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Jules Verne

VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
(1870)

Table des matières PREMIÈRE PARTIE.................................................................4
I UN ÉCUEIL FUYANT ............................................................... 5 II LE POUR ET LE CONTRE .................................................... 12 III COMME IL PLAIRA À MONSIEUR .................................... 19 IV NED LAND............................................................................26 V À L'AVENTURE ! ...................................................................35 VI À TOUTE VAPEUR ...............................................................43 VII UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE ............................ 55 VIII MOBILIS IN MOBILE .......................................................65 IX LES COLÈRES DE NED LAND............................................ 75 X L'HOMME DES EAUX...........................................................84 XI LE NAUTILUS ......................................................................96 XII TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ ............................................106 XIII QUELQUES CHIFFRES ...................................................115 XIV LE FLEUVE-NOIR ........................................................... 123 XV UNE INVITATION PAR LETTRE..................................... 138 XVI PROMENADE EN PLAINE ............................................. 150 XVII UNE FORET SOUS-MARINE ........................................ 157 XVIII QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE ....... 166 XIX VANIKORO ...................................................................... 175 XX LE DÉTROIT DE TORRÈS................................................ 187 XXI QUELQUES JOURS À TERRE ........................................ 198 XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO ........................... 214 XXIII ÆGRI SOMNIA ............................................................ 230 XXIV LE ROYAUME DU CORAIL.......................................... 241

DEUXIÈME PARTIE ............................................................253
I L'OCÉAN INDIEN.................................................................254 -2-

II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO266 III UNE PERLE DE DIX MILLIONS ......................................279 IV LA MER ROUGE.................................................................294 V ARABIAN-TUNNEL............................................................. 310 VI L'ARCHIPEL GREC ............................................................322 VII LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES 337 VIII LA BAIE DE VIGO ...........................................................349 IX UN CONTINENT DISPARU...............................................362 X LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES .................................374 XI LA MER DE SARGASSES.................................................. 388 XII CACHALOTS ET BALEINES ............................................399 XIII LA BANQUISE ................................................................. 415 XIV LE PÔLE SUD ................................................................. 430 XV ACCIDENT OU INCIDENT ? ............................................446 XVI FAUTE D'AIR ................................................................... 457 XVII DU CAP HORN À L'AMAZONE .....................................470 XVIII LES POULPES .............................................................. 483 XIX LE GULF-STREAM..........................................................497 XX PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE .............................................................................511 XXI UNE HÉCATOMBE .........................................................520 XXII LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO .532 XXIII CONCLUSION...............................................................542

À propos de cette édition électronique.................................544

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PREMIÈRE PARTIE

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I UN ÉCUEIL FUYANT
L’année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène inexpliqué et inexplicable que personne n’a sans doute oublié. Sans parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et surexcitaient l’esprit public à l’intérieur des continents les gens de mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines de navires, skippers et masters de l’Europe et de l’Amérique, officiers des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au plus haut point. En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s’étaient rencontrés sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu’une baleine. Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de bord, s’accordaient assez exactement sur la structure de l’objet ou de l’être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait doué. Si c’était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la science avait classés jusqu’alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M. Dumeril, ni M. de Quatrefages n’eussent admis l’existence d’un tel monstre — à moins de l’avoir vu, ce qui s’appelle vu de leurs propres yeux de savants. A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises — en rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées qui le disaient large d’un mille et long de trois — on pouvait affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup toutes les dimensions

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admises jusqu’à ce jour par les ichtyologistes — s’il existait toutefois. Or, il existait, le fait en lui-même n’était plus niable, et, avec ce penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra l’émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y renoncer. En effet, le 20 juillet 1866, le steamer Governor-Higginson, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette masse mouvante à cinq milles dans l’est des côtes de l’Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d’abord, en présence d’un écueil inconnu ; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux colonnes d’eau, projetées par l’inexplicable objet, s’élancèrent en sifflant à cent cinquante pieds dans l’air. Donc, à moins que cet écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d’un geyser, le GovernorHigginson avait affaire bel et bien à quelque mammifère aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes d’eau, mélangées d’air et de vapeur. Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans les mers du Pacifique, par le Cristobal-Colon, de West India and Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire pouvait se transporter d’un endroit à un autre avec une vélocité surprenante, puisque à trois jours d’intervalle, le Governor-Higginson et le Cristobal-Colon l’avaient observé en deux points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là l’Helvetia, de la Compagnie Nationale, et le Shannon, du Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l’Atlantique comprise entre les États-Unis et l’Europe, se signalèrent respectivement le monstre par 42°15’de latitude nord, et 60°35’de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à
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plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le Shannon et l’Helvetia étaient de dimension inférieure à lui, bien qu’ils mesurassent cent mètres de l’étrave à l’étambot. Or, les plus vastes baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le Kulammak et l’Umgullick, n’ont jamais dépassé la longueur de cinquante-six mètres, — si même elles l’atteignent. Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à bord du transatlantique le Pereire, un abordage entre l’Etna, de la ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers de la frégate française la Normandie, un très sérieux relèvement obtenu par l’état-major du commodore Fitz-James à bord du Lord-Clyde, émurent profondément l’opinion publique. Dans les pays d’humeur légère, on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques, l’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne, s’en préoccupèrent vivement. Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des œufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux — à court de copie — tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes, jusqu’au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un bâtiment de cinq cents tonneaux et l’entraîner dans les abîmes de l’Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les opinions d’Aristote et de Pline, qui admettaient l’existence de ces monstres, puis les récits norvégiens de l’évêque Pontoppidan, les relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant à bord du Castillan, en 1857, cet énorme serpent qui n’avait jamais fréquenté jusqu’alors que les mers de l’ancien Constitutionnel.

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Alors éclata l’interminable polémique des crédules et des incrédules dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font profession de science en lutte avec ceux qui font profession d’esprit, versèrent des flots d’encre pendant cette mémorable campagne ; quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes. Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux articles de fond de l’Institut géographique du Brésil, de l’Académie royale des sciences de Berlin, de l’Association Britannique, de l’Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du The Indian Archipelago, du Cosmos de l’abbé Moigno, des Mittheilungen de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la France et de l’étranger, la petite presse ripostait avec une verve intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne point donner un démenti à la nature, en admettant l’existence des Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d’un journal satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et l’acheva au milieu d’un éclat de rire universel. L’esprit avait vaincu la science. Pendant les premiers mois de l’année 1867, la question parut être enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s’agit plus alors d’un problème scientifique à résoudre, mais bien d’un danger réel sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable, insaisissable.

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Le 5 mars 1867, le Moravian, de Montréal Océan Company, se trouvant pendant la nuit par 27°30’de latitude et 72°15’de longitude, heurta de sa hanche de tribord un roc qu’aucune carte ne marquait dans ces parages. Sous l’effort combiné du vent et de ses quatre cents chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize nœuds. Nul doute que sans la qualité supérieure de sa coque, le Moravian, ouvert au choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu’il ramenait du Canada. L’accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à l’arrière du bâtiment. Ils examinèrent l’Océan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n’est un fort remous qui brisait à trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le Moravian continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche sous-marine, ou quelque énorme épave d’un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu’une partie de la quille avait été brisée. Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme tant d’autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à laquelle ce navire appartenait, l’événement eut un retentissement immense. Personne n’ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d’une force de quatre cents chevaux, et d’une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s’accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en puissance et
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en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilège pour le transport des dépêches venait d’être renouvelé, ajouta successivement à son matériel l’Arabia, le Persia, le China, le Scotia, le Java, le Russia, tous navires de première marche, et les plus vastes qui, après le Great-Eastern, eussent jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices. Si je donne ces détails très succincts, c’est afin que chacun sache bien quelle est l’importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocéanienne n’a été conduite avec plus d’habileté ; nulle affaire n’a été couronnée de plus de succès. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois l’Atlantique, et jamais un voyage n’a été manqué, jamais un retard n’a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n’ont été perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de préférence à toute autre, ainsi qu’il appert d’un relevé fait sur les documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne s’étonnera du retentissement que provoqua l’accident arrivé à l’un de ses plus beaux steamers. Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le Scotia se trouvait par 15°12’de longitude et 45°37’de latitude. Il marchait avec une vitesse de treize nœuds quarante-trois centièmes sous la poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec une régularité parfaite. Son tirant d’eau était alors de six mètres soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent vingt-quatre mètres cubes. A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme, se produisit sur la coque du Scotia, par sa hanche et un peu en arrière de la roue de bâbord.

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Fort heureusement. et l’un des matelots plongea pour reconnaître l’avarie. sans le cri des caliers qui remontèrent sur le pont en s’écriant : « Nous coulons ! nous coulons ! » Tout d’abord. et le Scotia. ses roues à demi noyées. Il reconnut que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer. les passagers furent très effrayés . et après trois jours d’un retard qui inquiéta vivement Liverpool. on constatait l’existence d’un trou large de deux mètres dans la carène du steamer. divisé en sept compartiments par des cloisons étanches. Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du Scotia. qui fut mis en cale sèche. Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement. En effet. Le Scotia. ce compartiment ne renfermait pas les chaudières. Quelques instants après. et la rapidité de l’envahissement prouvait que la voie d’eau était considérable. A deux mètres et demi au-dessous de la flottaison s’ouvrait une déchirure régulière. La cassure de la tôle était d’une netteté parfaite. il avait été heurté. Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. et elle n’eût pas été frappée plus sûrement à l’emporte-pièce. Il se trouvait alors à trois cent mille du cap Clear.11 - . devait braver impunément une voie d’eau. dut continuer ainsi son voyage. Une telle voie d’eau ne pouvait être aveuglée. le danger ne pouvait être imminent. et plutôt par un instrument tranchant ou perforant que contondant. Ils ne purent en croire leurs yeux. mais le capitaine Anderson se hâta de les rassurer. en forme de triangle isocèle. car les feux se fussent subitement éteints. il entra dans les bassins de la Compagnie.Le Scotia n’avait pas heurté. Il fallait donc que l’outil perforant qui l’avait produite fût d’une trempe peu commune — . L’abordage avait semblé si léger que personne ne s’en fût inquiété à bord.

ce fut le « monstre » qui. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de tous ces naufrages. le gouvernement français m’avait joint à cette expédition.et après avoir été lancé avec une force prodigieuse. les communications entre les divers continents devenant de plus en plus dangereuses. et. Depuis ce moment. En ma qualité de professeur-suppléant au Muséum d’histoire naturelle de Paris. justement ou injustement. Après six mois passés dans le Nebraska. en attendant. ne s’élève pas à moins de deux cents ! Or.12 - . chargé de précieuses collections. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai. Je m’occupais donc. je revenais d’une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska. les sinistres maritimes qui n’avaient pas de cause déterminée furent mis sur le compte du monstre. le public se déclara et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à tout prix de ce formidable cétacé. le chiffre des navires à vapeur ou à voiles. dont le nombre est malheureusement considérable . car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au Bureau-Veritas. Tel était ce dernier fait. j’arrivai à New York vers la fin de mars. aux États-Unis. grâce à lui. il avait dû se retirer de luimême par un mouvement rétrograde et vraiment inexplicable. ayant ainsi perce une tôle de quatre centimètres. II LE POUR ET LE CONTRE A l’époque où ces événements se produisirent. fut accusé de leur disparition. qui eut pour résultat de passionner à nouveau l’opinion publique. . en effet. botaniques et zoologiques. quand arriva l’incident du Scotia. de classer mes richesses minéralogiques. supposés perdus corps et biens par suite d’absence de nouvelles.

et comment aurait-il tenu cette construction secrète ? Seul. L’hypothèse de l’îlot flottant. cela ne pouvait être douteux. d’une énorme épave. qui créaient deux clans très distincts de partisans : d’un côté. je flottais d’un extrême à l’autre. Or. ceux qui tenaient pour un bateau « sous-marin » d’une extrême puissance motrice. de l’autre. et les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du Scotia. était absolument abandonnée. à moins que cet écueil n’eût une machine dans le ventre. et. Et. Dans l’impossibilité de me former une opinion. il était possible qu’un État essayât à l’insu des autres ce formidable . c’était peu probable. Où et quand l’eut-il fait construire. A mon arrivée à New York. cette dernière hypothèse. et comment ne l’aurais-je pas été ? J’avais lu et relu tous les journaux américains et européens sans être plus avancé. et toujours à cause de la rapidité du déplacement. un gouvernement pouvait posséder une pareille machine destructive. ne put résister aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes.13 - . ceux qui tenaient pour un monstre d’une force colossale . comment pouvait-il se déplacer avec une rapidité si prodigieuse ? De même fut repoussée l’existence d’une coque flottante. Qu’il y eut quelque chose. en effet.J’étais parfaitement au courant de la question à l’ordre du jour. Ce mystère m’intriguait. la question brûlait. Qu’un simple particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique. soutenue par quelques esprits peu compétents. admissible après tout. en ces temps désastreux où l’homme s’ingénie à multiplier la puissance des armes de guerre. de l’écueil insaisissable. Restaient donc deux solutions possibles de la question.

engin. Du moins. puis la réaction. fut mis en demeure par le New York-Herald de formuler une opinion quelconque. en France. faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure de l’histoire naturelle. Je m’exécutai. les torpilles. la franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. particulièrement goûté du monde savant. Et même. après enquêtes faites en Angleterre. J’avais publié en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : Les Mystères des grands fonds sous-marins. en Espagne. « l’honorable Pierre Aronnax. Après les chassepots. . voire même en Turquie. Donc. politiquement et scientifiquement. je l’espère. Mon avis me fut demandé. en Russie. Mais l’hypothèse d’une machine de guerre tomba encore devant la déclaration des gouvernements. et je donne ici un extrait d’un article très nourri que je publiai dans le numéro du 30 avril. puisque les communications transocéaniennes en souffraient. Je parlai faute de pouvoir me taire. je dus m’expliquer catégoriquement. plusieurs personnes m’avaient fait l’honneur de me consulter sur le phénomène en question. A mon arrivée à New York. Comme il s’agissait là d’un intérêt public. en Prusse. Tant que je pus nier du fait. comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances est très difficile pour un particulier.14 - . D’ailleurs. Mais bientôt. l’hypothèse d’un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée. et certainement impossible pour un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les puissances rivales. collé au mur. les béliers sous-marins. je me renfermai dans une absolue négation. après les torpilles. en Amérique. professeur au Muséum de Paris ». en Italie. Je discutai la question sous toutes ses faces. Ce livre.

« Si.« Ainsi donc. toute autre supposition étant rejetée. Quintuplez. « Si nous ne les connaissons pas toutes. accroissez ses armes offensives. disais-je.15 - . il faut nécessairement admettre l’existence d’un animal marin d’une puissance excessive. si la nature a encore des secrets pour nous en ichtyologie. qui habitent les couches inaccessibles à la sonde. « Cependant. décuplez même cette dimension. après avoir examiné une à une les diverses hypothèses. un caprice. La sonde n’a su les atteindre. donnez à ce cétacé une force proportionnelle à sa taille. rien de plus acceptable que d’admettre l’existence de poissons ou de cétacés. une fantaisie. ramène à de longs intervalles vers le niveau supérieur de l’Océan. « Les grandes profondeurs de l’Océan nous sont totalement inconnues. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ? Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l’organisme de ces animaux ? On saurait à peine le conjecturer. et vous obtenez l’animal voulu. « Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de soixante pieds. et dans ce cas. si l’on veut. d’espèces ou même de genres nouveaux. au contraire. d’une organisation essentiellement « fondrière ». Il aura les proportions déterminées par les Officiers du . je serai disposé à admettre l’existence d’un Narwal géant. la solution du problème qui m’est soumis peut affecter la forme du dilemme. et qu’un événement quelconque. « Ou nous connaissons toutes les variétés d’êtres qui peuplent notre planète. ou nous ne les connaissons pas. il faut nécessairement chercher l’animal en question parmi les êtres marins déjà catalogués. nous connaissons toutes les espèces vivantes.

mais je voulais jusqu’à un certain point couvrir ma dignité de professeur. jusqu’à plus amples informations. qui rient bien. Il rallia un certain nombre de partisans. en dépit de ce qu’on a entrevu. C’est une dent principale qui a la dureté de l’acier. « Donc. et large de quarante-huit centimètres à sa base ! « Eh bien ! supposez l’arme dix fois plus forte. armée. « Ainsi s’expliquerait ce phénomène inexplicable — à moins qu’il n’y ait rien. l’instrument exigé par la perforation du Scotia. « En effet. On a trouvé quelques-unes de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal attaque toujours avec succès. Le musée de la Faculté de médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres vingt-cinq centimètres.16 - . comme un foret perce un tonneau. dont elle aurait à la fois la masse et la puissance motrice. D’autres ont été arrachées. . et ne pas trop prêter à rire aux Américains. Je me réservais une échappatoire. non sans peine.Shannon. j’admettais l’existence du « monstre ». j’opinerais pour une licorne de mer. ce qui lui valut un grand retentissement. vu. et la puissance nécessaire pour entamer la coque d’un steamer. de dimensions colossales. Mon article fut chaudement discuté. non plus d’une hallebarde. Au fond. et l’animal dix fois plus puissant. quand ils rient. suivant l’expression de certains naturalistes. le narwal est armé d’une sorte d’épée d’ivoire. et vous obtenez un choc capable de produire la catastrophe demandée. de carènes de vaisseaux qu’elles avaient percées d’outre en outre. d’une hallebarde. senti et ressenti — ce qui est encore possible ! » Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part . mais d’un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams » de guerre. lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l’heure. multipliez sa masse par sa vitesse.

les autres. et peut-être recèlent-elles des mollusques d’une incomparable taille. contemporains des époques géologiques. toutes les feuilles dévouées aux .La solution qu’il proposait. dont les années sont des siècles. Les journaux industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce point de vue. l’opinion se fit alors sur la nature du phénomène. elle qui ne se modifie jamais. n’aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons de la vie d’un autre âge. les quadrumanes. plus positifs. ne sont que des nains — puissent se produire et se développer. le Lloyd. le seul milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres. les reptiles. et le public admit sans conteste l’existence d’un être prodigieux qui n’avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer. afin de rassurer les communications transocéaniennes. L’esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d’êtres surnaturels. des crustacés effrayants à contempler. La Shipping and Mercantile Gazette. le Paquebot. les quadrupèdes. les animaux terrestres. tels que seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois. les oiseaux étaient construits sur des gabarits gigantesques. laissait libre carrière à l’imagination. surtout en Amérique et en Angleterre. d’ailleurs. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule. alors que le noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces titanesques. et les siècles des millénaires ? Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu’il ne m’appartient plus d’entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en réalités terribles. dans ses profondeurs ignorées. Pourquoi la mer. la Revue maritime et coloniale. Je le répète. furent d’avis de purger l’Océan de ce redoutable monstre.17 - . Les masses liquides transportent les plus grandes espèces connues de mammifères. Le Créateur les avait jetés dans un moule colossal que le temps a réduit peu à peu. Mais si les uns ne virent là qu’un problème purement scientifique à résoudre. éléphants ou rhinocéros.

les États de l’Union se déclarèrent les premiers. Pas un homme ne manquait à son rôle d’équipage. on apprit qu’un steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu l’animal. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut. Aucun navire ne le rencontra. . qui pressa activement l’armement de sa frégate. Ses vivres étaient embarques. L’émotion causée par cette nouvelle fut extrême. trois semaines auparavant. Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se tramaient contre elle. On fit à New York les préparatifs d’une expédition destinée à poursuivre le narwal.18 - . se mit en mesure de prendre la mer au plus tôt. le monstre ne reparut plus. Une frégate de grande marche l’Abraham-Lincoln. Pendant deux mois. On en avait tant causé. à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de retard ! D’ailleurs. On n’accorda pas vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. quand.Compagnies d’assurances qui menaçaient d’élever le taux de leurs primes. on ne savait plus où la diriger. et même par le câble transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait maintenant son profit. Précisément. dans les mers septentrionales du Pacifique. le commandant Farragut ne demandait qu’à partir. Et l’impatience allait croissant. le 2 juillet. Donc. furent unanimes sur ce point. et ainsi que cela arrive toujours. Ses soutes regorgeaient de charbon. du moment que l’on se fut décidé à poursuivre le monstre. à chauffer. la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de formidables engins de pêche. personne n’en entendit parler. L’opinion publique s’étant prononcée. Il n’avait qu’à allumer ses fourneaux.

« Monsieur. était de chasser ce monstre inquiétant et d’en purger le monde. fatigué. Cependant. je ne songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu’à tenter le passage du nord-ouest. Le commandant Farragut tient une cabine à votre disposition. mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne put me retenir. mon petit logement du Jardin des Plantes.19 - . . avide de repos. J’oubliai tout. Si vous voulez vous joindre à l’expédition de l’AbrahamLincoln. Hobson. l’unique but de ma vie. je comprenais enfin que ma véritable vocation. Trois secondes après avoir lu la lettre de l’honorable secrétaire de la marine. fatigues. Fifth Avenue hotel. HOBSON. -B. Secrétaire de la marine. je revenais d’un pénible voyage.Trois heures avant que l’Abraham-Lincoln ne quittât la pier de Brooklyn. votre J. le gouvernement de l’Union verra avec plaisir que la France soit représentée par vous dans cette entreprise. je reçus une lettre libellée en ces termes : Monsieur Aronnax. Je n’aspirais plus qu’à revoir mon pays. professeur au Muséum de Paris. et j’acceptai sans plus de réflexions l’offre du gouvernement américain. -B. » III COMME IL PLAIRA À MONSIEUR Trois secondes avant l’arrivée de la lettre de J. amis. mes amis. Très cordialement. collections. New York.

des espèces et des variétés. très adroit de ses mains. régulier par principe. ne donnant jamais de conseils — même quand on ne lui en demandait pas. il me fallait chercher ce narwal dans le nord de l’océan Pacifique . quel brave et digne garçon ! Conseil. « Conseil ! » criai-je d’une voix impatiente. pour revenir en France. des sous-classes. » Mais. et la Licorne sera assez aimable pour m’entraîner vers les côtes de France ! Ce digne animal se laissera prendre dans les mers d’Europe — pour mon agrément personnel — et je ne veux pas rapporter moins d’un demi mètre de sa hallebarde d’ivoire au Muséum d’histoire naturelle. A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes. zélé par habitude. un cachalot d’une baleine ! Et cependant. un être phlegmatique par nature. et. jusqu’ici et depuis dix ans. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou la fatigue d’un voyage. Un garçon dévoué qui m’accompagnait dans tous mes voyages . peu dans la pratique. Mais sa science s’arrêtait là. Conseil en était venu à savoir quelque chose.20 - . Très versé dans la théorie de la classification. Classer. s’étonnant peu des surprises de la vie. en attendant. Nulle objection à boucler sa valise pour un pays quelconque. apte à tout service. tout chemin ramène en Europe. si éloigné qu’il . et il n’en savait pas davantage. c’était sa vie. des sous-genres. des classes. J’avais en lui un spécialiste. il n’eût pas distingué. des ordres.« D’ailleurs. Conseil était mon domestique. était prendre le chemin des antipodes. ce qui. en dépit de son nom. je crois. un brave Flamand que j’aimais et qui me le rendait bien. pensai-je. Chine ou Congo. des genres. très ferré sur la classification en histoire naturelle. m’avait suivi partout où m’entraînait la science. des familles. parcourant avec une agilité d’acrobate toute l’échelle des embranchements des groupes.

Prépare-moi. « Conseil ! » répétai-je. Qu’on m’excuse de dire ainsi que j’avais quarante ans.fût. Certainement. j’étais sûr de ce garçon si dévoué. prépare-toi. Ce garçon avait trente ans. pas l’apparence de nerfs au moral. et son âge était à celui de son maître comme quinze est à vingt. Conseil avait un défaut.21 - . Il allait là comme ici. s’entend. D’ordinaire. « Monsieur m’appelle ? dit-il en entrant. je ne lui demandais jamais s’il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages. sans en demander davantage. tout en commençant d’une main fébrile mes préparatifs de départ. des muscles solides. même pour l’homme le plus impassible du monde ! Qu’allait dire Conseil ? « Conseil ! » criai-je une troisième fois. répondit tranquillement Conseil. il s’agissait d’une expédition qui pouvait indéfiniment se prolonger. Nous partons dans deux heures. Seulement. — Oui. d’une entreprise hasardeuse. mon garçon. Conseil parut. Formaliste enragé il ne me parlait jamais qu’à la troisième personne — au point d’en être agaçant. D’ailleurs d’une belle santé qui défiait toutes les maladies . — Comme il plaira à monsieur. . mais pas de nerfs. mais cette fois. à la poursuite d’un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à réflexion.

il s’agit du monstre. D’ailleurs. — Tu sais. — Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct. Nous prenons passage sur l’AbrahamLincoln. et hâte-toi ! — Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil. — Et le babiroussa vivant de monsieur ? — On le nourrira pendant notre absence. les oréodons.. — On s’en occupera plus tard. voilà tout. L’auteur d’un . — Comme il conviendra à monsieur... sans compter. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage. — Quoi ! les archiotherium.22 - .. — Si.. les chéropotamus et autres carcasses de monsieur ? — On les gardera à l’hôtel.. je donnerai l’ordre de nous expédier en France notre ménagerie. du fameux narwal.... les hyracotherium. répondit paisiblement Conseil. mais le plus que tu pourras. Nous allons en purger les mers ! .. des chaussettes. répondis-je évasivement. certainement.— Pas un instant à perdre. des habits. des chemises... — Le crochet qui plaira à monsieur. mon ami. mais en faisant un crochet. — Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.

. . le Katrinferryboat nous transporta. et en quelques minutes. — Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. prit Katrin-street et s’arrêta à la trentequatrième pier. mais. Là. nous arrivions au quai près duquel l’Abraham-Lincoln vomissait par ses deux cheminées des torrents de fumée noire. L’ascenseur de l’hôtel nous déposa au grand vestibule de l’entresol. chevaux et voiture.. » Un quart d’heure après.23 - . C’est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours ! — Comme il plaira à monsieur. Je donnai l’ordre d’expédier pour Paris (France) mes ballots d’animaux empaillés et de plantes desséchées. et.. Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu’à Union-square. — Comme fera monsieur.ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s’embarquer avec le commandant Farragut. la grande annexe de New York. située sur la rive gauche de la rivière de l’Est. suivit Fourth-avenue jusqu’à sa jonction avec Bowery-street. hommes. dangereuse aussi ! On ne sait pas où l’on va ! Ces bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même ! Nous avons un commandant qui n’a pas froid aux yeux ! . Mission glorieuse. à Brooklyn.. car ce garçon classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les mammifères. Conseil avait fait en un tour de main. Je descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je fis ouvrir un crédit suffisant au babiroussa. Conseil me suivant. répondit Conseil. je sautai dans une voiture. nos malles étaient prêtes. Je réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule considérable. et j’étais sûr que rien ne manquait. je ferai.

24 - . Je demandai le commandant Farragut. Je me précipitai à bord. Le commandant Farragut ? — En personne. mais cependant insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé. L’Abraham-Lincoln avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa destination nouvelle. — Lui-même. Un des matelots me conduisit sur la dunette. Sous cette pression. » Je saluai. C’était une frégate de grande marche. répondis-je. qui permettaient de porter à sept atmosphères la tension de sa vapeur. Je fus très satisfait de ma cabine. — Aussi bien. où je me trouvai en présence d’un officier de bonne mine qui me tendit la main. située à l’arrière. dis-je à Conseil. Soyez le bienvenu. répondit Conseil.Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate. l’Abraham-Lincoln atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles et trois dixièmes à l’heure. qu’un bernard-l’ermite dans la coquille d’un buccin. » . munie d’appareils surchauffeurs. monsieur le professeur. n’en déplaise à monsieur. je me fis conduire à la cabine qui m’était destinée. Votre cabine vous attend. et laissant le commandant aux soins de son appareillage. « Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il. « Nous serons bien ici. Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités nautiques. vitesse considérable. qui s’ouvrait sur le carré des officiers.

un quart d’heure de retard. le commandant Farragut faisait larguer les dernières amarres qui retenaient l’Abraham-Lincoln à la pier de Brooklyn. — Oui. et je remontai sur le pont afin de suivre les préparatifs de l’appareillage. La vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr’ouverts. qui fut transmis à la machine au moyen d’appareils à air comprimé.25 - . A ce moment.Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles. qui lui faisaient cortège. Ainsi donc. Les branches de l’hélice battirent les flots avec une rapidité croissante. Il fit venir son ingénieur. Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour. — Go ahead ». dont le récit véridique pourra bien trouver cependant quelques incrédules. « Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il. Trois hurrahs. partis de cinq cent mille poitrines. monsieur. A cet ordre. les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. Les longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de l’arbre. surnaturelle. cria le commandant Farragut. ni une heure pour rallier les mers dans lesquelles l’animal venait d’être signalé. Des milliers de mouchoirs s’agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent l’Abraham-Lincoln jusqu’à . éclatèrent successivement. et je manquais cette expédition extraordinaire. et l’Abrahamlincoln s’avança majestueusement au milieu d’une centaine de ferry-boats et de tenders chargés de spectateurs. Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la rivière de l’Est étaient couverts de curieux. moins même. et la frégate partait sans moi. répondit l’ingénieur. invraisemblable.

passa entre les forts qui la saluèrent de leurs plus gros canons. IV NED LAND Le commandant Farragut était un bon marin. puis. Les feux furent poussés . la frégate. marchant à la rencontre du serpent qui désolait son île. Le pilote descendit dans son canot. Trois heures sonnaient alors. C’était une sorte de chevalier de Rhodes. aucun doute ne s’élevait dans son esprit. il rasa cette langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l’acclamèrent encore une fois. et. L’Abraham-Lincoln répondit en amenant et en hissant trois fois le pavillon américain. l’hélice battit plus rapidement les flots . il l’avait juré.son arrivée dans les eaux de l’Hudson. il en délivrerait les mers. Sur la question du cétacé. la frégate longea la côte jaune et basse de Long-lsland. et rejoignit la petite goélette qui l’attendait sous le vent. après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland. Son navire et lui ne faisaient qu’un. Il en était l’âme. dont les trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d’artimon . modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s’arrondit dans la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook. digne de la frégate qu’il commandait. un Dieudonné de Gozon. Le monstre existait. suivant du côté de New-Jersey l’admirable rive droite du fleuve toute chargée de villas. Alors. elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l’Atlantique. et il ne permettait pas que l’existence de l’animal fût discutée à son bord. à la pointe de cette presqu’île allongée qui forme la ville de New York. à huit heures du soir. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan par foi.26 - . Ou le . Le cortège des boats et des tenders suivait toujours la frégate. et il ne la quitta qu’à la hauteur du light-boat dont les deux feux marquent l’entrée des passes de New York. non par raison.

Nous possédions tous les engins connus. il ne demandait qu’à rencontrer la licorne. Quant à l’équipage. Pour mon compte. Les officiers du bord partageaient l’opinion de leur chef. jusqu’aux flèches barbelées des espingoles et aux balles explosibles des canardières. et dont le modèle doit figurer à . et je ne laissais à personne ma part d’observations quotidiennes. calculer les diverses chances d’une rencontre.commandant Farragut tuerait le narwal. D’ailleurs. discuter. depuis le harpon qui se lance à la main. J’ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d’appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. signalerait l’animal. se chargeant par la culasse. Seul entre tous. L’Abraham-Lincoln ne tranchait pas encore de son étrave les eaux suspectes du Pacifique.27 - . à la dépecer. la mâture était peuplée de matelots auxquels les planches du pont brûlaient les pieds. Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous passionnait. réservée à quiconque. Tant que le soleil décrivait son arc diurne. à la harponner. qui eût maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Pas de milieu. Sur le gaillard d’avant s’allongeait un canon perfectionné. ou le narwal tuerait le commandant Farragut. je n’étais pas en reste avec les autres. Il surveillait la mer avec une scrupuleuse attention. La frégate aurait eu cent fois raison de s’appeler l’Argus. très épais de parois. maître ou officier. disputer. très étroit d’âme. et qui n’y pouvaient tenir en place ! Et cependant. Je laisse à penser si les yeux s’exerçaient à bord de l’Abraham-Lincoln. mousse ou matelot. et observer la vaste étendue de l’Océan. Plus d’un s’imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet. le commandant Farragut parlait d’une certaine somme de deux mille dollars. Un baleinier n’eût pas été mieux armé. et à la hisser à bord. Il fallait les entendre causer. et détonnait sur l’enthousiasme général du bord.

violent parfois. pour l’œil et le bras. Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d’engager cet homme à son bord. à lui seul. envoyait sans se gêner. Mais il avait mieux encore. peu communicatif.l’Exposition universelle de 1867. Qui dit Canadien. Il valait tout l’équipage. audace et ruse. le roi des harponneurs. La famille du harponneur était originaire de Québec. l’air grave. C’était une occasion pour lui de parler. l’Abraham-Lincoln ne manquait d’aucun moyen de destruction. et il fallait être une baleine bien maligne. et qui ne connaissait pas d’égal dans son périlleux métier. Ma nationalité l’attirait sans doute. Sa personne provoquait l’attention. . d’origine américaine. et très rageur quand on le contrariait. C’était un homme de grande taille — plus de six pieds anglais — vigoureusement bâti. dit Français. Il avait Ned Land. et formait déjà un tribu de hardis pêcheurs à l’époque où cette ville appartenait à la France. il possédait ces qualités à un degré supérieur. Adresse et sang-froid. Ned Land était un Canadien.28 - . ou un cachalot singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon. Donc. Ned Land avait environ quarante ans. et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie. Je ne saurais le mieux comparer qu’à un télescope puissant qui serait en même temps un canon toujours prêt à partir. et pour moi d’entendre cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes. si peu communicatif que fût Ned Land. je dois avouer qu’il se prit d’une certaine affection pour moi. d’une habileté de main peu commune. et. un projectile conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize kilomètres. Ce précieux instrument.

Il racontait ses pêches et ses combats avec une grande poésie naturelle. la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc. je le poussai plus directement. Je dépeins maintenant ce hardi compagnon. Avant huit jours. nous causions de choses et d’autres. et je croyais écouter quelque Homère canadien. et j’aimais à entendre le récit de ses aventures dans les mers polaires. et j’examinai les diverses chances de succès ou d’insuccès de notre expédition. tel que je le connais actuellement. C’est que nous sommes devenus de vieux amis. pour me souvenir plus longtemps de toi ! Et maintenant. et le détroit de Magellan s’ouvrait à moins de sept cent milles dans le sud. unis de cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu’à vivre cent ans encore. Il évitait même de traiter ce sujet. Assis sur la dunette. et que.Peu à peu. Son récit prenait une forme épique. . regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont restées jusqu’ici inaccessibles aux regards de l’homme. Par une magnifique soirée du 30 juillet. chantant l’Iliade des régions hyperboréennes. J’amenai tout naturellement la conversation sur la licorne géante. quelle était l’opinion de Ned Land sur la question du monstre marin ? Je dois avouer qu’il ne croyait guère à la licorne. Ned prit goût à causer. seul à bord.29 - . Puis. sur lequel je crus devoir l’entreprendre un jour. il ne partageait pas la conviction générale. Ned Land et moi. voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire. c’est-à-dire trois semaines après notre départ. à trente milles sous le vent des côtes patagonnes. l’Abraham-Lincoln sillonnerait les flots du Pacifique. Nous avions dépassé le tropique du Capricorne.

Ned. — Cependant. répondit le Canadien. et encore. ni le géologue n’admettent de telles chimères. monsieur Aronnax. lui demandai-je. De même. — Cependant. Ned. vous qui êtes familiarisé avec les grands mammifères marins. le baleinier. . ferma les yeux comme pour se recueillir. un baleinier de profession. jusqu’à preuve contraire. monsieur le professeur. Donc. Ned. on cite des bâtiments que la dent du narwal a traversés de part en part. et dit enfin : « Peut-être bien.« Comment. vous dont l’imagination doit aisément accepter l’hypothèse de cétacés énormes. mais ni l’astronome. passe encore. ni leurs défenses n’auraient pu entamer les plaques de tôle d’un steamer. vous devriez être le dernier à douter en de pareilles circonstances ! — C’est ce qui vous trompe. J’ai poursuivi beaucoup de cétacés. cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet. ou à l’existence de monstres antédiluviens qui peuplent l’intérieur du globe. je nie que baleines. ni leurs queues. j’en ai tué plusieurs. — Des navires en bois. répondit Ned.30 - . c’est possible. j’en ai harponné un grand nombre. frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel. mais si puissants et si bien armés qu’ils fussent. vous. comment pouvez-vous ne pas être convaincu de l’existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? » Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre. je ne les ai jamais vus. Que le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent l’espace.

est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le Scotia ou l’Abraham-Lincoln. et ce nom même indique le peu de consistance de ses chairs. — Hum ! fit le harponneur. ? — Oui. vous persistez à admettre l’existence d’un énorme cétacé. Un poulpe gigantesque. il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie toute comparaison. les cachalots ou les dauphins. reprit Ned Land d’un ton assez narquois. repris-je. et muni d’une défense cornée dont la force de pénétration est extrême. monsieur le professeur. mon digne Canadien. non. que si un tel animal existe. — Non... — Alors. en secouant la tête de l’air d’un homme qui ne veut pas se laisser convaincre.. appartenant à l’embranchement des vertébrés. Eût-il cinq cents pieds de longueur. je vous le répète avec une conviction qui s’appuie sur la logique des faits. Il faut donc rejeter au rang des fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce. Tout ce que vous voudrez excepté cela. comme les baleines. Je crois à l’existence d’un mammifère. Ned. qui n’appartient point à l’embranchement des vertébrés. — Et pourquoi cet organisme si puissant ? demanda Ned. le poulpe. — Encore moins. Le poulpe n’est qu’un mollusque... puissamment organisé. Ned. peut-être ? ..31 - . . monsieur le naturaliste.— Écoutez-moi. s’il fréquente les couches liquides situées à quelques milles audessous de la surface des eaux. Ned. s’il habite les profondeurs de l’Océan. — Remarquez.

Eh bien. puisqu’il s’agit de l’eau de mer dont la densité est supérieure à celle de l’eau douce. la colonne d’eau serait d’une moindre hauteur. Admettons que la pression d’une atmosphère soit représentée par la pression d’une colonne d’eau haute de trentedeux pieds. — Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. Or. chaque centimètre carré de la surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. On fait ce qu’on veut avec les chiffres ! — En affaires. mon brave Ned. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez atteindre cette profondeur dans l’Océan. quand vous plongez. autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de l’atmosphère. — Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l’œil. soit deux lieues et demie environ. Écoutezmoi.— Parce qu’il faut une force incalculable pour se maintenir dans les couches profondes et résister à leur pression. Il suit de là qu’à trois cent vingt pieds cette pression est de dix atmosphères. En réalité. c’est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface. monsieur Aronnax.32 - . Ned. Ned. mais non en mathématiques. savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en surface ? — Je ne m’en doute pas. autant de fois trente-deux pieds d’eau au-dessus de vous. — Environ dix-sept mille. et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds. — Tant que cela ? . de cent atmosphères à trois mille deux cents pieds. — Vraiment. et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.

eux dont la surface est représentée par des millions de centimètres carrés. je comprends. devenu plus attentif. dix fois cette pression. soit dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes . longs de plusieurs centaines de mètres et gros à proportion. vos dix-sept mille centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes. si des vertébrés. Ned. — Sans que je m’en aperçoive ? — Sans que vous vous en aperceviez. à trente-deux mille pieds. vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq cent soixante-huit kilogrammes . qui se neutralisent. — Précisément. — Oui. Mais dans l’eau. c’est par milliards de kilogrammes qu’il faut estimer la poussée qu’ils . De là un équilibre parfait entre la poussée intérieure et la poussée extérieure.— Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure au poids d’un kilogramme par centimètre carré. soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes . répondit Ned. mille fois cette pression. enfin. ce qui vous permet de les supporter sans peine. Ainsi donc. à trois cent vingt pieds. parce que l’eau m’entoure et ne me pénètre pas. — Eh bien. c’est que l’air pénètre à l’intérieur de votre corps avec une pression égale. à trente-deux pieds audessous de la surface de la mer. c’est-à-dire que vous seriez aplati comme si l’on vous retirait des plateaux d’une machine hydraulique ! — Diable ! fit Ned. c’est autre chose.33 - . se maintiennent à de pareilles profondeurs. soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt kilogrammes . Et si vous n’êtes pas écrasé par une telle pression. mon digne harponneur. à trois mille deux cents pieds. cent fois cette pression.

vous ai-je convaincu ? — Vous m’avez convaincu d’une chose. je ne le poussai pas davantage. ça n’est pas vrai ! » répondit le Canadien. répondit Ned Land. peut-être. — Oui. — Comme vous dites.. en effet. — Allez donc ! — Parce que. Calculez alors quelle doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de leur organisme pour résister à de telles pressions ! — Il faut. entêté harponneur. répondit le Canadien. dit Ned hésitant.. c’est que si de tels animaux existent au fond des mers. qu’ils soient fabriqués en plaques de tôle de huit pouces. ce trou ne . ébranlé par ces chiffres. Ned. en reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d’Arago. mais qui ne voulait pas se rendre. — Eh bien. comment expliquez-vous l’accident arrivé au Scotia ? — C’est peut-être. et songez alors aux ravages que peut produire une pareille masse lancée avec la vitesse d’un express contre la coque d’un navire. L’accident du Scotia n’était pas niable. Ce jour-là. Mais cette réponse prouvait l’obstination du harponneur et pas autre chose... Le trou existait si bien qu’il avait fallu le boucher. monsieur le naturaliste. — Mais s’ils n’existent pas..34 - . il faut nécessairement qu’ils soient aussi forts que vous le dites.subissent. Or.. comme les frégates cuirassées.. et je ne pense pas que l’existence du trou puisse se démontrer plus catégoriquement...

au groupe des pisciformes. Mais l’un d’eux. cet animal appartenait à l’embranchement des vertébrés. il fallait disséquer ce monstre inconnu. à la classe des mammifères. cachalot ou dauphin. Or. pour le disséquer le prendre. Cependant une circonstance se présenta. Le commandant Farragut. Et le hasard servit si bien notre Canadien.s’était pas fait tout seul. et s’emparant de l’autre après une poursuite de quelques minutes ! . et montra quelle confiance on devait avoir en lui. ne fut marqué par aucun incident. désireux de voir Ned Land à l’œuvre. sachant que Ned Land était embarqué à bord de l’Abraham-Lincoln. suivant moi. quant à l’espèce dans laquelle il convenait de le ranger. c’était une question à élucider ultérieurement. l’autorisa à se rendre à bord du Monrœ. baleine. et puisqu’il n’avait pas été produit par des roches sous-marines ou des engins sous-marins. pendant quelque temps. qu’au lieu d’une baleine. le 30 juin. il en harponna deux d’un coup double. quant au genre dont il faisait partie. V À L'AVENTURE ! Le voyage de l’Abraham-Lincoln. la frégate communiqua avec des baleiniers américains. et nous apprîmes qu’ils n’avaient eu aucune connaissance du narwal. et finalement à l’ordre des cétacés. il était nécessairement dû à l’outil perforant d’un animal.35 - . et toutes les raisons précédemment déduites. frappant l’une droit au cœur. demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. qui mit en relief la merveilleuse habileté de Ned Land. pour le prendre le harponner — ce qui était l’affaire de Ned Land — pour le harponner le voir ce qui était l’affaire de l’équipage — et pour le voir le rencontrer — ce qui était l’affaire du hasard. Au large des Malouines. le capitaine du Monrœ. Pour la résoudre. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang.

auquel des marins hollandais imposèrent le nom de leur villa natale. Mais le commandant Farragut ne voulut pas prendre ce sinueux passage. indifférent au soleil ou à la pluie. dont la faculté de voir dans l’obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent. L’équipage lui donna raison à l’unanimité. il est vrai. Moi. ce roc perdu à l’extrémité du continent américain.Décidément. Les yeux et les lunettes. par la perspective de deux mille dollars. à quinze milles dans le sud. à la hauteur du cap des Vierges. tantôt appuyé à la lisse de l’arrière. le cap Horn. l’hélice de la frégate battit enfin les eaux du Pacifique. I’Abraham Lincoln. et les nyctalopes.36 - . La route fut donnée vers le nord-ouest. avaient beau jeu pour gagner la prime. si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land. nous étions à l’ouvert du détroit de Magellan. ne restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit. et le lendemain. « Ouvre l’œil ! ouvre l’œil ! » répétaient les matelots de l’Abraham Lincoln. doubla cet îlot solitaire. « qu’il était trop gros pour cela ! » Le 6 juillet. que l’appât de l’argent n’attirait guère. je ne quittais plus le pont du navire. je n’étais pourtant pas le moins attentif du bord. vers trois heures du soir. je ne parierai pas pour le monstre. étaitil probable que l’on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ? Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n’y pouvait passer. Et ils l’ouvraient démesurément. et manœuvra de manière à doubler le cap Horn. un peu éblouis. quelques heures au sommeil. je dévorais d’un œil avide le . on observait la surface de l’Océan. Tantôt penché sur les bastingages du gaillard d’avant. Le 3 juillet. La frégate prolongea la côte sud-est de l’Amérique avec une rapidité prodigieuse. Et en effet. Ne donnant que quelques minutes au repas.

cette bête introuvable dans les hautes mers du Pacifique. Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité . me répétait d’un ton calme : « Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux. monsieur verrait bien davantage ! » Mais. et y eût-il quelque animal. vaine émotion ! L’Abraham-Lincoln modifiait sa route. simple baleine ou cachalot vulgaire. courait sur l’animal signalé.cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu’à perte de vue ! Et que de fois j’ai partagé l’émotion de l’état-major. lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos noirâtre au-dessus des flots. dit-on. mais deux mois déjà se sont . il affectait même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps de bordée — du moins quand aucune baleine n’était en vue. observait la marche du cétacé. je veux bien l’admettre. mais la mer se maintenait belle.37 - . C’était alors la mauvaise saison australe. huit heures sur douze. Chacun. Cent fois. tandis que Conseil. quelle chance avons-nous de l’apercevoir ? Est-ce que nous ne courons pas à l’aventure ? On a revu. la poitrine haletante. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d’officiers. cet entêté Canadien lisait ou dormait dans sa cabine. monsieur Aronnax. « Bah ! répondait-il. l’œil trouble. toujours phlegmatique. et se laissait facilement observer dans un vaste périmètre. Le pont de la frégate se peuplait en un instant. je regardais à en user ma rétine. qui disparaissait bientôt au milieu d’un concert d’imprécations ! Cependant. Le voyage s’accomplissait dans les meilleures conditions. à en devenir aveugle. car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d’Europe . de l’équipage. Je regardais. le temps restait favorable. Et pourtant sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services. je lui reprochai son indifférence. Mais. il n’y a rien.

et s’engagea dans les mers centrales du Pacifique. Le 20 juillet. la nature ne fait rien à contre sens. si la bête existe. coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude. Le commandant Farragut pensait. et pas un matelot du bord n’eût parié contre le narwal et contre sa prochaine apparition. qu’il valait mieux fréquenter les eaux profondes. nous marchions en aveugles. Ce relèvement fait. vous le savez mieux que moi. monsieur le professeur. on ne vivait plus à bord. le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de longitude. La frégate passa donc au large des Pomotou.38 - . Vingt fois par jour. une erreur d’appréciation. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi. nous franchissions l’équateur sur le cent dixième méridien. il n’aime point à moisir longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d’une prodigieuse facilité de déplacement.écoulés depuis cette rencontre. L’équipage entier subissait une surexcitation nerveuse. on ne dormait plus. elle est déjà loin ! » A cela. nos chances étaient-elles fort limitées. et s’éloigner des continents ou des îles dont l’animal avait toujours paru éviter l’approche. je ne savais que répondre. s’il n’avait pas besoin de s’en servir. des Marquises. Les cœurs palpitaient effroyablement. dont je ne saurais donner l’idée. Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et. et elle ne donnerait pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement. On ne mangeait pas. et à s’en rapporter au tempérament de votre narwal. des Sandwich. Or. et se dirigea vers les mers de Chine. avec raison. Évidemment. Donc. une illusion d’optique de quelque matelot . et se préparaient pour l’avenir d’incurables anévrismes. et le 27 du même mois. pour tout dire. personne ne doutait encore du succès. la frégate prit une direction plus décidée vers l’ouest. « sans doute parce qu’il n’y avait pas assez d’eau pour lui ! » disait le maître d’équipage. Cependant.

virant subitement d’un bord sur l’autre. Un nouveau sentiment se produisit à bord. ni à un écueil fuyant. sans un entêtement très particulier du commandant Farragut. courant aux baleines signalées. faisant de brusques écarts de route. qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept dixièmes de fureur. Et en effet. ni à quoi que ce fût de surnaturel ! La réaction se fit donc. et ces émotions. nous maintenaient dans un état d’éréthisme trop violent pour ne pas amener une réaction prochaine. On était « tout bête » de s’être laissé prendre à une chimère.perché sur les barres. ni à un îlot sous-marin. et chacun ne songea plus qu’à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu’il avait si sottement sacrifié. forçant ou renversant sa vapeur. coup sur coup. Pendant trois mois. vingt fois répétées.39 - . la frégate eût définitivement remis le cap au sud. au risque de déniveler sa machine. Le découragement s’empara d’abord des esprits. mais encore plus furieux ! Les montagnes d’arguments entassés depuis un an s’écroulèrent à la fois. Les plus chauds partisans de l’entreprise devinrent fatalement ses plus ardents détracteurs. d’un excès on se jeta dans un autre. ni à une épave de naufrage. et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte américaine. la réaction ne tarda pas à se produire. s’arrêtant soudain. du poste des soutiers jusqu’au carré de l’état-major. et certainement. . et ouvrit une brèche à l’incrédulité. Avec la mobilité naturelle à l’esprit humain. La réaction monta des fonds du navire. trois mois dont chaque jour durait un siècle ! l’Abraham-Lincoln sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique. Et rien ! rien que l’immensité des flots déserts ! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque. causaient d’intolérables douleurs.

Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus longtemps. L’Abraham-Lincoln n’avait rien à se reprocher, ayant tout fait pour réussir. Jamais équipage d’un bâtiment de la marine américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu’à revenir. Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu’il y eut révolte à bord, mais après une raisonnable période d’obstination, le commandant Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si dans le délai de trois jours, le monstre n’avait pas paru, l’homme de barre donnerait trois tours de roue, et l’Abraham-Lincoln ferait route vers les mers européennes. Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d’abord pour résultat de ranimer les défaillances de l’équipage. L’Océan fut observé avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup d’œil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C’était un suprême défi porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! » Deux jours se passèrent. L’Abraham-Lincoln se tenait sous petite vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l’attention ou stimuler l’apathie de l’animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages. D’énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent dans toutes les directions autour de l’Abraham-Lincoln, pendant qu’il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère sous-marin.

