes des gazoducs et les certificats de la Répression des fraudes [déclenchant l’interdiction d’importer tel ou tel produit alimentaire, c’est-à-dire un boycott économique pur et simple, procédé utilisé à l’encontre des eaux minérales géorgiennes, des vins moldaves ou des pilons de poulets américains, entre autres] qui sont devenus les instruments politiques les plus utilisés. Le statut de puissance prépondérante que la Russie tente si ardemment de s’arroger ne consiste pas à expédier les paras au moindre appel, mais à savoir mettre rapidement sur pied un processus diplomatique et politique, à réagir en s’adaptant aux évolutions en cours. Il faudra vite retrouver ces réflexes. Le monde postsoviétique entre dans une ère nouvelle et dangereuse. Les Etats de l’ex-URSS demeurent seuls face à leurs problèmes. Depuis quinze ans, pratiquement aucun des projets d’intégration, conçus par la Russie ou dirigés contre elle, n’a fonctionné. Aujourd’hui, il est déplacé de parler de “sphères d’influence” : il s’agit de “sphères de responsabilité”. Si Moscou ne trouve pas un moyen de répondre comme il convient aux défis tels que celui que pose le Kirghizistan, sa volonté de jouer un rôle de premier plan ne sera pas prise au sérieux à l’avenir. Au reste, cette question sera secondaire par rapport à la tournure que prendront les événements en Eurasie. Car aucun autre pays ne semble avoir l’intention de se soucier des malheurs des “nouveaux Etats indépendants”. Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Rossia v globalnoï politikié

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James Hill/Contact Press Images

T

GAZETA.RU (extraits)

Moscou
▶ Enterrement

d’une victime des affrontements dans l’enclave ouzbèke d’Och, juin.

KIRGHIZISTAN LA MENACE
Vers la Russie
S
yr

Vers la mer d’Aral
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KAZAKHSTAN Bichkek

Almaty Lac Issyk-Koul On peut dire que la partie d’échecs entre la Russie et les Etats-Unis au Kirghizistan représente une grande bataille stratégique. Pour la Chine, il est hors de question d’assister aux événements les bras croisés. Peu importe que ce soit Moscou ou Washington qui tire parti de la situation, car une chose est sûre : tous deux vont profiter des troubles en Asie centrale pour peser sur la stabilité et la sécurité des zones limitrophes chinoises, ce qui aura des répercussions sur la situation politique en Chine même. L’enjeu est la supériorité stratégique de la Chine. D’autre part, cette agitation peut favoriser l’émergence de groupes séparatistes et terroristes dans les régions frontalières chinoises. En 2005, l’ancien président kirghiz, Kourmanbek Bakiev, aurait invité la Chine à faire stationner des troupes à l’intérieur du Kirghizistan dans l’intention de contrecarrer les influences américaines et russes, mais, finalement, de source officielle chinoise, on a déclaré que le stationnement de troupes à l’étranger ou l’installation de bases militaires devaient faire l’objet d’une réflexion approfondie, et cette réflexion se poursuit toujours ! Face aux événements actuels, la Chine s’est contentée d’affréter des avions pour ramener sur son territoire ses ressortissants, ce qui est loin d’être suffisant. Elle doit créer dans cette région une zone tampon pour stopper le feu qui brûle aux portes de son territoire. Alors que le couteau de l’adversaire est pointé sur sa poitrine, la Chine ne doit surtout pas offrir son dos aux attaques. Si la situation continue de se dégrader au Kirghizistan, elle devra procéder aux préparatifs militaires nécessaires. Il y a deux enseignements à tirer : le premier concerne le plan intérieur. Ce n’est qu’en instaurant un régime politique stable et durable, en comblant le fossé entre pauvres et riches et en remédiant aux dissensions ethniques que l’on garantit la paix intérieure sur le long terme. La vraie stabilité politique n’est pas acquise par la répression, mais trouve sa source dans la reconnaissance par le peuple de la légitimité du pouvoir. Deuxième enseignement : pour éviter que l’agitation et les effets négatifs de la rivalité russoaméricaine ne se propagent jusqu’en Chine, pour transformer sa diplomatie passive en une diplomatie active, il est nécessaire de favoriser la mutation de l’Organisation de coopération de Shanghai et de faire régner la sécurité et la stabilité dans ses régions périphériques. La Chine doit avoir une vision claire de ses intérêts stratégiques. ■

-D

ia

Vallée de Fergana Tachkent

K I R G H I Z I S TA N Naryn Jalalabad Kar-D ar ia Och Kachgar CHINE
RÉGION AUTONOME OUÏGOURE DU XINJIANG

O U Z B É K I S TA N Zone de culture du coton Samarkand

Boukhara
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Repères
Douchanbe TADJIKISTAN Zone de culture intensive (irrigation très développée mais inefficace) Barrages existants Barrages en projet Autres repères : Exploitation d’hydrocarbures Routes de la drogue

TURKMÉNISTAN
Source : GRID Arendal

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AFGHANISTAN 0 400 km Culture du pavot à opium PAKISTAN

Base américaine de Manas Base russe de Kant

Inquiétudes pour le Xinjiang
Pékin reste très discret. Mais, sur des sites spécialisés dans les affaires militaires, on évoque ouvertement un risque de déstabilisation régionale.
SINA.COM (extraits)

L

Pékin

es troubles au Kirghizistan donnent lieu à une nouvelle partie d’échecs entre la Russie et les Etats-Unis. Cependant, les deux camps ne sont pas passés à l’action immédiatement et attendent le moment opportun et les conditions adéquates pour s’immiscer dans cette affaire et marquer des points. Dans le même temps, la Chine, qui est le voisin immédiat du Kirghizistan, doit pour sa part prendre sans tarder des mesures efficaces pour empêcher que les troubles ne perturbent la stabilité du Xinjiang voisin. Comme chacun sait, les “activistes du Turkménistan oriental” [nom donné par les autorités chinoises à la mouvance indépendantiste ouïgoure du Xinjiang] sont assez actifs dans la

plaine de Fergana : ils ont construit des points d’appui à l’intérieur du territoire kirghiz ; ils envoient des hommes se former aux attaques terroristes en Afghanistan ; ils ont renforcé leurs liens et leur intégration avec les autres organisations terroristes d’Asie centrale et du reste du monde. Si jamais la situation au Kirghizistan devenait incontrôlable, la “triple influence” [terrorisme, séparatisme ethnique, fondamentalisme] étendrait son emprise et cela se traduirait nécessairement par une forte instabilité en Asie centrale, qui nuirait à la stabilité du Xinjiang chinois. L’endroit où ont éclaté les incidents, la ville d’Och, se situe justement dans la vallée de Fergana. Cette région, que l’on a surnommée la “poudrière d’Asie centrale”, se trouve à la croisée de trois pays : le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Elle est fortement peuplée d’ethnies multiples aux religions diverses. Outre son retard économique, elle souffre d’être devenue le lieu de diffusion de la “triple influence”, car elle constitue une sorte de no man’s land, avec un territoire partagé entre les trois pays.

RESSOURCES

Une bataille pour le contrôle de l’eau
ouzbèke de Fergana reçoit exactement la quantité d’eau que les responsables kirghiz veulent bien lâcher dans le Syr-Daria. Et les récoltes en dépendent. Sont concernés à la fois les cultures vivrières et le principal produit d’exportation de l’Ouzbékistan, le coton. La vallée de Fergana est le grenier de l’Ouzbékistan. Mais ceux qui contrôlent plusieurs interrupteurs sur les centrales hydroélectriques du Kirghizistan peuvent à leur gré provoquer des problèmes économiques, voire la famine, en Ouzbékistan. Les rumeurs faisant état de “mercenaires ouzbeks” [agissant au Kirghizistan] ne sont donc pas lancées par hasard. En effet, quel pays accepterait que sa sécurité alimentaire et économique soit contrôlée par un Etat voisin ? Surtout si ce voisin est économiquement plus faible et régulièrement en proie à des troubles politiques… Les autorités kazakhes semblent se poser ces mêmes questions, bien qu’avec une acuité moindre. Si le Kazakhstan n’a pas de frontière commune avec le Kirghizistan, deux régions kazakhes se trouvent tout de même sur le bassin du Syr-Daria – la région Sud et celle de Kyzylorda. Le Syr-Daria traverse également une région tadjike, mais dans ce pays-là le problème de l’eau ne se pose pas. C’est ainsi que les récents massacres d’Och et de Jalalabad peuvent aisément être qualifiés de bataille de l’eau. Dans ce contexte, la décision du président russe Dmitri Medvedev de ne pas faire intervenir son pays, pas même dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective [OTSC], semble sage. Parce que, si le Kazakhstan et l’Ouzbékistan avaient, sous l’égide de l’OTSC, l’occasion d’envoyer des militaires dans la zone des affrontements, ils pourraient être tentés de laisser leurs soldats sur place après la fin de leur mission de paix. Pavel Tchouviliaev,
Kommersant (extraits), Moscou

P

our mieux comprendre pourquoi Kirghiz et Ouzbeks ont soudain éprouvé une telle haine les uns envers les autres, il faut examiner la géographie économique de la région. Le fleuve Syr-Daria naît de deux rivières, le Kar-Daria et le Naryn, qui se rejoignent à l’entrée de la vallée de Fergana. Celle-ci se trouve en Ouzbékistan, comme près de la moitié du bassin du Syr-Daria, tandis que le Naryn et le Kar-Daria sont les principales rivières du Kirghizistan. A l’époque soviétique, deux séries de barrages ont été construites sur ces rivières, ce qui a complètement régulé leur cours. Pour résumer, on peut dire que la vallée

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POLOGNE

Présidentielle : la surprise vient de la gauche
POLITYKA (extraits)

Les voix obtenues par le social-démocrate Grzegorz Napieralski, arrivé en troisième position au premier tour, seront déterminantes pour départager les deux candidats de droite le 4 juillet, estime un hebdomadaire de gauche.
Varsovie
◀ Dessin de Hanna

I

l y a trois vainqueurs à l’issue du premier tour de scrutin [du 20 juin] : Bronislaw Komorowski, candidat de la PlateForme civique [droite libérale, au pouvoir] a des raisons d’être satisfait : il est arrivé en tête [avec 41,54 % des suffrages]. Le scénario noir, avec un Jaroslaw Kaczynski faisant mieux que lui, ne s’est pas réalisé [36,46 %], pas plus que le rêve de victoire au premier tour [annoncée par le quotidien Gazeta Wyborcza]. Kaczynski a des raisons de jubiler. Il a obtenu beaucoup plus de voix que son frère jumeau n’aurait pu en espérer [la cote de popularité du président de la République disparu dans l’accident d’avion du 10 avril 2010 était, jusqu’à la veille de son décès, au plus bas]. Jaroslaw Kaczynski a ainsi renforcé sa position de chef du principal parti d’opposition. Bien que ses chances de devenir président soient minimes, cela reste à ce jour théoriquement possible. Avec ce score, il s’est d’ores et déjà inscrit en bonne place pour les prochaines législatives [qui doivent se tenir avant mi-2011, quand la Pologne prendra la présidence de l’UE]. Mais c’est Grzegorz Napieralski [13,7 %], candidat de l’Alliance démocratique – les anciens communistes – qui a le plus de raisons d’être heureux. Je dois lui rendre hommage, car j’avais estimé que sa candidature était un “suicide de la gauche”. Son résultat est bon, vu la situation actuelle de la gauche et bien que certains responsables politiques de gauche plus âgés comme l’ex-président Aleksander

Pyrzinska paru dans Gazeta Wyborcza, Varsovie.

grand danger venait des postcommunistes. Les douceurs à l’adresse de Napieralski ne resteront pas sans conséquences ; son électorat est un morceau enviable pour K & K. Reste à savoir contre quoi et avec qui Napieralski va négocier son soutien au second tour. S’il ne dit rien, la majorité de ses électeurs vont de toute façon voter pour Komorowski. Il vaut mieux que la Plate-Forme ouvre dès à présent les négociations avec la SLD pour s’assurer une future coalition aux législatives de 2011. La campagne a confirmé que Komorowski possédait les qualifications pour devenir président ; ses qualités – parcours d’ancien opposant, courage, constance des opinions, prudence, modération, prévisibilité – en témoignent. Mais il a été un candidat très quelconque, un peu maladroit, et sa campagne, sans imagination. Tout le contraire de Kaczynski, qui n’a aucune qualité pour faire un président, mais qui a mené une campagne habile. Daniel Passent

Kwasniewski ou l’ex-Premier ministre Wlodzimierz Cimoszewicz aient soutenu Komorowski. Grzegorz Napieralski [36 ans] offre une alternative crédible par rapport aux politiciens de la génération précédente [Komorowski a 56 ans, Kaczynski 61] et aux deux principaux candidats de la droite et, de plus, il avoue certaines opinions de gauche. Au début de la campagne, il se contentait de répéter qu’un changement de système de gouvernance était nécessaire. Mais, sous la pression de son électorat, il a osé aborder la séparation de l’Eglise de l’Etat, la possi-

bilité d’en finir avec le catéchisme enseigné à l’école publique aux frais du contribuable, les droits des minorités… La gauche polonaise a désormais un nouveau leader. Le bon résultat de Napieralski a immédiatement attiré les convoitises des K & K [Komorowski et Kaczynski]. Son image, dans les journaux de droite, avait déjà commencé à changer au fur et à mesure qu’il grimpait dans les sondages. Si la cour faite aujourd’hui à Napieralski sonne faux, elle est particulièrement hypocrite de la part de Jaroslaw Kaczynski, qui affirmait encore, il y a peu, que le plus

À LA UNE

Gauche à prendre
“La guerre d’en bas. Qui bouffera qui ?” Avant même le scrutin, l’hebdomadaire Przekroj prévoyait une campagne agressive des principaux candidats de droite, Bronislaw Komorowski et Jaroslaw Kaczynski. Reste à savoir lequel des deux aura la faveur des électeurs du socialdémocrate Grzegorz Napieralski, qui a engrangé 14 %.

E X - Y O U G O S L AV I E

Les carnets de Mladic : voyage au cœur de l’infamie
VREME (extraits)

Le journal de bord du général fugitif jette une lumière crue sur le cynisme de leur auteur, mais aussi de toute la clique politique et militaire qui a mis à feu et à sang l’ex-Yougoslavie.
Belgrade
de BosnieHerzégovine] et les autres protagonistes des guerres dans l’ex-Yougoslavie. Les notes de Mladic jettent une lumière désastreuse sur leur auteur, de même que sur la grande majorité des dirigeants politiques et militaires serbes et croates des années 1990, révélant à quel point ceux qui décidaient à cette époque de la vie et de la mort de centaines de milliers des gens étaient avides, cyniques et corrompus. Les officiers yougoslaves étaient jadis formés à rédiger des notes sur leurs activités. Produit typique de l’armée populaire yougoslave (JNA), Mladic obéissait à cette règle et notait tout, avec beaucoup d’assiduité, en caractères cyrilliques, dans des carnets de couleur marron. En 2008, lors d’une première perquisition de son domicile belgradois, où habite toujours son épouse, on en retrouva deux, couvrant la période de janvier à avril 1993. Ils ne contenaient r ien de significatif . Le 23 février dernier, la police serbe a de nouveau perquisitionné chez les Mladic, fouillant particulièrement le grenier. Les recherches ont été plus fructueuses : dans une cache spécialement aménagée, les policiers ont retrouvé dix-huit carnets, des PV de réunions du Conseil suprême de la défense, ainsi que cent vingt enregistrements vidéo et audio. Sur quelque 3 500 pages, les car nets couvrent la
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R

atko Mladic a beau avoir disparu de la surface de la terre, il n’a jamais été aussi présent dans les médias de l’ex-Yougoslavie que depuis que, fin mai, le Tribunal pénal international, à La Haye, s’est déclaré en possession des carnets du général fugitif. Les journaux de Serbie, de Bosnie et de Croatie ont ainsi publié une multitude de détails piquants sur leur auteur, mais aussi sur Milosevic, sur Stanisic [son chef des services secrets], sur Boban, le dirigeant de l’Herceg-Bosna [de 1991 à 1994, république autoproclamée des Croates

période du 29 juin 1991 au 28 novembre 1996. Avec les deux cahiers retrouvés en 2008, le TPIY ainsi que les historiens disposent désormais d’un témoignage inestimable sur les guerres d’ex-Yougoslavie. Avec quelques lacunes néanmoins, et pas n’importe lesquelles : rien sur la période du 28 janvier au 14 juillet 1995, par exemple. Ce qui est bien dommage, car c’est au cours de cette période qu’a été planifiée et réalisée l’offensive contre Srebrenica qui a coûté la vie à quelque 8 000 Musulmans de cette ville, la plupart ayant été exterminés entre le 6 et 10 juillet. En revanche, le cahier relatif à la deuxième partie du mois de juillet 1995 (suite p.18) ▶

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▶(suite de la p.16) contient des notes sur les conversations de Mladic avec les envoyés internationaux au sujet du destin des victimes de Srebrenica. Le bureau du procureur du TPIY a déjà versé ces preuves à charge au dossier de Radovan Karadzic. Le tribunal compte aussi utiliser les informations contenues dans ces carnets dans les procès contre les Serbes Stanisic et Simatovic [patron d’une unité spéciale au ministère de l’Intérieur sous Milosevic]. Rendant compte d’une réunion chez Milosevic à Belgrade, Mladic donne des détails quant à la participation des unités paramilitaires – celles d’Arkan, Srpska Dobrovoljacka Garda et Scorpions – dans des opérations en Croatie et en Bosnie, sur ordre de Stanisic et de Simatovic. Or, jusqu’à présent, les avocats des deux accusés s’employaient à prouver que leurs clients n’avaient pas eu d’autorité sur ces unités paramilitaires, connues pour avoir commis les crimes les plus atroces pendant la guerre en Bosnie. Dans ses carnets, Mladic relate aussi ses échanges avec des représentants politiques et militaires des Croates de Bosnie, pourtant ennemis des Serbes. On y apprend qu’ils se livraient sans aucun scrupule au commerce du pétrole et à des échanges de territoires sur le dos des Musulmans. On y découvre qu’en 1993, par exemple, Mladic a reçu du budget de l’Etat croate (qui finançait les Croates de Bosnie) 1 million de marks plus deux citernes de gazole en échange de divers “services”. Un autre versement, de l’ordre de 8 millions de marks, avait également été prévu. Les services dont il est question ici concernent un coup de main

Mostar, voulait recréer dans les frontières de la Banovina de 1938 [qui englobait la majeure partie de la Bosnie-Herzégovine] une Grande Croatie ethniquement pure et demandait à Mladic d’expulser les Croates de Voïvodine en Serbie, afin de pouvoir les installer en Bosnie centrale. Ces passages, qui infirment la version officielle du rôle de Zagreb dans la guerre en Bosnie et dévoilent à quel point les dirigeants de l’époque furent cyniques et opportunistes, agissant parfois contre les intérêts de leur propre peuple, ont provoqué un choc dans l’opinion croate.
MLADIC NOTE TOUT AVEC UNE GRANDE APPLICATION

▲ Dessin d’Eulogia

Merle paru dans El País, Madrid.

militaire donné aux forces croates qui combattaient également les Musulmans sur le terrain. Ce qui n’empêchait pas l’armée de Mladic de bombarder à certaines occasions les positions croates pour le compte des Musulmans… Mladic note aussi que le général croate Slobodan Praljak, connu pour s’être vanté d’avoir détruit le pont de

Une chose saute aux yeux à la lecture de ces documents : l’apparition de signes de troubles psychiques chez Mladic au fur et à mesure que la défaite approche. En témoignent les entretiens avec le général français Bertrand de la Presle, envoyé personnel de Jacques Chirac venu négocier la libération des deux pilotes français capturés par les forces serbes de Bosnie. Mladic exigeait que le chef d’étatmajor de l’armée française vienne en personne et que Chirac présente publiquement ses excuses pour la participation de la France dans la guerre contre la Serbie. En 1994, au moment où le Groupe de contact offrait un plan de paix bien plus avantageux pour les Serbes que celui de Dayton (à cette époque, il était plus qu’évident que les Serbes ne pouvaient pas tenir un front de 1 200 kilomètres longeant la frontière entre la Croatie et la Bosnie), Mladic écrivait dans son journal en lettres capitales : “Refuser le plan, gagner la guerre”.

Dans les carnets, on trouve aussi des épisodes quasi surréalistes, notamment celui de la visite à une certaine Rada, voyante, que Mladic était allé consulter après le suicide de sa fille. La voyante alimente sa paranoïa en affirmant que sa fille a été torturée et tuée. Elle glose aussi sur “un homme chauve qui lui veut du mal”, sur “les étoiles qui le protègent”, etc. Mladic note tout avec une grande application. En lisant ces passages, on se prendrait presque de pitié pour le personnage. Il ne faut toutefois pas s’attendre à ce que le Tribunal manifeste un tel sentiment à l’égard de Mladic. Ces carnets viennent à point nommé parce qu’ils confirment l’existence d’une “entreprise criminelle organisée” qui implique Stanisic, Simatovic, Seselj [leader ultranationaliste et chef d’unités paramilitaires] et Perisic [exchef d’état-major de l’armée yougoslave], ainsi que Milosevic. Les carnets attestent clairement que, malgré le chaos apparent, il y avait coordination constante entre ces principaux acteurs politiques, militaires et paramilitaires dans le but de perpétrer tous ces crimes contre les civils (meurtres, déportations, pillages…). Le fait que les membres de cette clique se chamaillaient de temps en temps et n’avaient pas une très haute opinion les uns des autres (Milosevic qualifie Karadzic de “docteur fou”, tandis que, pour Perisic, Stanisic et Simatovic sont des “mafieux”) ne change pas grand-chose. Force est de se demander comment on a pu permettre à une aussi funeste galerie de personnages de décider de nos vies et de nos destins pendant toute une décennie. Dejan Anastasijevic

J U S T I C E I N T E R N AT I O N A L E

Des conditions de détention royales et un verdict incertain
DANAS (extraits)

Un quotidien de Belgrade s’interroge sur le traitement des détenus par la Cour pénale internationale de La Haye.
épargne, objets de valeur, voitures de luxe, propriétés…). Dans l’un de ses centres de détention, la CPI loge cinq détenus dans douze cellules. Charles Taylor (62 ans), l’ancien président du Liberia, a par exemple droit à deux cellules : l’une où il vit et l’autre où il travaille et range ses documents. Il partage une salle de gym avec trente-six autres détenus, y compris l’ancien chef politique des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic, logé dans un autre centre pénitentiaire. Karadzic est actuellement jugé devant le TPIY pour des crimes de guerre commis en Bosnie. Grâce aux visites de leur épouse, plusieurs détenus, dont le général serbe Nebojsa Pavkovic et Charles Taylor, ont eu des enfants pendant qu’ils étaient en détention. Pour que l’épouse de Thomas Lubanga Dyilo, le chef des rebelles de RDC, ainsi que ses cinq enfants puissent venir lui rendre visite, la Cour a dû débourser 16 000 dollars pour les frais de voyage de Kinshasa à La Haye – plus la location de deux chambres d’hôtel pendant quinze jours, l’assurance, les frais de visa et de passeport… Les employés de la Cour sont aussi chargés de pourvoir aux vêtements d’hiver et aux services d’une nounou pour garder les enfants lors de la visite des femmes à leur époux détenu. Ces frais ont déjà été l’objet d’une polémique entre les pays qui font des dons à la CPI. Les experts soulignent que celleci doit donner l’exemple et réserver un traitement humain et civilisé à ses détenus, en contraste avec la nature abjecte des crimes qu’ils ont commis. Mais n’y a-t-il pas une ligne rouge quant au confort qui leur est réservé ? Certains pays, dont la France et l’Italie, considèrent que les Etats finançant la CPI et ses tribunaux temporaires ne doivent pas prendre en charge des frais qu’ils ne couvrent pas dans leurs prisons nationales. Pourtant, les frais de visite ne représentent qu’une infime partie du budget de la CPI, 102 millions d’euros étant consacrés tous les ans au paiement et au logement de ses fonctionnaires. Ces procès chers qui peinent à trouver une issue sont un sérieux problème pour l’image de la justice internationale. Le confort dont bénéficient les détenus n’a été sans doute que la goutte qui a fait déborder le vase. Certains détracteurs ont même comparé cette prison à une sorte d’“hôtel Hilton”, en se demandant si cela valait le coup d’investir autant d’argent dans cette
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Belgrade
ar rapport à l’époque qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, quand les criminels de guerre nazis attendaient le verdict entre les murs sombres de la prison de Nuremberg, les conditions de détention des personnes jugées par la Cour pénale internationale (CPI) ont considérablement changé. Derrière l’enceinte de la prison de La Haye se cache un complexe d’immeubles qui hébergent des ressortissants du Congo, des dirigeants de l’ex-Yougoslavie et l’ancien président du Liberia. Ils sont détenus dans deux centres pénitentiaires aux allures de campus universitaires. Chaque cellule dispose d’une bibliothèque, d’une télévision et d’un ordinateur. Trois personnes accusées d’enrichissement illicite pendant les guerres yougoslaves et dont le procès est en cours devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) reçoivent une aide de 43 000 dollars [environ 35 000 euros] par mois. Le tribunal a estimé qu’ils n’avaient pas les revenus nécessaires pour se défendre, malgré une fortune personnelle considérable (investissements,

P

justice longue et à l’issue incertaine. Ils soulignent qu’aucun procès n’a été mené à son terme depuis que la CPI existe. Les défenseurs de la CPI considèrent que le cas des frais de visite de la famille de Dyilo est sorti de son contexte. “La Cour est encore jeune, et la polémique au sujet des frais de voyage ne concerne qu’un cas. On a gonflé l’affaire”, a commenté Cecilia Nilsson Kleffner, à la tête de la Coalition pour la CPI, qui regroupe près de 2 500 ONG internationales. ■

CONTEXTE

La CPI

L

a Cour pénale internationale est une juridiction internationale permanente qui a été créée en 2002 ; elle est installée à La Haye. Elle peut exercer sa compétence à l’égard des crimes les plus lourds, tels que le génocide, les crimes de guerre et contre l’humanité, et chapeaute aussi l’activité des tribunaux internationaux temporaires : pour le Rwanda (TPIR, qui siège à Arusha, en Tanzanie), l’ex-Yougoslavie (TPYI, qui siège à La Haye), la Sierra Leone et le Liban.

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B E L G I QU E

Elio Di Rupo : thèse et antithèse
DE STANDAARD

Il est connu pour ses origines italiennes, sa sveltesse et ses nœuds papillon. Celui qui pourrait devenir Premier ministre apparaît comme l’exact opposé de l’indépendantiste flamand De Wever. Ils doivent pourtant s’entendre.
Bruxelles
e 16, rue de la Loi [siège du Premier ministre belge] est probablement prédestiné à être occupé par un socialiste d’origine italienne, svelte, ayant connu l’extrême pauvreté pendant sa jeunesse et qui a pour héros Gandhi. Cela nous promet un bel été avec son homologue nationaliste flamand de la N-VA [Nouvelle Alliance flamande], Bart De Wever, qui est exactement à l’opposé. Un lien personnel très fort entre des adversaires politiques n’est pas une garantie pour trouver un accord, mais cela peut parfois aider. S’ils veulent construire une telle relation, Bart De Wever et Elio Di Rupo ont du pain sur la planche : ils ne se connaissent pas bien et ne partagent pas les mêmes passions. Leurs origines modestes sont leur seul point commun : Di Rupo est fils de mineur ; le père de De Wever travaillait dans la société des chemins de fer. C’est presque par hasard que le père de Di Rupo s’installe en Wallonie, en 1946 : il aurait très bien pu trouver du travail dans les villes minières flamandes de Hasselt ou de Genk et échapper ainsi à la misère économique de l’Italie d’après-guerre. Cinq ans plus tard naît le septième et dernier enfant de la famille Di Rupo : Elio. L’année suivante, Di Rupo père meurt dans un accident de la route en 1952 ; la famille, qui n’était pas bien riche, devient réellement pauvre ; elle ne survit qu’avec une petite allocation. Malgré tout, Elio Di Rupo a eu une enfance assez heureuse. Dans son bureau figurent deux portraits : celui de son père et celui de sa mère. Elio avait une relation très forte avec elle ; contrairement à ses trois frères aînés, il n’a pas vécu à l’orphelinat après la mort du père. Des années plus tard, au début de ses études secondaires, Di Rupo junior

L

▲ Dessin de Cécile

Bertrand paru dans La Libre Belgique, Bruxelles.

Informateur

Le roi des Belges a nommé Bart De Wever, président du parti nationaliste flamand N-VA, “informateur” suite aux élections du 13 juin. Celui-ci doit officiellement rapprocher les positions des différents partis et aider le roi à choisir un Premier ministre. La N-VA et le Parti socialiste wallon devraient mener des pourparlers en vue de former un gouvernement de coalition ; et Elio Di Rupo devenir – en principe – Premier ministre.

restait encore très affecté par le décès de son père, au point de redoubler une classe à deux reprises. Il opte ensuite pour une formation technique ; c’est un professeur de chimie qui voit en lui un garçon prometteur et l’incite à poursuivre des études. “C’était la première fois que quelqu’un me disait ce genre de chose”, se rappelle Di Rupo. Il se met alors à étudier dur et obtient un doctorat en chimie avec la plus haute distinction. Bart De Wever a également eu un long parcours universitaire – il a mené des recherches sur la formation des partis nationalistes flamands après la Seconde Guerre mondiale. Mais Di Rupo a très peu d’affinités avec ce sujet ; son lien avec la Belgique n’est pas seulement politique ou rationnel, mais aussi émotionnel : sa mère est toujours restée reconnaissante envers l’Etat belge, qui a aidé la famille après la catastrophe de 1952. En tant que fils d’immigré, il a peu d’affinités avec le nationalisme. Etudiant, Di Rupo a été actif dans les mouvements de jeunesses socialistes et il dit avoir commencé à lire Marx et Bakounine à cette époque. Il mentionne aussi Gandhi comme l’un de ses plus grands héros. Le spectre idéologique de Bart De Wever – fan de Jules César et de Theodore Dalrymple* – se

situe ailleurs. De Wever est un fervent catholique, le président du PS a rompu avec le catholicisme au cours de ses études pour devenir membre d’une loge maçonnique. Di Rupo boit de l’alcool en de rares occasions, et généralement pas de la bière ; De Wever partage régulièrement un demi avec ses collaborateurs. Di Rupo fréquente le club de gym trois fois par semaine. Pour maintenir sa ligne, il préfère manger dans des restaurants huppés. Bart De Wever n’hésite jamais à satisfaire une petite faim en s’arrêtant à la friterie du coin. Di Rupo aime le design et la culture avec un grand C. Et il est tout sauf un macho, à la différence du président de la N-VA, grand amateur de plaisanteries grossières.
L’HOMO ET LE MACHO, LE MINCE ET LE ROND

Le style politique du président du PS est également très différent de celui de son homologue de la N-VA. Quiconque se rend à une conférence de presse au siège du PS en sort avec l’impression d’être allé à l’Elysée : le style est présidentiel. Le président est aimable, il fait des clins d’œil à toutva, mais il est aussi bien protégé. Contrairement à celui de Bart De Wever, le numéro de portable d’Elio

Di Rupo n’est pas très répandu parmi les usagers de la rue de la Loi. Dans les années 1990, Di Rupo estime que l’image d’apparatchik de gauche est trop simple : il infléchit sa politique. Ses collègues du gouver nement Dehaene vantent encore la façon habile dont il a réussi à faire passer la privatisation de la société publique de télécommunications en parlant de “consolidation stratégique”. C’est aussi quelqu’un qui tient bon, surtout lorsque le vent est fort. En 1996, Di Rupo a été accusé à tort de pédophilie et, malgré la tempête médiatique, il est resté debout. Herman Van Rompuy (actuel président du Conseil européen) manifestait encore le plus grand respect et de l’empathie pour le sangfroid du président du PS à cette époque. Di Rupo est capable, si nécessaire, de comprendre la logique de son adversaire. “Un homme politique doit savoir qu’il ne peut jamais humilier un autre démocrate”, a-t-il déclaré il y a quelques années. Puissent Bart De Wever et par extension la Belgique faire usage de cette maxime à leur avantage. Ruud Goossens
* Cet essayiste britannique écrit dans de nombreux journaux et est un farouche critique du multiculturalisme, qui, dit-il, conduit l’Europe à sa perte.

