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Jules Verne

VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
(1870)

Table des matières PREMIÈRE PARTIE.................................................................4
I UN ÉCUEIL FUYANT ............................................................... 5 II LE POUR ET LE CONTRE .................................................... 12 III COMME IL PLAIRA À MONSIEUR .................................... 19 IV NED LAND............................................................................26 V À L'AVENTURE ! ...................................................................35 VI À TOUTE VAPEUR ...............................................................43 VII UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE ............................ 55 VIII MOBILIS IN MOBILE .......................................................65 IX LES COLÈRES DE NED LAND............................................ 75 X L'HOMME DES EAUX...........................................................84 XI LE NAUTILUS ......................................................................96 XII TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ ............................................106 XIII QUELQUES CHIFFRES ...................................................115 XIV LE FLEUVE-NOIR ........................................................... 123 XV UNE INVITATION PAR LETTRE..................................... 138 XVI PROMENADE EN PLAINE ............................................. 150 XVII UNE FORET SOUS-MARINE ........................................ 157 XVIII QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE ....... 166 XIX VANIKORO ...................................................................... 175 XX LE DÉTROIT DE TORRÈS................................................ 187 XXI QUELQUES JOURS À TERRE ........................................ 198 XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO ........................... 214 XXIII ÆGRI SOMNIA ............................................................ 230 XXIV LE ROYAUME DU CORAIL.......................................... 241

DEUXIÈME PARTIE ............................................................253
I L'OCÉAN INDIEN.................................................................254 -2-

II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO266 III UNE PERLE DE DIX MILLIONS ......................................279 IV LA MER ROUGE.................................................................294 V ARABIAN-TUNNEL............................................................. 310 VI L'ARCHIPEL GREC ............................................................322 VII LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES 337 VIII LA BAIE DE VIGO ...........................................................349 IX UN CONTINENT DISPARU...............................................362 X LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES .................................374 XI LA MER DE SARGASSES.................................................. 388 XII CACHALOTS ET BALEINES ............................................399 XIII LA BANQUISE ................................................................. 415 XIV LE PÔLE SUD ................................................................. 430 XV ACCIDENT OU INCIDENT ? ............................................446 XVI FAUTE D'AIR ................................................................... 457 XVII DU CAP HORN À L'AMAZONE .....................................470 XVIII LES POULPES .............................................................. 483 XIX LE GULF-STREAM..........................................................497 XX PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE .............................................................................511 XXI UNE HÉCATOMBE .........................................................520 XXII LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO .532 XXIII CONCLUSION...............................................................542

À propos de cette édition électronique.................................544

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PREMIÈRE PARTIE

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I UN ÉCUEIL FUYANT
L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l’esprit public à l’intérieur des continents les gens de mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l’Europe et de l’Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point. En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s’étaient rencontrés sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu’une baleine. Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord, s’accordaient assez exactement sur la structure de l’objet ou de l’être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c’était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu’alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n’eussent admis l’existence d’un tel monstre — à moins de l’avoir vu, ce qui s’appelle vu de leurs propres yeux de savants. A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises — en rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient large d’un mille et long de trois — on pouvait affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions

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admises jusqu’à ce jour par les ichtyologistes — s’il existait toutefois. Or, il existait, le fait en lui-même n’était plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l’émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles dans l’est des côtes de l’Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d’abord, en présence d’un écueil inconnu ; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d’eau, projetées par l’inexplicable objet, s’élancèrent en sifflant à cent cinquante pieds dans l’air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d’un geyser, le GovernorHigginson avait affaire bel et bien à quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes d’eau, mélangées d’air et de vapeur. Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter d’un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours d’intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l’avaient observé en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là l’Helvetia, de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l’Atlantique comprise entre les États-Unis et l’Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15’de latitude nord, et 60°35’de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à
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plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon et l’Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu’ils mesurassent cent mètres de l’étrave à l’étambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l’Umgullick, n’ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, — si même elles l’atteignent. Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l’Etna, de la ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l’état-major du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, émurent profondément l’opinion publique. Dans les pays d’humeur légère, on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques, l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne, s’en préoccupèrent vivement. Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes, jusqu’au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et l’entraîner dans les abîmes de l’Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les opinions d’Aristote et de Pline, qui admettaient l’existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de l’évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n’avait jamais fréquenté jusqu’alors que les mers de l’ancien Constitutionnel.

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Alors éclata l’interminable polémique des crédules et des incrédules dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d’esprit, versèrent des flots d’encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes. Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l’Institut géographique du Brésil, de l’Académie royale des sciences de Berlin, de l’Association Britannique, de l’Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian Archipelago, du Cosmos de l’abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l’étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature, en admettant l’existence des Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d’un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l’acheva au milieu d’un éclat de rire universel. L’esprit avait vaincu la science. Pendant les premiers mois de l’année 1867, la question parut être enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s’agit plus alors d’un problème scientifique à résoudre, mais bien d’un danger réel sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable.

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Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant pendant la nuit par 27°30’de latitude et 72°15’de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu’aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l’effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize nœuds. Nul doute que sans la qualité supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu’il ramenait du Canada. L’accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l’arrière du bâtiment. Ils examinèrent l’Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n’est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme épave d’un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu’une partie de la quille avait été brisée. Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme tant d’autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce navire appartenait, l’événement eut un retentissement immense. Personne n’ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d’une force de quatre cents chevaux, et d’une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s’accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et
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en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait d’être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l’Arabia, le Persia, le China, le Scotia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices. Si je donne ces détails très succincts, c’est afin que chacun sache bien quelle est l’importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocéanienne n’a été conduite avec plus d’habileté ; nulle affaire n’a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois l’Atlantique, et jamais un voyage n’a été manqué, jamais un retard n’a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n’ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de préférence à toute autre, ainsi qu’il appert d’un relevé fait sur les documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s’étonnera du retentissement que provoqua l’accident arrivé à l’un de ses plus beaux steamers. Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se trouvait par 15°12’de longitude et 45°37’de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité parfaite. Son tirant d’eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes. A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de bâbord.

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Le Scotia n’avait pas heurté. La cassure de la tôle était d’une netteté parfaite. mais le capitaine Anderson se hâta de les rassurer. Il reconnut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer. car les feux se fussent subitement éteints. et le Scotia. Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement. Fort heureusement. L’abordage avait semblé si léger que personne ne s’en fût inquiété à bord. on constatait l’existence d’un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. en forme de triangle isocèle. il avait été heurté. divisé en sept compartiments par des cloisons étanches. devait braver impunément une voie d’eau. ses roues à demi noyées. les passagers furent très effrayés . Une telle voie d’eau ne pouvait être aveuglée. sans le cri des caliers qui remontèrent sur le pont en s’écriant : « Nous coulons ! nous coulons ! » Tout d’abord. Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia.11 - . et la rapidité de l’envahissement prouvait que la voie d’eau était considérable. Il fallait donc que l’outil perforant qui l’avait produite fût d’une trempe peu commune — . le danger ne pouvait être imminent. ce compartiment ne renfermait pas les chaudières. Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. et plutôt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. Quelques instants après. il entra dans les bassins de la Compagnie. Il se trouvait alors à trois cent mille du cap Clear. qui fut mis en cale sèche. A deux mètres et demi au-dessous de la flottaison s’ouvrait une déchirure régulière. dut continuer ainsi son voyage. Le Scotia. En effet. et elle n’eût pas été frappée plus sûrement à l’emporte-pièce. Ils ne purent en croire leurs yeux. et après trois jours d’un retard qui inquiéta vivement Liverpool. et l’un des matelots plongea pour reconnaître l’avarie.

aux États-Unis. quand arriva l’incident du Scotia. supposés perdus corps et biens par suite d’absence de nouvelles. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages.et après avoir été lancé avec une force prodigieuse.12 - . Après six mois passés dans le Nebraska. car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au Bureau-Veritas. botaniques et zoologiques. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Je m’occupais donc. ne s’élève pas à moins de deux cents ! Or. j’arrivai à New York vers la fin de mars. les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses. ayant ainsi perce une tôle de quatre centimètres. dont le nombre est malheureusement considérable . et. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. Tel était ce dernier fait. Depuis ce moment. en effet. fut accusé de leur disparition. de classer mes richesses minéralogiques. le public se déclara et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce formidable cétacé. qui eut pour résultat de passionner à nouveau l’opinion publique. en attendant. il avait dû se retirer de luimême par un mouvement rétrograde et vraiment inexplicable. justement ou injustement. le chiffre des navires à vapeur ou à voiles. II LE POUR ET LE CONTRE A l’époque où ces événements se produisirent. grâce à lui. . je revenais d’une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska. chargé de précieuses collections. les sinistres maritimes qui n’avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. le gouvernement français m’avait joint à cette expédition. ce fut le « monstre » qui.

Restaient donc deux solutions possibles de la question. en ces temps désastreux où l’homme s’ingénie à multiplier la puissance des armes de guerre. la question brûlait. admissible après tout. soutenue par quelques esprits peu compétents. était absolument abandonnée. ceux qui tenaient pour un monstre d’une force colossale . L’hypothèse de l’îlot flottant. de l’autre.13 - . qui créaient deux clans très distincts de partisans : d’un côté. Ce mystère m’intriguait. cela ne pouvait être douteux. A mon arrivée à New York. ne put résister aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. à moins que cet écueil n’eût une machine dans le ventre. de l’écueil insaisissable. un gouvernement pouvait posséder une pareille machine destructive. je flottais d’un extrême à l’autre. cette dernière hypothèse.J’étais parfaitement au courant de la question à l’ordre du jour. et comment ne l’aurais-je pas été ? J’avais lu et relu tous les journaux américains et européens sans être plus avancé. Et. Dans l’impossibilité de me former une opinion. d’une énorme épave. et toujours à cause de la rapidité du déplacement. comment pouvait-il se déplacer avec une rapidité si prodigieuse ? De même fut repoussée l’existence d’une coque flottante. Qu’un simple particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique. et. ceux qui tenaient pour un bateau « sous-marin » d’une extrême puissance motrice. c’était peu probable. Où et quand l’eut-il fait construire. et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia. et comment aurait-il tenu cette construction secrète ? Seul. il était possible qu’un État essayât à l’insu des autres ce formidable . Qu’il y eut quelque chose. Or. en effet.

Après les chassepots. les béliers sous-marins. en Espagne.engin. en Russie. puisque les communications transocéaniennes en souffraient. en Amérique. je me renfermai dans une absolue négation. A mon arrivée à New York. Donc. D’ailleurs. après les torpilles. Mais bientôt. Mais l’hypothèse d’une machine de guerre tomba encore devant la déclaration des gouvernements.14 - . faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l’histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Je discutai la question sous toutes ses faces. en Prusse. plusieurs personnes m’avaient fait l’honneur de me consulter sur le phénomène en question. collé au mur. Je m’exécutai. je l’espère. Comme il s’agissait là d’un intérêt public. politiquement et scientifiquement. puis la réaction. particulièrement goûté du monde savant. les torpilles. voire même en Turquie. la franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. Du moins. Ce livre. je dus m’expliquer catégoriquement. en Italie. fut mis en demeure par le New York-Herald de formuler une opinion quelconque. Et même. professeur au Muséum de Paris ». l’hypothèse d’un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. après enquêtes faites en Angleterre. et je donne ici un extrait d’un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril. en France. et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les puissances rivales. . « l’honorable Pierre Aronnax. comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un particulier. J’avais publié en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : Les Mystères des grands fonds sous-marins. Je parlai faute de pouvoir me taire. Tant que je pus nier du fait.

Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l’organisme de ces animaux ? On saurait à peine le conjecturer. après avoir examiné une à une les diverses hypothèses. décuplez même cette dimension. je serai disposé à admettre l’existence d’un Narwal géant. il faut nécessairement admettre l’existence d’un animal marin d’une puissance excessive. si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie. ou nous ne les connaissons pas. qui habitent les couches inaccessibles à la sonde.15 - . donnez à ce cétacé une force proportionnelle à sa taille. d’une organisation essentiellement « fondrière ».« Ainsi donc. « Cependant. Quintuplez. disais-je. ramène à de longs intervalles vers le niveau supérieur de l’Océan. et dans ce cas. si l’on veut. et qu’un événement quelconque. la solution du problème qui m’est soumis peut affecter la forme du dilemme. d’espèces ou même de genres nouveaux. il faut nécessairement chercher l’animal en question parmi les êtres marins déjà catalogués. accroissez ses armes offensives. une fantaisie. « Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. et vous obtenez l’animal voulu. « Si nous ne les connaissons pas toutes. un caprice. « Si. rien de plus acceptable que d’admettre l’existence de poissons ou de cétacés. Il aura les proportions déterminées par les Officiers du . La sonde n’a su les atteindre. toute autre supposition étant rejetée. nous connaissons toutes les espèces vivantes. « Ou nous connaissons toutes les variétés d’êtres qui peuplent notre planète. au contraire. « Les grandes profondeurs de l’Océan nous sont totalement inconnues.

en dépit de ce qu’on a entrevu. et la puissance nécessaire pour entamer la coque d’un steamer. D’autres ont été arrachées. dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice. Au fond. d’une hallebarde. de dimensions colossales. vu. mais d’un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams » de guerre. mais je voulais jusqu’à un certain point couvrir ma dignité de professeur. lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l’heure. On a trouvé quelques-unes de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succès. quand ils rient. et ne pas trop prêter à rire aux Américains. non sans peine. l’instrument exigé par la perforation du Scotia. comme un foret perce un tonneau. « Donc. C’est une dent principale qui a la dureté de l’acier. le narwal est armé d’une sorte d’épée d’ivoire.Shannon. Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres vingt-cinq centimètres. j’admettais l’existence du « monstre ». ce qui lui valut un grand retentissement. et l’animal dix fois plus puissant. . qui rient bien. et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demandée. multipliez sa masse par sa vitesse. jusqu’à plus amples informations. de carènes de vaisseaux qu’elles avaient percées d’outre en outre.16 - . Je me réservais une échappatoire. senti et ressenti — ce qui est encore possible ! » Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part . « En effet. suivant l’expression de certains naturalistes. « Ainsi s’expliquerait ce phénomène inexplicable — à moins qu’il n’y ait rien. Il rallia un certain nombre de partisans. et large de quarante-huit centimètres à sa base ! « Eh bien ! supposez l’arme dix fois plus forte. Mon article fut chaudement discuté. non plus d’une hallebarde. armée. j’opinerais pour une licorne de mer.

laissait libre carrière à l’imagination. dont les années sont des siècles. le seul milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres. Je le répète.La solution qu’il proposait. furent d’avis de purger l’Océan de ce redoutable monstre. éléphants ou rhinocéros. plus positifs. elle qui ne se modifie jamais. afin de rassurer les communications transocéaniennes. le Lloyd. et peut-être recèlent-elles des mollusques d’une incomparable taille. La Shipping and Mercantile Gazette. les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces connues de mammifères. des crustacés effrayants à contempler. Les journaux industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce point de vue. les animaux terrestres. ne sont que des nains — puissent se produire et se développer. toutes les feuilles dévouées aux . Or la mer est précisément leur meilleur véhicule. les autres. dans ses profondeurs ignorées. et les siècles des millénaires ? Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu’il ne m’appartient plus d’entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en réalités terribles. d’ailleurs. les reptiles. contemporains des époques géologiques. alors que le noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces titanesques. Pourquoi la mer. tels que seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois. le Paquebot. la Revue maritime et coloniale.17 - . surtout en Amérique et en Angleterre. L’esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d’êtres surnaturels. n’aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d’un autre âge. les quadrupèdes. les quadrumanes. et le public admit sans conteste l’existence d’un être prodigieux qui n’avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. l’opinion se fit alors sur la nature du phénomène. Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le temps a réduit peu à peu. Mais si les uns ne virent là qu’un problème purement scientifique à résoudre.

se mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. Aucun navire ne le rencontra. Ses soutes regorgeaient de charbon. On fit à New York les préparatifs d’une expédition destinée à poursuivre le narwal. L’émotion causée par cette nouvelle fut extrême. personne n’en entendit parler. Et l’impatience allait croissant. Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On en avait tant causé. Précisément. On n’accorda pas vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. et même par le câble transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit. les États de l’Union se déclarèrent les premiers. . dans les mers septentrionales du Pacifique. furent unanimes sur ce point. et ainsi que cela arrive toujours. Donc. Ses vivres étaient embarques. on ne savait plus où la diriger. quand. Pas un homme ne manquait à son rôle d’équipage. la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pêche. Une frégate de grande marche l’Abraham-Lincoln. trois semaines auparavant. le commandant Farragut ne demandait qu’à partir. à chauffer. L’opinion publique s’étant prononcée. du moment que l’on se fut décidé à poursuivre le monstre.18 - . Il n’avait qu’à allumer ses fourneaux. qui pressa activement l’armement de sa frégate. le 2 juillet. le monstre ne reparut plus. on apprit qu’un steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu l’animal.Compagnies d’assurances qui menaçaient d’élever le taux de leurs primes. à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard ! D’ailleurs. Pendant deux mois. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut.

Hobson. Trois secondes après avoir lu la lettre de l’honorable secrétaire de la marine. Fifth Avenue hotel. je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu’à tenter le passage du nord-ouest. mes amis. « Monsieur. collections. Le commandant Farragut tient une cabine à votre disposition. mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. » III COMME IL PLAIRA À MONSIEUR Trois secondes avant l’arrivée de la lettre de J. avide de repos. amis. J’oubliai tout. Je n’aspirais plus qu’à revoir mon pays.19 - . Secrétaire de la marine. votre J. professeur au Muséum de Paris. Cependant. l’unique but de ma vie. je comprenais enfin que ma véritable vocation. New York. . -B. -B. et j’acceptai sans plus de réflexions l’offre du gouvernement américain. fatigues.Trois heures avant que l’Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn. était de chasser ce monstre inquiétant et d’en purger le monde. fatigué. HOBSON. le gouvernement de l’Union verra avec plaisir que la France soit représentée par vous dans cette entreprise. je revenais d’un pénible voyage. je reçus une lettre libellée en ces termes : Monsieur Aronnax. Si vous voulez vous joindre à l’expédition de l’AbrahamLincoln. mon petit logement du Jardin des Plantes. Très cordialement.

très ferré sur la classification en histoire naturelle.« D’ailleurs. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque. » Mais. je crois. Conseil était mon domestique. un cachalot d’une baleine ! Et cependant. Chine ou Congo. un brave Flamand que j’aimais et qui me le rendait bien. Classer. et la Licorne sera assez aimable pour m’entraîner vers les côtes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d’Europe — pour mon agrément personnel — et je ne veux pas rapporter moins d’un demi mètre de sa hallebarde d’ivoire au Muséum d’histoire naturelle. était prendre le chemin des antipodes. et il n’en savait pas davantage. des sous-classes. J’avais en lui un spécialiste. en attendant. des ordres. il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l’océan Pacifique . zélé par habitude. ne donnant jamais de conseils — même quand on ne lui en demandait pas. des espèces et des variétés. des sous-genres. A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes. ce qui. régulier par principe. il n’eût pas distingué. jusqu’ici et depuis dix ans. pour revenir en France. peu dans la pratique. Conseil en était venu à savoir quelque chose. Très versé dans la théorie de la classification. Mais sa science s’arrêtait là. et. apte à tout service. très adroit de ses mains. tout chemin ramène en Europe. pensai-je. c’était sa vie. un être phlegmatique par nature. quel brave et digne garçon ! Conseil. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d’un voyage. s’étonnant peu des surprises de la vie. parcourant avec une agilité d’acrobate toute l’échelle des embranchements des groupes. en dépit de son nom.20 - . des familles. des classes. Un garçon dévoué qui m’accompagnait dans tous mes voyages . m’avait suivi partout où m’entraînait la science. si éloigné qu’il . des genres. « Conseil ! » criai-je d’une voix impatiente.

D’ailleurs d’une belle santé qui défiait toutes les maladies .21 - . Ce garçon avait trente ans. Nous partons dans deux heures. — Comme il plaira à monsieur. à la poursuite d’un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à réflexion. mais pas de nerfs. « Monsieur m’appelle ? dit-il en entrant. . mais cette fois. répondit tranquillement Conseil. il s’agissait d’une expédition qui pouvait indéfiniment se prolonger. Seulement. mon garçon. je ne lui demandais jamais s’il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages. même pour l’homme le plus impassible du monde ! Qu’allait dire Conseil ? « Conseil ! » criai-je une troisième fois. « Conseil ! » répétai-je. Qu’on m’excuse de dire ainsi que j’avais quarante ans. Prépare-moi. des muscles solides. d’une entreprise hasardeuse. Il allait là comme ici. prépare-toi. s’entend. tout en commençant d’une main fébrile mes préparatifs de départ. pas l’apparence de nerfs au moral. Formaliste enragé il ne me parlait jamais qu’à la troisième personne — au point d’en être agaçant. Conseil avait un défaut. Certainement. Conseil parut. — Oui.fût. j’étais sûr de ce garçon si dévoué. et son âge était à celui de son maître comme quinze est à vingt. D’ordinaire. sans en demander davantage.

D’ailleurs. — Tu sais. voilà tout.. — Et le babiroussa vivant de monsieur ? — On le nourrira pendant notre absence. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage. des habits. Nous allons en purger les mers ! .. les oréodons.. il s’agit du monstre. mais le plus que tu pourras. je donnerai l’ordre de nous expédier en France notre ménagerie.. des chaussettes... — Le crochet qui plaira à monsieur. — Si. L’auteur d’un .. du fameux narwal. — On s’en occupera plus tard.. — Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.22 - . certainement..— Pas un instant à perdre. sans compter. mais en faisant un crochet. mon ami. des chemises. — Quoi ! les archiotherium. répondit paisiblement Conseil. — Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct. les chéropotamus et autres carcasses de monsieur ? — On les gardera à l’hôtel.. et hâte-toi ! — Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil. les hyracotherium. répondis-je évasivement. — Comme il conviendra à monsieur... Nous prenons passage sur l’AbrahamLincoln.

et. — Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. suivit Fourth-avenue jusqu’à sa jonction avec Bowery-street.ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s’embarquer avec le commandant Farragut. le Katrinferryboat nous transporta. à Brooklyn. nous arrivions au quai près duquel l’Abraham-Lincoln vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire.. et j’étais sûr que rien ne manquait. — Comme fera monsieur. nos malles étaient prêtes. mais. Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu’à Union-square. située sur la rive gauche de la rivière de l’Est. prit Katrin-street et s’arrêta à la trentequatrième pier. Je réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule considérable. répondit Conseil. L’ascenseur de l’hôtel nous déposa au grand vestibule de l’entresol. je sautai dans une voiture. Là... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l’on va ! Ces bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même ! Nous avons un commandant qui n’a pas froid aux yeux ! . » Un quart d’heure après. Conseil me suivant. . car ce garçon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères. Mission glorieuse. et en quelques minutes. chevaux et voiture. C’est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours ! — Comme il plaira à monsieur. Je donnai l’ordre d’expédier pour Paris (France) mes ballots d’animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un crédit suffisant au babiroussa.23 - . Conseil avait fait en un tour de main. je ferai. la grande annexe de New York.. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. hommes.

— Aussi bien. mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé. » . qui s’ouvrait sur le carré des officiers. et laissant le commandant aux soins de son appareillage. L’Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa destination nouvelle. Le commandant Farragut ? — En personne. « Nous serons bien ici. située à l’arrière. C’était une frégate de grande marche. dis-je à Conseil. Votre cabine vous attend. n’en déplaise à monsieur. Soyez le bienvenu. Sous cette pression. Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités nautiques. je me fis conduire à la cabine qui m’était destinée. « Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il. » Je saluai. munie d’appareils surchauffeurs. Un des matelots me conduisit sur la dunette.Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate. — Lui-même. qu’un bernard-l’ermite dans la coquille d’un buccin.24 - . monsieur le professeur. vitesse considérable. Je me précipitai à bord. répondis-je. répondit Conseil. l’Abraham-Lincoln atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l’heure. où je me trouvai en présence d’un officier de bonne mine qui me tendit la main. Je demandai le commandant Farragut. Je fus très satisfait de ma cabine. qui permettaient de porter à sept atmosphères la tension de sa vapeur.

25 - . qui lui faisaient cortège. qui fut transmis à la machine au moyen d’appareils à air comprimé. et la frégate partait sans moi. moins même. le commandant Farragut faisait larguer les dernières amarres qui retenaient l’Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. Ainsi donc. partis de cinq cent mille poitrines. Les longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l’arbre. et l’Abrahamlincoln s’avança majestueusement au milieu d’une centaine de ferry-boats et de tenders chargés de spectateurs. Les branches de l’hélice battirent les flots avec une rapidité croissante. — Oui. — Go ahead ». A ce moment. Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour. cria le commandant Farragut. un quart d’heure de retard. A cet ordre. Trois hurrahs. éclatèrent successivement. surnaturelle. invraisemblable. Il fit venir son ingénieur. « Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il. et je remontai sur le pont afin de suivre les préparatifs de l’appareillage. Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière de l’Est étaient couverts de curieux.Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles. monsieur. Des milliers de mouchoirs s’agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent l’Abraham-Lincoln jusqu’à . et je manquais cette expédition extraordinaire. dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules. les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr’ouverts. répondit l’ingénieur. ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l’animal venait d’être signalé.

après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland. à huit heures du soir. aucun doute ne s’élevait dans son esprit. il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l’acclamèrent encore une fois. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi.son arrivée dans les eaux de l’Hudson. Les feux furent poussés . modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s’arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook. puis. passa entre les forts qui la saluèrent de leurs plus gros canons. et il ne la quitta qu’à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l’entrée des passes de New York. digne de la frégate qu’il commandait. marchant à la rencontre du serpent qui désolait son île. il en délivrerait les mers.26 - . elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l’Atlantique. non par raison. C’était une sorte de chevalier de Rhodes. suivant du côté de New-Jersey l’admirable rive droite du fleuve toute chargée de villas. un Dieudonné de Gozon. il l’avait juré. Alors. L’Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon américain. l’hélice battit plus rapidement les flots . IV NED LAND Le commandant Farragut était un bon marin. et il ne permettait pas que l’existence de l’animal fût discutée à son bord. dont les trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d’artimon . et rejoignit la petite goélette qui l’attendait sous le vent. Il en était l’âme. à la pointe de cette presqu’île allongée qui forme la ville de New York. Sur la question du cétacé. Ou le . Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate. la frégate longea la côte jaune et basse de Long-lsland. et. Trois heures sonnaient alors. Son navire et lui ne faisaient qu’un. la frégate. Le monstre existait. Le pilote descendit dans son canot.

et à la hisser à bord. se chargeant par la culasse. jusqu’aux flèches barbelées des espingoles et aux balles explosibles des canardières. et dont le modèle doit figurer à . qui eût maudit une telle corvée en toute autre circonstance. ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Un baleinier n’eût pas été mieux armé. mousse ou matelot. réservée à quiconque. à la harponner. Nous possédions tous les engins connus. calculer les diverses chances d’une rencontre. et observer la vaste étendue de l’Océan. et qui n’y pouvaient tenir en place ! Et cependant. Pas de milieu. discuter. Tant que le soleil décrivait son arc diurne. signalerait l’animal. Pour mon compte. maître ou officier. Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous passionnait. J’ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d’appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Quant à l’équipage. très épais de parois. D’ailleurs. Seul entre tous. Les officiers du bord partageaient l’opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer. Plus d’un s’imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. il ne demandait qu’à rencontrer la licorne. et je ne laissais à personne ma part d’observations quotidiennes. L’Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes du Pacifique. à la dépecer. disputer. je n’étais pas en reste avec les autres. la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont brûlaient les pieds.commandant Farragut tuerait le narwal. Sur le gaillard d’avant s’allongeait un canon perfectionné. La frégate aurait eu cent fois raison de s’appeler l’Argus. depuis le harpon qui se lance à la main.27 - . le commandant Farragut parlait d’une certaine somme de deux mille dollars. très étroit d’âme. Je laisse à penser si les yeux s’exerçaient à bord de l’Abraham-Lincoln. et détonnait sur l’enthousiasme général du bord.

ou un cachalot singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon. et il fallait être une baleine bien maligne. et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie. violent parfois. La famille du harponneur était originaire de Québec. l’Abraham-Lincoln ne manquait d’aucun moyen de destruction. et qui ne connaissait pas d’égal dans son périlleux métier. Ned Land était un Canadien. envoyait sans se gêner. C’était une occasion pour lui de parler.28 - . Ma nationalité l’attirait sans doute. un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize kilomètres. et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l’époque où cette ville appartenait à la France. dit Français. Adresse et sang-froid. d’origine américaine. et. il possédait ces qualités à un degré supérieur. le roi des harponneurs. audace et ruse. peu communicatif. je dois avouer qu’il se prit d’une certaine affection pour moi. l’air grave. . pour l’œil et le bras. Qui dit Canadien. Sa personne provoquait l’attention. C’était un homme de grande taille — plus de six pieds anglais — vigoureusement bâti. à lui seul. Il avait Ned Land. d’une habileté de main peu commune.l’Exposition universelle de 1867. Ce précieux instrument. Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d’engager cet homme à son bord. Donc. Mais il avait mieux encore. et pour moi d’entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. Ned Land avait environ quarante ans. Il valait tout l’équipage. si peu communicatif que fût Ned Land. et très rageur quand on le contrariait. Je ne saurais le mieux comparer qu’à un télescope puissant qui serait en même temps un canon toujours prêt à partir.

nous causions de choses et d’autres. Avant huit jours. il ne partageait pas la conviction générale. la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc. voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire. je le poussai plus directement. seul à bord. Il racontait ses pêches et ses combats avec une grande poésie naturelle. et le détroit de Magellan s’ouvrait à moins de sept cent milles dans le sud. l’Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du Pacifique. Puis. pour me souvenir plus longtemps de toi ! Et maintenant. c’est-à-dire trois semaines après notre départ. et j’examinai les diverses chances de succès ou d’insuccès de notre expédition. et que.29 - . tel que je le connais actuellement. Son récit prenait une forme épique. Par une magnifique soirée du 30 juillet. quelle était l’opinion de Ned Land sur la question du monstre marin ? Je dois avouer qu’il ne croyait guère à la licorne. regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées jusqu’ici inaccessibles aux regards de l’homme. à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Je dépeins maintenant ce hardi compagnon. C’est que nous sommes devenus de vieux amis. sur lequel je crus devoir l’entreprendre un jour. unis de cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu’à vivre cent ans encore. chantant l’Iliade des régions hyperboréennes. Nous avions dépassé le tropique du Capricorne. J’amenai tout naturellement la conversation sur la licorne géante. Ned prit goût à causer. Ned Land et moi. Il évitait même de traiter ce sujet. Assis sur la dunette. . et j’aimais à entendre le récit de ses aventures dans les mers polaires.Peu à peu. et je croyais écouter quelque Homère canadien.

monsieur Aronnax. Ned. De même. — Cependant. vous qui êtes familiarisé avec les grands mammifères marins. je nie que baleines. Donc. monsieur le professeur. vous devriez être le dernier à douter en de pareilles circonstances ! — C’est ce qui vous trompe. frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel. vous. on cite des bâtiments que la dent du narwal a traversés de part en part.« Comment. je ne les ai jamais vus. le baleinier. Ned. J’ai poursuivi beaucoup de cétacés. — Des navires en bois. et dit enfin : « Peut-être bien. jusqu’à preuve contraire. ni leurs queues. cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. passe encore. mais si puissants et si bien armés qu’ils fussent. mais ni l’astronome. répondit le Canadien. comment pouvez-vous ne pas être convaincu de l’existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? » Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre. . c’est possible. j’en ai harponné un grand nombre. ou à l’existence de monstres antédiluviens qui peuplent l’intérieur du globe. et encore. j’en ai tué plusieurs. répondit Ned. ni leurs défenses n’auraient pu entamer les plaques de tôle d’un steamer. Ned. Que le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l’espace. ferma les yeux comme pour se recueillir. vous dont l’imagination doit aisément accepter l’hypothèse de cétacés énormes.30 - . — Cependant. lui demandai-je. un baleinier de profession. ni le géologue n’admettent de telles chimères.

— Non.. repris-je. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce. qui n’appartient point à l’embranchement des vertébrés. et ce nom même indique le peu de consistance de ses chairs.31 - . — Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned. est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l’Abraham-Lincoln. Le poulpe n’est qu’un mollusque. vous persistez à admettre l’existence d’un énorme cétacé. en secouant la tête de l’air d’un homme qui ne veut pas se laisser convaincre. — Alors. s’il habite les profondeurs de l’Océan. s’il fréquente les couches liquides situées à quelques milles audessous de la surface des eaux. — Hum ! fit le harponneur.. Ned.. Ned. il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute comparaison. comme les baleines. Tout ce que vous voudrez excepté cela. ? — Oui. monsieur le professeur. reprit Ned Land d’un ton assez narquois. peut-être ? .. Je crois à l’existence d’un mammifère. je vous le répète avec une conviction qui s’appuie sur la logique des faits. monsieur le naturaliste. Un poulpe gigantesque. appartenant à l’embranchement des vertébrés. que si un tel animal existe. Ned. non.— Écoutez-moi. . et muni d’une défense cornée dont la force de pénétration est extrême. — Encore moins. Eût-il cinq cents pieds de longueur. le poulpe. — Remarquez. les cachalots ou les dauphins. puissamment organisé... mon digne Canadien.

c’est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de l’atmosphère. Écoutezmoi. puisqu’il s’agit de l’eau de mer dont la densité est supérieure à celle de l’eau douce. autant de fois trente-deux pieds d’eau au-dessus de vous. En réalité. quand vous plongez. — Vraiment.32 - . Or. Eh bien. Il suit de là qu’à trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères. la colonne d’eau serait d’une moindre hauteur. mon brave Ned. de cent atmosphères à trois mille deux cents pieds. et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds. — Environ dix-sept mille. — Tant que cela ? . mais non en mathématiques. et quelques chiffres vous le prouveront sans peine. — Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l’œil. savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en surface ? — Je ne m’en doute pas. — Oh ! les chiffres ! répliqua Ned.— Parce qu’il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et résister à leur pression. monsieur Aronnax. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l’Océan. Admettons que la pression d’une atmosphère soit représentée par la pression d’une colonne d’eau haute de trentedeux pieds. On fait ce qu’on veut avec les chiffres ! — En affaires. chaque centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Ned. soit deux lieues et demie environ. Ned.

soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes . — Sans que je m’en aperçoive ? — Sans que vous vous en aperceviez. ce qui vous permet de les supporter sans peine. mon digne harponneur. — Eh bien. devenu plus attentif. c’est que l’air pénètre à l’intérieur de votre corps avec une pression égale. c’est par milliards de kilogrammes qu’il faut estimer la poussée qu’ils . je comprends. à trente-deux mille pieds. qui se neutralisent. se maintiennent à de pareilles profondeurs. à trente-deux pieds audessous de la surface de la mer. répondit Ned. à trois cent vingt pieds. De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la poussée extérieure. vos dix-sept mille centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. c’est-à-dire que vous seriez aplati comme si l’on vous retirait des plateaux d’une machine hydraulique ! — Diable ! fit Ned. parce que l’eau m’entoure et ne me pénètre pas. Ned. enfin. Et si vous n’êtes pas écrasé par une telle pression. soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes .33 - . Ainsi donc. si des vertébrés. Mais dans l’eau. eux dont la surface est représentée par des millions de centimètres carrés. c’est autre chose. mille fois cette pression. — Oui. à trois mille deux cents pieds. dix fois cette pression. vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes .— Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure au poids d’un kilogramme par centimètre carré. longs de plusieurs centaines de mètres et gros à proportion. cent fois cette pression. — Précisément. soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes .

.subissent.. Le trou existait si bien qu’il avait fallu le boucher. monsieur le naturaliste. je ne le poussai pas davantage. répondit le Canadien.. — Mais s’ils n’existent pas. ce trou ne . Or. en reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d’Arago.. c’est que si de tels animaux existent au fond des mers. dit Ned hésitant.. répondit Ned Land. vous ai-je convaincu ? — Vous m’avez convaincu d’une chose. Ce jour-là.. mais qui ne voulait pas se rendre. peut-être.. ça n’est pas vrai ! » répondit le Canadien. qu’ils soient fabriqués en plaques de tôle de huit pouces. il faut nécessairement qu’ils soient aussi forts que vous le dites.34 - . ébranlé par ces chiffres. entêté harponneur. comme les frégates cuirassées... en effet. comment expliquez-vous l’accident arrivé au Scotia ? — C’est peut-être. — Oui. — Allez donc ! — Parce que. Mais cette réponse prouvait l’obstination du harponneur et pas autre chose. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles pressions ! — Il faut. Ned. L’accident du Scotia n’était pas niable. et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancée avec la vitesse d’un express contre la coque d’un navire. — Eh bien. et je ne pense pas que l’existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement. — Comme vous dites.

et s’emparant de l’autre après une poursuite de quelques minutes ! . il était nécessairement dû à l’outil perforant d’un animal. Et le hasard servit si bien notre Canadien. quant au genre dont il faisait partie.s’était pas fait tout seul. désireux de voir Ned Land à l’œuvre. la frégate communiqua avec des baleiniers américains. Au large des Malouines. Or. et montra quelle confiance on devait avoir en lui. il fallait disséquer ce monstre inconnu. c’était une question à élucider ultérieurement. V À L'AVENTURE ! Le voyage de l’Abraham-Lincoln. ne fut marqué par aucun incident. et puisqu’il n’avait pas été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang. pour le prendre le harponner — ce qui était l’affaire de Ned Land — pour le harponner le voir ce qui était l’affaire de l’équipage — et pour le voir le rencontrer — ce qui était l’affaire du hasard. Mais l’un d’eux. pour le disséquer le prendre. Cependant une circonstance se présenta. cet animal appartenait à l’embranchement des vertébrés. pendant quelque temps. frappant l’une droit au cœur. et toutes les raisons précédemment déduites. Pour la résoudre. Le commandant Farragut. au groupe des pisciformes. demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue.35 - . baleine. qu’au lieu d’une baleine. et nous apprîmes qu’ils n’avaient eu aucune connaissance du narwal. l’autorisa à se rendre à bord du Monrœ. et finalement à l’ordre des cétacés. qui mit en relief la merveilleuse habileté de Ned Land. sachant que Ned Land était embarqué à bord de l’Abraham-Lincoln. quant à l’espèce dans laquelle il convenait de le ranger. le capitaine du Monrœ. cachalot ou dauphin. suivant moi. le 30 juin. il en harponna deux d’un coup double. à la classe des mammifères.

« Ouvre l’œil ! ouvre l’œil ! » répétaient les matelots de l’Abraham Lincoln. si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land. je dévorais d’un œil avide le . il est vrai. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage. étaitil probable que l’on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n’y pouvait passer. que l’appât de l’argent n’attirait guère. je ne quittais plus le pont du navire. ce roc perdu à l’extrémité du continent américain. par la perspective de deux mille dollars. dont la faculté de voir dans l’obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent. nous étions à l’ouvert du détroit de Magellan. et le lendemain. Moi. on observait la surface de l’Océan. à quinze milles dans le sud. un peu éblouis. I’Abraham Lincoln. et manœuvra de manière à doubler le cap Horn. Jour et nuit. L’équipage lui donna raison à l’unanimité. avaient beau jeu pour gagner la prime. le cap Horn. ne restèrent pas un instant au repos. indifférent au soleil ou à la pluie. tantôt appuyé à la lisse de l’arrière. Et ils l’ouvraient démesurément. Ne donnant que quelques minutes au repas. vers trois heures du soir. et les nyctalopes. doubla cet îlot solitaire. « qu’il était trop gros pour cela ! » Le 6 juillet. Les yeux et les lunettes. auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa natale. Le 3 juillet. à la hauteur du cap des Vierges. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d’avant. Et en effet. je ne parierai pas pour le monstre. La frégate prolongea la côte sud-est de l’Amérique avec une rapidité prodigieuse. La route fut donnée vers le nord-ouest.Décidément. quelques heures au sommeil.36 - . l’hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique. je n’étais pourtant pas le moins attentif du bord.

observait la marche du cétacé. Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité .37 - . je lui reprochai son indifférence. car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d’Europe . et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre. mais la mer se maintenait belle. me répétait d’un ton calme : « Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux. vaine émotion ! L’Abraham-Lincoln modifiait sa route. dit-on. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. et y eût-il quelque animal. mais deux mois déjà se sont . Mais. simple baleine ou cachalot vulgaire. l’œil trouble. le temps restait favorable. de l’équipage. huit heures sur douze. cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. la poitrine haletante. courait sur l’animal signalé. cette bête introuvable dans les hautes mers du Pacifique. je veux bien l’admettre. il affectait même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée — du moins quand aucune baleine n’était en vue. lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. à en devenir aveugle. Je regardais. Le voyage s’accomplissait dans les meilleures conditions. Cent fois. toujours phlegmatique. monsieur Aronnax.cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu’à perte de vue ! Et que de fois j’ai partagé l’émotion de l’état-major. C’était alors la mauvaise saison australe. Le pont de la frégate se peuplait en un instant. qui disparaissait bientôt au milieu d’un concert d’imprécations ! Cependant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d’officiers. « Bah ! répondait-il. je regardais à en user ma rétine. monsieur verrait bien davantage ! » Mais. tandis que Conseil. quelle chance avons-nous de l’apercevoir ? Est-ce que nous ne courons pas à l’aventure ? On a revu. il n’y a rien. Chacun.

et pas un matelot du bord n’eût parié contre le narwal et contre sa prochaine apparition. et s’engagea dans les mers centrales du Pacifique. des Marquises. une erreur d’appréciation. Vingt fois par jour. Or. nous marchions en aveugles. monsieur le professeur. Ce relèvement fait. coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude. « sans doute parce qu’il n’y avait pas assez d’eau pour lui ! » disait le maître d’équipage. Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et. dont je ne saurais donner l’idée. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi. vous le savez mieux que moi. une illusion d’optique de quelque matelot .écoulés depuis cette rencontre. elle est déjà loin ! » A cela. la frégate prit une direction plus décidée vers l’ouest. La frégate passa donc au large des Pomotou. s’il n’avait pas besoin de s’en servir. On ne mangeait pas. pour tout dire. des Sandwich. Cependant.38 - . Le commandant Farragut pensait. et le 27 du même mois. nos chances étaient-elles fort limitées. et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement. qu’il valait mieux fréquenter les eaux profondes. si la bête existe. le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude. et se dirigea vers les mers de Chine. avec raison. et se préparaient pour l’avenir d’incurables anévrismes. Le 20 juillet. nous franchissions l’équateur sur le cent dixième méridien. L’équipage entier subissait une surexcitation nerveuse. Donc. Évidemment. et s’éloigner des continents ou des îles dont l’animal avait toujours paru éviter l’approche. on ne vivait plus à bord. je ne savais que répondre. on ne dormait plus. la nature ne fait rien à contre sens. et à s’en rapporter au tempérament de votre narwal. Les cœurs palpitaient effroyablement. personne ne doutait encore du succès. il n’aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d’une prodigieuse facilité de déplacement.

vingt fois répétées. ni à une épave de naufrage. et ouvrit une brèche à l’incrédulité. Avec la mobilité naturelle à l’esprit humain. On était « tout bête » de s’être laissé prendre à une chimère. nous maintenaient dans un état d’éréthisme trop violent pour ne pas amener une réaction prochaine. Le découragement s’empara d’abord des esprits. trois mois dont chaque jour durait un siècle ! l’Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique. et certainement. sans un entêtement très particulier du commandant Farragut. Et rien ! rien que l’immensité des flots déserts ! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque. Un nouveau sentiment se produisit à bord. Et en effet. d’un excès on se jeta dans un autre. coup sur coup. et ces émotions.perché sur les barres. du poste des soutiers jusqu’au carré de l’état-major. virant subitement d’un bord sur l’autre.39 - . qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur. la frégate eût définitivement remis le cap au sud. faisant de brusques écarts de route. ni à un îlot sous-marin. Pendant trois mois. s’arrêtant soudain. . mais encore plus furieux ! Les montagnes d’arguments entassés depuis un an s’écroulèrent à la fois. ni à quoi que ce fût de surnaturel ! La réaction se fit donc. la réaction ne tarda pas à se produire. ni à un écueil fuyant. et chacun ne songea plus qu’à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu’il avait si sottement sacrifié. causaient d’intolérables douleurs. et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte américaine. La réaction monta des fonds du navire. forçant ou renversant sa vapeur. courant aux baleines signalées. au risque de déniveler sa machine. Les plus chauds partisans de l’entreprise devinrent fatalement ses plus ardents détracteurs.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L’Abraham-Lincoln n’avait rien à se reprocher, ayant tout fait pour réussir. Jamais équipage d’un bâtiment de la marine américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu’à revenir. Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu’il y eut révolte à bord, mais après une raisonnable période d’obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le délai de trois jours, le monstre n’avait pas paru, l’homme de barre donnerait trois tours de roue, et l’Abraham-Lincoln ferait route vers les mers européennes. Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d’abord pour résultat de ranimer les défaillances de l’équipage. L’Océan fut observé avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d’œil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C’était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! » Deux jours se passèrent. L’Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l’attention ou stimuler l’apathie de l’animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. D’énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour de l’Abraham-Lincoln, pendant qu’il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin.

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Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du Pacifique. La frégate se trouvait alors par 31°15’de latitude nord et par 136°42’de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l’étrave de la frégate. En ce moment, j’étais appuyé à l’avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L’équipage, juché dans les haubans, examinait l’horizon qui se rétrécissait et s’obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l’obscurité croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s’évanouissait dans les ténèbres. En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit peu l’influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l’action d’un sentiment de curiosité. « Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d’empocher deux mille dollars. — Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n’ai jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l’Union pouvait promettre cent mille dollars, il n’en aurait pas été plus pauvre. — Tu as raison, Conseil. C’est une sotte affaire, après tout, et dans laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que
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de temps perdu, que d’émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en France... — Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le Muséum de monsieur ! Et j’aurais déjà classé les fossiles de monsieur ! Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! — Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j’imagine, que l’on se moquera de nous ! — Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l’on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ? — Il faut le dire, Conseil. — Eh bien, monsieur n’aura que ce qu’il mérite ! — Vraiment ! — Quand on a l’honneur d’être un savant comme monsieur, on ne s’expose pas... » Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général, une voix venait de se faire entendre. C’était la voix de Ned Land, et Ned Land s’écriait : « Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »

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VI À TOUTE VAPEUR
A ce cri, l’équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu’aux ingénieurs qui quittèrent leur machine, jusqu’aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux. L’ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son erre. L’obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu’il avait pu voir. Mon cœur battait à se rompre. Mais Ned Land ne s’était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l’objet qu’il indiquait de la main. A deux encablures de l’Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la mer semblait être illuminée par dessus. Ce n’était point un simple phénomène de phosphorescence, et l’on ne pouvait s’y tromper. Le monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent d’une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l’insoutenable éclat s’éteignait par dégradations successives. « Ce n’est qu’une agglomération phosphorescentes, s’écria l’un des officiers. de molécules

— Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature essentiellement électrique... D’ailleurs, voyez, voyez ! il se déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s’élance sur nous ! »

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Un cri général s’éleva de la frégate. « Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine en arrière ! » Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l’Abraham-Lincoln, abattant sur bâbord, décrivit un demicercle. « La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut. Ces ordres furent exécutés, et la frégate s’éloigna rapidement du foyer lumineux. Je me trompe. Elle voulut s’éloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L’animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds. et l’enveloppa de ses nappes électriques comme d’une poussière lumineuse. Puis il s’éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d’un express. Tout d’un coup. des obscures limites de l’horizon, où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers l’Abraham-Lincoln avec une effrayante rapidité, s’arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s’éteignit non pas en s’abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût subitement tarie ! Puis, il reparut de l’autre côté du navire, soit qu’il l’eût tourné, soit qu’il eût glissé sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
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Cependant, je m’étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et n’attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j’en fis l’observation au commandant Farragut. Sa figure, d’ordinaire si impassible, était empreinte d’un indéfinissable étonnement. « Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable j’ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de cette obscurité. D’ailleurs, comment attaquer l’inconnu, comment s’en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront. — Vous n’avez plus de doute, commandant, sur la nature de l’animal ? — Non, monsieur, c’est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal électrique. — Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l’approcher qu’une gymnote ou une torpille ! — En effet, répondit le commandant, et s’il possède en lui une puissance foudroyante, c’est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. C’est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. » Tout l’équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à dormir. L’Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte. Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il « s’éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait le craindre, non pas l’espérer. Mais
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à une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que produit une colonne d’eau, chassée avec une extrême violence. Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la dunette, jetant d’avides regards à travers les profondes ténèbres. « Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines ? — Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m’ait rapporté deux mille dollars. — En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n’est-il pas celui que font les cétacés rejetant l’eau par leurs évents ? — Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s’y tromper. C’est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. — S’il est d’humeur à vous entendre, maître Land, répondisje d’un ton peu convaincu. — Que je l’approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu’il m’écoute ! — Mais pour l’approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinière à votre disposition ? — Sans doute, monsieur. — Ce sera jouer la vie de mes hommes ?
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— Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur. Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, à cinq milles au vent de l’Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l’animal et jusqu’à sa respiration haletante. Il semblait qu’au moment où l’énorme narwal venait respirer à la surface de l’océan, l’air s’engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d’une machine de deux mille chevaux. « Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d’un régiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine ! » On resta sur le qui-vive jusqu’au jour, et l’on se prépara au combat. Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d’un mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s’était contenté d’affûter son harpon, arme terrible dans sa main. A six heures, l’aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de l’aurore disparut l’éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse rétrécissait l’horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là, désappointement et colère. Je me hissai jusqu’aux barres d’artimon. Quelques officiers s’étaient déjà perchés à la tête des mâts. A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levèrent peu à peu. L’horizon s’élargissait et se purifiait à la fois.
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Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. « La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur. Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d’un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d’une blancheur éclatante, marquait le passage de l’animal et décrivait une courbe allongée. La frégate s’approcha du cétacé. Je l’examinai en toute liberté d’esprit. Les rapports du Shannon et de l’Helvetia avaient un peu exagéré ses dimensions, et j’estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l’apprécier ; mais, en somme, l’animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois dimensions. Pendant que j’observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d’eau s’élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J’en conclus définitivement qu’il appartenait à l’embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sousclasse des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L’ordre des cétacés comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c’est dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je

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ne doutais pas de compléter ma classification avec l’aide du ciel et du commandant Farragut. L’équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, après avoir attentivement observé l’animal, fit appeler l’ingénieur. L’ingénieur accourut. « Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ? — Oui, monsieur, répondit l’ingénieur. — Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! » Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L’heure de la lutte avait sonné. Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières. L’Abraham-Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea droit sur l’animal. Celui-ci le laissa indifféremment s’approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d’heure environ, sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu’à marcher ainsi, on ne l’atteindrait jamais Le commandant Farragut tordait avec rage l’épaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. « Ned Land ? » cria-t-il. Le Canadien vint à l’ordre.

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l’hélice donna quarante-trois tours à la minute. faites monter la pression. cria-t-il. répondit le commandant Farragut. la frégate se maintint sous cette allure. sans gagner une toise ! C’était humiliant pour l’un des plus rapides marcheurs de la marine américaine. s’entend. — Que faire alors ? — Forcer de vapeur si vous le pouvez. Ingénieur.50 - . car cette bête-là ne se laissera prendre que si elle le veut bien. Les matelots injuriaient le monstre. je vais m’installer sous les sousbarbes de beaupré. Pour moi. Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche. . maître Land. et si nous arrivons à longueur de harpon. Ned. Les feux furent plus activement poussés . dédaignait de leur répondre. et la vapeur fusa par les soupapes. qui. Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dixhuit milles cinq dixièmes. L’ingénieur fut encore une fois appelé. il la mordait. monsieur. me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations à la mer ? — Non.« Eh bien. Pendant une heure encore. demanda le commandant. je harponne. monsieur. — Allez. on constata que l’Abraham-Lincoln marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l’heure. d’ailleurs. avec votre permission. » Ned Land se rendit à son poste. répondit Ned Land. Une sourde colère courait parmi l’équipage. Le loch jeté.

51 - . — Chargez-les à dix atmosphères. il ne me déplaisait pas de la risquer. On n’eût pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une « concurrence » ! « Conseil. cette chance. monsieur. sais-tu bien que nous allons probablement sauter ? — Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil. et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites. Le charbon s’engouffra dans les fourneaux. On jeta le loch une seconde fois. répondit l’ingénieur.« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le commandant. — Et vos soupapes sont chargées ? . . dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi.. — Oui. » Voilà un ordre américain s’il en fut. La rapidité de l’Abraham Lincoln s’accrut. — A six atmosphères et demie.. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs emplantures. Les soupapes furent chargées. « Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut. — Dix neuf milles trois dixièmes. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d’air sur les brasiers. monsieur. Eh bien ! je l’avouerai.

nous n’étions pas plus avancés qu’à huit heures du matin. et cinq cents dollars à qui percera cette infernale bête ! » .52 - . Le coup partit. « A un autre plus adroit ! cria le commandant. » Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. sans se gêner. pendant notre maximum de vitesse. Puis. Et même. au moment où il se disposait à frapper. mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé. Quelle poursuite ! Non. Plusieurs fois. l’animal se laissa approcher. Ned Land se tenait à son poste. le harpon à la main. des hommes à la pièce de l’avant. » L’ingénieur obéit. sans doute. cet animal-là va plus vite que l’AbrahamLincoln ! Eh bien : nous allons voir s’il distancera ses boulets coniques. Le manomètre marqua dix atmosphères. car. je ne puis décrire l’émotion qui faisait vibrer tout mon être. il fila ses dix-neuf milles et trois dixièmes. qui se tenait à un demi-mille. Mais le cétacé « chauffa » lui aussi. Maître.— Forcez les feux. le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l’heure. ne se permit-il pas de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s’échappa de toutes les poitrines ! A midi. Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs. « Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s’écria le Canadien. « Ah ! dit-il.

La chasse recommença. Cependant. et glissant sur sa surface arrondie. il faut dire à la louange de l’Abraham-Lincoln qu’il lutta avec une infatigable ténacité. et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. et qu’il ne serait pas indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. ce gueux-là est donc blindé avec des plaques de six pouces ! — Malédiction ! » s’écria le commandant Farragut. la mit en position et visa longtemps. Mais il n’en fut rien. la physionomie froide. je crus que notre expédition était terminée. En ce moment.53 - . mais non pas normalement. « Ah ça ! dit le vieux canonnier. sans qu’il donnât aucun signe d’épuisement. Les heures s’écoulèrent. me dit : « Je poursuivrai l’animal jusqu’à ce que ma frégate éclate ! — Oui.Un vieux canonnier à barbe grise – que je vois encore -. Une forte détonation éclata. Je n’estime pas à moins de cinq cents kilomètres la distance qu’il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan. et vous aurez raison ! » On pouvait espérer que l’animal s’épuiserait. il alla se perdre à deux milles en mer. répondis-je. s’approcha de sa pièce. rageant. il frappa l’animal. l’œil calme. Je me trompais. à laquelle se mêlèrent les hurrahs de l’équipage. et le commandant Farragut se penchant vers moi. Le boulet atteignit son but. .

L’Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur. brisant les saisines des dromes. stoppa à deux encablures de l’animal. Il donna ses ordres. Il n’est pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l’on attaque alors avec succès. Tout d’un coup. la clarté électrique réapparut.54 - . renversant les hommes. à trois milles au vent de la frégate. qui semblait avoir heurté un corps dur. La clarté électrique s’éteignit soudain. fatigué de sa journée. et deux énormes trombes d’eau s’abattirent sur le pont de la frégate. et le harpon fut lancé. se laissant aller à l’ondulation des lames ? Il y avait là une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter. penché sur la lisse du gaillard d’avant je voyais au-dessous de moi Ned Land. En ce moment. et s’avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Le narwal semblait immobile. aussi intense que pendant la nuit dernière. Un silence profond régnait sur le pont. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sousbarbes du beaupré. accroché d’une main à la martingale. On ne respirait plus à bord. et courut sur son erre. de l’autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l’animal immobile. courant comme un torrent de l’avant à l’arrière. aussi pure. La frégate s’approcha sans bruit. Peut-être. dormait-il. . dont l’éclat grandissait et éblouissait nos yeux.A dix heures cinquante minutes du soir. Nous n’étions pas à cent pieds du foyer ardent. et Ned Land en avait harponné plus d’une pendant son sommeil. son bras se détendit violemment. J’entendis le choc sonore de l’arme.

. sans prétendre égaler Byron et Edgar Pœ.Un choc effroyable se produisit. Mes vêtements m’embarrassaient. Je fus d’abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. je n’en conservai pas moins une impression très nette de mes sensations. lancé par-dessus la lisse. et. et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. qui sont des maîtres.. Je me sentis perdu. Je coulais ! je suffoquais ! . L’équipage s’était-il aperçu de ma disparition ? L’AbrahamLincoln avait-il viré de bord ? Le commandant Farragut mettaitil une embarcation à la mer ? Devais-je espérer d’être sauvé ? Les ténèbres étaient profondes. je fus précipité à la mer. sans avoir le temps de me retenir. C’était la frégate. J’entrevis une masse noire qui disparaissait vers l’est. Deux vigoureux coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer. et dont les feux de position s’éteignirent dans l’éloignement. en nageant vers l’AbrahamLincoln d’un bras désespéré. Je suis bon nageur. ils paralysaient mes mouvements. Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. « A moi ! à moi ! » criai-je. « A moi ! » .55 - . L’eau les collait à mon corps. VII UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE Bien que j’eusse été surpris par cette chute inattendue.

Ma bouche s’emplit d’eau. Soudain. — Et ce choc t’a précipité en même temps que moi à la mer ? — Nullement.Ce fut le dernier cri que je jetai. » — Brisés ? . je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle ! — Tu dis ? — Je dis qu’au moment où je me précipitai à la mer. je me sentis violemment ramené à la surface de lamer. j’entendis ces paroles prononcées à mon oreille : « Si monsieur veut avoir l’extrême obligeance de s’appuyer sur mon épaule.. « Toi ! dis-je. monsieur nagera beaucoup plus à son aise. oui. toi ! — Moi-même. mes habits furent saisis par une main vigoureuse.56 - . j’entendis les hommes de barre s’écrier : « L’hélice et le gouvernail sont brisés. » Je saisis d’une main le bras de mon fidèle Conseil. entraîné dans l’abîme. j’ai suivi monsieur ! » Le digne garçon trouvait cela tout naturel ! « Et la frégate ? demandai-je. — La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos. Mais étant au service de monsieur. et j’entendis.... et aux ordres de monsieur. répondit Conseil. Je me débattis.

la situation n’en était pas moins terrible. C’est la seule avarie. nous sommes perdus ! — Peut-être. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits. répondit tranquillement Conseil. que l’Abraham-Lincoln ait éprouvée. Conseil s’en aperçut. gêné par mes vêtements qui me serraient comme un chape de plomb.57 - . Je nageai plus vigoureusement . on fait bien des choses ! » L’imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. « Que monsieur me permette de lui faire une incision ». Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en conséquence. je rendis le même service à Conseil. Puis. Mais. j’éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. la frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous. et en quelques heures. circonstance fâcheuse pour nous. A mon tour.— Oui ! brisés par la dent du monstre. mais. Cependant. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme chez lui ! . tandis que je nageais pour tous deux. je pense. étant démontée de son gouvernail. Peutêtre notre disparition n’avait-elle pas été remarquée. nous avons encore quelques heures devant nous. il ne gouverne plus. — Alors. Cependant. il m’en débarrassa lestement. ditil. et nous continuâmes de « naviguer » l’un près de l’autre. et l’eût-elle été. il les fendit de haut en bas d’un coup rapide.

Conseil dut me soutenir. et peut-être jusqu’au lever du jour. Enfin je l’affirme bien que cela paraisse improbable -. Opération rigoureusement praticable.Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d’être recueillis par les embarcations de l’Abraham-Lincoln. Mes membres se raidirent sous l’étreinte de crampes violentes. se tiendrait. La mer assez belle. Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément. Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu’au lever du soleil. je fus pris d’une extrême fatigue. nous pouvions surnager pendant quelques heures. On eût dit que nous étions plongés dans un bain de mercure. Vers une heure du matin. et voici ce qui fut convenu : pendant que l’un de nous. et nous relayant ainsi. J’entendis bientôt haleter le pauvre garçon . si je cherchais à détruire en moi toute illusion. si je voulais « désespérer ». Faible chance ! mais l’espoir est si fortement enraciné au cœur de l’homme ! Puis. les jambes allongées. étendu sur le dos. nous fatiguait peu. je ne le pouvais pas ! La collision de la frégate et du cétacé s’était produite vers onze heures du soir environ. « Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je. les bras croisés. Parfois. l’autre nagerait et le pousserait en avant. et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. . nous devions nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. immobile. je cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos mouvements. sa respiration devint courte et pressée. nous étions deux. Je compris qu’il ne pouvait résister longtemps.58 - . en nous relayant. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes.

— Oui ! oui ! » Et Conseil jeta dans l’espace un nouvel appel désespéré. La surface de la mer étincela sous ses rayons. abandonné au milieu de l’Océan. mais il me sembla qu’un cri répondait au cri de Conseil. Cette fois. nous écoutâmes. Ma tête se redressa. Conseil put articuler quelques mots.59 - . Elle était à cinq mille de nous.— Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. « As-tu entendu ? murmurai-je. quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l’ombre ? . la lune apparut à travers les franges d’un gros nuage que le vent entraînait dans l’est. Et. à peine appréciable ! Mais d’embarcations. point ! Je voulus crier. fût-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l’oreille. Je compte bien me noyer avant lui ! » En ce moment. pas d’erreur possible ! Une voix humaine répondait à la nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné. Mes regards se portèrent à tous les points de l’horizon. et je l’entendis répéter à plusieurs reprises : « A nous ! à nous ! » Nos mouvements un instant suspendus. A quoi bon. à pareille distance ! Mes lèvres gonflées ne laissèrent passer aucun son. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. et ne formait plus qu’une masse sombre. J’aperçus la frégate.

j’ai vu.. Puis. mes doigts s’écartaient . et je m’évanouis. Je l’entendais à peine. grâce à de vigoureuses frictions qui me sillonnèrent le corps. et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix de plus en plus rapprochée... un corps dur me heurta.. je m’abîmai. murmura-t-il. En cet instant.. tandis que je résistais dans une dernière convulsion.Conseil fit un suprême effort. convulsivement ouverte. il se dressa à demi hors de l’eau et retomba épuisé. ma main ne me fournissait plus un point d’appui ... J’entr’ouvris les yeux. la pensée du monstre me vint pour la première fois à l’esprit ! .. Je m’y cramponnai. et. « Qu’as-tu vu ? — J’ai vu. « Conseil ! murmurai-je. Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines ! Pourtant. Conseil me remorquait encore. je sentis qu’on me retirait. — Monsieur m’a sonné ? » répondit Conseil. mais ne parlons pas. le froid m’envahissait. je ne sais pourquoi. s’appuyant sur mon épaule.. Il est certain que je revins promptement à moi.. que ma poitrine se dégonflait. Mes forces étaient à bout ... . regardait devant lui... s’emplissait d’eau salée . qu’on me ramenait à la surface de l’eau.... » Qu’avait-il vu ? Alors. ma bouche.60 - . Je relevai la tête une dernière fois. Il relevait parfois la tête. Mais cette voix cependant ? . puis. gardons toutes nos forces ! ..

Ned. — Un îlot ? — Ou. monsieur le professeur. j’aperçus une figure qui n’était pas celle de Conseil. aux dernières clartés de la lune qui s’abaissait vers l’horizon. Je l’éprouvai du pied. Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. C’était évidemment un corps .En ce moment. « Ned ! m’écriai-je — En personne. monsieur. et qui court après sa prime ! répondit le Canadien. monsieur le professeur. pourquoi ? — C’est que cette bête-là. sur notre narwal gigantesque. j’ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. Ned. Je me hissai rapidement au sommet de l’être ou de l’objet à demi immergé qui nous servait de refuge. — Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ? — Oui.61 - . mais plus favorisé que vous. pour mieux dire. — Seulement. que je revivifie mes souvenirs. — Pourquoi. j’ai bientôt compris pourquoi mon harpon n’avait pu l’entamer et s’était émoussé sur sa peau. et que je reconnus aussitôt. que je contrôle moi-même mes assertions. — Expliquez-vous. est faite en tôle d’acier ! » Il faut que je reprenne mes esprits.

L’opinion de Ned Land était faite sur ce point. surpris ma raison. sous ses yeux. le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier.dur. non imbriqué. autant que j’en pouvais juger. l’impossible mystérieusement et humainement réalisé. qui présentait. Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse. dis-je. la forme d’un immense poisson d’acier. c’est tout simple. Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse. poli. « Mais alors. et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins. et. cet appareil renferme en lui un mécanisme de locomotion et un équipage pour le manœuvrer ? . n’eût pas. La découverte de l’existence de l’être le plus fabuleux. c’était un phénomène plus étonnant encore. Nous étions étendus sur le dos d’une sorte de bateau sous-marin. il semblait que.62 - . au même degré. il fallait bien le reconnaître. nous ne pûmes que nous y ranger. dis-je. Le doute n’était pas possible ! L’animal. et j’en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies. Conseil et moi. bouleversé et fourvoyé l’imagination des marins des deux hémisphères. semblable à celle des animaux antédiluviens. le monstre. tels que les tortues ou les alligators. Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur. Mais trouver tout à coup. le plus mythologique. si incroyable que cela fût. impénétrable. c’était à confondre l’esprit ! Il n’y avait pas à hésiter cependant. Il rendait au choc une sonorité métallique. un phénomène de main d’homme. il était fait de plaques boulonnées.

En ce moment. Mais s’il lui prend la fantaisie de plonger. je ne donnerais pas deux dollars de ma peau ! » Moins encore. aurait pu dire le Canadien. et il se mit en mouvement. étaient nettes et uniformes. « un trou d’homme ». Il devenait donc urgent de communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette machine. Nous n’eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-vingts centimètres environ. et comme pour donner raison à mon argumentation.63 - . solidement rabattues sur la jointure des tôles. elle n’a pas donné signé de vie.— Évidemment. murmura Ned Land. mais il ne bouge pas. monsieur Aronnax. un bouillonnement se fit à l’arrière de cet étrange appareil. « Tant qu’il navigue horizontalement. depuis trois heures que j’habite cette île flottante.. . je n’ai rien à dire. — Nous savons. Je cherchai à sa surface une ouverture. — Hum ! » fit Ned Land d’un ton réservé. Il se laisse bercer au gré des lames. — Ce bateau n’a pas marché ? — Non. j’en conclus. mais les lignes de boulons. pour employer l’expression technique . répondit le harponneur. Or. Très heureusement sa vitesse n’était pas excessive.. comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine. cependant. et néanmoins. un panneau. que nous sommes sauvés. à n’en pas douter. dont le propulseur était évidemment une hélice. qu’il est doué d’une grande vitesse.

il fallait nécessairement qu’ils revinssent de temps en temps à la surface de l’Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. Donc. et. une sorte d’harmonie fugitive produite par des accords lointains. en effet. il fallait y renoncer complètement. Quant à l’espoir d’être sauvé par le commandant Farragut. la rapidité de l’appareil s’accrut. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l’intérieur de ce bateau sous-marin. je ne doutais pas de la possibilité d’entrer en relations avec eux. et nous parvînmes à nous y accrocher solidement. Ainsi donc.D’ailleurs. notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux timoniers qui dirigeaient cet appareil. L’hélice battait les flots avec une régularité mathématique. Vers quatre heures du matin. Enfin cette longue nuit s’écoula. relativement modérée. Mon souvenir incomplet ne permet pas d’en retracer toutes les impressions.64 - . Et. et j’estimai que notre vitesse. lorsque les lames nous battaient de plein fouet. émergeant quelquefois et faisant jaillir l’eau phosphorescente à une grande hauteur. la lune disparut alors. Un seul détail me revient à l’esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent. et nous laissa dans une obscurité profonde. s’ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air. s’ils plongeaient. Nous résistions difficilement à ce vertigineux entraînement. nous étions perdus ! Ce cas excepté. Heureusement. je crus entendre plusieurs fois des sons vagues. nécessité d’une ouverture qui mettait l’intérieur du bateau en communication avec l’atmosphère. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l’explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse ? . Ned rencontra sous sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle. Nous étions entraînés vers l’ouest. atteignait douze milles à l’heure.

navigateurs peu hospitaliers ! » Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l’hélice. un homme parut. mais elles ne tardèrent pas à se déchirer. pour mon compte.65 - . quand je la sentis s’enfoncer peu à peu. A qui avions-nous affaire ? Sans doute à quelques pirates d’une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon.Le jour parut. s’était accompli avec la rapidité de l’éclair. Mes compagnons et moi. jeta un cri bizarre et disparut aussitôt. frappant du pied la tôle sonore. « Eh ! mille diables ! s’écria Ned Land. Soudain. et nous entraînaient dans leur formidable machine. mais. si brutalement exécuté. Quelques instants après. Les brumes du matin nous enveloppaient. apparaissaient silencieusement. le visage voilé. un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l’intérieur du bateau. Une plaque se souleva. un rapide frisson me glaça l’épiderme. VIII MOBILIS IN MOBILE Cet enlèvement. J’allais procéder à un examen attentif de la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale. Je ne sais ce qu’ils éprouvèrent en se sentant introduits dans cette prison flottante . le mouvement d’immersion s’arrêta. huit solides gaillards. nous n’avions pas eu le temps de nous reconnaître. Heureusement. ouvrez donc. .

répondit tranquillement Conseil. Nous étions seuls. furieux de ces façons de procéder. Qui sait si on ne nous écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! » . calmez-vous. ami Ned. et ne nous compromettez point par d’inutiles violences. — Ne vous irritez pas. ne purent rien percevoir. et j’y vois toujours assez clair pour m’en servir. donnait un libre cours à son indignation. non. Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire ! — Dans la rôtissoire. voilà des gens qui en remonteraient aux Calédoniens pour l’hospitalité ! Il ne leur manque plus que d’être anthropophages ! Je n’en serais pas surpris. à peine l’imaginer. Ned. qu’une obscurité profonde m’enveloppa. Mes yeux. Où ? Je ne pouvais le dire. à coup sûr ! Il y fait assez noir. vigoureusement saisis. Ned Land. mon bowiekniff ne m’a pas quitté. mais d’un noir si absolu. mes yeux n’avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans les plus profondes nuits. « Mille diables ! s’écriait-il. Tout était noir. Ne vous emportez pas avant l’heure. Heureusement.. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi.66 - . qu’après quelques minutes. mais dans le four.A peine l’étroit panneau fut-il refermé sur moi. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d’une échelle de fer. une porte s’ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore. Ned Land et Conseil.. imprégnés de la lumière extérieure. riposta le Canadien. Cependant. Au bas de l’échelle. mais je déclare que l’on ne me mangera pas sans que je proteste ! — Calmez-vous. me suivaient. dis-je alors au harponneur.

Le soudain éclairage de la cabine m’avait permis d’en examiner les moindres détails. A sa blancheur. ne put la mesurer. d’une extrême obscurité. faisant un tour en sens inverse. je reconnus cet éclairage électrique. me rejoignit. qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence. Marchait-il. Puis. me retournant. Une demi-heure s’était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée. risquant l’antithèse. qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa hauteur. — Que monsieur prenne patience ».67 - . quand. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. malgré sa grande taille. se tenait sur la défensive. et nous revînmes au milieu de cette cabine. Après cinq pas.Je marchai en tâtonnant. Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de fenêtre. Notre prison s’éclaira soudain. se . à son intensité. près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. « Enfin ! on y voit clair ! s’écria Ned Land. Conseil. Après avoir involontairement fermé les yeux. je rencontrai une muraille de fer. — Oui. Aucun bruit n’arrivait à notre oreille. Ned Land. son couteau à la main. et je vis que l’agent lumineux s’échappait d’un demi-globe dépoli qui s’arrondissait à la partie supérieure de la cabine. répondis-je. je les rouvris. La porte invisible devait être hermétiquement fermée. c’est-à-dire qu’elle s’emplit d’une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d’abord en supporter l’éclat. faite de tôles boulonnées. nos yeux passèrent subitement à la plus violente lumière. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. dit l’impassible Conseil. je heurtai une table de bois. Tout semblait mort à l’intérieur de ce bateau. mais la situation n’en est pas moins obscure. qui.

on n’éclaire pas les oubliettes. le globe lumineux ne s’était pas allumé sans raison. – l’énergie. la porte s’ouvrit. et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : – le calme. le regard vif et pénétrant. On sentait que dans son langage habituel. que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées. que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers . la chevelure abondante et noire. L’un était de petite taille. Quand on veut oublier les gens. j’espérais donc que les hommes de l’équipage ne tarderaient pas à se montrer. Ce que. la tête forte. pâle plutôt que colorée. et toute sa personne empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales. car sa peau. vigoureusement musclé. Un disciple de Gratiolet ou d’Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. annonçait la tranquillité du sang . J’ajouterai que cet homme était fier. et ce petit homme en était certainement la preuve vivante. Diderot a très justement prétendu que le geste de l’homme est métaphorique. il devait prodiguer les prosopopées. et que de tout cet . je ne fus jamais à même de vérifier. car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible. robuste de membres. car sa tête se dégageait noblement sur l’arc formé par la ligne de ses épaules. Le second inconnu mérite une description plus détaillée.maintenait-il à la surface de l’Océan. Je reconnus sans hésiter ses qualités dominantes – la confiance en lui. large d’épaules. s’enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. Je ne me trompais pas. le courage enfin. la moustache épaisse. Un bruit de verrou se fit entendre. d’ailleurs. les métonymies et les hypallages. deux hommes parurent.68 - . Cependant. car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale.

la ligne de ses sourcils se fronçait. et chaussés de bottes de mer en peau de phoque. Le plus grand des deux évidemment le chef du bord – nous examina avec une extrême attention.. coiffés de bérets faits d’une fourrure de loutre marine. ses dents magnifiques. ses yeux. harmonieux. C’était un idiome sonore. un peu écartés l’un de l’autre. et j’augurai bien de notre entrevue. son front large. éminemment « psychiques » pour employer un mot de la chirognomonie.69 - . suivant l’observation des physionomistes. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j’eusse jamais rencontré. de l’homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage. allongées. sa bouche nettement dessinée. si opaques à nos yeux. se retournant vers son compagnon. c’est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par l’éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu’à l’âme ! comme il perçait ces nappes liquides. portaient des vêtements d’un tissu particulier. il s’entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnaître. Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence. qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté de mouvements.ensemble. et comme il lisait au plus profond des mers ! .. . Puis. sans prononcer une parole. résultait une indiscutable franchise. Cette faculté je l’ai vérifié plus tard se doublait d’une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Les deux inconnus. dont les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée. Lorsque cet inconnu fixait un objet. Détail particulier. Sa taille était haute. flexible. je n’aurais pu le préciser. ses mains fines. pouvaient embrasser simultanément près d’un quart de l’horizon. Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans. ses larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l’étendue du champ visuel. son nez droit.

maître Land. » Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu près. Peut-être se ferait-on entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. il fallait surtout se faire comprendre.70 - . en bon français. il ne prononça pas un seul mot. Je déclinai nos noms et qualités . Je la connaissais. et tâchez d’être plus heureux que moi.L’autre répondit par un hochement de tête. tirez de votre sac le meilleur anglais qu’ait jamais parlé un Anglo-Saxon. le harponneur. « Allons. et ajouta deux ou trois mots parfaitement incompréhensibles. d’une manière suffisante pour la lire couramment. Le fond fut le même. Mais rien dans sa physionomie n’indiqua qu’il eût compris mon histoire. poliment même. et avec une attention remarquable. à votre tour. ainsi que la langue allemande. ici. mais non pour la parler correctement. mais la forme différa. et maître Ned Land. Or. Quand j’eus fini. que je n’entendais point son langage . dis-je au harponneur. et sans omettre un seul détail. Restait encore la ressource de parler anglais. Ces messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! » Je recommençai le récit de nos aventures. L’homme aux yeux doux et calmes m’écouta tranquillement. « Que monsieur raconte toujours notre histoire. Puis du regard il parut m’interroger directement. je présentai dans les formes le professeur Aronnax. puis. et la situation devint assez embarrassante. articulant nettement toutes mes syllabes. . me dit Conseil. mais il ne sembla pas me comprendre. son domestique Conseil. Je répondis. A vous.

Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. — Comme un Flamand. de sa voix tranquille. se démena. Il se plaignit violemment d’être emprisonné au mépris du droit des gens. je raconterai la chose en allemand. et j’entrepris de narrer nos aventures en . cria. Mais. demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi. mon garçon. au contraire. y mit beaucoup d’animation. je rassemblai tout ce qui me restait de mes premières études.Le Canadien. et finalement. gesticula. la langue allemande n’eut aucun succès. A sa grande stupéfaction. je ne savais plus quel parti prendre. malgré les élégantes tournures et la belle accentuation du narrateur. Fort embarrassé. après avoir épuisé vainement nos ressources philologiques. raconta pour la troisième fois les diverses péripéties de notre histoire. menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment. — Comment ! tu sais l’allemand ? m’écriai-je. Enfin. » Et Conseil. — Cela me plaît. Va. n’en déplaise à monsieur. il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. quand Conseil me dit : « Si monsieur m’y autorise. emporté par son caractère.71 - . Il était évident qu’ils ne comprenaient ni la langue d’Arago ni celle de Faraday. mais nous l’avions à peu près oublié. poussé à bout. invoqua l’habeas corpus. Ce qui était parfaitement vrai. le harponneur ne parut pas avoir été plus intelligible que moi.

qui éclata pour la vingtième fois. et se retirèrent. il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes trouvés dans de plus mauvaises passes. Même résultat négatif. riposta Ned Land. à ces coquins-là.72 - . monsieur le professeur. et il n’en est pas un qui ait la civilité de répondre ! Calmez-vous. Comment ! on leur parle français. les inconnus échangèrent quelques mots dans incompréhensible langage. on peut encore tenir longtemps ! — Mes amis.. — Mon opinion est toute faite. reprit notre irascible compagnon. dis-je au bouillant harponneur. allemand. Faites-moi donc le plaisir d’attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l’équipage de ce bateau. Cette dernière tentative définitivement avortée. Ce sont des coquins. que l’on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ? — Bah ! fit Conseil. Ned.. la colère ne mènerait à rien. latin. deux leur nous dans « C’est une infamie ! s’écria Ned Land. avec de la philosophie. sans même avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours tous les pays du monde. La porte se referma. anglais.latin. — Mais savez-vous. dis-je. — Bon ! et de quel pays ? — Du pays des coquins ! . mais cependant. Cicéron se fût bouché les oreilles et m’eût renvoyé à la cuisine. je parvins à m’en tirer.

.— Mon brave Ned. Je me hâtai de les revêtir. le stewart muet. » Comme il disait ces mots. Un stewart entra. Ne voyezvous pas que ces gens-là ont un langage à eux. Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues. remuer les mâchoires. dit Conseil. c’est ce que leur type physique ne me permet pas de décider. il y a des natures si inintelligentes ! . turcs. happer des dents et des lèvres. Mais sont-ils espagnols. vestes et culottes de mer. est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou. la porte s’ouvrit. « Voilà quelque chose de sérieux. arabes ou indiens. faites d’une étoffe dont je ne reconnus pas la nature. répondit Conseil. et cela s’annonce bien.. sourd peut-être avait disposé la table et placé trois couverts. ni Allemands. Quant à leur langage. il est absolument incompréhensible.73 - . dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche. un langage inventé pour désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais.. Il nous apportait des vêtements. à Paris comme aux antipodes : J’ai faim ! donnez-moi à manger ! .. Il y a du méridional en eux. voilà tout ce que l’on peut affirmer. ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique ! — Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Pendant ce temps.. Cependant. — Oh ! fit Conseil. ce pays-là n’est pas encore suffisamment indiqué sur la mappemonde. je serais tenté d’admettre que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. et j’avoue que la nationalité de ces deux inconnus est difficile à déterminer ! Ni Anglais. ni Français. et mes compagnons m’imitèrent.

mais. il était élégant et d’un goût parfait. ou du Grand-Hôtel. du filet de requin. excellents d’ailleurs. assiette. je reconnus divers poissons délicatement apprêtés . et sans la lumière électrique qui nous inondait. Les plats. et dont voici le fac-similé exact : Mobile dans l’élément mobile ! Cette devise s’appliquait justement à cet appareil sous-marin. Ils dévoraient. et nous prîmes place à table. et je n’aurais même su dire à quel règne. fourchette. mais c’était de l’eau – ce qui ne fut pas du goût de Ned Land. Quant au service de table. même la faim de gens qui n’ont pas mangé depuis quinze heures. je me serais cru dans la salle à manger de l’hôtel Adelphi. je ne pus me prononcer. La lettre N formait sans doute l’initiale du nom de l’énigmatique personnage qui commandait au fond des mers ! Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions.— Bah ! répondit le rancunier harponneur. Notre appétit . nous avions affaire à des gens civilisés. J’étais. que diable voulez-vous qu’on mange ici ? du foie de tortue. à Paris. Chaque ustensile. tout passe. Décidément. à Liverpool. portait une lettre entourée d’une devise en exergue. furent symétriquement posés sur la nappe. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. du beefsteak de chien de mer ! — Nous verrons bien ! » dit Conseil. couteau. recouverts de leur cloche d’argent. rassuré sur notre sort. Cependant. à la condition de traduire la préposition in par dans et non par sur. et je ne tardai pas à les imiter. végétal ou animal. sur certains plats. Parmi les mets qui nous furent servis. cuiller.74 - . et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir d’inanition. tout finit ici-bas. d’ailleurs. L’eau était fraîche et limpide. leur contenu appartenait.

Réaction bien naturelle. vivant. trop d’images tenaient mes paupières entr’ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance nous emportait ? Je sentais – ou plutôt je croyais sentir – l’appareil s’enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. J’entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d’animaux inconnus. dit Conseil. mon esprit net. Je me réveillai le premier. mon imagination se fondit en une vague somnolence. je dors ! » répondit Ned Land. car il nous reposa complètement de nos fatigues. se mouvant. je dormirais bien.75 - . et furent bientôt plongés dans un profond sommeil. je cédai moins facilement à ce violent besoin de dormir. « Ma foi. je sentis mon cerveau dégagé. je l’ignore . Trop de pensées s’accumulaient dans mon esprit. Puis. De violents cauchemars m’obsédaient. Mes deux compagnons s’étendirent sur le tapis de la cabine. IX LES COLÈRES DE NED LAND Quelle fut la durée de ce sommeil. formidable comme eux ! .. dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère. A peine relevé de cette couche passablement dure. — Et moi.satisfait. Mes compagnons n’avaient pas encore bougé. le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. . Je recommençai alors un examen attentif de notre cellule. mais il dut être long. après l’interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort. et je tombai bientôt dans un morne sommeil. et demeuraient étendus dans leur coin comme des masses inertes. mon cerveau se calma.. trop de questions insolubles s’y pressaient. Pour mon compte.