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Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions septentrionales du Pacifique. La frégate se trouvait alors par 31°15’de latitude nord et par 136°42’de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l’étrave de la frégate. En ce moment, j’étais appuyé à l’avant, sur le bastingage de tribord. Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L’équipage, juché dans les haubans, examinait l’horizon qui se rétrécissait et s’obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de nuit, fouillaient l’obscurité croissante. Parfois le sombre Océan étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux nuages. Puis, toute trace lumineuse s’évanouissait dans les ténèbres. En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant soit peu l’influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être, et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l’action d’un sentiment de curiosité. « Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d’empocher deux mille dollars. — Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n’ai jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l’Union pouvait promettre cent mille dollars, il n’en aurait pas été plus pauvre. — Tu as raison, Conseil. C’est une sotte affaire, après tout, et dans laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que
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de temps perdu, que d’émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en France... — Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le Muséum de monsieur ! Et j’aurais déjà classé les fossiles de monsieur ! Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale ! — Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j’imagine, que l’on se moquera de nous ! — Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l’on se moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ? — Il faut le dire, Conseil. — Eh bien, monsieur n’aura que ce qu’il mérite ! — Vraiment ! — Quand on a l’honneur d’être un savant comme monsieur, on ne s’expose pas... » Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général, une voix venait de se faire entendre. C’était la voix de Ned Land, et Ned Land s’écriait : « Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »

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VI À TOUTE VAPEUR
A ce cri, l’équipage entier se précipita vers le harponneur, commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu’aux ingénieurs qui quittèrent leur machine, jusqu’aux chauffeurs qui abandonnèrent leurs fourneaux. L’ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne courait plus que sur son erre. L’obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu’il avait pu voir. Mon cœur battait à se rompre. Mais Ned Land ne s’était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l’objet qu’il indiquait de la main. A deux encablures de l’Abraham-Lincoln et de sa hanche de tribord, la mer semblait être illuminée par dessus. Ce n’était point un simple phénomène de phosphorescence, et l’on ne pouvait s’y tromper. Le monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait être produite par un agent d’une grande puissance éclairante. La partie lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l’insoutenable éclat s’éteignait par dégradations successives. « Ce n’est qu’une agglomération phosphorescentes, s’écria l’un des officiers. de molécules

— Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de nature essentiellement électrique... D’ailleurs, voyez, voyez ! il se déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s’élance sur nous ! »

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Un cri général s’éleva de la frégate. « Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute ! Machine en arrière ! » Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l’Abraham-Lincoln, abattant sur bâbord, décrivit un demicercle. « La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut. Ces ordres furent exécutés, et la frégate s’éloigna rapidement du foyer lumineux. Je me trompe. Elle voulut s’éloigner, mais le surnaturel animal se rapprocha avec une vitesse double de la sienne. Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous tenait muets et immobiles. L’animal nous gagnait en se jouant. Il fit le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds. et l’enveloppa de ses nappes électriques comme d’une poussière lumineuse. Puis il s’éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive d’un express. Tout d’un coup. des obscures limites de l’horizon, où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers l’Abraham-Lincoln avec une effrayante rapidité, s’arrêta brusquement à vingt pieds de ses précintes, s’éteignit non pas en s’abîmant sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût subitement tarie ! Puis, il reparut de l’autre côté du navire, soit qu’il l’eût tourné, soit qu’il eût glissé sous sa coque. A chaque instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
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Cependant, je m’étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et n’attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et j’en fis l’observation au commandant Farragut. Sa figure, d’ordinaire si impassible, était empreinte d’un indéfinissable étonnement. « Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable j’ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au milieu de cette obscurité. D’ailleurs, comment attaquer l’inconnu, comment s’en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront. — Vous n’avez plus de doute, commandant, sur la nature de l’animal ? — Non, monsieur, c’est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un narwal électrique. — Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l’approcher qu’une gymnote ou une torpille ! — En effet, répondit le commandant, et s’il possède en lui une puissance foudroyante, c’est à coup sûr le plus terrible animal qui soit jamais sorti de la main du Créateur. C’est pourquoi, monsieur, je me tiendrai sur mes gardes. » Tout l’équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à dormir. L’Abraham-Lincoln, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal, imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte. Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression plus juste, il « s’éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ? Il fallait le craindre, non pas l’espérer. Mais
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à une heure moins sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre, semblable à celui que produit une colonne d’eau, chassée avec une extrême violence. Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la dunette, jetant d’avides regards à travers les profondes ténèbres. « Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des baleines ? — Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue m’ait rapporté deux mille dollars. — En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit n’est-il pas celui que font les cétacés rejetant l’eau par leurs évents ? — Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus fort. Aussi, ne peut-on s’y tromper. C’est bien un cétacé qui se tient là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour. — S’il est d’humeur à vous entendre, maître Land, répondisje d’un ton peu convaincu. — Que je l’approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien, et il faudra bien qu’il m’écoute ! — Mais pour l’approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une baleinière à votre disposition ? — Sans doute, monsieur. — Ce sera jouer la vie de mes hommes ?
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— Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur. Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense, à cinq milles au vent de l’Abraham-Lincoln. Malgré la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les formidables battements de queue de l’animal et jusqu’à sa respiration haletante. Il semblait qu’au moment où l’énorme narwal venait respirer à la surface de l’océan, l’air s’engouffrait dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d’une machine de deux mille chevaux. « Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d’un régiment de cavalerie, ce serait une jolie baleine ! » On resta sur le qui-vive jusqu’au jour, et l’on se prépara au combat. Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d’un mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s’était contenté d’affûter son harpon, arme terrible dans sa main. A six heures, l’aube commença à poindre, et avec les premières lueurs de l’aurore disparut l’éclat électrique du narwal. A sept heures, le jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse rétrécissait l’horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la percer. De là, désappointement et colère. Je me hissai jusqu’aux barres d’artimon. Quelques officiers s’étaient déjà perchés à la tête des mâts. A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses volutes se levèrent peu à peu. L’horizon s’élargissait et se purifiait à la fois.
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Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre. « La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur. Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué. Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait d’un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec une telle puissance. Un immense sillage, d’une blancheur éclatante, marquait le passage de l’animal et décrivait une courbe allongée. La frégate s’approcha du cétacé. Je l’examinai en toute liberté d’esprit. Les rapports du Shannon et de l’Helvetia avaient un peu exagéré ses dimensions, et j’estimai sa longueur à deux cent cinquante pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement l’apprécier ; mais, en somme, l’animal me parut être admirablement proportionné dans ses trois dimensions. Pendant que j’observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et d’eau s’élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J’en conclus définitivement qu’il appartenait à l’embranchement des vertébrés, classe des mammifères, sousclasse des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L’ordre des cétacés comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c’est dans cette dernière que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés. Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je

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ne doutais pas de compléter ma classification avec l’aide du ciel et du commandant Farragut. L’équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci, après avoir attentivement observé l’animal, fit appeler l’ingénieur. L’ingénieur accourut. « Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ? — Oui, monsieur, répondit l’ingénieur. — Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! » Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L’heure de la lutte avait sonné. Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le tremblotement des chaudières. L’Abraham-Lincoln, chassé en avant par sa puissante hélice, se dirigea droit sur l’animal. Celui-ci le laissa indifféremment s’approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance. Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d’heure environ, sans que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident qu’à marcher ainsi, on ne l’atteindrait jamais Le commandant Farragut tordait avec rage l’épaisse touffe de poils qui foisonnait sous son menton. « Ned Land ? » cria-t-il. Le Canadien vint à l’ordre.

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sans gagner une toise ! C’était humiliant pour l’un des plus rapides marcheurs de la marine américaine.50 - . Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dixhuit milles cinq dixièmes. je harponne. Le loch jeté. on constata que l’Abraham-Lincoln marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l’heure. d’ailleurs. Les matelots injuriaient le monstre. Ned. répondit le commandant Farragut. avec votre permission. maître Land. faites monter la pression. l’hélice donna quarante-trois tours à la minute. Les feux furent plus activement poussés . Le commandant Farragut ne se contentait plus de tordre sa barbiche. il la mordait. me conseillez-vous encore de mettre mes embarcations à la mer ? — Non. et si nous arrivons à longueur de harpon. L’ingénieur fut encore une fois appelé. et la vapeur fusa par les soupapes. qui. Ingénieur. monsieur. je vais m’installer sous les sousbarbes de beaupré. demanda le commandant. cria-t-il. — Allez.« Eh bien. » Ned Land se rendit à son poste. Une sourde colère courait parmi l’équipage. Pour moi. dédaignait de leur répondre. . — Que faire alors ? — Forcer de vapeur si vous le pouvez. s’entend. Pendant une heure encore. car cette bête-là ne se laissera prendre que si elle le veut bien. répondit Ned Land. monsieur. la frégate se maintint sous cette allure.

51 - . La rapidité de l’Abraham Lincoln s’accrut. On jeta le loch une seconde fois.. il ne me déplaisait pas de la risquer. cette chance. monsieur. . On n’eût pas mieux fait sur le Mississippi pour distancer une « concurrence » ! « Conseil. — Chargez-les à dix atmosphères. Eh bien ! je l’avouerai. sais-tu bien que nous allons probablement sauter ? — Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d’air sur les brasiers. — Oui. Les soupapes furent chargées. « Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut. dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi. et les tourbillons de fumée pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le commandant. — A six atmosphères et demie. monsieur. répondit l’ingénieur. » Voilà un ordre américain s’il en fut.. Ses mâts tremblaient jusque dans leurs emplantures. — Et vos soupapes sont chargées ? . Le charbon s’engouffra dans les fourneaux. — Dix neuf milles trois dixièmes.

cet animal-là va plus vite que l’AbrahamLincoln ! Eh bien : nous allons voir s’il distancera ses boulets coniques. Quelle poursuite ! Non. le harpon à la main. Le manomètre marqua dix atmosphères. pendant notre maximum de vitesse. au moment où il se disposait à frapper. mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé.52 - . Mais le cétacé « chauffa » lui aussi. Et même. Plusieurs fois. l’animal se laissa approcher. sans doute. « Ah ! dit-il. des hommes à la pièce de l’avant. « Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s’écria le Canadien. Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus directs.— Forcez les feux. Puis. Ned Land se tenait à son poste. » L’ingénieur obéit. et cinq cents dollars à qui percera cette infernale bête ! » . Le coup partit. Maître. nous n’étions pas plus avancés qu’à huit heures du matin. ne se permit-il pas de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur s’échappa de toutes les poitrines ! A midi. qui se tenait à un demi-mille. car. « A un autre plus adroit ! cria le commandant. il fila ses dix-neuf milles et trois dixièmes. sans se gêner. » Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. le cétacé se dérobait avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à l’heure. je ne puis décrire l’émotion qui faisait vibrer tout mon être.

Une forte détonation éclata. et le commandant Farragut se penchant vers moi. la mit en position et visa longtemps. l’œil calme. Mais il n’en fut rien. Les heures s’écoulèrent. et glissant sur sa surface arrondie. rageant.53 - . et que nous ne reverrions plus jamais le fantastique animal. mais non pas normalement. il alla se perdre à deux milles en mer. Cependant. . Je n’estime pas à moins de cinq cents kilomètres la distance qu’il parcourut pendant cette malencontreuse journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le houleux océan. En ce moment. « Ah ça ! dit le vieux canonnier. il faut dire à la louange de l’Abraham-Lincoln qu’il lutta avec une infatigable ténacité. et qu’il ne serait pas indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. sans qu’il donnât aucun signe d’épuisement.Un vieux canonnier à barbe grise – que je vois encore -. Le boulet atteignit son but. ce gueux-là est donc blindé avec des plaques de six pouces ! — Malédiction ! » s’écria le commandant Farragut. me dit : « Je poursuivrai l’animal jusqu’à ce que ma frégate éclate ! — Oui. s’approcha de sa pièce. Je me trompais. il frappa l’animal. et vous aurez raison ! » On pouvait espérer que l’animal s’épuiserait. répondis-je. je crus que notre expédition était terminée. à laquelle se mêlèrent les hurrahs de l’équipage. La chasse recommença. la physionomie froide.

La clarté électrique s’éteignit soudain. son bras se détendit violemment. aussi intense que pendant la nuit dernière. Le narwal semblait immobile. Il donna ses ordres. et s’avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Peut-être. brisant les saisines des dromes. On ne respirait plus à bord. dormait-il.54 - . Il n’est pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément endormies que l’on attaque alors avec succès. La frégate s’approcha sans bruit. Le Canadien alla reprendre son poste dans les sousbarbes du beaupré. En ce moment.A dix heures cinquante minutes du soir. J’entendis le choc sonore de l’arme. aussi pure. L’Abraham-Lincoln fut tenu sous petite vapeur. Tout d’un coup. renversant les hommes. accroché d’une main à la martingale. et le harpon fut lancé. courant comme un torrent de l’avant à l’arrière. . et courut sur son erre. penché sur la lisse du gaillard d’avant je voyais au-dessous de moi Ned Land. fatigué de sa journée. la clarté électrique réapparut. Un silence profond régnait sur le pont. dont l’éclat grandissait et éblouissait nos yeux. se laissant aller à l’ondulation des lames ? Il y avait là une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter. de l’autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le séparaient de l’animal immobile. stoppa à deux encablures de l’animal. et deux énormes trombes d’eau s’abattirent sur le pont de la frégate. qui semblait avoir heurté un corps dur. et Ned Land en avait harponné plus d’une pendant son sommeil. à trois milles au vent de la frégate. Nous n’étions pas à cent pieds du foyer ardent.

. Deux vigoureux coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.. L’équipage s’était-il aperçu de ma disparition ? L’AbrahamLincoln avait-il viré de bord ? Le commandant Farragut mettaitil une embarcation à la mer ? Devais-je espérer d’être sauvé ? Les ténèbres étaient profondes. « A moi ! à moi ! » criai-je. sans prétendre égaler Byron et Edgar Pœ. Je fus d’abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. J’entrevis une masse noire qui disparaissait vers l’est. je n’en conservai pas moins une impression très nette de mes sensations. qui sont des maîtres. Mes vêtements m’embarrassaient. Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. Je coulais ! je suffoquais ! . « A moi ! » . VII UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE Bien que j’eusse été surpris par cette chute inattendue. je fus précipité à la mer. C’était la frégate. Je suis bon nageur. Je me sentis perdu.55 - . en nageant vers l’AbrahamLincoln d’un bras désespéré. sans avoir le temps de me retenir. et.Un choc effroyable se produisit. lancé par-dessus la lisse. et dont les feux de position s’éteignirent dans l’éloignement. et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. L’eau les collait à mon corps. ils paralysaient mes mouvements.

— Et ce choc t’a précipité en même temps que moi à la mer ? — Nullement. et j’entendis. répondit Conseil. Je me débattis. j’ai suivi monsieur ! » Le digne garçon trouvait cela tout naturel ! « Et la frégate ? demandai-je.. Ma bouche s’emplit d’eau. « Toi ! dis-je. entraîné dans l’abîme. — La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos. Mais étant au service de monsieur.. j’entendis les hommes de barre s’écrier : « L’hélice et le gouvernail sont brisés..Ce fut le dernier cri que je jetai. » — Brisés ? . j’entendis ces paroles prononcées à mon oreille : « Si monsieur veut avoir l’extrême obligeance de s’appuyer sur mon épaule. toi ! — Moi-même. et aux ordres de monsieur. je me sentis violemment ramené à la surface de lamer.. » Je saisis d’une main le bras de mon fidèle Conseil. monsieur nagera beaucoup plus à son aise. oui.56 - . mes habits furent saisis par une main vigoureuse. Soudain. je crois que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle ! — Tu dis ? — Je dis qu’au moment où je me précipitai à la mer.

C’est la seule avarie. je rendis le même service à Conseil. je pense. répondit tranquillement Conseil. Peutêtre notre disparition n’avait-elle pas été remarquée. Et glissant un couteau ouvert sous mes habits. circonstance fâcheuse pour nous. « Que monsieur me permette de lui faire une incision ». Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en conséquence. nous sommes perdus ! — Peut-être. il les fendit de haut en bas d’un coup rapide. Je nageai plus vigoureusement . gêné par mes vêtements qui me serraient comme un chape de plomb. nous avons encore quelques heures devant nous. Puis. Mais. il m’en débarrassa lestement. et en quelques heures. on fait bien des choses ! » L’imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. il ne gouverne plus.57 - . et nous continuâmes de « naviguer » l’un près de l’autre. ditil. que l’Abraham-Lincoln ait éprouvée. la situation n’en était pas moins terrible.— Oui ! brisés par la dent du monstre. Cependant. tandis que je nageais pour tous deux. Conseil s’en aperçut. étant démontée de son gouvernail. la frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations. Cependant. j’éprouvais une extrême difficulté à me soutenir. A mon tour. et l’eût-elle été. — Alors. mais. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme chez lui ! .

Faible chance ! mais l’espoir est si fortement enraciné au cœur de l’homme ! Puis. Mes membres se raidirent sous l’étreinte de crampes violentes. Vers une heure du matin. les bras croisés. La mer assez belle. nous fatiguait peu. et le soin de notre conservation reposa sur lui seul. nous devions nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Parfois. étendu sur le dos. si je voulais « désespérer ». et peut-être jusqu’au lever du jour. Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser simultanément. je fus pris d’une extrême fatigue. . Je compris qu’il ne pouvait résister longtemps. si je cherchais à détruire en moi toute illusion. Opération rigoureusement praticable. J’entendis bientôt haleter le pauvre garçon . Je comptais donc sur huit heures de nage jusqu’au lever du soleil. « Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je. se tiendrait. Conseil dut me soutenir. Enfin je l’affirme bien que cela paraisse improbable -. Je regardais ces ondes lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se tachait de plaques livides. nous étions deux. les jambes allongées.58 - . immobile. et nous relayant ainsi. sa respiration devint courte et pressée. je cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la phosphorescence provoquée par nos mouvements. l’autre nagerait et le pousserait en avant.Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d’être recueillis par les embarcations de l’Abraham-Lincoln. nous pouvions surnager pendant quelques heures. On eût dit que nous étions plongés dans un bain de mercure. en nous relayant. je ne le pouvais pas ! La collision de la frégate et du cétacé s’était produite vers onze heures du soir environ. et voici ce qui fut convenu : pendant que l’un de nous. Ce rôle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes.

la lune apparut à travers les franges d’un gros nuage que le vent entraînait dans l’est. quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l’ombre ? . et ne formait plus qu’une masse sombre.59 - . pas d’erreur possible ! Une voix humaine répondait à la nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné. abandonné au milieu de l’Océan. Et. Je compte bien me noyer avant lui ! » En ce moment. point ! Je voulus crier. et je l’entendis répéter à plusieurs reprises : « A nous ! à nous ! » Nos mouvements un instant suspendus. J’aperçus la frégate. La surface de la mer étincela sous ses rayons. mais il me sembla qu’un cri répondait au cri de Conseil. fût-ce un de ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l’oreille. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Cette fois.— Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. à peine appréciable ! Mais d’embarcations. à pareille distance ! Mes lèvres gonflées ne laissèrent passer aucun son. Elle était à cinq mille de nous. nous écoutâmes. A quoi bon. Ma tête se redressa. — Oui ! oui ! » Et Conseil jeta dans l’espace un nouvel appel désespéré. Mes regards se portèrent à tous les points de l’horizon. Conseil put articuler quelques mots. « As-tu entendu ? murmurai-je.

Il est certain que je revins promptement à moi.. qu’on me ramenait à la surface de l’eau. il se dressa à demi hors de l’eau et retomba épuisé. J’entr’ouvris les yeux. et jetait un cri de reconnaissance auquel répondait une voix de plus en plus rapprochée. la pensée du monstre me vint pour la première fois à l’esprit ! . « Conseil ! murmurai-je. Il relevait parfois la tête. gardons toutes nos forces ! . ma main ne me fournissait plus un point d’appui . puis. grâce à de vigoureuses frictions qui me sillonnèrent le corps..Conseil fit un suprême effort. je sentis qu’on me retirait. le froid m’envahissait....... » Qu’avait-il vu ? Alors. Conseil me remorquait encore. mes doigts s’écartaient . tandis que je résistais dans une dernière convulsion.60 - . j’ai vu. que ma poitrine se dégonflait. Je m’y cramponnai. s’appuyant sur mon épaule. Mais cette voix cependant ? .. s’emplissait d’eau salée . « Qu’as-tu vu ? — J’ai vu. mais ne parlons pas. Je l’entendais à peine. convulsivement ouverte. je m’abîmai.... regardait devant lui. — Monsieur m’a sonné ? » répondit Conseil. et. Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des baleines ! Pourtant... . Puis. et je m’évanouis. murmura-t-il. un corps dur me heurta. En cet instant. ma bouche... je ne sais pourquoi.. Mes forces étaient à bout . Je relevai la tête une dernière fois..

Ned. j’ai bientôt compris pourquoi mon harpon n’avait pu l’entamer et s’était émoussé sur sa peau. Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit dans mon cerveau. est faite en tôle d’acier ! » Il faut que je reprenne mes esprits. pourquoi ? — C’est que cette bête-là. et que je reconnus aussitôt. pour mieux dire. — Expliquez-vous. — Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ? — Oui. « Ned ! m’écriai-je — En personne. sur notre narwal gigantesque. C’était évidemment un corps . — Un îlot ? — Ou.61 - . j’ai pu prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant. mais plus favorisé que vous. monsieur le professeur. monsieur. j’aperçus une figure qui n’était pas celle de Conseil. et qui court après sa prime ! répondit le Canadien. aux dernières clartés de la lune qui s’abaissait vers l’horizon. Je me hissai rapidement au sommet de l’être ou de l’objet à demi immergé qui nous servait de refuge. — Pourquoi. que je revivifie mes souvenirs. Ned. monsieur le professeur.En ce moment. — Seulement. Je l’éprouvai du pied. que je contrôle moi-même mes assertions.

il était fait de plaques boulonnées. Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse. dis-je. Il rendait au choc une sonorité métallique. non imbriqué. il fallait bien le reconnaître. autant que j’en pouvais juger. semblable à celle des animaux antédiluviens. Mais trouver tout à coup.dur. c’était à confondre l’esprit ! Il n’y avait pas à hésiter cependant. dis-je. et. poli. Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse. impénétrable. n’eût pas. au même degré. sous ses yeux. si incroyable que cela fût. nous ne pûmes que nous y ranger. « Mais alors. et non pas cette substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins. Que ce qui est prodigieux vienne du Créateur. Le doute n’était pas possible ! L’animal. le phénomène naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier. le monstre. c’est tout simple. et j’en serais quitte pour classer le monstre parmi les reptiles amphibies. surpris ma raison. bouleversé et fourvoyé l’imagination des marins des deux hémisphères. la forme d’un immense poisson d’acier.62 - . qui présentait. un phénomène de main d’homme. Nous étions étendus sur le dos d’une sorte de bateau sous-marin. l’impossible mystérieusement et humainement réalisé. il semblait que. tels que les tortues ou les alligators. L’opinion de Ned Land était faite sur ce point. La découverte de l’existence de l’être le plus fabuleux. c’était un phénomène plus étonnant encore. le plus mythologique. cet appareil renferme en lui un mécanisme de locomotion et un équipage pour le manœuvrer ? . Conseil et moi.

solidement rabattues sur la jointure des tôles. répondit le harponneur. et il se mit en mouvement. Je cherchai à sa surface une ouverture. . un panneau. depuis trois heures que j’habite cette île flottante. — Hum ! » fit Ned Land d’un ton réservé. comme il faut une machine pour produire cette vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine. un bouillonnement se fit à l’arrière de cet étrange appareil. pour employer l’expression technique . et néanmoins.— Évidemment. je ne donnerais pas deux dollars de ma peau ! » Moins encore. elle n’a pas donné signé de vie. « un trou d’homme ». je n’ai rien à dire. « Tant qu’il navigue horizontalement. aurait pu dire le Canadien. murmura Ned Land.. monsieur Aronnax.. — Ce bateau n’a pas marché ? — Non. j’en conclus. à n’en pas douter. — Nous savons. Il se laisse bercer au gré des lames. et comme pour donner raison à mon argumentation. dont le propulseur était évidemment une hélice. mais il ne bouge pas. qu’il est doué d’une grande vitesse. Très heureusement sa vitesse n’était pas excessive. étaient nettes et uniformes. que nous sommes sauvés. En ce moment. Mais s’il lui prend la fantaisie de plonger. cependant. Nous n’eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui émergeait de quatre-vingts centimètres environ.63 - . Or. mais les lignes de boulons. Il devenait donc urgent de communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de cette machine.

lorsque les lames nous battaient de plein fouet. relativement modérée. la rapidité de l’appareil s’accrut. notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux timoniers qui dirigeaient cet appareil. je crus entendre plusieurs fois des sons vagues. s’ils plongeaient. Et. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent. il fallait nécessairement qu’ils revinssent de temps en temps à la surface de l’Océan pour renouveler leur provision de molécules respirables. il fallait y renoncer complètement. je ne doutais pas de la possibilité d’entrer en relations avec eux. s’ils ne faisaient pas eux-mêmes leur air. et nous laissa dans une obscurité profonde.D’ailleurs. Heureusement. émergeant quelquefois et faisant jaillir l’eau phosphorescente à une grande hauteur. atteignait douze milles à l’heure. Nous résistions difficilement à ce vertigineux entraînement. nécessité d’une ouverture qui mettait l’intérieur du bateau en communication avec l’atmosphère. Enfin cette longue nuit s’écoula. la lune disparut alors. Nous étions entraînés vers l’ouest. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer à l’intérieur de ce bateau sous-marin.64 - . Un seul détail me revient à l’esprit. une sorte d’harmonie fugitive produite par des accords lointains. nous étions perdus ! Ce cas excepté. en effet. et nous parvînmes à nous y accrocher solidement. Mon souvenir incomplet ne permet pas d’en retracer toutes les impressions. Donc. Ned rencontra sous sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle. L’hélice battait les flots avec une régularité mathématique. et. Vers quatre heures du matin. Quant à l’espoir d’être sauvé par le commandant Farragut. Ainsi donc. et j’estimai que notre vitesse. Quel était donc le mystère de cette navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement l’explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse vitesse ? .

Soudain. jeta un cri bizarre et disparut aussitôt. et nous entraînaient dans leur formidable machine. Une plaque se souleva. A qui avions-nous affaire ? Sans doute à quelques pirates d’une nouvelle espèce qui exploitaient la mer à leur façon. frappant du pied la tôle sonore. J’allais procéder à un examen attentif de la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme horizontale. apparaissaient silencieusement.Le jour parut. pour mon compte. ouvrez donc. quand je la sentis s’enfoncer peu à peu. si brutalement exécuté. un rapide frisson me glaça l’épiderme. le visage voilé. huit solides gaillards. mais. .65 - . le mouvement d’immersion s’arrêta. Mes compagnons et moi. Je ne sais ce qu’ils éprouvèrent en se sentant introduits dans cette prison flottante . nous n’avions pas eu le temps de nous reconnaître. Quelques instants après. mais elles ne tardèrent pas à se déchirer. navigateurs peu hospitaliers ! » Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements assourdissants de l’hélice. Heureusement. « Eh ! mille diables ! s’écria Ned Land. VIII MOBILIS IN MOBILE Cet enlèvement. un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à l’intérieur du bateau. Les brumes du matin nous enveloppaient. un homme parut. s’était accompli avec la rapidité de l’éclair.

et j’y vois toujours assez clair pour m’en servir. à coup sûr ! Il y fait assez noir. me suivaient. qu’une obscurité profonde m’enveloppa. une porte s’ouvrit et se referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore. vigoureusement saisis. mais d’un noir si absolu. Tout était noir. mais je déclare que l’on ne me mangera pas sans que je proteste ! — Calmez-vous. voilà des gens qui en remonteraient aux Calédoniens pour l’hospitalité ! Il ne leur manque plus que d’être anthropophages ! Je n’en serais pas surpris. ne purent rien percevoir. dis-je alors au harponneur. ami Ned. riposta le Canadien.. répondit tranquillement Conseil. furieux de ces façons de procéder. Au bas de l’échelle. Heureusement. Le premier de ces bandits qui met la main sur moi. Mes yeux. Ned Land et Conseil. qu’après quelques minutes. Nous ne sommes pas encore dans la rôtissoire ! — Dans la rôtissoire. et ne nous compromettez point par d’inutiles violences. « Mille diables ! s’écriait-il. Ned Land. — Ne vous irritez pas. Ne vous emportez pas avant l’heure. Cependant.. mes yeux n’avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui flottent dans les plus profondes nuits. Nous étions seuls. calmez-vous. Où ? Je ne pouvais le dire. imprégnés de la lumière extérieure. Ned. à peine l’imaginer. mais dans le four. Qui sait si on ne nous écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! » . mon bowiekniff ne m’a pas quitté. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux échelons d’une échelle de fer. non. donnait un libre cours à son indignation.A peine l’étroit panneau fut-il refermé sur moi.66 - .

Tout semblait mort à l’intérieur de ce bateau. qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. risquant l’antithèse. se tenait sur la défensive. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. c’est-à-dire qu’elle s’emplit d’une matière lumineuse tellement vive que je ne pus d’abord en supporter l’éclat. son couteau à la main. quand. — Que monsieur prenne patience ». Ned Land. je heurtai une table de bois. faite de tôles boulonnées. me rejoignit. Notre prison s’éclaira soudain. qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence. se . à son intensité. Quant à sa hauteur. A sa blancheur. et je vis que l’agent lumineux s’échappait d’un demi-globe dépoli qui s’arrondissait à la partie supérieure de la cabine. malgré sa grande taille. répondis-je. près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. je rencontrai une muraille de fer. dit l’impassible Conseil. — Oui.Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas. Conseil. Le soudain éclairage de la cabine m’avait permis d’en examiner les moindres détails. faisant un tour en sens inverse. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux. je reconnus cet éclairage électrique. mais la situation n’en est pas moins obscure. Aucun bruit n’arrivait à notre oreille. Marchait-il. et nous revînmes au milieu de cette cabine. nos yeux passèrent subitement à la plus violente lumière. me retournant. je les rouvris.67 - . Une demi-heure s’était déjà écoulée sans que la situation se fût modifiée. Après avoir involontairement fermé les yeux. d’une extrême obscurité. La porte invisible devait être hermétiquement fermée. ne put la mesurer. qui. « Enfin ! on y voit clair ! s’écria Ned Land. Puis. Les murs nus ne révélaient aucune trace de porte ni de fenêtre.

Un bruit de verrou se fit entendre. pâle plutôt que colorée. L’un était de petite taille. le courage enfin. d’ailleurs. j’espérais donc que les hommes de l’équipage ne tarderaient pas à se montrer. et toute sa personne empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les populations provençales. annonçait la tranquillité du sang . Je ne me trompais pas. – l’énergie. Ce que. large d’épaules. Le second inconnu mérite une description plus détaillée.68 - . la moustache épaisse. que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées. et ce petit homme en était certainement la preuve vivante. Quand on veut oublier les gens. car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible. Diderot a très justement prétendu que le geste de l’homme est métaphorique. s’enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner. le globe lumineux ne s’était pas allumé sans raison. car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale. on n’éclaire pas les oubliettes. et que de tout cet . Je reconnus sans hésiter ses qualités dominantes – la confiance en lui. deux hommes parurent. il devait prodiguer les prosopopées. la chevelure abondante et noire.maintenait-il à la surface de l’Océan. car sa tête se dégageait noblement sur l’arc formé par la ligne de ses épaules. le regard vif et pénétrant. Un disciple de Gratiolet ou d’Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. la porte s’ouvrit. car sa peau. la tête forte. On sentait que dans son langage habituel. robuste de membres. et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : – le calme. Cependant. que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers . vigoureusement musclé. J’ajouterai que cet homme était fier. je ne fus jamais à même de vérifier. les métonymies et les hypallages.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans. harmonieux. Sa taille était haute. c’est-à-dire dignes de servir une âme haute et passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que j’eusse jamais rencontré. si opaques à nos yeux. . Lorsque cet inconnu fixait un objet. Détail particulier. je n’aurais pu le préciser. ses larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille des yeux et à rétrécir ainsi l’étendue du champ visuel. et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par l’éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu’à l’âme ! comme il perçait ces nappes liquides.. flexible. se retournant vers son compagnon. et j’augurai bien de notre entrevue. Cette faculté je l’ai vérifié plus tard se doublait d’une puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. portaient des vêtements d’un tissu particulier.ensemble. coiffés de bérets faits d’une fourrure de loutre marine. Le plus grand des deux évidemment le chef du bord – nous examina avec une extrême attention. résultait une indiscutable franchise.69 - . il s’entretint avec lui dans une langue que je ne pus reconnaître. et chaussés de bottes de mer en peau de phoque. C’était un idiome sonore. pouvaient embrasser simultanément près d’un quart de l’horizon. un peu écartés l’un de l’autre.. ses yeux. de l’homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage. éminemment « psychiques » pour employer un mot de la chirognomonie. la ligne de ses sourcils se fronçait. ses mains fines. ses dents magnifiques. et comme il lisait au plus profond des mers ! . dont les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée. son nez droit. suivant l’observation des physionomistes. qui dégageaient la taille et laissaient une grande liberté de mouvements. Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence. son front large. Puis. sans prononcer une parole. sa bouche nettement dessinée. allongées. Les deux inconnus.

poliment même. « Allons. le harponneur. Or. et maître Ned Land. « Que monsieur raconte toujours notre histoire. et ajouta deux ou trois mots parfaitement incompréhensibles. d’une manière suffisante pour la lire couramment. Puis du regard il parut m’interroger directement. il ne prononça pas un seul mot. Je déclinai nos noms et qualités . que je n’entendais point son langage . je présentai dans les formes le professeur Aronnax. Restait encore la ressource de parler anglais. » Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu près. Quand j’eus fini. son domestique Conseil. il fallait surtout se faire comprendre. tirez de votre sac le meilleur anglais qu’ait jamais parlé un Anglo-Saxon. Mais rien dans sa physionomie n’indiqua qu’il eût compris mon histoire. articulant nettement toutes mes syllabes. Peut-être se ferait-on entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. A vous.70 - . et tâchez d’être plus heureux que moi. maître Land. mais il ne sembla pas me comprendre. Ces messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! » Je recommençai le récit de nos aventures. ici. ainsi que la langue allemande.L’autre répondit par un hochement de tête. en bon français. . et avec une attention remarquable. à votre tour. me dit Conseil. puis. Je la connaissais. mais non pour la parler correctement. mais la forme différa. Je répondis. L’homme aux yeux doux et calmes m’écouta tranquillement. et sans omettre un seul détail. Le fond fut le même. et la situation devint assez embarrassante. dis-je au harponneur.

quand Conseil me dit : « Si monsieur m’y autorise. poussé à bout. menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment. et j’entrepris de narrer nos aventures en . — Comment ! tu sais l’allemand ? m’écriai-je.Le Canadien. Enfin. — Cela me plaît. après avoir épuisé vainement nos ressources philologiques. mais nous l’avions à peu près oublié. gesticula. Fort embarrassé. malgré les élégantes tournures et la belle accentuation du narrateur. emporté par son caractère. » Et Conseil. demanda en vertu de quelle loi on le retenait ainsi. Va. Il était évident qu’ils ne comprenaient ni la langue d’Arago ni celle de Faraday. cria. n’en déplaise à monsieur. Mais. se démena. Il se plaignit violemment d’être emprisonné au mépris du droit des gens. mon garçon. invoqua l’habeas corpus. le harponneur ne parut pas avoir été plus intelligible que moi. A sa grande stupéfaction. Ce qui était parfaitement vrai. raconta pour la troisième fois les diverses péripéties de notre histoire. de sa voix tranquille. je rassemblai tout ce qui me restait de mes premières études. y mit beaucoup d’animation. je raconterai la chose en allemand. je ne savais plus quel parti prendre. — Comme un Flamand. il fit comprendre par un geste expressif que nous mourions de faim. et finalement.71 - . Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. au contraire. la langue allemande n’eut aucun succès.

dis-je au bouillant harponneur. Ce sont des coquins. dis-je. Ned. Cette dernière tentative définitivement avortée. deux leur nous dans « C’est une infamie ! s’écria Ned Land. Même résultat négatif. les inconnus échangèrent quelques mots dans incompréhensible langage. il ne faut pas se désespérer. reprit notre irascible compagnon. — Bon ! et de quel pays ? — Du pays des coquins ! . anglais. La porte se referma. qui éclata pour la vingtième fois. allemand. et il n’en est pas un qui ait la civilité de répondre ! Calmez-vous. — Mais savez-vous. sans même avoir adresse un de ces gestes rassurants qui ont cours tous les pays du monde. latin. la colère ne mènerait à rien. — Mon opinion est toute faite. Comment ! on leur parle français. à ces coquins-là. Cicéron se fût bouché les oreilles et m’eût renvoyé à la cuisine. et se retirèrent.72 - . monsieur le professeur.. on peut encore tenir longtemps ! — Mes amis.. Nous nous sommes trouvés dans de plus mauvaises passes. avec de la philosophie. que l’on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de fer ? — Bah ! fit Conseil. riposta Ned Land.latin. Faites-moi donc le plaisir d’attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l’équipage de ce bateau. mais cependant. je parvins à m’en tirer.

à Paris comme aux antipodes : J’ai faim ! donnez-moi à manger ! . Il nous apportait des vêtements. la porte s’ouvrit. il est absolument incompréhensible.73 - . ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique ! — Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyezvous pas que ces gens-là ont un langage à eux. je serais tenté d’admettre que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. ni Français. voilà tout ce que l’on peut affirmer. . Il y a du méridional en eux. et cela s’annonce bien. dit Conseil. » Comme il disait ces mots. Je me hâtai de les revêtir. répondit Conseil. vestes et culottes de mer. happer des dents et des lèvres.. « Voilà quelque chose de sérieux. et mes compagnons m’imitèrent. turcs.. sourd peut-être avait disposé la table et placé trois couverts. Quant à leur langage. il y a des natures si inintelligentes ! . ni Allemands. Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues..— Mon brave Ned. remuer les mâchoires. ce pays-là n’est pas encore suffisamment indiqué sur la mappemonde. un langage inventé pour désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais. arabes ou indiens. Un stewart entra. Mais sont-ils espagnols. et j’avoue que la nationalité de ces deux inconnus est difficile à déterminer ! Ni Anglais. faites d’une étoffe dont je ne reconnus pas la nature. Pendant ce temps. le stewart muet. est-ce que cela ne se comprend pas de reste ? Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou.. c’est ce que leur type physique ne me permet pas de décider. — Oh ! fit Conseil. dans tous les pays de la terre ouvrir la bouche. Cependant.

je ne pus me prononcer.— Bah ! répondit le rancunier harponneur. L’eau était fraîche et limpide.74 - . à la condition de traduire la préposition in par dans et non par sur. je me serais cru dans la salle à manger de l’hôtel Adelphi. Décidément. La lettre N formait sans doute l’initiale du nom de l’énigmatique personnage qui commandait au fond des mers ! Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. rassuré sur notre sort. à Paris. du filet de requin. portait une lettre entourée d’une devise en exergue. leur contenu appartenait. et sans la lumière électrique qui nous inondait. à Liverpool. d’ailleurs. tout passe. et je ne tardai pas à les imiter. J’étais. Cependant. et nous prîmes place à table. ou du Grand-Hôtel. et je n’aurais même su dire à quel règne. cuiller. sur certains plats. Les plats. et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous laisser mourir d’inanition. que diable voulez-vous qu’on mange ici ? du foie de tortue. fourchette. couteau. mais. il était élégant et d’un goût parfait. Chaque ustensile. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. Quant au service de table. végétal ou animal. excellents d’ailleurs. même la faim de gens qui n’ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit . recouverts de leur cloche d’argent. Ils dévoraient. du beefsteak de chien de mer ! — Nous verrons bien ! » dit Conseil. furent symétriquement posés sur la nappe. tout finit ici-bas. nous avions affaire à des gens civilisés. mais c’était de l’eau – ce qui ne fut pas du goût de Ned Land. assiette. et dont voici le fac-similé exact : Mobile dans l’élément mobile ! Cette devise s’appliquait justement à cet appareil sous-marin. je reconnus divers poissons délicatement apprêtés . Parmi les mets qui nous furent servis.

je l’ignore . et furent bientôt plongés dans un profond sommeil. trop de questions insolubles s’y pressaient. mon cerveau se calma.. je cédai moins facilement à ce violent besoin de dormir. Je recommençai alors un examen attentif de notre cellule. A peine relevé de cette couche passablement dure. Mes deux compagnons s’étendirent sur le tapis de la cabine. dit Conseil. Réaction bien naturelle. formidable comme eux ! . J’entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout un monde d’animaux inconnus. mais il dut être long. IX LES COLÈRES DE NED LAND Quelle fut la durée de ce sommeil. Pour mon compte. je dors ! » répondit Ned Land. Trop de pensées s’accumulaient dans mon esprit. et je tombai bientôt dans un morne sommeil. se mouvant. je sentis mon cerveau dégagé. . — Et moi. trop d’images tenaient mes paupières entr’ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance nous emportait ? Je sentais – ou plutôt je croyais sentir – l’appareil s’enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. mon esprit net. Mes compagnons n’avaient pas encore bougé. vivant. le besoin de sommeil se fit impérieusement sentir.satisfait. dont ce bateau sous-marin semblait être le congénère. De violents cauchemars m’obsédaient. après l’interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté contre la mort. et demeuraient étendus dans leur coin comme des masses inertes. Je me réveillai le premier. « Ma foi.75 - .. Puis. je dormirais bien. car il nous reposa complètement de nos fatigues. mon imagination se fondit en une vague somnolence.

La prison était restée prison. Là se posait une question à mon esprit. et en absorbant l’acide carbonique par la potasse caustique ? Dans ce cas.76 - . procédé plus commode. je me sentais la poitrine singulièrement oppressée. L’air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. et je me demandai sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette cage. afin de se procurer les matières nécessaires à cette opération. En effet. il me paraissait prudent de l’employer sans retard. puis à le répandre suivant les besoins de son équipage ? Peut-être. L’atmosphère du bateau sousmarin. comme un cétacé. devient irrespirable. Il était donc urgent de renouveler l’atmosphère de notre prison. Se bornait-il seulement à emmagasiner l’air sous de hautes pressions dans des réservoirs. se contentait-il de revenir respirer à la surface des eaux. prisonniers. en dégageant par la chaleur l’oxygène contenu dans du chlorate de potasse. Ou. si mon cerveau était libre de ses obsessions de la veille.Rien n’était changé à ses dispositions intérieures. il devait avoir conservé quelques relations avec les continents. et quelle que fût la méthode. Ma respiration se faisait difficilement. chargé alors d’une quantité presque égale d’acide carbonique. . il était évident que nous avions consommé en grande partie l’oxygène qu’elle contenait. sans doute aussi. Cette perspective me sembla d’autant plus pénible que. profitant de notre sommeil. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d’atmosphère ? Quoi qu’il en soit. plus économique. Bien que la cellule fût vaste. chaque homme dépense en une heure. et. Rien n’indiquait donc une modification prochaine dans cette situation. et les prisonniers. avait desservi la table. Cependant le stewart. et par conséquent plus probable. l’oxygène renfermé dans cent litres d’air et cet air. Comment procédait le commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l’air par des moyens chimiques.

En même temps.77 - . Lorsque j’eus absorbé cet air pur à pleine poitrine. répondis-je. mon brave garçon. Et. sous l’influence de cette aération revivifiante. Le bateau.En effet. je ne sais si je me trompe. l’ » aérifère ». vivifiante et chargée d’iode ! J’ouvris largement la bouche. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement reconnu. qui renouvelait ainsi l’atmosphère appauvrie de la cellule. se détirèrent les bras et furent sur pied en un instant. soudain. si l’on veut. — Fort bien. vous. monsieur le professeur. « Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse quotidienne. je cherchai le conduit. Ils se frottèrent les yeux. et je ne tardai pas à le trouver. il me semble que je respire comme une brise de mer ? » Un marin ne pouvait s’y méprendre. un roulis de médiocre amplitude. et je racontai au Canadien ce qui s’était passé pendant son sommeil. maître Ned Land ? — Profondément. Mais. je sentis un balancement. C’était bien la brise de mer. j’étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d’oxygène qu’elle renfermait. J’en étais là de mes observations. qui laissait arriver jusqu’à nous ce bienfaisant effluve. Au-dessus de la porte s’ouvrait un trou d’aérage laissant passer une fraîche colonne d’air. et mes poumons se saturèrent de fraîches molécules. le monstre de tôle venait évidemment de remonter à la surface de l’Océan pour y respirer à la façon des baleines. quand Ned et Conseil s’éveillèrent presque en même temps. je fus rafraîchi par un courant d’air pur et tout parfumé d’émanations salines. quand. . mais parfaitement déterminable.

le dîner d’hier soir n’aurait aucun sens. maître Land. — Parfaitement. répondit Conseil. je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est.78 - . que nous avons pris vingt-quatre heures de sommeil. c’était sa respiration ! — Seulement. qu’il apporte l’un ou l’autre. — C’est mon avis. attendons. répondis-je. au moins. car. l’heure du déjeuner. — Ce qui démontre. cela explique parfaitement ces mugissements que nous entendions. — Eh bien ! Ned. — A moins qu’on ne nous engraisse ! riposta Ned. répondis-je. dit Conseil — Juste. . Mais dîner ou déjeuner. Il est évident que ces inconnus n’ont pas l’intention de nous laisser mourir de faim. je ferai honneur à tous les deux. dans ce cas.« Bon ! dit-il. à moins que ce ne soit l’heure du dîner ? — L’heure du dîner. — Je ne vous contredis point. car nous sommes certainement au lendemain d’hier. répliqua Ned Land. monsieur Aronnax. le stewart sera le bienvenu. nous avons droit à deux repas. et pour mon compte. mon digne harponneur ? Dites. — L’un et l’autre. répondit le Canadien. lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de l’Abraham-Lincoln.

ils se trompent ! Voyons. et surtout. répondit sérieusement le Canadien.. — En tout cas. dit le harponneur. . et pour ne pas contrarier monsieur le professeur qui défend de les appeler cannibales —. répondis-je. ne partez pas de là pour vous emporter contre nos hôtes.79 - . — Je vous reconnais là. ami Conseil. son domestique et moi. le repas n’arrive guère ! — Maître Land. Nous ne sommes point tombés entre les mains de cannibales ! — Une fois n’est pas coutume. — Chassez ces idées. il faut se conformer au règlement du bord. Vous usez peu votre bile et vos nerfs ! Toujours calme ! Vous seriez capable de dire vos grâces avant votre bénédicité. sans apprendre de quels jurons j’assaisonne mes emportements. et dans ce cas. si ces pirates se figurent qu’ils vont me garder dans cette cage où j’étouffe. ce qui ne pourrait qu’aggraver la situation. répondit tranquillement Conseil. riposta l’impatient Canadien. — Eh bien ! on le mettra à l’heure. répliquai-je.— Je proteste. maître Land. trois particuliers sains et bien constitués comme monsieur le professeur.. — Mais cela servirait à se plaindre ! C’est déjà quelque chose. et de mourir de faim plutôt que de vous plaindre ! — A quoi cela servirait-il ? demanda Conseil. et je suppose que notre estomac avance sur la cloche du maître-coq. répondis-je au harponneur. Et si ces pirates — je dis pirates par respect. Qui sait si ces gens-là ne sont pas privés depuis longtemps de chair fraîche. j’ai une faim de tous les diables. et dîner ou déjeuner.

le cas échéant. Inutile donc de discuter le parti que nous devrons prendre.. Or. il faut faire quelque chose. — Au contraire ! monsieur le professeur. et enverra son équipage et nous respirer une dernière fois au bout de sa grand’vergue. parlez franchement. Mais on ne nous a pas encore fait. attendons. que je sache. dit Conseil. prenons conseil des circonstances. l’équipage de ce bateau sous-marin a intérêt à le garder. — Eh ! quoi donc. et qu’il nous garde ainsi. où quelque frégate. puisqu’il n’y a rien à faire. maître Land. de proposition à cet égard. Croyez-vous qu’ils nous tiennent longtemps dans cette boîte de fer ? — A dire vrai. et ne faisons rien. — Bien raisonné. et si cet intérêt est plus grave que la vie de trois hommes. s’emparera de ce nid de forbans. je crois notre existence très compromise. répliqua Ned Land.. Je vous le répète. — A moins qu’il ne nous enrôle parmi son équipage. le monstre qui nous a engloutis nous rendra au monde habité par nos semblables. que supposez-vous ? — Je suppose que le hasard nous a rendus maîtres d’un secret important. à la première occasion. — Jusqu’au moment.80 - . — Mais enfin. Dans le cas contraire. qui n’en voulait pas démordre. .monsieur Aronnax. répondit le harponneur. ami Land. maître Land ? — Nous sauver. répliquai-je. je n’en sais pas plus long que vous. plus rapide ou plus adroite que l’Abraham-Lincoln.

ajouta Ned Land. vaut encore mieux être dedans que dessus ou dessous ! — Mais après avoir jeté dehors geôliers. monsieur Aronnax. Ned ? vous songeriez sérieusement à vous emparer de ce bâtiment ? — Très sérieusement. « Ainsi. — Quoi.— Se sauver d’une prison « terrestre » est souvent difficile. reprit-il après quelques instants de réflexion. était absolument impossible. ami Ned. — Parbleu ! fit Conseil.81 - . mon ami. répondit le Canadien. Une fuite. et maître Ned Land le fit bien voir par sa réponse. . mais d’une prison sous-marine. il faut qu’ils s’arrangent de manière à y rester. — C’est impossible. Mais un Canadien est à demi français. porte-clefs et gardiens. — Allons. visiblement embarrassé. — C’est bien simple. cela me paraît absolument impraticable. demanda Conseil. vous ne devinez pas ce que doivent faire des gens qui ne peuvent s’échapper de leur prison ? — Non. dans les conditions où le hasard nous avait jetés. que répondez-vous à l’objection de monsieur ? Je ne puis croire qu’un Américain soit jamais à bout de ressources ! » Le harponneur. se taisait.

quand bien même le service de la table ne se ferait pas avec toute la régularité désirable. Pas un mot violent ne sortira de ma bouche. il fallait. Pour être si sûrement manœuvré. la conversation fut suspendue. Ned ». je vous en prie. Je n’admettais pas ces chances favorables dont Ned Land avait parlé. dans le cas d’une lutte. Maintenant. Mais. Je ne voyais même aucun moyen de fuir cette cellule de tôle si hermétiquement fermée. pour mon compte. et nous ne l’étions pas. et conséquemment. le bateau sous-marin exigeait un nombreux équipage. jusque-là. se débarrasserait-il de nous . être libres.— Pourquoi donc. et ce n’est pas en vous emportant que vous ferez naître des chances favorables. répondis-je au Canadien. avant tout. maître Land. nous aurions affaire à trop forte partie. Promettez-moi donc que vous accepterez la situation sans trop de colère. ils ne feront pas reculer deux Français et un Canadien. Et pour peu que l’étrange commandant de ce bateau eût un secret à garder — ce qui paraissait au moins probable il ne nous laisserait pas agir librement à son bord. je suppose ! » Mieux valait admettre la proposition du harponneur que de la discuter. D’ailleurs. me contentai-je de répondre : « Laissons venir les circonstances. monsieur ? Il peut se présenter quelque chance favorable. — J’ai votre parole. pas un geste brutal ne me trahira. — Je vous le promets. monsieur le professeur. S’ils ne sont qu’une vingtaine d’hommes à bord de cette machine. Puis. et malgré l’assurance du harponneur. et je ne vois pas ce qui pourrait nous empêcher d’en profiter. Aussi. et chacun de nous se mit à réfléchir à part soi.82 - . je ne conservais aucune illusion. J’avouerai que. On ne peut agir que par ruse. et nous verrons. contenez votre impatience. répondit Ned Land d’un ton peu rassurant.

la colère de Ned Land s’exalta. frappait les murs du pied et du poing. D’ailleurs. tout disparaissait de mon souvenir. La douceur du regard de cet homme. la noblesse de son maintien. l’expression généreuse de sa physionomie. J’entendais peu à peu les jugements gronder au fond de son gosier. Les espérances que j’avais conçues après notre entrevue avec le commandant du bord s’effaçaient peu à peu. il n’appartenait plus à la terre. se montait de plus en plus. mais en vain. Je n’entendais même aucun bruit à l’intérieur de ce bateau. Je revoyais cet énigmatique personnage tel qu’il devait être. nécessairement . le temps s’écoulait. Je compris d’ailleurs que les idées de Ned Land s’aigrissaient avec les réflexions qui s’emparaient de son cerveau. Et c’était oublier trop longtemps notre position de naufragés. malgré sa parole. tourmenté par les tiraillements de son robuste estomac. notre isolement au fond de cette cellule.par la violence. Les murailles de tôle étaient sourdes. la faim se faisait cruellement sentir. Il se levait. si l’on avait réellement de bonnes intentions à notre égard. et il fallait être un harponneur pour espérer de reconquérir sa liberté. tournait comme une bête fauve en cage.83 - . et je voyais ses gestes redevenir menaçants. je n’osais estimer ce qu’il pourrait durer. cette fois. Plongé sans doute dans l’abîme des eaux. lorsqu’il se trouverait en présence de l’un des hommes du bord. Il ne bougeait pas. ou nous jetterait-il un jour sur quelque coin de terre ? C’était là l’inconnu. et. Toutes ces hypothèses me semblaient extrêmement plausibles. Tout ce morne silence était effrayant. Ned Land. car j’aurais évidemment senti les frémissements de la coque sous l’impulsion de l’hélice. je craignais véritablement une explosion. Pendant deux heures encore. qui semblait mort. et. Le Canadien appelait. il criait. Quant à notre abandon. le stewart ne paraissait pas.

