P. 1
Chiapello - Normas Internacionales y Capitalismo

Chiapello - Normas Internacionales y Capitalismo

|Views: 43|Likes:
Published by rafofranco
critica al modelo internacional
critica al modelo internacional

More info:

Published by: rafofranco on Sep 19, 2010
Copyright:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

01/15/2013

pdf

text

original

Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

http://france.elsevier.com/direct/SOCTRA/

Les normes comptables comme institution du capitalisme. Une analyse du passage aux normes IFRS en Europe à partir de 2005 Accounting standards as an institution of capitalism. An analysis of the transition to IFRS in Europe from 2005
` E. Chiapello
Groupe HEC, 78350 Jouy-en-Josas, France

Résumé Tournant le dos à ses efforts antérieurs d’harmonisation des comptabilités européennes, l’Union européenne décidait en 2002 de recourir à la sous-traitance et d’imposer aux sociétés cotées européennes l’adoption d’un référentiel comptable produit par un organisme de droit privé, l’IASB (International Accounting Standards Board), basé à Londres et dénué jusque-là de tout mandat public. La décision est d’autant plus marquante que l’UE ne dispose d’aucun moyen de contrôle institutionnel sur l’IASB alors même qu’elle constitue le premier ensemble géographique à avoir décidé d’imposer à ses entreprises ce jeu de normes. Ce dernier est en outre ancré dans la tradition anglo-saxonne de normalisation pour les marchés financiers et promeut une représentation de la firme qui s’éloigne des traditions comptables du capitalisme continental. Cet article montre en quoi les nouvelles normes transforment la conception de l’entreprise et explicite le faisceau de facteurs qui a abouti à cette transformation institutionnelle majeure pour le capitalisme européen. — Numéro spécial : Les nouveaux formats de l’institution. © 2005 Elsevier SAS. Tous droits réservés.

> Cet article a bénéficié des commentaires avisés de Christine Guerlain, Karim Medjad et des coordinateurs du numéro spécial. ` Adresse e-mail : chiapello@hec.fr (E. Chiapello).

0038-0296/$ - see front matter © 2005 Elsevier SAS. Tous droits réservés. doi:10.1016/j.soctra.2005.06.002

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

363

Abstract In 2002, the European Union changed direction from its past efforts to harmonise European accounting systems and turned instead to a subcontractor, requiring listed European companies to adopt accounting standards drawn up by a private London-based organisation, the IASB (International Accounting Standards Board), which had until then had no public mandate. This decision was all the more significant because the EU has no institutional means of control over the IASB, although it was the first geographical group to decide to impose these standards on its businesses. IASB standards are rooted in the “anglo-saxon” tradition of standardisation for the financial markets, and the view of the enterprise they promote diverges from the accounting traditions of continental European capitalism. This article shows how the new standards are transforming the concept of enterprise, and examines the span of factors that brought about what is a major institutional change for European capitalism. — Special issue: New patterns of institutions. © 2005 Elsevier SAS. Tous droits réservés.
Mots clés : Capitalisme ; Comptabilité ; Normalisation ; Institution ; UE Keywords: Capitalism; Accounting; Standardisation; Institution; EU

La comptabilité structure en profondeur les pratiques économiques. Originellement outil d’enregistrement des dettes et des créances ainsi que des entrées et sorties d’argent, son rôle s’est étoffé au fur et à mesure que les institutions du capitalisme se complexifiaient (Carruthers et Espeland, 1991). La comptabilité, parce qu’elle mesure les marges dégagées (et parmi celles-ci le profit) est au cœur des rapports économiques entre l’entreprise et ses multiples parties prenantes. De nombreux droits économiques étant fondés sur elle (distribution de dividendes, niveau des intérêts de la dette, compléments de rémunération, impôts,...), elle devient la proie de toutes les volontés de manipulation : l’entrepreneur qui veut payer moins d’impôts ou montrer au contraire une forte rentabilité pour lever des fonds, l’actionnaire qui désire de plus gros dividendes, les salariés qui veulent toucher leurs primes de résultat,... Et la manipulation est d’autant plus tentante que la comptabilité est par définition conventionnelle (Amblard, 2004). En cas d’incertitude sur la règle à appliquer, pourquoi ne pas choisir celle qui produit les calculs les plus favorables, sans même parler d’éventuelles fausses déclarations qui restent toujours possibles en l’absence de contrôle ? Jamais autant de droits n’ont été fondés sur des bases aussi peu fiables, mais un monde capitaliste tendu vers la génération des profits ne peut guère s’en choisir d’autres. Pour combattre cette flexibilité congénitale, les pratiques comptables ont peu à peu été encadrées d’une part par des normes de tenue de comptes et de publication des informations, d’autre part par l’organisation de vérifications et de certifications des comptabilités par des tiers agrémentés (commissaires aux comptes). La normalisation comptable qui a à peine un peu plus d’un demi-siècle en France (le premier plan comptable date de 1942) a bien fini par se faire quoique avec un retard considérable sur le développement du capitalisme lui-même et le plus souvent sous les coups de boutoirs des scandales financiers, des faillites frauduleuses et autres événements qui rendaient subitement urgente la réduction de l’incertitude comptable (Blic, 2004). Les derniers scandales, dont la faillite du géant amé-

364

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

ricain Enron est le symbole, ne font pas exception à la règle, la loi Sarbanes-Oxley aux États-Unis (juillet 2002), la loi de sécurité financière en France (août 2003) ayant renforcé les contrôles et impulsé une nouvelle vague de transformation des règles comptables pour aider à « restaurer la confiance », selon l’expression consacrée. Notons pour finir que cette normalisation est elle-même toujours en retard sur les pratiques des entreprises qui sont l’objet d’une constante inventivité. La comptabilité est l’un de ces multiples espaces du capitalisme où la « catégorisation » poussée par la critique du capitalisme est toujours en retard sur la multitude des « déplacements » opérés par les acteurs dans le but d’accroître, de sauvegarder ou de restaurer leurs revenus (Boltanski et Chiapello, 1999). La normalisation favorise en théorie les échanges sereins entre parties prenantes qui savent à quoi s’en tenir sur les conventions appliquées. Pour autant, celles-ci ne sont pas neutres quant aux représentations qui sont données de l’entreprise. Les pays capitalistes appliquent ainsi des jeux de normes (dits aussi « référentiels ») différents qui ne donnent pas à voir les mêmes choses, diversité qui handicape le mouvement des affaires à l’heure de la mondialisation financière. De fortes pressions proviennent donc depuis quelques temps des acteurs globaux pour unifier les différents référentiels et adopter « un langage comptable commun » à l’échelle de la planète, qui permettrait aux investisseurs de décoder facilement les états financiers partout où ils vont et aux multinationales de ne produire qu’un seul jeu de comptes. La scène de la normalisation, qui est intrinsèquement un espace de lutte entre les différentes parties prenantes dont les besoins d’information et les intérêts divergent, est ainsi aussi devenue depuis une vingtaine d’années un espace de concurrence entre modèles comptables de pays différents, associés à des modèles de capitalisme différents. Par un règlement de juillet 20021, l’Union européenne (UE) décidait que toutes les sociétés cotées européennes devraient adopter pour leurs comptes consolidés2 à partir de l’année 2005 un référentiel comptable (appelé « IFRS » ou « IAS3 » ou référentiel « international ») produit par un organisme de droit privé, l’IASB (« International Accounting Standards Board ») basé à Londres, dénué jusque-là de tout mandat public. Cette décision consacrait une transformation majeure dans la manière de gérer la question comptable à l’UE. En effet, après avoir essayé d’harmoniser par elle-même les référentiels nationaux dans le cadre de l’application de la 7e directive (83/349/CEE) de 1983 sur les comptes consolidés (Colasse, 2000b ; Simon et Stolowy, 1999 ; Haller, 2002)4, l’UE décidait de recourir à la

1 Règlement (CE) n° 1606/2002 du Parlement européen et du Conseil, du 19 juillet 2002 sur l’application des normes comptables internationales. 2 Une entreprise produit des « comptes sociaux » pour chacune des entités juridiques qui la compose et des « comptes consolidés » pour l’entité globale, constituée de la maison mère et de ses sociétés filiales. 3 IAS, qui signifie « International Accounting Standards » (normes comptables internationales), est le nom utilisé pour les normes émises avant la réforme de 2001 ; IFRS est le nom utilisé depuis pour les nouvelles normes. Ce sigle, qui signifie « International Financial Reporting Standards » (normes internationales de reporting financier), souligne que ce qui est normalisé est l’information publiée et non la tenue des comptes. 4 L’effort d’harmonisation portait aussi sur les comptes sociaux (4e directive, 1978) et le contrôle légal (8e directive, 1984). Des directives particulières traitent du cas des banques et établissements financiers (1986) et des entreprises d’assurance (1991).