76 - . et. Se bornait-il seulement à emmagasiner l’air sous de hautes pressions dans des réservoirs. procédé plus commode. profitant de notre sommeil. et les prisonniers. Là se posait une question à mon esprit. et en absorbant l’acide carbonique par la potasse caustique ? Dans ce cas. chaque homme dépense en une heure. prisonniers. L’air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. . il était évident que nous avions consommé en grande partie l’oxygène qu’elle contenait. se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux. afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. et par conséquent plus probable. Cette perspective me sembla d’autant plus pénible que. en dégageant par la chaleur l’oxygène contenu dans du chlorate de potasse. Comment procédait le commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l’air par des moyens chimiques. avait desservi la table. Ma respiration se faisait difficilement. comme un cétacé. Rien n’indiquait donc une modification prochaine dans cette situation. chargé alors d’une quantité presque égale d’acide carbonique. Ou. plus économique. il me paraissait prudent de l’employer sans retard. l’oxygène renfermé dans cent litres d’air et cet air. La prison était restée prison. et quelle que fût la méthode. il devait avoir conservé quelques relations avec les continents. Bien que la cellule fût vaste. Il était donc urgent de renouveler l’atmosphère de notre prison. devient irrespirable. En effet. puis à le répandre suivant les besoins de son équipage ? Peut-être. Cependant le stewart. L’atmosphère du bateau sousmarin. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d’atmosphère ? Quoi qu’il en soit. je me sentais la poitrine singulièrement oppressée.Rien n’était changé à ses dispositions intérieures. sans doute aussi. et je me demandai sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage. si mon cerveau était libre de ses obsessions de la veille.

maître Ned Land ? — Profondément. je cherchai le conduit. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu. Le bateau. soudain. il me semble que je respire comme une brise de mer ? » Un marin ne pouvait s’y méprendre. je sentis un balancement. un roulis de médiocre amplitude. Ils se frottèrent les yeux. quand Ned et Conseil s’éveillèrent presque en même temps. mais parfaitement déterminable. Mais. et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. — Fort bien. qui laissait arriver jusqu’à nous ce bienfaisant effluve. « Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. vous. et je ne tardai pas à le trouver. qui renouvelait ainsi l’atmosphère appauvrie de la cellule. Et. je ne sais si je me trompe. Lorsque j’eus absorbé cet air pur à pleine poitrine. vivifiante et chargée d’iode ! J’ouvris largement la bouche. si l’on veut. monsieur le professeur. quand. je fus rafraîchi par un courant d’air pur et tout parfumé d’émanations salines. l’ » aérifère ». C’était bien la brise de mer. mon brave garçon. Au-dessus de la porte s’ouvrait un trou d’aérage laissant passer une fraîche colonne d’air. j’étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d’oxygène qu’elle renfermait.77 - . se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant. J’en étais là de mes observations. . En même temps.En effet. le monstre de tôle venait évidemment de remonter à la surface de l’Océan pour y respirer à la façon des baleines. sous l’influence de cette aération revivifiante. répondis-je. et je racontai au Canadien ce qui s’était passé pendant son sommeil.

que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. Il est évident que ces inconnus n’ont pas l’intention de nous laisser mourir de faim. répliqua Ned Land. répondis-je. je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est. — Parfaitement. à moins que ce ne soit l’heure du dîner ? — L’heure du dîner. — Ce qui démontre.« Bon ! dit-il. l’heure du déjeuner. — L’un et l’autre. répondit le Canadien.78 - . nous avons droit à deux repas. maître Land. — A moins qu’on ne nous engraisse ! riposta Ned. le stewart sera le bienvenu. répondis-je. cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions. Mais dîner ou déjeuner. dans ce cas. . car nous sommes certainement au lendemain d’hier. attendons. car. mon digne harponneur ? Dites. c’était sa respiration ! — Seulement. — Eh bien ! Ned. au moins. je ferai honneur à tous les deux. répondit Conseil. le dîner d’hier soir n’aurait aucun sens. et pour mon compte. qu’il apporte l’un ou l’autre. — Je ne vous contredis point. monsieur Aronnax. lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l’Abraham-Lincoln. dit Conseil — Juste. — C’est mon avis.

le repas n’arrive guère ! — Maître Land. — Chassez ces idées. ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes. répliquai-je. répondis-je. ce qui ne pourrait qu’aggraver la situation. et dîner ou déjeuner. maître Land. ami Conseil. .79 - . il faut se conformer au règlement du bord. ils se trompent ! Voyons. — Eh bien ! on le mettra à l’heure. sans apprendre de quels jurons j’assaisonne mes emportements. et de mourir de faim plutôt que de vous plaindre ! — A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil. et surtout. — En tout cas. dit le harponneur. répondis-je au harponneur. riposta l’impatient Canadien. — Je vous reconnais là. Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de dire vos grâces avant votre bénédicité. son domestique et moi. et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq. j’ai une faim de tous les diables.— Je proteste. si ces pirates se figurent qu’ils vont me garder dans cette cage où j’étouffe. Et si ces pirates — je dis pirates par respect.. — Mais cela servirait à se plaindre ! C’est déjà quelque chose. et dans ce cas. trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le professeur. et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales —. répondit tranquillement Conseil. Nous ne sommes point tombés entre les mains de cannibales ! — Une fois n’est pas coutume.. Qui sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche. répondit sérieusement le Canadien.

80 - . Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre. et ne faisons rien. de proposition à cet égard. que supposez-vous ? — Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d’un secret important. où quelque frégate. qui n’en voulait pas démordre. maître Land. répondit le harponneur. . parlez franchement. attendons. ami Land. et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa grand’vergue. — Mais enfin.. Croyez-vous qu’ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ? — A dire vrai. et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes. — Jusqu’au moment. puisqu’il n’y a rien à faire. — Au contraire ! monsieur le professeur. s’emparera de ce nid de forbans. plus rapide ou plus adroite que l’Abraham-Lincoln. maître Land ? — Nous sauver. et qu’il nous garde ainsi. — Eh ! quoi donc. que je sache. répliquai-je.monsieur Aronnax. le cas échéant.. le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables. dit Conseil. prenons conseil des circonstances. Mais on ne nous a pas encore fait. à la première occasion. Je vous le répète. Or. répliqua Ned Land. je n’en sais pas plus long que vous. Dans le cas contraire. je crois notre existence très compromise. — Bien raisonné. — A moins qu’il ne nous enrôle parmi son équipage. l’équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder. il faut faire quelque chose.

mon ami. dans les conditions où le hasard nous avait jetés. se taisait. Mais un Canadien est à demi français. — Parbleu ! fit Conseil. il faut qu’ils s’arrangent de manière à y rester. — Allons. mais d’une prison sous-marine.— Se sauver d’une prison « terrestre » est souvent difficile. reprit-il après quelques instants de réflexion. Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment ? — Très sérieusement. cela me paraît absolument impraticable. « Ainsi. répondit le Canadien. — Quoi. — C’est bien simple. que répondez-vous à l’objection de monsieur ? Je ne puis croire qu’un Américain soit jamais à bout de ressources ! » Le harponneur. visiblement embarrassé. — C’est impossible. . monsieur Aronnax. vaut encore mieux être dedans que dessus ou dessous ! — Mais après avoir jeté dehors geôliers.81 - . vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s’échapper de leur prison ? — Non. était absolument impossible. porte-clefs et gardiens. demanda Conseil. et maître Ned Land le fit bien voir par sa réponse. Une fuite. ajouta Ned Land. ami Ned.

ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien. être libres. J’avouerai que. et ce n’est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances favorables. avant tout. pas un geste brutal ne me trahira. je vous en prie. nous aurions affaire à trop forte partie. et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d’en profiter. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche. et nous verrons. — Je vous le promets. D’ailleurs.— Pourquoi donc. je suppose ! » Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. — J’ai votre parole. monsieur ? Il peut se présenter quelque chance favorable. contenez votre impatience. il fallait. quand bien même le service de la table ne se ferait pas avec toute la régularité désirable. Je ne voyais même aucun moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. pour mon compte. me contentai-je de répondre : « Laissons venir les circonstances. et chacun de nous se mit à réfléchir à part soi. Aussi. Mais. et conséquemment. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colère. la conversation fut suspendue. Maintenant. S’ils ne sont qu’une vingtaine d’hommes à bord de cette machine. se débarrasserait-il de nous . dans le cas d’une lutte. jusque-là. On ne peut agir que par ruse. maître Land. Ned ». Je n’admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. le bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage. je ne conservais aucune illusion. monsieur le professeur. répondis-je au Canadien.82 - . et malgré l’assurance du harponneur. Pour être si sûrement manœuvré. et nous ne l’étions pas. Puis. Et pour peu que l’étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder — ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son bord. répondit Ned Land d’un ton peu rassurant.

Pendant deux heures encore. Et c’était oublier trop longtemps notre position de naufragés. et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. Le Canadien appelait. il n’appartenait plus à la terre. J’entendais peu à peu les jugements gronder au fond de son gosier. il criait. Les espérances que j’avais conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s’effaçaient peu à peu. Ned Land. l’expression généreuse de sa physionomie. D’ailleurs. le stewart ne paraissait pas. Je n’entendais même aucun bruit à l’intérieur de ce bateau. Quant à notre abandon. la noblesse de son maintien. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles. Les murailles de tôle étaient sourdes. tout disparaissait de mon souvenir. tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac. mais en vain. Il se levait. Il ne bougeait pas. Tout ce morne silence était effrayant. qui semblait mort. et. le temps s’écoulait.83 - . je n’osais estimer ce qu’il pourrait durer. ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C’était là l’inconnu. cette fois.par la violence. se montait de plus en plus. si l’on avait réellement de bonnes intentions à notre égard. Plongé sans doute dans l’abîme des eaux. je craignais véritablement une explosion. car j’aurais évidemment senti les frémissements de la coque sous l’impulsion de l’hélice. lorsqu’il se trouverait en présence de l’un des hommes du bord. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu’il devait être. et je voyais ses gestes redevenir menaçants. nécessairement . Je compris d’ailleurs que les idées de Ned Land s’aigrissaient avec les réflexions qui s’emparaient de son cerveau. la colère de Ned Land s’exalta. tournait comme une bête fauve en cage. notre isolement au fond de cette cellule. La douceur du regard de cet homme. malgré sa parole. frappait les murs du pied et du poing. la faim se faisait cruellement sentir. et.

la porte s’ouvrit. implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine ! Mais. Ned Land se releva subitement. Avant que j’eusse fait un mouvement pour l’en empêcher. le Canadien s’était précipité sur ce malheureux . veuillez m’écouter ! » et vous. Ned Land rugissait. subitement. et l’imagination aidant. un bruit se fit entendre extérieurement. et j’allais joindre mes efforts aux siens. Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. Le stewart étouffait sous sa main puissante. professeur. Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à demi suffoquée. cet homme. En ce moment. allait-il donc nous laisser périr d’inanition. cruel. enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité terrible. Je le sentais en dehors de l’humanité. je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français : « Calmez-vous. je me sentis envahir par une épouvante insensée. maître Land. presque étranglé sortit en chancelant sur un signe de son . Les serrures furent fouillées. quand. A ces mots. monsieur le X L'HOMME DES EAUX C’était le commandant du bord qui parlait ainsi.impitoyable. il le tenait à la gorge. il l’avait renversé .84 - . Le stewart. le stewart parut. inaccessible à tout sentiment de pitié. Conseil restait calme.

nous observait avec une profonde attention. Et cependant. Votre quadruple récit. Donc. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax. Hésitait-il à parler ? Regrettait-il ces mots qu’il venait de prononcer en français ? On pouvait le croire. nous attendions en silence le dénouement de cette scène. d’origine canadienne. appuyé sur l’angle de la table. les bras croisés.85 - . harponneur à bord de la frégate l’Abraham-Lincoln. intéressé malgré lui. réfléchir ensuite. Conseil. sa facilité d’élocution remarquable. professeur d’histoire naturelle au Muséum de Paris. m’a affirmé l’identité de vos personnes. que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. dit-il d’une voix calme et pénétrante. Sa phrase était nette. l’anglais. Ce n’était pas une question que me posait le commandant. J’aurais donc pu vous répondre dès notre première entrevue. Cet homme s’exprimait avec une aisance parfaite.maître . sans aucun accent. chargé d’une mission scientifique à l’étranger. » Je m’inclinai d’un air d’assentiment. de la marine nationale des États-Unis d’Amérique. et Ned Land. moi stupéfait. absolument semblable au fond. Conseil son domestique. pas de réponse à faire. ses mots justes. Il reprit la conversation en ces termes : . l’allemand et le latin. je parle également le français. Après quelques instants d’un silence qu’aucun de nous ne songea à interrompre : « Messieurs. mais je voulais vous connaître d’abord. je ne « sentais » pas en lui un compatriote. Le commandant. mais tel était l’empire du commandant à son bord.

. Vous ne savez pas que divers accidents. Mais. puis. dis-je. votre identité reconnue.« Vous avez trouvé sans doute. Est-ce involontairement que l’Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land m’a frappé de son harpon ? » Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Vous êtes venu troubler mon existence. « Monsieur. provoqués par le choc de votre appareil sous-marin. d’un ton plus calme : . » Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant. ont ému l’opinion publique dans les deux continents. — Involontairement ? répondit l’inconnu. vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. à ces récriminations j’avais une réponse toute naturelle à faire. je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. J’ai beaucoup hésité. C’est que. dis-je.86 - . Mais sachez qu’en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique. Je vous fais grâce des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer l’inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret.. que j’ai longtemps tardé à vous rendre cette seconde visite. monsieur. et je la fis. — Involontairement. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d’un homme qui a rompu avec l’humanité. en forçant un peu sa voix. l’Abraham-Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout prix délivrer l’Océan.

reprit le commandant. « Vous comprenez donc. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque. monsieur. Non seulement il s’était mis en dehors des lois humaines. et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! » Ceci fut dit nettement. « J’ai longtemps hésité. » Je ne répondis rien. N’était-ce pas mon droit ? — C’était peut-être le droit d’un sauvage. que j’ai le droit de vous traiter en ennemis. et j’oubliais que vous aviez jamais existé. répliqua vivement le commandant. car certainement le commandant Farragut n’eût pas hésité. quand la force peut détruire les meilleurs arguments. A quoi bon discuter une proposition semblable. répondit-il. Si je devais me séparer de vous. Rien ne m’obligeait à vous donner l’hospitalité. reprit l’inconnu. Je n’obéis donc point à ses règles. répondis-je.« Monsieur Aronnax. mais il s’était fait indépendant. j’entrevis un passé formidable. et dans la vie de cet homme. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les yeux de l’inconnu. oseriez-vous affirmer que votre frégate n’aurait pas poursuivi et canonné un bateau sousmarin aussi bien qu’un monstre ? » Cette question m’embarrassa. libre . ce n’était pas celui d’un homme civilisé. je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge.87 - . je n’avais aucun intérêt à vous revoir. Je m’enfonçais sous les mers. et pour cause. — Monsieur le professeur.

Dieu. monsieur. sa conscience. s’il en avait une. plus encore que dans tous les autres. puisque. entre les hommes. Vous resterez à mon bord. absorbé et comme retiré en lui-même. car c’est à moi de vous mettre dans l’impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. s’il y croyait. dit-il. Désirant ne jamais employer la violence.88 - . ainsi qu’Œdipe considérait le Sphinx. étaient les seuls juges dont il put dépendre. pendant que l’étrange personnage se taisait. ne pouvait lui demander compte de ses œuvres. je pense que cette condition est de celles qu’un honnête homme peut accepter ? — Oui. Acceptez-vous cette condition ? » . le commandant reprit la parole. je vous dégage entièrement. et. si épaisse qu’elle fût. mais j’ai pensé que mon intérêt pouvait s’accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. j’attends de vous. Je le considérais avec un effroi mélangé d’intérêt.dans la plus rigoureuse acception du mot. supporterait les coups de son éperon ? Nul. Il est possible que certains événements imprévus m’obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours. « J’ai donc hésité. En agissant ainsi. monsieur. suivant le cas. répondis-je. Après un assez long silence. dans ce cas. Votre parole de vous y soumettre me suffira. puisque la fatalité vous y a jetés. à leur surface. une obéissance passive. il déjouait les efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse. Vous y serez libres. en échange de cette liberté. hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers. — Parlez. et sans doute. et la voici. je ne vous imposerai qu’une seule condition. Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit. je couvre votre responsabilité. toute relative d’ailleurs.

repris-je. » Il était évident que nous ne nous entendions point. mes compagnons et moi. d’observer même tout ce qui se passe ici – sauf en quelques circonstances graves . — Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ? — Entièrement. monsieur. monsieur. « Pardon. une seule. — Mais la liberté d’aller. Seulement. répondis-je. celle-ci ne devait pas être la moindre. je vous demanderai. nos parents ! . ce n’est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire.Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières. qu’elle vous suffise ! — Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie. nos amis. la liberté enfin dont nous jouissons nous-mêmes. et que ne devaient point voir des gens qui ne s’étaient pas mis hors des lois sociales ! Entre les surprises que l’avenir me ménageait. monsieur. — Il faudra. « Nous acceptons. — Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. mais cette liberté. de venir.89 - . de voir. — Parlez. cependant. la permission de vous adresser une question.

s’écria Ned Land. — Aucune. vous nous donnez tout simplement à choisir entre la vie ou la mort ? — Tout simplement. Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord. il reprit : . il n’y a rien à répondre. jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher à me sauver ! — Je ne vous demande pas de parole. repris-je. c’est moi-même ! » Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prévaudrait aucun argument. ce n’est pas vous que je garde. c’est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après combat ! Je vous garde. n’est peut-être pas aussi pénible que vous le pensez ! — Par exemple. monsieur. Puis. monsieur ».— Oui. répondis-je. monsieur. que les hommes croient être la liberté.90 - . maître Land répondit froidement le commandant. — Monsieur. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la terre. d’une voix plus douce. à une question ainsi posée. répondit l’inconnu. « Ainsi. emporté malgré moi. monsieur. — Mes amis. dis-je. le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant. vous abusez de votre situation envers nous ! C’est de la cruauté ! — Non. quand je pourrais d’un mot vous replonger dans les abîmes de l’Océan ! Vous m’avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer.

je comptais sur l’avenir pour trancher cette grave question. » Je ne puis le nier . je me contentai de répondre : « Messieurs. » . Je vous connais. monsieur le professeur. je veux croire que vous n’avez pas renié tout sentiment humain. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. Mais vous ne savez pas tout. va vous livrer ses derniers secrets. si l’intérêt de la science pouvait absorber jusqu’au besoin de liberté. Ainsi. sinon vos compagnons. A partir de ce jour. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. D’ailleurs. et vous serez mon compagnon d’études. ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue. je ne méconnais pas que. nous ne l’oublierons pas. vous n’aurez peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. J’étais pris là par mon faible.91 - . Nous sommes des naufragés charitablement recueillis à votre bord. ce que me promet notre rencontre m’offrirait de grandes compensations. pour un instant. L’étonnement. Vous. permettez-moi d’achever ce que j’ai à vous dire. Quant à moi. que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. vous verrez ce que n’a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus – et notre planète. et j’oubliai. vous n’avez pas tout vu. la stupéfaction seront probablement l’état habituel de votre esprit. Laissez-moi donc vous dire. Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin – qui sait ? le dernier peut-être – tout ce que j’ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois parcourues. si vous avez brisé avec l’humanité. grâce à moi. Je l’ai souvent lu. vous entrez dans un nouvel élément.« Maintenant. monsieur Aronnax.

dis-je. leur dit-il. et vos compagnons et vous. semblable . « Et maintenant. Veuillez suivre cet homme. — Parlez. Permettez-moi de vous précéder. se tournant vers le Canadien et Conseil : « Un repas vous attend dans votre cabine. Je le regrettai pour lui.Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre traité. au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer. — De quel nom dois-je vous appeler ? — Monsieur. je pris une sorte de couloir électriquement éclairé. Puis. Un stewart parut. n’êtes pour moi que les passagers du Nautilus. je ne suis pour vous que le capitaine Nemo. — A vos ordres. capitaine. répondit le commandant. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. monsieur Aronnax. notre déjeuner est prêt. Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés depuis plus de trente heures. — Ça n’est pas de refus ! » répondit le harponneur.92 - . « Une dernière question. monsieur le professeur. Il n’en fit rien. » Le capitaine Nemo appela. » Je suivis le capitaine Nemo. et dès que j’eus franchi la porte.

De hauts dressoirs de chêne. Je ne lui demandai rien. Depuis longtemps. qui est vigoureux. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore. et sur leurs rayons à ligne ondulée étincelaient des faïences. « Asseyez-vous. me dit-il. des porcelaines. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux. Cependant. et je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine. Le capitaine Nemo m’indiqua la place que je devais occuper. me dit-il. mais il devina mes pensées. et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui adresser. et je ne m’en porte pas plus mal. J’entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût sévère. s’élevaient aux deux extrémités de cette salle. ne se nourrit pas autrement que moi. mais avec un goût particulier auquel je m’habituai facilement. dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l’éclat. . vous pouvez en user sans crainte. incrustés d’ornements d’ébène. j’ai renoncé aux aliments de la terre. Le capitaine Nemo me regardait. et mangez comme un homme qui doit mourir de faim.aux coursives d’un navire. des verreries d’un prix inestimable.93 - . » Le déjeuner se composait d’un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu. Au centre de la salle était une table richement servie. J’avouerai que c’était bon. une seconde porte s’ouvrit devant moi. Mon équipage. Après un parcours d’une dizaine de mètres. « La plupart de ces mets vous sont inconnus. et de quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance. Ils sont sains et nourrissants.

Tantôt. Goûtez à tous ces mets. J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. monsieur. — Ceci. tous ces aliments sont des produits de la mer ? — Oui. repris-je. et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. ne faisje jamais usage de la chair des animaux terrestres. Mes troupeaux. monsieur le professeur. comme ceux du vieux pasteur de Neptune. monsieur le professeur. cependant. mais je ne comprends plus du tout qu’une parcelle de viande. je mets mes filets a la traîne. n’est autre chose que du filet de tortue de mer. Tantôt. » Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement. si petite qu’elle soit. — Ce que vous croyez être de la viande. et je les retire. je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines . Mon cuisinier est un habile préparateur. permettez-moi de vous offrir . Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc.94 - . figure dans votre menu. qui excelle à conserver ces produits variés de l’Océan. et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord. la mer fournit à tous mes besoins. dis-je. en désignant un plat où restaient encore quelques tranches de filet. — Aussi. que vos filets fournissent d’excellents poissons à votre table . monsieur. me répondit le capitaine Nemo. et enfin. je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme. et je lui répondis : « Je comprends parfaitement. voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés. paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. prêts à se rompre. Voici une conserve d’holoturies qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde.— Ainsi.

Son souffle est pur et sain. Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes. les reptiles et ces innombrables légions de poissons. Votre plume sera un fanon de baleine. cette nourrice prodigieuse. animal. par trois classes des vertébrés. « Mais cette mer. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé. me dit-il. végétal. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines.des confitures d’anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. minéral. » Et je goûtais. elle me vêtit encore.95 - . votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou l’encornet. tandis que le capitaine Nemo m’enchantait par ses invraisemblables récits. C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour ! — Vous aimez la mer. Votre lit est fait du plus doux zostère de l’Océan. La mer est le vaste réservoir de la nature. monsieur le professeur. c’est l’infini vivant. inépuisable. Et en effet. les mammifères. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains coquillages . monsieur Aronnax. car il sent frémir la vie à ses côtés. plutôt en curieux qu’en gourmet. dont un dixième seulement appartient à l’eau douce. comme l’a dit un de vos poètes. par cinq classes des mollusques. La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence . la nature s’y manifeste par ses trois règnes. — Oui ! je l’aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de couleurs violettes que j’extrais des aplysis de la Méditerranée. ordre infini d’animaux qui compte plus de treize mille espèces. et qui sait s’il ne finira pas par elle ! Là est la . par trois classes des articulés. capitaine. elle n’est que mouvement et amour . elle ne me nourrit pas seulement .

Une double porte. s’y battre. il se promena. dit-il. qui offraient les courbes les plus confortables. monsieur le professeur. A sa surface. et tombait de quatre globes dépolis à demi engagés . y transporter toutes les horreurs terrestres. C’était une bibliothèque. sa physionomie reprit sa froideur accoutumée. leur influence s’éteint. et j’entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter. vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! » Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui débordait de lui. ménagée à l’arrière de la salle. ses nerfs se calmèrent. s’y dévorer. si vous voulez visiter le Nautilus. incrustés de cuivres. leur pouvoir cesse. S’était-il laissé entraîner audelà de sa réserve habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants. » XI LE NAUTILUS Le capitaine Nemo se leva. se tournant vers moi : « Maintenant. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans. supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformément reliés. et. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble. La mer n’appartient pas aux despotes. vivez. permettaient d’y poser le livre en lecture. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau.96 - . De hauts meubles en palissandre noir. ils peuvent encore exercer des droits iniques. couverte de brochures. Je le suivis. très agité. capitonnés de cuir marron. entre lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. Au centre se dressait une vaste table. Puis. leur puissance disparaît ! Ah ! monsieur. s’ouvrit. je suis a vos ordres. De légers pupitres mobiles.suprême tranquillité. en s’écartant ou se rapprochant à volonté.

mais je ne vis pas un seul ouvrage d’économie politique . plus de silence. je veux croire que l’humanité n’a plus ni pensé. dis-je à mon hôte.. ni écrit. monsieur Aronnax. Détail curieux. mes derniers journaux. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. qui venait de s’étendre sur un divan. Je regardais avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée. et vous pourrez en user librement. de morale et de littérature. « Capitaine Nemo. j’ai acheté mes derniers volumes. et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard. Livres de science. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux. et depuis lors. Ces livres. quand je songe qu’elle peut vous suivre au plus profond des mers. voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d’un palais des continents. je remarquai les chefs-d’œuvre des maîtres anciens et modernes. c’est-à-dire tout ce que l’humanité . monsieur. et je suis vraiment émerveillé. ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. sont d’ailleurs à votre disposition. et je m’approchai des rayons de la bibliothèque. Vous possédez la six ou sept mille volumes. y abondaient . Ce jour-là.97 - . — Douze mille. en quelque langue qu’ils fussent écrits. — Où trouverait-on plus de solitude. et je ne pouvais en croire mes yeux. Parmi ces ouvrages. monsieur le professeur ? répondit le capitaine Nemo. » Je remerciai le capitaine Nemo. tous ces livres étaient indistinctement classés.. Votre cabinet du Muséum vous offre-t-il un repos aussi complet ? — Non. et je dois ajouter qu’il est bien pauvre auprès du vôtre.dans les volutes du plafond. écrits en toute langue. mes dernières brochures. monsieur le professeur.

faisait les frais de cette bibliothèque . je vous remercie d’avoir mis cette bibliothèque à ma disposition. dit le capitaine Nemo. — Cette salle n’est pas seulement une bibliothèque. au plus. le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. Ainsi donc. son livre intitulé les Fondateurs de l’Astronomie me donna même une date certaine . de géologie. de Tyndall. Mais la science. de Berthelot.98 - . Parmi les œuvres de Joseph Bertrand. de Quatrefages. etc. Il y a là des trésors de science. de l’abbé Secchi. d’Henry Sainte-Claire Deville. et. de Chasles. On fume donc à bord ? . d’hydrographie. c’est aussi un fumoir. depuis Xénophon jusqu’à Michelet. et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers les merveilles du Nautilus. depuis trois ans. de Faraday. mais j’avais le temps de faire cette recherche. y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d’histoire naturelle. — Un fumoir ? m’écriai-je. de Milne-Edwards. de météorologie. les travaux de Foucault. d’ailleurs. de géographie. tout l’Arago. etc. J’espérai. en bon rang. la poésie. . que des ouvrages plus récents encore me permettraient de fixer exactement cette époque . d’Agassis etc. dis-je au capitaine. les bulletins des diverses sociétés de géographie. les deux volumes qui m’avaient peut-être valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. je pus en conclure que l’installation du Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. plus particulièrement. les livres de mécanique. depuis Rabelais jusqu’à madame Sand. le roman et la science. et je compris qu’ils formaient la principale étude du capitaine. de Petermann. et j’en profiterai. Les mémoires de l’Académie des sciences. Je vis là tout le Humboldt. « Monsieur. . depuis Homère jusqu’à Victor Hugo. de balistique.a produit de plus beau dans l’histoire. et comme je savais qu’il avait paru dans le courant de 1865. du commandant Maury.

» Je pris le cigare qui m’était offert. — Au contraire. Aucune régie ne les a contrôlés. » A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle par laquelle j’étais entré dans la bibliothèque. Acceptez ce cigare. non sans quelque parcimonie. à pans coupés. si vous êtes connaisseur.99 - . monsieur ? — Capitaine. mais ils n’en sont pas moins bons. et. et sans discuter l’origine de ces cigares. C’était un vaste quadrilatère. — Fumez donc à votre fantaisie. Je l’allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze. C’est une sorte d’algue. riche en nicotine. décoré . et dont la forme rappelait celle du londrès . mais ce n’est pas du tabac. « C’est excellent. mais il semblait fabriqué avec des feuilles d’or. bien qu’il ne vienne pas de La Havane. je les méprise à partir de ce jour. vous en serez content. répondit le capitaine. — Aucune. j’imagine. et j’aspirai ses premières bouffées avec la volupté d’un amateur qui n’a pas fumé depuis deux jours. je suis forcé de croire que vous avez conservé des relations avec La Havane. — Non. monsieur Aronnax. Regrettezvous les londrès. répondit le capitaine. et je passai dans un salon immense et splendidement éclairé. — Alors. haut de cinq. long de dix mètres. monsieur. ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l’Orient. Un plafond lumineux. large de six.— Sans doute. que la mer me fournit. dis-je.

quelques marines de Backuysen et de Vernet. . pour la plupart. — Monsieur. avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier de peintre. une nymphe du Corrège. un moine de Vélasquez. à cadres uniformes. Ingres. Je vis là des toiles de la plus haute valeur. répondis-je. et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze. etc. j’avais admirées dans les collections particulières de l’Europe et aux expositions de peinture. « Monsieur le professeur. m’est-il permis de reconnaître en vous un artiste ? . d’après les plus beaux modèles de l’antiquité. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de Raphaël. c’était réellement un musée dans lequel une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l’art. trois petits tableaux de genre de Gérard Dow. et le désordre qui règne dans ce salon. une assomption de Murillo. de Paul Potter. Troyon. ornaient les parois tendues de tapisseries d’un dessin sévère. Car. un portrait d’Holbein. deux paysages flamands de Téniers. une vierge de Léonard de Vinci. apparaissaient des tableaux signés Delacroix. vous excuserez le sans-gêne avec lequel je vous reçois. et que. Parmi les œuvres de la peinture moderne. un martyr de Ribeira. deux toiles de Géricault et de Prudhon. Cet état de stupéfaction que m’avait prédit le commandant du Nautilus commençait déjà à s’emparer de mon esprit.100 - . dit alors cet homme étrange. Decamps. Meissonnier. Daubigny. se dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Une trentaine de tableaux de maîtres.de légères arabesques. séparés par d’étincelantes panoplies. distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entassées dans ce musée. de Metsu. sans chercher à savoir qui vous êtes. une adoration de Véronèse. une kermesse de Rubens. une femme du Titien.

et je continuai de passer en revue les curiosités qui enrichissaient ce salon.101 - . il oubliait ma présence. tout au plus. les raretés naturelles tenaient une place très importante. Cette coquille. et nombre d’autres. me répondit le capitaine Nemo. J’aimais autrefois à collectionner ces belles œuvres créées par la main de l’homme. vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens . ce sont des contemporains d’Orphée. de Gounod. A mes yeux. et je les confonds dans mon esprit. fournie par le plus grand des mollusques acéphales. de Beethoven. de Wagner. en montrant des partitions de Weber. ils ont deux ou trois mille ans d’existence. Auprès des œuvres de l’art. monsieur. un fureteur infatigable. car les différences chronologiques s’effacent dans la mémoire des morts – et je suis mort. et j’ai pu réunir quelques objets d’un haut prix. il ne me voyait plus. — Et ces musiciens ? dis-je. Au milieu du salon. un jet d’eau. électriquement éclairé. J’étais un chercheur avide. Je respectai ce recueillement.— Un amateur. de Mozart. monsieur le professeur. éparses sur un pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon. analysant en silence les étrangetés de sa physionomie. de Rossini. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. en coquilles et autres productions de l’Océan. qui devaient être les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Les maîtres n’ont pas d’âge. de Meyerbeer. Elles consistaient principalement en plantes. Je le considérais avec une vive émotion. Accoudé sur l’angle d’une précieuse table de mosaïque. retombait dans une vasque faite d’un seul tridacne. d’Auber. d’Haydn. mesurait sur ses . — Ces musiciens. aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! » Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. d’Herold.

les holoturies. des éponges douces de Syrie.bords. Parmi ces produits. les astéries. pour mémoire seulement. Autour de cette vasque. L’embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses deux groupes des polypes et des échinodermes. de superbes variétés de coraux. toute une série de ces madrépores que mon maître Milne-Edwards a si sagacement classés en sections. les étoiles de mer. Dans le premier groupe. elle dépassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République de Venise. je citerai. les comatules. et dont l’église Saint-Sulpice. Je vis là une collection d’une valeur inestimable. des tubipores. des oculines de l’île Bourbon. etc. des alcyonnaires. délicatement festonnés. Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant d’autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de l’embranchement des mollusques. enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l’assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents. . des isis des Molluques. les astérophons. sous d’élégantes vitrines fixées par des armatures de cuivre. des gorgones disposées en éventail. et que le temps me manquerait à décrire tout entière. une virgulaire admirable des mers de Norvège. le « char de Neptune » des Antilles. une circonférence de six mètres environ . a fait deux bénitiers gigantesques. – l’élégant marteau royal de l’Océan indien dont les régulières taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun.102 - . des ombellulaires variées. et parmi lesquels je remarquai d’adorables flabellines. des pennatules. à Paris. les pantacrines. représentaient la collection complète des individus de ce groupe. les oursins. étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d’un naturaliste. – un . Dans les échinodermes. remarquables par leur enveloppe épineuse. On conçoit ma joie de professeur.

le plus rare de tous. et enfin. des cérites. que la science a baptisés de ses noms les plus charmants. rare spécimen dans les muséums européens.spondyle impérial. et remarquables par leur coquille imbriquée. des pourpres. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un œuf de pigeon . enfin plusieurs échantillons d’un prix inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus rares. des hyales. le magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande . la « Gloire de la Mer ». coquillages délicats et fragiles. et . le sabot marbré à nacre resplendissante. les uns jaune verdâtre. et très disputés par les amateurs. de précieuses espèces de cythérées et de Vénus. tout hérissé d’épines. que la lumière électrique piquait de pointes de feu. des ovules. – toute une série de troques. arrachées aux pinnes marines de la mer Rouge. aux vives couleurs. – des buccardes exotiques du Sénégal. des perles vertes de l’haliotyde iris. le cadran treillissé des côtes de Tranquebar. des patelles. – enfin des littorines. ceuxlà. venus du golfe du Mexique. bleues. toutes les variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l’Inde et en Afrique. des harpes. des fuseaux. qu’on se procure difficilement. un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande. les autres d’un brun roux. qu’un souffle eût dissipées comme une bulle de savon. ceux-ci. des perles jaunes. des olives. et dont j’estimai la valeur à vingt mille francs. – puis. des strombes. des buccins. fragiles coquilles blanches à doubles valves. le cône presque inconnu du genre Cœnodulli. pêchés dans les mers d’Amérique. des casques. la plus précieuse coquille des Indes orientales . des pterocères. des turritelles des janthines. des dauphinules. noires. amis des eaux de la Nouvelle-Hollande. des mitres. se déroulaient des chapelets de perles de la plus grande beauté. et dans des compartiments spéciaux.103 - . elles valaient. des rochers. – plusieurs variétés des arrosoirs de Java. curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de certaines moules des cours d’eau du Nord. sortes de tubes calcaires bordés de replis foliacés. des stellaires trouvés dans les mers australes. des cléodores. d’admirables tellines sulfurées. des volutes. A part. des perles roses. les perroquets verts des mers de Chine. des tritons.

pour moi. les appareils qui permettent de le manœuvrer. me répondit le capitaine Nemo.104 - . que je croyais sans rivale au monde. elles peuvent intéresser un naturaliste . et par conséquent. je vous ai dit que vous seriez libre à mon bord. Puisje savoir ? . la force motrice qu’il renferme en lui. Aucun muséum de l’Europe ne possède une semblable collection des produits de l’Océan. impossible. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai un plaisir d’être votre cicérone. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur trésor. que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant. . chiffrer la valeur de cette collection était. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m’est inconnue. mais. — Je comprends. aucune partie du Nautilus ne vous est interdite. quand je fus interrompu par ces mots : « Vous examinez mes coquilles. et primaient cette autre perle de l’iman de Mascate. elles ont un charme de plus. celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse.. capitaine..au-delà. monsieur le professeur. j’avoue que ce Nautilus. je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. et je me demandais à quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur. tout cela excite au plus haut point ma curiosité. En effet. Mais si j’épuise mon admiration pour elle. et il n’est pas une mer du globe qui ait échappé à mes recherches. Ainsi donc. car je les ai toutes recueillies de ma main. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir ces échantillons divers. pour ainsi dire. l’agent si puissant qui l’anime. — Monsieur Aronnax.

en ouvrant une porte. Je ne pus que remercier mon hôte. » J’entrai dans la chambre du capitaine.. et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. ces mêmes instruments se trouvent dans ma chambre. me dit-il. toilette et divers autres meubles. me dit-il.105 - . qui. et là je trouvai. quelques meubles de toilette. Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus. Je m’assis.. « Veuillez vous asseoir ». Je vous demanderai seulement à quel usage sont destinés ces instruments de physique. Le strict nécessaire. mais je n’abuserai pas de votre complaisance. Le tout éclairé par un demi-jour. Elle avait un aspect sévère. par une des portes percées à chaque pan coupé du salon. mais une chambre élégante. me fit rentrer dans les coursives du navire. et il prit la parole en ces termes : . une table de travail. monsieur. Il me conduisit vers l’avant. et c’est là que j’aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi. presque cénobitique. Une couchette de fer. — Monsieur le professeur. Rien de confortable. seulement. Le capitaine Nemo me montra un siège. avec lit. Mais auparavant.— Je ne sais comment vous remercier. « Votre chambre est contiguë à la mienne. » Je suivis le capitaine Nemo. venez visiter la cabine qui vous est réservée. non pas une cabine.

qui marque le degré de sécheresse de l’atmosphère . en se décomposant.106 - . qui pèse le poids de l’air et prédit les changements de temps . — Et ces autres instruments dont je ne devine pas l’emploi ? . qui par la hauteur du soleil m’apprend ma latitude . me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre. l’hygromètre. voici les appareils exigés par la navigation du Nautilus. qui me servent à scruter tous les points de l’horizon. et j’en connais l’usage. en effet. le stormglass. tels que le thermomètre qui donne la température intérieure du Nautilus . dit le capitaine Nemo. les chronomètres. Mis en communication avec l’eau dont il indique la pression extérieure. je les ai toujours sous les yeux. — Ce sont les instruments habituels au navigateur. — Et ces sondes d’une nouvelle espèce ? — Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des diverses couches d’eau. dont le mélange. qui dirige ma route . et ils m’indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l’Océan. il me donne par là même la profondeur à laquelle se maintient mon appareil. répondis-je. Mais en voici d’autres qui répondent sans doute aux exigences particulières du Nautilus. le sextant. Les uns vous sont connus.XII TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ « Monsieur. annonce l’arrivée des tempêtes . Ce cadran que j’aperçois et que parcourt une aiguille mobile. quand le Nautilus est remonté à la surface des flots. le baromètre. Ici comme dans le salon. la boussole. n’est-ce pas un manomètre ? — C’est un manomètre. et enfin des lunettes de jour et de nuit. qui me permettent de calculer ma longitude .

et je me contenterai d’être très étonné d’un tel résultat. monsieur le professeur. capitaine. Mais je n’ai rien emprunté à ces . » Il garda le silence pendant quelques instants. puis il dit : « Il est un agent puissant. mon électricité n’est pas celle de tout le monde. Je vous dirai. Une seule question. répondit le capitaine Nemo. sa puissance dynamique est restée très restreinte et n’a pu produire que de petites forces ! — Monsieur le professeur. par exemple. il est l’âme de mes appareils mécaniques. — Cependant. comment le remplacez-vous. qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. et c’est là tout ce que vous me permettrez de vous en dire. dit le capitaine Nemo. cependant. Jusqu’ici. Il m’éclaire. Veuillez donc m’écouter. facile. d’abord. d’or. Le zinc. — Je n’insisterai pas. vous possédez une extrême rapidité de mouvements qui s’accorde mal avec le pouvoir de l’électricité. Cet agent. d’argent. il m’échauffe. répondit le capitaine Nemo. rapide. Les éléments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s’user vite. c’est l’électricité. qu’il existe au fond des mers des mines de zinc. — Oui. obéissant. monsieur.107 - . je dois vous donner quelques explications. puisque vous n’avez plus aucune communication avec la terre ? — Votre question aura sa réponse. monsieur. — L’électricité ! m’écriai-je assez surpris.— Ici. dont l’exploitation serait très certainement praticable. à laquelle vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. Tout se fait par lui. de fer.

mais j’ai préféré employer un système plus pratique. et la mer me le fournit elle-même. Le sodium seul se consomme. Mais il faut encore le fabriquer. — Je comprends bien. puis. et j’ai voulu ne demander qu’à la mer ellemême les moyens de produire mon électricité. monsieur le professeur. monsieur. obtenir l’électricité par la diversité de températures qu’ils éprouvaient . en établissant un circuit entre des fils plongés à différentes profondeurs. il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d’eau. Et . Bien. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s’y rencontre dans une proportion notable. J’aurais pu. du bromure de magnésium. capitaine. du sulfate et du carbonate de chaux. l’excellence du sodium dans les conditions où vous vous trouvez. du sulfate de magnésie. en petite quantité. et que leur force électromotrice est double de celle des piles au zinc. Mélangé avec le mercure. en outre. des chlorures de magnésium et de potassium. La mer le contient. Le mercure ne s’use jamais. — Le sodium ? — Oui. en effet.métaux de la terre. et deux centièmes deux tiers environ de chlorure de sodium . l’extraire en un mot. que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus énergiques.108 - . — Et lequel ? — Vous connaissez la composition de l’eau de mer. Or. c’est ce sodium que j’extrais de l’eau de mer et dont je compose mes éléments. Je vous dirai. — A la mer ? — Oui. et les moyens ne me manquaient pas.

comment faites-vous ? Vos piles pourraient évidemment servir à cette extraction . si je ne me trompe. le mouvement. monsieur le professeur. si l’électricité ne me fournit pas l’air respirable. Je ne vous demande qu’un peu de patience. mais c’est inutile puisque je remonte à la surface de la mer. elle manœuvre. quand il me plaît. — De terre ? dis-je en insistant. ce qui me permet de prolonger. je ne l’extrais pas par la pile. et l’électricité donne au Nautilus la chaleur. — Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ? — Monsieur Aronnax. mais.109 - . . Cependant. mon séjour dans les couches profondes. la vie en un mot. répondit le capitaine Nemo. des pompes puissantes qui l’emmagasinent dans des réservoirs spéciaux. et aussi longtemps que je le veux. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n’en produiriez ! — Aussi. Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l’Océan . si vous voulez. la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la quantité extraite. au besoin. la lumière. du moins. et j’emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. puisque vous avez le temps d’être patient. — Mais non pas l’air que vous respirez ? — Oh ! je pourrais fabriquer l’air nécessaire à ma consommation. Disons le charbon de mer. vous me verrez à l’œuvre. il produit l’électricité.

» En effet. l’eau et la vapeur. je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-marin. répondit froidement le capitaine Nemo. et marche avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. ni soleil. nous visiterons l’arrière du Nautilus. en ce moment. et si vous voulez me suivre. en ce moment. capitaine. il n’existe ni nuit. séparée de la bibliothèque par une cloison étanche. que vous avez eu raison d’employer cet agent. c’est-à-dire ne pouvant . une continuité que n’a pas la lumière du soleil. — Nous n’avons pas fini. monsieur Aronnax. et je vois bien. vous connaissez déjà la première application que j’ai faite de ce précieux agent. dont voici la division exacte. Et. — Autre application de l’électricité.110 - . tenez. Un fil électrique le met en communication avec l’hélice du loch. Maintenant. Vous avez évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour. Quoi qu’il en soit. je me contente d’admirer. Ce cadran. elle est électrique. — Je ne sais s’ils la trouveront. il est dix heures du matin. regardez cette horloge .— Capitaine. C’est lui qui nous éclaire avec une égalité. sert à indiquer la vitesse du Nautilus. et son aiguille m’indique la marche réelle de l’appareil. car pour moi. répondis-je. comme les horloges italiennes. en allant du centre à l’éperon : la salle à manger de cinq mètres. ni jour. la véritable puissance dynamique de l’électricité. répondis-je. ni lune. — C’est merveilleux. nous filons avec une vitesse modérée de quinze milles à l’heure. dit le capitaine Nemo en se levant. — Parfaitement. qui est destiné à remplacer le vent. Je l’ai divisée en vingt-quatre heures. suspendu devant nos yeux. mais seulement cette lumière factice que j’entraîne jusqu’au fond des mers ! Voyez.

C’est par cette double ouverture que je m’introduis dans l’embarcation. trente-cinq mètres de longueur. je referme l’autre. — Sans doute. et retenu par de solides boulons. au cas où une voie d’eau se fût déclarée. Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d’obturateurs en caoutchouc. Là. ladite chambre du capitaine de cinq mètres. la mienne de deux mètres cinquante. le grand salon de dix mètres. Je suivis le capitaine Nemo.111 - . à travers les coursives situées en abord. je largue les boulons. celle du Nautilus . quand vous voulez vous embarquer. celle du canot. « Elle aboutit au canot. et occupe une cavité disposée pour le recevoir. et elles assuraient toute sécurité à bord du Nautilus. au moyen de vis de pression . et enfin un réservoir d’air de sept mètres cinquante. et j’arrivai au centre du navire. — Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je. conduisait à son extrémité supérieure. légère et insubmersible. assez étonné. Une excellente embarcation. On referme l’une. vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer ? — Aucunement. la bibliothèque de cinq mètres.être pénétrée par l’eau. séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle. répondit-il. et . qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. Total. Il est entièrement ponté. se trouvait une sorte de puits qui s’ouvrait entre deux cloisons étanches. qui sert à la promenade et à la pêche. — Mais alors. Une échelle de fer. absolument étanche. Cette échelle conduit à un trou d’homme percé dans la coque du Nautilus. cramponnée à la paroi. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus. qui s’étendait jusqu’à l’étrave.

faisait tous les frais de la cuisson. soigneusement clos jusque-là.l’embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui. rien n’est plus simple ! » Après avoir dépassé la cage de l’escalier qui aboutissait à la plate-forme. Les fils. fournissaient une excellente eau potable. et je me promène. par la vaporisation. à volonté. et dont les robinets fournissaient l’eau froide ou l’eau chaude. arrivant sous les fourneaux. Un fil électrique me rattache à lui. confortablement disposée. s’occupaient à le dévorer à belles dents. grisé par ces merveilles. Là. dis-je. monsieur Aronnax. . je mâte. c’est le Nautilus qui revient. l’électricité. je vis une cabine longue de deux mètres. — En effet. Puis. communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. dans laquelle Conseil et Ned Land. enchantés de leur repas. — A vos ordres ! — A mes ordres.112 - . Je lance un télégramme. une porte s’ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres. et cela suffit. — Mais comment revenez-vous à bord ? — Je ne reviens pas. je hisse ma voile ou je prends mes avirons. plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même. située entre les vastes cambuses du bord. J’ouvre alors le panneau du pont. Auprès de cette cuisine s’ouvrait une salle de bains.

Elle était naturellement divisée en deux parties . ce qui vaut mieux. « Vous le voyez.113 - . à coup sûr – avait disposé ses appareils de locomotion. Ceux-ci eussent été impuissants. le mécanisme qui transmettait le mouvement à l’hélice. Les éléments Bunzen sont peu nombreux. et non des éléments Ruhmkorff. et je ne pus voir son aménagement. nous purifions le navire en le ventilant à grand air. ne mesurait pas moins de vingt mètres en longueur. et je me trouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo – ingénieur de premier ordre. quelques dégagements de gaz. Celle-ci. la première renfermait les éléments qui produisaient l’électricité. mais ce n’est qu’un léger inconvénient. où elle agit par des électro-aimants de glande dimension sur un système particulier de leviers et d’engrenages qui transmettent le mouvement à l’arbre de l’hélice. j’examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du Nautilus. Le capitaine Nemo s’aperçut de mon impression. long de cinq mètres. Cette chambre des machines. Tous les matins. qui m’eût peut-être fixé sur le nombre d’hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus. mais forts et grands. me dit le capitaine Nemo. et la seconde. Une porte s’ouvrit. L’électricité produite se rend à l’arrière. nettement éclairée. j’emploie des éléments Bunzen. tout d’abord. dont le diamètre est de . produits par l’emploi du sodium . » Cependant. Je fus surpris. Au fond s’élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de la chambre des machines. Mais la porte en était fermée. expérience faite.A la cuisine succédait le poste de l’équipage. de l’odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. d’ailleurs. « Ce sont. me dit-il.

Comment l’électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d’une nouvelle sorte ? Était-ce dans sa transmission qu’un système de leviers inconnus pouvait accroître à l’infini ? C’est ce que je ne pouvais comprendre. en haut. » Il y avait là un mystère. après une légère hésitation. dis-je. où vous trouvez une résistance croissante qui s’évalue par des centaines d’atmosphères ? Comment remontez-vous à la surface de l’Océan ? Enfin. comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ? — Aucunement. C’est notre véritable cabinet de travail. mais je n’insistai pas pour le connaître. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. Il faut voir où l’on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite. et là. J’ai vu le Nautilus manœuvrer devant l’Abraham-Lincoln. en bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs. je constate les résultats et je ne cherche pas à les expliquer. — Et vous obtenez alors ? — Une vitesse de cinquante milles à l’heure. Mais marcher ne suffit pas.six mètres et le pas de sept mètres cinquante. monsieur le professeur.114 - . peut donner jusqu’à cent vingt tours par seconde. Venez dans le salon. « Capitaine Nemo. à gauche. me répondit le capitaine. vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! » . et je sais à quoi m’en tenir sur sa vitesse.

coupe et élévation du Nautilus. à sa plus grande largeur. de tête en tête. « Ces deux dimensions vous permettent d’obtenir par un simple calcul la surface et le volume du Nautilus. quinze cents mètres cubes et deux dixièmes – ce qui revient à dire qu’entièrement immergé. il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux. j’ai voulu. .XIII QUELQUES CHIFFRES Un instant après.115 - . « Lorsque j’ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous-marine. nous étions assis sur un divan du salon. est de huit mètres. c’est-àdire ne peser que ce même nombre de tonneaux. à bouts coniques. son volume. Il affecte sensiblement la forme d’un cigare. qu’en équilibre dans l’eau il plongeât des neuf dixièmes. J’ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites. soit treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes. Il n’est donc pas construit tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche. le cigare aux lèvres. forme déjà adoptée à Londres dans plusieurs constructions du même genre. La longueur de ce cylindre. et son bau. il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume. Par conséquent. Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan. et qu’il émergeât d’un dixième seulement. C’est un cylindre très allongé. les diverses dimensions du bateau qui vous porte. mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée. Puis il commença sa description en ces termes : « Voici. pour que l’eau déplacée s’échappe aisément et n’oppose aucun obstacle a sa marche. monsieur Aronnax. est exactement de soixante-dix mètres. Sa surface comprend mille onze mètres carrés et quarante-cinq centièmes .

les divers accessoires et aménagements. due au parfait assemblage des matériaux. sera complètement immergé. le lest. si j’ai disposé des réservoirs d’une capacité égale à ce dixième. forment le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. la machine. et le bateau s’enfonçant vient affleurer la surface de l’eau. C’est ce qui arrive. à elle seule. et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. qui. grâce à cette disposition cellulaire. il résiste comme un bloc. soixantedeux tonneaux. Ces réservoirs existent en abord dans les parties inférieures du Nautilus. ou les pesant. il émerge d’un dixième. Or. monsieur le professeur. il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets. et l’homogénéité de sa construction. « Ces deux coques sont fabriquées en tôle d’acier dont la densité par rapport à l’eau est de sept. ils se remplissent. La seconde enveloppe. le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux.« Le Nautilus se compose de deux coques. et si je les remplis d’eau. Est-ce entendu ? — C’est entendu. ajoutés aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes. répondis-je. lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces conditions. reprit le capitaine. réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité extrême. l’une intérieure. — Donc. La première n’a pas moins de cinq centimètres d’épaisseur. Son bordé ne peut céder . huit dixièmes. ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centièmes. soit d’une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes.116 - . . l’autre extérieure. les cloisons et les étrésillons intérieurs. J’ouvre des robinets. En effet. comme s’il était plein. lui permet de défier les mers les plus violentes. la quille. pesant. haute de cinquante centimètres et large de vingt-cinq.

— Lorsque j’ai voulu déterminer l’accroissement de poids qu’il faut donner au Nautilus pour l’immerger. — Je vous écoute. je le comprends. — Monsieur le professeur. d’après les calculs les plus récents. ou par chaque trente pieds de .117 - . capitaine. En effet. — C’est évident. à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier. car les corps ont une tendance à devenir « fondriers ». du moins.— Bien. mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d’eau. monsieur. — Or. Suivez mon raisonnement. très peu compressible. capitaine. soit environ un kilogramme par centimètre carré ? — Parfaitement. je n’ai eu à me préoccuper que de la réduction du volume que l’eau de mer éprouve à mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes. sans quoi l’on s’expose à de graves erreurs. en plongeant au-dessous de cette surface. Mais plus bas. cette réduction n’est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par atmosphère. répondis-je. Que vous puissiez affleurer la surface de l’Océan. si l’eau n’est pas absolument incompressible. — Donc. elle est. je ne vois pas comment vous pouvez l’entraîner au sein des masses liquides. il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions de l’Océan. répondit le capitaine Nemo.

et j’aurais mauvaise grâce à les contester.profondeur. » A ces raisonnements appuyés sur des chiffres. « J’admets vos calculs. S’agit-il d’aller à mille mètres. puisque l’expérience leur donne raison chaque jour. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle.118 - . Lorsque je veux remonter à la surface et l’affleurer. vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger votre bateau et remonter à la surface. et de vider entièrement tous les réservoirs. capitaine. qui est de cent kilogrammes par centimètre carré... Cette réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. répondis-je. si je désire que le Nautilus émerge du dixième de sa capacité totale. L’augmentation ne sera conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes. à ce moment. Je devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize tonneaux soixante-dixsept centièmes. j’ai des réservoirs supplémentaires capables d’embarquer cent tonneaux. — Laquelle. De là une puissance. et le calcul est facile à vérifier. les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. . au lieu de quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. c’est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. Or. Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphères. — Seulement ? — Seulement. je n’avais rien à objecter. Si donc. monsieur Aronnax. monsieur ? — Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur. il me suffit de chasser cette eau. je tiens compte alors de la réduction du volume sous une pression équivalente à celle d’une colonne d’eau de mille mètres.

monsieur. D’ailleurs. suivant la disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice. j’emploie des manœuvres plus longues. en un mot. fixé sur l’arrière de l’étambot. celui-ci se meut horizontalement. — Pour gouverner ce bateau sur tribord.— Que l’électricité seule pouvait me donner. Aussi. dans un plan vertical. Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau. attachés à ses flancs sur son centre de flottaison. pour évoluer. — Je suis impatient de l’apprendre. au moyen de deux plans inclinés. et cela dans le but de ménager mes appareils. et qu’une roue et des palans font agir. j’embraye l’hélice. Et même. suivant un plan horizontal.119 - . le Nautilus. sur bâbord. que le pouvoir dynamique de mes machines est à peu près infini. se hâta de dire le capitaine Nemo. et qui se manœuvrent de l’intérieur au moyen de leviers puissants. si je veux revenir plus rapidement à la surface. je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres. plans mobiles. ou remonte suivant cette diagonale. aptes à prendre toutes les positions. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse. Sont-ils inclinés. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas. mais non moins infaillibles. ou s’enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu’il me convient. je me sers d’un gouvernail ordinaire à large safran. quand leurs colonnes d’eau se sont précipitées comme un torrent sur l’Abraham-Lincoln. et la pression des eaux fait remonter . Je vous répète. capitaine ? demandai-je. et vous avez dû le voir. — Ceci m’amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le Nautilus. — Lesquelles. lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l’Océan à deux ou trois lieues audessous de sa surface.

a été le résultat d’une rencontre fortuite ? . c’est-à-dire trente fois cette épaisseur. sous une épaisseur de sept millimètres seulement. gonflé d’hydrogène. — Bravo ! capitaine. — Des verres capables de résister à de telles pressions ? — Parfaitement. — En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur électrique. résister à une pression de seize atmosphères. les verres dont je me sers n’ont pas moins de vingt et un centimètres à leur centre. pour voir. il faut que la lumière chasse les ténèbres. dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance. s’élève rapidement dans les airs. capitaine Nemo . Je m’explique maintenant cette phosphorescence du prétendu narval... trois fois bravo ! capitaine. au milieu des mers du Nord. mais enfin. qui fait saillie à la partie supérieure de la coque du Nautilus. tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. et que garnissent des verres lenticulaires.verticalement le Nautilus comme un ballon qui. offre cependant une résistance considérable. Le cristal. et je me demande comment au milieu de l’obscurité des eaux. — Admis. Or. qui a tant intrigué les savants ! A ce propos. qui a eu un si grand retentissement. — Ah ! bravo. je vous demanderai si l’abordage du Nautilus et du Scotia. m’écriais-je. Dans des expériences de pêche à la lumière électrique faites en 1864. fragile au choc. Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ? — Le timonier est placé dans une cage vitrée.120 - . on a vu des plaques de cette matière.

répondit avec une véritable émotion le capitaine Nemo. puisque cet appareil est fait de tôle et non de bois . puisque j’en suis tout à la fois le capitaine. — Ah ! commandant. au-dessous et à bord du Nautilus.121 - . pas de voiles que le vent emporte .— Purement fortuite. pas d’incendie à redouter. monsieur. Pas de déformation à craindre. et je l’aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l’Océan. comme l’a si bien dit le Hollandais Jansen. Je naviguais à deux mètres au-dessous de la surface des eaux. quand le choc s’est produit. pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent . pas de rencontre à redouter. monsieur le professeur. Mais quant à votre rencontre avec l’Abraham-Lincoln ? . j’en suis fâché pour l’un des meilleurs navires de cette brave marine américaine mais on m’attaquait et j’ai dû me défendre ! Je me suis contenté. Voilà le navire par excellence ! Et s’il est vrai que l’ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur. et le constructeur plus que le capitaine lui-même. le cœur de l’homme n’a plus rien à redouter. m’écriai-je avec conviction. monsieur. puisque l’électricité est son agent mécanique . de mettre la frégate hors d’état de me nuire – elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus prochain. c’est vraiment un merveilleux bateau que votre Nautilus ! — Oui. toutefois.. monsieur. comprenez donc avec quel abandon je me fie à mon Nautilus.. puisqu’il est seul à naviguer dans les eaux profondes . J’ai d’ailleurs vu qu’il n’avait eu aucun résultat fâcheux. — Monsieur le professeur. pas de charbon qui s’épuise. car la double coque de ce bateau a la rigidité du fer . pas de chaudières que la vapeur déchire . pas de tempête à braver. puisqu’il trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l’absolue tranquillité ! Voilà. le constructeur et l’ingénieur ! » . si sur cette mer. la première impression est le sentiment de l’abîme. — Aucun.

monsieur Aronnax. m’est arrivé d’un point différent du globe. — Mais. en plein Océan. me répondit-il. cet admirable Nautilus ? — Chacun de ses morceaux. capitaine Nemo ? — Oui. mes ouvriers c’est-à-dire mes braves compagnons que j’ai instruits et formés. — Mais comment avez-vous pu construire. de Liverpool. sa machine par Krupp. de New York. monsieur le professeur. et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers. se naturellement. nous avons achevé notre Nautilus. et je ne pus me retenir de la lui faire. en Suède. j’ai étudié à Londres. ses instruments de précision chez Hart frères. les ajuster ? — Monsieur le professeur. indiscrète peut-être. à New York. repris-je. Sa quille a été forgée au Creusot. en Prusse. le feu a posait . Là. de Paris. Puis.Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. et moi. j’avais établi mes ateliers sur un îlot désert.122 - . de Londres. Oui ! il aimait son navire comme un père aime son enfant ! Mais une question. son éperon dans les ateliers de Motala. « Vous êtes donc ingénieur. et sous une destination déguisée. etc. son hélice chez Scott. les plaques de tôle de sa coque chez Leard. il a fallu les monter. Le feu de son regard. en secret. . ces morceaux ainsi fabriqués. de Glasgow. du temps que j’étais un habitant des continents de la terre. l’opération terminée. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co. la passion de son geste. son arbre d’hélice chez Pen et C°. à Paris. le transfiguraient.

monsieur. soit deux millions y compris son aménagement. pour . Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs. — Vous êtes donc riche ? — Riche à l’infini. monsieur le professeur. si je l’avais pu. et formerait une sphère d’un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux.détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j’aurais fait sauter. Abusait-il de ma crédulité ? L’avenir devait me l’apprendre. capitaine Nemo. Or. soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d’art et les collections qu’il renferme. et je pourrais.123 - . soit plus de trente-huit millions d’hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes. — Faites. — Une dernière question. XIV LE FLEUVE-NOIR La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés. Et. un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. — Alors il m’est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif ? — Monsieur Aronnax. payer les dix milliards de dettes de la France ! » Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. le Nautilus en jauge quinze cents. sans me gêner.

La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties : l’Océan glacial arctique. et de l’ouest a l’est entre l’Asie et l’Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. cette masse liquide. l’Océan atlantique. se montrèrent à nouveau. ses marées médiocres. nous allons. dans les temps siluriens. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés. l’Océan glacial antarctique. Je vais remonter à la surface des eaux. L’Océan pacifique s’étend du nord au sud entre les deux cercles polaires. si vous le voulez bien. ses courants sont larges et lents. Puis. L’Océan fut d’abord universel.124 - . peu à peu. relever exactement notre position. Il est midi moins le quart. Tel était l’Océan que ma destinée m’appelait d’abord à parcourir dans les plus étranges conditions. c’est à peu près la quantité d’eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans. il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l’unité. des îles émergèrent. me dit le capitaine Nemo. » Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. « Monsieur le professeur. et fixer le point de départ de ce voyage.comprendre ce nombre. ses pluies abondantes. formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons. disparurent sous des déluges partiels. c’est-à-dire qu’il y a autant de milliards dans un quintillion que d’unités dans un milliard. se soudèrent. à la période du feu succéda la période de l’eau. C’est la plus tranquille des mers . l’Océan indien. Les pompes commencèrent à chasser l’eau des réservoirs . des sommets de montagnes apparurent. l’Océan pacifique. l’aiguille . Or. soit douze mille neuf cent seize millions d’hectares. Durant les époques géologiques.

« Nous sommes arrivés ». muni de son sextant. Pas un écueil. pas un îlot. à demi-engagé dans la coque du navire. ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles terrestres. La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. Je m’expliquai donc très naturellement que.du manomètre marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus. formait une légère extumescence. ce bateau eût toujours été pris pour un animal marin. j’arrivai sur la partie supérieure du Nautilus. Vers le milieu de la plate-forme. Nous n’avions rien en vue. Le capitaine Nemo. qui devait lui donner sa latitude. prit la hauteur du soleil. l’autre où brillait le puissant fanal électrique qui éclairait sa route. et. L’horizon. La mer était magnifique. le ciel pur. L’immensité déserte. puis elle s’arrêta. par les panneaux ouverts. malgré les meilleures lunettes. dégagé de brumes. Je me rendis à l’escalier central qui aboutissait à la plateforme. à parois inclinées. le canot. Plus d’Abraham-Lincoln. se prêtait aux meilleures observations. A peine si le long véhicule ressentait les larges ondulations de l’Océan. En avant et en arrière s’élevaient deux cages de hauteur médiocre.125 - . L’avant et l’arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. Je remarquai que ses plaques de tôles. Une légère brise de l’est ridait la surface des eaux. dit le capitaine. Je gravis les marches de métal. Il attendit pendant . et en partie fermées par d’épais verres lenticulaires : l’une destinée au timonier qui dirigeait le Nautilus. imbriquées légèrement.

Je m’inclinai. c’est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. Monsieur le professeur. espérant que la réponse du capitaine m’indiquerait peut-être sa nationalité. « Midi. C’est aujourd’hui 8 novembre. — Monsieur. j’ai divers chronomètres réglés sur les méridiens de Paris. — Dieu nous garde ! répondis-je. » Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages japonais. » Cette réponse ne m’apprenait rien. quand vous voudrez ? . Mais.quelques minutes que l’astre vint affleurer le bord de l’horizon. nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest.. de Greenwich et de Washington. Puis il me dit : « Monsieur Aronnax. me répondit-il.126 - . pas un de ses muscles ne tressaillait.. — De quel méridien ? demandai-je vivement. et le commandant reprit : « Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest du méridien de Paris. qu’il contrôla par de précédentes observations d’angle horaires. en votre honneur je me servirai de celui de Paris.. et je redescendis au grand salon. le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude. dit-il. que commence notre voyage d’exploration sous les eaux. . Là. Tandis qu’il observait.. et l’instrument n’eût pas été plus immobile dans une main de marbre. et par trente degrés et sept minutes de latitude nord. à midi.

et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. un second dans l’Atlantique sud. Moi que le hasard venait de jeter à son bord. un Galilée moderne.— Et maintenant. un troisième dans le Pacifique nord. cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles. Je restai seul. Voici des cartes à grands points. suivant l’expression de Conseil. Le salon est à votre disposition. Il ne m’avait jamais tendu la sienne.127 - . il m’accueillait froidement. il n’avait jamais pris la main que je lui tendais. . Il est même probable qu’un sixième courant existait autrefois dans l’Océan indien nord. La mer a ses fleuves comme les continents. Saurais-je jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n’appartenir à aucune ? Cette haine qu’il avait vouée à l’humanité. moi dont il tenait la vie entre les mains. J’ai donné la route à l’estnord-est par cinquante mètres de profondeur. » Le capitaine Nemo me salua. à leur couleur. cherchant à percer ce mystère si intéressant pour moi. Puis mes regards se fixèrent sur le vaste planisphère étalé sur la table. monsieur le professeur. qui l’avait provoquée ? Etaitil un de ces savants méconnus. Une heure entière. la direction de cinq courants principaux : un dans l’Atlantique nord. je demeurai plongé dans ces réflexions. reconnaissables à leur température. où vous pourrez la suivre. absorbé dans mes pensées. mais hospitalièrement. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. je vous laisse à vos études. un de ces génies « auxquels on a fait du chagrin ». et je vous demande la permission de me retirer. ou bien un de ces hommes de science comme l’Américain Maury. dont la carrière a été brisée par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Ce sont des courants spéciaux. un quatrième dans le Pacifique sud. ajouta le capitaine. La science a déterminé. et je plaçai le doigt sur le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées. sur le globe. Seulement. et un cinquième dans l’Océan indien sud.

traverse le détroit de Malacca. et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l’Océan. mais franchement. pour un classificateur de ta force. au point indiqué sur le planisphère. mais bien à bord du Nautilus. — Il faut croire monsieur. mon ami. le Fleuve-Noir. » . Au muséum de Québec ? — S’il plaît à monsieur. Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées devant leurs yeux. je le voyais se perdre dans l’immensité du Pacifique. qui. sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques. répondis-je en leur faisant signe d’entrer. et je me sentais entraîner avec lui. s’arrondit dans le Pacifique nord jusqu’aux îles Aléoutiennes. ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi. « Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s’écria le Canadien. il y a de quoi travailler ici. puisque monsieur l’affirme. réunies aux grands lacs de l’Asie. charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes. vous n’êtes ni au Canada ni en France.lorsque les mers Caspienne et d’Aral. Or. répliqua Conseil . quand Ned Land et Conseil apparurent à la porte du salon. — Etonne-toi. le Kuro-Scivo des Japonais. prolonge la côte d’Asie. Je le suivais du regard. ne formaient qu’une seule et même étendue d’eau. répliqua Conseil. C’est ce courant que le Nautilus allait parcourir. ce serait plutôt à l’hôtel du Sommerard ! — Mes amis.128 - . car. et à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer. et regarde. se déroulait l’un de ces courants.

assez peu conchyliologue. par hasard. cette idée de vous emparer du Nautilus ou de le fuir. et tâchons de voir ce qui se passe autour de nous. maître Land. famille des Buccinoïdes. Ce bateau est un des chefsd’œuvre de l’industrie moderne. lui ? — Electrique ! — Par ma foi ! on serait tenté de le croire. ou plutôt. Je lui appris tout ce que je savais. monsieur Aronnax. genre des Porcelaines. il serait électrique aussi. etc. m’interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. Avaisje découvert qui il était. . Je n’ai pas même aperçu l’équipage de ce bateau. « Rien vu. Le brave garçon. ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles. Pendant ce temps. vers quelles profondeurs il nous entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre. cinquante. où il allait. tout ce que je ne savais pas. et je regretterais de ne pas l’avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite. abandonnez. qui avait toujours son idée. Ned Land.129 - . vous ne pouvez me dire combien d’hommes il y a à bord ? Dix. murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : classe des Gastéropodes. tenez-vous tranquille. espèces des Cypr÷a Madagascariensis. pour le moment. croyez-moi. rien entendu ! répondit le Canadien. Ainsi. penché sur les vitrines. D’ailleurs. demanda Ned Land. Mais vous. cent ? — Je ne saurais vous répondre. Est-ce que.Je n’avais pas besoin d’encourager Conseil. vingt. d’où il venait. et je lui demandai ce qu’il avait entendu ou vu de son côté.

130 - . On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du Nautilus. La mer était distinctement visible dans un rayon d’un mille autour du Nautilus. on ne verra rien de cette prison de tôle ! Nous marchons. Je frémis. nous attendait. Mais un glissement se fit entendre. Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes. mais on ne voit rien. que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse. quand l’obscurité se fit subitement. « C’est la fin de la fin ! dit Ned Land. Nous étions restés muets. le jour se fit de chaque côté du salon. — Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil. à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser . et si rapidement. d’abord. » — Ned Land prononçait ces derniers mots. ne sachant quelle surprise. nous naviguons en aveugles. analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière. Soudain. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. à travers deux ouvertures oblongues.— Voir ! s’écria le harponneur.. mais une obscurité absolue. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. et la douceur de ses dégradations successives jusqu’aux couchés inférieures et supérieures de l’Océan ! .. agréable ou désagréable. ne remuant pas. Le plafond lumineux s’éteignit. mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.

aux Antilles. Les substances minérales et organiques.On connaît la diaphanéité de la mer. vous voyez ! — Curieux ! curieux ! faisait le Canadien – qui oubliant ses colères et ses projets d’évasion. mais de la lumière liquide. qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins. C’est que les points de repère manquaient. cependant. qu’elle tient en suspension. la nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l’un de ses plus prodigieux spectacles. subissait une attraction irrésistible – et l’on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle ! . quand Conseil dit : « Vous vouliez voir. et j’en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. L’obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure. Le Nautilus ne semblait pas bouger. Parfois. ami Ned. eh bien. Mais. et nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d’un immense aquarium. filaient devant nos regards avec une vitesse excessive. On sait que sa limpidité l’emporte sur celle de l’eau de roche. divisées par son éperon. Si l’on admet l’hypothèse d’Erhemberg. accroissent même sa transparence. l’éclat électrique se produisait au sein même des ondes.131 - . Emerveillés. Dans certaines parties de l’Océan. j’avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus. et nul de nous n’avait encore rompu ce silence de stupéfaction. les lignes d’eau. et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s’arrêter qu’à une profondeur de trois cents mètres. nous étions accoudés devant ces vitrines. cent quarante-cinq mètres d’eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté. Ce n’était plus de l’eau lumineuse. De chaque côté.

Ils composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres osseuses. et les poissons cartilagineux. mais Conseil en savait bien davantage. lié d’amitié avec Ned. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. respirant par des branchies et destinés à vivre dans l’eau ». Aussi lui dit-il : « Ami Ned. . je comprends la vie de cet homme ! Il s’est fait un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles ! — Mais les poissons ? fit observer le Canadien. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe. répondit Conseil.— Ah ! m’écriai-je. une discussion s’éleva entre les deux amis. Et sur ce sujet. un très habile pêcheur. — Moi ! un pêcheur ! s’écria Ned Land. et maintenant. On les a très justement définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid. mais chacun d’une façon très différente. ami Ned. car ils connaissaient les poissons. il ne pouvait admettre qu’il fût moins instruit que lui.132 - . puisque vous ne les connaissez pas. vous êtes un tueur de poissons. Je ne vois pas de poissons ! — Que vous importe. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses. Le Canadien connaissait peut-être cette distinction. Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de l’embranchement des vertébrés.

limandes. Cet ordre comprend quinze familles. dit Conseil. — Secundo. répondit le Canadien. les subrachiens. Type : plies. — Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas ! — Voilà une distinction de gourmand. turbots. — Eh bien. répondit sérieusement le harponneur. et qui comprend la plus grande partie des poissons d’eau douce. qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l’abdomen et en arrière des pectorales. répondit Conseil. etc. c’est-à-dire les trois quarts des poissons connus. . Les acanthoptérygiens. — Assez bonne à manger. écoutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. ami Ned. soles. — Et la subdivision de ces deux grandes classes ? — Je ne m’en doute pas. dont la mâchoire supérieure est complète. les abdominaux. des poissons d’eau douce ! — Tertio. dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l’épaule. mobile. sans être attachées aux os de l’épaule – ordre qui se divise en cinq familles. et dont les branchies affectent la forme d’un peigne. Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux ? — Peut-être bien. Cet ordre contient quatre familles. Type : la carpe. barbues. reprit Conseil.133 - .— Si. Conseil. le brochet. répondit Ned Land. Type : la perche commune.

dont l’os maxillaire est attaché fixement sur le côte de l’intermaxillaire qui forme la mâchoire. — Quarto. les lophobranches. les pégases dragons.— Excellent ! excellent ! s’écriait le harponneur. ami Conseil. enfin. disposées par paires le long des arcs branchiaux. — Bons à déshonorer une chaudière ! s’écria le Canadien. dit Conseil. Mais allez toujours. Type : l’anguille.134 - . . et revêtus d’une peau épaisse et souvent gluante ordre qui ne comprend qu’une famille. les plectognathes. dépourvus de nageoires ventrales. — Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur. dit Conseil. au corps allongé. le gymnote. — Quinto. mais dont les branchies sont formées de petites houppes. — Sexto. qui ne voulait considérer les poissons qu’au point de vue comestible. Types : les tétrodons. ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales. — Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land. — Pas le moins du monde. Cet ordre ne compte qu’une famille. — Avez-vous compris. sans se démonter. reprit Conseil. et qui se compose de deux familles. les apodes. et dont l’arcade palatine s’engrène par suture avec le crâne. ami Ned ? demanda le savant Conseil. les poissons-lunes. car vous êtes très intéressant. qui ont les mâchoires complètes et libres. Type : les hippocampes. répondit le harponneur.

les cyclostomes. Type : la lamproie. Et c’est tout ? — Oui. par une seule fente garnie d’un opercule ordre qui comprend quatre genres.. des raies et des requins dans le même ordre ! Eh bien. voici des variétés qui passent ! . — Eh bien. Type : l’esturgeon. dont les branchies sont ouvertes. répondit Conseil. — Quoi ! s’écria Ned. et remarquez que quand on sait cela. les sturioniens. — Ah ! ami Conseil. vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis. Cet ordre. comprend deux familles. qui est le plus important de la classe. dit le harponneur. en variétés. on ne sait rien encore. — Tant mieux.. ami Conseil. et dont les branchies s’ouvrent par des trous nombreux – ordre ne comprenant qu’une seule famille. dans l’intérêt des raies. Types : la raie et les squales. dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile. comme à l’ordinaire. en sous-genres. se penchant sur la vitre du panneau. — Secundo. en espèces. fit Ned. reprit imperturbablement Conseil. avec branchies semblables à celles des cyclostomes. répondit Ned Land. car les familles se subdivisent en genres. je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le même bocal ! — Tertio. du moins. les sélaciens. ami Conseil. — Primo.135 - .— Quant aux poissons cartilagineux. répondit Conseil. — Faut l’aimer. ils ne comprennent que trois ordres. mon brave Ned. mais dont la mâchoire inférieure est mobile.

à peau grenue. qui nommait tous ces poissons sans hésiter. Entre eux ondulaient des raies. et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue. — Genre des balistes. et parmi elles. blanche par-dessous dont les taches d’or scintillaient dans le sombre remous des lames. je n’en suis pas capable ! Cela regarde mon maître ! » Et en effet. Le Canadien ne s’était pas trompé. répondis-je. à corps comprimé. — Un baliste.136 - . . — Moi. se jouaient autour du Nautilus. famille des sclérodermes.— Oui ! des poissons. s’écria Conseil. murmurait Conseil. avais-je dit. Une troupe de balistes. à eux deux. armés d’un aiguillon sur leur dorsale. comme une nappe abandonnée aux vents. car l’aquarium n’est qu’une cage. On se croirait devant un aquarium ! — Non. le contraire du Canadien. — Eh bien. grise par-dessus. — Et un baliste chinois ! répondait Ned Land. Décidément. Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué. Rien de plus admirable que leur enveloppe. ami Conseil. et je ne sais pas s’il aurait distingué un thon d’une bonite. nommez-les donc. le digne garçon. classificateur enragé. En un mot. et ces poissons-là sont libres comme l’oiseau dans l’air. ordre des plectognathes ». répondit Conseil. n’était point un naturaliste. nommez-les donc ! disait Ned Land.

au corps bleu et à la tête argentée. aux nageoires variées de bleu et de jaune. qui ne l’avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais. . etc. Le gobie éléotre. à caudale arrondie. admirable maquereau de ces mers. des spares fascés. Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. de leurs bonds. longs serpents de six pieds. Jamais il ne m’avait été donné de surprendre ces animaux vivants. des salamandres du Japon. Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux éblouis. Ces poissons accouraient.j’aperçus. de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés. relevés d’une bande noire sur leur caudale. à ma grande joie. blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos. Nos interjections ne tarissaient pas. d’éclat et de vitesse. attirés sans doute par l’éclatant foyer de lumière électrique. véritables bouches en flûte ou bécasses de mer. Au milieu de leurs jeux. je m’extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs formes. rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrière de son œil : espèce rare. toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. des murènes échidnées. aux yeux vifs et petits. tandis qu’ils rivalisaient de beauté. je distinguai le labre vert. et à la vaste bouche hérissée de dents. marqué d’une double raie noire. Ned nommait les poissons. le mulle barberin. dont quelques échantillons atteignaient une longueur d’un mètre. des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six ceintures. des aulostones. jaunâtre à sa partie supérieure. moi. et même douteuse au temps de Lacépède. et libres dans leur élément naturel. plus nombreux que les oiseaux dans l’air. le scombre japonais. Conseil les classait. cette raie chinoise. Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus.137 - .

et lui offrir ses services. et je m’endormis profondément.Subitement. jusqu’au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments suspendus aux parois. à écrire. Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. le sommeil me gagnant. Je passai la soirée à lire. XV UNE INVITATION PAR LETTRE Le lendemain. et le loch électrique donnait une marche de quinze milles à l’heure. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est. dont le foie préparé à part fit un manger délicieux. Puis. Conseil vint. à penser. L’horloge marquait cinq heures. Mais longtemps. d’un surmulet à chair blanche. dont la saveur me parut supérieure à celle du saumon. Il se composait d’une soupe à la tortue faite des carets les plus délicats. J’étais préoccupé de l’absence du capitaine Nemo . Il avait laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n’aurait fait que cela toute sa vie. suivant son habitude. pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du Fleuve Noir. savoir « comment monsieur avait passé la nuit ». le jour se fit dans le salon. Mais il ne parut pas. je regagnai ma chambre. Les panneaux de tôle se refermèrent.138 - . je rêvai encore. Moi. 9 novembre. un peu feuilletée. Mon dîner s’y trouvait préparé. L’enchanteresse vision disparut. je ne me réveillai qu’après un long sommeil de douze heures. le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères correspondant à une profondeur de cinquante mètres. Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie. sans trop lui répondre. je m’étendis sur ma couche de zostère. et de filets de cette viande de l’holocante empereur. J’attendais le capitaine Nemo.

car ils étaient à la fois très moelleux et très chauds. sa vitesse à douze milles. Parmi ces précieuses hydrophytes. des bas. des gants. Leur nature provoqua plus d’une fois les réflexions de Conseil. des callithamnes granifères. semblables à des chapeaux de champignons très déprimés. sans rien demander ni aux cotonniers. de délicates céramies à teintes écarlates. entassés sous les vitrines. Bientôt j’eus revêtu mes vêtements de byssus. quoique desséchées. . sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la Méditerranée. ni aux vers à soie de la terre. je remarquai des cladostèphes verticillées. La journée entière se passa. et qui. et qui furent longtemps classées parmi les zoophytes. Je me plongeai dans l’étude de ces trésors de conchyliologie. sans que je fusse honoré de la visite du capitaine Nemo.139 - . L’équipage du Nautilus pouvait donc se vêtir à bon compte. et j’espérais le revoir aujourd’hui. conservaient leurs admirables couleurs. des caulerpes à feuilles de vigne. enfin toute une série de varechs. ni aux moutons. emplis des plantes marines les plus rares. des agares disposées en éventails. on en faisait de belles étoffes. je me rendis au grand salon. Il était désert. La direction du Nautilus se maintint à l’est-nord-est. Peut-être ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. des padines-paon. Je lui appris qu’ils étaient fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les « jambonneaux ». Je fouillai aussi de vastes herbiers. des acétabules. sa profondeur entre cinquante et soixante mètres. Les panneaux du salon ne s’ouvrirent pas. Autrefois.pendant notre séance de la veille. Lorsque je fus habillé.

la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles compensations. Ce jour-là. nous étions délicatement et abondamment nourris. Le 11 novembre. et je montai sur la plateforme. même abandon. Les nuages. Je ne vis personne de l’équipage. j’aspirai avec délices les émanations salines. Nous ne pouvions nous plaindre. Peu à peu. La mer s’enflamma sous son regard comme une traînée de poudre. de grand matin. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier ses projets à notre égard ? Après tout. viendrait-il ? Je n’aperçus que le timonier. la mer grise. Assis sur la saillie produite par la coque du canot. Ils s’étonnèrent de l’inexplicable absence du capitaine. Il était six heures.Le lendemain. je commençai le journal de ces aventures. que j’espérais rencontrer là. je l’écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine. Notre hôte se tenait dans les termes de son traité. ce qui m’a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude. 10 novembre. A peine de houle. Je me dirigeai vers l’escalier central. et. mais calme. L’astre radieux débordait de l’horizon oriental. se colorèrent de tons vifs . suivant la remarque de Conseil. éparpillés dans les hauteurs. même solitude. emprisonné dans sa cage de verre. nous jouissions d’une entière liberté. que nous n’avions pas encore le droit de l’accuser. l’air frais répandu à l’intérieur du Nautilus m’apprit que nous étions revenus à la surface de l’Océan. détail curieux. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la journée avec moi. Je trouvai le temps couvert. Le capitaine Nemo. la brume se dissipa sous l’action des rayons solaires.140 - . et d’ailleurs. afin de renouveler les provisions d’oxygène.

Puis. » Ce qu’elle signifiait. Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient effrayer ! J’admirai donc ce joyeux lever de soleil. Sa puissante lunette aux yeux. Elle était ainsi conçue : « Nautron respoc lorni virch. cet examen fait.admirablement nuancés. Il s’avança sur la plate-forme. elle se reproduisit dans des conditions identiques. quand. et prononça une phrase dont voici exactement les termes. il scruta tous les points de l’horizon avec une attention extrême. J’avais pris mon parti de ne plus le voir. et de nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la journée. il s’approcha du panneau. chaque matin. Cinq jours s’écoulèrent ainsi. sans que la situation se modifiât. et par les coursives je revins à ma chambre. si gai. si vivifiant. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.141 - . lorsque j’entendis quelqu’un monter vers la plate-forme. je trouvai sur la table un billet à mon adresse. Je regagnai donc le panneau. et ne sembla pas s’apercevoir de ma présence. Je pensai que le Nautilus allait reprendre sa navigation sous-marine. Je l’ai retenue. je montais sur la plate-forme. mais ce fut son second – que j’avais déjà vu pendant la première visite du capitaine – qui apparut. le second redescendit. La même phrase était prononcée par le même individu. car. Chaque matin. Je me préparais à saluer le capitaine Nemo. . Ces mots prononcés. je ne saurais le dire. le 16 novembre. rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil.