VU D’AILLEURS Cet

Italien qui déteste l’Italie
va. Il ne se salit pas. Surtout quand il est convaincu, souvent à tort, d’être en présence d’un fasciste réactionnaire. Quand, en 1994, il rencontra Giuseppe Tatarella, qui avait jadis appartenu au Mouvement social italien (MSI, parti d’extrême droite), il détourna la tête. “Je ne dis pas bonjour aux fascistes”, déclara-t-il. Et c’est en vain que l’on tenta de lui expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un forcené en chemise noire. En janvier 2002, sur le bureau du maire de San Giovanni Rotondo [dans les Pouilles], arriva une lettre du maire de Frameries (commune wallonne) qui annulait le pacte de jumelage − fixé depuis longtemps − avec la commune des Pouilles. Motif ? La présence de membres de l’Alliance nationale [néofasciste] au conseil municipal de San Giovanni Rotondo et “le scandale” provoqué dans les hautes sphères belges par les propos tenus par Silvio Berlusconi sur la supériorité de l’Occident par rapport à l’Islam. Or il semblerait que l’ordre de tout arrêter soit venu de Di Rupo luimême. Sous sa casquette de président des socialistes belges, il se serait montré catégorique avec le maire de Frameries, un compagnon de parti : “Pas de jumelage avec les Italiens, annule tout.” Cette antipathie vis-à-vis de ses origines est difficile à expliquer. Di Rupo doit sa réussite à la seule force de sa volonté, comme tant d’autres issus de l’immigration italienne. Sa mère, veuve prématurément, dut travailler pour deux. Elle permit à son fils de faire des études et il se fit une place dans la politique belge la tête haute, sans dissimuler ni son identité, ni son orientation sexuelle, ni ses origines. Cependant, cet homme au sourire poli ne s’est jamais départi de sa rage idéologique. Voilà donc l’homme chargé d’insuffler une vision commune au sud et au nord de la Belgique. Le Nord prospère qui rêve de sécession et tient sur la place publique les mêmes discours qu’Umberto Bossi [dirigeant de la Ligue du Nord] ; et le Sud démuni qui s’accroche aux allocations. Il y a beaucoup d’Italie dans cette Belgique en quête d’avenir. Et Monsieur Nœud papillon, socialiste de la vieille école, montre sa détermination quand il affirme : “Les francophones seront capables de répliquer si la Flandre opte un jour pour l’indépendance.” Manila Alfano
Il Giornale (extraits), Milan

Un journal de droite brosse un portrait peu amène du président des socialistes wallons.

L

e destin de la Belgique se trouve entre les mains d’Elio Di Rupo, cet homme dont la famille est originaire des Abruzzes, qui ne sort jamais sans son nœud papillon rouge, homosexuel orgueilleux, archétype du méridional pauvre en quête de revanche, peu ouvert aux compromis et néanmoins contraint à dialoguer avec le colérique sécessionniste flamand Bart De Wever. Ce Belge de 58 ans n’est pas homme à serrer des mains à tout-

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amériques
É TAT S - U N I S


COLOMBIE

Obama mène les grandes entreprises à la baguette
Les pressions exercées sur le géant pétrolier BP sont une nouvelle illustration de la volonté de la Maison-Blanche d’intervenir dans le monde des affaires.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

La peur du changement
ne chose est sûre, avec l’élection de Juan Manuel Santos [avec 69,2 % des voix, contre 29,1 % à son adversaire Antanas Mockus et 56 % d’abstentions] à la présidence de la Colombie, la petite coterie des familles aristocratiques, maîtresses des terres et de l’argent, revient au pouvoir [les Santos représentent l’une des familles les plus riches et puissantes du pays], après un interrègne de huit ans confié à un “propriétaire terrien d’Antioquia” sans lignage aristocratique, Alvaro Uribe, mais qui fut cependant le fidèle interprète de leurs désirs. En Colombie, le pouvoir a toujours été exercé par une poignée de familles, à de rares exceptions près, dont celle du président sortant et celle de Belisario Betancourt, lui aussi “paysan paisa” [du département d’Antioquia], au pouvoir de 1982 à 1986, et dont la présidence a pris fin à la suite d’un quasi-coup d’Etat militaire. Beaucoup avaient imaginé avant le premier tour que la “vague verte” de l’ex-maire de Bogotá Antanas Mockus [voir CI n° 1021, du 27 mai 2010] serait synonyme d’un profond changement et que la Colombie s’acheminerait vers une période de transition sous la bannière de l’honnêteté et de la transparence. Mais des millions de Colombiens ont préféré ne pas “sauter dans le vide” (pour reprendre la mise en garde des partisans de Santos) et se réfugier dans les eaux paisibles de la continuité. Pour la moitié des électeurs du pays, ce qui a davantage compté, ce sont les “réussites” de la politique de “sécurité démocratique” dans la lutte contre les FARC et la réalité incontestable que les villes colombiennes sont devenues plus sûres grâce aux coups portés aux rebelles. La politique de Santos “consiste à maintenir le cap pris par la Colombie, qui, selon lui, représente la bonne direction. A renforcer ce qui existe déjà ou, comme il le dit lui-même, à continuer d’avancer là où Uribe a déjà avancé – dans la régression, donc, à tous les égards. Santos est d’extrême droite sur le plan militaire, conservateur sur les questions sociales, néolibéral dans le domaine économique. Il croit en la poursuite de la guerre à mort vers une impossible victoire militaire, prêt à gonfler le budget militaire jusqu’à l’apoplexie”, assure l’observateur Antonio Caballero dans l’hebdomadaire colombien Semana. Juan Manuel Santos pourra aussi compter sur un soutien politique plus déterminant encore que celui d’Uribe. Il va disposer d’une majorité écrasante au Congrès, élu en mars dans un climat d’innombrables soupçons de financement illicite : 86 % des parlementaires, soit 232 des 268 députés et sénateurs, seront à ses ordres. Aucun président avant lui n’aura exercé pareil contrôle sur le pouvoir législatif, pas même Uribe. Pablo Biffi, Clarín, Buenos Aires

New York
l y a d’abord eu General Motors, dont le directeur général a été poussé vers la porte par la Maison-Blanche peu de temps avant que le gouvernement ne devienne le principal actionnaire du constructeur automobile. Puis Chrysler, qui a été forcé de fusionner. Les salaires des cadres des banques qui ont reçu une aide du gouvernement ont ensuite été bridés, et les compagnies d’assurances qui cherchaient à augmenter les primes ont été si violemment critiquées qu’elles ont dû faire machine arrière. Mais le geste qu’a fait Barack Obama le 16 juin, en forçant le géant pétrolier BP à créer un fonds de compensation de 20 milliards de dollars [16,3 milliards d’euros] que le groupe n’aura pas le choix de distribuer, constitue peut-être le meilleur exemple de ce que le président a récemment appelé sa détermination à intervenir et à faire “ce que les individus ne peuvent pas faire et ce que les entreprises ne veulent pas faire”. En exerçant ouvertement des pressions sur des entreprises privées, le président a rouvert le débat sur le pouvoir du gouvernement fédéral, ce que d’aucuns dénoncent comme un interventionnisme excessif. Il s’agit là d’un débat qui a dominé les dixhuit premiers mois de Barack Obama à la Maison-Blanche et dont celuici espère clairement faire une question centrale aux élections législatives de mi-mandat, en novembre prochain. Pour le chef de l’Etat, ces interventions ont pour objectif de rétablir l’équilibre après vingt années durant lesquelles les multinationales ont parfois agi comme des mini-Etats, en dehors du contrôle du gouvernement, poussées par leur foi dans les marchés et, comme l’a souligné le président Obama, ont “enfreint la réglementation et mandaté des individus qui sont déjà dans l’industrie pour superviser leur propre secteur”. Pour Barack Obama, la présidence est bien plus qu’une simple tribune. Il se présente lui-même comme la dernière ligne de défense contre les excès du marché. “Auparavant, l’Amérique des grandes entreprises n’était pas seulement assise à la table ; la table et les chaises lui appartenaient”, rappelle le chef de cabinet de la Maison-Blanche, Rahm Emanuel. “Obama ne souhaite pas la confrontation, mais il n’hésitera pas à agir si certains secteurs résistent à l’idée qu’il existe d’autres manières de faire. Dans ” le même temps, comme l’ont fait remarquer les critiques venant de la gauche, le président ignore les appels en faveur d’une réglementation plus stricte des établissements bancaires, espérant ainsi obtenir un minimum de soutien de la part du monde des

U

I

▲ De la fuite

dans des idées. Sur le “bouchon” : Direction de BP. Dessin d’Olle Johansson, Suède.

■A

“Obama contre BP : les dégâts au-delà de la marée noire”, titre The Economist. L’hebdomadaire britannique estime que le président américain s’en prend trop frontalement aux grandes entreprises et risque de perdre la confiance des grands patrons.

la une

affaires – et réfuter l’idée selon laquelle il a déclaré la guerre au capitalisme à l’américaine. Le président des Etats-Unis a justifié chacune de ses confrontations avec les grandes entreprises. D’après lui, General Motors n’était plus assez compétitive, et son effondrement imminent menaçait les emplois de millions de travailleurs. La seule façon de mettre le groupe à l’abri de ses pires instincts était d’en devenir temporairement propriétaire et d’apporter du sang neuf à son conseil d’administration. Les cadres de Wall Street, qui ont eu besoin de l’aide du gouvernement mais estimaient toujours que leurs services valaient plusieurs millions de dollars par an, ont été décrits par le président comme faisant partie d’une classe privilégiée sans scrupule. Enfin,Wellpoint, le géant des assurances, a été fustigé pour avoir tenté de contourner la nouvelle législation en matière d’assurancesanté en prenant des mesures qui seront bientôt interdites par la loi.
LE PRÉSIDENT ET SES CONSEILLERS AVANCENT EN TERRAIN MINÉ

Dans le contexte actuel, le fait d’imposer à BP la création d’un fonds de 20 milliards de dollars – avant même que les inévitables poursuites judiciaires ne soient engagées – peut sembler une décision facile à prendre. Barack Obama n’a certes pu s’appuyer sur aucun fondement juridique, mais il a conclu qu’il n’en avait pas besoin. “Après tout, il possède un pouvoir que d’autres présidents ont utilisé eux aussi : la persuasion morale”, souligne Rahm Emanuel. Reste à savoir si les effets cumulatifs de ces mesures donneront l’impression, à long terme, qu’il pour21

rait être plus difficile de persuader les entreprises américaines et étrangères de collaborer avec Obama et d’investir pour donner un nouveau souffle à l’économie américaine. “Il est dans une position très délicate”, estime Jeffrey Garten, professeur de commerce international à la Yale School of Management. “Il court le risque de susciter une certaine méfiance envers toutes les grandes entreprises. Mais ce sont d’elles que dépendent les investissements et les innovations nécessaires à la reprise. ” Le président et ses conseillers savent qu’ils avancent en terrain miné. Barack Obama a réagi aux critiques en expliquant que, chaque fois que les entreprises américaines ont prédit que l’intervention du gouvernement allait conduire à la ruine, le capitalisme à l’américaine a survécu. Et il a raison. Mais, tout comme le sort du président dépendait, en 2009, du redressement de General Motors, il dépend cette année de sa capacité à démontrer que sa réforme de la santé réduit les coûts pour les consommateurs et permet d’économiser l’argent des contribuables. Et il dépendra, au cours des deux prochaines années, de sa capacité à prouver qu’il a su colmater la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique et ouvrir le robinet de l’aide pour indemniser les victimes de la marée noire en utilisant l’argent de BP. En cours de route, il devra éviter de présenter les choses de telle façon que les investisseurs américains et étrangers ne considèrent pas les Etats-Unis comme un endroit trop risqué pour investir, un pays où les erreurs peuvent mener à la déconsidération et parfois même à la faillite. David E. Sanger
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amériques
CANADA

Le spectre d’une marée noire hante Vancouver
THE TYEE (extraits)

Le pétrole de l’Alberta passe de plus en plus par la Colombie-Britannique avant d’être expédié en Chine. L’augmentation du trafic maritime inquiète dans cette région où la côte est particulièrement déchiquetée.
Vancouver
Oléoduc en projet (Northern Gateway) Kitimat
COLOMBIEBRITANNIQUE ALBERTA

V

ancouver, “la ville la plus verte du monde”, pour reprendre les termes de son maire, Gregor Robertson, est discrètement devenue un grand port d’exportation pour ce que Greenpeace appelle “le pétrole le plus sale du monde” [celui tiré de l’exploitation des sables bitumineux en Alberta]. Depuis les années 1950, un oléoduc relie l’Alberta à Burnaby, une ville voisine de Vancouver, et à Bellingham, dans l’Etat de Washington, aux Etats-Unis. A l’origine, il approvisionnait les quatre raffineries de la région en pétrole conventionnel extrait à l’est du Canada. Trois d’entre elles ont fermé depuis. Mais la capacité de l’oléoduc a récemment été portée à 300 000 barils par jour par son propriétaire, Kinder Morgan, afin d’“acheminer le volume croissant de pétrole extrait des sables bitumineux en Alberta”. Aujourd’hui, le port de Vancouver voit passer près de dix fois plus de brut qu’en 2001. Chemin faisant, le passage de pétroliers relativement petits, qui n’était qu’occasionnel, s’est intensifié et les navires circulant dans l’étroit chenal de la baie Burrard sont également devenus beaucoup plus grands. Les compagnies pétrolières, qui ont massivement investi dans le nord de l’Alberta, souhaitent réduire leur dépendance envers le marché américain, qui avale pratiquement la totalité de leur production. Elles sentent par ailleurs le vent tourner depuis l’élection de Barack Obama et craignent que l’énorme empreinte carbone des sables bitumineux ne les pénalise aux Etats-Unis [l’exploitation de ces réserves d’hydrocarbures génère trois fois plus de gaz à effet de serre que la production de pétrole conventionnel]. Que faire, alors ? La réponse se trouve en Chine. Ottawa a approuvé cette année l’acquisition par deux entreprises publiques chinoises d’actifs dans les sables bitumineux valant 1,9 milliard de dollars [1,5 milliard d’euros]. Un autre contrat, de 4,6 milliards de dollars, conclu au printemps, portera les investissements chinois dans ce secteur à un peu plus de 7 milliards de

Dt d Ile de e Gé org ie Vancouver
PN des îles Gulf
Vers la Chine OCÉAN PACIFIQUE

CANADA
Vancouver Bellingham

AVENIR Optimisme

Bruderheim Vancouver

Sables bitumineux

en Alberta

CANADA
0 500 km

Le pétrole issu des sables bitumineux d’Alberta est acheminé vers Vancouver en Colombie-Britannique.

Les pétroliers empruntent ensuite le détroit de Géorgie, à proximité du parc national des îles Gulf et d’une aire marine protégée jusqu’au Pacifique.

Vancouver-Ouest
DÉTROIT DE GÉORGIE 2

First Narrow

Vancouver-Nord

Baie Burrard
Downtown Second narrow Narrow Terminal de Westridge Burnaby

Puis il est chargé au terminal de Westridge dans des pétroliers qui traversent les deux détroits de l’agglomération de Vancouver , Second Narrow et First Narrow.

Vancouver

Sources : “L’Atlas du Canada” <http://atlas.nrcan.gc.ca/site/index.html>, OpenStreetMap <www.openstreetmap.org> ww.openstreetmap.org>

1

ÉTATS-UNIS

Détroit Juan de Fuca

ÉTATSUNIS
Seattle

3

Pour la presse canadienne, la marée noire dans le golfe du Mexique va avantager les sables bitumineux du Canada. “Si les sables bitumineux sont considérés comme une méthode d’extraction plus sûre – sans compter la hausse des coûts d’extraction que l’adoption de nouvelles réglementations sur les forages offshore entraînerait –, il pourrait y avoir davantage d’investissements dans cette industrie. Voilà qui stimulerait l’économie canadienne”, estime le portail d’information Canoë. De plus, la diminution des réserves de pétrole américaines “rend moins probable une interdiction du président Obama concernant l’exportation du pétrole issu des sables bitumineux”, poursuit le site. Il souligne aussi que les Etats-Unis sont de plus en plus dépendants du pétrole canadien.

Fraser

0

15 km

dollars. La Chine a donc maintenant tout avantage, comme les autres exploitants des sables bitumineux, à obtenir un accroissement des acheminements par oléoduc jusqu’à la côte de Colombie-Britannique. Le projet d’oléoduc Northern Gateway visant à relier Bruderheim, dans l’Alberta, à Kitimat, en Colombie-Britannique, rencontre une franche opposition de la part des peuples amérindiens, qui craignent pour leurs territoires de chasse et de pêche. La bataille s’annonce longue et ardue. Ce qui nous ramène à la baie Burrard – actuellement la seule voie d’accès à l’océan pour les sables bitumineux. Cela fait certes des décennies que la passe de Second Narrows voit

passer du pétrole à bord de petits bâtiments, mais le transit atteint aujourd’hui une échelle sans précédent – et se fait avec des navires qui dépassent les dimensions de ce que le Port Metro Vancouver (PMV, le port de Vancouver) considérait comme sûr auparavant. Les pétroliers qui quittent le Westridge Terminal de Burnaby ne peuvent passer le Second Narrows que de jour et pendant les grandes marées. Le chenal navigable ne fait que 121 mètres de large et 12 mètres de profondeur à marée basse. D’après le manuel d’instructions nautiques du PMV de 2007, le passage n’est autorisé qu’aux pétroliers ayant un tirant d’eau inférieur à 12,5 m et uniquement quand la marée haute atteint 4,3 m. La stricte régle-

mentation mise en place dans les années 1970 est cependant en train d’être revue. En mai 2009, les autorités portuaires ont annoncé aux transporteurs maritimes que le Second Narrows serait ouvert aux pétroliers ayant un tirant d’eau de 13,5 m. Des pétroliers de type Aframax circulent désormais dans la baie Burrard avec à leur bord jusqu’à trois fois le volume de pétrole qui s’est échappé en 1989 de l’Exxon Valdez. L’assouplissement de la réglementation ne change cependant rien au Second Narrows, et la navigation y reste toujours aussi complexe. Les Aframax ne peuvent y passer qu’à marée haute et ne disposent que de vingt minutes pour traverser la baie Burrard avant qu’elle ne commence à se vider sous la pression de courants de 5 nœuds [en France, le jusant au large des côtes françaises est généralement de 2 nœuds]. Si un accident se produisait, la marée noire pourrait alors souiller tout le littoral de la région de Vancouver. Mitchell Anderson

EUROPE

Photo : C. Abramowitz

José-Manuel Lamarque et Emmanuel Moreau, les samedis à 19h30 avec Gian Paolo Accardo de Courrier International.
FRANCE INTER : LA DIFFÉRENCE.

franceinter.com

26/06/10 : Quelle défense pour l'Union européenne ?... rêve réalisé ou réalité rêvée ? 03/07/10 Quelles destinations de vacances 2010 pour les européens ?
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amériques
PA R A G U AY

L’Armée du peuple paraguayen sème le trouble
EL PAÍS

Un mystérieux groupe de guérilla a tenu en échec près de 3 000 soldats dans le nord du pays, région où les riches fermiers et les narcotrafiquants font traditionnellement la loi.
Madrid
e nord du pays a été, pendant trente jours, le théâtre d’un déploiement militaire inhabituel. Plus de 3 000 soldats et policiers ont patrouillé dans les villages et dans les champs à la recherche des présumés dirigeants d’une des guérillas les plus méconnues et les plus minuscules d’Amérique latine : l’Armée du peuple paraguayen (EPP). L’EPP, accusée d’avoir tué un policier et trois vigiles d’une propriété (trois assassins, selon d’autres sources) et de planifier des enlèvements de riches éleveurs, avait semé la panique chez les puissants de la région et conduit le président Fernando Lugo à déclarer l’état d’urgence dans quatre départements. Cette singulière battue a été interrompue, le 24 mai, sans avoir atteint ses objectifs, ce qui était prévisible étant donné la surface du quadrillage et la taille minuscule du groupe recherché (une vingtaine de personnes tout au plus, selon des sources officielles). L’EPP, à qui l’on attribue des actes de violence depuis 1997 et qui fait surtout parler d’elle depuis 2001, avec à son actif quatre enlèvements en huit ans, dont l’un s’est terminé par la mort de la fille d’un ancien président, constitue un véritable mystère. Pour certains, il s’agit d’un embryon de guérilla qui finira par s’enraciner dans un territoire écrasé par la brutalité des propriétaires terriens, victime de l’absence de l’Etat et d’une grande pauvreté. Pour d’autres, il s’agit d’un petit groupe criminel qui lance de temps à autre des messages politiques confus mais qui n’a pas vraiment l’intention de prendre le pouvoir, ni de changer la société paraguayenne. Le ministre de l’Intérieur, Rafael Filizzola, est un jeune avocat qui a participé à la campagne de 2008 de Fernando Lugo, qui a mis un terme à soixante années de domination du Parti Colorado (droite). Dans son petit bureau d’Asunción, le ministre affirme que l’EPP a eu à un moment donné des ambitions politiques. “En effet, certains sont issus d’un parti de gauche et défendent la lutte armée, et d’autres viennent de mouvements sociaux associatifs en lien avec l’Eglise, mais, actuellement, l’EPP n’a ni l’envergure ni l’idéologie qui permettrait de la définir comme une guérilla”, explique-t-il. L’un de ses principaux dirigeants, Carmen Villalba, incarcérée pour l’enlèvement de María Edith de Debernardi, l’une des grandes fortunes du pays, revendique depuis sa prison “le droit de [se] défendre, même par la violence” .“Qui pourrait être plus violent que les gros bras des haciendas qui s’en prennent à des paysans sans défense ?” avait-elle déclaré lors d’une conférence de presse, en 2008.
UNE ZONE OÙ PROSPÈRENT LES TRAFICS D’ARMES ET DE DROGUE

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PARAGUAY

Asunción

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750 km

“Des messages de ce genre suscitent sans doute une certaine adhésion dans cette région abandonnée par l’Etat, qui manque de communications, où se trouvent d’immenses propriétés qui font jusqu’à 20 000 hectares et où les organisations paysannes dénoncent régulièrement des abus, reconnaît Rafael Filizzola. Nous ignorons précisément combien de sympathisants compte l’EPP mais c’est un groupe , criminel qui opère dans une zone où prospèrent le trafic de drogue et celui des armes, et c’est cela qui est important. Le ministre ” souligne que, lors des trente jours d’état d’urgence, il n’y a pas eu d’atteintes aux droits de l’homme. Reste qu’il est difficile de comprendre pourquoi un grou-

puscule requiert un tel déploiement. Personne n’ignore à Asunción que Rafael Filizzola n’était pas favorable à l’état d’urgence. D’ailleurs, certains pensent que le président Lugo s’est vu obligé de le proclamer afin d’empêcher le Congrès, où il n’a pas la majorité, de prendre cette décision et de fixer un délai intenable pour l’arrestation des responsables de l’EPP. Le ministre de l’Intérieur n’évoque rien de ce genre. Il explique que cet état d’urgence avait d’autres objectifs. “L’armée n’est pas intervenue pour capturer les 20 ou 40 éventuels militants de l’EPP présents dans la zone, mais bien pour s’attaquer à d’autres problèmes”, assure-t-il. Sous la dictature du général Alfredo Stroessner, le Paraguay est devenu l’un des plus gros exportateurs de marijuana au monde. C’est un pays où les narcotrafiquants jouissent de protections dans l’armée, dans la classe politique et chez les fonctionnaires. Le gouvernement de Lugo ne dispose d’aucun soutien pour lutter contre cette incroyable corruption. Même les Etats-Unis ne sont guère engagés dans cette lutte. “C’est parce que nous produisons de la marijuana, et non de la cocaïne”, affirme le ministre. Soledad Gallego-Díaz

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asie
CHINE

La jeunesse dorée soigne son image
NANFENG CHUANG (extraits)

Alors que l’écart entre riches et pauvres se creuse de plus en plus, une génération d’héritiers prend les rênes des entreprises privées créées par leurs parents. Leur préoccupation : se faire accepter par la population.
Canton
sur les plateaux de télévision, ce qui a jeté un coup de projecteur sur les “riches de la deuxième génération”. Les journalistes, tels des rapaces affamés, ont souvent fait leurs choux gras de toutes les informations désavantageuses les concernant, en donnant l’image de noceurs invétérés. Avant eux, les chefs d’entreprise de la première génération avaient déjà été la cible d’un feu nourri de critiques pour leurs “péchés”, et la haine des riches était même devenue un facteur d’insécurité dans la société chinoise [depuis 2003, plusieurs riches entrepreneurs ont été tués dans le pays]. L’émergence de ce groupe de jeunes gens disposant d’un réel confort grâce aux richesses accumulées par leurs parents a suscité des sentiments complexes dans la société, partagée entre l’envie, la jalousie, le rejet et la haine… Ce genre d’état d’esprit n’est pas propice à l’instauration d’une société équilibrée. Il s’explique fondamentalement par l’énorme fossé qui sépare riches et pauvres. En Chine, le revenu moyen par habitant se situe aux alentours du 128e rang mondial et, même si l’on raisonne en terme de pouvoir d’achat (ce concept si cher aux économistes), la Chine arrive en 107e position, derrière des pays comme la Namibie, le Belize ou l’Ukraine. Trop de perdants pour peu de gagnants. Si la société chinoise se développe de façon si déséquilibrée, la montée en puissance d’un groupe social quel qu’il soit sera facteur d’instabilité. En 2008,

P

our le mariage d’un de ses employés, le 2 mai, Dong Ming n’a pas hésité, il lui a prêté sa Porsche Cayenne. Et il a non seulement mis à sa disposition son 4 x 4 d’une valeur de plus de 1,4 million de yuans [166 000 euros], mais il lui a également prêté six belles voitures qui ont formé un luxueux convoi nuptial. Il a ainsi permis au jeune marié de faire bonne figure. “Ce gars se dépense pour ma société, c’est normal de l’aider !” assure ce jeune “seigneur” de seulement 29 ans. Il se dit désireux de gérer son entreprise de façon humaine pour qu’elle soit “comme une grande famille”. Si vous pensez qu’il a ag i de manière sentimentale, détrompezvous ! Dong Ming souligne que les dirigeants ne doivent pas oublier que leur autorité leur est conférée par ceux qui les suivent… Une poigne de fer dans un gant de velours. Telle est l’idée centrale du management à la chinoise, car l’autorité exercée sans bienveillance, c’est un pouvoir autoritaire, et Dong Ming n’en veut pas. Cela fait environ un an qu’il a repris les rênes de l’entreprise de son père, l’usine à presses pour métaux Weili de la province du Zhejiang. Depuis, sa charge de travail n’a cessé d’augmenter. Comme pour Dong Ming, “prendre la relève” est une tâche pesante pour tous les riches de la

▲ En réalité,

les riches sont “pauvres” eux aussi, mais d’une façon différente. Dessin de Da Chuan paru dans Fengce yu Youmo, Pékin.

deuxième génération qui ont repris les affaires laissées par leurs parents. De plus, la presse a récemment rapporté des histoires comme celle d’un jeune riche qui, au volant de sa voiture de sport, a renversé un passant ou de personnes vivant dans un luxe infini, si bien que “riche de la deuxième génération” est devenu synonyme de “jeune flambeur”. L’association shanghaïenne Relais de Chine, qui regroupe ces riches héritiers, a déclenché une polémique sur le Net lorsqu’elle a proposé de remplacer l’expression “riches de la deuxième génération”, qu’elle

jugeait péjorative, par “chefs d’entreprise de la nouvelle génération”. En 2007, Dong Ming a même adressé une lettre au quotidien économique Diyi Caijing Ribao pour y exposer sans détour ses tourments en tant qu’héritier d’une entreprise privée. Depuis que, son diplôme universitaire en poche, il est entré dans la société paternelle, expliquait-il, il a souffert d’insomnies et de crises d’anxiété. Il a perdu l’appétit et a de plus en plus de cheveux blancs. Cette lettre a été reprise dans plus d’une centaine de médias, et Dong Ming a été invité à plusieurs reprises

MALAISIE

Qui sera la nouvelle star de l’islam ?
THE STRAITS TIMES

Trois mois d’épreuves, sous l’œil des caméras et face au jugement des téléspectateurs, aboutiront à l’élection du meilleur imam. Une émission de télé-réalité qui séduit.
Singapour
uand dix jeunes Malaisiens ont accepté de prendre part à la dernière émission de téléréalité, ils étaient loin de penser qu’ils seraient confrontés à la mort dans toute son horreur. Leur première épreuve a en effet consisté à laver et à inhumer un corps infecté par le virus du sida et ayant séjourné à la morgue pendant un mois sans être réclamé. Imam Muda, ce qui signifie “jeune imam” en malais, s’est fixé pour objectif d’enseigner aux participants les règles de l’islam. Les candidats s’affrontent sous le même toit pendant trois mois, mais il n’y a ni chansons, ni coups en douce, ni esbroufe. Ils sont là pour prouver qu’ils possèdent les qualités requises pour devenir le meilleur imam du groupe. L’une des fonctions de l’imam est de conduire les prières à la mosquée. Mais le nouveau programme entend informer les téléspectateurs que sa mission ne se résume pas à cette seule tâche et que le religieux doit aussi guider les fidèles dans tous les aspects de la vie islamique. Le pilote de l’émission, diffusé le 28 mai sur Astro Oasis, une chaîne de télévision par satellite payante, mettait donc en scène des jeunes gens confrontés à la tâche macabre de laver et d’enterrer un mort selon les rites musulmans. Sous la houlette de religieux et d’experts médico-légaux, ils ont baigné le corps, l’ont enveloppé dans un suaire de coton blanc, ont récité des prières et l’ont inhumé. “J’ai dû respirer un bon coup. Heureusement que je portais un masque. Et, Dieu merci ! j’ai réussi à aller jusqu’au bout”, a confié Nik Muhammad Adib Md Amin, un étudiant de 22 ans. Certains participants étaient si fébriles qu’ils ont fondu en larmes alors qu’ils priaient devant les tombes. Mais il se pourrait que le vainqueur verse également des larmes de joie. A la clé en effet : une bourse pour étudier à la célèbre université internationale de Médine, en Arabie Saoudite, un emploi d’imam à la mosquée de Kuala Lumpur, un
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pèlerinage à La Mecque, une voiture, 20 000 ringgits [5 000 euros] en liquide et un ordinateur portable Macintosh. Avec ses jeunes candidats, son cadavre et ses larmes, l’émission semble bien partie pour séduire le public malaisien [la chaîne a refusé de communiquer les premiers chiffres d’audience, mais un groupe créé sur Facebook a déjà reçu 12 000 adhésions]. Pour Izelan Basar, le directeur de la chaîne, il ne s’agit pas seulement de faire une émission à succès. Notre but, assure-t-il, est de “créer une nouvelle génération d’imams jeunes et crédibles […] et de promouvoir la compréhension de la religion, l’harmonie et la tolérance”. Astro Oasis, qui produit l’émission

avec le concours du Département fédéral des affaires religieuses, semble vouloir s’éloigner du cliché des vieux imams vêtus de robes longues et amples. Les participants, d’un âge compris entre 19 et 27 ans, apparaissent en costume-cravate et non en baju melayu, la tenue traditionnelle malaise des hommes [composée d’une tunique, d’un pantalon ou d’un sarong]. Le pari de la chaîne semble en passe d’être gagné, les apprentis imams ayant déjà, aux yeux de certains téléspectateurs, le statut d’idole. “Si tous les hommes étaient comme les candidats d’Imam Muda, la vie serait meilleure”, écrit ainsi Fan Noorhashimah sur la page Facebook de l’émission. Hazlin Hassan