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

365

sous-traitance5. Pour les Français, cette décision est encore plus lourde de conséquences car les normes adoptées sont issues de la tradition anglo-saxonne de normalisation. Cet article est consacré à une analyse de ce passage du référentiel national français à celui de l’IASB. La première partie décrit certains changements dans la technique comptable en essayant de montrer la façon dont ils transforment la conception de l’entreprise et de sa performance économique et quelles conséquences on peut en attendre pour le fonctionnement des entreprises et des marchés. La deuxième partie explicite le faisceau de facteurs qui a abouti à cette transformation institutionnelle.

1. Le changement de conventions comptables et ses conséquences 1.1. Le bouleversement de tous les concepts comptables L’enregistrement de presque toutes les opérations économiques de la firme étant transformé, c’est l’ensemble des repères cognitifs des acteurs et utilisateurs de la comptabilité qui bascule. Prenons juste un exemple. Dans la comptabilité française, une vente est inscrite dans le compte « chiffre d’affaires » à la date d’émission de la facture, qui est ellemême calée habituellement sur la date de livraison. Du fait de cette convention, le chiffre d’affaires qui apparaît dans les comptes correspond aux ventes facturées qui n’ont en revanche pas forcément été encaissées. Que le client paie en une fois ou en dix, le chiffre qui apparaît est le même. Avec les IFRS, le montant inscrit en chiffre d’affaires tiendra compte des conditions de règlement : si l’encaissement est « significativement différé », il devra être inscrit à une valeur inférieure à sa valeur nominale6, la différence allant dans un compte de résultat financier. Le chiffre d’affaires est alors dit enregistré en « juste valeur7 ». L’usage de la juste valeur est loin de se limiter à la valorisation des actifs et passifs financiers sur lesquels se sont focalisés la plupart des commentaires académiques (Casta et Colasse, 2001 ; Aglietta et Rébérioux, 20048). Il s’agit en fait du principe général d’enregistrement des transactions, si bien qu’il n’est pas un seul concept comptable qui ne soit redéfini. Le recours à la juste valeur de façon extensive implique une utilisation généralisée de l’actualisation et des modélisations mathématiques. Dans le cas évoqué, pour calculer la valeur du chiffre d’affaires à enregistrer, le comptable doit ramener l’ensemble des encaissements étalés dans le temps à une valeur actuelle et donc introduire une hypothèse sur le
5 L’UE s’est dotée de deux organismes chargés d’introduire les normes de l’IASB dans le droit communautaire, l’ARC (Accounting Regulatory Committee) qui constitue le niveau politique d’adoption des normes (y siègent des représentants des États membres et des normalisateurs nationaux) et l’EFRAG (European Financial Reporting Advisory Group) qui en constitue le niveau technique. Ce dispositif a fonctionné de façon exemplaire lorsque, malgré un avis favorable émis par l’EFRAG, l’ARC a adopté en juillet 2003 toutes les normes IAS disponibles sauf deux, les normes 32 et 39. La norme 39 révisée courant 2004 a fini par être adoptée par l’ARC — mais seulement partiellement — en novembre 2004 et la norme 32 en décembre 2004. L’Europe ne s’étant pas dotée d’un organisme de normalisation propre n’a d’autre choix que d’accepter ou de refuser une norme, voire une partie de norme comme dans le cas de l’IAS 39. 6 La valeur inscrite dans le compte « chiffre d’affaires » est la valeur nominale de la facture divisée par 1+ le taux de l’argent sur la durée correspondant au délai de règlement accordé au client. 7 Fair value en anglais. 8 Voir aussi Revue d’économie financière (spécial « Juste valeur et évaluation des actifs »), 2003-2, (71).

366

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

taux qui lui permettra d’actualiser les flux futurs. La solution choisie s’écarte de la méthode la plus facile à contrôler, qui consiste à enregistrer en comptabilité la valeur qui est sur la facture. Cette logique se trouve poussée encore plus loin avec l’obligation, non seulement d’enregistrer les achats en juste valeur, mais de réévaluer chaque année un certain nombre de postes d’actifs, comme c’est le cas — pour prendre un exemple simple — des immeubles de placement. Dans les normes françaises, ces immeubles9 sont inscrits au bilan à leur valeur historique qui peut être très différente de leur valeur de marché, surtout si la durée de détention est élevée. Dans les normes de l’IASB, ils devront être inscrits chaque année à leur valeur de marché, et s’il n’existe pas de valeur de marché disponible (bien exceptionnel), le bien devra être évalué à partir d’une actualisation des flux de revenus futurs que l’on attend de l’immeuble, ce qui suppose à la fois une prévision des flux et un choix de taux d’actualisation. Ce type de réévaluation doit également s’appliquer à de nombreux actifs financiers et pour ceux-là les modèles de valorisation sont encore plus complexes car ils reposent sur des calculs mathématiques probabilistes sophistiqués. Les modélisations économétriques de l’industrie financière font donc leur entrée dans l’officine du comptable transformant considérablement son travail et la proportion, au sein des résultats comptables, des faits vérifiables et des estimations conventionnelles concernant l’avenir (Aglietta et Rébérioux, 2004). L’un des risques les plus souvent évoqués de ces pratiques est l’introduction d’une plus grande volatilité des comptes puisque les valeurs de marché — qui sont préférées quand elles existent aux valeurs calculées — dépendent de la conjoncture, et que les valeurs calculées — par lesquelles on les remplace en cas d’absence de valeur de marché — en dépendent au moins puisqu’elles reposent sur les anticipations des acteurs. Par ailleurs, l’usage de modélisations complexes pour évaluer les actifs des entreprises, alors que l’on sait que le moindre changement de taux ou de dispositif mathématique conduit à de gros écarts de résultat, va déboucher sur la généralisation de l’achat de services de valorisation « indépendants » pour estimer chaque année les valeurs à inscrire dans les bilans. Les concepts comptables évoluent aussi pour d’autres raisons. Ainsi, dans le cas du chiffre d’affaires, le fait générateur d’inscription n’est plus la livraison mais le transfert au client des avantages et risques afférents au produit vendu. Les entreprises vendant avec des clauses de garanties vont donc devoir décaler dans le temps l’enregistrement d’une partie de leur chiffre d’affaires, puisqu’il leur faudra tenir compte du fait qu’elles assument encore une partie des risques de produits déjà en service chez leurs clients. De nombreuses autres transformations vont toucher les comptes, qu’il est impossible de détailler toutes dans cet article. Mentionnons pour mémoire que les normes internationales consacrent également une nouvelle frontière entre les dettes et les capitaux propres, qu’elles transforment les pratiques d’amortissement et de provisionnement, changent la définition des investissements qui peuvent être inscrits à l’actif, ou encore suppriment la notion de produits et charges exceptionnels. L’ampleur des modifications est telle que la plupart des observateurs pensent que les premières années d’application du nouveau référentiel, les analystes financiers seront bien
Sauf opérations exceptionnelles de réévaluation devant alors toucher toutes les immobilisations autres qu’incorporelles.
9

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

367

en peine de trouver leurs marques. Par ailleurs, les problèmes opérationnels de mise en œuvre des recommandations sont loin d’avoir tous été découverts. De l’avis de tous, il faudra plusieurs années pour que se forment par-dessus le corps de normalisation, les méthodes de travail concrètes standardisées permettant la production comptable et surtout une véritable comparaison des comptes d’une entreprise à l’autre. Pour comprendre comment il est possible de transformer aussi substantiellement l’ensemble de nos repères comptables, il faut remonter, au-delà des différences techniques, aux différences de principes comptables qui président à la tenue des comptes. 1.2. De nouveaux principes comptables et une nouvelle hiérarchie entre principes Il s’agit tout d’abord de l’arrivée d’un nouveau principe, celui de prééminence de la substance sur la forme10. Ce principe, qui caractérise les comptabilités anglo-saxonnes (Walton, 1996, p. 11) qui l’utilisaient néanmoins de façon variable, était jusqu’alors peu appliqué en France (quoique en théorie, il soit à prendre en compte pour la production des comptes consolidés). La tradition française était de caler les enregistrements comptables sur la forme juridique prise par les contrats. Dorénavant, seule la nature économique compte. Dans l’exemple du chiffre d’affaires, la question du transfert des avantages et des risques est plus importante que la date de livraison. Ce principe implique également de nombreux retraitements destinés à réintégrer dans le bilan des actifs et des dettes déconsolidés par le biais de montages. Parmi les montages les plus simples et les plus connus, on compte ceux de crédit-bail qui étaient d’ailleurs systématiquement retraités par les analystes financiers avant les nouvelles normes11. Pour satisfaire aux critères du nouveau référentiel, les contrats de crédit-bail vont être passés au peigne fin afin de déterminer, en fonction des différentes clauses, si l’entreprise bénéficie de la plupart des avantages de l’actif dont elle est locataire et si elle en porte l’essentiel des risques. Si tel est le cas, elle devra l’inscrire à l’actif de son bilan et enregistrer au passif la dette contractée auprès de l’organisme de crédit-bail, ce qui annule l’intérêt de ce dispositif en ce qui concerne l’amélioration de l’image comptable. Plus largement, les nouvelles règles comptables cherchent à mettre fin à toutes les techniques de montages déconsolidants, qui ont joué notamment dans la tromperie des comptes d’Enron. Désormais, un groupe sera obligé de consolider dans ses comptes toutes les entités qu’il contrôle, c’est-à-dire dont il a le « pouvoir de diriger les politiques financière et opérationnelle » afin d’obtenir « les avantages de ses activités ». Peu importe qu’il existe ou non des liens capitalistiques entre le groupe et l’entité. Il s’agit là encore d’un revirement majeur, la tradition française fondant la détermination du périmètre de consolidation et le choix des méthodes sur les niveaux de participation dans le capital. Les principes sont clairs, mais leur mise en œuvre laisse une assez grande marge d’appréciation : il faudra estimer au coup par coup le niveau de transfert des avantages et des risques, ou encore le niveau de contrôle effectif et on manque à ce jour de critères clairs et
Selon les termes du cadre conceptuel de l’IASB. Ce « cadre » (Framework for the Preparation and Presentation of Financial Statements, 1989) est un document explicitant les principes comptables et la définition des principaux concepts (actif, passif, capital, revenu, produit, charge,...) qui orientent la construction des normes. 11 Sur le crédit-bail, les normes américaines recommandent depuis longtemps le traitement IFRS.
10