Ce billet était libellé en ces termes : Monsieur le professeur Aronnax. Capitaine NEMO. et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui. Il espère que rien n’empêchera monsieur le professeur d’y assister. » « Une chasse ! s’écria Ned. D’ailleurs. Le commandant du Nautilus. nous aviserons à prendre un parti. — Eh bien ! il faut accepter. Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l’île Crespo. à bord du Nautilus. dis-je en relisant la lettre. — Mais il va donc à terre. » . Une fois sur la terre ferme. Il était écrit d’une écriture franche et nette. 16 novembre 1867. répliqua le Canadien. ce particulier-là ? reprit Ned Land. — Et dans ses forêts de l’île Crespo ! ajouta Conseil.Je l’ouvris d’une main impatiente. — Cela me paraît clairement indiqué. je ne serai pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands.142 - .

c’est-à-dire « Roche d’Argent ». Le lendemain. » Je consultai le planisphère. leur dis-je. je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo. et. Nous étions donc à dix-huit cents milles environ de notre point de départ. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible. et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata. Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours.Sans chercher à concilier ce qu’il y avait de contradictoire entre l’horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles. non sans quelque préoccupation. je m’endormis. je m’abstins de lui en parler. salua. Il m’attendait. je sentis que le Nautilus était absolument immobile. et je répondis . Je m’habillai lestement. et la direction un peu modifiée du Nautilus le ramenait vers le sud-est. Le capitaine Nemo était là. il choisit du moins des îles absolument désertes ! » Ned Land hocha la tête sans répondre.143 - . 17 novembre. et me demanda s’il me convenait de l’accompagner. et son invitation de chasser en forêt. se leva. je me contentai de répondre : « Voyons d’abord ce que c’est que l’île Crespo. puis Conseil et lui me quittèrent. par 32°40’de latitude nord et 167°50’de longitude ouest. et j’entrai dans le grand salon. à mon réveil. Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord. « Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre.

— Oui. ni les panthères. et. Ni les lions. ni aucun quadrupède ne les fréquentent. qui avez rompu toute relation avec la terre. — Des forêts sous-marines ! m’écriai-je. monsieur. — Et vous m’offrez de m’y conduire ? — Précisément. ni les tigres. — Adressez.144 - . monsieur Aronnax. me répondit le capitaine. vous possédiez des forêts dans l’île Crespo ? — Monsieur le professeur. ajoutai-je. je me permettrai de vous adresser une question. capitaine. j’y répondrai. — A pied ? — Et même à pied sec. monsieur le professeur. comment se fait-il que vous. « Seulement. les forêts que je possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. si je puis y répondre. . Ce ne sont point des forêts terrestres. Elles ne poussent que pour moi seul. Elles ne sont connues que de moi seul. — En chassant ? — En chassant.simplement que mes compagnons et moi nous étions prêts à le suivre. — Eh bien. mais bien des forêts sous-marines.

pensai-je. extraite. telles que la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. Nous causerons en mangeant. relevés d’algues très apéritives. La boisson se composait d’eau limpide à laquelle. Nous arrivâmes dans la salle à manger. » Je fis honneur au repas. où le déjeuner se trouvait servi. à l’exemple du capitaine. C’est dommage ! Je l’aimais mieux étrange que fou ! » Cette pensée se lisait clairement sur mon visage. de l’algue connue sous le nom de « Rhodoménie palmée ». j’ajoutai quelques gouttes d’une liqueur fermentée. si je vous ai promis une promenade en forêt. suivant la mode kamchatkienne. Il a eu un accès qui a dure huit jours. . mais le capitaine Nemo se contenta de m’inviter à le suivre. » Je regardai le commandant du Nautilus d’un air qui n’avait rien de flatteur pour sa personne. « Décidément. et même qui dure encore. Mais. excellents zoophytes. il a le cerveau malade. Déjeunez donc en homme qui ne dînera probablement que fort tard.— Le fusil à la main ? — Le fusil à la main. je ne me suis point engagé à vous y faire rencontrer un restaurant. et je le suivis en homme résigné à tout.145 - . je vous prierai de partager mon déjeuner sans façon. Il se composait de divers poissons et de tranches d’holoturies. « Monsieur Aronnax. me dit le capitaine.

. vous m’avez cru fou. et si nous devions être ainsi retenus au Nautilus. sans prononcer une seule parole. il me dit : « Monsieur le professeur. d’abord. Il est rattache à la pompe qui lui envoie l’air par un tuyau de caoutchouc. reçoit l’air de l’extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d’écoulement. quand je vous ai proposé de venir chasser dans mes forêts de Crespo. — Je vous écoute. nous ne pourrions aller loin. — Veuillez m’écouter.146 - . l’homme peut vivre sous l’eau à la condition d’emporter avec lui sa provision d’air respirable. vous m’avez cru en contradiction avec moi-même. revêtu d’un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal. — C’est l’appareil des scaphandres. croyez que. Quand je vous ai appris qu’il s’agissait de forêts sous-marines. l’ouvrier. l’homme n’est pas libre.Le capitaine Nemo mangea. — Monsieur le professeur. il ne faut jamais juger les hommes à la légère. dis-je. — C’est d’employer l’appareil Rouquayrol-Denayrouze. Puis.. imaginé par deux de vos compatriotes. — En effet. mais que j’ai . capitaine. véritable chaîne qui le rive à la terre. — Et le moyen d’être libre ? demandai-je. Monsieur le professeur. Dans les travaux sous-marins. et vous verrez si vous devez m’accuser de folie ou de contradiction. mais dans ces conditions. vous le savez aussi bien que moi. — Mais.

et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques. capitaine Nemo. Dans l’appareil Rouquayrol.147 - . — Parfaitement. Il se compose d’une pile de Bunzen que je mets en activité. deux tuyaux en caoutchouc. les pompes du Nautilus me permettent de l’emmagasiner sous une pression considérable. monsieur Aronnax. et c’est à cette sphère qu’aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs. Si le premier se porte sur le dos. et la langue ferme celui-ci ou celui-là. moi qui affronte des pressions considérables au fond des mers. le second s’attache à la ceinture. dans ces conditions.perfectionné pour mon usage. mais avec du sodium. et. sans que vos organes en souffrent aucunement. ne peut s’échapper qu’à sa tension normale. partant de cette boîte. capitaine. comment vous pouvez éclairer votre route au fond de l’Océan ? — Avec l’appareil Ruhmkorff. il devient irrespirable. dans lequel j’emmagasine l’air sous une pression de cinquante atmosphères. maintenu par un mécanisme à soufflet. Une . non avec du bichromate de potasse. viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l’opérateur . et dès qu’il ne contient plus que quinze pour cent d’oxygène. mais l’air que vous emportez doit s’user vite. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles. monsieur Aronnax. Je vous demanderai seulement. Sans doute. Mais. répondis-je. — Je n’ai plus d’objection à faire. j’ai dû enfermer ma tête. mais je vous l’ai dit. Il se compose d’un réservoir en tôle épaisse. Sa partie supérieure forme une boîte d’où l’air. l’un sert à l’introduction de l’air inspiré. le réservoir de l’appareil peut fournir de l’air respirable pendant neuf ou dix heures. suivant les besoins de la respiration. comme celle des scaphandres. comme un sac de soldat. tel qu’il est employé. l’autre à l’issue de l’air expiré. dans une sphère de cuivre.

ce gaz devient lumineux. perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon bord. Ainsi pourvu. qui sont munis d’un système particulier de fermeture. Cependant. — Mais ce n’est point un fusil à poudre. répondit le capitaine. — Capitaine Nemo. et qui peuvent tirer dans ces conditions.bobine d’induction recueille l’électricité produite. Mais je vous le répète. en donnant une lumière blanchâtre et continue.148 - . je respire et je vois. par l’Italien Landi. n’ayant pas de poudre. — Mais cet air doit rapidement s’user. Quand l’appareil fonctionne. — C’est donc un fusil à vent ? — Sans doute. à toutes mes objections vous faites de si écrasantes réponses que je n’ose plus douter. ni soufre ni charbon ? — D’ailleurs. Il existe certains canons. dis-je. dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l’air il faudrait vaincre une résistance considérable. je l’ai remplacée par de l’air à haute pression. — Ce ne serait pas une raison. . pour tirer sous l’eau. n’ayant ni salpêtre. je demande à faire des réserves pour le fusil dont vous voulez m’armer. si je suis bien forcé d’admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff. que les pompes du Nautilus me fournissent abondamment. par le Français Furcy. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. et la dirige vers une lanterne d’une disposition particulière.

et. — Cependant. elles se déchargent. si légèrement que ce soit. avec ce fusil tous les coups sont mortels. D’ailleurs. si puissant qu’il soit. vous verrez par vous-même que. il me semble que dans cette demi-obscurité. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’arrière du Nautilus. tombe mort. — Pourquoi ? — Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance. m’en fournir. et que la charge d’un fusil ordinaire pourrait en contenir dix. les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels ? — Monsieur. ou vous Irez. Au plus léger choc. sont de véritables petites bouteilles de Leyde. et je n’ai plus qu’à prendre mon fusil. et au milieu de ce liquide très dense par rapport à l’atmosphère. j’appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitôt. J’ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre. mais de petites capsules de verre – inventées par le chimiste autrichien Leniebrœk – et dont j’ai un approvisionnement considérable. et alourdies par un culot de plomb. monsieur Aronnax. au contraire. dans lesquelles l’électricité est forcée à une très haute tension. n’ai-je pas mon réservoir Rouquayrol. j’irai. D’ailleurs. répondis-je en me levant de table.— Eh bien. . il tombe foudroyé. au besoin. en passant devant la cabine de Ned et de Conseil.149 - . Ces capsules de verre. — Je ne discute plus. et l’animal. recouvertes d’une armature d’acier. on ne fait pas grande dépense d’air ni de balles. pendant ces chasses sous-marines. Il suffit pour cela d’un robinet ad hoc. et dès qu’un animal est touché. qui peut.

répondit le harponneur. Une douzaine d’appareils de scaphandres. manifesta une répugnance évidente à s’en revêtir. monsieur Aronnax. attendaient les promeneurs. mon brave Ned. qui voyait s’évanouir ses rêves de viande fraîche.150 - . — On ne vous forcera pas. dit le capitaine Nemo. . maître Ned. — Libre à vous. à proprement parler. maître Ned. Ned Land. haussant les épaules. vous allez vous introduire dans ces habits-là ? — Il le faut bien. l’arsenal et le vestiaire du Nautilus. et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de promenade. les forêts de l’île de Crespo ne sont que des forêts sous-marines ! — Bon ! fit le harponneur désappointé. — Et Conseil va se risquer ? demanda Ned. suspendus à la paroi. je n’entrerai jamais là-dedans. Et vous. — Je suis monsieur partout où va monsieur ».Puis. lui dis-je. à moins qu’on ne m’y force. nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre des machines. répondit Conseil. mais quant à moi. en les voyant. monsieur. « Mais. XVI PROMENADE EN PLAINE Cette cellule était.

Le capitaine Nemo. qui devait être d’une force prodigieuse -. Une boîte à projectiles. et préparés de manière à supporter des pressions considérables. . au moyen d’un ressort. Ces vêtements formaient pantalon et veste. deux hommes de l’équipage vinrent nous aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables. etc. était d’assez grande dimension. Il y avait loin. la défendaient contre la poussée des eaux. L’un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse. se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Conseil et moi. renfermait une vingtaine de balles électriques. Mais. Le tissu de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine. garnies de lourdes semelles de plomb. évidée dans l’épaisseur de la crosse. nous eûmes bientôt revêtu ces habits de scaphandres. qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main. qui. laissait échapper dans le tube de métal. . l’autre était prêt à partir. qui furent inventés et prônés dans le XVIIIe siècle. les soubrevestes. de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements informes. les habits de mer. Il ne s’agissait plus que d’emboîter notre tête dans sa sphère métallique. et laissaient les poumons fonctionner librement . qu’une soupape. les coffres.151 - . tels que les cuirasses de liège. Le pantalon se terminait par d’épaisses chaussures. avant de procéder à cette opération. Elle servait de réservoir à l’air comprimé. on le voit.Sur un appel du capitaine. ses manches finissaient en forme de gants assouplis. je demandai au capitaine la permission d’examiner les fusils qui nous étaient destinés. faite en tôle d’acier et creuse à l’intérieur. manœuvrée par une gâchette. faits en caoutchouc sans couture. un de ses compagnons – sorte d’Hercule. Dès qu’un coup était tiré. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.

le fusil à la main. également remorqués.« Capitaine Nemo. La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture. Conseil et moi. emprisonné dans ces lourds vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb. J’entendis une porte. placés sur notre dos. et une profonde obscurité nous enveloppa. de l’intérieur du bateau . nous en fîmes autant. un vif sifflement parvint à mon oreille. Évidemment. munie d’obturateurs. Mais. Après quelques minutes.152 - . dis-je. Je ne demande plus qu’à l’essayer. se refermer sur nous. je respirai à l’aise. car je sentis que l’on me poussait dans une petite chambre contiguë au vestiaire. commencèrent à fonctionner. j’étais prêt à partir. pour mon compte. Le haut de notre vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé. et. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer ? — En ce moment. me suivaient. et nous n’avons plus qu’à partir. il m’eût été impossible de faire un pas. pour être franc. monsieur le professeur. Mes compagnons. le Nautilus est échoué par dix mètres d’eau. protégés par des verres épais. » Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. rien qu’en tournant la tête à l’intérieur de cette sphère. permettaient de voir suivant toutes les directions. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poitrine. Mais ce cas était prévu. Dès qu’elle fut en place. — Mais comment sortirons-nous ? — Vous l’allez voir. sur lequel se vissait ce casque de métal. Trois trous. non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. cette arme est parfaite et d’un maniement facile. les appareils Rouquayrol.

Au-delà. La lumière. au milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande dans sa coquille. puis ils bleuissaient dans les lointains. Tous ces objets. Conseil et moi. Véritablement. les fonds se nuançaient des fines dégradations de l’outremer. comment la plume saurait-elle les reproduire ? Le capitaine Nemo marchait en avant. s’ouvrit alors. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent mètres. nos pieds foulaient le fond de la mer. j’apercevais la calme surface de la mer. ni le poids de cette épaisse sphère. et dont cette chambre fut bientôt remplie. et s’effaçaient au milieu d’une vague obscurité. cette eau qui m’entourait n’était qu’une sorte d’air. mais presque aussi diaphane. . Et maintenant. percée dans le flanc du Nautilus. Une seconde porte. plongés dans l’eau. donné entrée à l’eau extérieure qui nous envahissait. Je n’étais plus une masse inerte. de mes chaussures. Un instant après. et j’avais une liberté de mouvement relativement grande. qui éclairait le sol jusqu’à trente pieds audessous de la surface de l’Océan.153 - . par un robinet. et son compagnon nous suivait à quelques pas en arrière. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements. plus dense que l’atmosphère terrestre. comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces métalliques. comment pourrais-je retracer les impressions que m’a laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile à rendre les effets particuliers à l’élément liquide. nous restions l’un près de l’autre. de mon réservoir d’air.on avait. Au-dessus de moi. et je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède. Un demi-jour nous éclaira. m’étonna par sa puissance. perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé. Les rayons solaires traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration.

Il était alors dix heures du matin. plantules. repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. J’écartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derrière moi. ces traits électriques se transmettent avec une incomparable pureté. disparaissait peu à peu. dessinée comme un long écueil. fleurs. se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers. Là. mais son fanal.Nous marchions sur un sable fin. qu’à cette profondeur de trente pieds. De là. et la trace de mes pas s’effaçait soudain sous la pression de l’eau. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique. cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides. La coque du Nautilus. Bientôt. devait faciliter notre retour à bord. tapissés de zoophytes du plus bel échantillon. Cependant. en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. se nuançaient sur leurs bords des sept couleurs du . Effet difficile à comprendre pour qui n’a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées. et la vaste plaine de sable semblait être sans bornes. quelques formes d’objets. rochers. mais sur mer. semé d’une impalpable poussière de coquillages. et au contact de leur lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme. j’y voyais comme en plein jour ? Pendant un quart d’heure. lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux. coquillages. comme sous mer.154 - . et je fus tout d’abord frappé d’un effet spécial à ce milieu. Ce tapis éblouissant. nous allions toujours. Seraije cru si j’affirme. je foulai ce sable ardent. polypes. la poussière dont l’air est saturé leur donne l’apparence d’un brouillard lumineux . véritable réflecteur. uni. à peine estompées dans l’éloignement. non ridé comme celui des plages qui conserve l’empreinte de la houle.

et rivaliser avec lui d’interjections admiratives ! Que ne savais-je. les fongies hérissées en forme de champignons. de bleu. classait. en présence de ces échantillons de zoophytes et de mollusques. comme le capitaine Nemo et son compagnon. les donaces. des méduses dont l’ombrelle opaline ou rose tendre. Polypes et échinodermes abondaient sur le sol. une véritable kaléidoscopie de vert. Conseil s’était arrête comme moi. d’étoiles de mer qui constellaient le sable. d’orange. les aphysies. je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma tête. laissant leurs tentacules d’outre-mer flotter à la traîne. eussent semé notre chemin de lueurs phosphorescentes ! . Évidemment. d’indigo. nous abritait des rayons solaires. de violet.spectre solaire. et nous allions en avant. que cet enchevêtrement de tons colorés. les cornulaires qui vivent isolément. faute de mieux. et des pélagies panopyres. les casques rouges. figuraient un parterre de fleurs. classait toujours. fines dentelles brodées par la main des naïades. Devant ce splendide spectacle.155 - . une fête des yeux. des touffes d’oculines vierges. les marteaux. les strombes ailed’ange. dépensant peut-être en vaines paroles plus d’air qu’il ne convenait. émaillé de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés. les peignes concentriques. et d’astérophytons verruqueux. et tant d’autres produits de cet inépuisable Océan. festonnée d’un liston d’azur. véritables coquilles bondissantes. qui. les troques. je me parlais à moi-même. dans l’obscurité. toute la palette d’un coloriste enragé ! Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau. Les isis variées. le digne garçon. Mais il fallait marcher. C’était un véritable chagrin pour moi d’écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers. pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des troupes de physalies. dont les festons se balançaient aux faibles ondulations provoquées par notre marche. en un mot. désignées autrefois sous le nom de « corail blanc ». les anémones adhérant par leur disque musculaire. échanger mes pensées au moyen de signes convenus ! Aussi. C’était une merveille. de jaune.

les autres tubulés. uniquement composée de coquilies siliceuses ou calcaires. se croisait à la surface des eaux. Mais. et dont la végétation était fougueuse. eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des hommes. Je m’en aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui ne se réfractaient plus. m’arrêtant à peine. Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. en même temps que la verdure s’étalait sous nos pas. la nature du sol se modifia. Cette famille produit à la fois les plus petits et les plus grands végétaux du globe. les uns globuleux. semblables à des éventails de cactus. qui me rappelait d’un geste. plantes pélagiennes que les eaux n’avaient pas encore arrachées. Il était près de midi. Car de même qu’on a compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimètres carrés. des rhodymènes palmés. Les moindres bruits se transmettaient avec . elle n’abandonnait pas nos têtes. et les nuances de l’émeraude et du saphir s’effacèrent de notre firmament. une des merveilles de la flore universelle.156 - . des laurencies. Je voyais flotter de longs rubans de fucus. Nous marchions d’un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité étonnante. Un léger berceau de plantes marines. La magie des couleurs disparut peu à peu. Puis. de même on a recueilli des fucus dont la longueur dépassait cinq cents mètres.Toutes ces merveilles. je les entrevis dans l’espace d’un quart de mille. Ces pelouses à tissu serré. Ces algues sont véritablement un prodige de la création. A la plaine de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze ». classées dans cette exubérante famille des algues. Bientôt. et suivant le capitaine Nemo. douces au pied. dont on connaît plus de deux mille espèces. au feuillage si délié. J’observai que les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer. des cladostèphes. tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne. laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches reculées de l’Océan. nous parcourûmes une prairie d’algues.

et du doigt. mais faiblement. En effet. Mes mouvements. l’eau est pour le son un meilleur véhicule que l’air. Je sentais seulement une certaine gêne aux articulations des doigts. nous voyions suffisamment à nous conduire. le capitaine Nemo s’arrêta. En ce moment. elle était nulle. En ce moment. Il la considérait comme étant sienne.157 - . et il s’y propage avec une rapidité quadruple. moyen terme entre le jour et la nuit. et je ne me trompais pas. il me montra quelques masses obscures qui s’accusaient dans l’ombre à une petite distance.une vitesse à laquelle l’oreille n’est pas habituée sur la terre. « C’est la forêt de l’île Crespo ». je percevais encore les rayons du soleil. et il n’était pas encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité. et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à disparaître. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres. et s’attribuait sur elle les mêmes droits qu’avaient les premiers hommes aux . Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds. Il attendit que je l’eusse rejoint. La lumière prit une teinte uniforme. Mais mon vêtement de scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. aidés par l’eau. Cependant. sans doute l’une des plus belles de l’immense domaine du capitaine Nemo. subissant alors une pression de dix atmosphères. pensai-je. XVII UNE FORET SOUS-MARINE Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt. le sol s’abaissa par une pente prononcée. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j’avais si peu l’habitude. A leur éclat intense avait succédé un crépuscule rougeâtre. se produisaient avec une surprenante facilité.

ainsi qu’à l’obscurité relative qui nous enveloppait. pas de rubans. ni ne se courbait. ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus. Aucune des herbes qui tapissaient le sol. des animaux pour des plantes. Les fucus et les lianes se développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire. difficiles à éviter. commandée par la densité de l’élément qui les avait produits. prenant des zoophytes pour des hydrophytes. dès que nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux. en défricher les sombres taillis ? Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes. Et qui ne s’y fût pas trompé ? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin ! J’observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol que par un empâtement superficiel. où ses produits sont moins nombreux. test . ne rampait. ni ne s’étendait dans un plan horizontal. Bientôt. plus riche même qu’elle ne l’eût été sous les zones arctiques ou tropicales. coquillage. et. d’ailleurs.premiers jours du monde.158 - . Pas de filaments. indifférentes au corps solide. Toutes montaient vers la surface de l’Océan. pendant quelques minutes. Immobiles. La flore sous-marine m’y parut être assez complète. D’ailleurs. lorsque je les écartais de la main. C’était ici le règne de la verticalité. je m’habituai à cette disposition bizarre. Mais. si minces qu’ils fussent. mes regards furent tout d’abord frappés d’une singulière disposition de leurs ramures – disposition que je n’avais pas encore observée jusqu’alors. Dépourvues de racines. je confondis involontairement les règnes entre eux. aucune des branches qui hérissaient les arbrisseaux. qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer. qui lui eût disputé la possession de cette propriété sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu. la hache à la main. sable.

toutes dépourvues de fleurs. et nous nous étendîmes sous un berceau d’alariées. qui les supporte. mais non plus desséchées comme les échantillons du Nautilus. elles ne lui demandent qu’un point d’appui. le carmin.159 - . des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles. des céramies écarlates. « Curieuse anomalie. le capitaine Nemo donna le signal de la halte. et nombre d’autres plantes pélagiennes. où le règne animal fleurit. qui ne comprenait que le rose. le vert. des touffes gazonnantes de zoanthaires. sur lesquels s’épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux. semblables à une troupe de bécassines. non la vitalité. Cet instant de repos me parut délicieux. Mais impossible de . dont les tiges grandissent par le sommet. tandis que de jaunes lépisacanthes. et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient. Vers une heure. a dit un spirituel naturaliste. circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs. se levaient sous nos pas. grands comme les arbres des zones tempérées. et sous leur ombre humide. Il ne nous manquait que le charme de la conversation. qui s’épanouissaient à une hauteur de quinze mètres. au lieu de feuilles. le fauve et le brun. poussaient des lamelles de formes capricieuses. bizarre élément.ou galet. à la mâchoire hérissée. qui les nourrit. et pour compléter l’illusion -. Je revis là. La plupart. des dactyloptères et des monocentres. se massaient de véritables buissons à fleurs vivantes. Ces plantes ne procèdent que d’ellesmêmes. J’en fus assez satisfait pour mon compte. comme un essaim de colibris. dont les longues lanières amincies se dressaient comme des flèches. des haies de zoophytes. déployées en éventails qui semblaient solliciter la brise. des padines-paons. l’olivâtre. des cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes. des bouquets s’acétabules. les poissons-mouches volaient de branches en branches. des néréocystées filiformes et fluxueuses. et où le règne végétal ne fleurit pas ! » Entre ces divers arbrisseaux. aux écailles aiguës.

A quoi tenait cette disposition de l’estomac. et en signe de satisfaction. Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement. quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds. prête à s’élancer sur moi. je ne pus retenir un mouvement d’horreur. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement. impossible de répondre. et que mon scaphandre ne me protégerait pas contre leurs attaques. je ne pus l’évaluer . il s’agita dans sa carapace de l’air le plus comique du monde. que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu’alors. en revanche. Je n’y . devaient hanter ces fonds obscurs. Mais. nous donnaient l’exemple du sommeil. je fus très étonné de ne pas ressentir un violent besoin de manger. plus redoutables. et je commençais à me détirer les membres. J’approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de Conseil. une monstrueuse araignée de mer. Cette rencontre me fit penser que d’autres animaux. Le capitaine Nemo s’était déjà relevé. et je tombai dans une invincible somnolence. Quoique mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet animal. j’éprouvais une insurmontable envie de dormir. Après quatre heures de cette promenade. et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles. Le capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé. qu’un coup de crosse abattit aussitôt. mais lorsque je me réveillai.160 - . ainsi qu’il arrive à tous les plongeurs. haute d’un mètre. je ne saurais le dire. étendus dans ce limpide cristal. A quelques pas.parler. Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre. Conseil et le matelot du Nautilus s’éveillèrent en ce moment. il me sembla que le soleil s’abaissait vers l’horizon. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon. me regardait de ses yeux louches.

J’observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. quand je vis briller subitement une lumière blanche assez vive. Conseil et moi nous suivîmes leur exemple.161 - . Je marchais donc en tâtonnant. nous conduisit à de plus grandes profondeurs. au lieu de retourner au Nautilus. Je supposais. en tournant une vis. Je dis cent cinquante mètres. et je résolus de me tenir sur mes gardes. zoophytes. même dans les mers les plus limpides. creusée entre de hautes parois à pic. qu’un nombre prodigieux d’animaux. J’établis. Le capitaine Nemo continua de s’enfoncer dans les obscures profondeurs de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. bien qu’aucun instrument ne me permît d’évaluer cette distance. mollusques et poissons y pullulaient encore. mais je me trompais. l’obscurité devint profonde. le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion. Grâce à la perfection de nos appareils. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil électrique en activité. . nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu’ici aux excursions sous-marines de l’homme. Son compagnon l’imita. articulés. que cette halte marquait le terme de notre promenade . Mais je savais que. quand nous atteignîmes une étroite vallée. précisément. et sa pente. s’illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres. les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. éclairée par nos quatre lanternes. Il devait être à peu près trois heures. s’accusant davantage. et la mer. Le sol se déprimait toujours. et située par cent cinquante mètres de fond.avais pas songé jusqu’alors. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride. et. Aucun objet n’était visible à dix pas. d’ailleurs. Or. la communication entre la bobine et le serpentin de verre.

Il ne voulait pas les dépasser. et déterminer ces lésions internes si fatales aux plongeurs. la lumière reparut et grandit. ce qui aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves. Le capitaine Nemo s’arrêta soudain. Enfin. nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. A dix mètres de profondeur. le soleil étant déjà bas sur l’horizon. Mais s’ils nous approchèrent. plus nombreux que les oiseaux dans l’air. cette merveilleuse excursion s’acheva. et par conséquent très pénible. je dus m’arrêter. ce retour dans les couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement. puis. Très promptement. c’était cette portion du globe qu’il ne devait plus fouler du pied. Cependant. Plusieurs fois. mais qui ne présentait aucune rampe praticable. ils se tinrent du moins à une distance regrettable pour des chasseurs. je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. vers quatre heures environ. Le retour commença. après quelques instants d’observation. je vis le capitaine Nemo s’arrêter et mettre son fusil en joue . entassement de blocs gigantesques. il se relevait et reprenait sa marche. Au-delà. C’étaient les accores de l’île Crespo. Je crus voir que nous ne suivions pas le même chemin pour revenir au Nautilus. très raide. mais aucun gibier .162 - . Cette nouvelle route. Un mur de rochers superbes et d’une masse imposante se dressa devant nous. énorme falaise de granit. se dirigeant toujours sans hésiter. nous marchions au milieu d’un essaim de petits poissons de toute espèce. et. plus agiles aussi. et si désireux que je fusse de franchir cette muraille. C’était la terre. Un geste de lui nous fit faire halte. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite troupe. creusée de grottes obscures. la réfraction borda de nouveau les divers objets d’un anneau spectral.Tout en marchant.

ne s’était encore offert à nos regards. le seul quadrupède qui soit exclusivement marin. Pendant une heure.aquatique. à cela près qu’elle marchait la tête en bas et les pieds en l’air. j’entendis un faible sifflement. J’admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d’oreilles courtes. la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. Sa peau. En ce moment. je vis l’arme du capitaine. Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. nettement reflétée. de tout point semblable. chassé et traqué par les pêcheurs. Ce précieux carnassier. Le coup partit. où vraisemblablement son espèce ne tardera pas à s’éteindre. je compris que ces prétendus nuages n’étaient dus . se dessiner en sens inverse. devient extrêmement rare. aux yeux ronds. mais en réfléchissant. faisait une de ces admirables fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois . C’était le passage de nuages épais qui se formaient et s’évanouissaient rapidement . et un animal retomba foudroyé à quelques pas. longue d’un mètre cinquante centimètres. Cette loutre. et argentée en dessous. suivre entre les buissons un objet mobile. et il s’est principalement réfugié dans les portions boréales du Pacifique. et. à la queue touffue. une plaine de sable se déroula devant nos pas. apparaissait une troupe identique. aux pieds palmés et unguiculés. une enhydre. Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête. digne d’un coup de fusil. en un mot. d’un brun marron en dessus. C’était une magnifique loutre de mer. devait avoir un très grand prix. Je voyais alors notre image.163 - . la chargea sur son épaule. reproduisant nos mouvements et nos gestes. vivement épaulée. aux moustaches blanches et semblables à celles du chat. au-dessus de nous. Autre effet à noter. et l’on se remit en route.

qu’à l’épaisseur variable des longues lames de fond. j’aperçus d’énormes . nous suivîmes tantôt des plaines sableuses. nous devions être à bord. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira. tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. tantôt des prairies de varechs. relevant la tête. admirable spécimen des oiseaux pélagiens. C’était le fanal du Nautilus. quand j’aperçus une vague lueur qui rompait. il me courba à terre. C’était un albatros de la plus belle espèce. car il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu’un air très pauvre en oxygène. je n’en pouvais plus. je fus témoin de l’un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d’un chasseur. Il n’était pas jusqu’à l’ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes. à un demi mille. et là. En cette occasion. J’étais resté d’une vingtaine de pas en arrière. mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile. quand.164 - . Avant vingt minutes. Un grand oiseau. Notre marche n’avait pas été interrompue par cet incident. fort pénibles à traverser. lorsqu’il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. et précisément à l’abri d’un buisson de varechs. s’approchait en planant. Tout d’abord. et sa chute l’entraîna jusqu’à la portée de l’adroit chasseur qui s’en empara. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée. l’obscurité des eaux. Pendant deux heures. je ne sus trop que penser de cette brusque attaque. à large envergure. L’animal tomba foudroyé. très nettement visible. je respirerais à l’aise. et j’apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer. J’étais donc étendu sur le sol. De sa main vigoureuse. Franchement.

à coup sûr. Très heureusement. Une demi-heure après. à la queue énorme. guidés par la traînée électrique. il pressa un bouton. hérissée de dents. à un point de vue peu scientifique. mais pour mon compte. La porte intérieure s’ouvrit alors. très harassé. je sentis l’eau baisser autour de moi et.masses passer bruyamment phosphorescentes. en jetant des lueurs Mon sang se glaça dans mes veines ! J’avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. tombant d’inanition et de sommeil. leur gueule formidable. au regard terne et vitreux. en quelques instants. dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. Ils passèrent sans nous apercevoir. et plutôt en victime qu’en naturaliste. j’observais leur ventre argenté. tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers. et. La porte extérieure était restée ouverte. et le capitaine Nemo la referma. qui distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. J’entendis manœuvrer les pompes au dedans du navire. . nos habits de scaphandre furent retirés. et nous passâmes dans le vestiaire. requins terribles. je regagnai ma chambre. Puis. nous atteignions le Nautilus. à ce danger plus grand. comme par miracle. C’était un couple de tintoréas. nous effleurant de leurs nageoires brunâtres. et nous échappâmes. Là. qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s’occupait à les classer. la cellule fut entièrement vidée. Monstrueuses mouches à feu. non sans peine. que la rencontre d’un tigre en pleine forêt. ces voraces animaux y voient mal.165 - .

et je montai sur la plateforme. Aussi. étaient montés sur la plateforme. se dessinait régulièrement sur les flots onduleux. au moment ou le second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne. à l’exception des rayons bleus. J’admirais ce magnifique aspect de l’Océan. et n’employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l’origine.XVIII QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE Le lendemain matin. quelques Slaves. » Et en effet. Je reconnus. C’étaient des espèces de chaluts. une vingtaine de matelots du Nautilus. Cependant. Une moire. Puis. bien que le type européen fût indiqué chez tous. des Irlandais. son opération terminée. Il ne sembla pas s’apercevoir de ma présence. l’Océan était désert. il alla s’accouder sur la cage du fanal. ou plutôt qu’elle signifiait : « Nous n’avons rien en vue. Pas une voile à l’horizon. 18 novembre.166 - . Ils venaient retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. quand le capitaine Nemo apparut. ces hommes étaient sobres de paroles. Ces marins appartenaient évidemment à des nations différentes. Il me vint alors à l’esprit qu’elle se rapportait à l’état de la mer. un Grec ou un Candiote. semblables à ceux des côtes normandes. des Français. je dus renoncer à les interroger. tous gens vigoureux et bien constitues. Du reste. La mer. j’étais parfaitement remis de mes fatigues de la veille. et ses regards se perdirent à la surface de l’Océan. et commença une série d’observations astronomiques. à ne pas me tromper. Les hauteurs de l’île Crespo avaient disparu pendant la nuit. absorbant les couleurs du prisme. à larges raies. Les filets furent halés à bord. vastes poches qu’une vergue flottante et une chaîne transfilée dans les mailles . réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une admirable teinte d’indigo.

se tournant vers moi.167 - . un caranx à tête proéminente. des notoptères écailleux. Ce jour-là. à bandes brunes et transversales. quelques lamproies olivâtres. entourés de bandelettes rouges. dont le venin est extrêmement subtil. et je me préparais à regagner ma chambre. plusieurs beaux scombres bonites. le capitaine Nemo me dit sans autre préambule : « Voyez cet océan. des trichiures. Ces poches. ainsi traînées sur leurs gantiers de fer. quand. monsieur le professeur. ils ramenèrent de curieux échantillons de ces parages poissonneux. auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d’histrions. etc. balayaient le fond de l’Océan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. La pêche finie. C’était une belle pêche. des commerçons noirs. des gades verdâtres. Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le panneau vers les cambuses. couverts d’écailles argentées. long d’un mètre. les autres à être conservés. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d’une excellente qualité. que la rapidité du Nautilus et l’attraction de sa lumière électrique pouvaient renouveler sans cesse.inférieures tiennent entr’ouvertes. enfin. la provision d’air renouvelée. plusieurs variétés de gobies. J’estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. je pensais que le Nautilus allait reprendre son excursion sous-marine. quelques poissons de proportions plus vastes. et trois magnifiques thons que la rapidité de leur marche n’avait pu sauver du chalut. chamarrés de couleurs bleues et argentées. dont la puissance électrique est égale à celle du gymnote et de la torpille. . munis de leurs antennes. des tétrodons-croissants. ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. les uns à être mangés frais. En effet. destinés. n’est-il pas doué d’une vie réelle ? N’a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier. des lophies. . des balistes ondulés. mais non surprenante. des macrorhinques.

qui amènent les courants et les contre-courants. devenir plus légère et remonter. les conséquences de ce phénomène. C’était une méditation à voix haute. dit-il. Il possède un pouls. et. qui a découvert en lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les animaux. nulle aux régions hyperboréennes. Le calorique. prenant de longs temps entre chaque phrase. les « A coup sûr ». et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment ».il s’est endormi comme nous. constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. il s’éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre de son existence diurne ! C’est une intéressante étude que de suivre le jeu de son organisme. reprit-il. crée des densités différentes. échauffée à la surface. En outre. et vous comprendrez pourquoi. » Il est certain que le capitaine Nemo n’attendait de moi aucune réponse. ni bonsoir ! N’eût-on pas dit que cet étrange personnage continuait avec moi une conversation déjà commencée ? « Regardez. qui forment la vraie respiration de l’Océan. redescendre vers les profondeurs. J’ai vu la molécule d’eau de mer. la congélation ne peut jamais se produire qu’à la surface des eaux ! » .168 - . Vous verrez. des artères. il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique. Il se parlait plutôt à lui-même. et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! » Ni bonjour. atteindre son maximum de densité à deux degrés au-dessous de zéro. par cette loi de la prévoyante nature. très active dans les zones équatoriales. pour la provoquer. aux pôles. L’évaporation. « Oui. et les « Vous avez raison ». et je donne raison à ce savant Maury. l’Océan possède une circulation véritable. puis se refroidissant encore. j’ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut. en effet. le sel et les animalcules. il a ses spasmes.

et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme. reprit-il. plus infinie. Non. et regardait cet élément si complètement. élément de mort pour l’homme. qui existent par millions dans une gouttelette. si incessamment étudié par lui. Puis reprenant : « Les sels. Ils rendent les eaux marines moins évaporables.169 - . redescend. quant à ces milliards d’animalcules. véritables faiseurs de continents calcaires. submergeraient les zones tempérées. se leva même. monsieur le professeur. et revint vers moi : « Quant aux infusoires.Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase. y absorbe les sels abandonnés par l’évaporation. De là. privée de son aliment minéral. formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur. le capitaine s’était tu. plus intense que sur les continents. rôle de pondérateur dans l’économie générale du globe ! » Le capitaine Nemo s’arrêta. et toujours le mouvement. je me disais : « Le pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-là ! » Cependant. et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. qui. qui. ils s’assimilent les éléments solides de l’eau. leur rôle n’est pas moins important. en se résolvant. . s’alourdit. Ils absorbent les sels marins. étalée sur le globe. sont en quantité considérable dans la mer. Rôle immense. vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes. et. et si vous enleviez tous ceux qu’elle contient en dissolution. plus exubérante. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu’à un caprice de la nature. toujours la vie ! La vie. s’allège. s’épanouissant dans toutes les parties de cet océan. et empêchent les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs. fit quelques pas sur la plate-forme. ils fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d’eau. remonte à la surface. un double courant ascendant et descendant. dit-il.

. et elles ont donné douze mille mètres. — Pourriez-vous me les citer. s’adressant directement à moi. quatorze mille quatre-vingt-onze mètres. afin que je les contrôle au besoin ? — En voici quelques-uns. il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire émotion. s’il en fut. là est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation de villes nautiques. comme pour chasser une pensée funeste : « Monsieur Aronnax. capitaine. savez-vous quelle est la profondeur de l’Océan ? — Je sais. qui me reviennent à la mémoire. villes libres. ce que les principaux sondages nous ont appris. En somme. on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux cents mètres dans l’Atlantique nord. qui sait si quelque despote. répondis-je.170 - . et de deux mille cinq cents mètres dans la Méditerranée. du moins. Les plus remarquables sondes ont été faites dans l’Atlantique sud. . qui. et quinze mille cent quarante-neuf mètres. cités indépendantes ! Et encore. Si je ne me trompe. me demanda-t-il.. élément de vie pour des myriades d’animaux et pour moi ! » Quand le capitaine Nemo parlait ainsi. « Aussi. comme le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers. Puis. d’agglomérations de maisons sous-marines. » Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. près du trente-cinquième degré. ajouta-t-il. on estime que si le fond de la mer était nivelé.a-t-on dit. sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ.

sous cette profondeur. monsieur le professeur. le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l’échelle. et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l’heure. et je regagnai le grand salon. pendant les semaines qui s’écoulèrent. température qui. il . Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. Un jour. Mais j’espérais que l’occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes. je l’espère. 25 centigrades. de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus. et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagnés. le capitaine Nemo fut très sobre de visites. et il se maintenait entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Je le suivis. il atteignit les couches d’eau situées par deux mille mètres. et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du monde sous-marin.— Bien. Conseil avait raconté à son ami les merveilles de notre promenade. La direction générale du Nautilus était sud-est. entraîné diagonalement au moyen de ses plans inclinés. à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172° de longitude. Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte. les panneaux du salon s’ouvraient. je vous apprendrai qu’elle est seulement de quatre mille mètres.171 - . Presque chaque jour. L’hélice se mit aussitôt en mouvement. répondit le capitaine Nemo. cependant. Le thermomètre indiquait une température de 4. pendant quelques heures. nous vous montrerons mieux que cela. Le 27. paraît être commune à toutes les latitudes. par je ne sais quel caprice. Je ne le vis qu’à de rares intervalles. Quant à la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique. » Ceci dit. Pendant les jours. Le 26 novembre.

Haouaï. la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. Il coupa l’Équateur. Là. par 142° de longitude. Je distinguai nettement sa lisière cultivée. Le matin. J’aperçus à trois milles. Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de . et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des dibranchiaux. après une rapide traversée que ne signala aucun incident. Entre autres échantillons de ces parages. Cette navigation fut marquée par la rencontre d’une immense troupe de calmars.172 - .passa en vue des Sandwich. les filets rapportèrent des flabellaires pavonées. j’aperçus. du 4 au 11 décembre. tous poissons dignes d’être classés à l’office du bord. Je vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l’horizon. les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons. à deux milles sous le vent. et le 4 du même mois. mais d’un goût exquis. des hologymnoses à peu près dépourvus d’écailles. des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d’or. car le capitaine Nemo n’aimait pas à rallier les terres. qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. La direction du Nautilus se maintint au sud-est. les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à la côte. dont la chair est sans rivale au monde. des ostorhinques à mâchoire osseuse. très voisins de la seiche. le 14 février 1779. lorsque j’arrivai sur la plate-forme. le 1er décembre. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. par 8°57’de latitude sud et 139°32’de longitude ouest. Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français. et qui sont particuliers à cette partie de l’Océan. curieux mollusques. la pointe Martin de Nouka-Hiva. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d’encornets. nous eûmes connaissance du groupe des Marquises. et ses volcans que domine le Mouna-Rea. des thasards jaunâtres qui valaient la bonite. où l’illustre Cook trouva la mort. le Nautilus parcourut environ deux mille milles. élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. la principale de ce groupe qui appartient à la France. polypes comprimés de forme gracieuse.

où je reconnus les neuf espèces que d’Orbigny a classées pour l’océan Pacifique. pendant cette traversée. navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d’animaux. et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la tête. se mouvant au moyen de leur tube locomoteur. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal. mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l’Océan. Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre. il se tenait à une profondeur de mille mètres. mangeant les petits. qui vivait avant Gallien. comme une chevelure de serpents pneumatiques. Ses réservoirs remplis. malgré sa vitesse. s’il faut en croire Athénée. Elle changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux. Pendant la journée du 11 décembre. et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs de l’Agora. la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. que le Nautilus rencontra cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes.l’antiquité. mangés des gros. Le Nautilus était immobile. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones plus chaudes. j’étais occupé à lire dans le grand salon. . poursuivant les poissons et les mollusques. en suivant l’itinéraire des harengs et des sardines. en même temps qu’un plat excellent à la table des riches citoyens. dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions. Elle les variait à l’infini. nageant à reculons avec une extrême rapidité.173 - . On le voit. et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité. médecin grec. et nous étions appelés non seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de l’élément liquide. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr’ouverts. On pouvait les compter par millions. Le Nautilus. région peut habitée des Océans.

Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots. amarrés par des cordes. et . lorsque Conseil interrompit ma lecture. Mais une pensée traversa subitement mon esprit. mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres. Je l’observai attentivement.Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé. — Oui. couché sur le flanc. Nous étions en présence d’un navire. une énorme masse noirâtre. un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! » Ned Land ne se trompait pas. indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. « Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d’une voix singulière. et son naufrage datait au plus de quelques heures. — Qu’y a-t-il donc. et je regardai. et j’en savourais les leçons ingénieuses. se tenait suspendue au milieu des eaux. j’allai m’accouder devant la vitre. Mais.174 - . » Je me levai. les Serviteurs de l’estomac. dont les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Trois tronçons de mâts. et il donnait encore la bande à bâbord. au gouvernail – puis une femme. à demi-sortie par la claire-voie de la dunette. Conseil ? — Que monsieur regarde. gisaient encore ! J’en comptai quatre – quatre hommes. Sa coque paraissait être en bon état. dont l’un se tenait debout. En pleine lumière électrique. immobile. « Un navire ! m’écriai-je. rasés à deux pieds au-dessus du pont. cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé. répondit le Canadien. il s’était rempli.

la main crispée à la roue du gouvernail. pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L’attitude des quatre marins me parut effrayante. où nous vivions comme isolés. et. des ancres. ses cheveux grisonnants collés à son front. Depuis qu’il suivait des mers plus fréquentées. que la rouille dévorait. tourna autour du navire submergé. évoluant. et.175 - . elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant. Je pus reconnaître. la face nette et grave. des boulets. le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l’Océan ! Quelle scène ! Nous étions muets. l’œil en feu. plus calme.tenant un enfant dans ses bras. pour ainsi dire. et faisant un dernier effort pour s’arracher des cordes qui les liaient au navire. Seul. d’énormes squales. photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer. et. Cette femme était jeune. le cœur palpitant. devant ce naufrage pris sur le fait. un instant. plus profondément. Sunderland. le 11 décembre. ses traits que l’eau n’avait pas encore décomposés. et mille autres objets de fer. XIX VANIKORO Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes. des chaînes. que le Nautilus devait renconter sur sa route. tordus qu’ils étaient dans des mouvements convulsifs. vivement éclairés par les feux du Nautilus. je pus lire sur son tableau d’arrière : Florida. Dans un suprême effort. ancien « groupe dangereux » de . attirés par cet appât de chair humaine ! Cependant le Nautilus. nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou. Cependant. toujours entraînés par ce Nautilus. des canons. nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux.

mais de nouveaux hommes ! » Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers l’île Clermont-Tonnerre. récifs. ils . que des brèches mettent en communication avec la mer. qui fut découvert en 1822. En d’autres endroits. par le capitaine Bell. il me répondit froidement : « Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre. de la Minerve. et un cinquième continent s’étendra depuis la NouvelleZélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises. Je pus alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan.176 - . et 125°30’et 151°30’de longitude ouest. cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins. et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles. Puis. mon illustre maître. Ce sont leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers. Les madrépores. qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. Ces îles sont coralligènes. provoqué par le travail des polypes. et les modifications de sa structure ont amené M. ont un tissu revêtu d’un encroûtement calcaire. qu’il faut se garder de confondre avec les coraux. ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou. Là. auquel la France a imposé son protectorat.Bougainville. entourant un lagon ou un petit lac intérieur. parmi lesquels on remarque le groupe Gambier. l’une des plus curieuses du groupe. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées. entre 13°30’et 23°50’de latitude sud. Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo. mais continu. les reliera un jour entre elles. îles. Ici. depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Milne-Edwards. comme à la Réunion et à Maurice. à les classer en cinq sections. ils forment un anneau circulaire. Un soulèvement lent. îlots.

accompli par ces travailleurs microscopiques. — Cent quatre-vingt-douze mille ans. la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur. Répondant à une question que me posa Conseil. immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. pour élever ces murailles. de porites. Mais j’ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule entre deux . et nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire. En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l’île Clermont-Tonnerre. d’astrées et de méandrines. c’est par leur partie supérieure qu’ils commencent ces substructions. car. je l’étonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce par siècle. à celle qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans. « Donc. me dit-il. il a fallu ? . sur la durée d’accroissement de ces barrières colossales. la théorie de M.177 - . selon moi. et par conséquent. Ces polypes se développent particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer. lesquelles s’enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. Ces murailles étaient spécialement l’œuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores. mon brave Conseil. à leur aplomb.élèvent des récifs frangés. Telle est. hautes murailles droites. Je pus observer de très près ces curieuses murailles. la formation de la houille. Darwin. du moins. près desquelles les profondeurs de l’Océan sont considérables. c’est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges. a exigé un temps beaucoup plus considérable. D’ailleurs.. ce qui allonge singulièrement les jours bibliques.. j’admirai l’ouvrage gigantesque. qui explique ainsi la formation des atolls – théorie supérieure.

abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. . des vers. des maquereaux. Le ruisseau naquit. nous laissions dans l’est le séduisant archipel de la Société. la reine du Pacifique. J’aperçus le matin. Quelques animalcules. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. L’arbre.levers de soleil. et. la vie animale se développa. et la gracieuse Taiti. Les tortues vinrent pondre leurs œufs. d’après la Bible elle-même. attiré par la verdure et la fertilité. l’homme apparut. quelques milles sous le vent. Un jour. car. et des variétés d’un serpent de mer nommé munérophis. De cette façon. je pus embrasser dans tout son développement cette île de ClermontTonnerre. arrêta la vapeur d’eau. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les tempêtes. des bonites. et la route du Nautilus se modifia d’une manière sensible. car à trente ou quarante mètres au-dessous de l’eau. nous ne souffrions aucunement de la chaleur. des insectes. » Lorsque le Nautilus revint à la surface de l’Océan. Le germe prit racine. basse et boisée. enlevée par l’ouragan aux terres voisines. Ainsi se formèrent ces îles. il se dirigea vers l’ouest-nord-ouest.178 - . Après avoir touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude. mêlées des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent l’humus végétal. Quoique le soleil de l’été fût prodigue de ses rayons. remontant toute la zone intertropicale. œuvres immenses d’animaux microscopiques. des albicores. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. Clermont-Tonnerre se fondit dans l’éloignement. grandissant. La végétation gagna peu à peu. quelque graine. tomba sur les couches calcaires. poussée par les lames. la température ne s’élevait pas audessus de dix à douze degrés. Une noix de coco. Vers le soir. Ses eaux fournirent aux tables du bord d’excellents poissons. arriva sur cette côte nouvelle. Le 15 décembre. les sommets élevés de cette île.

d’îlots et d’écueils. de Nantes. et l’archipel des Navigateurs. où fut tué le capitaine de Langle. Le Nautilus s’approcha de la baie de Wailea. sans des causes multiples de destruction. ces agglomérations finiraient par combler les baies. lorsqu’il passa entre l’archipel de Tonga-Tabou. Vinrent ensuite Cook en 1714. commandant l’Aimable-Josephine. Puis. et sur quatre-vingt-dix lieues de l’est à l’ouest. Ces mollusques appartenaient à l’espèce connue sous le nom d’ostrea lamellosa. il eut connaissance de l’archipel Viti. puisque l’on compte jusqu’à deux millions d’œufs dans un seul individu. de Vanoua-Levou et de Kandubon. du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland. suivant le précepte de Sénèque. Nous en mangeâmes immodérément.179 - . d’Entrecasteaux en 1793. Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au sud. qui est très commune en Corse. et 174° et 179° de longitude ouest. draguée à plusieurs reprises. Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643. fournit abondamment des huîtres excellentes. le premier. qui. éclaira le mystère du naufrage de La Pérouse. débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. après les avoir ouvertes sur notre table même. en 1827. parmi lesquels on remarque les îles de Viti-Levou. et certainement. Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l’humanité. est compris entre 60 et 20 de latitude sud. . Il se compose d’un certain nombre d’îles. Neuf mille sept cent vingt milles étaient relevés au loch. Ce banc de Wailea devait être considérable. l’ami de La Pérouse. où périrent les équipages de l’Argo. Cette baie.Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. où les sauvages massacrèrent les matelots de l’Union et le capitaine Bureau. l’année même où Toricelli inventait le baromètre. et où Louis XIV montait sur le trône. et enfin Dumont-d’Urville. théâtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon.

posa un doigt sur un point de la carte. que Bougainville explora en 1768. qui. . c’est que l’huître est le seul mets qui ne provoque jamais d’indigestion. et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. il entra dans le grand salon. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes îles. c’était Noël. Le capitaine s’approcha. J’étais occupé à reconnaître sur le planisphère la route du Nautilus. dont les protestants sont fanatiques. quand le 27. nécessaires à la nourriture quotidienne d’un seul homme. le Nautilus naviguait au milieu de l’archipel des Nouvelles-Hébrides. ayant toujours l’air d’un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. C’était le nom des îlots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Pérouse. « Le Nautilus nous porte à Vanikoro ? demandai-je. la véritable fête de la famille. En effet. Ce jour-là. Je n’avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours. m’apparut comme une masse de bois verts. dominée par un pic d’une grande hauteur. que Quiros découvrit en 1606.Et si maître Ned Land n’eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance. et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est. comprise entre 15° et 2° de latitude sud. Nous passâmes assez près de l’île d’Aurou. et Ned Land me sembla regretter vivement la célébration du « Christmas ». au matin. et prononça ce seul mot : « Vanikoro. il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azotée.180 - . » Ce nom fut magique. au moment des observations de midi. Je me relevai subitement. Le 25 décembre. et entre 164° et 168° de longitude.

situé par 16°4’de latitude sud. Sous le verdoyant ombrage des palétuviers. . je montait sur la plate-forme. se trouva en dedans des brisants. répondit le capitaine. et précisément devant le petit havre de Vanou. mes regards parcoururent avidement l’horizon. et de là. j’aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême surprise à notre approche. Le Nautilus. Dans ce long corps noirâtre. s’avançant à fleur d’eau. Nous étions en présence de l’île de Vanikoro proprement dite.— Oui.181 - . — Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et l’Astrolabe ? — Si cela vous plaît. entourées d’un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. que dominait le mont Kapogo. à laquelle Dumont d’Urville imposa le nom d’île de la Recherche. monsieur le professeur. » Suivi du capitaine Nemo. haut de quatre cent soixante-seize toises. Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d’inégale grandeur. ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se défier ? En ce moment. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu’aux sommets de l’intérieur. monsieur le professeur. le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Pérouse. et 164°32’de longitude est. où la mer avait une profondeur de trente à quarante brasses. monsieur le professeur. — Quand serons-nous à Vanikoro ? — Nous y sommes. après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une étroite passe.

capitaine. travaux dont voici le résumé très succinct. La Pérouse et son second. furent envoyés par Louis XVI. Ils montaient les corvettes la Boussole et l’Astrolabe. qui ne reparurent plus. car il coûta la vie à d’Entrecasteaux. le capitaine de Langle. en somme.182 - . – assez incertaine. qui. son navire. le gouvernement français. Mais d’Entrecasteaux. d’ailleurs – se dirigea vers les îles de l’Amirauté. L’Espérance et la Recherche passèrent même devant Vanikoro sans s’y arrêter. le Saint-Patrick. ignorant cette communication. ce voyage fut très malheureux. — Et pourriez-vous m’apprendre ce que tout le monde en sait ? me demanda-t-il d’un ton un peu ironique. qui quittèrent Brest. en 1785. que des débris de navires naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. le capitaine Dillon. le 28 septembre. pour accomplir un voyage de circumnavigation. la Recherche et l’Espérance. retrouva des traces indiscutables des naufragés. Deux mois après. désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La Pérouse.« Ce que tout le monde en sait. on apprenait par la déposition d’un certain Bowen. lui répondis-je. arma deux grandes flûtes. Ce fut un vieux routier du Pacifique. le premier. — Très facilement. et. Le 15 mai 1824. à deux de ses seconds et à plusieurs marins de son équipage. Ses recherches furent vaines. » Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d’Urville avaient fait connaître. En 1791. commandant l’Albermale. justement inquiet du sort des deux corvettes. passa près de l’île de . sous les ordres de Bruni d’Entrecasteaux.

des ancres. et une cloche en bronze portant cette inscription : « Bazin m’a fait ». il sut intéresser à sa découverte la Société Asiatique et la Compagnie des Indes. il recueillit de nombreux restes du naufrage. se trouvaient de nombreux débris du naufrage . mouilla devant Vanikoro. dont la disparition avait ému le monde entier. des estropes de poulies. . le 7 avril 1828. en outre. Le doute n’était donc plus possible. La Recherche. Là. le 23 janvier 1827. Puis. et revint en France. le 7 juillet 1827. auquel on donna le nom de la Recherche. un lascar. Là. des ustensiles de fer. un boulet de dix-huit. où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X. Dillon revint à Calcutta.183 - . il quitta Vanikoro. où le Nautilus flottait en ce moment. pendant un séjour à Vanikoro. après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique. l’ayant accosté dans une pirogue. Dillon devina qu’il s’agissait des navires de La Pérouse.Tikopia. l’une des Nouvelles-Hébrides. accompagné d’un agent français. mais les vents et les courants l’en empêchèrent. se dirigea vers la Nouvelle-Zélande. il avait vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l’île. Un navire. marque de la fonderie de l’Arsenal de Brest vers 1785. dans ce même havre de Vanou. Dillon. que. Il voulut gagner Vanikoro. où. des pierriers. mouilla à Calcutta. lui vendit une poignée d’épée en argent qui portait l’empreinte de caractères gravés au burin. resta sur le lieu du sinistre jusqu’au mois d’octobre. un morceau de couronnement. suivant le lascar. Là. des débris d’instruments d’astronomie. fut mis à sa disposition. six ans auparavant. et il partit. complétant ses renseignements. Ce lascar prétendait.

dans le havre de Vanou. commandant l’Astrolabe. et. Cette conduite. Et. en effet. Les naturels. adoptant un système de dénégations et de faux-fuyants. Le 10 février 1828. de Calcutta. et. Dumont d’Urville. il apprenait qu’un certain James Hobbs. avait donc pris la mer. Dumont d’Urville. prolongea ses récifs jusqu’au 14. il mouillait devant Hobart-Town. à ce moment. .Mais. second de l’Union. et. plusieurs des officiers firent le tour de l’île. et ne sachant s’il devait ajouter foi à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance. se décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon. ils semblaient craindre que Dumont d’Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons. on avait appris par les rapports d’un baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie. très louche.184 - . fit route vers Vanikoro. laissa croire qu’ils avaient maltraité les naufragés. avait remarqué des barres de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages. mouilla audedans de la barrière. ayant pris terre sur une île située par 8°18’de latitude sud et 156°30’de longitude est. Le 23. prit pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île. le 20 seulement. et rapportèrent quelques débris peu importants. refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. en effet. deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro. sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon. en eut connaissance le 12 février. il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon. Dumont d’Urville. assez perplexe. de plus. I’Astrolabe se présenta devant Tikopia. était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du naufrage. et. Là.

gisaient des ancres. commandée par Legoarant de Tromelin. par trois ou quatre brasses d’eau. empâtés dans les concrétions calcaires. M. le gouvernement français. entre les récifs Pacou et Vanou. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire. ils conduisirent le second. Puis. quelques mois après le départ de l’Astrolabe. qui était en station sur la côte ouest de l’Amérique. sur le théâtre du naufrage. très malade lui-même. un canon de huit en fonte. et. il ne put appareiller que le 17 mars. décidés par des présents. craignant que Dumont d’Urville ne fût pas au courant des travaux de Dillon. pour aller se perdre une seconde fois. des canons. . La chaloupe et la baleinière de l’Astrolabe furent dirigées vers cet endroit.. des saumons de fer et de plomb. un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre. avait envoyé à Vanikoro la corvette la Bayonnaise. non sans de longues fatigues. sous une touffe de mangliers. Jacquinot. leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres. Dumont d’Urville. Le commandant de l’Astrolabe fit alors élever.Cependant. Dumont d’Urville voulut partir . assise sur une base de coraux. après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l’île. apprit aussi que La Pérouse. le 26. interrogeant les naturels. et comprenant qu’ils n’avaient à craindre aucune représaille. et. Cependant. mais constata que les sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse. La Bayonnaise mouilla devant Vanikoro. Là.. Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo. ne trouva aucun document nouveau. mais ses équipages étaient minés par les fièvres de ces côtes malsaines. et dans laquelle n’entra aucune ferrure qui pût tenter la cupidité des naturels. avait construit un bâtiment plus petit.185 - . Où ? On ne savait. un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses compagnons.

des diacopes. le capitaine Nemo me dit d’une voix grave : « Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires la Boussole et l’Astrolabe. Ceux-ci s’installèrent dans l’île. des ancres. et me fit signe de le suivre au grand salon. résista quelques jours. tous objets provenant des navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes. des boulets. La Boussole. Le second. à travers des myriades de poissons charmants. Puis. des glyphisidons. d’alcyons. Et pendant que je regardais ces épaves désolées. et construisirent un bâtiment plus petit avec les débris des deux grands. et sous les empâtements de coraux. engravé sous le vent.« Ainsi. » Le capitaine Nemo ne répondit rien. une étrave. Je me précipitai vers la vitre. on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire construit par les naufragés sur l’île de Vanikoro ? — On ne sait. des étriers de fer. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés. l’une des îles du groupe Hapaï. visita l’archipel des Amis. ses navires arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. Il mouilla d’abord à Botany-Bay. L’Astrolabe vint à son secours et s’échoua de même. me dit-il. se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à Namouka. la Nouvelle-Calédonie. et les panneaux s’ouvrirent. revêtus de fongies. s’engagea sur la côte méridionale. . je reconnus certains débris que les dragues n’avaient pu arracher. qui marchait en avant. une garniture de cabestan. Quelques matelots restèrent volontairement à Vanikoro. des pomphérides.186 - . des holocentres. Le premier navire se détruisit presque immédiatement. de syphonules. des girelles. Le Nautilus s’enfonça de quelques mètres au-dessous des flots. des canons. de cariophyllées.

C’est une tranquille tombe que cette tombe de corail.187 - . et je vis une liasse de papiers jaunis. en trois jours. et fasse le ciel que. estampillée aux armes de France. C’étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant La Pérouse. — Voici ce que j’ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! » Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc. corps et biens. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon. malades. et ils périrent. entre les caps Déception et Satisfaction ! — Et comment le savez-vous ? m’écriai-je. partirent avec La Pérouse. il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie. Il l’ouvrit. nous n’en ayons jamais d’autre ! » XX LE DÉTROIT DE TORRÈS Pendant la nuit du 27 au 28 décembre. et toute corrodée par les eaux salines.Les autres. Sa direction était sud-ouest. mais encore lisibles. le Nautilus abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. . et. affaiblis. de grand matin. mes compagnons et moi. Conseil me rejoignit sur la plate-forme. sur la côte occidentale de l’île principale du groupe. Le ler janvier 1863. annotées en marge de la main de Louis XVI ! « Ah ! c’est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine Nemo.

répondit Conseil. dans les circonstances où nous nous trouvons. monsieur Nemo. Est-ce l’année qui amènera la fin de notre emprisonnement. monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne année ? — Comment donc. — En outre. Mais qu’en pense Ned Land ? — Ned Land pense exactement le contraire de moi. Il est certain que nous voyons de curieuses choses. Le . me dit ce brave garçon. je ne sais pas comment cela finira. — Jamais. et si cette progression se maintient. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. je te demanderai ce que tu entends par « une bonne année ». qui justifie bien son nom latin.« Monsieur.188 - .. et que. dans mon cabinet du Jardin des Plantes. n’est pas plus gênant que s’il n’existait pas. nous n’avons pas eu le temps de nous ennuyer. Conseil. J’accepte tes vœux et je t’en remercie. je ne sais trop que dire à monsieur. Conseil. C’est un esprit positif et un estomac impérieux. n’en déplaise à monsieur. Conseil. répondit Conseil.. qu’une bonne année serait une année qui nous permettrait de tout voir. La dernière merveille est toujours la plus étonnante. M’est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable. — Comme tu le dis. Conseil ? Ce serait peut-être long. depuis deux mois. mais exactement comme si j’étais à Paris. — De tout voir. ou l’année qui verra se continuer cet étrange voyage ? — Ma foi. — Je pense donc. Seulement.

et réciproquement. ce fut grâce à cette circonstance que le morceau de corail. de pain. de viande. et de les remplacer provisoirement par une bonne poignée de main. si l’année qui commence n’est pas bonne pour moi. Le bâtiment que montait Cook donna sur un roc. Aussi je pense autant à rester que maître Land à prendre la fuite. soit cinq mille deux cent cinquante lieues. — Monsieur n’a jamais été si généreux ». — Moi de même. Conseil. répondit Conseil. sur la côte nord-est de l’Australie. Enfin. Je n’ai que cela sur moi. il y aura toujours quelqu’un de satisfait. et que le brandy ou le gin. Notre bateau prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre. Et là-dessus. Conseil. le 10 juin 1770. Devant l’éperon du Nautilus s’étendaient les dangereux parages de la mer de corail. pour conclure. je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur. et je m’accommode très bien du régime du bord. et s’il ne coula pas. cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers. pris dans une proportion modérée. Le 2 janvier. resta engagé dans la coque entr’ouverte. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la question des étrennes. Donc. ce n’est point là ce qui me tourmente.189 - . . — Merci. De cette façon. elle le sera pour lui. le brave garçon s’en alla. n’effrayent guère ! — Pour mon compte. nous avions fait onze mille trois cent quarante milles. répondit Conseil.manque de vin. détaché au choc. depuis notre point de départ dans les mers du Japon.

des. par les nuits obscures. véritables hirondelles sous-marines. ayant le goût de la dorade. entre autres. A cette occasion. le 4 janvier. nommée aussi NouvelleGuinée. Parmi les mollusques et les zoophytes. imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores. On prit aussi un grand nombre de spares vertors. Sa communication se borna là. des cérites. les plans inclinés du Nautilus nous entraînaient à une grande profondeur. longs d’un demidécimètre. le capitaine Nemo m’apprit que son intention était de gagner l’océan Indien par le détroit de Torrès. cadrans. aux flancs bleuâtres et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l’animal. des oursins. Je remarquai. des laminaires et des macrocystes. nous eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. . je trouvai dans les mailles du chalut diverses espèces d’alcyoniaires. et des pyrapèdes volants. et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide. des marteaux. La flore était représentée par de belles algues flottantes. et je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. se brisait avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.190 - . des germons. des hyalles. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à notre table une chair excessivement délicate. toujours houleuse. rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Deux jours après avoir traversé la mer de Corail.J’aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante lieues. qui. Mais en ce moment. espèces de scombres grands comme des thons. des éperons. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons rapportés par nos filets. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes. Il sépare de la NouvelleHollande la grande île de la Papouasie. qui fut classée parmi les curiosités naturelles du musée. contre lequel la mer. Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses côtes.

fut visitée successivement par don José de Menesès en 1526. En conséquence. cependant. par le Hollandais Shouten en 1616. et en longitude. le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. comme une queue de cétacé. Bougainville. en 1840. Elle est située. d’îlots. de rochers. de brisants. Forrest. Le Nautilus. mais il est obstrué par une innombrable quantité d’îles.La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large. battait les flots avec lenteur. Cook. Mac Cluer. détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans la Mélanésie. Carteret. Son hélice. et je ne me doutais guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables Andamenes. les corvettes échouées de Dumont d’Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. a dit M. de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir. A midi. Cette terre.191 - . par d’Entrecasteaux en 1792. par Nicolas Sruick en 1753. flottant à fleur d’eau. par Duperrey en 1823. élevés par plans et terminés par des pitons aigus. en latitude. par Tasman. et dans lequel. s’avançait sous une allure modérée. pendant que le second prenait la hauteur du soleil. Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large. par Grijalva en 1527. et par Dumont d’Urville en 1827. découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano. et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Edwards. j’aperçus les sommets des monts Arfalxs. Dampier. faire connaissance avec les récifs coralliens. Fumel. entre 128°23’et 146°15’. par Juigo Ortez en 1545. allait. entre 0°l9’et 10°2’sud. de Rienzi. Le Nautilus se présenta donc à l’entrée du plus dangereux détroit du globe. qui rendent sa navigation presque impraticable. Le Nautilus lui-même. supérieur à tous les dangers de la mer. . « C’est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie ». par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528.

dirigeant lui-même son Nautilus. que ce damné capitaine soit bien certain de sa route. et qui ne convient guère à un bâtiment comme le Nautilus. et je me trompe fort. mais le Nautilus semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. les meilleures cartes qui débrouillent l’imbroglio de cet étroit passage. Il ne suivait pas exactement la route de l’Astrolabe et de la Zélée qui fut fatale à Dumont d’Urville. Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. reprit le Canadien. et revint au sud-ouest. J’avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées et dressées par l’ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l’enseigne de vaisseau CoupventDesbois – maintenant amiral qui faisaient partie de l’état-major de Dumont d’Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. Le courant de flots. qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi. nous avions pris place sur la plate-forme toujours déserte. se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là. vers le passage de Cumberland. et je les consultais avec une scrupuleuse attention. Devant nous s’élevait la cage du timonier. mes deux compagnons et moi. en effet.Profitant de cette situation. avec celles du capitaine King. répondis-je. Il prit plus au nord. Je croyais qu’il allait y donner . — Détestable. « Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land. Ce sont. ou le capitaine Nemo devait être là. si elle les effleurait seulement ! » En effet. — Il faut. car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque en mille pièces.192 - . la situation était périlleuse. rangea l’île Murray.

et il demeura immobile. comme un immense bras. la marée étant presque pleine. ni s’ouvrir. Quand je me relevai. Je me demandais déjà si le capitaine Nemo. par tribord. et dans une de ces mers où les marées sont médiocres. Le Nautilus venait de toucher contre un écueil. Il était alors trois heures après-midi. Soudain. j’aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. il se dirigea vers l’île Gueboroar. donnant une légère gîte sur bâbord. quand. Voici quelle était cette situation. Nous la rangions à moins de deux milles. remontant dans le nord-ouest. Vers le sud et l’est se montraient déjà quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Cependant. un choc me renversa. circonstance fâcheuse pour le renflouage du Nautilus.franchement. quand. A deux milles. échangeant quelques mots dans leur incompréhensible idiome. . modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit à l’ouest. il se porta. à travers une grande quantité d’îles et d’îlots peu connus. apparaissait l’île Gueboroar dont la côte s’arrondissait du nord à l’ouest.193 - . Le flot se cassait. Nous nous étions échoués au plein. voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux corvettes de Dumont d’Urville. il risquait fort d’être à jamais attaché sur ces écueils. imprudent jusqu’à la folie. tant sa coque était solidement liée. Le navire n’avait aucunement souffert. vers l’île Tound et le canal Mauvais. Ils examinaient la situation du navire. et alors c’en était fait de l’appareil sous-marin du capitaine Nemo. Le Nautilus s’approcha de cette île que je vois encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Mais s’il ne pouvait ni couler.

ne paraissant ni ému ni contrarié. monsieur le professeur. vous avez raison. on trouve encore une différence d’un mètre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. répliquai-je. monsieur Aronnax. repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase. — Non. au détroit de Torrès. répondit le capitaine Nemo. un incident. et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu’à lui seul. toujours maître de lui. » . Or. s’approcha : « Un accident ? lui dis-je.194 - . le Nautilus s’est échoué au moment de la pleine mer. si vous ne pouvez délester le Nautilus – ce qui me paraît impossible je ne vois pas comment il sera renfloué. — Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. quand le capitaine. — Mais un incident. — Cependant. le Nautilus n’est pas en perdition. capitaine Nemo. les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. et fit un geste négatif. C’était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit : « D’ailleurs. Notre voyage ne fait que commencer. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l’Océan.Je réfléchissais ainsi. C’est aujourd’hui le 4 janvier. qui vous obligera peut-être à redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! » Le capitaine Nemo me regarda d’un air singulier. Or. et dans cinq jours la pleine lune. mais. me répondit-il. froid et calme. et je ne désire pas me priver si vite de l’honneur de votre compagnie. je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d’eau. et.

mais dans les parages de la . « Eh bien. nous attendrons tranquillement la marée du 9. Quant au bâtiment. puis il haussa les épaules. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo. — Tout simplement ? — Tout simplement. — Ami Ned. répondis-je. Il n’est bon qu’à vendre au poids. et tout faire pour se déhaler ? Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil. qui vint à moi après le départ du capitaine. il ne bougeait plus et demeurait immobile. car il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.195 - . le capitaine Nemo. — Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large. suivi de son second. C’était le marin qui parlait en lui. Le Canadien regarda Conseil. monsieur ? me dit Ned Land. D’ailleurs. le conseil de fuir pourrait être opportun si nous étions en vue des côtes de l’Angleterre ou de la Provence. « Monsieur. répliqua-t-il.Ceci dit. ami Ned. Eh bien. je ne désespère pas comme vous de ce vaillant Nautilus. redescendit à l’intérieur du Nautilus. et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les marées du Pacifique. comme si les polypes coralliens l’eussent déjà maçonné dans leur indestructible ciment. mettre sa machine sur ses chaînes. vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers.

196 - . et il le fit avec beaucoup de grâce et d’empressement. et je n’aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. la terre se trouvait à deux milles au plus. dit Conseil. — Ici. que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie. ne fût-ce que pour ne pas perdre l’habitude de fouler du pied les parties solides de notre planète ? — Je peux le lui demander. Voilà une île. le capitaine Nemo m’accorda la permission que je lui demandais. l’ami Ned a raison. Je ne cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait.Papouasie. — Mais ne saurait-on tâter. Sous ces arbres. et je me range à son avis. et nous saurons à quoi nous en tenir sur l’amabilité du capitaine. Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter à terre. dit Conseil. il y a des arbres. des porteurs de côtelettes et de roastbeefs. de ce terrain ? reprit Ned Land. — Que monsieur se risque. Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. » A ma grande surprise. Mieux valait être prisonnier à bord du Nautilus. et ce n’était qu’un jeu pour le Canadien de . et que Ned Land serait seul chargé de diriger l’embarcation. répondis-je. c’est autre chose. Je pensai même qu’aucun homme de l’équipage ne nous serait donné. au moins. si le Nautilus ne parvient pas à se relever. des animaux terrestres. D’ailleurs. Sur cette île. sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très périlleuse. et il sera toujours temps d’en venir à cette extrémité. ce que je regarderais comme un événement grave. mais il refusera. auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.

5 janvier. dont les dents semblaient être affûtées comme un tranchant de hache. déponté. et quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain. C’était un prisonnier échappé de sa prison. variera agréablement notre ordinaire. Les avirons étaient dans l’embarcation. — Gourmand ! répondait Conseil. Le canot se maniait bien et filait rapidement. nous allons donc manger de la viande. et il ne songeait guère qu’il lui faudrait y rentrer. — Bon ! monsieur Aronnax. répondit le Canadien. A huit heures. armés de fusils et de haches. Ned Land ne pouvait contenir sa joie. dis-je. grillé sur des charbons ardents.197 - . nous débordions du Nautilus. fut arraché de son alvéole et lancé à la mer du haut de la plate-forme. La mer était assez calme. il m’en fait venir l’eau à la bouche. Conseil et moi. mais il ne faut pas en abuser. Deux hommes suffirent à cette opération. le canot. « De la viande ! répétait-il.conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux grands navires. . — Il reste à savoir. placés aux avirons. et un morceau de fraîche venaison. et si le gibier n’y est pas de telle taille qu’il puisse lui-même chasser le chasseur. nous nagions vigoureusement. si ces forêts sont giboyeuses. Le lendemain. et nous n’avions plus qu’à y prendre place. par exemple ! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose. Une petite brise soufflait de terre. et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient entre eux.

en réalité. mais certains lits de torrents desséchés.mais je mangerai du tigre. les prisonniers de son commandant. semés de débris granitiques. voilà les imprudences de maître Land qui vont recommencer ! — N’ayez pas peur. répondit Conseil. tout animal à quatre pattes sans plumes. reprit Ned Land. Tout l’horizon se cachait derrière un rideau de . XXI QUELQUES JOURS À TERRE Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. suivant l’expression du capitaine Nemo. sera salué de mon premier coup de fusil. — Bon ! répondis-je. les « passagers du Nautilus ». ou à deux pattes avec plumes. répondit le Canadien. c’est-à-dire. » A huit heures et demie. s’il n’y a pas d’autre quadrupède dans cette île. Le sol était presque entièrement madréporique.198 - . et nagez ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma façon. de l’aloyau de tigre. — Quel qu’il soit. En quelques minutes. — L’ami Ned est inquiétant. démontraient que cette île était due à une formation primordiale. après avoir heureusement franchi l’anneau coralligène qui entourait l’île de Gueboroar. Il n’y avait pourtant que deux mois que nous étions. Ned Land essayait le sol du pied. le canot du Nautilus venait s’échouer doucement sur une grève de sable. nous fûmes à une portée de fusil de la côte. comme pour en prendre possession. monsieur Aronnax.

nous mangeâmes leur amande. se reliaient l’un à l’autre par des guirlandes de lianes. Des arbres énormes. Il en restera davantage. des hibiscus. Mais. croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères. mais il n’y voudra pas goûter ! — Tant pis pour lui ! dit Conseil. des pendanus. abattit quelques-uns de ses fruits. les brisa. dis-je au harponneur qui se disposait à ravager un autre cocotier. dit le Canadien. maître Land. mélangés à profusion. dont la taille atteignait parfois deux cents pieds. au pied de leur stype gigantesque. des teks.forêts admirables. avec une satisfaction qui protestait contre l’ordinaire du Nautilus. il me paraît sage de reconnaître si l’île ne produit pas quelque substance non . — Un mot seulement.199 - . répondis-je. sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne. Il aperçut un cocotier. le Canadien abandonna l’agréable pour l’utile. des ficus. le coco est une bonne chose. « Excellent ! disait Ned Land. — Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. C’étaient des mimosas. que votre Nemo s’oppose à ce que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ? — Je ne le crois pas. des palmiers. et nous bûmes leur lait. — Et je ne pense pas. — Exquis ! répondait Conseil. des casuarinas. mais avant d’en remplir le canot. vrais hamacs naturels que berçait une brise légère. et sous l’abri de leur voûte verdoyante.

ou bien. dont je n’ai pas encore entrevu le plus mince échantillon.200 - .moins utile. — Monsieur a raison. mais pas assez pour vous manger sans nécessité. répondit Conseil. et je propose de réserver trois places dans notre embarcation. — Je ne m’y fie pas. Vous. répondit le Canadien. mais ayons l’œil aux aguets. monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. elle pourrait renfermer. — Eh bien ! Ned ! s’écria Conseil. répondit Conseil. anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous. — Conseil. moi qui partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré ? — Ami Conseil. avec un mouvement de mâchoire très significatif. repris-je. et la troisième pour la venaison. je commence à comprendre les charmes de l’anthropophagie ! — Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. Quoique l’île paraisse inhabitée. quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier ! — Hé ! hé ! fit Ned Land. l’un de ces matins. cependant. — Continuons donc notre excursion. je vous aime beaucoup. — Ma foi. Des légumes frais seraient bien reçus à l’office du Nautilus. riposta le Canadien. En chasse ! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale. il ne faut désespérer de rien. l’une pour les fruits. » . l’autre pour les légumes.

Je veux parler de l’arbre à pain. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs. répondit le Canadien. goûtez à votre aise. nous pénétrions sous les sombres voûtes de la forêt. que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte de l’arbre à pain ! — Goûtez. et il savait préparer leur substance comestible. et pendant deux heures. donne des fruits pendant huit mois de l’année. qui porte en malais le nom de « Rima ». et j’y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines. « Monsieur. Ned Land les connaissait bien. Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles. nous la parcourûmes en tous sens. ami Ned. faisons-les. sans exiger aucune culture. gracieusement arrondie et formée de grandes feuilles multilobées. ces fruits.Tandis que s’échangeaient ces divers propos. et qui. Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds.201 - . désignait suffisamment aux yeux d’un naturaliste cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes. Il en avait déjà mangé pendant ses nombreux voyages. Sa cime. me dit-il. larges d’un décimètre. De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux. et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. . — Ce ne sera pas long ». et l’un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment précieux qui manquait à bord. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque. et il n’y put tenir plus longtemps. très abondant dans l’île Gueboroar. Nous sommes ici pour faire des expériences.

202 - . C’est une pâtisserie délicate. il alluma un feu de bois mort qui pétilla joyeusement. Conseil en apporta une douzaine à Ned Land. Il faut l’avouer. . — Ce n’est même plus du pain. la partie des fruits exposée au feu fut complètement charbonnée. sorte de mie tendre. ce pain était excellent. et leur peau épaisse recouvrait une pulpe blanche. qui les plaça sur un feu de charbons. il répétait toujours : « Vous verrez. préparez-vous à absorber une chose succulente. en très grand nombre. Pendant ce temps. et j’en mangeai avec grand plaisir. A l’intérieur apparaissait une pâte blanche. après les avoir coupés en tranches épaisses. Conseil et moi. Ned. Vous n’en avez jamais mange.Et. n’attendaient que le moment d’être cueillis. dit Conseil. je ne suis plus le roi des harponneurs ! » Au bout de quelques minutes. ajouta le Canadien. Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. monsieur. jaunâtres et gélatineux. nous choisissions les meilleurs fruits de l’artocarpus. Quelques-uns n’avaient pas encore atteint un degré suffisant de maturité. armé d’une lentille. monsieur ? — Non. Si vous n’y revenez pas. mais peu fibreuse. comme ce pain est bon ! — Surtout quand on en est privé depuis longtemps. — Eh bien. dont la saveur rappelait celle de l’artichaut. et ce faisant. D’autres.

qui leur ont donné le nom de « pisang ». et. et il me paraît inutile d’en faire une provision pour le bord. nous nous mîmes en route pour compléter ce dîner « terrestre ». mais moi. Lorsque je voudrai l’employer. Vous parlez là comme un naturaliste. — En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera indéfiniment et sans se corrompre. — Alors. faites une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour. d’ailleurs. une telle pâte ne peut se garder fraîche. — Par exemple. monsieur le professeur. » Lorsque notre récolte fut terminée. — Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien. monsieur ! s’écria Ned Land. et les Malais. dis-je. et des ananas d’un grosseur invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre temps. vous la trouverez excellente. Conseil. Nos recherches ne furent pas vaines. Ces produits délicieux de la zone torride mûrissent pendant toute l’année. et malgré sa saveur un peu acide.« Malheureusement. nous avions fait une ample provision de bananes. que. répondit le Canadien. les mangent sans les faire cuire. maître Ned. vers midi.203 - .. . Avec ces bananes. — Si.. nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très accusé. il n’y avait pas lieu de regretter. je la ferai cuire à la cuisine du bord. je vais agir comme un boulanger. des mangues savoureuses. je vois qu’il ne manque rien à ce pain. il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes ! Cherchons les fruits et les légumes.

« Enfin. — Quoi ! vous vous plaignez ? — Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas.Conseil observait toujours Ned. Patience ! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil. — Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien. ce sera demain. Je propose même de revenir au canot. — Nous devons être de retour avant la nuit. ce sera dans un autre. non seulement la chasse n’est pas finie. — Quoi ! déjà ! s’écria Ned. demanda Conseil. pendant sa promenade à travers la forêt. il glanait d’une main sûre d’excellents fruits qui devaient compléter sa provision. répondit Ned. et. car il ne faut pas trop s’éloigner. dis-je. et. . mais elle n’est même pas commencée.. c’est un dessert. répondit le Canadien. ajouta Conseil. dis-je. ami Ned ? — Hum ! fit le Canadien.204 - . Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent fort problématiques. il ne vous manque plus rien. Le harponneur marchait en avant. — Monsieur.. si ce n’est pas en cet endroit. C’est la fin d’un repas. — Et si ce n’est pas aujourd’hui. Mais le potage ? mais le rôti ? — En effet.

Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. et d’ignames d’une qualité supérieure. Ces arbres. Il prit sa hache. au moins. Nous revînmes donc à travers la forêt. qui appartenaient à l’espèce des palmiers. par leurs rejetons et leurs graines. que mastiquait une sorte de farine gommeuse. Cette . répondit Conseil. de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » des Malais. Je le regardai faire plutôt avec les yeux d’un naturaliste qu’avec les yeux d’un homme affamé. — En route ». il eut bientôt couché sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes. sont justement comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie. Au moment de s’embarquer. Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. et la maniant avec une grande vigueur.— Deux heures. qui recouvrait un réseau de fibres allongées formant d’inextricables nœuds. hauts de vingt-cinq à trente pieds. aussi précieux que l’artocarpus. Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. se reproduisant. et nous complétâmes notre récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu’il fallut cueillir à la cime des arbres. il aperçut plusieurs arbres. Mais le sort le favorisa. comme les mûriers.205 - . Cependant. Il commença par enlever à chaque tronc une bande d’écorce. épaisse d’un pouce. C’étaient des sagoutiers. répondit Conseil. végétaux qui croissent sans culture. — Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s’écria maître Ned Land avec un soupir de regret.

puis je m’endormis. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur. chargés de toutes nos richesses. nous étions en route. se réservant d’en extraire plus tard la farine. nous quittions le rivage de l’île. Ned Land remonta la côte vers l’ouest. Enfin. Le lendemain. L’embarcation.farine. nous accostions le Nautilus. et de la laisser durcir dans des moules. Pas un bruit à l’intérieur. Je mangeai. et. L’énorme cylindre de tôle semblait désert. mais ils ne se laissaient pas approcher. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d’eau. Le canot était resté le long du bord. Nous débarquâmes. Ned Land se contenta. passant à gué quelques lits de torrents. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient à quoi . puis. d’en faire évaporer l’humidité au soleil. pensant qu’il valait mieux s’en rapporter à l’instinct du Canadien. atteignit l’île en peu d’instants. c’était le sagou. pour le moment. Les provisions embarquées. il gagna la haute plaine que bordaient d’admirables forêts. Au lever du soleil. je descendis à ma chambre. de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments fibreux.206 - . à la place même où nous l’avions laissé. Nous résolûmes de retourner à l’île Gueboroar. et désirait visiter une autre partie de la forêt. 6 janvier. rien de nouveau à bord. enlevée par le flot qui portait à terre. comme il eût fait de bois à brûler. substance comestible qui sert principalement à l’alimentation des populations mélanésiennes. de couper ces troncs par morceaux. à cinq heures du soir. et. Personne ne parut à notre arrivée. nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes menaçaient de nous distancer. J’y trouvai mon souper prêt. une demi-heure après. pas un signe de vie.

— Ami Conseil. — Point. tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche. convenablement préparé. Mais le sort me réservait de l’admirer avant peu. n’attendant qu’une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. et qui n’a jamais dépassé la limite des îles d’Arrou et des îles des Papouas.207 - . manquait à cette collection. au milieu de kalaos au vol bruyant. qui semblaient méditer quelque problème philosophique. du moins. mais généralement peu comestibles. dis-je. car je ne vois là que de simples perroquets. Cependant. nous arrivâmes à la lisière d’un petit bois qu’animaient le chant et le vol d’un grand nombre d’oiseaux. un oiseau particulier à ces terres. des êtres humains la fréquentaient. ami Ned. sous l’épais feuillage de ce bois. répondit gravement Ned. — Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur. Pour le moment. et de toute une variété de volatiles charmants. « Ce ne sont encore que des oiseaux. Après avoir traversé une assez grasse prairie. » En effet. que cet oiseau. si l’île n’était pas habitée. tandis que des loris d’un rouge éclatant passaient comme un morceau d’étamine emporté par la brise.s’en tenir sur des bipèdes de notre espèce. répliqua Conseil. — Et j’ajouterai. vaut son coup de fourchette. de papouas peints des plus fines nuances de l’azur. dit Conseil. et j’en conclus que. de graves kakatouas. . le perroquet est le faisan de ceux qui n’ont pas autre chose à manger. ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs.

» Les Malais. et nous n’avions . Je n’eus pas de peine à les reconnaître. section des clystomores. qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois. Quant à nous. — Je ne crois pas. le chatoiement de leurs couleurs. Leur vol ondulé. nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons. « Des oiseaux de paradis ! m’écriai-je. Ils vont même jusqu’à empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l’habitude de boire. Tantôt ils s’en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. — Ordre des passereaux. — Famille des perdreaux ? demanda Ned Land. divers moyens que nous ne pouvions employer. attiraient et charmaient le regard. la grâce de leurs courbes aériennes. quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil. répondit Conseil. ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de préférence. nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions. Vers onze heures du matin. pour les prendre. monsieur le professeur. le premier plan des montagnes qui forment le centre de l’île était franchi. je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale ! — On essayera. maître Land. Néanmoins.208 - . Et en effet. Je vis alors s’enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger contre le vent. ont.Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur. nous étions réduits à les tirer au vol.

et ils avaient eu tort. Ned. le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu’aux os et déclarés excellents. Aussi. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient. — Continuons donc la chasse. « C’est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes. Conseil. je désespérais de les atteindre. Très heureusement. tant que je n’aurai pas tué un animal à côtelettes. et il fut suivi. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche.209 - . Ned prépara des fruits de l’artocarpus. se baissa soudain. Après une heure de marche. qui marchait en avant. rapportant un magnifique paradisier. » C’était un avis sensé. Il abattit un pigeon blanc et un ramier. répondit Ned Land. parfume leur chair et en fait un manger délicieux. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien. Tous ces pigeons ne sont que hors-d’œuvre et amusettes de la bouche. dont ils ont l’habitude de se gaver. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes. nous avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. La muscade. je ne serai pas content ! — Ni moi. rôtirent devant un feu ardent de bois mort. et je pense qu’il vaut mieux regagner la région des forêts. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. et véritablement. qui. Les chasseurs s’étaient fiés au produit de leur chasse. mais en revenant vers la mer. — Et maintenant. et revint à moi. Puis. répondit Conseil. — Un gibier à quatre pattes. dit Conseil. si je n’attrape pas un paradisier.encore rien tué. Ned. monsieur Aronnax. fit un coup double et assura le déjeuner. poussa un cri de triomphe. à sa grande surprise. La faim nous aiguillonnait. lestement plumés et suspendus à une brochette. lorsque Conseil. .

Tu as fait là un coup de maître. Mais cela m’inquiéta peu. m’écriai-je. répondit Conseil. ami Ned. monsieur. — Mais non. pour ce que j’ai bu de gin depuis deux mois. Il marchait à peine. C’était le paradisier « grand-émeraude ». — Et pourquoi. était réduit à l’impuissance. Voyez. voyez les monstrueux effets de l’intempérance ! — Mille diables ! riposta le Canadien. et je le laissai cuver ses muscades. ce n’est pas la peine de me le reprocher ! » Cependant. enivré par le suc capiteux.« Ah ! bravo ! Conseil. Il ne pouvait voler. et le prendre à la main ! — Si monsieur veut l’examiner de près. étant jaune de bec. — Ivre ? — Oui. Le paradisier. Conseil ? — Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l’on compte en Papouasie et dans les îles voisines. mon garçon. j’examinais le curieux oiseau.210 - . — Monsieur est bien bon. . l’un des plus rares. Conseil ne se trompait pas. ivre des muscades qu’il dévorait sous le muscadier où je l’ai pris. Mais il offrait une admirable réunion de nuances. Sa tête était relativement petite. et petits aussi. Il mesurait trois décimètres de longueur. Prendre un de ces oiseaux vivants. il verra que je n’ai pas eu grand mérite. ses yeux placés près de l’ouverture du bec.

Les paradisiers. Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des paradisiers. Aussi. ces oiseaux sont encore l’objet d’un important trafic. Deux filets cornés et duveteux s’élevaient au-dessus de sa queue. brun marron au ventre et à la poitrine. ils vernissent l’oiseau. — Quoi ! s’écria Conseil. perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue.211 - . du ton d’un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l’art. mon brave compagnon.brun de pieds et d’ongles. et que les naturalistes ont appelées plumes subalaires. on fait de faux oiseaux de paradis ? — Oui. d’une finesse admirable. jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou. afin d’en faire don au Jardin des Plantes. Et même morts. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles. pendant la mousson d’est. Conseil. que prolongeaient de longues plumes très légères. et surtout très difficile à prendre vivant. — Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ? — Parfaitement. et ils complétaient l’ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1’ » oiseau du soleil ». noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités. . les naturels ont-ils imaginé d’en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants. Puis ils teignent la suture. qui n’en possède pas un seul vivant. et qu’ils adaptent adroitement à quelque pauvre perruche préalablement mutilée. et ils expédient aux muséums et aux amateurs d’Europe ces produits de leur singulière industrie. — Très rare. « C’est donc bien rare ? demanda le Canadien. couleur d’émeraude à la gorge.

je n’y vois pas grand mal ! » Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier. Ned Land abattit un magnifique cochon des bois. Le cochon. les deux amis. le Canadien. et tant que l’objet n’est pas destiné à être mangé. et il fut bien reçu. s’écria Ned Land que la rage du chasseur prenait à la tête. touché par la balle électrique. qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de Conseil. qui forment le premier ordre des mammifères aplacentaires – nous dit Conseil. cette chasse fut reprise. . « Ah ! monsieur le professeur. L’animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède. firent lever une troupe de kangaroos. si ce n’est pas l’oiseau. ceux du chasseur canadien ne l’étaient pas encore. cuit à l’étuvée surtout ! Quel approvisionnement pour le Nautilus ! Deux ! trois ! cinq à terre ! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair. était tombé raide mort. s’il n’avait pas tant parlé. de ceux que les naturels appellent « bari-outang ».212 - . battant les buissons. Heureusement. Le Canadien le dépouilla et le vida proprement. aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d’une douzaine de ces intéressants marsupiaux. Ned Land se montra très glorieux de son coup de fusil. qui s’enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. et que ces imbéciles du bord n’en auront pas miette ! » Je crois que. quel gibier excellent. Mais ces animaux ne s’enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les arrêter dans leur course. Puis. En effet.— Bon ! fit Ned Land. dans l’excès de sa joie. après en avoir retiré une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir. vers deux heures. ce sont toujours ses plumes.

La pâte de sagou. « Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus ? dit Conseil. Mais je m’aperçois que je marche sur les traces du Canadien. A six heures du soir. le dîner fut excellent. mais s’ils sont de médiocre grosseur. et dont la vélocité est extrême . qu’il voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les événements. C’était une espèce de ces « kangaroos-lapins ». nous mirent en joie. comme j’ai pardonné à maître Land. qui gîtent habituellement dans le creux des arbres. le pain de l’artocarpus. et la liqueur fermentée de certaines noix de cocos. la chair la plus estimée.Ces animaux étaient de petite taille. Notre canot était échoué à sa place habituelle. Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. . quelques mangues. grillées sur des charbons.213 - . émergeait des flots à deux milles du rivage. Ned Land. Le Nautilus. Les côtelettes de « bari-outang ». nous avions regagné la plage. semblable à un long écueil. s’occupa de la grande affaire du dîner. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée. répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l’atmosphère ! . Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n’avaient pas toute la netteté désirable. Me voici en extase devant une grillade de porc frais ! Que l’on me pardonne. ils fournissent. du moins. sans plus tarder... Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. une demi-douzaine d’ananas. Il s’entendait admirablement à toute cette cuisine. et pour les mêmes motifs ! Enfin.

soigneusement arrondie. à cent pas à peine. celle de Ned Land achevant son office. ou bien elle mérite le nom d’aérolithe. ce sont des sauvages. Il fallait. en effet.Si nous n’y retournions jamais ? » ajouta Ned Land. En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds. XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO Nous avions regardé du côté de la forêt. qui masquait l’horizon de droite. et coupa court à la proposition du harponneur. « Sont-ce des singes ? s’écria Ned Land. ma main s’arrêtant dans son mouvement vers ma bouche. qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier. nous étions prêts à répondre à toute attaque. Notre canot était échoué à dix toises de nous. » Une seconde pierre. car une vingtaine de naturels. « Une pierre ne tombe pas du ciel. dit Conseil. battre en retraite. apparaissaient sur la lisière d’un taillis. sans nous lever.214 - . le fusil à l’épaule. . répondit Conseil. armés d’arcs et de frondes. Levés tous les trois. donna encore plus de poids à son observation. — Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer. — A peu près.

couché au large. Je descendis au salon. et malgré l’imminence du danger. Mais non. En deux minutes. Vingt minutes plus tard. ses kangaroos de l’autre. il détalait avec une certaine rapidité. mais ils prodiguaient les démonstrations les plus hostiles. Après avoir amarré le canot. nous montions à bord.Les sauvages s’approchaient. avez-vous herborisé avec succès ? . son cochon d’un côté. L’énorme engin. Il ne m’entendit pas. courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale. Il frissonna. monsieur le professeur ? me dit-il. Les pierres et les flèches pleuvaient. nous rentrâmes à l’intérieur du Nautilus. Le capitaine Nemo était là. sans courir. hurlant et gesticulant. Les panneaux étaient ouverts. d’où s’échappaient quelques accords. armer les deux avirons. demeurait absolument désert. Nous n’avions pas gagné deux encablures. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus. ce fut l’affaire d’un instant. le pousser à la mer. Charger le canot des provisions et des armes. Ned Land n’avait pas voulu abandonner ses provisions. « Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.215 - . que cent sauvages. « Capitaine ! » lui dis-je. et se retournant : « Ah ! c’est vous. Eh bien ! avez-vous fait bonne chasse. entrèrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. nous étions sur la grève.

où n’y en a-t-il pas ? Et d’ailleurs. vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages. — Combien en avez-vous compté ? — Une centaine. vous ferez bien de prendre quelques précautions. il n’y a pas là de quoi se préoccuper. capitaine. monsieur. — Tranquillisez-vous. — Quels bipèdes ? — Des sauvages. si vous ne voulez pas en recevoir à bord du Nautilus. répondit le capitaine Nemo. monsieur le professeur. — Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d’un ton ironique. — Monsieur Aronnax. — Mais ces naturels sont nombreux. dont les doigts s’étaient replacés sur les touches de l’orgue. répondis-je. monsieur le professeur. Et vous vous étonnez. ceux que vous appelez des sauvages ? — Mais. j’en ai rencontré partout... répondis-je.216 - . sont-ils pires que les autres. — Pour mon compte. qu’ayant mis le pied sur une des terres de ce globe. mais nous avons malheureusement ramené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.— Oui. quand tous . capitaine. — Eh bien. au moins.

et je m’endormis paisiblement. Mais des feux nombreux. à la seule vue du monstre échoué dans la baie. Les Papouas s’effrayaient. les panneaux. leur eussent offert un accès facile à l’intérieur du Nautilus. sous cette basse latitude. ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Mon souvenir s’envolait vers la France. le Nautilus n’aurait rien à craindre de leurs attaques ! » Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l’instrument. La nuit s’écoula sans mésaventure. sans doute. car.217 - . Les ombres du matin se levaient. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain. le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux. Je remontai sur la plate-forme. tantôt songeant ces indigènes mais sans les redouter autrement. il eut oublié ma présence. je regagnai ma cabine. A six heures du matin – 8 janvier je remontai sur la plateforme. voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage.les indigènes de la Papouasie seraient réunis sur cette plage. car. Je n’aperçus plus que confusément l’Ile Gueboroar. pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures. et je remarquai qu’il n’en frappait que les touches noires. à cette même place. attestaient que les naturels ne songeaient pas à la quitter. restés ouverts. à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient l’éclairer dans quelques heures. à . allumés sur la plage. La lune resplendissait au milieu des constellations du zénith. L’île montra bientôt. et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper. car l’imperturbable confiance du capitaine me gagnait – tantôt les oubliant. Bientôt. La nuit était déjà venue. Vers minuit.

teinte en rouge. de flèches et de boucliers. Je les distinguai facilement.218 - . tranchait sur un corps. Parmi eux. noir et luisant comme celui des Nubiens. Ces sauvages étaient généralement nus. au nez gros mais non épaté. ces indigènes rôdèrent près du Nautilus. Quelques-uns. plus nombreux que la veille – cinq ou six cents peut-être. pendaient des chapelets en os. Ce devait être un « mado » de haut rang. qui se trouvait à petite portée . assez rapproché du Nautilus. dentelée sur ses bords et relevée d’éclatantes couleurs. à taille athlétique. au front large et élevé. des hanches au genou. Je les entendais répéter fréquemment le mot « assai ». Les indigènes étaient toujours là. habillées. ses sommets ensuite. Certains chefs avaient orné leur cou d’un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. armés d’arcs. J’aurais pu facilement abattre cet indigène. car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers. aux dents blanches. . Au lobe de leur oreille. mais je crus qu’il valait mieux attendre des démonstrations véritablement hostiles. profitant de la marée basse. s’étaient avancés sur les têtes de coraux. à moins de deux encablures du Nautilus. Presque tous. hommes de belle race. et à leurs gestes je compris qu’ils m’invitaient à aller à terre. mais ils ne se montrèrent pas bruyants. C’étaient bien de véritables Papouas. Un de ces chefs. d’une véritable crinoline d’herbes que soutenait une ceinture végétale. ses plages d’abord. portaient à leur épaule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. je remarquai quelques femmes. il convient que les Européens ripostent et n’attaquent pas. Pendant tout le temps de la marée basse.travers les brumes dissipées. invitation que je crus devoir décliner. coupé et distendu. l’examinait avec attention. Leur chevelure laineuse. Entre Européens et sauvages.

à peu près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres. Cet adroit Canadien employa son temps à préparer les viandes et farines qu’il avait rapportées de l’île Gueboroar. suivant la promesse du capitaine Nemo. C’était. comme on peut être gourmand et honnête. même honnêtement. « Et ces sauvages ? me demanda Conseil. Cependant. et qu’ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. il flottait à la pleine mer du lendemain. J’appelai donc Conseil qui m’apporta une petite drague le gère. dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. N’ayant rien de mieux à faire. répondit Conseil. Cependant. car le . au grand déplaisir de maître Land qui ne put compléter ses provisions. je songeai à draguer ces belles eaux limpides. je me tiendrai sur mes gardes. la dernière journée que le Nautilus allait passer dans ces parages. ils ne me semblent pas très méchants ! — Ce sont pourtant des anthropophages. je t’accorde que ce sont d’honnêtes anthropophages. ce jour-là. des zoophytes et des plantes pélagiennes. je n’avais pas aperçu une seule pirogue indigène. toutefois. le canot ne quitta pas le bord.Donc. N’en déplaise à monsieur. si. — Bon ! Conseil. — On peut être anthropophage et brave homme. mon garçon. ils regagnèrent la terre vers onze heures du matin.219 - . comme je ne tiens pas à être dévoré. Il était probable qu’ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie proprement dite. Mais je vis leur nombre s’accroître considérablement sur la plage. L’un n’exclut pas l’autre. d’ailleurs. Quant aux sauvages. qui laissaient voir à profusion des coquilles.

Conseil venait de donner un coup de drague. et son appareil remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires. et cependant. très surpris. en retirer un coquillage. embranchement des mollusques. de harpes.. . genre olive. des huîtres perlières. et particulièrement des plus beaux marteaux que j’eusse vu jusqu’à ce jour. c’est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier humain.commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution. La drague s’emplissait d’oreilles de Midas. tout d’un coup. classe des gastéropodes. et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour l’office du bord. je mis la main sur une merveille. il me vit plonger rapidement le bras dans le filet. Monsieur a-t-il été mordu ? — Non. quand.. et pousser un cri de conchyliologue. Et maintenant à l’ouvrage. » Pendant deux heures. dis-je en montrant l’objet de mon triomphe. je devrais dire sur une difformité naturelle. mon garçon.220 - . au moment où je m’y attendais le moins. « Eh ! qu’a donc monsieur ? demanda Conseil. j’eusse volontiers payé d’un doigt ma découverte ! — Quelle découverte ? — Cette coquille. mais sans rapporter aucune rareté. ordre des pectinibranches. notre pêche fut activement conduite. de mélanies. Mais. — Mais c’est tout simplement une olive porphyre. Nous prîmes aussi quelques holoturies. très rare à rencontrer.

sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. Elles sont toutes dextres. Conseil et moi. serrures. . ses instruments et ses appareils. comme l’ont fait observer les naturalistes. cette olive tourne de gauche à droite ! — Est-il possible ! s’écria Conseil. dit Conseil en prenant la précieuse coquille d’une main tremblante. par hasard. — Oui. mon garçon. en effet. mais je n’ai jamais éprouvé une émotion pareille ! » Et il y avait de quoi être ému ! On sait.221 - .— Oui. dans leur mouvement de translation et de rotation. que la dextrosité est une loi de nature. la nature a généralement suivi cette loi pour l’enroulement de ses coquilles. ressorts de montres. L’homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche. nous étions donc plongés dans la contemplation de notre trésor. — Regarde sa spire ! — Ah ! monsieur peut m’en croire. conséquemment. se meuvent de droite à gauche. le cœur palpitant. et. Les astres et leurs satellites. malencontreusement lancée par un indigène. . quand une pierre. etc. mais au lieu d’être enroulée de droite à gauche. Or. leur spire est sénestre. à de rares exceptions. escaliers. et quand. vint briser le précieux objet dans la main de Conseil. c’est une coquille sénestre ! — Une coquille sénestre ! répétait Conseil. les amateurs les payent au poids de l’or. et je me promettais bien d’en enrichir le Muséum. Conseil.

car ils s’en étaient d’abord tenus à distance respectueuse. auxquelles la détonation manquait. Cependant. sans mâts. Ces pirogues. et qu’ils connaissaient leurs navires. et nous ne nous en étions pas aperçus. la situation avait changé depuis quelques instants. j’aurais mieux aimé qu’il m’eût cassé l’épaule ! » Conseil était sincère. bien combinées pour la marche. sans les roulements du tonnerre. et visa un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus l’arrêter. et cherchaient à se familiariser avec lui. que devaient-ils en penser ? Rien de bon. La foudre.222 - .Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil. ne pouvaient produire qu’un effet médiocre sur ces indigènes. Elles étaient manœuvrées par d’adroits pagayeurs à demi nus. Conseil ! — Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé l’attaque ? — Une coquille ne vaut pas la vie d’un homme ! lui dis-je. C’était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les Européens. mais je ne fus pas de son avis. c’était précisément cette familiarité qu’il fallait empêcher. étroites. « Conseil. longues. Or. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. mais son coup partit et brisa le bracelet d’amulettes qui pendait au bras de l’indigène. ils reprenaient peu à peu confiance. s’équilibraient au moyen d’un double balancier en bambous qui flottait à la surface de l’eau. Cependant. Nos armes. Le voyant immobile. et je ne les vis pas s’avancer sans inquiétude. . qui n’ont de respect que pour les engins bruyants. sans cheminée. creusées dans des troncs d’arbre. m’écriai-je. — Ah ! le gueux ! s’écria Conseil. Mais ce long cylindre de fer allongé dans la baie.

dis-je en rentrant par le panneau. et. les pirogues s’approchèrent plus près du Nautilus. Je me hasardai à frapper à la porte qui s’ouvrait sur la chambre du capitaine. et peut-être une grêle empoisonnée ! — Il faut prévenir le capitaine Nemo ». me répondit le capitaine.effraierait peu les hommes. Je n’y trouvai personne. . « Je vous dérange ? dis-je par politesse. monsieur. non dans le bruit. ils sont venus avec leurs pirogues ? — Oui. monsieur. Les pirogues des naturels nous entourent. mais je pense que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ? — Très sérieuses. monsieur Aronnax. nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages. Un « entrez » me répondit. Je descendis au salon. « Diable ! il grêle ! dit Conseil. En ce moment. bien que le danger soit dans l’éclair. et je trouvai le capitaine Nemo plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient pas. et une nuée de flèches s’abattit sur lui. — En effet.223 - . dans quelques minutes. — Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo. J’entrai. il suffit de fermer les panneaux. — Eh bien.

les Papouas occupent la plate-forme. « Voilà qui est fait. monsieur ? — C’est que demain.224 - .— Précisément. Je ne vois aucune raison pour les en empêcher. ce sont de pauvres diables. ces Papouas.. dit le capitaine Nemo. puisque notre bâtiment respire à la manière des cétacés. — Or. si à ce moment. Au fond. Vous ne craignez pas. que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate n’ont pu entamer ? — Non. à pareille heure. Le canot est en place. me dit-il. qu’ils montent. et je ne veux pas que ma visite à l’île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces malheureux ! » .. — Sans contredit. — Eh bien. — Rien n’est plus facile ». monsieur. et les panneaux sont fermés. monsieur. Et. capitaine. vous supposez qu’ils monteront à bord ? — J’en suis certain. pressant un bouton électrique. monsieur. — Lequel. et je venais vous dire. après quelques instants. je ne vois pas comment vous pourrez les empêcher d’entrer. il transmit un ordre au poste de l’équipage... mais il existe encore un danger. monsieur. il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l’air du Nautilus. — Alors. j’imagine.

je l’ai fait à l’intérieur de l’Océan. Français. sans être plus communicatif. sur nos chasses. les coraux de l’Océanie. mais le capitaine Nemo me retint et m’invita à m’asseoir près de lui. Puis. enfin ses levés hydrographiques des principales îles de l’Océanie. précisément échoué dans ce détroit. le capitaine Nemo semblait ému. les cannibales du Pacifique. incessamment ballottées par les ouragans. sa double tentative au pôle Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe. me dit le capitaine Nemo.225 - . Puis à ce propos : « Ce fut un de vos grands marins. et. et plus facilement. à vous autres. nous revîmes les travaux du navigateur français. « Ce que votre d’Urville a fait à la surface des mers. la conversation effleura divers sujets. vous figurezvous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! » En parlant ainsi. où Dumont d’Urville fut sur le point de se perdre. et n’eut pas l’air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis. plus complètement que lui. pour périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence. L’Astrolabe et la Zélée. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises du pôle Sud. ses voyages de circumnavigation. le capitaine Nemo se montra plus aimable. j’allais me retirer .Cela dit. un de vos plus intelligents navigateurs que ce d’Urville ! C’est votre capitaine Cook. tranquille cabinet de travail. ne pouvaient valoir le Nautilus. me dit le capitaine. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à terre. et véritablement sédentaire au milieu des eaux ! . et je porte cette émotion à son actif. la carte à la main. Entre autres choses. nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus.

» Ces paroles prononcées d’un ton très bref.— Cependant. ajouta le capitaine Nemo en se levant. — Demain. à l’heure dite. capitaine. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers. dis-je. lorsque j’ai eu l’air de croire que son Nautilus était menace par les naturels de la Papouasie. C’était me donner congé. le Nautilus flottera et quittera sans avarie le détroit de Torrès. — Lequel. répondis-je. je trouvai Conseil. Je n’ai donc qu’une chose à dire : Aie confiance en lui.. et va dormir en paix. mais mon Nautilus ne court aucun danger. Demain. le capitaine m’a répondu très ironiquement. monsieur ? — C’est que le Nautilus s’est échoué comme elles ! — Le Nautilus ne s’est pas échoué. monsieur. « Mon garçon. qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec le capitaine.226 - .. au jour dit. dis-je. le capitaine Nemo s’inclina légèrement. — Monsieur n’a pas besoin de mes services ? . et il reprendra sa navigation à travers les mers. à deux heures quarante minutes du soir. Là. je ne les entreprendrai pas. L’Astrolabe et la Zélée ont failli périr. — Capitaine. et je rentrai dans ma chambre. la marée le soulèvera paisiblement. demain. je ne doute pas. les manœuvres qu’imposa à d’Urville le renflouage de ses corvettes. me répondit froidement le capitaine Nemo. et les pénibles travaux. il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d’Urville et le Nautilus..

répondit Conseil. je me couchai. je me levai. Que fait Ned Land ? — Que monsieur m’excuse. La nuit se passa ainsi. Sinon. Je travaillai dans ma chambre jusqu’à midi. Les panneaux n’avaient pas été ouverts. L’air ne fut donc pas renouvelé à l’intérieur. je me rendis au grand salon.. mon ami. sans avoir vu. Dans dix minutes. Cependant. le capitaine Nemo. le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur. La pendule marquait deux heures et demie. et sans que l’équipage sortît de son inertie habituelle. puis.— Non. J’attendis quelque temps encore. fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques mètres cubes d’oxygène dans l’atmosphère appauvrie du Nautilus. Il ne s’inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales que les soldats d’un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage. J’entendais le bruit des sauvages qui piétinaient sur la plateforme en poussant des cris assourdissants. si le capitaine Nemo n’avait point fait une promesse téméraire. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de départ. le Nautilus serait immédiatement dégagé. mais les réservoirs. bien des mois se passeraient avant qu’il pût quitter son lit de corail. mais je dormis assez mal. J’entendis grincer sur son bordage les aspérités calcaires du fond corallien..227 - . quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt sentir dans la coque du bateau. mais l’ami Ned confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! » Je restai seul. et. chargés à toute occurrence. A six heures du matin. même un instant. .

» Je regardai le capitaine. haussant légèrement les épaules. — Monsieur Aronnax.228 - . dit-il. même quand ils sont ouverts. — Et les Papouas ? — Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo. très intrigués. Ned Land et Conseil. le capitaine Nemo parut dans le salon. » Je me dirigeai vers l’escalier central. « Nous allons partir.A deux heures trente-cinq minutes. regardaient quelques hommes de . — Ah ! fis-je. — J’ai donné l’ordre d’ouvrir les panneaux. Là. — Aucunement. — Eh bien ! venez et vous verrez. « Vous ne comprenez pas ? me dit-il. répondit tranquillement le capitaine Nemo. on n’entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus. — Ne vont-ils pas pénétrer à l’intérieur du Nautilus ? — Et comment ? — En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

et cette secousse eût été mortelle. il fut renversé à son tour. le Nautilus. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l’escalier. emporté par ses instincts violents. rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible. Ce n’était plus une rampe. quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par le capitaine. tout chargé de l’électricité du bord. qui aboutissait à la plate-forme. mais un câble de métal. si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement dire. qu’entre ses assaillants et lui. Vingt figures horribles apparurent. les Papouas épouvantés avaient battu en retraite. Sa vitesse s’accrut peu à . affolés de terreur. Conseil était dans l’extase. Je suis foudroyé ! » Ce mot m’expliqua tout.229 - . moitié riants. en ce moment. Cependant. s’enfuit. dès qu’il eut saisi la rampe à deux mains. Ned Land. Mais. Dix eurent le même sort. soulevé par les dernières ondulations du flot. tandis que des cris de rage et d’épouvantables vociférations résonnaient au-dehors.l’équipage qui ouvraient les panneaux. Les mantelets furent rabattus extérieurement. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. « Mille diables ! s’écria-t-il. nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé. s’élança sur l’escalier. Mais. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse. Dix de ses compagnons lui succédèrent. Nous. il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir. poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes.

XXIII ÆGRI SOMNIA Le jour suivant. on les gâte. mon admiration n’avait plus de bornes. Le Nautilus évita facilement les brisants de Money à bâbord. le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux. Ces princes se disent fils de crocodiles.peu. naviguant à la surface de l’Océan. la lumière au Nautilus. ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de l’île. nous doublâmes ce cap Wessel. mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-cinq milles à l’heure. elle remontait aussitôt à l’ingénieur qui l’avait créé. Nous marchions directement vers l’ouest. Le 13 janvier. il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès. et les récifs Victoria à tribord. Cette île dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des radjahs. et sont l’objet d’une vénération particulière. et le transformait en une arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé. avait connaissance de l’île de ce nom par 1220 de longitude. c’est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. et relevés sur la carte avec une extrême précision. la chaleur. . Aussi. qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. le capitaine Nemo. mais plus clairsemés. placés par 1300 de longitude. le protégeait encore contre les attaques extérieures.230 - . après avoir donné le mouvement. situé par 135° de longitude et l0° de latitude nord. et. et de l’appareil. et. La rapidité de son hélice était telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. On les protège. arrivé dans la mer de Timor. Les récifs étaient encore nombreux. le 11 janvier. 10 janvier. et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement. Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique.

dont les rapports sont au moins douteux. pendant que le second relevait sa position. de Seringapatam. ou des appareils basés sur la . et pousser au pôle antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique. on leur offre des jeunes filles en pâture. Également. nous étions au-delà de toutes terres. La vitesse du Nautilus fut singulièrement ralentie. très capricieux dans ses allures. Dans les conditions ordinaires. d’Hibernia. de Scott. et malheur à l’étranger qui porte la main sur ces lézards sacrés. et dont les femmes ont une réputation de beauté très établie sur les marchés malais. Pendant cette période du voyage. que ce soient des sondes thermométriques. le 14 janvier. tantôt il nageait au milieu des eaux. où son Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L’avenir devait nous l’apprendre. qui fait partie du groupe. on les nourrit. en latitude. et. Mais le Nautilus n’eut rien à démêler avec ces vilains animaux.on les adule. dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux. et tantôt il flottait à leur surface. puis le cap Horn. ces relevés s’obtiennent au moyen d’instruments assez compliqués. Où la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il vers les côtes de l’Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l’Europe ? Résolutions peu probables de la part d’un homme qui fuyait les continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance. le capitaine Nemo fit d’intéressantes expériences sur les diverses températures de la mer à des couches différentes. Timor ne fut visible qu’un instant. derniers efforts de l’élément solide contre l’élément liquide. à midi. s’infléchit vers le sud-ouest. la direction du Nautilus. Le cap fut mis sur l’océan Indien. je ne fis qu’entrevoir cette petite île Rotti. Après avoir prolongé les écueils de Cartier. A partir de ce point.231 - .

et j’ajoutai que la science manquait d’observations rigoureuses à ce sujet. Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. mis en communication avec les diverses nappes liquides. De cette communication. Le capitaine Nemo y apportait une véritable passion. je tirai un enseignement personnel qui n’avait rien de scientifique.232 - . à une profondeur de mille mètres. et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés et demi. avec lequel je me promenais sur la plate-forme. Au contraire. et ce terme. soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés. et son thermomètre. je me demandai dans quel but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ? Ce n’était pas probable. sept. sous toutes les latitudes. Souvent.variation de résistance de métaux aux courants électriques. ses travaux devaient périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu’il ne me destinât le résultat de ses expériences. C’est ainsi que. car. Je lui répondis négativement. un jour ou l’autre. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. Mais c’était admettre que mon étrange voyage aurait un terme. quatre. soit en surchargeant ses réservoirs. Le capitaine. le capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les profondeurs de la mer. lui donnait immédiatement et sûrement le degré recherché. le capitaine Nemo me fit également connaître divers chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l’eau dans les principales mers du globe. me demanda si je connaissais les différentes densités que présentent les eaux de la mer. C’était pendant la matinée du 15 janvier. le Nautilus atteignit successivement des profondeurs de trois. je ne l’apercevais pas encore. Quoi qu’il en soit. cinq. neuf et dix mille mètres. .

si je représente par un la densité de l’eau douce. et j’en conclus qu’il nous ramènerait – peut-être avant peu vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec une satisfaction très naturelle. je trouve un vingt-huit millième pour les eaux de l’Atlantique. monsieur le professeur. nos journées se passèrent en expériences de toutes sortes. que l’eau de mer est plus dense que l’eau douce. je puis vous communiquer le résultat de mes observations. puisque le hasard a lié nos deux existences. il s’aventure dans la Méditerranée ? — Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne. — Bien. — Je vous écoute. capitaine. monsieur le professeur. un vingt-six millième pour les eaux du Pacifique.233 - . un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée.« Je les ai faites. me dit-il. — Vous savez. — Vous avez raison. répondis-je. Il est aussi étranger à la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil. mais le Nautilus est un monde à part. et un vingt-neuf millième pour les eaux de l’Adriatique. qui portèrent sur les degrés de . le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l’Europe. mais cette densité n’est pas uniforme. et les secrets de ses savants n’arrivent pas jusqu’à la terre. et l’on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter.. après quelques instants de silence. ces observations.. C’est un monde à part. En effet. Cependant. — Ah ! pensai-je. » Décidément. Pendant plusieurs jours. et je puis en affirmer la certitude. me dit-il.

Mes compagnons et moi. sur leur électrisation. Elle était produite par des myriades d’animalcules lumineux. Le Nautilus flottait au milieu d’une couche phosphorescente. qui dans cette obscurité devenait éblouissante. je ne le revis plus. Les panneaux du salon étaient ouverts.salure des eaux à différentes profondeurs. et comme le fanal du Nautilus n’était pas en activité.234 - . et les plus gros poissons ne m’apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées. Je surprenais alors des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses. une vague obscurité régnait au milieu des eaux. et après une rapide observation. quand le Nautilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. sur leur transparence. Je crus d’abord que le fanal avait été rallumé. je reconnus mon erreur. ou des . Puis. Je supposai que l’équipage s’occupait de réparations intérieures. J’observais l’état de la mer dans ces conditions. Ses appareils électriques ne fonctionnaient pas. dont l’étincellement s’accroissait en glissant sur la coque métallique de l’appareil. Le ciel orageux et couvert d’épais nuages ne donnait aux premières couches de l’Océan qu’une insuffisante clarté. pendant quelques jours. nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine. le Nautilus parut s’endormir à quelques mètres seulement au-dessous de la surface des flots. Le 16 janvier. le capitaine Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi. et qu’il projetait son éclat électrique dans la masse liquide. nous fûmes alors témoins d’un curieux spectacle. sur leur coloration. et dans toutes ces circonstances. et son hélice immobile le laissait errer au gré des courants. et demeurai de nouveau comme isolé à son bord. Je me trompais. comme eussent été des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente.

Ainsi nous marchions.235 - . certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné. et notre admiration s’accrut à voir les gros animaux marins s’y jouer comme des salamandres. à cette profondeur de quelques mètres. imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer. Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être quelque condition atmosphérique augmentait-elle l’intensité de ce phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots ? Mais. le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes. et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère. et peut-être du mucus secrète par les poissons. de noctiluques miliaires. incessamment charmés par quelque merveille nouvelle. aux aurélies. aux pholadesdattes. et il se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. des balistes variés. infatigables clowns des mers. le Nautilus ne ressentait pas sa fureur. véritables globules de gelée diaphane. pourvus d’un tentacule filiforme. et dont on a compté jusqu’à vingt-cinq mille dans trente centimètres cubes d’eau. des scomberoïdes-sauteurs. on la sentait vivante ! En effet. des marsouins élégants et rapides. et autres zoophytes phosphorescents. c’était une agglomération infinie d’infusoires pélagiens. Puis apparurent des poissons plus petits. et des istiophores longs de trois mètres. Conseil observait et classait ses zoophytes. de telle sorte que par opposition.masses métalliques portées au rouge blanc . Non ! ce n’était plus l’irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière. dont toute ombre semblait devoir être bannie. aux astéries. dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs particulières aux méduses. intelligents précurseurs des ouragans. Je vis là. Pendant plusieurs heures. des nasons-loups. . au milieu de ce feu qui ne brûle pas.

suivant son habitude. quand un événement vint nous rappeler à l’étrangeté de notre situation. il abaissa sa lunette. demeurait froid. Le capitaine Nemo. nous étions faits à notre coquille. Il paraissait.236 - . se dirigèrent vers l’horizon. que la phrase quotidienne fût prononcée. Le baromètre. Mais. Pendant quelques minutes. J’étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses mesures d’angles horaires. je vis apparaître le capitaine Nemo. ses mollusques. Presque aussitôt. Celui-ci semblait être en proie à une émotion qu’il voulait vainement contenir. Le 18 janvier. naturelle. d’ailleurs. cette existence nous paraissait facile. faire certaines objections auxquelles le second répondait par des assurances formelles. le capitaine resta immobile. J’attendais. la mer dure et houleuse. plus maître de lui. Du moins. qui baissait depuis quelques jours. Les journées s’écoulaient rapidement. Le temps était menaçant. Le vent soufflait de l’est en grande brise. et je ne les comptais plus.ses articulés. cherchait à varier l’ordinaire du bord. et échangea une dizaine de paroles avec son second. ce jour-là. annonçait une prochaine lutte des éléments. Véritables colimaçons. Donc. et j’affirme qu’il est facile de devenir un parfait colimaçon. Puis. ses poissons. Ned. le Nautilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de latitude méridionale. . à la différence de leur ton et de leurs gestes. et nous n’imaginions plus qu’il existât une vie différente à la surface du globe terrestre. suivant la coutume. dont les yeux. elle fut remplacée par une autre phrase non moins incompréhensible. sans quitter le point enfermé dans le champ de son objectif. je le compris ainsi. munis d’une lunette.

11 s’arrêtait parfois. Je me retournai. En ce moment. brillant d’un feu sombre. mais moins régulier que d’habitude. allant et venant. accroissant sa puissance propulsive. je me disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer. sans me regarder. Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément l’horizon. sur un ordre du capitaine Nemo. il observait la mer. mon œil ne s’était pas encore appliqué à l’oculaire. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace ? Le Nautilus se trouvait alors à quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée. peut-être sans me voir. j’avais soigneusement regardé dans la direction observée. très sérieusement intrigué. Le capitaine Nemo était devant moi. sans rien apercevoir. Puis. et j’en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement. le capitaine Nemo se promenait d’une extrémité à l’autre de la plate-forme. D’ailleurs. ce mystère allait nécessairement s’éclaircir. je descendis au salon. contrastant avec son chef par son agitation nerveuse. Sa physionomie était transfigurée. De mon côté. et les bras croisés sur la poitrine. la machine. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué.237 - . Son corps raide. et avant peu. l’appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie à l’avant de la plate-forme. Le ciel et l’eau se confondaient sur une ligne d’horizon d’une parfaite netteté. imprima à l’hélice une rotation plus rapide.Quant à moi. Son œil. ses . Cependant. le second attira de nouveau l’attention du capitaine. que l’instrument me fut vivement arraché des mains. mais je ne le reconnus pas. Il l’observa longtemps. Mais. frappant du pied. Son pas était assuré. Ses dents se découvraient à demi. car. se dérobait sous son sourcil froncé.

poings fermés, sa tête retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de sa main, avait roulé à ses pieds. Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère ? S’imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j’avais surpris quelque secret interdit aux hôtes du Nautilus ? Non ! cette haine, je n’en étais pas l’objet, car il ne me regardait pas, et son œil restait obstinément fixé sur l’impénétrable point de l’horizon. Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi. « Monsieur Aronnax, me dit-il d’un ton assez impérieux, je réclame de vous l’observation de l’un des engagements qui vous lient à moi. — De quoi s’agit-il, capitaine ? — Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu’au moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté. — Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais puis-je vous adresser une question ? — Aucune, monsieur. » Sur ce mot, je n’avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute résistance eût été impossible.

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Je descendis à la cabine qu’occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment cette communication fut reçue par le Canadien. D’ailleurs, le temps manqua à toute explication. Quatre hommes de l’équipage attendaient à la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première nuit à bord du Nautilus. Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute réponse. « Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil. Je racontai à mes compagnons ce qui s’était passé. Ils furent aussi étonnés que moi, mais aussi peu avancés. Cependant, j’étais plongé dans un abîme de réflexions, et l’étrange appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pensée. J’étais incapable d’accoupler deux idées logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma contention d’esprit par ces paroles de Ned Land : « Tiens ! le déjeuner est servi ! » En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine Nemo avait donné cet ordre en même temps qu’il faisait hâter la marche du Nautilus. « Monsieur me permettra-t-il de recommandation ? me demanda Conseil. — Oui, mon garçon, répondis-je. lui faire une

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— Eh bien ! que monsieur déjeune. C’est prudent, car nous ne savons ce qui peut arriver. — Tu as raison, Conseil. — Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du bord. — Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait manqué totalement ! » Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur. Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land, quoi qu’il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner terminé, chacun de nous s’accota dans son coin. En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s’éteignit et nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à s’endormir, et, ce qui m’étonna, Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s’imprégner d’une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermèrent malgré moi. J’étais en proie à une hallucination douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n’était donc pas assez de la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil ! J’entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus avait-il donc quitté la surface de l’Océan ? Était-il rentré dans la couche immobile des eaux ?
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Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s’affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d’hallucinations, s’empara de tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.

XXIV LE ROYAUME DU CORAIL
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma grande surprise, j’étais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute, avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu’ils s’en fussent aperçus plus que moi. Ce qui s’était passé pendant cette nuit, ils l’ignoraient comme je l’ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les hasards de l’avenir. Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou prisonnier ? Libre entièrement. J’ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l’escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts. J’arrivai sur la plate-forme. Ned Land et Conseil m’y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d’un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine. Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait changé à bord. Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le Canadien ne signala rien de nouveau à l’horizon, ni
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voile, ni terre. Une brise d’ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées par le vent, imprimaient à l’appareil un très sensible roulis. Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l’habitude, fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la plateforme, et la phrase accoutumée retentissait à l’intérieur du navire. Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l’impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires. Vers deux heures, j’étais au salon. occupé à classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m’adresser la parole. Je me remis à mon travail, espérant qu’il me donnerait peut-être des explications sur les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n’en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n’avaient pas été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait, s’asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l’abandonnait aussitôt. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place. Enfin, il vint vers moi et me dit : « Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? » Je m’attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps sans répondre.

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« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres. — En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J’ai pratiqué pendant plusieurs années avant d’entrer au Muséum. — Bien, monsieur. » Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sachant où il en voulait venir, j’attendis de nouvelles questions, me réservant de répondre suivant les circonstances. « Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos soins à l’un de mes hommes ? — Vous avez un malade ? — Oui. — Je suis prêt à vous suivre. — Venez. » J’avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexité entre cette maladie d’un homme de l’équipage et les événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant que le malade. Le capitaine Nemo me conduisit à l’arrière du Nautilus, et me fit entrer dans une cabine située près du poste des matelots. Là, sur un lit, reposait un homme d’une quarantaine d’années, à figure énergique, vrai type de l’Anglo-Saxon.
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Je me penchai sur lui. Ce n’était pas seulement un malade, c’était un blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte. La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s’étaient formés dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du sentiment et du mouvement. Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s’approchait, sans qu’il me parût possible de l’enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine Nemo. « D’où vient cette blessure ? Lui demandai-je. — Qu’importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du Nautilus a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais votre avis sur son état ? » J’hésitais à me prononcer. « Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n’entend pas le français. » Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :

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« Cet homme sera mort dans deux heures. — Rien ne peut le sauver ? — Rien. » La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer. Pendant quelques instants, j’observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu à peu. Sa pâleur s’accroissait encore sous l’éclat électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête intelligente. sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère peut-être. avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres ! « Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine Nemo. Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre. très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre ? Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m’y avait précédé. Dès qu’il m’aperçut. il vint à moi. « Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd’hui une excursion sous-marine ? — Avec mes compagnons ? demandai-je.

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— Si cela leur plaît. — Nous sommes à vos ordres, capitaine. — Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. » Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Conseil s’empressa d’accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très disposé à nous suivre. Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d’éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d’hommes de l’équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus. Une légère pente aboutissait à un fond accidenté. par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j’avais visité pendant ma première excursion sous les eaux de l’Océan Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C’était le royaume du corail. Dans l’embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, on remarque l’ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C’est à ce dernier qu’appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal.
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Le corail est un ensemble d’animalcules, réunis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence propre, tout en participant à la vie commune. C’est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s’arborisant, suivant la très juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de visiter l’une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des mers. Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l’océan indien. La route était bordée d’inextricables buissons formés par l’enchevêtrement d’arbrisseaux que couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement, à l’inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas. La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l’ondulation des eaux. J’étais tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des volées d’oiseaux. Mais, si ma main s’approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées, aussitôt l’alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s’évanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux. Le hasard m’avait mis là en présence des plus précieux échantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée, sur les côtes de France, d’Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms poétiques de
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et en cet endroit. les arborisations grandirent. des iris aux ramifications articulées. C’était la forêt immense. Le corail se vend jusqu’à cinq cents francs le kilogramme. Le capitaine Nemo s’engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres. les fongies. formait alors des ensembles compacts et inextricables appelés « macciota ». souvent mélangée avec d’autres polypiers. Cette précieuse matière. après deux heures de marche. les astrées. qu’elle piquait de pointes de feu. suivant la remarque d’un penseur. puis quelques touffes de corallines. que les naturalistes. toutes parées de nuances et de reflets. j’observai d’autres polypes non moins curieux. les méandrines. nous avions atteint une profondeur de trois cents mètres environ. c’est-à-dire la limite extrême sur laquelle le corail commence à se former. Mais. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d’une architecture fantaisiste s’ouvrirent devant nos pas. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l’ombre des flots. ces lianes de la mer. « c’est peut-être là le point réel où la vie obscurément se soulève du sommeil de pierre. les unes vertes. les énormes arbres pétrifiés. et sur lesquels je remarquai d’admirables spécimens de corail rose. Entre les arbrisseaux coralliens. sans se détacher encore de ce rude point de départ ». La lumière de nos serpentins produisait parfois des effets magiques. Mais là.fleur de sang et d’écume de sang que le commerce donne à ses plus beaux produits. véritables algues encroûtées dans leurs sels calcaires. Enfin.248 - . les autres rouges. ont définitivement rangées dans le règne végétal. en s’accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres. réunis par des guirlandes d’élégantes plumarias. les tubipores. les grandes végétations minérales. . après longues discussions. des mélites. les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. tandis qu’à nos pieds. ni le modeste taillis de basse futaie. ce n’était plus le buisson isolé. Mais bientôt les buissons se resserrèrent.

et. peuvent parcourir. j’observai que quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules un objet de forme oblongue.les cariophylles. En regardant avec plus d’attention. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait démesurément les ombres sur le sol. ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui. En observant le sol. de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide élément. formaient un tapis de fleurs. Nous occupions. Le centre d’une vaste clairière.249 - . . Ned Land et Conseil étaient près de moi. l’obscurité redevenait profonde. Nous regardions. semé de gemmes éblouissantes. et disposées avec une régularité qui trahissait la main de l’homme. Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l’un à l’autre ! Que ne vivions-nous. et il me vint à la pensée que j’allais assister a une scène étrange. qui étendait ses longs bras qu’on eût dit faits d’un sang pétrifié. pendant de longues heures. Au milieu de la clairière. je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. A la limite de la clairière. du moins. Mes compagnons et mol nous suspendîmes notre marche. le double domaine de la terre et des eaux ! Cependant. sur un piédestal de rocs grossièrement entassés. et ne recueillait que de petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail. me retournant. par de légères extumescences encroûtées de dépôts calcaires. en cet endroit. se dressait une croix de corail. je vis qu’il était gonflé. en de certains points. au gré de leur caprice. le capitaine Nemo s’était arrêté. entourée par les hautes arborisations de la forêt sousmarine.

cet objet oblong. puis. un de ses hommes s’avança. et tous étendirent leur main en signe de suprême adieu. J’entendais résonner. et tous les amis de celui qui les avait aimés s’agenouillèrent dans l’attitude de la prière.. le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. et à quelques pieds de la croix. le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent . le corps de l’homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune. Le capitaine Nemo. La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol. se rapprochant de la tombe. s’élargissait. il commença à creuser un trou avec une pioche qu’il détacha de sa ceinture. et bientôt il fut assez profond pour recevoir le corps. descendit dans sa humide tombe. Je compris tout ! Cette clairière c’était un cimetière. qui formèrent un léger renflement. au fond de cet inaccessible Océan ! Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus impressionnantes n’envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux ! Cependant.Sur un signe du capitaine Nemo. . sur le sol calcaire. Le trou s’allongeait. nous nous étions religieusement inclinés. Les poissons fuyaient çà et là leur retraite troublée. la tombe se creusait lentement. les porteurs s’approchèrent.. les bras croisés sur la poitrine. enveloppé dans un tissu de byssus blanc. Quand ce fut fait... Mes deux compagnons et moi. ce trou. Alors.250 - . une tombe. Le corps. tous fléchirent encore le genou.

Enfin. dans ce cimetière de corail ? — Oui. à quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots ! — Vos morts y dorment. répondit le capitaine Nemo. Le capitaine Nemo me rejoignit. les feux du bord apparurent. et toujours montant. en proie à une terrible obsession d’idées. monsieur Aronnax. oubliés de tous. je remontai sur la plate-forme. capitaine. hors de l’atteinte des requins ! . cet homme est mort dans la nuit ? — Oui. Puis il ajouta : « C’est là notre paisible cimetière. Leur traînée lumineuse nous guida jusqu’au Nautilus. et les polypes se chargent d’y sceller nos morts pour l’éternité ! » Et cachant d’un geste brusque son visage dans ses mains crispées. Je me levai et lui dis : « Ainsi. tranquilles. Dès que mes vêtements furent changés. du moins. suivant mes prévisions. nous étions de retour. le long des buissons de corail. le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. repassant sous les arceaux de la forêt.Alors. j’allai m’asseoir près du fanal. — Et il repose maintenant près de ses compagnons. mais non de nous ! Nous creusons la tombe.251 - . et. A une heure. au milieu des taillis. la funèbre troupe reprit le chemin du Nautilus.

— Oui. monsieur. répondit gravement le capitaine Nemo.252 - . des requins et des hommes ! » .

253 - .DEUXIÈME PARTIE .

rivés les uns aux autres. La première s’est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé dans mon esprit une impression profonde. la précaution si violemment prise par le capitaine d’arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir l’horizon. Ainsi donc. pas un des monstres de l’Océan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du Nautilus.254 - . mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles terribles représailles. En effet. Mais. et il n’était pas jusqu’à sa tombe qu’il n’eût préparée dans le plus impénétrable de ses abîmes. dans la mort aussi bien que dans la vie ! « Nul homme. la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du Nautilus. non plus ! » avait ajouté le capitaine. Toujours cette même défiance. implacable. cette hypothèse n’expliquait qu’un des cotes du capitaine Nemo. le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions été enchaînés dans la prison et le sommeil. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de liberté. la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière. C’était encore pour lui un génie incompris qui. envers les sociétés humaines ! Pour moi. Là. avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où ses instincts s’exerçaient librement. tout cela me poussait dans une voie nouvelle. au sein de cette mer immense. de ces amis. je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient Conseil. .I L'OCÉAN INDIEN Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. farouche. à mon avis. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du Nautilus qu’un de ces savants méconnus qui rendent à l’humanité mépris pour indifférence. las des déceptions de la terre.

avant de l’abandonner à jamais. si quelque chance de salut s’offre à nous. Je ferai comme lui sans doute. Ned Land n’a pas renoncé à l’espoir de recouvrer sa liberté. ou presque rien. le curieux. je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. peut-être même les guider. je voudrais. puisque nous n’avons encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique ! Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées. le second vint prendre la hauteur du soleil. Et cependant. et que. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole.255 - . faut-il haïr cet homme ou l’admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis. 21 janvier 1868. mais le savant. D’ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. et je dois me borner à écrire. que des prisonniers déguisés sous le nom d’hôtes par un semblant de courtoisie. Aucun engagement d’honneur ne nous enchaîne. j’allumai un cigare. Je montai sur la plate-forme. Il me parut évident que cet . Je voudrais avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du globe. et je suivis l’opération. je n’entrevois encore dans ces ténèbres que des lueurs. Nous ne sommes que des captifs. Il sait que s’échapper du Nautilus est impossible. il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l’inconnu. rien n’est évident pour moi. cette occasion. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n’a vu encore. la redoute. Ce jour-là. Il faudra les suivre. à midi. pour ainsi dire. ce ne sera pas sans une sorte de regret que j’emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères du Nautilus ! Car enfin. pour être franc. quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d’apprendre ! Qu’ai-je découvert jusqu’ici ? Rien. Il est certain qu’il profitera de la première occasion que le hasard lui offrira. Toutefois. sous la dictée des événements. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais ? L’homme privé par la force de son libre arbitre la désire.En ce moment.

Économie importante pour le capitaine Nemo. . s’il les eût comprises. pris d’un immense amour de la mer. la rédaction de mes mémoires. mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans l’air vivifiant de l’Océan. La lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d’ennui. et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l’arc lumineux. en effet. Pendant qu’il observait au moyen du sextant. car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d’attention.256 - . Les panneaux se refermèrent. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres de profondeur.homme ne comprenait pas le français. mais il resta impassible et muet. A tout autre que moi. J’examinai alors l’installation de cet appareil dont la puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares. Mais. je redescendis au salon. le spectacle de ces riches eaux à travers les vitres du salon. ce qui assurait à la fois sa régularité et son intensité. un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première excursion sous-marine à l’île Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. Sa lumière. Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sousmarine. la lecture des livres de la bibliothèque. se produisait dans le vide. Ce fut ainsi pendant quelques jours. vaste plaine liquide d’une contenance de cinq cent cinquante millions d’hectares. et dont les eaux sont si transparentes qu’elles donnent le vertige à qui se penche à leur surface. qui n’aurait pu les renouveler aisément. les heures eussent sans doute paru longues et monotones . et la route fut donnée directement à l’ouest. leur usure était presque insensible. Nous sillonnions alors les flots de l’océan Indien. dans ces conditions.

oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. ce madréporaire Dendrophyllée. s’ingéniait à y apporter. du genre caret. préparés d’une certaine façon. et. à dos bombé. D’ailleurs. et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol. Parmi les grands voiliers. dormaient encore dans leur carapace. lorsqu’on les prit. Quelquesuns de ces carets. Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines.Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. De plus. j’aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d’âne. palmipèdes. eût fourni avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la toux. dans cette température constante. il n’y avait pas même un rhume à craindre. . et pour mon compte. ils fournirent un gibier d’eau très acceptable. et dont il existait une certaine réserve à bord. à l’abri des animaux marins. Le régime du bord nous convenait parfaitement. ce phaéton à brins rouges. emportés à de longues distances de toutes terres. La chair de ces tortues était généralement médiocre. Ces reptiles. Quelques-uns furent adroitement tués. et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes. entre autres. mouettes ou goélands. mais leurs œufs formaient un régal excellent. nous vîmes une grande quantité d’oiseaux aquatiques. connu en Provence sous le nom de « Fenouil de mer ». qui plongent facilement. Pendant quelques jours. et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue. La famille des totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la surface.257 - . peuvent se maintenir longtemps sous l’eau en fermant la soupape charnue située à l’orifice externe de leur canal nasal. et dont l’écaille est très estimée. gros comme un pigeon. par esprit de protestation. je me serais bien passé des variantes que Ned Land.

258 - . munis d’aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards . des hippocampes communs à tous les océans . particuliers à ces mers. tantôt la forme d’un solide quadrangulaire. Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires. comme échantillons d’autres genres. ils provoquaient toujours notre admiration. des trigones. qui se distinguent par trois rangées longitudinales de filaments. et des électriques. surmontés sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la partie inférieure du corps. et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de « cochons de mer » . jaunes aux nageoires. à museau allongé. auxquels leurs nageoires . parés des plus vives couleurs. d’une chair salubre. Ces poissons. qui s’apprivoisent comme des oiseaux . les crustacés. Je remarquai plusieurs espèces qu’il ne m’avait pas été donné d’observer jusqu’alors. elle affecte la forme d’un solide triangulaire. quand nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique. des diodons. des pégases volants. les oursins. Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil certains poissons du genre tétrodons. ni pierreuse. les tatous. et dont je recommande l’acclimatation même dans les eaux douces. pourvus d’aiguillons formés par la prolongation de leur croûte osseuse. Puis. Tantôt. Parmi les triangulaires. mais véritablement osseuse. Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge. des spenglériens au dos rouge. à la poitrine blanche. des ovoïdes semblables à un œuf d’un brun noir. dont la chair est dure et coriace. à la mer des Indes et à cette partie de l’Océan qui baigne les côtes de l’Amérique équinoxiale. d’un goût exquis. longs de sept pouces. comme les tortues. j’en notai quelques-uns d’une longueur d’un demi-décimètre. auxquelles d’ailleurs un certain nombre de poissons de mer s’accoutument aisément. véritables porcs-épics de la mer. bruns à la queue.Quant aux poissons. sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue . sont protégés par une cuirasse qui n’est ni crétacée. puis des dromadaires à grosses bosses en forme de cône.

qui produisent un certain bruissement . poisson à tête grande. excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et brillants des plus agréables couleurs . Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède. tantôt boursouflée de protubérances .pectorales. rayés de noir. ses piquants font des blessures dangereuses . des bodians. rayés de jaune. des pigeons spatulés. des cottes. dont le foie est considéré comme poison . .259 - . tantôt creusée de sinus profonds. qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants favorables . des trichoptères. aux longues nageoires pectorales. de délicieux vélifères. ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles. mais dont la tête est d’un aspect fantastique. des calliomores livides. permettent sinon de voler. et qui tuent les insectes en les frappant d’une simple goutte d’eau. Le second sous-genre nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre décimètres. des kurtes splendides. dont la tête est rugueuse . hérissé d’aiguillons et parsemé de tubercules. Quant au premier sous-genre. suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. des myriades de blennies-sauteurs. du moins de s’élancer dans les airs . qui appartient à la seconde sous-classe des osseux. caractérisés par un opercule et une membrane bronchiale. je remarquai la scorpène. glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité . son corps et sa queue sont garnis de callosités . l’argent et l’or . il porte des cornes irrégulières et hideuses . au museau long et tubuleux. le bleu céleste. des trygles. dont les ailes sont formées de filaments . dont la queue est couverte de nombreux anneaux écailleux . il est répugnant et horrible. des macrognathes à longue mâchoire. armés d’un fusil que n’ont prévu ni les Chassepot ni les Remington. auxquels la nature a prodigué le jaune. véritables gobe-mouches de l’Océan. très étendues et disposées en forme d’ailes. enfin des soufflets. toujours maculées de limon. il fournit plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer ». qui portent sur les yeux une œillère mobile . dont la tête est garnie d’aiguillons et qui ne possède qu’une seule nageoire dorsale .

nous eûmes connaissance de l’île Keeling. Hein ! est-ce que le moment n’est pas venu de brûler la politesse au capitaine Nemo ? . Le 24 au matin. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. et la route fut donnée au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne. il y a des routes. « Des terres civilisées. et des tests curieux de l’embranchement des mollusques. distancés par cette vitesse. attirés par l’éclat électrique.Du 21 au 23 janvier. la plupart. soit cinq cent quarante milles. des chemins de fer. par 12°5’de latitude sud et 94°33’de longitude. des villes anglaises. le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures. auquel je joignis une astrée punctifère. soulèvement madréporique planté de magnifiques cocos. c’est que ceux-ci. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. françaises et indoues. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et d’échinodermes. quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus. restaient bientôt en arrière . cherchaient à nous accompagner . Quelques précieux produits de l’espèce des dauphinules accrurent les trésors du capitaine Nemo. me dit ce jour-là Ned Land. Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons. Cela vaudra mieux que ces îles de la Papouasie. Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette île déserte. ou vingt-deux milles à l’heure. monsieur le professeur.260 - . Bientôt l’île Keeling disparut sous l’horizon. sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille. et qui fut visitée par M. où l’on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne.

Je regardais la mer.261 - . dans ces conditions. J’observai seulement que. Rien à l’horizon. vous autres marins. Ned. l’Océan étant absolument désert. non. l’eau était toujours plus froide sur les hauts fonds qu’en pleine mer. Il revient vers l’Europe. A partir de l’île Keeling. notre marche se ralentit généralement. ne l’eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journée sur la plate-forme. Le Nautilus se rapproche des continents habités. Quant à la température des basses couches. Au fond. ne peut-on se passer de sa permission ? » Je ne répondis pas au Canadien. vers quatre heures du soir. comme vous dites. battant les flots de sa puissante hélice et les faisant rejaillir à une grande hauteur. j’avais à cœur d’épuiser jusqu’au bout les hasards de la destinée qui m’avait jeté à bord du Nautilus. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. mais il ne . un long steamer qui courait dans l’ouest à contrebord. le Nautilus passa la journée à sa surface. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profondeurs. Le 25 janvier. répondis-je d’un ton très déterminé. Laissons courir. qu’il nous y conduise. Sa mâture fut visible un instant. je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d’aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.— Non. Comment. — Eh bien ! monsieur. dans les nappes supérieures. D’ailleurs. le thermomètre indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter. Une fois arrivés dans nos mers. Je ne voulais pas discuter. Nous allâmes ainsi jusqu’à deux et trois kilomètres. mais sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n’ont pas pu atteindre. si ce n’est.

Ils appartenaient à l’espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l’Inde. Il est un charmant animal dont la rencontre. avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la Grèce et de l’Italie. avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit dans les zones tropicales. avec le nautile. Ils l’appelèrent Nautilus et Pompylius. trop ras sur l’eau. Si après cette nomenclature. présageait des chances heureuses. celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux. Pline. qui est tentaculifère. que la première classe. Conseil et moi nous fûmes émerveillés par un curieux spectacle. le nautile. celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt nus. Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que l’embranchement des mollusques se divise en cinq classes . Athénée. Or. comprend deux familles. Mais la science moderne n’a pas ratifié leur appellation.262 - . qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres. A cinq heures du soir. tantôt testacés. et que la famille des tétrabranchiaux n’en contient qu’un seul. Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l’eau qu’ils . suivant les anciens. Oppien. en touchant à la pointe du roi George et à Melbourne. c’est-à-dire porteur de tentacules. et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d’Argonaute. c’était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de l’Océan. il aurait été sans excuse. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et orientale qui fait le service de l’île de Ceyland à Sydney. l’argonaute. c’est-à-dire porteur de ventouses. qui est acétabulifère. un esprit rebelle eût confondu l’argonaute. Aristote.pouvait apercevoir le Nautilus. le calmar et la seiche.

« L’argonaute est libre de quitter sa coquille. arrondis en palmes. En ce moment. répondit judicieusement Conseil. s’allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus. et les lames. C’est pourquoi il eût mieux fait d’appeler son navire l’Argonaute. toutes les voiles furent subitement amenées . Ce fut instantané. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante chaloupe. mais il ne la quitte jamais. sans que l’animal y adhère. la nuit tomba subitement. tandis que les deux autres. une formidable troupe de squales nous fit cortège. Les coquilles se renversant changèrent leur centre de gravité. nous coupions l’Équateur sur le quatre-vingt-deuxième méridien. C’étaient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents. six. et nous rentrions dans l’hémisphère boréal. Le lendemain. et jamais navires d’une escadre ne manœuvrèrent avec plus d’ensemble. des squales œillés dont le cou est marqué d’une grande . » Pendant une heure environ. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses. Comme à un signal. Il transporte l’animal qui l’a sécrété. Pendant cette journée.avaient aspirée. je ne sais quel effroi les prit soudain. — Ainsi fait le capitaine Nemo. dis-je à Conseil. allongés et amincis. Véritable bateau en effet. à peine soulevées par la brise. les bras se replièrent. flottaient sur l’eau.263 - . Puis. 26 janvier. et toute la flottille disparut sous les flots. les corps se contractèrent. se tendaient au vent comme une voile légère. De leurs huit tentacules. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe de mollusques.

quoique éclairé par le rayonnement sidéral. lui dis-je. A perte de vue l’Océan semblait être lactifié. accroissant sa vitesse. j’étais en mesure de lui répondre. vaste étendue de flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d’Amboine et dans ces parages. charriés par le Gange jusqu’à la haute mer. C’étaient les morts des villes indiennes. longs de cinq mètres. Il voulait remonter à la surface des flots et harponner ces monstres. ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. à l’ouvert du vaste golfe du Bengale. « C’est ce qu’on appelle une mer de lait. laissa facilement en arrière les plus rapides de ces requins. spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient à la surface des flots. nous rencontrâmes à plusieurs reprises. Mais bientôt le Nautilus. le Nautilus à demi immergé navigua au milieu d’une mer de lait. et que les vautours. Souvent. surtout certains squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne. Ned Land ne se possédait plus alors. qui le provoquaient avec une insistance toute particulière. Conseil ne pouvait en croire ses yeux. et il m’interrogeait sur les causes de ce singulier phénomène. Heureusement. Le 27 janvier. ayant deux jours à peine. et de grands squales tigrés.264 - . Était-ce l’effet des rayons lunaires ? Non. . car la lune. des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs. était encore perdue audessous de l’horizon dans les rayons du soleil. semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux. n’avaient pas achevé de dévorer. Tout le ciel.tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un œil. Vers sept heures du soir. les seuls ensevelisseurs du pays.

d’un aspect gélatineux et incolore. sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d’une aurore boréale. mon garçon. mon garçon. » Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation. Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l’espace de plusieurs lieues. demanda Conseil. — Plusieurs lieues ! s’écria Conseil. Le ciel. cherchant sans doute à évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres. la mer reprit subitement sa teinte ordinaire. mais derrière nous. de l’épaisseur d’un cheveu.265 - . monsieur peut-il m’apprendre quelle cause produit un pareil effet. — Oui. si je ne me trompe. sortes de petits vers lumineux. jusqu’aux limites de l’horizon. et je remarquai qu’il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse. le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres. réfléchissant la blancheur des flots.— Mais. et cette blancheur qui te surprend n’est due qu’à la présence de myriades de bestioles infusoires. et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. certains navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. car. Pendant plusieurs heures. et ne cherche pas à supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n’y parviendrais pas. car cette eau ne s’est pas changée en lait. mais il parut se plonger dans des réflexions profondes. Vers minuit. . je continuai d’observer le phénomène. je suppose ! — Non. comme s’il eût flotté dans ces remous d’écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux. Pour moi.

à laquelle l’antiquité avait prodigué tant de noms divers. Vous serait-il agréable. une terre célèbre par ses pêcheries de perles. Rentré au salon. sa longueur. je reconnus que nous étions en présence de l’île de Ceylan. sa circonférence. Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. dont les formes se modelaient très capricieusement. J’allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île. de visiter l’une de ses pêcheries ? — Sans aucun doute. vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles. et lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte.266 - . C. et entre 79°42’et 82°4’de longitude à l’est du méridien de Greenwich . se retournant vers moi : « L’île de Ceylan. il se trouvait en vue d’une terre qui lui restait à huit milles dans l’ouest. J’observai tout d’abord une agglomération de montagnes. sa superficie. Sa situation était entre 5°55’et 9°49’de latitude nord. . cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne. Le capitaine jeta un coup d’œil sur la carte. je notai d’abord les relèvements de Ceyland. lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer. intitulé Ceylan and the Cingalese. Je trouvai précisément un volume de Sirr H. esq. par 9°4’de latitude nord. neuf cents milles . Le point terminé. sa largeur maximum. cent cinquante milles . l’une des plus fertiles du globe. dit-il. monsieur Aronnax. je rentrai dans le salon. deux cent soixante-quinze milles . c’est-à-dire un peu inférieure à celle de l’Irlande. . hautes de deux mille pieds environ. capitaine. . Puis.II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO Le 28 février.

dans les mers de Chine et du Japon. si nous voyons les pêcheries. me dit alors le capitaine Nemo. pendant trente jours.— Bien. et le manomètre indiqua qu’il s’y tenait à une profondeur de trente pieds. plongent alternativement et descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d’une lourde pierre qu’ils saisissent entre leurs pieds et qu’une corde rattache au bateau. Je le trouvai par le neuvième parallèle. Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar. leurs trois cents bateaux se livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. » Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. je cherchai alors ce golfe de Manaar. — Ainsi. Ceux-ci. mais c’est à Ceylan que cette pêche obtient les plus beaux résultats. dans la mer des Indes. Ce sera chose facile. on pêche des perles dans le golfe du Bengale. il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. Nous arrivons un peu tôt. dis-je. Je vais donner l’ordre de rallier le golfe de Manaar. sans doute. L’exploitation annuelle n’est pas encore commencée. où nous arriverons dans la nuit. sur la côte nord-ouest de Ceylan. « Monsieur le professeur. Il était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. N’importe. Seulement. Pour l’atteindre. au golfe de Panama. dans les mers du sud de l’Amérique. c’est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ? . Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. La carte sous les yeux. au golfe de Californie . divisés en deux groupes. nous ne verrons pas les pêcheurs.267 - . et là. Bientôt le Nautilus rentra dans son liquide élément.

revenus à bord. toutefois ils sont rares.— Toujours. bien que ces pêcheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe. quelle quantité d’huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ? — Quarante à cinquante mille environ. mais. rapportèrent soixante-seize millions d’huîtres. et. dans son voyage à Ceylan. leur vue s’affaiblit . et qui ne sert qu’à la satisfaction de quelques caprices. tel que vous l’employez. L’Anglais Perceval. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu’à cinquante-sept secondes. pendant lesquelles ils se hâtent d’entasser dans un petit filet toutes les huîtres perlières qu’ils arrachent . des ulcérations se déclarent à leurs yeux . On dit même qu’en 1814. dis-je. — Oui. Je crois que la moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente secondes. — Oui. — Au moins. dans vingt journées de travail. mais le fait me paraît peu croyable. que le scaphandre. dites-moi. rendrait de grands services dans une telle opération. — Il me semble. car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l’eau. capitaine. ses plongeurs. ces pêcheurs ne vivent pas vieux . me répondit le capitaine Nemo. et de très habiles jusqu’à quatre-vingt-sept . et souvent même ils sont frappés d’apoplexie au fond de la mer. Mais. suffisamment rétribués ? ces pêcheurs sont-ils . parle bien d’un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface. des plaies se forment sur leur corps. généralement. ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l’eau teintée de sang.268 - . c’est un triste métier. aux Anglais. auxquels le traité d’Amiens les a cédées en 1802. le gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte. demandai-je. cependant.

. et. nous le verrons opérer. — Je vous avouerai. nous autres. — C’est convenu. « Eh bien ? reprit le capitaine Nemo. très oiseuse. que je ne suis pas encore très familiarisé avec ce genre de poissons. pour le moins. — Ainsi. » Cela dit d’un ton dégagé. répliqua le capitaine Nemo. nous serons armés. nous pourrons peut-être chasser quelque squale. eh bien. et avec le temps. me dit le capitaine Nemo. vous n’avez pas peur des requins ? — Des requins ? » m’écriai-je. D’ailleurs. à demain. — Nous y sommes habitués. vos compagnons et vous. monsieur Aronnax. — A propos. et si par hasard quelque pêcheur hâtif s’y trouve déjà. vous visiterez le banc de Manaar. monsieur le professeur. monsieur le professeur. ils ont un sol par huître qui renferme une perle. et combien en ramènent-ils qui n’en contiennent pas ! — Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C’est odieux.— A peine.269 - . Le plus souvent. le capitaine Nemo quitta le salon. vous vous y ferez. capitaine. C’est une chasse intéressante. Ainsi donc. et de grand matin. monsieur le professeur. A Panama. capitaine. ils ne gagnent qu’un dollar par semaine. Cette question me parut. chemin faisant.

un poignard dans une main et un lacet dans l’autre. les nègres n’hésitent pas à attaquer le requin. passe encore. je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes de sueur froide. Pour moi. et cela me dispensera d’accompagner le capitaine. aux îles Andamènes particulièrement. jamais Conseil ne voudra venir. je ne suis pas un nègre. » . je crois que. » Et me voilà rêvant de requins.On vous inviterait à chasser l’ours dans les montagnes de la Suisse. et capables de couper un homme en deux. » On vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l’Atlas. Chasser des loutres dans les forêts sous-marines. comme nous l’avons fait dans les forêts de l’île Crespo. songeant à ces vastes mâchoires armées de multiples rangées de dents. et prenons notre temps. Mais courir le fond des mers. quand on est à peu près certain d’y rencontrer des squales. Puis. que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l’ours. ou le tigre dans les jungles de l’Inde. mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants ! D’ailleurs.270 - . « Réfléchissons. je ne pouvais digérer le sansfaçon avec lequel le capitaine avait fait cette déplorable invitation ! N’eût-on pas dit qu’il s’agissait d’aller traquer sous bois quelque renard inoffensif ? « Bon ! pensai-je. Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. me dis-je. que vous diriez : « Ah ! ah ! il paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous inviterait à chasser le requin dans son élément naturel. une légère hésitation de ma part ne serait pas déplacée. et quand je serais un nègre. c’est autre chose ! Je sais bien que dans certains pays. que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant d’accepter cette invitation. dans ce cas.

. — N’en déplaise à monsieur. mais je le feuilletai machinalement. — Ah ! dis-je. « Ma foi. — Aucun. Je voyais... j’avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa sagesse. — En effet. monsieur. monsieur le accompagnerez. n’est-il pas vrai ? naturaliste. dis-je. me dit Ned Land. Conseil et le Canadien entrèrent. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. les magnifiques pêcheries de Ceyland. répondit le Canadien. répondit Conseil. le commandant du Nautilus nous a invités à visiter demain. l’air tranquille et même joyeux. Un péril. sans doute ! Je vois que vous y prenez goût. Je repris ma lecture du livre de Sirr. Il l’a fait en termes excellents et s’est conduit en véritable gentleman. votre capitaine Nemo que le diable emporte ! – vient de nous faire une très aimable proposition. . Vous nous — Moi.. si grand qu’il fût. maître Land. — Il ne vous a rien dit de plus ? — Rien.. vous savez. si ce n’est qu’il vous avait parlé de cette petite promenade.. monsieur. En ce moment. des mâchoires formidablement ouvertes. Et il ne vous a donné aucun détail sur. avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse.271 - .Quant à Ned Land. en compagnie de monsieur. entre les lignes.

« Monsieur. qu’est-ce que c’est qu’une perle ? — Mon brave Ned. pour les dames. répondis-je.— Oui ! c’est curieux. et je vais vous apprendre tout ce que l’Anglais Sirr vient de m’apprendre à moi-même. je les regardais d’un œil troublé. la perle est une larme de la mer . mes amis. il est bon de le connaître. et tout d’abord le Canadien me dit : « Monsieur. répondit Ned Land. très curieux. demandai-je. monsieur voudra-t-il nous donner des détails sur la pêche des perles ? — Sur la pêche elle-même. pour les Orientaux. pour le poète. c’est un bijou de forme oblongue. — Dangereux peut-être ! ajoutai-je d’un ton insinuant.272 - . » Ned et Conseil prirent place sur un divan. me dit Conseil... Devais-je les prévenir ? Oui. — Sur la pêche. — Dangereux. d’une matière nacrée. une simple excursion sur un banc d’huîtres ! » Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d’éveiller l’idée de requins dans l’esprit de mes compagnons. Moi. qu’elles . sans doute. répondit le Canadien. mais je ne savais trop comment m’y prendre. Avant de s’engager sur le terrain. c’est une goutte de rosée solidifiée . — Eh bien ! asseyez-vous. ou sur les incidents qui. d’un éclat hyalin. et comme s’il leur manquait déjà quelque membre.

. du pays de Galles. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur. — Bon ! on y fera attention. dit Conseil. répondit le Canadien. pour le chimiste. les pinnesmarines. La perle n’est qu’une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme globuleuse. les turbots. c’est l’huître perlière. Sur les valves. l’oreille-de-mer iris. Or. c’est un mélange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gélatine. Ou elle adhère à la coquille de l’huître. sont susceptibles de produire des perles. violette ou blanche. au cou ou à l’oreille . — Embranchement des mollusques. de la France. de la Saxe. classe des acéphales. qui tapisse l’intérieur de leurs valves. savant Conseil. désormais. ordre des testacés.273 - . en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c’està-dire cette substance bleue. de la Bohème. — Précisément. les tridacnes. elle est libre. — Les moules aussi ? demanda le Canadien. autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années. de l’Irlande. ou elle s’incruste dans les plis de l’animal. soit un ovule stérile. — Mais. bleuâtre. le mollusque par excellence qui distille la perle. c’est une simple sécrétion maladive de l’organe qui produit la nacre chez certains bivalves. soit un grain de sable.portent au doigt. pour les naturalistes. la méléagrina-Margaritifera la précieuse pintadine. sur les chairs. successivement et par couches minces et concentriques. parmi ces testacés. la perle est adhérente . — Oui ! les moules de certains cours d’eau de l’Ecosse. et enfin. repris-je.

les pintadines sont étendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. ils le font bouillir. ils séparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de franche argentée. et souvent même. elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. — En effet. — Non seulement selon leur grosseur. mais aussi selon leur forme. . au bout de dix jours. quand les perles adhèrent aux valves. — Cent cinquante requins ! s’écria Ned Land. On a même cité une huître. Je veux dire cent cinquante perles. Puis. les pêcheurs les arrachent avec des pinces. — Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d’eau de mer. Il y a de certaines pintadines qui forment un véritable écrin. qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. C’est à ce moment que commence le double travail des rogueurs. puis on les ouvre et on les lave. le plus communément. D’abord. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles ? — On procède de plusieurs façons. qui sont livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Elles meurent ainsi à l’air libre. mon garçon. c’est-à-dire leur couleur.274 - . et ils le tamisent afin d’en extraire jusqu’aux plus petites perles.— Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil. et. Requins n’aurait aucun sens. de bâtarde blanche et de batarde noire. — Ai-je dit requins ? m’écriai-je vivement. — Oui. mais je me permets d’en douter. ils enlèvent le parenchyme de l’huître. selon leur eau. répondis-je. Mais. dit Conseil.

Les perles qui restent dans les tamis. elles se vendent au poids.275 - . — Mais ce travail. dans un ordre inférieur se classent les petites perles. s’opère mécaniquement. étant les plus précieuses. qui consiste à séparer les perles selon leur grosseur. les perles pour lesquelles l’on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la semence. — C’est ingénieux. les pêcheries de Ceylan sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales. le classement des perles. . et je vois que la division. — Non. elles forment les bracelets . elles se forment isolément dans le tissu du mollusque . Enfin. mon ami. piriformes. et le plus communément sphériques ou piriformes. qui comptent de vingt à quatre-vingts trous. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l’exploitation des bancs d’huîtres perlières ? — A s’en tenir au livre de Sirr. mais quelquefois d’une transparence opaline. et. Les autres perles adhèrent à la coquille de l’huître. sont de premier ordre. connues sous le nom de semences . elles sont blanches. dit le Canadien. plus irrégulières. doit être long et difficile. Sphériques.et selon leur orient. elles se vendent à la pièce. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles percés d’un nombre variable de trous. — De francs ! reprit Conseil. dit Conseil. c’est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes a l’œil. Les plus belles perles sont appelées perles vierges ou paragons . des pendeloques. et. répondis-je. souvent opaques. Celles qui ne s’échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous sont de second ordre. Enfin. elles se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des broderies sur les ornements d’église.

sous le règne de Charles Quint. Il en est de même des pêcheries américaines. — J’ai même entendu raconter. On dit que César offrit à Servillia une perle estimée cent vingt mille francs de notre monnaie. présentement réduits aux deux tiers. — Ça devait être mauvais. — Ned Land l’époux de Cléopâtre ! s’écria Conseil. Conseil. on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement général de l’exploitation des perles. en a épousé un autre. dit le Canadien en manœuvrant son bras d’un air peu rassurant. En somme. Mais je crois que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu’elles rapportaient autrefois. répondit Conseil . Eh bien. repris-je. — Mais j’ai dû me marier. mais un petit verre de vinaigre qui coûte quinze cents mille francs. dit le Canadien. — Mais. et ce n’est pas ma faute si l’affaire n’a pas réussi. produisaient quatre millions de francs. — Cléopâtre. d’ailleurs. et cependant – . est-ce que l’on ne cite pas quelques perles célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ? — Oui. — Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame. ce collier ne m’avait pas coûté plus d’un dollar et demi. de francs ! Trois millions de francs.— Oui. répondit sérieusement le Canadien. ajouta Ned Land. qui. demanda Conseil. mon garçon. J’avais même acheté un collier de perles à Kat Tender. qu’une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre.276 - . riposta Conseil. qui. — Détestable. c’est d’un joli prix. ma fiancée. ami Ned.

deux millions de francs. qui dit que demain. je ne crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capitaine Nemo. répondis-je en riant. dis-je. — Certainement. — Celle-ci. — Mais. — Oui.monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n’auraient pas passé par le tamis de vingt trous. — Francs ! dit vivement Conseil.. de simples globules de verre enduits à l’intérieur d’essence d’Orient. pour en revenir aux perles de haute valeur. — Eh ! s’écria Ned Land. nous ne rencontrerons pas sa pareille ! — Bah ! fit Conseil. recueillie dans l’eau et conservée dans l’ammoniaque. — Mon brave Ned. — Si peu que rien ! Ce n’est autre chose que la substance argentée de l’écaille de l’ablette. — C’est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre. Elle n’a aucune valeur. et.277 - . en montrant le magnifique bijou enfermé sous sa vitrine. dit Conseil. pendant notre promenade. — Et pourquoi pas ? . répondit philosophiquement maître Land. dis-je.. je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de. sans doute elle n’aura coûté au capitaine que la peine de la ramasser. c’étaient des perles artificielles.

mais. ailleurs.. voilà du moins qui donnera une grande authenticité. Ned. — Au fait. est-ce que vous avez peur des requins. de les hisser sur le pont d’un navire. dit Ned Land. en essayant de prendre le ton dégagé du capitaine Nemo. et. de les pêcher avec un émerillon. qui revenait toujours au côté instructif des choses. de leur ouvrir le ventre. est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ? — Non. un grand prix au récit de nos aventures. dis-je.— A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus ? — A bord. — Je le crois.278 - . dis-je. répondis-je vivement. — Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d’avaler quelques gorgées d’eau de mer ! — Comme vous dites. non. un harponneur de profession ! C’est mon métier de me moquer d’eux ! — Il ne s’agit pas. de leur arracher le cœur et de le jeter à la mer ! .. A propos. en même temps. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions. — Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête. dis-je. répondit le Canadien. dit Conseil. dit le Canadien. maître Land a raison. de leur couper la queue à coups de hache. surtout si l’on prend certaines précautions. brave Ned ? — Moi. — Mais.

que penses-tu de ces squales ? — Moi. pendant ce temps. » Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait froid dans le dos. — Dans l’eau ? — Dans l’eau. ce sont des bêtes assez mal façonnées. Je dormis assez mal. il s’agit de.— Alors.. Je me couchai. . je serai franc avec monsieur. « Eh bien. monsieur.. dit Conseil. ? — Oui.279 - . — Ma foi. Les squales jouèrent un rôle important dans mes rêves. — A la bonne heure. Conseil. et toi. dit Conseil. je ne vois pas pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! » III UNE PERLE DE DIX MILLIONS La nuit arriva. avec un bon harpon ! Vous savez. précisément. et. pensai-je. et je trouvai très juste et très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot « requiem ». Il faut qu’elles se retournent sur le ventre pour vous happer... ces requins. — Si monsieur affronte les requins.