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les riches de la deuxième génération n’avaient pas encore pris conscience du danger que cela constituait pour eux. Cette année-là, un forum ayant pour thème la montée en puissance des nouveaux riches s’est tenu à Shanghai. Un journaliste spécialisé en économie financière nous confie avoir vu accourir à Shanghai de tous les coins du pays des enfants de familles riches à peine diplômés ou poursuivant encore des études. Ils participaient à des salons de l’investissement et achetaient des placements à hauteur de plusieurs dizaines de millions de yuans. Certaines personnalités éclairées de Shanghai, inquiètes pour ces jeunes riches au comportement aussi puéril, ont eu l’idée de regrouper les plus entreprenants d’entre eux en une association, pour accompagner leur développement et les inciter à rendre à la société tout ce qu’ils ont reçu.
UNE ASSOCIATION POUR LES NOUVEAUX RICHES

Chen Xuepin, qui était alors rédacteur en chef du Diyi Caijing Ribao, a fait partie des sept fondateurs de cette association, tout comme Chen Hao, qui en a été le président. Ce dernier, fils d’un célèbre chef d’entreprise de la région de Jiaxing (dans la province côtière du Zhejiang), a de bonnes relations, il connaît beaucoup de jeunes riches et entretient de bons rapports avec le monde politique. L’association a été baptisée “Relais de Chine”. Etant donné la complexité des formalités d’enregistrement d’une association en Chine populaire [outre le fait que la procédure d’inscription est très longue et complexe, les autorités exercent un contrôle très strict sur la gestion des associations], ses fondateurs ont décidé de l’immatriculer à Hongkong, tout en gardant des bureaux à Shanghai, sur les rives de la rivière Suzhou. En un peu plus d’un an, l’association a recruté une centaine d’adhérents, composés non seulement de la deuxième génération, mais aussi d’une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs. “Ces deux forces seront le vecteur essentiel du développement futur de l’économie privée en Chine”, explique Chen Hao, qui espère que l’association donnera naissance à de grands hommes d’affaires comme Ma Yun [fondateur d’Alibaba, site de commerce en ligne, qui détient 74 % du marché chinois], Guo Guangchang [PDG du plus grand conglomérat privé de Chine continentale, Fosun International], Liu Chuanzhi [PDG du géant industriel informatique Lenovo] ou Wang Shi [président de Vanke, la plus grande compagnie immobilière de Chine]. Ji Weite, âgé de 31 ans, est membre du conseil de surveillance de l’association. Son père est à la tête d’une entreprise de premier plan dans le secteur privé des tubes en acier inoxydable. Pour le jeune homme, Relais de Chine a pour but d’“attirer en son sein ces personnes pour mieux les éduquer et les former”. De plus, grâce à cette association, “nos parents sont beaucoup plus tranquilles”, dit-il. Ils en viennent même à faire jouer leurs relations pour aider leurs enfants à entrer dans l’association. Chen Tongkui
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asie
JAPON

Une économie qui ne demande qu’à repartir
MAINICHI SHIMBUN

LE MOT DE LA SEMAINE

“SOKOJIKARA”
LES FORCES LATENTES

Malgré la croissance poussive et la morosité ambiante, le pays possède de nombreuses ressources pour sortir de la crise. L’avis d’un vétéran du journalisme économique.
Tokyo
ourquoi le Japon a-t-il du mal à reprendre des forces ? A l’heure où certains commencent à se demander si on ne devrait pas qualifier de perdues les vingt années qui ont suivi l’éclatement de la bulle économique, j’ai la certitude que le pays recèle encore des forces latentes qui lui permettront de renouer avec la croissance. La principale cause de la situation actuelle est liée à l’absence d’une direction à adopter pour rassembler les forces du pays. Le Japon actuel est incontestablement plus prospère que celui de mon enfance. Je suis né en 1942 et, juste après la capitulation, il était très difficile de se nourrir et de s’habiller. A cette époque, je n’aurais jamais pu imaginer avoir un jour une voiture. Pourtant, bien que pauvre, notre pays était dynamique et pénétré de la volonté de rattraper le niveau de vie occidental. L’Histoire nous avait appris que nos ancêtres avaient réussi à rattraper leur retard par rapport aux pays occidentaux en quelques dizaines d’années, après la restauration de Meiji. C’était comme une certitude : on en était aussi capables. Le premier Prix Nobel [le physicien Hideki Yukawa] (1949), les premières émissions de télévision (1953), les Jeux olympiques de Tokyo (1964)… Chacun de ces événements exaltait nos esprits et renforçait notre sentiment de cohésion. Le Japon ne cherchait plus à développer sa puissance militaire, mais se tournait avec enthousiasme vers l’économie. Afin d’améliorer le niveau de vie, nous fabriquions de bons produits et nous retrouvions ainsi notre place au sein de la communauté internationale. En outre, nous étions fiers non seulement de voir nos entreprises prospérer grâce au travail de chacun, mais aussi d’être reconnus grâce à des produits de bonne qualité que nous proposions à des prix accessibles. Nous étions alors pleinement conscients de la valeur de notre travail. Mais le pays est devenu une grande puissance et les Japonais se sont habitués au luxe. Peu à peu, le sens du travail, l’objectif et la cause commune qui maintenaient l’esprit de cohésion se sont dissipés. C’est alors que, frappé par l’éclatement de la bulle, le Japon s’est retrouvé dans une impasse. Avec le développement de la mondialisation et l’arrivée d’une ère de forte concurrence, le modèle d’activité à la japonaise qui consistait

P

Y

▲ Dessin de No-río,

Aomori.

Sondage

courrierinternational.com
L’anticipation au quotidien

W W W.

Selon une enquête d’opinion de l’Asahi Shimbun, 95 % des Japonais éprouvent de l’inquiétude quant à l’avenir du pays. Ils sont cependant 56 % à penser que le Japon dispose de ressources pour sortir de l’impasse. Vis-à-vis de la Chine, qui va bientôt ravir au Japon la place de deuxième puissance économique mondiale, le sondage révèle une attitude sereine : 73 % des personnes interrogées préfèrent que le Japon, malgré ce recul, limite les disparités sociales, contre seulement 17 % qui souhaitent qu’il reste une grande puissance au détriment de la justice sociale.

à fabriquer consciencieusement des produits de haute qualité à bas prix a été repris par les pays émergents, dont la Chine, la Corée du Sud et les pays d’Europe de l’Est. Ce qui caractérise la crise actuelle est un affaiblissement progressif et surtout l’absence de moments clés comme il y en a eu par le passé, tels que les navires noirs du commodore Perry lors de la restauration de Meiji [qui, en 1854, a contribué à l’ouverture du pays] ou la défaite de 1945. On assiste à un rétrécissement du marché en raison de la faible natalité et du vieillissement de la population. Nous savons d’ores et déjà que le PIB du Japon sera rattrapé en 2010 par celui de la Chine et nous pressentons que la présence du Japon sur la scène internationale va s’affaiblir graduellement. Qui plus est, la plupart des jeunes sont angoissés devant l’avenir et ont sans doute conscience qu’un jour ou l’autre ils vont perdre pied.
DE NOUVELLES INDUSTRIES POUR RETROUVER LA COHÉSION

Malgré ce contexte, je suis convaincu par les enquêtes que j’ai menées ces dix dernières années que le Japon recèle toujours une certaine puissance. Aujourd’hui, il est en train de se doter d’industries de haut niveau sur un modèle d’activité propre au XXIe siècle. Dans le secteur primaire, les produits agricoles, qui sont les ingrédients de la cuisine traditionnelle, jouissent d’une très bonne réputation et bénéficient d’une confiance absolue tant sur le plan de la saveur que sur celui de la sécurité et de la diététique. On a ainsi créé un secteur à mi-chemin entre le primaire et le secondaire, inimitable par les pays industrialisés comme par les pays émergents. Dans le secteur
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secondaire, grâce au recyclage des téléphones mobiles et des appareils électroménagers, on a vu naître l’exploitation massive des “mines urbaines” spécialisées dans le recyclage de produits rares. Le Japon a également à son actif une industrie “verte” qui compte plus de mille articles, la meilleure nanotechnologie au monde… Des techniques hautement performantes, soutenues par le système de PME à la japonaise, qui ont engendré un secteur incontestablement inimitable, encore une fois à michemin entre le secondaire et le tertiaire. De plus, l’industrie du contenu et les richesses culturelles et historiques du pays ainsi que la nature environnante favorisent le développement du secteur “tertio-quaternaire”, qui pourrait tout à fait écraser les autres pays. J’estime, pour ma part, que les demandes dans ces nouveaux secteurs pourraient s’élever de 20 000 à 30 000 milliards de yens [de 177 à 265 milliards d’euros]. Toutefois, c’est l’excès d’attention que portent les entreprises japonaises à leurs profits et à leur croissance qui est inquiétant. A force de s’en préoccuper, on délaisse le facteur psychologique de cohésion, l’objectif commun. Le Japon, plus de soixante ans après la fin de la guerre, a mis en place une société mature, dominée par la classe moyenne, qui condense la plupart des problèmes rencontrés par la communauté internationale en proie à la confusion. Si l’archipel parvient à consolider ses bases en retrouvant une nouvelle cause commune, et qu’il arrive à trouver un rôle lui permettant de prendre conscience de son existence, il servira de repère à l’Asie et découvrira sans doute des raisons de reprendre confiance en lui. Nobuhiko Shima
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es, we Kan !” : tel est le slogan en forme de jeu de mots qu’arbore le tee-shirt porté aujourd’hui par notre rédacteur en chef le plus japonophile des journalistes de Courrier international. Dans son dessin, No-rio utilise la même devise pour illustrer l’article ci-contre. C’est qu’après les tâtonnements de Yukio Hatoyama – sans doute inévitables à la suite de l’alternance de l’an dernier mais qui finissent néanmoins en eau de boudin – l’arrivée au pouvoir de Naoto Kan suscite chez les Japonais un nouvel espoir, mesuré, certes, mais espoir quand même. En effet, bien qu’affublé d’un sobriquet peu flatteur, Irakan ou “Kan l’irascible”, le nouveau chef de gouvernement ne manque pas d’atouts. Pour une fois, nous avons affaire à un dirigeant qui excelle dans les joutes oratoires ; il sait prendre des décisions et l’opiniâtreté n’est pas la moindre de ses qualités. Mais il se distingue surtout de ses prédécesseurs immédiats, tous issus de dynasties politiques, par ses origines et son parcours. Fils d’un salarié ordinaire, il a longtemps milité au sein de mouvements associatifs. En 1974, à 28 ans, il dirige (avec succès) la campagne électorale de Hisae Ichikawa, la grande dame du féminisme japonais ; élu député en 1980, il se fait connaître du grand public lorsqu’il livre, en tant que ministre de la Santé, une bataille contre son propre ministère pour venir en aide aux victimes du sang contaminé. Voilà donc quelqu’un qui a su garder le sens des réalités, celui du citoyen ou de la citoyenne lambda – quelqu’un dont on pressent qu’il peut raviver les forces latentes de la nation. Reste une inconnue : sa science de la diplomatie. Comme pour son ami Hatoyama, Okinawa et ses bases américaines demeurent un enjeu qui peut lui être fatal.
Kazuhiko Yatabe Calligraphie de Kyoko Mori

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ISRAËL


T U R QU I E

L’Etat impuissant face aux ultraorthodoxes
HA’ARETZ

Dans le bras de fer qui l’oppose aux écoles pratiquant la ségrégation, le juge de la Cour suprême Edmond Lévy est bien seul. Et pour cause : tous les gouvernements successifs ont été permissifs et se sont pliés aux exigences des religieux.
dicter des règles pour l’éducation de leurs enfants ! Pour eux, cela relève de la dictature laïque sioniste ! Les parents d’Emmanuel sont prêts à aller en prison pour défendre leur “éducation pure” et un mode de vie qu’ils prétendent vieux de trois mille ans. S’il s’agissait vraiment d’une question de vie ou de mort, d’une cause digne pour laquelle on accepte d’aller en prison, nul doute que les communautés ultraorthodoxes de Londres et de New York se seraient exilées depuis longtemps pour s’installer dans le seul pays au monde qui leur garantisse non seulement une totale liberté d’enseignement, mais également les fonds nécessaires. La seule et unique raison pour laquelle les chefs de la communauté haredim s’obstinent à maintenir un système d’éducation échappant à tout contrôle de l’Etat est qu’ils savent que personne ne les en empêchera. Lors de la création de l’Etat hébreu, David Ben Gourion voulait instaurer un système d’éducation unique, mais les circonstances concrètes et politiques en ont décidé autrement. Ensuite, ce furent les puissants partis laïques qui demandèrent à garder leurs écoles spéciales. Les seules écoles qui ont toujours été surveillées de près sont celles de la communauté arabe – pour des raisons de sécurité, naturellement. La communauté des ultraorthodoxes n’inquiétait pas Ben Gourion, car il était convaincu que ce petit groupe archaïque finirait par disparaître. Il était persuadé que, de même qu’il avait rangé les tefillin et le livre de prière de son enfance, la jeune génération de haredim ne manquerait pas d’embrasser le monde moderne. Il avait tort. Aujourd’hui, les écoles ultraorthodoxes sont fréquentées par presque 300 000 enfants israéliens, soit 51 % de plus qu’il y a dix ans. A l’exception d’un timide commentaire du ministre de l’Education, Gideon Sa’ar, aucun haut représentant du gouvernement n’a souhaité réagir à la situation à Emmanuel. Le risque politique est trop grand. Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou perdrait le contrôle de sa coalition s’il soutenait de quelque manière que ce soit l’ingérence du gouvernement dans les écoles haredim. Si le juge Lévy souhaite véritablement réaffirmer la suprématie de la loi sur une communauté récalcitrante, c’est au gouvernement qu’il doit s’en prendre. Anshel Pfeffer
* Les “pieux” ou les “fidèles” sont une constellation de courants religieux nés en Europe orientale à la fin du XVIIe siècle et rassemblés autour de plusieurs dynasties de rabbins charismatiques. DU 24 AU 30 JUIN 2010

Le sauveur du monde arabe ?
elon le ministre des Affaires étrangères turc, Ahmet Davutoglu, son pays se préoccuperait désormais “de tous les aspects de l’ensemble des questions régionales” dans le monde arabe, de la Mauritanie au détroit d’Ormuz [golfe Persique]. Cette déclaration m’a donné envie de demander à des responsables arabes de formuler leurs vœux et de dire ce qu’ils attendaient d’Ankara, où le “sultan ottoman” serait de retour “tel l’aigle dont les ailes couvrent de vastes contrées”, selon l’expression d’un conseiller de la présidence turque. Ces vœux arabes, les voici. PREMIER VŒU : résoudre la question palestinienne et obtenir la fin du conflit israélo-arabe, y compris le retrait israélien du plateau du Golan. Or cela semble compromis. Les relations entre la Turquie et Israël viennent de se détériorer, ce qui inquiète même la Syrie [le gouvernement turc avait servi d’intermédiaire entre Damas et Tel-Aviv]. DEUXIÈME VŒU : convaincre l’Iran de cesser ses ingérences dans les affaires d’autres pays de la région, de ne plus prendre le Liban et l’Irak en otages et de ne plus y entretenir ses cellules. TROISIÈME VŒU : faire mieux que les Américains. Washington n’a pas réussi à diffuser la démocratie dans la région. Aux Turcs de s’y coller et d’y promouvoir la laïcité ! QUATRIÈME VŒU : un conseiller de la présidence turque, Ersat Hürmüzlü, a proclamé que “la Turquie repose sur trois piliers immuables, la laïcité, la démocratie et l’alternance au pouvoir”. Ces propos ont inspiré à un responsable arabe l’espoir que “le Hamas suive l’exemple de la Turquie, et non l’inverse”. De même, les Arabes – au Liban et en Irak notamment – pourraient imiter l’armée turque plutôt que les gardiens de la révolution iraniens, qui répriment la population et bloquent la sécularisation de la société. La Turquie pourrait aussi expliquer à la Syrie que le Liban est un Etat souverain et prier l’Iran de bien vouloir cesser d’en faire sa rampe de lancement pour crises moyen-orientales. Quant à l’Irak, le vœu consiste à demander à la Turquie et à l’Iran de cesser leurs incursions visant les Kurdes, puisque ceux-ci ne sont pas moins des êtres humains que les habitants de Gaza. La liste des vœux est-elle close ? Bien sûr que non. Les ailes turques couvrent de si vastes contrées, d’est en ouest et du nord au sud, que l’on peut également demander la recette pour éviter l’éclatement du Soudan, trouver un règlement au conflit du SaharaOccidental, pacifier le Yémen, récupérer les îles émiraties occupées par l’Iran [en 1971], stabiliser la Somalie… Finalement, Ankara se chargera peut-être d’apporter le développement et la croissance économique. Il s’occupera aussi d’autres menus problèmes comme la lutte contre le terrorisme. Tariq Alhomayed, Asharq Al-Awsat, Londres

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Tel-Aviv

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e voudrais dédier cette chronique au juge de la Cour suprême Edmond Lévy, qui a défendu l’esprit et la lettre de la loi en mettant un terme à la détestable politique de ségrégation pratiquée par les écoles ultraorthodoxes entre les jeunes filles d’origine ashkénaze [communautés juives européennes, d’Europe centrale, notamment], et celles d’origine séfarade [issues du judaïsme espagnol et portugais] ou mizrahim [communautés orientales]. Pourtant, si le juge Lévy a eu raison de faire emprisonner les soixante-quatorze couples qui, refusant de respecter une décision de justice, persistaient dans leur refus d’envoyer leurs enfants dans une école non ségrégationniste de la colonie juive d’Emmanuel, en Cisjordanie, son courroux judiciaire n’est pas dirigé contre les vrais coupables. Le juge Lévy a bousculé les règles permettant aux rabbins ultraorthodoxes de décider de chaque aspect de l’éducation de près de 20 % d’enfants israéliens. On peut comprendre la colère des parents et des rabbins, qui ne s’attendaient pas à un tel bouleversement. Une chose est sûre, cet épisode se terminera très certainement par l’ouverture d’une école réservée aux jeunes filles “d’ascendance hassidique” [autrement dit ashkénaze]. Ainsi, au lieu d’une petite école, la ville en comptera deux minuscules, symboles du séparatisme et de la bigoterie des haredim*, mais aussi des limites de la souveraineté du gouvernement israélien. La question de l’enseignement privé est sujette à polémique dans la plupart des démocraties. Dans les pays les plus libéraux, les institutions privées restent soumises à une forme de contrôle gouvernemental et accordent au moins une partie de leurs programmes avec ceux de l’école publique. Dans ces pays, les écoles “privées” ne sont que des écoles recevant un financement privé. En Israël, l’immense majorité des écoles ultraorthodoxes sont financées à près de 75 % par des fonds publics, sans pour autant être astreintes à enseigner les matières principales définies par le ministère de l’Education, ni à préparer leurs élèves aux concours nationaux. Officiellement, elles sont placées sous l’égide du département haredim du ministère de l’Education, département qui manque cruellement d’effectifs. En réalité, les inspecteurs des écoles, omnipotents partout ailleurs, n’ont aucun contrôle sur les écoles ultraorthodoxes. La plupart étant également haredim, ils n’oseraient jamais

▲ Dessin de Kichka,

Israël.

“La municipalité de Jérusalem a validé, le 21 juin, la destruction de 22 maisons palestiniennes dans le quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, pour permettre la construction d’un site touristique baptisé Jardin du roi”, rapporte Yediot Aharonot. En mars, le Premier ministre Benyamin Nétanyahou avait accepté, sous la pression américaine, le gel de ce projet pour permettre la reprise des négociations indirectes avec les Palestiniens et éviter de nouvelles frictions avec Washington au sujet de la colonisation à Jérusalem-Est.

Colonisation

contredire les rabbins qui dirigent ces écoles. Et pourtant, cela ne suffit toujours pas à certaines de ces institutions, qui rejettent ce semblant de supervision alors qu’elles sont toujours financées à 55 % par l’argent des contribuables.
BEN GOURION VOULAIT UN SYSTÈME D’ÉDUCATION UNIQUE

On peut pointer du doigt l’arrogance de la communauté haredim, mais les véritables coupables, ce sont les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays depuis sa création. Cela fait soixante-deux ans qu’ils laissent faire et accordent toujours plus d’argent et d’autonomie aux écoles ultraorthodoxes. La Cour suprême n’y peut rien changer. La véritable question ici est de savoir à quel point une communauté fermée et séparée du reste de la société a le droit de gérer ses propres affaires au sein d’un Etat démocratique. Le gouvernement a-t-il des obligations envers les enfants dont les parents ont décidé d’appartenir à un groupe refusant l’éducation moderne ? Dans quelles circonstances les tribunaux ont-ils le droit d’intervenir pour empêcher des actions perçues comme injustes et motivées par des croyances minoritaires ? Où se trouve la limite entre les devoirs de la société et la dictature de la majorité ? Les chefs de la communauté haredim prétendent non seulement défendre les valeurs juives – du moins, selon leur propre interprétation –, mais également la cause sacrée de la démocratie. Ils demandent de quel droit le gouvernement se permettrait de leur
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IRAK

Erbil la Kurde cultive le pluralisme
AL-MUSTAQBAL

La ville emblématique du Kurdistan irakien fait preuve d’ouverture linguistique. Dans ses rues, on entend parler l’arabe, le turc, le persan, et bien entendu l’anglais.
Beyrouth
’avion se dirigeait vers Erbil et la plupart des passagers qui avaient embarqué à Beyrouth à bord de l’avion de la compagnie irakienne Iraqi Airways étaient kurdes. La nouvelle Constitution irakienne a adopté le kurde comme l’une des langues officielles. Pour ces deux raisons et un peu par fibre nationaliste, je m’attendais à pouvoir entendre des instructions de sécurité dans ma langue maternelle, le kurde donc, pour la première fois de ma vie. Un vieux monsieur assis à côté de moi n’avait, lui non plus, bien que septuagénaire, jamais eu ce privilège. Quelle ne fut pas notre déception à l’écoute des annonces, uniquement diffusées en arabe et en anglais ! Après l’atterrissage, j’ai pris soin de traîner un peu dans l’avion afin de descendre en dernier et d’avoir l’occasion de glisser un mot au pilote. Ma remarque l’a fait sourire, et il m’a répondu : “Vous arrivez dans une ville entièrement kurde. Profitez-en à fond. Vos oreilles vont être gâtées. ” Nouvelle déception. L’espoir suscité par la remarque du pilote n’a pas résisté à la réalité. Erbil, qui n’a connu que destruction, sang et larmes [à cause de la répression sanglante exercée par le régime de Saddam Hussein], est aujourd’hui une ville qui pousse comme un champignon, se modernise et change jour après jour. On y trouve tout et n’importe quoi. Mais certainement pas l’homogénéité d’une ville qui serait “entièrement kurde”. Car elle ne se limite pas à une seule dimension linguistique, culturelle ou identitaire. un nom à la tête d’une société financière qui investit d’énormes sommes d’argent dans la région. A lui seul, il incarne la domination de l’économie turque sur le marché local, qui entraîne dans son sillon la diffusion de la culture, des mœurs et surtout de la langue. Le turc aspire également à se tailler des parts dans le secteur de l’éducation, à travers un réseau d’écoles où cette langue est obligatoire. Plus généralement, le turc se renforce surtout parce que les Kurdes sentent confusément que la Turquie constitue pour eux une fenêtre sur le reste du monde. Par ailleurs, ils ont l’habitude de traiter avec la bourgeoisie turkmène [irakienne], présente depuis toujours à Erbil et à Kirkouk. Ce qui est vrai pour le turc l’est également très largement pour l’anglais : la jeunesse actuelle s’applique à maîtriser cette langue puisqu’elle lui ouvre des opportunités d’emploi dans le secteur des services, très implanté à Erbil.
LE PLURILINGUISME NE NUIT PAS À L’UNITÉ

L

▲ Dessin d’Arieh

Zeldich paru dans The New York Times Book Review, Etats-Unis.

venue de Mossoul, Diyali ou encore Tikrit [régions sunnites arabes] dans l’espoir de trouver un emploi grâce au développement économique, qui paraît fantastique par rapport au reste du pays ; soit une classe aisée qui a fui les tensions et les violences afin de trouver refuge sur un territoire beaucoup plus calme. Au-delà de tout cela, l’arabe est particulièrement dominant en tant que langue du religieux et du spirituel. Car l’islam sunnite kurde n’a jamais fait partie d’une identité kurde

antiarabe. De même, l’arabe reste présent dans la culture et les médias : acteurs, artistes de variétés et présentateurs télé du monde arabe font partie de l’univers culturel d’Erbil. Quant à la langue turque, c’est celle de la bonne société kurde, un peu comme le français l’était dans l’Europe du XVIIIe siècle. Ainsi, l’effigie du fameux artiste turc Ibrahim Tatlises est présente dans toutes les rues de la ville. Il n’est plus seulement l’emblème de la chanson d’auteur, mais s’est également fait

SÉCURITÉ Le
RÉGION AUTONOME DU KURDISTAN IRAKIEN
TURQUIE SY* IRAK IRAN

Kurdistan entre l’enclume et le marteau
gouvernement ne fait rien, il est probable que les armées turque et iranienne multiplieront leurs opérations cet été, en réponse systématique aux actions du PKK et du PJAK. Le PKK a mis fin à son cessez-le-feu au début du mois de juin, et son dirigeant, le leader emprisonné en Turquie Abdullah Öcalan, a menacé d’intensifier la lutte armée [le 19 juin, une attaque du PKK dans la province turque d’Hakkari, près de la frontière irakienne, a fait 11 morts parmi les soldats turcs]. Le gouvernement kurde devrait interpréter cela comme une raison supplémentaire que saisira l’armée turque pour franchir la frontière irakienne. Le président de la région autonome kurde, Massoud Barzani, s’est rendu début juin en Turquie. C’est une étape importante dans l’amélioration des relations bilatérales. Mais cette démarche aura à faire face à certaines réticences. Au sein de l’establishment turc, l’élite kémaliste et les hauts gradés de l’armée turque ne voient pas d’un bon œil le développement de liens économiques et politiques entre la Turquie et le Kurdistan irakien. C’est aussi le cas de certains dirigeants du PKK. Le Kurdistan irakien risque de devenir le théâtre d’un conflit militaire.
Azad Amin, Kurdish Globe (extraits), Erbil

LA LANGUE TURQUE, C’EST CELLE DE LA BONNE SOCIÉTÉ

La langue et la culture arabes, par exemple, sont partout présentes. Il y a vingt ans encore, l’arabe était la seule langue officielle de l’administration et du monde des affaires, même si Bagdad avait autorisé l’usage du kurde dans la littérature et l’enseignement. Aujourd’hui, pour la plupart de ceux qui ont plus de 30 ans, c’est la langue dans laquelle ils s’expriment spontanément. Beaucoup de choses ont changé, mais l’arabe reste également la langue du pouvoir central de Bagdad, ce qui lui assure une forte présence. Car l’Etat irakien est considéré comme l’espace politique naturel du Kurdistan irakien et les élites politiques, culturelles et économiques qui veulent s’adresser à l’ensemble des Irakiens se doivent de maîtriser la langue arabe à l’oral comme à l’écrit. A cela s’ajoute la présence de dizaines de milliers d’Irakiens arabophones dans la région, et notamment à Erbil. Ils appartiennent à deux catégories : soit une main-d’œuvre bon marché

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150 km

a stabilité de la région kurde autonome d’Irak – seule zone sûre du pays – est menacée. Depuis plusieurs semaines, la Turquie et l’Iran violent nos frontières pour lutter contre la guérilla kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan [PKK, actif en Turquie] et celle du Parti pour une vie libre au Kurdistan [PJAK, basé en Iran]. Ces deux organisations ont pu installer leurs bases arrière dans les montagnes du Kurdistan irakien. Les réactions du gouvernement régional kurde et du gouvernement central irakien ont été faibles et peu significatives. Le gouvernement régional est le premier concerné, car la protection des frontières repose sur ses forces de sécurité, les peshmergas [combattants kurdes]. Néanmoins, une réponse unilatérale des peshmergas compliquerait encore davantage la situation. C’est à l’Irak d’agir sur cette question comme un Etat souverain. Reste que, si ces incursions deviennent permanentes, alors les autorités kurdes n’auront d’autre choix que d’agir militairement pour défendre la souveraineté du Kurdistan et le bien-être de ses citoyens. Ces violations de territoire ne doivent pas être perçues comme des incidents temporaires qui se limitent à pourchasser les guérillas. Si notre

L

Reste la langue persane, qui est celle de la culture, de la littérature et de l’esprit. Elle s’écrit dans le même alphabet que le kurde. Elle a aussi des règles grammaticales et des expressions très voisines. Cela ne permet pas seulement d’accéder à la littérature iranienne. Cela en fait surtout la langue grâce à laquelle les Kurdes peuvent prendre connaissance des nouvelles publications internationales, vu que les Iraniens font allègrement des traductions pirates. Toutes ces considérations linguistiques nous amènent à nous demander si cela ne fait pas d’Erbil la candidate idéale pour accueillir le siège du projet proposé par le secrétaire général de la Ligue arabe lors de son dernier sommet [en mars 2010], à Syrte, en Libye. Cette proposition consiste à créer un espace culturel et politique commun entre les pays arabes et leurs voisins régionaux. Tous ces pays ont en commun de tenter d’interdire l’expression des spécificités linguistiques de leurs minorités. Pourquoi ne pas leur demander de contempler le pluralisme qui existe dans une petite ville comme Erbil ? Ne pourrait-il pas servir à les aider à surmonter leur crainte obsessionnelle de voir l’unité et la stabilité de leurs pays mises à mal par le plurilinguisme ? En attendant, je continuerai à espérer, chaque fois que je prendrai l’avion, que l’équipage me parle en kurde. Car, dans les moments de tension, cette langue a un effet apaisant sur moi. Tout simplement parce que c’est en kurde que ma mère me disait de faire attention chaque fois que je quittais la maison, et je l’entends encore aujourd’hui. Rustom Mahmoud

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afrique
BURUNDI

Un scrutin sous haute tension
LE PAYS

A l’approche de l’élection présidentielle du 28 juin, l’insécurité redouble dans le pays. Le président sortant et candidat unique, Pierre Nkurunziza, en porte en grande partie la responsabilité.
Ouagadougou

A

u Burundi, le pouvoir et l’opposition se regardent en chiens de faïence depuis les élections communales du 24 mai 2010. La remise en cause par l’opposition de la transparence et de la régularité du scrutin a détérioré les rapports entre les politiciens burundais. Pour montrer qu’ils sont sérieux dans leur demande de reprise des élections, entachées d’irrégularités à leurs yeux, sept candidats de l’opposition se sont retirés de la course à la présidentielle. Cette situation a ouvert un boulevard au candidat du parti au pouvoir, Pierre Nkurunziza, qui brigue sa propre succession à l’élection du 28 juin. La sourde oreille faite par le pouvoir face au souhait de l’opposition de reprendre les communales, et surtout de faire campagne pour le boycott, a eu pour conséquence la montée de la tension, comme il fallait d’ailleurs s’y attendre. C’est ainsi que, le 16 juin, des affrontements ont opposé la police et des militants des Forces nouvelles de libération (FNL) qui ont déferlé des collines dominant la capitale, Bujumbura, pour protéger leur leader, l’exchef rebelle Agathon Rwasa, qui, selon la rumeur, aurait été arrêté. Au fur et à mesure que la date de l’élection se rapproche, la tension monte, sans oublier l’insécurité, dont une espèce d’avantgoût est donné par des grenades qui explosent çà et là [elles ont fait 2 morts et 37 blessés dans la nuit du 18 au 19 juin]. Et le tout se déroule pour le

▶ Dessin

de Glez paru dans le Journal du jeudi, Ouagadougou.