368

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

non contestables. Les nouvelles normes permettent bien sûr de combattre certaines formes de manipulations des comptes, mais ces dernières plutôt que de disparaître vont sans doute se trouver redéfinies. Les critères antérieurs étaient peut-être trop simples et loin de suivre les contours de la réalité économique des transactions, mais ils avaient le mérite d’être facilement vérifiables et peu contestables. La contrôlabilité et la fiabilité des comptes étaient privilégiées sur la pertinence de l’information qu’ils convoyaient12. Un autre principe traditionnel en comptabilité française est également mis à mal par les normes IFRS : le principe de prudence. Celui-ci postule que ne doivent être enregistrées en comptabilité que les moins-values latentes et non les plus-values latentes. Ce principe a une longue histoire et découle de la définition de l’un des tous premiers délits comptables (défini en 1867) : celui de distribution de dividendes fictifs (Lemarchand et Praquin, 2004). Ce délit visait à réprimer les pratiques qui permettaient aux actionnaires de s’approprier des profits à venir dont la réalisation était encore incertaine. Les normes IFRS en suggérant une revalorisation régulière, y compris lorsque la juste valeur est supérieure à la valeur comptable13 (ce qui revient à mettre en évidence dans les bilans des entreprises des plus-values latentes) pourraient nous faire retomber dans les dérives que voulait combattre le législateur de la fin du XIXe. 1.3. Des normes pour qui ? L’analyse des principes sous-jacents aux normes IFRS en souligne leur origine anglosaxonne (Walton, 1996). La normalisation à l’anglo-saxonne est faite pour les marchés financiers14 et privilégie les attentes des actionnaires. Les comptes au format IFRS ne font pas exception comme l’énonce clairement le « cadre conceptuel » de l’IASB15. Cette optique est habituellement associée à des méthodes comptables qui font apparaître les profits le plus rapidement possible, de hauts profits étant favorables à de bons cours de bourse. Selon cette perspective en outre, les investisseurs doivent savoir si les actifs actuellement détenus par l’entreprise renferment ou non des plus-values latentes car la valeur de l’entreprise, et donc de l’action, n’est pas la même selon qu’il existe ou non un « trésor de guerre ».
12 Cette hiérarchie des principes à la française est à mettre en relation avec l’histoire de la normalisation comptable en France, largement poussée par le souci de l’État de lutter contre la fraude fiscale et donc d’améliorer la contrôlabilité des comptes (Touchelay, 2004). Le recours à un plan comptable, qui va jusqu’à stipuler les intitulés, numéros et nomenclatures de comptes que doivent utiliser les entreprises pour passer leurs écritures — formule de normalisation qui n’est pas adoptée dans tous les pays — participe de ce même objectif ainsi que l’obligation qui est faite aux entreprises de passer en comptabilité des écritures qui n’ont un sens que fiscal. 13 Ce n’est le cas aujourd’hui, dans le référentiel IASB, que pour certaines natures d’actifs. 14 Aux États-Unis, le pouvoir de normalisation appartient à la SEC (Securities and Exchanges Commission) — le régulateur boursier national — depuis sa création en 1933. La SEC délègue ensuite cette mission à diverses institutions selon la période. Seule la comptabilité des sociétés cotées est donc normalisée, les autres entreprises appliquant les normes par imitation ou se contentant des règles fiscales qui sont déconnectées des règles de la SEC (Walton, 1996). Dans ce contexte, il est assez compréhensible que la normalisation comptable soit orientée vers les marchés. En France en revanche, la normalisation comptable s’applique à toutes les entreprises et est dominée historiquement par les besoins de l’État (contrôle fiscal et statistiques nationales) (Touchelay, 2004). 15 Citons-en l’article 10 : « Bien que tous les besoins d’information de ces utilisateurs ne puissent pas être satisfaits par des états financiers, il y a des besoins qui sont communs à tous les utilisateurs. Comme les investisseurs sont les apporteurs de capitaux à risque de l’entreprise, la fourniture d’états financiers qui répondent à leurs besoins répondra également à la plupart des besoins des autres utilisateurs susceptibles d’être satisfaits par des états financiers. » Voir aussi (Colasse, 2000a).

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

369

A contrario, la normalisation française (mais aussi allemande et plus largement celle des pays du capitalisme concerté ou partenarial par opposition au capitalisme libéral ou actionnarial) privilégie la prudence et la protection des créanciers. Cette approche tend au contraire à retarder l’apparition des profits en valorisant de façon prudente les actifs et en survalorisant les passifs (Van Hulle, 1996). L’intérêt des prêteurs n’est pas en effet d’obtenir une image de l’entreprise prenant en compte bonnes et mauvaises anticipations mais au contraire de savoir si, dans le pire des cas, ils seront remboursés. Pour eux, la mesure de performance pessimiste que permet l’application du principe de prudence est intéressante. Ceux qui peuvent a priori le plus facilement profiter de l’annonce des plus-values latentes sont les investisseurs qui disposent de titres négociables et qui — à défaut d’obtenir la distribution de dividendes fictifs — peuvent voir, grâce à ces communications, les cours monter, leur ouvrant ainsi la voie à la réalisation de plus-values. Gardons-nous néanmoins de réduire l’intérêt des investisseurs à la seule hausse du cours de bourse à court terme, comme le cas du traitement comptable des stock-options recommandé par les IFRS le montre. La distribution massive de stock-options ces dernières années avait étendu à la couche supérieure du salariat l’intérêt à la hausse des cours, coalisant les dirigeants et les actionnaires autour du même objectif. Mais les derniers scandales, notamment celui d’Enron, ont montré les limites de ces dispositifs, l’intéressement massif des dirigeants au cours de l’action ayant débouché sur toutes sortes de manœuvres frauduleuses (y compris des manipulations comptables) destinées à soutenir les cours, et aboutir à un désastre financier. Pour contrecarrer ces dérives, le nouveau traitement comptable des stockoptions va rendre le recours à ces modes de rémunération beaucoup moins attractifs. Alors qu’avant les entreprises étaient uniquement tenues de déclarer dans les annexes des comptes les plans de stock-options adoptés, elles devront dorénavant passer en charge leur coût16. Le même principe, c’est-à-dire la mise en évidence du « vrai coût des rémunérations », devrait impacter d’autres catégories du salariat comme le montrent les dispositions concernant la comptabilisation des avantages au personnel en matière de retraite. Ces questions ne concernent en France que les entreprises garantissant à leurs salariés des avantages spécifiques au-delà du régime de répartition du droit commun, c’est-à-dire uniquement les « régimes spéciaux ». Selon ces dispositions, chaque mois passé dans l’entreprise ouvre pour le salarié un droit pour la retraite dont la traduction comptable pour l’entreprise devrait donc être une dette. Les IFRS demandent à ce que ces dettes soient dorénavant inscrites dans les passifs des entreprises. Pour celles qui ont de gros engagements comme les entreprises publiques l’impact des nouvelles normes est immédiatement destructeur. Si on prend le cas d’EDF, qui devrait appliquer les normes IFRS en cas de cotation, les capitaux propres de l’entreprise deviendraient très négatifs, aboutissant à la nécessité pour l’opérateur d’ouvrir son capital pour se recapitaliser. EDF et GDF ont entrepris dans cette perspective une négociation avec les régimes généraux Arcco et Agirc pour réduire l’impact
Microsoft a estimé que son bénéfice aurait été réduit de 30 % s’il avait comptabilisé en IFRS les plans de stock-options votés en 2003. D’après une enquête du cabinet d’audit Deloitte auprès de 165 clients américains, 46 % des groupes ont d’ores et déjà planifié de réduire la place des stock-options dans leur stratégie de rémunération (Source : Les Échos, supplément du 13 mai 2004, p. 17). Les entreprises américaines sont autant concernées que les groupes européens car il s’agit d’une norme élaborée conjointement par l’IASB et le normalisateur américain.
16