A ces mots. presque étranglé sortit en chancelant sur un signe de son . cruel. inaccessible à tout sentiment de pitié. et l’imagination aidant. le stewart parut. Le stewart étouffait sous sa main puissante. le Canadien s’était précipité sur ce malheureux . enfermés dans cette prison étroite livrés à ces horribles tentations auxquelles pousse la faim farouche ? Cette affreuse pensée prit dans mon esprit une intensité terrible. Les serrures furent fouillées. je fus cloué à ma place par ces mots prononcés en français : « Calmez-vous. Des pas résonnèrent sur la dalle de métal. subitement. maître Land. il l’avait renversé . un bruit se fit entendre extérieurement. implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait dû vouer une impérissable haine ! Mais. il le tenait à la gorge.84 - . je me sentis envahir par une épouvante insensée. Le stewart. cet homme. monsieur le X L'HOMME DES EAUX C’était le commandant du bord qui parlait ainsi. allait-il donc nous laisser périr d’inanition. Ned Land se releva subitement. Conseil restait calme. Ned Land rugissait. Avant que j’eusse fait un mouvement pour l’en empêcher. Conseil cherchait déjà à retirer des mains du harponneur sa victime à demi suffoquée. professeur. En ce moment. veuillez m’écouter ! » et vous.impitoyable. quand. Je le sentais en dehors de l’humanité. la porte s’ouvrit. et j’allais joindre mes efforts aux siens.

m’a affirmé l’identité de vos personnes. harponneur à bord de la frégate l’Abraham-Lincoln. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma présence monsieur Pierre Aronnax. J’aurais donc pu vous répondre dès notre première entrevue. mais je voulais vous connaître d’abord. Ce n’était pas une question que me posait le commandant. Donc. Conseil son domestique. Hésitait-il à parler ? Regrettait-il ces mots qu’il venait de prononcer en français ? On pouvait le croire. Conseil. nous attendions en silence le dénouement de cette scène. réfléchir ensuite. » Je m’inclinai d’un air d’assentiment. professeur d’histoire naturelle au Muséum de Paris. de la marine nationale des États-Unis d’Amérique. appuyé sur l’angle de la table. l’anglais. sa facilité d’élocution remarquable. les bras croisés.maître . pas de réponse à faire. mais tel était l’empire du commandant à son bord. nous observait avec une profonde attention. moi stupéfait. Le commandant. ses mots justes. Après quelques instants d’un silence qu’aucun de nous ne songea à interrompre : « Messieurs. Votre quadruple récit. Cet homme s’exprimait avec une aisance parfaite. dit-il d’une voix calme et pénétrante. et Ned Land. Il reprit la conversation en ces termes : . absolument semblable au fond. chargé d’une mission scientifique à l’étranger. sans aucun accent. Sa phrase était nette. l’allemand et le latin.85 - . intéressé malgré lui. je ne « sentais » pas en lui un compatriote. d’origine canadienne. je parle également le français. que pas un geste ne trahit le ressentiment dont cet homme devait être animé contre le Canadien. Et cependant.

. monsieur. C’est que. vous ignorez sans doute les discussions qui ont eu lieu à votre sujet en Amérique et en Europe. je voulais peser mûrement le parti à prendre envers vous. — Involontairement. Vous ne savez pas que divers accidents. Mais. dis-je. Vous êtes venu troubler mon existence.86 - . J’ai beaucoup hésité.. Est-ce involontairement que l’Abraham-Lincoln me chasse sur toutes les mers ? Est-ce involontairement que vous avez pris passage à bord de cette frégate ? Est-ce involontairement que vos boulets ont rebondi sur la coque de mon navire ? Est-ce involontairement que maître Ned Land m’a frappé de son harpon ? » Je surpris dans ces paroles une irritation contenue. Je vous fais grâce des hypothèses sans nombre par lesquelles on cherchait à expliquer l’inexplicable phénomène dont seul vous aviez le secret. — Involontairement ? répondit l’inconnu. » Un demi-sourire détendit les lèvres du commandant. d’un ton plus calme : . à ces récriminations j’avais une réponse toute naturelle à faire. et je la fis. provoqués par le choc de votre appareil sous-marin. « Monsieur. Mais sachez qu’en vous poursuivant jusque sur les hautes mers du Pacifique. puis. en forçant un peu sa voix. votre identité reconnue. Les plus fâcheuses circonstances vous ont mis en présence d’un homme qui a rompu avec l’humanité.« Vous avez trouvé sans doute. l’Abraham-Lincoln croyait chasser quelque puissant monstre marin dont il fallait à tout prix délivrer l’Océan. que j’ai longtemps tardé à vous rendre cette seconde visite. dis-je. ont ému l’opinion publique dans les deux continents.

« Monsieur Aronnax. Si je devais me séparer de vous. que j’ai le droit de vous traiter en ennemis. mais il s’était fait indépendant. monsieur. et dans la vie de cet homme. car certainement le commandant Farragut n’eût pas hésité. j’entrevis un passé formidable. N’était-ce pas mon droit ? — C’était peut-être le droit d’un sauvage. oseriez-vous affirmer que votre frégate n’aurait pas poursuivi et canonné un bateau sousmarin aussi bien qu’un monstre ? » Cette question m’embarrassa. ce n’était pas celui d’un homme civilisé. répliqua vivement le commandant. » Je ne répondis rien. Je vous remettais sur la plate-forme de ce navire qui vous avait servi de refuge. et pour cause. A quoi bon discuter une proposition semblable. Je m’enfonçais sous les mers. Je n’obéis donc point à ses règles. je n’avais aucun intérêt à vous revoir. « J’ai longtemps hésité. Un éclair de colère et de dédain avait allumé les yeux de l’inconnu. Rien ne m’obligeait à vous donner l’hospitalité. libre . Non seulement il s’était mis en dehors des lois humaines.87 - . « Vous comprenez donc. je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. — Monsieur le professeur. Il eût cru de son devoir de détruire un appareil de ce genre tout comme un narwal gigantesque. quand la force peut détruire les meilleurs arguments. reprit le commandant. répondis-je. répondit-il. et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! » Ceci fut dit nettement. reprit l’inconnu. et j’oubliais que vous aviez jamais existé.

je couvre votre responsabilité. plus encore que dans tous les autres. absorbé et comme retiré en lui-même. une obéissance passive. Ces réflexions traversèrent rapidement mon esprit. je vous dégage entièrement. mais j’ai pensé que mon intérêt pouvait s’accorder avec cette pitié naturelle à laquelle tout être humain a droit. monsieur. Vous resterez à mon bord. je ne vous imposerai qu’une seule condition. En agissant ainsi. pendant que l’étrange personnage se taisait. entre les hommes. ainsi qu’Œdipe considérait le Sphinx. ne pouvait lui demander compte de ses œuvres. suivant le cas. si épaisse qu’elle fût. toute relative d’ailleurs. Dieu. Après un assez long silence. — Parlez. étaient les seuls juges dont il put dépendre.dans la plus rigoureuse acception du mot. et la voici. en échange de cette liberté. je pense que cette condition est de celles qu’un honnête homme peut accepter ? — Oui. car c’est à moi de vous mettre dans l’impossibilité de voir ce qui ne doit pas être vu. sa conscience. à leur surface. dit-il. j’attends de vous. Il est possible que certains événements imprévus m’obligent à vous consigner dans vos cabines pour quelques heures ou quelques jours. s’il en avait une. Acceptez-vous cette condition ? » . « J’ai donc hésité. Désirant ne jamais employer la violence. Je le considérais avec un effroi mélangé d’intérêt. il déjouait les efforts tentés contre lui ? Quel navire résisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse. et sans doute.88 - . le commandant reprit la parole. puisque la fatalité vous y a jetés. Votre parole de vous y soumettre me suffira. s’il y croyait. et. supporterait les coups de son éperon ? Nul. monsieur. puisque. Vous y serez libres. dans ce cas. répondis-je. hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers.

» Il était évident que nous ne nous entendions point. celle-ci ne devait pas être la moindre. — Parlez. d’observer même tout ce qui se passe ici – sauf en quelques circonstances graves . — Vous avez dit que nous serions libres à votre bord ? — Entièrement. Seulement. — Je vous demanderai donc ce que vous entendez par cette liberté. et que ne devaient point voir des gens qui ne s’étaient pas mis hors des lois sociales ! Entre les surprises que l’avenir me ménageait. monsieur. monsieur. je vous demanderai. une seule. « Pardon. ce n’est que celle que tout prisonnier a de parcourir sa prison ! Elle ne peut nous suffire. nos amis. mais cette liberté. — Mais la liberté d’aller.89 - . répondis-je. mes compagnons et moi. nos parents ! . monsieur. la permission de vous adresser une question. de venir. repris-je. la liberté enfin dont nous jouissons nous-mêmes.Il se passait donc à bord des choses tout au moins singulières. « Nous acceptons. — Il faudra. de voir. qu’elle vous suffise ! — Quoi ! nous devons renoncer à jamais de revoir notre patrie. cependant.

ce n’est pas vous que je garde. c’est de la clémence ! Vous êtes mes prisonniers après combat ! Je vous garde. « Ainsi. c’est moi-même ! » Ces paroles indiquaient de la part du commandant un parti pris contre lequel ne prévaudrait aucun argument. n’est peut-être pas aussi pénible que vous le pensez ! — Par exemple. le secret de toute mon existence ! Et vous croyez que Je vais vous renvoyer sur cette terre qui ne doit plus me connaître ! Jamais ! En vous retenant. repris-je. que les hommes croient être la liberté. monsieur ». monsieur. — Monsieur. monsieur. monsieur. emporté malgré moi.90 - . Mais aucune parole ne nous lie au maître de ce bord. Mais renoncer à reprendre cet insupportable joug de la terre. il reprit : . Puis. quand je pourrais d’un mot vous replonger dans les abîmes de l’Océan ! Vous m’avez attaqué ! Vous êtes venus surprendre un secret que nul homme au monde ne doit pénétrer. s’écria Ned Land. maître Land répondit froidement le commandant. — Aucune. répondit l’inconnu. il n’y a rien à répondre. vous nous donnez tout simplement à choisir entre la vie ou la mort ? — Tout simplement. vous abusez de votre situation envers nous ! C’est de la cruauté ! — Non. dis-je. jamais je ne donnerai ma parole de ne pas chercher à me sauver ! — Je ne vous demande pas de parole. d’une voix plus douce. répondis-je. — Mes amis.— Oui. à une question ainsi posée.

ces paroles du commandant firent sur moi un grand effet. vous n’aurez peut-être pas tant à vous plaindre du hasard qui vous lie à mon sort. et vous serez mon compagnon d’études.« Maintenant.91 - . ce que me promet notre rencontre m’offrirait de grandes compensations. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin – qui sait ? le dernier peut-être – tout ce que j’ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois parcourues. Je vous connais. » . permettez-moi d’achever ce que j’ai à vous dire. je ne méconnais pas que. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. Nous sommes des naufragés charitablement recueillis à votre bord. que vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. monsieur Aronnax. Vous avez poussé votre œuvre aussi loin que vous le permettait la science terrestre. Ainsi. nous ne l’oublierons pas. D’ailleurs. Je l’ai souvent lu. je comptais sur l’avenir pour trancher cette grave question. que la contemplation de ces choses sublimes ne pouvait valoir la liberté perdue. si vous avez brisé avec l’humanité. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. L’étonnement. la stupéfaction seront probablement l’état habituel de votre esprit. Vous. monsieur le professeur. Mais vous ne savez pas tout. pour un instant. » Je ne puis le nier . vous n’avez pas tout vu. je me contentai de répondre : « Messieurs. Quant à moi. sinon vos compagnons. vous entrez dans un nouvel élément. Laissez-moi donc vous dire. Vous trouverez parmi les livres qui servent à mes études favorites cet ouvrage que vous avez publié sur les grands fonds de la mer. je veux croire que vous n’avez pas renié tout sentiment humain. et j’oubliai. va vous livrer ses derniers secrets. A partir de ce jour. grâce à moi. J’étais pris là par mon faible. vous verrez ce que n’a vu encore aucun homme car moi et les miens nous ne comptons plus – et notre planète. si l’intérêt de la science pouvait absorber jusqu’au besoin de liberté.

dis-je. — Parlez. notre déjeuner est prêt. monsieur Aronnax. monsieur le professeur. répondit le commandant. Puis. — A vos ordres. au moment où cet être inexplicable semblait vouloir se retirer. Il n’en fit rien. je ne suis pour vous que le capitaine Nemo. Un stewart parut.92 - . « Une dernière question. n’êtes pour moi que les passagers du Nautilus. « Et maintenant. Permettez-moi de vous précéder. » Je suivis le capitaine Nemo. et dès que j’eus franchi la porte. » Le capitaine Nemo appela. Veuillez suivre cet homme. Je le regrettai pour lui. leur dit-il. et vos compagnons et vous. — Ça n’est pas de refus ! » répondit le harponneur. Le capitaine lui donna ses ordres dans cette langue étrangère que je ne pouvais reconnaître. je pris une sorte de couloir électriquement éclairé. Conseil et lui sortirent enfin de cette cellule où ils étaient renfermés depuis plus de trente heures. se tournant vers le Canadien et Conseil : « Un repas vous attend dans votre cabine.Je pensais que le commandant allait me tendre la main pour sceller notre traité. — De quel nom dois-je vous appeler ? — Monsieur. semblable . capitaine.

De hauts dressoirs de chêne. et je ne m’en porte pas plus mal. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore. me dit-il. Depuis longtemps. » Le déjeuner se composait d’un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu. me dit-il. « Asseyez-vous. Après un parcours d’une dizaine de mètres. mais il devina mes pensées. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux. et sur leurs rayons à ligne ondulée étincelaient des faïences. et de quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance. Mon équipage. J’avouerai que c’était bon. qui est vigoureux. Au centre de la salle était une table richement servie.aux coursives d’un navire. et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui adresser. Le capitaine Nemo m’indiqua la place que je devais occuper. et je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine. des porcelaines. mais avec un goût particulier auquel je m’habituai facilement. Le capitaine Nemo me regardait. j’ai renoncé aux aliments de la terre. une seconde porte s’ouvrit devant moi. ne se nourrit pas autrement que moi. J’entrai alors dans une salle à manger ornée et meublée avec un goût sévère. vous pouvez en user sans crainte. s’élevaient aux deux extrémités de cette salle.93 - . . et mangez comme un homme qui doit mourir de faim. Ils sont sains et nourrissants. des verreries d’un prix inestimable. Cependant. « La plupart de ces mets vous sont inconnus. Je ne lui demandai rien. dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l’éclat. incrustés d’ornements d’ébène.

cependant. paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. monsieur le professeur. Goûtez à tous ces mets. — Ce que vous croyez être de la viande. Tantôt.— Ainsi. tous ces aliments sont des produits de la mer ? — Oui. — Ceci. permettez-moi de vous offrir . voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés. prêts à se rompre. si petite qu’elle soit. je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme. je mets mes filets a la traîne. qui excelle à conserver ces produits variés de l’Océan. monsieur le professeur. et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord. mais je ne comprends plus du tout qu’une parcelle de viande. que vos filets fournissent d’excellents poissons à votre table . Mon cuisinier est un habile préparateur. Mes troupeaux. et je lui répondis : « Je comprends parfaitement. en désignant un plat où restaient encore quelques tranches de filet. comme ceux du vieux pasteur de Neptune. repris-je.94 - . je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines . ne faisje jamais usage de la chair des animaux terrestres. J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. » Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement. dis-je. me répondit le capitaine Nemo. la mer fournit à tous mes besoins. n’est autre chose que du filet de tortue de mer. — Aussi. figure dans votre menu. Voici une conserve d’holoturies qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde. Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. monsieur. Tantôt. monsieur. et enfin. et je les retire.

végétal. Votre plume sera un fanon de baleine. elle me vêtit encore. » Et je goûtais. par cinq classes des mollusques. la nature s’y manifeste par ses trois règnes. monsieur Aronnax. minéral. plutôt en curieux qu’en gourmet. C’est l’immense désert où l’homme n’est jamais seul.des confitures d’anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. « Mais cette mer.95 - . elle n’est que mouvement et amour . les reptiles et ces innombrables légions de poissons. c’est l’infini vivant. Votre lit est fait du plus doux zostère de l’Océan. tandis que le capitaine Nemo m’enchantait par ses invraisemblables récits. — Oui ! je l’aime ! La mer est tout ! Elle couvre les sept dixièmes du globe terrestre. monsieur le professeur. C’est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé. inépuisable. votre encre la liqueur sécrétée par la seiche ou l’encornet. me dit-il. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. les mammifères. ordre infini d’animaux qui compte plus de treize mille espèces. capitaine. La mer n’est que le véhicule d’une surnaturelle et prodigieuse existence . par trois classes des vertébrés. comme l’a dit un de vos poètes. cette nourrice prodigieuse. et qui sait s’il ne finira pas par elle ! Là est la . Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour ! — Vous aimez la mer. Son souffle est pur et sain. dont un dixième seulement appartient à l’eau douce. Ces étoffes qui vous couvrent sont tissées avec le byssus de certains coquillages . animal. La mer est le vaste réservoir de la nature. elle ne me nourrit pas seulement . Ce dernier y est largement représenté par les quatre groupes des zoophytes. elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuancées de couleurs violettes que j’extrais des aplysis de la Méditerranée. Et en effet. par trois classes des articulés. car il sent frémir la vie à ses côtés.

ils peuvent encore exercer des droits iniques. si vous voulez visiter le Nautilus. supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres uniformément reliés.suprême tranquillité. Ils suivaient le contour de la salle et se terminaient à leur partie inférieure par de vastes divans. De hauts meubles en palissandre noir. capitonnés de cuir marron. » XI LE NAUTILUS Le capitaine Nemo se leva. Puis. vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre ! » Le capitaine Nemo se tut subitement au milieu de cet enthousiasme qui débordait de lui. C’était une bibliothèque. et j’entrai dans une chambre de dimension égale à celle que je venais de quitter. entre lesquelles apparaissaient quelques journaux déjà vieux. je suis a vos ordres. ses nerfs se calmèrent. et. se tournant vers moi : « Maintenant. permettaient d’y poser le livre en lecture. Je le suivis. sa physionomie reprit sa froideur accoutumée.96 - . S’était-il laissé entraîner audelà de sa réserve habituelle ? Avait-il trop parlé ? Pendant quelques instants. vivez. couverte de brochures. Une double porte. La lumière électrique inondait tout cet harmonieux ensemble. s’ouvrit. dit-il. Au centre se dressait une vaste table. s’y battre. La mer n’appartient pas aux despotes. A sa surface. monsieur le professeur. leur influence s’éteint. qui offraient les courbes les plus confortables. ménagée à l’arrière de la salle. De légers pupitres mobiles. leur puissance disparaît ! Ah ! monsieur. incrustés de cuivres. et tombait de quatre globes dépolis à demi engagés . y transporter toutes les horreurs terrestres. il se promena. s’y dévorer. leur pouvoir cesse. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau. très agité. en s’écartant ou se rapprochant à volonté.

y abondaient . — Douze mille. Détail curieux. Votre cabinet du Muséum vous offre-t-il un repos aussi complet ? — Non. qui venait de s’étendre sur un divan. monsieur le professeur. et ce mélange prouvait que le capitaine du Nautilus devait lire couramment les volumes que sa main prenait au hasard.. sont d’ailleurs à votre disposition. monsieur Aronnax. je veux croire que l’humanité n’a plus ni pensé. et depuis lors. c’est-à-dire tout ce que l’humanité . ni écrit. mes derniers journaux. voilà une bibliothèque qui ferait honneur à plus d’un palais des continents. Parmi ces ouvrages. et vous pourrez en user librement. Ces livres. tous ces livres étaient indistinctement classés. mes dernières brochures. et je suis vraiment émerveillé. Livres de science. j’ai acheté mes derniers volumes. Ce jour-là. monsieur le professeur ? répondit le capitaine Nemo. en quelque langue qu’ils fussent écrits. et je dois ajouter qu’il est bien pauvre auprès du vôtre. Mais le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s’est plongé pour la première fois sous les eaux. Je regardais avec une admiration réelle cette salle si ingénieusement aménagée. je remarquai les chefs-d’œuvre des maîtres anciens et modernes. Vous possédez la six ou sept mille volumes. Ce sont les seuls liens qui me rattachent à la terre. mais je ne vis pas un seul ouvrage d’économie politique . dis-je à mon hôte. — Où trouverait-on plus de solitude. « Capitaine Nemo. et je ne pouvais en croire mes yeux. ils semblaient être sévèrement proscrits du bord. monsieur.. » Je remerciai le capitaine Nemo. quand je songe qu’elle peut vous suivre au plus profond des mers. de morale et de littérature. et je m’approchai des rayons de la bibliothèque. écrits en toute langue. plus de silence.97 - .dans les volutes du plafond.

etc. d’ailleurs. de Chasles.98 - . les deux volumes qui m’avaient peut-être valu cet accueil relativement charitable du capitaine Nemo. tout l’Arago. de météorologie. de Tyndall. de Quatrefages. au plus. . les livres de mécanique. J’espérai. c’est aussi un fumoir. mais j’avais le temps de faire cette recherche. son livre intitulé les Fondateurs de l’Astronomie me donna même une date certaine . — Cette salle n’est pas seulement une bibliothèque. depuis Homère jusqu’à Victor Hugo. je pus en conclure que l’installation du Nautilus ne remontait pas à une époque postérieure. dit le capitaine Nemo. je vous remercie d’avoir mis cette bibliothèque à ma disposition. . Il y a là des trésors de science.a produit de plus beau dans l’histoire. y tenaient une place non moins importante que les ouvrages d’histoire naturelle. les bulletins des diverses sociétés de géographie. et j’en profiterai. faisait les frais de cette bibliothèque . Les mémoires de l’Académie des sciences. et je compris qu’ils formaient la principale étude du capitaine. de balistique. depuis trois ans. en bon rang. Je vis là tout le Humboldt. de Milne-Edwards. plus particulièrement. les travaux de Foucault. le roman et la science. la poésie. et. Ainsi donc. « Monsieur. de l’abbé Secchi. depuis Rabelais jusqu’à madame Sand. Mais la science. — Un fumoir ? m’écriai-je. le capitaine Nemo avait commencé son existence sous-marine. de géologie. de géographie. Parmi les œuvres de Joseph Bertrand. de Berthelot. d’Agassis etc. que des ouvrages plus récents encore me permettraient de fixer exactement cette époque . de Faraday. dis-je au capitaine. etc. depuis Xénophon jusqu’à Michelet. d’hydrographie. du commandant Maury. et comme je savais qu’il avait paru dans le courant de 1865. On fume donc à bord ? . d’Henry Sainte-Claire Deville. et je ne voulus pas retarder davantage notre promenade à travers les merveilles du Nautilus. de Petermann.

monsieur ? — Capitaine. large de six. Je l’allumai à un petit brasero que supportait un élégant pied de bronze. monsieur. long de dix mètres. haut de cinq. C’est une sorte d’algue. — Alors. Un plafond lumineux. — Fumez donc à votre fantaisie. Acceptez ce cigare. mais ils n’en sont pas moins bons. mais ce n’est pas du tabac. et sans discuter l’origine de ces cigares. si vous êtes connaisseur.— Sans doute. répondit le capitaine. je les méprise à partir de ce jour. et. non sans quelque parcimonie. — Non. et dont la forme rappelait celle du londrès . décoré . ce tabac ne vient ni de La Havane ni de l’Orient. monsieur Aronnax.99 - . bien qu’il ne vienne pas de La Havane. à pans coupés. vous en serez content. — Au contraire. que la mer me fournit. Aucune régie ne les a contrôlés. — Aucune. répondit le capitaine. » Je pris le cigare qui m’était offert. « C’est excellent. je suis forcé de croire que vous avez conservé des relations avec La Havane. » A ce moment le capitaine Nemo ouvrit une porte qui faisait face à celle par laquelle j’étais entré dans la bibliothèque. et je passai dans un salon immense et splendidement éclairé. C’était un vaste quadrilatère. et j’aspirai ses premières bouffées avec la volupté d’un amateur qui n’a pas fumé depuis deux jours. Regrettezvous les londrès. riche en nicotine. j’imagine. dis-je. mais il semblait fabriqué avec des feuilles d’or.

deux toiles de Géricault et de Prudhon. « Monsieur le professeur. dit alors cet homme étrange. et que. à cadres uniformes. et le désordre qui règne dans ce salon. apparaissaient des tableaux signés Delacroix. de Metsu. quelques marines de Backuysen et de Vernet. etc. m’est-il permis de reconnaître en vous un artiste ? . d’après les plus beaux modèles de l’antiquité. de Paul Potter. ornaient les parois tendues de tapisseries d’un dessin sévère. une nymphe du Corrège. une vierge de Léonard de Vinci. répondis-je. distribuait un jour clair et doux sur toutes les merveilles entassées dans ce musée. Daubigny. un martyr de Ribeira. Les diverses écoles des maîtres anciens étaient représentées par une madone de Raphaël. Je vis là des toiles de la plus haute valeur. deux paysages flamands de Téniers. une adoration de Véronèse.100 - . une assomption de Murillo. une kermesse de Rubens. Ingres. Cet état de stupéfaction que m’avait prédit le commandant du Nautilus commençait déjà à s’emparer de mon esprit. Troyon. pour la plupart. Une trentaine de tableaux de maîtres. avec ce pêle-mêle artiste qui distingue un atelier de peintre. un portrait d’Holbein. c’était réellement un musée dans lequel une main intelligente et prodigue avait réuni tous les trésors de la nature et de l’art. Decamps. sans chercher à savoir qui vous êtes. vous excuserez le sans-gêne avec lequel je vous reçois. Car. Parmi les œuvres de la peinture moderne. . se dressaient sur leurs piédestaux dans les angles de ce magnifique musée. Meissonnier. trois petits tableaux de genre de Gérard Dow. et quelques admirables réductions de statues de marbre ou de bronze. — Monsieur. séparés par d’étincelantes panoplies. une femme du Titien.de légères arabesques. j’avais admirées dans les collections particulières de l’Europe et aux expositions de peinture. un moine de Vélasquez.

les raretés naturelles tenaient une place très importante. de Beethoven. ce sont des contemporains d’Orphée. de Meyerbeer. en coquilles et autres productions de l’Océan. Ce sont mes derniers souvenirs de cette terre qui est morte pour moi. de Wagner. Elles consistaient principalement en plantes. en montrant des partitions de Weber. J’aimais autrefois à collectionner ces belles œuvres créées par la main de l’homme. Je respectai ce recueillement. me répondit le capitaine Nemo. retombait dans une vasque faite d’un seul tridacne. aussi bien mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! » Le capitaine Nemo se tut et sembla perdu dans une rêverie profonde. fournie par le plus grand des mollusques acéphales. — Ces musiciens. et je continuai de passer en revue les curiosités qui enrichissaient ce salon. monsieur le professeur. de Rossini. ils ont deux ou trois mille ans d’existence. Je le considérais avec une vive émotion. un jet d’eau. monsieur. Cette coquille. Au milieu du salon. A mes yeux. — Et ces musiciens ? dis-je. car les différences chronologiques s’effacent dans la mémoire des morts – et je suis mort.— Un amateur. Les maîtres n’ont pas d’âge. un fureteur infatigable. de Mozart. et j’ai pu réunir quelques objets d’un haut prix. et je les confonds dans mon esprit. électriquement éclairé. il oubliait ma présence. Accoudé sur l’angle d’une précieuse table de mosaïque. tout au plus. d’Herold. il ne me voyait plus. éparses sur un pianoorgue de grand modèle qui occupait un des panneaux du salon. vos artistes modernes ne sont déjà plus que des anciens . analysant en silence les étrangetés de sa physionomie. de Gounod. mesurait sur ses . qui devaient être les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Auprès des œuvres de l’art. d’Haydn. et nombre d’autres. J’étais un chercheur avide. d’Auber.101 - .

des éponges douces de Syrie. elle dépassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donnés à François 1er par la République de Venise. les pantacrines. Je vis là une collection d’une valeur inestimable. Dans les échinodermes. le « char de Neptune » des Antilles. Parmi ces produits. On conçoit ma joie de professeur. des pennatules. des tubipores. etc. Dans le premier groupe. – l’élégant marteau royal de l’Océan indien dont les régulières taches blanches ressortaient vivement sur un fond rouge et brun. et dont l’église Saint-Sulpice. je citerai. pour mémoire seulement. les astéries. des oculines de l’île Bourbon. des isis des Molluques. les étoiles de mer. toute une série de ces madrépores que mon maître Milne-Edwards a si sagacement classés en sections. et que le temps me manquerait à décrire tout entière. . une circonférence de six mètres environ . Un conchyliologue un peu nerveux se serait pâmé certainement devant d’autres vitrines plus nombreuses où étaient classés les échantillons de l’embranchement des mollusques. des ombellulaires variées. les astérophons. enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l’assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents.bords. représentaient la collection complète des individus de ce groupe. et parmi lesquels je remarquai d’adorables flabellines. – un . les holoturies. une virgulaire admirable des mers de Norvège. a fait deux bénitiers gigantesques.102 - . remarquables par leur enveloppe épineuse. à Paris. les oursins. L’embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses deux groupes des polypes et des échinodermes. délicatement festonnés. étaient classés et étiquetés les plus précieux produits de la mer qui eussent jamais été livrés aux regards d’un naturaliste. des alcyonnaires. Autour de cette vasque. les comatules. de superbes variétés de coraux. sous d’élégantes vitrines fixées par des armatures de cuivre. des gorgones disposées en éventail.

des tritons. arrachées aux pinnes marines de la mer Rouge. et dont j’estimai la valeur à vingt mille francs. – des buccardes exotiques du Sénégal. venus du golfe du Mexique. ceux-ci. des cléodores. le magnifique éperon de la Nouvelle-Zélande . des fuseaux. le plus rare de tous. elles valaient. et . des casques. des harpes. les uns jaune verdâtre. rare spécimen dans les muséums européens. et enfin. des perles vertes de l’haliotyde iris.103 - . enfin plusieurs échantillons d’un prix inappréciable qui avaient été distillés par les pintadines les plus rares. A part. toutes les variétés de porcelaines qui servent de monnaie dans l’Inde et en Afrique. des dauphinules. curieux produits des divers mollusques de tous les océans et de certaines moules des cours d’eau du Nord. des stellaires trouvés dans les mers australes. que la lumière électrique piquait de pointes de feu. des hyales. et remarquables par leur coquille imbriquée. des strombes. des mitres. fragiles coquilles blanches à doubles valves. des cérites. bleues. de précieuses espèces de cythérées et de Vénus. le cône presque inconnu du genre Cœnodulli. des pterocères. les autres d’un brun roux. que la science a baptisés de ses noms les plus charmants. – toute une série de troques. un marteau commun des mers de la Nouvelle-Hollande. les perroquets verts des mers de Chine. des perles roses. pêchés dans les mers d’Amérique. des volutes. qu’on se procure difficilement. et très disputés par les amateurs. sortes de tubes calcaires bordés de replis foliacés. – enfin des littorines.spondyle impérial. le cadran treillissé des côtes de Tranquebar. des rochers. – puis. – plusieurs variétés des arrosoirs de Java. des buccins. des perles jaunes. des patelles. la plus précieuse coquille des Indes orientales . coquillages délicats et fragiles. amis des eaux de la Nouvelle-Hollande. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un œuf de pigeon . des olives. aux vives couleurs. des ovules. la « Gloire de la Mer ». et dans des compartiments spéciaux. le sabot marbré à nacre resplendissante. tout hérissé d’épines. des turritelles des janthines. d’admirables tellines sulfurées. se déroulaient des chapelets de perles de la plus grande beauté. ceuxlà. noires. qu’un souffle eût dissipées comme une bulle de savon. des pourpres.

104 - . — Je comprends. Le capitaine Nemo avait dû dépenser des millions pour acquérir ces échantillons divers. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m’est inconnue. Ainsi donc. Vous pouvez donc le visiter en détail et je me ferai un plaisir d’être votre cicérone. monsieur le professeur. chiffrer la valeur de cette collection était. je vous ai dit que vous seriez libre à mon bord. . que je croyais sans rivale au monde. Vous êtes de ceux qui ont fait eux-mêmes leur trésor. — Monsieur Aronnax. tout cela excite au plus haut point ma curiosité. j’avoue que ce Nautilus. impossible. Aucun muséum de l’Europe ne possède une semblable collection des produits de l’Océan. quand je fus interrompu par ces mots : « Vous examinez mes coquilles.. En effet. mais. et par conséquent. la force motrice qu’il renferme en lui. et je me demandais à quelle source il puisait pour satisfaire ainsi ses fantaisies de collectionneur. aucune partie du Nautilus ne vous est interdite. elles peuvent intéresser un naturaliste .au-delà. me répondit le capitaine Nemo. les appareils qui permettent de le manœuvrer. car je les ai toutes recueillies de ma main. et primaient cette autre perle de l’iman de Mascate. Puisje savoir ? . je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. pour moi. Mais si j’épuise mon admiration pour elle. pour ainsi dire. l’agent si puissant qui l’anime. elles ont un charme de plus. que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pénétrer des secrets qui sont les vôtres ! Cependant.. et il n’est pas une mer du globe qui ait échappé à mes recherches. celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse. capitaine.

mais une chambre élégante. Une couchette de fer. venez visiter la cabine qui vous est réservée. Mais auparavant. Je ne pus que remercier mon hôte. me dit-il.. Elle avait un aspect sévère.. qui. Le tout éclairé par un demi-jour. mais je n’abuserai pas de votre complaisance. ces mêmes instruments se trouvent dans ma chambre. » Je suivis le capitaine Nemo. me fit rentrer dans les coursives du navire. non pas une cabine. « Veuillez vous asseoir ». me dit-il. « Votre chambre est contiguë à la mienne. Je vous demanderai seulement à quel usage sont destinés ces instruments de physique. Je m’assis. » J’entrai dans la chambre du capitaine. Rien de confortable. toilette et divers autres meubles. avec lit. monsieur. en ouvrant une porte. par une des portes percées à chaque pan coupé du salon. et c’est là que j’aurai le plaisir de vous expliquer leur emploi.— Je ne sais comment vous remercier. Il faut que vous sachiez comment vous serez installé à bord du Nautilus. Le strict nécessaire.105 - . et la mienne donne sur le salon que nous venons de quitter. et là je trouvai. quelques meubles de toilette. — Monsieur le professeur. Il me conduisit vers l’avant. et il prit la parole en ces termes : . presque cénobitique. une table de travail. Le capitaine Nemo me montra un siège. seulement.

il me donne par là même la profondeur à laquelle se maintient mon appareil. n’est-ce pas un manomètre ? — C’est un manomètre. qui dirige ma route . qui me permettent de calculer ma longitude . qui marque le degré de sécheresse de l’atmosphère . le baromètre. répondis-je. Les uns vous sont connus. dit le capitaine Nemo. le stormglass. qui par la hauteur du soleil m’apprend ma latitude . voici les appareils exigés par la navigation du Nautilus. je les ai toujours sous les yeux. les chronomètres. annonce l’arrivée des tempêtes . — Ce sont les instruments habituels au navigateur.106 - . l’hygromètre. en effet. Mais en voici d’autres qui répondent sans doute aux exigences particulières du Nautilus. et j’en connais l’usage. en se décomposant. Ici comme dans le salon. la boussole. qui pèse le poids de l’air et prédit les changements de temps . Mis en communication avec l’eau dont il indique la pression extérieure.XII TOUT PAR L'ÉLECTRICITÉ « Monsieur. — Et ces autres instruments dont je ne devine pas l’emploi ? . me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre. le sextant. et enfin des lunettes de jour et de nuit. — Et ces sondes d’une nouvelle espèce ? — Ce sont des sondes thermométriques qui rapportent la température des diverses couches d’eau. dont le mélange. quand le Nautilus est remonté à la surface des flots. tels que le thermomètre qui donne la température intérieure du Nautilus . Ce cadran que j’aperçois et que parcourt une aiguille mobile. et ils m’indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l’Océan. qui me servent à scruter tous les points de l’horizon.

d’abord. d’argent. il est l’âme de mes appareils mécaniques. monsieur le professeur. dit le capitaine Nemo. Les éléments que vous employez pour produire ce merveilleux agent doivent s’user vite. répondit le capitaine Nemo. Le zinc.107 - . puis il dit : « Il est un agent puissant. Une seule question. Mais je n’ai rien emprunté à ces . répondit le capitaine Nemo. facile. cependant. — L’électricité ! m’écriai-je assez surpris. rapide. Je vous dirai. Veuillez donc m’écouter. qu’il existe au fond des mers des mines de zinc. — Oui. comment le remplacez-vous. obéissant. monsieur. Il m’éclaire. à laquelle vous ne répondrez pas si elle est indiscrète. vous possédez une extrême rapidité de mouvements qui s’accorde mal avec le pouvoir de l’électricité. il m’échauffe. Cet agent. — Cependant. — Je n’insisterai pas. puisque vous n’avez plus aucune communication avec la terre ? — Votre question aura sa réponse. de fer. mon électricité n’est pas celle de tout le monde. dont l’exploitation serait très certainement praticable. qui se plie à tous les usages et qui règne en maître à mon bord. » Il garda le silence pendant quelques instants. monsieur. par exemple. Jusqu’ici. d’or. c’est l’électricité. sa puissance dynamique est restée très restreinte et n’a pu produire que de petites forces ! — Monsieur le professeur.— Ici. capitaine. et je me contenterai d’être très étonné d’un tel résultat. je dois vous donner quelques explications. Tout se fait par lui. et c’est là tout ce que vous me permettrez de vous en dire.

il forme un amalgame qui tient lieu du zinc dans les éléments Bunzen. Sur mille grammes on trouve quatre-vingt-seize centièmes et demi d’eau. du sulfate et du carbonate de chaux. Or. J’aurais pu. Mais il faut encore le fabriquer. obtenir l’électricité par la diversité de températures qu’ils éprouvaient . en outre.métaux de la terre. en effet. et que leur force électromotrice est double de celle des piles au zinc. en établissant un circuit entre des fils plongés à différentes profondeurs. l’excellence du sodium dans les conditions où vous vous trouvez. — Et lequel ? — Vous connaissez la composition de l’eau de mer. Mélangé avec le mercure. monsieur le professeur.108 - . — A la mer ? — Oui. puis. et la mer me le fournit elle-même. Le mercure ne s’use jamais. et les moyens ne me manquaient pas. du sulfate de magnésie. — Je comprends bien. des chlorures de magnésium et de potassium. Vous voyez donc que le chlorure de sodium s’y rencontre dans une proportion notable. l’extraire en un mot. que les piles au sodium doivent être considérées comme les plus énergiques. mais j’ai préféré employer un système plus pratique. monsieur. Je vous dirai. — Le sodium ? — Oui. c’est ce sodium que j’extrais de l’eau de mer et dont je compose mes éléments. et j’ai voulu ne demander qu’à la mer ellemême les moyens de produire mon électricité. Et . Bien. Le sodium seul se consomme. en petite quantité. et deux centièmes deux tiers environ de chlorure de sodium . du bromure de magnésium. La mer le contient. capitaine.

Rappelez-vous seulement ceci : je dois tout à l’Océan . le mouvement. mon séjour dans les couches profondes. elle manœuvre. la lumière. mais. la vie en un mot. .109 - . quand il me plaît. — Mais non pas l’air que vous respirez ? — Oh ! je pourrais fabriquer l’air nécessaire à ma consommation. du moins. mais c’est inutile puisque je remonte à la surface de la mer. des pompes puissantes qui l’emmagasinent dans des réservoirs spéciaux. Disons le charbon de mer. vous me verrez à l’œuvre. Je ne vous demande qu’un peu de patience. Cependant. je ne l’extrais pas par la pile.comment faites-vous ? Vos piles pourraient évidemment servir à cette extraction . et l’électricité donne au Nautilus la chaleur. si l’électricité ne me fournit pas l’air respirable. puisque vous avez le temps d’être patient. et j’emploie tout simplement la chaleur du charbon de terre. — Et vous pouvez exploiter des mines sous-marines de houille ? — Monsieur Aronnax. il produit l’électricité. si je ne me trompe. la dépense du sodium nécessitée par les appareils électriques dépasserait la quantité extraite. Il arriverait donc que vous en consommeriez pour le produire plus que vous n’en produiriez ! — Aussi. répondit le capitaine Nemo. — De terre ? dis-je en insistant. si vous voulez. au besoin. ce qui me permet de prolonger. et aussi longtemps que je le veux. monsieur le professeur.

regardez cette horloge . répondis-je. Je l’ai divisée en vingt-quatre heures. dit le capitaine Nemo en se levant. suspendu devant nos yeux. — Autre application de l’électricité. — Je ne sais s’ils la trouveront. car pour moi. comme les horloges italiennes. il est dix heures du matin. ni lune. ni soleil.110 - . Et. en ce moment. une continuité que n’a pas la lumière du soleil. répondis-je. monsieur Aronnax. dont voici la division exacte. en ce moment. ni jour. Ce cadran. nous visiterons l’arrière du Nautilus.— Capitaine. et marche avec une régularité qui défie celle des meilleurs chronomètres. je connaissais déjà toute la partie antérieure de ce bateau sous-marin. — Parfaitement. nous filons avec une vitesse modérée de quinze milles à l’heure. elle est électrique. C’est lui qui nous éclaire avec une égalité. vous connaissez déjà la première application que j’ai faite de ce précieux agent. qui est destiné à remplacer le vent. et je vois bien. et si vous voulez me suivre. — C’est merveilleux. » En effet. la véritable puissance dynamique de l’électricité. je me contente d’admirer. Maintenant. Vous avez évidemment trouvé ce que les hommes trouveront sans doute un jour. Quoi qu’il en soit. l’eau et la vapeur. il n’existe ni nuit. Un fil électrique le met en communication avec l’hélice du loch. répondit froidement le capitaine Nemo. capitaine. sert à indiquer la vitesse du Nautilus. séparée de la bibliothèque par une cloison étanche. tenez. que vous avez eu raison d’employer cet agent. c’est-à-dire ne pouvant . mais seulement cette lumière factice que j’entraîne jusqu’au fond des mers ! Voyez. et son aiguille m’indique la marche réelle de l’appareil. — Nous n’avons pas fini. en allant du centre à l’éperon : la salle à manger de cinq mètres.

Il est entièrement ponté. au moyen de vis de pression . je largue les boulons. je referme l’autre. et enfin un réservoir d’air de sept mètres cinquante. On referme l’une. assez étonné. quand vous voulez vous embarquer. et occupe une cavité disposée pour le recevoir. répondit-il. Une excellente embarcation. et elles assuraient toute sécurité à bord du Nautilus. Là. C’est par cette double ouverture que je m’introduis dans l’embarcation. — Sans doute. absolument étanche.être pénétrée par l’eau. Je suivis le capitaine Nemo. conduisait à son extrémité supérieure. se trouvait une sorte de puits qui s’ouvrait entre deux cloisons étanches. Je demandai au capitaine à quel usage servait cette échelle. « Elle aboutit au canot. le grand salon de dix mètres. la mienne de deux mètres cinquante. trente-cinq mètres de longueur. et . et retenu par de solides boulons. — Mais alors. Total. ladite chambre du capitaine de cinq mètres. Cette échelle conduit à un trou d’homme percé dans la coque du Nautilus. qui s’étendait jusqu’à l’étrave. la bibliothèque de cinq mètres. à travers les coursives situées en abord. qui correspond à un trou pareil percé dans le flanc du canot. Une échelle de fer. cramponnée à la paroi. celle du canot. Ce canot adhère à la partie supérieure de la coque du Nautilus. celle du Nautilus . au cas où une voie d’eau se fût déclarée. — Quoi ! vous avez un canot ? répliquai-je. Les cloisons étanches étaient percées de portes qui se fermaient hermétiquement au moyen d’obturateurs en caoutchouc. légère et insubmersible. et j’arrivai au centre du navire.111 - . vous êtes forcé de revenir à la surface de la mer ? — Aucunement. séparé de la chambre du capitaine par une seconde cloison étanche. qui sert à la promenade et à la pêche.

située entre les vastes cambuses du bord. et je me promène. par la vaporisation. Puis. Elle chauffait également des appareils distillatoires qui.l’embarcation remonte avec une prodigieuse rapidité à la surface de la mer. et cela suffit. confortablement disposée. une porte s’ouvrit sur la cuisine longue de trois mètres. Un fil électrique me rattache à lui. arrivant sous les fourneaux. J’ouvre alors le panneau du pont. je hisse ma voile ou je prends mes avirons. plus énergique et plus obéissante que le gaz lui-même. l’électricité. dans laquelle Conseil et Ned Land. dis-je. faisait tous les frais de la cuisson. monsieur Aronnax. Je lance un télégramme. et dont les robinets fournissaient l’eau froide ou l’eau chaude. — A vos ordres ! — A mes ordres. je mâte. s’occupaient à le dévorer à belles dents. rien n’est plus simple ! » Après avoir dépassé la cage de l’escalier qui aboutissait à la plate-forme. . Auprès de cette cuisine s’ouvrait une salle de bains. enchantés de leur repas. communiquaient à des éponges de platine une chaleur qui se distribuait et se maintenait régulièrement. je vis une cabine longue de deux mètres. Les fils. grisé par ces merveilles.112 - . fournissaient une excellente eau potable. c’est le Nautilus qui revient. — En effet. Là. — Mais comment revenez-vous à bord ? — Je ne reviens pas. à volonté. soigneusement clos jusque-là.

113 - . long de cinq mètres. et non des éléments Ruhmkorff. nous purifions le navire en le ventilant à grand air. me dit-il. Au fond s’élevait une quatrième cloison étanche qui séparait ce poste de la chambre des machines. Cette chambre des machines. j’emploie des éléments Bunzen. Ceux-ci eussent été impuissants. j’examinais avec un intérêt facile à concevoir la machine du Nautilus. Mais la porte en était fermée. qui m’eût peut-être fixé sur le nombre d’hommes nécessité par la manœuvre du Nautilus. tout d’abord. le mécanisme qui transmettait le mouvement à l’hélice. à coup sûr – avait disposé ses appareils de locomotion. dont le diamètre est de . nettement éclairée. Les éléments Bunzen sont peu nombreux. quelques dégagements de gaz. expérience faite. L’électricité produite se rend à l’arrière. et je me trouvai dans ce compartiment où le capitaine Nemo – ingénieur de premier ordre. Celle-ci. « Ce sont. de l’odeur sui generis qui emplissait ce compartiment. Elle était naturellement divisée en deux parties . mais forts et grands. produits par l’emploi du sodium . la première renfermait les éléments qui produisaient l’électricité. d’ailleurs. et la seconde. mais ce n’est qu’un léger inconvénient. » Cependant. me dit le capitaine Nemo. Je fus surpris. ne mesurait pas moins de vingt mètres en longueur.A la cuisine succédait le poste de l’équipage. et je ne pus voir son aménagement. Le capitaine Nemo s’aperçut de mon impression. Tous les matins. ce qui vaut mieux. Une porte s’ouvrit. où elle agit par des électro-aimants de glande dimension sur un système particulier de leviers et d’engrenages qui transmettent le mouvement à l’arbre de l’hélice. « Vous le voyez.