Libération

Plus de 1 300 prisonniers ont été libérés, début juin, en application d’une grâce présidentielle. Le président Pierre Nkurunziza avait pris ce décret en mars dans le but d’“améliorer les conditions carcérales” dans le pays. L’opposition a qualifié cette libération de “mesure populiste qu’on a fait traîner en longueur pour la mettre en application juste avant l’élection présidentielle dont Pierre Nkurunziza sera le seul candidat”.

moment dans l’indifférence de la communauté internationale, qui a manqué l’occasion d’apaiser les choses, comme aurait pu le faire le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon. En visite le 9 juin dans ce pays, celui-ci a pratiquement pris fait et cause pour le pouvoir en affirmant que les élections communales s’étaient déroulées dans des conditions acceptables. Cela a suffi pour irriter l’opposition et l’amener à retirer ses candidats de l’élection présidentielle. Il aurait fallu beaucoup plus de tact face à un pays

qui ne s’est pas encore complètement remis de la guerre civile. Mais Pierre Nkurunziza se préoccupe surtout de la tenue de la présidentielle qu’il va remporter faute de concurrents. Or cette élection est justement celle de tous les dangers en ce sens qu’elle pourrait remettre le feu aux poudres. Le régime en place en a-t-il vraiment conscience ? Il ne doit pas se laisser obnubiler par la réélection du candidat sortant au point de ne pas voir les étincelles qui naissent et qui peuvent allumer un grand feu que le pays ne serait pas en mesure

d’éteindre tout seul. Ancien chef rebelle lui-même, Pierre Nkurunziza est bien placé pour connaître les affres de la guerre, ses conséquences désastreuses pour un pays. Il est bien placé aussi pour savoir qu’un président même légitimement élu ne peut gouverner dans un contexte d’instabilité. C’est dire qu’il peut éviter à son pays des souffrances inutiles en nouant le dialogue avec l’opposition. Il faut qu’il commence déjà par l’écouter, par discuter avec elle, pour que la présidentielle ne mette pas en péril la paix sociale. Séni Dabo

MAROC

Petits pas en faveur du droit à l’avortement
TELQUEL

Alors que l’interruption volontaire de grossesse reste illégale, un premier colloque sur le sujet a été organisé dans un cadre officiel. Les organisateurs y voient une victoire.
Casablanca
réussi son pari de réunir les points de vue des médecins, de la loi, de l’éthique, de la religion et des droits de l’homme. Les nombreux gynécologues assistant au colloque ont poussé de véritables appels de détresse, martelant que l’illégalité de l’IVG n’empêchait pas les femmes d’avorter, mais les mettait simplement en danger. Selon les médecins, des femmes arrivent chaque jour dans un état physique et mental désespéré. Théoriquement, la loi pénalise les avorteurs (de un à cinq ans de prison) et les avortées (de six mois à deux ans), même si dans les faits les seules poursuites judiciaires ont lieu en cas de décès. Mais l’article 453, selon lequel “l’avortement n’est pas puni quand il vise à sauvegarder la vie ou la santé de la mère”, constitue une fenêtre importante, a expliqué le Dr Chafik Chraïbi, président de l’AMLAC. Il suffirait de se référer à la définition de la santé émise par l’OMS, qui inclut la santé mentale, pour autoriser l’IVG. Côté religion, rien d’absolu. Comme souvent dans l’islam, les interprétations varient. La plupart des sunnites malékites, majoritaires au Maghreb, condamnent l’avortement dès la conception, mais les écoles hanbalite et chafiite l’autorisent jusqu’à 40 jours de grossesse, et les hanafites jusqu’à 120 jours. “Le législateur n’est pas obligé de rester prisonnier de l’opinion malékite”, a argumenté le sociologue Abdessamad Dialmy. “Il pourrait profiter de ces ouvertures, comme l’a fait la Tunisie” [pionnière de la légalisation de l’IVG en terre d’islam, elle l’autorise depuis 1973 jusqu’à 3 mois de grossesse]. Si les textes de loi inter30 DU 24 AU 30 JU IN 2010

L

’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (AMLAC) peut se féliciter d’avoir marqué des points en organisant son premier colloque sur l’avortement, les 28 et 29 mai. Certes, la participation des pouvoirs publics était timide. Des représentants des ministères de l’Education et de la Justice sont intervenus, mais celui de la Santé n’a pas voulu s’impliquer officiellement. L’AMLAC avait pris soin de replacer l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans son contexte, entre un volet sur la prévention des grossesses non désirées et un autre sur les enfants abandonnés. Elle a

nationaux n’évoquent aucun droit à l’avortement en soi, en raison de l’absence de consensus sur le droit à la vie du fœtus luimême, les défenseurs des droits de l’homme se fondent sur les droits à la santé et à la vie de la femme pour réclamer son encadrement légal. Enfin, l’AMLAC a formulé plusieurs recommandations destinées au Parlement, au secrétariat du gouvernement et au roi. La plus importante demande l’assouplissement de la loi pour autoriser l’avortement uniquement dans certains cas (viol, inceste…). Par ailleurs, le délai maximal suggéré est plutôt court : 2 mois de grossesse (sauf en cas de malformation fœtale). Il s’agit d’une démarche prudente destinée à faire évoluer la société en douceur. Zoé Deback

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afrique
SOMALIE

Des enfants soldats payés par les contribuables américains
THE NEW YORK TIMES

Financé par les Etats-Unis, le gouvernement de transition envoie au front des gamins qui n’ont parfois même pas 10 ans. Washington et Mogadiscio n’ont jamais ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant.
New York
DE MOGADISCIO wil Salah arpente les rues de la ville en ruine Les vêtements qu’il porte sont en lambeaux, et rien ne le distingue des autres gamins du coin. Rien, sauf peut-être la kalachnikov chargée qu’il porte à l’épaule et aussi le fait qu’il travaille pour une armée régulière qui est financée par les Etats-Unis. “Arrête”, lance-t-il en brandissant son arme à l’adresse d’un homme qui tente de franchir le barrage. Soudain, la colère défigure son visage angélique. Le chauffeur s’arrête immédiatement. En Somalie, la vie ne vaut pas cher et personne ne se risque à contredire un gamin de 12 ans lorsqu’il est en colère. Tout le monde sait que les rebelles islamistes de Somalie enrôlent des enfants sur les terrains de foot pour en faire des soldats. Mais Awil n’est pas un rebelle. Il travaille pour le gouvernement fédéral de transition somalien, pièce maîtresse de la stratégie américaine antiterroriste dans la Corne de l’Afrique. Selon les associations de défense des droits de l’homme en Somalie et des représentants des Nations unies, le gouvernement somalien – dont la survie dépend de l’aide de la communauté internationale – envoie des centaines d’enfants sur le front, dont certains n’ont pas plus de 9 ans. On trouve des enfants soldats partout dans le monde, mais, selon les Nations unies, le gouvernement somalien fait partie des pays qui s’obstinent à violer la convention relative aux droits de l’enfant, au même titre que des groupes rebelles comme l’Armée de résistance du Seigneur [mouvement d’origine ougandaise composé à 80 % d’enfants et qui sévit notamment en République centrafricaine et au Sud-Soudan]. Les représentants du gouvernement somalien reconnaissent ne pas avoir été très regardants. Ils ont également révélé que le gouvernement américain leur apportait une aide financière pour rémunérer les soldats, une information confirmée par Washington. Ces enfants soldats sont donc payés par le contribuable américain. L’ONU aurait offert au gouvernement somalien de l’aider à démobiliser ces enfants. Mais les dirigeants somaliens sont paralysés par des dissensions internes très graves et n’ont pas donné suite. Plusieurs hauts fonctionnaires américains ont exprimé leurs inquiétudes et appelé leurs homologues somaliens à davantage de discernement. Mais ils reconnaissent leur impuissance à garantir que l’argent des Américains ne sert pas à armer des enfants. Selon l’UNICEF, seuls deux pays n’ont pas ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant, qui interdit le recours aux enfants soldats de moins de 15 ans : les Etats-Unis et la fui pour leYémen, il a rejoint une milice à 7 ans. Il vit désormais avec d’autres soldats du gouvernement dans un bouge jonché de paquets de cigarettes et de vêtements sales. Awil ne sait même pas quel âge il a exactement. Ici, les certificats de naissance sont rares. Il gagne environ 1,50 dollar [1,20 euro] par jour, mais, comme pour la plupart des militaires, la solde est irrégulière. Son lit est un matelas couvert de mouches qu’il partage avec deux autres enfants, âgés de 10 et 13 ans. “Il devrait être à l’école, reconnaît son chef. Mais il n’y a pas d’école !” Awil est chaque jour exposé à une foule de dangers, notamment les échanges de tirs entre factions rivales au sein même de son armée. Le gouvernement somalien est gangrené par les divisions. “J’ai perdu espoir”, affirme CheikhYusuf Mohamed Siad, ministre de la Défense, qui a démissionné début juin avec plusieurs autres ministres. “Cette mission internationale ne sert à rien. Awil sait que les conseillers du ” président ont planifié une opération militaire pour reprendre lentement Mogadiscio, aux mains des rebelles. Il a hâte d’en découdre. Jeffrey Gettleman

A

Somalie. Pour de nombreux groupes de défense des droits de l’homme, cette situation est inacceptable, et même Barack Obama, lors de sa campagne présidentielle, l’avait reconnu. “C’est ennuyeux de se retrouver aux côtés de la Somalie, un pays qui vit dans l’anarchie”, avait-il déclaré.
TOUTE UNE GÉNÉRATION QUI A GRANDI DANS LA RUE

prématurément Awil. Il adore fumer et il est accro au qat, une feuille amère qui se mâche et lui permet d’oublier la dure réalité pour quelques heures. Abandonné par ses parents qui avaient

▲ Dessin de Hachfeld

paru dans Neues Deutschland, Berlin.

Dans tout le pays, des visages poupins arborent des armes imposantes. Ils tiennent des barrages et n’hésitent pas à arrêter des énormes 4 x 4 même s’ils arrivent à peine à la hauteur du capot… Les représentants du gouvernement somalien reconnaissent ne pas avoir fait de détails : il leur fallait lever une armée au plus vite. “Je vais être honnête avec vous, nous recrutons toute personne capable de porter une arme !” admet un de ces représentants, qui a tenu à conserver l’anonymat. Awil a d’ailleurs du mal à tenir la sienne. Elle pèse environ 5 kilos. La courroie lui scie l’épaule et il est constamment en train de la changer d’épaule en grimaçant. Parfois, son camarade Ahmed Hassan vient lui donner un coup de main. Ahmed a 15 ans, il raconte qu’il a été envoyé en Ouganda, il y a plus de deux ans, pour une formation militaire. Cette information est difficilement vérifiable. Une chose est sûre, des conseillers militaires américains ont participé à la formation des soldats somaliens en Ouganda. “J’y ai appris à tuer avec un couteau”, explique Ahmed avec enthousiasme. Les enfants n’ont pas beaucoup de perspectives d’avenir en Somalie. Après la chute du gouvernement, en 1991, une génération entière de gamins a grandi dans la rue. La plupart des enfants ne sont jamais allés à l’école publique et n’ont jamais joué dans un parc. Comme tant d’autres enfants somaliens, la guerre a endurci
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EXPOSITION 5 MAI - 9 AOÛT 2010

DREAMLANDS

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◀ Dessin d’El Roto

paru dans El País, Madrid.

Où va l’Université ?
L’éducation victime de l’économie
■ En avril, l’université du Middlesex, au Royaume-Uni, annonçait la fermeture de son département de philosophie. Heureusement, la mobilisation internationale a permis d’éviter le pire : il sera transféré dans un autre établissement. ■ En cette période de crise, les enseignements relevant des humanités reculent un peu partout dans le monde, au nom de la rentabilité. ■ Attention ! la démocratie a tout à y perdre, alerte la philosophe américaine Martha Nussbaum dans son nouveau livre.

Une crise planétaire de l’éducation
Partout dans le monde, au nom du progrès économique, les pays renoncent à cultiver chez les jeunes des compétences pourtant indispensables à la survie des démocraties. Mise en garde de la philosophe américaine Martha Nussbaum.
THE TIMES LITERARY SUPPLEMENT (extraits)

N

Londres
▲ “Nous sommes

ous traversons actuellement une crise de grande ampleur et d’envergure internationale. Je ne parle pas de la crise économique mondiale qui a débuté en 2008 ; je parle d’une crise qui passe inaperçue mais qui risque à terme d’être beaucoup plus dommageable pour l’avenir de la démocratie, une crise planétaire de l’éducation. De profonds bouleversements sont en train de se produire dans ce que les sociétés démocratiques enseignent aux jeunes et nous n’en avons pas encore pris toute la mesure. Avides

en train de transformer les vieilles universités en centres commerciaux de la connaissance !” Sur la pastille : Achetez un doctorat. Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

de réussite économique, les pays et leurs systèmes éducatifs renoncent imprudemment à des compétences pourtant indispensables à la survie des démocraties. Si cette tendance persiste, des pays du monde entier produiront bientôt des générations de machines utiles, dociles et techniquement qualifiées, plutôt que des citoyens accomplis, capables de réfléchir par eux-mêmes, de remettre en cause la tradition et de comprendre le sens des souffrances et des réalisations d’autrui. De quels bouleversements s’agit-il ? Les humanités et les arts ne cessent de perdre du terrain, tant dans l’enseignement primaire et secondaire qu’à l’université, dans presque tous les pays du monde. Considérées par les politiques comme des accessoires inutiles, à un moment où les pays doivent se défaire du superflu afin de rester compétitifs sur le marché mondial, ces disciplines disparaissent à vitesse grand V des programmes, mais aussi de l’esprit et du cœur des parents et des enfants. Ce que nous pourrions appeler les aspects humanistes de la science et des sciences sociales est également en recul, les pays préfé-

rant rechercher le profit à court terme en cultivant les compétences utiles et hautement appliquées adaptées à ce but. Nous recherchons des biens qui nous protègent, nous satisfassent et nous réconfortent – ce que [l’écrivain et philosophe indien] Rabindranath Tagore appelait notre “couverture” matérielle. Mais nous semblons oublier les facultés de pensée et d’imagination qui font de nous des humains et de nos rapports des relations empathiques et non simplement utilitaires. Lorsque nous établissons des contacts sociaux, si nous n’avons pas appris à imaginer chez l’autre des facultés intérieures de pensée et d’émotion, alors la démocratie est vouée à l’échec, car elle repose précisément sur le respect et l’attention portés à autrui, sentiments qui supposent d’envisager les autres comme des êtres humains et non comme de simples objets. Aujourd’hui plus que jamais, nous dépendons tous de personnes que nous n’avons jamais rencontrées. Les problèmes que nous avons à résoudre – qu’ils soient d’ordre économique, écologique, religieux ou politique –

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la justice sociale, de parler au moins une langue étrangère, de mesurer la complexité des grandes religions du monde. Disposer d’une série de faits sans être capable de les juger, c’est à peine mieux que l’ignorance. Etre capable d’avoir une pensée construite sur un large éventail de cultures, de groupes et de nations et sur l’histoire de leurs interactions, voilà ce qui permet aux démocraties d’aborder de façon responsable les problèmes auxquels elles sont actuellement confrontées. Et la capacité à imaginer le vécu et les besoins de l’autre – capacité que presque tous les êtres humains possèdent peu ou prou – doit être grandement développée et stimulée si nous voulons avoir quelque espoir de conserver des institutions satisfaisantes, au-delà des multiples clivages qui existent dans toute société moderne. “Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue”, affirmait Socrate. Il vivait dans une démocratie friande de discours enflammés et sceptique à l’égard de l’argumentation, et paya de sa vie son attachement à cet idéal de questionnement critique.

L’auteure

Des cours magistraux sans participation active
Aujourd’hui, son exemple est au cœur de la théorie et de la pratique des enseignements de culture générale dans la tradition occidentale, et des idées similaires sont à la base du même enseignement en Inde et dans d’autres cultures non occidentales. Si l’on tient à dispenser à tous les étudiants de premier cycle une série d’enseignements relevant des humanités, c’est parce que l’on pense que ces cours les inciteront à penser et à argumenter par eux-mêmes, au lieu de s’en remettre simplement à la tradition et à l’autorité et parce que l’on estime que, comme le proclamait Socrate, cette capacité à raisonner est importante dans toute société démocratique. Elle l’est particulièrement dans les sociétés multiethniques et multiconfessionnelles. L’idée que chacun puisse penser par lui-même et échanger avec d’autres dans un esprit de respect mutuel est essentielle à la résolution pacifique des différences, tant au sein d’une nation que dans un monde de plus en plus divisé par des conflits ethniques et religieux. L’idéal socratique est toutefois mis à rude épreuve parce que nous voulons à tout prix maximiser la croissance économique. La capacité à penser et à argumenter par soi-même ne semble pas indispensable pour qui vise des résultats quantifiables. Qui plus est, il est très difficile de déterminer la capacité socratique par des tests standardisés. Dans la mesure où les tests standardisés deviennent l’aune au moyen de laquelle on évalue les écoles, les aspects socratiques des programmes et de la pédagogie ont toutes les chances d’être abandonnés. La culture de la croissance économique est friande de tests standardisés et éprouve de l’agacement à l’égard des enseignements qui ne se prêtent pas aisément à ce genre d’estimation. La pensée socratique est une pratique sociale. Dans l’idéal, elle devrait orienter le fonctionnement de toute une série d’institutions sociales et politiques. C’est aussi une discipline qui peut être enseignée dans le cadre d’un cursus scolaire

sont d’envergure planétaire. Aucun d’entre nous n’échappe à cette interdépendance mondiale. Les écoles et les universités du monde entier ont par conséquent une tâche immense et urgente : cultiver chez les étudiants la capacité à se considérer comme les membres d’une nation hétérogène (toutes les nations modernes le sont) et d’un monde encore plus hétérogène, et avoir une certaine compréhension de l’histoire et du caractère des différents groupes qui le peuplent. Si le savoir n’est pas une garantie de bonne conduite, l’ignorance est presque à coup sûr une garantie de mauvaise conduite. La citoyenneté mondiale a-t-elle réellement besoin des humanités ? Elle nécessite certes beaucoup de connaissances factuelles que les étudiants peuvent acquérir sans formation humaniste – par exemple en mémorisant les faits dans des manuels standardisés (à supposer qu’ils ne contiennent pas d’erreurs). Pour être un citoyen responsable, toutefois, il faut tout autre chose : être capable d’évaluer les preuves historiques, de manier les principes économiques et d’exercer son esprit critique, de comparer différentes conceptions de

Martha Nussbaum, 63 ans, est l’un des grands noms de la philosophie américaine contemporaine. Professeur de droit et d’éthique à la faculté de droit de l’université de Chicago, elle est connue pour ses travaux sur les questions de développement. Elle a notamment contribué, avec l’économiste Amartya Sen, à l’élaboration du concept de “capabilité”, qui permet de mesurer le développement d’un pays non pas en termes de PIB, mais en fonction de la liberté des individus à mener tel ou tel type de vie. Elle est l’auteure d’une vingtaine d’ouvrages, dont un seul, Femmes et développement humain (éd. Des femmes, 2008), est traduit en français. Le texte que nous publions ici est une version condensée du premier chapitre de son livre Not For Profit: Why Democracy Needs the Humanities (A but non lucratif. Pourquoi la démocratie a besoin des humanités), qui vient de paraître aux Etats-Unis, aux presses de l’université Princeton.

ou universitaire. Elle est très contraignante pour les enseignants, car elle repose sur des échanges intensifs avec les étudiants, mais elle donne souvent des résultats à la mesure de l’investissement. Encore relativement courante aux Etats-Unis, avec son modèle des liberal arts [enseignements de culture générale], elle est plus rare en Europe et en Asie, où les étudiants entrent à l’université pour se spécialiser sans être tenus de suivre un cursus de culture générale et où le mode normal d’enseignement passe par des cours magistraux, sans feed-back ni participation active des étudiants. Pourtant, il n’est pas utopique de vouloir conférer une dimension socratique à l’enseignement, y compris au niveau scolaire ; c’est tout à fait à la portée d’une collectivité qui respecte l’esprit de ses enfants et les impératifs de la démocratie. A partir du XVIIIe siècle, en Europe, en Amérique du Nord et surtout en Inde, des penseurs ont commencé à se démarquer du modèle d’éducation fondé sur l’apprentissage par cœur pour mener des expériences faisant de l’enfant un par-

DR

Lexique

Q

u’entend-on au juste par humanités ? Pour Le Petit Robert, le terme, vieilli, désigne l’étude de la langue et de la littérature grecques et latines. Dans un sens plus actuel, il englobe – comme son équivalent anglais humanities, très usité – l’histoire, la géographie, la philosophie, le droit, les langues et la littérature, etc., en gros toutes les disciplines qui n’entrent pas dans la catégorie des sciences dites “dures” ou “exactes”. Comment le notait en 2005 l’universitaire française Michèle Gally, le terme est inconnu dans les catégories de la recherche institutionnelle, où l’on préfère parler de “sciences humaines et sociales” ou de “sciences de l’homme et de la société”. En revanche, il est très prisé des écoles d’ingénieurs et il revient en force dans les universités, où il n’est plus rare de trouver des départements des humanités. Un Institut des humanités devrait également voir le jour prochainement au sein de l’université Paris-Diderot (Paris-VII).

ticipant actif et critique. Les théories européennes novatrices – celles, par exemple, de Jean-Jacques Rousseau, de Johann Pestalozzi et de Friedrich Fröbel – ont eu une influence déterminante aux Etats-Unis, par le biais des travaux de Bronson Alcott et d’Horace Mann au XIXe siècle puis, au XXe siècle, de John Dewey, indéniablement le plus influent praticien américain de l’éducation socratique et son théoricien le plus brillant. Contrairement à ses prédécesseurs européens, Dewey vivait et enseignait dans une démocratie florissante et son objectif premier était de produire une génération de citoyens démocratiques respectueux les uns des autres. Ses expériences ont laissé une empreinte profonde sur l’enseignement primaire aux Etats-Unis. Cela explique que les valeurs socratiques y soient un peu moins malmenées qu’ailleurs dans le monde, où elles sont depuis longtemps passées de mode. Mais les choses évoluent rapidement et ▶

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l’effondrement de l’idéal socratique n’est pas loin. Pour bien comprendre le monde complexe qui les entoure, les citoyens n’ont pas assez des connaissances factuelles et de la logique. Il leur faut un troisième élément, étroitement lié aux deux premiers, que l’on pourrait appeler l’imagination narrative. Autrement dit, la capacité à se mettre à la place de l’autre, à être un lecteur intelligent de l’histoire de cette personne, à comprendre les émotions, les souhaits et les désirs qu’elle peut éprouver. Cultiver l’empathie est au cœur des meilleures conceptions modernes de l’éducation démocratique, à la fois dans les pays occidentaux et non occidentaux. Cela doit se faire pour beaucoup au sein de la famille, mais les écoles, et même les universités, jouent aussi un rôle important. Pour le remplir correctement, elles doivent accorder dans leurs programmes une place de choix aux humanités et aux arts, qui améliorent la capacité à voir le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre – capacité que les enfants développent par le biais de jeux d’imagination.

▶ “A l’université

on t’apprend à penser, et au travail tu peux avoir des ennuis si tu le fais.” Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

WEB

Dans nos archives
▶ “Non à l’éducation fast-food !” par le sociologue allemand Ulrich Beck. (CI n° 1010, du 11 mars 2010) ▶“Former des

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courrierinternational.com

La capacité à se mettre à la place des autres
Selon le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W.Winnicott, le jeu se déroule dans la zone intermédiaire entre soi et l’extérieur, ce qu’il appelle l’“espace potentiel”. C’est là que les enfants d’abord, puis les adultes, expérimentent l’idée d’altérité d’une façon moins menaçante que l’est souvent la rencontre avec l’autre. Dans le jeu, la présence de l’autre devient une source de plaisir et de curiosité, et cette curiosité contribue au développement d’attitudes saines en amitié, en amour et, plus tard, dans la vie politique, comme l’a souligné Winnicott. Les pédagogues modernes ont très vite compris que le principal apport des arts à la vie postscolaire était de renforcer les ressources affectives et imaginatives de la personnalité, la

citoyens éclairés : un défi pour la Chine” (CI n° 1010, du 11 mars 2010)

INDE

L’éducation selon Tagore
aspects de la vie sociale grâce à des interactions étroites entre la petite ville de Santiniketan et l’université. “L’école rejetait le système scolaire introduit en Inde par le colonisateur britannique. Le programme de l’école était donc en rupture avec la façon dont le reste du pays concevait l’enseignement. La simplicité était un principe cardinal. Les cours avaient lieu en plein air, à l’ombre des arbres, là où l’homme et la nature entrent dans une relation harmonieuse et immédiate. Les professeurs et les élèves partageaient la même vie socioculturelle”, peut-on lire sur le site Internet de Visva Bharati, qui possède depuis 1951 le statut d’université centrale. On y enseigne les langues, les mathématiques, la musique, les arts plastiques, l’histoire et même l’agronomie.

’écrivain, compositeur, dramaturge, peintre et philosophe indien Rabindranath Tagore (1861-1941) débute ses expériences pédagogiques en fondant, en 1901, à Santiniketan, au Bengale-Occidental, un pensionnat qui accueille une poignée d’élèves. C’est à partir de ce projet initial qu’il concrétisera en 1921 l’idée d’une université alternative, en créant Visva Bharati, un établissement encore en activité aujourd’hui. Il réalise son entreprise humaniste grâce à la dotation du prix Nobel de littérature qu’il remporte en 1913. Dans l’esprit de Tagore, la musique et les beauxarts devaient être au cœur des enseignements, au sein d’un établissement qui se voulait un centre intellectuel et économique à la fois, et où l’on participait à tous les

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capacité à se comprendre soi-même et à comprendre les autres. Il faudra toutefois attendre le XXe siècle et les expériences de Rabindranath Tagore en Inde [voir encadré ci-contre] et de John Dewey aux Etats-Unis pour que les arts accèdent à ce statut de clé de voûte de l’enseignement primaire. Toutes les sociétés à toutes les époques ont leurs points aveugles, des catégories de la population qui sont particulièrement susceptibles de faire l’objet d’un traitement discriminatoire. L’écrivain américain Ralph Ellison disait à propos de son grand roman, Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, qu’il était “un radeau de sensibilité, d’espoir et de divertissement” sur lequel la culture américaine pourrait “négocier les écueils et les tourbillons” qui se dressent entre nous et notre idéal démocratique. L’imagination, affirmait-il, nous permet de développer notre capacité à voir l’entière humanité de gens avec qui nos relations sont au mieux superficielles, au pire polluées par des préjugés avilissants – surtout dans un monde qui a érigé des barrières nettes entre les groupes. Son roman a bien entendu pour thème et pour cible les “yeux intérieurs” du lecteur blanc. Le héros [noir] est invisible pour la société blanche, mais il nous dit que cette invisibilité est un manque d’imagination et d’éducation de la part de cette société, et non une anomalie biologique de sa part à lui. Dans l’Amérique d’Ellison, le principal problème pour les “yeux intérieurs” était l’impossibilité pour les Blancs de se mettre à la place dévalorisante des Noirs. Tagore, lui, avait identifié comme point aveugle l’intelligence et l’agencéité [agency, capacité d’action] des femmes, et il imaginait des procédés pour développer la curiosité et le respect à l’égard de l’autre sexe. Les deux romanciers affirmaient que, pour comprendre pleinement les discriminations et les inégalités sociales, il ne suffit

pas au citoyen démocratique d’être informé. Il lui faut faire l’expérience participative du discriminé, ce que permettent la littérature et le théâtre. On peut déduire de leurs réflexions que les écoles et les universités qui négligent les arts négligent les possibilités de favoriser la compréhension démocratique. Nous devons cultiver les “yeux intérieurs” des étudiants. Les arts ont un double rôle à l’école et à l’université : enrichir les capacités de jeu et d’empathie de façon générale, et agir sur les points aveugles en particulier.

Le modèle américain est une exception
Cette culture de l’imagination est étroitement liée à la capacité socratique à critiquer les traditions mortes ou inadaptées, et lui fournit un support essentiel. On ne peut pas traiter la position intellectuelle de l’autre avec respect sans avoir au moins essayé de comprendre la conception de la vie et les expériences qui la sous-tendent. Mais les arts contribuent aussi à autre chose. En générant un plaisir lié à des actes de compréhension, de subversion et de réflexion, les arts produisent un dialogue supportable et même attrayant avec les préjugés du passé, et non un dialogue caractérisé par la peur et la défiance. C’est ce qu’Ellison voulait dire lorsqu’il qualifiait l’Homme invisible de “radeau de sensibilité, d’espoir et de divertissement”. Dans toute démocratie moderne, l’intérêt national exige une économie forte et une culture d’entreprise florissante. Une économie prospère requiert quant à elle les mêmes aptitudes que la citoyenneté, et c’est pourquoi les tenants de ce que j’appelle “l’éducation à but lucratif” ou “l’éducation pour la croissance

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OÙ VA L’UNIVERSITÉ ?