370

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

des nouvelles normes comptables sur leurs comptes. L’analyse de ce dossier montre les ambiguïtés de la réforme comptable. Du point de vue des salariés d’EDF, la transparence sur les engagements de retraite n’est pas de bon augure bien que la question de la renégociation de leurs avantages ne soit pas à l’ordre du jour. Mais du point de vue des citoyens qui payent l’impôt, cette information est importante car le régime spécial de l’entreprise ne pouvant faire face à ses obligations, une partie de sa dette sera prise en charge par l’État. Il est également prévu que les clients–particuliers de l’opérateur — qui sont actuellement captifs car la concurrence n’est pas encore de mise pour eux — voient leur facture augmenter. L’électricité étant un bien de première nécessité, la question de la justice sociale à l’œuvre dans la solution adoptée peut au moins être posée, ce qui n’était pas le cas auparavant puisque l’information n’était pas disponible17. D’un autre côté, on ne peut qu’admirer la façon dont une simple transformation des règles comptables fait le jeu des partisans de la privatisation des services publics puisque les entreprises seront obligées d’ouvrir leur capital, à moins soit d’une négociation à la baisse des avantages acquis du personnel, soit de la sollicitation de l’État et de la contribution obligatoire de tous les Français. La logique générale qui oriente les travaux du normalisateur international est la volonté que soient comptabilisés dans le bilan tous les éléments susceptibles de déterminer l’avenir, le poids des engagements déjà contractés comme les plus-values latentes. Le projet politique, plus communément appelé « transparence », est une communication totale des bonnes et mauvaises nouvelles et la valorisation de tous les risques, engagements et avantages futurs connus. Le but est d’améliorer au maximum l’information des investisseurs pour les aider à déterminer la valeur de l’entreprise et donc le cours de l’action. 1.4. Quelle conception de l’entreprise ? Mais au-delà, c’est la conception de ce qu’est une entreprise que médiatisent les normes comptables. Toute transformation des normes accompagne et fait exister une nouvelle définition de la firme. Dans le cas des engagements de retraite d’EDF, on voit que leur clarification suppose une conception de l’entreprise comme entité indépendante de la nation et de son bien-être général devant donc faire face à ses engagements seule. De même, le principe de réévaluation annuelle à la hausse ou à la baisse des actifs de l’entreprise suppose une évolution de la conception de l’entreprise. Aujourd’hui ces dispositions ne touchent qu’une partie du bilan, le projet de « full fair value » ayant été, au moins officiellement, abandonné, mais la tendance qu’elles impriment est intéressante à généraliser pour les besoins de l’analyse. Devoir réévaluer annuellement est perçu négativement par les dirigeants d’entreprise lorsqu’ils n’ont aucune intention de se défaire des actifs considérés. Les actifs sont combinés dans le cadre de l’exploitation et l’entreprise — sauf à changer de métier radicalement — n’a aucune raison de s’en dessaisir. Communiquer sur leur valeur de marché, semble suggérer aux investisseurs qu’ils pourraient, s’ils le souhaitent, liquider l’entreprise en la vendant par composants, que la firme n’est rien d’autre qu’une somme d’actifs revendables sur le marché, que leur combinaison et leur mise en

17

Pour un exposé à charge, voir « Enquête sur un scandale d’État », P. Bonazza, Le Point, 11 novembre 2004.

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

371

valeur n’apportent aucune valeur (Bignon et al., 2004)18 ? En creux, les rôles du travail de l’ensemble des salariés de la firme, de leurs métiers et compétences qui permettent de ne pas combiner au hasard les actifs, de l’organisation de la firme sont minorés dans la représentation des contributions à la création de valeur. Les variations de résultats à la hausse ou à la baisse en fonction des valeurs de marché transforment également la conception de ce qu’est la performance économique de la firme car la performance ainsi évaluée risque de refléter largement les mouvements de l’environnement et des marchés financiers. L’entreprise dessinée par les normes IFRS est donc moins qu’avant une entité qui produit et commercialise des biens et des services, qui associe des facteurs de production, des actifs et du travail humain, qui possède une organisation propre lui conférant une valeur supérieure à la somme de ses parties. Elle s’éloigne de la conception qu’en ont les salariés qui y travaillent ou les managers qui font métier de la gérer. De même elle diffère de l’entreprise telle que la pensent les clients qui s’intéressent quant à eux aux produits et services rendus ainsi qu’à leur prix. C’est en revanche plus qu’avant l’entreprise vue depuis ceux qui en font commerce. Ce n’est pas tant l’entreprise comme institution qui produit de la marchandise qui est mise au premier plan mais l’entreprise comme marchandise, ou plutôt panier de marchandises parmi lesquelles les investisseurs pourraient symboliquement faire leur marché19. 1.5. Des normes qui changent le monde D’une manière générale, les normes comptables, parce qu’elles formatent l’image économique donnée par les firmes (leur niveau de profit, leur ratio d’endettement, le niveau de leurs capitaux propres, le niveau de leur chiffre d’affaires, etc.), influencent en retour les politiques d’entreprise. Les entreprises vont ainsi développer certaines actions et en réduire d’autres (comme le recours au crédit-bail, ou la distribution de stock-options), transformer leurs modes de gestion (par exemple changer la rédaction des contrats de vente organisant le transfert des risques aux clients). Le changement de référentiel se présente donc aussi comme une occasion historique unique de déterminer dans quelle mesure c’est l’instrument de mesure qui fait la politique battant en brèche une approche naïve de la comptabilité qui tendrait à n’en faire qu’une chambre d’enregistrement des transactions économiques. La façon dont celles-ci sont enregistrées a bien au contraire un impact sur les pratiques des entreprises qui intègrent dans leurs décisions une gestion de leurs indicateurs de performance. Le changement de chronomètre pourrait bien changer fortement la nature de la course, le but n’étant pas tant d’être une entreprise qui marche bien mais de maximiser des indicateurs à la définition conventionnelle. D’ailleurs, on ne sait même pas comment il

Les mesures relatives au suivi comptable des immobilisations par unité génératrice de trésorerie et par composants poussent au bout cette représentation de l’entreprise comme panier de marchandises indépendantes plutôt que comme combinaison originale d’actifs dans un outil de travail. 19 L’obligation de produire une information segmentée par grande zone géographique et famille de produits est un autre aspect des normes IFRS qui favorise la mainmise des actionnaires sur les entreprises en leur suggérant des recombinaisons et des recentrages grâce au développement, à la revente ou à l’acquisition d’activités. Les actionnaires se trouvent alors en position d’influencer la politique d’acquisition ou de revente de morceaux d’entreprise, i.e. d’organiser des mouvements de propriété qui renforcent le dynamisme des marchés de valeurs.

18

372

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

serait possible d’évaluer la bonne marche d’une affaire sans passer par des indicateurs si bien qu’il n’est pas exagéré de dire qu’aucun système économique n’est pensable sans le substrat abstrait de ses formes comptables qui le structure et le finalise. Les normes comptables ont également le pouvoir d’ouvrir des marchés (comme celui de la valorisation en juste valeur selon des modèles mathématiques complexes sous-traités à des experts chèrement payés) ou d’en restreindre certains. Ayant pris la mesure à la fois de l’importance des transformations en cause et de leurs conséquences, il semble intéressant de se pencher sur la manière dont ce changement institutionnel particulier a été produit.

2. Origines de la transformation institutionnelle La première explication du tournant institutionnel de l’UE doit être cherchée dans l’incapacité de l’UE à faire face à la mondialisation financière avec l’approche des directives. 2.1. La mondialisation financière et l’échec relatif de l’harmonisation comptable européenne Nous ne reprendrons pas en détails tous les indicateurs de développement des marchés financiers et de mondialisation qui sont orientés à la hausse depuis le milieu des années 1970, mais ce paysage d’une finance mondialisée explique le souhait des investisseurs de retrouver sur les différentes places une information comparable, et celui des grandes entreprises de ne produire qu’un seul jeu de comptes. La rupture politique au sein de l’UE ne date pas du règlement de 2002 mais de 1995. En juillet de cette année-là, l’IASC (International Accounting Standards Committee), ancêtre de l’IASB, et l’OICV20 (Organisation internationale des commissions de valeurs) à laquelle participe l’ensemble des régulateurs boursiers du monde (la SEC aux États-Unis, la Commission des Opérations de Bourse à l’époque en France) annoncent la mise au point d’un programme de travail visant à aboutir à « un corpus recommandable pour les émissions et cotations effectuées par les émetteurs transnationaux sur les marchés financiers transnationaux ». Cet accord intervient à l’issue d’une première période de discussion et d’un effort conséquent de l’IASC depuis le début des années 1990 pour restreindre le nombre d’options ouvertes dans ses normes (Simon et Stolowy, 1999). Il marque une deuxième phase, plus volontariste du côté de l’OICV, les régulateurs boursiers d’un certain nombre de pays ne souhaitant pas, contrairement à la position implicite de la SEC, que les normes internationales soient par défaut les normes américaines (Colasse, 2004). Cela venait renforcer la crédibilité du normalisateur international, l’OICV étant, par nature, en position de normalisateur comptable mondial pour les bourses de valeur à l’image de la SEC sur le territoire américain. Cette collaboration déboucha en mai 2000 sur la publication par l’OICV d’une

20

IOSCO en anglais (International Organization of Securities Commissions).