Comment l’électricité pouvait-elle agir avec une telle puissance ? Où cette force presque illimitée prenait-elle son origine ? Etait-ce dans sa tension excessive obtenue par des bobines d’une nouvelle sorte ? Était-ce dans sa transmission qu’un système de leviers inconnus pouvait accroître à l’infini ? C’est ce que je ne pouvais comprendre. et là. peut donner jusqu’à cent vingt tours par seconde. « Capitaine Nemo.six mètres et le pas de sept mètres cinquante. et je sais à quoi m’en tenir sur sa vitesse. comment vous maintenez-vous dans le milieu qui vous convient ? Suis-je indiscret en vous le demandant ? — Aucunement. où vous trouvez une résistance croissante qui s’évalue par des centaines d’atmosphères ? Comment remontez-vous à la surface de l’Océan ? Enfin. à gauche. Venez dans le salon. Mais marcher ne suffit pas. J’ai vu le Nautilus manœuvrer devant l’Abraham-Lincoln. puisque vous ne devez jamais quitter ce bateau sous-marin. en bas ! Comment atteignez-vous les grandes profondeurs.114 - . me répondit le capitaine. monsieur le professeur. je constate les résultats et je ne cherche pas à les expliquer. C’est notre véritable cabinet de travail. — Et vous obtenez alors ? — Une vitesse de cinquante milles à l’heure. dis-je. après une légère hésitation. mais je n’insistai pas pour le connaître. » Il y avait là un mystère. en haut. vous apprendrez tout ce que vous devez savoir sur le Nautilus ! » . Il faut voir où l’on va ! Il faut pouvoir se diriger à droite.

mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coulée assez prolongée. . Par conséquent. forme déjà adoptée à Londres dans plusieurs constructions du même genre. Il affecte sensiblement la forme d’un cigare. soit treize cent cinquante-six mètres cubes et quarante-huit centièmes. « Lorsque j’ai fait les plans de ce navire destiné à une navigation sous-marine. de tête en tête. pour que l’eau déplacée s’échappe aisément et n’oppose aucun obstacle a sa marche. le cigare aux lèvres. et son bau. Puis il commença sa description en ces termes : « Voici. monsieur Aronnax. c’est-àdire ne peser que ce même nombre de tonneaux. à bouts coniques. son volume.115 - . il ne devait déplacer dans ces conditions que les neuf dixièmes de son volume. coupe et élévation du Nautilus. à sa plus grande largeur. quinze cents mètres cubes et deux dixièmes – ce qui revient à dire qu’entièrement immergé. « Ces deux dimensions vous permettent d’obtenir par un simple calcul la surface et le volume du Nautilus.XIII QUELQUES CHIFFRES Un instant après. Il n’est donc pas construit tout à fait au dixième comme vos steamers de grande marche. J’ai donc dû ne pas dépasser ce poids en le construisant suivant les dimensions sus-dites. est exactement de soixante-dix mètres. est de huit mètres. C’est un cylindre très allongé. Sa surface comprend mille onze mètres carrés et quarante-cinq centièmes . Le capitaine mit sous mes yeux une épure qui donnait les plan. il déplace ou pèse quinze cents mètres cubes ou tonneaux. j’ai voulu. et qu’il émergeât d’un dixième seulement. les diverses dimensions du bateau qui vous porte. La longueur de ce cylindre. nous étions assis sur un divan du salon. qu’en équilibre dans l’eau il plongeât des neuf dixièmes.

le bateau déplaçant alors quinze cent sept tonneaux. Ces réservoirs existent en abord dans les parties inférieures du Nautilus. La seconde enveloppe. à elle seule. ils se remplissent. et le bateau s’enfonçant vient affleurer la surface de l’eau. si j’ai disposé des réservoirs d’une capacité égale à ce dixième. La première n’a pas moins de cinq centimètres d’épaisseur. l’autre extérieure. huit dixièmes. monsieur le professeur. qui. Est-ce entendu ? — C’est entendu. haute de cinquante centimètres et large de vingt-cinq. ont un poids de neuf cent soixante et un tonneaux soixante-deux centièmes. ajoutés aux trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux et quatre-vingt-seize centièmes. due au parfait assemblage des matériaux. comme s’il était plein. et l’homogénéité de sa construction. et pèse trois cent quatre-vingt-quatorze tonneaux quatre-vingt-seize centièmes. Son bordé ne peut céder . la machine. C’est ce qui arrive. J’ouvre des robinets. soixantedeux tonneaux. les cloisons et les étrésillons intérieurs. — Donc. pesant. forment le total exigé de treize cent cinquante-six tonneaux et quarante-huit centièmes. reprit le capitaine. répondis-je. . il résiste comme un bloc. lorsque le Nautilus se trouve à flot dans ces conditions. il émerge d’un dixième. « Ces deux coques sont fabriquées en tôle d’acier dont la densité par rapport à l’eau est de sept.« Le Nautilus se compose de deux coques. ou les pesant. grâce à cette disposition cellulaire. la quille. sera complètement immergé. il adhère par lui-même et non par le serrage des rivets.116 - . En effet. Or. et si je les remplis d’eau. l’une intérieure. lui permet de défier les mers les plus violentes. les divers accessoires et aménagements. le lest. soit d’une contenance de cent cinquante tonneaux et soixante-douze centièmes. réunies entre elles par des fers en T qui lui donnent une rigidité extrême.

car les corps ont une tendance à devenir « fondriers ». d’après les calculs les plus récents. à moins que vous ne remplissiez le Nautilus en entier. en plongeant au-dessous de cette surface. mais nous arrivons alors à la véritable difficulté. — Lorsque j’ai voulu déterminer l’accroissement de poids qu’il faut donner au Nautilus pour l’immerger. Que vous puissiez affleurer la surface de l’Océan. très peu compressible. — Donc. capitaine. du moins. En effet. je ne vois pas comment vous pouvez l’entraîner au sein des masses liquides. elle est. — Or. je le comprends. — Monsieur le professeur.— Bien.117 - . répondit le capitaine Nemo. ou par chaque trente pieds de . cette réduction n’est que de quatre cent trente-six dix millionièmes par atmosphère. monsieur. votre appareil sous-marin ne va-t-il pas rencontrer une pression et par conséquent subir une poussée de bas en haut qui doit être évaluée à une atmosphère par trente pieds d’eau. Il y a très peu de travail à dépenser pour atteindre les basses régions de l’Océan. capitaine. si l’eau n’est pas absolument incompressible. Suivez mon raisonnement. il ne faut pas confondre la statique avec la dynamique. répondis-je. soit environ un kilogramme par centimètre carré ? — Parfaitement. — Je vous écoute. Mais plus bas. — C’est évident. je n’ai eu à me préoccuper que de la réduction du volume que l’eau de mer éprouve à mesure que ses couches deviennent de plus en plus profondes. sans quoi l’on s’expose à de graves erreurs.

les parois du Nautilus supportent une pression de cent atmosphères. Je puis donc descendre à des profondeurs considérables. si je désire que le Nautilus émerge du dixième de sa capacité totale. « J’admets vos calculs. . et de vider entièrement tous les réservoirs. monsieur ? — Lorsque vous êtes par mille mètres de profondeur. qui est de cent kilogrammes par centimètre carré.. De là une puissance. puisque l’expérience leur donne raison chaque jour. Cette réduction sera alors de quatre cent trente-six cent millièmes. j’ai des réservoirs supplémentaires capables d’embarquer cent tonneaux. il me suffit de chasser cette eau. je tiens compte alors de la réduction du volume sous une pression équivalente à celle d’une colonne d’eau de mille mètres. Mais je pressens actuellement en présence une difficulté réelle. c’est-à-dire sous une pression de cent atmosphères. L’augmentation ne sera conséquemment que de six tonneaux cinquante-sept centièmes. au lieu de quinze cent sept tonneaux deux dixièmes. — Seulement ? — Seulement.118 - . répondis-je. Lorsque je veux remonter à la surface et l’affleurer. S’agit-il d’aller à mille mètres. monsieur Aronnax. » A ces raisonnements appuyés sur des chiffres. et le calcul est facile à vérifier. — Laquelle.profondeur. et j’aurais mauvaise grâce à les contester. Je devrai donc accroître le poids de façon à peser quinze cent treize tonneaux soixante-dixsept centièmes. il faut que les pompes vainquent cette pression de cent atmosphères. vous voulez vider les réservoirs supplémentaires pour alléger votre bateau et remonter à la surface. je n’avais rien à objecter. capitaine. Si donc. Or. à ce moment..

mais non moins infaillibles. Mais je puis aussi mouvoir le Nautilus de bas en haut et de haut en bas. Ces plans sont-ils maintenus parallèles au bateau. Je vous répète. en un mot. Aussi. se hâta de dire le capitaine Nemo. ou remonte suivant cette diagonale. fixé sur l’arrière de l’étambot. et cela dans le but de ménager mes appareils. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse.— Que l’électricité seule pouvait me donner. au moyen de deux plans inclinés. attachés à ses flancs sur son centre de flottaison. Sont-ils inclinés. Et même. et qu’une roue et des palans font agir. celui-ci se meut horizontalement. aptes à prendre toutes les positions. monsieur. sur bâbord. — Pour gouverner ce bateau sur tribord. et vous avez dû le voir. — Ceci m’amène naturellement à vous dire comment se manœuvre le Nautilus. je ne me sers des réservoirs supplémentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent à deux mille mètres. le Nautilus. ou s’enfonce suivant une diagonale aussi allongée qu’il me convient. — Lesquelles. suivant un plan horizontal. j’embraye l’hélice. D’ailleurs. plans mobiles. dans un plan vertical. pour évoluer. et qui se manœuvrent de l’intérieur au moyen de leviers puissants. et la pression des eaux fait remonter . suivant la disposition de cette inclinaison et sous la poussée de son hélice. quand leurs colonnes d’eau se sont précipitées comme un torrent sur l’Abraham-Lincoln. si je veux revenir plus rapidement à la surface. lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l’Océan à deux ou trois lieues audessous de sa surface.119 - . j’emploie des manœuvres plus longues. je me sers d’un gouvernail ordinaire à large safran. — Je suis impatient de l’apprendre. que le pouvoir dynamique de mes machines est à peu près infini. capitaine ? demandai-je.

Mais comment le timonier peut-il suivre la route que vous lui donnez au milieu des eaux ? — Le timonier est placé dans une cage vitrée. fragile au choc. trois fois bravo ! capitaine. au milieu des mers du Nord. — Admis. tout en laissant passer de puissants rayons calorifiques qui lui répartissaient inégalement la chaleur. a été le résultat d’une rencontre fortuite ? .verticalement le Nautilus comme un ballon qui. — En arrière de la cage du timonier est placé un puissant réflecteur électrique. — Des verres capables de résister à de telles pressions ? — Parfaitement. pour voir. offre cependant une résistance considérable. et je me demande comment au milieu de l’obscurité des eaux. on a vu des plaques de cette matière. dont les rayons illuminent la mer à un demi-mille de distance. — Ah ! bravo. s’élève rapidement dans les airs.. les verres dont je me sers n’ont pas moins de vingt et un centimètres à leur centre. Or. — Bravo ! capitaine. mais enfin. Le cristal.120 - . il faut que la lumière chasse les ténèbres. je vous demanderai si l’abordage du Nautilus et du Scotia.. m’écriais-je. Dans des expériences de pêche à la lumière électrique faites en 1864. Je m’explique maintenant cette phosphorescence du prétendu narval. qui a tant intrigué les savants ! A ce propos. capitaine Nemo . qui a eu un si grand retentissement. gonflé d’hydrogène. et que garnissent des verres lenticulaires. sous une épaisseur de sept millimètres seulement. résister à une pression de seize atmosphères. qui fait saillie à la partie supérieure de la coque du Nautilus. c’est-à-dire trente fois cette épaisseur.

de mettre la frégate hors d’état de me nuire – elle ne sera pas gênée de réparer ses avaries au port le plus prochain. et le constructeur plus que le capitaine lui-même. — Aucun. le cœur de l’homme n’a plus rien à redouter. c’est vraiment un merveilleux bateau que votre Nautilus ! — Oui. pas de chaudières que la vapeur déchire . puisqu’il est seul à naviguer dans les eaux profondes . pas de voiles que le vent emporte . car la double coque de ce bateau a la rigidité du fer . Je naviguais à deux mètres au-dessous de la surface des eaux. et je l’aime comme la chair de ma chair ! Si tout est danger sur un de vos navires soumis aux hasards de l’Océan. toutefois. comme l’a si bien dit le Hollandais Jansen. répondit avec une véritable émotion le capitaine Nemo. puisque l’électricité est son agent mécanique . comprenez donc avec quel abandon je me fie à mon Nautilus. pas de charbon qui s’épuise. j’en suis fâché pour l’un des meilleurs navires de cette brave marine américaine mais on m’attaquait et j’ai dû me défendre ! Je me suis contenté. quand le choc s’est produit. puisque j’en suis tout à la fois le capitaine. puisque cet appareil est fait de tôle et non de bois . Voilà le navire par excellence ! Et s’il est vrai que l’ingénieur ait plus de confiance dans le bâtiment que le constructeur. — Ah ! commandant. Pas de déformation à craindre. si sur cette mer. — Monsieur le professeur. au-dessous et à bord du Nautilus. monsieur. monsieur..121 - . la première impression est le sentiment de l’abîme. Mais quant à votre rencontre avec l’Abraham-Lincoln ? . pas de rencontre à redouter. pas d’incendie à redouter. monsieur. puisqu’il trouve à quelques mètres au-dessous des eaux l’absolue tranquillité ! Voilà..— Purement fortuite. monsieur le professeur. m’écriai-je avec conviction. le constructeur et l’ingénieur ! » . pas de tempête à braver. pas de gréement que le roulis ou le tangage fatiguent . J’ai d’ailleurs vu qu’il n’avait eu aucun résultat fâcheux.

du temps que j’étais un habitant des continents de la terre. Ses réservoirs ont été fabriqués par Cail et Co. il a fallu les monter. son hélice chez Scott. et je ne pus me retenir de la lui faire. — Mais comment avez-vous pu construire. Là. monsieur Aronnax. monsieur le professeur. de Londres. ces morceaux ainsi fabriqués. en plein Océan. de Paris. sa machine par Krupp. en secret. de Liverpool. de New York.Le capitaine Nemo parlait avec une éloquence entraînante. et sous une destination déguisée. j’avais établi mes ateliers sur un îlot désert. mes ouvriers c’est-à-dire mes braves compagnons que j’ai instruits et formés. le transfiguraient. les ajuster ? — Monsieur le professeur. à Paris. j’ai étudié à Londres. à New York. l’opération terminée. le feu a posait . son éperon dans les ateliers de Motala. cet admirable Nautilus ? — Chacun de ses morceaux. Sa quille a été forgée au Creusot. en Prusse. m’est arrivé d’un point différent du globe. la passion de son geste. ses instruments de précision chez Hart frères. « Vous êtes donc ingénieur. . — Mais. me répondit-il. en Suède. et moi. les plaques de tôle de sa coque chez Leard. Oui ! il aimait son navire comme un père aime son enfant ! Mais une question. capitaine Nemo ? — Oui. et chacun de ces fournisseurs a reçu mes plans sous des noms divers. son arbre d’hélice chez Pen et C°. se naturellement.122 - . repris-je. indiscrète peut-être. nous avons achevé notre Nautilus. Puis. de Glasgow. etc. Le feu de son regard.

Or. capitaine Nemo. payer les dix milliards de dettes de la France ! » Je regardai fixement le bizarre personnage qui me parlait ainsi. et formerait une sphère d’un diamètre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et. soit deux millions y compris son aménagement. Abusait-il de ma crédulité ? L’avenir devait me l’apprendre. pour . si je l’avais pu. le Nautilus en jauge quinze cents. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes. — Faites. XIV LE FLEUVE-NOIR La portion du globe terrestre occupée par les eaux est évaluée à trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamètres carrés. monsieur le professeur. et je pourrais. — Une dernière question. monsieur. sans me gêner. — Vous êtes donc riche ? — Riche à l’infini. un navire en fer coûte onze cent vingt-cinq francs par tonneau. soit plus de trente-huit millions d’hectares.123 - . Il revient donc à seize cent quatre-vingt-sept mille francs.détruit toute trace de notre passage sur cet îlot que j’aurais fait sauter. — Alors il m’est permis de croire que le prix de revient de ce bâtiment est excessif ? — Monsieur Aronnax. soit quatre ou cinq millions avec les œuvres d’art et les collections qu’il renferme.

nous allons. disparurent sous des déluges partiels. se soudèrent. L’Océan fut d’abord universel. La configuration des continents permet de diviser les eaux en cinq grandes parties : l’Océan glacial arctique. l’aiguille . à la période du feu succéda la période de l’eau. et de l’ouest a l’est entre l’Asie et l’Amérique sur une étendue de cent quarante-cinq degrés en longitude. C’est la plus tranquille des mers . si vous le voulez bien. Les pompes commencèrent à chasser l’eau des réservoirs . l’Océan indien. c’est-à-dire qu’il y a autant de milliards dans un quintillion que d’unités dans un milliard. Je vais remonter à la surface des eaux. des sommets de montagnes apparurent. se montrèrent à nouveau. Tel était l’Océan que ma destinée m’appelait d’abord à parcourir dans les plus étranges conditions. formèrent des continents et enfin les terres se fixèrent géographiquement telles que nous les voyons.124 - . dans les temps siluriens. l’Océan pacifique. l’Océan atlantique. c’est à peu près la quantité d’eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans. ses pluies abondantes. Il est midi moins le quart. L’Océan pacifique s’étend du nord au sud entre les deux cercles polaires. » Le capitaine pressa trois fois un timbre électrique. l’Océan glacial antarctique. me dit le capitaine Nemo.comprendre ce nombre. « Monsieur le professeur. ses courants sont larges et lents. peu à peu. Puis. des îles émergèrent. Or. soit douze mille neuf cent seize millions d’hectares. relever exactement notre position. et fixer le point de départ de ce voyage. ses marées médiocres. Durant les époques géologiques. cette masse liquide. Le solide avait conquis sur le liquide trente-sept millions six cent cinquante-sept milles carrés. il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est à l’unité.

Je m’expliquai donc très naturellement que. Vers le milieu de la plate-forme. La mer était magnifique. Je remarquai que ses plaques de tôles. Il attendit pendant . imbriquées légèrement. Je gravis les marches de métal. ce bateau eût toujours été pris pour un animal marin. malgré les meilleures lunettes.du manomètre marqua par les différentes pressions le mouvement ascensionnel du Nautilus. ressemblaient aux écailles qui revêtent le corps des grands reptiles terrestres. L’immensité déserte. La plate-forme émergeait de quatre-vingts centimètres seulement. Le capitaine Nemo. formait une légère extumescence. l’autre où brillait le puissant fanal électrique qui éclairait sa route. « Nous sommes arrivés ». muni de son sextant. qui devait lui donner sa latitude. j’arrivai sur la partie supérieure du Nautilus.125 - . L’avant et l’arrière du Nautilus présentaient cette disposition fusiforme qui le faisait justement comparer à un long cigare. dit le capitaine. à demi-engagé dans la coque du navire. Je me rendis à l’escalier central qui aboutissait à la plateforme. et en partie fermées par d’épais verres lenticulaires : l’une destinée au timonier qui dirigeait le Nautilus. En avant et en arrière s’élevaient deux cages de hauteur médiocre. par les panneaux ouverts. L’horizon. pas un îlot. Pas un écueil. puis elle s’arrêta. prit la hauteur du soleil. dégagé de brumes. se prêtait aux meilleures observations. le canot. le ciel pur. et. Une légère brise de l’est ridait la surface des eaux. Nous n’avions rien en vue. Plus d’Abraham-Lincoln. à parois inclinées. A peine si le long véhicule ressentait les larges ondulations de l’Océan.

. c’est-à-dire à trois cents milles environ des côtes du Japon. » Cette réponse ne m’apprenait rien.. — Monsieur.. espérant que la réponse du capitaine m’indiquerait peut-être sa nationalité. quand vous voudrez ? . et le commandant reprit : « Trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest du méridien de Paris.126 - . — Dieu nous garde ! répondis-je. Puis il me dit : « Monsieur Aronnax. j’ai divers chronomètres réglés sur les méridiens de Paris. Mais.. Monsieur le professeur. de Greenwich et de Washington. Tandis qu’il observait. en votre honneur je me servirai de celui de Paris. et par trente degrés et sept minutes de latitude nord. que commence notre voyage d’exploration sous les eaux.quelques minutes que l’astre vint affleurer le bord de l’horizon. Là. qu’il contrôla par de précédentes observations d’angle horaires. le capitaine fit son point et calcula chronométriquement sa longitude. à midi. « Midi. nous sommes par cent trente-sept degrés et quinze minutes de longitude à l’ouest. dit-il. Je m’inclinai. et je redescendis au grand salon. — De quel méridien ? demandai-je vivement. et l’instrument n’eût pas été plus immobile dans une main de marbre. pas un de ses muscles ne tressaillait. me répondit-il. . C’est aujourd’hui 8 novembre. » Je jetai un dernier regard sur cette mer un peu jaunâtre des atterrages japonais.

et un cinquième dans l’Océan indien sud. moi dont il tenait la vie entre les mains. absorbé dans mes pensées.127 - . un second dans l’Atlantique sud. sur le globe. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. cette haine qui cherchait peut-être des vengeances terribles. ajouta le capitaine. Une heure entière. ou bien un de ces hommes de science comme l’Américain Maury. un troisième dans le Pacifique nord. il n’avait jamais pris la main que je lui tendais. je vous laisse à vos études. monsieur le professeur. reconnaissables à leur température. qui l’avait provoquée ? Etaitil un de ces savants méconnus. La science a déterminé. un quatrième dans le Pacifique sud. Il est même probable qu’un sixième courant existait autrefois dans l’Océan indien nord. Je restai seul. il m’accueillait froidement. suivant l’expression de Conseil. Voici des cartes à grands points.— Et maintenant. . et je plaçai le doigt sur le point même où se croisaient la longitude et la latitude observées. un de ces génies « auxquels on a fait du chagrin ». Le salon est à votre disposition. et je vous demande la permission de me retirer. La mer a ses fleuves comme les continents. et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. Il ne m’avait jamais tendu la sienne. je demeurai plongé dans ces réflexions. J’ai donné la route à l’estnord-est par cinquante mètres de profondeur. Saurais-je jamais à quelle nation appartenait cet homme étrange qui se vantait de n’appartenir à aucune ? Cette haine qu’il avait vouée à l’humanité. Moi que le hasard venait de jeter à son bord. Ce sont des courants spéciaux. Puis mes regards se fixèrent sur le vaste planisphère étalé sur la table. la direction de cinq courants principaux : un dans l’Atlantique nord. cherchant à percer ce mystère si intéressant pour moi. mais hospitalièrement. où vous pourrez la suivre. » Le capitaine Nemo me salua. un Galilée moderne. Seulement. dont la carrière a été brisée par des révolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. à leur couleur.

quand Ned Land et Conseil apparurent à la porte du salon. C’est ce courant que le Nautilus allait parcourir. sorti du golfe du Bengale où le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques. vous n’êtes ni au Canada ni en France. et je me sentais entraîner avec lui. mais franchement. Au muséum de Québec ? — S’il plaît à monsieur. ce salon est fait pour étonner même un Flamand comme moi. le Kuro-Scivo des Japonais. — Il faut croire monsieur. se déroulait l’un de ces courants. qui. il y a de quoi travailler ici. ce serait plutôt à l’hôtel du Sommerard ! — Mes amis. traverse le détroit de Malacca. charriant des troncs de camphriers et autres produits indigènes. répondis-je en leur faisant signe d’entrer. le Fleuve-Noir. Je le suivais du regard. prolonge la côte d’Asie. et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l’Océan. Mes deux braves compagnons restèrent pétrifiés à la vue des merveilles entassées devant leurs yeux. et regarde. — Etonne-toi. mon ami. car. Or. répliqua Conseil. pour un classificateur de ta force. mais bien à bord du Nautilus. réunies aux grands lacs de l’Asie. » . je le voyais se perdre dans l’immensité du Pacifique. puisque monsieur l’affirme. et à cinquante mètres au-dessous du niveau de la mer.128 - . répliqua Conseil .lorsque les mers Caspienne et d’Aral. au point indiqué sur le planisphère. s’arrondit dans le Pacifique nord jusqu’aux îles Aléoutiennes. « Où sommes-nous ? où sommes-nous ? s’écria le Canadien. ne formaient qu’une seule et même étendue d’eau.

famille des Buccinoïdes. il serait électrique aussi. abandonnez. genre des Porcelaines. et je lui demandai ce qu’il avait entendu ou vu de son côté. murmurait déjà des mots de la langue des naturalistes : classe des Gastéropodes. assez peu conchyliologue. Je n’ai pas même aperçu l’équipage de ce bateau. lui ? — Electrique ! — Par ma foi ! on serait tenté de le croire. cent ? — Je ne saurais vous répondre. espèces des Cypr÷a Madagascariensis. Ned Land. Ainsi. Je lui appris tout ce que je savais. Avaisje découvert qui il était. où il allait. Ce bateau est un des chefsd’œuvre de l’industrie moderne.Je n’avais pas besoin d’encourager Conseil. et je regretterais de ne pas l’avoir vu ! Bien des gens accepteraient la situation qui nous est faite. et tâchons de voir ce qui se passe autour de nous. monsieur Aronnax. « Rien vu. ou plutôt. cette idée de vous emparer du Nautilus ou de le fuir.129 - . . d’où il venait. D’ailleurs. m’interrogeait sur mon entrevue avec le capitaine Nemo. rien entendu ! répondit le Canadien. demanda Ned Land. croyez-moi. pour le moment. vingt. etc. cinquante. ne fût-ce que pour se promener à travers ces merveilles. vous ne pouvez me dire combien d’hommes il y a à bord ? Dix. qui avait toujours son idée. par hasard. Mais vous. tout ce que je ne savais pas. maître Land. Le brave garçon. tenez-vous tranquille. Est-ce que. Pendant ce temps. vers quelles profondeurs il nous entraînait ? Enfin mille questions auxquelles je n’avais pas le temps de répondre. penché sur les vitrines.

Quel spectacle ! Quelle plume le pourrait décrire ! Qui saurait peindre les effets de la lumière à travers ces nappes transparentes. agréable ou désagréable.. Mais un glissement se fit entendre. ne sachant quelle surprise. nous attendait. — Ordre des Hydroméduses ! » murmura Conseil.130 - . Je frémis. mais de fortes armatures de cuivre la maintenaient et lui donnaient une résistance presque infinie.. Les masses liquides apparurent vivement éclairées par les effluences électriques. le jour se fit de chaque côté du salon. La mer était distinctement visible dans un rayon d’un mille autour du Nautilus. nous naviguons en aveugles. analogue à celle que produit le passage contraire des profondes ténèbres à la plus éclatante lumière. Nous étions restés muets. « C’est la fin de la fin ! dit Ned Land. Le plafond lumineux s’éteignit. ne remuant pas. mais une obscurité absolue. Soudain. à travers deux ouvertures oblongues. Deux plaques de cristal nous séparaient de la mer. à la pensée que cette fragile paroi pouvait se briser . on ne verra rien de cette prison de tôle ! Nous marchons. » — Ned Land prononçait ces derniers mots. que mes yeux en éprouvèrent une impression douloureuse. et si rapidement. d’abord. On eût dit que des panneaux se manœuvraient sur les flancs du Nautilus.— Voir ! s’écria le harponneur. quand l’obscurité se fit subitement. et la douceur de ses dégradations successives jusqu’aux couchés inférieures et supérieures de l’Océan ! . mais on ne voit rien.

cependant. quand Conseil dit : « Vous vouliez voir. et nous regardions comme si ce pur cristal eût été la vitre d’un immense aquarium. De chaque côté. Le Nautilus ne semblait pas bouger.131 - . la nature a certainement réservé pour les habitants de la mer l’un de ses plus prodigieux spectacles. et nul de nous n’avait encore rompu ce silence de stupéfaction. filaient devant nos regards avec une vitesse excessive. j’avais une fenêtre ouverte sur ces abîmes inexplorés. Parfois. cent quarante-cinq mètres d’eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante netteté. vous voyez ! — Curieux ! curieux ! faisait le Canadien – qui oubliant ses colères et ses projets d’évasion. Emerveillés. Ce n’était plus de l’eau lumineuse. Si l’on admet l’hypothèse d’Erhemberg. On sait que sa limpidité l’emporte sur celle de l’eau de roche.On connaît la diaphanéité de la mer. aux Antilles. l’éclat électrique se produisait au sein même des ondes. et j’en pouvais juger ici par les mille jeux de cette lumière. ami Ned. Les substances minérales et organiques. dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus. les lignes d’eau. qu’elle tient en suspension. Dans certaines parties de l’Océan. mais de la lumière liquide. divisées par son éperon. accroissent même sa transparence. qui croit à une illumination phosphorescente des fonds sous-marins. et la force de pénétration des rayons solaires ne paraît s’arrêter qu’à une profondeur de trois cents mètres. Mais. subissait une attraction irrésistible – et l’on viendrait de plus loin pour admirer ce spectacle ! . C’est que les points de repère manquaient. eh bien. L’obscurité du salon faisait valoir la clarté extérieure. nous étions accoudés devant ces vitrines.

Ils composent deux séries distinctes : la série des poissons osseux.132 - . . mais Conseil en savait bien davantage. Le Canadien connaissait peut-être cette distinction. Tout le monde sait que les poissons forment la quatrième et dernière classe de l’embranchement des vertébrés. mais chacun d’une façon très différente. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres cartilagineuses. — Moi ! un pêcheur ! s’écria Ned Land. puisque vous ne les connaissez pas. Je ne vois pas de poissons ! — Que vous importe. il ne pouvait admettre qu’il fût moins instruit que lui. On les a très justement définis : « des vertébrés à circulation double et à sang froid. Aussi lui dit-il : « Ami Ned. et maintenant. et les poissons cartilagineux. ami Ned. Mais je gagerais que vous ne savez pas comment on les classe. je comprends la vie de cet homme ! Il s’est fait un monde à part qui lui réserve ses plus étonnantes merveilles ! — Mais les poissons ? fit observer le Canadien. vous êtes un tueur de poissons. un très habile pêcheur. c’est-à-dire ceux dont l’épine dorsale est faite de vertèbres osseuses. une discussion s’éleva entre les deux amis. lié d’amitié avec Ned. Vous avez pris un grand nombre de ces intéressants animaux. respirant par des branchies et destinés à vivre dans l’eau ». répondit Conseil.— Ah ! m’écriai-je. Et sur ce sujet. car ils connaissaient les poissons.

Cet ordre comprend quinze familles. — Secundo. c’est-à-dire les trois quarts des poissons connus. turbots. et dont les branchies affectent la forme d’un peigne. des poissons d’eau douce ! — Tertio.— Si. répondit Ned Land. limandes. Les acanthoptérygiens. Type : la carpe. . répondit sérieusement le harponneur. soles. dont les ventrales sont attachées sous les pectorales et immédiatement suspendues aux os de l’épaule. dont la mâchoire supérieure est complète. les subrachiens. — Assez bonne à manger. mobile. qui ont les nageoires ventrales suspendues sous l’abdomen et en arrière des pectorales. Mais dites-moi si vous connaissez la différence qui existe entre les poissons osseux et les poissons cartilagineux ? — Peut-être bien. dit Conseil. — Et la subdivision de ces deux grandes classes ? — Je ne m’en doute pas. barbues. reprit Conseil.133 - . ami Ned. les abdominaux. Cet ordre contient quatre familles. répondit le Canadien. On les classe en poissons qui se mangent et en poissons qui ne se mangent pas ! — Voilà une distinction de gourmand. — Eh bien. etc. répondit Conseil. — Peuh ! fit le Canadien avec un certain mépris. Type : la perche commune. sans être attachées aux os de l’épaule – ordre qui se divise en cinq familles. et qui comprend la plus grande partie des poissons d’eau douce. Conseil. Type : plies. écoutez et retenez ! Les poissons osseux se subdivisent en six ordres : Primo. le brochet.

dit Conseil. Type : l’anguille. les lophobranches. — Pas le moins du monde. — Médiocre ! médiocre ! répondit Ned Land. les poissons-lunes. mais dont les branchies sont formées de petites houppes. qui ne voulait considérer les poissons qu’au point de vue comestible. ami Conseil. enfin. . — Quarto. les pégases dragons. le gymnote. — Avez-vous compris. et dont l’arcade palatine s’engrène par suture avec le crâne. Type : les hippocampes. ce qui la rend immobile ordre qui manque de vraies ventrales. les apodes. et revêtus d’une peau épaisse et souvent gluante ordre qui ne comprend qu’une famille. Mais allez toujours. — Mauvais ! mauvais ! répliqua le harponneur. les plectognathes. sans se démonter. répondit le harponneur. ami Ned ? demanda le savant Conseil. et qui se compose de deux familles. Types : les tétrodons. disposées par paires le long des arcs branchiaux. reprit Conseil. car vous êtes très intéressant.— Excellent ! excellent ! s’écriait le harponneur. au corps allongé. Cet ordre ne compte qu’une famille. — Bons à déshonorer une chaudière ! s’écria le Canadien. — Sexto. qui ont les mâchoires complètes et libres. dit Conseil. — Quinto. dont l’os maxillaire est attaché fixement sur le côte de l’intermaxillaire qui forme la mâchoire. dépourvus de nageoires ventrales.134 - .

des raies et des requins dans le même ordre ! Eh bien. — Ah ! ami Conseil. les cyclostomes. du moins. dit le harponneur. dont les branchies sont ouvertes. reprit imperturbablement Conseil.— Quant aux poissons cartilagineux. répondit Conseil. — Primo. — Faut l’aimer. car les familles se subdivisent en genres. voici des variétés qui passent ! . en sous-genres. dans l’intérêt des raies. les sélaciens. fit Ned. ami Conseil. — Quoi ! s’écria Ned. Type : la lamproie. comprend deux familles. comme à l’ordinaire. Types : la raie et les squales. avec branchies semblables à celles des cyclostomes. les sturioniens. ami Conseil.135 - . on ne sait rien encore. je ne vous conseille pas de les mettre ensemble dans le même bocal ! — Tertio. Et c’est tout ? — Oui.. — Eh bien. dont les mâchoires sont soudées en un anneau mobile.. en espèces. se penchant sur la vitre du panneau. qui est le plus important de la classe. par une seule fente garnie d’un opercule ordre qui comprend quatre genres. Cet ordre. — Tant mieux. et remarquez que quand on sait cela. répondit Ned Land. en variétés. et dont les branchies s’ouvrent par des trous nombreux – ordre ne comprenant qu’une seule famille. vous avez gardé le meilleur pour la fin à mon avis. ils ne comprennent que trois ordres. répondit Conseil. — Secundo. mais dont la mâchoire inférieure est mobile. mon brave Ned. Type : l’esturgeon.

à corps comprimé. — Un baliste. se jouaient autour du Nautilus. nommez-les donc. On se croirait devant un aquarium ! — Non. à eux deux. et je ne sais pas s’il aurait distingué un thon d’une bonite. répondit Conseil. comme une nappe abandonnée aux vents. classificateur enragé. armés d’un aiguillon sur leur dorsale. et agitaient les quatre rangées de piquants qui hérissent chaque côté de leur queue.— Oui ! des poissons. le digne garçon. avais-je dit. grise par-dessus. Entre eux ondulaient des raies. murmurait Conseil. blanche par-dessous dont les taches d’or scintillaient dans le sombre remous des lames. nommez-les donc ! disait Ned Land. et ces poissons-là sont libres comme l’oiseau dans l’air. En un mot. — Genre des balistes. — Et un baliste chinois ! répondait Ned Land. à peau grenue. famille des sclérodermes. je n’en suis pas capable ! Cela regarde mon maître ! » Et en effet. — Moi. répondis-je. Ned et Conseil auraient fait un naturaliste distingué. Rien de plus admirable que leur enveloppe. ami Conseil. Une troupe de balistes. car l’aquarium n’est qu’une cage. ordre des plectognathes ». Le Canadien ne s’était pas trompé. qui nommait tous ces poissons sans hésiter. le contraire du Canadien. et parmi elles. s’écria Conseil. Décidément. n’était point un naturaliste.136 - . . — Eh bien.

le scombre japonais. je distinguai le labre vert. marqué d’une double raie noire. Je ne citerai pas toutes les variétés qui passèrent ainsi devant nos yeux éblouis. des spares fascés. rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrière de son œil : espèce rare. aux nageoires variées de bleu et de jaune. des spares zonéphores élégamment corsetés dans leurs six ceintures. aux yeux vifs et petits. . de leurs bonds. des aulostones. et même douteuse au temps de Lacépède. moi. à ma grande joie. Nos interjections ne tarissaient pas. et à la vaste bouche hérissée de dents. Conseil les classait. plus nombreux que les oiseaux dans l’air. etc.j’aperçus. de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rayés. toute cette collection des mers du Japon et de la Chine. qui ne l’avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais. dont quelques échantillons atteignaient une longueur d’un mètre. tandis qu’ils rivalisaient de beauté. véritables bouches en flûte ou bécasses de mer. au corps bleu et à la tête argentée. Pendant deux heures toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus. blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos. et libres dans leur élément naturel. cette raie chinoise. des murènes échidnées. Le gobie éléotre. Ned nommait les poissons. je m’extasiais devant la vivacité de leurs allures et la beauté de leurs formes. Au milieu de leurs jeux. Notre admiration se maintenait toujours au plus haut point. jaunâtre à sa partie supérieure. à caudale arrondie. le mulle barberin. des salamandres du Japon.137 - . admirable maquereau de ces mers. longs serpents de six pieds. d’éclat et de vitesse. relevés d’une bande noire sur leur caudale. Jamais il ne m’avait été donné de surprendre ces animaux vivants. attirés sans doute par l’éclatant foyer de lumière électrique. Ces poissons accouraient.

Mais longtemps. Je passai la soirée à lire. et lui offrir ses services. Puis. à écrire. et de filets de cette viande de l’holocante empereur. Les panneaux de tôle se refermèrent. Ned Land et Conseil retournèrent à leur cabine. 9 novembre. et le loch électrique donnait une marche de quinze milles à l’heure. dont la saveur me parut supérieure à celle du saumon. Conseil vint. savoir « comment monsieur avait passé la nuit ». Mais il ne parut pas. suivant son habitude. un peu feuilletée. pendant que le Nautilus se glissait à travers le rapide courant du Fleuve Noir. et je m’endormis profondément.138 - . Moi. Il avait laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n’aurait fait que cela toute sa vie. sans trop lui répondre. le manomètre indiquait une pression de cinq atmosphères correspondant à une profondeur de cinquante mètres. J’étais préoccupé de l’absence du capitaine Nemo . le jour se fit dans le salon. d’un surmulet à chair blanche. La boussole montrait toujours la direction au nord-nord-est. Il se composait d’une soupe à la tortue faite des carets les plus délicats. jusqu’au moment où mes regards se fixèrent sur les instruments suspendus aux parois. L’horloge marquait cinq heures. Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie. Mon dîner s’y trouvait préparé. je regagnai ma chambre. L’enchanteresse vision disparut.Subitement. dont le foie préparé à part fit un manger délicieux. à penser. je m’étendis sur ma couche de zostère. le sommeil me gagnant. je rêvai encore. XV UNE INVITATION PAR LETTRE Le lendemain. J’attendais le capitaine Nemo. je ne me réveillai qu’après un long sommeil de douze heures.

des padines-paon. semblables à des chapeaux de champignons très déprimés. Je lui appris qu’ils étaient fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux rochers les « jambonneaux ». des agares disposées en éventails. des gants. Lorsque je fus habillé. ni aux vers à soie de la terre. ni aux moutons. je remarquai des cladostèphes verticillées. Autrefois. Bientôt j’eus revêtu mes vêtements de byssus. et qui. et j’espérais le revoir aujourd’hui. Je me plongeai dans l’étude de ces trésors de conchyliologie.pendant notre séance de la veille. Je fouillai aussi de vastes herbiers. sans que je fusse honoré de la visite du capitaine Nemo. des acétabules. car ils étaient à la fois très moelleux et très chauds. Leur nature provoqua plus d’une fois les réflexions de Conseil. des bas. L’équipage du Nautilus pouvait donc se vêtir à bon compte. quoique desséchées. et qui furent longtemps classées parmi les zoophytes. emplis des plantes marines les plus rares. enfin toute une série de varechs. La journée entière se passa. des callithamnes granifères. Peut-être ne voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses. sortes de coquilles très abondantes sur les rivages de la Méditerranée. conservaient leurs admirables couleurs. sans rien demander ni aux cotonniers.139 - . Les panneaux du salon ne s’ouvrirent pas. de délicates céramies à teintes écarlates. entassés sous les vitrines. des caulerpes à feuilles de vigne. La direction du Nautilus se maintint à l’est-nord-est. Parmi ces précieuses hydrophytes. Il était désert. . on en faisait de belles étoffes. je me rendis au grand salon. sa profondeur entre cinquante et soixante mètres. sa vitesse à douze milles.

mais calme. et. j’aspirai avec délices les émanations salines. se colorèrent de tons vifs . de grand matin. Nous ne pouvions nous plaindre. je commençai le journal de ces aventures. L’astre radieux débordait de l’horizon oriental. La mer s’enflamma sous son regard comme une traînée de poudre. l’air frais répandu à l’intérieur du Nautilus m’apprit que nous étions revenus à la surface de l’Océan. A peine de houle. et je montai sur la plateforme. Assis sur la saillie produite par la coque du canot. que j’espérais rencontrer là. afin de renouveler les provisions d’oxygène. même abandon. Ce jour-là. suivant la remarque de Conseil. même solitude.140 - . emprisonné dans sa cage de verre.Le lendemain. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie de la journée avec moi. Il était six heures. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier ses projets à notre égard ? Après tout. détail curieux. nous jouissions d’une entière liberté. que nous n’avions pas encore le droit de l’accuser. éparpillés dans les hauteurs. la brume se dissipa sous l’action des rayons solaires. Peu à peu. Je ne vis personne de l’équipage. Je trouvai le temps couvert. Notre hôte se tenait dans les termes de son traité. Les nuages. Ils s’étonnèrent de l’inexplicable absence du capitaine. ce qui m’a permis de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude. nous étions délicatement et abondamment nourris. Le capitaine Nemo. je l’écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine. et d’ailleurs. Le 11 novembre. la mer grise. Je me dirigeai vers l’escalier central. 10 novembre. viendrait-il ? Je n’aperçus que le timonier. la singularité même de notre destinée nous réservait de si belles compensations.

elle se reproduisit dans des conditions identiques. je trouvai sur la table un billet à mon adresse. » Ce qu’elle signifiait. si gai. lorsque j’entendis quelqu’un monter vers la plate-forme. il scruta tous les points de l’horizon avec une attention extrême. Puis. Je me préparais à saluer le capitaine Nemo. si vivifiant. Je l’ai retenue. Je regagnai donc le panneau. car. il s’approcha du panneau. Cinq jours s’écoulèrent ainsi. le second redescendit. La même phrase était prononcée par le même individu. mais ce fut son second – que j’avais déjà vu pendant la première visite du capitaine – qui apparut. cet examen fait. Je pensai que le Nautilus allait reprendre sa navigation sous-marine. Elle était ainsi conçue : « Nautron respoc lorni virch. et ne sembla pas s’apercevoir de ma présence. chaque matin. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.admirablement nuancés. .141 - . Sa puissante lunette aux yeux. le 16 novembre. je montais sur la plate-forme. Ces mots prononcés. sans que la situation se modifiât. J’avais pris mon parti de ne plus le voir. Il s’avança sur la plate-forme. Mais que faisait le vent à ce Nautilus que les tempêtes ne pouvaient effrayer ! J’admirai donc ce joyeux lever de soleil. Chaque matin. rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil. et de nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la journée. je ne saurais le dire. et prononça une phrase dont voici exactement les termes. quand. et par les coursives je revins à ma chambre.

» « Une chasse ! s’écria Ned. et il verra avec plaisir que ses compagnons se joignent à lui. — Mais il va donc à terre. » . je ne serai pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. Une fois sur la terre ferme. D’ailleurs. — Cela me paraît clairement indiqué.142 - . à bord du Nautilus. répliqua le Canadien. Ce billet était libellé en ces termes : Monsieur le professeur Aronnax. Il était écrit d’une écriture franche et nette. mais un peu gothique et qui rappelait les types allemands. Il espère que rien n’empêchera monsieur le professeur d’y assister. dis-je en relisant la lettre. 16 novembre 1867. nous aviserons à prendre un parti. — Et dans ses forêts de l’île Crespo ! ajouta Conseil. ce particulier-là ? reprit Ned Land. — Eh bien ! il faut accepter.Je l’ouvris d’une main impatiente. Capitaine NEMO. Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses forêts de l’île Crespo. Le commandant du Nautilus.

je m’endormis. je m’abstins de lui en parler. non sans quelque préoccupation. puis Conseil et lui me quittèrent. je sentis que le Nautilus était absolument immobile. Nous étions donc à dix-huit cents milles environ de notre point de départ. et j’entrai dans le grand salon. et. je me contentai de répondre : « Voyons d’abord ce que c’est que l’île Crespo. et me demanda s’il me convenait de l’accompagner. Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours. salua. se leva. Le lendemain. par 32°40’de latitude nord et 167°50’de longitude ouest. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et impassible. Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique nord. et que les anciennes cartes espagnoles nommaient Rocca de la Plata. et je répondis . je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le capitaine Crespo. et la direction un peu modifiée du Nautilus le ramenait vers le sud-est. il choisit du moins des îles absolument désertes ! » Ned Land hocha la tête sans répondre. Il m’attendait. Le capitaine Nemo était là. « Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre. » Je consultai le planisphère. leur dis-je.Sans chercher à concilier ce qu’il y avait de contradictoire entre l’horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles. Je m’habillai lestement. 17 novembre.143 - . à mon réveil. et son invitation de chasser en forêt. c’est-à-dire « Roche d’Argent ».

— En chassant ? — En chassant. ni les tigres. si je puis y répondre. — Des forêts sous-marines ! m’écriai-je. Elles ne poussent que pour moi seul. — Et vous m’offrez de m’y conduire ? — Précisément. capitaine. qui avez rompu toute relation avec la terre. les forêts que je possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. comment se fait-il que vous. monsieur. ni les panthères. et.simplement que mes compagnons et moi nous étions prêts à le suivre. monsieur le professeur. — Oui. mais bien des forêts sous-marines. « Seulement. — A pied ? — Et même à pied sec. ajoutai-je.144 - . je me permettrai de vous adresser une question. vous possédiez des forêts dans l’île Crespo ? — Monsieur le professeur. ni aucun quadrupède ne les fréquentent. — Eh bien. — Adressez. Elles ne sont connues que de moi seul. . j’y répondrai. Ce ne sont point des forêts terrestres. me répondit le capitaine. Ni les lions. monsieur Aronnax.