économique” ont adopté une conception appauvrie de ce qui est nécessaire pour parvenir à leurs fins. Mais, dans la mesure où une économie forte est un moyen au service de finalités humaines et non une fin en soi, cet argument est moins important que la stabilité des institutions démocratiques. La plupart d’entre nous ne choisiraient pas de vivre dans un pays prospère qui aurait cessé d’être démocratique. Et pourtant ce qu’on lit sur toutes les lèvres est le besoin d’une éducation qui favorise le développement national sous forme de croissance économique. C’est ce qu’énonçait récemment le rapport de la commission Spellings sur l’avenir de l’enseignement supérieur mise en place par le ministère de l’Education américain. C’est ce qui est mis en œuvre dans plusieurs pays européens, qui valorisent les universités et les formations techniques et imposent des coupes de plus en plus sévères dans les disciplines relevant des humanités. Les Etats-Unis n’ont jamais eu un modèle d’éducation strictement orienté vers la croissance. Contrairement à la quasi-totalité des pays

du monde, nous possédons un modèle d’enseignement supérieur fondé sur la culture générale. Les étudiants doivent suivre pendant leurs deux premières années d’études un tronc commun très diversifié, comportant des disciplines relevant des humanités. Il ne faut pas voir dans cette priorité donnée à la culture générale un quelconque vestige de l’élitisme. Les grands noms de la pédagogie américaine ont très tôt associé la culture générale à la formation de citoyens démocratiques informés, indépendants et doués d’une capacité d’empathie. Le modèle des liberal arts reste relativement fort mais, en cette période de crise économique, il est soumis à rude épreuve. L’éducation pour la croissance économique suppose des compétences de base – savoir lire, écrire et compter. Elle suppose aussi que certains aient des compétences plus poussées en informatique et en technologie. L’égalité d’accès, toutefois, n’est pas d’une importance cruciale : un pays peut fort bien se développer alors même que sa population rurale pauvre reste illettrée et privée de ressources informatiques,

comme en témoigne le cas de l’Inde. Cela a toujours été le problème du modèle de développement fondé sur le PIB par habitant. Il ne tient pas compte de la répartition et peut primer des pays ou des Etats qui présentent des inégalités inquiétantes. Cela est aussi vrai pour l’éducation : les pays peuvent accroître leur PIB sans trop se soucier de la répartition de l’éducation du moment qu’ils créent une élite technologique et commerciale compétente. En plus de compétences de base pour beaucoup et de compétences plus pointues pour certains, l’éducation pour la croissance économique suppose qu’un groupe de gens susceptibles de constituer une élite relativement restreinte aient une connaissance rudimentaire de l’histoire et du fait économique. Il faut toutefois veiller à ce que le récit historique et économique ne donne lieu à aucune réflexion critique sérieuse sur les inégalités de classe, d’origine et de sexe, et sur les chances de survie de la démocratie en présence d’inégalités massives. La pensée critique
(Suite page 37) ▶

Comprendre la bête qui est en nous
Si les humanités ne servent qu’à une chose, c’est à déchiffrer les passions humaines pour éviter de se faire dévorer par elles.
THE NEW YORK TIMES (extraits) ▼ Dessin paru dans

The Guardian, Londres.

uand les temps se font durs, les durs font des études de comptabilité. Quand le marché du travail se détériore, beaucoup d’étudiants s’imaginent qu’ils ne peuvent pas se permettre de prendre l’anglais ou l’histoire comme matière principale. Il faut qu’ils étudient quelque chose qui débouche directement sur un emploi. On peut s’attendre dès lors à ce que les humanités poursuivent leur longue dégringolade dans les années à venir. Le nombre d’étudiants inscrits en liberal arts [filière générale mêlant arts, lettres et sciences dans les universités américaines] a déjà chuté de près de 50 % en l’espace d’une génération, et la tendance est vouée à s’accélérer. Jadis vedettes de la vie universitaire, les humanités sont désormais cantonnées aux seconds rôles quand les futurs étudiants font leur tour des universités. Le labo est visiblement plus glamour que la bibliothèque. Mais accordez-moi une pause, le temps d’apporter mon sac de sable à la digue de ceux qui tentent de résister à ce raz de marée. Je voudrais défendre les cours d’histoire, d’anglais et d’art, en dépit des réalités économiques du moment.

Q

New York

Etudier les humanités améliore les capacités de lecture et d’écriture. Quelle que soit l’activité que l’on exerce, cela donne un avantage considérable de savoir lire un paragraphe et d’en comprendre le sens (c’est un talent plus rare qu’on ne le croit). Cela donne un pouvoir immense d’être, au bureau, la personne capable de rédiger un rapport clair et concis. Etudier les humanités familiarise avec le langage de l’émotion. Dans notre économie de l’information, beaucoup sont capables de produire une innovation technique, un nouveau lecteur MP3 par exemple. Très peu, en revanche, peuvent créer une grande marque comme l’iPod. Pour créer une marque, il faut avoir une connaissance des ressorts affectifs et la capacité à les faire jouer, ce que l’on ne peut faire que si l’on connaît bien le langage de la passion. Etudier les humanités permet de se doter d’un riche répertoire d’analogies. Tout le monde pense par comparaisons : l’Irak est un nouveau Vietnam ou une nouvelle Bosnie, votre patron un Narcisse ou un Solon [chantre de la démocratie]. Ceux qui disposent d’un vaste répertoire d’analogies pensent avec plus de précision que les autres. Enfin, et surtout, étudier les humanités aide à faire ami-ami avec le “Grand Hirsute”. Je m’explique. Au cours du dernier siècle, les hommes ont bâti toutes sortes de systèmes qui les aident à comprendre le comportement humain : économie, science politique, théorie des jeux, psychologie évolutionniste. Ces systèmes se révèlent utiles en de nombreuses circonstances, mais aucun ne parvient à expliquer entièrement les comportements, car, au fond d’eux-mêmes, les humains sont animés par des passions et des

élans non réductibles à un modèle systémique. Ils ont des aspirations et des craintes qui logent dans la bête que nous avons en chacun de nous et que l’on pourrait appeler le Grand Hirsute. Toute personne un peu observatrice passe son temps à se demander : comment cela se fait-il ? pourquoi Untel a-t-il agi ainsi ? Il est difficile d’avoir des réponses à ces questions, parce que le comportement émane du plus profond du Grand Hirsute. La connaissance technique s’arrête à la surface. Si l’on passe sa vie à surfer de lien en lien sur Internet, on ne pénétrera sans doute pas très avant dans le Grand Hirsute, car la prose rapide et fluide du blogueur (et du journaliste) n’a pas le poids requis pour plonger en profondeur. Mais il y a toujours eu au fil des siècles quelques rares êtres étranges possédant le don de saisir les tempêtes mentales venues du Grand Hirsute et de les représenter sous la forme de récits, de musique, de mythes, de peinture, de liturgie, d’architecture, de sculptures, de paysages et de discours. Ces hommes et ces femmes ont élaboré des langages qui nous aident à comprendre ces aspirations, mais aussi à les dompter et à les canaliser. Ils nous ont laissé de riches filons de savoir affectif ; ce sont ces filons qu’explorent les humanités. Il est sans doute dangereux de se limiter à ce seul univers : le risque est de s’y faire cloîtrer et d’être exclu du marché. Mais n’est-il pas judicieux de passer du temps en compagnie de ces langages, à apprendre à ressentir des émotions variées, à goûter à différentes passions, à expérimenter différents rituels sacrés et à apprendre à varier les points de vue ? Nous évoluons dans des environnements sociaux. Et là, si l’on ignore tout du Grand Hirsute, on risque de se faire dévorer par lui. David Brooks

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e n c o u ve r t u r e

Obsédés par l’informatique et la gestion
En Inde, le boom de l’économie a détourné les étudiants des formations plus humanistes, jugées peu rentables.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

New York
DE MADRAS ur Anna Salai, l’une des grandes artères du centre-ville, se trouve une librairie appelée American Book Center. Par un samedi matin nuageux, son propriétaire, V. Krishnan, 70 ans – et 62 ans de métier –, évoque avec nous l’évolution du secteur du livre au cours des dernières décennies. Dans les années 1960, raconte-t-il, la plupart de ses clients étaient des hommes d’un certain âge. Depuis une dizaine d’années, il remarque davantage de femmes et de jeunes. Cette nouvelle population n’a pas les mêmes centres d’intérêt. Dans le temps, il vendait essentiellement des romans, alors qu’aujourd’hui ce qui marche ce sont les livres d’informatique et de gestion. Le vieux libraire écoule encore quelques exemplaires de James Joyce ou de Shakespeare, mais ce sont les ouvrages techniques qui le font vivre. “Sans les ordinateurs, je n’aurais pas de travail”, reconnaît-il. L’histoire de M. Krishnan en dit long sur l’évolution des modes de consommation culturelle en Inde. Ce pays à la prospérité grandissante est de plus en plus confiant dans son avenir, surtout du fait de la réussite de ses sociétés de services basés sur les technologies de l’information.

S

▲ “A quoi bon faire

des études pour devenir aigle si après il n’y a que des emplois de vautour ? Dessin d’El Roto paru dans El País, Madrid.

Un phénomène peut-être transitoire
Les chefs d’entreprise indiens sont entrés au panthéon des héros nationaux. Nul ne peut nier leur réussite. Mais l’adulation du commerce et de la richesse pousse à s’interroger sur le statut d’activités plus humanistes, sur le rôle de l’art et des artistes, sur la place dévolue aux humanités et aux sciences sociales, et, plus généralement, sur la nature de l’imagination indienne. A mesure que l’Inde s’enrichit, sa culture se transforme. Reste à savoir si un pays en proie à une frénésie de consommation peut conserver des îlots d’activités intellectuelles et culturelles non marchandes et si une population fermement décidée à s’enrichir peut apprécier des entreprises à la rentabilité moins immédiatement évidente. Une chose est sûre, les facultés de lettres et de sciences sociales en Inde ont été négligées au fil du temps et souffrent de la rigidité des programmes, d’un budget insuffisant et d’un manque de personnel. Tandis que les écoles de commerce et de technologie les plus prestigieuses ont toute latitude ou presque en matière de recrutement et de financement, les

autres établissements doivent surmonter de multiples obstacles administratifs. Ils ont ainsi souvent besoin d’une autorisation officielle pour pouvoir annoncer une vacance de poste, comme le notait Shreesh Chaudhary, professeur d’anglais et de linguistique, dans une tribune publiée en 2009 dans le quotidien The Hindu. “Les conséquences sont désastreuses, et les universités de rang international ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes”, déplorait-il. Les humanités sont aussi en perte de vitesse chez les étudiants. Selon la Banque mondiale, bien que les formations dites “générales”, qui comprennent les humanités et les sciences sociales, restent les plus demandées, le nombre

d’étudiants préparant des diplômes techniques s’est accru à un rythme six fois plus rapide entre 2000 et 2004. Cela n’a peut-être rien de surprenant quand on connaît le piètre état des départements des humanités. Mais cela dénote aussi une évolution plus générale des mentalités : dans le temps, on appréciait la valeur intrinsèque d’un enseignement, sa capacité à élargir les horizons des étudiants, à les exposer à de nouvelles idées, à de nouvelles expériences. Aujourd’hui, on est obsédé par la valeur d’un diplôme sur le marché du travail. Il est possible que tout cela ne soit que transitoire. Pour Pratap Bhanu Mehta, un ancien universitaire qui dirige d’un institut de recherche de New Delhi, l’essor de disciplines plus monnayables est une réalité, mais correspond peutêtre à une phase de consolidation. “On espère, dit-il, que cette croissance permettra, entre autres, de créer les conditions d’une culture plus riche à l’avenir. Certains économistes parlent d’une courbe ” environnementale de Kuznets dans le processus de développement. Après un premier stade de croissance où l’on se soucie peu de l’environnement, la tendance atteint un palier, puis s’inverse à mesure que le pays devient plus riche. Il en va peut-être de même pour la culture, et l’Inde en serait au premier stade de ce que l’on pourrait appeler une courbe de Kuznets culturelle. Mais, entre-temps, la marchandisation de la vie intellectuelle semble devoir se poursuivre, voire s’aggraver. Beaucoup ces derniers temps redoutent que la privatisation croissante de l’enseignement en Inde ne nuise encore davantage aux filières artistiques et de sciences sociales. A Madras, M. Krishnan, comme le reste de ses concitoyens, semble mettre toute sa confiance dans l’informatique et la gestion. Il souhaite que son petit-fils et son gendre, qui font tous deux des études commerciales, reprennent la librairie. “Ils vont tout informatiser”, explique-t-il. Et, grâce à leur système, espèret-il, les gens se remettront à lire. Akash Kapur

CHINE

La technologie avant tout
et littéraires développent aujourd’hui des départements d’ingénierie ou de médecine”, poursuivait-il. Wang Zeke rappelait qu’en 2005 Qian Qian Xuesen avait critiqué le manque de qualité des cursus scientifiques chinois dans une lettre adressée au Premier ministre Wen Jiabao. A son avis, ces programmes devaient inclure une formation artistique, fondamentale à ses yeux pour le développement de l’esprit scientifique. “Comment peuton espérer créer de nouveaux savoirs et voir naître des esprits créatifs dans un environnement pareil ?” interrogeait Qian Xuesen. De plus, les cursus scientifiques chinois ont adopté une logique utilitariste en soutenant la spécialisation et la professionnalisation, afin que les étudiants puissent trouver un emploi à la sortie de l’université. Cette orientation avait justement été déplorée par Qian Xuesen, qui prônait des formations plus complètes proposant à la fois des enseignements en sciences, en technologies et dans les humanités, note un autre quotidien de Canton, le Yangcheng Wanbao.

es universités chinoises privilégient trop souvent la quantité d’étudiants au détriment de la qualité de l’enseignement, déplorait dans le quotidien cantonais Nanfang Dushibao Wang Zeke, professeur de commerce international à l’université Sun Yat Sen de Canton, dans un article à la mémoire du père du programme spatial chinois, Qian Xuesen, décédé en octobre 2009. “On préfère l’ingénierie aux sciences humaines et sociales. Au point que même les universités qui étaient réputées dans les domaines artistiques

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▶ (Suite de la page 35) ▶ Dessin d’El Roto

ne doit donc pas être une composante trop importante de l’éducation pour la croissance économique. La liberté de pensée de l’étudiant est dangereuse si le but est de former des travailleurs dociles techniquement efficaces et chargés d’exécuter les plans des élites visant à attirer les investissements étrangers et le développement technologique. Qu’en est-il des arts et de la littérature, auxquels les éducateurs démocratiques sont si souvent attachés ? L’éducation pour la croissance économique méprise ces pans de la formation de l’enfant, parce qu’ils ne semblent mener ni à l’enrichissement personnel, ni à la prospérité nationale. Mais elle les redoute aussi, car la compréhension de l’autre est un ennemi particulièrement dangereux de l’insensibilité morale nécessaire pour mener à bien des programmes de développement économique fondés sur les inégalités. Il est plus facile de traiter les êtres humains comme des objets à manipuler quand on n’a jamais appris à les considérer autrement. L’art est un grand ennemi de cette insensibilité, et les artistes (à moins qu’ils n’aient été totalement intimidés et corrompus) ne sont les serviteurs d’aucune idéologie, pas même d’une idéologie intrinsèquement bonne – ils demandent toujours à l’imagination de dépasser ses limites habituelles, de voir le monde sous des angles nouveaux. C’est pourquoi l’éducation pour la croissance économique milite contre la présence des humanités et des arts dans l’éducation élémentaire. Il en va pourtant des arts comme de la pensée critique : nous nous rendons compte qu’ils sont indispensables pour atteindre l’objectif de la croissance économique. Les grands pédagogues de la formation commerciale savent depuis longtemps que la capacité d’imagination est la clé de voûte d’une culture d’entreprise saine. L’innovation suppose des esprits souples, ouverts et créatifs ; la littérature et les arts cultivent ces capacités. Quand elles sont absentes, la culture d’entreprise s’étiole rapidement. On embauche plus volontiers des diplômés ayant une formation généraliste que des étudiants plus spécialisés, parce qu’ils sont réputés avoir la souplesse et la créativité nécessaires à l’entreprise. Quand bien même notre seul souci serait la croissance économique, nous devrions malgré tout protéger l’enseignement humaniste et général. Les arts, dit-on, coûtent trop cher. Nous n’en avons pas les moyens en période de difficultés économiques. Et pourtant les arts ne sont pas forcément si chers que cela. La littérature, la musique et la danse, le dessin et le théâtre : voilà de puissants vecteurs de plaisir et d’expression pour tous, d’autant qu’il n’y a pas besoin de beaucoup d’argent pour les favoriser. Je dirais qu’un type d’éducation qui sollicite la réflexion et l’imagination des étudiants et des enseignants réduit en réalité les coûts, en réduisant l’anomie et la perte de temps qu’induit l’absence d’investissement personnel. Comment se porte l’éducation à la citoyenneté démocratique dans le monde aujourd’hui ? Mal, j’en ai bien peur. Elle va encore relativement bien à l’endroit où je l’ai étudiée, à savoir dans les disciplines de culture générale du cursus universitaire américain. Ce pan du cursus, dans des établissements comme le mien [l’université de Chicago], bénéficie encore d’un

paru dans El País, Madrid.

■ Au

parc

L’éducation ? Il en sera beaucoup question au cours des Dialogues en humanité, qui se tiendront du 2 au 4 juillet prochain, dans le parc de la Tête d’or, à Lyon. Ce forum, organisé par le Grand Lyon, rassemble chaque année acteurs de la vie civile, philosophes, personnalités des cinq continents, pour un échange vivifiant sur la question (inépuisable) de l’humain. Cette année, Courrier international est partenaire de l’événement.

soutien généreux des philanthropes. On peut même dire qu’il œuvre pour la citoyenneté démocratique mieux qu’il ne le faisait il y a cinquante ans, époque où les étudiants n’apprenaient pas grand-chose sur le monde en dehors de l’Europe et de l’Amérique du Nord, ou sur les minorités de leur propre pays. Les nouveaux domaines d’étude intégrés au tronc commun ont accru leur compréhension des pays non occidentaux, de l’économie mondiale, des relations intercommunautaires, de la dynamique du genre, de l’histoire des migrations et des combats de nouveaux groupes pour la reconnaissance et l’égalité. A l’issue d’un premier cycle universitaire, les jeunes d’aujourd’hui sont dans l’ensemble moins ignorants du monde non occidental que les étudiants de ma génération. L’enseignement de la littérature et des arts a connu une évolution similaire : les étudiants sont confrontés à un éventail de textes nettement plus vaste.

Former des travailleurs dociles et efficaces
Nous ne pouvons toutefois pas relâcher notre vigilance. La crise économique a poussé de nombreuses universités à tailler dans les humanités et les arts. Ce ne sont certes pas les seules disciplines concernées par les coupes. Mais, les humanités étant jugées superflues par beaucoup, on ne voit pas d’inconvénient à les rogner et à supprimer totalement certains départements. En Europe, la situation est encore plus grave. La pression de la croissance économique a amené beaucoup de dirigeants politiques à réorienter tout le système universitaire – à la fois l’enseignement et la recherche – dans une optique de croissance. En Inde, la dévalorisation des humanités a débuté avec Nehru [à la fin des années 1940], qui entendait faire de la science et de l’économie les piliers de l’avenir du pays. Malgré sa passion pour la poésie et la littérature,

Nehru estimait qu’elles devaient passer au second plan, derrière les sciences et la technologie, et il a eu gain de cause. Dans l’enseignement primaire, les exigences du marché mondial ont poussé tous les pays à mettre l’accent sur les compétences scientifiques et techniques, tandis que les humanités et les arts étaient reformulés pour devenir eux aussi des compétences techniques appelant une évaluation par questionnaires à choix multiple (QCM). Les capacités imaginatives et critiques sur lesquelles ils reposent ont généralement été laissées de côté. Dans les pays qui, comme l’Inde, aspirent à capter une plus grande part du marché ou qui, comme les Etats-Unis, s’efforcent de préserver des emplois, ces capacités font figure d’accessoires superflus. Le contenu des programmes a sacrifié ce qui stimulait l’imagination et l’esprit critique au profit de ce qui était directement utile à la préparation des examens. Cette évolution des contenus s’est accompagnée d’une évolution de la pédagogie encore plus pernicieuse, qui évince des modes d’enseignement favorisant le questionnement et la responsabilité individuelle au profit du bachotage. A l’époque où les gens ont commencé à réclamer la démocratie, l’éducation a été repensée dans le monde entier pour produire le type d’étudiants correspondant à cette forme de gouvernement exigeante : non pas un gentleman cultivé, imprégné de la sagesse des temps, mais un membre actif, critique, réfléchi et empathique d’une communauté d’égaux, capable d’échanger des idées dans le respect et la compréhension des gens issus des horizons les plus divers. Aujourd’hui, nous continuons d’affirmer que nous tenons à la démocratie, et nous croyons aussi tenir à la liberté de parole, au respect de la différence, et à la compréhension des autres. Nous nous prononçons en faveur de ces valeurs, mais nous ne nous donnons pas la peine de réfléchir à ce que nous devons faire pour les transmettre à la génération suivante et assurer leur survie. Martha C. Nussbaum

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p o r t ra i t

La biche agile de l’Orient
NANFANG ZHOUMO

Dong Fangxiao

Canton

Est-elle née en 1983, en
1985 ou en 1986 ? Dong Fangxiao ne sait pas trop. Sur son blog, elle
indique 1985, mais sa mère s’obstine à penser que c’était en 1983. Le Comité international
olympique estime quant à lui que toutes les deux “mentent” et que Dong Fangxiao a vu le jour en 1986. Dong a payé un lourd tribut à cette bataille de dates, puisqu’elle s’est vu retirer sa médaille de bronze de gymnastique par équipes aux Jeux olympiques de Sydney de 2000, ainsi que la plupart de ses titres internationaux. Celle qu’on appelait la “biche agile de l’Orient” n’est plus rien aujourd’hui. Tout juste une ancienne gymnaste qui a dû quitter son pays et qui va souffrir toute sa vie d’une ostéonécrose des têtes fémorales. Dong Fangxiao a vu le jour à Tangshan (province du Hebei, nord-est de la Chine), ancienne cité minière décrépite, où les trois membres de sa famille s’entassaient dans un petit appartement de 40 mètres carrés. Dès l’âge de 4 ans, elle a été envoyée dans une école pour jeunes gymnastes, où elle a appris à supporter l’effort et l’ennui. Ses parents, qui voulaient avant tout qu’elle devienne championne olympique, exigeaient que même dans la douleur elle garde le sourire. Une éducation qui a fait l’admiration de Wang Ciqun, l’entraîneur de l’équipe nationale de gymnastique féminine, qui la remarqua et la fit venir en 1996 à Pékin. Elle devint alors une véritable machine à s’entraîner. “Elle arrivait au gymnase à 8 heures du matin et n’en sortait qu’à 20 heures, se souvient M. Wang. Il lui arrivait de répéter des milliers de fois le même mouvement. ” A cette époque-là, elle n’avait en tête que “combattre les blessures et les maladies” et “devenir un motif de gloire pour son pays, fût-ce au prix de sacrifices”, des expressions qui sont maintenant pour elle synonymes de larmes et de souffrances. C’est en 1998, alors qu’elle faisait déjà partie de l’équipe nationale, que Dong Fangxiao a commencé à ressentir une gêne au niveau du bassin. On lui a alors fait pour la première fois une injection anesthésiante. Dans les centres d’entraînement chinois, où l’on prône de “ne pas battre en retraite devant les petites blessures”, avouer sa douleur équivaut à manquer de courage. Au cours des années qui ont suivi, Dong Fangxiao a dû subir plusieurs injections anesthésiantes pour soulager ses douleurs croissantes, dues à une ostéonécrose des têtes fémorales qui n’avait pas encore été diagnostiquée. Cette maladie, dont sont fréquemment atteints les gymnastes, provient de la répétition des chocs encaissés par les têtes fémorales pendant les séances d’entraînement intensif. Dong Fangxiao était renommée pour son agilité gracieuse. Les journalistes l’avaient remarquée pour la première fois en 1998, lors des championnats nationaux de gymnastique. L’année suivante, elle obtint une médaille de bronze aux Championnats du monde à Tianjin. Elle fut alors considérée comme un nouvel élément fort de l’équipe féminine nationale.

En 2000, les JO de Sydney marquèrent le sommet de sa carrière sportive, puisqu’elle réussit à décrocher une médaille de bronze au concours par équipes et qu’elle s’illustra dans la foulée lors de la Coupe du monde, puis des Jeux d’Asie orientale, où elle rafla cinq médailles. C’est à cette occasion qu’on lui donna le surnom de “biche agile de l’Orient”. Son bassin la faisait souffrir de plus en plus. Elle ne pensait pourtant qu’à participer à de nouvelles compétitions. Au cours du second semestre 2001, le Championnat du monde aurait pu lui offrir la chance d’être sacrée championne du monde. Mais il y avait un hic : les Jeux nationaux étaient programmés deux mois avant le Championnat du monde. Dans ce genre de compétitions, qui mêlent pouvoir et intérêts, les velléités d’autonomie des gouvernements régionaux allaient mettre l’honneur de l’Etat en péril. Feng Shuyong, responsable du Centre national de gestion de l’athlétisme, a déploré en ces termes cette situation : “La gloire de chaque province est devenue plus importante que celle du pays !” Les athlètes furent en effet mobilisés par leurs clubs pour défendre l’honneur provincial plutôt que de se préparer à défendre l’image de la Chine face aux équipes étrangères. C’est en vertu de cette curieuse logique que Dong Fangxiao dut tirer un trait sur ses espoirs de devenir championne du monde. Sous la pression des différents comités régionaux, l’équipe féminine chinoise n’aligna finalement aux Championnats du monde qu’une formation ridicule, composée d’une seule représentante – une page peu glorieuse des annales de la gymnastique chinoise ! A la veille des Jeux nationaux, Dong Fangxiao souffrait tellement qu’elle ne parvenait plus à marcher, mais, sous pression, elle était quand même entrée en scène après une nouvelle injection anesthésiante et avait réussi à ravir deux médailles d’or. Mais cela avait aggravé son état, à tel point qu’elle était tombée après la remise des prix. C’est alors que les médecins confirmèrent leur diagnostic : une ostéonécrose déjà bien avancée. Certains d’entre eux ont par la suite dit qu’il y aurait eu un espoir de guérison si elle ne s’était pas obstinée à participer aux compétitions, retardant sans cesse un traitement efficace de la maladie. Au cours des trois années qui ont suivi, Dong Fangxiao dut subir huit opérations successives. Seule une très douloureuse greffe de cartilage lui a permis de pouvoir encore se déplacer, même si elle ne peut pas rester debout longtemps. Résultat : elle a dû prendre sa retraite sportive en 2002. Mais, sans la protection de l’équipe nationale, son existence est devenue problématique. “Ce n’est pas quelqu’un qui sait tirer parti de ses relations”, nous a confié sa mère, Li Wenge. “De plus, elle ne peut plus accomplir certaines tâches. Selon un journaliste du ” Yangcheng Wanbao, qui a interviewé Dong Fangxiao pendant sa convalescence, “on dirait quelqu’un d’autre ! Elle a grossi et elle articule mal. Et dire que jadis on la surnommait la ‘biche agile de l’Orient’…” En 2004, alors qu’elle était toujours au chômage, l’Office national des sports lui a proposé de suivre une formation à l’Université des langues étrangères n° 2 de
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Pékin. Durant les quatre années qui ont suivi, Dong Fangxiao a réussi à payer ses études grâce à ce qui lui restait des prix obtenus lors des concours et à un emploi à temps partiel d’entraîneur de gymnastes. Par la suite, Dong Fangxiao s’est initiée à l’informatique et a créé un blog sur lequel ses fans sont devenus son principal soutien psychologique, lui rappelant ses heures de gloire. Vers la fin de ses études, alors qu’elle avait épuisé toutes ses économies, Dong Fangxiao a contacté plusieurs établissements sportifs. Comme elle n’arrivait pas à gagner plus de 1 000 yuans [120 euros] par mois, elle a accepté de faire de la publicité pour des médicaments douteux. Constatant sa situation pitoyable, ■ Biographie l’ancien coach de l’équipe de gymDong Fangxiao nastique de la province du Hebei, commence la gymnastique Huang Jian, lui a promis un bon à l’âge de 4 ans. poste au sein de son équipe après En 1996, elle rejoint les Jeux olympiques de Pékin. Dong l’équipe nationale. a alors entrevu l’espoir de mener En 2000, elle une vie stable avec toute sa famille. décroche une Mais Huang Jian est malheureusemédaille de bronze ment décédé dans un accident de au concours voiture pendant les Jeux olympiques par équipes sans avoir eu le temps de donner des aux Jeux olympiques instructions concernant la nominade Sydney. En 2002, tion tant attendue. “Avec sa mort, les après qu’on lui choses en sont restées là, et personne a diagnostiqué n’est intervenu pour nous”, raconte une ostéonécrose Li Wenge. Une nouvelle fois, Dong des têtes fémorales, Fangxiao restait sur le carreau. elle prend Sur les conseils de sa mère, Dong sa retraite sportive. Fangxiao a fini par déposer une En 2008, pendant demande pour aller enseigner à les Jeux olympiques l’étranger – elle a choisi la Nouvellede Pékin, Dong Zélande. Alors qu’elle venait de travaille en tant qu’agent technique. déménager, la Fédération internaC’est alors qu’on tionale de gymnastique a diligenté découvre que la des poursuites à son encontre pour date de naissance tromperie sur l’âge. Six mois plus qu’elle a déclarée tard, en février 2010, le verdict est pour les Jeux tombé : il y avait bien eu entorse à de Sydney la règle de l’âge minimal. ne correspond pas Très vite, l’équipe nationale à celle donnée pour qu’elle avait servie a déclaré : “La les Jeux de Pékin. Le 28 avril 2010, dissimulation de son âge est un acte le Comité personnel !” Personne n’est parvenu international à entrer en contact avec Dong olympique retire à Fangxiao. On ne sait donc pas comla Chine sa médaille ment elle a accueilli la nouvelle de bronze des Jeux depuis la lointaine petite ville néode Sydney pour zélandaise où elle a émigré. avoir fait concourir Déchue de ses titres, Dong Dong, alors âgée Fangxiao a également perdu le capide 14 ans, alors que tal sur lequel reposait son séjour le règlement prévoit un âge minimal à l’étranger ; elle aura sans doute de 16 ans. du mal à se faire accepter dans le moindre club de sport. Son petit ami, Li Te, filtre les appels téléphoniques, qui proviennent du monde entier, affirmant : “Pour l’instant, Ye Weimin ce n’est pas le moment d’en parler !”

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◀ ■ Victoire. Dong Fangxiao lors de l’épreuve de gymnastique au sol aux JO de Sydney en 2000.