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

373

résolution recommandant à tous ses membres d’accepter l’utilisation des normes IASC par les sociétés cotées étrangères21. En novembre 1995, dans la foulée de l’accord entre l’IASC et l’OICV, la Commission européenne publiait à son tour une communication : « L’harmonisation comptable : une nouvelle stratégie au regard de l’harmonisation internationale » (COM 95 (508))22. Ce document rend compte des raisons qui ont poussé officiellement la Commission à se détourner de la stratégie d’harmonisation jusque-là suivie : au cœur de la décision est le problème rencontré par « les entreprises européennes à vocation internationale » dont les comptes élaborés « sur la base de leur réglementation nationale, elle-même inspirée des directives comptables, ne sont pas considérés comme satisfaisants. C’est notamment le cas lorsqu’elles veulent lever des capitaux sur les marchés internationaux et, plus particulièrement, lorsqu’elles souhaitent obtenir leur inscription à la cote d’une place boursière des ÉtatsUnis ». Les directives existantes qui ont encadré le processus d’harmonisation comptable européen ont touché leurs limites. En effet « certaines questions ne sont pas du tout traitées [...] alors que d’autres ont été résolues [...] moyennant l’inclusion d’options multiples ou de formules prêtant à des interprétations divergentes ». Du coup, « les comptes élaborés conformément aux directives ne satisfont pas aux normes plus sévères exigées dans le monde » notamment par la SEC et les entreprises européennes se trouvent obligées d’élaborer un deuxième jeu de comptes aligné sur les normes américaines « qui ont été développées sans aucun apport européen ». Pour remédier à ce problème, la commission affirme qu’on ne peut faire confiance à un processus d’harmonisation reposant sur les directives, qui selon elle s’est avéré être lourd et assez inefficace. De plus, la question comptable évolue trop vite par rapport au temps politique nécessaire pour travailler avec l’outil juridique des directives. La nouvelle stratégie est donc pensée comme devant être compatible avec le jeu de directives actuel qui ne doivent pas être modifiées. L’idée est donc pour l’UE de « s’engager de tout son poids dans le processus d’harmonisation internationale déjà largement engagé sous les auspices de l’IASC ». Le choix de l’IASC est perçu comme un choix contraint : il faut éviter de se faire confisquer totalement la normalisation des sociétés cotées par les États-Unis et « seul l’IASC produit actuellement des résultats qui ont des chances non négligeables d’être reconnus au sein des marchés internationaux des capitaux à bref délai ». Là encore, comme dans l’accord avec l’OICV, l’un des facteurs clés de succès de l’IASC a été son positionnement comme « organisme international indépendant ». Il a su être présent au bon moment pour offrir un exutoire aux résistances politiques internationales cherchant à éviter que le pouvoir économique des États-Unis ne se transforme en pouvoir de régulation mondial sur la question comptable. Néanmoins, compte tenu de l’importance des marchés financiers américains et de la domination par la SEC de l’OICV, l’élaboration d’un jeu de normes agréé par l’OICV a supposé
21 La SEC, elle, réserva son approbation. Elle continue à n’accepter que les normes américaines et à exiger soit un deuxième jeu de comptes, soit la production d’un gros document de réconciliation presque aussi complexe et coûteux à produire. 22 On trouve de très nombreux textes européens sur la question comptable à l’adresse suivante : http://europa.eu.int/comm/internal_market/accounting/index_fr.htm.

374

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

un rapprochement du référentiel américain, mouvement qui est toujours en cours et que renforce la signature en novembre 2002 d’un accord de convergence entre l’IASB et le FASB. La première étape du rapprochement de l’UE et de l’IASC fut de mener une évaluation du degré de compatibilité entre le jeu de normes international et le cadre des directives et il était convenu que les disjonctions seraient réduites par un double effort d’amendement à la fois du côté de l’UE et de l’IASC. Une autre solution aurait été de créer un organisme européen de normalisation comptable mais « le développement d’un ensemble complet de normes comptables européennes prendrait beaucoup de temps ». Un texte de Karel Van Hulle (Van Hulle, 1996), qui est à l’époque le chef le l’Unité « Informations financières et normes comptables » à la Commission européenne, apporte un complément d’éclairage, notamment sur les incapacités européennes qui ont finalement rendu la solution de sous-traitance attractive. Il semble en effet à le lire, que le choix de s’associer à l’IASC ne soit intervenu qu’après avoir essayé d’autres solutions. Dès la fin des années 1980, la commission constate que l’harmonisation européenne n’avance plus, ce qui contraste fortement avec ce qui se passe dans les États membres, dont les instances de normalisation se saisissent de nouveaux sujets qui apparaissent dans le sillage de l’inventivité du monde des affaires. Nul en revanche ne souhaite à l’époque que l’UE s’occupe de ces questions23. En 1992, la commission tente d’introduire « la comitologie » en matière comptable de façon à pouvoir réviser les directives comptables par une procédure allégée mais les États membres ne sont pas encore prêts. Une forte campagne d’opposition est menée en Allemagne qui aboutit à l’abandon de ce projet. Peu à peu cependant, l’édifice des directives non amendées prend l’eau de toute part. Les normalisateurs nationaux réglementent sur les sujets laissés vacants par les directives sans chercher à harmoniser les positions si bien que la comparabilité des comptes européens se détériore. Les régulateurs boursiers européens commencent à donner des coups de canifs dans « le principe de reconnaissance mutuelle » des comptes des sociétés européennes et on voit apparaître les premières demandes de documents de réconciliation24. Quant aux grandes entreprises qui cherchent des sources de financement sur les marchés en dehors de leur pays d’origine, elles adoptent de plus en plus nombreuses les normes américaines ou internationales et publient de toute façon beaucoup plus d’informations que celles imposées par les directives. La Réunification allemande et l’ouverture à l’Est incitent les entreprises allemandes à chercher, elles aussi, des capitaux à l’étranger, ce qui les confronte au même problème et fera changer peu à peu l’attitude du gouvernement allemand. Fin 1994, les dispositions des États membres ont évolué et ils expriment enfin le désir d’une dynami23 En 1990 la Commission organise une conférence sur l’avenir de l’harmonisation comptable : « la majorité des participants était d’avis de ne pas réduire le nombre d’options contenues dans la 4e directive. Ce qui apparaissait surprenant, parce qu’à l’époque l’IASC venait de décider de réduire le nombre d’options contenues dans ces normes afin de permettre aux grandes entreprises à vocation internationale de se faire coter plus facilement sur les places boursières étrangères ». La conférence débouche néanmoins sur la décision de la commission d’accepter l’invitation de l’IASC à un poste d’observateur (Van Hulle, 1996). 24 Le principe de reconnaissance mutuelle suppose que la société européenne qui est cotée dans un autre État membre ne doit pas produire de document de réconciliation de ses comptes avec les normes du pays de cotation dans la mesure où ils ont été produits conformément aux directives.