Le lendemain. êtes-vous prêt à partir ? — Je suis prêt. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. dont les marches aboutissaient à la plate-forme. à quatre heures du matin. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’escalier central. je m’habillai et je passai dans le salon. Cinq matelots du Nautilus. — Pas encore. nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le bord. mais j’ai fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement et nous épargnera un assez long trajet. et nous sommes assez au large du banc de Manaar . mais je ne vis qu’une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l’horizon du sud. capitaine ? — Ils sont prévenus et nous attendent. — N’allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je. Je me levai rapidement. — Veuillez me suivre. je fus réveillé par le stewart que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Il emporte nos appareils de plongeurs.280 - . enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Je portai mes yeux du côté de la terre. Je n’ai pas laissé le Nautilus approcher de trop près cette côte. me dit-il. Ned et Conseil se trouvaient là. — Et mes compagnons. Le capitaine Nemo m’y attendait. les avirons armés. La nuit était encore obscure. « Monsieur Aronnax. que nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-marine.

Ned Land et moi. Le canot se dirigea vers le sud. inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse vingt milles. ou plutôt de ce golfe formé par cette terre et l’île de Manaar. la bosse fut larguée et nous débordâmes. J’observai que leurs coups d’aviron. ses quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons . Une petite houle. nous arrivions un mois trop tôt dans ces parages. Entre elle et nous. auquel elle semblait encore trop éloignée. les premières teintes de l’horizon accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. il était là en simple curieux. contrairement a l’opinion du Canadien. se trouvait à l’ouest de la baie. Quant à Conseil. Assez plate dans l’est. Le patron de l’embarcation se mit à la barre . sous les sombres eaux. Vers cinq heures et demie. et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Le Nautilus. Ses nageurs ne se pressaient pas. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de perles. et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant. nous prîmes place à l’arrière du canot. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à cette terre dont il s’approchait. pas un plongeur. vigoureusement engagés sous l’eau. suivant la méthode généralement usitée dans les marines de guerre. elle se renflait un peu vers le sud. ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan. Cinq milles la séparaient encore. Nous étions silencieux. Le capitaine Nemo. Tandis que l’embarcation courait sur son erre. et qu’il trouvait trop près de lui. Conseil. . la mer était déserte.281 - . venue du large. les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. Là. Pas un bateau. Ainsi que le capitaine Nemo me l’avait fait observer. ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes. imprimait au canot un léger roulis.ouest au nord-ouest. s’étendait le banc de pintadines.

Cette baie est heureusement disposée pour ce genre de pêche. qui ne connaissent ni l’aurore ni le crépuscule. Vous voyez cette baie resserrée. dit alors le capitaine Nemo.282 - . aidé des matelots de l’embarcation. avec quelques arbres épars çà et là. Sur un signe de lui. » Je ne répondis rien. avec cette rapidité particulière aux régions tropicales. et nous commencerons notre promenade. je commençai à revêtir mon lourd vêtement de mer. qui s’arrondissait dans le sud. C’est ici même que dans un mois se réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants. Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion. Je vis distinctement la terre. et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. le jour se fit subitement. car le fond n’était pas à plus d’un mètre. Le canot s’avança vers l’île de Manaar. et la mer n’y est jamais très houleuse. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l’horizon oriental. et tout en regardant ces flots suspects. Le canot évita aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large. . « Nous voici arrivés. et il formait en cet endroit l’un des plus hauts points du banc de pintadines. Elle est abritée des vents les plus forts. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s’habillaient aussi. et l’astre radieux s’éleva rapidement. Le capitaine Nemo s’était levé de son banc et observait la mer.A six heures. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres. l’ancre fut mouillée. et la chaîne courut à peine. monsieur Aronnax. circonstance très favorable au travail des plongeurs.

je me retournai vers Conseil et Ned Land. Nous n’irons pas à de grandes profondeurs. Son éclat pourrait attirer inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. et ils ne pouvaient ni entendre ni répondre. de plus. » Je regardai mes compagnons. . j’en fis l’observation au capitaine. et l’acier n’est-il pas plus sûr que le plomb ? Voici une lame solide. nos fusils ? — Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n’attaquent-ils pas l’ours un poignard à la main. il n’en était pas question. Ned Land brandissait un énorme harpon qu’il avait déposé dans le canot avant de quitter le Nautilus. Avant d’introduire ma tête dans sa capsule de cuivre. et les rayons solaires suffiront à éclairer notre marche. Passez-la à votre ceinture et partons. et. Ils étaient armés comme nous.283 - . et nos réservoirs a air furent immédiatement mis en activité. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur tête dans la calotte métallique. me répondit le capitaine. et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air. Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo : « Et nos armes. « Ces appareils nous seraient inutiles. suivant l’exemple du capitaine. Quant aux appareils Ruhmkorff. » Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles. il n’est pas prudent d’emporter sous ces eaux une lanterne électrique. lui demandai-je.Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu’au cou dans le vêtement de caoutchouc. D’ailleurs. Puis. je me laissai coiffer de la pesante sphère de cuivre.

nous étions par cinq mètres d’eau. forment un mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars. Cependant l’élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la masse des eaux. Sur nos pas.284 - . Le sol changeait peu à peu. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. Nous le suivîmes. Parmi les échantillons de ces deux embranchements. Dans le genre des stromatées. les idées qui obsédaient mon cerveau m’abandonnèrent. Les moindres objets restaient perceptibles. j’observai des parus aux couleurs éclatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale. et l’étrangeté du spectacle captiva mon imagination.Un instant après. les matelots de l’embarcation nous débarquaient les uns après les autres. séchés et marinés. Je reconnus le javanais. et le terrain devenait à peu près plat. et par une pente douce nous disparûmes sous les flots. Je redevins étonnamment calme. poissons comestibles qui. par un mètre et demi d’eau. se levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères. appartenant au genre des apsiphoroïdes. véritable serpent long de huit décimètres. Là. revêtus d’un tapis de mollusques et de zoophytes. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance. dont le corps est très comprimé et ovale. Après dix minutes de marche. que l’on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d’or de ses flancs. Au sable fin succédait une véritable chaussée de rochers arrondis. sortes d’ostracées particulières à la mer Rouge et à l’océan Indien. au ventre livide. Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. dont le corps est recouvert d’une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux. comme des compagnies de bécassines dans un marais. et. nous prenions pied sur un sable uni. je remarquai des placènes à valves minces et inégales. des lucines orangées à coquille . dont les sujets n’ont d’autre nageoire que celle de la queue.

La pintadine meleagrina. aux épaisses parois. la mère perle. ce fut ce crabe énorme observé par M. et enfin d’admirables oculines flabelliformes. particulièrement des ranines dentées. des parthenopes horribles. légèrement lumineuses. magnifiques éventails qui forment l’une des plus riches arborisations de ces mers. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d’hydrophytes couraient de gauches légions d’articulés. . des pélagies panopyres. des turbinelles cornigères. et il l’ouvre avec ses puissantes pinces. des birgues spéciales à ces parages. En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles la nature n’a pas refusé toute faculté de locomotion. auquel la nature a donné l’instinct et la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco . Ici. toutes hérissées d’épines. il grimpe aux arbres du rivage. qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à vous saisir. des anatines. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois. nous arpentions enfin le banc de pintadines.orbiculaire. dont l’aspect répugnait aux regards. se présente sous la forme d’une coquille arrondie. il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute. tandis que des chélonées franches. très rugueuses à l’extérieur. des rochers cornus. Darwin.285 - . Vers sept heures. dont la carapace représente un triangle un peu arrondi. quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable. sous ces flots clairs. sur lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. longs de quinze centimètres. Ces mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. des lingules hyantes. dont les valves sont à peu près égales. ce crabe courait avec une agilité sans pareille. se déplaçaient lentement entre les roches ébranlées. des tarières subulées. de cette espèce qui fréquente les côtes du Malabar. coquillages comestibles qui alimentent les marchés de l’Hindoustan.

nous regardaient de leurs yeux fixes. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés. qui allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. dépassait la surface de la mer. Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines. et sous nos pieds rampaient des myrianes. des glycères. Le sol remontait sensiblement. pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre. Mes yeux s’accoutumèrent bientôt à ces ténèbres relatives. mesuraient jusqu’à quinze centimètres de largeur. largement assis sur leur base granitique. Les rayons solaires semblaient s’y éteindre par dégradations successives. comme les lourdes colonnes de l’architecture . creusée dans un pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. Sa vague transparence n’était plus que de la lumière noyée. D’abord. fidèle a cet instinct. Le capitaine Nemo y entra. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. à surface rude et noire. Ned Land. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. se hâtait d’emplir des plus beaux mollusques un filet qu’il portait à son côté. que j’élevais. Les autres.Quelques-unes de ces coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur sommet. cette grotte me parut profondément obscure.286 - . Je distinguai les retombées si capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers naturels. et je compris que cette mine était véritablement inépuisable. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. car la force créatrice de la nature l’emporte sur l’instinct destructif de l’homme. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. vieilles de dix ans et plus. Mais nous ne pouvions nous arrêter. et parfois mon bras. En ce moment s’ouvrit devant nos pas une vaste grotte. Nous après lui. des aricies et des annélides.

Les deux valves du mollusque étaient entr’ouvertes. et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l’état actuel de cette tridacne. nos pieds foulèrent le fond d’une sorte de puits circulaire. Je me trompais. et de la main il nous indiqua un objet que je n’avais pas encore aperçu. Par son byssus il adhérait à une table de granit. de la main. Pourquoi notre incompréhensible guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J’allais le savoir avant peu. entre les plis foliacés. et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. le capitaine Nemo s’arrêta. Or. il souleva la tunique membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l’animal. une vasque dont la largeur dépassait deux mètres. une tridacne gigantesque. Après avoir descendu une pente assez raide. C’était une huître de dimension extraordinaire. Là.toscane. Là. et je pensais qu’en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle. puis. un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte. une telle huître contient quinze kilos de chair. J’estimai le poids de cette tridacne à trois cents kilogrammes. je vis une perle libre dont la grosseur égalait celle d’une noix de cocotier. Je m’approchai de ce mollusque phénoménal.287 - . Le capitaine Nemo connaissait évidemment l’existence de ce bivalve. Sa forme . Ce n’était pas la première fois qu’il le visitait. et il faudrait l’estomac d’un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. Le capitaine s’approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre .

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. son orient admirable en faisaient un bijou d’un inestimable prix. j’estimai sa valeur à dix millions de francs au moins. avait-il déterminé la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de métal. Pour mon compte. Peut-être même. Seul.globuleuse. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer. fit un signe négatif. et.288 - . En tout cas. afin de la transporter un jour dans son précieux musée. à celles qui brillaient dans la collection du capitaine. comparant cette perle à celles que je connaissais déjà. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne. sa limpidité parfaite. il me fit des yeux un salut amical. qui s’était peu à peu recouvert de la matière nacrée. Avec chaque année la sécrétion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. et collant sa grosse capsule à la mienne. retirant son poignard par un mouvement rapide. pour ainsi dire. Nous marchions isolément. Le capitaine Nemo quitta la grotte. le capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de la nature . Emporté par la curiosité. chacun s’arrêtant ou s’éloignant au gré de sa fantaisie. pour la peser. car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter. suivant l’exemple des Chinois et des Indiens. seul il l’élevait. Conseil me rejoignit. Superbe curiosité naturelle et non bijou de luxe. Mais ce plateau élevé ne mesurait que . il laissa les deux valves se refermer subitement. il lui permettait de s’accroître insensiblement. pour la palper ! Mais le capitaine m’arrêta. et nous remontâmes sur le banc de pintadines. au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. j’étendais la main pour la saisir. en véritables flâneurs. La visite à l’opulente tridacne était terminée. et bientôt par un mètre d’eau ma tête dépassa le niveau océanique. je n’avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement.

un homme vivant. le capitaine Nemo s’arrêtait soudain. des êtres semblables à lui. Non. Il plongeait. et bientôt nous fûmes rentrés dans notre élément. Dix minutes après.289 - . Une pierre taillée en pain de sucre et qu’il serrait du pied. et je regardai attentivement. il se précipitait à genoux et remplissait son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis. Arrivé au sol. sans doute. D’un geste. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. et recommençait son opération qui ne durait que trente secondes. et. un pêcheur. par cinq mètres de profondeur environ. épiant ses mouvements. un pauvre diable. une ombre apparut et s’abaissa jusqu’au sol. lui servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. vidait son sac. tandis qu’une corde la rattachait à son bateau. Et d’ailleurs. Il ne rapportai pas plus d’une dizaine de pintadines à chaque plongée. il remonta ainsi et plongea de nouveau. J’apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête. qui venait glaner avant la récolte. C’était là tout son outillage. L’inquiétante idée des requins traversa mon esprit. cette fois encore. Et combien de ces . C’était un homme. comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé que des hommes. car il fallait les arracher du banc auquel elles s’accrochaient par leur robuste byssus.quelques toises. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide. ne perdant aucun détail de sa pêche ! Plusieurs fois. nous n’avions pas affaire aux monstres de l’Océan. un noir. A cinq mètres de moi. Ce plongeur ne nous voyait pas. Je crus qu’il faisait halte pour retourner sur ses pas. sous les eaux. il nous ordonna de nous blottir près de lui au fond d’une large anfractuosité. et remontait successivement. fussent là. un Indien. ramenait sa pierre. L’ombre du rocher nous dérobait a ses regards. il remontait. Mais je me trompais.

posté près de moi. l’œil en feu. il marcha droit au monstre. Je compris son épouvante. s’élança vers l’Indien. prêt à lutter corps à corps avec lui. se retournant sur le dos. C’était un requin de grande taille qui s’avançait diagonalement. Cette scène avait duré quelques secondes à peine. aucun danger ne parut le menacer. le frappant à la poitrine. mais non le battement de sa queue. car cette queue. et lorsque celui-ci se précipita sur lui. Replié sur luimême. Le requin revint. Le vorace animal. Je vois encore la pose du capitaine Nemo.huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie ! Je l’observais avec une attention profonde. Sa manœuvre se faisait régulièrement. au moment où il allait happer le malheureux pêcheur.290 - . et se replaçant sur le ventre. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. d’un vigoureux coup de nageoire. I étendit sur le sol. se . Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante. son poignard à la main. tout d’un coup. il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale. et pendant une demi-heure. Puis. je lui vis faire un geste d’effroi ? se relever et prendre son élan pour remonter à la surface des flots. et. il s’apprêtait à couper l’Indien en deux. le capitaine. à un moment où l’Indien était agenouillé sur le sol. il se dirigea rapidement vers lui. quand. aperçut son nouvel adversaire. les mâchoires ouvertes ! J’étais muet d’horreur. quand je sentis le capitaine Nemo. qui se jeta de côté et évita la morsure du requin. se lever subitement. incapable de faire un mouvement. Le squale.

sans pouvoir toutefois porter le coup définitif. Ned Land n’avait pas manqué son but. Mais. Je regardais. c’est-à-dire l’atteindre en plein cœur. cramponné à l’une des nageoires de l’animal. J’aurais voulu courir au secours du capitaine. labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi. dont le contrecoup renversa Conseil. tout n’était pas dit. Mais. Le requin avait rugi. agitait la masse des eaux avec furie. les mâchoires du requin s’ouvrirent démesurément comme une cisaille d’usine. Le capitaine tomba sur le sol. luttant corps à corps avec le monstre. et c’en était fait du capitaine si. renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. je ne vis plus rien. relevé sans blessures. l’œil hagard. j’aperçus l’audacieux capitaine. se précipitant vers le requin.jetant de côté avec une prestesse prodigieuse. Puis. son harpon à la main. C’était le râle du monstre. et. je ne pouvais remuer. alla droit à l’indien. pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses blessures. il se débattait dans des spasmes épouvantables. et leur remous menaçait de me renverser. se débattant. Le squale. Ned Land. Les flots s’imprégnèrent d’une masse de sang. dans une éclaircie. Plus rien. Ils s’agitèrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. coupa vivement la . jusqu’au moment où. La mer se teignit de rouge. Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci. ne l’eût frappe de sa terrible pointe. cloué par l’horreur. évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. prompt comme la pensée. à travers ce liquide opaque. Frappé au cœur. Je voyais les phases de la lutte se modifier.291 - . Cependant. Un combat terrible s’engagea.

car l’immersion de ce pauvre diable n’avait pas été longue. peu à peu.corde qui le liait à sa pierre.292 - . et. Sur un signe du capitaine. miraculeusement sauvés. La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. Je l’espérais. chacun de nous. quand le capitaine Nemo. et. Il ouvrit les yeux. en quelques instants. Je ne savais s’il réussirait. à voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui ! Et surtout. après une demiheure de marche nous rencontrions l’ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus. le noyé revenir au sentiment. nous atteignions l’embarcation du pêcheur. Heureusement. Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la vie. sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine. Nous le suivîmes tous trois. le prit dans ses bras et. il remonta à la surface de la mer. avec l’aide des matelots. suivant la route déjà parcourue. le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumône de l’homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptée par celui-ci d’une main tremblante. Mais le coup de queue du requin pouvait l’avoir frappé à mort. se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre. Une fois embarqués. d’un vigoureux coup de talon. que dut-il penser. nous regagnâmes le banc de pintadines. je vis. . Ses yeux effarés indiquaient du reste qu’il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois la fortune et la vie. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même. tirant d’une poche de son vêtement un sachet de perles.

C’était un adulte. A la couleur noire marquant l’extrémité de ses nageoires. famille des sélaciens. et ce fut tout. Je vous devais cela. « Au Nautilus ». Quelques minutes plus tard. sans se préoccuper de nous. de l’espèce des requins proprement dits. genre des squales. maître Land. ce qui se voyait aux six rangées de dents. capitaine.« Merci. répondit Ned Land. nous étions de retour à bord du Nautilus. Pendant que je considérais cette masse inerte. une douzaine de ces voraces mélanoptères apparut tout d’un coup autour de l’embarcation .293 - . nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. » Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine. je reconnus le terrible mélanoptère de la mer des Indes. disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure. sa bouche énorme occupait le tiers de son corps. Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique. dit-il. dans la classe des cartilagineux. et je suis sûr qu’il le rangeait. non sans raison. ordre des chondroptérygiens à branchies fixes. — C’est une revanche. mais. ils se jetèrent sur le cadavre et s’en disputèrent les lambeaux. lui dit-il. A huit heures et demie. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds . . L’embarcation vola sur les flots.

avec une vitesse de vingt milles à l’heure. et.294 - . monsieur le professeur. je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar. découverte par Vasco de Gama en 1499. Deux observations s’en dégageaient inévitablement. l’île de Ceylan disparut sous l’horizon. et 69° et 50°72’de longitude est. se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. terre d’origine madréporique. Quoi qu’il en dît. il me répondit d’un ton légèrement ému : « Cet Indien. Le lendemain 30 janvier – lorsque le Nautilus remonta à la surface de l’Océan. je serai de ce pays-là ! » IV LA MER ROUGE Pendant la journée du 29 janvier. portant sur l’audace sans pareille du capitaine Nemo. l’autre sur son dévouement pour un être humain. creusée entre l’Arabie et la péninsule indienne. il n’avait plus aucune terre en vue. et le Nautilus. Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles. Il faisait route au nord-nord-ouest. L’une. situé entre 10° et 14°30’de latitude nord. c’est un habitant du pays des opprimés. qui sert de débouché au golfe Persique. cet homme étrange n’était pas parvenu encore à tuer son cœur tout entier. . et je suis encore. jusqu’à mon dernier souffle. l’un des représentants de cette race qu’il fuyait sous les mers. et se dirigeait vers cette mer d’Oman. et l’une des dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives.Là. ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon. Lorsque je lui fis cette observation. Il rangea même l’île Kittan.

que la mer Rouge est non moins fermée que le golfe. me demanda où nous allions. où nous conduit la fantaisie du capitaine. un bateau mystérieux comme le nôtre ne se hasarderait pas dans ses canaux coupés d’écluses. Où nous conduisait donc le capitaine Nemo ? Je n’aurais pu le dire. peut-être à travers le canal de Mozambique.295 - . ce jour-là. la mer Rouge n’est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe. « Nous allons. et si nous y entrons. le Nautilus redescendra l’Océan indien. — Aussi. maître Land. qui. monsieur. ne peut nous mener loin. le fût-il. Donc. peut-être au large des Mascareignes. de manière à gagner le cap de BonneEspérance. maître Ned. Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une insistance toute particulière. nous ne tarderons guère à revenir sur nos pas. le Nautilus veut visiter la mer Rouge. et si après le golfe Persique. — Eh bien ! nous reviendrons. sans issue possible. répondit le Canadien. puisque l’isthme de Suez n’est pas encore percé. répondit Ned Land. — Que supposez-vous donc ? — Je suppose qu’après avoir visité ces curieux parages de l’Arabie et de l’Égypte. Le golfe Persique n’a pas d’issue. Ce qui ne satisfit pas le Canadien.C’était évidemment une impasse. et. n’ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. — Cette fantaisie. — Je ne vous apprendrai pas. le détroit de Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage. .

mais il ne dépassa jamais le tropique du Cancer. comme s’il eût hésité sur la route à suivre. à vous parler franchement. sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. nous n’y pouvons rien. — Mais la conclusion ? — La conclusion viendra en son temps. ni les heures.296 - . mon brave Ned : « Une chance d’évasion nous est offerte ». » Par ce court dialogue. il n’y a plus de plaisir. vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte. j’étais incarné dans la peau de son commandant. je ne le sais pas. et je ne compte ni les jours. le Nautilus visita la mer d’Oman. que voilà bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ? — Non. je verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu’il aura été donné à si peu d’hommes de faire. en forme de monologue : « Tout cela est bel et bon. » Pendant quatre jours. Il semblait marcher au hasard. où il y a de la gêne. Ned. répondit le Canadien. fanatique du Nautilus. il termina la conversation par ces mots. Quant à Ned Land. on verra que. Si vous veniez me dire. et nous discutons inutilement. je ne veux pas le savoir. nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. je la discuterais avec vous. à mon avis. mais. je ne crois pas que le capitaine Nemo s’aventure jamais dans les mers européennes. monsieur Aronnax. Mais tel n’est pas le cas et. — Mais savez-vous. D’ailleurs. . Ah ça ! ami Ned. jusqu’au 3 février.— Eh bien.

relevée de quelques ruines anciennes. à Melbourne. et. Je croyais bien que le capitaine Nemo. Le 5 février. dont le gouvernement britannique a fortifié la position d’Aden. qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. Mais je ne vis rien. pas même cette île de Périm. le Nautilus flottait en vue d’Aden. à Maurice. à Bourbon. véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb. et sa ligne ondulée de montagnes. Puis. Le 6 février. Sur vingt milles de large. et pour le Nautilus lancé à toute vitesse. ses fraîches et verdoyantes terrasses. J’admirai son aspect étrange. dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». J’entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l’entrepôt le plus riche et le plus commerçant de la côte. il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du Mahrah et de l’Hadramant. Le lendemain.297 - . allait revenir en arrière . la pointe élégante de ses minarets. au dire de l’historien Edrisi. mais je me trompais. nous donnions enfin dans le golfe d’Aden. J’aperçus le dôme arrondi de ses mosquées. sorte de Gibraltar inaccessible. le franchir fut l’affaire d’une heure à peine. il n’en fut rien. après s’en être emparés en 1839. à ma grande surprise. nous eûmes un instant connaissance de Mascate. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à Bombay. nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb. il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long. perché sur un promontoire qu’un isthme étroit réunit au continent. au milieu des noirs rochers qui l’entourent et sur lesquels se détachent en blanc ses maisons et ses forts. et le Nautilus s’enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages. 7 février. la plus importante ville du pays d’Oman.En quittant cette mer. à Calcutta. Mais ce ne fut qu’une vision. sillonnaient cet étroit . parvenu à ce point. dont les Anglais ont refait les fortifications.

qui. Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. et qu’abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. qu’aucun fleuve important n’arrose. elle fut la grande artère commerciale du monde. et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. Au temps des Ptolémées et des empereurs romains. Mais j’approuvai sans réserve le Nautilus d’y être entré. que les pluies ne rafraîchissent guère. à midi. Il prit une allure moyenne. Le 8 février. inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l’Asphaltite. Enfin. pour que le Nautilus tentât de s’y montrer. qu’une excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche liquide haute d’un mètre et demi ! Singulier golfe. Cité importante. et le percement de l’isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont déjà ramenée en partie. et à laquelle ses murs. Moka nous apparut. Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante.passage. faisaient une ceinture de trois kilomètres. dont le niveau a seulement baissé jusqu’au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein. fermé et dans les conditions d’un lac. dont les murailles tombent au seul bruit du canon. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux.298 - . qui renfermait six marchés publics. serait peut-être entièrement desséché . nous sillonnions les flots de la mer Rouge. tantôt plongeant pour éviter quelque navire. La mer Rouge. autrefois. lac célèbre des traditions bibliques. défendus par quatorze forts. ville maintenant ruinée. . vingt-six mosquées. dès les premières heures du jour. tantôt se tenant à la surface.

et de vastes pans de rochers revêtus d’une splendide fourrure verte d’algues et de fucus.Puis. entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et n’attendant que le souffle du dieu Pan. Ce fut sur les côtes du Téhama. des coquilles particulières à cette mer. et quelle variété de sites et de paysages à l’arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur beauté. des actinies de couleur ardoisée. un polypier inférieur à celui du corail. L’éponge n’est point un végétal comme l’admettent encore quelques naturalistes. ceux-ci plus capricieux. qui s’établissent dans les excavations madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale. Que d’heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que d’échantillons nouveaux de la flore et de la faune sousmarine j’admirai sous l’éclat de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes. la vulgaire éponge. et on ne peut même adopter l’opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre la plante et l’animal. par les panneaux ouverts. le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la mer est plus considérable. La classe des spongiaires. c’est un polypier. et . a été précisément créée par ce curieux produit dont l’utilité est incontestable. mais moins colorés que ceux-là dont l’humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur. Je dois dire cependant. entre deux eaux d’une limpidité de cristal. et enfin mille spécimens d’un polypier que je n’avais pas observé encore. mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se déroulaient à dix brasses au-dessus .299 - . mais un animal du dernier ordre. ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à rallier. Là. première du groupe des polypes. Quel indescriptible spectacle. Pour les uns. que les naturalistes ne sont pas d’accord sur le mode d’organisation de l’éponge. Son animalité n’est pas douteuse. car alors non seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer. il nous permit de contempler d’admirables buissons de coraux éclatants.

je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. c’est un individu isolé et unique. des éponges pédiculées. Milne Edwards. de cornes d’élan. l’éponge dure de Barbarie.pour d’autres tels que M. Il ne reste plus alors que ces fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l’éponge domestique. qui après avoir porté la vie dans chaque cellule. La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers.300 - . l’éponge blonde de Syrie. s’échappaient incessamment de petits filets d’eau. J’appelai donc Conseil près de moi. foliacées. Cette substance disparaît après la mort du polype. globuleuses. . de l’archipel grec. en étaient expulsés par un mouvement contractile. dont nous étions séparés par l’infranchissable isthme de Suez. selon son degré d’élasticité. de quenouilles. de perméabilité ou de résistance à la macération. digitées. Là croissaient des éponges de toutes formes. qui prend une teinte roussâtre. et se putréfie en dégageant de l’ammoniaque. par une profondeur moyenne de huit à neuf mètres. et qui s’emploie à des usages divers. rasait lentement tous ces beaux rochers de la côte orientale. plus poètes que les savants. de gant de Neptune. de la côte de Syrie et de la mer Rouge. de pied de lion. pendant que le Nautilus. Mais leurs eaux de prédilection sont celles de la Méditerranée. que leur ont attribués les pêcheurs. etc. enduit d’une substance gélatineuse a demi fluide. de queue de paon. Mais puisque je ne pouvais espérer d’étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant. Là se reproduisent et se développent ces éponges finesdouces dont la valeur s’élève jusqu’à cent cinquante francs. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles. de calices. et même dans certains cours d’eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». De leur tissu fibreux.

absolument dépourvus de dents. de couleur brique. soit à la drague. sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale. des centropodes. Quant aux poissons.Ces polypiers adhéraient aux rochers. etc. des arnacks au dos argenté. elle lui laisse une valeur très supérieure. . qui. vastes manteaux longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux. car en respectant le tissu du polypier. des aodons. ils étaient nombreux et souvent remarquables. des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé. espèces de stromatées. au dos bleuâtre.301 - . et les reptiles par des tortues virgata. long d’un pied et demi. véritables murènes à la queue argentée. appartenant au genre des chélonées. les autres se dressant ou pendant comme des excroissances coralligènes. Ils garnissaient les plus petites anfractuosités. des ophidies. longs de quatre décimètres. Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires. parmi lesquelles les limmes de forme ovale. d’après d’Orbigny. des fiatoles. des scares. des mulles auriflammes à tête jaune. J’appris à Conseil que ces éponges se pêchaient de deux manières. des blémies-garamits. sont spéciales à la mer Rouge. et d’écailles d’or et d’argent. des balistes. des labres. aux pectorales brunes bordées d’un liséré gris. aux coquilles des mollusques et même aux tiges d’hydrophytes. zébrés d’étroites raies d’or et parés des trois couleurs de la France. et des bockats. décorés de sept bandes transversales d’un beau noir. de superbes caranx. Cette dernière méthode qui nécessite l’emploi des plongeurs. les mollusques étaient représentés par des variétés de calmars. et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà traversés. les uns s’étalant. des pastenaques à la queue pointillée. au corps semé d’inégales taches bleues et reconnaissables à leur double aiguillon dentelé. consistaient principalement en méduses d’une espèce très élégante . soit à la main. Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord : des raies. est préférable. des gobies. . qui fournirent à notre table un mets sain et délicat. de nageoires bleues et jaunes.

et Strabon dit qu’elle est particulièrement dure à l’époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. ses parterres d’éponges et ses forêts de corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ? — Oui. Il vint à moi dès qu’il m’aperçut. sa renommée était détestable. Les historiens grecs et latins n’en parlent pas à son avantage. Ah ! c’est un intelligent bateau ! — Oui. intelligent. le capitaine Nemo monta sur la plate-forme où je me trouvai. Ce jour-là à midi. sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles. et que personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. capitaine Nemo. Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l’avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. ni ses courants.Le 9 février. et le Nautilus s’est merveilleusement prêté à toute cette étude. audacieux et invulnérable ! Il ne redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge. le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge. au temps des Anciens. cette mer est citée entre les plus mauvaises. dis-je. monsieur Aronnax. — En effet. ses poissons et ses zoophytes. monsieur. L’Arabe Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable. m’offrit gracieusement un cigare et me dit : « Eh bien ! monsieur le professeur. et si je ne me trompe. C’est. ni ses écueils. cette mer Rouge vous plaît-elle ? Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu’elle recouvre. prétend-il. répondis-je.302 - . — Détestable. qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la côte est. après le point. une mer sujette à d’affreux .

monsieur Aronnax. dit-il. bien gréé. — C’est vrai.ouragans. mais leurs craintes n’étaient-elles pas exagérées ? — Oui et non. — En effet. Quel malheur qu’un secret pareil doive mourir avec son inventeur ! » Le capitaine Nemo ne me répondit pas. votre navire avance d’un siècle. Ce qui n’est plus dangereux pour un navire moderne. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s’aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier. sur son époque. on verra un second Nautilus ! Les progrès sont lents. offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments des anciens. semée d’îles inhospitalières. Après quelques minutes de silence : « Vous me parliez. que ces historiens n’ont pas navigué à bord du Nautilus. répondit en souriant le capitaine. calfatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. ni à sa surface. telle est l’opinion qui se trouve dans Arrien. de plusieurs peut-être. — On voit bien. et sous ce rapport. En effet. monsieur Aronnax.303 - . répondis-je. Ils n’avaient pas même d’instruments . répliquai-je. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans. les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. solidement construit. qui me parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Agatharchide et Artémidore. me répondit le capitaine Nemo. maître de sa direction grâce à l’obéissante vapeur. répondis-je. de l’opinion des anciens historiens sur les dangers qu’offre la navigation de la mer Rouge ? — C’est vrai. et « qui n’offre rien de bon » ni dans ses profondeurs.

monsieur Aronnax. et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance dans le cœur des marins. Mais capitaine. puisque vous semblez avoir spécialement étudié cette mer. Non puis ne surent la nommer Autrement que la rouge mer. dis-je. et. ornés de guirlandes et de bandelettes dorées. — La voici. Mais de notre temps. les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n’ont plus rien à redouter des colères de ce golfe. de nombreuses explications à ce sujet. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices propitiatoires. il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu . au retour. Dans ces conditions. Devint la mer rouge et vermeille. les naufrages étaient et devaient être nombreux. monsieur Aronnax. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle.304 - . Suivant moi.pour relever leur direction. ils ne vont plus. pouvez-vous m’apprendre quelle est l’origine de son nom ? — Il existe. — J’en conviens. — Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des Israélites. répondis-je. capitaine Nemo. mais je ne saurais m’en contenter. — Explication de poète. en dépit des moussons contraires. et ils marchaient à l’estime au milieu de courants qu’ils connaissaient à peine. lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la voix de Moïse : En signe de cette merveille. remercier les dieux dans le temple voisin. Voulez-vous connaître l’opinion d’un chroniqueur du XIVe siècle ? — Volontiers.

305 - . monsieur. — Alors. — Ainsi. ce fut à cause de la coloration particulière de ses eaux. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge. ce n’est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus ? — Non. C’est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies. — Jusqu’ici cependant je n’ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière. quand nous serons à Tor. vous remarquerez cette singulière apparence. — Laquelle ? — C’est que l’endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y . je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ? — Non. — Et cette couleur. et si les anciens lui donnèrent ce nom. puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens. comme un lac de sang. — Sans doute. mais en avançant vers le fond du golfe.« Edrom ». monsieur le professeur. capitaine Nemo. et dont il faut quarante mille pour occuper l’espace d’un millimètre carré. vous l’attribuez à la présence d’une algue microscopique ? — Oui. et cela pour une excellente raison. Peut-être en rencontrerez-vous.

après le percement du canal de Suez. dit le capitaine Nemo. et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Ce qui est certain. près de Bubaste. c’est que. et probablement achevé par Ptolémée II. Necos entreprit les travaux d’un canal alimenté par les eaux du Nil. six cent quinze ans avant Jésus-Christ. Très probablement. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d’armes et d’instruments d’origine égyptienne. et l’armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Vous comprenez que mon Nautilus n’aurait pas assez d’eau pour lui. Il fut continué par Darius. — Et cet endroit ? . Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus ! — Sans doute. demandai-je. mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ. le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris. Strabon le vit employé à la navigation . Ce canal se remontait en quatre jours.peuvent à peine baigner leurs jambes. et ils prirent le Nil pour intermédiaire.. à travers la plaine d’Égypte qui regarde l’Arabie. lorsque des villes nouvelles s’établiront sur cet isthme. que ce passage soit miraculeux ou non. ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l’année. et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard. alors que la mer Rouge s’étendait jusqu’aux lacs amers. fils d’Hytaspe.. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d’établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée . et la mer Rouge. les Israélites n’en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise. Ce . si l’on en croit la tradition. mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct. Maintenant. dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire. répondis-je.306 - . — Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez. — C’est évident. mais utile au monde entier.

307 - . là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant lui. quand nous serons dans la Méditerranée. Donc. répondis-je.canal servit au commerce jusqu’au siècle des Antonins . cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes. révolté contre lui. ce que les anciens n’avaient osé entreprendre. abandonné. — Oui. . surpris par la marée. Pendant l’expédition d’Égypte. honneur à ce grand citoyen. qui voulut empêcher les vivres d’arriver à Mohammedben-Abdoallah. je ne puis vous conduire à travers ce canal de Suez. — Dans la Méditerranée ! m’écriai-je. il faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth. capitaine. votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez. et vous avez le droit d’être fier de votre compatriote. n’aura réussi que par l’énergie d’un seul homme. monsieur Aronnax. tout surpris de l’accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife AlMansor. et avant peu. C’est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commencé comme tant d’autres par les ennuis et les rebuts. de Lesseps ! — Oui. Et il est triste de penser que cette œuvre. reprit-il. — Malheureusement. — Eh bien. qui aurait dû être une œuvre internationale. mais il a triomphé. mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd après-demain. il aura changé l’Afrique en une île immense. M. qui aurait suffi à illustrer un règne. honneur à M. puis rétabli par les ordres du calife Omar. ensablé. car il a le génie de la volonté. de Lesseps l’a fait. et.

— Ou par-dessous. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd’hui à sa surface. Cela vous étonne ? — Ce qui m’étonne. ayant fait le tour de l’Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance ! — Et qui vous dit qu’il fera le tour de l’Afrique. — Quoi ! il existerait un passage ! . — Par-dessous ? — Sans doute.— Oui.308 - . monsieur le professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de BonneEspérance ! — Cependant. c’est de penser que nous y serons aprèsdemain.. répondit tranquillement le capitaine Nemo. monsieur le professeur. — Vraiment ? — Oui. monsieur Aronnax. capitaine. bien que je dusse être habitué à ne m’étonner de rien depuis que je suis à votre bord ! — Mais à quel propos cette surprise ? — A propos de l’effroyable vitesse que vous serez forcé d’imprimer au Nautilus s’il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée.. à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu’il ne passe par-dessus l’isthme.

me répondit le capitaine. raisonnement plus que hasard. me dit-il. — Et c’est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je de plus en plus surpris. un passage souterrain que j’ai nommé ArabianTunnel. — Ah monsieur ! Aures habent et non audient est de tous les temps. — Hasard et raisonnement. et même. — Capitaine. c’est un simple raisonnement de naturaliste qui m’a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à connaître. Non seulement ce passage existe. J’avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée. Mais à cinquante mètres seulement se rencontre une inébranlable assise de roc. mais mon oreille résiste à ce qu’elle entend. « Monsieur le professeur. je vous écoute.— Oui. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse. » Je ne relevai pas l’insinuation et j’attendis le récit du capitaine Nemo. Sans cela. — Mais cet isthme n’est composé que de sables mouvants ? — Jusqu’à une certaine profondeur. il existait un certain .309 - . monsieur le professeur. je ne me serais pas aventuré aujourd’hui dans cette impasse de la mer Rouge. il n’y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. — Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce tunnel ? — Monsieur. mais j’en ai profité plusieurs fois.

monsieur le professeur. des persègues. des girelles. « Un tunnel sous-marin ! s’écria-t-il. une communication entre les deux mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ? — Ami Ned. Après tout. et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n’en avez Jamais entendu parler. à ce capitaine. Je la cherchai avec mon Nautilus. répondit Conseil. vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! » V ARABIAN-TUNNEL Ce jour même. des ophidies. le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. ne haussez pas les épaules si légèrement. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. » . Quelques mois plus tard. La communication entre les deux m’était donc démontrée. sur les côtes de Syrie. en effet. je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette conversation qui les intéressait directement. et je les rejetai à la mer. et avant peu. Certain de ce fait je me demandai s’il n’existait pas de communication entre les deux mers.310 - . mais le Canadien haussa les épaules. Donc. — Nous verrons bien ! riposta Ned Land. je la découvris. et fasse le ciel qu’il nous conduise. Lorsque je leur appris que. Si elle existait. dans la Méditerranée. je m’y aventurai.nombre de poissons d’espèces absolument identiques. des fiatoles. dans deux jours. aviez-vous jamais entendu parler du Nautilus ? Non ! il existe cependant. je ne demande pas mieux que de croire à son passage. des exocets. des jœls. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre. en secouant la tête. je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée. Conseil battit des mains.

il remonta jusqu’à sa ligne de flottaison. Appuyés sur les flancs du canot. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine . En dehors. se rapprocha de la côte arabe. nous causions de choses et d’autres. les navires amarrés le long des quais. et le Nautilus rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes. à peu près à la hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? . Accompagné de Ned et de Conseil. reprit Ned. Ned. plusieurs navires apparurent qui couraient à contre-bord de nous. quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer. de la Turquie et des Indes. au moment du point. me dit : « Voyez-vous là quelque chose. vous le savez. — Regardez bien. La côte à l’est se montrait comme une masse à peine estompée dans un humide brouillard. Je distinguai assez nettement l’ensemble de ses constructions. par tribord devant. répondis-je. monsieur le professeur ? — Non. Bientôt Djeddah s’effaça dans les ombres du soir. la mer étant déserte. mais je n’ai pas vos yeux. Le soleil.311 - . important comptoir de l’Égypte. quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins. Le lendemain. assez bas sur l’horizon. je vins m’asseoir sur la plate-forme.Le soir même. mais à midi. le Nautilus. et ceux que leur tirant d’eau obligeait à mouiller en rade. flottant à la surface de la mer. frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. 10 février. de la Syrie. là. J’aperçus Djeddah. par 21°30’de latitude nord.

— Bon. dit Conseil. — Attendons. dis-je. le voilà sur le dos. nous sommes de vieilles connaissances. répondit le Canadien. — Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil. qui ne perdait pas des yeux l’objet signalé. — Mais alors. Mille diables ! Quel peut être cet animal ? Il n’a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les cachalots. reprit Ned Land. — Oui. après une attentive observation. on en rencontre quelquefois. fis-je. mais je me trompe fort.— En effet. Le Nautilus se dirige de ce côté.312 - . . » En effet. Qu’était-ce ? Je ne pouvais encore me prononcer. mon garçon... et il dresse ses mamelles en l’air ! . et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués. — Un autre Nautilus ? dit Conseil. j’aperçois comme un long corps noirâtre à la surface des eaux. ou c’est là quelque animal marin. — Ce n’est point une baleine. reprit le Canadien.. et avant peu nous saurons à quoi nous en tenir. et je ne me tromperais pas à leur allure. cet objet noirâtre ne fut bientôt qu’à un mille de nous. répondis-je. — Non. Il ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. « Ah ! il marche ! il plonge ! s’écria Ned Land. Les baleines et moi.

dis-je à Conseil. ce n’est point une sirène. embranchement des vertébrés ». Il comprit l’attitude du Canadien. Et lorsque Conseil avait ainsi parlé. et s’adressant directement à lui : « Si vous teniez un harpon. dont la fable a fait les sirènes. classe des mammifères. moitié femmes et moitié poissons. « Oh ! monsieur. On eût dit qu’il attendait le moment de se jeter à la mer pour l’attaquer dans son élément. une véritable sirène. le capitaine Nemo parut sur la plateforme. me dit-il d’une voix tremblante d’émotion. il n’y avait plus rien à dire. En cet instant. groupe des pisciformes. » Tout le harponneur était dans ce mot. mais un être curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. C’est un dugong. et je compris que cet animal appartenait à cet ordre d’êtres marins. Sa main semblait prête à le harponner.313 - . maître Land. n’en déplaise à monsieur. sous-classe des monodelphiens. s’écria Conseil. Il aperçut le dugong.— C’est une sirène. Ses yeux brillaient de convoitise à la vue de cet animal. » Ce nom de sirène me mit sur la voie. est-ce qu’il ne vous brûlerait pas la main ? . — Ordre des syréniens. répondit Conseil. je n’ai jamais tué de » cela ». « Non. Cependant Ned Land regardait toujours.

reprit le capitaine. est extrêmement estimée. Sa chair. je vous engage à ne pas manquer cet animal. il devient de plus en plus rare. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong.314 - . — Seulement. — Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré le haussement d’épaule du Canadien. cette bête-la se donne aussi le luxe d’être bonne à manger ? — Oui. et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux. répondit le capitaine. et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que. répondit Ned Land dont les yeux s’enflammèrent. une viande véritable. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. son bras est sûr. et cela dans votre intérêt. — Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de pêcheur. c’est qu’on le regarde justement comme un fin gibier. Son coup d’œil est prompt. Mais pour maître Land. ce danger n’est pas à craindre. monsieur. — Eh bien. son congénère. et d’ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà frappés ? — Cela ne me déplairait point. de même que le lamantin. vous pouvez essayer. . monsieur.— Comme vous dites. — Oui. maître Land. — Ah ! fit le Canadien. quelquefois. — Merci.

monsieur le capitaine. nous nous assîmes à l’arrière. « Vous ne venez pas. son harpon à la main. et les rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. dans l’intérêt de la cuisine. En ce moment sept hommes de l’équipage. Conseil et moi. Ned Land. alla se placer debout sur l’avant du canot. Ned. » Le canot déborda. si par hasard celui-ci était le dernier de sa race. lancé à la mer. capitaine ? demandai-je. il ralentit sa marche. qui flottait alors à deux milles du Nautilus. répondit le capitaine Nemo. répliqua le Canadien . mais. arraché de son alvéole. et son extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui. — Non. monsieur. enlevé par ses six avirons. muets et impassibles comme toujours. — Faites donc. . en flottant. Arrivé à quelques encablures du cétacé. Le harpon qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide rapidement lorsque l’animal blessé l’entraîne avec lui. maître Land ». mais je vous souhaite une bonne chasse. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d’une dizaine de brasses. dit sérieusement Conseil. et. il vaut mieux lui donner la chasse. Le canot fut déponté.— Alors. L’un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu’emploient les pêcheurs de baleines. devait indiquer la marche du dugong sous les eaux.315 - . montèrent sur la plate-forme. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. il se dirigea rapidement vers le dugong. ne conviendrait-il pas de l’épargner dans l’intérêt de la science ? — Peut-être.

Sa différence avec le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents longues et pointues. circonstance qui rendait sa capture plus facile. et le patron dirigea l’embarcation vers le baril flottant. Soudain. car il filait avec . Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. brandissait son harpon d’une main exercée. Il ne bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots. que Ned Land se préparait à attaquer. qui porte aussi le nom d’halicore. Les matelots se remirent à nager. Les avirons restèrent suspendus sur leurs dames. Ce dugong. dis-je. Le canot s’approcha prudemment à trois brasses de l’animal. Ce dugong. un sifflement se fit entendre. et sa longueur dépassait au moins sept mètres. avait des dimensions colossales.Je m’étais levé et j’observais distinctement l’adversaire du Canadien.316 - . Le harpon repêché. l’animal est blessé. le canot se mit à la poursuite de l’animal. Je me levai à demi. mais votre engin ne lui est pas resté dans le corps. lancé avec force. Sa blessure ne l’avait pas affaibli. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses nageoires latérales par de véritables doigts. et le dugong disparut. Le harpon. qui formaient de chaque côté des défenses divergentes. Ned Land. « Mille diables ! s’écria le Canadien furieux. — Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land. voici son sang. ressemblait beaucoup au lamantin. je l’ai manqué ! — Non. le corps un peu rejeté en arrière. n’avait frappé que l’eau sans doute.

arrivé à vingt pieds du canot. Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre. et le Canadien se tenait prêt à frapper . L’embarcation. Nous étions renversés . mais. prenant son élan. Plusieurs fois elle l’approcha à quelques brasses. huma brusquement l’air avec ses vastes narines percées non à l’extrémité. Puis. qui. Pour mon compte. lardait de coups de harpon le gigantesque animal. Il revint sur le canot pour l’assaillir à son tour. il embarqua une ou deux tonnes d’eau qu’il fallut vider . et il était impossible de l’atteindre. et je commençais à croire qu’il serait très difficile de s’en emparer. et sans doute il prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. manœuvrée par des bras vigoureux. volait sur ses traces. soulevait l’embarcation hors de l’eau comme un lion fait d’un chevreuil. Cette manœuvre n’échappa point au Canadien. mais à la partie supérieure de son museau. Le dugong.une rapidité extrême.317 - . quand cet animal fut pris d’une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. mais le dugong se dérobait par un plongeon subit. abordé de biais et non de plein. « Attention ! » dit-il. cramponné à l’étrave. Il lançait au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. Le canot ne put éviter son choc . On juge de la colère qui surexcitait l’impatient Ned Land. s’arrêta. à demi renversé. il ne chavira pas. On le poursuivit sans relâche pendant une heure. il se précipita sur nous. je n’en étais encore qu’au dépit de voir le dugong déjouer toutes nos ruses. grâce à l’habileté du patron. de ses dents incrustées dans le plat-bord. Ned Land.

les uns sur les autres. Une compagnie d’hirondelles de mer s’abattit sur le Nautilus. Vers cinq heures du soir. Le jour même. les pattes rouges. Il s’avançait en flânant. toujours acharné contre la bête. Le canot le rejoignit. Mais bientôt le baril revint à la surface. l’œil entouré de points blancs. ne l’eût enfin frappée au cœur. dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir. qui tenait à suivre tous les détails de l’opération. C’était une espèce de sterna nilotica. dont le bec est noir. entraînant le harpon avec lui. Il pesait cinq mille kilogrammes. J’entendis le grincement des dents sur la tôle. la tête grise et pointillée. apparut le corps de l’animal. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil. comprise entre le golfe de Suez et le golfe d’Acabah. Je la trouvai excellente. retourné sur le dos. oiseaux sauvages d’un haut goût. J’observai que l’eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salée. et le dugong disparut. particulière à l’Égypte. et même supérieure à celle du veau. le dos. . La vitesse du Nautilus était alors modérée. On le dépeça sous les yeux du Canadien. et je ne sais trop comment aurait fini l’aventure. les ailes et la queue grisâtres. a mesure que nous approchions de Suez.318 - . le ventre et la gorge blancs. si le Canadien. Il fallut employer des palans d’une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. pour ainsi dire. sinon du bœuf. et peu d’instants après. C’est ce cap qui forme l’extrémité de l’Arabie Pétrée. le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. l’office du Nautilus s’enrichit encore d’un gibier délicat. le prit à la remorque et se dirigea vers le Nautilus. Le lendemain 11 février.

passait au large de Tor. J’aperçus distinctement une haute montagne. reprit-il. Je me retournai et je reconnus le capitaine. le bruit du ressac irrité par les rocs ou le gémissement lointain d’un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. C’était le mont Oreb. Nous ne tarderons pas à gagner l’orifice du tunnel. tantôt immergé. . nous devions être très près de Suez. au milieu d’un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo. j’apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par notre lumière électrique. je montai sur la plate-forme. Suivant mon calcul. dit-on près de moi. « Un phare flottant ». Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus en plus. A six heures. Puis la nuit se fit. à demi décoloré par la brume. dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed. je ne pouvais tenir en place. le Nautilus. A travers les panneaux du salon. qui brillait à un mille de nous. Bientôt. qui conduit au golfe de Suez. A neuf heures un quart. le bateau étant revenu à la surface. observation déjà faite par le capitaine Nemo. et que l’esprit se figure incessamment couronné d’éclairs. ce Sinaï. dans l’ombre.Le Nautilus pénétra dans le détroit de Jubal. et je cherchais à respirer l’air frais de la nuit. « C’est le feu flottant de Suez. assise au fond d’une baie dont les eaux paraissaient teintées de rouge.319 - . De huit à neuf heures. le Nautilus demeura à quelques mètres sous les eaux. au sommet duquel Moïse vit Dieu face à face. tantôt flottant. j’aperçus un feu pâle.

et l’appareil s’immergea d’une dizaine de mètres. on le sait. à peu près semblable à celles qu’occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou de l’Hudson. Aussi j’ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-même la manœuvre. Le panneau se ferma. si vous voulez descendre. monsieur Aronnax. Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement. le capitaine m’arrêta. vous plairait-il de m’accompagner dans la cage du pilote ? — Je n’osais vous le demander. — Venez donc. évidés dans les parois de la cabine. s’élevait à l’extrémité de la plate-forme. qui. me dit-il. .320 - . répondis-je. suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du pilote.— L’entrée n’en doit pas être facile ? — Non. Quatre hublots de verres lenticulaires. « Monsieur le professeur. » Je suivis le capitaine Nemo. et il ne reviendra à leur surface qu’après avoir franchi l’Arabian-Tunnel. A mi-rampe. le Nautilus va s’enfoncer sous les flots. engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu’à l’arrière du Nautilus. Au moment où me disposais à regagner ma chambre. il ouvrit une porte. permettaient à l’homme de barre de regarder dans toutes les directions. Vous verrez ainsi tout ce que l’on peut voir de cette navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. C’était une cabine mesurant six pieds sur chaque face. Et maintenant. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’escalier central. les réservoirs d’eau s’emplirent. monsieur.

Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. noire et profonde. « Maintenant. et j’aperçus le pilote. à l’autre extrémité de la plate-forme. le capitaine pouvait communiquer simultanément à son Nautilus la direction et le mouvement. et aussitôt la vitesse de l’hélice fut très diminuée. dit le capitaine Nemo. dont les mains s’appuyaient sur les jantes de la roue. Je m’étais placé au hublot de bâbord. Il pressa un bouton de métal. et de là. la mer apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine. le timonier modifiait à chaque instant la direction du Nautilus. Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions en ce moment. C’étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait vers la Méditerranée. des zoophytes. un homme vigoureux. Le Nautilus suivait le torrent. inébranlable base du massif sableux de la côte. à quelques mètres de distance seulement. » Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines. Nous la suivîmes ainsi pendant une heure. le capitaine Nemo prit lui-même la barre. s’ouvrait devant nous. et j’apercevais de magnifiques substructions de coraux. rapide comme une .321 - .Cette cabine était obscure . Le Nautilus s’y engouffra hardiment. des algues et des crustacés agitant leurs pattes énormes. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses flancs. Au-dehors. Sur un simple geste. Une large galerie. cherchons notre passage. qui s’allongeaient hors des anfractuosités du roc. mais bientôt mes yeux s’accoutumèrent à cette obscurité. A dix heures un quart.

Ces deux inséparables compagnons avaient tranquillement dormi. et je le comprimais de la main. VI L'ARCHIPEL GREC Le lendemain. Ned et Conseil me rejoignirent. des sillons de feu tracés par la vitesse sous l’éclat de l’électricité. venait de franchir l’isthme de Suez. — Hein ! fit Conseil. . Je me précipitai sur la plateforme. devait être impraticable à remonter. le Nautilus. des lignes droites. battait les flots à contre-hélice. le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail.322 - . Un torrent nous avait portés d’une mer à l’autre. Mais ce tunnel. ami Ned. Vers sept heures. malgré les efforts de sa machine qui. entraîné par ce torrent. « Eh bien. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. cette nuit même ? . demanda le Canadien d’un ton légèrement goguenard. 12 février. sans se préoccuper autrement des prouesses du Nautilus. pour résister. Mon cœur palpitait.flèche. facile à descendre. monsieur le naturaliste.. le Nautilus remonta à la surface des flots.. Sur les murailles étroites du passage. A dix heures trente-cinq minutes. me dit-il. et cette Méditerranée ? — Nous flottons à sa surface. et se retournant vers moi : « La Méditerranée ». au lever du jour. En moins de vingt minutes. je ne voyais plus que des raies éclatantes.

» Je vis bien où le Canadien voulait en venir. « En effet. ajoutai-je. En tout cas. — Et vous avez tort. — Et vous qui avez de si bons yeux. cette nuit même. — A d’autres. repris-je. pendant qu’il dirigeait lui-même le Nautilus à travers cet étroit passage. apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s’allongent dans la mer. Bon. et tous les . de nos petites affaires. — Je n’en crois rien. Ned ? dit Conseil. répondit le Canadien. lui dit Conseil. Causons donc. en quelques minutes. vous pouvez. il faut croire monsieur. s’il vous plaît.— Oui. dans la cage du timonier. Cette côte basse qui s’arrondit vers le sud est la côte égyptienne. nous avons franchi cet isthme infranchissable. maître Land. le capitaine Nemo m’a fait les honneurs de son tunnel.323 - . mais de façon à ce que personne ne puisse nous entendre. » Le Canadien regarda attentivement. monsieur. et j’étais près de lui. puisqu’il le désirait. — D’ailleurs. Ned. Nous sommes dans la Méditerranée. monsieur le professeur. — Vous entendez. et votre capitaine est un maître homme. je pensai qu’il valait mieux causer. répliqua l’entêté Canadien. vous avez raison. Ned. dit-il. — Mais puisque monsieur l’affirme.

trois nous allâmes nous asseoir près du fanal. où nous étions moins exposés à recevoir l’humide embrun des lames. » J’avouerai que cette discussion avec le Canadien m’embarrassait toujours. Vous ennuyez-vous à bord ? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du capitaine Nemo ? » Le Canadien resta quelques instants sans répondre. je demande à quitter le Nautilus. grâce à son appareil. Voilà mon sentiment. mais pour l’avoir fait. dis-je. « Ami Ned. Je serai content de l’avoir fait . je ne regrette pas ce voyage sous les mers.324 - . Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons. Ned. répondez-moi franchement. dis-je. — Il se terminera. nous vous écoutons. et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son élément. Nous sommes en Europe. Ned. . Grâce à lui. certes ! Je ne pouvais donc me faire à cette idée d’abandonner le Nautilus avant notre cycle d’investigations accompli. il faut qu’il se termine. je complétais chaque jour mes études sousmarines. répondit le Canadien. dit-il. se croisant les bras : « Franchement. et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entraînent jusqu’au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie. « Maintenant. Retrouverais-je jamais une telle occasion d’observer les merveilles de l’Océan ? Non. et cependant je n’éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Qu’avezvous à nous apprendre ? — Ce que j’ai à vous apprendre est très simple. Puis.

repris-je. peut-être en Chine. dont nous devrons profiter. Quand ? je ne peux le dire. le Nautilus est un rapide marcheur. et il est fort possible qu’après avoir parcouru toutes les mers du globe. ou plutôt je suppose qu’il s’achèvera. Qui nous dit qu’il ne va pas rallier les côtes de France. — Mais alors. s’il vous plaît. Nous sommes maîtres des secrets du Nautilus. Il ne craint point les mers fréquentées. Et où serons-nous dans six mois. et je n’espère pas que son commandant. sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement tentée qu’ici ? . maître Land. le capitaine Nemo nous donne la volée à tous trois. aussi bien dans six mois que maintenant.— Où et quand ? — Où ? je n’en sais rien. pour nous rendre notre liberté. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les airs. se résigne à les voir courir le monde avec nous. — Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons. mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. monsieur le naturaliste ? — Peut-être ici. Nous n’avons rien à craindre du capitaine. — Je pense comme monsieur. — La volée ! s’écria le Canadien. qu’espérez-vous donc ? demanda le Canadien. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde. ou un express les continents. voulez-vous dire ? — N’exagérons pas.325 - . répondit Conseil. d’Angleterre ou d’Amérique. Vous le savez. lorsque ces mers n’auront plus rien à nous apprendre. — Ouais ! fit Ned Land. Une volée.

il pense comme monsieur. Ned Land de l’autre. et il faut en profiter. et il est prêt à marquer les points. répondit le Canadien. ni parents. il parle comme monsieur. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. Il est au service de monsieur. répondit tranquillement ce digne garçon. — L’ami Conseil. l’ami Conseil écoute. » . supposons.— Monsieur Aronnax. par impossible. répondis-je. » » J’étais pressé de près par la logique de Ned Land. et je me sentais battu sur ce terrain. ainsi que son camarade Ned. que le capitaine Nemo vous offre aujourd’hui même la liberté. reprit Ned. Ni femme. « Monsieur. il ne la renouvellera pas plus tard. Ainsi que son maître. il est célibataire. Cela dit. ni enfants ne l’attendent au pays. Il est absolument désintéressé dans la question. Deux personnes seulement sont en présence : monsieur d’un côté. — Et s’il ajoute que cette offre qu’il vous fait aujourd’hui. accepterez-vous ? » Je ne répondis pas. à son grand regret. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi je parle au présent : « Nous sommes ici. Accepterez-vous ? — Je ne sais. et. l’ami Conseil n’a rien à dire. on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorité. « Et qu’en pense l’ami Conseil ? demanda Ned Land. vos arguments pèchent par la base.326 - .

une seule. monsieur Aronnax. la prudence veut que nous profitions de la première occasion de quitter le Nautilus. Il ne faut pas compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. — D’accord. la question est toujours celle-ci : si une occasion favorable se présente. Ned. Par contre. voilà qui est sagement parlé. et les faux-fuyants me répugnaient. Donc. qu’elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours. Vous avez raison contre moi. ce que vous entendez par une occasion favorable ? . et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. dis-je. — Seulement. Au fond. nous ne retrouverons pas l’occasion de la reprendre. et mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. dit Ned Land. « Ami Ned. Et maintenant. puisque Conseil n’existe pas.Je ne pus m’empêcher de sourire. une observation. vous m’avez entendu. voici ma réponse. me direz-vous. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse . il faut la saisir. Qu’avez-vous à répondre ? » Il fallait évidemment conclure. J’ai parlé. La prudence la plus vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. « Alors. monsieur. Mais votre observation s’applique à toute tentative de fuite. dis-je. — Bien. répondit le Canadien. — Tout cela est juste. à voir Conseil annihiler si complètement sa personnalité. Il faut que l’occasion soit sérieuse. le Canadien devait être enchanté de ne pas l’avoir contre lui. ne discutons qu’entre nous deux. car si elle avorte.327 - .

Épiez donc cette occasion . — Je ne l’oublierai pas. — Et maintenant. Nous nous introduirions à l’intérieur.328 - . voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre projet ? — Volontiers. amènerait le Nautilus à peu de distance d’une côte européenne. et si le navire naviguait sous les eaux. . surtout dans les mers et en vue des côtes européennes. — Pourquoi cela ? — Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n’avons pas renoncé à l’espoir de recouvrer notre liberté. — Et dans ce cas ? — Dans ce cas. € » Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ? Oui. monsieur Aronnax. monsieur. placé à l’avant. Non. si nous étions suffisamment rapprochés d’un rivage. s’aperçût de notre fuite. — Bien. sans même que le timonier. et qu’il se tiendra sur ses gardes. si nous étions éloignés. et les boulons enlevés. je chercherais à m’emparer du canot. Ned. je pense — je ne dis pas j’espère — je pense que cette occasion favorable ne se présentera pas. et si le navire flottait à la surface. nous remonterions à la surface. par une nuit sombre. Je sais comment il se manœuvre. — Eh bien.— Ce serait celle qui. mais n’oubliez pas qu’un échec nous perdrait. Ned.

Le capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées. — Et maintenant. Aussi. . je n’eus connaissance de l’île de Carpathos. l’antique séjour de Protée. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. C’était.— Je suis de l’avis de monsieur. en effet. que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita. car entre l’archipel grec et l’Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres. restons-en là. Je n’en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre du salon. — Nous verrons bien. qui secouait la tête d’un air déterminé. située entre Rhodes et la Crète. qui devait avoir plus tard de si graves conséquences. Ou le Nautilus émergeait. Le jour où vous serez prêt. vous nous préviendrez et nous vous suivrons. ajoutai-je. Je m’en rapporte complètement à vous. » Cette conversation. le vieux pasteur des troupeaux de Neptune. Plus un mot sur tout ceci. se termina ainsi. maintenant l’île de Scarpanto. Ned Land. ou voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l’ignore. ou il s’en allait à de grandes profondeurs. répondit Ned Land.. l’une des Sporades.. en posant son doigt sur un point du planisphère : Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Cœruleus Proteus. ne laissant passer que la cage du timonier. dit Conseil.329 - .

j’employai mon temps à étudier les poissons qui passaient devant mes yeux. composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius. ce qui leur donne un goût exquis .Le lendemain. Mais ce qu’était devenue cette insurrection depuis cette époque. et leurs entrailles. allant de l’un à l’autre. contrairement à ses habitudes. de mon côté. poissons osseux à écailles transparentes. Puis. des cervelles de paons et des langues de phénicoptères. dont la couleur livide est mélangée de taches rouges . les panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. Je ne fis donc aucune allusion à cet événement. et dont l’arrivée dans les eaux du Reuve. 14 février. et. D’ailleurs. je remarquai ces gobies aphyses. Près d’elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents. Je notai également des cheilines longues de trois décimètres. il observa attentivement la masse des eaux. il me sembla taciturne. le soir. privé de toute communication avec la terre.330 - . aussi ces cheilines étaientelles très recherchées des gourmets de l’ancienne Rome. . cette île venait de s’insurger tout entière contre le despotisme turc. Entre autres. il ordonna d’ouvrir les deux panneaux du salon. ce sont de grands mangeurs de végétaux marins. dont elles annonçaient le fécond débordement. accommodées avec des laites de murènes. préoccupé. et. Au moment où je m’étais embarqué sur I’Abraham-Lincoln. lorsque. je remarquai qu’il marchait vers Candie. citées par Aristote et vulgairement connues sous le nom de « loches de mer ». je l’ignorais absolument. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner. En relevant la direction du Nautilus. et ce n’était pas le capitaine Nemo. était fêtée par des cérémonies religieuses. je résolus d’employer quelques heures à étudier les poissons de l’Archipel . l’ancienne île de Crète. je me trouvai seul avec lui dans le salon. mais par un motif quelconque. sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés. que l’on rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. qui aurait pu me l’apprendre.

fleur. ce petit poisson. Ce fut le rémora qui voyage attaché au ventre des requins .Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l’antiquité. et d’une voix émue : « Un homme ! un naufragé ! m’écriai-je. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer. L’homme s’était rapproché. facilita ainsi la victoire d’Auguste. et. la face collée au panneau. il nous regardait. quand ils furent frappés soudain par une apparition inattendue. pouvait l’arrêter dans sa marche. accroché à la carène d’un navire. Au milieu des eaux. un plongeur portant à sa ceinture une bourse de cuir. leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu’à l’éclat du rubis.331 - . Je me retournai vers le capitaine Nemo. C’était un homme vivant qui nageait d’une main vigoureuse. retenant le vaisseau d’Antoine pendant la bataille d’Actium. poissons sacrés pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu’ils fréquentaient . Il faut le sauver à tout prix ! » Le capitaine ne me répondit pas et vint s’appuyer à la vitre. A quoi tiennent les destinées des nations ! J’observai également d’admirables anthias qui appartiennent à l’ordre des lutjans. un homme apparut. et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes. au dire des anciens. disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant aussitôt. Ce n’était pas un corps abandonné aux flots. et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. et l’un d’eux. leur nom signifie. .

« Ne vous inquiétez pas. D’où venait ce précieux métal qui représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or.A ma profonde stupéfaction. — Vous le connaissez. c’est-à-dire près de cinq millions de francs. Un hardi plongeur ! L’eau est son élément. Le capitaine Nemo prit un à un ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu’il remplit entièrement. . C’étaient des lingots d’or. remonta immédiatement vers la surface de la mer. Le plongeur lui répondit de la main. Le coffre fut solidement fermé. le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du panneau gauche du salon. sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots. sans se préoccuper de ma présence. Près de ce meuble. du cap Matapan. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.332 - . le capitaine. le capitaine Nemo lui fit un signe. me dit le capitaine. et ne reparut plus. allant sans cesse d’une île à l’autre et jusqu’à la Crète. J’estimai qu’il contenait alors plus de mille kilogrammes d’or. je vis un coffre cerclé de fer. dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus. et il y vit plus que sur terre. monsieur Aronnax ? » Cela dit. capitaine ? — Pourquoi pas. ouvrit le meuble. En ce moment. C’est Nicolas. et le capitaine écrivit sur son couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne. Je regardai. surnommé le Pesce. et qu’allait-il faire de celui-ci ? Je ne prononçai pas un mot. avec sa devise Mobilis in mobile.

Bientôt. était rajustée dans son alvéole. Deux heures après. les mêmes allées et venues se reproduisaient. En ce moment. et non sans peine ils poussèrent le coffre hors du salon. » Et sur ce. L’embarcation. monsieur. le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l’équipage. Je compris que l’on détachait le canot. Je rentrai dans ma chambre très intrigué. Puis. et le Nautilus se replongeait sous les flots. le même bruit. qu’on le lançait à la mer. j’entendis un bruit de pas sur la plate-forme. hissée à bord.333 - . que le Nautilus quittant les couches inférieures revenait à la surface des eaux. monsieur le professeur ? me demanda-t-il. J’essayai vainement de dormir.Ceci fait. Puis. Quatre homme parurent. — Alors. — Je ne disais rien. j’entendis qu’ils le hissaient au moyen de palans sur l’escalier de fer. vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. Il heurta un instant les flancs du Nautilus. et tout bruit cessa. le capitaine Nemo se tourna vers moi : « Et vous disiez. Je cherchais une relation entre l’apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d’or. je sentis à certains mouvements de roulis et de tangage. capitaine. on le conçoit. le capitaine Nemo quitta le salon. .

— Je m’en aperçois. . dit-il. « Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land. mais la température s’éleva au point de devenir intolérable. immergé. et se retournant vers moi : « Quarante-deux degrés. nous ne pourrons la supporter. Je me rendis au salon après avoir déjeuné. ces millions avaient été transportés à leur adresse. et d’ailleurs le Nautilus. Il marquait une profondeur de soixante pieds. et pour peu que cette chaleur augmente. A cela. et je dus enlever mon vêtement de byssus. à laquelle la chaleur atmosphérique n’aurait pu atteindre. Sur quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo ? Le lendemain. Il s’approcha du thermomètre. « Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je. répondis-je. je rédigeai mes notes. capitaine. et je me mis au travail. je racontai à Conseil et au Canadien les événements de cette nuit. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi. Effet incompréhensible. Jusqu’à cinq heures du soir. Je regardai le manomètre. quand le capitaine Nemo entra. Je continuai mon travail.334 - . pas de réponse possible. car nous n’étions pas sous de hautes latitudes.Ainsi donc. qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. En ce moment — devais-je l’attribuer à une disposition personnelle — je sentis une chaleur extrême. ne devait éprouver aucune élévation de température. le consulta. J’allais quitter le salon.

me répondit le capitaine. et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains. répondit le capitaine Nemo. — Regardez. Déjà. Nous flottons dans un courant d’eau bouillante.335 - . monsieur le professeur. — Est-il possible ? m’écriai-je. et je vis la mer entièrement blanche autour du Nautilus. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l’eau d’une chaudière. « Où sommes-nous ? demandai-je. » Les panneaux s’ouvrirent.— Oh ! monsieur le professeur. Théia la divine. J’ai voulu vous donner le curieux spectacle d’une éruption sous-marine. J’appuyai ma main sur une des vitres. Je croyais. . en l’an dix-neuf de notre ère. une île nouvelle. mais la chaleur était telle que je dus la retirer. — Rien n’est jamais terminé dans les parages volcaniques. — Vous pouvez donc la modérer à votre gré ? — Non. — Près de l’île Santorin. mais je puis m’éloigner du foyer qui la produit. que la formation de ces îles nouvelles était terminée. — Elle est donc extérieure ? — Sans doute. suivant Cassiodore et Pline. dis-je. cette chaleur n’augmentera que si nous le voulons bien. et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni.

un nouvel îlot. ne forment plus qu’une seule et même île. la mer se faisait rouge. — Mais ce canal se comblera un jour ? — C’est probable. ce sont les infusoires qui forment les continents. ces trois îlots. soudés ensemble. huit petits îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. se montra près de Néa-Kamenni. Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché. et j’ai pu en observer toutes les phases. le 10 mars. répondit le capitaine Nemo. J’étais dans ces mers quand le phénomène se produisit. l’îlot Aphrœssa parut. le 6 du même mois. le 13 février. le 3 février 1866. de forme arrondie. car. depuis 1866. Sept jours après. Puis. au milieu du Pacifique. » Je revins vers la vitre. L’îlot Aphrœssa. un îlot plus petit. Vous voyez que j’y ai porté les nouveaux îlots. Depuis cette époque jusqu’à nos jours. monsieur. en me montrant une carte de l’Archipel. Malgré l’hermétique fermeture du salon. une odeur sulfureuse . voyez le travail qui s’accomplit sous ces flots. monsieur Aronnax. pour se remontrer en l’an soixante-neuf et s’abîmer encore une fois. Il se composait de laves noires et vitreuses. De blanche qu’elle était. Le Nautilus ne marchait plus. et s’y souda. Voyez.apparut à la place même où se sont récemment formés ces îlots. près de NéaKamenni. elle s’abîma sous les flots. Mais. mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente pieds de hauteur. ce sont les phénomènes éruptifs. — Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je. appelé Réka. et depuis lors. qu’on nomma l’îlot de George. ici. mêlées de fragments feldspathiques. émergea au milieu des vapeurs sulfureuses. laissant entre Néa-Kamenni et lui un canal de dix mètres. — Le voici. coloration due à la présence d’un sel de fer.336 - . Si. Enfin. le travail plutonien fut suspendu. La chaleur devenait intolérable.

entre Rhodes et Alexandrie. nous respirions à la surface des flots. Le lendemain. abandonnait l’archipel grec. est un véritable monde. d’aloès. J’étais en nage. que .337 - . nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu. Le Nautilus vira de bord et s’éloigna de cette fournaise qu’il ne pouvait impunément braver. et j’apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait l’éclat de l’électricité. dis-je au capitaine. la « grande mer » des Hébreux. encadrée de rudes montagnes. nous quittions ce bassin qui. après avoir doublé le cap Matapan. de cactus. j’allais cuire. Oui. la « mer » des Grecs. ce ne serait pas prudent ». Un ordre fut donné. bordée d’orangers. 16 février. le « mare nostrum » des Romains. en vérité. j’étouffais. répondit l’impassible Nemo. embaumée du parfum des myrtes. mais incessamment travaillée par les feux de la terre.insupportable se dégageait. de pins maritimes. et le Nautilus passant au large de Cerigo. — Non. dit Michelet. saturée d’un air pur et transparent. sur ses rivages et sur ses eaux. C’est là. VII LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES La Méditerranée. la mer bleue par excellence. compte des profondeurs de trois mille mètres. je me sentais cuire ! « On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante. La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite. Un quart d’heure plus tard.

Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs. manœuvre imprudente s’il en fut. et non les premiers plans qui passent comme un éclair. Il va sans dire que Ned Land. sinon trop de regrets.l’homme se retrempe dans l’un des plus puissants climats du globe. J’estime à six cents lieues environ le chemin que le Nautilus parcourut sous les flots de cette mer. déplaisait au capitaine Nemo. — Il fut évident pour moi que cette Méditerranée. c’eût été sauter d’un train marchant avec cette rapidité. nous avions franchi le détroit de Gibraltar. dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l’heure. Cependant.338 - . Partis le matin du 16 février des parages de la Grèce. Il ne pouvait se servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. Conseil et moi. et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du loch. Il n’avait plus ici cette liberté d’allures. notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des flots. Quitter le Nautilus dans ces conditions. je n’ai pu prendre qu’un aperçu rapide de ce bassin. . il l’accomplit en deux fois vingt-quatre heures. resserrée au milieu de ces terres qu’il voulait fuir. D’ailleurs. le 18. Aussi. Je ne vis donc de l’intérieur de cette Méditerranée que ce que le voyageur d’un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux. au soleil levant. et ce voyage. cette indépendance de manœuvres que lui laissaient les océans. c’est-à-dire les horizons lointains. et son Nautilus se sentait à l’étroit entre ces rivages rapprochés de l’Afrique et de l’Europe. car l’énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversée à grande vitesse. à son grand ennui. Mais si beau qu’il soit. dut renoncer à ses projets de fuite. afin de renouveler sa provision d’air. soit douze lieues de quatre kilomètres.

poissons consacrés à Vénus. dont les pêcheurs modernes les ont affublées. animaux de grande marche. heurtaient d’une queue puissante la vitre des . vivant sous tous les climats. et dont la race. Des esturgeons magnifiques. apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. sans parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. a conserve toute sa beauté des premiers jours. j’ai vu les uns. Nous restions à l’affût devant les vitres du salon. Des dorades. entrevu les autres. Des divers poissons qui l’habitent.339 - . larges de cinq pieds. amie de toutes les eaux. espèce précieuse. Qu’il me soit donc permis de les classer d’après cette classification fantaisiste.nous pûmes observer quelques-uns de ces poissons méditerranéens. qui remonte aux époques géologiques de la terre. habitant les fleuves. Elle rendra mieux mes rapides observations. D’autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d’aigles qui leur fut donné par les Grecs. longs de huit pieds et doués d’une extrême finesse d’odorat. du genre spare. dont quelques-unes mesuraient jusqu’à treize décimètres. et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l’ichtyologie de cette mer. les lacs et les océans. longs de douze pieds et particulièrement redoutés des plongeurs. de crapaud et de chauve-souris. longs de neuf à dix mètres. se montraient dans leur vêtement d’argent et d’azur entouré de bandelettes. luttaient de rapidité entre eux. douces ou salées. supportant toutes les températures. au ventre blanc. que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du Nautilus. Des renards marins. qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques. ou ces qualifications de rat. et dont l’œil est enchâssé dans un sourcil d’or . au dos gris cendré et tacheté. sortes de raies. qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires. Des squales-milandres. serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d’un mètre. se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes électriques.

leur corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres. du Rhin. et dont les rayons dorsaux jettent des lueurs d’or. C’étaient des gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d’insaisissables vapeurs. Ils nageaient en triangle. serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert. C’étaient des scombres-thons. à lutter contre les courants du Volga. leur tête petite. montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils ressemblent aux squales dont ils n’égalent pas la force. qui les estiment comme les estimaient les habitants de la Propontide et de l’Italie. longs de trois pieds. au ventre cuiras d’argent. dont le foie formait un morceau délicat. de la Loire. comme certaines troupes d’oiseaux dont ils égalaient la rapidité. et. des cœpoles-ténias qui flottaient comme de . appartenaient au soixante-troisième genre des poissons osseux. de l’Oder. marinés ou salés. et c’est en aveugles. on les mange frais. des gades-merlus. du Pô. au printemps. Je citerai. de maquereaux. séchés. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont ils recherchent l’ombre fraîche sous les feux du ciel tropical. pour mémoire seulement. leurs pectorales douées d’une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues.340 - . autrefois. des murènes-congres. ils luttèrent de vitesse avec notre appareil. ceux des poissons méditerranéens que Conseil ou moi nous ne fîmes qu’entrevoir. ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la stratégie leur étaient familières. ceux que je pus observer le plus utilement. ils sont délicats . Mais de ces divers habitants de la Méditerranée. et se nourrissent de harengs. du Danube.panneaux. et ils ne la démentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de Lapérouse. en étourdis. que ces pré marseillaises. on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. de bleu et de jaune. de saumons et de gades . lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface. Je ne pouvais me lasser d’admirer ces animaux véritablement taillés pour la course. Pendant de longues heures. ils aiment à remonter les grands fleuves. bien qu’ils appartiennent à la classe des cartilagineux. Et cependant ils n’échappent point aux poursuites des Provençaux. au dos bleu-noir. et se rencontrent dans toutes les mers .

ni tous ces principaux représentants de l’ordre des pleuronectes. à tête rouge. connus sous le nom de moines et qui ont absolument l’air de Dominicains longs de trois mètres. et qu’ils faisaient mourir sur leur table. ni surmulets. jaunes. sortes de losanges à nageoires jaunâtres. des aloses agrémentées de taches noires. au pelage noir. Quant aux mammifères marins. il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le Nautilus à travers ces eaux opulentes. et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui figurent l’instrument du vieil Homère. pour suivre d’un œil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu’au blanc pâle de la mort. ni jouans. quelques dauphins du genre des globicéphales. dont la nageoire dorsale est garnie de filaments. grises. les plies. bleues. je crois avoir reconnu en passant à l’ouvert de l’Adriatique. brunes. communs à l’Atlantique et à la Méditerranée. pointillés de brun. véritables paradisiers de l’Océan. ces faisans de la mer. les limandes. ni éperlans. ni hippocampes. les flez. enfin des troupes d’admirables mulles rougets. ni orphes. ni balistes. ni labres. spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la tête est zébrée de petites lignes claires. et dont le coté supérieur. des trygles que les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs.fines algues. ni pagels.341 - . qui sont sensibles à la voix argentine des clochettes. . ni centrisques. les carrelets. vertes. ni anchois. ni exocets. Et si je ne pus observer ni miralets. que les Romains payaient jusqu’à dix mille sesterces la pièce. le côté gauche. ni tétrodons. des holocentresmérons. et de splendides turbots. munis d’une nageoire dorsale du genre des physétères. et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc. ni bogues. nageant avec la rapidité de l’oiseau dont ils ont pris le nom. ni blennies. les soles. des trygles-hirondelles. deux ou trois cachalots. est généralement marbré de brun et de jaune.

si le Nautilus. Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds. c’est comme un isthme véritable qui réunit l’Europe à l’Afrique. Je montrai à Conseil.342 - . répondis-je. malheureusement. Là s’est formée une véritable crête sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d’eau. une admirable galéolaire orangée qui s’accrocha à la vitre du panneau de bâbord .Pour sa part. Je ne remarquai. je pus admirer. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile. . et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute offert à mes regards. Le Nautilus dut donc manœuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrière sous-marine. l’emplacement qu’occupait ce long récif. pour mon compte. pendant quelques instants. Je ne pus. s’arborisant en branches infinies et terminées par la plus fine dentelle qu’eussent jamais filée les rivales d’Arachné. Voici dans quelles circonstances. mon garçon. c’était un long filament ténu. que quelques cacouannes a carapace allongée. et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina. tandis que de chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. dans la soirée du 16. car. fit observer Conseil. n’en déplaise à monsieur. il barre en entier le détroit de Libye. le fond de la mer remonte presque subitement. sur la carte de la Méditerranée. ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. « Mais. Dans cet espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine. à la description que m’en fit Conseil. Quant aux zoophytes. — Oui. je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. pêcher cet admirable échantillon. n’eût singulièrement ralenti sa vitesse.