▼ ■ Rigueur. Un coach aide Dong pendant une session d’entraînement avant les JO de Sydney.

Amy Sancetta/AP-Sipa

Bobby Yip/Reuters

▲ ■ Médailles. Yang Yun (à gauche) et Dong Fangxiao reçoivent la médaille de bronze par équipes à Sydney.

▼ ■ Déroute. Dix ans plus tard, le président du CIO a retiré la médaille de bronze à la Chine.

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Jasper Juinen/Getty/AFP

Nebinger/DPPI-Sipa

re p o r t a ge

URBANISME BRANCHÉ

Moscou, nouvelle “creative city”
EXPERT (extraits)

C

Moscou

et été, sur le site de ce qui fut l’usine Krasny Oktiabr [“Octobre rouge”, la fabrique de confiserie la plus renommée de l’URSS], une école spécialisée dans l’architecture et les médias ouvrira ses portes. L’événement marquera une nouvelle étape dans la reconversion de cette ancienne zone industrielle située à proximité du Kremlin [sur une île de la Moskova]. En fait, d’après les premiers projets, rendus publics il y a plusieurs années, on s’attendait à voir sortir de terre un quartier chic avec des lofts hors de prix. Finalement, c’est une “cité de la création” [cluster artistique] qui a été mise en chantier. Les locaux sont pour la plupart loués à des galeristes, architectes, designers, peintres, publicitaires. S’y installent également des boîtes de nuit excentriques et des restaurants qui cherchent à se distinguer. Le cas de Krasny Oktiabr est emblématique de ce qui arrive aux bâtiments industriels de Moscou. Ce phénomène résulte de deux tendances. Comme ailleurs dans le monde, le développement des industries de création, avec les territoires qui lui sont associés, constitue l’un des axes de l’aménagement urbain. Second point, si l’idée initiale des promoteurs immobiliers avait été de raser les vieilles usines pour les remplacer par des bureaux et des appartements de prestige, la crise les a obligés à changer leurs plans. Ainsi, ils ont conservé les murs et décidé d’utiliser l’espace. Les cités de la création ne sont pas la plus mauvaise solution pour conférer une nouvelle vie à des sites industriels devenus obsolètes. En outre, l’architecture industrielle du centre de Moscou est de plus en plus tendance. Ces endroits
▼▶ L’ancienne fabrique de confiserie Krasny Oktiabr abrite un pôle

Les friches industrielles de la capitale russe sont à la mode. D’anciennes usines abritent désormais ateliers d’artistes, écoles d’architecture et galeries de peinture…
originaux, avec des hauteurs de plafonds impressionnantes, attirent entre autres des patrons de restaurants et des galeristes. L’esthétique industrielle est tellement en vogue que les décors des nouveaux restaurants et cafés s’en inspirent de plus en plus. Les occupants de ces quartiers sont en majorité des créatifs. Selon le chercheur américain Richard Florida*, qui leur a consacré plusieurs livres [dont le plus célèbre en 2002, The Rise of the Creative Class], le noyau dur de cette classe de personnes est composé de gens qui travaillent dans les sciences et les techniques, l’archi-

de création artistique.

tecture, le design, l’éducation, l’art, la musique et l’industrie du divertissement, mais aussi, dans une moindre mesure, dans le monde des affaires, la finance, le droit et la santé. Cette classe sociale est aujourd’hui partout considérée comme le moteur de la nouvelle économie postindustrielle. A Londres comme à New York, capitales qui se désignent elles-mêmes par l’expression “creative cities”, on peut voir des projets de développement de ce type, et de nombreuses autres villes cherchent à les imiter. A Helsinki, par exemple, les pouvoirs publics ont décidé de relancer le design finlandais dans l’espoir d’attirer l’attention internationale, ce qui ferait venir tout à la fois des investissements, des créateurs et des amateurs de tourisme culturel. Le résultat le plus fameux est le quartier de Design District, qui comprend vingt-cinq rues et abrite plus de 170 lieux différents, tous liés à la création. La cité anglaise de Sheffield a eu cette intuition avant tout le monde, dès 1988, à l’issue de l’ère minière et sidérurgique qui avait si longtemps fait vivre la région. Une décennie plus tard, cette ville était citée en exemple pour sa renaissance économique grâce à l’accent mis sur la culture. En Allemagne, la Ruhr a suivi la même voie, et Essen a été désignée capitale culturelle européenne pour 2010. En Suède, c’est la petite ville de Botkyrka, à 20 kilomètres de Stockholm, qui s’est transformée grâce à l’installation d’une école des arts du cirque, ce qui a amorcé un cercle vertueux, donnant naissance à un centre de création baptisé Subtopia. Ainsi, ces clusters artistiques peuvent transfigurer des quartiers à l’abandon, en faire des zones prisées et apporter un regain d’énergie au tissu urbain. Leur effet bénéfique s’étend ensuite aux quartiers voisins, et les prix de l’immobilier augmentent. Ce processus ne va cependant pas sans risques, comme on a pu le voir avec SoHo, à New York. D’abord revitalisé et rendu célèbre par les artistes qui s’y étaient installés, le quartier a fini par devenir trop bourgeois et trop cher pour ceux-là mêmes qui étaient à l’origine de sa renaissance. En Russie, le processus n’en est qu’à ses débuts, mais le potentiel de notre pays dans ce domaine est énorme. D’après les estimations de Richard Florida, on y compterait environ 13 millions de personnes appartenant à cette classe créative. Quant à la capitale, elle abrite un immense patrimoine industriel. Lorsque l’URSS s’est effondrée [en 1991], 25 % du territoire de Moscou étaient classés zone industrielle. A peine quelques années plus tard, la plupart des usines qui s’y trouvaient ont cessé d’être rentables. Selon les plans d’urbanisme actuels de la mairie, 4 300 hectares devraient être reconvertis d’ici à 2025 afin de fournir à la capitale “des bâtiments à usage public et d’habitation, ainsi que des zones vertes et de loisirs”. Avant la crise de 2008, on prévoyait de raser les vestiges industriels et de construire du neuf haut de gamme sur les terrains ainsi libérés. Certains projets de ce type ont été lancés, mais ils n’ont progressé que lentement. Complexes à élaborer, demandant de longues concertations, ils réclament aussi de lourds investissements, car dépolluer une ancienne zone industrielle n’est jamais simple. Depuis la crise, les propriétaires de ces zones n’ont plus les moyens d’engager des projets d’envergure. Par ailleurs, la demande

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Lyudmila Zinchenko/Photgrapher.Ru-RÉA

Lyudmila Zinchenko/Photgrapher.Ru-RÉA

▲▶ Le centre de culture contemporaine Garage est logé dans l’ex-dépôt

de bus Bakhmetevski, construit en 1926.

immobilière dans le neuf a chuté et ceux qui possédaient des territoires industriels et des bâtiments qui leur restaient sur les bras se sont tournés vers la location pour les rentabiliser, en demandant des loyers peu élevés, de l’ordre d’une dizaine de milliers de roubles [250 euros] par mètre carré et par an. Cela a séduit des artistes, qui ont rarement de gros moyens. Ces artistes sont aussi moins exigeants que les locataires d’immeubles de bureaux classiques. La hauteur sous plafond et le cachet historique des bâtiments nourrissent leur imagination et compensent les inconvénients pratiques. De toute façon, un hangar d’usine est si immense qu’il est facile de le transformer à sa guise. Un trait de caractère essentiel de la classe créatrice est sa sociabilité. Ces gens ont besoin d’endroits pour se retrouver, discuter de leurs projets, rencontrer de nouveaux partenaires exerçant dans d’autres domaines d’activité. Les bâtiments industriels sont si vastes que l’on peut aisément y installer des établissements informels, des boîtes de nuit, cafés ou autres. Cela engendre un nouveau style de vie, ce qu’illustre bien, à Moscou, l’exemple de Krasny Oktiabr ou de l’usine Arma**. La vie y bat son plein jour et nuit, les fêtards succédant aux gens qui travaillent, le tout se mélangeant et se fondant sans heurts. Au centre d’art contemporain Vinzavod***, on trouve un grand ensemble de salles d’expositions qui assure à ce lieu une riche vie culturelle. Les artistes y trouvent l’occasion de montrer le fruit de leur travail à proximité immédiate de leurs bureaux ou ateliers. Les cités de la création ne sont pas très rentables. En général, ceux qui investissent dans ce genre de

choses ne le font pas pour l’argent, mais plutôt par amour de l’art moderne, par envie de côtoyer le milieu artistique, entre autres. A Moscou, malgré le succès des projets existants, qui suscite une demande excédentaire, les propriétaires comme les pouvoirs publics se soucient peu, dans la majorité des cas, du bien-être de leurs locataires. A l’étranger, on se préoccupe de créer du lien social avec le reste de la ville et on s’efforce de constituer un environnement agréable. A Moscou, en revanche, il a fallu de longues années de négociations avec les propriétaires pour que les chemins autour du centre Arma soient goudronnés. L’explication est simple : la plupart de ceux qui possèdent ce type de terrains considèrent ces cités artistiques comme un pis-aller. Ils attendent le jour où il sera finalement rentable de tout raser pour construire des immeubles qui leur rapporteront de substantiels bénéfices. Cette attitude se retrouve chez les occupants, qui souvent n’hésitent pas à monter des studios et des galeries

d’un style à donner le vertige sans penser un instant à aménager les alentours, ce qui rend le passage d’un bâtiment à l’autre digne d’un parcours du combattant. Contrairement à ce qui se passe en Europe occidentale ou aux Etats-Unis, les pouvoirs publics ne proposent presque aucun soutien aux industries de la création, qui évoluent de ce fait sans véritable stratégie. Le résultat est qu’elles ne jouent pas, dans la vie de la cité, le rôle important qu’elles ont ailleurs. A la différence du Design District d’Helsinki, pour ne citer que lui, elles ne génèrent pas d’afflux de touristes, ne font pas monter les prix de l’immobilier, n’apportent pas de revenus au budget municipal, etc. A Moscou, ces friches industrielles sont essentiellement des ghettos d’artistes, des structures beaucoup moins ouvertes sur l’extérieur que les sites similaires qui existent en Europe. Malgré tout, disposer de quelques îlots de créativité permet déjà de rendre la Maria Fadeïeva ville plus intéressante.
* Né en 1957, il s’est bâti un nom autour du concept de “classe créative”, population urbaine, mobile, qualifiée et connectée, dont la présence engendre un développement économique. ** A l’époque de sa construction, en 1865, l’usine de gaz Arma alimentait les 3 000 lampadaires qui éclairaient les rues de Moscou. Puis elle a fourni en gaz toute la capitale jusqu’à la moitié du XX e siècle. Enfin, elle s’est reconvertie dans la production de matériel associé à la fourniture de gaz. C’est en 2003 qu’elle s’est transformée en cluster artistique et qu’elle est devenue un lieu culte de la capitale (www.armazavod.ru). *** En 2007, cet espace dédié à la création contemporaine a été ouvert par l’homme d’affaires Roman Trotsenko sur le territoire d’une ancienne usine de production de bière et de vin (www.winzavod.ru).

◀▼ Derrière les murs d’une ancienne usine, le centre d’art

contemporain Vinzavod.

Lyudmila Zinchenko/Photgrapher.Ru-RÉA

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◀ Dans une rue de Lagos.

PORT S

Richard Mulonga/Twenty Ten-Africa Media Online

Mauvais esprit, tu es là !
Face à l’indignité des joueurs tricolores, The Straits Times estime qu’ils auraient dû s’inspirer des Néo-Zélandais ou des Argentins, dont le comportement est exemplaire.
THE STRAITS TIMES (extraits)

L

Singapour

▲ Dessin

’équipe la plus passionnante de la Coupe du monde est aussi la plus tranquille. Quand on a demandé à Ryan Nelsen, le capitaine de la Nouvelle-Zélande, si l’équipe allait faire une danse traditionnelle avant de jouer, il a répondu : “Des Blancs maigrichons faisant le haka ! Vous croyez que ça va impressionner les adversaires ?” Or ces Blancs maigrichons sont particuliers. Leur talent n’est peut-être pas étincelant, leur technique peut-être pas éblouissante, mais ils ont un côté brillant, un état d’esprit qui ne peut se mesurer mais qui se voit. Ce sont ces Blancs maigrichons que l’Angleterre et la France devraient aller voir, la tête baissée en signe de pénitence. Les gars, devraient-elles demander, on a peut-être une histoire, on croule sous les attentes, mais est-ce que vous pouvez rappeler à nos équipes de gros frimeurs ce qu’est l’esprit du football ? Parce qu’on dirait bien qu’on l’a perdu. Le bon esprit, dans le sport, c’est comme un tonique antique, il transporte les membres de l’équipe et les soude. Il n’est pas facile à définir, mais on peut le percevoir dans le langage corporel des joueurs, dans leur persévérance à la 89e minute, quand les muscles se mutinent, dans la tape amicale qu’ils donnent à un coéquipier pour le soutenir après une faute, et surtout en voyant une équipe rester soudée même dans la détresse.

de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Lausanne.

Le bon esprit, c’est l’Allemagne à la Coupe du monde, c’est dix hommes qui jouent comme s’ils étaient quinze. Le bon esprit, ce sont les Etats-Unis qui réussissent à égaliser [2 buts partout] après avoir été menés 2 à 0 par la Slovénie. Le bon esprit, c’est Lionel Messi qui un instant fait une pirouette dans le camp adverse et l’instant d’après réalise un bon tacle. Son équipe est peut-être portée par son inspiration, mais c’est sa transpiration qui l’unit. Quand le meilleur joueur du monde transpire, ses camarades sont tellement gênés qu’ils mouillent le maillot. Messi,

c’est notre référence. Il n’a pas l’air insultant, il ne pue pas l’arrogance. Il porte légèrement son génie, il vient pour jouer, pas pour faire de la politique, le bon esprit l’entoure comme un halo. A côté de lui, l’équipe de France ressemble à un ramassis d’enfants gâtés, de héros dépassés dont l’échec est dû à tout le monde sauf à eux. Le bon esprit, ce n’est assurément pas renoncer à une séance d’entraînement en pleine Coupe du monde. Le bon esprit, ce n’est pas insulter son sélectionneur, si inefficace qu’il soit. Le bon esprit, c’est ravaler ses griefs et jouer avec fougue,

CONSÉQUENCE

Les Bleus ou la mort du black-blanc-beur
Que tout cela est pathétique et gonflant ! Certes, ce n’est que du football, mais cette affaire est plus grave qu’on ne le pense, si on prend le temps de la mettre en perspective. Car ce n’est pas seulement sur les divas de l’équipe de France que l’hallali va tomber, mais sur les pauvres petits jeunes des cités françaises. Déjà les identitaires irascibles commencent à sortir le microscope pour nous dire que tout cela est la parfaite illustration d’une France coupée en deux. Celle entre le Blanc Gourcuff élevé dans l’austérité et le sens du sacrifice tout à fait bretons, et l’autre personnifié par Anelka, la “racaille” de Trappes, qui ne connaît aucune soumission à l’autorité. Et, cette fois, même la personne ayant la meilleure volonté du monde aura du mal à leur apporter la contradiction, à ces obsédés de la grande identité française. Si Anelka refuse de donner le ballon à Gourcuff, ce n’est pas parce que sa couleur de peau ne lui revient pas. Si ces footeux se comportent de façon aussi lamentable, c’est simplement parce que c’est dans l’air du temps. Il est de bon ton d’être provo ou trash dans un monde où l’anti-intellectualisme est la valeur la mieux partagée, surtout dans ces quartiers difficiles. Finalement, dans cette prison française peuplée de stars gâtées et pleurnichardes, le problème, c’est que le gardien de prison, l’ineffable Raymond Domenech, n’est pas à la hauteur. Son absence d’autorité et de crédibilité a été la grande source de tout ce cirque. Et, comme si cela n’était pas suffisant, il a entrepris de verser dans le ridicule jusqu’au bout, en venant lire les doléances des joueurs face à la caméra. Pauvre France ! Adama Ndiaye, Kotch, Dakar

U

n langage fleuri signé Nicolas Anelka à l’endroit de son entraîneur, Raymond Domenech, a fait exploser la maison bleue. Et depuis, comme dans Loft Story, on en apprend des vertes et des pas mûres sur l’intimité de l’équipe de France. Patrice Evra, en bon chef de bande pour défendre son copain tombé en disgrâce, cherche à éliminer un traître. Ajoutez à cela Franck “Scarface” Ribéry, qui joue les caïds de bac à sable en inhibant complètement ce pauvre Yoann Gourcuff, trop lisse sans doute dans ce monde de brutes. Avec tout cela, difficile de croire qu’on est encore dans le football, on est plutôt dans Prison Break. Comparaison d’autant plus juste que ces Bleus, avec leur morgue et leur suffisance, se sont totalement isolés dans leur luxueux hôtel de Knysna [à l’ouest du pays, province du Cap-Occidental].

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jouer pour ses camarades, pour les supporters, pour le drapeau, pour sa fierté. Bouder, c’est ce que font les gamins de 11 ans quand ils se font coller à l’école, pas les footballeurs logés dans le luxe. Vous voulez protester ? Portez un brassard noir, signez une pétition, passez à autre chose. Le bon esprit, c’est aussi le boulot du sélectionneur. Le sport est essentiellement une activité démocratique, mais les entraîneurs sont comme des dictateurs bienveillants. Comme un chef avec son orchestre, le sélectionneur décide quelle musique footballistique son équipe tentera de jouer et choisit ceux qui joueront. Mais on ne fait pas de belle musique sans bon esprit, sans que le chef instaure une ambiance qui pousse tout le monde à viser la grandeur. C’est là un ballet compliqué où on se fait constamment marcher sur les pieds et Raymond Domenech a un jeu de jambes minable. Il n’a pas réussi à instaurer le bon esprit et il a laissé couver la dissension. Il n’est pas au diapason de ses hommes. Il ne sait pas les gérer sans tout leur laisser passer, comme sir Alex Ferguson, l’entraîneur de Manchester United, peut le faire.

▲ Dessin de Kichka, Israël.

Finalement, on trouvera un bel équilibre et une vraie sagesse dans les mots du général américain George S. Parron : “On fait peutêtre la guerre avec des armes, mais on la gagne avec des hommes. C’est avec l’état d’esprit des hommes qui suivent et celui de l’homme qui commande que l’on emporte la victoire. ” Mais Domenech ne joue pas, ce sont ses hommes qui jouent. Des hommes bien payés, des hommes adulés, des hommes habillés en Armani. C’est d’eux que doit venir le bon esprit. Il ne faut pas qu’ils cherchent un bouc émissaire ou se trouvent des excuses, ils doivent chercher le courage en eux-mêmes. C’est comme ça que se forgent les héros. Rohit Brijnath

LA SEMAINE PROCHAINE

Retrouvez un dossier spécial

Coupe du monde

avec des analyses, des commentaires sur la compétition et ses à-côtés.

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Dunga, le Machiavel brésilien
Le sélectionneur de l’équipe du Brésil n’a qu’une seule idée en tête : la victoire. Il est prêt à tout et s’inspire du penseur italien pour y parvenir.
VEJA

PORT S

L

São Paulo

ors d’une froide nuit de mai, au bar d’un élégant hôtel de São Paulo, Carlos Caetano Bledorn Verri, alias Dunga, a fait une confidence qui permet de comprendre son comportement à la tête de la sélection brésilienne : il y a quatre ans, il a pris en charge la sélection nationale à la suite de personnalités aussi diverses que l’intransigeant défenseur du football offensif Telê Santana, le superstitieux Zagallo ou le charismatique Luiz Felipe Scolari. Il ne ressemble à aucun d’entre eux. Dunga est perçu par de nombreux supporters et par l’immense majorité des journalistes sportifs comme un être antipathique, arrogant et entêté. Il accepte peu d’interviews, il n’aime pas les médias en général, méprise les critiques, ne cède pas à la clameur populaire, ne renie pas ses convictions et ne pense qu’à une chose : gagner. Pour lui, cet objectif ne passe ni par le beau jeu, ni par l’audace créative, ni par le dribble enchanteur, ni par le spectacle, ni par aucune des fascinantes caractéristiques qui ont façonné la magie et la saga du football brésilien. “Vous vivez en faisant des comparaisons avec la sélection de 1982, qui pratiquait un beau football”, a-t-il rappelé ce soir de mai. “Mais à quoi cela a-t-il conduit en dehors des victoires sur l’Ecosse et la Nouvelle-Zélande, d’un retour difficile face à l’URSS et d’une défaite

▲ Le sélectionneur

brésilien observe ses joueurs pendant leur séance d’entraînement, le 19 juin, à Johannesburg, à la veille du match contre la Côte d’Ivoire.

Il ne se focalise que sur son objectif : la victoire
contre l’Italie ? On ne retient que le 3 à 1 contre l’Argentine. Et qui a été l’homme du match ce jour-là, hein ?” ll a alors bu une gorgée avant de citer avec délice le milieu défensif Batista, dont le style rappelait le sien. Qu’on les apprécie ou pas, les choix de Dunga ont toujours été jusqu’à présent suivis d’effet. Sur les quelque 55 matchs qu’il a suivis à la tête de la sélection, le plus souvent debout, avec ses cheveux en brosse et ses chemises arc-en-ciel, il en a gagné 71 %. Pour la victoire, il compte sur la discipline, le travail à haute dose, l’engagement, la loyauté et l’obéissance tactique. Il se focalise sur son objectif au point de couper les joueurs du reste du monde, de leur interdire de parler en dehors des inintéressantes conférences de presse collectives. Quant à lui, il a déclaré que, durant le Mondial, il ne serait même pas en contact avec sa femme, car il n’est pas venu en Afrique du Sud pour cela. Changeons complètement de décor et transportons-nous jusqu’à Florence. Dunga y a vécu entre 1988 et 1992, jouant au sein de l’équipe de la Fiorentina. Il s’est épris de cette cité de la Renaissance, des merveilleux tableaux de Botticelli exposés au musée des Offices, de l’enivrant coucher de soleil sur l’Arno, de Dante, de Léonard de Vinci, de Galilée, des Médicis… “Et de Machiavel”, ajoute-t-il aussitôt, citant le penseur italien (1469-1527) qui a écrit Le Prince, un chefd’œuvre sur la nature du pouvoir. “A Florence, j’ai appris l’italien, visité les meilleurs musées,

L’AUTRE AFRIQUE DU FOOTBALL

ANGE GARDIEN CONGOLAIS
Après avoir fui leur pays, où sévit une instabilité chronique, des Congolais se sont installés au Cap dans l’espoir de s’en sortir. Bien organisés, ils ont mis sur pied un service de gardiennage spécialisé dans la surveillance des automobiles. Un bon filon dans un pays où les vols de voitures sont monnaie courante.

Nikki Rixon/Twenty Ten-Africa Media Online

y compris aux heures de fermeture pour le public, les dirigeants du club m’offrant ce privilège, et j’ai découvert qui était Machiavel”, expliquet-il. Dans un des passages les plus célèbres de son œuvre, Machiavel pose une question toujours d’actualité : pour le prince, vaut-il mieux être aimé ou être craint ? Il conclut que le mieux est d’être les deux à la fois, mais que, si cela se révèle impossible, le prince doit choisir la deuxième option et, pour mettre cette maxime en pratique, il lui faut user de subtilité, voire de ruse et de cruauté. Parmi les conseils de Machiavel au prince, on trouve la façon de sélectionner une équipe. “Quand tu verras un ministre, plus dévoué à luimême qu’à toi, chercher son propre intérêt dans tous ses actes, tu en concluras qu’il ne sera jamais un bon ministre et que tu ne pourras jamais avoir confiance en lui. Dunga pense et agit de cette ” manière. Il est craint, sait être dur quand il le juge nécessaire et il conclut un pacte avec les joueurs en qui il a confiance. Serait-ce donc là sa source d’inspiration ? Dunga esquisse un sourire et ne répond pas directement. “J’ai peu d’instruction, admet-il, j’ai à peine le niveau du lycée. Mais je suis intelligent, j’ai de l’expérience et j’ai beaucoup appris. ” Carlos Maranhão

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Georgi Licovski/epa-Corbis

L’Afghanistan et la malédiction des matières premières p. 46

■ économie

sciences
GÉNÉTIQUE Achevé depuis

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Génome humain : l’heure de la désillusion
dix ans, le séquençage complet de nos gènes devait permettre de créer des médicaments innovants. Mais on les attend toujours…
PROSPECT

Time Warner renaît de ses cendres p. 48

■ multimédia

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▼ Dessin

i n t e l l i ge n c e s

l y a dix ans, la première ébauche de séquence du génome humain fut présentée comme le début d’une ère nouvelle de la médecine. Francis Collins – qui dirigeait à l’époque le consortium international pour le séquençage du génome humain (IHGS) et qui se trouve aujourd’hui à la tête des Instituts américains de la santé (NIH) – affirmait que les connaissances acquises grâce aux travaux de séquençage allaient permettre aux médecins d’adapter les traitements au profil génétique des patients. Il voyait ce rêve devenir réalité avant 2010. Comme vous l’aurez peut-être remarqué, cela ne s’est pas produit. Jusqu’à présent, l’impact médical du Projet génome humain (PGH) – qui a débouché sur le décryptage de plus de 21 000 gènes – a été insignifiant. Contrairement aux assurances de Collins, en 2001, selon lesquelles “de nouveaux médicaments génétiques sur mesure [allaient être] introduits sur le marché pour lutter contre le diabète sucré, l’hypertension, les troubles mentaux et beaucoup d’autres maladies”, il n’est plus du tout évident que cela se produise effectivement. Avons-nous été trompés ? Pas exactement. Mais la distance qui sépare les promesses et les actes montre bien que, comme les alunissages dans le domaine de l’exploration spatiale, le PGH était plus un triomphe de la technologie qu’un progrès de la compréhension scientifique.

de Raúl Arias paru dans El Mundo, Madrid.

onéreux des génomes individuels et contribué à une explosion des données génomiques dans le monde entier. Pourquoi ces données ne se sontelles pas traduites par la découverte de nouveaux médicaments ? C’est en partie parce qu’il s’est révélé extrêmement difficile de passer de la connaissance théorique d’un gène qu’on savait impliqué dans une maladie à une solution thérapeutique viable, même pour une maladie comme la mucoviscidose, qui est provoquée par un seul et unique gène. En réalité, le problème est que nous ne comprenons pas comment fonctionne exactement un génome. Ce qui peut être très gênant quand il s’agit d’un projet qui a coûté quelque 3 milliards de dollars [2,4 milliards d’euros]. En fait, le PGH n’est pas issu d’une véritable hypothèse de départ : il

pas sans une bonne raison. Autre révision : les gènes ne seraient pas forcément distribués de façon linéaire sur le génome. Quant à l’activité des gènes, elle serait influencée par de nombreux facteurs qui ne sont pas explicitement codés dans le génome. Il pourrait s’agir de l’arrangement du matériel chromosomique et de son “étiquetage” par des marqueurs chimiques. Ainsi, même dans le cas de maladies comme le diabète, où il y a clairement un facteur héréditaire, les gènes impliqués ne comptent que très peu dans l’hérédité. Le reste des facteurs a même été surnommé “matière noire” du génome, ce qui équivaut à un aveu d’ignorance totale par les scientifiques.
LE GÉNOME EST PLUS COMPLEXE QU’UN MANUEL D’UTILISATION

NOUS NE COMPRENONS PAS LE FONCTIONNEMENT DU GÉNOME

Certes, il est normal que les promesses liées aux avancées scientifiques tardent à se matérialiser et il est incontestable que la connaissance des 3 milliards de bases azotées de notre ADN [dont la séquence détermine le code génétique] va faire progresser les recherches sur l’origine et l’évolution de l’homme, la démographie et les maladies. En outre, l’une des retombées technologiques du PGH a été le perfectionnement des techniques de séquençage, qui a permis au projet d’aboutir plus tôt (et pour moins cher) que prévu. Cette fantastique évolution a été due en partie à une compétition intense dans la course au séquençage entre le PGH, un consortium public et la société américaine Celera Genomics, dirigée par le biologiste et homme d’affaires Craig Venter. Ces techniques ont ouvert la porte à un séquençage moins

■A

la une

A l’occasion des dix ans du séquençage du génome humain, la revue scientifique Nature revenait en avril sur les difficultés rencontrées par la médecine génétique.

n’avait pas pour mission de répondre à des questions bien définies. Au contraire, les chercheurs espéraient que des applications bénéfiques découleraient naturellement des données dégagées. Cette attitude n’était pas due à l’ignorance des scientifiques, mais à des hypothèses de départ erronées. Avant le PGH, on pensait que nos génomes étaient faits de gènes qui conditionnaient la synthèse des protéines, essentielle au fonctionnement des cellules. On pensait également que ces gènes étaient noyés dans un tas d’ADN “inutile” ou ADN “poubelle” qui n’aurait pas été éliminé au cours du processus de l’évolution. On pensait enfin qu’à chaque gène correspondait une protéine unique codée par l’intermédiaire de l’acide ribonucléique (ARN), celui-ci servant de modèle pour l’assemblage de ladite protéine. Depuis que le PGH a commencé, en 1993, diverses révisions de ces théories se sont imposées et d’autres théories complètement différentes ont pris forme. Il se pourrait par exemple que la relation gène-protéine ne soit pas si exclusive que cela. En outre, la majeure partie de cet ADN dit “inutile” ne serait pas inutile du tout, mais jouerait au contraire un rôle biologique encore inconnu. En effet, la majorité de cet ADN est transcrit en ARN, opération consommatrice d’énergie, qui ne se produirait donc
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Pour être juste, il faut dire que certains de ces nouveaux points de vue ont pu être développés grâce au PGH luimême et aux technologies qui lui sont associées. Mais il y a eu un manque d’anticipation de la complexité du génome, dû en partie aux sophismes confortables de la recherche en génétique. Après la découverte de la structure moléculaire de l’ADN par Francis Crick et James Watson, en 1953, les généticiens ne purent s’empêcher de penser que le plus important avait été fait. Ils se mirent à considérer l’ADN comme un “livre de la vie”, à lire comme un manuel d’utilisation. On se rend compte aujourd’hui que le génome ressemble moins à une liste de pièces détachées qu’à un système climatique plein de réactions et d’interdépendances complexes. Une des plus pernicieuses conséquences du syndrome “livre de la vie” fut l’apparition d’un nouveau déterminisme génétique, qui pourrait se résumer par la phrase : nous sommes ce que nos gènes font de nous. Une autre illusion de jeunesse du PGH était que l’on peut faire de la science sans hypothèses et sans idées. Comme le dit Jim Collins, de l’université de Boston, l’un des rares biologistes à voir plus loin que le bout de son nez, “nous avons fait l’erreur de confondre la collecte d’informations et l’amélioration de notre compréhension”. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Il se peut que ce que nous ne savons pas encore sur le génome soit une énorme masse de détails inaccessibles. Mais des ingénieurs examinant le corps humain diraient que le bon fonctionnement d’un système aussi complexe doit forcément dépendre de principes généraux plus vastes. Nous connaissons indubitablement l’un d’entre eux – le lien entre la séquence d’un gène et la structure d’une protéine –, mais nous ne pouvons plus continuer à penser que les choses s’arrêtent là. Et nous ne découvrirons pas les autres principes en nous contentant de plonger dans l’océan de données que nous fournira un autre domaine de la biologie finissant en “-ome”, que ce soit le protéome, l’épigénome ou le métabolome. Ce dont nous avons besoin, c’est de penser de façon originale. Philipp Ball

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économie

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L’Afghanistan et la malédiction des matières premières
énormes gisements de minerais découverts dans le sous-sol du pays pourraient faire son bonheur ou le plonger dans un chaos sans fin.
FOREIGN POLICY

RESSOURCES Les

D

Washington

es géologues [américains] ont découvert en Afghanistan d’immenses gisements de fer, de cuivre, d’or et d’autres minerais, a annoncé The NewY Times à la une ork de son édition du 14 juin. Si elles étaient exploitées, ces ressources, estimées à 1 000 milliards de dollars, pourraient transformer profondément le pays. Mais serait-ce pour le meilleur ou pour le pire ? Les Etats dotés d’extraordinaires richesses minérales (par exemple, la république démocratique du Congo (RDC), la Bolivie ou l’Irak) sont souvent aux prises avec des problèmes économiques et politiques tout aussi extraordinaires. L’Afghanistan a déjà son lot de difficultés. Cela ne signifie pas pour autant que le pays est irrévocablement condamné à subir ce que certains chercheurs ont appelé la “malédiction des matières premières”. Il ne faut pas non plus s’attendre à ce que des changements s’effectuent du jour au lendemain. Les grands projets miniers prennent des années – parfois plus d’une décennie – pour prendre forme, même en temps de paix. Certes, les industriels sont tellement désireux de tirer parti des nouvelles découvertes qu’ils sont prêts à travailler dans des conditions incroya-

blement difficiles. Ces dernières années, des sociétés du monde entier se sont disputé le droit d’exploiter les plus petits gisements d’Afghanistan. Mais nombre des bassins miniers récemment découverts se situent dans des zones contrôlées par les talibans, qui manquent cruellement d’infrastructures. Le jour est encore loin où le pays pourra en tirer profit. Mais, quand ce jour viendra, ce sera pour l’Etat afghan une véritable aubaine. En Afghanistan, comme dans pratiquement tous les pays du monde à l’exception des Etats-Unis, tout ce qui se trouve sous terre appartient à l’Etat. Les entreprises doivent lui acheter les droits d’exploitation, auxquels s’ajoutent les primes de signature, les redevances et autres paiements. Le groupe public chinois China Metallurgical Group, qui a remporté en 2007 l’appel d’offres pour une mine de cuivre relativement modeste au sud de Kaboul, a accepté de verser à l’Etat 400 millions de dollars [320 milliards d’euros] chaque année – une somme considérable pour un pays dont les revenus annuels, hors aide internationale, n’atteignent pas 1 milliard de dollars [800 millions d’euros]. Hélas, les pays semblables à l’Afghanistan – où la corruption sévit, où l’Etat de droit est minimal et l’administration peu performante – dilapident en général une grande partie de la manne. Des milliards ont ainsi échappé aux caisses de l’Etat en Angola, au Cameroun, en RDC, au Nigeria et dans d’autres pays africains dotés d’immenses richesses minérales mais qui ont un gouvernement faible. Cet argent a financé la corruption et le clientélisme, mais aussi des projets bien intentionnés mais mal préparés, mal réalisés ou mal entretenus. L’administration afghane figure déjà parmi les plus inefficaces de la
OUZBÉKISTAN TU U TURKMÉN.