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

375

sation du processus d’harmonisation comptable25. La Commission va pouvoir reprendre l’initiative. L’option de la création d’un organisme européen de normalisation suscite néanmoins trop d’opposition26 et c’est l’alliance avec l’IASC qui est retenue. La démarche européenne initiée en 1995 trouve son aboutissement dans une nouvelle communication de la Commission en juin 200027 dans laquelle elle annonçait qu’elle demanderait avant la fin 2000 que toutes les sociétés communautaires cotées établissent leurs comptes consolidés en normes internationales. Les justifications avancées ont évolué par rapport à celles de 1995 : la référence aux difficultés des sociétés européennes aux ÉtatsUnis a disparu. Il s’agit maintenant d’œuvrer à la réalisation d’« un marché des valeurs mobilières de l’Union unique, efficient et compétitif [...] il convient de toute urgence28 de prendre des mesures dans le domaine de l’information financière en vue d’améliorer la comparabilité des états financiers ». Le but est de concurrencer directement le marché américain. La mise en route du projet de constitution d’un marché unique des services financiers date officiellement du Conseil européen de Cardiff de juin 1998. Cette décision est indissociable de la mise en œuvre de l’euro : il importe de « récolter tous les bénéfices de la monnaie unique ». Le but est notamment de supprimer tous les obstacles qui empêchent les entreprises de lever des capitaux à l’échelle de l’UE et notamment l’absence de règles comptables uniques. Cette perspective, qui n’était pas encore présente en 1995, a achevé de convaincre que la solution IASC était la seule possible. Au final, l’UE se trouvait avec un problème urgent à régler tout en faisant face à l’enrayement de son processus d’harmonisation. Les États membres comme les entreprises avaient renâclé à abandonner leurs traditions et prérogatives comptables. Les différents acteurs avaient été contents de retarder tout changement sans anticiper ce qui allait au final se passer. Comme l’ont dit divers responsables d’entreprises lors de tables rondes sur les IFRS en 2004, personne ou presque n’avait entendu parler de l’IASB et de ses normes avant l’an 2000, et surtout personne ne s’intéressait à ce qui s’y passait et au contenu des normes élaborées malgré l’annonce d’une nouvelle stratégie européenne dès 1995, et la collaboration IASC–OICV depuis le début des années 1990. La globalisation financière et l’opportunité offerte par l’euro d’intégrer les marchés financiers européens ont pris la plupart des acteurs nationaux de court. Pour faire face à ses différents enjeux, la Commission a rencontré sur son chemin une solution, l’IASB, au sujet de laquelle elle a pu obtenir un consensus minimum et qui lui
L’Allemagne exprime un regain d’intérêt pour un effort européen. Le Royaume-Uni souhaite de son côté que l’Europe pèse de façon plus lourde sur l’IASC car il voit l’organisme sur lequel il avait une influence historique se rapprocher des États-Unis du fait du programme de travail avec l’OICV. Quant à la France, elle milite pour qu’on ne laisse surtout pas la normalisation comptable internationale aux mains des Américains. 26 « Cette initiative a été contrée par certaines organisations qui craignaient que cela n’aboutisse à l’élaboration d’un troisième niveau de normes qui viendraient s’ajouter aux normes nationales et internationales » (Van Hulle, 1996, p. 37). 27 « Stratégie de l’Union européenne en matière d’information financière : la marche à suivre » (COM (2000) 359 final). 28 L’urgence de la question a fait que la voie juridique du règlement a été préférée. Les règlements européens ont l’avantage d’être directement applicables partout dans toute l’Europe, tandis que les directives doivent être transposées dans les droits nationaux, ce qui peut être long. Pour que l’application du règlement puisse se faire en conformité avec les directives comptables, celles-ci ont été modifiées par une nouvelle directive (2003/51/CE) en juillet 2003.
25

376

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

permettait de rattraper le temps perdu. Elle s’évitait ainsi d’entrer dans de longues négociations avec les États membres et s’épargnait le coût de la construction d’un organisme de normalisation européen dont on a vu qu’il n’était en outre pas désiré par tous. L’existence de l’IASB, ses origines, sa stratégie sont donc tout aussi essentielles pour comprendre pourquoi la Commission a fini par trouver que passer par eux était la solution politique la plus efficace. 2.2. Les origines de l’IASB et la réussite de son projet institutionnel En juin 1973, les représentants des associations des professions comptables libérales d’Australie, du Canada, de France, d’Allemagne (alors fédérale), du Mexique, du Japon, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, d’Irlande et des États-Unis créent l’IASC, qui est donc une émanation des professions comptables, lesquelles ne disposent pas dans tous les pays du pouvoir de normalisation. C’est le cas dans la tradition anglo-saxonne29 mais pas en France30, ni dans de nombreux autres pays. L’IASC est au départ une initiative privée, qui ne bénéficiait d’aucun soutien public et ses normes n’avaient aucun pouvoir coercitif. Cet organisme aurait très bien pu finir par disparaître au lieu de connaître la consécration qui est aujourd’hui la sienne. À l’origine de la création de l’organisme, on trouve l’initiative d’Henry Benson, associé de Coopers & Lybrand à Londres (cabinet d’audit qui après de multiples fusions deviendra l’un des « big 4 » actuels) et aussi ancien président de la plus grosse organisation professionnelle britannique, l’ICAEW (Institute of Chartered Accountants of England and Wales). C’est lui qui persuada justement cet organisme d’inviter d’autres organisations professionnelles de différents pays à participer à la création de l’IASC dont il fut aussi le premier président. Le nouvel organisme est donc d’origine britannique et lié dès le départ aux grands cabinets d’audit anglo-saxons. Plus largement, le poids des pays anglo-saxons y est prépondérant puisqu’ils représentent la moitié des organisations fondatrices. Si la naissance de l’IASC est souvent décrite comme le résultat d’une prise de conscience de l’intégration croissante des marchés mondiaux — auxquels les grands cabinets d’audit étaient forcément plus sensibles dans la mesure où ils accompagnaient leurs clients
Aux États-Unis, c’est la SEC qui a le pouvoir de normalisation mais elle l’a délégué dès sa création à l’AICPA (American Institute for Certifed Public Accountants) qui regroupe la profession comptable, laquelle structura peu à peu cette fonction tout d’abord sous la forme d’un comité à partir de 1939, puis de l’APB (Accounting Principles Board) à partir de 1959. En 1973, suite à une vague de scandales fut créé le FASB (Financial Accounting Standards Board) dont une spécificité est d’avoir desserré ses liens d’avec la profession comptable en ayant fait entrer dans le processus des préparateurs de comptes et des utilisateurs. Au Royaume-Uni, la profession comptable est traditionnellement détentrice de la responsabilité de fixer les règles de la comptabilité des sociétés mais, selon cette tradition, c’est le jugement professionnel de l’expert-comptable qui prime sur toute règle préétablie. Néanmoins, divers scandales au début des années 1970 amenèrent la plus grosse association professionnelle (ICAEW) à créer en 1971 d’un comité de normalisation comptable (ASC, Accounting Standards Committee) auquel se joignirent les principales autres associations. En 1990, une réforme aboutit à la création de l’ASB (Accounting Standards Board) sur le modèle du FASB américain ici encore pour disposer d’un organisme plus indépendant de la profession. 30 En effet, l’Ordre des experts-comptables et la Compagnie nationale de commissaires aux comptes participent au processus de normalisation qui s’opère sous l’égide du CNC (Conseil national de la comptabilité) mais ne le contrôlent pas (Colasse et Standish, 1998).
29

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

377

dans leur internationalisation —, on peut également l’interpréter comme la réaction de professionnels, surtout d’origine britannique, qui bénéficient du pouvoir d’autorégulation dans leur pays face à la montée en puissance de la Communauté européenne (que la GrandeBretagne rejoint en 1973) et de son projet d’harmonisation par directive. Ce dernier est en effet connu dès 1971 avec la publication du premier projet de 4e directive. Les professionnels comptables britanniques bénéficient depuis toujours d’un statut beaucoup plus favorable, dans la société et en termes d’autonomie par rapport à l’État, que la profession comptable française (Ramirez, 2003) et même que la profession américaine qui doit vivre avec la présence d’une SEC très puissante depuis 1933. Ils ne pouvaient voir qu’assez mal les projets de mainmise publique via l’Europe sur leur exercice professionnel, d’autant plus que l’approche comptable des directives, fortement inspirée du droit allemand, heurtait de plein fouet la tradition britannique (Walton, 1990). Sur le plan de la conception de la normalisation, c’est d’ailleurs un esprit britannique de normalisation par les principes qui domine l’IASC, lequel s’oppose ici autant à l’approche juridique franco-allemande qu’à l’approche par les règles américaines. Les professions comptables des pays, comme la France, n’allaient pas bien sûr retrouver à l’IASC leur propre tradition de normalisation et les principes continentaux, mais d’une part elles trouvaient avantage à participer à un organisme, inspiré par une définition de la profession comptable comme beaucoup plus noble et émancipée de la tutelle de l’État que celle prévalant dans leur pays, qui pouvait donc les aider à prendre leur propre autonomie, d’autre part les acteurs dominants de ces professions — étant en passe de devenir exclusivement les associés des grands cabinets d’audit internationaux d’origine anglo-saxonne (Ramirez, 2003) — se montraient forcément moins attachés à la tradition française que ne l’auraient été de purs acteurs nationaux. Le cercle des premiers fondateurs s’élargit assez rapidement, mais on reste toujours entre professions comptables. Dès 1974, de nouveaux membres arrivent. En 1977 se crée l’IFAC (International Federation of Accountants) qui vise à coordonner la profession comptable au niveau mondial et en 1981, un accord est passé entre l’IASC et l’IFAC selon lequel tous les membres de cette dernière sont aussi membres de l’IASC. L’organisme se mit à accueillir quelques « observateurs » et fit entrer dans le « Board » trois organisations représentant des utilisateurs et des préparateurs de comptes. Malgré ces arrivées, l’essentiel des membres du « Board » de 17 personnes est nommé par le conseil de l’IFAC si bien que l’IASC continuait à représenter surtout la profession comptable. Cette situation ne pouvait pas durer éternellement et au fur et à mesure que son importance grandissait, l’IASC devait faire face à des critiques de plus en plus virulentes mettant en cause sa légitimité : lui étaient reprochés la sous-représentation des utilisateurs de comptes, l’absence des normalisateurs nationaux à l’exception du FASB qui n’y était que comme observateur — alors qu’il possède le pouvoir comptable dans les différents pays, le déséquilibre géographique à l’intérieur du Board, la trop grande dépendance à l’égard de la profession libérale (y compris sur le plan financier). L’UE exigeait aussi un rééquilibrage des influences comme condition de sa reconnaissance. L’idée de réformer l’organisme commença à circuler dès 1992. Un groupe de travail fut mis sur pied en 1997 et en avril 2001, un IASC profondément rénové commençait à fonctionner. À cette occasion, il fut scindé en deux, avec d’une part l’IASC Foundation dont le siège est aux États-Unis dans l’État du Delaware, d’autre part l’IASB basé à Londres. Le tableau 1 (voir tableau 1) compare la