— Je le crois volontiers. Peut-il rendre la chaleur à un cadavre ? — Non.. que je sache. — Dans combien de siècles ? demanda Conseil. — Enfin. si nombreux aux premiers jours du monde. dit Conseil. repris-je. Conseil. qui se donne tant de mal pour percer son isthme ! — J’en conviens.. ce phénomène ne se produira pas. Elle deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune. que monsieur me permette d’achever. le soleil. qui. — Le soleil est insuffisant.343 - . si ce phénomène se produisait. la terre sera un jour ce cadavre refroidi. je te le répète. — Cependant. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. . mon ami. mais. Conseil. ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps. aux temps géologiques. et au détriment de notre globe. — Eh ! fit Conseil. — J’ajouterai. qu’une barrière semblable existe entre Gibraltar et Ceuta. car cette chaleur. c’est sa vie. — Eh bien. Les volcans. la chaleur interne s’affaiblit. qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale. fermait complètement la Méditerranée. la température des couches inférieures du globe baisse d’une quantité appréciable par siècle. s’éteignent peu à peu. Conseil. si quelque poussée volcanique relevait un jour ces deux barrières au-dessus des flots ! — Ce n’est guère probable.

des praires doubles. si toutefois Ned Land ne s’en mêle pas ! » Et Conseil. des beroës. Dans l’embranchement des mollusques. des holoturies. sous un sol rocheux et volcanique. qui se perdaient dans leur chevelure olivâtre de tentacules. des pleurobranches orangés. des acères charnus. des donaces triangulaires. et des actinies vertes au tronc grisâtre. des spondyles pieds-d’âne qui s’entassaient les uns sur les autres. larges d’un mètre. Là. et dont la pourpre rougissait les eaux. dit-on.— Dans quelques centaines de mille ans. mon garçon. des euryales arborescentes de la plus grande beauté. des éponges. blanches et grasses. — Alors. nous avons le temps d’achever notre voyage.344 - . des aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer. à nageoires jaunes et à coquilles transparentes. il cite de nombreux pétoncles pectiniformes. des dolabelles. se remit à étudier le haut-fond que le Nautilus rasait de près avec une vitesse modérée. des ombrelles spéciales à la Méditerranée. des œufs pointillés ou semés de points verdâtres. des anomies que les Languedociens. des hyalles tridentées. je ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations personnelles. et bien que la nomenclature en soit un peu aride. préfèrent aux huîtres. des clovis si chers aux Marseillais. des cydippes hyalines ornées de cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence. des pavonacées à longues tiges. répondit Conseil. des pétoncles flammulés. quelques-uns de ces clams . un grand nombre d’oursins comestibles d’espèces variées. vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés dans les miroitements d’un spectre solaire. rassuré. Conseil s’était occupé plus particulièrement d’observer les mollusques et les articulés. des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée. des comatules ambulantes. au disque brun. s’épanouissait toute une flore vivante.

tachetées de blanc et recouvertes de leur mantille frangée. des pilumnes. des lamellaires. des littorines. des cinéraires. des rhomboldes. Parmi les macroures. sur ses notes. très justement divisés en six classes.345 - . qui fait trois sections des décapodes : les brachyoures. car d’ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs. l’inachus scorpion. fait observer Conseil — des corystes édentés. les macroures et les anomoures. Conseil les a. Ce sont les classes des crustacés. des atlantes à coquilles spiraliformes. des xhantes. des janthures. à coquille ovale. des peignes operculaires de couleurs variées. Ces noms sont légèrement barbares. qui — je ne sais pourquoi — symbolisait la sagesse chez les Grecs. Les crustacés se subdivisent en neuf ordres. des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des côtes saillantes. Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes divergentes. des thétys grises. des carniaires à pointe recourbées et semblables à de légères gondoles. des cirrhopodes et des annélides. etc. Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards. des cynthies hérissées de tubercules écarlates. dont l’appareil buccal est composé de plusieurs paires de membres. et qui possèdent quatre. mais ils sont justes et précis. des pandores. des lambres-masséna. c’est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax sont le plus généralement soudés entre eux. des ébalies. des . des féroles couronnées. des éolides semblables à de petites limaces. probablement égarés sur ce haut-fond.qui abondent sur les côtes de l’Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à New York. Quant aux articulés. et le premier de ces ordres comprend les décapodes. dont trois appartiennent au monde marin. des calappiens granuleux — très faciles à digérer. des cabochons. des scalaires fauves. cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré. des pétricoles. des auricules et entre autres l’auricule myosotis. des lambres-spinimanes. des cavolines rampant sur le dos.

En effet. Là. des dorripes laineuses. les astaciens. des porcellanes. à défaut des merveilles naturelles. etc. De la côte algérienne aux rivages de la Provence. il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes. mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards. plus d’articulés. Mais le Nautilus. que de navires ont fait naufrage. dont la chair est si estimée chez les femelles. Pendant la nuit du 16 au 17 février. dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille mètres. abritées derrière cette coquille abandonnée dont elles s’emparent. il vit des drocines communes. subdivisés en cinq familles. les fouisseurs. Le Nautilus. des branchiapodes. Là s’arrêtait le travail de Conseil. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres. sous l’impulsion de son hélice. les cuirassés. que de . Le temps lui avait manqué pour compléter la classe des crustacés par l’examen des stomapodes. des gébies riveraines.cymopolies. Parmi les macroures.346 - . reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutumée. les salicoques et les ochyzopodes. les argules. nous étions entrés dans ce second bassin méditerranéen. Dès lors plus de mollusques. s’enfonça jusqu’aux dernières couches de la mer. ayant dépassé le haut-fond du détroit de Libye. glissant sur ses plans inclinés. des ostracodes et des entomostracées. des amphipodes. la masse des eaux offrit à mes regards bien des scènes émouvantes et terribles. il cite des langoustes communes. des scyllares-ours ou cigales de mer. des homoles à front épineux. et toutes sortes d’espèces comestibles. car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée. des isopodes. etc. nous traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. Enfin. Et pour terminer l’étude des articulés marins. des trilobites. parmi les anomoures. des homopodes. plus de zoophytes. des bernard-l’ermite. et la classe des annélides qu’il n’eût pas manqué de diviser en tubicoles et en dorsibranches.

Lorsque le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques.bâtiments ont disparu ! La Méditerranée n’est qu’un lac. sa cheminée courbée. les autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. son gouvernail séparé de l’étambot et retenu encore par une chaîne de fer.347 - . des boulets. les rencontres sont fréquentes. celles-ci droites. les unes déjà empâtées par les coraux. les uns couchés. comparée aux vastes plaines liquides du Pacifique. mais c’est un lac capricieux. et dans cet étroit espace. les autres revêtues seulement d’une couche de rouille. démonté par les vents. des canons. Les côtes d’Afrique et d’Europe se resserrent alors. Un de ces bateaux aux flancs ouverts. J’en vis qui avaient coulé à pic. Ainsi. les autres debout. semblables à des animaux formidables. le gréement raidi par l’eau. aujourd’hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel. dans cette promenade rapide à travers les couches profondes. Ils avaient l’air d’être à l’ancre dans une immense rade foraine et d’attendre le moment du départ. des garnitures de fer. son tableau . Je vis là de nombreuses carènes de fer. des morceaux de machines. que d’épaves j’aperçus gisant sur le sol. ses roues dont il ne restait plus que la monture. des ancres. les uns avaient péri par collision. des chaudières défoncées. aux flots changeants. des branches d’hélice. rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes ! J’observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de Gibraltar. des cylindres brisés. des ruines fantastiques de steamers. rageur tourmenté. il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d’ordre ! Mais non. celles-là renversées. demain. brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent à coups précipités. De ces navires naufragés. puis des coques flottant entre deux eaux. la mâture droite.

car son évaporation est insuffisante pour rétablir l’équilibre. C’est de ce contre-courant que profita le Nautilus.348 - . avec l’île basse qui le supportait. qui amène les eaux de l’Océan dans le bassin de la Méditerranée . En effet. et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l’Atlantique. vers trois heures du matin. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d’Hercule enfoui. disparu corps et biens depuis une vingtaine d’années. Le 18 février. se présentait sous un aspect terrible ! Combien d’existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre.d’arrière rongé par les sels marins. . et dont on n’a jamais entendu parler ! Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens. Fait exact. il me vint à la pensée que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l’Atlas. au dire de Pline et d’Avienus. où tant de richesses se sont perdues. la somme des eaux de la Méditerranée. depuis longtemps reconnu. incessamment accrue par les flots de l’Atlantique et par les fleuves qui s’y jettent. en effet. puis un contre-courant inférieur. Or. et on a dû naturellement admettre l’existence d’un courant inférieur qui par le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l’Atlantique le trop-plein de la Méditerranée. il n’en est pas ainsi. le Nautilus. où tant de victimes ont trouvé la mort ! Cependant. il se présentait à l’entrée du détroit de Gibraltar. dont le raisonnement a démontré aujourd’hui l’existence. Là existent deux courants : un courant supérieur. Il s’avança rapidement par l’étroite passe. de ce vaste ossuaire. devrait élever chaque année le niveau de cette mer. indifférent et rapide. ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre ? Je ne sais pourquoi. courait à toute hélice au milieu de ces ruines.

le cap Horn et le cap des Tempêtes ! Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon. Importante mer presque ignorée des anciens. longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents.VIII LA BAIE DE VIGO L’Atlantique ! Vaste étendue d’eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrés. incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations. redoutées des navigateurs. J’y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. la Loire. avait pris le large. l’Orénoque. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. Où allions-nous maintenant. La mer était grosse. arrosé par les plus grands fleuves du monde. houleuse. le Sénégal. le Mississipi. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. ces Hollandais de l’antiquité. l’Amazone. Il revint à la surface des flots. le Saint-Laurent. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. sauf peut-être des Carthaginois. l’Elbe. le Rhin. qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l’Europe et de l’Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense. sorti du détroit de Gibraltar. après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi. la Plata. parcours supérieur à l’un des grands cercles de la terre. abritée sous tous les pavillons du monde. le Niger. qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine. et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues.349 - . et que terminent ces deux pointes terribles. et que nous réservait l’avenir ? Le Nautilus. Il était presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d’énormes paquets de mer battaient à .

ses sourcils froncés.350 - . mais vous n’avez rien à vous reprocher. sorti du détroit de Gibraltar. avait mis le cap au sud. où nous trouverions facilement un refuge. songer à le quitter eût été de la folie ! » Ned Land ne répondit rien. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien. lui dis-je. et il dissimulait peu son désappointement. Nous remontons la côte du Portugal. repris-je. Je regagnai ma chambre. « Ami Ned. il s’assit et me regarda silencieusement. rien n’est désespéré encore. l’Angleterre. je crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité.chaque instant. je vous comprends. Lorsque la porte de ma chambre fut fermée. Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques bouffées d’air. nous le savons maintenant. Mais. et desserrant enfin les lèvres : « C’est pour ce soir ». » Ned Land me regarda plus fixement encore. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus. Ah ! si le Nautilus. je partagerais vos inquiétudes. l’air assez préoccupé. Notre rapide passage à travers la Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution. Ses lèvres serrées. indiquaient chez lui la violente obsession d’une idée fixe. me suivit. et dans quelques jours. s’il nous eût entraînés vers ces régions à les continents manquent. . Non loin sont la France. « Voyons. dit-il. le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées.

dis-je. La circonstance. je la tiens. Ainsi tout est prêt. peu préparé à cette communication. J’ai votre parole. et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire.351 - . vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous. Le vent souffle du large. je l’avoue. à la grâce de Dieu et à ce soir ! » Sur ce mot. Conseil et moi. « Nous étions convenus d’attendre une circonstance reprit Ned Land. dit-il. nous gagnerons l’escalier central. le Canadien se retira. et je compte sur vous. répond le Canadien. monsieur Aronnax. J’avais imaginé que. J’étais. Je me suis procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. mais les mots ne me vinrent pas. le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. Qui sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les circonstances nous favorisent. » Comme je me taisais toujours. La liberté vaut qu’on la paye. nous ne serons qu’à quelques milles de la côte espagnole. ni les hommes de l’équipage ne peuvent nous voir. Les avirons. Mon opiniâtre compagnon ne . et se rapprochant de moi : « Ce soir. j’aurais eu le temps de réfléchir. mais il faut risquer cela. et entre dix et onze heures. — J’en conviens. Ce soir. à neuf heures. le cas échéant. J’ai prévenu Conseil.Je me redressai subitement. de discuter. me laissant presque abasourdi. monsieur Aronnax. D’ailleurs. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. nous serons débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc. A ce soir. J’aurais voulu répondre au Canadien. Vous. attendant mon signal. La nuit est sombre. le mât et la voile sont dans le canot. A ce moment-là. l’embarcation est solide. le Canadien se leva. Ni les mécaniciens. — La mer est mauvaise.

« mon Atlantique ». Je voulais éviter le capitaine pour cacher à ses yeux l’émotion qui me dominait. ou nous éloignait de la côte. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l’avenir de mes compagnons ? Demain. à terre.me le permettait pas. Mes notes. Je demeurai dans ma chambre. en effet. sans en avoir observé les dernières couches.352 - . C’était presque une circonstance. Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. il en profitait. rien de plus. sans lui avoir dérobé ces secrets que m’avaient révélés les mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le premier volume. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l’Océan. avec mes compagnons. et le Nautilus s’enfonça sous les flots de l’Atlantique. Mais non. . entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d’abandonner ce merveilleux Nautilus. Que lui aurais-je dit. comme je me plaisais à le nommer. tantôt me voyant en sûreté. Deux fois je vins au salon. le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ? En ce moment. Mon bagage n’était pas lourd. laissant inachevées mes études sousmarines ! Quitter ainsi cet océan. mon rêve s’interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s’écoulèrent ainsi. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets de Ned Land. un sifflement assez fort m’apprit que les réservoirs se remplissaient. en dépit de ma raison. Je voulais consulter le compas. après tout ? Ned Land avait cent fois raison. Je voulais voir si la direction du Nautilus nous rapprochait. Triste Journée que je passai ainsi. tantôt souhaitant.

légèrement modifiées. J’écoutai si je ne l’entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne. et ce qu’il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée ! Sans doute je n’avais pas à me plaindre de lui. quelles inquiétudes. Je pensais. Ne quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entières s’étaient souvent écoulées sans que je l’eusse rencontré. Je n’avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l’île de Santorin. je ne pouvais être taxé d’ingratitude. je me demandai ce qu’il penserait de notre évasion. En le quittant. Cette chambre devait être déserte. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour un service mystérieux. Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. Le champ des conjectures ne peut être qu’infini dans l’étrange situation où nous sommes.353 - . Les heures sonnaient trop lentement au gré de mon impatience. Alors j’en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord. au contraire. Que faisait-il pendant ce temps. que le capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations d’une certaine espèce. Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives. Aucun bruit ne parvint à mon oreille. quels torts peut-être elle lui causerait. . et alors que je le croyais en proie à des accès de misanthropie. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J’éprouvais un malaise insupportable. C’était sur la force des choses seule qu’il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. mes idées s’étaient. bien qu’il eût pu dire. n’accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m’échappait jusqu’ici ? Toutes ces idées et mille autres m’assaillirent à la fois. en ce qui le concerne.Quant au capitaine Nemo. Cette journée d’attente me semblait éternelle. Aucun serment ne nous liait à lui.

C’étaient des portraits. à la pensée d’être ramené devant le capitaine Nemo irrité. n’entendant aucun bruit. mais les panneaux étaient hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan que je ne connaissais pas encore. comme un homme à la veille d’un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. cénobitique. Je mangeai mal. Je fis quelques pas à l’intérieur. Ces merveilles de la nature. En parcourant ainsi le salon. ménagée dans le pan coupé. espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. ce qui eût été pis. La chambre était déserte. J’allais et venais. Cependant. et j’arrivai dans ce musée où j’avais passé tant d’heures agréables et utiles. des portraits de . Je voulus revoir le salon une dernière fois. J’aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon à travers les eaux de l’Atlantique . entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie.354 - . frappèrent mes regards. je m’approchai. j’arrivai près de la porte. Mon pouls battait avec violence. En cet instant. étant trop préoccupé. Je ne pouvais rester immobile. j’allais les abandonner pour jamais. L’idée de succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis . cette porte était entrebâillée. Cent vingt minutes — je les comptais — me séparaient encore du moment où je devais rejoindre Ned Land. Je quittai la table à sept heures. Mon agitation redoublait. quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je n’avais pas remarquées pendant ma première visite. Je pris par les coursives. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre. mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d’avoir quitté le Nautilus. mon cœur palpitait. Je regardai toutes ces richesses. qui s’ouvrait sur la chambre du capitaine. contristé de mon abandon. ou. il pouvait me voir. ces chefs-d’œuvre de l’art. Toujours le même aspect sévère. A mon grand étonnement. tous ces trésors. Je reculai involontairement.Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je poussai la porte.

ces grands hommes historiques dont l’existence n’a été qu’un perpétuel dévouement à une grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Poloniœ, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O’Connell, le défenseur de l’Irlande, Washington, le fondateur de l’Union américaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d’un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l’affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l’a si terriblement dessiné le crayon de Victor Hugo. Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l’âme du capitaine Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés, le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l’un des héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse ? ... Tout à coup l’horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m’arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si un œil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me précipitai hors de la chambre. Là, mes regards s’arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien. Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J’étais prêt. J’attendis. Les frémissements de l’hélice troublaient seuls le silence profond qui régnait à bord. J’écoutais, je tendais l’oreille. Quelque éclat de voix ne m’apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d’être surpris dans ses projets d’évasion ? Une inquiétude mortelle m’envahit. J’essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

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A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert. J’ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté insuffisante, même solitude. J’allai me poster près de la porte qui donnait sur la cage de l’escalier central. J’attendis le signal de Ned Land. En ce moment, les frémissements de l’hélice diminuèrent sensiblement, puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures du Nautilus ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned Land, je n’aurais pu le dire. Le silence n’était plus troublé que par les battements de mon cœur. Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de s’arrêter sur le fond de l’océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal du Canadien ne m’arrivait pas. J’avais envie de rejoindre Ned Land pour l’engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires... En ce moment, la porte du grand salon s’ouvrit, et le capitaine Nemo parut. Il m’aperçut, et, sans autre préambule : « Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d’un ton aimable, je vous cherchais. Savez-vous votre histoire d’Espagne ? » On saurait à fond l’histoire de son propre pays que, dans les conditions où je me trouvais, l’esprit troublé, la tête perdue, on ne pourrait en citer un mot.

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« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ? Savez-vous l’histoire d’Espagne ? — Très mal, répondis-je. — Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode de cette histoire. » Le capitaine s’étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place auprès de lui, dans la pénombre. « Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question que sans doute vous n’avez pu résoudre. — Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos projets de fuite. — Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous remonterons à 1702. Vous n’ignorez pas qu’à cette époque, votre roi Louis XIV, croyant qu’il suffisait d’un geste de potentat pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc d’Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte partie. « En effet, l’année précédente, les maisons royales de Hollande, d’Autriche et d’Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité d’alliance, dans le but d’arracher la couronne d’Espagne à Philippe V, pour la placer sur la tête d’un archiduc, auquel elles donnèrent prématurément le nom de Charles III. « L’Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l’argent
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ne lui manquait pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l’or et de l’argent de l’Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l’amiral de Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l’Atlantique. « Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l’amiral, ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port de France. « Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de l’Espagne, et qui n’était pas bloquée. « L’amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d’obéir à cette injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo. « Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions avant l’arrivée des flottes coalisées, et le temps n’eût pas manqué à ce débarquement, si une misérable question de rivalité n’eût surgi tout à coup. « Vous suivez bien l’enchaînement des faits ? me demanda le capitaine Nemo. — Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m’était faite cette leçon d’histoire. — Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient un privilège d’après lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les lingots des galions au port de Vigo, c’était aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils
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obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre dans la rade de Vigo jusqu’au moment où les flottes ennemies se seraient éloignées. « Or, pendant que l’on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L’amiral de Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s’engloutirent avec leurs immenses trésors. » Le capitaine Nemo s’était arrêté. Je l’avoue, je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m’intéresser. « Eh bien ? Lui demandai-je. — Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu’à vous d’en pénétrer les mystères. » Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J’avais eu le temps de me remettre. J’obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai. Autour du Nautilus, dans un rayon d’une demi-mille, les eaux apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net et clair. Des hommes de l’équipage, revêtus de scaphandres, s’occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu d’épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s’échappaient des lingots d’or et d’argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce précieux butin, ces hommes revenaient au Nautilus, y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d’argent et d’or.
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Je comprenais. C’était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les millions dont il lestait son Nautilus. C’était pour lui, pour lui seul que l’Amérique avait livré ses précieux métaux. Il était l’héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez ! « Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer contînt tant de richesse ? — Je savais, répondis-je, que l’on évalue à deux millions de tonnes l’argent qui est tenu en suspension dans ses eaux. — Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l’emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n’ai qu’à ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ? — Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire qu’en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n’avez fait que devancer les travaux d’une société rivale. — Et laquelle ? — Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par l’appât d’un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces richesses naufragées. — Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient, mais ils n’y sont plus.

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— En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte de charité. Qui sait pourtant s’il serait bien reçu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d’ordinaire, c’est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu’elles seront à jamais stériles pour eux ! » Je n’avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu’il avait dû blesser le capitaine Nemo. « Stériles ! répondit-il en s’animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces richesses soient perdues, alors que c’est moi qui les ramasse ? Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trésors ? Qui vous dit que je n’en fais pas un bon usage ? Croyez-vous que j’ignore qu’il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne comprenezvous pas ? ... » Le capitaine Nemo s’arrêta sur ces dernières paroles, regrettant peut-être d’avoir trop parlé. Mais j’avais deviné. Quels que fussent les motifs qui l’avaient forcé à chercher l’indépendance sous les mers, avant tout il était resté un homme ! Son cœur palpitait encore aux souffrances de l’humanité, et son immense charité s’adressait aux races asservies comme aux individus ! Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le capitaine Nemo, lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crète insurgée !

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IX UN CONTINENT DISPARU
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma chambre. J’attendais sa visite. Il avait l’air très désappointé. « Eh bien, monsieur ? me dit-il. — Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s’arrêtât précisément à l’heure ou nous allions fuir son bateau. — Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier. — Son banquier ! — Ou plutôt sa maison de banque. J’entends par là cet Océan où ses richesses sont plus en sûreté qu’elles ne le seraient dans les caisses d’un État. » Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret espoir de le ramener à l’idée de ne point abandonner le capitaine ; mais mon récit n’eut d’autre résultat que le regret énergiquement exprimé par Ned de n’avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo. « Enfin, dit-il, tout n’est pas fini ! Ce n’est qu’un coup de harpon perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s’il le faut... — Quelle est la direction du Nautilus ? demandai-je. — Je l’ignore, répondit Ned. — Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »

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Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai dans le salon. Le compas n’était pas rassurant. La route du Nautilus était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l’Europe. J’attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre appareil remonta à la surface de l’Océan. Je m’élançai vers la plate-forme. Ned Land m’y avait précédé. Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à l’horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu’au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait. Ned rageant, essayait de percer l’horizon brumeux. Il espérait encore que, derrière tout ce brouillard, s’étendait cette terre si désirée. A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous redescendîmes, et le panneau fut refermé. Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du Nautilus était indiquée par 16°17’de longitude et 33°22’de latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n’y avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation. Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme soulagé du poids qui m’oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.

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Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d’avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement. « Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion. — Proposez, capitaine. — Vous n’avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure ? — Très volontiers. — Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très bien entretenus. — Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis prêt à vous suivre. — Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos scaphandres. » Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l’équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m’avait pas même proposé d’emmener Ned ou Conseil. En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur notre dos les réservoirs abondamment chargés d’air, mais les lampes électriques n’étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.

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En tout cas. je n’aurais pu le dire. C’était la pluie qui tombait violemment en crépitant à la surface des flots. nous marchions l’un près de l’autre. et l’on se croit au milieu d’une atmosphère un peu plus dense que l’atmosphère terrestre. Ce qu’était ce feu. au milieu de l’eau ! Je ne pus m’empêcher de rire à cette idée baroque. Le sol plat montait insensiblement. et quelques minutes plus tard.365 - . qui brillait à deux milles environ du Nautilus. répondit-il. sous l’épais habit du scaphandre. mais notre marche était lente. nous aidant du bâton . Mais pour tout dire. quelles matières l’alimentaient. Tout en avançant. Nous faisions de larges enjambées. car nos pieds s’enfonçaient souvent dans une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates. J’en compris bientôt la cause.« Elles nous seraient inutiles ». J’achevai de me harnacher. dans cette circonstance. il nous éclairait. je sentis qu’on me plaçait dans la main un bâton ferré. nous prenions pied sur le fond de l’Atlantique. Je crus avoir mal entendu. mais je ne pus réitérer mon observation. la pensée me vint que j’allais être trempé ! Par l’eau. Le capitaine Nemo et moi. mais je m’accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu. Les eaux étaient profondément obscures. j’entendais une sorte de grésillement audessus de ma tête. voilà tout. une sorte de large lueur. . en somme. Instinctivement. pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide. directement sur le feu signalé. car la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. l’inutilité des appareils Ruhmkorff. à une profondeur de trois cents mètres. vaguement il est vrai. Minuit approchait. après la manœuvre habituelle. et je compris. mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre. on ne sent plus le liquide élément.

les crustacés microscopiques. je voyais toujours le fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l’éloignement. je serais tombé plus d’une fois. la clarté rougeâtre qui nous guidait. Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m’expliquais pas. En me retournant. La présence de ce foyer sous les eaux m’intriguait au plus haut degré. D’autres particularités se présentaient aussi. s’accroissait et enflammait l’horizon. Les méduses. des compagnons. J’entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d’algues.366 - . qui lui permettait de causer avec ses compagnons. des amis du capitaine Nemo. le sol devint rocailleux. qui. Cependant. que je ne savais admettre. les pennatules l’éclairaient légèrement de lueurs phosphorescentes. et sans mon bâton ferré. Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la terre ? Ou même — car cette pensée traversa mon cerveau — la main de l’homme intervenait-elle dans cet embrasement ? Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes. Qu’était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J’aurais voulu interroger le capitaine. était encore incompréhensible pour moi. J’apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l’obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. avaient cherché et trouvé l’indépendance au . las des misères de la terre. mais son langage par signes. lorsqu’ils le suivaient dans ses excursions sous-marines.Après une demi-heure de marche. et auxquels il allait rendre visite ? Trouverais-je là-bas toute une colonie d’exilés. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d’ossements qui craquaient avec un bruit sec. vivant comme lui de cette existence étrange.

à la manière des fines découpures de papier noir. j’admirais sa haute stature qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l’horizon. Nous étions arrivés aux premières rampes de la montagne. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d’une montagne haute de huit cents pieds environ. arbres minéralisés sous l’action des eaux. et que dominaient çà et là des pins gigantesques. je n’aurais pas été surpris de rencontrer. le capitaine Nemo s’avançait sans hésitation. Il était une heure du matin. Mais ce que j’apercevais n’était qu’une simple réverbération développée par le cristal des couches d’eau.plus profond de l’Océan ? Toutes ces idées folles. Que l’on se figure une forêt du Hartz. Le foyer. Il connaissait cette sombre route. entre lesquels grouillait un monde de crustacés. me poursuivaient. surexcité sans cesse par la série de merveilles qui passaient sous mes yeux. tenant par ses racines au sol effondré. et dans cette disposition d’esprit. Mais pour les aborder. source de cette inexplicable darté. se dessinait nettement sur le plafond des eaux. Il l’avait souvent parcourue. sans doute. accrochée aux flancs d’une montagne. sans sève. et ne pouvait s’y perdre. mais une forêt engloutie. Je le suivais avec une confiance inébranlable. gravissant les rocs. Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l’Atlantique. inadmissibles. J’allais. enjambant les troncs étendus. il fallut s’aventurer par les sentiers difficiles d’un vaste taillis. . une de ces villes sous-marines que rêvait le capitaine Nemo ! Notre route s’éclairait de plus en plus. Les sentiers étaient encombrés d’algues et de fucus. et dont la ramure. C’était comme une houillère encore debout. et quand il marchait devant moi. au fond de cette mer. occupait le versant opposé de la montagne.367 - . Oui ! un taillis d’arbres morts. sans feuilles. Il m’apparaissait comme un des génies de la mer.

A droite. leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui s’éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement d’avalanche. Entre leurs genoux de pierre. je ne sentais plus la fatigue. et je me demandais parfois si quelque habitant de ces régions sous-marines n’allait pas tout à coup m’apparaître. Puis. de larges pans taillés à pic comme des courtines. Mais le capitaine Nemo montait toujours. penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées. s’inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n’eussent pas autorisé à la surface des régions terrestres.brisant les lianes de mer qui se balançaient d’un arbre à l’autre. des tours naturelles. tantôt je m’aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d’un abîme à l’autre. et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l’aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide. effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. Tantôt je sautais une crevasse dont la profondeur m’eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre . . Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas. semblaient défier les lois de l’équilibre. Là. à gauche. Entraîné. des rocs monumentaux. des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable. sans regarder sous mes pieds. Je ne voulais pas rester en arrière. que la main de l’homme semblait avoir dégagées.368 - . Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées aux flancs des gouffres . se creusaient de ténébreuses galeries où se perdait le regard. n’ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. leurs dessous sombres et farouches. mais j’y marchais d’un pied ferme et sans ressentir l’ivresse du vertige. Je le suivais hardiment. Ici s’ouvraient de vastes clairières. Mon bâton me prêtait un utile secours.

Le sang me refluait jusqu’au cœur. ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l’ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres. quand j’apercevais une antenne énorme qui me barrait la route. La masse rocheuse était creusée d’impénétrables anfractuosités. braqués comme des canons sur leurs affûts. je m’élevais sur des pentes d’une impraticable raideur. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. J’ai vu et senti ! Deux heures après avoir quitté le Nautilus. incontestables. malgré mes lourds vêtements. je sens bien que je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l’historien des choses d’apparence impossible qui sont pourtant réelles. Je n’ai point rêvé. d’insondables trous. les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d’un isard ou d’un chamois ! Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux. et des poulpes effroyables entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence végétative. ma tête de cuivre. mes semelles de métal. des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille.Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité de l’eau. des crabes titanesques. quand. C’étaient les yeux de crustacés gigantesques. de grottes profondes.369 - . au fond desquels j’entendais remuer des choses formidables. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zigzags grimaçants. et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l’éclatante irradiation du versant opposé. nous avions franchi la ligne des arbres. tapis dans leur tanière. et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières couches de l’Océan ? .

Ne le pouvant. ce . En effet. C’étaient de vastes amoncellements de pierres où l’on distinguait de vagues formes de châteaux. et me montrant le dernier sommet de la montagne. ou d’autres surprises m’attendaient encore. elle dominait d’une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l’Atlantique. Je regardai ce côté que nous venions de franchir. au milieu d’une pluie de pierres et de scories. au lieu de lierre. mais de son versant opposé. et auxquels. Mais qu’était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes ? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps anté-historiques ? Où étais-je. secouant la tête.370 - . c’était un volcan que cette montagne. où m’avait entraîné la fantaisie du capitaine Nemo ? J’aurais voulu l’interroger. qui trahissaient la main de l’homme. Nous étions arrivés à un premier plateau. Mes regards s’étendaient au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. je l’arrêtai.Mais je ne pouvais m’arrêter. un large cratère vomissait des torrents de lave. Là se dessinaient de pittoresques ruines. Le capitaine Nemo. j’eus gravi le pic qui dominait d’une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse. A cinquante pieds audessous du pic. La montagne ne s’élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine . et en quelques minutes. sembla me dire : « Viens ! viens encore ! viens toujours ! » Je le suivis dans un dernier élan. revêtus d’un monde de zoophytes en fleurs. et non plus celle du Créateur. n’y prenait plus garde. Je saisis son bras. de temples. familiarisé avec ces terribles animaux. les algues et les fucus faisaient un épais manteau végétal. Mais lui. Ainsi posé. qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide.

jetée bas. abîmée. et elles ne sauraient se développer sous les eaux . avec les formes flottantes d’un Parthénon . toute une Pompéi enfouie sous les eaux. En effet. ramassant un morceau de pierre crayeuse. ruinée. là. où l’on sentait encore les solides proportions d’une sorte d’architecture toscane . je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête. qui ont en elles le principe de leur incandescence. ses colonnes gisant à terre. il s’avança vers un roc de basalte noire et traça ce seul mot : ATLANTIDE .371 - . ici l’exhaussement empâté d’une acropole. des vestiges de quai. de longues lignes de murailles écroulées. ses toits effondrés. je voulais parler. ses temples abattus. comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d’un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre . plus loin. comme un immense flambeau. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion. comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco. apparaissait une ville détruite. éclairait la plaine inférieure jusqu’aux dernières limites de l’horizon. plus loin encore. et les torrents laviques glissaient jusqu’au bas de la montagne. Mais le capitaine Nemo vint à moi et m’arrêta d’un geste. que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards ! Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix. quelques restes d’un gigantesque aqueduc . mais non des flammes. peuvent se porter au rouge blanc. Il faut aux flammes l’oxygène de l’air. là. mais des coulées de lave. sous mes yeux. de larges rues désertes. lutter victorieusement contre l’élément liquide et se vaporiser à son contact.volcan. J’ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves. Puis. ses arcs disloqués.

Un jour. d’Avezac. où vivait ce peuple puissant des Atlantes. Des siècles s’écoulèrent.Quel éclair traversa mon esprit ! L’Atlantide. portant encore les irrécusables témoignages de sa catastrophe ! C’était donc cette région engloutie qui existait en dehors de l’Europe. Une nuit et un jour suffirent à l’anéantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets. Leur domination s’étendait même à l’Égypte. admis par Possidonius. ville déjà vieille de huit cents ans. de l’Asie. inondations. de la Libye. pour ainsi dire. émergent encore. qui couvrait une surface comprise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. tracé sous l’inspiration de Solon. l’Atlantide de Platon. Engel.372 - . les Canaries. Un cataclysme se produisit. D’Anville. Pline. Son dialogue de Timée et de Critias a été. Madère. . Humboldt. L’un de ces vieillards raconta l’histoire d’une autre ville plus ancienne de mille ans. Solon s’entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs. Tournefort. je l’avais là sous les yeux. Cette première cité athénienne. occupaient un continent immense plus grand que l’Afrique et l’Asie réunies. Ces Atlantes. Ammien-Marcellin. l’ancienne Méropide de Théopompe. âgée de neuf cents siècles. qui mettaient sa disparition au compte des récits légendaires. avait été envahie et en partie détruite par les Atlantes. ainsi que le témoignaient ses annales gravées sur le mur sacré de ses temples. ce continent nié par Origène. disait-il. contre lequel se firent les premières guerres de l’ancienne Grèce ! L’historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps héroïques. Tertullien. les îles du cap Vert. les Açores. poète et législateur. mais ils durent se retirer devant l’indomptable résistance des Hellènes. tremblements de terre. Porphyre. Buffon. c’est Platon lui-même. Ils voulurent l’imposer jusqu’en Grèce. Sherer. Malte-Brun. Jamblique. au-delà des colonnes d’Hercule.

Ainsi donc. parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l’Afrique à l’Amérique. dans une époque éloignée. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments . la guerrière. accoudé sur une stèle moussue. Et qui sait si. je foulais du pied l’une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient marché les contemporains du premier homme ! J’écrasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d’animaux des temps fabuleux. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place que cet homme . et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. couvraient autrefois de leur ombre ! Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J’aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne. accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de laves. la pieuse. les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. ces ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l’Océan. Un jour peut-être. des sommets de montagnes ignivomes n’apparaîtront pas à la surface de l’Atlantique ! Pendant que je rêvais ainsi. sous mes regards. demeurait immobile et comme pétrifié dans une muette extase. le capitaine Nemo.373 - . quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots.Tels étaient ces souvenirs historiques que l’inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. que ces arbres. conduit par la plus étrange destinée. s’étendaient Makhimos. tandis que je cherchais à fixer dans mon souvenir tous les détails de ce paysage grandiose. Eusebès. Tout ce sol jusqu’à l’Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Là. et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à l’action des eaux. maintenant minéralisés. et visiter ces grandes cités antédiluviennes. peut-être. dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers.

En ce moment. Le capitaine marcha droit à lui. se répercutaient avec une majestueuse ampleur. Le capitaine se leva. puis de la main il me fit signe de le suivre. Nous descendîmes rapidement la montagne. J’avais hâte de connaître la direction du Nautilus. La forêt minérale une fois dépassée.374 - . Les fatigues de la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu’à onze heures. jeta un dernier regard à cette immense plaine . 20 février. je me réveillais fort tard. j’aperçus le fanal du Nautilus qui brillait comme une étoile. lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que n’aurais-je donné pour connaître ses pensées.étrange venait se retremper dans les souvenirs de l’histoire. . la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. pour les partager. nettement transmis par ce milieu liquide. X LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES Le lendemain. pour les comprendre ! Nous restâmes à cette place pendant une heure entière. mais d’un indescriptible effet. Les instruments m’indiquèrent qu’il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles à l’heure par une profondeur de cent mètres. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l’écorce de la montagne. et nous étions rentrés à bord au moment où les premières teintes de l’aube blanchissaient la surface de l’Océan. et revivre de cette vie antique. Des bruits profonds. contemplant la vaste plaine sous l’éclat des laves qui prenaient parfois une intensité surprenante. Ce ne fut qu’une lueur. Je m’habillai promptement.

En effet. mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce salon comme dans le wagon d’un train express. je racontais à Conseil l’histoire de ces Atlantes. des squales d’espèces diverses. hérissées de longues hydrophytes verticales. au point de vue purement imaginaire. Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques. Mais Conseil. Je lui racontai notre excursion nocturne. les panneaux étant ouverts. . qui. ces poissons de l’Atlantique ne différaient pas sensiblement de ceux que nous avions observés jusqu’ici. c’étaient des rocs découpés fantastiquement. sortait du monde réel. En effet. inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes.Conseil entra. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes. des forêts d’arbres passés du règne végétal au règne animal. de nombreux poissons attiraient ses regards. Dans ce cas. Je discutais la question de l’Atlantide en homme qui ne peut plus douter. Du reste. longues de cinq mètres et douées d’une grande force musculaire qui leur permet de s’élancer au-dessus des flots. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus des prairies terrestres . et quand passaient des poissons. distrait. m’écoutait peu. je n’avais plus qu’à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques. il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé. Conseil. emporté dans les abîmes de la classification. C’étaient des raies d’une taille gigantesque. et son indifférence à traiter ce point historique me fut bientôt expliquée.375 - . et dont l’immobile silhouette grimaçait sous les flots. et. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux. le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de l’Atlantide. C’étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d’axidies et d’anémones.

un glauque de quinze pieds.376 - . qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien stylés. des chrysostones-lune. longs de huit mètres. longs d’un pied et demi. de belles dorades. formaient comme des taches d’argent. longs de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d’une épée perçante. connues du temps d’Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent très dangereux à saisir. puis. de capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus à ralentir sa vitesse. jaune-brun.entre autres. Si ce labyrinthe devenait inextricable. portant des nageoires jaunâtres taillées en faux et de longs glaives de six pieds. enfin des xyphias-espadons. des esturgeons semblables à leurs congénères de la Méditerranée. plutôt herbivores que piscivores. qui rappelait les manœuvres d’une promenade aérostatique. pourvus de petites nageoires grises. je ne laissais pas d’examiner les longues plaines de l’Atlantide. avec cette différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à la main de son timonier. des humantins en forme de prismes et cuirassés d’une peau tuberculeuse. Conseil nota des makairas noirâtres. sans dents ni langue. que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux. intrépides animaux. et l’obstacle franchi. marchant par troupes. au dos brun rayé de petites raies bleues et encadré dans une bordure d’or. Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine. et qui défilaient comme de fins et souples serpents. Parmi les poissons osseux. Admirable et charmante navigation. éclairés en dessus par les rayons solaires. il reprenait sa course rapide à quelques mètres au-dessus du fond. Parfois. à dents triangulaires et aiguës. qui. . des sagres bruns. et il se glissait alors avec l’adresse d’un cétacé dans d’étroits étranglements de collines. sortes de disques à reflets d’azur. aux couleurs animées. des syngnathes-trompettes. des coryphèmes. des vives. l’appareil s’élevait alors comme un aérostat.

tantôt remontant capricieusement à la surface des flots. Longtemps encore. Conseil avait regagné sa cabine. admirant les beautés de la mer et du ciel. Je regagnai ma chambre. une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide. ralentissant son allure. Je m’endormis avec la ferme intention de me réveiller après quelques heures de sommeil. j’aperçus l’horizon méridional barré par une haute muraille qui semblait fermer toute issue. le lendemain. Mais. qu’une minime portion. En tout cas. voltigeait au-dessus des masses confuses du sol. dans certaines évolutions du Nautilus. Son sommet dépassait évidemment le niveau de l’Océan.377 - . dont nous n’avions parcouru. Il m’apprit que le Nautilus flottait à la surface de l’Océan. J’entendais. généralement composé d’une vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées. Ce devait être un continent. en effet. le terrain. La nuit n’interrompit pas mes observations. et. se modifia peu à peu. d’ailleurs. je ne pouvais le deviner. J’entrevoyais alors quelques vives constellations à travers le cristal des eaux. tantôt les effleurant comme s’il eût voulu s’y poser. Le point n’ayant pas été fait — à dessein peut-être — j’ignorais notre position. en somme. et précisément cinq ou six de ces étoiles zodiacales qui traînent à la queue d’Orion. de tufs basaltiques.Vers quatre heures du soir. avec quelques semis de laves et d’obsidiennes sulfureuses. Le Nautilus ne bougeait plus. je serais resté à ma vitre. il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats. ou tout au moins une île. Le Nautilus. un bruit . soit une des Canaries. Je regardai le manomètre. Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines. soit une des îles du cap Vert. quand les panneaux se refermèrent. J’étais resté seul. A ce moment. Comment manœuvrerait-il. le Nautilus était arrivé à l’aplomb de la haute muraille. il était huit heures lorsque je revins au salon.

Le Nautilus était stationnaire. Il était ouvert. Cependant aucun roulis ne trahissait l’ondulation des lames supérieures. Il flottait . quand une voix me dit : « C’est vous. après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet électrique. une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. L’obscurité était si complète que je n’apercevais même pas le capitaine Nemo. monsieur le professeur. Notre fanal va s’allumer. et son vif éclat fit évanouir cette vague lumière. je ne comprends pas ? — Attendez quelques instants. où sommes-nous ? — Sous terre. Je montai jusqu’au panneau. — Mais. et la nuit n’a pas de ces ténèbres absolues. » Je mis le pied sur la plate-forme et j’attendis. le fanal s’alluma soudain. Je ne savais que penser.de pas sur la plate-forme. Cependant. si vous aimez les situations claires.378 - . exactement audessus de ma tête. je crus saisir une lueur indécise. En ce moment. au lieu du grand jour que j’attendais. monsieur le professeur ? — Ah ! capitaine Nemo. Je regardai. Mais. vous serez satisfait. — Sous terre ! m’écriai-je ! Et le Nautilus flotte encore ? — Il flotte toujours. Où étions-nous ? M’étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas une étoile ne brillait. en regardant au zénith. je me vis environné d’une obscurité profonde. répondis-je. et.

répondis-je. . dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. abrité de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans. ici vous êtes en sûreté. Son niveau. Avant d’examiner plus attentivement les dispositions intérieures de cette énorme caverne. le Nautilus a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au-dessous de la surface de l’Océan. Pendant que vous dormiez. un port sûr. soit six milles de tour. — Au centre même d’un volcan éteint. Les hautes parois. Qui pourrait vous atteindre au centre d’un volcan ? Mais. monsieur le professeur. Cette mer qui le supportait en ce moment. commode. s’arrondissaient en voûte et figuraient un immense entonnoir retourné. à son sommet. évidemment due au rayonnement diurne. un cratère empli jadis de laves. c’était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamètre. mystérieux. j’allai vers le capitaine Nemo.auprès d’une berge disposée comme un quai. et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous respirons. capitaine Nemo. car une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. inclinées sur leur base. un volcan dont la mer a envahi l’intérieur à la suite de quelque convulsion du sol. Au sommet s’ouvrait un orifice circulaire par lequel j’avais surpris cette légère clarté. son cratère.379 - . avant de me demander si c’était là l’ouvrage de la nature ou de l’homme. — le manomètre l’indiquait — ne pouvait être que le niveau extérieur. « Où sommes-nous ? dis-je. de vapeurs et de flammes. me répondit le capitaine. C’est ici son port d’attache. — En effet. n’ai-je pas aperçu une ouverture ? — Oui.

revêtus du scaphandre. et. Jusqu’à une centaine de pieds. mais il a besoin d’électricité pour se mouvoir. et nul que vous n’en peut visiter les eaux. la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques . — Vos hommes. — Non. capitaine. mais au-dessus. à quoi bon ce refuge ? Le Nautilus n’a pas besoin de port. le pic et la pioche à la main. — Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée. Or. et de houillères pour extraire son charbon. et leurs rampes ne pourraient être franchies. Vous êtes en sûreté sur ce lac. C’est ici que. le hasard m’a bien servi. de sodium pour alimenter ses éléments.— Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je. capitaine. de charbon pour faire son sodium. Mais. minéralisées maintenant et transformées en houille.380 - . d’éléments pour produire son électricité. la base intérieure de cette montagne est praticable. — Je vois. font donc ici le métier de mineurs ? — Précisément. les parois surplombent. Le hasard me l’a fait découvrir. elles sont pour moi une mine inépuisable. mes hommes vont . en cela. monsieur le professeur. que la nature vous sert partout et toujours. précisément ici. pour nous caverne immense. — Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du volcan ? — Pas plus que je ne saurais y monter. Simple écueil pour les navires. Ces mines s’étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle.

» Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se développait un rivage sablonneux qui. me contenterai-je de puiser aux réserves de sodium que je possède. Conseil.381 - . dans sa plus grande . dit Conseil. vos compagnons ? — Non. car je suis pressé de continuer notre tour du monde sous-marin. du moins. nous ne sommes pas dessus. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium. Et d’ailleurs. regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne après s’être endormi sous les flots. » Je remerciai le capitaine. — Je n’appelle pas cela « la terre ».extraire cette houille. nous descendions sur la berge. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon. c’est-à-dire un jour seulement. Aussi. « Nous voici donc encore une fois à terre. et nous reprendrons notre voyage. Mais Ned Land n’eut d’autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue. que je n’ai pas même demandée aux mines de la terre. pas cette fois. Après déjeuner. vers dix heures. — Et nous les verrons à l’œuvre. la fumée qui s’échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l’apparence d’un volcan en activité. qui ne s’étonnait de rien. Le temps de les embarquer. Ils montèrent sur la plate-forme. et j’allai chercher mes deux compagnons qui n’avaient pas encore quitté leur cabine. monsieur Aronnax. mais dessous. répondit le Canadien. profitez de cette journée. Je les invitai à me suivre sans leur dire où ils se trouvaient.

Toutes ces masses désagrégées. mesurait cinq cents pieds. Mais la base des hautes parois formait un sol tourmenté. Mais bien des siècles se sont . recouvertes d’un émail poli sous l’action des feux souterrains. comme la fonte sur les parois d’un fourneau ? — Je me le figure parfaitement. Alors les eaux de l’Atlantique se sont précipitées à l’intérieur de la montagne. Je le fis observer à mes compagnons.largeur. mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces — conglomérats. s’envolait comme une nuée d’étincelles. et le pied glissait sur ces trachytes vitreux.382 - . lutte qui s’est terminée à l’avantage de Neptune. parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l’Océan cette ouverture qui a servi de passage au Nautilus. sur lequel gisaient. La poussière micacée du rivage. véritables raidillons qui permettaient de s’élever peu à peu. et que le niveau de ce liquide incandescent s’élevait jusqu’à l’orifice de la montagne. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments. La nature volcanique de cette énorme excavation s’affirmait de toutes parts. qu’aucun ciment ne reliait entre eux. on pouvait faire aisément le tour du lac. répondit Conseil. « Vous figurez-vous. que soulevaient nos pas. et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d’un lac ? — Très probablement. lorsqu’il s’emplissait de laves bouillonnantes. leur demandai-je. dans un pittoresque entassement. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération. Sur cette grève. Le sol s’élevait sensiblement en s’éloignant du relais des flots. des blocs volcaniques et d’énormes pierres ponces. et nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses. Conseil. ce que devait être cet entonnoir. resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. faits de cristaux de feldspath et de quartz.

écoulés depuis lors. incrustées de raies bitumineuses. dans notre intérêt. par places. on rampait sur le ventre. tous les obstacles furent surmontés. Mais. par . la nature du terrain se modifia. ami Ned. De profondes excavations les coupaient parfois. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et étroites. s’étendaient de larges tapis de soufre. — Mais. répliqua Ned Land. — Très bien. si ce passage n’eût pas été sous-marin. qu’il fallait franchir. Un jour plus puissant. inondait d’une vague clarté toutes ces déjections volcaniques. Donc vos regrets sont superflus. Des masses surplombantes voulaient être tournées. mais je regrette. ceux-là formant des prismes réguliers. entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies. que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer. maître Land.383 - . ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées de soufflures . le Nautilus n’aurait pu y pénétrer ! — Et j’ajouterai. et le volcan submergé s’est changé en grotte paisible. répliqua Conseil. J’accepte l’explication. On se glissait sur les genoux. que les eaux ne se seraient pas précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte. disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense. A une hauteur de trente mètres environ. sans qu’il devînt plus praticable. l’adresse de Conseil et la force du Canadien aidant. Cependant. » Notre ascension continua. et. admirable spécimen de l’architecture naturelle. entrant par le cratère supérieur. Aux conglomérats et aux trachytes succédèrent de noirs basaltes . Puis. notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée. à une hauteur de deux cent cinquante pieds environ.

et dont les produits y sont particulièrement estimés. très inhabiles à justifier leur nom. Quelques arbustes et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Le parfum. qui écartaient les roches sous l’effort de leurs musculeuses racines. Il y avait là. puisque les rayons solaires n’arrivaient jamais jusqu’à eux. Tout naturellement. La voussure intérieure revenait en surplomb. c’est l’âme de la fleur. Çà et là. Une certaine quantité de feuilles sèches mélangées de soufre s’allumèrent . le règne végétal commençait à lutter avec le règne minéral. et j’avoue que je les respirai avec délices.384 - . quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d’aloès à longues feuilles tristes et maladifs. — Oui ! une ruche. n’ont pas d’âme ! Nous étions arrivés au pied d’un bouquet de dragonniers robustes. et les fleurs de la mer. une ruche ! — Une ruche ! répliquai-je. et j’aurais eu mauvaise grâce à m’y opposer.d’infranchissables obstacles. en faisant un geste de parfaite incrédulité. j’aperçus de petites violettes. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. et des abeilles qui bourdonnent autour. ces splendides hydrophytes. quelques milliers de ces ingénieux insectes. Mais. Des héliotropes. à l’orifice d’un trou creusé dans le trou d’un dragonnier. et la montée dut se changer en promenade circulaire. encore parfumées d’une légère odeur. entre les coulées de laves. A ce dernier plan. » Je m’approchai et je dus me rendre à l’évidence. quand Ned Land s’écria : « Ah ! monsieur. penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. le Canadien voulut faire sa provision de miel. répéta le Canadien. si communs dans toutes les Canaries.

nous dit-il. nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers plans de roches qui soutenaient la voûte. » A certains détours du sentier que nous suivions alots. et après plusieurs essais infructueux. mais reprenons cette intéressante promenade. ombres noires nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère. de toute la rapidité de leurs échasses. Sur les pentes détalaient aussi. — Va pour le pain d’épice. Les bourdonnements cessèrent peu à peu. et des crécelles criardes. le lac apparaissait dans toute son étendue. « Quand j’aurai mélangé ce miel avec la pâte de l’artocarpus. et la ruche éventrée livra plusieurs livres d’un miel parfumé. il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. ce sera du pain d’épice. En ce moment. Ned Land en remplit son havresac. Sur sa plate-forme et sur la berge s’agitaient les hommes de son équipage.sous l’étincelle de son briquet. ou s’enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.385 - . Dire qu’il risqua vingt fois sa vie pour s’en emparer. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l’ombre. de belles et grasses outardes. C’étaient des éperviers au ventre blanc. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. dis-je. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres. et s’il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. — Parbleu ! fit Conseil. ce . et il commença à enfumer les abeilles. je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent. Le Nautilus gardait une immobilité parfaite. Je laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux. Je vis alors que les abeilles n’étaient pas les seuls représentants du règne animal à l’intérieur de ce volcan.

Mes compagnons et moi nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Ici. ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée. car le volcan ne s’élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l’Océan. porcelaines. des crabestourteaux. mais il fit si bien que l’animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel. le cratère béant apparaissait comme une large ouverture de puits.n’est que vérité pure. la flore était représentée par de larges tapis de cette criste-marine. des homards. des galatées et un nombre prodigieux de coquillages. petite plante ombellifère très bonne à confire. lui donner cette espérance : c’est que le capitaine Nemo n’était descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. de passe-pierre et de fenouil-marin. Au-dessus de nous. car la crête devenait impraticable. des faucheurs. Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre. Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné le rivage intérieur. J’espérais donc que. des palémons. il rallierait les côtes de l’Europe et de l’Amérique . qui laissaient traîner jusqu’au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. sans trop m’avancer. des mysis. De cette place. rochers et patelles. . La conversation se mit alors sur ses éternels projets d’évasion. toutes saupoudrées de la poussière du mica. Le feu avait poli ses parois émaillées et étincelantes. En cet endroit s’ouvrait une magnifique grotte. Conseil en récolta quelques bottes. maintenant. Nous dûmes alors redescendre vers le rivage. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. qui porte aussi les noms de perce-pierre. Quant à la faune. elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes. le ciel se laissait distinguer assez nettement. et je crus pouvoir. Je ne pus m’empêcher de sourire.386 - . et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d’ouest.

puisque nous n’étions pas des mollusques.. animée au début. me soulevant à demi. ce n’est que la marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott ! L’Océan se gonfle au-dehors. et.. languissait alors. Je rêvais — on ne choisit pas ses rêves — je rêvais que mon existence se réduisait à la vie végétative d’un simple mollusque. il fallait se sauver. Quelque nouveau phénomène ? — Eh non ! mes amis. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille. La mer se précipitait comme un torrent dans notre retraite. je me laissai aller à un assoupissement profond. nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte même. — Qu’y a-t-il ? demandai-je. et par une loi toute naturelle d’équilibre. répondis-je. Une certaine somnolence s’emparait de nous. Tout d’un coup. c’est la marée. En quelques instants. Comme je ne voyais aucune raison de résister au sommeil. décidément. je fus réveillé par la voix de Conseil. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. La conversation.387 - . « Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. le niveau du lac monte également.Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. Allons nous changer au Nautilus. nous avions achevé notre promenade circulaire et nous rentrions à bord. — L’eau nous gagne ! » Je me redressai. » Trois quarts d’heure plus tard. « Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon. Les hommes de .

tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Acores . Voulait-il attendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être. ce second bras — c’est plutôt un collier qu’un bras — entoure de ses anneaux d’eau chaude cette portion de l’Océan froide. XI LA MER DE SARGASSES La direction du Nautilus ne s’était pas modifiée. Ce jour-là. le lendemain. Mais avant de pénétrer dans le golfe du Mexique. le principal se porte vers les côtes d’Irlande et de Norvège. Cependant.l’équipage achevaient en ce moment d’embarquer les provisions de sodium. les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour. naviguait au large de toute terre. que l’on appelle la mer de Sargasses. ayant quitté son port d’attache. le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Après être sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Personne n’ignore l’existence de ce grand courant d’eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. vers le quarante-quatrième degré de latitude nord. immobile. ce courant se divise en deux bras .388 - . et à quelques mètres au-dessous des flots de l’Atlantique. il revient vers les Antilles. et le Nautilusaurait pu partir à l’instant. puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé. Or. . tranquille. Où nous entraînait-il ? Je n’osais l’imaginer. Véritable lac en plein Atlantique. le Nautilus. Quoi qu’il en soit. Tout espoir de revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. le Nautilus traversa une singulière portion de l’Océan atlantique. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud.

Et voici pourquoi. une prairie véritable. Aussi. enlevés au rivage de l’Europe et de l’Amérique. Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien continent. c’est l’Atlantique. me semble résulter d’une expérience connue de tout le monde. on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide. le varech-nageur ou porte-baie. ces hydrophytes se réunissent dans ce paisible bassin de l’Atlantique : « L’explication qu’on en peut donner. de fucus natans. sont entraînés jusqu’à cette zone par le Gulf Stream. Il est plus probable. Ce varech. que ces herbages. l’auteur de la Géographie physique du globe.389 - . le vase. couvre toute la partie immergée de l’Atlantide. un tapis serré d’algues. à proprement parler. si compact. suivant le savant Maury. si épais. le Gulf Stream. de raisins du tropique. ne voulant pas engager son hélice dans cette masse herbeuse. et que l’on imprime à l’eau de ce vase un mouvement circulaire. Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment. le capitaine Nemo. c’est le courant . Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie varech. et ils perdirent trois longues semaines à les traverser. que l’étrave d’un bâtiment ne l’eût pas déchiré sans peine. Si l’on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques. se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.La mer de Sargasses. dit-il. ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages. cependant. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses. c’est-à-dire au point le moins agité. Ce fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l’existence d’un nouveau monde. forme principalement ce banc immense. Dans le phénomène qui nous occupe. algues et fucus.

dont l’ombrelle bleuâtre est bordée d’un feston violet. ainsi accumulées pendant des siècles. tenant le milieu de l’Atlantique.390 - .circulaire. et j’ai pu étudier le phénomène dans ce milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au milieu de cet inextricable tissu d’herbes et de fucus. bleues. des actinies qui laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance. et la mer de Sargasses. amateurs de plantes marines et de crustacés. Le lendemain. rouges. l’Océan avait repris son aspect accoutume. de nombreuses épaves. je remarquai de charmants alcyons stellés aux couleurs roses. des troncs d’arbres arrachés aux Andes ou aux MontagnesRocheuses et flottés par l’Amazone ou le Mississipi. le point central où viennent se réunir les corps flottants. et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier. du 23 février au 12 mars. pendant dix-neuf jours. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents. trouvent une abondante nourriture. Depuis ce moment. entassés au milieu de ces herbes brunâtres. se minéraliseront sous l’action des eaux et formeront alors d’inépuisables houillères. le Nautilus. » Je partage l’opinion de Maury. nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingtquatre heures. des bordages défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu’ils ne pouvaient remonter à la surface de l’Océan. Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses. des méduses vertes. que ces matières. Le capitaine Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu’il . Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury. où les poissons. des restes de quilles ou de carènes.

j’aimais à penser qu’on pourrait l’obtenir par la persuasion. il ne fallait plus tenter de quitter le bord. après avoir doublé le cap Horn. Ce voyage terminé. que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nautilus ? Mon silence. aucun incident particulier ne signala notre voyage. feuilleté par lui. dès le début et d’une façon formelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins. En somme. Nul moyen non plus de s’opposer aux volontés du capitaine Nemo. si quelque circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ? Toutes ces raisons. Il travaillait. mais ce qu’on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse. surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l’Atlantique ! Pendant les dix-neuf jours que j’ai mentionnés plus haut. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu’il laissait entr’ouverts. était couvert de notes en marge. et il était rare qu’il discutât avec moi. le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son existence ? Serment d’honneur que nous aurions tenu. ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n’aurait-il pas pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets.391 - . je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour. je les retournais dans mon esprit. Quelquefois. à revenir vers les mers australes du Pacifique. Je vis peu le capitaine.ne songeât. dont il jouait avec beaucoup . et surtout des livres d’histoire naturelle. privées d’îles. Mais le capitaine se contentait d’épurer ainsi mon travail. je les soumettais à Conseil qui n’était pas moins embarrassé que moi. Dans ces larges mers. j’entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le capitaine. Ned Land avait donc eu raison de craindre. Le seul parti était de se soumettre . Or. bien que je ne fusse pas facile à décourager. serais-je bien venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n’avait-il pas déclaré. depuis quatre mois. qui contredisaient parfois mes théories et mes systèmes. je les pesais.

Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de cartilagineux.d’expression. Les poissons observés par Conseil et par moi. différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d’autres latitudes. On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs. n’est pas article de foi. poissons voraces s’il en fut. au milieu de la plus secrète obscurité. On a trouvé dans le corps de l’un de ces animaux une tête de buffle et un veau tout entier . dans un autre enfin. dans un autre. Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land. percés de sept ouvertures branchiales et pourvus d’une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du corps. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens leur temps et leurs peines. A peine quelques navires à voiles. un soldat avec son sabre . à vrai dire. à nageoire caudale arrondie. gris cendré. Pendant cette partie du voyage. dans un autre. divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés. longs de cinq mètres. un cheval avec son cavalier. pendant cette période. Toujours est-il qu’aucun de ces animaux ne se laissa . et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. lorsque le Nautilus s’endormait dans les déserts de l’Océan. Passaient aussi de grands chiens de mer. deux thons et un matelot en uniforme . mais la nuit seulement. à tête déprimée et plus large que le corps.392 - . La mer était comme abandonnée. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations d’un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d’un haut prix. Tout ceci. nous naviguâmes des journées entières à la surface des flots. et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales puis des squales-perlons. se dirigeant vers le cap de Bonne-Espérance. en charge pour les Indes. mais voici ce qu’ils racontent.

C’était. et ceux que j’aperçus tenaient du genre des delphinorinques.393 - . était en dessous d’un blanc rosé semé de petites taches très rares. Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent pendant des jours entiers. à bouche lumineuse. de curieux échantillons de ces poissons de l’ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoides. non moins voraces que les chiens de mer. dans ces mers. appartenant à la plus grande espèce connue. Quelques auteurs — plus poètes que naturalistes — prétendent que ces poissons chantent mélodieusement. après avoir tracé des raies de feu dans l’atmosphère.prendre aux filets du Nautilus. l’infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. et dont la longueur dépasse quelquefois vingtquatre pieds. noir en dessus. et je le regrette. et que leurs voix réunies forment un concert qu’un chœur de voix humaines ne saurait égaler. mais ces scènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage. qui retira de l’estomac d’un dauphin treize marsouins et quinze phoques. même au-dessus du Nautilus. Conseil classa une grande quantité de poissons volants. Quelle que fût la portée de son vol. Leur corps. Je citerai aussi. plongeaient dans les eaux sombres comme autant d’étoiles filantes. Je ne dis pas non. et que je ne pus vérifier leur voracité. Pour terminer enfin. il est vrai un épaulard. C’étaient ou des pirapèdes. Cette famille des delphiniens compte dix genres. si j’en crois un professeur de Copenhague. qui. quelque trajectoire qu’il décrivît. mesurant trois mètres. pendant la nuit. Ils allaient par bandes de cinq ou six. ou des trigles-milans. chassant en meute comme les loups dans les campagnes d’ailleurs. Rien n’était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une précision merveilleuse. remarquables par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne. .

Le capitaine Nemo résolut d’aller chercher le fond océanique par une diagonale suffisamment allongée. il aurait fallu chasser cette surcharge d’eau. Les panneaux du salon furent ouverts. Puis. Peut-être n’eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur spécifique du Nautilus. la coque du Nautilus frémit comme une corde sonore et s’enfonça régulièrement sous les . Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans les hautes mers du Pacifique.Jusqu’au 13 mars. et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si prodigieusement reculées. Je me préparai à noter tous les résultats de l’expérience. pour remonter. et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence. Sous cette poussée puissante. On pense bien qu’il ne fut pas question de plonger en remplissant les réservoirs. D’ailleurs. le Nautilus fut employé à des expériences de sondages qui m’intéressèrent vivement. au moyen de ses plans latéraux qui furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes d’eau du Nautilus. C’étaient ces mêmes parages où le capitaine Denham de l’Hérald fila quatorze mille mètres de sonde sans trouver de fond. Là aussi. Le point nous mettait par 450°37’de latitude sud et 370°53’de longitude ouest. Ce jour-là. notre navigation se continua dans ces conditions. l’hélice fut portée à son maximum de vitesse. le lieutenant Parcker de la frégate américaine Congress n’avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mètres. Le capitaine Nemo résolut d’envoyer son Nautilus à la plus extrême profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. et les pompes n’auraient pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.394 - .

le malarmat-cuirassé. capitaine Nemo. espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires. rarement. je n’aurai pas cette impolitesse. là où se rencontrent encore des êtres animés. le télescope aux yeux énormes. ne végète plus une seule hydrophyte. Parmi ces derniers. nous suivions l’aiguille du manomètre qui déviait rapidement. Je demandai au capitaine Nemo s’il avait observé des poissons à des profondeurs plus considérables. moins nombreux. capitaine. On sait que en allant vers les basses couches de l’Océan. je vous demanderai comment vous expliquez que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ? . que présume-t-on. puis enfin le grenadier. et que Mac Clintock. peut-être me direzvous qu’on ne sait rien ? — Non. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu’à la surface des mers ou des fleuves. aux pectorales noires. répondit le capitaine. Mais dans l’état actuel de la science. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart des poissons. Toutefois. les huîtres vivent par deux mille mètres d’eau. d’autres. de la Marine Royale. Le capitaine et moi. que sait-on ? — Le voici. a retiré une étoile vivante d’une profondeur de deux mille cinq cents mètres. soit plus d’une lieue de profondeur. On sait que les pèlerines. Mais. On sait que. qui. le héros des mers polaires. j’observais l’hexanche. se tiennent à des profondeurs assez grandes. aux thoracines grises.395 - . supportait alors une pression de cent vingt atmosphères. monsieur le professeur.eaux. postés dans le salon. On sait que l’équipage du Bull-Dog. a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses. la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. vivant par douze cents mètres de profondeur. que protégeait son plastron de plaques osseuses d’un rouge pâle. « Des poissons ? me répondit-il.

d’un ton légèrement surpris. Le Nautilus. on a raison de le savoir. en effet. Une heure plus tard.396 - . Cependant. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et d’une diaphanité que rien ne saurait peindre. — Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo.— Je l’explique par deux raisons. L’instrument indiquait une profondeur de six mille mètres. s’enfonçait toujours. Notre immersion durait depuis une heure. . au contraire. nous étions par treize mille mètres — trois lieues et quart environ — et le fond de l’Océan ne se laissait pas pressentir. » Mes regards se reportèrent sur le manomètre. — Ensuite. j’aperçus des pics noirâtres qui surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes hautes comme l’Hymalaya ou le Mont-Blanc. D’abord. J’ajouterai. et plus d’oxygène que d’azote. Ce qui donne raison à votre système. et que la pression des couches basses contribue à l’y comprimer. quand ces animaux sont pêchés à la surface des eaux. produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astéries. car c’est la vérité. fit le capitaine. si l’oxygène est la base de la vie. répondis-je. par quatorze mille mètres. que la vessie natatoire des poissons renferme plus d’azote que d’oxygène. Eh bien. et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable. — Juste. monsieur le professeur. parce que. plus hautes même. Mais continuons nos observations. déterminés par les différences de salure et de densité des eaux. quand ils sont tirés des grandes profondeurs. glissant sur ses plans inclinés. on sait que la quantité d’oxygène dissous dans l’eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer. parce que les courants verticaux.

Le Nautilus descendit plus bas encore. d’en rapporter mieux que le souvenir ? — Que voulez-vous dire par ces paroles ? — Je veux dire que rien n’est plus facile que de prendre une vue photographique de cette régions sous-marine ! » . Et ce solide appareil eût cédé sans doute. où la vie n’est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons réduits à n’en conserver que le souvenir ? — Vous plairait-il. et. En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux. des spinorbis vivantes. Parcourir dans ces régions profondes où l’homme n’est jamais parvenu ! Voyez. comme fait le ballon qui s’élève dans les airs au-dessus des zones respirables. au-dessous de trois lieues. et certains échantillons d’astéries. les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. j’apercevais encore quelques coquilles. ses barreaux s’arquaient . le Nautilus dépassa les limites de l’existence sous-marine. me demanda le capitaine Nemo. il n’eût été capable de résister comme un bloc plein. des serpuls. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres — quatre lieues — et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression de seize cents atmosphères. ainsi que l’avait dit son capitaine. malgré les puissantes pressions qu’il subissait. ces derniers réceptacles du globe. c’est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface ! « Quelle situation ! m’écriai-je. capitaine. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs boulons .397 - . ses cloisons gémissaient . Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent. voyez ces rocs magnifiques. si. ces grottes inhabitées.

le capitaine Nemo. demeurait immobile. une admirable ligne ondulée qui compose les arrière-plans du paysage. maîtrisée par l’inclinaison de ses plans. C’est l’épreuve positive que j’en donne ici. m’avait dit : « Remontons monsieur le professeur. aux formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique. nous avions obtenu un négatif d’une extrême pureté. Le Nautilus. L’instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique.398 - . un objectif était apporté dans le salon. ces granits inférieurs qui forment la puissante assise du globe. Puis. Par les panneaux largement ouverts. Cependant. — Remontons ! répondis-je. au-delà. — Tenez-vous bien. ces grottes profondes évidées dans la masse pierreuse. comme s’il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le Nautilus à de pareilles pressions. ces profils d’une incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir. un horizon de montagnes. polies. et en quelques secondes. On y voit ces roches primordiales qui n’ont jamais connu la lumière des cieux. Le soleil n’eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. sans une tache. noires. sans une mousse. nulle dégradation de notre lumière factice. que sur un appel du capitaine Nemo. après avoir terminé son opération. Nulle ombre. sous la poussée de son hélice. se distribuait avec une clarté parfaite.Je n’avais pas eu le temps d’exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition. Je ne puis décrire cet ensemble de roches lisses. le milieu liquide éclairé électriquement. » .

Lorsqu’il rencontrait le capitaine. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C’était insensé. Je pensais qu’à la hauteur du cap Horn. il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l’Océan. depuis quelque temps. Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. il mettrait le cap à l’ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d’achever son tour du monde. Je sentais ce qui s’amassait de colère en lui. le Nautilus. il retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur. Aucun détail n’était visible. le Nautilus reprit sa direction vers le sud. et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portât à quelque extrémité. 14 mars. Il était devenu moins communicatif. s’enlevait avec une rapidité foudroyante. presque silencieux. Je voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.399 - . ses plans dressés verticalement. après avoir émergé comme un poisson volant. En quatre minutes. quand je fus précipité sur le tapis. Il n’en fit rien et continua de remonter vers les régions australes. Son hélice embrayée sur un signal du capitaine. Je leur demandai la raison de leur visite. ne me parlait plus de ses projets de fuite. Il coupait la masse des eaux avec un frémissement sonore. XII CACHALOTS ET BALEINES Pendant la nuit du 13 au 14 mars. Ce jour-là. Le Canadien. ses yeux s’allumaient d’un feu sombre. . et. emporté comme un ballon dans les airs.Je n’avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation.

me répondit le Canadien. — Peut-être. — Parlez. dont les intentions étaient faciles à deviner. dit Conseil. une dizaine d’hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer. répondis-je. le Nautilus n’est pas seulement un navire. dit le Canadien. comme son commandant. pourquoi y en aurait-il davantage ? — Pourquoi ? » répliquai-je. — En effet. — Combien d’hommes croyez-vous qu’il y ait à bord du Nautilus ? — Je ne saurais le dire. monsieur. — Eh bien. et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum ? — Comment cela. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui. mon ami. — Il me semble. Ned.400 - . mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu’un certain nombre d’hommes. reprit Ned Land. Conseil ? . que sa manœuvre ne nécessite pas un nombreux équipage. dans les conditions où il se trouve. si j’en crois mes pressentiments. Je regardai fixement Ned Land.« Une simple question à vous poser. dis-je. « Parce que. ont rompu toute relation avec la terre. si j’ai bien compris l’existence du capitaine.

» La phrase de Conseil n’en finissait pas. Il faut donc chercher combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d’air. » Je calculai rapidement au crayon : « . et comparant ces résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les vingt-quatre heures. Chaque homme dépense en une heure l’oxygène contenu dans cent litres d’air.. ne peut donner qu’un chiffre très incertain. Ce qui revient à dire que l’air contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux. dit Conseil. en insistant. « Je te comprends. mais je vis bien où il voulait en venir. mais ce calcul-là.. reprit Ned Land.. divisés par deux mille quatre cents. dis-je . sachant d’autre part ce que chaque homme dépense dans l’acte de la respiration. — Voici le calcul.. le Nautilus renferme quinze cent mille litres d’air. par conséquent. soit en vingtquatre heures l’oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. — N’importe. qui... et.401 - . .— Par le calcul. répondis-je. facile à établir d’ailleurs. Étant donné la capacité du navire que monsieur connaît. et celle du tonneau de mille litres. repris-je. la quantité d’air qu’il renferme . — Or. — Précisément. donnent au quotient six cent vingt-cinq.

Tout lui revient de sa vie passée. — Et même mieux que la patience. il sera temps de reprendre les projets de Ned Land. et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses admirables de la mer. je ne puis que vous conseiller la patience. — C’est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil. ajoutai-je.— Six cent vingt-cinq ! répéta Ned. et qu’il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors. nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre. me dit alors Conseil. mon pauvre Ned. » Le Canadien secoua la tête. « Après tout. Il n’est pas un savant comme monsieur. ne répondit pas. Ses anciens souvenirs l’oppressent et il a le cœur gros. » Conseil avait employé le mot juste.402 - . — Mais tenez pour certain. et se retira. « Que monsieur me permette de lui faire une observation. la résignation. passa la main sur son front. le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud ! Il faudra bien qu’il s’arrête. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu’il ne peut pas avoir. Il faut le comprendre. Qu’est-ce qu’il a à faire ici ? Rien. reprit-il. tant passagers que marins ou officiers. — Donc. répondit Conseil. ne fût-ce que devant la banquise. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! » . que. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit.

Ce fut le Canadien — il ne pouvait s’y tromper — qui signala une baleine à l’horizon dans l’est. se sont réfugiés dans les bassins des hautes latitudes. ont été considérables. chassés à outrance. il sera vrai un jour et c’est probablement ainsi. Mais le mois d’octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d’automne. on voyait son dos noirâtre s’élever et s’abaisser alternativement au-dessus des flots. que les hommes atteindront ce point inconnu du globe. Les baleines aiment à fréquenter les mers australes et boréales. « Ah ! s’écria Ned Land. le Nautilus tomba au milieu d’une troupe de baleines. si j’étais à bord d’un baleinier. entraînant à sa suite. les Basques d’abord. Si le fait est faux. et son influence sur les découvertes géographiques. en chassant la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques. D’anciennes légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu’à sept lieues seulement du pôle nord. C’est elle. les enhardit contre les dangers de l’Océan et les conduisit d’une extrémité de la terre à l’autre. Cependant.Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au Canadien. à cinq milles du Nautilus. un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur. En regardant attentivement. Vers onze heures du matin. voilà une rencontre qui me ferait plaisir ! C’est un animal de grande taille ! Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d’air et de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle ! .403 - . les Anglais et les Hollandais. qui. Rencontre qui ne me surprit pas. puis les Asturiens. étant à la surface de l’Océan. Le rôle joué par la baleine dans le monde marin. ce jour-là. Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. habitué à une vie libre et active. car je savais que ces animaux. Les événements qui pouvaient le passionner étaient rares.

Ned ? — Jamais. monsieur. Or. — Monsieur vous répondra. et autant dans le détroit de Bering que dans celui de Davis. comment après avoir été frappé à l’ouest de l’Amérique. en soixante-cinq. Et si l’un de ces animaux est venu du détroit de . monsieur.404 - . dit Conseil. dans certaines mers qu’elles ne quittent pas. — Je dis ce qui est. soit le cap de Bonne Espérance.— Quoi ! Ned. — Par exemple ! Moi qui vous parle. et elle ne se hasarderait pas à passer les eaux chaudes de l’Équateur. franchi l’Équateur ? — Je pense comme l’ami Ned. que me dites-vous là ? répliqua le Canadien d’un ton passablement incrédule. C’est la baleine franche que vous avez chassée jusqu’ici. l’animal serait venu se faire tuer à l’est. s’il n’avait. je vous demande. — Ah ! monsieur le professeur. Dans les mers boréales seulement. et j’attends ce que répondra monsieur. peut oublier son ancien métier ? Est-ce qu’on se lasse jamais des émotions d’une pareille chasse ? — Vous n’avez jamais pêché dans ces mers. suivant leurs espèces. répondis-je. vous n’êtes pas encore revenu de vos vieilles idées de pêche ? — Est-ce qu’un pêcheur de baleines. que les baleines sont localisées. — Alors la baleine australe vous est encore inconnue. voilà deux ans et demi. soit le cap Horn. après avoir doublé. mes amis. j’ai amariné près du Grœnland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinçonné d’un baleinier de Bering.

répondit Conseil. — Faut-il vous croire ? demanda le Canadien. en fermant un œil. monsieur.Béring dans celui de Davis. reprit le Canadien. soit sur les côtes de l’Amérique. sont-ils aussi gros que ceux des mers boréales ? — A peu près. — Voyez ! voyez ! s’écria le Canadien la voix émue. — C’est que j’ai vu de grosses baleines. je ne connais point les baleines qui les fréquentent ? — Je vous l’ai dit. « Ces cétacés. — Il faut croire monsieur. Elle s’approche ! Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre elle ! » Ned frappait du pied. des baleines qui mesuraient jusqu’à cent pieds de longueur ! Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l’Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds. c’est tout simplement parce qu’il existe un passage d’une mer à l’autre. Sa main frémissait en brandissant un harpon imaginaire. répliqua Conseil. Ned. . — Dès lors.405 - . demanda-t-il. puisque je n’ai jamais pêché dans ces parages. soit sur celles de l’Asie. Ned. — Raison de plus pour faire leur connaissance.

répondit Ned Land. — Oui. pourvus de nageoires dorsales. — On y bâtit des maisons. elle se rapproche. répondit sérieusement le Canadien. farceur.. on fait du feu.. dit-on. reprenant sa conversation : « Vous parlez. se couvrent d’algues et de fucus. Puis. un beau jour l’animal plonge et entraîne tous ses habitants au fond de l’abîme. et de même que les cachalots. — Ah ! s’écria le Canadien. — Ah ! maître Land. répondis-je.— Ceci me paraît exagéré. ils sont généralement plus petits que la baleine franche. celle-ci ! Comme elle se dérobe ! . il faut tout croire de la part des baleines ! — Comme elle marche. On campe dessus. dit Conseil. — Comme dans les voyages de Simbad le marin. il paraît que vous aimez les histoires extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J’espère que vous n’y croyez pas ! — Monsieur le naturaliste. On les prend pour des îlots. répliquai-je en riant. Ces animaux ne sont que des baleinoptères. on s’y installe. dont les regards ne quittaient pas l’Océan. dit-il. du cachalot comme d’une petite bête ! On cite cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents. Quelques-uns. elle vient dans les eaux du Nautilus ! » Puis.406 - .

et pas plus que si je vous disais qu’il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres. répondit Ned Land. faut-il vous croire ? — Pas trop. — Pour ça. elles avaient la queue en travers. leur tordit la queue. dit-on. — C’est beaucoup. frappait l’eau de gauche à droite et de droite à gauche.407 - . — Je le crois volontiers. ils fournissent jusqu’à cent vingt tonnes d’huile. dit le Canadien. c’est que. s’apercevant qu’elles marchaient trop vite. je l’ai vu. il faut avouer que certains cétacés acquièrent un développement considérable. elles battent les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité. — Bon. comme je crois que certaines baleines égalent en grosseur cent éléphants. Ned. Ned ! Et pourquoi cela ? — Parce que alors. comme les poissons. les baleines filaient plus rapidement encore. dis-je. puisque. en reprenant une expression du Canadien. dis-je. — Je ne dis pas non. Mais le Créateur. et depuis ce temps-là. Jugez des effets produits par une telle masse lancée à toute vitesse ! . au commencement du monde. — Mais. monsieur Aronnax. comprimée verticalement. — Ah ! vraiment. en effet. ce que vous ne savez sans doute pas. c’est-à-dire que cette queue.— On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en quinze jours. Ned. Cependant.

qu’en 1820. cependant. assez logiquement. On suppose donc. Ned. Mes compagnons et moi. Il y a quatre cents ans. Mais auprès de la baleine de monsieur le professeur. une baleine se précipita sur l’Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. je ne le crois pas. répondit le Canadien sans hésiter. — Et comment le savez-vous.408 - . dit-il. — Non. j’ai reçu un coup de queue de baleine — dans mon canot.— Est-il vrai. lorsque les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines. répondis-je. » Ned me regarda d’un air narquois. « Pour mon compte. — Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil. que l’infériorité des baleines actuelles vient de ce qu’elles n’ont . nous avons été lancés à une hauteur de six mètres. et voici le raisonnement sur lequel on s’appuie. demanda Conseil. cela va sans dire. On raconte. on ne le sait pas. — Et pourquoi le dit-on ? — Parce qu’on le sait. qu’elles peuvent couler des navires ? — Des navires. Des lames pénétrèrent par l’arrière. et l’Essex sombra presque aussitôt. précisément dans ces mers du sud. Ned ? — Parce qu’on le dit. la mienne n’était qu’un baleineau. mais on le suppose. — Mille ans. ces animaux avaient une taille supérieure à celle qu’ils acquièrent aujourd’hui.

tous deux reparaissaient sur la plateforme. dit-il. reprit le Canadien. — Eh ! bien. pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser ? . » Conseil n’avait pas achevé sa phrase. Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les eaux à un mille du Nautilus. Il la dévorait des yeux. dit Conseil. Il n’écoutait plus. ce n’est plus une baleine. — Cependant. monsieur. La baleine s’approchait toujours.. Quelques instants après. c’est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là pieds et poings liés ! — Mais. ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de harponneur ? — A quoi bon. Vous entendez ? » Ned Land n’entendait pas. demanda le Canadien. c’est dix. vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong ! . ami Ned. c’est vingt. répondit le capitaine Nemo. que Ned Land s’était affalé par le panneau et courait à la recherche du capitaine. monsieur. « Ce sont des baleines australes. « Ah ! s’écria-t-il..pas eu le temps d’atteindre leur complet développement. C’est ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Il y a là la fortune d’une flotte de baleiniers. ne pourrais-je leur donner la chasse. dans la mer Rouge. chasser uniquement pour détruire ! Nous n’avons que faire d’huile de baleine à bord.409 - .

les cachalots. fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos. les espadons et les scies. Apercevez-vous. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche. C’est ainsi qu’ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin. vos pareils. Je sais bien que c’est un privilège réservé à l’homme.410 - . animaux terribles que j’ai quelquefois rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! . Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. que sans compter l’homme. » Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Cependant. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu’il voulait lui dire. et s’adressant à moi : « J’avais raison de prétendre. sans que vous vous en mêliez. — Ce sont des cachalots. Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés. les baleines ont assez d’autres ennemis naturels. mais je n’admets pas ces passetemps meurtriers. L’acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l’Océan. répondis-je.— Il s’agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. êtres inoffensifs et bons. commettent une action blâmable. et qu’ils anéantiront une classe d’animaux utiles. Ici. à huit milles sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ? — Oui. monsieur Aronnax. maître Land. capitaine. le capitaine avait raison. ce serait tuer pour tuer. Donner de semblables raisons à un chasseur. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à forte partie avant peu. c’était perdre ses paroles. Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle.