Mais. j’ajoutai quelques gouttes d’une liqueur fermentée. . « Monsieur Aronnax. Il se composait de divers poissons et de tranches d’holoturies. à l’exemple du capitaine. pensai-je. telles que la Porphyria laciniata et la Laurentia primafetida. de l’algue connue sous le nom de « Rhodoménie palmée ». Nous arrivâmes dans la salle à manger. je ne me suis point engagé à vous y faire rencontrer un restaurant. relevés d’algues très apéritives. extraite. C’est dommage ! Je l’aimais mieux étrange que fou ! » Cette pensée se lisait clairement sur mon visage. Déjeunez donc en homme qui ne dînera probablement que fort tard. il a le cerveau malade. suivant la mode kamchatkienne. excellents zoophytes. je vous prierai de partager mon déjeuner sans façon.— Le fusil à la main ? — Le fusil à la main. « Décidément. et même qui dure encore. » Je regardai le commandant du Nautilus d’un air qui n’avait rien de flatteur pour sa personne. mais le capitaine Nemo se contenta de m’inviter à le suivre. Il a eu un accès qui a dure huit jours.145 - . si je vous ai promis une promenade en forêt. La boisson se composait d’eau limpide à laquelle. et je le suivis en homme résigné à tout. me dit le capitaine. » Je fis honneur au repas. Nous causerons en mangeant. où le déjeuner se trouvait servi.

l’ouvrier. véritable chaîne qui le rive à la terre. sans prononcer une seule parole. il me dit : « Monsieur le professeur. imaginé par deux de vos compatriotes. — C’est d’employer l’appareil Rouquayrol-Denayrouze. l’homme peut vivre sous l’eau à la condition d’emporter avec lui sa provision d’air respirable.146 - . vous m’avez cru en contradiction avec moi-même. — En effet. mais que j’ai . quand je vous ai proposé de venir chasser dans mes forêts de Crespo. — Mais. Dans les travaux sous-marins. il ne faut jamais juger les hommes à la légère. — C’est l’appareil des scaphandres. Il est rattache à la pompe qui lui envoie l’air par un tuyau de caoutchouc. — Monsieur le professeur. mais dans ces conditions. Monsieur le professeur. l’homme n’est pas libre. revêtu d’un vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal.Le capitaine Nemo mangea. Puis. d’abord. vous le savez aussi bien que moi. vous m’avez cru fou. nous ne pourrions aller loin. — Veuillez m’écouter. Quand je vous ai appris qu’il s’agissait de forêts sous-marines.. — Je vous écoute. dis-je. capitaine. et vous verrez si vous devez m’accuser de folie ou de contradiction. reçoit l’air de l’extérieur au moyen de pompes foulantes et de régulateurs d’écoulement. — Et le moyen d’être libre ? demandai-je.. croyez que. et si nous devions être ainsi retenus au Nautilus.

monsieur Aronnax. Si le premier se porte sur le dos. Sa partie supérieure forme une boîte d’où l’air. Une . suivant les besoins de la respiration. mais je vous l’ai dit. le réservoir de l’appareil peut fournir de l’air respirable pendant neuf ou dix heures. viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez et la bouche de l’opérateur .147 - . capitaine. tel qu’il est employé. l’un sert à l’introduction de l’air inspiré. et qui vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions physiologiques. sans que vos organes en souffrent aucunement. dans une sphère de cuivre. comme celle des scaphandres. il devient irrespirable. — Parfaitement. j’ai dû enfermer ma tête. Je vous demanderai seulement.perfectionné pour mon usage. Dans l’appareil Rouquayrol. et la langue ferme celui-ci ou celui-là. mais avec du sodium. comment vous pouvez éclairer votre route au fond de l’Océan ? — Avec l’appareil Ruhmkorff. capitaine Nemo. monsieur Aronnax. ne peut s’échapper qu’à sa tension normale. le second s’attache à la ceinture. Mais. et dès qu’il ne contient plus que quinze pour cent d’oxygène. et. Sans doute. Ce réservoir se fixe sur le dos au moyen de bretelles. Il se compose d’une pile de Bunzen que je mets en activité. les pompes du Nautilus me permettent de l’emmagasiner sous une pression considérable. dans ces conditions. — Je n’ai plus d’objection à faire. moi qui affronte des pressions considérables au fond des mers. répondis-je. comme un sac de soldat. partant de cette boîte. Il se compose d’un réservoir en tôle épaisse. mais l’air que vous emportez doit s’user vite. et c’est à cette sphère qu’aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et expirateurs. deux tuyaux en caoutchouc. l’autre à l’issue de l’air expiré. dans lequel j’emmagasine l’air sous une pression de cinquante atmosphères. maintenu par un mécanisme à soufflet. non avec du bichromate de potasse.

pour tirer sous l’eau. que les pompes du Nautilus me fournissent abondamment. Mais je vous le répète. ce gaz devient lumineux. dans un milieu huit cent cinquante-cinq fois plus dense que l’air il faudrait vaincre une résistance considérable. n’ayant pas de poudre. par l’Italien Landi. et la dirige vers une lanterne d’une disposition particulière. Cependant. dis-je. Quand l’appareil fonctionne. — C’est donc un fusil à vent ? — Sans doute. — Mais cet air doit rapidement s’user.148 - .bobine d’induction recueille l’électricité produite. — Ce ne serait pas une raison. répondit le capitaine. Il existe certains canons. — Capitaine Nemo. ni soufre ni charbon ? — D’ailleurs. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon bord. qui sont munis d’un système particulier de fermeture. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui contient seulement un résidu de gaz carbonique. n’ayant ni salpêtre. Ainsi pourvu. à toutes mes objections vous faites de si écrasantes réponses que je n’ose plus douter. je l’ai remplacée par de l’air à haute pression. je respire et je vois. perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley. en donnant une lumière blanchâtre et continue. si je suis bien forcé d’admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff. — Mais ce n’est point un fusil à poudre. et qui peuvent tirer dans ces conditions. . je demande à faire des réserves pour le fusil dont vous voulez m’armer. par le Français Furcy.

on ne fait pas grande dépense d’air ni de balles. elles se déchargent. pendant ces chasses sous-marines. j’irai. il tombe foudroyé. avec ce fusil tous les coups sont mortels. J’ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses que du numéro quatre. et je n’ai plus qu’à prendre mon fusil. et l’animal. monsieur Aronnax.— Eh bien. — Pourquoi ? — Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’arrière du Nautilus. recouvertes d’une armature d’acier. les coups ne peuvent porter loin et sont difficilement mortels ? — Monsieur. répondis-je en me levant de table. sont de véritables petites bouteilles de Leyde. mais de petites capsules de verre – inventées par le chimiste autrichien Leniebrœk – et dont j’ai un approvisionnement considérable. j’appelai mes deux compagnons qui nous suivirent aussitôt. tombe mort. il me semble que dans cette demi-obscurité. vous verrez par vous-même que. en passant devant la cabine de Ned et de Conseil. et que la charge d’un fusil ordinaire pourrait en contenir dix. qui peut. Ces capsules de verre. — Cependant. Il suffit pour cela d’un robinet ad hoc. au contraire. dans lesquelles l’électricité est forcée à une très haute tension. — Je ne discute plus. n’ai-je pas mon réservoir Rouquayrol. et. m’en fournir. si légèrement que ce soit. . D’ailleurs. ou vous Irez. D’ailleurs. si puissant qu’il soit. et dès qu’un animal est touché. et alourdies par un culot de plomb. Au plus léger choc. et au milieu de ce liquide très dense par rapport à l’atmosphère. au besoin.149 - .

mais quant à moi. attendaient les promeneurs. — Libre à vous. « Mais. en les voyant. suspendus à la paroi. l’arsenal et le vestiaire du Nautilus. Une douzaine d’appareils de scaphandres. monsieur. vous allez vous introduire dans ces habits-là ? — Il le faut bien. — Et Conseil va se risquer ? demanda Ned. XVI PROMENADE EN PLAINE Cette cellule était. à moins qu’on ne m’y force. qui voyait s’évanouir ses rêves de viande fraîche. monsieur Aronnax. . manifesta une répugnance évidente à s’en revêtir. maître Ned. répondit Conseil.150 - . mon brave Ned. maître Ned. nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre des machines. répondit le harponneur.Puis. les forêts de l’île de Crespo ne sont que des forêts sous-marines ! — Bon ! fit le harponneur désappointé. Ned Land. Et vous. dit le capitaine Nemo. à proprement parler. — On ne vous forcera pas. haussant les épaules. lui dis-je. et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de promenade. — Je suis monsieur partout où va monsieur ». je n’entrerai jamais là-dedans.

ses manches finissaient en forme de gants assouplis. au moyen d’un ressort. L’un des hommes du Nautilus me présenta un fusil simple dont la crosse. était d’assez grande dimension. . qu’une soupape. et laissaient les poumons fonctionner librement . on le voit. Le pantalon se terminait par d’épaisses chaussures. se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. les coffres. évidée dans l’épaisseur de la crosse. Il y avait loin. Le tissu de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine. qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main. Ces vêtements formaient pantalon et veste. etc. les soubrevestes. l’autre était prêt à partir. faite en tôle d’acier et creuse à l’intérieur. Une boîte à projectiles. et préparés de manière à supporter des pressions considérables. Elle servait de réservoir à l’air comprimé. nous eûmes bientôt revêtu ces habits de scaphandres.Sur un appel du capitaine. un de ses compagnons – sorte d’Hercule. On eût dit une armure à la fois souple et résistante. Dès qu’un coup était tiré. tels que les cuirasses de liège. Conseil et moi. qui. Le capitaine Nemo. avant de procéder à cette opération. deux hommes de l’équipage vinrent nous aider à revêtir ces lourds vêtements imperméables. la défendaient contre la poussée des eaux.151 - . je demandai au capitaine la permission d’examiner les fusils qui nous étaient destinés. Il ne s’agissait plus que d’emboîter notre tête dans sa sphère métallique. garnies de lourdes semelles de plomb. qui devait être d’une force prodigieuse -. laissait échapper dans le tube de métal. renfermait une vingtaine de balles électriques. faits en caoutchouc sans couture. manœuvrée par une gâchette. les habits de mer. Mais. . de ces scaphandres perfectionnés aux vêtements informes. qui furent inventés et prônés dans le XVIIIe siècle.

cette arme est parfaite et d’un maniement facile. de l’intérieur du bateau . dis-je.« Capitaine Nemo. munie d’obturateurs. il m’eût été impossible de faire un pas. » Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique. — Mais comment sortirons-nous ? — Vous l’allez voir. nous en fîmes autant. Mais ce cas était prévu. J’entendis une porte. se refermer sur nous. pour être franc. et. et nous n’avons plus qu’à partir. Après quelques minutes. le Nautilus est échoué par dix mètres d’eau. pour mon compte. non sans avoir entendu le Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. les appareils Rouquayrol. protégés par des verres épais. emprisonné dans ces lourds vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb. La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture. Trois trous. Je ne demande plus qu’à l’essayer. Conseil et moi. Le haut de notre vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé. sur lequel se vissait ce casque de métal. rien qu’en tournant la tête à l’intérieur de cette sphère. me suivaient. Mes compagnons. placés sur notre dos. Je sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma poitrine. car je sentis que l’on me poussait dans une petite chambre contiguë au vestiaire. également remorqués. Mais. monsieur le professeur. je respirai à l’aise. permettaient de voir suivant toutes les directions. Dès qu’elle fut en place. commencèrent à fonctionner. un vif sifflement parvint à mon oreille. j’étais prêt à partir. Évidemment. Mais comment allons-nous gagner le fond de la mer ? — En ce moment. et une profonde obscurité nous enveloppa. le fusil à la main.152 - .

nous restions l’un près de l’autre. Conseil et moi. cette eau qui m’entourait n’était qu’une sorte d’air. Une seconde porte. La lumière. qui éclairait le sol jusqu’à trente pieds audessous de la surface de l’Océan. Au-dessus de moi. et dont cette chambre fut bientôt remplie. percée dans le flanc du Nautilus.153 - . nos pieds foulaient le fond de la mer. par un robinet. . donné entrée à l’eau extérieure qui nous envahissait. mais presque aussi diaphane. plus dense que l’atmosphère terrestre. Tous ces objets. Au-delà. s’ouvrit alors. de mon réservoir d’air. perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé. ni le poids de cette épaisse sphère. de mes chaussures. et s’effaçaient au milieu d’une vague obscurité. et je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède. plongés dans l’eau. Véritablement. Un instant après. comment la plume saurait-elle les reproduire ? Le capitaine Nemo marchait en avant. comment pourrais-je retracer les impressions que m’a laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile à rendre les effets particuliers à l’élément liquide.on avait. Et maintenant. j’apercevais la calme surface de la mer. m’étonna par sa puissance. comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos carapaces métalliques. Je n’étais plus une masse inerte. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes vêtements. puis ils bleuissaient dans les lointains. et son compagnon nous suivait à quelques pas en arrière. et j’avais une liberté de mouvement relativement grande. Les rayons solaires traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Un demi-jour nous éclaira. les fonds se nuançaient des fines dégradations de l’outremer. au milieu de laquelle ma tête ballottait comme une amande dans sa coquille. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent mètres.

disparaissait peu à peu. La coque du Nautilus. dessinée comme un long écueil. rochers. je foulai ce sable ardent. cette immense réverbération qui pénétrait toutes les molécules liquides. lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux. à peine estompées dans l’éloignement. non ridé comme celui des plages qui conserve l’empreinte de la houle. mais sur mer.154 - . en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. qu’à cette profondeur de trente pieds. plantules. se nuançaient sur leurs bords des sept couleurs du . Là. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique. quelques formes d’objets. Ce tapis éblouissant. j’y voyais comme en plein jour ? Pendant un quart d’heure. se dessinèrent à mes yeux. polypes. fleurs. mais son fanal. nous allions toujours. Effet difficile à comprendre pour qui n’a vu que sur terre ces nappes blanchâtres si vivement accusées. et au contact de leur lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme. Seraije cru si j’affirme. la poussière dont l’air est saturé leur donne l’apparence d’un brouillard lumineux . Cependant. et la vaste plaine de sable semblait être sans bornes. De là. Il était alors dix heures du matin. ces traits électriques se transmettent avec une incomparable pureté.Nous marchions sur un sable fin. J’écartais de la main les rideaux liquides qui se refermaient derrière moi. Bientôt. comme sous mer. Je reconnus de magnifiques premiers plans de rochers. uni. tapissés de zoophytes du plus bel échantillon. véritable réflecteur. semé d’une impalpable poussière de coquillages. repoussait les rayons du soleil avec une surprenante intensité. devait faciliter notre retour à bord. coquillages. et la trace de mes pas s’effaçait soudain sous la pression de l’eau. et je fus tout d’abord frappé d’un effet spécial à ce milieu.

C’était un véritable chagrin pour moi d’écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques qui jonchaient le sol par milliers. de bleu. qui.spectre solaire. les marteaux. les fongies hérissées en forme de champignons. d’indigo. une fête des yeux. C’était une merveille. festonnée d’un liston d’azur. en un mot. de violet. comme le capitaine Nemo et son compagnon. de jaune. les troques. et rivaliser avec lui d’interjections admiratives ! Que ne savais-je. Mais il fallait marcher. les strombes ailed’ange. émaillé de porpites parées de leur collerette de tentacules azurés. les donaces. des méduses dont l’ombrelle opaline ou rose tendre. et nous allions en avant. je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma tête.155 - . figuraient un parterre de fleurs. et d’astérophytons verruqueux. les peignes concentriques. dépensant peut-être en vaines paroles plus d’air qu’il ne convenait. d’orange. Évidemment. dont les festons se balançaient aux faibles ondulations provoquées par notre marche. Devant ce splendide spectacle. d’étoiles de mer qui constellaient le sable. et des pélagies panopyres. échanger mes pensées au moyen de signes convenus ! Aussi. Conseil s’était arrête comme moi. dans l’obscurité. Les isis variées. faute de mieux. les anémones adhérant par leur disque musculaire. désignées autrefois sous le nom de « corail blanc ». le digne garçon. en présence de ces échantillons de zoophytes et de mollusques. les aphysies. laissant leurs tentacules d’outre-mer flotter à la traîne. pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des troupes de physalies. que cet enchevêtrement de tons colorés. les cornulaires qui vivent isolément. Polypes et échinodermes abondaient sur le sol. classait. nous abritait des rayons solaires. eussent semé notre chemin de lueurs phosphorescentes ! . les casques rouges. je me parlais à moi-même. véritables coquilles bondissantes. classait toujours. une véritable kaléidoscopie de vert. et tant d’autres produits de cet inépuisable Océan. des touffes d’oculines vierges. toute la palette d’un coloriste enragé ! Que ne pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau. fines dentelles brodées par la main des naïades.

classées dans cette exubérante famille des algues. au feuillage si délié. des laurencies. je les entrevis dans l’espace d’un quart de mille. semblables à des éventails de cactus. les uns globuleux. une des merveilles de la flore universelle. A la plaine de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains nomment « oaze ». des cladostèphes. et dont la végétation était fougueuse. en même temps que la verdure s’étalait sous nos pas. nous parcourûmes une prairie d’algues. Bientôt.156 - . J’observai que les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer. douces au pied. et suivant le capitaine Nemo. plantes pélagiennes que les eaux n’avaient pas encore arrachées. laissant aux hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les parterres des couches reculées de l’Océan. Je m’en aperçus à la perpendicularité des rayons solaires qui ne se réfractaient plus. les autres tubulés. de même on a recueilli des fucus dont la longueur dépassait cinq cents mètres. Les moindres bruits se transmettaient avec . Car de même qu’on a compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de cinq millimètres carrés. eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des hommes. Nous avions quitté le Nautilus depuis une heure et demie environ. dont on connaît plus de deux mille espèces. elle n’abandonnait pas nos têtes. Ces algues sont véritablement un prodige de la création. Il était près de midi.Toutes ces merveilles. Nous marchions d’un pas régulier qui résonnait sur le sol avec une intensité étonnante. la nature du sol se modifia. Un léger berceau de plantes marines. Cette famille produit à la fois les plus petits et les plus grands végétaux du globe. m’arrêtant à peine. des rhodymènes palmés. qui me rappelait d’un geste. Ces pelouses à tissu serré. Je voyais flotter de longs rubans de fucus. et les nuances de l’émeraude et du saphir s’effacèrent de notre firmament. uniquement composée de coquilies siliceuses ou calcaires. Puis. se croisait à la surface des eaux. La magie des couleurs disparut peu à peu. Mais. tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne.

A leur éclat intense avait succédé un crépuscule rougeâtre. Il la considérait comme étant sienne. elle était nulle. pensai-je. Mes mouvements. moyen terme entre le jour et la nuit. se produisaient avec une surprenante facilité. et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à disparaître. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres. et du doigt. et s’attribuait sur elle les mêmes droits qu’avaient les premiers hommes aux . et il s’y propage avec une rapidité quadruple.une vitesse à laquelle l’oreille n’est pas habituée sur la terre.157 - . mais faiblement. Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds. le capitaine Nemo s’arrêta. Cependant. je percevais encore les rayons du soleil. « C’est la forêt de l’île Crespo ». le sol s’abaissa par une pente prononcée. En effet. Je sentais seulement une certaine gêne aux articulations des doigts. et il n’était pas encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité. Il attendit que je l’eusse rejoint. En ce moment. aidés par l’eau. Mais mon vêtement de scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. XVII UNE FORET SOUS-MARINE Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt. La lumière prit une teinte uniforme. et je ne me trompais pas. nous voyions suffisamment à nous conduire. subissant alors une pression de dix atmosphères. sans doute l’une des plus belles de l’immense domaine du capitaine Nemo. En ce moment. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j’avais si peu l’habitude. l’eau est pour le son un meilleur véhicule que l’air. il me montra quelques masses obscures qui s’accusaient dans l’ombre à une petite distance.

qui lui eût disputé la possession de cette propriété sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu. mes regards furent tout d’abord frappés d’une singulière disposition de leurs ramures – disposition que je n’avais pas encore observée jusqu’alors. des animaux pour des plantes. pendant quelques minutes. Dépourvues de racines. ni ne se courbait. Et qui ne s’y fût pas trompé ? La faune et la flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin ! J’observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au sol que par un empâtement superficiel. ni ne s’étendait dans un plan horizontal. et. Pas de filaments. Immobiles. la hache à la main. où ses produits sont moins nombreux. en défricher les sombres taillis ? Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes. d’ailleurs.premiers jours du monde. Aucune des herbes qui tapissaient le sol. indifférentes au corps solide.158 - . dès que nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux. difficiles à éviter. Toutes montaient vers la surface de l’Océan. je m’habituai à cette disposition bizarre. aucune des branches qui hérissaient les arbrisseaux. ces plantes reprenaient aussitôt leur position première. plus riche même qu’elle ne l’eût été sous les zones arctiques ou tropicales. D’ailleurs. test . ainsi qu’à l’obscurité relative qui nous enveloppait. C’était ici le règne de la verticalité. si minces qu’ils fussent. je confondis involontairement les règnes entre eux. Bientôt. prenant des zoophytes pour des hydrophytes. pas de rubans. sable. La flore sous-marine m’y parut être assez complète. qui ne se tinssent droit comme des tiges de fer. ne rampait. commandée par la densité de l’élément qui les avait produits. coquillage. Le sol de la forêt était semé de blocs aigus. lorsque je les écartais de la main. Mais. Les fucus et les lianes se développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire.

poussaient des lamelles de formes capricieuses. grands comme les arbres des zones tempérées. des céramies écarlates. J’en fus assez satisfait pour mon compte. le carmin. et sous leur ombre humide. aux écailles aiguës. le vert. Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le charme de la conversation.159 - . dont les tiges grandissent par le sommet. La plupart. elles ne lui demandent qu’un point d’appui. non la vitalité. le capitaine Nemo donna le signal de la halte. dont les longues lanières amincies se dressaient comme des flèches. tandis que de jaunes lépisacanthes. mais non plus desséchées comme les échantillons du Nautilus. qui ne comprenait que le rose. qui s’épanouissaient à une hauteur de quinze mètres. des bouquets s’acétabules. Ces plantes ne procèdent que d’ellesmêmes. toutes dépourvues de fleurs. Je revis là. et nombre d’autres plantes pélagiennes. a dit un spirituel naturaliste. et où le règne végétal ne fleurit pas ! » Entre ces divers arbrisseaux.ou galet. des laminaires allongeant leurs jeunes pousses comestibles. à la mâchoire hérissée. des cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes. des dactyloptères et des monocentres. qui les nourrit. déployées en éventails qui semblaient solliciter la brise. des néréocystées filiformes et fluxueuses. et pour compléter l’illusion -. au lieu de feuilles. semblables à une troupe de bécassines. le fauve et le brun. et nous nous étendîmes sous un berceau d’alariées. bizarre élément. où le règne animal fleurit. Vers une heure. des padines-paons. Mais impossible de . et le principe de leur existence est dans cette eau qui les soutient. des haies de zoophytes. l’olivâtre. des touffes gazonnantes de zoanthaires. circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs. les poissons-mouches volaient de branches en branches. « Curieuse anomalie. se levaient sous nos pas. comme un essaim de colibris. sur lesquels s’épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux. se massaient de véritables buissons à fleurs vivantes. qui les supporte.

impossible de répondre. Le capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé. J’approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de Conseil. en revanche. je ne pus retenir un mouvement d’horreur. mais lorsque je me réveillai. une monstrueuse araignée de mer. et que mon scaphandre ne me protégerait pas contre leurs attaques. il me sembla que le soleil s’abaissait vers l’horizon.parler. Cette rencontre me fit penser que d’autres animaux. il s’agita dans sa carapace de l’air le plus comique du monde.160 - . qu’un coup de crosse abattit aussitôt. et je tombai dans une invincible somnolence. Après quatre heures de cette promenade. me regardait de ses yeux louches. je fus très étonné de ne pas ressentir un violent besoin de manger. Le capitaine Nemo et son robuste compagnon. Conseil et le matelot du Nautilus s’éveillèrent en ce moment. haute d’un mètre. et je vis les horribles pattes du monstre se tordre dans des convulsions terribles. Je n’y . devaient hanter ces fonds obscurs. plus redoutables. ainsi qu’il arrive à tous les plongeurs. étendus dans ce limpide cristal. Quoique mon habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les morsures de cet animal. quand une apparition inattendue me remit brusquement sur les pieds. j’éprouvais une insurmontable envie de dormir. A quoi tenait cette disposition de l’estomac. prête à s’élancer sur moi. et je commençais à me détirer les membres. Mais. A quelques pas. nous donnaient l’exemple du sommeil. Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement. Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement. je ne saurais le dire. Le capitaine Nemo s’était déjà relevé. que le mouvement de la marche avait seul pu combattre jusqu’alors. je ne pus l’évaluer . et en signe de satisfaction.

même dans les mers les plus limpides. bien qu’aucun instrument ne me permît d’évaluer cette distance. Son compagnon l’imita.avais pas songé jusqu’alors. Je supposais. Il devait être à peu près trois heures. s’accusant davantage. au lieu de retourner au Nautilus. l’obscurité devint profonde. et je résolus de me tenir sur mes gardes. et sa pente. précisément. J’observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie animale. et la mer. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil électrique en activité. Grâce à la perfection de nos appareils. Mais je savais que. Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. Je marchais donc en tâtonnant. J’établis. s’illumina dans un rayon de vingt-cinq mètres. creusée entre de hautes parois à pic. en tournant une vis. Le capitaine Nemo continua de s’enfoncer dans les obscures profondeurs de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus. Or. Aucun objet n’était visible à dix pas. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu aride. d’ailleurs. . mais je me trompais. zoophytes. éclairée par nos quatre lanternes. nous dépassions ainsi de quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée jusqu’ici aux excursions sous-marines de l’homme. les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant. et. et située par cent cinquante mètres de fond. articulés. quand nous atteignîmes une étroite vallée. nous conduisit à de plus grandes profondeurs. Je dis cent cinquante mètres. la communication entre la bobine et le serpentin de verre. Le sol se déprimait toujours. mollusques et poissons y pullulaient encore. le capitaine Nemo continua son audacieuse excursion. qu’un nombre prodigieux d’animaux. que cette halte marquait le terme de notre promenade .161 - . quand je vis briller subitement une lumière blanche assez vive.

Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. je dus m’arrêter. Mais s’ils nous approchèrent. A dix mètres de profondeur. et déterminer ces lésions internes si fatales aux plongeurs. Plusieurs fois. Au-delà. vers quatre heures environ. puis. Un mur de rochers superbes et d’une masse imposante se dressa devant nous. ils se tinrent du moins à une distance regrettable pour des chasseurs. je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres couches. C’était la terre. c’était cette portion du globe qu’il ne devait plus fouler du pied. Je crus voir que nous ne suivions pas le même chemin pour revenir au Nautilus. Un geste de lui nous fit faire halte. Il ne voulait pas les dépasser.162 - . je vis le capitaine Nemo s’arrêter et mettre son fusil en joue . entassement de blocs gigantesques. mais aucun gibier . la réfraction borda de nouveau les divers objets d’un anneau spectral. il se relevait et reprenait sa marche. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite troupe. Cependant.Tout en marchant. le soleil étant déjà bas sur l’horizon. Très promptement. ce qui aurait pu amener dans notre organisme des désordres graves. et par conséquent très pénible. Le retour commença. creusée de grottes obscures. C’étaient les accores de l’île Crespo. Enfin. Le capitaine Nemo s’arrêta soudain. la lumière reparut et grandit. après quelques instants d’observation. et si désireux que je fusse de franchir cette muraille. Cette nouvelle route. nous marchions au milieu d’un essaim de petits poissons de toute espèce. plus agiles aussi. cette merveilleuse excursion s’acheva. nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. mais qui ne présentait aucune rampe praticable. très raide. se dirigeant toujours sans hésiter. ce retour dans les couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se fit trop rapidement. plus nombreux que les oiseaux dans l’air. énorme falaise de granit. et.

ne s’était encore offert à nos regards. aux pieds palmés et unguiculés. Cette loutre. Le coup partit.aquatique. et l’on se remit en route. En ce moment. à la queue touffue. devait avoir un très grand prix. Sa peau. aux moustaches blanches et semblables à celles du chat. se dessiner en sens inverse. C’était le passage de nuages épais qui se formaient et s’évanouissaient rapidement . au-dessus de nous. Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête. Pendant une heure. devient extrêmement rare. apparaissait une troupe identique. mais en réfléchissant. la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. longue d’un mètre cinquante centimètres. à cela près qu’elle marchait la tête en bas et les pieds en l’air. de tout point semblable. suivre entre les buissons un objet mobile. digne d’un coup de fusil. j’entendis un faible sifflement.163 - . faisait une de ces admirables fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois . Autre effet à noter. d’un brun marron en dessus. C’était une magnifique loutre de mer. et. je compris que ces prétendus nuages n’étaient dus . Elle remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. vivement épaulée. le seul quadrupède qui soit exclusivement marin. une enhydre. Ce précieux carnassier. et il s’est principalement réfugié dans les portions boréales du Pacifique. une plaine de sable se déroula devant nos pas. Je voyais alors notre image. et argentée en dessous. aux yeux ronds. je vis l’arme du capitaine. J’admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et ornée d’oreilles courtes. chassé et traqué par les pêcheurs. reproduisant nos mouvements et nos gestes. en un mot. et un animal retomba foudroyé à quelques pas. où vraisemblablement son espèce ne tardera pas à s’éteindre. nettement reflétée. la chargea sur son épaule.

J’étais resté d’une vingtaine de pas en arrière. et sa chute l’entraîna jusqu’à la portée de l’adroit chasseur qui s’en empara. car il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu’un air très pauvre en oxygène. admirable spécimen des oiseaux pélagiens. tantôt des prairies de varechs. Franchement. quand j’aperçus une vague lueur qui rompait. Avant vingt minutes. Pendant deux heures. Il n’était pas jusqu’à l’ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes. l’obscurité des eaux. je n’en pouvais plus. L’animal tomba foudroyé. quand. Notre marche n’avait pas été interrompue par cet incident. et précisément à l’abri d’un buisson de varechs. J’étais donc étendu sur le sol. fort pénibles à traverser. Un grand oiseau. lorsque je vis le capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. tandis que son compagnon en faisait autant de Conseil. nous suivîmes tantôt des plaines sableuses. mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait près de moi et demeurait immobile. nous devions être à bord. lorsqu’il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. il me courba à terre. je ne sus trop que penser de cette brusque attaque. je respirerais à l’aise. j’aperçus d’énormes . relevant la tête. dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer. à large envergure. C’était le fanal du Nautilus. s’approchait en planant.164 - . je fus témoin de l’un des plus beaux coups de fusil qui ait jamais fait tressaillir les fibres d’un chasseur. très nettement visible. Tout d’abord. De sa main vigoureuse. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda quelque peu notre arrivée. et j’apercevais même les « moutons » écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux.qu’à l’épaisseur variable des longues lames de fond. à un demi mille. En cette occasion. et là. C’était un albatros de la plus belle espèce. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira.

et le capitaine Nemo la referma. . J’entendis manœuvrer les pompes au dedans du navire. et. j’observais leur ventre argenté. mais pour mon compte. et nous échappâmes. qui broient un homme tout entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s’occupait à les classer. à un point de vue peu scientifique.165 - . C’était un couple de tintoréas. en jetant des lueurs Mon sang se glaça dans mes veines ! J’avais reconnu les formidables squales qui nous menaçaient. Très heureusement. nous effleurant de leurs nageoires brunâtres. non sans peine. tombant d’inanition et de sommeil. je sentis l’eau baisser autour de moi et. en quelques instants. tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers. dès que nous fûmes rentrés dans la première cellule. hérissée de dents. à coup sûr. leur gueule formidable. guidés par la traînée électrique. qui distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de leur museau. ces voraces animaux y voient mal. nos habits de scaphandre furent retirés. et plutôt en victime qu’en naturaliste. La porte extérieure était restée ouverte. très harassé. Ils passèrent sans nous apercevoir. au regard terne et vitreux. Une demi-heure après. requins terribles. Puis.masses passer bruyamment phosphorescentes. il pressa un bouton. à la queue énorme. la cellule fut entièrement vidée. je regagnai ma chambre. nous atteignions le Nautilus. Là. La porte intérieure s’ouvrit alors. à ce danger plus grand. que la rencontre d’un tigre en pleine forêt. Monstrueuses mouches à feu. et nous passâmes dans le vestiaire. comme par miracle.

j’étais parfaitement remis de mes fatigues de la veille. Du reste. et commença une série d’observations astronomiques. je dus renoncer à les interroger. l’Océan était désert. semblables à ceux des côtes normandes. quand le capitaine Nemo apparut. Ils venaient retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. 18 novembre. des Français.XVIII QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE Le lendemain matin. à larges raies. son opération terminée. il alla s’accouder sur la cage du fanal.166 - . Ces marins appartenaient évidemment à des nations différentes. Puis. ou plutôt qu’elle signifiait : « Nous n’avons rien en vue. se dessinait régulièrement sur les flots onduleux. Il ne sembla pas s’apercevoir de ma présence. et je montai sur la plateforme. et ses regards se perdirent à la surface de l’Océan. réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une admirable teinte d’indigo. à ne pas me tromper. Il me vint alors à l’esprit qu’elle se rapportait à l’état de la mer. » Et en effet. vastes poches qu’une vergue flottante et une chaîne transfilée dans les mailles . Aussi. des Irlandais. bien que le type européen fût indiqué chez tous. Une moire. Je reconnus. à l’exception des rayons bleus. absorbant les couleurs du prisme. une vingtaine de matelots du Nautilus. Les filets furent halés à bord. quelques Slaves. étaient montés sur la plateforme. et n’employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l’origine. un Grec ou un Candiote. C’étaient des espèces de chaluts. ces hommes étaient sobres de paroles. Cependant. La mer. tous gens vigoureux et bien constitues. Les hauteurs de l’île Crespo avaient disparu pendant la nuit. J’admirais ce magnifique aspect de l’Océan. Pas une voile à l’horizon. au moment ou le second du Nautilus prononçait sa phrase quotidienne.

couverts d’écailles argentées. plusieurs beaux scombres bonites. et trois magnifiques thons que la rapidité de leur marche n’avait pu sauver du chalut. ces filets restent à la traîne pendant plusieurs heures et enserrent dans leur prison de fil tout un monde aquatique. les uns à être mangés frais. mais non surprenante. et je me préparais à regagner ma chambre. des lophies. quand. à bandes brunes et transversales. la provision d’air renouvelée. Ces divers produits de la mer furent immédiatement affalés par le panneau vers les cambuses. Ces poches. se tournant vers moi. les autres à être conservés. que la rapidité du Nautilus et l’attraction de sa lumière électrique pouvaient renouveler sans cesse. En effet. je pensais que le Nautilus allait reprendre son excursion sous-marine. etc. dont la puissance électrique est égale à celle du gymnote et de la torpille. C’était une belle pêche. auxquels leurs mouvements comiques ont valu le qualificatif d’histrions.167 - . quelques poissons de proportions plus vastes. quelques lamproies olivâtres. des macrorhinques.inférieures tiennent entr’ouvertes. un caranx à tête proéminente. des commerçons noirs. . ainsi traînées sur leurs gantiers de fer. munis de leurs antennes. des balistes ondulés. chamarrés de couleurs bleues et argentées. J’estimai que ce coup de filet rapportait plus de mille livres de poissons. dont le venin est extrêmement subtil. Ce jour-là. monsieur le professeur. La pêche finie. Nous ne devions donc pas manquer de vivres d’une excellente qualité. . des trichiures. des tétrodons-croissants. entourés de bandelettes rouges. destinés. ils ramenèrent de curieux échantillons de ces parages poissonneux. enfin. n’est-il pas doué d’une vie réelle ? N’a-t-il pas ses colères et ses tendresses ? Hier. plusieurs variétés de gobies. balayaient le fond de l’Océan et ramassaient tous ses produits sur leur passage. long d’un mètre. des notoptères écailleux. le capitaine Nemo me dit sans autre préambule : « Voyez cet océan. des gades verdâtres.

« Oui. nulle aux régions hyperboréennes.168 - . les conséquences de ce phénomène. la congélation ne peut jamais se produire qu’à la surface des eaux ! » . reprit-il. » Il est certain que le capitaine Nemo n’attendait de moi aucune réponse. il s’éveille sous les caresses du soleil ! Il va revivre de son existence diurne ! C’est une intéressante étude que de suivre le jeu de son organisme. échauffée à la surface. et il me parut inutile de lui prodiguer les « Evidemment ». pour la provoquer. puis se refroidissant encore. et le voilà qui se réveille après une nuit paisible ! » Ni bonjour. C’était une méditation à voix haute. les « A coup sûr ». qui forment la vraie respiration de l’Océan. il a suffi au Créateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique. ni bonsoir ! N’eût-on pas dit que cet étrange personnage continuait avec moi une conversation déjà commencée ? « Regardez. dit-il. qui a découvert en lui une circulation aussi réelle que la circulation sanguine chez les animaux. le sel et les animalcules. atteindre son maximum de densité à deux degrés au-dessous de zéro. En outre. devenir plus légère et remonter. l’Océan possède une circulation véritable.il s’est endormi comme nous. Vous verrez. prenant de longs temps entre chaque phrase. et vous comprendrez pourquoi. Il se parlait plutôt à lui-même. Il possède un pouls. Le calorique. des artères. et. redescendre vers les profondeurs. L’évaporation. très active dans les zones équatoriales. J’ai vu la molécule d’eau de mer. et les « Vous avez raison ». en effet. et je donne raison à ce savant Maury. crée des densités différentes. qui amènent les courants et les contre-courants. par cette loi de la prévoyante nature. constitue un échange permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. il a ses spasmes. aux pôles. j’ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut.

Ils rendent les eaux marines moins évaporables. et si vous enleviez tous ceux qu’elle contient en dissolution. qui. ils s’assimilent les éléments solides de l’eau. étalée sur le globe. sont en quantité considérable dans la mer. formerait une couche de plus de dix mètres de hauteur. remonte à la surface. reprit-il. Puis reprenant : « Les sels. s’alourdit. et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme. redescend. plus exubérante. si incessamment étudié par lui. Ils absorbent les sels marins. leur rôle n’est pas moins important. qui. se leva même. submergeraient les zones tempérées. dit-il. monsieur le professeur.169 - . fit quelques pas sur la plate-forme. qui existent par millions dans une gouttelette. véritables faiseurs de continents calcaires. et toujours le mouvement. ils fabriquent des coraux et des madrépores ! Et alors la goutte d’eau. élément de mort pour l’homme. un double courant ascendant et descendant. y absorbe les sels abandonnés par l’évaporation. Rôle immense. et empêchent les vents de leur enlever une trop grande quantité de vapeurs. plus infinie. quant à ces milliards d’animalcules. et. et revint vers moi : « Quant aux infusoires. Non. s’épanouissant dans toutes les parties de cet océan. en se résolvant. toujours la vie ! La vie. plus intense que sur les continents. s’allège. vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes. je me disais : « Le pôle ! Est-ce que cet audacieux personnage prétend nous conduire jusque-là ! » Cependant. le capitaine s’était tu. Et ne croyez pas que la présence de ces sels ne soit due qu’à un caprice de la nature. De là. et regardait cet élément si complètement. et rapporte aux animalcules de nouveaux éléments à absorber. rôle de pondérateur dans l’économie générale du globe ! » Le capitaine Nemo s’arrêta. . privée de son aliment minéral.Pendant que le capitaine Nemo achevait sa phrase.

villes libres. ce que les principaux sondages nous ont appris. cités indépendantes ! Et encore. comme pour chasser une pensée funeste : « Monsieur Aronnax. et de deux mille cinq cents mètres dans la Méditerranée. En somme. qui sait si quelque despote. comme le Nautilus reviendraient respirer chaque matin à la surface des mers. et quinze mille cent quarante-neuf mètres. Si je ne me trompe.. là est la vraie existence ! Et je concevrais la fondation de villes nautiques.a-t-on dit..170 - . savez-vous quelle est la profondeur de l’Océan ? — Je sais. sa profondeur moyenne serait de sept kilomètres environ. du moins. s’adressant directement à moi. ajouta-t-il. répondis-je. s’il en fut. « Aussi. Les plus remarquables sondes ont été faites dans l’Atlantique sud. . me demanda-t-il. on estime que si le fond de la mer était nivelé. qui me reviennent à la mémoire. élément de vie pour des myriades d’animaux et pour moi ! » Quand le capitaine Nemo parlait ainsi. d’agglomérations de maisons sous-marines. qui. on a trouvé une profondeur moyenne de huit mille deux cents mètres dans l’Atlantique nord. Puis. et elles ont donné douze mille mètres. près du trente-cinquième degré. — Pourriez-vous me les citer. afin que je les contrôle au besoin ? — En voici quelques-uns. il se transfigurait et provoquait en moi une extraordinaire émotion. » Le capitaine Nemo acheva sa phrase par un geste violent. quatorze mille quatre-vingt-onze mètres. capitaine.

nous vous montrerons mieux que cela. cependant. par je ne sais quel caprice. et le Canadien regrettait de ne nous avoir point accompagnés. pendant les semaines qui s’écoulèrent. de telle sorte que je pouvais relever exactement la route du Nautilus. Pendant les jours.— Bien. et nos yeux ne se fatiguaient pas de pénétrer les mystères du monde sous-marin. Conseil et Land passaient de longues heures avec moi. température qui. Conseil avait raconté à son ami les merveilles de notre promenade. L’hélice se mit aussitôt en mouvement. » Ceci dit. sous cette profondeur. à trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172° de longitude. le capitaine Nemo se dirigea vers le panneau et disparut par l’échelle. paraît être commune à toutes les latitudes. les panneaux du salon s’ouvraient. il atteignit les couches d’eau situées par deux mille mètres. La direction générale du Nautilus était sud-est. Un jour. je l’espère. entraîné diagonalement au moyen de ses plans inclinés.171 - . Presque chaque jour. je vous apprendrai qu’elle est seulement de quatre mille mètres. Le 26 novembre. monsieur le professeur. Son second faisait régulièrement le point que je trouvais reporté sur la carte. le capitaine Nemo fut très sobre de visites. et il se maintenait entre cent mètres et cent cinquante mètres de profondeur. Je ne le vis qu’à de rares intervalles. Mais j’espérais que l’occasion se représenterait de visiter les forêts océaniennes. il . 25 centigrades. et je regagnai le grand salon. et le loch accusa une vitesse de vingt milles à l’heure. répondit le capitaine Nemo. Le 27. Je le suivis. pendant quelques heures. Le thermomètre indiquait une température de 4. Quant à la profondeur moyenne de cette partie du Pacifique.

car le capitaine Nemo n’aimait pas à rallier les terres. la principale de ce groupe qui appartient à la France. très voisins de la seiche. mais d’un goût exquis. curieux mollusques. où l’illustre Cook trouva la mort. les filets rapportèrent des flabellaires pavonées. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de départ. La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Le matin. polypes comprimés de forme gracieuse. Je vis seulement les montagnes boisées qui se dessinaient à l’horizon. Cette navigation fut marquée par la rencontre d’une immense troupe de calmars. des hologymnoses à peu près dépourvus d’écailles. le 1er décembre. la pointe Martin de Nouka-Hiva. Je distinguai nettement sa lisière cultivée. Il coupa l’Équateur. après une rapide traversée que ne signala aucun incident. des thasards jaunâtres qui valaient la bonite. les filets rapportèrent de beaux spécimens de poissons. et ses volcans que domine le Mouna-Rea. la plus considérable des sept îles qui forment cet archipel. du 4 au 11 décembre. Entre autres échantillons de ces parages. nous eûmes connaissance du groupe des Marquises. et qui sont particuliers à cette partie de l’Océan. lorsque j’arrivai sur la plate-forme. le 14 février 1779. des choryphènes aux nageoires azurées et à la queue d’or. élevé de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Après avoir quitté ces îles charmantes protégées par le pavillon français. Ces animaux furent particulièrement étudiés par les naturalistes de .passa en vue des Sandwich. dont la chair est sans rivale au monde.172 - . tous poissons dignes d’être classés à l’office du bord. et le 4 du même mois. j’aperçus. J’aperçus à trois milles. à deux milles sous le vent. Haouaï. par 8°57’de latitude sud et 139°32’de longitude ouest. et ils appartiennent à la classe des céphalopodes et à la famille des dibranchiaux. des ostorhinques à mâchoire osseuse. par 142° de longitude. le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Là. les diverses chaînes de montagnes qui courent parallèlement à la côte. qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Les pêcheurs français les désignent sous le nom d’encornets.

région peut habitée des Océans. et nous étions appelés non seulement à contempler les œuvres du Créateur au milieu de l’élément liquide. malgré sa vitesse. Ned Land et Conseil observaient les eaux lumineuses par les panneaux entr’ouverts. nageant à reculons avec une extrême rapidité. et ses filets en ramenèrent une innombrable quantité. Elle les variait à l’infini. dans laquelle les gros poissons faisaient seuls de rares apparitions. et ils fournissaient de nombreuses métaphores aux orateurs de l’Agora. se mouvant au moyen de leur tube locomoteur. où je reconnus les neuf espèces que d’Orbigny a classées pour l’océan Pacifique. Ils émigraient des zones tempérées vers les zones plus chaudes. . médecin grec. On le voit. j’étais occupé à lire dans le grand salon. Pendant la journée du 11 décembre. s’il faut en croire Athénée. la mer prodiguait incessamment ses plus merveilleux spectacles. en même temps qu’un plat excellent à la table des riches citoyens. mais encore à pénétrer les plus redoutables mystères de l’Océan. Elle changeait son décor et sa mise en scène pour le plaisir de nos yeux. Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 décembre. mangés des gros. en suivant l’itinéraire des harengs et des sardines. poursuivant les poissons et les mollusques. pendant cette traversée. il se tenait à une profondeur de mille mètres. que le Nautilus rencontra cette armée de mollusques qui sont particulièrement nocturnes. On pouvait les compter par millions.173 - .l’antiquité. comme une chevelure de serpents pneumatiques. et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implantés sur la tête. qui vivait avant Gallien. Le Nautilus. Le Nautilus était immobile. Ses réservoirs remplis. mangeant les petits. Nous les regardions à travers les épaisses vitres de cristal. navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d’animaux.

Nous étions en présence d’un navire. cherchant à reconnaître la nature de ce gigantesque cétacé.Je lisais en ce moment un livre charmant de Jean Macé. et . — Oui. se tenait suspendue au milieu des eaux. rasés à deux pieds au-dessus du pont. couché sur le flanc. j’allai m’accouder devant la vitre. — Qu’y a-t-il donc. à demi-sortie par la claire-voie de la dunette. immobile. indiquaient que ce navire engagé avait dû sacrifier sa mâture. « Monsieur veut-il venir un instant ? me dit-il d’une voix singulière. et j’en savourais les leçons ingénieuses. lorsque Conseil interrompit ma lecture. Conseil ? — Que monsieur regarde. dont l’un se tenait debout. il s’était rempli. » Je me levai. amarrés par des cordes. Mais. et je regardai. Triste spectacle que celui de cette carcasse perdue sous les flots. Je l’observai attentivement. dont les haubans coupés pendaient encore a leurs cadènes. Sa coque paraissait être en bon état. au gouvernail – puis une femme. les Serviteurs de l’estomac. et il donnait encore la bande à bâbord. « Un navire ! m’écriai-je. répondit le Canadien. En pleine lumière électrique. et son naufrage datait au plus de quelques heures. mais plus triste encore la vue de son pont où quelques cadavres. Trois tronçons de mâts. gisaient encore ! J’en comptai quatre – quatre hommes. une énorme masse noirâtre.174 - . Mais une pensée traversa subitement mon esprit. un bâtiment désemparé qui a coule a pic ! » Ned Land ne se trompait pas.

175 - . le 11 décembre. Cette femme était jeune. évoluant. que la rouille dévorait. des boulets. attirés par cet appât de chair humaine ! Cependant le Nautilus. nous eûmes connaissance de l’archipel des Pomotou. XIX VANIKORO Ce terrible spectacle inaugurait la série des catastrophes maritimes. pauvre petit être dont les bras enlaçaient le cou de sa mère ! L’attitude des quatre marins me parut effrayante. l’œil en feu. et. et. Cependant. le timonier semblait encore conduire son trois-mâts naufragé à travers les profondeurs de l’Océan ! Quelle scène ! Nous étions muets. où nous vivions comme isolés. Depuis qu’il suivait des mers plus fréquentées. toujours entraînés par ce Nautilus. plus calme. plus profondément. Sunderland. ses traits que l’eau n’avait pas encore décomposés. devant ce naufrage pris sur le fait. elle avait élevé au-dessus de sa tête son enfant. ancien « groupe dangereux » de . que le Nautilus devait renconter sur sa route. nous apercevions souvent des coques naufragées qui achevaient de pourrir entre deux eaux. la face nette et grave. Dans un suprême effort. et faisant un dernier effort pour s’arracher des cordes qui les liaient au navire. la main crispée à la roue du gouvernail. je pus lire sur son tableau d’arrière : Florida. des canons. vivement éclairés par les feux du Nautilus. et mille autres objets de fer. des chaînes. tordus qu’ils étaient dans des mouvements convulsifs. pour ainsi dire. le cœur palpitant.tenant un enfant dans ses bras. tourna autour du navire submergé. Seul. et. des ancres. Je pus reconnaître. d’énormes squales. un instant. ses cheveux grisonnants collés à son front. photographié à sa dernière minute ! Et je voyais déjà s’avancer.

mais continu. mon illustre maître. entourant un lagon ou un petit lac intérieur. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carrées. ont un tissu revêtu d’un encroûtement calcaire. et 125°30’et 151°30’de longitude ouest. entre 13°30’et 23°50’de latitude sud. ils figurent des barrières de récifs semblables à celles qui existent sur les côtes de la Nouvelle-Calédonie et de diverses îles des Pomotou. qu’il faut se garder de confondre avec les coraux. ils . comme à la Réunion et à Maurice. par le capitaine Bell. depuis l’île Ducie jusqu’à l’île Lazareff. et il est formé d’une soixantaine de groupes d’îles. les reliera un jour entre elles. Ces îles sont coralligènes. mais de nouveaux hommes ! » Les hasards de sa navigation avaient précisément conduit le Nautilus vers l’île Clermont-Tonnerre. et un cinquième continent s’étendra depuis la NouvelleZélande et la Nouvelle-Calédonie jusqu’aux Marquises. qui s’étend sur un espace de cinq cents lieues de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest. ils forment un anneau circulaire.176 - . En d’autres endroits. l’une des plus curieuses du groupe. Les madrépores. Je pus alors étudier ce système madréporique auquel sont dues les îles de cet Océan. provoqué par le travail des polypes. îles. et les modifications de sa structure ont amené M. Le jour où je développai cette théorie devant le capitaine Nemo. auquel la France a imposé son protectorat. Les petits animalcules qui sécrètent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Là. récifs. parmi lesquels on remarque le groupe Gambier. îlots. Ici. cette nouvelle île se soudera plus tard aux archipels voisins. que des brèches mettent en communication avec la mer. Milne-Edwards. Un soulèvement lent. qui fut découvert en 1822. Ce sont leurs dépôts calcaires qui deviennent rochers.Bougainville. à les classer en cinq sections. de la Minerve. il me répondit froidement : « Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre. Puis.

il a fallu ? . — Cent quatre-vingt-douze mille ans. et nos nappes électriques faisaient étinceler ce brillant calcaire.. me dit-il. D’ailleurs. Telle est. à celle qui donne pour base aux travaux madréporiques des sommets de montagnes ou de volcans. la sonde accusait plus de trois cents mètres de profondeur. d’astrées et de méandrines. hautes murailles droites. lesquelles s’enfoncent peu à peu avec les débris de sécrétions qui les supportent. la théorie de M. selon moi. a exigé un temps beaucoup plus considérable. « Donc. c’est par leur partie supérieure qu’ils commencent ces substructions.. à leur aplomb. Ces murailles étaient spécialement l’œuvre des madréporaires désignés par les noms de millepores. et par conséquent. car.élèvent des récifs frangés. j’admirai l’ouvrage gigantesque. près desquelles les profondeurs de l’Océan sont considérables. Darwin. du moins. En prolongeant à quelques encablures seulement les accores de l’île Clermont-Tonnerre. qui explique ainsi la formation des atolls – théorie supérieure. Ces polypes se développent particulièrement dans les couches agitées de la surface de la mer. sur la durée d’accroissement de ces barrières colossales. Mais j’ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule entre deux . c’est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges.177 - . mon brave Conseil. Je pus observer de très près ces curieuses murailles. pour élever ces murailles. accompli par ces travailleurs microscopiques. Répondant à une question que me posa Conseil. immergés à quelques pieds au-dessous du niveau de la mer. la formation de la houille. ce qui allonge singulièrement les jours bibliques. de porites. je l’étonnai beaucoup en lui disant que les savants portaient cet accroissement à un huitième de pouce par siècle.

Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par les trombes et les tempêtes. nous ne souffrions aucunement de la chaleur. poussée par les lames. la température ne s’élevait pas audessus de dix à douze degrés. Le soleil ne date pas du premier jour de la création. Le ruisseau naquit. » Lorsque le Nautilus revint à la surface de l’Océan. mêlées des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent l’humus végétal. des bonites. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. œuvres immenses d’animaux microscopiques. Les tortues vinrent pondre leurs œufs. des maquereaux. abordèrent sur des troncs arrachés aux îles du vent. De cette façon. quelques milles sous le vent. Quelques animalcules. Après avoir touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de longitude. arriva sur cette côte nouvelle. L’arbre. Une noix de coco. quelque graine. car. Un jour. et des variétés d’un serpent de mer nommé munérophis. la vie animale se développa. Vers le soir. Ses eaux fournirent aux tables du bord d’excellents poissons. Le germe prit racine. des vers. et la route du Nautilus se modifia d’une manière sensible. Le 15 décembre. La végétation gagna peu à peu. des albicores. . car à trente ou quarante mètres au-dessous de l’eau. des insectes. il se dirigea vers l’ouest-nord-ouest. grandissant. attiré par la verdure et la fertilité.levers de soleil. basse et boisée. remontant toute la zone intertropicale. arrêta la vapeur d’eau. d’après la Bible elle-même. je pus embrasser dans tout son développement cette île de ClermontTonnerre. tomba sur les couches calcaires. Clermont-Tonnerre se fondit dans l’éloignement. nous laissions dans l’est le séduisant archipel de la Société. enlevée par l’ouragan aux terres voisines.178 - . la reine du Pacifique. les sommets élevés de cette île. l’homme apparut. et. J’aperçus le matin. et la gracieuse Taiti. Quoique le soleil de l’été fût prodigue de ses rayons. Ainsi se formèrent ces îles.

Le Nautilus s’approcha de la baie de Wailea. Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l’humanité. Nous en mangeâmes immodérément. et sur quatre-vingt-dix lieues de l’est à l’ouest. après les avoir ouvertes sur notre table même. l’ami de La Pérouse. d’Entrecasteaux en 1793. Cette baie. et enfin Dumont-d’Urville. qui est très commune en Corse. le premier.Le Nautilus avait franchi huit mille cent milles. Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643. puisque l’on compte jusqu’à deux millions d’œufs dans un seul individu. Ces mollusques appartenaient à l’espèce connue sous le nom d’ostrea lamellosa. lorsqu’il passa entre l’archipel de Tonga-Tabou. ces agglomérations finiraient par combler les baies. qui. théâtre des terribles aventures de ce capitaine Dillon. l’année même où Toricelli inventait le baromètre. suivant le précepte de Sénèque. et où Louis XIV montait sur le trône. et l’archipel des Navigateurs. . éclaira le mystère du naufrage de La Pérouse. sans des causes multiples de destruction. Il se compose d’un certain nombre d’îles. Neuf mille sept cent vingt milles étaient relevés au loch. d’îlots et d’écueils. draguée à plusieurs reprises. est compris entre 60 et 20 de latitude sud. où périrent les équipages de l’Argo. de Vanoua-Levou et de Kandubon. Vinrent ensuite Cook en 1714. du Port-au-Prince et du Duke-of-Portland. débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel. parmi lesquels on remarque les îles de Viti-Levou. il eut connaissance de l’archipel Viti. fournit abondamment des huîtres excellentes. Puis. Ce banc de Wailea devait être considérable.179 - . commandant l’Aimable-Josephine. et certainement. où fut tué le capitaine de Langle. où les sauvages massacrèrent les matelots de l’Union et le capitaine Bureau. Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au sud. de Nantes. en 1827. et 174° et 179° de longitude ouest.