378

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

Tableau 1 Comparaison des statuts de l’IASC de 1996 et de 2001 Situation en 1992 IASC Londres Fait tout. Seul organe qui est décrit dans les statuts. En fait, d’autres comités autour, mais non réglementés. 17 membres, dont : – 13 représentants des pays, choisis par le conseil de l’IFAC. – 4 autres organisations ayant un intérêt à normalisation (préparateurs, analystes financiers,...). En fait 3 postes seulement occupésb + des « observateurs » (4 à la fin)c Situation en 2001 IASC Foundation IASBa Delaware, États-Unis Londres S’occupe du financement, de S’occupe de l’élaboration des la nomination des membres normes et décide de l’agenda de l’IASB et de la politique des sujets à traiter. générale. 19 trusteesd, élus pour 3 ans, 14 membres dont 12 à temps renouvelables une fois. plein, nommés pour 5 ans, renouvelables 1 fois. Choisis selon un principe de représentativité géographi- – Au moins 5 avec expérience que des marchés de capitaux : audit. – 6 Amérique du Nord – Au moins 3 avec expérience – 6 Europe de préparation d’états finan– 4 Asie-Pacifique ciers. – 3 de n’importe où – Au moins 3 utilisateurs. – Au moins 1 universitaire. 5 nommés par l’IFAC dont 2 sont des associés de « big ». 7 membres sont en outre responsables de liaisons officielles avec certains normalisateurs nationauxe 1 M$ par an des « big 4 »f Presque tout le reste par des entreprises.
a Ce dispositif est complété par la création de l’IFRIC (International Financial Reporting Interpretations Commitee) composé de 12 membres, nommés par les trustees dont le rôle est de produire des interprétations des normes et du SAC (Standards Advisory Council) qui est un comité consultatif d’orientation composé au minimum de 30 membres nommés par les trustees (aujourd’hui il en compte 50). b La Fédération mondiale des analystes financiers ; les Industriels suisses ; l’Association internationale des directeurs financiers. c La Chine, la Commission européenne, le FASB et l’OICV. d En 2001, les premiers trustees ont été nommés par un comité de nomination lui-même nommé par le Board du vieil IASC. Depuis, les renouvellements de trustees se font par cooptation : les trustees en place nomment les nouveaux. e Dans les faits, les liaisons formelles concernent l’Allemagne, la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le Canada, et enfin le Japon. f En 2001, le budget est de 18 M$, soit l’équivalent de celui du FASB. 30 % est fourni par les contributions des grands cabinets d’audit qui sont encore 5 à l’époque. 29 % par 36 entreprises « souscriptrices » (underwriter companies), 27 % par 101 entreprises « supporters ». Associations, organisations internationales, banques centrales et gouvernement ne représentent que 14 % du total.

Composition du Board

Financement

À 50 % par les associations professionnelles.

structure « officielle » à laquelle était arrivé l’organisme en 1992 et celle établie par la réforme de 200131. Plusieurs remarques s’imposent. D’une part, le lien avec les professions comptables et l’IFAC s’est fortement distendu. En termes de financement, l’IFAC a disparu. En termes de
Nous remercions Frédéric Sabattier, étudiant dans le programme doctoral d’HEC en 2002–2003, dont les premières recherches nous ont aidée à construire cette analyse.
31

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

379

nombre de membres, alors que l’IFAC pouvait nommer 13 membres sur 17 de l’IASC, elle ne peut plus prétendre qu’à 5 sur 19 à l’IASCF. Le poids des préparateurs et utilisateurs de comptes a quant à lui été renforcé et les liens avec les normalisateurs des grands pays riches sont officiellement pris en compte. Le poids des grands cabinets d’audit a été officialisé. Les « Big 4 » sont les entreprises qui versent les plus grosses sommes permettant à l’organisme de fonctionner, loin devant les sommes versées par les autres contributeurs. Deux sièges leur sont réservés à l’IASCF. L’étude des profils des 14 membres de l’IASB est encore plus explicite puisque 8 sur 14 sont passés à un moment ou à un autre par l’un des « big ». Les règles de nomination semblent par ailleurs minorer le poids des pays anglo-saxons dans la normalisation, mais en fait à l’IASCF les 6 ressortissants d’Amérique du Nord sont 5 à venir des États-Unis et 1 du Canada (aucun du Mexique), il faut y ajouter le directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI) qui fait partie des « n’importe où » et qui est américain. Les États-Unis se taillent donc la part du lion avec 6 trustees sur 19, dont le président qui est actuellement Paul A. Volcker, l’ancien président de la banque centrale américaine. Si on prend en compte l’ensemble des pays anglo-saxons, on arrive à 11 trustees sur 1932. La situation à l’IASB est encore plus marquée puisque les Anglo-Saxons sont au nombre de 10 sur 1433. L’influence britannique, quant à elle, y est restée encore assez forte avec 3 membres sur 14, dont le président (Sir David Tweedie, qui a auparavant dirigé l’organisme de normalisation britannique) et le vice-président (ce dernier a néanmoins fait une grande partie de sa carrière aux États-Unis et a travaillé pour le FASB). Précisons pour finir que le schéma d’ensemble de la structure du nouvel organisme est une copie presque parfaite du fonctionnement du FASB. Enfin, fait remarquable compte tenu du fait que c’est l’ensemble géographique le plus vaste et aussi le premier qui a rendu obligatoire les IFRS pour ses entreprises, l’UE n’est pas présente en tant que telle, ni même officieusement à travers l’expérience passée de l’un des membres de l’IASB. Elle dispose juste d’une place d’observateur dans le comité consultatif au côté de 50 autres membres et de deux autres observateurs. On pourrait cependant imaginer que l’un des membres de l’IASB soit officiellement chargé de la liaison avec l’EFRAG européen à l’image des liens mis en place avec les normalisateurs nationaux, mais l’EFRAG n’est justement pas un organisme de normalisation. Un nouveau projet de réforme de l’IASCF/IASB a été publié en novembre 2004, mais sur ces différents points il y a assez peu de changements sauf sur la question de l’accueil de nouveaux pays non représentés jusqu’ici au sein de l’IASCF34. L’UE quant à elle n’est pas mieux placée dans les organes de décision. La plupart des modifications vont dans l’ensemble dans le sens d’une augmentation du pouvoir discrétionnaire des trustees au sein d’un organisme qui consulte beaucoup mais ne rend des comptes formellement à personne. Cette
32 Il faut en effet ajouter aux 6 des États-Unis, 1 provenant du Royaume-Uni, 1 du Canada, 1 de l’Australie, 1 de Hong-Kong, 1 d’Afrique du Sud. 33 4 Américains, 3 Britanniques, 1 Australien, 1 Sud-Africain, 1 Canadien. 34 Le nombre de trustees de l’IASCF devrait passer de 19 à 22, avec deux places de plus pour l’Asie-Pacifique (pour tenir compte « du développement économique de cette zone géographique »), et une place de plus pour les « de n’importe où » (justifiée par le fait que l’Amérique latine se réveille et que la Russie pourrait vouloir un siège).

380

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

structure permet évidemment d’en faire le lieu d’un noyautage par un petit groupe d’acteurs qui en contrôlent de fait la politique35. La grande réforme de 2001 était sans doute nécessaire pour lever les appréhensions des États sur le point de confier leur normalisation comptable à l’IASB. En s’alignant globalement sur les structures du FASB américain (institué en 1973) et de l’ASB britannique (institué en 1990), qui ont tous deux dû desserrer les liens d’avec la profession comptable, l’organisme capitalisait sur la légitimité construite par ailleurs par ces deux organismes. Les derniers scandales comptables qui ont abouti à la loi Sarbanes-Oxley aux États-Unis ou à la loi de sécurité financière en France ont conduit à une mise sous tutelle de la profession comptable et à des obligations renforcées pour les entreprises mais n’ont pas nécessité de réforme institutionnelle des organismes de normalisation. Ils ont en revanche généré un débat sur la qualité des normes américaines fondées sur la multiplication des règles. Dans le scandale Enron en effet, la plupart des manipulations comptables étaient conformes à la lettre des règles si ce n’est à leur esprit. La normalisation plus légère centrée sur les principes que revendique l’IASB en est sortie grandie, ce qui a sans doute joué dans la décision du FASB de signer en novembre 2002 un accord de convergence36. Cet accord est une véritable consécration pour l’IASB puisque son unique concurrent ne se sent plus de taille pour continuer seul. Chaque année apporte une nouvelle brassée d’États se prononçant en faveur des IFRS, la dernière victoire en date datant de l’annonce par le Japon en octobre 2004 qu’il allait étudier les différences entre ses propres normes et les normes internationales. Il semble bien que plus rien ne puisse enrayer l’ascension de l’IASB et que l’organisme ait presque fini d’accomplir la mission que le petit groupe des fondateurs de 1973 lui avait fixée.