. C’est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées par des cartilages. dis-je. dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons. il est muni de vingtcinq grosses dents.. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. bêtes cruelles et malfaisantes. dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres.Quant à ceux-là. Ils ne sont que bouche et dents ! » Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale. monsieur le professeur. Il est mal construit. La tête énorme de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. « Eh bien. et qui pèsent deux livres chacune. Mieux armé que la baleine. étant pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente. » Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots. — Inutile de s’exposer. monsieur Aronnax. hautes de vingt centimètres. dite « blanc de baleine ». » Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. et n’y voyant guère que de l’œil droit. Le cachalot est un animal disgracieux. on a raison de les exterminer. suivant la remarque de Frédol. dans l’intérêt même des baleines. Le Nautilus suffira à disperser ces cachalots. plutôt têtard que poisson. il est temps encore. j’imagine. que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse. Pas de pitié pour ces féroces cétacés.. Attaquer des cétacés à coups d’éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ? « Attendez.411 - . cylindriques et coniques à leur sommet. capitaine. dit le capitaine Nemo. Il est armé d’un éperon d’acier qui vaut bien le harpon de maître Land.

le coupant ou le déchirant. le monstrueux troupeau s’approchait toujours. Bientôt. finit par battre des mains. allant de l’avant. Ceux-ci. Les chocs qu’il produisait. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour manœuvrer son appareil comme un engin de destruction. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs. d’avance. Le Nautilus se mit entre deux eaux.Cependant. pas davantage. nous prîmes place devant les vitres du salon. docile à son gouvernail. lorsque le Nautilus arriva. Il manœuvra de manière à couper la troupe des macrocéphales. tout d’abord. Il n’était que temps d’aller au secours des baleines. On pouvait préjuger. laissant après son passage deux grouillantes moitiés d’animal. mais aussi parce qu’ils peuvent rester plus longtemps sous les flots. remontant avec lui lorsqu’il revenait à la surface. Quelle lutte ! Ned Land lui-même. Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers à ces . je sentis les battements de l’hélice se précipiter et notre vitesse s’accroître. brandi par la main de son capitaine. Ned et moi. virait sur place pour ne pas manquer sa proie.412 - . bientôt enthousiasmé. Il se lançait contre ces masses charnues et les traversait de part en part. Conseil. le frappant de plein ou d’écharpe. il courait à un autre. plongeant quand le cétacé s’enfonçait dans les couches profondes. non seulement parce qu’ils sont mieux bâtis pour l’attaque que leurs inoffensifs adversaires. Le Nautilus n’était plus qu’un harpon formidable. de l’arrière. le perçant de son terrible éperon. se montrèrent peu émus à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt ils durent se garer de ses coups. et dans toutes les directions et sous toutes les allures. sans venir respirer à leur surface. Un cachalot exterminé. Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines. il ne les sentait pas. Il avait aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. la victoire des cachalots.

Les flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles . Je sentis que nous remontions à la surface de l’Océan. déchiré. ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux. et ceci n’est qu’une boucherie. On voyait. les menaçait et les injuriait. forçant son hélice.413 - . chez lequel l’enthousiasme s’était calmé. je suis un chasseur. La mer était couverte de cadavres mutilés. Plusieurs fois. sans se soucier ni de leur poids énorme. Les flots redevinrent tranquilles. Mais je ne suis pas un boucher. les entraînait. Le panneau fut ouvert. leur gueule énorme pavée de dents.animaux épouvantés ! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles. et nous nous précipitâmes sur la plate-forme. dix ou douze réunis essayèrent d’écraser le Nautilus sous leur masse. Enfin la masse des cachalots s’éclaircit. monsieur. en effet. ni de leurs puissantes étreintes. blanchâtres sous le ventre. et le Nautilus flottait au milieu d’une mer de sang. bleuâtres sur le dos. « Eh bien. qui ne se possédait plus. les emportait. déchiqueté avec plus de violence ces masses charnues. à la vitre. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l’horizon. Une explosion formidable n’eût pas divisé. Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre. Nous flottions au milieu de corps gigantesques. répondit le Canadien. Mais le Nautilus. . c’est un spectacle terrible. Le capitaine Nemo nous rejoignit. leur œil formidable. maître Land ? dit-il. Ned Land. — Eh bien. et tout bossués d’énormes protubérances. comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. auquel les macrocéphales ne pouvaient se soustraire. On sentait qu’ils se cramponnaient à notre appareil. leur queue créait de véritables houles.

et le Nautilus n’est pas un couteau de boucher. répliqua le Canadien.— C’est un massacre d’animaux malfaisants. Il m’assura que ce lait était excellent. non sans étonnement. et elle compte deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé. Le capitaine m’offrit une tasse de ce lait encore chaud. qu’ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu’elles contenaient. à tête déprimée. Je ne pus m’empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Mais sa colère fut détournée par la vue d’une baleine que le Nautilus accostait en ce moment. et je vis. Anatomiquement. et qu’il ne se distinguait en aucune façon du lait de vache. . Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus près du cadavre de l’animal. Au bout de sa nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu’il n’avait pu sauver du massacre. était mort. qui est entièrement noire. en regardant fixement Ned Land. — J’aime mieux mon harpon. répondit le capitaine. c’est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.414 - . — Chacun son arme ». couché sur le flanc. Sa bouche ouverte laissait couler l’eau qui murmurait comme un ressac à travers ses fanons. L’animal n’avait pu échapper à la dent des cachalots. elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales. Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui aurait eu des conséquences déplorables. Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine. le ventre troué de morsures. Je reconnus la baleine australe. répondit le capitaine.

car jusqu’ici toutes les tentatives pour s’élever jusqu’à ce point du globe avaient échoué. et je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien. ce lait. Ned Land. puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions boréales. Dans l’atmosphère. En effet. Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas. Le 14 mars. C’était donc pour nous une réserve utile. j’aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude. s’étendait une bande blanche d’un éblouissant aspect. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes. qui commence la période équinoxiale. . sous la forme de beurre salé ou de fromage. vers l’horizon du sud. devait apporter une agréable variété à notre ordinaire. Quelque épais que soient les nuages. d’ailleurs. ils ne peuvent l’obscurcir. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de « ice-blinck ». ayant déjà pêché dans les mers arctiques. Il suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l’éclat se modifiait suivant les caprices de la brume. simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds.Je le goûtai et je fus de son avis. était déjà fort avancée. XIII LA BANQUISE Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. La saison. car. De ce jour-là. je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises. était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi. nous l’admirions pour la première fois. Le Nautilus se maintenait à la surface de l’Océan. formant des écueils sur lesquels la mer déferlait. Elle annonce la présence d’un pack ou banc de glace.415 - .

Mais le capitaine Nemo. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites à l’homme. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse consommée. Je voyais son calme regard s’animer parfois. il était là chez lui. classées. auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre. semblables à d’énormes améthystes. cherchant avec soin. Pendant cette navigation au milieu des glaces. Souvent l’horizon paraissait entièrement fermé. trouvait bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement. Mais il ne parlait pas. dépassa toutes ces glaces. venaient s’y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore. prenant le Nautilus pour le cadavre d’une baleine. des damiers.416 - . Quelques-uns. cependant. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. A la hauteur du soixantième degré de latitude. Ce fut ainsi que le Nautilus. qui nous assourdissaient de leurs cris. Il observait avec attention ces parages abandonnés. nuancées des vifs reflets du calcaire. C’étaient des pétrels. se laissaient pénétrer par la lumière. suivant leur forme ou leur grandeur. des puffins. Plus nous descendions au sud. qu’elle se refermerait derrière lui. packs ou champs brisés. ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier reprenaient le dessus. avec une précision qui enchantait Conseil : icebergs ou montagnes. nommés palchs .comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les lignes ondulées. guidé par cette main habile. plus ces îles flottantes gagnaient en nombre et en importance. maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. sachant bien. le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. Celles-là. D’autres. ice-fields ou champs unis et sans limites. toute passe avait disparu. Il restait immobile. driftice ou glaces flottantes. il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts mètres. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.

la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut dépassée. — Devant lui. marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. coupa le cercle polaire antarctique. Le 16 mars. « Mais où va-t-il ? demandai-je. il lui eût suffi de s’enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver une température supportable. . Le thermomètre. D’ailleurs. avaient laissé après eux le silence de la mort. lorsqu’il ne pourra pas aller plus loin. La température était assez basse. Cependant. Deux mois plus tôt. mais les baleiniers anglais et américains. et plus tard. massacrant les adultes et les femelles pleines. là où existait l’animation de la vie. nous aurions joui sous cette latitude d’un jour perpétuel . Mais nous étions chaudement habillés de fourrures. Le 15 mars.417 - . le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s’élevait toujours. régulièrement chauffé par ses appareils électriques. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l’horizon. le Nautilus. suivant le cinquante-cinquième méridien. Après tout.quand ils sont circulaires. répondait Conseil. elle devait jeter six mois d’ombre sur ces régions circumpolaires. mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures. et streams lorsqu’ils sont faits de morceaux allongés. il s’arrêtera. dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. Le capitaine m’apprit qu’autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres . défiait les froids les plus intenses. L’intérieur du Nautilus. vers huit heures du matin. exposé à l’air extérieur. dans leur rage de destruction.

et il se lança contre l’ice-field avec une effroyable violence. Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces équilibres. le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité. pour être franc. sur le plus léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. de grandes culbutes d’icebergs. les champs de glace nous barrèrent absolument la route. leur ensemble formait une ville orientale. C’était l’antique bélier poussé . A quel degré m’émerveillaient les beautés de ces régions nouvelles. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo. Cependant. Et. Souvent. Ici. et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l’Océan. ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. Puis. une cité écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment variés par les obliques rayons du soleil. Là. de toutes parts des détonations. j’avouerai que cette excursion aventureuse ne me déplaisait point. des éboulements. Les glaces prenaient des attitudes superbes. dans la journée du 16 mars. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments. mais de vastes ice-fields cimentés par le froid.418 - . je ne saurais l’exprimer. mais. Aussi ne mettais-je pas en doute qu’il n’eût aventuré déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques. avec ses minarets et ses mosquées innombrables. qui changeaient le décor comme le paysage d’un diorama. l’instinct le guidant. je pensais que nous étions définitivement prisonniers . et la divisait avec des craquements terribles. ne voyant plus aucune issue. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d’eau bleuâtre qui sillonnaient les ice-fields. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable.— Je n’en jurerais pas ! » répondis-je. Ce n’était pas encore la banquise.

Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. Pendant ces journées. il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures. Par certaines brumes épaisses. on s’en rapportait à l’estime pour relever la route parcourue. après vingt assauts inutiles. car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un gréement n’aurait pu se manœuvrer. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires. Dans ces conditions. Enfin.419 - . notre appareil se creusait un chenal. La neige s’accumulait en couches si dures qu’il fallait la briser à coups de pic. haut projetés. de violents grains nous assaillirent. Il tomba même à 73°5’. enfourné sous l’ice-field. emporté par son élan. on ne se fût pas vu d’une extrémité de la plate-forme à l’autre. le baromètre se tint généralement très bas. il montait sur le champ de glace et l’écrasait de son poids. Les indications de la boussole n’offraient plus aucune garantie. et d’après les observations de Duperrey. par 135° de longitude et 70°30’de latitude. Les débris de glace. Quelquefois. ou par instants. pouvait seul affronter d’aussi hautes latitudes. en s’approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. toutes les parties extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. Mais souvent. le Nautilus se vit définitivement enrayé. Par sa seule force d’impulsion. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du navire et prendre une moyenne. En effet. suivant Hansten. méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment. le 18 mars. retombaient en grêle autour de nous.par une puissance infinie. Ce n’étaient plus ni les streams. ce pôle est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude. ni les . Rien qu’à la température de cinq degrés au-dessous de zéro. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon.

Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient précédé. si votre capitaine va plus loin ! — Eh bien ? — Ce sera un maître homme. mais sur des proportions gigantesques. même le bruit. . des pics aigus. un silence farouche. Le Nautilus dut donc s’arrêter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace. Le soleil ayant un instant paru vers midi. me dit ce jour-là Ned Land. « Monsieur. enchevêtrée de blocs confus. le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 51°30’de longitude et 67°39’de latitude méridionale. des aiguilles déliées s’élevant à une hauteur de deux cents pieds . mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes soudées entre elles. Çà et là. une suite de falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres. à peine rompu par le battement d’ailes des pétrels ou des puffins. « La banquise ! » me dit le Canadien. Sous l’éperon du Nautilus s’étendait une vaste plaine tourmentée. de surface liquide. C’était déjà un point avancé des régions antarctiques. sur cette nature désolée. c’était l’infranchissable obstacle. plus loin. Puis.420 - .palks. vastes miroirs qui reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Tout était gelé alors. ni les ice-fields. De mer. il n’y avait plus apparence devant nos yeux. avec tout ce pêle-mêle capricieux qui caractérise la surface d’un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces.

monsieur le professeur. mille diables ! il n’est pas plus puissant que la nature. . dit Conseil. — En effet. Ned. Il ne devrait y avoir de murs nulle part. Voilà pourquoi je voudrais aller voir. et là où elle a mis des bornes. — Eh bien. — Bon ! fit le Canadien. on sait bien ce qui se trouve. Ned Land. mais. renoncez à cette idée. il faut que l’on s’arrête bon gré mal gré. et toujours de la glace ! — Vous êtes certain de ce fait. Ned ? — Parce que personne ne peut franchir la banquise. Et qu’il le veuille ou non.— Pourquoi. répliquai-je.421 - . voilà ce qui m’irrite le plus ! — Monsieur a raison. Il est puissant. ils devront s’arrêter devant la banquise. c’est-à-dire au pays des honnêtes gens. ni son Nautilus. — De la glace. et cependant j’aurais voulu savoir ce qu’il y a derrière cette banquise ! Un mur. et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace. ni votre capitaine Nemo. votre capitaine . ce qui est déjà suffisant. répondit le Canadien. Vous êtes arrivé à la banquise. Derrière cette banquise. nous reviendrons vers le nord. et vous n’irez pas plus loin. mais moi je ne le suis pas. — Quoi donc ? demandai-je. » Je dois convenir que Ned Land avait raison. Les murs n’ont été inventés que pour agacer les savants.

et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire. répondit le capitaine Nemo d’un ton ironique. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants. du moins sur les continents habités. il ne tarderait pas à être bloqué.422 - . monsieur Aronnax. revenir était aussi impossible qu’avancer. vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dégager ? — Difficilement. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu’imprudente. malgré les moyens puissants employés pour disjoindre les glaces. — Pris ! Et comment l’entendez-vous ? — J’entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière. C’est. car les passes s’étaient refermées derrière nous. qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas. J’étais en ce moment sur la plate-forme. Mais ici. car la saison est déjà trop avancée pour que vous comptiez sur une débâcle des glaces. me dit : « Eh bien. malgré ses efforts. monsieur le professeur. ni d’aucun côté. — Ah ! monsieur le professeur. le Nautilus fut réduit à l’immobilité. capitaine. vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu’empêchements et obstacles ! Moi. Ordinairement. capitaine. je crois. qu’en pensez-vous ? — Je pense que nous sommes pris. ce qui s’appelle « pris ».En effet. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du soir. je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera. mais qu’il ira plus loin encore ! . — Ainsi. et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité.

l’esprit d’un fou pouvait concevoir ! Il me vint alors à l’idée de demander au capitaine Nemo s’il avait déjà découvert ce pôle que n’avait jamais foulé le pied d’une créature humaine. . à ce point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. il ira au pôle. je n’échouerai pas. je vous le répète.423 - . seul. mais par-dessous. me répondit-il. « Non. Jamais je n’ai promené mon Nautilus aussi loin sur les mers australes . ne pouvant retenir un mouvement d’incrédulité. — Oui. et nous le découvrirons ensemble. capitaine. repris-je d’un ton un peu ironique. Vous savez si je fais du Nautilus ce que je veux. » Oui ! je le savais. donnons des ailes au Nautilus. — Oui. au pôle antarctique. afin qu’il puisse passer par-dessus ! — Par-dessus ? monsieur le professeur. Là où d’autres ont échoué. plus inaccessible que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs. monsieur. il ira plus loin encore. et si elle résiste. Je vous crois ! Allons en avant ! Il n’y a pas d’obstacles pour nous ! Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter. Non point par-dessus. et que. Je savais cet homme audacieux jusqu’à la témérité ! Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud. — Je veux vous croire. n’était-ce pas une entreprise absolument insensée. répondit froidement le capitaine. répondit tranquillement le capitaine Nemo. monsieur. mais.— Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine. — Au pôle ! m’écriai-je.

qu’est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus ? — Rien. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise ! « Je vois que nous commençons à nous entendre. entraîné par le raisonnement du capitaine. . Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. elles ne s’enfoncent que de trois cents. Mais si au contraire c’est la mer libre qui le baigne. — Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette température uniforme des eaux marines. Et. puisque ces montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer. si je ne me trompe. J’avais compris. Une subite révélation des projets du capitaine venait d’illuminer mon esprit. je dirai le succès — de cette tentative. la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ? — A peu près.— Par-dessous ! » m’écriai-je. si la surface de la mer est solidifiée par les glaces. souriant à demi. me dit le capitaine. Or. et là nous braverons impunément les trente ou quarante degrés de froid de la surface.424 - . ils en ont trois au-dessous. Vous entrevoyez déjà la possibilité — moi. monsieur le professeur. Si un continent émerge au pôle. il ira au pôle même ! — En effet. monsieur le professeur. dis-je. il s’arrêtera devant ce continent. Or. monsieur. ses couches inférieures sont libres. par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de l’eau de mer.

reprit le capitaine Nemo. par conséquent. .425 - . — Bien imaginé. que nous ne puissions revenir à sa surface ! — Bon. — La seule difficulté. pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans l’hémisphère austral ni dans l’hémisphère boréal. monsieur. monsieur Aronnax. oubliez-vous que le Nautilus est armé d’un redoutable éperon. capitaine. vous avez des idées aujourd’hui ! — D’ailleurs. — N’est-ce que cela ? répliquai-je. sera de rester plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d’air. si la mer existe au pôle sud. répondis-je en m’animant. ajoutai-je en m’enthousiasmant de plus belle. et jusqu’à preuve contraire. et.— Juste. — En avez-vous encore à faire ? — Une seule. Le Nautilus a de vastes réservoirs. je vous soumets d’avance toutes mes objections. Mais ne voulant pas que vous puissiez m’accuser de témérité. Il est possible. et ils nous fourniront tout l’oxygène dont nous aurons besoin. que cette mer soit entièrement prise. très juste. nous les remplirons. et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s’ouvriront au choc ? — Eh ! monsieur le professeur. monsieur. on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux points du globe. répondit en souriant le capitaine.

il ne laissa voir aucune surprise. A un signal le second parut. Les puissantes pompes du Nautilus . répondit le capitaine Nemo.. monsieur Aronnax. vous et votre capitaine Nemo. si jamais épaules se levèrent haut. maître Ned. soit qu’il trouvât le projet praticable. Je vous ferai seulement observer qu’après avoir émis tant d’objections contre mon projet.. Ces deux hommes s’entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage. me dit-il. Quant à Ned Land. Mais si impassible qu’il fût il ne montra pas une plus complète impassibilité que Conseil.— Je le crois aussi. Mais non ! pauvre fou. et il s’amusait à te voir emporté dans les rêveries de l’impossible ! Cependant. J’en étais arrivé à le vaincre en audace ! C’était moi qui l’entraînais au pôle ! Je le devançais. « pour ne pas faire un malheur ». je le distançais. ce furent celles du Canadien. il n’avait pas perdu un instant. lorsque j’annonçai à ce digne garçon notre intention de pousser jusqu’au pôle sud. « Voyez-vous. Un « comme il plaira à monsieur » accueillit ma communication. » Le capitaine Nemo disait vrai. monsieur. maintenant vous m’écrasez d’arguments en sa faveur.426 - . dit-il en me quittant. Cependant. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question. — Possible. vous me faites pitié ! — Mais nous irons au pôle. mais vous n’en reviendrez pas ! » Et Ned Land rentra dans sa cabine. et soit que le second eût été antérieurement prévenu. les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. et je dus m’en contenter.

Vers quatre heures. ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. A trois cents mètres environ. — J’y compte bien ! » répondis-je avec le ton d’une profonde conviction. l’atmosphère assez pure. se maintenait à un degré très supérieur. armés de pics. Le temps était clair. Tous nous rentrâmes à l’intérieur. n’en déplaise à monsieur. Le Nautilus ne tarda pas à descendre. car la jeune glace était mince encore. le froid très vif. cette température ne semblait pas trop insupportable.refoulaient l’air dans les réservoirs et l’emmagasinaient à une haute pression. mais le vent s’étant calmé. Une dizaine d’hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et. Par la vitre ouverte. Les réservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. élevée par ses appareils de chauffage. nous regardions les couches inférieures de l’Océan austral.427 - . La température de l’eau. qui donnait douze degrés à la surface. Toutes les manœuvres s’accomplissaient avec une extraordinaire précision. L’aiguille du manomètre déviait sur le cadran. le capitaine Nemo m’annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être fermés. Il atteignit une profondeur de huit cents mètres. n’en accusait plus que onze. Opération rapidement pratiquée. . douze degrés au-dessous de zéro . nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Je jetai un dernier regard sur l’épaisse banquise que nous allions franchir. ainsi que l’avait prévu le capitaine Nemo. Deux degrés étaient déjà gagnes. Le thermomètre remontait. J’avais pris place au salon avec Conseil. Mais le Nautiluss’immergea plus bas encore. « On passera. Il va sans dire que la température du Nautilus. me dit Conseil.

Le loch électrique m’indiqua que la vitesse du Nautilus avait été modérée. à cinq heures du matin. Un choc m’apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure de la banquise.428 - . Je supposai qu’il se tenait dans la cage du timonier. La banquise . quarante heures lui suffisaient pour atteindre le pôle. Notre marche était rapide. je repris mon poste dans le salon. De 67°30’à 90° vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir. c’est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le lendemain 19 mars. La mer s’illuminait sous l’irradiation électrique du fanal. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous. Les poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. S’il la conservait. sans s’écarter du cinquante-deuxième méridien. la nouveauté de la situation nous retint. à en juger par la matité du bruit. Mais elle était déserte. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d’acier. Allions-nous émerger et retrouver l’atmosphère libre du pôle ? Non. le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle. très épaisse encore. Mon cœur battait. Ils ne trouvaient là qu’un passage pour aller de l’Océan antarctique à la mer libre du pôle. Conseil et moi. dont mille émergeaient. Pendant une partie de la nuit. En effet. en vidant lentement ses réservoirs. la vitesse d’un train express. à la vitre du salon. mais prudemment. Vers deux heures du matin. Il remontait alors vers la surface. En traversant les coursives. Conseil m’imita. mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. j’allai prendre quelques heures de repos. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles à l’heure. nous avions « touché » pour employer l’expression marine.Sous cette mer libre. je ne rencontrai point le capitaine Nemo.

ce qui accusait douze cents mètres d’épaisseur dont deux cents mètres s’élevaient au-dessus de la surface de l’Océan.présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Depuis quatre heures déjà. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience. Pendant cette journée. Circonstance peu rassurante. l’air aurait dû être renouvelé à l’intérieur du Nautilus. C’était le double de sa hauteur au moment où le Nautilus s’était enfoncé sous les flots. Vers trois heures du matin. mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l’Océan ! Il était huit heures alors. Cependant. Espoir et crainte m’assiégeaient tour à tour. Les tâtonnements du Nautilus continuaient. Je me relevai plusieurs fois. La banquise redevenait peu à peu ice-field. . Le soir. A de certains instants.429 - . bien que le capitaine Nemo n’eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément d’oxygène. je ne souffrais pas trop. La montagne se refaisait la plaine. j’observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de profondeur. et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. suivant l’habitude quotidienne du bord. aucun changement n’était survenu dans notre situation. Diminution évidente. et j’obtins ainsi le profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux. il la rencontra par neuf cents mètres. Je notai soigneusement ces diverses profondeurs.

» A dix milles du Nautilus. au loin une mer étendue . et des myriades de poissons sous ces eaux qui. un îlot solitaire s’élevait à une hauteur de deux cents mètres. il me suffira. A midi nous ferons le point. — Je l’ignore. — Si peu qu’il paraisse. dont les masses éloignées se profilaient sur l’horizon du nord. vers le sud. XIV LE PÔLE SUD Je me précipitai vers la plate-forme.Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. la surface resplendissante qui étincelait sous les rayons électriques. « Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine. Nous remontions toujours en suivant. — Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? disje en regardant le ciel grisâtre. des icebergs mobiles . Oui ! La mer libre. ce jour mémorable du 19 mars. Elle s’amincissait de mille en mille. par une diagonale. me répondit-il. la porte du salon s’ouvrit. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. à six heures du matin. « La mer libre ! » me dit-il. suivant les fonds. Enfin. Le capitaine Nemo parut. répondit le capitaine. C’était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise. un monde d’oiseaux dans les airs. Nous marchions . A peine quelques glaçons épars.430 - . La banquise s’abaissait en dessus et en dessous par des rampes allongées. le cœur palpitant. variaient du bleu intense au vert olive.

Au moment où Conseil allait sauter à terre. s’était arrêté à trois encablures d’une grève que dominait un superbe amoncellement de roches. sans doute. Il mesurait quatre à cinq milles de circonférence. ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud. L’ingénieur américain a remarqué. Le canot fut lancé à la mer. qu’entre le pôle sud et le soixantième parallèle. Cependant. Suivant ses calculs. Un étroit canal le séparait d’une terre considérable. il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considérables. en effet. de dimensions énormes. Deux heures plus tard. puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer. où il s’échoua. Le capitaine. le Nautilus. nous avions atteint l’îlot. un continent peut-être. Il était dix heures du matin. Conseil et moi. Le Canadien. prudemment. par crainte d’échouer. je le retins. car cette mer pouvait être semée d’écueils.vers lui. Je n’avais pas vu Ned Land. De ce fait. nous achevions d’en faire le tour. la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres. Une heure après. L’existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de Maury. deux de ses hommes portant les instruments. dont nous ne pouvions apercevoir les limites.431 - . la mer est couverte de glaces flottantes. . dis-je au capitaine Nemo. nous nous y embarquâmes. qui ne se rencontrent jamais dans l’Atlantique nord. « Monsieur. à vous l’honneur de mettre pied le premier sur cette terre. mais seulement sur des côtes. Quelques coups d’aviron amenèrent le canot sur le sable.

432 - . « Quand vous voudrez. On sait que dans ces contrées antarctiques. laissant les deux hommes dans le canot. quelques légères fumerolles. suivi de Conseil. c’est que. monsieur ». » Cela dit. La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.— Oui. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire. me cria-t-il. je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. Des scories. il sembla prendre possession de ces régions australes. sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses. il sauta légèrement sur le sable. des diatomées rudimentaires. aucun être humain n’y a laissé la trace de ses pas. En de certains endroits. Quelques lichens de l’espèce Unsnea melanoxantha s’étalaient sur les roches noires. dégageant une odeur sulfureuse. muet. ayant gravi un haut escarpement. répondit le capitaine. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique. Une vive émotion lui faisait battre le cœur. composaient toute la maigre flore de cette région. Après cinq minutes passées dans cette extase. comme s’il eût été de brique pilée. monsieur. Je débarquai. et là. . immobile. jusqu’ici. James Ross a trouvé les cratères de l’Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32’de latitude. des coulées de lave. attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur puissance expansive. les bras croisés. supportés sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte. Cependant. Certaines plantules microscopiques. le regard ardent. et si je n’hésite pas à fouler ce sol du pôle. Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre. il se retourna vers nous. des pierres ponces le recouvraient. de longs fucus pourpres et cramoisis.

ainsi qu’un grand nombre d’astéries particulières à ces climats. longues de trois centimètres. forment un mets agréable. aux ailes arquées. de buccardes lisses. des pétrels gigantesques. c’était dans les airs. nous regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos pas. je remarquai des chionis. car ces volatiles. de petites moules. où on les a confondus parfois avec de rapides bonites. Là volaient et voletaient par milliers des oiseaux d’espèces variées. convenablement préparés. de patelles. dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. entre autres des quebrante-huesos. de petits alcyons appartenant à l’espèce procellaria pelagica. Parmi les oiseaux. justement appelés les vautours de l’Océan. Mais où la vie surabondait. gros comme des pigeons. en forme de cœurs. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d’une envergure de quatre mètres. et d’étoiles de mer qui constellaient le sol.Le rivage était parsemé de mollusques. l’œil encadré d’un cercle rouge. Ces charmants ptéropodes. puis. mais prodigues de clameurs. C’étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l’eau. qui nous assourdissaient de leurs cris. et particulièrement de clios au corps oblong et membraneux. dont la tête est formée de deux lobes arrondis. blancs de couleur. des damiers. Conseil en fit provision. D’autres encombraient les roches.433 - . de la famille des échassiers. sortes de petits canards . de celles qui suivant James Ross. Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences coralligènes. le bec court et conique. animaient les eaux libres sur la lisière du rivage. qui sont grands mangeurs de phoques. qu’ils sont gauches et lourds sur terre. vivent dans les mers antarctiques jusqu’à mille mètres de profondeur . Je vis aussi des myriades de ces clios boréales. sobres de gestes. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assemblées nombreuses. véritables papillons de la mer.

ardoisés sur le corps. et dont s’échappaient de nombreux oiseaux. Sans lui. pas d’observations possibles. la brume ne se levait pas. Cependant. On ne pouvait même reconnaître la place qu’il occupait derrière le rideau de brume. à onze heures. ce seraient des lampes parfaites ! Après ça. Ils poussaient des braiements d’âne. aux ailes bordées de brun. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines. Son absence ne laissait pas de m’inquiéter. que les habitants des îles Féroé se contentent d’y adapter une mèche avant de les allumer ». les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques. car leur chair noire est très mangeable. Ces animaux.dont le dessus du corps est noir et blanc. Midi arriva sans que l’astre du jour se fût montré un seul instant. le sol se montra tout criblé de nids de manchots. dis-je à Conseil. on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d’une mèche ! » Après un demi-mille. ceux-là « si huileux. enfin toute une série de pétrels. contrarié. et. les uns blanchâtres. blancs en dessous et cravatés d’un liséré citron.434 - . sortes de terriers disposés pour la ponte. . répondit Conseil. Il paraissait impatient. Mais qu’y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme à la mer. « Un peu plus. de la taille d’une oie. Comment déterminer alors si nous avions atteint le pôle ? Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige. je le trouvai silencieusement accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. se laissaient tuer à coups de pierre sans chercher à s’enfuir. le soleil n’avait point encore paru.

Il était impossible de se tenir sur la plate-forme. Je notai quelques cottes australes. La tempête de neige dura jusqu’au lendemain. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. sans que j’aperçusse le cratère qui les avait vomis. qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber. le dos muni de trois nageoires. et nous regagnâmes le Nautilus au milieu des tourbillons de l’atmosphère. Le froid était un peu plus vif. longues de trois pieds. me dit simplement le capitaine. ce jour-là. le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers la bouche. volcanique. puis des chimères antarctiques. de basaltes. mais je la trouvai insipide. La nature du sol était la même. et nous mit à terre. la neige avait cessé. Le capitaine Nemo n’ayant pas encore paru.« A demain ».435 - . il s’avança encore d’une dizaine de milles au sud. Je goûtai leur chair. Conseil et moi. j’entendais les cris des pétrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Partout des traces de laves. argentée et lisse. Pendant notre absence. Le lendemain 20 mars. prolongeant la côte. Ici comme là-bas. Les mers antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs. malgré l’opinion de Conseil qui s’en accommoda fort. Les brouillards se levèrent. notre observation pourrait s’effectuer. longs d’un décimètre. la tête arrondie. il est vrai. et. espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et armés d’aiguillons. et j’espérai que. de scories. le corps très allongé. le canot nous prit. sous la dent des marsouins et des phoques. les filets avaient été tendus. au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant les bords de l’horizon. des myriades d’oiseaux animaient cette partie du . Du salon où je notais les incidents de cette excursion au continent polaire. Le Nautilus ne resta pas immobile. la peau blanche. et j’observai avec intérêt les poissons que l’on venait de haler à bord.

dis-moi. Mais cet empire. et j’en comptais là de quoi approvisionner quelques centaines de navires. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo. sous-classe des . en effet. répondit Conseil. — Ce sont des phoques et des morses. groupe des unguiculés. il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagnés ! — Pourquoi cela.. — Certainement. se hâta de dire mon savant Conseil. qui appartiennent à la famille des pinnipèdes.. n’as-tu pas déjà classé ces superbes échantillons de la faune marine ? — Monsieur sait bien. Conseil ? — Parce que l’enragé chasseur aurait tout tué. plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. que je ne suis pas très ferré sur la pratique. ordre des carnassiers. que nous n’aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques cétacés. Mais. C’étaient des phoques d’espèces diverses. n’ayant jamais eu affaire à l’homme. — Deux genres. Quand monsieur m’aura appris le nom de ces animaux. — Il a raison. car il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives. les autres couchés sur des glaçons en dérive.continent polaire. ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. les uns étendus sur le sol. dit Conseil. Ils ne se sauvaient pas à notre approche. « Ma foi. c’est beaucoup dire. Conseil.436 - . — Tout. mais je crois.

se divisent en espèces. Au repos et sur terre. métamorphosèrent-ils les mâles en tritons. — Bien. les terres et les glaçons étaient encombrés de mammifères marins. au bassin étroit. quelques jeunes. Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes cérébraux chez ces intelligents cétacés. phoques et morses. et les poétisant à leur manière. dans l’eau. n’a la matière cérébrale plus . Je dois dire que. Marchons. leur congénère. l’homme excepté. et si je ne me trompe. observant leur physionomie douce. leurs poses charmantes. déjà forts. Ils formaient des groupes distincts. Quatre heures nous restaient à employer jusqu’au moment où le soleil pourrait être utilement observé. le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. au poil ras et serré.monodelphiens.437 - . les anciens. leurs yeux veloutés et limpides. nous aurons ici l’occasion de les observer. je puis dire qu’à perte de vue autour de nous. ces animaux à l’épine dorsale mobile. nagent admirablement. la mère allaitant ses petits. forme un véritable avant-bras. et je cherchais involontairement du regard le vieux Protée. Conseil. le père veillant sur sa famille. chez le lamantin. Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer. leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme. classe des mammifères. embranchement des vertébrés. ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. ils allaient par petits sauts dus à la contraction de leur corps. qui. Aucun mammifère. Là. mais ces deux genres. leur élément par excellence. s’émancipant à quelques pas. répondis-je. mâles et femelles. » Il était huit heures du matin. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s’échancrait dans la falaise granitique du rivage. Aussi. et ils s’aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire. et les femelles en sirènes. aux pieds palmés. C’étaient particulièrement des phoques.

Aussi.riche. — Il est dans son droit. un concert de taureaux ? . armés de dix dents à chaque mâchoire. et il n’est pas rare qu’il mette en pièces l’embarcation des pêcheurs. blancs de poils. Il tombait d’aplomb à la mer et écumait sous le ressac. ils se domestiquent aisément. ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pêche. — Je ne dis pas non. Au-delà éclataient de formidables rugissements. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre approche. répliqua Conseil. Parmi ces phoques proprement dits qui n’ont point d’oreilles externes — différant en cela des otaries dont l’oreille est saillante — j’observai plusieurs variétés de sténorhynques. sortes de phoques à trompe courte et mobile. — Non. quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines découpées en forme de fleur de lis. Lorsqu’un phoque défend son petit. « Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil. longs de trois mètres. » Deux milles plus loin.438 - . les géants de l’espèce. qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mètres. et je pense. les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation . avec certains naturalistes. tels qu’un troupeau de ruminants en eût pu produire. fit Conseil. répondis-je. « Bon. sa fureur est terrible. que. Entre eux se glissaient des éléphants marins. convenablement dressés. à moins qu’on ne les attaque. nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. à têtes de bull-dogs.

Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira bientôt jusqu’au dernier. Ces dents. plus prudent ou plus solide. il faut voir cela. faites d’un ivoire compact et sans stries. et quant aux canines supérieures. Mais les canines et les incisives manquent à leur mâchoire inférieure. et me relevait. puisque les chasseurs. massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes. Conseil. et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. dis-je. Conseil. — N’en déplaise à monsieur. Plus d’une fois. je roulai au détriment de mes reins. au milieu d’éboulements imprévus.439 - . sont très recherchées. en détruisent chaque année plus de quatre mille. ce sont deux défenses longues de quatrevingts centimètres qui en mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ils se battent ? — Ils se battent ou ils jouent.— Non. non de colère. j’aperçus une vaste plaine blanche. Ces animaux jouaient entre eux. disant : « Si monsieur voulait avoir la bonté d’écarter les jambes. ne bronchait guère. . C’étaient des hurlements de joie. plus dur que celui des éléphants. » Arrivé à l’arête supérieure du promontoire. monsieur conserverait mieux son équilibre. et moins prompt à jaunir. » Et nous voilà franchissant les roches noirâtres. — Il faut le voir. un concert de morses. couverte de morses. Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres.

Je pris place auprès de lui et j’attendis sans parler. Depuis l’équinoxe de septembre. Cependant. Son regard se fixait sur l’horizon du nord. Il semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du globe. A onze heures et demie. ainsi que la veille. car ils ne se dérangeaient pas. Midi arriva. je pus les examiner à loisir. Des nuages écrasés sur l’horizon le dérobaient à nos yeux. et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. nous étions précisément au 20 mars. 21. il avait émergé de l’horizon septentrional. Cependant. le soleil ne se montra pas. je songeai à revenir sur mes pas. En effet. Ses instruments étaient près de lui. je voulais être présent à son opération. s’élevant . Leur peau était épaisse et rugueuse.En passant auprès de ces curieux animaux. Il était onze heures. leur pelage court et peu fourni. Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Nous suivîmes un étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. Le canot échoué avait déposé le capitaine à terre. Je l’aperçus debout sur un bloc ce basalte. d’un ton fauve tirant sur le roux. je n’espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. L’observation manquait encore. C’était une fatalité. Après avoir examiné cette cité des morses. et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer. ils ne confiaient point à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs congénères du nord. le soleil disparaîtrait sous l’horizon pour six mois. et. nous étions arrivés au point du débarquement.440 - . je songeai à revenir vers le Nautilus. Demain. Si demain elle ne s’accomplissait pas. réfraction non comptée. près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée. jour de l’équinoxe. il faudrait renoncer définitivement à relever notre situation.

Pourtant. monsieur Aronnax. 21 mars. me dit-il. — Pourquoi. solstice d’été de ces contrées boréales. en tenant compte de la réfraction. Si demain.441 - . capitaine ? — Parce que. A demain donc. si. me répondit le capitaine Nemo. mon point sera facile à relever. dans ces mers. « Vous aviez raison. à midi. — En effet. à midi.par des spirales allongées jusqu’au 21 décembre. lorsque l’astre du jour décrit des spirales si allongées. Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération. — Comment procéderez-vous donc ? — Je n’emploierai que mon chronomètre. A cette époque. est coupé exactement par l’horizon du nord. Mais aussi. le disque du soleil. monsieur. mais l’erreur ne sera pas de cent mètres. et le lendemain. il devait leur lancer ses derniers rayons. je n’obtiens la hauteur du soleil. » . c’est que je suis au pôle sud. si demain. parce que l’équinoxe ne tombe pas nécessairement à midi. le soleil se montre à nos yeux. cette affirmation n’est pas mathématiquement rigoureuse. précisément parce que les hasards de ma navigation m’ont amené. le 21 mars. — Sans doute. dis-je. il est difficile de mesurer exactement sa hauteur audessus de l’horizon. et il ne nous en faut pas davantage. il avait commencé à redescendre. et les instruments sont exposés à commettre de graves erreurs.

dès cinq heures du matin. Conseil et moi. il y avait trop de phoques à terre. » Ce point convenu. et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation. je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. Puis je me couchai. j’allai trouver Ned Land. non sans avoir invoqué.Le capitaine Nemo retourna à bord. Je soupai avec appétit d’un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait celui de la viande de porc. le tenant comme une précieuse porcelaine de Chine. à une grande lieue d’une côte.442 - . Le lendemain. si ce n’est un œuf de pingouin. L’obstiné Canadien refusa. une lunette et un baromètre. je montai sur la plate-forme. le rapporta intact au Nautilus. Après tout. et qu’un amateur eût payé plus de mille francs. . Le déjeuner terminé. comme un Indou. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo. J’ai bon espoir. en faisaient un bibelot rare. Il était au large. Sa couleur isabelle. observant et étudiant. Je ne récoltai aucun objet curieux. les faveurs de l’astre radieux. « Le temps se dégage un peu. nous restâmes jusqu’à cinq heures à arpenter la plage. Après déjeuner. deux hommes de l’équipage. nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d’observation. Le Nautilus s’était encore élevé de quelques milles pendant la nuit. 21 mars. Je le remis entre les mains de Conseil. que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mètres. J’y trouvai le capitaine Nemo. les raies et les caractères qui l’ornaient comme autant d’hiéroglyphes. me dit-il. J’aurais voulu l’emmener avec moi. remarquable par sa grosseur. et le prudent garçon. Véritablement. au pied sûr. je me rendis à terre. c’est-à-dire un chronomètre. et je vis bien que sa taciturnité comme sa fâcheuse humeur s’accroissaient de jour en jour. Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. et les instruments.

nous accostions la terre. gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse. Le ciel s’éclaircissait. Les nuages fuyaient dans le sud. Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes. le hump-back. au milieu d’une atmosphère souvent saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Au nord. nos regards embrassaient une vaste mer qui. vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. A nos pieds. et qu’eût enviée un chasseur d’isards. qui ressemblent à des tourbillons de fumée. un pâle azur.Pendant notre traversée. De là. Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié porphyre. Ce puissant animal se fait entendre de loin. et des méduses de grande taille qui se balançaient entre le remous des lames. la baleine franche ou « right-whale » des Anglais. qui malgré son nom. moitié basalte. sortes de mollusques agrégés. pour un homme déshabitué de fouler la terre. une agilité que je ne pouvais égaler. A neuf heures. des champs éblouissants de blancheur. le plus vif des cétacés. le disque du soleil comme une boule de feu . brun-jaunâtre. je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des pierres ponces. baleinoptère à ventre plissé. qui n’a pas de nageoire dorsale. Ces différents mammifères s’ébattaient par troupes dans les eaux tranquilles. dégagé de brumes. et le fin-back. Sur notre tête. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. ne forment pourtant pas des ailes. lorsqu’il projette à une grande hauteur ses colonnes d’air et de vapeur.443 - . et je vis bien que ce bassin du pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement traqués par les chasseurs. Le capitaine. aux vastes nageoires blanchâtres. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux.

Le capitaine Nemo.déjà écornée par le tranchant de l’horizon. Derrière nous. le capitaine Nemo. vu alors par réfraction seulement. appuyant sa main sur mon épaule. corrigeait la réfraction. Si la disparition du demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre. A midi moins le quart. Mon cœur battait fort. muni d’une lunette à réticules. me dit : . qui. Au loin. Du sein des eaux s’élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines.444 - . comme un cétacé endormi. « Midi ! m’écriai-je. se montra comme un disque d’or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonné. vers le sud et l’est. le soleil. en me donnant la lunette qui montrait l’astre du jour précisément coupé en deux portions égales par l’horizon. une terre immense. au moyen d’un miroir. nous étions au pôle même. car il devait en tenir compte dans son observation. à ces mers que l’homme n’a jamais sillonnées encore. Je tenais le chronomètre. un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n’apercevait pas la limite. En ce moment. Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu à peu sur ses rampes. Le capitaine Nemo. — Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d’une voix grave. releva soigneusement sa hauteur au moyen du baromètre. en arrivant au sommet du pic. observa l’astre qui s’enfonçait peu à peu au-dessous de l’horizon en suivant une diagonale très allongée. le Nautilus.

et huit jours après. le 17 janvier. moi. il était par 76°8’. le Hollandais Ghéritk. découvrait la terre d’Enderby par 68°50’de latitude.« Monsieur. et en 1821. entraîné par les courants et les tempêtes. sur le soixante-sixième par 111° de longitude ouest. En 1838. Enfin. et en 1842. le 30 janvier. et le 21 février. l’Anglais Forster. l’illustre Cook. en 1832. par 64°40’. En 1829. le 27. la côte Clarie. par 78°4’. le 2 février. sur le cent-neuvième méridien. la terre Adélie. la terre d’Adélaïde par 67° de latitude. la terre de Graham par 64°45’de latitude. l’Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina. relevait la terre Louis-Philippe . et jusqu’à 74°15’sur le trente-sixième. dont les récits sont douteux. atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. trouvait la terre Victoria . par 77°32’. arriva par 67°30’de latitude. suivant le trente-huitième méridien. remontant sur le quarante-deuxième méridien. l’Anglais Biscoë. deux ans plus tard. En 1825. il revenait au soixante-onzième degré qu’il ne put dépasser. sur la limite du cercle polaire. il atteignit 71°15’de latitude. le 28. commandant le Chanticleer. j’ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-dixième . l’Américain Morrel. il nommait par 66°30’. un simple pêcheur de phoques. le 12 janvier. il relevait le soixante-quatorzième parallèle. En 1819. le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvième parallèle. En 1838. l’Anglais Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. en 1600. montant l’Érébus et le Terror. Eh bien. le plus haut point atteint jusqu’alors . En 1831. le 23 du même mois. capitaine Nemo. La même année. l’Anglais Wilkes s’avançait jusqu’au soixanteneuvième parallèle sur le centième méridien. et en 1774. le 5 février. le Français Dumont d’Urville. dans une nouvelle pointe au sud. ce 21 mars 1868. le ler février. en 1842. prenait possession du continent antarctique par 63°26’de latitude et 66°26’de longitude. l’Anglais James Ross. En 1773. La même année. par 76°56’de latitude et 171°7’de longitude est. En 1820. arrêté devant la banquise par 62°57’de latitude. découvrait la mer libre par 70°14’de latitude.445 - . En 1839. l’Anglais Brunsfield fut arrêté sur le soixante-cinquième degré. le 21 janvier. l’Anglais Weddel s’élevait jusqu’à 72°14’de latitude sur le trente-cinquième méridien.

le bassin austral. Puis. et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus. portant un N d’or écartelé sur son étamine. Évidemment.446 - . Le froid était vif. annonçaient la prochaine formation de la jeune glace. astre radieux ! Couche-toi sous cette mer libre. et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon nouveau domaine ! » XV ACCIDENT OU INCIDENT ? Le lendemain. l’étoile polaire des régions antarctiques. soleil ! s’écria-t-il. — Au nom de qui. habitués à vivre sous les plus durs . La mer tendait à se prendre partout. Pour les phoques et les morses. il causait de piquantes morsures. De nombreuses plaques noirâtres. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensité. Disparais. 22 mars. était absolument inaccessible. elles allaient pardessous la banquise chercher des mers plus praticables. Au zénith brillait cette admirable Croix du Sud. et quand le vent fraîchissait. monsieur ! » Et ce disant. les préparatifs de départ furent commencés. le capitaine Nemo déploya un pavillon noir. Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro. Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute. Les glaçons se multipliaient sur l’eau libre. se retournant vers l’astre du jour dont les derniers rayons léchaient l’horizon de la mer : « Adieu. gelé pendant les six mois de l’hiver. à six heures du matin. capitaine ? — Au mien. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans la nuit. étalées à sa surface.degré.

tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable ! Cependant. quand les oiseaux. Je m’étais redressé sur mon lit et j’écoutais au milieu de l’obscurité. le cimetière de corail. je passai cette journée à mettre mes notes au net. ont émigré vers le nord. chassés par le froid. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le pensais. car la coque du Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. l’Atlantide. combien d’incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de Crespo. Vers le soir. depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce bord. C’est à ces trous qu’ils viennent respirer . il flottait déjà sous l’immense carapace glacée de la banquise. Aussi.climats. quand je fus précipité brusquement au milieu de la . les millions de la baie du Vigo. sans danger. le pôle sud ! Pendant la nuit. Mon esprit était tout entier à ses souvenirs du pôle. les réservoirs d’eau s’étaient remplis. il s’arrêta. Et maintenant.447 - . tous ces souvenirs. nous avions franchi quatorze mille lieues. Ces animaux ont l’instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. A une profondeur de mille pieds. le tunnel arabique. le retour commençait véritablement. Cependant. je fus réveillé par un choc violent. les pêcheries de Ceylan. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues. ces mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire. ne laissèrent pas mon cerveau sommeiller un instant. les feux de Santorin. A trois heures du matin. et le Nautilus descendait lentement. comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d’un chemin de fer. l’échouement du détroit de Torrès. Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence. et sur ce parcours plus étendu que l’Équateur terrestre. et il s’avança droit au nord avec une vitesse de quinze milles à l’heure. Son hélice battit les flots. passant de rêve en rêve. ils restaient sur ces parages glacés.

.448 - . Ned Land et Conseil entrèrent. « Qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-je. de plus. il indiquait une profondeur de trois cent soixante mètres.chambre. Heureusement. — Mille diables ! s’écria le Canadien. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. je le sais bien moi ! Le Nautilusa touché. sous le déplacement de la verticale se collaient aux tapisseries. répondis-je. je ne crois pas qu’il s’en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès. complètement immobile. et à en juger par la gîte qu’il donne. répondit Conseil. A ma grande surprise. répondit Conseil. — Je venais le demander à monsieur. Je consultai le manomètre. les vitrines. est-il revenu à la surface de la mer ? — Nous l’ignorons. Le Nautilus était donc couché sur tribord. et. avaient tenu bon. le Nautilus donnait une bande considérable après avoir touché. des voix confuses. Les meubles étaient renversés. demandai-je. — Mais au moins. « Qu’y a-t-il ? leur dis-je aussitôt. tandis que ceux de bâbord s’en écartaient d’un pied par leur bordure inférieure. Évidemment. solidement saisies par le pied. Je m’accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu’au salon qu’éclairait le plafond lumineux. — Il est facile de s’en assurer ». Les tableaux de tribord. Au moment où j’allais quitter le salon. A l’intérieur j’entendais un bruit de pas.

Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. personne. Nous quittâmes le salon. révélait une certaine inquiétude. sans lui répondre. Nous étions ainsi depuis vingt minutes. Il avait beau jeu pour s’emporter. Dans la bibliothèque. — Suivez-moi ». — Grave ? . capitaine ? — Non. dans cette partie qui représentait les mers australes. dis-je à mes deux compagnons. un accident cette fois. répondit-il. je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s’était servi au détroit de Torrès : « Un incident. Il observa silencieusement la boussole. Je supposai que le capitaine Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Je ne voulus pas l’interrompre. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son aise. le manomètre.— Il faut interroger le capitaine Nemo. lorsqu’il se tourna vers moi. et vint poser son doigt sur un point du planisphère. monsieur. — Mais où le trouver ? demanda Ned Land. Le mieux était d’attendre. Seulement. au poste de l’équipage. habituellement si impassible. dit Conseil. Sa physionomie. personne. Il ne sembla pas nous voir.449 - . Nous revînmes tous trois au salon. cherchant à surprendre les moindres bruits qui se produisaient à l’intérieur du Nautilus. quand le capitaine Nemo entra. quelques instants plus tard. A l’escalier central.

Pas une faute n’a été commise dans nos manœuvres. Toutefois. mais non résister aux lois naturelles. quelle est la cause de cet accident ? — Un énorme bloc de glace. — Le danger est-il immédiat ? — Non. — Le Nautilus s’est échoué ? — Oui. en se renversant. où il se trouve couché sur le flanc. » Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à cette réflexion philosophique..— Peut-être.. non de l’impéritie des hommes. C’est ce qui est arrivé. . sa réponse ne m’apprenait rien. il l’a ramené dans des couches moins denses. — Et cet échouement est venu ? . En somme. a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. Alors ils se retournent en grand. glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force. leur centre de gravité remonte. — D’un caprice de la nature. On peut braver les lois humaines.450 - . « Puis-je savoir. ils culbutent. on ne saurait empêcher l’équilibre de produire ses effets. L’un de ces blocs. monsieur. Puis. lui demandai-je. me répondit-il. une montagne entière s’est retournée. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs réitérés.

notre position ne sera pas changée. Dix minutes s’écoulèrent. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. » En effet. Les parois se rapprochaient de la verticalité. Voyez l’aiguille du manomètre. qui sait si nous n’aurions pas heurté la partie supérieure de la banquise. — Oui. « Enfin. avait remonté de cent cinquante pieds environ. Mais à ce moment. Évidemment. depuis la chute de l’iceberg. et jusqu’à ce qu’un obstacle arrête son mouvement ascensionnel. de manière à le remettre en équilibre ? — C’est ce qui se fait en ce moment. monsieur. lorsque le bloc s’arrêterait lui-même. il se redresserait. nous observions. nous sentions le redressement. — Mais flotterons-nous ? lui demandai-je. Le cœur ému. Personne de nous ne parlait.Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs. nous sommes droit ! m’écria-je. mais le bloc de glace remonte avec lui.451 - . Le Nautilus. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire. se dirigeant vers la porte du salon. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. dit le capitaine Nemo. Elle indique que le Nautilus remonte. le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. Sans doute. Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. le Nautilus se redressait un peu. Le capitaine Nemo ne cessait d’observer le manomètre. . si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux surfaces glacées ? Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation.

ou tout au moins emprisonnés.. Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité. rempli d’une eau tranquille. mais. Au-dessus et au-dessous. et de reprendre ensuite. puisque les réservoirs ne sont pas encore vidés. et mieux valait le maintenir entre deux eaux. un libre passage sous la banquise. les panneaux s’ouvrirent en ce moment. le Nautilus devra remonter à la surface de la mer. même muraille. d’une largeur de vingt mètres environ. Nous étions en pleine eau. et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée. Et alors.— Certainement. et je vis bientôt que. avait trouvé sur les murailles latérales deux points d’appui qui le maintenaient dans cette position. et que vidés. répondit-il. à une distance de dix mètres. Audessous. à quelques centaines de mètres plus bas. Le Nautilus était emprisonné dans un véritable tunnel de glace. ayant glissé peu à peu. sur chaque côté du Nautilus. et je ne répondis pas. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace. — Oui. Au-dessus. Oui ! nous l’avons échappé belle ! — Si c’est fini ! » murmura Ned Land. « Nous l’avons échappé belle ! dit alors Conseil. par ses ordres.452 - . parce que le bloc culbuté. En effet. parce que la surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond immense.. il aurait bientôt heurté la partie inférieure de la banquise. s’élevait une éblouissante muraille de glace. . ainsi que je l’ai dit . Il lui était donc facile d’en sortir en marchant soit en avant soit en arrière. on avait arrêté la marche ascensionnelle du Nautilus. D’ailleurs. faute de pouvoir renouveler l’air. » Le capitaine sortit.

« Qu’y a-t-il ? demandai-je. . — Oui ! dis-je. C’est superbe ! Je rage d’être forcé d’en convenir. chaque facette. On n’a jamais rien vu de pareil. C’était trop beau. suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Ned ? — Eh ! mille diables ! oui. chaque arête. « Que c’est beau ! Que c’est beau ! s’écria Conseil. jetait une lueur différente. et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des émeraudes. le salon resplendissait d’une lumière intense. C’est que la puissante réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. Mine éblouissante de gemmes. comme celle d’une lampe à travers les lames lenticulaires d’un phare de premier ordre. Et.453 - . Çà et là des nuances opalines d’une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l’œil ne pouvait soutenir l’éclat. s’il faut tout dire. un cri de Conseil me fit retourner. riposta Ned Land. je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l’homme ! » Ned avait raison. appliquait vivement ses mains sur ses paupières. c’est un admirable spectacle.Le plafond lumineux avait été éteint. N’est-ce pas. et cependant. Je ne saurais peindre l’effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés. — Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! » Conseil. ce disant. La puissance du fanal était centuplée. Tout à coup. dont chaque angle. Mais ce spectacle-là pourra nous coûter cher.

ajouta Conseil. Le Nautilus. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la rétine. — Et moi. emporté par son hélice. « Ma foi. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. — Quand nous reviendrons sur terre. blasés sur tant de merveilles de la nature. voyageait dans un fourreau d’éclairs. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace s’étaient alors changés en raies fulgurantes. Mais le Canadien ne manqua pas d’y jeter sa goutte d’eau froide.454 - . aveuglé ! » Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre. Enfin. Les panneaux du salon se refermèrent alors. Je compris ce qui s’était passé. . nos mains s’abaissèrent. que penserons-nous de ces misérables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habité n’est plus digne de nous ! » De telles paroles dans la bouche d’un impassible Flamand montrent à quel degré d’ébullition était monté notre enthousiasme. mais je ne pus supporter le feu qui la dévorait. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient.« Mais qu’as-tu. dit Conseil. lorsque les rayons solaires l’ont trop violemment frappée. Le Nautilus venait de se mettre en marche à grande vitesse. je ne l’aurais jamais cru. je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien. mon garçon ? — Je suis ébloui.

je voulais paraître plus rassuré que je ne l’étais réellement. et marchant à contre hélice. Soyez tranquille. Nous retournerons sur nos pas. obstrué de blocs. — Oui. un choc se produisit à l’avant du Nautilus. modifiant sa route. — Alors. dit Ned. — Oui. quelques heures de plus ou de moins. répéta Ned Land. le tunnel soit sans issue. tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. — Qu’importe.455 - . Je pensai donc que le capitaine Nemo. En tout cas. Il faut que. de ce côté. Voilà tout. Toutefois. « Ce sera un retard. ami Conseil.« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. « Nous revenons en arrière ? dit Conseil.. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s’accélérait. contre mon attente.. le Nautilus prit un mouvement rétrograde très prononcé. et nous sortirons par l’orifice sud. dis-je. nous n’y reviendrons pas ! » Il était alors cinq heures du matin. car ce tunnel sous-marin. la marche en avant ne pouvait être absolument enrayée. répondis-je. — Et alors ? . Je compris que son éperon venait de heurter un bloc de glace. pourvu qu’on sorte. il nous entraînait avec une grande rapidité. » En parlant ainsi. la manœuvre est bien simple. Ce devait être une fausse manœuvre. En ce moment. pourvu qu’on sorte ! » . n’offrait pas une navigation facile.

Je fermai le livre et repris ma promenade. Le manomètre indiquait que le Nautilus se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres. vitesse excessive dans un espace aussi resserré. Conseil. me dit : « Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ? — Très intéressant. s’étant approché de moi. Je me jetai bientôt sur un divan. la boussole. répondis-je. J’observais souvent les instruments suspendus à la paroi du salon. les minutes valaient des siècles. dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu’au moment où nous serons sortis de cette impasse. qu’il marchait à une vitesse de vingt milles à l’heure.Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque. et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement. et qu’alors. je tenais à la main l’ouvrage des Grands Fonds sous-marins.456 - . qu’il se dirigeait toujours au sud. — Comme il plaira à monsieur ». Mais le capitaine Nemo savait qu’il ne pouvait trop se hâter. Quelques heures s’écoulèrent. mes amis. — Je le crois. C’est le livre de monsieur que lit monsieur ! — Mon livre ? » En effet. Je ne m’en doutais même pas. répondit Conseil. Ned et Conseil se levèrent pour se retirer. « Restez. le loch. se taisaient. Un quart d’heure après. . Mes compagnons assis.

au-dessus. Je regardai le capitaine. . cette fois.457 - . » XVI FAUTE D'AIR Ainsi. J’allai à lui. et plus directement que si les mots eussent interprété notre pensée. Le capitaine prit alors la parole : « Messieurs. Conseil se taisait. L’iceberg en se retournant a fermé toute issue. le capitaine entra dans le salon. A l’arrière. il y a deux manières de mourir dans les conditions où nous sommes. un impénétrable mur de glace. au-dessous. — Oui. Le Nautilus ne bougeait plus. En ce moment. autour du Nautilus. un second choc eut lieu. « La route est barrée au sud ? lui demandai-je. Il s’était croisé les bras. — Nous sommes bloqués ? — Oui. Mes compagnons s’étaient rapprochés de moi. Je pâlis. dit-il d’une voix calme.A huit heures vingt-cinq. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frappé une table de son formidable poing. J’avais saisi la main de Conseil. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. » Cet inexplicable personnage avait l’air d’un professeur de mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves. Il réfléchissait. monsieur. Nous nous interrogions du regard.

notre réserve sera épuisée. reprit le capitaine Nemo. — De quel côté ? demandai-je. capitaine. répondis-je. Or. car nos réservoirs sont pleins. voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux. du moins. Nous ne marchons plus. capitaine.458 - . Je vais échouer le Nautilus sur le banc inférieur. en perçant la muraille qui nous entoure.« La première. Dans quarante-huit heures. c’est de mourir asphyxiés. reprit-il. soyons délivrés avant quarante-huit heures ! — Nous le tenterons. — Peut-on ouvrir les panneaux du salon ? — Sans inconvénient. — Eh bien. elle n’est pas à craindre. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim. » Le capitaine Nemo sortit. La seconde. revêtus de scaphandres. — Quant à l’asphyxie. mais ils ne donneront que deux jours d’air. et mes hommes. Bientôt des sifflements m’apprirent que l’eau s’introduisait dans les réservoirs. et déjà l’atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. Le Nautilus s’abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par . — Juste. Préoccupons-nous donc des chances d’écrasement ou d’asphyxie. c’est de mourir écrasés. car les approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous. attaqueront l’iceberg par sa paroi la moins épaisse. — C’est ce que la sonde nous apprendra.

qu’habile à manier le pic comme le harpon. ce n’est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes récriminations. mais nécessaire. mais je compte sur votre courage et sur votre énergie. nous voyions une douzaine d’hommes de l’équipage prendre pied sur le banc de glace. Quelques instants après. qui fut acceptée. — J’ajouterai. je rentrai dans le salon dont les vitres étaient découvertes. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned. Lorsque Ned fut habillé. la situation est grave. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Venez. si je puis être utile au capitaine. dis-je. posté près de Conseil. Je suis prêt à tout faire pour le salut commun. — Bien. — Il ne refusera pas votre aide. elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons électriques.une profondeur de trois cent cinquante mètres. il peut disposer de moi. . dis-je en tendant la main au Canadien. Ned. et. profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur. et parmi eux Ned Land. reconnaissable à sa haute taille.459 - . Le capitaine Nemo était avec eux. j’examinai les couches ambiantes qui supportaient le Nautilus. Quant aux lampes Ruhmkorff. — Monsieur. « Mes amis. » Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du Nautilus revêtaient leurs scaphandres. Ned. fait à la réserve du Nautilus. me répondit le Canadien. Chacun d’eux portait sur son dos l’appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un large continent d’air pur. Emprunt considérable. reprit-il.

De longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales . C’était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher. Après deux heures d’un travail énergique. il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. Conseil et moi. Telle était l’épaisseur de cet icefield.Avant de procéder au creusement des murailles. Le second du Nautilus nous dirigeait. Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joignîmes. ce qui eût entraîné de plus grandes difficultés. mais après quinze mètres. Au lieu de creuser autour du Nautilus. L’eau me parut singulièrement froide. Puis ses hommes la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. mais je me réchauffai promptement en maniant le pic. Bientôt. du moment que la paroi inférieure s’amincissait d’autant. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable opiniâtreté. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte. le capitaine Nemo fit dessiner l’immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Par un curieux effet de pesanteur spécifique. moins lourds que l’eau. qui s’épaississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. elles étaient encore arrêtées par l’épaisse muraille. Mes mouvements étaient très . puisque c’était la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. s’envolaient pour ainsi dire à la voûte du tunnel. il s’agissait d’en découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du Nautilus. Dès lors. Là dix mètres de parois nous séparaient de l’eau. et de gros blocs furent détachés de la masse. afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace. Ned Land rentra épuisé. ces blocs. Il était inutile de s’attaquer à la surface plafonnante.460 - . Mais peu importait.

et nous n’avons que pour deux jours d’air dans les réservoirs. après deux heures de travail. je trouvai une notable différence entre le fluide pur que me fournissait l’appareil Rouquayrol et l’atmosphère du Nautilus. et ses qualités vivifiantes étaient considérablement affaiblies. quand. le matin. revêtu de mon scaphandre. « Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons. que . nous n’avions enlevé qu’une tranche de glace épaisse d’un mètre sur la superficie dessinée. qu’une fois sortis de cette damnée prison. Mais. pour prendre quelque nourriture et quelque repos. Les couches d’eau éloignées de la fosse. répliqua Ned.461 - . bien qu’ils se produisissent sous une pression de trente atmosphères. je parcourus la masse liquide par une température de six à sept degrés au-dessous de zéro. Mais chacun l’avait envisagée en face. pendant la nuit. déjà chargé d’acide carbonique. Cependant. Suivant mes prévisions. il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette entreprise. en un laps de douze heures. En admettant que le même travail fût accompli par douze heures. je remarquai que les murailles latérales se rapprochaient peu à peu. — Sans compter. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps nécessaire à notre délivrance ? L’asphyxie ne nous auraitelle pas étouffés avant que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots ? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu’il renfermait ? La situation paraissait terrible. une nouvelle tranche d’un mètre fut enlevée à l’immense alvéole.libres. nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans communication possible avec l’atmosphère ! » Réflexion juste. L’air n’avait pas été renouvelé depuis quarante-huit heures. et tous étaient décidés à faire leur devoir jusqu’au bout. Quand je rentrai. soit environ six cents mètres cubes.

elle nous eût restitué le fluide vivifiant. produit de notre respiration.n’échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils. j’aurais dû être habitué à ces façons de parler ! Cette journée. mais à quoi bon. c’était quitter le Nautilus. « Je le sais. Ah ! que n’avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L’oxygène ne nous manquait pas. Quand je rentrai à bord. qui eût fait éclater comme du verre les parois du Nautilus ? Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. » Arriver premiers ! Enfin. et comment empêcher la solidification de ce milieu liquide. C’est un danger de plus. lorsque je fus revenu à bord ? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication. Vers le soir. c’était abandonner une atmosphère appauvrie et viciée. La seule chance de salut. Il s’agit d’arriver premiers. marquaient une tendance à se solidifier. pendant plusieurs heures. D’ailleurs. travailler. me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. la fosse s’était encore creusée d’un mètre. je maniai le pic avec opiniâtreté. c’était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils. J’y avais bien songé. mais je ne vois aucun moyen d’y parer. Ce travail me soutenait. A quoi bon risquer d’abattre cette énergie qu’ils employaient au pénible travail du sauvetage ? Mais. je faillis être asphyxié par l’acide carbonique dont l’air était saturé. c’est d’aller plus vite que la solidification. avait envahi toutes les parties du . puisque l’acide carbonique. En présence de ce nouveau et imminent danger. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes piles. Voilà tout. que devenaient nos chances de salut.462 - .

écrasé par cette eau qui se faisait pierre. — Oui ! dis-je. Mon pic fut près de s’échapper de mes mains. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment. il eût fallu remplir des récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. Il était évident qu’elles se rejoindraient avant que le Nautilus fût parvenu à se dégager. un supplice que la férocité des sauvages n’eût pas même inventé. Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. A quoi bon creuser. et lancer quelques colonnes d’air pur à l’intérieur du Nautilus. Le désespoir me prit un instant. je repris mon travail de mineur en entamant le cinquième mètre.navire. Sans cette précaution. Pour l’absorber. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise s’épaississaient visiblement. Mon scaphandre ôté. La muraille de tribord s’était avancée à moins de quatre mètres de la coque du Nautilus. travaillant lui-même. et rien ne la pouvait remplacer Ce soir-là. Il me semblait que j’étais entre les formidables mâchoires d’un monstre qui se rapprochaient irrésistiblement. mais que faire ? . passa près de moi. cette matière manquait à bord. Or. Le lendemain.463 - . le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs. En ce moment. dirigeant le travail. si je devais périr étouffé. « Monsieur Aronnax. me dit-il. il faut tenter quelque héroïque moyen. 26 mars. Nous rentrâmes à bord. nous ne nous serions pas réveillés. le capitaine Nemo. je l’accompagnai dans le salon.

peut-être. elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent. éclater les pierres les plus dures ! Ne sentez-vous pas qu’elle serait un agent de salut au lieu d’être un agent de destruction ! — Oui. comme elle fait. les parois latérales se resserrent. — Je le sais. demandai-je. La congélation nous gagne de tous les côtés. mais sur nous-mêmes. que cette congélation de l’eau nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification. dit-il. mais il ne reste pas dix pieds d’eau à l’avant ou à l’arrière du Nautilus. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature. Il faut l’enrayer.464 - . l’air des réservoirs nous permettra-t-il de respirer à bord ? » Le capitaine me regarda en face. monsieur. — Combien de temps. Depuis cinq jours. devais-je m’étonner de cette réponse ? Le 22 mars. le Nautilus s’était plongé sous les eaux libres du pôle. si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette pression sans en être écrasé ? — Eh bien ? demandai-je.— Ah ! s’écria-t-il. Nous étions au 26. ne saisissant pas l’idée du capitaine. nous vivions sur les réserves du bord ! Et ce qui . Non seulement. « Après-demain. les réservoirs seront vides ! » Une sueur froide m’envahit. Il faut s’opposer à cette solidification. Mais quelque résistance à l’écrasement que possède le Nautilus. en se gelant. il ne pourrait supporter cette épouvantable pression et s’aplatirait comme une feuille de tôle. Et cependant. reprit-il. — Ne comprenez-vous pas. capitaine.

— Essayons. monsieur. — Oui. » Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l’extérieur.restait d’air respirable. mon impression est tellement vive encore. En quelques minutes. une idée lui traversait l’esprit. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu’une eau nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. constamment injectée par les pompes du Nautilus. Mais il paraissait la repousser. Ils se chargèrent d’eau. qu’une terreur involontaire s’empare de tout mon être. monsieur le professeur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement restreint. après avoir seulement traversé les appareils. et que l’air semble manquer à mes poumons ! Cependant. et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l’eau potable par évaporation. Est-ce que des jets d’eau bouillante. n’élèveraient pas la température de ce milieu et ne retarderaient pas sa congélation ? — Il faut l’essayer. immobile. Au moment où j’écris ces choses. Il se répondait négativement à luimême. cette eau avait atteint cent degrés. le capitaine Nemo réfléchissait. puisée à la mer. . ces mots s’échappèrent de ses lèvres ! « L’eau bouillante ! murmura-t-il. Enfin.465 - . — L’eau bouillante ? m’écriai-je. arrivait bouillante aux corps de pompe. silencieux. dis-je résolument. il fallait le conserver aux travailleurs. Visiblement. La chaleur développée par les piles était telle que l’eau froide.

dis-je au capitaine. ce sentiment d’angoisse fut porté en moi à un degré violent. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. six mètres de glace avaient été arrachés de l’alvéole. C’étaient encore quarante-huit heures de travail. après avoir suivi et contrôlé par de nombreuses remarques les progrès de l’opération. Une lourdeur intolérable m’accabla. Il me prenait la main. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant. et qui se raréfiait de plus en plus. J’étais étendu sans force. Le lendemain. Mon brave Conseil. me répondit-il. » Pendant la nuit.L’injection commença. le thermomètre n’en marquait que quatre. C’était un degré de gagné. Nous ne serons pas écrasés. Aussi. et je l’entendais encore murmurer : « Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d’air à monsieur ! » . Deux heures plus tard. Une torpeur morale s’empara de moi. Vers trois heures du soir. Des bâillements me disloquaient les mâchoires. il m’encourageait. pris des mêmes symptômes. cette journée alla-t-elle toujours en empirant. je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification. Quatre mètres seulement restaient à enlever. Nous n’avons plus que l’asphyxie à craindre.466 - . et trois heures après. presque sans connaissance. Mais comme la congélation de l’eau de mer ne se produit qu’à moins deux degrés. « Nous réussirons. — Je le pense. ne me quittait plus. souffrant des mêmes souffrances. la température de l’eau remonta a un degré au-dessous de zéro. le thermomètre marquait extérieurement six degrés au-dessous de zéro. 27 mars. indispensable à la respiration. L’air ne pouvait plus être renouvelé à l’intérieur du Nautilus.

sans une défaillance. trouvant trop lents la pioche et le pic. Le lendemain. résolut d’écraser la couche de glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Le capitaine Nemo donnait l’exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. Ce jour-là. Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. avec quelle hâte. le sixième de notre emprisonnement. . Pas un atome pour le Nautilus ! Lorsque je rentrai à bord. Sa tâche accomplie. ma respiration était oppressée.Les larmes me venaient aux yeux de l’entendre parler ainsi. chacun remettait à ses compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Quelle nuit ! Je ne saurais la peindre. Les bras se fatiguaient. il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l’atmosphère viciée du bord. toujours calme. Aux douleurs de tête se mêlaient d’étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. L’heure arrivait. était intolérable à l’intérieur. à tous. mais qu’étaient ces fatigues. personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son travail sous les eaux. le capitaine Nemo. avec quel bonheur.467 - . nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée. Quelques hommes de l’équipage râlaient. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Ce jour-là. Le peu qui restait devait être conservé aux travailleurs. Mais les réservoirs étaient presque vides d’air. qu’importaient ces blessures ! L’air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait ! Et cependant. sans un murmure. les mains s’écorchaient. je fus à demi suffoqué. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Si notre situation.

La glace craqua avec un fracas singulier. nous écoutions. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. ses réservoirs d’eau s’emplissant. pareil à celui du papier qui se déchire. Un dénivellement se produisit. D’après son ordre.468 - . il combinait. accroissant de cent mille kilogrammes le poids du Nautilus. Il pensait. il descendit et s’embotta dans l’alvéole. En ce moment. c’est-à-dire soulevé de la couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête. Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace qui n’avait pas un mètre d’épaisseur et que les sondes avaient trouée en mille endroits. Lorsqu’il flotta on le hala de manière à l’amener audessus de l’immense fosse dessinée suivant sa ligne de flottaison. et la double porte de communication fut fermée. « Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille. espérant encore. . Nous attendions. Je la pressai dans une convulsion involontaire. le bâtiment fut soulagé.Cet homme avait conservé son sang-froid et son énergie. et le Nautilus s’abaissa. Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres cubes d’eau s’y précipitèrent. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. j’entendis bientôt des frémissements sous la coque du Nautilus. Je saisis sa main. Puis. tout l’équipage rentra à bord. Je ne pus lui répondre. il agissait. oubliant nos souffrances.

Au lieu de le respirer. mes deux braves amis.469 - . Mes muscles ne pouvaient se contracter. Quelques atomes d’air restaient encore au fond d’un appareil. Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu’à la mer libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant ! A demi étendu sur un divan de la bibliothèque. je respirai avec volupté.. ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus repousser l’appareil. et nous entraîna vers le nord. . le manomètre indiqua un mouvement ascensionnel. et.Tout à coup. Les heures qui s’écoulèrent ainsi. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Soudain je revins à moi. Après quelques minutes. Quelques bouffées d’air pénétraient dans mes poumons. Ma face était violette. et pendant quelques instants. emporté par son effroyable surcharge. qui se sacrifiaient pour me sauver.. L’hélice. Ils me tinrent les mains. le Nautilus s’enfonça comme un boulet sous les eaux. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous franchi la banquise ? Non ! C’étaient Ned et Conseil. c’est-à-dire qu’il tomba comme il eût fait dans le vide ! Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt commencèrent à chasser l’eau des réservoirs. mes facultés suspendues. je suffoquais. ils l’avaient consacré pour moi. tandis qu’ils suffoquaient. mes lèvres bleues. je n’entendais plus. je ne saurais les évaluer. fit tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons. Mais j’eus la conscience de mon agonie qui commençait. marchant à toute vitesse. Je ne voyais plus. Je compris que j’allais mourir. Bientôt même. notre chute fut enrayée.

Nous. Le Nautilus marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles à l’heure. Les malheureux. Il le crevait peu à peu. et enfin. Il se tordait dans les eaux. le manomètre indiqua que nous n’étions plus qu’à vingt pieds de la surface. au contraire.Mes regards se portèrent vers l’horloge. Un simple champ de glace nous séparait de l’atmosphère. Peut-être le Canadien m’y avait-il transporté. la brise elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse ! . nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de cette atmosphère. je humais l’air vivifiant de la mer. emporté par un élan suprême. XVII DU CAP HORN À L'AMAZONE Comment étais-je sur la plate-forme. Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons étaient-ils morts avec lui ? En ce moment. Je sentis. il attaqua l’ice-field par en dessous comme un formidable bélier. Puis. et l’air pur s’introduisit à flots dans toutes les parties du Nautilus. Le panneau fut ouvert. qu’il prenait une position oblique. Une introduction d’eau avait suffi pour rompre son équilibre. il s’élança sur la surface glacée qu’il écrasa de son poids. on pourrait dire arraché.470 - . Ne pouvait-on le briser ? Peut-être ! En tout cas. Mais je respirais. Il était onze heures du matin. en effet. donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait. poussé par sa puissante hélice. le Nautilus allait le tenter. nous n’avions pas à nous modérer. ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu’on leur présente. trop longtemps privés de nourriture. Nous devions être au 28 mars. Mes deux compagnons s’enivraient près de moi de ces fraîches molécules. abaissant son arrière et relevant son éperon. se retirait. et c’était la brise. je ne saurais le dire.

Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. lorsque je regardai autour de moi. . il ne parlait pas. Pas même le capitaine Nemo.« Ah ! faisait Conseil. « Bon ! monsieur le professeur. Ned et Conseil avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette longue agonie. mais il ouvrait des mâchoires à effrayer un requin. Aucun n’était venu se délecter en pleine atmosphère. Il y en a pour tout le monde. Votre existence valait plus que la nôtre. elle ne valait pas plus. tu as bien souffert.471 - . Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien « tirait » comme un poêle en pleine combustion. Les étranges marins du Nautilus se contentaient de l’air qui circulait à l’intérieur. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dévouement. » Quant à Ned Land. mon brave Conseil. Ce n’était qu’une question d’arithmétique. Personne n’est supérieur à un homme généreux et bon. que c’est bon. me répondit Ned Land. Donc il fallait la conserver. je vis que nous étions seuls sur la plateforme. l’oxygène ! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Les forces nous revinrent promptement. et vous l’êtes ! — C’est bien ! c’est bien ! répétait le Canadien embarrassé — Et toi. Aucun homme de l’équipage. et. cela ne vaut pas la peine d’en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. repondis-je. Ned. — Non.

quand je quitterai cet infernal Nautilus. reprit Ned Land. D’ailleurs.472 - . Il me manquait bien quelques gorgées d’air. » Conseil. — Sans doute. — Au fait. et ici le soleil. » A cela je ne pouvais répondre.— Mais pas trop. mais il reste à savoir si nous rallions le Pacifique ou l’Atlantique. puisque nous allons du côté du soleil. Cela me coupait. que devenaient les projets de Ned Land ? . Il compléterait ainsi son tour du monde sous-marin. — Oui. — Dont j’abuserai. reprit Ned Land.. et reviendrait vers ces mers où le Nautilus trouvait la plus entière indépendance. le droit de vous entraîner avec moi. mais je crois que je m’y serais fait. répondis-je vivement ému.. « Mes amis. Mais si nous retournions au Pacifique. allons-nous du bon côté ? — Oui. — Hein ? fit Conseil. c’est-à-dire les mers fréquentées ou désertes. comme on dit. c’est le nord. riposta le Canadien. dit Conseil. loin de toute terre habitée.. le respir. nous sommes liés les uns aux autres pour jamais. pour tout dire à monsieur. je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. et je craignais que le capitaine Nemo ne nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes de l’Asie et de l’Amérique. répondis-je.. n’acheva pas. confus de s’être jeté dans la banalité. et vous avez sur moi des droits.

— Surtout quand nous l’aurons quitté ! » riposta Ned Land. — En tout cas. — Son capitaine voudrait-il. Le capitaine Nemo ne paraissait plus. Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. répondit le Canadien. il devint évident.Nous devions. . répondit Conseil. à ma grande satisfaction. c’est un maître homme que ce capitaine Nemo. nous lui fausserons compagnie auparavant. J’appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations. Ned. affronter le pôle nord. avant peu. dit le Canadien. Le Nautilus marchait rapidement. après le pôle sud. et le cap mis sur le promontoire de Horn. « Bonne nouvelle. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s’effaçait de notre esprit. Le point reporté chaque jour sur le planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. mais où va le Nautilus ? — Je ne saurais le dire. ajouta Conseil. le 31 mars. Le cercle polaire fut bientôt franchi. Nous étions par le travers de la pointe américaine.473 - . ce soir-là. et nous ne regretterons pas de l’avoir connu. que nous revenions au nord par la route de l’Atlantique. ni sur la plate-forme. ni dans le salon. être fixés sur ce point important. Or. à sept heures du soir. Nous ne songions qu’à l’avenir. et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ? Il ne faudrait pas l’en défier. — Eh bien.

La côte me parut basse. ces varechs porte-poires. Elle servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de mollusques. empâtées dans les concrétions coralligènes. Par les vitres du salon. véritables câbles. monsieur. je vis de longues lianes.474 - . très résistants. ils servent souvent d’amarres aux navires. des crabes. à sommet très aigu. plus gros que le pouce. qui. Là. suivant qu’il est voilé ou dégagé de vapeurs. lorsque le Nautilus remonta à la surface des flots. C’était la Terre du Feu. un baromètre naturel. mon ami. Une autre herbe. nous eûmes connaissance d’une côte à l’ouest. et 67°50’et 77°15’de longitude ouest. bloc pyramidal de schiste. ils mesuraient jusqu’à trois cents mètres de longueur . « annonce le beau ou le mauvais temps ». à laquelle les premiers navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s’élevaient des huttes indigènes. des seiches. mais au loin se dressaient de hautes montagnes. à feuilles longues de quatre pieds. — Oui. Je crus même entrevoir le mont Sarmiento. et des fucus gigantesques. avec leurs filaments visqueux et polis. connue sous le nom de velp. me dit Ned Land. qui ne m’a jamais trompé quand je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. tapissait les fonds. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d’îles qui s’étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large.Le lendemain. ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel. les phoques et les . dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons. quelques minutes avant midi. C’était un présage de beau temps Il se réalisa. « Un fameux baromètre. rentré sous les eaux. se rapprocha de la côte qu’il prolongea à quelques milles seulement. entre 53° et 56° de latitude australe. élevé de deux mille soixante-dix mètres audessus du niveau de la mer. Le Nautilus. premier avril. » En ce moment.

Tantôt elles figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse. faisaient autrefois partie des terres magellaniques. qui leur imposa le nom de DavisSouthern Islands. les chrysaores particulières aux mers des Malouines. non sans raison. et surtout des boulerots. tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes. Je pensai donc. suivant la méthode anglaise. Sur ces fonds gras et luxuriants. Richard Hawkins les appela Maiden-Islands. mélangeant la chair du poisson et les légumes de la mer. tantôt c’était une corbeille renversée d’où s’échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. des . le lendemain. j’observai spécialement des osseux appartenant au genre gobie. reconnaître les âpres sommets. et les plus belles du genre. Les Malouines furent probablement découvertes par le célèbre John Davis. îles de la Vierge. Des oies et des canards s’abattirent par douzaines sur la plateforme et prirent place bientôt dans les offices du bord. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure de tentacules. par des pêcheurs de Saint-Malo. Vers le soir. La profondeur de la mer était médiocre. Elles furent ensuite nommées Malouines. nos filets rapportèrent de beaux spécimens d’algues.loutres se livraient à de splendides repas. rayée de lignes d’un rouge brun et terminée par douze festons réguliers . et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de moules qui sont les meilleures du monde. Sur ces parages. et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd’hui. J’admirai également de nombreuses méduses.475 - . mais ce ne sont que des nuages. En fait de poissons. il se rapprocha de l’archipel des Malouines. J’aurais voulu conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes . le Nautilus passait avec une extrême rapidité. dont je pus. que ces deux îles. Plus tard. entourées d’un grand nombre d’îlots. longs de deux décimètres. au commencement du dix-huitième siècle.

le Nautilus s’immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et suivit la côte américaine. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon. Vers onze heures du matin. et le 9 avril.ombres. Le capitaine Nemo ne se montrait pas. pas un oiseau. et il suivait les longues sinuosités de l’Amérique méridionale. au grand déplaisir de Ned Land. et. tantôt à sa surface. Le Nautilus dépassa le large estuaire formé par l’embouchure de la Plata. La coupe géologique de l’Océan figure jusqu’aux petites Antilles une falaise de six kilomètres. le 4 avril. des plus rapides qui soient. n’aimait pas le voisinage de ces côtes habitées du Brésil. taillée à pic. par le travers de l’Uruguay. tantôt sous l’Océan. En cet endroit. et nous passâmes au large du cap Frio. une autre muraille non moins considérable. qui fondent et s’évaporent hors de leur élément natal. au soir. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres. Le capitaine Nemo. et se trouva. Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous l’horizon. et les curiosités naturelles de ces mers échappèrent à toute observation. et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. Jusqu’au 3 avril. Sa direction se maintenait au nord. Pas un poisson. nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l’Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le Nautilus s’écarta de nouveau.476 - . le tropique du Capricorne fut coupé sur le trente-septième méridien. car il marchait avec une vitesse vertigineuse. à la hauteur des îles du cap Vert. qui . ne pouvaient nous suivre. des apparences. nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie. mais à cinquante milles au large. Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours.