Nous passâmes assez près de l’île d’Aurou. Je n’avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours. comprise entre 15° et 2° de latitude sud. ayant toujours l’air d’un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. et Ned Land me sembla regretter vivement la célébration du « Christmas ». quand le 27. C’était le nom des îlots sur lesquels vinrent se perdre les vaisseaux de La Pérouse. qui. que Quiros découvrit en 1606. Le capitaine s’approcha. que Bougainville explora en 1768. il entra dans le grand salon. J’étais occupé à reconnaître sur le planisphère la route du Nautilus. et entre 164° et 168° de longitude. la véritable fête de la famille. Ce groupe se compose principalement de neuf grandes îles. c’est que l’huître est le seul mets qui ne provoque jamais d’indigestion. Je me relevai subitement. et forme une bande de cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est. Ce jour-là.180 - . dominée par un pic d’une grande hauteur. « Le Nautilus nous porte à Vanikoro ? demandai-je. il ne faut pas moins de seize douzaines de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes de substance azotée. c’était Noël. . En effet. au matin. Le 25 décembre. au moment des observations de midi. posa un doigt sur un point de la carte. » Ce nom fut magique. nécessaires à la nourriture quotidienne d’un seul homme. m’apparut comme une masse de bois verts.Et si maître Ned Land n’eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en cette circonstance. dont les protestants sont fanatiques. le Nautilus naviguait au milieu de l’archipel des Nouvelles-Hébrides. et prononça ce seul mot : « Vanikoro. et auquel Cook donna son nom actuel en 1773.

monsieur le professeur. Sous le verdoyant ombrage des palétuviers. que dominait le mont Kapogo. après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par une étroite passe. à laquelle Dumont d’Urville imposa le nom d’île de la Recherche.— Oui.181 - . Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d’inégale grandeur. répondit le capitaine. haut de quatre cent soixante-seize toises. situé par 16°4’de latitude sud. et précisément devant le petit havre de Vanou. Dans ce long corps noirâtre. ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils devaient se défier ? En ce moment. je montait sur la plate-forme. Nous étions en présence de l’île de Vanikoro proprement dite. monsieur le professeur. . mes regards parcoururent avidement l’horizon. Le Nautilus. monsieur le professeur. Les terres semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu’aux sommets de l’intérieur. j’aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême surprise à notre approche. — Quand serons-nous à Vanikoro ? — Nous y sommes. entourées d’un récif de coraux qui mesurait quarante milles de circuit. s’avançant à fleur d’eau. — Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la Boussole et l’Astrolabe ? — Si cela vous plaît. » Suivi du capitaine Nemo. et 164°32’de longitude est. le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage de La Pérouse. où la mer avait une profondeur de trente à quarante brasses. et de là. se trouva en dedans des brisants.

en 1785. Ils montaient les corvettes la Boussole et l’Astrolabe. pour accomplir un voyage de circumnavigation. furent envoyés par Louis XVI. La Pérouse et son second. qui ne reparurent plus. — Très facilement. et. la Recherche et l’Espérance. travaux dont voici le résumé très succinct.« Ce que tout le monde en sait. le capitaine Dillon. qui. son navire. arma deux grandes flûtes. le Saint-Patrick. passa près de l’île de . ce voyage fut très malheureux. – assez incertaine. d’ailleurs – se dirigea vers les îles de l’Amirauté. » Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont d’Urville avaient fait connaître. on apprenait par la déposition d’un certain Bowen. retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai 1824. que des débris de navires naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. car il coûta la vie à d’Entrecasteaux. Ce fut un vieux routier du Pacifique. — Et pourriez-vous m’apprendre ce que tout le monde en sait ? me demanda-t-il d’un ton un peu ironique. L’Espérance et la Recherche passèrent même devant Vanikoro sans s’y arrêter. désignées dans un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La Pérouse. qui quittèrent Brest.182 - . justement inquiet du sort des deux corvettes. en somme. lui répondis-je. Deux mois après. Mais d’Entrecasteaux. sous les ordres de Bruni d’Entrecasteaux. le premier. capitaine. à deux de ses seconds et à plusieurs marins de son équipage. le gouvernement français. En 1791. ignorant cette communication. le 28 septembre. commandant l’Albermale. le capitaine de Langle. Ses recherches furent vaines.

où le Nautilus flottait en ce moment. Là. fut mis à sa disposition. des estropes de poulies. et revint en France. il quitta Vanikoro. resta sur le lieu du sinistre jusqu’au mois d’octobre. des ustensiles de fer. des pierriers. Là. Ce lascar prétendait. Un navire. des ancres. un boulet de dix-huit. Le doute n’était donc plus possible. le 23 janvier 1827. dans ce même havre de Vanou. lui vendit une poignée d’épée en argent qui portait l’empreinte de caractères gravés au burin. le 7 juillet 1827. un lascar. accompagné d’un agent français. mais les vents et les courants l’en empêchèrent. Dillon revint à Calcutta. des débris d’instruments d’astronomie. auquel on donna le nom de la Recherche. dont la disparition avait ému le monde entier. La Recherche. un morceau de couronnement. il avait vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de longues années sur les récifs de l’île. .Tikopia. il recueillit de nombreux restes du naufrage. Là. il sut intéresser à sa découverte la Société Asiatique et la Compagnie des Indes. six ans auparavant. Dillon. complétant ses renseignements. mouilla à Calcutta. que.183 - . l’ayant accosté dans une pirogue. suivant le lascar. Il voulut gagner Vanikoro. le 7 avril 1828. pendant un séjour à Vanikoro. après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique. en outre. Puis. où il fut très sympathiquement accueilli par Charles X. marque de la fonderie de l’Arsenal de Brest vers 1785. où. et une cloche en bronze portant cette inscription : « Bazin m’a fait ». mouilla devant Vanikoro. se trouvaient de nombreux débris du naufrage . l’une des Nouvelles-Hébrides. Dillon devina qu’il s’agissait des navires de La Pérouse. et il partit. se dirigea vers la Nouvelle-Zélande.

refusaient de les mener sur le lieu du sinistre. prit pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île. se décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon. très louche. prolongea ses récifs jusqu’au 14. Dumont d’Urville. Le 10 février 1828. laissa croire qu’ils avaient maltraité les naufragés. Dumont d’Urville. à ce moment. deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro. adoptant un système de dénégations et de faux-fuyants. Les naturels. commandant l’Astrolabe. le 20 seulement. de Calcutta. sans avoir eu connaissance des travaux de Dillon. et. . il mouillait devant Hobart-Town. dans le havre de Vanou. ils semblaient craindre que Dumont d’Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés compagnons. plusieurs des officiers firent le tour de l’île. il apprenait qu’un certain James Hobbs.Mais. assez perplexe. et. en effet. en effet. et. était déjà parti pour chercher ailleurs le théâtre du naufrage. avait remarqué des barres de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces parages. second de l’Union. de plus. fit route vers Vanikoro. et rapportèrent quelques débris peu importants. il avait connaissance des résultats obtenus par Dillon. et ne sachant s’il devait ajouter foi à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance. Le 23. Cette conduite. mouilla audedans de la barrière. Dumont d’Urville. avait donc pris la mer.184 - . Et. ayant pris terre sur une île située par 8°18’de latitude sud et 156°30’de longitude est. Là. on avait appris par les rapports d’un baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie. en eut connaissance le 12 février. I’Astrolabe se présenta devant Tikopia. et.

Puis. Où ? On ne savait. très malade lui-même. un canon de huit en fonte. quelques mois après le départ de l’Astrolabe. Jacquinot. interrogeant les naturels. ils conduisirent le second. qui était en station sur la côte ouest de l’Amérique. craignant que Dumont d’Urville ne fût pas au courant des travaux de Dillon. mais ses équipages étaient minés par les fièvres de ces côtes malsaines. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire. M.. mais constata que les sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse. gisaient des ancres. apprit aussi que La Pérouse. sous une touffe de mangliers. un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses compagnons. un saumon de plomb et deux pierriers de cuivre. et.. avait construit un bâtiment plus petit.185 - . Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.Cependant. après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l’île. sur le théâtre du naufrage. assise sur une base de coraux. il ne put appareiller que le 17 mars. La Bayonnaise mouilla devant Vanikoro. ne trouva aucun document nouveau. par trois ou quatre brasses d’eau. Dumont d’Urville. et. Dumont d’Urville voulut partir . Le commandant de l’Astrolabe fit alors élever. commandée par Legoarant de Tromelin. non sans de longues fatigues. des canons. empâtés dans les concrétions calcaires. et dans laquelle n’entra aucune ferrure qui pût tenter la cupidité des naturels. leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant dix-huit cents livres. décidés par des présents. des saumons de fer et de plomb. le 26. Là. et comprenant qu’ils n’avaient à craindre aucune représaille. pour aller se perdre une seconde fois. le gouvernement français. avait envoyé à Vanikoro la corvette la Bayonnaise. . La chaloupe et la baleinière de l’Astrolabe furent dirigées vers cet endroit. Cependant. entre les récifs Pacou et Vanou.

186 - . Quelques matelots restèrent volontairement à Vanikoro. des pomphérides. ses navires arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. et sous les empâtements de coraux. à travers des myriades de poissons charmants. L’Astrolabe vint à son secours et s’échoua de même. La Boussole. des girelles. engravé sous le vent. Il mouilla d’abord à Botany-Bay. visita l’archipel des Amis. des canons. Ceux-ci s’installèrent dans l’île. résista quelques jours. on ne sait encore où est allé périr ce troisième navire construit par les naufragés sur l’île de Vanikoro ? — On ne sait. me dit-il. qui marchait en avant. des holocentres. tous objets provenant des navires naufragés et maintenant tapissés de fleurs vivantes. des diacopes. de cariophyllées. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés. Le second. des ancres. d’alcyons. » Le capitaine Nemo ne répondit rien. Le Nautilus s’enfonça de quelques mètres au-dessous des flots. . l’une des îles du groupe Hapaï. des glyphisidons. et construisirent un bâtiment plus petit avec les débris des deux grands. Et pendant que je regardais ces épaves désolées. de syphonules. une étrave. des étriers de fer. s’engagea sur la côte méridionale. revêtus de fongies. des boulets. je reconnus certains débris que les dragues n’avaient pu arracher. le capitaine Nemo me dit d’une voix grave : « Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires la Boussole et l’Astrolabe.« Ainsi. Puis. et les panneaux s’ouvrirent. Je me précipitai vers la vitre. Le premier navire se détruisit presque immédiatement. se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à Namouka. la Nouvelle-Calédonie. et me fit signe de le suivre au grand salon. une garniture de cabestan.

Les autres. sur la côte occidentale de l’île principale du groupe. en trois jours. corps et biens. et toute corrodée par les eaux salines. annotées en marge de la main de Louis XVI ! « Ah ! c’est une belle mort pour un marin ! dit alors le capitaine Nemo. — Voici ce que j’ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage ! » Le capitaine Nemo me montra une boîte de ferblanc. Conseil me rejoignit sur la plate-forme. malades. . et je vis une liasse de papiers jaunis. mes compagnons et moi. Le ler janvier 1863. C’est une tranquille tombe que cette tombe de corail. partirent avec La Pérouse.187 - . C’étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant La Pérouse. de grand matin. entre les caps Déception et Satisfaction ! — Et comment le savez-vous ? m’écriai-je. affaiblis. le Nautilus abandonna les parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était sud-ouest. et. nous n’en ayons jamais d’autre ! » XX LE DÉTROIT DE TORRÈS Pendant la nuit du 27 au 28 décembre. il franchit les sept cent cinquante lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la Papouasie. et ils périrent. mais encore lisibles. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon. et fasse le ciel que. Il l’ouvrit. estampillée aux armes de France.

Est-ce l’année qui amènera la fin de notre emprisonnement.« Monsieur. — En outre. J’accepte tes vœux et je t’en remercie. Conseil. nous n’avons pas eu le temps de nous ennuyer. ou l’année qui verra se continuer cet étrange voyage ? — Ma foi. je ne sais pas comment cela finira. Il est certain que nous voyons de curieuses choses. n’est pas plus gênant que s’il n’existait pas. Le . La dernière merveille est toujours la plus étonnante. qu’une bonne année serait une année qui nous permettrait de tout voir. mais exactement comme si j’étais à Paris. et si cette progression se maintient. Conseil. Conseil. M’est avis que nous ne retrouverons jamais une occasion semblable. monsieur Nemo. répondit Conseil. — De tout voir. dans mon cabinet du Jardin des Plantes. — Comme tu le dis. répondit Conseil. je ne sais trop que dire à monsieur.. qui justifie bien son nom latin. — Jamais. Regarder les poissons et toujours en manger ne lui suffit pas. C’est un esprit positif et un estomac impérieux. — Je pense donc. depuis deux mois. dans les circonstances où nous nous trouvons.188 - . me dit ce brave garçon. je te demanderai ce que tu entends par « une bonne année ». Mais qu’en pense Ned Land ? — Ned Land pense exactement le contraire de moi. n’en déplaise à monsieur.. monsieur me permettra-t-il de lui souhaiter une bonne année ? — Comment donc. et que. Conseil ? Ce serait peut-être long. Seulement.

Enfin. il y aura toujours quelqu’un de satisfait. pris dans une proportion modérée. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la question des étrennes. le brave garçon s’en alla. depuis notre point de départ dans les mers du Japon. répondit Conseil. de viande. cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks sont familiers. soit cinq mille deux cent cinquante lieues. Conseil. Et là-dessus. et je m’accommode très bien du régime du bord. répondit Conseil. sur la côte nord-est de l’Australie.manque de vin. elle le sera pour lui. le 10 juin 1770. et que le brandy ou le gin. et de les remplacer provisoirement par une bonne poignée de main. Conseil. Donc. et s’il ne coula pas. pour conclure. Je n’ai que cela sur moi. — Merci. ce fut grâce à cette circonstance que le morceau de corail. détaché au choc. et réciproquement.189 - . si l’année qui commence n’est pas bonne pour moi. je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur. De cette façon. ce n’est point là ce qui me tourmente. de pain. Le 2 janvier. nous avions fait onze mille trois cent quarante milles. — Monsieur n’a jamais été si généreux ». Notre bateau prolongeait à une distance de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de Cook faillirent se perdre. Aussi je pense autant à rester que maître Land à prendre la fuite. resta engagé dans la coque entr’ouverte. Devant l’éperon du Nautilus s’étendaient les dangereux parages de la mer de corail. . — Moi de même. Le bâtiment que montait Cook donna sur un roc. n’effrayent guère ! — Pour mon compte.

longs d’un demidécimètre. aux flancs bleuâtres et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de l’animal. contre lequel la mer. Mais en ce moment. espèces de scombres grands comme des thons. A cette occasion. imprégnées du mucilage qui transsudait à travers leurs pores. les plans inclinés du Nautilus nous entraînaient à une grande profondeur. rayent alternativement les airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. nous eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. le 4 janvier. La flore était représentée par de belles algues flottantes. des hyalles. nommée aussi NouvelleGuinée. entre autres. se brisait avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre. des oursins. Je remarquai. Deux jours après avoir traversé la mer de Corail. qui fut classée parmi les curiosités naturelles du musée. . Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent à notre table une chair excessivement délicate. des laminaires et des macrocystes. Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent ses côtes. Ned vit avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes. des. toujours houleuse.J’aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent soixante lieues. ayant le goût de la dorade. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons rapportés par nos filets. des éperons. cadrans. Il sépare de la NouvelleHollande la grande île de la Papouasie. et des pyrapèdes volants.190 - . des germons. et parmi lesquelles je recueillis une admirable Nemastoma Geliniaroide. On prit aussi un grand nombre de spares vertors. véritables hirondelles sous-marines. par les nuits obscures. le capitaine Nemo m’apprit que son intention était de gagner l’océan Indien par le détroit de Torrès. qui. Parmi les mollusques et les zoophytes. je trouvai dans les mailles du chalut diverses espèces d’alcyoniaires. et je ne pus rien voir de ces hautes murailles coralligènes. des cérites. des marteaux. Sa communication se borna là.

et en longitude. j’aperçus les sommets des monts Arfalxs. Le Nautilus lui-même. entre 128°23’et 146°15’. par Tasman. Forrest. pendant que le second prenait la hauteur du soleil. Elle est située. fut visitée successivement par don José de Menesès en 1526. . Dampier. entre 0°l9’et 10°2’sud. d’îlots. Bougainville. et une superficie de quarante mille lieues géographiques. élevés par plans et terminés par des pitons aigus. En conséquence. s’avançait sous une allure modérée. détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des mers du Sud dans la Mélanésie. a dit M. de rochers. par d’Entrecasteaux en 1792. par Duperrey en 1823. qui rendent sa navigation presque impraticable. Le Nautilus se présenta donc à l’entrée du plus dangereux détroit du globe.191 - . de Rienzi. les corvettes échouées de Dumont d’Urville furent sur le point de se perdre corps et biens. par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528. de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine franchir. Carteret. de brisants. Son hélice.La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de large. A midi. supérieur à tous les dangers de la mer. Edwards. par Nicolas Sruick en 1753. allait. par le Hollandais Shouten en 1616. Fumel. Cook. mais il est obstrué par une innombrable quantité d’îles. faire connaissance avec les récifs coralliens. par Juigo Ortez en 1545. et par Dumont d’Urville en 1827. Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large. en latitude. en 1840. Cette terre. Mac Cluer. le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour le traverser. comme une queue de cétacé. découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano. et dans lequel. cependant. flottant à fleur d’eau. « C’est le foyer des noirs qui occupent toute la Malaisie ». et je ne me doutais guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en présence des redoutables Andamenes. battait les flots avec lenteur. par Grijalva en 1527. Le Nautilus.

Devant nous s’élevait la cage du timonier. mes deux compagnons et moi. Je croyais qu’il allait y donner . et revint au sud-ouest. dirigeant lui-même son Nautilus. en effet. vers le passage de Cumberland. répondis-je. J’avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès levées et dressées par l’ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et l’enseigne de vaisseau CoupventDesbois – maintenant amiral qui faisaient partie de l’état-major de Dumont d’Urville pendant son dernier voyage de circumnavigation. reprit le Canadien. les meilleures cartes qui débrouillent l’imbroglio de cet étroit passage. mais le Nautilus semblait se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il prit plus au nord. et je me trompe fort. Ce sont.Profitant de cette situation. Il ne suivait pas exactement la route de l’Astrolabe et de la Zélée qui fut fatale à Dumont d’Urville. avec celles du capitaine King. « Voilà une mauvaise mer ! me dit Ned Land. que ce damné capitaine soit bien certain de sa route. et qui ne convient guère à un bâtiment comme le Nautilus. se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et là. Le courant de flots. ou le capitaine Nemo devait être là. rangea l’île Murray. la situation était périlleuse. — Détestable. qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux milles et demi.192 - . Autour du Nautilus la mer bouillonnait avec furie. car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque en mille pièces. si elle les effleurait seulement ! » En effet. — Il faut. nous avions pris place sur la plate-forme toujours déserte. et je les consultais avec une scrupuleuse attention.

Soudain. Mais s’il ne pouvait ni couler. Quand je me relevai. Voici quelle était cette situation.193 - . vers l’île Tound et le canal Mauvais. la marée étant presque pleine. Le flot se cassait. Nous la rangions à moins de deux milles. quand. et alors c’en était fait de l’appareil sous-marin du capitaine Nemo. modifiant une seconde fois sa direction et coupant droit à l’ouest. et dans une de ces mers où les marées sont médiocres. Le navire n’avait aucunement souffert. et il demeura immobile. échangeant quelques mots dans leur incompréhensible idiome. imprudent jusqu’à la folie. Le Nautilus venait de toucher contre un écueil. Nous nous étions échoués au plein. Il était alors trois heures après-midi. Cependant. il risquait fort d’être à jamais attaché sur ces écueils. tant sa coque était solidement liée. il se porta. j’aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et son second. ni s’ouvrir. A deux milles. apparaissait l’île Gueboroar dont la côte s’arrondissait du nord à l’ouest. comme un immense bras. par tribord. Je me demandais déjà si le capitaine Nemo. donnant une légère gîte sur bâbord. circonstance fâcheuse pour le renflouage du Nautilus. remontant dans le nord-ouest. à travers une grande quantité d’îles et d’îlots peu connus. . Ils examinaient la situation du navire. Vers le sud et l’est se montraient déjà quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. quand. voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux corvettes de Dumont d’Urville. un choc me renversa. il se dirigea vers l’île Gueboroar.franchement. Le Nautilus s’approcha de cette île que je vois encore avec sa remarquable lisière de pendanus.

monsieur le professeur.Je réfléchissais ainsi. un incident. — Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l’Océan. — Mais un incident. si vous ne pouvez délester le Nautilus – ce qui me paraît impossible je ne vois pas comment il sera renfloué. Puis il dit : « D’ailleurs. vous avez raison. je serai bien étonné si ce complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d’eau. C’était me dire assez clairement que rien ne le forcerait jamais à remettre les pieds sur un continent. au détroit de Torrès. — Cependant. le Nautilus s’est échoué au moment de la pleine mer. repris-je sans relever la tournure ironique de cette phrase. et. me répondit-il.194 - . ne paraissant ni ému ni contrarié. et dans cinq jours la pleine lune. répondit le capitaine Nemo. toujours maître de lui. quand le capitaine. le Nautilus n’est pas en perdition. Or. — Non. répliquai-je. on trouve encore une différence d’un mètre et demi entre le niveau des hautes et basses mers. et je ne désire pas me priver si vite de l’honneur de votre compagnie. et fit un geste négatif. mais. froid et calme. Or. monsieur Aronnax. et ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu’à lui seul. qui vous obligera peut-être à redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez ! » Le capitaine Nemo me regarda d’un air singulier. capitaine Nemo. Notre voyage ne fait que commencer. s’approcha : « Un accident ? lui dis-je. les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique. C’est aujourd’hui le 4 janvier. » .

le conseil de fuir pourrait être opportun si nous étions en vue des côtes de l’Angleterre ou de la Provence. suivi de son second.Ceci dit. qui vint à moi après le départ du capitaine. Eh bien. « Monsieur. nous attendrons tranquillement la marée du 9.195 - . car il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot. — Tout simplement ? — Tout simplement. répondis-je. il ne bougeait plus et demeurait immobile. ami Ned. Je pense donc que le moment est venu de fausser compagnie au capitaine Nemo. — Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large. — Ami Ned. je ne désespère pas comme vous de ce vaillant Nautilus. « Eh bien. D’ailleurs. répliqua-t-il. comme si les polypes coralliens l’eussent déjà maçonné dans leur indestructible ciment. Le Canadien regarda Conseil. et tout faire pour se déhaler ? Puisque la marée suffira ! » répondit simplement Conseil. Quant au bâtiment. et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir sur les marées du Pacifique. le capitaine Nemo. vous pouvez me croire quand je vous dis que ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. puis il haussa les épaules. redescendit à l’intérieur du Nautilus. mettre sa machine sur ses chaînes. C’était le marin qui parlait en lui. monsieur ? me dit Ned Land. Il n’est bon qu’à vendre au poids. mais dans les parages de la .

Voilà une île. c’est autre chose. Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. le capitaine Nemo m’accorda la permission que je lui demandais. et que Ned Land serait seul chargé de diriger l’embarcation. si le Nautilus ne parvient pas à se relever.196 - . Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous transporter à terre. et il le fit avec beaucoup de grâce et d’empressement. auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents. dit Conseil. Mieux valait être prisonnier à bord du Nautilus. des animaux terrestres. Sur cette île. et ce n’était qu’un jeu pour le Canadien de . et je me range à son avis. — Mais ne saurait-on tâter. ne fût-ce que pour ne pas perdre l’habitude de fouler du pied les parties solides de notre planète ? — Je peux le lui demander. dit Conseil. Sous ces arbres. la terre se trouvait à deux milles au plus. — Ici. de ce terrain ? reprit Ned Land. sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. D’ailleurs. et je n’aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter. mais il refusera. Mais une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été très périlleuse.Papouasie. répondis-je. au moins. Je pensai même qu’aucun homme de l’équipage ne nous serait donné. — Que monsieur se risque. » A ma grande surprise. ce que je regarderais comme un événement grave. et nous saurons à quoi nous en tenir sur l’amabilité du capitaine. il y a des arbres. des porteurs de côtelettes et de roastbeefs. Je ne cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. l’ami Ned a raison. que de tomber entre les mains des naturels de la Papouasie. et il sera toujours temps d’en venir à cette extrémité.

A huit heures. mais il ne faut pas en abuser. La mer était assez calme. . — Bon ! monsieur Aronnax. — Il reste à savoir. Une petite brise soufflait de terre. Ned Land ne pouvait contenir sa joie. et un morceau de fraîche venaison. C’était un prisonnier échappé de sa prison. variera agréablement notre ordinaire. déponté. nous débordions du Nautilus. si ces forêts sont giboyeuses. Le lendemain. nous allons donc manger de la viande. grillé sur des charbons ardents. répondit le Canadien. et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient entre eux. et nous n’avions plus qu’à y prendre place. 5 janvier. et si le gibier n’y est pas de telle taille qu’il puisse lui-même chasser le chasseur. — Gourmand ! répondait Conseil. armés de fusils et de haches. Deux hommes suffirent à cette opération. Les avirons étaient dans l’embarcation. Conseil et moi. fut arraché de son alvéole et lancé à la mer du haut de la plate-forme. « De la viande ! répétait-il. nous nagions vigoureusement. par exemple ! Je ne dis pas que le poisson ne soit une bonne chose. et il ne songeait guère qu’il lui faudrait y rentrer. le canot. placés aux avirons. dont les dents semblaient être affûtées comme un tranchant de hache.conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si fatales aux grands navires. Le canot se maniait bien et filait rapidement. il m’en fait venir l’eau à la bouche. dis-je. et quelle viande ! Du véritable gibier ! Pas de pain.197 - .

et nagez ferme ! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de ma façon. les « passagers du Nautilus ». répondit le Canadien.mais je mangerai du tigre. tout animal à quatre pattes sans plumes. après avoir heureusement franchi l’anneau coralligène qui entourait l’île de Gueboroar. mais certains lits de torrents desséchés. Ned Land essayait le sol du pied. répondit Conseil. monsieur Aronnax. les prisonniers de son commandant. sera salué de mon premier coup de fusil. ou à deux pattes avec plumes. » A huit heures et demie. En quelques minutes. comme pour en prendre possession. Il n’y avait pourtant que deux mois que nous étions. démontraient que cette île était due à une formation primordiale. — Quel qu’il soit. semés de débris granitiques. suivant l’expression du capitaine Nemo. le canot du Nautilus venait s’échouer doucement sur une grève de sable. — Bon ! répondis-je. s’il n’y a pas d’autre quadrupède dans cette île. nous fûmes à une portée de fusil de la côte. — L’ami Ned est inquiétant. c’est-à-dire. reprit Ned Land. Tout l’horizon se cachait derrière un rideau de . en réalité. Le sol était presque entièrement madréporique. voilà les imprudences de maître Land qui vont recommencer ! — N’ayez pas peur.198 - . XXI QUELQUES JOURS À TERRE Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. de l’aloyau de tigre.

des ficus. Mais. le Canadien abandonna l’agréable pour l’utile. — Un mot seulement. des casuarinas. au pied de leur stype gigantesque. vrais hamacs naturels que berçait une brise légère.199 - . — Et je ne pense pas. mais avant d’en remplir le canot. « Excellent ! disait Ned Land. abattit quelques-uns de ses fruits. et sous l’abri de leur voûte verdoyante. dit le Canadien. C’étaient des mimosas.forêts admirables. — Exquis ! répondait Conseil. sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore papouasienne. dis-je au harponneur qui se disposait à ravager un autre cocotier. répondis-je. Il aperçut un cocotier. maître Land. croissaient des orchidées des légumineuses et des fougères. des teks. il me paraît sage de reconnaître si l’île ne produit pas quelque substance non . mais il n’y voudra pas goûter ! — Tant pis pour lui ! dit Conseil. le coco est une bonne chose. nous mangeâmes leur amande. dont la taille atteignait parfois deux cents pieds. avec une satisfaction qui protestait contre l’ordinaire du Nautilus. Des arbres énormes. se reliaient l’un à l’autre par des guirlandes de lianes. et nous bûmes leur lait. les brisa. que votre Nemo s’oppose à ce que nous introduisions une cargaison de cocos à son bord ? — Je ne le crois pas. des palmiers. — Et tant mieux pour nous ! riposta Ned Land. des hibiscus. mélangés à profusion. des pendanus. Il en restera davantage.

Vous. répondit le Canadien. l’autre pour les légumes. je commence à comprendre les charmes de l’anthropophagie ! — Ned ! Ned ! que dites-vous là ! répliqua Conseil. et la troisième pour la venaison. — Ma foi. cependant. mais ayons l’œil aux aguets. — Monsieur a raison. et je propose de réserver trois places dans notre embarcation.200 - . anthropophage ! Mais je ne serai plus en sûreté près de vous. je vous aime beaucoup. repris-je.moins utile. Quoique l’île paraisse inhabitée. répondit Conseil. — Je ne m’y fie pas. mais pas assez pour vous manger sans nécessité. moi qui partage votre cabine ! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré ? — Ami Conseil. elle pourrait renfermer. monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique pour le servir. Des légumes frais seraient bien reçus à l’office du Nautilus. — Continuons donc notre excursion. riposta le Canadien. répondit Conseil. quelques individus qui seraient moins difficiles que nous sur la nature du gibier ! — Hé ! hé ! fit Ned Land. l’un de ces matins. En chasse ! Il faut absolument abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale. » . ou bien. — Eh bien ! Ned ! s’écria Conseil. avec un mouvement de mâchoire très significatif. — Conseil. l’une pour les fruits. il ne faut désespérer de rien. dont je n’ai pas encore entrevu le plus mince échantillon.

donne des fruits pendant huit mois de l’année. sans exiger aucune culture. goûtez à votre aise. « Monsieur. et qui. et l’un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un aliment précieux qui manquait à bord. Ned Land les connaissait bien. ces fruits. Nous sommes ici pour faire des expériences. désignait suffisamment aux yeux d’un naturaliste cet « artocarpus » qui a été très heureusement naturalisé aux îles Mascareignes. nous pénétrions sous les sombres voûtes de la forêt. ami Ned. larges d’un décimètre. Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles. et il n’y put tenir plus longtemps. Il en avait déjà mangé pendant ses nombreux voyages. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs. faisons-les. gracieusement arrondie et formée de grandes feuilles multilobées. et j’y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines. répondit le Canadien. et pourvus extérieurement de rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont la nature a gratifie les régions auxquelles le blé manque. et pendant deux heures. Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds.Tandis que s’échangeaient ces divers propos. que je meure si je ne goûte pas un peu de cette pâte de l’arbre à pain ! — Goûtez.201 - . De sa masse de verdure se détachaient de gros fruits globuleux. très abondant dans l’île Gueboroar. Sa cime. nous la parcourûmes en tous sens. — Ce ne sera pas long ». me dit-il. . et il savait préparer leur substance comestible. Je veux parler de l’arbre à pain. qui porte en malais le nom de « Rima ».

Conseil en apporta une douzaine à Ned Land.202 - . Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. la partie des fruits exposée au feu fut complètement charbonnée. Il faut l’avouer. préparez-vous à absorber une chose succulente. Vous n’en avez jamais mange. — Eh bien. n’attendaient que le moment d’être cueillis. et leur peau épaisse recouvrait une pulpe blanche. il alluma un feu de bois mort qui pétilla joyeusement. monsieur ? — Non. qui les plaça sur un feu de charbons. comme ce pain est bon ! — Surtout quand on en est privé depuis longtemps. il répétait toujours : « Vous verrez. armé d’une lentille. D’autres. Conseil et moi. Quelques-uns n’avaient pas encore atteint un degré suffisant de maturité. Si vous n’y revenez pas. mais peu fibreuse. C’est une pâtisserie délicate. nous choisissions les meilleurs fruits de l’artocarpus.Et. ce pain était excellent. . Ned. monsieur. dont la saveur rappelait celle de l’artichaut. jaunâtres et gélatineux. et j’en mangeai avec grand plaisir. — Ce n’est même plus du pain. après les avoir coupés en tranches épaisses. ajouta le Canadien. en très grand nombre. dit Conseil. je ne suis plus le roi des harponneurs ! » Au bout de quelques minutes. et ce faisant. Pendant ce temps. sorte de mie tendre. A l’intérieur apparaissait une pâte blanche.

une telle pâte ne peut se garder fraîche. maître Ned. — Si. que. — Par exemple. monsieur le professeur. . d’ailleurs. et malgré sa saveur un peu acide. des mangues savoureuses. nous nous mîmes en route pour compléter ce dîner « terrestre ». Lorsque je voudrai l’employer. — Alors. qui leur ont donné le nom de « pisang ». Ces produits délicieux de la zone torride mûrissent pendant toute l’année. — En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera indéfiniment et sans se corrompre. Conseil. mais moi. il n’y avait pas lieu de regretter. vous la trouverez excellente. il y manque quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes ! Cherchons les fruits et les légumes. nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est très accusé..« Malheureusement.203 - . vers midi. » Lorsque notre récolte fut terminée. les mangent sans les faire cuire. dis-je. répondit le Canadien. Mais cette récolte prit une grande partie de notre temps. Vous parlez là comme un naturaliste. faites une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.. — Et comment les préparerez-vous ? demandai-je au Canadien. je vois qu’il ne manque rien à ce pain. nous avions fait une ample provision de bananes. monsieur ! s’écria Ned Land. Nos recherches ne furent pas vaines. et des ananas d’un grosseur invraisemblable. et. et il me paraît inutile d’en faire une provision pour le bord. Avec ces bananes. je la ferai cuire à la cuisine du bord. et les Malais. je vais agir comme un boulanger.

— Quoi ! vous vous plaignez ? — Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas. . Mais le potage ? mais le rôti ? — En effet. ce sera dans un autre.Conseil observait toujours Ned.. dis-je. il ne vous manque plus rien. Je propose même de revenir au canot. Le harponneur marchait en avant. car il ne faut pas trop s’éloigner. — Monsieur. répondit Ned. — Nous devons être de retour avant la nuit.204 - . et. si ce n’est pas en cet endroit. Ned nous avait promis des côtelettes qui me semblent fort problématiques.. il glanait d’une main sûre d’excellents fruits qui devaient compléter sa provision. — Quoi ! déjà ! s’écria Ned. Patience ! Nous finirons bien par rencontrer quelque animal de plume ou de poil. mais elle n’est même pas commencée. c’est un dessert. ajouta Conseil. ami Ned ? — Hum ! fit le Canadien. pendant sa promenade à travers la forêt. répondit le Canadien. dis-je. ce sera demain. C’est la fin d’un repas. demanda Conseil. « Enfin. non seulement la chasse n’est pas finie. et. — Et si ce n’est pas aujourd’hui. — Mais quelle heure est-il donc ? demanda le Canadien.

répondit Conseil.— Deux heures. Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. épaisse d’un pouce. Cette . Il prit sa hache. — En route ». C’étaient des sagoutiers. et d’ignames d’une qualité supérieure. Je le regardai faire plutôt avec les yeux d’un naturaliste qu’avec les yeux d’un homme affamé. Mais le sort le favorisa. et nous complétâmes notre récolte en faisant une razzia de chouxpalmistes qu’il fallut cueillir à la cime des arbres. au moins. Au moment de s’embarquer. hauts de vingt-cinq à trente pieds. Ned Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. et la maniant avec une grande vigueur. il eut bientôt couché sur le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes. de petits haricots que je reconnus pour être les « abrou » des Malais. répondit Conseil. végétaux qui croissent sans culture. comme les mûriers. Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. que mastiquait une sorte de farine gommeuse. se reproduisant. par leurs rejetons et leurs graines. Nous revînmes donc à travers la forêt. Il commença par enlever à chaque tronc une bande d’écorce.205 - . Ces arbres. qui recouvrait un réseau de fibres allongées formant d’inextricables nœuds. qui appartenaient à l’espèce des palmiers. — Comme le temps passe sur ce sol ferme ! s’écria maître Ned Land avec un soupir de regret. il aperçut plusieurs arbres. Cependant. sont justement comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie. aussi précieux que l’artocarpus.

206 - . il gagna la haute plaine que bordaient d’admirables forêts. de couper ces troncs par morceaux. Leur circonspection me prouva que ces volatiles savaient à quoi . Le canot était resté le long du bord. Nous résolûmes de retourner à l’île Gueboroar. L’énorme cylindre de tôle semblait désert. Pas un bruit à l’intérieur. nous étions en route. une demi-heure après. et désirait visiter une autre partie de la forêt. à la place même où nous l’avions laissé. et. pensant qu’il valait mieux s’en rapporter à l’instinct du Canadien. nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes menaçaient de nous distancer. Ned Land remonta la côte vers l’ouest. c’était le sagou. se réservant d’en extraire plus tard la farine. pour le moment. enlevée par le flot qui portait à terre.farine. Personne ne parut à notre arrivée. puis. et. rien de nouveau à bord. Je mangeai. à cinq heures du soir. J’y trouvai mon souper prêt. nous quittions le rivage de l’île. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au point de vue du chasseur. Nous débarquâmes. passant à gué quelques lits de torrents. Le lendemain. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d’eau. substance comestible qui sert principalement à l’alimentation des populations mélanésiennes. nous accostions le Nautilus. Ned Land se contenta. mais ils ne se laissaient pas approcher. Les provisions embarquées. Au lever du soleil. pas un signe de vie. et de la laisser durcir dans des moules. comme il eût fait de bois à brûler. puis je m’endormis. de la passer dans une étoffe afin de la séparer de ses ligaments fibreux. je descendis à ma chambre. Enfin. chargés de toutes nos richesses. d’en faire évaporer l’humidité au soleil. L’embarcation. atteignit l’île en peu d’instants. 6 janvier.

ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs. répliqua Conseil.s’en tenir sur des bipèdes de notre espèce. répondit gravement Ned. vaut son coup de fourchette. des êtres humains la fréquentaient. tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche. — Point. — Et j’ajouterai. et de toute une variété de volatiles charmants. un oiseau particulier à ces terres. convenablement préparé. car je ne vois là que de simples perroquets. au milieu de kalaos au vol bruyant. que cet oiseau. . Après avoir traversé une assez grasse prairie. « Ce ne sont encore que des oiseaux. mais généralement peu comestibles. manquait à cette collection. et j’en conclus que. de graves kakatouas. et qui n’a jamais dépassé la limite des îles d’Arrou et des îles des Papouas. le perroquet est le faisan de ceux qui n’ont pas autre chose à manger. dis-je. du moins. — Ami Conseil. n’attendant qu’une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment. nous arrivâmes à la lisière d’un petit bois qu’animaient le chant et le vol d’un grand nombre d’oiseaux. de papouas peints des plus fines nuances de l’azur. Mais le sort me réservait de l’admirer avant peu. dit Conseil.207 - . sous l’épais feuillage de ce bois. » En effet. tandis que des loris d’un rouge éclatant passaient comme un morceau d’étamine emporté par la brise. si l’île n’était pas habitée. — Mais il y en a qui se mangent ! répondit le harponneur. Cependant. qui semblaient méditer quelque problème philosophique. ami Ned.

qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois. divers moyens que nous ne pouvions employer. section des clystomores. la grâce de leurs courbes aériennes. Vers onze heures du matin.208 - . Leur vol ondulé. Je vis alors s’enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger contre le vent. nous étions réduits à les tirer au vol.Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur. je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale ! — On essayera. Tantôt ils s’en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. et nous n’avions . » Les Malais. — Je ne crois pas. répondit Conseil. Néanmoins. maître Land. attiraient et charmaient le regard. le premier plan des montagnes qui forment le centre de l’île était franchi. nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons. monsieur le professeur. « Des oiseaux de paradis ! m’écriai-je. Ils vont même jusqu’à empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l’habitude de boire. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de préférence. Et en effet. ont. pour les prendre. — Ordre des passereaux. ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. le chatoiement de leurs couleurs. Quant à nous. — Famille des perdreaux ? demanda Ned Land. nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions. Je n’eus pas de peine à les reconnaître. quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil.

— Un gibier à quatre pattes. Aussi. dont ils ont l’habitude de se gaver. dit Conseil. — Continuons donc la chasse. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche. Ned. et revint à moi. à sa grande surprise. nous avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Tous ces pigeons ne sont que hors-d’œuvre et amusettes de la bouche. se baissa soudain. mais en revenant vers la mer. répondit Ned Land.encore rien tué. lorsque Conseil. le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu’aux os et déclarés excellents. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes. poussa un cri de triomphe. « C’est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes. parfume leur chair et en fait un manger délicieux. et ils avaient eu tort. répondit Conseil. » C’était un avis sensé. et il fut suivi. Les chasseurs s’étaient fiés au produit de leur chasse. fit un coup double et assura le déjeuner. qui. La faim nous aiguillonnait. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient. Après une heure de marche. si je n’attrape pas un paradisier. . et je pense qu’il vaut mieux regagner la région des forêts. rapportant un magnifique paradisier. lestement plumés et suspendus à une brochette. rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Ned. Il abattit un pigeon blanc et un ramier. monsieur Aronnax. — Et maintenant. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Puis.209 - . La muscade. Conseil. Très heureusement. et véritablement. tant que je n’aurai pas tué un animal à côtelettes. je ne serai pas content ! — Ni moi. Ned prépara des fruits de l’artocarpus. je désespérais de les atteindre. qui marchait en avant. que vous manque-t-il ? demandai-je au Canadien.

ami Ned. Prendre un de ces oiseaux vivants. j’examinais le curieux oiseau. Le paradisier. — Mais non. et le prendre à la main ! — Si monsieur veut l’examiner de près. et petits aussi. Sa tête était relativement petite. Il ne pouvait voler. voyez les monstrueux effets de l’intempérance ! — Mille diables ! riposta le Canadien.210 - . C’était le paradisier « grand-émeraude ». mon garçon. m’écriai-je. ivre des muscades qu’il dévorait sous le muscadier où je l’ai pris. monsieur. Il mesurait trois décimètres de longueur. . ce n’est pas la peine de me le reprocher ! » Cependant. Conseil ne se trompait pas. Il marchait à peine. répondit Conseil. l’un des plus rares. Mais il offrait une admirable réunion de nuances. était réduit à l’impuissance. enivré par le suc capiteux. Tu as fait là un coup de maître. Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l’on compte en Papouasie et dans les îles voisines. ses yeux placés près de l’ouverture du bec. — Ivre ? — Oui. — Et pourquoi.« Ah ! bravo ! Conseil. et je le laissai cuver ses muscades. — Monsieur est bien bon. Voyez. Mais cela m’inquiéta peu. il verra que je n’ai pas eu grand mérite. pour ce que j’ai bu de gin depuis deux mois. Conseil ? — Parce que cet oiseau est ivre comme une caille. étant jaune de bec.

Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des paradisiers. du ton d’un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l’art. pendant la mousson d’est. Conseil. — Très rare. d’une finesse admirable. jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou. et que les naturalistes ont appelées plumes subalaires. Puis ils teignent la suture. et ils expédient aux muséums et aux amateurs d’Europe ces produits de leur singulière industrie. qui n’en possède pas un seul vivant. perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue. brun marron au ventre et à la poitrine. et surtout très difficile à prendre vivant. — Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ? — Parfaitement. — Quoi ! s’écria Conseil. . couleur d’émeraude à la gorge. Les paradisiers. « C’est donc bien rare ? demanda le Canadien. Deux filets cornés et duveteux s’élevaient au-dessus de sa queue. ces oiseaux sont encore l’objet d’un important trafic. et qu’ils adaptent adroitement à quelque pauvre perruche préalablement mutilée.brun de pieds et d’ongles. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles. noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités.211 - . Aussi. Et même morts. mon brave compagnon. ils vernissent l’oiseau. on fait de faux oiseaux de paradis ? — Oui. que prolongeaient de longues plumes très légères. et ils complétaient l’ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1’ » oiseau du soleil ». afin d’en faire don au Jardin des Plantes. les naturels ont-ils imaginé d’en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants.

— Bon ! fit Ned Land. ce sont toujours ses plumes. Heureusement. aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d’une douzaine de ces intéressants marsupiaux. touché par la balle électrique. . s’il n’avait pas tant parlé. après en avoir retiré une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir. En effet. Ned Land se montra très glorieux de son coup de fusil. le Canadien. Mais ces animaux ne s’enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les arrêter dans leur course. était tombé raide mort. Le Canadien le dépouilla et le vida proprement. « Ah ! monsieur le professeur. qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de Conseil. battant les buissons. s’écria Ned Land que la rage du chasseur prenait à la tête. quel gibier excellent. Puis. cuit à l’étuvée surtout ! Quel approvisionnement pour le Nautilus ! Deux ! trois ! cinq à terre ! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair. et tant que l’objet n’est pas destiné à être mangé. je n’y vois pas grand mal ! » Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier. qui s’enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques. Le cochon. vers deux heures. et que ces imbéciles du bord n’en auront pas miette ! » Je crois que. Ned Land abattit un magnifique cochon des bois. firent lever une troupe de kangaroos. de ceux que les naturels appellent « bari-outang ». qui forment le premier ordre des mammifères aplacentaires – nous dit Conseil. les deux amis. ceux du chasseur canadien ne l’étaient pas encore. L’animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède. et il fut bien reçu. dans l’excès de sa joie. cette chasse fut reprise.212 - . si ce n’est pas l’oiseau.

et la liqueur fermentée de certaines noix de cocos. Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée. . Mais je m’aperçois que je marche sur les traces du Canadien. le dîner fut excellent. comme j’ai pardonné à maître Land. Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l’atmosphère ! . s’occupa de la grande affaire du dîner.. nous mirent en joie. Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. quelques mangues. grillées sur des charbons. et dont la vélocité est extrême . Ned Land. mais s’ils sont de médiocre grosseur. C’était une espèce de ces « kangaroos-lapins ». une demi-douzaine d’ananas. Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n’avaient pas toute la netteté désirable. « Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus ? dit Conseil. semblable à un long écueil. Le Nautilus. Mais il comptait sans les événements. et pour les mêmes motifs ! Enfin.213 - . La pâte de sagou. qui gîtent habituellement dans le creux des arbres. A six heures du soir.Ces animaux étaient de petite taille. nous avions regagné la plage. Notre canot était échoué à sa place habituelle. la chair la plus estimée. émergeait des flots à deux milles du rivage. Il s’entendait admirablement à toute cette cuisine.. qu’il voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Les côtelettes de « bari-outang ». du moins. le pain de l’artocarpus. sans plus tarder. Me voici en extase devant une grillade de porc frais ! Que l’on me pardonne. ils fournissent.

dit Conseil. armés d’arcs et de frondes. . ce sont des sauvages. à cent pas à peine. XXII LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO Nous avions regardé du côté de la forêt. Notre canot était échoué à dix toises de nous.Si nous n’y retournions jamais ? » ajouta Ned Land. « Sont-ce des singes ? s’écria Ned Land. En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds. nous étions prêts à répondre à toute attaque. car une vingtaine de naturels. — Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer. en effet. le fusil à l’épaule. — A peu près. et coupa court à la proposition du harponneur. qui masquait l’horizon de droite.214 - . battre en retraite. ou bien elle mérite le nom d’aérolithe. « Une pierre ne tombe pas du ciel. qui enleva de la main de Conseil une savoureuse cuisse de ramier. sans nous lever. celle de Ned Land achevant son office. Il fallait. Levés tous les trois. ma main s’arrêtant dans son mouvement vers ma bouche. soigneusement arrondie. » Une seconde pierre. répondit Conseil. apparaissaient sur la lisière d’un taillis. donna encore plus de poids à son observation.