▲ Dessin
TADJIKISTAN

de Vlahovic, Belgrade.

Mazar-e Charif
DOU
KOUCH
CACHEMIRE PAKISTAN

HIN

A F G H A N I S TA N Herat Kaboul

Zones riches en minerais identifiées par l’USGS
IRAN

Kandahar

Aussi présents dans le sous-sol afghan : niobium, cobalt, molybdenum, terres rares, argent, potassium, aluminium, flourite, phosphore, mercure, strontium. 0 400 km

Amiante, talc, magnésite Barytine Bauxite Célestite Chromite Argile Sable à verre

Graphite Cuivre magmatique Fer magmatique Plomb et zinc magmatiques Lapis-lazuli Gisements d’or Pegmatite

Or alluvionnaire Sables et graviers Cuivre sédimentaire Fer sédimentaire Plomb et zinc sédimentaires Pierre Soufre
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planète. Depuis 2007, elle n’est parvenue à collecter que 7 % du PIB en recettes fiscales, l’un des taux les plus bas du monde, selon le Fonds monétaire international. Cela illustre également la fragilité du pouvoir dont dispose le gouvernement sur la population. L’Etat survit essentiellement grâce à l’aide internationale, qui couvre environ 70 % de son budget. Les revenus générés par les matières premières rempliront ses caisses et finiront peutêtre par lui permettre de se passer de la générosité des pays étrangers. Mais ce qui importe, c’est l’usage qu’il fera de ces fonds – qui, à la différence de l’aide extérieure, ne sont soumis à aucune condition. Que le peuple afghan en bénéficie ou non, cet afflux de revenus profitera, sur le plan polit i q u e , à c e l u i qui sera alors aux commandes, Hamid Karzai ou un autre. Les dirigeants des pays en développement bien pourvus en ressources naturelles restent au pouvoir bien plus longtemps que les autres. Ainsi, malgré la descente aux enfers dans laquelle il a entraîné son pays, Mobutu Sese Seko a conser vé son emprise sur la république démocratique du Congo trois décennies durant. En Libye, Muammar Kadhafi tient la barre depuis plus de quarante ans et ne semble pas disposer à la lâcher. Les politiques aux poches bien remplies se font beaucoup d’amis. Pour autant, ils ne sont pas nécessairement plus compétents ni plus populaires. Ils durent seulement plus longtemps. En général, dans les pays en développement, plus il y a de richesses minérales, moins il y a de démocratie. Il y a toutefois de quoi être modérément optimiste. Même si elles accroissent la corruption et permettent au pouvoir en place de se maintenir à Kaboul, les richesses minérales favoriseront peut-être suffisamment le décollage économique pour que la paix s’instaure. Si les pays pauvres sont aussi souvent en proie aux insurrections, c’est notamment parce que l’engagement dans des forces rebelles représente pour des paysans misérables un moyen de gagner leur vie. Certaines études montrent que lorsque les salaires augmentent dans le civil, les groupes armés ont plus de mal à recruter et les violences diminuent. Un boom de l’exploitation minière pourrait fournir de nombreux emplois non qualifiés, emplois qui conviendraient précisément aux jeunes gens susceptibles de combattre dans les rangs des talibans. Certes, les richesses naturelles peuvent déclencher les violences au lieu d’y mettre fin. Mais ce scénario survient en général quand elles sont concentrées (comme c’est parfois le cas pour le pétrole) dans une région dominée par une minorité ethnique qui réclame l’indépendance ou lors-

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Sources : USGS (U.S. Geological Survey) <www.usgs.gov>, “The New York Times”

qu’elles sont faciles à piller et à revendre en contrebande à l’étranger, comme les diamants. Mais, en Afghanistan, la diversité des minerais et leur dispersion sur l’ensemble du territoire limitent peut-être ce risque. Plus ces richesses créeront d’emplois, moins il y aura de combats.
LE BOTSWANA ET LE CHILI S’EN SONT BIEN SORTIS

Certaines économies fondées sur l’exploitation minière sont florissantes. Ainsi, le Botswana, riche en diamants, est le pays d’Afrique qui connaît depuis des décennies la plus forte croissance, et le Chili, qui fournit près du tiers du cuivre produit dans le monde, est l’un des pays les plus riches et les plus prospères d’Amérique latine. L’une des clés d’un développement minier réussi réside dans l’existence d’un Etat fort, capable de négocier avec les industriels des contrats dont les termes lui sont favorables et de contrôler leurs activités. En Afghanistan, le ministère des Mines est depuis longtemps considéré comme l’un des plus corrompus, ce qui n’est guère surprenant. Même les EtatsUnis présentent un bilan mitigé en matière de gestion de l’industrie des matières premières, comme en témoigne

la catastrophe provoquée par BP dans le golfe du Mexique. Contrôler une importante industrie minière constitue une tâche ardue, même dans les meilleures conditions. Au moins quelques membres du gouvernement Karzai prennent visiblement ces problèmes au sérieux. En janvier dernier, le ministre des Finances, Omar Zakhilwal, a reporté l’attribution des concessions d’exploitation de fer et de pétrole, à l’évidence pour prévenir la corruption. Et, en février, le gouvernement a signé l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), une convention internationale visant à encourager les entreprises à publier ce qu’elles paient et les Etats à révéler ce qu’ils reçoivent. C’est un premier pas sur un chemin semé d’embûches mais néanmoins praticable. Michael L. Ross*
* Ce professeur de sciences politiques à l’Université de Californie à Los Angeles fait partie du groupe technique qui soutient la Charte des ressources naturelles, un projet qui aide les gouvernements à utiliser les matières premières pour développer de manière durable leur économie. Il est également membre du conseil consultatif de Revenue Watch Institute (RWI), une organisation à but non lucratif qui cherche à promouvoir la transparence dans les pays riches en ressources naturelles.

Une vaste opération de communication
CONTREPOINT
La richesse du sous-sol afghan était connue depuis longtemps. En ressortant aujourd’hui cette information, les Etats-Unis espèrent justifier leur présence dans le pays.

’article publié le 14 juin par The New York Times sur la découverte, par les Etats-Unis, de vastes richesses minières en Afghanistan “laisse penser à une vaste opération de communication visant à influencer l’opinion publique à propos de la guerre”, affirme The Atlantic. “Comme le savent ceux qui ont lu les travaux du géographe américain Jared Diamond sur le déterminisme géographique, un pays possédant de vastes réserves en minerais tend vers la stabilité, pourvu qu’il soit doté d’un gouvernement central fort et stable”, poursuit le magazine américain. “Quel meilleur moyen de rappeler que le pays est promis à un avenir radieux que de diffuser ou de rediffuser des informations valables mais déjà connues sur la richesse potentielle de la région ? L’administration Obama et les militaires américains savent parfaitement qu’un article en une du New York Times attirera instantanément l’attention du monde.” De fait, les Soviétiques connaissaient l’existence de la plupart de ces gisements depuis 1985 et ils s’apprêtaient à l’époque à aider le gouvernement afghan à les exploiter à grande échelle. “Les cartes soviétiques ont aidé le Pentagone à trouver beaucoup de choses utiles en Afghanistan”, souligne le quotidien gouvernemental russe Rossiiskaïa Gazeta. Il ne restait plus qu’“à se

L

rendre sur place et à vérifier les données” collectées par les géologues soviétiques et archivées à la bibliothèque de Kaboul, écrit la presse russe. “Mille milliards de dollars en perspective”, titre le journal, en référence au montant auquel sont évaluées les réserves de minerais. D’après lui, comme en Irak avec le pétrole, c’est l’appât du gain qui motive les Américains en Afghanistan. Selon The Atlantic, “des discussions sur la meilleure façon d’exploiter ces ressources à l’avenir étaient déjà en cours entre Washington et le gouvernement Karzai dès 2006. Et, en 2009, le gouvernement afghan a commencé à lancer des appels d’offres pour divers projets d’exploitation minière.” En Afghanistan, Afghan Paper se réjouit de cette découverte, mais redoute un pillage des ressources, notamment en lithium, par les pays étrangers. “L’Etat afghan n’a pas les moyens financiers ni la stabilité politique nécessaires pour gérer au mieux l’exploitation d’un tel gisement, estime le webzine. Il est possible que des pays tels que l’Inde, la Chine ou la Russie essaient de s’implanter davantage dans notre pays pour tirer profit de nos ressources en lithium. Quelles sont les chances pour que notre peuple profite un jour des retombées économiques de cette découverte ? Si nos dirigeants ne bradent pas entièrement le sol aux étrangers en ne pensant qu’à leur profit personnel, alors ce gisement sera notre chance pour ne plus dépendre des aides extérieures et affirmer une véritable indépendance.”

multimédia
MÉDIAS Sous

i n t e l l i g e n c e s

Time Warner renaît de ses cendres
la houlette de Jeff Bewkes, le groupe a réussi à digérer l’échec de sa fusion avec AOL. Il entend désormais jouer les premiers rôles dans la diffusion de la télévision sur Internet.
FINANCIAL TIMES (extraits)

tiré profit de la bonne résistance de ses chaînes câble et satellite, TNT, TBS et la plus réputée, HBO. Et s’il y a bien quelques zones d’ombre (l’audience de CNN, par exemple, ou la viabilité à long terme de Time Inc., pôle magazines souffrant du recul de la publicité dans la presse écrite), le groupe n’a plus grand-chose à voir aujourd’hui avec ce qu’il était il y a quelques années, un Goliath en mauvaise posture et pas très loin de la faillite.
LE MARIAGE AVEC AOL A ÉTÉ UN ÉNORME FIASCO

Londres

L

es dirigeants du monde des médias aiment la compagnie des célébrités hollywoo diennes et des légendes de l’édition. Elles ne manquaient pas, l’été dernier, lors du séminaire annuel où les riches et les puissants du monde des médias et des technologies se retrouvent pour parler boutique, à Sun Valley, dans l’Idaho. Mais, dès le quatrième jour, Jeff Bewkes, présidentdirecteur général de Time Warner, l’un des plus grands groupes d’information et de divertissement, n’avait déjà qu’une hâte : partir. Les valises de Jeff Bewkes attendaient dans le coffre d’une voiture de location prête à filer vers le Friedman Memorial Airport, où les jets d’entreprise étaient garés en rang d’oignons. Jeff Bewkes, lui, voyageait sur un vol commercial. Il n’est pas du genre jet privé et descend souvent dans la rue à New York pour héler lui-même son taxi – ou du moins le faisait-il, jusqu’à ce que son groupe estime que c’était courir un trop gros risque en termes d’assurance. Les interviewsportraits ne sont pas tellement sa tasse de thé non plus. En revanche, à défaut de parler de lui-même, Jeff Bewkes aime parler de

son groupe. Une entreprise aujourd’hui prospère, au cœur d’une période économique parmi les plus difficiles depuis la crise de 1929. Warner Brothers a gagné l’année dernière la première place à Hollywood grâce à de juteuses licences d’exploitation, comme celle de Harry Potter, et au succès surprise de Very Bad Trip. Time Warner a aussi

▲ Dessin de

Sequeiros paru dans El Mundo, Madrid.

Rencontres européennes Aix-Arles-Avignon
13, 14 et 15 juillet 2010

Culture : de quel droit ?
Dans le cadre de l’année européenne contre la pauvreté et l’exclusion sociale, trois des plus importantes manifestations culturelles en Europe s’unissent pour proposer trois demi-journées de débats autour de la question : la culture, de quel droit ? Artistes, chercheurs, représentants culturels, sociaux et politiques seront présents pour interroger la place que l’art et les artistes peuvent et doivent prendre dans le combat de société contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Accès à la culture, création contre l’exclusion, exercices des droits culturels, sont autant de thématiques qui seront abordées dans leurs dimensions nationales et européennes.
Informations : www.festival-aix.com, www.rencontres-arles.com et www.festival-avignon.com
Proposées par le Festival d'Avignon, le Festival d’Aix-en-Provence et les Rencontres d’Arles, avec le soutien du Programme Culture de la Commission Européenne, en partenariat avec France Culture et Courrier International.

Time.com, le site de l’hebdomadaire Time, est le plus visité des magazines en ligne aux Etats-Unis. Toutefois, la relance du site concurrent de Newsweek a incité les responsables de Time Warner à nommer un nouveau responsable. Jim Frederick aura notamment pour mission de repenser et de modifier en profondeur le site Time.com pour le rapprocher davantage des internautes et lui permettre de conserver sa confortable avance sur tous les autres sites. En mai 2009, Time.com a enregistré 10,3 millions de visiteurs uniques.

Internet

Succédant à Richard Parsons, Jeff Bewkes est devenu le numéro un de Time Warner, il y a deux ans, et a mis fin à une culture d’entreprise décontractée pour lui substituer une approche tactique des plus habiles. Au sein du personnel, sa rapidité dans la prise de décisions est parfois interprétée comme de l’arrogance, surtout comparée au style paternaliste de son prédécesseur, mais le groupe est allé dans le sens de l’amélioration, c’est incontestable. Bewkes n’a pas tardé à en finir avec le colosse créé par la fusion avec AOL – la séparation est effective depuis décembre –, mais aussi avec vingt ans de fièvre acheteuse qui avaient englouti plus de 200 milliards de dollars [160 milliards d’euros] de capital-actions. Jeff Bewkes avait déjà montré tout son sens des affaires à HBO, où il s’était fait remarquer par sa personnalité et son style. “Il a un talent étonnant pour mettre les gens à nu intellectuellement, les laisser dépourvus et, en plus, recevoir leurs remerciements”, observe Curt Viebranz, qui a rejoint HBO peu après lui. “Il sait admirablement choisir son moment pour se faire entendre”, remarque Frederick Iseman, cadre dans le capital-investissement et ami de Bewkes depuis Yale. Un don qui lui a permis d’échapper plusieurs fois au naufrage professionnel, alors même qu’il s’attaquait publiquement aux idées d’un de ses supérieurs. Ainsi, quand en 2002, interrompant la harangue de Steve Case, le fondateur d’AOL, sur les avantages apportés par sa société au groupe issu de la fusion, Jeff Bewkes a forcé l’admiration pour avoir dit tout haut ce que de nombreux cadres de Time Warner pensaient : les synergies, c’est “des conneries”. Heureusement, il n’avait pas tort. Le rachat de Time Warner pour 164 milliards de dollars par AOL, l’opération du siècle, celle qui devait “changer le cours de l’Histoire” disaiton à l’époque, échouait un an plus tard, alors que les autorités de surveillance ne l’avaient pas encore approuvé. “Il y avait plein de gens pour dire qu’on pouvait marier une carpe et un lapin et donner naissance à une belle licorne”, a raillé Jeff Bewkes quelques années plus tard. “Tout le monde y a cru. ” Pourtant, malgré tout ce qui se dit sur la délétère guerre des cultures d’entreprise, Jeff Bewkes donne une explication plus technocratique au désastre de la fusion AOL-Time Warner. Pour lui, l’échec est dû à une mauvaise stratégie du haut débit. La fin du monopole d’AT & T sur les télécoms aux
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Etats-Unis, en 1984, avait donné aux fournisseurs d’accès Internet comme AOL le droit d’exploiter les lignes téléphoniques sans avoir à négocier leur prix directement avec chacune d’elles. Or il devint évident dès 1999 que les internautes s’orientaient vers l’accès haut débit, domaine dans lequel ce principe ne s’appliquait pas. AOL et ses concurrents durent alors négocier individuellement avec les compagnies du câble et du téléphone, qui étaient en position de force, et se retrouvèrent avec une fraction des bénéfices auxquels ils étaient habitués. Ce que les artisans de la fusion avaient oublié, c’est que l’innovation dans les entreprises matures doit passer par des stratégies susceptibles de fonctionner aussi pour leurs concurrentes. Time Warner le savait d’ailleurs : l’histoire des technologies vidéo est jalonnée de décisions certes profitables pour les sociétés qui les ont prises, mais qui ont aussi aidé le reste des médias à effectuer leur transition d’une technologie à l’autre. Time Warner, lui, a joué un rôle clé dans la diffusion du DVD.
TROUVER UNE RÉPONSE ADAPTÉE AUX DÉFIS DU NET

Evidemment, Jeff Bewkes n’est pas le seul homme de médias qui voit loin. Sa première stratégie Internet pour la télévision a d’ailleurs été un échec. Il voulait convaincre tous les acteurs du secteur d’offrir tous leurs programmes à la demande sur le câble, pour que le choix des téléspectateurs ressemble davantage à celui des internautes surfant sur la Toile. Cette initiative est passée à la trappe en 2006 faute de technologies adéquates – il était notamment difficile d’insérer des publicités pertinentes dans des émissions qui pouvaient être regardées plusieurs jours après leur première diffusion. Pendant ce temps, News Corp. et NBC Universal ont annoncé une initiative commune, Hulu, devant offrir leurs meilleurs programmes gratuitement sur Internet grâce à un financement par la publicité en ligne. Lancé au printemps 2008, ce site est désormais le deuxième site de vidéos le plus populaire, juste derrière YouTube. L’immense popularité de Hulu auprès des spectateurs n’est pas nécessairement un problème pour les chaînes gratuites qui fondent leur financement sur la publicité. Mais c’est un problème considérable pour les chaînes qui dépendent des redevances des réseaux câblés qui veulent leurs programmes. Jeff Bewkes fulmine contre cette idée. “Ils sont allés mettre leurs émissions en ligne sur Hulu sans financement par les redevances ni avec un financement suffisant par la pub, dans le but, visiblement, de prouver qu’ils peuvent se couler tout seuls”, peste-t-il. Peu après le lancement de Hulu, il a convoqué en réunion les cadres dirigeants du groupe. Très vite, des tensions sont apparues, mettant en évidence le manque de coordination des stratégies en ligne, et l’incapacité de certains d’entre eux à comprendre le modèle de rentabilité d’autres filiales. Un participant à cette réunion se sou-

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vient ainsi des cadres de Time Warner Cable, contrariés à l’idée de donner gratuitement leurs programmes pour une diffusion en ligne, alors que leur activité dépendait directement de l’achat des droits de distribution par des chaînes du câble.
IL S’AGIT DE DÉFINIR UN NOUVEAU RÔLE POUR LA TÉLÉ

La réunion a eu le mérite de souligner la nécessité de clarifier les objectifs du groupe, en définitive en séparant la création média de la distribution. Elle a également mis en évidence la nécessité de tirer les enseignements de l’échec d’AOL et de trouver un mode de présence en ligne applicable à tout le secteur de la télévision, pas seulement chez Time Warner. Une étape décisive a été franchie quelques mois plus tard, lorsque Glenn Britt, dirigeant de Time Warner Cable, a annoncé par téléphone à Jeff Bewkes et à Phil Kent [PDG de Turner] que des câbloopérateurs planchaient sur une technologie en ligne permettant de repérer les internautes abonnés à une chaîne du câble. S’ils pouvaient empêcher les resquilleurs de regarder leurs émissions en ligne, les câblo-opérateurs pourraient offrir davantage de programmes à leurs clients sur Internet. A partir de là, Jeff Bewkes a perfectionné le concept de TV Everywhere [la télévision partout] qui lui trottait dans la tête depuis 2006, suggérant d’offrir en ligne encore plus de programmes de télévision – mais seulement aux internautes qui paient déjà pour recevoir la télévision par câble et par satellite, soit aujourd’hui près de 90 % des foyers américains. Ou comment gagner de l’argent, via les abonnements, tout en retenant les spectateurs en leur permettant de regarder la télévision quand et comme ils le souhaitent. Ce projet n’est pas parfait, concèdent ses défenseurs, et présente de grands challenges techniques. Mais Jeff Bewkes se fait un défi personnel de promouvoir l’idée comme un moyen de sauver les médias de leurs propres erreurs. Un beau matin de novembre 2009, Jeff Bewkes a quitté son bureau surplombant Central Park pour entrer en trombe dans une salle de conférence du onzième étage à l’occasion d’une démonstration du prototype de TV Everywhere. Six vice-présidents exécutifs étaient présents. Jeff Bewkes a tiré une salve de questions avant même de s’être assis : “Qui l’a vu ? Qu’est-ce qu’on va voir ici ? C’est ça que les consommateurs vont voir ? C’est ça qui passe en direct ? Qu’est-ce que vous avez tapé pour arriver là ?” Une tornade stoppée par Andy Heller, vice-président de Turner, qui dirigeait la démonstration : “On va y venir, Jeff. Laisse-moi planter le décor et montrer jusqu’où nous sommes arrivés…” S’ils vont aussi loin que la dernière fois, Time Warner pourrait être salué comme le créateur de la télé de demain – pas seulement pour son propre compte, mais pour tout le secteur de la télévision. Alors Jeff Bewkes s’est assis, et il a écouté bien sagement. Kenneth Li
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CONSTRUISONS LE BIEN VIVRE,
comment conjuguer les enjeux sociaux et culturels avec le défi écologique

EN HUMANITÉ
2, 3, 4 JUILLET 2010
PARC DE LA TÊTE D'OR LYON - FRANCE
informations http://dialoguesenhumanite.free.fr

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Le Petit Journal de la CRISE
Chaque semaine, les chiffres, les événements, les analyses

Comment l’Espagne a sombré
Un journaliste américain a parcouru le pays pour tenter de comprendre les ressorts d’une crise sans précédent.
EL PAÍS (extraits) ▼ Le Premier ministre espagnol

José Luis Rodríguez Zapatero. Dessin de Turcios, Colombie.

L

Madrid

a crise économique espagnole n’a pas de ground zero. Le visiteur a l’impression que chacun, dans ce pays, raconte un chapitre différent d’un drame national. Mais s’il faut commencer l’histoire quelque part, la petite ville de Villacañas, dans la province de Tolède, paraît être un bon choix. Il y a quelques années encore, Villacañas se caractérisait par ses “silos”. Des générations d’agriculteurs pauvres avaient élu domicile dans ces bunkers souterrains, le plus souvent creusés à la main dans le sol calcaire de la Manche. Dans les années 1950, plusieurs centaines étaient encore habités, mais il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui. Car, du jour au lendemain, Villacañas s’est enrichie de façon stupéfiante. Les habitants ont alors acheté des appartements à Madrid, des villas à la mer et ils ont construit de nouvelles maisons au-dessus des grottes de leurs ancêtres. L’opulence est arrivée par le biais d’une industrie dont l’audace et la simplicité étaient à l’image des silos : Villacañas s’est mise à fabriquer des portes. Pas quelques-unes, mais 11 millions de portes en 2006, ce qui représentait plus de 60 % du marché national à l’apogée du boom de la construction. Les ventes rapportaient plus de 600 millions d’euros par an à cette ville de 10 000 habitants. Le secteur fournissait 5 000 emplois bien rémunérés, donnait du travail à des familles entières et incitait des adolescents de 16 ans à quitter l’école, impatients de pouvoir s’acheter une Audi neuve.

de consensus. Sur pratiquement tous les autres sujets, l’Espagne offre l’image de responsables politiques profondément divisés. On constate une volonté obsessionnelle de rétablir la confiance des étrangers pour le pays. Mais le manque de confiance des Espagnols dans leurs dirigeants est encore plus frappant. C’est ce qui se passe à Villacañas. Le jeune maire socialiste, Santiago García Aranda, m’a reçu dans son bureau qui donne sur la modeste place d’Espagne, bordée de huit agences bancaires héritées de l’époque dorée et où des chômeurs font la queue tous les matins devant le bureau de l’agence pour l’emploi. García Aranda ne fait pas mystère du mépris que lui inspire le débat politique actuel. “La gravité de la crise que nous traversons ne date pas d’hier. Nous la vivons de façon brutale depuis 2008. Ce village parle de crise depuis 2008. Pas le

À LA UNE
Naturellement, la crise menace de mettre fin à tout cela. Il y a quelque temps, un dimanche matin, Raimundo García arpentait l’allée silencieuse de l’usine de Puertas Visel, dont il est directeur général. Fils d’un boucher local, il a étudié l’économie à l’université de Chicago et il est revenu au pays pour faire de Visel une entreprise engrangeant d’énormes bénéfices. En 2007, la société a fabriqué près de 1 million de portes et comptait 830 employés. Aujourd’hui, elle n’emploie plus que 320 ouvriers et ne tourne plus que quatre jours par semaine. Comme presque la moitié des menuiseries qui survivent dans la région, elle est en cessation de paiements et risque de mettre la clé sous la porte. “Mon grand regret, c’est que nous ne nous soyons pas réorganisés avant la crise, explique García. Maintenant, tout cela est bon pour la poubelle. ” Comme ailleurs en Espagne, à Villacañas on se pose des questions essentielles : que nous est-il arrivé ? A qui la faute ? Que va-t-il se passer maintenant ? Quel sera notre avenir et jusqu’à quel point pourrons-nous le contrôler ? Je suis arrivé des Etats-Unis en Espagne fin mai, avec les mêmes questions. En quoi les changements qui se produisent en Espagne sont-ils dus à la crise économique, la plus complexe depuis la transition démocratique ? Comment se fait-il qu’un taux de chômage de 20 % n’ait pas déclenché un conflit social ? Comment les dirigeants du pays préparent-ils la sortie de crise ? Dans une analyse publiée le lendemain de mon arrivée, le Fonds monétaire international (FMI) établissait son diagnostic : “L’économie espagnole a besoin de réformes exhaustives et de grande ampleur. Les défis sont sérieux : un marché du travail dysfonctionnel, l’éclatement de la bulle immobilière, un énorme déficit budgétaire, un secteur privé et une dette externe qui pèsent lourd, une croissance anémique de la productivité, une faible compétitivité et un secteur bancaire présentant des poches de faiblesse. Le pays a besoin ” d’une “stratégie intégrale, poursuivait le rapport, à mettre en œuvre dans les meilleurs délais”. Je n’ai rencontré personne au sein du gouvernement ou à l’extérieur, qui soit foncièrement en désaccord avec cette analyse. C’est un cas peu fréquent
51 DU 24 AU 30 JUIN 2010

“L’Espagne n’est pas la Grèce mais…” prévient le quotidien d’opposition El Mundo le 6 mai 2010, au lendemain des violentes manifestations en Grèce qui firent trois morts. La rencontre entre Mariano Rajoy (à gauche), chef de l’opposition et José Luis Rodríguez Zapatero, qui s’est tenue le 5 mai n’a pas réussi à éteindre le feu de la crise espagnole.

81%

LE CHIFFRE
de baisser les salaires des travailleurs portugais, comme certains le réclament aujourd’hui, affirme l’économiste. Ces salaires sont en effet déjà très bas : 1 150 euros en moyenne, contre 2 558 euros dans l’ensemble de la zone euro. En outre, ils ne représentent, avec les charges sociales, que 15 % des coûts des entreprises portugaises. Les réduire n’aurait donc que peu d’effet sur la compétitivité. Et cela entraînerait une contraction de la demande intérieure, qui provoquerait à son tour des faillites, du chômage et des drames sociaux.