Le fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. le Nautilus ne quitta pas la surface de la mer. Je me dédommageai facilement de ce retard par d’intéressantes études. et entre autres espèces. vaste estuaire dont le débit est si considérable qu’il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues. J’en parle surtout d’après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du Nautilus. le phyctalis protexta. cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et levées sur ses observations personnelles. Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril. petit tronc cylindrique. L’Équateur était coupé. car je ne voulais pas le pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté. Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts. De mon côté. de belles phyctallines. et la terre nous réapparut à l’ouvert du fleuve des Amazones. A vingt milles dans l’ouest restaient les Guyanes. Ned Land le comprit sans doute. et les lames furieuses n’auraient pas permis à un simple canot de les affronter. il se releva subitement. agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges que couronne un merveilleux épanouissement de . je ne fis aucune allusion à ses projets de fuite.477 - . et son chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en zoophytes. originaire de cette partie de l’Océan. Pendant deux jours. appartenant à la famille des actinidiens. ces eaux désertes et profondes furent visitées au moyen des plans inclinés. Mais le vent soufflait en grande brise. Mais le 11 avril.enferment ainsi tout le continent immergé de l’Atlantide. une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile refuge. C’étaient. en poissons et en reptiles. pour la plupart. Le Nautilus fournissait de longues bordées diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. car il ne me parla de rien.

dont le museau est très obtus et blanc de neige. sortes de triangles isocèles rougeâtres. situé près des narines. je notai diverses espèces. tête verdâtre. curieux animaux que le courant de l’Amazone avait dû entraîner jusqu’en mer. de petits squales d’un mètre. à queue longue et déliée. le corps peint d’un beau noir. des olives-porphyres. que les naturalistes de l’antiquité classaient parmi les poissons-volants. à lignes régulièrement entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. et qui sont munis d’une lanière charnue très longue et très déliée . à nuances chatoyantes comme la gorge d’un pigeon. à museau pointu. sortes d’anguilles. iris des yeux cerclé d’or. ventre brun argenté semé de taches vives. mais très exacte. armées d’un long aiguillon dentelé .tentacules. car ils habitent les eaux douces . le curassavien dont les flancs pointillés brillent d’une éclatante couleur d’or. des seiches excellentes à manger. Quant aux mollusques. appartenant au genre des apléronotes. et le caprisque violet clair. des hyales translucides. dont les dents. dos gris bleuâtre. scombres.478 - . et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers . auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l’aspect de chauvessouris. Je termine là cette nomenclature un peu sèche. des raies tuberculées. semblables à des scorpions pétrifiés. longues de quinze pouces. se recourbent en arrière. gris et blanchâtres de peau. par la série des poissons osseux que j’observai : passans. des ptérocères fantaisistes. a fait surnommer licornes de mer . et qui servent principalement d’appât pour la pêche de la morue. disposées sur plusieurs rangs. d’un demi-mètre. longues sardines de trois décimètres. Parmi les cartilagineux : des pétromizons-pricka. mais que leur appendice corné. ils consistaient en produits que j’avais déjà observés. et certaines espèces de calmars. des turritelles. des argonautes. des lophies-vespertillions. Des poissons de ces parages que je n’avais pas encore eu l’occasion d’étudier. enfin quelques espèces de batistes. odontagnathes aiguillonnés. nageoires violettes. resplendissant d’un vif éclat argenté .

guares. la queue coupée. à chair grasse. ont le goût de l’anguille. chrysoptères. qui tenait à son poisson. essayait de se retourner par des mouvements convulsifs. pourvus de deux nageoires anales . labres demi-rouges. » C’était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la troisième personne ». acanthures-noirauds. Cet « et cœtera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause. et.479 - . ferme. revêtus d’écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales . il le saisit à deux mains. le voilà renversé. et faisait tant d’efforts qu’un dernier soubresaut allait la précipiter à la mer. centronotes-nègres. rougeâtre en dessus. avant que je ne pusse l’en empêcher. Mais Conseil. sur lesquels l’or et l’argent mêlent leur éclat à ceux du rubis et de la topaze . à teintes noires. spares-queues-d’or. les jambes en l’air. à teintes orange . Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui. et secs. longs poissons de deux mètres. etc. spares-pobs. et que leurs propriétés phosphorescentes trahissent au milieu des eaux . eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. très lisse de peau. Aussitôt. se précipita sur lui. . avec de grandes taches rondes d’un bleu foncé et cerclées de noir. anableps de Surinam. dont la chair est extrêmement délicate. blanche. et criant : « Ah ! mon maître. Étendue sur la plate-forme. mon maître ! Venez à moi. paralysé d’une moitié du corps. frais. à langue fine. elle se débattait. le goût du saumon fumé . et terminée par une nageoire bilobée. sciènes-coro à caudales d’or. Elle était blanche en dessous. que l’on pêche avec des brandons. qui.

Le lendemain. 12 avril. tant est grande la puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés.480 - . vers l’embouchure du Maroni. et quand il reprit ses sens. riposta Conseil. la cumana. comme le dugong et le stellère. longs de six à sept mètres. c’est une torpille qui t’a mis dans ce déplorable état. mon ami. J’appris à Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un tôle . C’étaient des manates qui. » Ce qu’il fit le soir même. appartiennent à l’ordre des syréniens. L’infortuné Conseil s’était attaqué à une torpille de la plus dangereuse espèce. nous le frictionnions à bras raccourcis. Et comment ? — En le mangeant. sous-ordre des sélaciens. paisibles et inoffensifs. cet éternel classificateur murmura d’une voix entrecoupée : « Classe des cartilagineux. devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. mais je me vengerai de cet animal. — Ah ! monsieur peut m’en croire. répondis-je. à branchies fixes. Ce bizarre animal. mais par pure représaille. foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance. genre des torpilles ! » — Oui.Le Canadien et moi. Là vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. le Nautilus s’approcha de la côte hollandaise. ordre des chondroptérygiens. dans un milieu conducteur tel que l’eau. pendant la journée. famille des raies. Ces beaux animaux. nous l’avions relevé. car franchement c’était coriace.

Ce sont eux. d’approvisionner les cambuses d’une chair excellente. et le mal s’est irrésistiblement développé depuis l’embouchure du Rio de la Plata jusqu’aux Florides ! » Et s’il faut en croire Toussenel. en effet. qui. Cette chasse ne fut pas intéressante. Alors.important. C’étaient des échénéïdes. que Dieu avait chargés d’écumer la surface des mers ». encombrées de poulpes. tant ces mers se montraient giboyeuses. de calmars. de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. sans dédaigner ces théories. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales . l’équipage du Nautilus s’empara d’une demi-douzaine de manates. vint encore accroître les réserves du Nautilus. ce qui s’est produit. « Et savez-vous. doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les agglomérations d’herbes qui obstruent l’embouchure des fleuves tropicaux. Il s’agissait. furent emmagasinés à bord. Le chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus. de méduses. destinée à être séchée. ce fléau n’est rien encore auprès de celui qui frappera nos descendants. supérieure à celle du bœuf et du veau. ces races utiles ? C’est que les herbes putréfiées ont empoisonné l’air. ajoutai-je. Plusieurs milliers de kilos de viande. elles deviendront de vastes foyers d’infection. c’est la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. comme les phoques. depuis que les hommes ont presque entièrement anéanti. lorsque les mers seront dépeuplées de baleines et de phoques. et l’air empoisonné. une pêche. puisque leurs flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs. Les végétations vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides. Ce jour-là.481 - . singulièrement pratiquée. Les manates se laissaient frapper sans se défendre. en effet. Cependant.

ce qui lui permet d’adhérer aux objets à la façon d’une ventouse. et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient. La pêche terminée. en effet. commencèrent aussitôt leur rôle et allèrent se fixer au plastron des tortues. car le moindre bruit les éveille. une longue corde amarrée à bord par l’autre bout. couverte de plaques cornées grandes. Leur ténacité était telle qu’ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. c’était l’échénélde ostéochère. Les échénéïdes. En outre. transparentes. appartient à cette espèce. particulier à cette mer. larges d’un mètre. et leur solide carapace est à l’épreuve du harpon. entre lesquelles l’animal peut opérer le vide. En cet endroit. le Nautilus se rapprocha de la côte. avec mouchetures blanches et jaunes. On prit ainsi plusieurs cacouannes.mobiles. . Il eût été difficile de s’emparer de ces précieux reptiles. elles étaient excellentes au point de vue comestible. Leur carapace. Mais l’échénéïde devait opérer cette capture avec une sûreté et une précision extraordinaires. a mesure qu’ils les prenaient. est un hameçon vivant. Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements. que j’avais observé dans la Méditerranée. Mais celui dont il s’agit ici. Cet animal. un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface des flots. brunes. les rendaient très précieuses. les déposaient dans des bailles pleines d’eau. et à cet anneau. Nos marins. minces. jetés à la mer. qui pesaient deux cents kilos. qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur a la ligne. Le rémora.482 - . On les halait à bord. ainsi que les tortues franches qui sont d’un goût exquis.

Ce fut de poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ? Une semblable démarche me répugnait. Mais en plein Océan.Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l’Amazone. XVIII LES POULPES Pendant quelques jours. la nuit venue. semés d’îles et sillonnés de steamers. mais tout de nous seuls. J’aperçus un instant leurs pitons élevés. fréquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. et. Nous avions fait dix-sept mille lieues. fut très décontenancé. puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mètres . le Nautilus regagna la haute mer. Conseil et moi. il ne fallait plus y songer. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus. Suivant moi. soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d’une île à l’autre. elle ne pouvait aboutir. soit en gagnant une terre. le Nautilus s’écarta constamment de la côte américaine. Cependant. l’eau n’eût pas manqué sous sa quille. La fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s’emparer du canot à l’insu du capitaine. probablement ces parages. D’ailleurs. nous eûmes une assez longue conversation à ce sujet. depuis quelque . ne convenaient pas au capitaine Nemo. il n’y avait pas de raison pour que cela finît. et. à une distance de trente milles environ. nous eûmes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe.483 - . Le 16 avril. Il ne voulait pas. comme le disait Ned Land. qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. Il me fit donc une proposition à laquelle je ne m’attendais pas. évidemment. mais. Le Canadien. La Canadien.

il se plaisait à m’expliquer les merveilles sous-marines . nous n’avions pas rompu avec l’humanité. Si l’on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud. qui va où il veut. maintenant il m’abandonnait à mes études et ne venait plus au salon. Pour mon compte. je ne voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles. ni Ned. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? Cependant. je voulais que. Quel changement s’était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n’avais rien à me reprocher. non pour lui-même. je comprenais une telle existence. Cette nourriture saine. entre autres zoophytes. Si cette démarche n’obtenait aucun résultat. cette uniformité de température. ni Conseil. Il paraissait m’éviter. rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. des galères connues sous le nom de physalie spélagiques. qui est chez lui. je ne devais pas espérer qu’il fût homme à nous rendre la liberté. J’avais maintenant le droit d’écrire le vrai livre de la mer. ni moi. et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret. cette régularité d’existence. nous ne nous étions jamais mieux portés. à dix mètres audessous de la surface des flots. sortes de grosses vessies oblongues. Je ne le rencontrais qu’à de rares intervalles.temps. J’ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. pour un capitaine Nemo. qui par des voies mystérieuses pour les autres. elle pouvait raviver ses soupçons. par les panneaux ouverts. et ce livre. plus retiré. que de produits intéressants j’eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C’étaient. plus tôt que plus tard.484 - . cette atmosphère salubre. marche à son but. Là encore. moins sociable. Autrefois. ne donnaient pas prise aux maladies. tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de . Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d’agir. cet homme devenait plus sombre. à reflets nacrés. Mais nous. dans ces eaux des Antilles. il pût voir le jour.

des étoiles de mer. parmi les articulés. dont . Que d’autres échantillons merveilleux et nouveaux j’eusse encore observés. s’appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. charmantes méduses à l’œil. se levaient sur l’horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchâtres. par nuées. flottant comme une épave de navire. corsetés de raies d’or de la tête à la queue. allongés et charnus. passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse . ornés de bandelettes émeraude. véritables chefs-d’œuvre de bijouterie consacrés autrefois à Diane. des pomacanthes-dorés. véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif.485 - .soie . habillés de velours et de soie. qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. particulièrement recherchés des riches Romains. le milieu du dos un peu bombé. de charmantes pentacrines tête de méduse. Alors la vie animale n’était plus représentée que par des encrines. des annélides longs d’un mètre et demi. à dents courtes et aiguës. des clupanodons de quinze pouces s’enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes . C’étaient. les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête. et dont le proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin. couverts de petites écailles. Puis. armés d’une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs. dans l’embranchement des poissons. apparaissent des surmulets. énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres. et des sélènes argentées. aux nageoires jaunes. des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue . des scombres de seize décimètres. appartenant à l’espèce des albicores. à la mâchoire proéminente. des bobies plumiers. des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante. si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches profondes ! Ses plans inclinés l’entraînèrent jusqu’à des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine . des raies-molubars. la nageoire pectorale triangulaire. et qui. dignes de leur nom. C’étaient des balistes américains pour lesquels la nature n’a broyé que du blanc et du noir. C’étaient. agitant leurs resplendissantes nageoires .

de fucus gigantesques. nous fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles Lucayes. un véritable espalier d’hydrophytes digne d’un monde de Titans. Là s’élevaient de hautes falaises sous-marines. des clios particuliers aux mers des Antilles.486 - . disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Conseil. des calmars. par les vitres du Nautilus presque immobile. mollusques littoraux de grande espèce. dis-je. des l’ambres à longues pattes. des quenottes sanglantes et des fissurelles. Ned et moi. Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. Cependant. ce sont là de véritables cavernes à poulpes. Il était environ onze heures. des crabes violacés. de simples calmars. nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents mètres. Le 20 avril. de laminaires géants. murailles droites faites de blocs frustes disposés par larges assises. de la classe des céphalopodes ? . Ces roches étaient tapissés de grandes herbes. des troques. — Quoi ! fit Conseil. je n’apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articulés de la division des brachioures. et je ne serais pas étonné d’y voir quelques-uns de ces monstres. De ces plantes colossales dont nous parlions. « Eh bien.la tige droite supportait un petit calice. entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n’éclairaient pas jusqu’au fond. quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes algues.

Des savants. monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques ? — Eh ! qui diable y a jamais cru ? s’écria le Canadien. mais pour mon compte. je suis bien décidé à n’admettre l’existence de ces monstres que lorsque je les aurai disséqués de ma propre main. Je voudrais contempler face à face l’un de ces poulpes dont j’ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner des navires dans le fond des abîmes.. Conseil. riposta Conseil. car je n’aperçois rien. ça se nomme des krak. — C’est probable. — Nous avons eu tort. — Jamais on ne me fera croire. — Krakens. Nous avons bien cru au narval de monsieur. des poulpes de grande dimension. Conseil. — Je le regrette répliqua Conseil. — Pourquoi pas ? répondit Conseil. — Sans doute ! mais d’autres y croient sans doute encore. — Craque suffit. peut-être ! . — Ainsi.— Non. répondit ironiquement le Canadien. ami Ned.. Mais l’ami Land s’est trompé.487 - . dis-je. sans doute. achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon. — Pas des pêcheurs. dit Ned Land. — Beaucoup de gens. que de tels animaux existent. me demanda Conseil. Ces bêtes-là.

il a raison. — Oui. C’était un tableau qui représentait le poulpe en question ! — Bon ! fit Ned Land. éclatant de rire. — Oui.— Pardon. dit Conseil de l’air le plus sérieux du monde. je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entraînée sous les flots par les bras d’un céphalopode. et vous savez ce qu’il faut penser des légendes en matière . mais le sujet qu’il représente est tiré d’une légende. Ned. dans une église. — Vous avez vu cela ? demanda le Canadien. — Non. Monsieur Conseil qui me fait poser ! — Au fait. J’ai entendu parler de ce tableau . — Dans le port ? dit Ned Land ironiquement. s’il vous plaît ? — A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil. — De vos propres yeux ? — De mes propres yeux. dis-je. — Où. répondit Conseil. Ned. Des pêcheurs et des savants ! — Mais moi qui vous parle. ami Ned. — Dans une église ! s’écria le Canadien.488 - .

On raconte aussi que l’évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. répondis-je. qui ressemblait plutôt à une île qu’à un animal. Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des navires. mais inférieurs cependant aux cétacés. parle également d’un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de cavalerie ! — Ils allaient bien. — A la bonne heure ! fit le Canadien. soit trois mètres dix. rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu’à la fable ou à la légende. l’imagination ne demande qu’à s’égarer. Le rocher était un poulpe.d’histoire naturelle ! D’ailleurs. Toutefois. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts. Sa messe finie. mes amis. Pontoppidan de Berghem. — Et c’est tout ? demanda le Canadien. . Aristote a constaté les dimensions d’un calmar de cinq coudées. — Non. — Enfin. il faut sinon une cause. quand il s’agit de monstres. On ne peut nier qu’il existe des poulpes et des calmars de très grande espèce. à l’imagination des conteurs. les naturalistes de l’antiquité citent des monstres dont la gueule ressemblait à un golfe. — Mais dans tous ces récits.489 - . qu’y a-t-il de vrai ? demanda Conseil. le rocher se mit en marche et retourna à la mer. — Rien. mais un certain Olaus Magnus parle d’un céphalopode. long d’un mille. du moins un prétexte. les évêques d’autrefois ! dit Ned Land. et qui étaient trop gros pour passer par le détroit de Gibraltar. Un autre évêque.

En 1861. suivant le calcul des naturalistes. Ce nœud glissa jusqu’aux nageoires caudales et s’y arrêta. privé de cet ornement. un de ces animaux. m’a souvent affirmé qu’il avait rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l’Inde. du Havre. — Le voici. Après plusieurs tentatives infructueuses. l’équipage parvint à passer un nœud coulant autour du corps du mollusque. le capitaine Paul Bos. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier l’existence de ces animaux gigantesques. Le commandant Bouguer s’approcha de l’animal. s’est passé il y a quelques années. dit Ned Land. — Quel est ce fait ? demanda Ned Land. et il l’attaqua à coups de harpon et à coups de fusil. long de six pieds seulement. l’équipage de l’aviso l’Alecton aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. . Aussi a-t-on proposé de nommer ce poulpe « calmar de Bouguer ».490 - . — Un fait indiscutable. car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gelée sans consistance.Les musées de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. aurait des tentacules longs de vingt-sept. Un de mes amis. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable. mais son poids était si considérable qu’il se sépara de sa queue sous la traction de la corde. il disparut sous les eaux. — S’ils n’en pêchent pas. — Enfin. dans le nord-est de Ténériffe. D’ailleurs. en 1861. et. mon brave Ned. — En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien. On essaya alors de haler le monstre à bord. voilà un fait. les marins en voient du moins. sans grand succès. à peu près par la latitude où nous sommes en ce moment.

— Eh bien ! n’en déplaise à monsieur. examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise. » Je regardai Conseil. répondis-je. « L’épouvantable bête ».491 - . placés à fleur de tête. n’avaient-ils pas un développement considérable ? — Oui. mais un bec formidable ? — En effet. Conseil. — Et sa bouche. qui s’agitaient sur l’eau comme une nichée de serpents ? — Précisément. répondit tranquillement Conseil. reprit Conseil. n’était-elle pas couronnée de huit tentacules. Je regardai à mon tour. — Sa tête. un de ses frères. Devant mes yeux s’agitait un monstre horrible. n’était-ce pas un véritable bec de perroquet.— Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien. voici. Ned Land se précipita vers la vitre. si ce n’est pas le calmar de Bouguer. — Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil. qui posté à la vitre. Conseil. s’écria-t-il. et je ne pus réprimer un mouvement de répulsion. — Précisément. digne de figurer dans les légendes tératologiques. du moins. — Ses yeux. .

« C’est peut-être le même que celui de l’Alecton. De quoi s’irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce Nautilus. Je surmontai l’horreur que m’inspirait cet aspect. Je commençai à le dessiner. dit Conseil. ou plutôt ses huit pieds. Sa couleur inconstante. changeant avec une extrême rapidité suivant l’irritation de l’animal. puisqu’ils possèdent trois cœurs ! Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar. Sa langue. Et cependant. armée elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës. La bouche de ce monstre — un bec de corne fait comme le bec d’un perroquet — s’ouvrait et se refermait verticalement. fusiforme et renflé dans sa partie moyenne. et je ne voulus pas laisser perdre l’occasion d’étudier soigneusement cet échantillon des céphalopodes.492 - . qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la direction du Nautilus. avaient un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n’avaient aucune prise. et. implantés sur sa tête. formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilogrammes. prenant un crayon. quels monstres que ces poulpes.C’était un calmar de dimensions colossales. Ses huit bras. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisphériques. Parfois ces ventouses s’appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. plus formidable que lui. sortait en frémissant de cette véritable cisaille. ayant huit mètres de longueur. substance cornée. quelle vigueur dans leurs mouvements. passait successivement du gris livide au brun rougeâtre. Il regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d’oiseau à un mollusque ! Son corps. . quelle vitalité le créateur leur a départie.

— Non. répondis-je. suivi de son second. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle précision qu’ils semblaient immobiles. mais il ne marchait plus. répondit le Canadien. Une minute se passa. Les bras et la queue de ces animaux se reforment par rédintégration. entra dans le salon. puisque celui-ci est entier et que l’autre a perdu sa queue ! — Ce n’est pas une raison. Tout à coup le Nautilus s’arrêta. Je continuai mon travail. » Le Nautilus flottait sans doute. et depuis sept ans. . nous marchions sous une allure modérée. « Est-ce que nous avons touché ? demandai-je. c’est peutêtre un de ceux-là ! » En effet. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure. Nous étions servis à souhait. D’ailleurs. répondit le Canadien. J’en comptai sept. Les branches de son hélice ne battaient pas les flots. et j’aurais pu les décalquer en raccourci sur la vitre. d’autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. — En tout cas. riposta Ned. Ils faisaient cortège au Nautilus. la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. Le capitaine Nemo.493 - . car nous flottons. si ce n’est pas celui-ci. et j’entendis les grincements de leur bec sur la coque de tôle. nous serions déjà dégagés. — D’ailleurs.

Bientôt les panneaux se refermèrent. du ton dégagé que prendrait un amateur devant le cristal d’un aquarium. il alla au panneau. — Entreprise difficile. » Je regardai le capitaine.494 - . Le plafond s’illumina. « Une curieuse collection de poulpes. Sans nous parler. Je croyais n’avoir pas bien entendu. L’hélice est arrêtée. Ce qui nous empêche de marcher. — En effet. monsieur. me répondit-il. lui dis-je. J’allai vers le capitaine.Je ne l’avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Celui-ci sortit. regarda les poulpes et dit quelques mots à son second. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. — En effet. Mais nous les attaquerons à la hache. Je pense que les mandibules cornées de l’un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. — Et qu’allez-vous faire ? — Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine. sans nous voir peut-être. . — Oui. monsieur le naturaliste. « Corps à corps ? répétai-je. et nous allons les combattre corps à corps.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s’élança au-dehors. armés de haches d’abordage. si vous ne refusez pas mon aide. monsieur. — Je l’accepte. Il râlait. dévissait les boulons du panneau. suivant le capitaine Nemo. nous nous dirigeâmes vers l’escalier central. dit le Canadien. le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule. Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l’ouverture. il criait : A moi ! à moi ! Ces mots. était balancé dans l’air au caprice de cette énorme trompe. Conseil et moi. il étouffait. qui glissa sur les échelons en se tordant. nous prîmes deux haches. Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme. que le panneau se releva avec une violence extrême. me causèrent une profonde . et. et vingt autres s’agitèrent au-dessus. Nous nous étions précipités à sa suite. s’abattirent sur le marin placé devant le capitaine Nemo et l’enlevèrent avec une violence irrésistible. saisi par le tentacule et collé à ses ventouses. Le Nautilus était alors revenu à la surface des flots. une dizaine d’hommes. prononcés en français. maître Land. deux autres bras. évidemment tiré par la ventouse d’un bras de poulpe.— Et au harpon. cinglant l’air. Quelle scène ! Le malheureux. dis-je. Mais les écrous étaient à peine dégagés. D’un coup de hache. placé sur les derniers échelons. Là.495 - . se tenaient prêts à l’attaque. Un des marins. — Nous vous accompagnerons ». Ned Land saisit un harpon.

enlacé par le poulpe. et. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de l’hydre. je l’entendrai toute ma vie ! L’infortuné était perdu. peutêtre ! Cet appel déchirant. le calmar avait disparu. se tordait dans l’air. Qui pouvait l’arracher à cette puissante étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s’était précipité sur le poulpe. serait arraché à sa puissante succion. Son second luttait avec rage contre d’autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. brandissant la victime comme une plume. Je me précipitai à son secours. nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Un instant. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d’un monstre qu’il n’avait pu éviter. Le Canadien.496 - . Ce malheureux allait être coupé en deux. Une violente odeur de musc pénétrait l’atmosphère. il lui avait encore abattu un bras. d’un coup de hache. je crus que le malheureux.stupeur ! J’avais donc un compatriote à bord. C’était horrible. Sa . plusieurs. Mais le capitaine Nemo m’avait devancé. sécrété par une bourse située dans son abdomen. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plateforme et les flancs du Nautilus. Sept bras sur huit avaient été coupés. Un seul. L’équipage se battait à coups de hache. se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Le harpon de Ned Land. Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui. Nous en fûmes aveuglés. et avec lui mon infortuné compatriote ! Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait plus. Conseil et moi. à chaque coup. Ah ! comment mon cœur ne s’est-il pas brisé d’émotion et d’horreur ! Le formidable bec du calmar s’était ouvert sur Ned Land. l’animal lança une colonne d’un liquide noirâtre. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui tressautaient sur la plateforme dans des flots de sang et d’encre noire. Quand ce nuage se fut dissipé.

nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les flots. étouffé. brisé par le formidable bras d’un poulpe. et de grosses larmes coulaient de ses yeux. mutilés. ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail ! . mais insuffisant comme effet. Je l’ai lu à Conseil et au Canadien. Ned s’inclina sans lui répondre. Je l’ai écrite sous l’impression d’une émotion violente. et miraculeusement sauvé.497 - . Et quelle mort ! Cet ami. l’auteur des Travailleurs de la Mer. Pour peindre de pareils tableaux. Sa douleur fut immense. écrasé. J’ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Les monstres vaincus. Ils l’ont trouvé exact comme fait. immobile près du fanal. C’était le second compagnon qu’il perdait depuis notre arrivée à bord. se relevant.hache disparut entre les deux énormes mandibules. regardait la mer qui avait englouti l’un de ses compagnons. XIX LE GULF-STREAM Cette terrible scène du 20 avril. j’en ai revu le récit. plongea son harpon tout entier jusqu’au triple cœur du poulpe. aucun de nous ne pourra jamais l’oublier. le Canadien. Depuis. rouge de sang. Ce combat avait duré un quart d’heure. broyé sous ses mandibules de fer. Le capitaine Nemo. frappés à mort. « Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien. il faudrait la plume du plus illustre de nos poètes.

après avoir eu connaissance des Lucayes à l’ouvert du canal de Bahama. flottait comme un cadavre au gré des lames. fuyant comme lui le contact des hommes.498 - . Ce pauvre Français.Pour moi. il s’en servait à peine. . Son hélice avait été dégagée. et je ne le vis plus pendant quelque temps. En de certains endroits. J’ai nommé le Gulf-Stream. Il allait. C’est un fleuve. qui a ses rives. oubliant son langage de convention. si j’en jugeais par ce navire dont il était l’âme et qui recevait toutes ses impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. s’était repris à parler la langue de son pays et de sa mère. Il naviguait au hasard. et cependant. Il ne pouvait s’arracher du théâtre de sa dernière lutte. associé de corps et d’âme au capitaine Nemo. au milieu de cette lutte. et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. en effet. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus reprit franchement sa route au nord. désespéré. L’invariable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe. Mais qu’il devait être triste. qui coule librement au milieu de l’Atlantique. pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus. C’est un fleuve salé. sa largeur moyenne de soixante milles. j’avais donc un compatriote ! Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse association. son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l’heure. évidemment composée d’individus de nationalités diverses ? C’était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit ! Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer. c’était ce cri de désespoir poussé par l’infortuné qui m’avait déchiré le cœur. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds. ses poissons et sa température propres. plus salé que la mer ambiante. de cette mer qui avait dévoré l’un des siens ! Dix jours se passèrent ainsi. irrésolu. venait.

si l’on veut. s’avance jusqu’à Terre-Neuve. chargé de rétablir l’équilibre entre les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales. . est situé dans le golfe de Gascogne.499 - . Vers midi. dévie sous la poussée du courant froid du détroit de Davis. où sa température tombe à quatre degrés. Je lui faisais connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. si.La véritable source du Gulf-Stream. A sa sortie du canal de Bahama. sa vitesse et sa direction viennent à se modifier. Il descend au sud. je l’invitai a plonger ses mains dans le courant. le GulfStream marche à raison de huit kilomètres à l’heure. encore faibles de température et de couleur. commencent à se former. C’est sur ce fleuve de l’Océan que le Nautilus naviguait alors. commence son rôle de pondérateur. j’étais sur la plate-forme avec Conseil. Chauffé à blanc dans le golfe du Mexique. revient au Golfe de Gascogne et aux Açores. dont l’un. traverse l’Atlantique. et sur trois cent cinquante mètres de profondeur. le Gulf-Stream. les climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences. il s’élève au nord sur les côtes américaines. aidé par l’alizé du nord-est. Quand mon explication fut terminée. Alors. longe l’Afrique équatoriale. Là. former la mer libre du pôle. car. va jusqu’au-delà du Spitzberg. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu’il s’avance vers le nord. reconnue par le commandant Maury. et il faut souhaiter que cette régularité persiste. se divise en deux bras vers le quarante-troisième degré. sur quatorze lieues de large. après avoir attiédi les rivages de l’Irlande et de la Norvège. ses eaux. comme on a cru le remarquer. échauffe ses flots aux rayons de la zone torride. atteint le cap SanRoque sur la côte brésilienne. et se bifurque en deux branches dont l’une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des Antilles. reprend la route de l’Océan en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique. et dont l’autre. son point de départ.

Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d’Europe de se parer d’une éternelle verdure. tandis que son hélice battait encore ceux de l’Océan. y voyageaient par troupes nombreuses. de petits squales d’un mètre. à tête grande. et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds . si communs dans la Méditerranée. la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq par seconde.Conseil obéit. puis. est peu différente de celle du sang. que le Nautilus. totalement utilisée. Et. elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. « Cela vient. Parmi les poissons osseux. à large gueule hérissée de petites dents. Les argonautes. et fut très étonné de n’éprouver aucune sensation de chaud ni de froid. » En ce moment. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante. en sortant du golfe du Mexique. à dents pointues disposées sur plusieurs rangs. la chaleur de ce courant. Telle est même la netteté de leur ligne de démarcation. que ses eaux comprimées font saillie sur l’Océan et qu’un dénivellement s’opère entre elles et les eaux froides. à la hauteur des Carolines. fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l’Amazone ou le Missouri. s’il faut en croire Maury. les plus remarquables étaient des raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps. Parmi les cartilagineux. des spares-synagres dont l’iris brillait comme un feu.500 - . de ce que la température des eaux du Gulf-Stream. à museau court et arrondi. Sombres d’ailleurs et très riches en matières salines. qui faisaient entendre un léger cri des . Ce courant entraînait avec lui tout un monde d’êtres vivants. trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream. je notai des labres-grisons particuliers à ces mers. lui dis-je. des sciènes longues d’un mètre. et dont le corps paraissait couvert d’écailles.

On pouvait espérer d’être recueilli. fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont fréquentes. surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment. Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. des perroquets. J’ajouterai que. et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées du cabotage sur les divers points de la côte américaine. Le Nautilus continuait d’errer à l’aventure. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze milles. des mugilomores.501 - . brillant d’un éclat doux. les rivages habités offraient partout de faciles refuges. sveltes de taille. divers échantillons de salmones. enfin un beau poisson. nous étions encore en travers du cap Hatteras. vrais arcs-en-ciel de l’Océan. décoré de tous les ordres et chamarré de tous les rubans. des diptérodons à tête argentée et à queue jaune. le chevalier-américain.centronotes-nègres dont j’ai déjà parlé. qui. de . une évasion pouvait réussir. des rhombes bleuâtres dépourvus d’écailles. Le temps était fort mauvais. les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l’éclat électrique de notre fanal. C’était donc une occasion favorable. Toute surveillance semblait bannie du bord. Le 8 mai. des batrachoïdes recouverts d’une bande jaune et transversale qui figure un t grec. malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de l’Union. qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire. à la hauteur de la Caroline du Nord. que Lacépède a consacrés à l’aimable compagne de sa vie. En effet. La mer était incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique. et sa profondeur de deux cent dix mètres. relevés d’or et d’argent. Je conviendrai que dans ces conditions. des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches brunes. des coriphènes bleus. pendant la nuit.

et je ne le suivrai pas au pôle Nord. Sa physionomie s’altérait de jour en jour. quand je songe à cela. que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent. Votre Nemo s’écarte des terres et remonte vers le nord. Vous n’avez rien dit. Mais je vous le déclare j’ai assez du pôle Sud. monsieur. Il faut parler au capitaine. Quand je songe qu’avant quelques jours. puisqu’une évasion est impraticable en ce moment ? — J’en reviens à mon idée.502 - . surtout depuis le combat des poulpes.cette patrie des trombes et des cyclones. Je ne sentais plus l’enthousiasme des premiers jours. Aussi rongeait-il son frein. De plus. Près de sept mois s’étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. ma ville natale . la fureur me monte au visage. — Que faire. Tenez. Ned. dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants . tout me faisait apparaître les choses sous un aspect différent. Sa vigoureuse nature ne pouvait s’accommoder de cet emprisonnement prolongé. pris d’une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu guérir. le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle-Ecosse. c’est mon fleuve à moi le fleuve de Québec. il faut que cela finisse. l’isolement du capitaine Nemo. Son caractère devenait de plus en plus sombre. Je veux parler. et que là. Il fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation. précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot. je me jetterai plutôt à la mer ! Je ne resterai pas ici ! J’y étouffe ! » Le Canadien était évidemment à bout de patience. son humeur modifiée. c’était courir à une perte certaine. me dit-il ce jour-là. quand nous étions dans les mers de votre pays. maintenant que nous sommes dans les mers du mien. sa taciturnité. s’ouvre une large baie. vers TerreNeuve. mes cheveux se hérissent. « Monsieur. Ned Land en convenait lui-même. Je veux en avoir le cœur net.

— Eh bien. — Monsieur Aronnax. laissez-moi faire. si vous voulez. vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions à notre égard ? — Oui. en mon seul nom. . — Quand ? demanda le Canadien en insistant. Parlez pour moi seul.. Demain. au lieu de poumons avait eu des branchies. voulez-vous que j’aille le trouver. Véritablement. monsieur ? reprit Ned Land. Je désire être fixé une dernière fois. — Quand je le rencontrerai. quoiqu’il les ait déjà fait connaître ? — Oui. je crois qu’il aurait fait un poisson distingué ! « Eh bien. — C’est une raison de plus pour l’aller voir. voyant que je ne répondais pas. monsieur. — Et cela.de la mer.503 - .. si ce brave garçon. moi ? — Non. — Mais je le rencontre rarement. Il m’évite même. Ned. dit Ned Land. — Je l’interrogerai. Ned. — Aujourd’hui.

je m’approchai de lui. Courbé sur sa table de travail. je résolus d’en finir immédiatement. dis-je froidement. Aujourd’hui.504 - . capitaine. Je rentrai dans ma chambre. Mais j’étais décidé à tout entendre pour tout répondre. j’ai à vous parler d’une affaire qu’il ne m’est pas permis de retarder. J’aime mieux chose faite que chose à faire. répondis-je au Canadien. Résolu à ne pas sortir sans l’avoir interrogé. Je frappai à sa porte. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le rencontrer. Le capitaine était là. — Laquelle. je travaille. Je n’obtins pas de réponse. j’entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Cette liberté que je vous laisse de vous isoler. De là. je le verrai ». fronça les sourcils. — Mais je suis occupé. Il releva la tête brusquement. en agissant lui-même. « Monsieur. ne puis-je l’avoir pour moi ? » La réception était peu encourageante. et me dit d’un ton assez rude : « Vous ici ! Que me voulez-vous ? — Vous parler. il ne m’avait pas entendu. Je restai seul. Avezvous fait quelque découverte qui m’ait échappé ? La mer vous at-elle livré de nouveaux secrets ? » . monsieur ? répondit-il ironiquement. J’entrai. puis je tournai le bouton. qui. monsieur. La demande décidée. La porte s’ouvrit. eût certainement tout compromis.— Soit. Je frappai de nouveau.

monsieur. s’il plaît à Dieu. nous sommes prêts à garder ce manuscrit en réserve.. Depuis sept mois nous sommes à votre bord. au nom de mes compagnons comme au mien. et je vous demande aujourd’hui. Mais avant que j’eusse répondu.. — La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant. — Oui. Il contient le résumé de mes études sur la mer. mes compagnons.Nous étions loin de compte. Mais le moyen que vous employez me paraît primitif. et c’est à ce sujet que je voulais vous interroger. complété par l’histoire de ma vie. monsieur Aronnax. et si vous nous rendez la liberté. il me dit d’un ton plus grave : « Voici. en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ? Vous. et il ira où les flots le porteront. Le dernier survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer. » Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère serait donc un jour dévoilé ? Mais. sera renfermé dans un petit appareil insubmersible.. — Mais moi. Ce manuscrit. il ne périra pas avec moi. « Capitaine. ? — Jamais. dit vivement le capitaine en m’interrompant. si votre intention est de nous y garder toujours. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. je ne puis qu’approuver la pensée qui vous fait agir. répondis-je.. un manuscrit écrit en plusieurs langues. ou l’un des vôtres ne peut-il. je ne vis dans cette communication qu’une entrée en matière. en ce moment. Qui sait où les vents pousseront cet appareil. signé de mon nom. .505 - . et. me montrant un manuscrit ouvert sur sa table. monsieur.

nous n’avons aucune part. revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre goût ni du mien. je puis vous admirer. au moyen d’un appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. que cela vienne de l’ami ou de l’ennemi. Comme vous. Et même. vous suivre sans déplaisir dans un rôle que je comprends sur certains points : mais il est encore d’autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de mystères auxquels seuls ici. une diversion puissante. C’est l’esclavage même que vous nous imposez. quand notre cœur a pu battre pour vous. « Monsieur. épuisons-le. nous avons dû refouler en nous jusqu’au plus petit témoignage de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon. ce n’est pas seulement de ma personne qu’il s’agit. mes compagnons et moi. dit le capitaine Nemo. — Mais partout l’esclave garde le droit de recouvrer sa liberté ! Quels que soient les moyens qui s’offrent à lui. Mais puisque nous l’avons entamé. lui dis-je. dans le fragile espoir de léguer un jour à l’avenir le résultat de mes travaux. obscur. je suis homme à vivre ignoré.— Monsieur Aronnax. Pour moi l’étude est un secours.506 - . une passion qui peut me faire tout oublier. répondit le capitaine Nemo. ému par quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de courage. qui vous le dénie ? Ai-je jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? » Le capitaine me regardait en se croisant les bras. c’est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout ce qui vous . je vous répondrai aujourd’hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le Nautilus ne doit plus le quitter. Eh bien. En un mot. un entraînement. il peut les croire bons ! — Ce droit. — Donnez-lui le nom qu’il vous plaira. Je vous le répète.

qui fait de notre position quelque chose d’inacceptable. Le Nautilus se rapproche de LongIsland. dit Ned. vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre.507 - . ce qu’il pouvait penser.. qu’il n’y a rien à attendre de cet homme. essaye tout ce qu’il voudra. A compter de ce jour. La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Le mélange du storm-glass se décomposait sous l’influence de l’électricité qui saturait l’atmosphère. notre situation fut très tendue. Les oiseaux disparaissaient. « Que Ned Land pense. L’atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. essayer ? . car une seconde fois. amis des tempêtes. monsieur Aronnax. tente. Le baromètre baissait notablement et indiquait dans l’air une extrême tension des vapeurs. Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons. Des symptômes d’ouragan se manifestaient. La lutte des éléments était prochaine. « Nous savons maintenant. Je n’ai rien de plus à vous répondre. vaut qu’on songe à lui. la haine de l’esclavage. pouvaient faire naître de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien. Nous fuirons. Tout homme. quel que soit le temps. que m’importe ? Ce n’est pas moi qui l’ai été chercher ! Ce n’est pas pour mon plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l’horizon des couches de nimbocumulus. je ne pourrais même pas vous écouter. Le capitaine Nemo se leva. même pour moi mais d’impossible pour Ned Land surtout. Vous êtes-vous demandé ce que l’amour de la liberté. même le silence.touche. Que cette première fois où vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernière. d’impossible. » Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. .. à l’exception des satanicles. par cela seul qu’il est homme. D’autres nuages bas fuyaient rapidement. » Je me retirai. » Je m’étais tu. tenter.

La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. Le vent soufflait du sud-ouest. avait pris place sur la plate-forme. précisément lorsque le Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island. C’est le chiffre des tempêtes. soit près de quarante lieues à l’heure. par un inexplicable caprice. C’est dans ces conditions qu’il renverse des maisons. partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui tenait tête. tant elles sont compactes. Elles s’excitaient entre elles. Il s’était amarré à mi-corps pour résister aux vagues monstrueuses qui déferlaient. une pluie torrentielle tomba. au milieu de la tourmente. c’està-dire avec une vitesse de quinze mètres à la seconde. Vers cinq heures. Je puis décrire cette lutte des éléments. Et pourtant le Nautilus. qu’il enfonce des tuiles de toits dans des portes. L’ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la seconde. d’abord en grand frais. qu’il déplace des canons de vingt-quatre. roulait et tanguait épouvantablement. Leur hauteur s’accroissait. Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. le capitaine Nemo. qui fut portée à vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. voulut la braver à sa surface. qui n’abattit ni le vent ni la mer. justifiait cette parole d’un savant ingénieur : « Il n’y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce n’était pas un roc . tantôt dressé comme un mât. Je m’y étais hissé et attaché aussi. car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer. Rien que de longues ondulations fuligineuses. dont la crête ne déferle pas.508 - . Le capitaine Nemo. Le Nautilus.La tempête éclata dans la journée du 18 mai. qu’il rompt des grilles de fer. inébranlable sous les rafales. tantôt couché sur le côté. à quelques milles des passes de New York.

L’intensité de la tempête s’accrut avec la nuit. faisant sept cents kilomètres à l’heure. Leur extrême force de pression — on l’a calculée peut s’élever jusqu’à trois mille kilogrammes par pied carré de la surface qu’elles contrebattent. qui bravait impunément leur fureur. Le baromètre. Je compris alors le rôle de ces lames qui emprisonnent l’air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers où elles portent la vie avec l’oxygène. Je ne pouvais en supporter l’éclat. tomba à 710 millimètres. pendant un cyclone. moitié de celle du vent. semblait aspirer en lui l’âme de la tempête. ont déplacé un bloc pesant quatre-vingtquatre mille livres. bruit complexe. obéissant et mobile. sans mâture. à la Réunion. Un bruit terrible emplissait les airs. des mugissements du vent. Elles mesuraient jusqu’à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mètres. A la chute du jour. sans gréement. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou au Havre. que ces lames eussent démoli. le ciel était en feu. et leur vitesse de propagation. comme en 1860. tandis que le capitaine Nemo. Ce sont elles qui. fait des hurlements des vagues écrasées.509 - . Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la lame. était de quinze mètres à la seconde. allèrent se briser le même jour sur les rivages de l’Amérique. des éclats du tonnerre. Ce sont de telles lames qui. A dix heures du soir. Le vent sautait à tous les points de l’horizon. je vis passer à l’horizon un grand navire qui luttait péniblement. dans la tempête du 23 décembre 1864. les regardant en face.résistant. au Japon. et le cyclone. Cependant j’examinais attentivement ces vagues déchaînées. c’était un fuseau d’acier. Il disparut bientôt dans l’ombre. L’atmosphère fut zébrée d’éclairs violents. partant . Leur volume et leur puissance s’accroissaient avec la profondeur des eaux. aux Hébrides. après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo.

510 - . A la pluie avait succédé une averse de feu. je me coulai à plat ventre vers le panneau. le Nautilus dressa en l’air son éperon d’acier. Non. Il fallut aller chercher le repos jusqu’à cinquante mètres dans les entrailles de la mer. Il était impossible de se tenir debout à l’intérieur du Nautilus. voulant une mort digne de lui. Par les vitres ouvertes du salon. Les gouttelettes d’eau se changeaient en aigrettes fulminantes. Le capitaine Nemo rentra vers minuit. Je l’ouvris et je redescendis au salon. Quelques-uns furent foudroyés sous mes yeux ! Le Nautilus descendait toujours. L’orage atteignait alors son maximum d’intensité. Dans un effroyable mouvement de tangage. J’entendis les réservoirs se remplir peu à peu. et le Nautilus s’enfonça doucement au-dessous de la surface des flots. Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes ! C’est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température des couches d’air superposées a ses courants. Brisé. Les couches supérieures étaient trop violemment agitées. Je pensais qu’il retrouverait le calme à une profondeur de quinze mètres. à bout de forces. je vis de grands poissons effarés qui passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. en sens inverse des tempêtes tournantes de l’hémisphère austral. On eût dit que le capitaine Nemo.de l’est. et j’en vis jaillir de longues étincelles. l’ouest et le sud. comme la tige d’un paratonnerre. . y revenait en passant par le nord. cherchait à se faire foudroyer.

tantôt au-dessous. l’estuaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail. nous avions été rejetés dans l’est. Elles sont principalement dues à la fonte des glaces. sur ces points dangereux signalés dans les statistiques. dans le nord-est. Pendant quelques jours. les autres jeunes et réfléchissant l’éclat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. désespéré. J’aurais dû dire. le fond de ces mers offrait-il l’aspect d’un champ de bataille. malgré leurs feux de position. de .511 - . lorsqu’ils allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les bâtiments. les uns vieux et empâtés déjà . le cap Race. le détroit de Belle-Ile. au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. que de bâtiments perdus corps et biens. Parmi eux. quel silence. il erra tantôt à la surface des flots. qui entretient une extrême humidité dans l’atmosphère. Conseil et moi. quelle tranquillité. Tout espoir de s’évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s’évanouissait. s’isola comme le capitaine Nemo. malgré les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d’alarme ! Aussi. J’ai dit que le Nautilus s’était écarté dans l’est. avec leurs équipages. Que de navires perdus dans ces parages. leur monde d’émigrants. Le pauvre Ned. où gisaient encore tous ces vaincus de l’Océan . l’île Saint-Paul. plus exactement.Mais là. quel milieu paisible ! Qui eût dit qu’un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ? XX PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE A la suite de cette tempête. nous ne nous quittions plus. d’Inmann.

je citerai le cycloptère d’un mètre. des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres. le Président. d’un goût excellent. l’Artic. I’Hungarian. dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien. Il perd de sa vitesse et de sa température. soit du pôle boréal.Montréal. Ce banc est un produit des alluvions marines. un trou de trois mille mètres. des karraks à gros yeux. le City-of-Glasgow. ovovivipares comme les serpents. nous étions sur l’extrémité méridionale du banc de Terre-Neuve. amenés soit de l’Équateur par le courant du Gulf-Stream. armé de piquants à la tête et d’aiguillons aux nageoires. un unernack de grande taille. vigoureux. bien musclé. le Pacific. véritable scorpion de deux à trois . La profondeur de la mer n’est pas considérable au banc de Terre-Neuve. Quelques centaines de brasses au plus. par ce contre-courant d’eau froide qui longe la côte américaine. comme s’il eût passé une revue des morts ! Le 15 mai. Là aussi s’amoncellent les blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. sorte de murène émeraude. Là s’élargit le Gulf-Stream. Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi. qui donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale. Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage. le Humboldt. C’est un épanouissement de ses eaux. brillant d’un éclat argenté. le Lyonnais. sombres débris au milieu desquels naviguait le Nautilus. Là s’est formé un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y périssent par milliards. à ventre orange. des blennies. disparus pour des causes ignorées. I’Isis. l’United-States. tous échoués. le Canadian. Mais vers le sud se creuse subitement une dépression profonde. audacieux. poissons rapides. des macroures à longue queue. le Paramatta. un amas considérable de ces détritus organiques. à dos noirâtre. coulés par abordage. le Solway. mais il devient une mer. l’Anglo-Saxon.512 - . aventurés loin des mers hyperboréennes.

Je cite maintenant — pour mémoire — des bosquiens. au corps tuberculeux. Les morues ne sont plates que chez l’épicier. grâce à la conformation de ses opercules. sans leurs ennemis.mètres. ennemi acharné des blennies. Les pêcheurs du Nautilus eurent quelque peine à s’emparer de cet animal. ce sont des poissons fusiformes comme les mulets. Lorsque le Nautilus s’ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées.513 - . mais je croyais que les morues étaient plates comme des limandes ou des soles ? — Naïf ! m’écriai-je. préserve ses organes respiratoires du contact desséchant de l’atmosphère et peut vivre quelque temps hors de l’eau. qui. où on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l’eau. rouge aux nageoires. et j’arrive aux gades. car Terre-Neuve n’est qu’une montagne sousmarine. et parfaitement conformés pour la marche. On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes. que je surpris dans ses eaux de prédilection. les rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d’œufs dans une seule femelle ? — Faisons bien les choses. — Je veux croire monsieur. Conseil ne put retenir cette observation : « Ça ! des morues ! dit-il . spéciaux à l’Atlantique septentrional. . c’était le cotte des mers septentrionales. brun de couleur. sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve. petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales. des rascasses. répondit Conseil. Cinq cent mille. il y en aurait bien davantage. Quelle nuée. principalement à l’espèce morue. répondit Conseil. des ables-oxyrhinques. quelle fourmilière ! — Eh ! mon ami. des gades et des saumons.

les Danois. je vis parfaitement ces longues lignes. » Pendant que nous effleurions les fonds du banc de TerreNeuve. répondit Conseil. même résultat. il suffirait de quatre morues pour alimenter l’Angleterre. . les Norvégiens. était retenue a la surface par un orin fixé sur une bouée de liège. les Anglais. les mers en seraient bientôt dépeuplées. — Onze millions. — Compte-les. Conseil. Ainsi en Angleterre et en Amérique seulement. Voila ce que je n’admettrai jamais. cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins. je m’en rapporte à monsieur. Sur les côtes de la Norvège. Mais tu auras plus vite fait de me croire. Le Nautilus dut manœuvrer adroitement au milieu de ce réseau sous-marin. et sans l’étonnante fécondité de ces poissons. On les consomme en quantités prodigieuses. sont employés à la pêche de la morue. D’ailleurs.514 - . c’est par milliers que les Français. armées de deux cents hameçons. que chaque bateau tend par douzaines. Mais je ferai une remarque. — Bien. les Américains. Je ne les compterai pas. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne. — Quoi donc ? — Les onze millions d’œufs. Chaque ligne entraînée par un bout au moyen d’un petit grappin. — Laquelle ? — C’est que si tous les œufs éclosaient. l’Amérique et la Norvège. pêchent les morues.— Onze millions. ce qui fait vingt-cinq millions. mon ami. à moins de les compter moi-même.

par deux mille huit cents mètres de profondeur. que les communications avec l’Europe venaient de s’interrompre. Mais je désabusai le digne garçon et pour le consoler de son déboire. où aboutit l’extrémité du câble transatlantique. Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 . C’était à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart’s Content. Mais. Il s’éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. mais. et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec une extrême exactitude. et à onze heures du soir. Cette tentative échoua encore. En 1863. immergé par trois mille huit cent trente-six mètres de profondeur. Conseil. les ingénieurs construisirent un nouveau câble. se trouvait précisément en cet endroit où se produisit la rupture qui ruina l’entreprise.515 - . le prit d’abord pour un gigantesque serpent de mer et s’apprêtait à le classer suivant sa méthode ordinaire. qui fut embarqué sur le Great-Eastern. à deux heures après-midi. quelques . Le Nautilus. On refit un joint et une épissure . le Nautilus. Ce fut le 17 mai. le 25 mai. C’était à six cent trente-huit milles de la côte d’Irlande. à cinq cents milles environ de Heart’s Content. au lieu de continuer à marcher au nord prit direction vers l’est.D’ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. il cessa de fonctionner. après avoir transmis quatre cents télégrammes environ. que je n’avais pas prévenu. mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes. comme s’il voulait suivre ce plateau télégraphique sur lequel repose le câble. ils avaient ramené la partie avariée. je lui appris diverses particularités de la pose de ce câble. puis le câble fut immergé de nouveau. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher. que j’aperçus le câble gisant sur le sol. Or. On s’aperçut.

Un autre câble fut établi dans de meilleures conditions. L’entreprise était heureusement terminée. était protégé par un matelas de matières textiles contenu dans une armature métallique. L’audacieux Cyrus Field. se réunirent. Le 27. était encroûté dans un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mollusques perforants. Cependant un incident arriva. lorsqu’on lui télégraphia d’Irlande la nouvelle de l’armistice conclu entre la Prusse et l’Autriche après Sadowa. Il reposait tranquillement.jours plus tard. et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. L’opération marcha bien. Les Américains ne se découragèrent pas.516 - . le Great-Eastern n’était plus qu’à huit cents kilomètres de Terre-Neuve. Le long serpent. Le faisceau de fils conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha. Le capitaine Anderson. ses ingénieurs. délibérèrent. qui y risquait toute sa fortune. Elle fut immédiatement couverte. et par sa première dépêche. Le Great-Eastern reprit la mer le 13 juillet 1866. il serait jeté à la mer sans autre jugement. à l’abri des mouvements de la mer. Le 23 juillet. la criminelle tentative ne se reproduisit plus. le promoteur de l’entreprise. » Je ne m’attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primitif. ses officiers. la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel. Plusieurs fois. il relevait au milieu des brumes le port de Heart’s Content. recouvert de débris de coquille. et firent afficher que si le coupable était surpris à bord. il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l’Océan. tel qu’il était en sortant des ateliers de fabrication. et sous une . provoqua une nouvelle souscription. hérissé de foraminifères. les électriciens observèrent que des clous y avaient été récemment enfoncés dans le but d’en détériorer l’âme. Depuis lors. en déroulant le câble.

Après avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d’Amérique. il reposait encore sans aucun effort de traction. Cette vallée est fermée à l’est par une muraille à pic de deux mille mètres. La durée de ce câble sera infinie sans doute.pression favorable à la transmission de l’étincelle électrique qui passe de l’Amérique à l’Europe en trente-deux centièmes de seconde. allait-il donc me montrer les côtes de France ? . Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles Britanniques ? Non.517 - . En contournant l’île d’Émeraude. nous nous rapprochâmes de l’endroit où avait eu lieu l’accident de 1863. Une importante question se posait alors à mon esprit. car on a observé que l’enveloppe de gutta-percha s’améliore par son séjour dans l’eau de mer. situé par quatre mille quatre cent trente et un mètres. le câble n’est jamais immergé à des profondeurs telles qu’il puisse se rompre. Puis. Le Nautilus le suivit jusqu’à son fond le plus bas. D’ailleurs. et là. Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomètres. Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. et le Nautilus n’était plus qu’à cent cinquante kilomètres de l’Irlande. il redescendit au sud et revint vers les mers européennes. qui éclaire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool. sur ce plateau si heureusement choisi. sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet émergeât de la surface des flots. A ma grande surprise. Le Nautilus oserait-il s’engager dans la Manche ? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m’interroger. Nous y arrivions le 28 mai. j’aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet.

Cependant le Nautilus s’abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il passait en vue du Land’s End, entre la pointe extrême de l’Angleterre et les Sorlingues, qu’il laissa sur tribord. S’il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à l’est. Il ne le fit pas. Pendant toute la journée du 31 mai, le Nautilus décrivit sur la mer une série de cercles qui m’intriguèrent vivement. Il semblait chercher un endroit qu’il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m’adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l’attrister ainsi ? Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné ? Qu’éprouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j’eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine. Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mêmes allures. Il était évident qu’il cherchait à reconnaître un point précis de l’Océan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu’il avait fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans l’est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l’horizon. Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa nationalité. Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le calme absolu des flots facilitait son opération. Le Nautilus immobile ne ressentait ni roulis ni tangage. J’étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut terminé, le capitaine prononça ces seuls mots. « C’est ici ! »
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Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire. Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j’entendis les sifflements de l’eau dans les réservoirs. Le Nautilus commença de s’enfoncer, suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui communiquait plus aucun mouvement. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait à une profondeur de huit cent trente-trois mètres et reposait sur le sol. Le plafond lumineux du salon s’éteignit alors, les panneaux s’ouvrirent, et à travers les vitres, j’aperçus la mer vivement illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d’un demi-mille. Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l’immensité des eaux tranquilles. Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d’un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par l’avant. Ce sinistre datait certainement d’une époque reculée. Cette épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées sur ce fond de l’Océan. Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe ? N’était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les eaux ? Je ne savais que penser, quand, près de moi, j’entendis le capitaine Nemo dire d’une voix lente :
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« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l’escadre de l’amiral d’Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest l’escadre de Villaret-Joyeuse ? chargé d’escorter un convoi de blé qui venait d’Amérique sous le commandement de l’amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c’est aujourd’hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24’de latitude et 17°28’de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses trois mâts, l’eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de combat, aima mieux s’engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République ! — Le Vengeur ! m’écriai-je. — Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom ! » murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras.

XXI UNE HÉCATOMBE
Cette façon de dire, l’imprévu de cette scène, cet historique du navire patriote froidement raconté d’abord, puis l’émotion avec laquelle l’étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de Vengeur, dont la signification ne pouvait m’échapper, tout se réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considérait d’un œil ardent la
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glorieuse épave. Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était, d’où il venait, où il allait, mais je voyais de plus en plus l’homme se dégager du savant. Ce n’était pas une misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir. Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L’avenir devait bientôt me l’apprendre. Cependant, le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer, et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. Bientôt un léger roulis m’indiqua que nous flottions à l’air libre. En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas. « Capitaine ? » dis-je. Il ne répondit pas. Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m’y avaient précédé. « D’où vient cette détonation ? demandai-je. — Un coup de canon », répondit Ned Land. Je regardai dans la direction du navire que j’avais aperçu. Il s’était rapproché du Nautilus et l’on voyait qu’il forçait de vapeur. Six milles le séparaient de nous. « Quel est ce bâtiment, Ned ?

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— A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s’il le faut, ce damné Nautilus ! — Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus ? Ira-t-il l’attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers ? — Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité de ce bâtiment ? » Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard. « Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation il appartient. Son pavillon n’est pas hisse. Mais je puis affirmer que c’est un navire de guerre, car une longue flamme se déroule à l’extrémité de son grand mât. » Pendant un quart d’heure, nous continuâmes d’observer le bâtiment qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant. qu’il eût reconnu le Nautilus à cette distance, encore moins qu’il sût ce qu’était cet engin sous-marin. Bientôt le Canadien m’annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire s’échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban. Il s’avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s’offrait à nous.

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« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. » Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait à vue d’œil. Qu’il fût anglais, français, américain ou russe, il était certain qu’il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord. « Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s’il lui convient de suivre l’ami Ned. » J’allais répondre, lorsqu’une vapeur blanche jaillit à l’avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute d’un corps pesant, éclaboussèrent l’arrière du Nautilus. Peu après, une détonation frappait mon oreille. « Comment ? ils tirent sur nous ! m’écriai-je. — Braves gens ! murmura le Canadien. — Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une épave ! — N’en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l’eau qu’un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu’à lui. – N’en déplaise à monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. — Mais ils doivent bien voir, m’écriai-je qu’ils ont affaire à des hommes.

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— C’est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant. Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi s’en tenir maintenant sur l’existence du prétendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l’AbrahamLincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu’un cétacé surnaturel ? Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction ! Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus à une œuvre de vengeance ! Pendant cette nuit, lorsqu’il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l’Océan Indien, ne s’était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré maintenant dans le cimetière de corail, n’avait-il pas été victime du choc provoqué par le Nautilus ? Oui, je le répète. Il en devait être ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité n’était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable ! Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s’approchait, nous n’y pouvions trouver que des ennemis sans pitié. Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s’en allaient par ricochet se perdre à des distances considérables. Mais aucun n’atteignit le Nautilus. Le navire cuirassé n’était plus alors qu’à trois milles. Malgré sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur
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la plate-forme. Et cependant, l’un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du Nautilus, lui eût été fatal. Le Canadien me dit alors : « Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous sommes d’honnêtes gens ! » Ned Land prit son mouchoir pour l’agiter dans l’air. Mais il l’avait à peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse, il tombait sur le pont. « Misérable, s’écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l’éperon du Nautilus avant qu’il ne se précipite contre ce navire ! » Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son cœur, qui avait dû cesser de battre un instant. Ses pupilles s’étaient contractées effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien. Puis, l’abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui : « Ah ! tu sais qui je suis, navire d’une nation maudite ! s’écria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n’ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! » Et le capitaine Nemo déploya à l’avant de la plate-forme un pavillon noir. semblable à celui qu’il avait déjà planté au pôle sud.

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A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans l’entamer, et passant par ricochet près du capitaine. alla se perdre en mer. Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s’adressant à moi : « Descendez, me dit-il d’un ton bref, descendez, vous et vos compagnons. — Monsieur, m’ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire, — Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela ! — Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L’attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. — Ce navire, quel est-il ? — Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du moins, restera un secret pour vous. Descendez. » Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu’obéir. Une quinzaine de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s’avançait vers eux. On sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes. Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la coque du Nautilus, et j’entendis le capitaine s’écrier : « Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu n’échapperas pas à l’éperon du Nautilus. Mais ce n’est pas à

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cette place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du Vengeur ! » Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la plate-forme. L’hélice fut mise en mouvement, le Nautilus, s’éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance. Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l’impatience et l’inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l’escalier central. Le panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s’y promenait encore d’un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et l’attirant vers l’est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n’attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore ? Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j’avais a peine interpellé le capitaine Nemo, que celui-ci m’imposait silence : « Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l’opprimé, et voilà l’oppresseur ! C’est par lui que tout ce que J’ai aime, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j’ai vu tout périr ! Tout ce que je hais est là ! Taisezvous ! » Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. « Nous fuirons ! m’écriai-je. — Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?

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J’entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularité. nous avions résolu de fuir au moment où le vaisseau serait assez rapproché. qu’une légère brise déployait audessus de sa tête. Mais quel qu’il soit. il sera coulé avant la nuit. répondit froidement Ned Land.— Je l’ignore. étant trop émus. inquiet. à l’avant. semblait l’attirer. Plusieurs fois. Une fois à bord de ce navire. près de son pavillon. Mes compagnons et moi. soit pour nous faire entendre. mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles dont on ne peut pas mesurer l’équité.528 - . Je le forçai d’attendre. — C’est mon avis. tantôt sur un autre. peu de temps après. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire. A trois heures du matin. En tout cas. Ned Land aurait voulu se précipiter à la mer. qui devait être pleine trois jours plus tard. si nous ne pouvions prévenir le coup qui le menaçait. resplendissait. il reprenait son allure de fuite. Il était debout. le Nautilusdevait attaquer le deux-ponts à la surface des flots. et alors il serait non seulement possible. le . Un profond silence régnait à bord. Nous parlions peu. Son regard. Une partie de la nuit se passa sans incident. du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Le capitaine Nemo ne l’avait pas quittée. Il se tenait à la surface des eaux. car la lune. La boussole indiquait que le Nautilus n’avait pas modifié sa direction. Nous guettions l’occasion d’agir. je montai sur la plateforme. Attendons la nuit. soit pour nous faire voir. Suivant moi. mais facile de s’enfuir. et un léger roulis le portait tantôt sur un bord. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. » La nuit arriva. je crus que le Nautilus se disposait pour l’attaque. d’une extraordinaire intensité. et.

Je demeurai ainsi jusqu’à six heures du matin. comparé à toutes ces colères qui couvaient dans les flancs de l’imperceptible Nautilus. nous quitterions pour jamais cet homme que je n’osais juger. et avec les première. mes compagnons et moi. Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. le Nautilus attaquant son adversaire. lorsque le second monta sur la plate-forme. lueurs du jour. sa canonnade recommença. Plusieurs marins l’accompagnaient. Je me disposais à descendre afin de les prévenir. des scories de charbons enflammés. Au milieu de cette paisible nature. sans que le capitaine Nemo eût paru m’apercevoir. et la mer offrait a l’astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété son image. La filière qui formait balustrade autour de la plateforme.529 - . Il s’était rapproché.fasciner. étoilaient l’atmosphère. Elles étaient très simples. et son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. le ciel et l’Océan rivalisaient de tranquillité. Des gerbes d’étincelles. les cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à l’affleurer seulement. fut abaissée. marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus Je vis ses feux de position. Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. De même. Certaines dispositions furent prises qu’on aurait pu appeler le « branle-bas de combat » du Nautilus. Le moment ne pouvait être éloigné où. s’échappant de ses cheminées. vert et rouge. Une vague réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient poussés à outrance. La . Jupiter se levait dans l’est. Le vaisseau nous restait à un mille et demi. Et quand je pensais à ce calme profond des éléments. l’entraîner plus sûrement que s’il lui eût donné la remorque ! La lune passait alors au méridien. je sentais frissonner tout mon être.

Il était trop tard pour agir. j’entendis le panneau supérieur se fermer brusquement.surface du long cigare de tôle n’offrait plus une seule saillie qui pût gêner sa manœuvre. le moment est venu. le loch m’apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Une poignée de main. Ce terrible jour du 2 juin se levait. Conseil calme. Au moment où je poussais la porte qui s’ouvrait sur la cage de l’escalier central. Le Nautilus émergeait toujours. Je revins au salon. là ou la carapace métallique ne protège plus le bordé. le Nautilus s’immergea à quelques mètres au-dessous de la surface des flots. en peu d’instants. Le Canadien s’élança sur les marches. dis-je. Sous certaines ondulations des lames. Les boulets labouraient l’eau ambiante et s’y vissaient avec un sifflement singulier. Quelques lueurs matinales s’infiltraient dans la couche liquide. mais au-dessous de sa ligne de flottaison. moi nerveux. Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse.530 - . . et que Dieu nous garde ! » Ned Land était résolu. A cinq heures. « Mes amis. Je compris qu’il se laissait approcher. les vitres s’animaient des rougeurs du soleil levant. En effet. Un sifflement bien connu m’apprenait que l’eau pénétrait dans les réservoirs du bord. Nous passâmes dans la bibliothèque. mais je l’arrêtai. me contenant à peine. Je compris sa manœuvre. D’ailleurs les détonations se faisaient plus violemment entendre.

Un choc eut lieu. emporté par sa puissance de propulsion. Réfugiés dans ma chambre. des raclements. où l’eau s’enfonçait avec un bruit de tonnerre. nous nous regardions sans prononcer une parole. la vitesse du Nautilus s’accrut sensiblement. Fou. Le pont était couvert d’ombres noires qui s’agitaient. Je sentis la force pénétrante de l’éperon d’acier. passait au travers de la masse du vaisseau comme l’aiguille du voilier à travers la toile ! Je ne pus y tenir. L’eau montait. C’était une fourmilière humaine surprise par l’envahissement d’une mer ! . Mais le Nautilus. je m’élançai hors de ma chambre et me précipitai dans le salon. Soudain. D’ailleurs. il regardait par le panneau de bâbord.531 - . Muet. sombre. nous eûmes à peine le temps de réfléchir. je ne vivais que par le sens de l’ouïe ! Cependant. Le mouvement de la pensée s’arrêtait en moi. implacable. et pour ne rien perdre de son agonie. le Nautilus descendait dans l’abîme avec elle. je vis cette coque entr’ouverte. j’écoutais. s’accrochaient aux mâts. . puis la double ligne des canons et les bastingages. Une stupeur profonde s’était emparée de mon esprit. se tordaient sous lés eaux. Une masse énorme sombrait sous les eaux. Toute sa coque frémissait. Le capitaine Nemo était là. A dix mètres de moi. éperdu. C’était son élan qu’il prenait ainsi. Je me trouvais dans cet état pénible qui précède l’attente d’une détonation épouvantable. J’attendais. témoins obligés du sinistre drame qui se préparait.Nous étions emprisonnés de nouveau. mais relativement léger. J’entendis des éraillements. je poussai un cri. Les malheureux s’élançaient dans les haubans.

une explosion se produisit. leur tendit les bras. chargées de victimes. épiait tous ses mouvements. Il quittait ce lieu de désolation. XXII LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO Les panneaux s’étaient refermés sur cette vision effrayante. A l’intérieur du Nautilus. au-dessous des portraits de ses héros. Quand tout fut fini. véritable archange de la haine. Puis.Paralysé. sans souffle.. et. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants. L’air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux soutes. Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette horrible représaille ? . le capitaine Nemo. les cheveux hérissés. Je le suivis des yeux. s’agenouillant.532 - . Le Nautilus le suivant. et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable remous. regardait toujours. pliant sous des grappes d’hommes. l’ouvrit et entra. je vis le portrait d’une femme jeune encore et de deux petits enfants. ce n’étaient que ténèbres et silence. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia. enfin le sommet de son grand mât. sans voix. Je me retournai vers le capitaine Nemo. Ce terrible justicier. Ses hunes. ensuite des barres. moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre ! L’énorme vaisseau s’enfonçait lentement. je regardais. raidi par l’angoisse. l’œil démesurément ouvert. à cent pieds sous les eaux. se dirigeant vers la porte de sa chambre. mais la lumière n’avait pas été rendue au salon. Sur le panneau du fond. avec une rapidité prodigieuse. Tout à coup. la respiration incomplète. Alors le malheureux navire s’enfonça plus rapidement. apparurent.. il fondit en sanglots. la masse sombre disparut.

tantôt à la surface de la mer. semblables aux cavaliers du jeu d’échecs. sinon le complice. Je passai dans le salon. d’étudier. Quoi qu’il eût souffert de la part des hommes. des nuées d’hippocampes. Le Nautilus fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l’heure. J’éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. A onze heures. Mais d’observer. de grands aigles de mer. L’horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit. du moins le témoin de ses vengeances ! C’était déjà trop. et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec une incomparable vitesse. tantôt à trente pieds au-dessous. des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace. et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu’au lever de la lune. A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez. de classer. des roussettes qui fréquentent ces eaux. il n’était plus question alors. L’ombre se fit. J’étais assailli de cauchemars.533 - . Le soir. des anguilles s’agitant comme les serpenteaux d’un feu d’artifice. il n’avait pas le droit de punir ainsi. des squales-marteaux. enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidité avec le Nautilus. Relèvement fait sur la carte. Je consultai les divers instruments. . Je regagnai ma chambre.J’étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient silencieusement. Je ne pus dormir. Il m’avait fait. Il était désert. nous avions franchi deux cents lieues de l’Atlantique. la clarté électrique réapparut. je vis que nous passions à l’ouvert de la Manche.

la situation n’était plus tenable. comme le fabuleux Gordon Pym. Il semblait que la nuit et le jour. De son second. sans la catastrophe qui termina ce voyage. Du capitaine Nemo. la mer Blanche. qui pourra dire jusqu’où nous entraîna le Nautilusdans ce bassin de l’Atlantique nord ? Toujours avec une vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg.534 - . L’heure avait été suspendue aux horloges du bord. il ne se tuât. dans un accès de délire et sous l’empire d’une nostalgie effrayante. . jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » ! J’estime — mais je me trompe peut-être. j’estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours. il n’était plus question. dans ces conditions. le Nautilus flottait sous les eaux. Pas un homme de l’équipage ne fut visible un seul instant. la mer de Kara. On comprend que. Le temps qui s’écoulait je ne pouvais plus l’évaluer. Plus de point reporté sur le planisphère. « cette figure humaine voilée. pas davantage. Je me sentais entraîné dans ce domaine de l’étrange où se mouvait à l’aise l’imagination surmenée d’Edgard Poë. Je ne savais où nous étions. les panneaux s’ouvraient ou se refermaient automatiquement. le golfe de l’Obi. et craignait que. de proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun habitant de la terre. aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il ces mers ignorées. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot. ne suivaient plus leur cours régulier. et je ne sais ce qu’elle aurait duré. comme dans les contrées polaires. Je dirai aussi que le Canadien. A chaque instant. Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air. l’archipel de Liarrov.Depuis ce jour. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants. ne paraissait plus. à bout de forces et de patience. Presque incessamment. et ces rivages inconnus de la côte asiatique ? Je ne saurais le dire. je m’attendais à voir.

— La nuit prochaine. assoupissement pénible et maladif. — Je vous suivrai. nous nous y réfugierons. le vent violent.Un matin — à quelle date. — Quelles sont ces terres ? — Je l’ignore. à vingt milles dans l’est. je ne saurais le dire — je m’étais assoupi vers les premières heures du jour.535 - . — Oui ! Ned. J’ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d’eau à l’insu de l’équipage. Quand je m’éveillai. mais quelles qu’elles soient. Toute surveillance semble avoir disparu du Nautilus. et je l’entendis me dire à voix basse : « Nous allons fuir ! » Je me redressai. je vis Ned Land se pencher sur moi. dût la mer nous engloutir ! — La mer est mauvaise. Vous serez prêt. On dirait que la stupeur règne à bord. « Quand fuyons-nous ? demandai-je. Où sommes-nous ? — En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes. Oui. monsieur ? — Oui. . nous fuirons cette nuit. mais vingt milles à faire dans cette légère embarcation du Nautilus ne m’effraient pas.

la dernière que je dusse passer à bord du Nautilus ! Je restais seul. nous vous y attendrons. malgré mes répugnances. Ned Land et Conseil évitaient de me parler par crainte de se trahir. . Que lui aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l’involontaire horreur qu’il m’inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui ! Mieux valait l’oublier ! Et pourtant ! Combien fut longue cette journée. Ned Land entra dans ma chambre. ajouta le Canadien. la lune ne sera pas encore levée. si je suis surpris. sans m’avoir donné le temps de lui répondre. Le ciel était menaçant. Conseil et moi. voulant et ne voulant plus le voir. je dînai. » Puis le Canadien sortit. mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses. craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le capitaine Nemo. Je gagnai la plate-forme.— D’ailleurs. il fallait fuir.536 - . Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure. Nous profiterons de l’obscurité. » J’étais décidé à tout. Le Canadien me quitta. Il me dit : « Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. Venez au canot. je me fais tuer. ami Ned. — Nous mourrons ensemble. A six heures et demi. sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. A six heures. Je me forçai à manger. je me défends. mais je n’avais pas faim. ne voulant pas m’affaiblir. Je revins au salon. A dix heures.

le plongeur crétois. sur cette collection sans rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l’avait formée.537 - . Cette impression devint si poignante que je me demandai s’il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine. Je me retins heureusement. je revins à ma chambre. Mon cœur battait avec force. Je me rendis au salon. Là. par cinquante mètres de profondeur. le passage de Suez. mais. A chaque mouvement. les chasses sous-marines. le cerveau surexcité. Je restai une heure ainsi. Mes nerfs se calmèrent un peu. et je m’étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. tous les incidents heureux ou malheureux qui l’avaient traversée depuis ma disparition de l’Abraham-Lincoln. je revêtis de solides vêtements de mer. J’entendis un bruit de pas. il me semblait qu’il allait m’apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J’éprouvais des alertes incessantes. le cimetière de corail. Puis.Je voulus vérifier la direction du Nautilus. Certainement. le détroit de Torrès. l’emprisonnement dans les . baigné dans les effluves du plafond lumineux. Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante. et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines. mon agitation m’eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. je revis dans un rapide souvenir toute mon existence à bord du Nautilus. la banquise. l’île de Santorin. l’Atlantide. mon trouble. Le capitaine Nemo était là. l’échouement. Mon imagination les grossissait. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. sur ces richesses de l’art entassées dans ce musée. Il ne s’était pas couché. le braver du geste et du regard ! C’était une inspiration de fou. Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature. les sauvages de la Papouasie. le voir face à face. le pôle sud. Je rassemblai mes notes et les serrai précieusement sur moi. Que faisait-il en ce moment ? J’écoutai à la porte de sa chambre. la baie de Vigo.

il me parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m’anéantir. je le rencontrerais une dernière fois. Je ne voulais plus penser. une pensée soudaine me terrifia. et cependant. véritables plaintes d’une âme qui veut briser ses liens terrestres. dût le capitaine Nemo se dresser devant moi. le combat des poulpes. J’écoutai par tous mes sens à la fois. j’entendis les vagues accords de l’orgue. la tempête du Gulf-Stream. respirant à peine. comme ces toiles de fond qui se déroulent à l’arrière-plan d’un théâtre. Une demi-heure d’attente encore ! Une demi-heure d’un cauchemar qui pouvait me rendre fou ! En ce moment. et cette horrible scène du vaisseau coulé avec son équipage ! . Je tenais ma tête à deux mains pour l’empêcher d’éclater. une harmonie triste sous un chant indéfinissable. le génie des mers. Je fermais les yeux. Ce n’était plus mon semblable. Son type s’accentuait et prenait des proportions surhumaines. un seul mot. dix heures allaient sonner.538 - . elle faisait un bruit effrayant. il me sembla qu’en tournant sur ses gonds. Puis. Le capitaine Nemo avait quitté sa chambre. Il n’y avait pas à hésiter. J’ouvris ma porte avec précaution. Il me verrait. Peut-être ce bruit n’existait-il que dans mon imagination ! . c’était l’homme des eaux. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange.. Tous ces événements passèrent devant mes yeux. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Le moment était venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons. m’enchaîner à son bord ! Cependant. le Vengeur. plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l’entraînaient hors des limites de ce monde.glaces. Il était alors neuf heures et demie.. Là.

comme un spectre.539 - . Et je l’entendis murmurer ces paroles — les dernières qui aient frappé mon oreille : « Dieu tout puissant ! assez ! assez ! » Était-ce l’aveu du remords qui s’échappait ainsi de la conscience de cet homme ? . — A l’instant ! » répondit le Canadien. je me précipitai dans la bibliothèque. silencieux. glissant plutôt que marchant. Le salon était plongé dans une obscurité profonde.Je m’avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus. évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu trahir ma présence. Je crois même qu’en pleine lumière. Il vint vers moi. Je l’ouvris doucement. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. j’arrivai au canot. « Partons ! Partons ! m’écriai-je. suivant la coursive supérieure. car quelques rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu’au salon. Il ne me voyait pas. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la bibliothèque. Je me traînai sur le tapis.. J’y pénétrai par l’ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons. tant son extase l’absorbait tout entier. Le capitaine Nemo était là. Je l’entrevis même. il ne m’eût pas aperçu. J’allais l’ouvrir. les bras croisés. Éperdu. m’arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon cœur. et. quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. J’arrivai à la porte angulaire du salon. Je compris qu’il se levait. Les accords de l’orgue raisonnaient faiblement. Je montai l’escalier central.. .

Là sont aspirés non seulement les navires. Ce n’était pas à nous que son équipage en voulait ! « Maelstrom ! Maelstrom ! » s’écriait-il. les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. nous saurons mourir ! » Le Canadien s’était arrêté dans son travail. mais les baleines. mais aussi les ours blancs des régions boréales.540 - . Elles forment un tourbillon dont aucun navire n’a jamais pu sortir. dont la puissance d’attraction s’étend jusqu’à une distance de quinze kilomètres. De tous les points de l’horizon accourent des lames monstrueuses. Des voix se répondaient avec vivacité. Mais un mot. Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Qu’y avait-il ? S’était-on aperçu de notre fuite ? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main. « Oui ! murmurai-je. Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la côte norvégienne ? Le Nautilus était-il entraîné dans ce gouffre. Elles forment ce gouffre justement appelé le « Nombril de l’Océan ». et le Canadien commença à dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. un mot terrible. au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs ? On sait qu’au moment du flux.L’orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et boulonné au moyen d’une clef anglaise dont Ned Land s’était muni. vingt fois répété. L’ouverture du canot se ferma également. . me révéla la cause de cette agitation qui se propageait à bord du Nautilus.

J’éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop prolongé. Ainsi que lui. Ma tête porta sur une membrure de fer. était lancé comme la pierre d’une fronde au milieu du tourbillon.C’est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être — avait été engagé par son capitaine. et nous avec lui ! « Il faut tenir bon. encore accroché à son flanc. la circulation suspendue. l’influence nerveuse annihilée. arraché de son alvéole. qu’un craquement se produisait. là où les troncs d’arbres s’usent et se font « une fourrure de poils ». Il décrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus.. . Ses muscles d’acier craquaient. Nous étions dans l’épouvante. Je le sentais.541 - . et le canot. et. sous ce choc violent. dans l’horreur portée à son comble. je perdis connaissance. dit Ned. le canot. nous pouvons nous sauver encore. était emporté avec une vitesse vertigineuse.. et revisser les écrous ! En restant attachés au Nautilus. Le Nautilus se défendait comme un être humain. ! » Il n’avait pas achevé de parler. Parfois il se dressait. là où les corps les plus durs se brisent. selon l’expression norvégienne ! Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. Les écrous manquaient. traversés de sueurs froides comme les sueurs de l’agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels mugissements que l’écho répétait à une distance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du fond.

Il est exact. Pas un fait n’a été omis. nous ne pouvons songer à regagner la France. comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom. C’est la narration fidèle de cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l’homme. j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. la Méditerranée. en moins de dix mois j’ai franchi vingt mille lieues. Mes deux compagnons. Peu importe.542 - . Mais quand je revins à moi. nous sortîmes du gouffre. Ce que je puis affirmer maintenant. Je suis donc forcé d’attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord. sains et saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. l’Atlantique. de ce tour du monde sous-marin qui m’a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique. pas un détail n’a été exagéré. Nous nous embrassâmes avec effusion. que je revois le récit de ces aventures. Ce qui se passa pendant cette nuit. comment Ned Land. les mers australes et boréales ! Mais qu’est devenu le Nautilus ? A-t-il résisté aux étreintes du Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l’Océan ses effrayantes représailles. ou s’est-il arrêté devant cette dernière hécatombe ? Les flots apporteront-ils un . c’est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles. Les moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares. Conseil et moi. la mer Rouge. après tout. C’est donc là.XXIII CONCLUSION Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. je ne saurai le dire. au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis. Me croira-t-on ? Je ne sais. En ce moment. et dont le progrès rendra les routes libres un jour. l’Océan Indien.

Le capitaine Nemo et moi. sa patrie d’adoption. il y a six mille ans. elle est sublime aussi. par sa nationalité. et que le Nautilus a survécu là où tant de navires ont péri ! S’il en est ainsi. si le capitaine Nemo habite toujours cet Océan. Ne l’ai-je pas compris par moi-même ? N’ai-je pas vécu dix mois de cette existence extranaturelle ? Aussi.543 - . puisse la haine s’apaiser dans ce cœur farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l’esprit de vengeance ! Que le justicier s’efface. J’espère également que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible. par l’Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l’abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant.jour ce manuscrit qui renferme toute l’histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous dira-t-il. que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si sa destinée est étrange. FIN . à cette demande posée. la nationalité du capitaine Nemo ? Je l’espère.

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