3. Conclusion L’histoire et les difficultés propres de l’UE sur la question comptable furent au final l’une des plus grandes chances qui fut offerte à l’ex-initiative d’un petit groupe d’associations professionnelles pour s’institutionnaliser, mais aussi une chance qu’il sut provoquer
La seule forme de rendu de compte qu’autorise l’IASB est le système du « due-process » que doit suivre toute élaboration de normes. Le « public » est invité à envoyer suggestions et commentaires écrits. Certains commentateurs peuvent aussi être reçus. Ces éléments sont synthétisés. Une proposition en sort qui est soumise publiquement à commentaires. À nouveau les commentaires sont traités ; le texte est amendé puis voté par les membres du Board. Ainsi, même si l’instance finale de décision a tous les traits de la cosanguinité (même background culturel, même proximité avec les grands cabinets d’audit internationaux, même adhésion à l’esprit d’une normalisation orientée vers les besoins des actionnaires, exclusion de représentants des puissances publiques et des salariés,...), le « due-process » est réputé permettre à tous ceux qui le souhaitent d’influencer le résultat final. Pour les parties prenantes intéressées au résultat de la décision mais non représentées dans les instances de décision, la seule manière de procéder est de développer une activité coûteuse de lobbying. 36 La perspective du passage de l’Europe aux IFRS associée aux travaux engagés pour le marché unique des services financiers a sans doute aussi commencé à préoccuper les États-Unis. Les compagnies américaines dont des titres sont cotées sur les bourses européennes et qui se contentaient de publier jusque-là leurs comptes consolidés en US GAAP ont obtenu un délai de 2 ans pour le passage aux IFRS (qui ne doit donc être effectif pour elles qu’à partir du 1er janvier 2007), ce qui laisse encore une chance pour que, la convergence ayant suffisamment avancé, les entreprises américaines n’aient pas à changer leurs pratiques comptables.
35

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

381

en obtenant en amont les faveurs de l’OICV, et en opérant les revirements à chaque fois nécessaires. L’autre chance de l’IASB fut le refus général de laisser la plus grande puissance économique, les États-Unis, contrôler seules les normes admises dans les bourses du monde entier, mais cela se fit néanmoins au prix d’un abandon de souveraineté des États. Du côté de l’UE, la normalisation comptable échappe désormais au pouvoir formel des États et incombe à une ONG financée par des capitaux majoritairement privés, et dominée à ce jour par les grands cabinets d’audit et des acteurs anglo-saxons — difficiles à déloger en l’état actuel des statuts — qui, s’ils ne sont pas d’accord sur tout en matière comptable, s’accordent néanmoins sur une certaine vision de la firme. Les normes internationales, comme nous l’avons vu, tendent à mettre en avant une vision de l’entreprise comme étant avant tout une marchandise dont les marchés financiers font commerce, — et non comme institution produisant et vendant des marchandises. Une telle conception va de pair avec l’idée selon laquelle l’objectif des entreprises est la maximisation du profit et que ce profit revient de droit aux actionnaires. Les autres fonctions sociales tendent à être minorées. Des conceptions plus partenariales ou institutionnelles de l’organisation économique de base sont écartées (Aglietta et Rébérioux, 2004 ; Charreaux et Desbrières, 1998). Les normes comptables internationales valident en quelque sorte cette vision actionnariale et l’inscrivent dans les règles. Le cas que nous venons de présenter est aussi riche d’enseignements qui le dépassent. Nous y constatons que les règles techniques d’enregistrement et les modes de construction des mesures économiques sont indissociables de l’état des rapports politiques entre les diverses parties prenantes de l’entreprise et au-delà d’une conception de ce qu’est une entreprise et du système économique dans son ensemble. Les différentes variétés de capitalisme supposent des règles de calcul économique différentes, tout comme il est impossible d’envisager un système capitaliste sans un système comptable permettant de calculer l’accumulation du capital. Une sociologie de la comptabilité doit donc être à même de tenir ensemble d’une part une analyse technique des outils de mesure, de ce que ces modes de quantification font au monde et donnent à voir, d’autre part une analyse des jeux d’acteurs, de leurs croyances et représentations, de leurs intérêts ainsi que des rapports de groupes et d’institutions. Les enjeux de pouvoir qui irriguent les luttes de normalisation ne doivent en effet pas être séparés de l’impact qu’ils ont sur la production des représentations légitimes de l’entreprise et du système économique en général. Nous y découvrons aussi le parcours incertain et chaotique, fait de bifurcations et d’opportunités saisies, d’exploitation des querelles des autres qu’a suivi au cours de son processus d’institutionnalisation cet organisme singulier dont une caractéristique centrale est de n’être pas née de l’effort des nations mais d’être issue d’une initiative privée et de rester contrôlée par le secteur privé tout en revendiquant une mission d’intérêt général. L’analyse des conditions de son institutionnalisation et de ses sources de légitimité peut sans doute être transférée à l’étude d’autres cas de réussites institutionnelles comme éclairer les échecs d’autres tentatives.

Références
Aglietta, M., Rébérioux, A., 2004. Dérives du capitalisme financier. Albin Michel, Paris.

382

` E. Chiapello / Sociologie du travail 47 (2005) 362–382

Amblard, M., 2004. Conventions et comptabilité : vers une approche sociologique du modèle. Sociologie de la comptabilité (special issue). Comptabilité–contrôle–audit, juin, 47–68. Bignon, V., Biondi, Y., Ragot, X., 2004. Une analyse économique de la « juste valeur ». L’évolution des principes comptables dans la réglementation européenne. Prisme (Centre Saint-Gobain pour la recherche en économie), (4). Blic, D. (de), 2004. La comptabilité à l’épreuve du scandale financier. Sociologie de la comptabilité (special issue). Comptabilité–contrôle–audit 10, juin, 7–28. Boltanski, L., Chiapello, È., 1999. Le nouvel esprit du capitalisme. Gallimard, Paris. Carruthers, B.G., Espeland, W.N., 1991. Accounting for Rationality: Double-entry bookkeeping and the Rhetoric of Economic Rationality. American Journal of Sociology 97 (1), 31–69. Casta, J.F., Colasse, B. (Eds.), 2001, Juste valeur. Enjeux techniques et politiques. Economica, Paris. Charreaux, G., Desbrières, P., 1998. Gouvernance des entreprises : valeur partenariale contre valeur actionnariale. Finance, contrôle, stratégie 1 (2), 57–88. Colasse, B., 2000a. Cadres comptables conceptuels. In: Colasse, B. (Ed.), Encyclopédie de comptabilité. Contrôle de gestion et audit. Economica, Paris, pp. 93–104. Colasse, B., 2000b. Harmonisation comptable internationale. In: Colasse, B. (Ed.), Encyclopédie de comptabilité. Contrôle de gestion et audit. Economica, Paris, pp. 56–769. Colasse, B., 2004. La résistible ascension de l’IASC/IASB. Gérer et comprendre, 30–40. Colasse, B., Standish, P., 1998. De la réforme 1996–1998 du dispositif français de normalisation comptable. Comptabilité–contrôle–audit 4 (2), 5–27. Haller, A., 2002. Financial Accounting Developments in the European Union: Past Events and Future Prospects. The European Accounting Review 11 (1), 153–190. Lemarchand,Y., Praquin, N., 2004. Falsification ou manipulation comptable ? La mesure du profit, un enjeu social (1856–1914). Conférence organisée par l’AFHE (Association française des historiens économistes). Fraude, faussaires, falsificateurs et contrefacteurs, Paris. Ramirez, C., 2003. Du commissaire aux comptes à l’auditeur : les « big 4 » et la transformation de la profession comptable libérale française depuis 1970. Actes de la recherche en sciences sociales, 146–147, 62–79. Simon, C., Stolowy, H., 1999. Vingt ans d’harmonisation comptable internationale. Les vingt ans de l’AFC. (special issue). Comptabilité–contrôle–audit 5, 45–60. Touchelay, B., 2004. La diffusion et l’application des normes comptables standardisées en France des années 1920 aux années 1960. L’utopie de la transparence. Conférence organisée par l’AFHE (Association française des historiens économistes). Fraude, faussaires, falsificateurs et contrefacteurs, Paris. Van Hulle, K., 1996. L’harmonisation comptable européenne. Une nouvelle stratégie au regard de l’harmonisation internationale. Revue française de comptabilité, février, 29–38. Walton, P., 1990. Les directives européennes et leurs incidences en Grande-Bretagne. Les cahiers internationaux de la comptabilité 1, 15–22. Walton, P., 1996. La comptabilité anglo-saxonne. La Découverte, Paris.

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->