Selon l’Institut portugais de la statistique, 81 % des patrons du pays n’ont pas le bac (contre 79,6 % en 2003) et 91 % n’ont pas fait d’études supérieures. C’est ce problème structurel qu’il faut résoudre si l’on veut améliorer la gestion, l’innovation, l’organisation, la productivité et la compétitivité des entreprises locales, explique l’économiste Eugénio Rosa dans une tribune publiée par le Jornal do Fundão (à titre de comparaison, 65 % des employés n’ont pas le bac, contre 71 % en 2003). Il serait tout à fait contre-productif

pays, dit-il. Tout le monde, y compris la presse, ne pense qu’aux élections et non à l’avenir du pays. ” Et à l’en croire, les coûts humains de la crise sont déjà très élevés. Pendant la période de prospérité, Villacañas affichait l’un des taux d’abandon scolaire les plus élevés du pays. “Il y avait à Villacañas des gens de 40 ans qui travaillaient depuis l’âge de 16 ans, expliquet-il. Aujourd’hui, ils n’ont plus de travail, n’ont absolument aucune qualification professionnelle et il leur manque les outils d’adaptation pour s’en sortir. ” Le maire, dont la mère tenait un kiosque à journaux et qui travaillait luimême à mi-temps, lorsqu’il était étudiant, dans l’industrie des portes, précise que l’on a également assisté au phénomène inverse : pour la première fois, des pères de famille de Villacañas ont pu envoyer leurs enfants à l’université. L’histoire se résume ainsi : plus de dix ans de prêts européens à taux faibles ont contribué à alimenter une for- ▶

C OURRIER INTERNATIONAL N° 1025

Le Petit Journal de la CRISE
À LA UNE
“Le gouvernement n’a plus prise sur le taux de chômage”, annonce le quotidien conservateur ABC, le 27 avril. Le pays enregistre 4 612 700 chômeurs, soit 20,05 % de la population active. Un taux jamais atteint depuis 1997, dans un pays où le chômage reste l’un des plus élevés en Europe. Première alerte. Un mois après le début de la présidence espagnole de l’Union européenne, le 1er janvier 2010, le quotidien barcelonais La Vanguardia titre le 5 février : “Les investisseurs fuient la Bourse espagnole”. La veille, l’indice boursier national, l’Ibex, avait chuté de 6 %. ▶

midable hausse des dépenses et des investissements. L’Espagne a construit un TGV, de nouvelles routes et mené à bien des projets touristiques. Elle a bâti plus de logements neufs que l’Allemagne, la France et l’Italie réunies, et a vu le prix de l’immobilier doubler. Pendant dix ans, les dépenses de consommation ont progressé deux fois plus vite que la moyenne européenne et les salaires ont augmenté de 30 %. Cinq millions de nouveaux immigrés sont entrés sur le marché du travail. Par une sorte de mécanisme en mouvement perpétuel, on avait besoin des immigrés afin qu’ils se construisent leurs propres logements. A la fin de 2009, la dette externe totale de l’Espagne était de 1 735 milliards d’euros, soit 170 % du PIB. Le

secteur bancaire privé, qui a évité les pires excès de la crise financière de 2008, possède actuellement près de la moitié des logements vacants espagnols. Parallèlement, le gouvernement a augmenté les dépenses publiques de 7,7 % par an à partir de 2005. Ce phénomène, allié à la baisse des revenus, a transformé l’excédent budgétaire de 2007 en un déficit de 11 %. Plus de 4 millions de salariés ont perdu leur emploi ; le taux de chômage espagnol, à 20 %, est plus du double de la moyenne européenne. Les économistes espagnols mettent généralement en avant les facteurs internes pour décrire la crise et justifier les changements structurels qu’ils estiment nécessaires. Les politiques ont au contraire tendance à mettre l’accent sur les causes internationales de la crise. La décision de chercher les clés de la reprise économique à l’intérieur ou à l’extérieur peut refléter les différences sur l’urgence et l’ampleur des réformes structurelles nécessaires pour y parvenir. Dans un cas comme dans l’autre, de nombreux économistes sont désormais pessimistes sur les perspectives de croissance. Après s’être contractée de 3,9 % en 2009, l’économie espagnole sera la seule du G20 à ne pas croître en 2010. “Le plus inquiétant n’est pas la crise immédiate, mais la stagnation à long terme”, assure Fernando Ballabriga, directeur du département d’économie à l’école de commerce ESADE. “Je suis persuadé qu’il faut tout faire à la fois. Reste à savoir si les politiques y sont prêts. ” “Tout à la fois” signifie mettre en œuvre des réformes structurelles en plus de mesures d’austérité. Y compris une réforme du marché du travail afin de créer une flexibilité salariale et de parvenir à plus d’égalité pour les 30 % de salariés en contrat temporaire. Il faudrait aussi réformer les caisses

d’épargne, qui détiennent 50 % des dépôts, consolider leur nombre et leur donner les moyens de se recapitaliser ; créer un financement public viable ; relancer la productivité, qui s’est brusquement contractée ces dix dernières années.
LE GOUVERNEMENT N’A PROPOSÉ AUCUNE VISION CLAIRE DE L’AVENIR

Mais aucune mesure à elle seule ne suffit pour sortir de la crise. La réforme du marché du travail [votée le 22 juin], par exemple, n’est pas un moyen de créer de nouveaux emplois. Et certains des mécanismes que les gouvernements utilisaient par le passé pour rétablir la compétitivité – comme les six dévaluations de la peseta entre 1977 et 1997 – ont disparu avec la création de la zone euro, ce qui représente une pression supplémentaire pour l’Union monétaire et pour l’Espagne. L’Espagne s’enorgueuillit de posséder toute une série de grandes entreprises de catégorie internationale. En revanche, les dirigeants politiques sont

la cible de critiques féroces. Le flux permanent d’informations sur la corruption politique, l’incompréhensible allergie – soignée depuis peu – du gouvernement Zapatero pour le mot “crise”, le farouche acharnement de l’opposition à chercher des avantages électoraux au détriment du consensus font que tout le monde doute de la capacité des politiques à mener le pays vers la reprise. “Les solutions exigent soit un consensus fort, soit un gouvernement fort. Et nous n’avons ni l’un ni l’autre”, déplore Fernando Fernández, professeur d’économie à l’IE Business School. Une grande partie des problèmes de crédibilité du gouvernement, lorsqu’il aborde les questions économiques, tient au fait qu’aujourd’hui encore il n’a proposé aucune vision claire et globale de l’avenir – une faiblesse qui encourage l’opportunisme de l’opposition. Je me suis entretenu avec le chef du Parti populaire, Mariano Rajoy, dans son bureau à Madrid. Dans le fond, ditil, “le problème du gouvernement n’est pas sa position, mais son inaction”. Et, dans

UN ACTIF ESPAGNOL SUR CINQ EST SANS EMPLOI
Taux de chômage (en % de la population active) et nombre de chômeurs
25 20 15

20,05 %
4 612 700

24,55 %
3 932 900

Changement de méthodologie
Sources : Institut espagnol de la statistique, “El País”

20,03 %
10 5 0 1992 1994 1996 3 161 000

15,19 %
2 679 300

11,96 %
2 299 500

7,95 %
1 760 000 2006 2008 2010

1998

2000

2002

2004

EXCEPTION Marinaleda, son
Si Che Guevara était vivant, il irait vivre à Marinaleda. Dans cette commune andalouse, unique en son genre, tout le monde travaille. Une enclave improbable dans l’Espagne en crise.

maire communiste et son taux de chômage à 0 %
reçoit le même salaire : 47 euros par jour. Pour résoudre le problème du logement (“un droit et pas une marchandise”, tel est le leitmotiv du maire), le conseil municipal a lancé il y a quelques années un programme d’autoconstruction. La ville met à disposition un terrain, des matériaux, une pelleteuse, un projet d’architecte et deux maçons ; au citoyen de se retrousser les manches pour construire sa maison. “Il m’a fallu quatre cent dix jours, mais j’ai finalement quelque chose que je n’aurais jamais obtenu dans un autre village”, raconte Antonio Martínez, 40 ans, marié et père de deux enfants. Le résultat : un pavillon de 100 mètres carrés, avec un large patio et un double garage. Le prix ? Quinze euros par mois pendant cent trente-trois ans, le tiers du prix exigé dans les villages limitrophes pour une maison du même type. Les critiques rappellent que tout cela serait impossible sans les fonds de la communauté autonome d’Andalousie et accusent le maire de nourrir l’utopie communiste avec l’argent du capitalisme. Il coupe court : “On profite du système, comme tout le monde.” A Marinaleda, il n’y a pas de police municipale et des assemblées publiques ont lieu chaque semaine sur la place du village. Le dimanche, les habitants travaillent gratuitement à l’entretien des rues et des parterres. Le Colectivo de Unidad de los Trabajadores (CUT, Collectif unitaire des travailleurs), le parti du maire, gouverne depuis 1979 : son programme politique prévoyait l’expropriation des 1 200 hectares de terre du duc de l’Infantado, un objectif atteint en 1991 après de nombreuses luttes. Depuis, il y a du travail pour tous à la coopérative, qui produit des fèves, des poivrons et des choux-fleurs, récoltés par les hommes et mis en conserve à l’usine par une cinquantaine de femmes.
Stefano Vergine, L’Espresso, Rome

A

première vue, on dirait un petit village andalou typique, avec ses oliviers, sa baraque à churros, sa terre rouge, ses maisons blanches et bien entretenues. Il y a même une église. Mais les fidèles sont rares. En levant la tête, on comprend pourquoi : le clocher se dresse à deux pas de la calle Ernesto Che Guevara, entre l’avenida Libertad et la calle Salvador Allende. En direction du centre, une fresque proclame : “Guerra social contra el capital”. Sans les deux restaurants, la petite épicerie, le kiosque à journaux et la station-service, on se croirait en pleine enclave communiste, au cœur de l’Europe. Seul le droit à la propriété privée rattache Marinaleda au système capitaliste. “Nous

faisons ce que nous pouvons, dans les limites de la Constitution espagnole”, dit en souriant Manuel Sánchez Gordillo, 54 ans, fils d’un électricien et d’une femme au foyer, diplômé d’histoire de l’université de Sévillle, barbe à la Fidel Castro et keffieh. Depuis trente et un ans, il est le maire de cette commune située à mi-chemin entre Cordoue et Séville. Avec ses 2 700 habitants, Marinaleda est un condensé d’expérimentations égalitaires, la mise en œuvre à échelle réduite des principes anarcho-socialistes neutralisés par quarante ans de franquisme et revenus sur le devant de la scène depuis que la récession a mis l’Espagne à genoux. Pendant que le reste du pays paie les conséquences de la crise immobilière, avec un taux de chômage qui a atteint 20 %, ici tout le monde travaille, grâce à un modèle unique en Europe fondé sur une économie à 90 % publique. La majorité des habitants sont employés par une coopérative agricole où chacun

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DU 24 AU 30 JU IN 2010

◀ Le Premier ministre espagnol

José Luis Rodríguez Zapatero. Sur la lame : Coup de ciseaux. Dessin de Ricardo paru dans El Mundo, Madrid.

EN BREF
■ Dépenses pharaoniques
Le Canada, qui se prépare à accueillir fin juin les sommets du G8 et du G20, a engagé pour l’occasion des dépenses considérables. Un lac artificiel doit être construit à l’intérieur du centre des médias à Toronto, avec canots, arbres et chaises longues, pour un coût équivalant à 1,6 million d’euros. Le but : présenter les beautés naturelles du pays. Le gouvernement consacrera également 740 millions d’euros à la sécurité des sommets. Ces dépenses sont d’autant plus controversées que le Canada a adopté des restrictions budgétaires pour faire face à la crise. Le Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI), qui regroupe les principales organisations locales d’aide internationale, ne sait toujours pas s’il sera encore subventionné par Ottawa fin juillet, rapporte The Globe and Mail. “Si le gouvernement peut construire un lac artificiel, il peut bien débourser 1,5 million de dollars [1,2 million d’euros] pour le CCCI”, s’indigne Gerry Barr, PDG du CCCI, dans les colonnes du quotidien canadien.

le fond, il semble de plus en plus que le plan économique de Rajoy consiste à éloigner Zapatero du pouvoir. “Nous pensons que le principal facteur de la crise de confiance dans l’économie espagnole est le gouvernement, dit-il. Le principal, avant toute donnée objective ou économique. ” Certains théoriciens affirment que la politique espagnole souffre de profonds déséquilibres structurels, qui vont de la promotion au sein des partis aux rapports entre le gouvernement central et les régions autonomes. Les régions représentent 57 % des dépenses publiques. Plus de la moitié des quelque 3 millions de fonctionnaires travaillent pour les régions, et beaucoup dans un réseau bureaucratique opaque. “La crise a mis en évidence les limites des rapports entre le gouvernement central et les autonomies”, explique Joan Subirats, professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone. “On ne sait pas gouverner le pays collectivement. ” Il faut toutefois souligner, comme le précise Jordi Capo, politologue et spécialiste des élections à l’université de Barcelone, que l’électorat n’est pas aussi polarisé que la classe politique. Il s’agit peut-être là d’un facteur qui, malgré les incertitudes qui pèsent sur l’avenir et les frustrations de la vie quotidienne, contribue à la paix sociale. S’il est une chose qui paraît particulièrement révélatrice, surtout pour un Américain, c’est la situation des immigrés. Ils constituent plus ou moins le

même pourcentage de la population en Espagne qu’aux Etats-Unis. En Espagne, qui a vu affluer plus d’étrangers que tout autre pays européen mis à part l’Irlande, où 20 % des nouveaunés sont de mère étrangère et où le chômage des immigrés est supérieur d’au moins 30 % à celui des Espagnols, “il n’y a pas de rejet ni d’hostilité, il n’y a pas de partis xénophobes”, assure Joaquín Arango, de l’Institut universitaire Ortega y Gasset. Cela étant, ajoute-t-il, le pays devra réabsorber 1 million d’immigrés au chômage dans l’économie, surtout parce que la majorité semble disposée à rester. Et à long terme, il faudra trouver un moyen de continuer à attirer de nouveaux immigrés.
IL FAUT S’INTERROGER SUR LE RÔLE QUE DOIT JOUER LA SOCIÉTÉ CIVILE

À LA UNE
“Au final… Coup de ciseaux” , titre El Periódico de Catalunya, le 13 mai. José Luis Rodríguez Zapatero, a annoncé la veille les premières mesures d’austérité : baisse de 5 % du salaire de 2,7 millions de fonctionnaires, gel des retraites pour 6 millions de personnes, fin du “chèque bébé” de 2500 euros…

Le 29 avril, treize jours avant que Zapatero n’annonce le premier grand plan d’austérité, Raimundo García s’adressait à son personnel, pour annoncer une ultime tentative de sauver la société Puertas Visel. Trois cents employés, dont lui, ont voté pour limiter leur salaire à 900 euros par mois et prêter le reste à l’entreprise sur les huit prochaines années pour lui permettre d’éponger ses dettes et gagner du temps afin de mettre au point une stratégie à long terme qui lui laisse une chance de survie. “Ma priorité, confie-t-il, c’est que l’on ne ferme pas les usines pour ne pas perdre notre tissu industriel. ” Le début de la fin pour Villacañas date du 5 janvier 2008, quand la nouvelle des premiers licenciements a circulé. Tout au long des deux années suivantes, 3 000 des 5 000 emplois locaux ont été supprimés. Les salaires d’origine, qui pouvaient atteindre 40 000 euros par an, ont disparu, et avec eux les postes des directeurs commerciaux, qui ramenaient chez eux jusqu’à 300 000 euros annuels. Malgré son succès, García estime que l’industrie locale n’a pas su s’adapter. Certaines entreprises ont mené des transactions au noir. Elles n’ont pas su modifier le design de leurs portes pour

répondre aux nouvelles demandes. Et elles sont restées dépendantes à 95 % du marché intérieur. Le maire a obtenu une subvention du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEM). Pourtant, ditil, “le devoir des autorités est d’anticiper ce qui peut arriver. La crise était impensable, mais tout le monde disait que ce système n’était pas viable. Nous aurions dû agir dès 2004. “Ce qui se passe ici, pour” suit le maire, ne se résoudra pas seulement par un retour à la croissance. Ce serait perdre une occasion de s’interroger sur la culture sociale et sur le rôle que doit jouer la société civile.” Les fronts de bataille de la crise économique espagnole sont constitués de jeunes. Ils disent appartenir soit à une génération perdue – exclue des écoles et des études universitaires, et se cherchant tant bien que mal des petits boulots –, soit à une génération étoilée : très diplômés, produits de la vitalité de ces années de changement, attachés à l’Europe et ouverts au monde. La façon dont ces deux groupes surmonteront la rareté des débouchés dépendra de la façon dont l’Espagne sortira de la crise. Manuel Huete, un jeune de 26 ans, reconnaît timidement : “Je dois dire que, pour moi, la crise a été une aubaine.” Huete a grandi à Villacañas. L’industrie des portes a placé sa famille dans une situation confortable. “Toute la famille travaille dans les portes : mon père, ma sœur, mon beau-frère, mon oncle. Nous devions nous diversifier un peu. ” Malgré les objections de sa famille, il a fait des études de commerce à l’université Complutense d’Aranjuez et d’économie à l’université Carlos III de Madrid. Lorsque, après avoir décroché son diplôme l’été dernier, il n’a pas trouvé de travail, il est parti apprendre l’anglais au Royaume-Uni et s’est fait embaucher par Luis García, un économiste espagnol de la London School of Economics. Il travaille aujourd’hui à la Banque d’Espagne sur un projet de technologies de l’information pour la Banque centrale européenne (BCE). “Sans la crise, je fabriquerais sans doute des portes à l’heure qu’il est, dit-il. Maintenant, je veux être économiste. C’est une science très noble. Nous essayons de résoudre les problèmes liés aux besoins, et en particulier aux besoins les plus élémentaires. ” Comment envisage-t-il l’avenir de Villacañas ? “J’espère queVillacañas a un avenir, répond-il. C’est une ville qui a pris des risques et a été active. Pendant quelques années, elle ne vivra pas des portes. Elle fera quelques pas en arrière. Mais elle ne revienPhil Bennett* dra pas aux silos. ”
* Ce journaliste américain a été directeur adjoint du Washington Post entre 2005 et 2009. Il enseigne actuellement le journalisme à l’université Duke, en Caroline du Nord. 53 DU 24 AU 30 JUIN 2010

■ Les riches vont bien
“Le taux de chômage reste à un niveau quasi historique et la plupart des Américains peinent à rétablir leurs finances. Mais les riches se portent de nouveau très bien, merci”, annonce le Los Angeles Times. Selon le Boston Consulting Group, 4,7 millions de foyers américains disposaient en 2009 d’au moins 1 million de dollars d’actifs “facilement négociables”, soit 15 % de plus qu’en 2008. En 2009, ces millionnaires détenaient 55 % de la fortune privée totale du pays, précise le quotidien américain.

■ Santé menacée
Fin mai, le gouvernement portugais a annoncé de sévères coupes budgétaires dans le secteur de la santé afin de permettre “une gestion plus efficace du système”. Beaucoup y ont vu une nouvelle atteinte à la qualité des soins, déjà médiocre. Ainsi, le dernier rapport de l’Observatoire portugais des systèmes de santé, cité par Público, pointe, entre autres, le temps d’attente excessif pour consulter un spécialiste : il est par exemple supérieur à quatre mois en moyenne pour un ophtalmologiste, alors que la loi fixe le délai maximum à un mois. Un tiers des 700 000 demandes de consultation de spécialistes prescrites par les médecins traitants en 2009 ne sont toujours pas satisfaites.

■ Salaires en baisse
Jusqu’à 700 000 employés de la fonction publique danoise (infirmières, professeurs des écoles, etc) risquent de voir leur traitement baisser de 1,2 % à l’issue des prochaines négociations salariales, début 2011, note le quotidien danois Politiken. Car, selon la réglementation du marché du travail, les rémunérations dans le secteur public ne peuvent progresser plus vite que celles du privé, qui n’ont pratiquement pas bougé du fait de la crise. “Il n’y a presque pas de marge de manœuvre pour négocier”, prévient Anders Bondo Christensen, président du Syndicat des enseignants danois et négociateur en chef des employés du public.

C OURRIER INTERNATIONAL N° 1025

Le Petit Journal de la CRISE

La baisse de l’euro fait aussi des heureux
Grande exportatrice, l’Allemagne profite largement de la dévalorisation de la monnaie commune. La Grèce, elle, n’y gagne rien.
THE WALL STREET JOURNAL (extraits)

New York
e redressement de la balance commerciale de la zone euro, qui a dégagé un excédent de 1,4 milliard d’euros en avril, montre qu’un euro faible et une forte demande sur des marchés comme les Etats-Unis et la Chine compensent globalement les difficultés rencontrées par les pays de l’Europe méridionale. Cette situation profite surtout à l’Allemagne, dont l’économie dépend largement du commerce international. Alors qu’en Europe les perspectives à court terme de croissance s’améliorent, le fossé qui se creuse entre les gagnants et les perdants risque de renforcer la pression qui pèse sur la Grèce et l’Espagne. Malgré la dépréciation d’environ 15 % de l’euro face au dollar depuis six mois, il n’est guère probable que ces deux pays, peu intégrés dans le commerce mondial, puissent s’appuyer sur les exportations pour booster leur croissance. Leur seul espoir de rattraper leurs voisins plus productifs du Nord repose donc sur de douloureuses mesures d’austérité et des années de croissance inférieure à la moyenne, le temps de réorganiser leur marché du travail et leurs finances. Cette situation pourrait engendrer des tensions en Europe, le

L

▲ Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

modèle allemand de croissance fondé sur les exportations pouvant sembler destructeur pour la région. En règle générale, une baisse de 5 % de la valeur d’une monnaie engendre une hausse d’environ un demi-point de pourcentage du PIB. Mais il faut normalement un certain temps – jusqu’à deux ans – pour en ressentir pleinement les effets. Cette fois-ci, cela pourrait toutefois être plus rapide. Le brutal décrochage de l’euro ayant coïncidé avec une forte reprise de la demande mondiale, particulièrement en Asie, l’Europe pourrait en ressentir les effets positifs dans les six mois, estime Howard Archer, économiste au sein du cabinet de consultants IHS Global Insight. Mais tous les pays d’Europe ne bénéficient pas de manière égale des avantages d’un euro faible, explique Carsten Brzeski, économiste de la banque ING. Selon lui, tout dépend de leur implantation commerciale plus ou moins forte dans des pays dont la monnaie s’est particulièrement renforcée par

rapport à l’euro, comme les Etats-Unis. A cet égard, l’Irlande et l’Allemagne sont les mieux placées, le Portugal et la Grèce étant les moins bien lotis. En Allemagne, les exportations représentent plus du tiers du PIB ; en Grèce, elles ne pèsent que 6 %. “Pour nous, c’est une chance [que l’euro] ne soit pas aussi fort qu’il y a un an”, se réjouit Heinrich Weiss, directeur général du constructeur allemand de machines industrielles SMS GmbH. Environ 65 % des exportations du groupe se font en dehors de la zone euro. D’après lui, “l’euro a baissé, mais pas trop”. Selon de nombreux experts, la valeur réelle de la monnaie commune se situe entre 1,10 et 1,15 dollar, ce qui signifie qu’elle est encore légèrement surévaluée [elle tourne actuellement autour de 1,24 dollar]. Pour Christos Kiriakoreizis, responsable des achats du fabricant grec de tuiles Philkeram Johnson, la baisse de l’euro n’a rien changé. Il fait surtout des affaires en Grèce et en Europe de l’Est, où la récession a durement frappé le secteur du bâtiment. “Nous avons fermé notre filiale en Roumanie et nous avons renoncé à nous implanter en Hongrie à cause de la crise”, explique-t-il. En fait, la faiblesse de l’euro est plutôt un inconvénient pour cette société. Elle fait en effet grimper les prix des matières premières et de l’énergie, qui sont libellés en dollars. “Nous sommes loin du cœur de l’Europe, et le prix du pétrole accroît nos coûts de transport”, ajoute M. Kiriakoreizis. Au Portugal, Fernanda Valente, propriétaire d’une entreprise de confection qui emploie 40 personnes, perçoit de son côté une lueur d’espoir. “Nous avons constaté une petite augmentation des commandes le mois dernier”, commente-t-elle.

Certes, la plupart de ses clients sont en Espagne et en Allemagne. Mais la baisse de l’euro lui permet tout de même d’être plus compétitive vis-à-vis de ses concurrents installés en Chine et en Europe de l’Est, qui depuis dix ans ont profité d’un taux de change avantageux pour lui rafler des parts de marché.
Brian Blackstone, avec Laura Stevens et Nina Koeppen

GAGNANTS ET PERDANTS
Cours de l’euro en dollars
1,50 1,40 1,30 1,20 1,10 Janv. Fév. Mars Avril Mai Juin

Balance commerciale avec les pays extérieurs à la zone euro, en milliards de dollars

(données corrigées des variations saisonnières)

9 6 3
Sources : Eurostat, “The Wall Street Journal”

0 –3 –6 Janvier Février Mars Grèce G Avril Espagne E

A Allemagne

insolites

Le pont, le vit et le FSB
Un phallus géant de 65 mètres par 27 est apparu nuitamment sur un pont-levis de Saint-Pétersbourg. L’organe a été peint sur le sol en un temps record par le collectif moscovite Voïna (La guerre), spécialisé dans l’art de rue. Cible de cette action : le bâtiment du FSB (Service fédéral de sécurité), dont les fenêtres donnent
DR

vingt-trois secondes avant de prendre la poudre d’escampette. Un seul d’entre eux a été arrêté. Enthousiasmée par la “Bite cosmique” (Kosmitchesky khouï dans la langue

DR

sur le pont Liteïny. Les quarante artistes ont opéré en

▲ Les pompiers réquisitionnés pour nettoyer la “Bite cosmique” ne sont pas totalement venus

à bout de l’œuvre. Il reste des traces sur l’asphalte, indique Gazeta.

de Tolstoï), la police s’est montrée “très amicale”, rapporte Leonid Nikolaev, qui a cependant passé trente-six heures au poste. Selon le quotidien Gazeta, l’artiste craignait que les forces de l’ordre ne réalisent qui il était. Nikolaev, alias Tchoknity (le trinqueur), s’est fait connaître sur la Toile pour ses performances tournant en dérision les gyrophares bleus des apparatchiks. Un seau bleu sur la tête, l’artiste fend la circulation moscovite pour escalader la voiture d’un VIP Le FSB pourrait bientôt voir ses pouvoirs élargis, note la presse polonaise. L’ex-KGB serait alors habilité à arrêter et déte. nir pendant quinze jours, à titre préventif, des citoyens soupçonnés de vouloir attenter à la sécurité de l’Etat.

“Laissez-nous conduire ou nous donnons le sein à tous les chauffeurs étrangers !”

D

Prière pour Poutine
l’occasion de la Journée mondiale de l’enfance, 150 ados de SaintPétersbourg se sont vu remettre un opuscule intitulé “Prière pour le président”. Ce texte exhorte l’archange Michel, destructeur des démons, à protéger Dmitri et Vladimir de leurs ennemis “visibles et invisibles” et à réduire ceux-ci en poussière. Selon le quotidien Vedomosti, l’Eglise orthodoxe nie catégoriquement être à l’origine de cette initiative. En 2007, rappellent les Novyé Izvestia, une secte dirigée par la “Petite Mère Fotinia” vénérait Poutine, censé être l’incarnation du roi Salomon et de l’apôtre Paul. La dame a été condamnée à un an et demi de prison pour escroquerie. Elle se considérait elle-même comme l’incarnation de Dieu sur terre, précise le quotidien.

A

es femmes saoudiennes veulent utiliser une fatwa controversée à leur avantage et lancent une campagne pour enfin obtenir le droit de conduire dans le royaume conservateur. Si elles n’obtiennent pas satisfaction, elles menacent d’appliquer à la lettre l’édit religieux les autorisant à donner le sein aux hommes qui les conduisent pour en faire l’équivalent de leurs fils. Leur campagne aura pour slogan : “Laissez-nous conduire ou nous donnons le sein à tous les chauffeurs étrangers”, rapporte un journaliste à Gulf News. Amal Zahid explique que les femmes ont pris cette décision à la suite de la publication de la fatwa controversée, jugée à la fois étrange et drôle, qui a été édictée récemment par Cheikh Abdul Mohsen Bin Nasser Al-Obeikan, membre du Conseil des g rands oulémas d’Arabie Saoudite et conseiller du roi. D’après Al-Obeikan, les femmes saoudiennes ont le droit de donner le sein à leurs conducteurs étrangers afin d’en faire l’équivalent de leurs propres fils et frères de leurs filles. En devenant ainsi membres de la famille, les étrangers peuvent se mêler librement au reste du foyer sans violer la loi islamique interdisant aux hommes et aux femmes de frayer ensemble. Dans l’islam, la relation entre frères et sœurs de lait est jugée aussi importante que la fratrie de sang. “Une femme peut donner le sein à un homme adulte afin d’en faire son fils. De cette manière, celui-ci pourra la fréquenter, elle et ses filles, sans enfreindre la loi islamique”, a déclaré Al-Obeikan. Le religieux a fondé sa fatwa sur un hadith du Prophète, rapporté par Salim, serviteur d’Abu Huzaifa. Par la suite, Al-Obeikan

a expliqué que sa parole avait été déformée par les médias locaux, qui n’avaient pas précisé que le lait devait être tiré de la femme et donné à l’homme dans une tasse. Plusieurs femmes saoudiennes ont condamné cette fatwa. Le quotidien arabe Al-Watan cite l’une d’elles, qualifiant cette loi de “ridicule et bizarre”. “Cette fatwa crée la polémique chez les femmes. Est-ce vraiment tout ce qui nous reste à faire : donner le sein à des étrangers ?” poursuit-elle. “La religion islamique me laisserait donner le sein à un étranger mais je n’aurais pas le droit de conduire ma propre voiture ?” s’interroge une autre femme saoudienne, sous couvert d’anonymat. “Je n’ai pas donné le sein à mes propres enfants, comment pourrais-je le faire avec un étranger ? C’est n’importe quoi !” s’insurge-t-elle. D’après une autre femme, la fatwa devrait également s’appliquer aux maris, qui devraient alors téter le sein de leurs employées de maison. “Comme ça, ils deviendraient frères et sœurs”, explique-t-elle. Hamid Al-Ali, journaliste pour un magazine en ligne, se souvient d’un chauffeur égyptien qui s’était amouraché de l’institutrice qu’il emmenait à l’école. Il lui avait demandé de lui donner le sein et, quand celle-ci avait refusé tout net, il avait répondu : “Je veux devenir votre fils.” “Les femmes doivent-elles donner le sein à leur chauffeur en présence du mari ou peuventelles faire cela en privé ?” avait demandé avec ironie Suzan Mashhadi, écrivain d’origine saoudienne, à Al-Obeikan. “Qui protégera la femme si le mari rentre chez lui et trouve inopinément sa femme en train de donner le sein à un étranger ?” Abdul Rahman Shaheen, Gulf News, Dubaï

DR

A cheval sur les zèbres
La ville de Berne s’est dotée d’une terminologie non sexiste, rapporte le Courrier de Genève. Au nom de l’égalité entre hommes et femmes, on ne dira plus “passage piétons”, mais “passage zébré”. On n’écrira plus “adapté aux besoins des usagers”, mais “d’usage facile”. Plus question d’utiliser Mannschaft (équipe), qui contient le mot Mann (homme en allemand) : on préférera le vocable team. Les “cours pour débutants” seront remplacés par les “cours de base”. Le Guide de formulation non sexiste de la ville de Berne recommande également l’utilisation de la technique dite “du i majuscule”. “Cette technique, précise le quotidien helvète, consiste à créer un nouveau mot dont la première partie est la forme masculine du terme utilisé et la deuxième la terminaison féminine du même terme dotée d’une majuscule initiale. Cela donne par exemple : die MitarbeiterInnen (les collaborateurs/trices).”
55 DU 24 AU 30 JUIN 2010

C OURRIER INTERNATIONAL N° 1025

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