215 - . Les pierres et les flèches pleuvaient. Il ne m’entendit pas. Mais non. demeurait absolument désert. mais ils prodiguaient les démonstrations les plus hostiles. Les panneaux étaient ouverts. nous étions sur la grève. que cent sauvages. « Capitaine ! » lui dis-je. nous rentrâmes à l’intérieur du Nautilus. Nous n’avions pas gagné deux encablures. le pousser à la mer. courbé sur son orgue et plongé dans une extase musicale. Je regardais si leur apparition attirerait sur la plate-forme quelques hommes du Nautilus. Après avoir amarré le canot. couché au large. ce fut l’affaire d’un instant. Ned Land n’avait pas voulu abandonner ses provisions. Il frissonna. Eh bien ! avez-vous fait bonne chasse. Je descendis au salon. « Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main. monsieur le professeur ? me dit-il. L’énorme engin. ses kangaroos de l’autre. Vingt minutes plus tard. armer les deux avirons. sans courir. Le capitaine Nemo était là.Les sauvages s’approchaient. et se retournant : « Ah ! c’est vous. En deux minutes. entrèrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. il détalait avec une certaine rapidité. nous montions à bord. d’où s’échappaient quelques accords. Charger le canot des provisions et des armes. son cochon d’un côté. avez-vous herborisé avec succès ? . et malgré l’imminence du danger. hurlant et gesticulant.

qu’ayant mis le pied sur une des terres de ce globe.— Oui. monsieur le professeur.. répondis-je. — Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d’un ton ironique.. — Mais ces naturels sont nombreux. répondis-je.216 - . j’en ai rencontré partout. mais nous avons malheureusement ramené une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant. vous ferez bien de prendre quelques précautions. quand tous . dont les doigts s’étaient replacés sur les touches de l’orgue. monsieur le professeur. si vous ne voulez pas en recevoir à bord du Nautilus. ceux que vous appelez des sauvages ? — Mais. répondit le capitaine Nemo. sont-ils pires que les autres. capitaine. — Pour mon compte. où n’y en a-t-il pas ? Et d’ailleurs. — Monsieur Aronnax. — Tranquillisez-vous. il n’y a pas là de quoi se préoccuper. — Combien en avez-vous compté ? — Une centaine. au moins. — Quels bipèdes ? — Des sauvages. — Eh bien. capitaine. Et vous vous étonnez. vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages. monsieur.

et je m’endormis paisiblement. les panneaux. et fut plongé dans une rêverie que je ne cherchai plus à dissiper. Mon souvenir s’envolait vers la France. et je remarquai qu’il n’en frappait que les touches noires. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant satellite reviendrait après-demain. Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures. il eut oublié ma présence. pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus à son lit de coraux. Mais des feux nombreux. voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage. allumés sur la plage. pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. car l’imperturbable confiance du capitaine me gagnait – tantôt les oubliant. La nuit s’écoula sans mésaventure. La lune resplendissait au milieu des constellations du zénith. sous cette basse latitude. à cette même place. à la seule vue du monstre échoué dans la baie. le Nautilus n’aurait rien à craindre de leurs attaques ! » Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l’instrument. tantôt songeant ces indigènes mais sans les redouter autrement. car. leur eussent offert un accès facile à l’intérieur du Nautilus. La nuit était déjà venue. A six heures du matin – 8 janvier je remontai sur la plateforme. car. Je n’aperçus plus que confusément l’Ile Gueboroar. L’île montra bientôt. à . Je remontai sur la plate-forme. sans doute. le soleil se couche rapidement et sans crépuscule. Les ombres du matin se levaient. attestaient que les naturels ne songeaient pas à la quitter.les indigènes de la Papouasie seraient réunis sur cette plage. ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. restés ouverts. Les Papouas s’effrayaient. je regagnai ma cabine. à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient l’éclairer dans quelques heures. Bientôt.217 - . Vers minuit.

ses sommets ensuite. car il se drapait dans une natte en feuilles de bananiers. profitant de la marée basse. s’étaient avancés sur les têtes de coraux. Entre Européens et sauvages. plus nombreux que la veille – cinq ou six cents peut-être. au nez gros mais non épaté. invitation que je crus devoir décliner. Pendant tout le temps de la marée basse. Certains chefs avaient orné leur cou d’un croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Ces sauvages étaient généralement nus. Je les entendais répéter fréquemment le mot « assai ». il convient que les Européens ripostent et n’attaquent pas. teinte en rouge.218 - . mais je crus qu’il valait mieux attendre des démonstrations véritablement hostiles. Je les distinguai facilement. ces indigènes rôdèrent près du Nautilus. à taille athlétique. Ce devait être un « mado » de haut rang.travers les brumes dissipées. tranchait sur un corps. Presque tous. l’examinait avec attention. armés d’arcs. Les indigènes étaient toujours là. hommes de belle race. pendaient des chapelets en os. habillées. à moins de deux encablures du Nautilus. . assez rapproché du Nautilus. de flèches et de boucliers. qui se trouvait à petite portée . des hanches au genou. Quelques-uns. au front large et élevé. noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille. aux dents blanches. mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Un de ces chefs. ses plages d’abord. portaient à leur épaule une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde lance avec adresse. coupé et distendu. C’étaient bien de véritables Papouas. Leur chevelure laineuse. je remarquai quelques femmes. d’une véritable crinoline d’herbes que soutenait une ceinture végétale. Parmi eux. J’aurais pu facilement abattre cet indigène. dentelée sur ses bords et relevée d’éclatantes couleurs. et à leurs gestes je compris qu’ils m’invitaient à aller à terre.

si. J’appelai donc Conseil qui m’apporta une petite drague le gère. C’était.219 - .Donc. répondit Conseil. à peu près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres. N’ayant rien de mieux à faire. — On peut être anthropophage et brave homme. N’en déplaise à monsieur. — Bon ! Conseil. ils ne me semblent pas très méchants ! — Ce sont pourtant des anthropophages. comme je ne tiens pas à être dévoré. qui laissaient voir à profusion des coquilles. Il était probable qu’ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie proprement dite. la dernière journée que le Nautilus allait passer dans ces parages. dès que les têtes de corail commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. le canot ne quitta pas le bord. « Et ces sauvages ? me demanda Conseil. car le . Cependant. toutefois. Cependant. il flottait à la pleine mer du lendemain. je t’accorde que ce sont d’honnêtes anthropophages. ce jour-là. et qu’ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Mais je vis leur nombre s’accroître considérablement sur la plage. Quant aux sauvages. d’ailleurs. je n’avais pas aperçu une seule pirogue indigène. mon garçon. des zoophytes et des plantes pélagiennes. au grand déplaisir de maître Land qui ne put compléter ses provisions. je me tiendrai sur mes gardes. ils regagnèrent la terre vers onze heures du matin. comme on peut être gourmand et honnête. je songeai à draguer ces belles eaux limpides. même honnêtement. suivant la promesse du capitaine Nemo. Cet adroit Canadien employa son temps à préparer les viandes et farines qu’il avait rapportées de l’île Gueboroar. L’un n’exclut pas l’autre.

il me vit plonger rapidement le bras dans le filet. je devrais dire sur une difformité naturelle.. et son appareil remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires. ordre des pectinibranches. tout d’un coup. et une douzaine de petites tortues qui furent réservées pour l’office du bord. de harpes. et pousser un cri de conchyliologue. de mélanies. des huîtres perlières. je mis la main sur une merveille. . dis-je en montrant l’objet de mon triomphe. Nous prîmes aussi quelques holoturies. genre olive. Et maintenant à l’ouvrage.. c’est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier humain.220 - . au moment où je m’y attendais le moins. très surpris. et particulièrement des plus beaux marteaux que j’eusse vu jusqu’à ce jour. — Mais c’est tout simplement une olive porphyre. « Eh ! qu’a donc monsieur ? demanda Conseil. La drague s’emplissait d’oreilles de Midas. classe des gastéropodes. très rare à rencontrer. » Pendant deux heures. embranchement des mollusques. Monsieur a-t-il été mordu ? — Non.commandant du Nautilus ne paraît prendre aucune précaution. mon garçon. notre pêche fut activement conduite. mais sans rapporter aucune rareté. Mais. j’eusse volontiers payé d’un doigt ma découverte ! — Quelle découverte ? — Cette coquille. quand. Conseil venait de donner un coup de drague. et cependant. en retirer un coquillage.

Elles sont toutes dextres. mais je n’ai jamais éprouvé une émotion pareille ! » Et il y avait de quoi être ému ! On sait. — Oui. nous étions donc plongés dans la contemplation de notre trésor. mais au lieu d’être enroulée de droite à gauche. Or. .221 - . comme l’ont fait observer les naturalistes.— Oui. L’homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche. etc. le cœur palpitant. à de rares exceptions. Les astres et leurs satellites. Conseil. c’est une coquille sénestre ! — Une coquille sénestre ! répétait Conseil. mon garçon. conséquemment. que la dextrosité est une loi de nature. par hasard. leur spire est sénestre. la nature a généralement suivi cette loi pour l’enroulement de ses coquilles. malencontreusement lancée par un indigène. dit Conseil en prenant la précieuse coquille d’une main tremblante. Conseil et moi. . ses instruments et ses appareils. et quand. ressorts de montres. sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. vint briser le précieux objet dans la main de Conseil. — Regarde sa spire ! — Ah ! monsieur peut m’en croire. les amateurs les payent au poids de l’or. en effet. et. cette olive tourne de gauche à droite ! — Est-il possible ! s’écria Conseil. serrures. se meuvent de droite à gauche. quand une pierre. dans leur mouvement de translation et de rotation. et je me promettais bien d’en enrichir le Muséum. escaliers.

Cependant. « Conseil. Le voyant immobile. — Ah ! le gueux ! s’écria Conseil. Elles étaient manœuvrées par d’adroits pagayeurs à demi nus. sans les roulements du tonnerre. c’était précisément cette familiarité qu’il fallait empêcher. Conseil ! — Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé l’attaque ? — Une coquille ne vaut pas la vie d’un homme ! lui dis-je. s’équilibraient au moyen d’un double balancier en bambous qui flottait à la surface de l’eau. bien combinées pour la marche. La foudre. car ils s’en étaient d’abord tenus à distance respectueuse. et nous ne nous en étions pas aperçus. creusées dans des troncs d’arbre. sans cheminée. que devaient-ils en penser ? Rien de bon. et visa un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. . Mais ce long cylindre de fer allongé dans la baie. et je ne les vis pas s’avancer sans inquiétude. ne pouvaient produire qu’un effet médiocre sur ces indigènes. Ces pirogues. et cherchaient à se familiariser avec lui. Or. Cependant. Je voulus l’arrêter. C’était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les Européens. longues. la situation avait changé depuis quelques instants. mais son coup partit et brisa le bracelet d’amulettes qui pendait au bras de l’indigène. qui n’ont de respect que pour les engins bruyants. auxquelles la détonation manquait. m’écriai-je. ils reprenaient peu à peu confiance. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le Naulilus. étroites. sans mâts. Nos armes. j’aurais mieux aimé qu’il m’eût cassé l’épaule ! » Conseil était sincère.Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil. mais je ne fus pas de son avis.222 - . et qu’ils connaissaient leurs navires.

Je n’y trouvai personne. ils sont venus avec leurs pirogues ? — Oui. — Eh bien. Je descendis au salon. non dans le bruit. Je me hasardai à frapper à la porte qui s’ouvrait sur la chambre du capitaine. et je trouvai le capitaine Nemo plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne manquaient pas. « Je vous dérange ? dis-je par politesse. — En effet. J’entrai. les pirogues s’approchèrent plus près du Nautilus. .effraierait peu les hommes. En ce moment.223 - . Un « entrez » me répondit. Les pirogues des naturels nous entourent. et une nuée de flèches s’abattit sur lui. et. monsieur Aronnax. et peut-être une grêle empoisonnée ! — Il faut prévenir le capitaine Nemo ». monsieur. monsieur. il suffit de fermer les panneaux. — Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo. dis-je en rentrant par le panneau. « Diable ! il grêle ! dit Conseil. nous serons certainement assaillis par plusieurs centaines de sauvages. bien que le danger soit dans l’éclair. mais je pense que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ? — Très sérieuses. me répondit le capitaine. dans quelques minutes.

après quelques instants. — Or. me dit-il. — Sans contredit.224 - . si à ce moment. j’imagine. il transmit un ordre au poste de l’équipage. il faudra rouvrir les panneaux pour renouveler l’air du Nautilus. les Papouas occupent la plate-forme. Vous ne craignez pas. ce sont de pauvres diables. Je ne vois aucune raison pour les en empêcher.. qu’ils montent. Au fond. dit le capitaine Nemo. mais il existe encore un danger. pressant un bouton électrique. « Voilà qui est fait. je ne vois pas comment vous pourrez les empêcher d’entrer.— Précisément. et je ne veux pas que ma visite à l’île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces malheureux ! » . — Eh bien. capitaine. monsieur. et les panneaux sont fermés. — Lequel. — Rien n’est plus facile ». — Alors. monsieur. vous supposez qu’ils monteront à bord ? — J’en suis certain. Et. ces Papouas. Le canot est en place. et je venais vous dire. monsieur.. puisque notre bâtiment respire à la manière des cétacés. monsieur. que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de votre frégate n’ont pu entamer ? — Non... à pareille heure. monsieur ? — C’est que demain.

sa double tentative au pôle Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe. pour périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son existence. je l’ai fait à l’intérieur de l’Océan. où Dumont d’Urville fut sur le point de se perdre.225 - . à vous autres. me dit le capitaine. précisément échoué dans ce détroit. incessamment ballottées par les ouragans. nous en vînmes à parler de la situation du Nautilus. et je porte cette émotion à son actif. un de vos plus intelligents navigateurs que ce d’Urville ! C’est votre capitaine Cook. sur nos chasses. et plus facilement. Entre autres choses. Français. le capitaine Nemo se montra plus aimable. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises du pôle Sud. enfin ses levés hydrographiques des principales îles de l’Océanie. Il me questionna avec intérêt sur nos excursions à terre. Puis à ce propos : « Ce fut un de vos grands marins. j’allais me retirer . Puis. me dit le capitaine Nemo. Puis. plus complètement que lui. et. ne pouvaient valoir le Nautilus. « Ce que votre d’Urville a fait à la surface des mers. ses voyages de circumnavigation.Cela dit. et véritablement sédentaire au milieu des eaux ! . les coraux de l’Océanie. les cannibales du Pacifique. la carte à la main. le capitaine Nemo semblait ému. L’Astrolabe et la Zélée. mais le capitaine Nemo me retint et m’invita à m’asseoir près de lui. la conversation effleura divers sujets. nous revîmes les travaux du navigateur français. et n’eut pas l’air de comprendre ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. vous figurezvous quelles ont dû être ses suprêmes pensées ! » En parlant ainsi. tranquille cabinet de travail. sans être plus communicatif.

C’était me donner congé. lorsque j’ai eu l’air de croire que son Nautilus était menace par les naturels de la Papouasie.— Cependant. il y a un point de ressemblance entre les corvettes de Dumont d’Urville et le Nautilus. dis-je.. mais mon Nautilus ne court aucun danger.226 - . « Mon garçon. je ne doute pas. — Monsieur n’a pas besoin de mes services ? .. — Capitaine.. la marée le soulèvera paisiblement. — Lequel. qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec le capitaine. ajouta le capitaine Nemo en se levant. et va dormir en paix. — Demain. demain. au jour dit. je ne les entreprendrai pas. capitaine. Là. » Ces paroles prononcées d’un ton très bref. à l’heure dite. le Nautilus flottera et quittera sans avarie le détroit de Torrès. répondis-je. monsieur ? — C’est que le Nautilus s’est échoué comme elles ! — Le Nautilus ne s’est pas échoué. le capitaine m’a répondu très ironiquement. et je rentrai dans ma chambre. je trouvai Conseil. le capitaine Nemo s’inclina légèrement. et il reprendra sa navigation à travers les mers. monsieur. Demain. Je n’ai donc qu’une chose à dire : Aie confiance en lui. et les pénibles travaux. dis-je. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des mers. à deux heures quarante minutes du soir. me répondit froidement le capitaine Nemo. les manœuvres qu’imposa à d’Urville le renflouage de ses corvettes. L’Astrolabe et la Zélée ont failli périr.

Dans dix minutes. Cependant. On ne paraissait faire à bord aucun préparatif de départ. si le capitaine Nemo n’avait point fait une promesse téméraire. je me couchai. bien des mois se passeraient avant qu’il pût quitter son lit de corail. et sans que l’équipage sortît de son inertie habituelle. fonctionnèrent à propos et lancèrent quelques mètres cubes d’oxygène dans l’atmosphère appauvrie du Nautilus. Il ne s’inquiétait pas plus de la présence de ces cannibales que les soldats d’un fort blindé ne se préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage. même un instant. puis. et.. L’air ne fut donc pas renouvelé à l’intérieur. A six heures du matin. chargés à toute occurrence. . mais l’ami Ned confectionne un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! » Je restai seul. quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt sentir dans la coque du bateau. Que fait Ned Land ? — Que monsieur m’excuse. J’entendis grincer sur son bordage les aspérités calcaires du fond corallien. répondit Conseil. le Nautilus serait immédiatement dégagé. mais les réservoirs. Je travaillai dans ma chambre jusqu’à midi. le capitaine Nemo. Les panneaux n’avaient pas été ouverts. La nuit se passa ainsi. le flot devait avoir atteint son maximum de hauteur.227 - . je me rendis au grand salon. La pendule marquait deux heures et demie. je me levai. J’attendis quelque temps encore. mais je dormis assez mal. Sinon.— Non. J’entendais le bruit des sauvages qui piétinaient sur la plateforme en poussant des cris assourdissants. mon ami.. sans avoir vu.

même quand ils sont ouverts. le capitaine Nemo parut dans le salon. répondit tranquillement le capitaine Nemo. haussant légèrement les épaules. — Eh bien ! venez et vous verrez. regardaient quelques hommes de . — Ah ! fis-je. on n’entre pas ainsi par les panneaux du Nautilus. — J’ai donné l’ordre d’ouvrir les panneaux.A deux heures trente-cinq minutes. très intrigués. Ned Land et Conseil. — Ne vont-ils pas pénétrer à l’intérieur du Nautilus ? — Et comment ? — En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir. — Monsieur Aronnax.228 - . — Aucunement. « Vous ne comprenez pas ? me dit-il. » Je me dirigeai vers l’escalier central. dit-il. « Nous allons partir. Là. » Je regardai le capitaine. — Et les Papouas ? — Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo.

Les mantelets furent rabattus extérieurement. les Papouas épouvantés avaient battu en retraite. dès qu’il eut saisi la rampe à deux mains. le Nautilus.229 - . Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la rampe de l’escalier. en ce moment. mais un câble de métal. rejeté en arrière par je ne sais quelle force invisible. Dix eurent le même sort. qui aboutissait à la plate-forme. et cette secousse eût été mortelle. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse. si le capitaine Nemo eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement dire. affolés de terreur. soulevé par les dernières ondulations du flot. tout chargé de l’électricité du bord. Vingt figures horribles apparurent. Mais. poussant des cris affreux et faisant des gambades exorbitantes. Ce n’était plus une rampe. s’enfuit. Conseil était dans l’extase. Je suis foudroyé ! » Ce mot m’expliqua tout. moitié riants. Mais. Son hélice battit les eaux avec une majestueuse lenteur. Ned Land. quitta son lit de corail à cette quarantième minute exactement fixée par le capitaine. qu’entre ses assaillants et lui. « Mille diables ! s’écria-t-il. Cependant. Nous. il avait tendu un réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir. s’élança sur l’escalier. Dix de ses compagnons lui succédèrent. emporté par ses instincts violents. tandis que des cris de rage et d’épouvantables vociférations résonnaient au-dehors. il fut renversé à son tour. nous consolions et frictionnions le malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.l’équipage qui ouvraient les panneaux. Sa vitesse s’accrut peu à .

10 janvier. après avoir donné le mouvement. il abandonna sain et sauf les dangereuses passes du détroit de Torrès. le protégeait encore contre les attaques extérieures. arrivé dans la mer de Timor. et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement. On les protège. et de l’appareil. mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins de trente-cinq milles à l’heure. la lumière au Nautilus. Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique. Aussi. . et les récifs Victoria à tribord. Nous marchions directement vers l’ouest. avait connaissance de l’île de ce nom par 1220 de longitude. XXIII ÆGRI SOMNIA Le jour suivant.peu. le Nautilus reprit sa marche entre deux eaux. et le transformait en une arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé. Les récifs étaient encore nombreux. et relevés sur la carte avec une extrême précision. la chaleur. et sont l’objet d’une vénération particulière. on les gâte. et. Le 13 janvier. La rapidité de son hélice était telle que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter. Le Nautilus évita facilement les brisants de Money à bâbord. le capitaine Nemo. le 11 janvier. c’est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse prétendre. mais plus clairsemés. et. Ces princes se disent fils de crocodiles. placés par 1300 de longitude. nous doublâmes ce cap Wessel. situé par 135° de longitude et l0° de latitude nord. ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières de l’île. Cette île dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée par des radjahs. elle remontait aussitôt à l’ingénieur qui l’avait créé. mon admiration n’avait plus de bornes. naviguant à la surface de l’Océan.230 - . qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie.

où son Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L’avenir devait nous l’apprendre. et malheur à l’étranger qui porte la main sur ces lézards sacrés. et pousser au pôle antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique.on les adule. on les nourrit. que ce soient des sondes thermométriques. A partir de ce point. et. le capitaine Nemo fit d’intéressantes expériences sur les diverses températures de la mer à des couches différentes. le 14 janvier. nous étions au-delà de toutes terres. d’Hibernia. tantôt il nageait au milieu des eaux. très capricieux dans ses allures. Où la fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il vers les côtes de l’Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l’Europe ? Résolutions peu probables de la part d’un homme qui fuyait les continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler le cap de Bonne-Espérance. Pendant cette période du voyage. je ne fis qu’entrevoir cette petite île Rotti. derniers efforts de l’élément solide contre l’élément liquide. Dans les conditions ordinaires. la direction du Nautilus. et dont les femmes ont une réputation de beauté très établie sur les marchés malais. on leur offre des jeunes filles en pâture. s’infléchit vers le sud-ouest. La vitesse du Nautilus fut singulièrement ralentie. Après avoir prolongé les écueils de Cartier. et tantôt il flottait à leur surface. Timor ne fut visible qu’un instant.231 - . qui fait partie du groupe. ces relevés s’obtiennent au moyen d’instruments assez compliqués. dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux. dont les rapports sont au moins douteux. de Seringapatam. Le cap fut mis sur l’océan Indien. à midi. puis le cap Horn. Mais le Nautilus n’eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Également. pendant que le second relevait sa position. de Scott. ou des appareils basés sur la . en latitude.

232 - . avec lequel je me promenais sur la plate-forme. à une profondeur de mille mètres. le capitaine Nemo allait lui-même chercher cette température dans les profondeurs de la mer. le Nautilus atteignit successivement des profondeurs de trois. car. sous toutes les latitudes. Souvent. je tirai un enseignement personnel qui n’avait rien de scientifique. le capitaine Nemo me fit également connaître divers chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités de l’eau dans les principales mers du globe. sept. Était-ce au profit de ces semblables ? Ce n’était pas probable. et ce terme. Je lui répondis négativement. . je ne l’apercevais pas encore. je me demandai dans quel but il faisait ces observations. neuf et dix mille mètres. Au contraire. et le résultat définitif de ces expériences fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés et demi. et j’ajoutai que la science manquait d’observations rigoureuses à ce sujet. Le capitaine Nemo y apportait une véritable passion. Mais c’était admettre que mon étrange voyage aurait un terme. Le capitaine. et son thermomètre. cinq. C’est ainsi que. soit en surchargeant ses réservoirs. mis en communication avec les diverses nappes liquides. un jour ou l’autre. Quoi qu’il en soit. ses travaux devaient périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu’il ne me destinât le résultat de ses expériences.variation de résistance de métaux aux courants électriques. soit en descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés. quatre. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment contrôlés. C’était pendant la matinée du 15 janvier. Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. lui donnait immédiatement et sûrement le degré recherché. De cette communication. me demanda si je connaissais les différentes densités que présentent les eaux de la mer.

il s’aventure dans la Méditerranée ? — Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne. — Vous savez.. C’est un monde à part. puisque le hasard a lié nos deux existences. mais le Nautilus est un monde à part. mais cette densité n’est pas uniforme. un vingt-six millième pour les eaux du Pacifique. si je représente par un la densité de l’eau douce. un trente-millième pour les eaux de la Méditerranée. — Bien. Cependant. monsieur le professeur. Il est aussi étranger à la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil. — Je vous écoute. qui portèrent sur les degrés de .« Je les ai faites. me dit-il. — Ah ! pensai-je. répondis-je. monsieur le professeur. que l’eau de mer est plus dense que l’eau douce. et j’en conclus qu’il nous ramènerait – peut-être avant peu vers des continents plus civilisés. » Décidément. et les secrets de ses savants n’arrivent pas jusqu’à la terre. En effet. le Nautilus ne fuyait pas les mers fréquentées de l’Europe. après quelques instants de silence.233 - . Pendant plusieurs jours. capitaine. je trouve un vingt-huit millième pour les eaux de l’Atlantique. Je pensai que Ned Land apprendrait cette particularité avec une satisfaction très naturelle. je puis vous communiquer le résultat de mes observations. et un vingt-neuf millième pour les eaux de l’Adriatique. ces observations. et je puis en affirmer la certitude. — Vous avez raison. me dit-il.. et l’on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de Jupiter. nos journées se passèrent en expériences de toutes sortes.

et qu’il projetait son éclat électrique dans la masse liquide. nous fûmes alors témoins d’un curieux spectacle. quand le Nautilus se trouva subitement transporté en pleine lumière. Mes compagnons et moi. sur leur transparence. Les panneaux du salon étaient ouverts. ou des . et son hélice immobile le laissait errer au gré des courants. pendant quelques jours. Je supposai que l’équipage s’occupait de réparations intérieures. Je crus d’abord que le fanal avait été rallumé. qui dans cette obscurité devenait éblouissante. une vague obscurité régnait au milieu des eaux. nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de la machine. et dans toutes ces circonstances. dont l’étincellement s’accroissait en glissant sur la coque métallique de l’appareil. et demeurai de nouveau comme isolé à son bord. Le 16 janvier. je ne le revis plus. Je surprenais alors des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses. et après une rapide observation. Je me trompais. comme eussent été des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente. le Nautilus parut s’endormir à quelques mètres seulement au-dessous de la surface des flots. sur leur coloration.salure des eaux à différentes profondeurs. Le Nautilus flottait au milieu d’une couche phosphorescente. Ses appareils électriques ne fonctionnaient pas. et les plus gros poissons ne m’apparaissaient plus que comme des ombres à peine figurées. J’observais l’état de la mer dans ces conditions. et comme le fanal du Nautilus n’était pas en activité.234 - . Elle était produite par des myriades d’animalcules lumineux. Puis. Le ciel orageux et couvert d’épais nuages ne donnait aux premières couches de l’Océan qu’une insuffisante clarté. sur leur électrisation. je reconnus mon erreur. le capitaine Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce envers moi.

des nasons-loups. incessamment charmés par quelque merveille nouvelle. aux pholadesdattes. intelligents précurseurs des ouragans. et cent autres qui zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère. de telle sorte que par opposition. certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné. de noctiluques miliaires. pourvus d’un tentacule filiforme. et dont on a compté jusqu’à vingt-cinq mille dans trente centimètres cubes d’eau. dont toute ombre semblait devoir être bannie. et peut-être du mucus secrète par les poissons. Pendant plusieurs heures. le Nautilus ne ressentait pas sa fureur. le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes. c’était une agglomération infinie d’infusoires pélagiens. Je vis là. . aux astéries. et autres zoophytes phosphorescents. au milieu de ce feu qui ne brûle pas. véritables globules de gelée diaphane.masses métalliques portées au rouge blanc .235 - . des marsouins élégants et rapides. des scomberoïdes-sauteurs. Puis apparurent des poissons plus petits. des balistes variés. Ainsi nous marchions. Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être quelque condition atmosphérique augmentait-elle l’intensité de ce phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots ? Mais. et il se balançait paisiblement au milieu des eaux tranquilles. Et leur lumière était encore doublée par ces lueurs particulières aux méduses. on la sentait vivante ! En effet. imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer. Conseil observait et classait ses zoophytes. et des istiophores longs de trois mètres. infatigables clowns des mers. Non ! ce n’était plus l’irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière. dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. aux aurélies. à cette profondeur de quelques mètres. et notre admiration s’accrut à voir les gros animaux marins s’y jouer comme des salamandres.

à la différence de leur ton et de leurs gestes. J’étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses mesures d’angles horaires. le Nautilus se trouvait par 105° de longitude et 15° de latitude méridionale. faire certaines objections auxquelles le second répondait par des assurances formelles. ses mollusques. que la phrase quotidienne fût prononcée. J’attendais. plus maître de lui. se dirigèrent vers l’horizon. Le temps était menaçant. quand un événement vint nous rappeler à l’étrangeté de notre situation. ses poissons. . munis d’une lunette. suivant la coutume. annonçait une prochaine lutte des éléments. et j’affirme qu’il est facile de devenir un parfait colimaçon. d’ailleurs. Il paraissait. Le 18 janvier. Presque aussitôt. et nous n’imaginions plus qu’il existât une vie différente à la surface du globe terrestre. demeurait froid. la mer dure et houleuse. suivant son habitude. le capitaine resta immobile. Du moins. Celui-ci semblait être en proie à une émotion qu’il voulait vainement contenir. et échangea une dizaine de paroles avec son second. Mais. Pendant quelques minutes. naturelle. Puis. sans quitter le point enfermé dans le champ de son objectif. Le baromètre. cherchait à varier l’ordinaire du bord. Le vent soufflait de l’est en grande brise.ses articulés. elle fut remplacée par une autre phrase non moins incompréhensible. Le capitaine Nemo.236 - . Véritables colimaçons. je le compris ainsi. je vis apparaître le capitaine Nemo. nous étions faits à notre coquille. Donc. cette existence nous paraissait facile. ce jour-là. il abaissa sa lunette. dont les yeux. et je ne les comptais plus. Ned. Les journées s’écoulaient rapidement. qui baissait depuis quelques jours.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément l’horizon. et avant peu. Mais. frappant du pied. Son pas était assuré. Le capitaine Nemo était devant moi. car. Cependant. Que pouvait-il chercher sur cet immense espace ? Le Nautilus se trouvait alors à quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée. la machine. je me disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer. le second attira de nouveau l’attention du capitaine. imprima à l’hélice une rotation plus rapide. De mon côté. contrastant avec son chef par son agitation nerveuse. ses . et les bras croisés sur la poitrine. Son corps raide. Ses dents se découvraient à demi.237 - . accroissant sa puissance propulsive. mon œil ne s’était pas encore appliqué à l’oculaire. Son œil. mais je ne le reconnus pas. D’ailleurs. le capitaine Nemo se promenait d’une extrémité à l’autre de la plate-forme. ce mystère allait nécessairement s’éclaircir. sans rien apercevoir. Il l’observa longtemps. allant et venant. Je me retournai. Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point indiqué. peut-être sans me voir. En ce moment. très sérieusement intrigué. mais moins régulier que d’habitude. Sa physionomie était transfigurée. 11 s’arrêtait parfois. j’avais soigneusement regardé dans la direction observée. il observait la mer. se dérobait sous son sourcil froncé.Quant à moi. l’appuyant sur la cage du fanal qui formait saillie à l’avant de la plate-forme. brillant d’un feu sombre. Puis. sans me regarder. Le ciel et l’eau se confondaient sur une ligne d’horizon d’une parfaite netteté. sur un ordre du capitaine Nemo. je descendis au salon. que l’instrument me fut vivement arraché des mains. et j’en rapportai une excellente longue-vue dont je me servais ordinairement.

poings fermés, sa tête retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de sa main, avait roulé à ses pieds. Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère ? S’imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j’avais surpris quelque secret interdit aux hôtes du Nautilus ? Non ! cette haine, je n’en étais pas l’objet, car il ne me regardait pas, et son œil restait obstinément fixé sur l’impénétrable point de l’horizon. Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi. « Monsieur Aronnax, me dit-il d’un ton assez impérieux, je réclame de vous l’observation de l’un des engagements qui vous lient à moi. — De quoi s’agit-il, capitaine ? — Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu’au moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté. — Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais puis-je vous adresser une question ? — Aucune, monsieur. » Sur ce mot, je n’avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute résistance eût été impossible.

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Je descendis à la cabine qu’occupaient Ned Land et Conseil, et je leur fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment cette communication fut reçue par le Canadien. D’ailleurs, le temps manqua à toute explication. Quatre hommes de l’équipage attendaient à la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé notre première nuit à bord du Nautilus. Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute réponse. « Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil. Je racontai à mes compagnons ce qui s’était passé. Ils furent aussi étonnés que moi, mais aussi peu avancés. Cependant, j’étais plongé dans un abîme de réflexions, et l’étrange appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma pensée. J’étais incapable d’accoupler deux idées logiques, et je me perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma contention d’esprit par ces paroles de Ned Land : « Tiens ! le déjeuner est servi ! » En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine Nemo avait donné cet ordre en même temps qu’il faisait hâter la marche du Nautilus. « Monsieur me permettra-t-il de recommandation ? me demanda Conseil. — Oui, mon garçon, répondis-je. lui faire une

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— Eh bien ! que monsieur déjeune. C’est prudent, car nous ne savons ce qui peut arriver. — Tu as raison, Conseil. — Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du bord. — Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner avait manqué totalement ! » Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur. Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land, quoi qu’il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner terminé, chacun de nous s’accota dans son coin. En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s’éteignit et nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à s’endormir, et, ce qui m’étonna, Conseil se laissa aller aussi à un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s’imprégner d’une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermèrent malgré moi. J’étais en proie à une hallucination douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n’était donc pas assez de la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil ! J’entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le Nautilus avait-il donc quitté la surface de l’Océan ? Était-il rentré dans la couche immobile des eaux ?
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Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration s’affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein d’hallucinations, s’empara de tout mon être. Puis, les visions disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.

XXIV LE ROYAUME DU CORAIL
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma grande surprise, j’étais dans ma chambre. Mes compagnons. sans doute, avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu’ils s’en fussent aperçus plus que moi. Ce qui s’était passé pendant cette nuit, ils l’ignoraient comme je l’ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère, je ne comptais que sur les hasards de l’avenir. Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre ou prisonnier ? Libre entièrement. J’ouvris la porte, je pris par les coursives, je montai l’escalier central. Les panneaux, fermés la veille, étaient ouverts. J’arrivai sur la plate-forme. Ned Land et Conseil m’y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne savaient rien. Endormis d’un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine. Quant au Nautilus, il nous parut tranquille et mystérieux comme toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée. Rien ne semblait changé à bord. Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte. Le Canadien ne signala rien de nouveau à l’horizon, ni
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voile, ni terre. Une brise d’ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées par le vent, imprimaient à l’appareil un très sensible roulis. Le Nautilus, après avoir renouvelé son air, se maintint à une profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l’habitude, fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le second montait alors sur la plateforme, et la phrase accoutumée retentissait à l’intérieur du navire. Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis que l’impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son mutisme ordinaires. Vers deux heures, j’étais au salon. occupé à classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m’adresser la parole. Je me remis à mon travail, espérant qu’il me donnerait peut-être des explications sur les événements qui avaient marqué la nuit précédente. Il n’en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatiguée ; ses yeux rougis n’avaient pas été rafraîchis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un réel chagrin. Il allait et venait, s’asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l’abandonnait aussitôt. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place. Enfin, il vint vers moi et me dit : « Etes-vous médecin, monsieur Aronnax ? » Je m’attendais si peu à cette demande, que je le regardai quelque temps sans répondre.

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« Etes-vous médecin ? répéta-t-il. Plusieurs de vos collègues ont fait leurs études de médecine, Gratiolet, Moquin-Tandon et autres. — En effet, dis-je, je suis docteur et interne des hôpitaux. J’ai pratiqué pendant plusieurs années avant d’entrer au Muséum. — Bien, monsieur. » Ma réponse avait évidemment satisfait le capitaine Nemo. Mais ne sachant où il en voulait venir, j’attendis de nouvelles questions, me réservant de répondre suivant les circonstances. « Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, consentiriez-vous à donner vos soins à l’un de mes hommes ? — Vous avez un malade ? — Oui. — Je suis prêt à vous suivre. — Venez. » J’avouerai que mon cœur battait. Je ne sais pourquoi je voyais une certaine connexité entre cette maladie d’un homme de l’équipage et les événements de la veille, et ce mystère me préoccupait au moins autant que le malade. Le capitaine Nemo me conduisit à l’arrière du Nautilus, et me fit entrer dans une cabine située près du poste des matelots. Là, sur un lit, reposait un homme d’une quarantaine d’années, à figure énergique, vrai type de l’Anglo-Saxon.
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Je me penchai sur lui. Ce n’était pas seulement un malade, c’était un blessé. Sa tête, emmaillotée de linges sanglants, reposait sur un double oreiller. Je détachai ces linges, et le blessé, regardant de ses grands yeux fixes, me laissa faire, sans proférer une seule plainte. La blessure était horrible. Le crâne, fracassé par un instrument contondant, montrait la cervelle à nu, et la substance cérébrale avait subi une attrition profonde. Des caillots sanguins s’étaient formés dans la masse diffluente, qui affectait une couleur lie de vin. Il y avait eu à la fois contusion et commotion du cerveau. La respiration du malade était lente, et quelques mouvements spasmodiques des muscles agitaient sa face. La phlegmasie cérébrale était complète et entraînait la paralysie du sentiment et du mouvement. Je pris le pouls du blessé. Il était intermittent. Les extrémités du corps se refroidissaient déjà, et je vis que la mort s’approchait, sans qu’il me parût possible de l’enrayer. Après avoir pansé ce malheureux, je rajustai les linges de sa tête, et je me retournai vers le capitaine Nemo. « D’où vient cette blessure ? Lui demandai-je. — Qu’importe ! répondit évasivement le capitaine. Un choc du Nautilus a brisé un des leviers de la machine, qui a frappé cet homme. Mais votre avis sur son état ? » J’hésitais à me prononcer. « Vous pouvez parler, me dit le capitaine. Cet homme n’entend pas le français. » Je regardai une dernière fois le blessé, puis je répondis :

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« Cet homme sera mort dans deux heures. — Rien ne peut le sauver ? — Rien. » La main du capitaine Nemo se crispa, et quelques larmes glissèrent de ses yeux, que je ne croyais pas faits pour pleurer. Pendant quelques instants, j’observai encore ce mourant dont la vie se retirait peu à peu. Sa pâleur s’accroissait encore sous l’éclat électrique qui baignait son lit de mort. Je regardais sa tête intelligente. sillonnée de rides prématurées, que le malheur, la misère peut-être. avaient creusées depuis longtemps. Je cherchais à surprendre le secret de sa vie dans les dernières paroles échappées à ses lèvres ! « Vous pouvez vous retirer, monsieur Aronnax », me dit le capitaine Nemo. Je laissai le capitaine dans la cabine du mourant, et je regagnai ma chambre. très ému de cette scène. Pendant toute la journée, je fus agité de sinistres pressentiments. La nuit, je dormis mal, et, entre mes songes fréquemment interrompus, je crus entendre des soupirs lointains et comme une psalmodie funèbre. Était-ce la prière des morts, murmurée dans cette langue que je ne savais comprendre ? Le lendemain matin, je montai sur le pont. Le capitaine Nemo m’y avait précédé. Dès qu’il m’aperçut. il vint à moi. « Monsieur le professeur, me dit-il, vous conviendrait-il de faire aujourd’hui une excursion sous-marine ? — Avec mes compagnons ? demandai-je.

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— Si cela leur plaît. — Nous sommes à vos ordres, capitaine. — Veuillez donc aller revêtir vos scaphandres. » Du mourant ou du mort il ne fut pas question. Je rejoignis Ned Land et Conseil. Je leur fis connaître la proposition du capitaine Nemo. Conseil s’empressa d’accepter, et, cette fois, le Canadien se montra très disposé à nous suivre. Il était huit heures du matin. A huit heures et demie, nous étions vêtus pour cette nouvelle promenade, et munis des deux appareils d’éclairage et de respiration. La double porte fut ouverte, et, accompagnés du capitaine Nemo que suivaient une douzaine d’hommes de l’équipage, nous prenions pied à une profondeur de dix mètres sur le sol ferme où reposait le Nautilus. Une légère pente aboutissait à un fond accidenté. par quinze brasses de profondeur environ. Ce fond différait complètement de celui que j’avais visité pendant ma première excursion sous les eaux de l’Océan Pacifique. Ici, point de sable fin, point de prairies sous-marines, nulle forêt pélagienne. Je reconnus immédiatement cette région merveilleuse dont, ce jour-là, le capitaine Nemo nous faisait les honneurs. C’était le royaume du corail. Dans l’embranchement des zoophytes et dans la classe des alcyonnaires, on remarque l’ordre des gorgonaires qui renferme les trois groupes des gorgoniens, des isidiens et des coralliens. C’est à ce dernier qu’appartient le corail, curieuse substance qui fut tour à tour classée dans les règnes minéral, végétal et animal. Remède chez les anciens, bijou chez les modernes, ce fut seulement en 1694 que le Marseillais Peysonnel le rangea définitivement dans le règne animal.
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Le corail est un ensemble d’animalcules, réunis sur un polypier de nature cassante et pierreuse. Ces polypes ont un générateur unique qui les a produits par bourgeonnement, et ils possèdent une existence propre, tout en participant à la vie commune. C’est donc une sorte de socialisme naturel. Je connaissais les derniers travaux faits sur ce bizarre zoophyte, qui se minéralise tout en s’arborisant, suivant la très juste observation des naturalistes, et rien ne pouvait être plus intéressant pour moi que de visiter l’une de ces forêts pétrifiées que la nature a plantées au fond des mers. Les appareils Rumhkorff furent mis en activité, et nous suivîmes un banc de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, fermera un jour cette portion de l’océan indien. La route était bordée d’inextricables buissons formés par l’enchevêtrement d’arbrisseaux que couvraient de petites fleurs étoilées à rayons blancs. Seulement, à l’inverse des plantes de la terre, ces arborisations, fixées aux rochers du sol, se dirigeaient toutes de haut en bas. La lumière produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colorées. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l’ondulation des eaux. J’étais tenté de cueillir leurs fraîches corolles ornées de délicats tentacules, les unes nouvellement épanouies, les autres naissant à peine, pendant que de légers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des volées d’oiseaux. Mais, si ma main s’approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animées, aussitôt l’alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs étuis rouges, les fleurs s’évanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux. Le hasard m’avait mis là en présence des plus précieux échantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pêche dans la Méditerranée, sur les côtes de France, d’Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms poétiques de
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les fongies. les astrées. sans se détacher encore de ce rude point de départ ». les tubipores. les unes vertes. après longues discussions. ont définitivement rangées dans le règne végétal. en s’accrochant aux rugueuses aspérités de ces arceaux naturels et aux pendentifs disposés comme des lustres. De véritables taillis pétrifiés et de longues travées d’une architecture fantaisiste s’ouvrirent devant nos pas. ces lianes de la mer.fleur de sang et d’écume de sang que le commerce donne à ses plus beaux produits. toutes parées de nuances et de reflets. nous avions atteint une profondeur de trois cents mètres environ.248 - . Cette précieuse matière. des iris aux ramifications articulées. tandis qu’à nos pieds. souvent mélangée avec d’autres polypiers. formait alors des ensembles compacts et inextricables appelés « macciota ». puis quelques touffes de corallines. les grandes végétations minérales. après deux heures de marche. les énormes arbres pétrifiés. Le corail se vend jusqu’à cinq cents francs le kilogramme. suivant la remarque d’un penseur. les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Enfin. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l’ombre des flots. C’était la forêt immense. « c’est peut-être là le point réel où la vie obscurément se soulève du sommeil de pierre. La lumière de nos serpentins produisait parfois des effets magiques. réunis par des guirlandes d’élégantes plumarias. c’est-à-dire la limite extrême sur laquelle le corail commence à se former. qu’elle piquait de pointes de feu. et en cet endroit. les autres rouges. que les naturalistes. les méandrines. . ni le modeste taillis de basse futaie. Mais. ce n’était plus le buisson isolé. Le capitaine Nemo s’engagea sous une obscure galerie dont la pente douce nous conduisit à une profondeur de cent mètres. les arborisations grandirent. et sur lesquels je remarquai d’admirables spécimens de corail rose. Entre les arbrisseaux coralliens. j’observai d’autres polypes non moins curieux. Mais bientôt les buissons se resserrèrent. Mais là. des mélites. véritables algues encroûtées dans leurs sels calcaires.

Nous regardions. Ned Land et Conseil étaient près de moi. le capitaine Nemo s’était arrêté. et disposées avec une régularité qui trahissait la main de l’homme. pendant de longues heures. en cet endroit. le double domaine de la terre et des eaux ! Cependant. Quel indescriptible spectacle ! Ah ! que ne pouvions-nous communiquer nos sensations ! Pourquoi étions-nous emprisonnés sous ce masque de métal et de verre ! Pourquoi les paroles nous étaient-elles interdites de l’un à l’autre ! Que ne vivions-nous. Nos lampes projetaient sur cet espace une sorte de clarté crépusculaire qui allongeait démesurément les ombres sur le sol. Au milieu de la clairière. Mes compagnons et mol nous suspendîmes notre marche. l’obscurité redevenait profonde. en de certains points. et ne recueillait que de petites étincelles retenues par les vives arêtes du corail. formaient un tapis de fleurs. je vis que ses hommes formaient un demi-cercle autour de leur chef. semé de gemmes éblouissantes. de la vie de ces poissons qui peuplent le liquide élément. j’observai que quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules un objet de forme oblongue. par de légères extumescences encroûtées de dépôts calcaires.les cariophylles. au gré de leur caprice. et. me retournant. et il me vint à la pensée que j’allais assister a une scène étrange. Nous occupions. sur un piédestal de rocs grossièrement entassés. Le centre d’une vaste clairière. peuvent parcourir. En observant le sol. je vis qu’il était gonflé. se dressait une croix de corail. En regardant avec plus d’attention. A la limite de la clairière. . ou plutôt encore de celle de ces amphibies qui. qui étendait ses longs bras qu’on eût dit faits d’un sang pétrifié. entourée par les hautes arborisations de la forêt sousmarine.249 - . du moins.

se rapprochant de la tombe. Le capitaine Nemo. qui formèrent un léger renflement. et bientôt il fut assez profond pour recevoir le corps. descendit dans sa humide tombe. le fer du pic qui étincelait parfois en heurtant quelque silex perdu au fond des eaux. Je compris tout ! Cette clairière c’était un cimetière. Les poissons fuyaient çà et là leur retraite troublée.. au fond de cet inaccessible Océan ! Non ! jamais mon esprit ne fut surexcité à ce point ! Jamais idées plus impressionnantes n’envahirent mon cerceau ! Je ne voulais pas voir ce que voyait mes yeux ! Cependant. J’entendais résonner. sur le sol calcaire... et à quelques pieds de la croix.250 - . cet objet oblong.. . et tous les amis de celui qui les avait aimés s’agenouillèrent dans l’attitude de la prière. s’élargissait. Alors. le capitaine Nemo et ses hommes se redressèrent . enveloppé dans un tissu de byssus blanc. la tombe se creusait lentement.Sur un signe du capitaine Nemo. tous fléchirent encore le genou. Le corps. nous nous étions religieusement inclinés. et tous étendirent leur main en signe de suprême adieu. un de ses hommes s’avança. les bras croisés sur la poitrine. les porteurs s’approchèrent. Le trou s’allongeait. Quand ce fut fait. ce trou. La tombe fut alors recouverte des débris arrachés au sol. une tombe. Mes deux compagnons et moi. le corps de l’homme mort dans la nuit ! Le capitaine Nemo et les siens venaient enterrer leur compagnon dans cette demeure commune. puis. il commença à creuser un trou avec une pioche qu’il détacha de sa ceinture.

répondit le capitaine Nemo. Dès que mes vêtements furent changés. dans ce cimetière de corail ? — Oui. Puis il ajouta : « C’est là notre paisible cimetière. suivant mes prévisions. oubliés de tous. mais non de nous ! Nous creusons la tombe. la funèbre troupe reprit le chemin du Nautilus. et. hors de l’atteinte des requins ! .Alors. Leur traînée lumineuse nous guida jusqu’au Nautilus. A une heure. capitaine. du moins. et les polypes se chargent d’y sceller nos morts pour l’éternité ! » Et cachant d’un geste brusque son visage dans ses mains crispées. Enfin. j’allai m’asseoir près du fanal. Le capitaine Nemo me rejoignit. je remontai sur la plate-forme. et toujours montant. en proie à une terrible obsession d’idées. à quelques centaines de pieds au-dessous de la surface des flots ! — Vos morts y dorment. les feux du bord apparurent.251 - . nous étions de retour. Je me levai et lui dis : « Ainsi. au milieu des taillis. le capitaine essaya vainement de comprimer un sanglot. repassant sous les arceaux de la forêt. — Et il repose maintenant près de ses compagnons. cet homme est mort dans la nuit ? — Oui. monsieur Aronnax. le long des buissons de corail. tranquilles.

répondit gravement le capitaine Nemo. monsieur.252 - . des requins et des hommes ! » .— Oui.

253 - .DEUXIÈME PARTIE .

En effet. las des déceptions de la terre. à mon avis.254 - . mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles terribles représailles. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du Nautilus qu’un de ces savants méconnus qui rendent à l’humanité mépris pour indifférence. cette hypothèse n’expliquait qu’un des cotes du capitaine Nemo. de ces amis. dans la mort aussi bien que dans la vie ! « Nul homme. Toujours cette même défiance. le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous avions été enchaînés dans la prison et le sommeil. . farouche. la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière. tout cela me poussait dans une voie nouvelle.I L'OCÉAN INDIEN Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. envers les sociétés humaines ! Pour moi. pas un des monstres de l’Océan ne viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du Nautilus. Là. Mais. la précaution si violemment prise par le capitaine d’arracher de mes yeux la lunette prête à parcourir l’horizon. implacable. Ainsi donc. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de liberté. au sein de cette mer immense. rivés les uns aux autres. je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient Conseil. La première s’est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a laissé dans mon esprit une impression profonde. et il n’était pas jusqu’à sa tombe qu’il n’eût préparée dans le plus impénétrable de ses abîmes. non plus ! » avait ajouté le capitaine. avait dû se réfugier dans cet inaccessible milieu où ses instincts s’exerçaient librement. la blessure mortelle de cet homme due à un choc inexplicable du Nautilus. C’était encore pour lui un génie incompris qui.

En ce moment. faut-il haïr cet homme ou l’admirer ? Est-ce une victime ou un bourreau ? Et puis. Et cependant. 21 janvier 1868. Il est certain qu’il profitera de la première occasion que le hasard lui offrira. puisque nous n’avons encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique ! Pourtant je sais bien que le Nautilus se rapproche des terres habitées. je voudrais avoir accompli ce tour du monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. ou presque rien. que des prisonniers déguisés sous le nom d’hôtes par un semblant de courtoisie. si quelque chance de salut s’offre à nous. sous la dictée des événements. le curieux. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n’a vu encore. D’ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. pour être franc. j’allumai un cigare. et je dois me borner à écrire. rien n’est évident pour moi. peut-être même les guider. Nous ne sommes que des captifs. quand je devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d’apprendre ! Qu’ai-je découvert jusqu’ici ? Rien. Ned Land n’a pas renoncé à l’espoir de recouvrer sa liberté. Il faudra les suivre. à midi. le second vint prendre la hauteur du soleil. et que. Il sait que s’échapper du Nautilus est impossible. Il me parut évident que cet .255 - . et je suivis l’opération. ce ne sera pas sans une sorte de regret que j’emporterai ce que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères du Nautilus ! Car enfin. Je ferai comme lui sans doute. cette occasion. Mais cette occasion se présentera-t-elle jamais ? L’homme privé par la force de son libre arbitre la désire. mais le savant. avant de l’abandonner à jamais. je n’entrevois encore dans ces ténèbres que des lueurs. la redoute. je voudrais. Je voudrais avoir observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du globe. Aucun engagement d’honneur ne nous enchaîne. il serait cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l’inconnu. Je montai sur la plate-forme. Toutefois. pour ainsi dire. Ce jour-là. Nous ne sommes pas même prisonniers sur parole.

La lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir éclairant. s’il les eût comprises. . pris d’un immense amour de la mer. Ce vide économisait aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l’arc lumineux. Sa lumière.256 - . Nous sillonnions alors les flots de l’océan Indien. Le Nautilus y flottait généralement entre cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques jours. Les panneaux se refermèrent. et la route fut donnée directement à l’ouest. A tout autre que moi. en effet. Mais. mais ces promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans l’air vivifiant de l’Océan. les heures eussent sans doute paru longues et monotones . J’examinai alors l’installation de cet appareil dont la puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme ceux des phares. se produisait dans le vide.homme ne comprenait pas le français. employaient tout mon temps et ne me laissaient pas un moment de lassitude ou d’ennui. ce qui assurait à la fois sa régularité et son intensité. je redescendis au salon. un des matelots du Nautilus cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre première excursion sous-marine à l’île Crespo vint nettoyer les vitres du fanal. car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d’attention. le spectacle de ces riches eaux à travers les vitres du salon. vaste plaine liquide d’une contenance de cinq cent cinquante millions d’hectares. et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. dans ces conditions. qui n’aurait pu les renouveler aisément. et dont les eaux sont si transparentes qu’elles donnent le vertige à qui se penche à leur surface. la lecture des livres de la bibliothèque. Pendant qu’il observait au moyen du sextant. la rédaction de mes mémoires. Lorsque le Nautilus se prépara à reprendre sa marche sousmarine. Économie importante pour le capitaine Nemo. mais il resta impassible et muet. leur usure était presque insensible.

D’ailleurs. lorsqu’on les prit.257 - . dormaient encore dans leur carapace. je me serais bien passé des variantes que Ned Land. et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue. emportés à de longues distances de toutes terres. Pendant quelques jours. s’ingéniait à y apporter. De plus. et dont le plumage blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des ailes. Le régime du bord nous convenait parfaitement. Quelques-uns furent adroitement tués. et.Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. mais leurs œufs formaient un régal excellent. par esprit de protestation. palmipèdes. La chair de ces tortues était généralement médiocre. et qui se reposent sur les flots des fatigues du vol. connu en Provence sous le nom de « Fenouil de mer ». ce madréporaire Dendrophyllée. . oiseaux qui appartiennent à la famille des longipennes. et dont il existait une certaine réserve à bord. à dos bombé. j’aperçus de magnifiques albatros au cri discordant comme un braiement d’âne. ils fournirent un gibier d’eau très acceptable. et pour mon compte. La famille des totipalmes était représentée par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la surface. mouettes ou goélands. et dont l’écaille est très estimée. Les filets du Nautilus rapportèrent plusieurs sortes de tortues marines. nous vîmes une grande quantité d’oiseaux aquatiques. eût fourni avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la toux. gros comme un pigeon. Ces reptiles. préparés d’une certaine façon. à l’abri des animaux marins. qui plongent facilement. du genre caret. Quelquesuns de ces carets. peuvent se maintenir longtemps sous l’eau en fermant la soupape charnue située à l’orifice externe de leur canal nasal. Parmi les grands voiliers. il n’y avait pas même un rhume à craindre. ce phaéton à brins rouges. dans cette température constante. entre autres.

qui s’apprivoisent comme des oiseaux . tantôt la forme d’un solide quadrangulaire. les crustacés. sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue . ils provoquaient toujours notre admiration. Je remarquai plusieurs espèces qu’il ne m’avait pas été donné d’observer jusqu’alors.258 - . Ces poissons. pourvus d’aiguillons formés par la prolongation de leur croûte osseuse. des ovoïdes semblables à un œuf d’un brun noir. à la poitrine blanche. les tatous. et dont je recommande l’acclimatation même dans les eaux douces. comme les tortues. Parmi les triangulaires. Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil certains poissons du genre tétrodons. d’une chair salubre. des pégases volants. quand nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie aquatique.Quant aux poissons. des hippocampes communs à tous les océans . Je citerai aussi des ostracions quadrangulaires. des trigones. longs de sept pouces. puis des dromadaires à grosses bosses en forme de cône. et des électriques. à museau allongé. auxquels leurs nageoires . d’un goût exquis. munis d’aiguillons et pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards . comme échantillons d’autres genres. des spenglériens au dos rouge. les oursins. Tantôt. dont la chair est dure et coriace. bruns à la queue. surmontés sur le dos de quatre gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la partie inférieure du corps. parés des plus vives couleurs. Puis. qui se distinguent par trois rangées longitudinales de filaments. et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom de « cochons de mer » . ni pierreuse. j’en notai quelques-uns d’une longueur d’un demi-décimètre. sont protégés par une cuirasse qui n’est ni crétacée. à la mer des Indes et à cette partie de l’Océan qui baigne les côtes de l’Amérique équinoxiale. elle affecte la forme d’un solide triangulaire. mais véritablement osseuse. particuliers à ces mers. véritables porcs-épics de la mer. jaunes aux nageoires. des diodons. auxquelles d’ailleurs un certain nombre de poissons de mer s’accoutument aisément. Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge.

il fournit plusieurs spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer ». tantôt boursouflée de protubérances . auxquels la nature a prodigué le jaune. des cottes. des trichoptères. Quant au premier sous-genre. il est répugnant et horrible. qui portent sur les yeux une œillère mobile . poisson à tête grande. Le second sous-genre nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre décimètres. je remarquai la scorpène. au museau long et tubuleux. dont le foie est considéré comme poison . qui appartient à la seconde sous-classe des osseux. des trygles. véritables gobe-mouches de l’Océan.pectorales. ses piquants font des blessures dangereuses . des bodians. glissant à la surface des eaux avec une prodigieuse vélocité . . qui produisent un certain bruissement . hérissé d’aiguillons et parsemé de tubercules. toujours maculées de limon. des pigeons spatulés. l’argent et l’or . aux longues nageoires pectorales. enfin des soufflets. dont les ailes sont formées de filaments . permettent sinon de voler. rayés de jaune. du moins de s’élancer dans les airs . il porte des cornes irrégulières et hideuses . tantôt creusée de sinus profonds. dont la tête est rugueuse . qui peuvent hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants favorables . Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède. son corps et sa queue sont garnis de callosités . rayés de noir. et qui tuent les insectes en les frappant d’une simple goutte d’eau. ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles. des kurtes splendides. des macrognathes à longue mâchoire. de délicieux vélifères. le bleu céleste. dont la queue est couverte de nombreux anneaux écailleux . dont la tête est garnie d’aiguillons et qui ne possède qu’une seule nageoire dorsale . mais dont la tête est d’un aspect fantastique. suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. très étendues et disposées en forme d’ailes. caractérisés par un opercule et une membrane bronchiale. excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et brillants des plus agréables couleurs . des calliomores livides. armés d’un fusil que n’ont prévu ni les Chassepot ni les Remington. des myriades de blennies-sauteurs.259 - .

Hein ! est-ce que le moment n’est pas venu de brûler la politesse au capitaine Nemo ? . distancés par cette vitesse. monsieur le professeur. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote. des villes anglaises. par 12°5’de latitude sud et 94°33’de longitude. soit cinq cent quarante milles. cherchaient à nous accompagner . la plupart. nous eûmes connaissance de l’île Keeling. Quelques précieux produits de l’espèce des dauphinules accrurent les trésors du capitaine Nemo. Darwin et le capitaine Fitz-Roy. ou vingt-deux milles à l’heure. et qui fut visitée par M. et des tests curieux de l’embranchement des mollusques. quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir pendant un certain temps dans les eaux du Nautilus. me dit ce jour-là Ned Land. le Nautilus marcha à raison de deux cent cinquante lieues par vingt-quatre heures.260 - . Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons. il y a des routes. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de polypes et d’échinodermes. c’est que ceux-ci. attirés par l’éclat électrique. restaient bientôt en arrière . Le Nautilus prolongea à peu de distance les accores de cette île déserte. auquel je joignis une astrée punctifère. où l’on rencontre plus de sauvages que de chevreuils ! Sur cette terre indienne. Cela vaudra mieux que ces îles de la Papouasie. « Des terres civilisées. sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.Du 21 au 23 janvier. et la route fut donnée au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne. Le 24 au matin. des chemins de fer. soulèvement madréporique planté de magnifiques cocos. Bientôt l’île Keeling disparut sous l’horizon. françaises et indoues.

Laissons courir. vous autres marins. Au fond. D’ailleurs. dans ces conditions. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de flottaison. Sa mâture fut visible un instant. Le 25 janvier. battant les flots de sa puissante hélice et les faisant rejaillir à une grande hauteur. l’eau était toujours plus froide sur les hauts fonds qu’en pleine mer. Ned. répondis-je d’un ton très déterminé.261 - . un long steamer qui courait dans l’ouest à contrebord. Une fois arrivés dans nos mers. J’observai seulement que. nous verrons ce que la prudence nous conseillera de tenter.— Non. l’Océan étant absolument désert. Il revient vers l’Europe. vers quatre heures du soir. mais sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que des sondes de treize mille mètres n’ont pas pu atteindre. — Eh bien ! monsieur. comme vous dites. je ne suppose pas que le capitaine Nemo nous permette d’aller chasser sur les côtes du Malabar ou de Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée. le Nautilus passa la journée à sa surface. Je ne voulais pas discuter. Quant à la température des basses couches. notre marche se ralentit généralement. mais il ne . Nous allâmes ainsi jusqu’à deux et trois kilomètres. dans les nappes supérieures. Comment. Le Nautilus se rapproche des continents habités. ne l’eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois quarts de cette journée sur la plate-forme. Elle fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes profondeurs. non. Rien à l’horizon. ne peut-on se passer de sa permission ? » Je ne répondis pas au Canadien. le thermomètre indiqua toujours invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. Je regardais la mer. si ce n’est. j’avais à cœur d’épuiser jusqu’au bout les hasards de la destinée qui m’avait jeté à bord du Nautilus. A partir de l’île Keeling. qu’il nous y conduise.

Pline. c’est-à-dire porteur de ventouses. Je pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et orientale qui fait le service de l’île de Ceyland à Sydney. Il est un charmant animal dont la rencontre. Athénée. que la première classe. qui est acétabulifère. celles des dibranchiaux et des tétrabranchiaux. Ils appartenaient à l’espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux mers de l’Inde. un esprit rebelle eût confondu l’argonaute. et que la famille des tétrabranchiaux n’en contient qu’un seul. Mais la science moderne n’a pas ratifié leur appellation. avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des savants de la Grèce et de l’Italie. l’argonaute. et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d’Argonaute. Oppien. qui est tentaculifère. Ils l’appelèrent Nautilus et Pompylius. avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la nuit dans les zones tropicales. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. en touchant à la pointe du roi George et à Melbourne. le nautile. c’est-à-dire porteur de tentacules. qui se distinguent par le nombre de leurs branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres. A cinq heures du soir. trop ras sur l’eau. Si après cette nomenclature. Or. Aristote. le calmar et la seiche. il aurait été sans excuse. Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que l’embranchement des mollusques se divise en cinq classes .pouvait apercevoir le Nautilus. Conseil et moi nous fûmes émerveillés par un curieux spectacle. présageait des chances heureuses. c’était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la surface de l’Océan. avec le nautile. celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt nus. Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube locomoteur en chassant par ce tube l’eau qu’ils . comprend deux familles. tantôt testacés.262 - . suivant les anciens.

je ne sais quel effroi les prit soudain. et jamais navires d’une escadre ne manœuvrèrent avec plus d’ensemble. Puis. 26 janvier. une formidable troupe de squales nous fit cortège. De leurs huit tentacules. mais il ne la quitte jamais. Véritable bateau en effet. six. à peine soulevées par la brise. tandis que les deux autres. répondit judicieusement Conseil. s’allongèrent paisiblement sous les précintes du Nautilus. se tendaient au vent comme une voile légère. flottaient sur l’eau. Pendant cette journée. » Pendant une heure environ. C’est pourquoi il eût mieux fait d’appeler son navire l’Argonaute. les bras se replièrent. les corps se contractèrent. Il transporte l’animal qui l’a sécrété. et toute la flottille disparut sous les flots. des squales œillés dont le cou est marqué d’une grande .263 - . — Ainsi fait le capitaine Nemo. allongés et amincis. dis-je à Conseil. arrondis en palmes. et les lames. Je voyais parfaitement leur coquille spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante chaloupe. nous coupions l’Équateur sur le quatre-vingt-deuxième méridien. toutes les voiles furent subitement amenées . Le lendemain. Le Nautilus flotta au milieu de cette troupe de mollusques. la nuit tomba subitement. sans que l’animal y adhère. Ce fut instantané. En ce moment. « L’argonaute est libre de quitter sa coquille. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent fort dangereuses.avaient aspirée. et nous rentrions dans l’hémisphère boréal. C’étaient des squales philipps au dos brun et au ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents. Comme à un signal. Les coquilles se renversant changèrent leur centre de gravité.

n’avaient pas achevé de dévorer. Vers sept heures du soir. accroissant sa vitesse. lui dis-je. car la lune. nous rencontrâmes à plusieurs reprises. « C’est ce qu’on appelle une mer de lait. Ned Land ne se possédait plus alors. ces puissants animaux se précipitaient contre la vitre du salon avec une violence peu rassurante. quoique éclairé par le rayonnement sidéral. C’étaient les morts des villes indiennes. charriés par le Gange jusqu’à la haute mer.264 - . surtout certains squales émissoles dont la gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque. était encore perdue audessous de l’horizon dans les rayons du soleil. laissa facilement en arrière les plus rapides de ces requins. longs de cinq mètres. les seuls ensevelisseurs du pays. ayant deux jours à peine. à l’ouvert du vaste golfe du Bengale. le Nautilus à demi immergé navigua au milieu d’une mer de lait. Le 27 janvier. des squales isabelle à museau arrondi et semé de points obscurs. et que les vautours. Mais bientôt le Nautilus. j’étais en mesure de lui répondre. vaste étendue de flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d’Amboine et dans ces parages. et il m’interrogeait sur les causes de ce singulier phénomène. Heureusement. . spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient à la surface des flots. Il voulait remonter à la surface des flots et harponner ces monstres.tache noire cerclée de blanc qui ressemble à un œil. Mais les squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne. Souvent. qui le provoquaient avec une insistance toute particulière. Était-ce l’effet des rayons lunaires ? Non. Tout le ciel. A perte de vue l’Océan semblait être lactifié. Conseil ne pouvait en croire ses yeux. semblait noir par contraste avec la blancheur des eaux. et de grands squales tigrés.

mon garçon. Vers minuit. si je ne me trompe. et je remarquai qu’il glissait sans bruit sur cette eau savonneuse. de l’épaisseur d’un cheveu. d’un aspect gélatineux et incolore. sortes de petits vers lumineux. Pendant plusieurs heures. car cette eau ne s’est pas changée en lait. Le ciel. — Plusieurs lieues ! s’écria Conseil. la mer reprit subitement sa teinte ordinaire. Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l’espace de plusieurs lieues. et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre. et cette blancheur qui te surprend n’est due qu’à la présence de myriades de bestioles infusoires.— Mais. sembla longtemps imprégné des vagues lueurs d’une aurore boréale. demanda Conseil. mon garçon. cherchant sans doute à évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de millimètres. » Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation. comme s’il eût flotté dans ces remous d’écume que les courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre eux. car. monsieur peut-il m’apprendre quelle cause produit un pareil effet. et ne cherche pas à supputer le nombre de ces infusoires ! Tu n’y parviendrais pas. mais il parut se plonger dans des réflexions profondes. . je continuai d’observer le phénomène. jusqu’aux limites de l’horizon. — Oui. Pour moi.265 - . certains navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante milles. je suppose ! — Non. réfléchissant la blancheur des flots. mais derrière nous. le Nautilus trancha de son éperon ces flots blanchâtres.

et entre 79°42’et 82°4’de longitude à l’est du méridien de Greenwich . et lorsque le relèvement eut été reporté sur la carte.II UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO Le 28 février. hautes de deux mille pieds environ. une terre célèbre par ses pêcheries de perles. . Je trouvai précisément un volume de Sirr H. cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne. Puis. cent cinquante milles . dont les formes se modelaient très capricieusement. dit-il. il se trouvait en vue d’une terre qui lui restait à huit milles dans l’ouest. intitulé Ceylan and the Cingalese. je rentrai dans le salon. je notai d’abord les relèvements de Ceyland. je reconnus que nous étions en présence de l’île de Ceylan. l’une des plus fertiles du globe. sa largeur maximum. . esq. monsieur Aronnax. à laquelle l’antiquité avait prodigué tant de noms divers. sa superficie. Sa situation était entre 5°55’et 9°49’de latitude nord. Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment. lorsque le Nautilus revint à midi à la surface de la mer. par 9°4’de latitude nord. J’allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette île. de visiter l’une de ses pêcheries ? — Sans aucun doute. capitaine. sa circonférence. Le capitaine jeta un coup d’œil sur la carte. c’est-à-dire un peu inférieure à celle de l’Irlande. se retournant vers moi : « L’île de Ceylan. deux cent soixante-quinze milles . C.266 - . . Le point terminé. sa longueur. J’observai tout d’abord une agglomération de montagnes. Vous serait-il agréable. vingt-quatre mille quatre cent quarante-huit milles. neuf cents milles . Rentré au salon.

Je vais donner l’ordre de rallier le golfe de Manaar. leurs trois cents bateaux se livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan. au golfe de Californie . La carte sous les yeux. « Monsieur le professeur. si nous voyons les pêcheries. dans les mers du sud de l’Amérique. Bientôt le Nautilus rentra dans son liquide élément. et là. on pêche des perles dans le golfe du Bengale. mais c’est à Ceylan que cette pêche obtient les plus beaux résultats.— Bien. Je le trouvai par le neuvième parallèle. où nous arriverons dans la nuit. dans la mer des Indes. plongent alternativement et descendent à une profondeur de douze mètres au moyen d’une lourde pierre qu’ils saisissent entre leurs pieds et qu’une corde rattache au bateau. au golfe de Panama. dans les mers de Chine et du Japon. Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de Manaar. me dit alors le capitaine Nemo. sans doute. nous ne verrons pas les pêcheurs. sur la côte nord-ouest de Ceylan. pendant trente jours. dis-je. Nous arrivons un peu tôt. Il était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. — Ainsi. divisés en deux groupes.267 - . L’exploitation annuelle n’est pas encore commencée. Ceux-ci. Seulement. N’importe. c’est toujours ce moyen primitif qui est encore en usage ? . » Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt. et le manomètre indiqua qu’il s’y tenait à une profondeur de trente pieds. je cherchai alors ce golfe de Manaar. Chaque bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Pour l’atteindre. Ce sera chose facile.

— Il me semble. On dit même qu’en 1814. mais le fait me paraît peu croyable. ces pêcheurs ne vivent pas vieux . dites-moi. cependant. et de très habiles jusqu’à quatre-vingt-sept . Mais. demandai-je. revenus à bord. rendrait de grands services dans une telle opération. généralement. — Oui. pendant lesquelles ils se hâtent d’entasser dans un petit filet toutes les huîtres perlières qu’ils arrachent . toutefois ils sont rares. capitaine. et qui ne sert qu’à la satisfaction de quelques caprices. aux Anglais. des plaies se forment sur leur corps. Je crois que la moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente secondes. ses plongeurs. bien que ces pêcheries appartiennent au peuple le plus industrieux du globe. suffisamment rétribués ? ces pêcheurs sont-ils . et. me répondit le capitaine Nemo. dis-je. dans vingt journées de travail. quelle quantité d’huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ? — Quarante à cinquante mille environ.268 - . ces malheureux rendent par le nez et les oreilles de l’eau teintée de sang. leur vue s’affaiblit . le gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu’à cinquante-sept secondes. L’Anglais Perceval. car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous l’eau. rapportèrent soixante-seize millions d’huîtres. tel que vous l’employez.— Toujours. mais. — Au moins. que le scaphandre. dans son voyage à Ceylan. c’est un triste métier. auxquels le traité d’Amiens les a cédées en 1802. parle bien d’un Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface. — Oui. et souvent même ils sont frappés d’apoplexie au fond de la mer. des ulcérations se déclarent à leurs yeux .

— C’est convenu. « Eh bien ? reprit le capitaine Nemo. Cette question me parut. nous autres. capitaine. — Nous y sommes habitués. le capitaine Nemo quitta le salon. monsieur Aronnax. chemin faisant. pour le moins. Le plus souvent. vous visiterez le banc de Manaar. répliqua le capitaine Nemo. monsieur le professeur. — Je vous avouerai. à demain. C’est une chasse intéressante. monsieur le professeur. A Panama.269 - . eh bien. vous n’avez pas peur des requins ? — Des requins ? » m’écriai-je. et avec le temps. et si par hasard quelque pêcheur hâtif s’y trouve déjà. capitaine. Ainsi donc. nous pourrons peut-être chasser quelque squale. . » Cela dit d’un ton dégagé. et. que je ne suis pas encore très familiarisé avec ce genre de poissons. vous vous y ferez. vos compagnons et vous. ils ne gagnent qu’un dollar par semaine. et combien en ramènent-ils qui n’en contiennent pas ! — Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C’est odieux.— A peine. — Ainsi. D’ailleurs. et de grand matin. nous serons armés. très oiseuse. monsieur le professeur. ils ont un sol par huître qui renferme une perle. — A propos. me dit le capitaine Nemo. nous le verrons opérer.

Pour moi. Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. un poignard dans une main et un lacet dans l’autre. une légère hésitation de ma part ne serait pas déplacée. « Réfléchissons. quand on est à peu près certain d’y rencontrer des squales. que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l’ours. Puis. et cela me dispensera d’accompagner le capitaine. que vous demanderiez peut-être à réfléchir avant d’accepter cette invitation. comme nous l’avons fait dans les forêts de l’île Crespo. » . mais je sais aussi que beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent pas vivants ! D’ailleurs. » On vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l’Atlas.270 - . » Et me voilà rêvant de requins. songeant à ces vastes mâchoires armées de multiples rangées de dents. me dis-je. je ne pouvais digérer le sansfaçon avec lequel le capitaine avait fait cette déplorable invitation ! N’eût-on pas dit qu’il s’agissait d’aller traquer sous bois quelque renard inoffensif ? « Bon ! pensai-je. je crois que. aux îles Andamènes particulièrement. et capables de couper un homme en deux. Chasser des loutres dans les forêts sous-marines. et quand je serais un nègre. jamais Conseil ne voudra venir. Mais courir le fond des mers. passe encore. ou le tigre dans les jungles de l’Inde. et prenons notre temps. je ne suis pas un nègre.On vous inviterait à chasser l’ours dans les montagnes de la Suisse. c’est autre chose ! Je sais bien que dans certains pays. que vous diriez : « Ah ! ah ! il paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous inviterait à chasser le requin dans son élément naturel. je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes de sueur froide. les nègres n’hésitent pas à attaquer le requin. dans ce cas.

Ils ne savaient pas ce qui les attendait. monsieur le accompagnerez. n’est-il pas vrai ? naturaliste. Vous nous — Moi. l’air tranquille et même joyeux.. vous savez.. En ce moment. avait toujours un attrait pour sa nature batailleuse. — N’en déplaise à monsieur. dis-je. le commandant du Nautilus nous a invités à visiter demain. — En effet. en compagnie de monsieur. Et il ne vous a donné aucun détail sur. — Il ne vous a rien dit de plus ? — Rien. si grand qu’il fût. monsieur.. répondit Conseil. sans doute ! Je vois que vous y prenez goût. des mâchoires formidablement ouvertes. « Ma foi.Quant à Ned Land. Je repris ma lecture du livre de Sirr. — Ah ! dis-je. Conseil et le Canadien entrèrent.. Un péril. si ce n’est qu’il vous avait parlé de cette petite promenade. maître Land. monsieur. — Aucun. j’avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa sagesse... Je voyais. me dit Ned Land. votre capitaine Nemo que le diable emporte ! – vient de nous faire une très aimable proposition.271 - . répondit le Canadien. entre les lignes. les magnifiques pêcheries de Ceyland. . Il l’a fait en termes excellents et s’est conduit en véritable gentleman. mais je le feuilletai machinalement.

pour le poète. qu’est-ce que c’est qu’une perle ? — Mon brave Ned. — Dangereux. et je vais vous apprendre tout ce que l’Anglais Sirr vient de m’apprendre à moi-même. demandai-je. » Ned et Conseil prirent place sur un divan. mais je ne savais trop comment m’y prendre. très curieux. c’est un bijou de forme oblongue. la perle est une larme de la mer . d’un éclat hyalin.272 - . mes amis. Avant de s’engager sur le terrain. c’est une goutte de rosée solidifiée . répondit le Canadien. pour les Orientaux. il est bon de le connaître. — Sur la pêche. sans doute. « Monsieur.. et tout d’abord le Canadien me dit : « Monsieur. Devais-je les prévenir ? Oui. pour les dames. je les regardais d’un œil troublé.— Oui ! c’est curieux. me dit Conseil. — Eh bien ! asseyez-vous. une simple excursion sur un banc d’huîtres ! » Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d’éveiller l’idée de requins dans l’esprit de mes compagnons. et comme s’il leur manquait déjà quelque membre. — Dangereux peut-être ! ajoutai-je d’un ton insinuant. Moi. monsieur voudra-t-il nous donner des détails sur la pêche des perles ? — Sur la pêche elle-même. ou sur les incidents qui. répondis-je.. qu’elles . d’une matière nacrée. répondit Ned Land.

parmi ces testacés. et enfin. repris-je. . violette ou blanche. pour les naturalistes. La perle n’est qu’une concrétion nacrée qui se dispose sous une forme globuleuse. classe des acéphales. ordre des testacés. de l’Irlande. autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années. les turbots. la méléagrina-Margaritifera la précieuse pintadine. de la Saxe. elle est libre. en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c’està-dire cette substance bleue. au cou ou à l’oreille . — Embranchement des mollusques.portent au doigt. répondit le Canadien. c’est un mélange de phosphate et de carbonate de chaux avec un peu de gélatine. soit un ovule stérile. bleuâtre. soit un grain de sable. — Oui ! les moules de certains cours d’eau de l’Ecosse. c’est une simple sécrétion maladive de l’organe qui produit la nacre chez certains bivalves. sur les chairs. sont susceptibles de produire des perles. pour le chimiste. — Bon ! on y fera attention. Ou elle adhère à la coquille de l’huître. ou elle s’incruste dans les plis de l’animal. la perle est adhérente . — Les moules aussi ? demanda le Canadien. c’est l’huître perlière. — Mais. Sur les valves. l’oreille-de-mer iris. désormais.273 - . successivement et par couches minces et concentriques. savant Conseil. les tridacnes. le mollusque par excellence qui distille la perle. de la Bohème. dit Conseil. Or. qui tapisse l’intérieur de leurs valves. Mais elle a toujours pour noyau un petit corps dur. de la France. les pinnesmarines. du pays de Galles. — Précisément.

répondis-je. mon garçon. et ils le tamisent afin d’en extraire jusqu’aux plus petites perles. puis on les ouvre et on les lave. C’est à ce moment que commence le double travail des rogueurs. elles se trouvent dans un état satisfaisant de putréfaction. c’est-à-dire leur couleur. Elles meurent ainsi à l’air libre. qui sont livrées par caisses de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. et souvent même. et. Requins n’aurait aucun sens.— Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil. . ils enlèvent le parenchyme de l’huître. qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins. le plus communément. — En effet. Je veux dire cent cinquante perles. — Oui. — Non seulement selon leur grosseur. les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant par quels moyens on extrait ces perles ? — On procède de plusieurs façons. — Ai-je dit requins ? m’écriai-je vivement.274 - . Mais. D’abord. ils le font bouillir. de bâtarde blanche et de batarde noire. — Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil. Puis. les pintadines sont étendues sur des nattes de sparterie qui couvrent le rivage. — Cent cinquante requins ! s’écria Ned Land. quand les perles adhèrent aux valves. au bout de dix jours. ils séparent les plaques de nacre connues dans le commerce sous le nom de franche argentée. Il y a de certaines pintadines qui forment un véritable écrin. mais aussi selon leur forme. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d’eau de mer. selon leur eau. On a même cité une huître. dit Conseil. mais je me permets d’en douter.

des pendeloques. elles sont blanches. et le plus communément sphériques ou piriformes. piriformes. le classement des perles. plus irrégulières. qui comptent de vingt à quatre-vingts trous. elles forment les bracelets . répondis-je. Enfin. mon ami. c’est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si charmantes a l’œil. Sphériques. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles percés d’un nombre variable de trous. les perles pour lesquelles l’on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la semence. — Mais ce travail. sont de premier ordre. les pêcheries de Ceylan sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales. et. dans un ordre inférieur se classent les petites perles. — Non.et selon leur orient. Les autres perles adhèrent à la coquille de l’huître. Celles qui ne s’échappent pas des cribles percés de cent à huit cents trous sont de second ordre. doit être long et difficile. souvent opaques. Et monsieur pourra-t-il nous dire ce que rapporte l’exploitation des bancs d’huîtres perlières ? — A s’en tenir au livre de Sirr. et je vois que la division. et. s’opère mécaniquement. — De francs ! reprit Conseil. étant les plus précieuses. . qui consiste à séparer les perles selon leur grosseur.275 - . connues sous le nom de semences . elles se forment isolément dans le tissu du mollusque . elles se vendent à la pièce. dit le Canadien. Les perles qui restent dans les tamis. — C’est ingénieux. Les plus belles perles sont appelées perles vierges ou paragons . dit Conseil. mais quelquefois d’une transparence opaline. Enfin. elles se vendent au poids. elles se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des broderies sur les ornements d’église.

c’est d’un joli prix. Eh bien. et cependant – . ami Ned. on peut évaluer à neuf millions de francs le rendement général de l’exploitation des perles. repris-je. — Cléopâtre. qui. Mais je crois que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu’elles rapportaient autrefois. Conseil. — Mais. qu’une certaine dame antique buvait des perles dans son vinaigre. et ce n’est pas ma faute si l’affaire n’a pas réussi. — J’ai même entendu raconter. produisaient quatre millions de francs. — Mais j’ai dû me marier. — Ça devait être mauvais. qui. en a épousé un autre. riposta Conseil.276 - . présentement réduits aux deux tiers. est-ce que l’on ne cite pas quelques perles célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ? — Oui. — Détestable. En somme. dit le Canadien. On dit que César offrit à Servillia une perle estimée cent vingt mille francs de notre monnaie. mon garçon. J’avais même acheté un collier de perles à Kat Tender. ce collier ne m’avait pas coûté plus d’un dollar et demi. Il en est de même des pêcheries américaines. ajouta Ned Land. — Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame. ma fiancée. d’ailleurs. — Ned Land l’époux de Cléopâtre ! s’écria Conseil. demanda Conseil. mais un petit verre de vinaigre qui coûte quinze cents mille francs.— Oui. répondit sérieusement le Canadien. dit le Canadien en manœuvrant son bras d’un air peu rassurant. de francs ! Trois millions de francs. sous le règne de Charles Quint. répondit Conseil .

— Mon brave Ned. en montrant le magnifique bijou enfermé sous sa vitrine. — C’est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre. — Certainement. qui dit que demain. dis-je. — Mais. — Oui. répondis-je en riant. je ne crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du capitaine Nemo. je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de deux millions de. Elle n’a aucune valeur. — Eh ! s’écria Ned Land. nous ne rencontrerons pas sa pareille ! — Bah ! fit Conseil. — Et pourquoi pas ? .. recueillie dans l’eau et conservée dans l’ammoniaque. sans doute elle n’aura coûté au capitaine que la peine de la ramasser. — Si peu que rien ! Ce n’est autre chose que la substance argentée de l’écaille de l’ablette. — Francs ! dit vivement Conseil. de simples globules de verre enduits à l’intérieur d’essence d’Orient. dis-je. dit Conseil. et.monsieur le professeur voudra bien me croire les perles qui le composaient n’auraient pas passé par le tamis de vingt trous. pendant notre promenade. répondit philosophiquement maître Land.. — Celle-ci. deux millions de francs. pour en revenir aux perles de haute valeur.277 - . c’étaient des perles artificielles.

un grand prix au récit de nos aventures. maître Land a raison. est-ce que vous avez peur des requins. — Au fait. de leur couper la queue à coups de hache. mais. surtout si l’on prend certaines précautions. Et si nous rapportons jamais en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions. brave Ned ? — Moi. ailleurs. répondis-je vivement. en essayant de prendre le ton dégagé du capitaine Nemo. de les pêcher avec un émerillon. dis-je. non. — Mais. voilà du moins qui donnera une grande authenticité. dit Ned Land.. un harponneur de profession ! C’est mon métier de me moquer d’eux ! — Il ne s’agit pas. — Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d’avaler quelques gorgées d’eau de mer ! — Comme vous dites.— A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du Nautilus ? — A bord. dis-je. de les hisser sur le pont d’un navire. dit le Canadien. et. de leur ouvrir le ventre. — Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête. est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ? — Non. en même temps. qui revenait toujours au côté instructif des choses. A propos. répondit le Canadien. Ned. de leur arracher le cœur et de le jeter à la mer ! . dis-je.278 - . dit Conseil.. — Je le crois.

— Ma foi. Les squales jouèrent un rôle important dans mes rêves. Je me couchai.279 - . pensai-je. dit Conseil.. que penses-tu de ces squales ? — Moi. Il faut qu’elles se retournent sur le ventre pour vous happer. pendant ce temps. précisément. « Eh bien. — A la bonne heure. il s’agit de.. — Si monsieur affronte les requins. ? — Oui. je serai franc avec monsieur. . et. — Dans l’eau ? — Dans l’eau. » Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait froid dans le dos. ces requins. et je trouvai très juste et très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du mot « requiem ».. et toi. Conseil.. ce sont des bêtes assez mal façonnées. monsieur. je ne vois pas pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! » III UNE PERLE DE DIX MILLIONS La nuit arriva. avec un bon harpon ! Vous savez.— Alors. Je dormis assez mal. dit Conseil.

— Veuillez me suivre. Cinq matelots du Nautilus. « Monsieur Aronnax. mais je ne vis qu’une ligne trouble qui fermait les trois quarts de l’horizon du sud. capitaine ? — Ils sont prévenus et nous attendent. et nous sommes assez au large du banc de Manaar . êtes-vous prêt à partir ? — Je suis prêt. — Pas encore. enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Des plaques de nuages couvraient le ciel et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles.Le lendemain. que nous revêtirons au moment où commencera cette exploration sous-marine. Je n’ai pas laissé le Nautilus approcher de trop près cette côte. nous attendaient dans le canot qui avait été bossé contre le bord. Le capitaine Nemo m’y attendait. — N’allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je. à quatre heures du matin. je m’habillai et je passai dans le salon. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’escalier central. me dit-il. Ned et Conseil se trouvaient là. mais j’ai fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement et nous épargnera un assez long trajet. dont les marches aboutissaient à la plate-forme. La nuit était encore obscure. Je portai mes yeux du côté de la terre. — Et mes compagnons. les avirons armés.280 - . je fus réveillé par le stewart que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Il emporte nos appareils de plongeurs. Je me levai rapidement.

Pas un bateau. Ainsi que le capitaine Nemo me l’avait fait observer. nous arrivions un mois trop tôt dans ces parages. Le Nautilus. Nous étions silencieux. . Tandis que l’embarcation courait sur son erre. s’étendait le banc de pintadines. elle se renflait un peu vers le sud. les gouttelettes liquides frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de plomb fondu. se trouvait à l’ouest de la baie. pas un plongeur. et qu’il trouvait trop près de lui. ses quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons . et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses. Le canot se dirigea vers le sud. auquel elle semblait encore trop éloignée. ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes. Vers cinq heures et demie. la mer était déserte. inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse vingt milles. Le patron de l’embarcation se mit à la barre . il était là en simple curieux. ou plutôt de ce golfe formé par cette terre et l’île de Manaar. sous les sombres eaux. ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan. Cinq milles la séparaient encore. venue du large.ouest au nord-ouest. Conseil. contrairement a l’opinion du Canadien. Une petite houle. imprimait au canot un léger roulis. Ned Land et moi. et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.281 - . nous prîmes place à l’arrière du canot. suivant la méthode généralement usitée dans les marines de guerre. J’observai que leurs coups d’aviron. Entre elle et nous. la bosse fut larguée et nous débordâmes. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de perles. les premières teintes de l’horizon accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate dans l’est. Le capitaine Nemo. Ses nageurs ne se pressaient pas. Là. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à cette terre dont il s’approchait. vigoureusement engagés sous l’eau. Quant à Conseil.

Cette baie est heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des vents les plus forts. Je vis distinctement la terre. Le canot s’avança vers l’île de Manaar. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages amoncelés sur l’horizon oriental. Aucun des hommes du Nautilus ne devait nous accompagner dans cette nouvelle excursion. avec cette rapidité particulière aux régions tropicales. et tout en regardant ces flots suspects. et la mer n’y est jamais très houleuse. avec quelques arbres épars çà et là. circonstance très favorable au travail des plongeurs. aidé des matelots de l’embarcation. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s’habillaient aussi. C’est ici même que dans un mois se réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants. qui ne connaissent ni l’aurore ni le crépuscule.A six heures. Nous allons maintenant revêtir nos scaphandres. car le fond n’était pas à plus d’un mètre. et l’astre radieux s’éleva rapidement.282 - . qui s’arrondissait dans le sud. et nous commencerons notre promenade. Le capitaine Nemo s’était levé de son banc et observait la mer. « Nous voici arrivés. je commençai à revêtir mon lourd vêtement de mer. Vous voyez cette baie resserrée. . » Je ne répondis rien. Le canot évita aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large. et il formait en cet endroit l’un des plus hauts points du banc de pintadines. monsieur Aronnax. le jour se fit subitement. et ce sont ces eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. et la chaîne courut à peine. dit alors le capitaine Nemo. l’ancre fut mouillée. Sur un signe de lui.

j’en fis l’observation au capitaine. je me retournai vers Conseil et Ned Land. Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo : « Et nos armes. il n’en était pas question. » Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles. de plus. Ils étaient armés comme nous. et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à air.283 - . me répondit le capitaine.Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu’au cou dans le vêtement de caoutchouc. . Puis. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur tête dans la calotte métallique. Ned Land brandissait un énorme harpon qu’il avait déposé dans le canot avant de quitter le Nautilus. nos fusils ? — Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n’attaquent-ils pas l’ours un poignard à la main. D’ailleurs. Quant aux appareils Ruhmkorff. suivant l’exemple du capitaine. et les rayons solaires suffiront à éclairer notre marche. je me laissai coiffer de la pesante sphère de cuivre. Avant d’introduire ma tête dans sa capsule de cuivre. et ils ne pouvaient ni entendre ni répondre. Nous n’irons pas à de grandes profondeurs. lui demandai-je. Son éclat pourrait attirer inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. et nos réservoirs a air furent immédiatement mis en activité. et l’acier n’est-il pas plus sûr que le plomb ? Voici une lame solide. et. il n’est pas prudent d’emporter sous ces eaux une lanterne électrique. « Ces appareils nous seraient inutiles. » Je regardai mes compagnons. Passez-la à votre ceinture et partons.

Là. dont le corps est recouvert d’une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux. véritable serpent long de huit décimètres. des lucines orangées à coquille . comme des compagnies de bécassines dans un marais. je remarquai des placènes à valves minces et inégales. au ventre livide. sortes d’ostracées particulières à la mer Rouge et à l’océan Indien. revêtus d’un tapis de mollusques et de zoophytes. que l’on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d’or de ses flancs. Je redevins étonnamment calme. forment un mets excellent connu sous le nom de karawade puis des tranquebars. nous étions par cinq mètres d’eau. Les moindres objets restaient perceptibles. les matelots de l’embarcation nous débarquaient les uns après les autres. poissons comestibles qui. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance. les idées qui obsédaient mon cerveau m’abandonnèrent. nous prenions pied sur un sable uni. et. Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. séchés et marinés. appartenant au genre des apsiphoroïdes. Cependant l’élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus la masse des eaux. Je reconnus le javanais. et par une pente douce nous disparûmes sous les flots. se levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères. dont les sujets n’ont d’autre nageoire que celle de la queue. Après dix minutes de marche. dont le corps est très comprimé et ovale. Nous le suivîmes. j’observai des parus aux couleurs éclatantes portant comme une faux leur nageoire dorsale. Sur nos pas. Le sol changeait peu à peu. Dans le genre des stromatées.Un instant après. Parmi les échantillons de ces deux embranchements. Au sable fin succédait une véritable chaussée de rochers arrondis. et le terrain devenait à peu près plat.284 - . par un mètre et demi d’eau. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main. et l’étrangeté du spectacle captiva mon imagination.

et enfin d’admirables oculines flabelliformes. Ces mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer. il fait tomber la noix qui se fend dans sa chute. magnifiques éventails qui forment l’une des plus riches arborisations de ces mers. se présente sous la forme d’une coquille arrondie. des parthenopes horribles. Un animal non moins hideux que je rencontrai plusieurs fois. sur lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. ce fut ce crabe énorme observé par M. des lingules hyantes. légèrement lumineuses. la mère perle. des birgues spéciales à ces parages. sous ces flots clairs. auquel la nature a donné l’instinct et la force nécessaires pour se nourrir de noix de coco . des anatines. particulièrement des ranines dentées. des tarières subulées. Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d’hydrophytes couraient de gauches légions d’articulés. et il l’ouvre avec ses puissantes pinces. dont la carapace représente un triangle un peu arrondi. .285 - . Vers sept heures. des pélagies panopyres. La pintadine meleagrina. il grimpe aux arbres du rivage. des rochers cornus. qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à vous saisir. très rugueuses à l’extérieur. dont les valves sont à peu près égales. En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles la nature n’a pas refusé toute faculté de locomotion. des turbinelles cornigères.orbiculaire. Darwin. ce crabe courait avec une agilité sans pareille. Ici. tandis que des chélonées franches. longs de quinze centimètres. aux épaisses parois. de cette espèce qui fréquente les côtes du Malabar. se déplaçaient lentement entre les roches ébranlées. dont l’aspect répugnait aux regards. quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au Nautilus une teinture admirable. coquillages comestibles qui alimentent les marchés de l’Hindoustan. nous arpentions enfin le banc de pintadines. toutes hérissées d’épines.

des glycères. Ned Land. qui allongeaient démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires. à surface rude et noire. Je distinguai les retombées si capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers naturels. Sa vague transparence n’était plus que de la lumière noyée. se hâtait d’emplir des plus beaux mollusques un filet qu’il portait à son côté. Mais nous ne pouvions nous arrêter. En ce moment s’ouvrit devant nos pas une vaste grotte. des aricies et des annélides. creusée dans un pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses de la flore sous-marine. fidèle a cet instinct. nous regardaient de leurs yeux fixes. mesuraient jusqu’à quinze centimètres de largeur. cette grotte me parut profondément obscure. D’abord. pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. que j’élevais. vieilles de dix ans et plus. Mes yeux s’accoutumèrent bientôt à ces ténèbres relatives.286 - . car la force créatrice de la nature l’emporte sur l’instinct destructif de l’homme. dépassait la surface de la mer. Les autres. Puis le niveau du banc se rabaissait capricieusement. Nous après lui.Quelques-unes de ces coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui rayonnaient de leur sommet. Le capitaine Nemo y entra. et je compris que cette mine était véritablement inépuisable. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés. largement assis sur leur base granitique. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en pyramidions. et parfois mon bras. comme les lourdes colonnes de l’architecture . et sous nos pieds rampaient des myrianes. Il fallait suivre le capitaine qui semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol remontait sensiblement. Les rayons solaires semblaient s’y éteindre par dégradations successives. Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de pintadines.

une telle huître contient quinze kilos de chair. puis. et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus. Je m’approchai de ce mollusque phénoménal. de la main. C’était une huître de dimension extraordinaire. un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte. Là. Ce n’était pas la première fois qu’il le visitait. Pourquoi notre incompréhensible guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J’allais le savoir avant peu. une tridacne gigantesque. Sa forme . Les deux valves du mollusque étaient entr’ouvertes. il souleva la tunique membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l’animal. Après avoir descendu une pente assez raide. nos pieds foulèrent le fond d’une sorte de puits circulaire. Je me trompais. Là. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l’état actuel de cette tridacne. le capitaine Nemo s’arrêta.287 - . et je pensais qu’en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle. Le capitaine s’approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre . et il faudrait l’estomac d’un Gargantua pour en absorber quelques douzaines. J’estimai le poids de cette tridacne à trois cents kilogrammes.toscane. Or. je vis une perle libre dont la grosseur égalait celle d’une noix de cocotier. Le capitaine Nemo connaissait évidemment l’existence de ce bivalve. entre les plis foliacés. et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. et de la main il nous indiqua un objet que je n’avais pas encore aperçu. Par son byssus il adhérait à une table de granit. une vasque dont la largeur dépassait deux mètres.

fit un signe négatif. pour la peser. et nous remontâmes sur le banc de pintadines. avait-il déterminé la production de cette perle en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et de métal. Peut-être même. comparant cette perle à celles que je connaissais déjà. j’étendais la main pour la saisir. seul il l’élevait. Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. La visite à l’opulente tridacne était terminée. suivant l’exemple des Chinois et des Indiens. en véritables flâneurs. Conseil me rejoignit. qui s’était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout cas. j’estimai sa valeur à dix millions de francs au moins. il laissa les deux valves se refermer subitement. En laissant cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne. à celles qui brillaient dans la collection du capitaine. Mais ce plateau élevé ne mesurait que . Nous marchions isolément. le capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de la nature . car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la supporter. pour ainsi dire. Seul. Le capitaine Nemo quitta la grotte. son orient admirable en faisaient un bijou d’un inestimable prix. je n’avais plus aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si ridiculement. et collant sa grosse capsule à la mienne. il me fit des yeux un salut amical. Emporté par la curiosité. et.globuleuse. au milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des plongeurs. il lui permettait de s’accroître insensiblement. et bientôt par un mètre d’eau ma tête dépassa le niveau océanique. afin de la transporter un jour dans son précieux musée. pour la palper ! Mais le capitaine m’arrêta. retirant son poignard par un mouvement rapide. chacun s’arrêtant ou s’éloignant au gré de sa fantaisie. Superbe curiosité naturelle et non bijou de luxe. Pour mon compte. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de la mer.288 - . sa limpidité parfaite. Avec chaque année la sécrétion du mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques.

Il plongeait. sous les eaux. cette fois encore. Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide. un noir. A cinq mètres de moi. il se précipitait à genoux et remplissait son sac de pintadines ramassées au hasard. J’apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus de sa tête. un homme vivant. et bientôt nous fûmes rentrés dans notre élément. Arrivé au sol. Et combien de ces . Dix minutes après. C’était un homme. il nous ordonna de nous blottir près de lui au fond d’une large anfractuosité. fussent là. comment ce pauvre Indien aurait-il jamais supposé que des hommes. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi. et je regardai attentivement. et. ramenait sa pierre. ne perdant aucun détail de sa pêche ! Plusieurs fois. un Indien. des êtres semblables à lui. sans doute.289 - . Une pierre taillée en pain de sucre et qu’il serrait du pied. un pauvre diable. qui venait glaner avant la récolte. Il ne rapportai pas plus d’une dizaine de pintadines à chaque plongée. lui servait à descendre plus rapidement au fond de la mer. il remonta ainsi et plongea de nouveau. épiant ses mouvements. une ombre apparut et s’abaissa jusqu’au sol. car il fallait les arracher du banc auquel elles s’accrochaient par leur robuste byssus. L’ombre du rocher nous dérobait a ses regards. le capitaine Nemo s’arrêtait soudain.quelques toises. Ce plongeur ne nous voyait pas. Je crus qu’il faisait halte pour retourner sur ses pas. Mais je me trompais. un pêcheur. C’était là tout son outillage. D’un geste. et recommençait son opération qui ne durait que trente secondes. L’inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Puis. tandis qu’une corde la rattachait à son bateau. et remontait successivement. Et d’ailleurs. il remontait. par cinq mètres de profondeur environ. nous n’avions pas affaire aux monstres de l’Océan. Non. vidait son sac.

je lui vis faire un geste d’effroi ? se relever et prendre son élan pour remonter à la surface des flots. qui se jeta de côté et évita la morsure du requin. les mâchoires ouvertes ! J’étais muet d’horreur.huîtres étaient privées de ces perles pour lesquelles il risquait sa vie ! Je l’observais avec une attention profonde. aperçut son nouvel adversaire. Le requin revint. Le squale. et. il se dirigea rapidement vers lui. mais non le battement de sa queue. au moment où il allait happer le malheureux pêcheur. Je vois encore la pose du capitaine Nemo. et se replaçant sur le ventre. Replié sur luimême. Sa manœuvre se faisait régulièrement. posté près de moi. quand je sentis le capitaine Nemo. le frappant à la poitrine. le capitaine. Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Puis. il s’apprêtait à couper l’Indien en deux. Je compris son épouvante. prêt à lutter corps à corps avec lui. car cette queue. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus du malheureux plongeur. et pendant une demi-heure. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche intéressante. tout d’un coup. I étendit sur le sol. et lorsque celui-ci se précipita sur lui. son poignard à la main. aucun danger ne parut le menacer. à un moment où l’Indien était agenouillé sur le sol. d’un vigoureux coup de nageoire. s’élança vers l’Indien. l’œil en feu. C’était un requin de grande taille qui s’avançait diagonalement.290 - . se lever subitement. quand. il marcha droit au monstre. il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale. se retournant sur le dos. incapable de faire un mouvement. se . Le vorace animal.

Le capitaine tomba sur le sol. et c’en était fait du capitaine si. je ne vis plus rien. son harpon à la main. renversé par la masse énorme qui pesait sur lui. alla droit à l’indien. jusqu’au moment où. Mais. J’aurais voulu courir au secours du capitaine. prompt comme la pensée. les mâchoires du requin s’ouvrirent démesurément comme une cisaille d’usine. évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. tout n’était pas dit. et.jetant de côté avec une prestesse prodigieuse. Ned Land n’avait pas manqué son but. se débattant. dans une éclaircie. Ned Land. se précipitant vers le requin. c’est-à-dire l’atteindre en plein cœur. Plus rien. sans pouvoir toutefois porter le coup définitif. pour ainsi dire. Ned Land avait dégagé le capitaine. cloué par l’horreur. Mais. La mer se teignit de rouge. l’œil hagard. luttant corps à corps avec le monstre. Le squale. Cependant. Un combat terrible s’engagea. Je regardais. dont le contrecoup renversa Conseil. ne l’eût frappe de sa terrible pointe. C’était le râle du monstre. relevé sans blessures. Le requin avait rugi. Puis. Je voyais les phases de la lutte se modifier. j’aperçus l’audacieux capitaine. labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi. je ne pouvais remuer. Frappé au cœur. agitait la masse des eaux avec furie. il se débattait dans des spasmes épouvantables. et leur remous menaçait de me renverser. Ils s’agitèrent sous les mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur. cramponné à l’une des nageoires de l’animal.291 - . Le sang sortait à flots de ses blessures. Les flots s’imprégnèrent d’une masse de sang. coupa vivement la . à travers ce liquide opaque. Celui-ci.

corde qui le liait à sa pierre. Mais le coup de queue du requin pouvait l’avoir frappé à mort. miraculeusement sauvés. il remonta à la surface de la mer. se débarrassa de sa lourde carapace de cuivre. d’un vigoureux coup de talon. sous les vigoureuses frictions de Conseil et du capitaine. . chacun de nous. car l’immersion de ce pauvre diable n’avait pas été longue. en quelques instants. après une demiheure de marche nous rencontrions l’ancre qui rattachait au sol le canot du Nautilus. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même.292 - . Nous le suivîmes tous trois. Heureusement. le lui eut mis dans la main ? Cette magnifique aumône de l’homme des eaux au pauvre Indien de Ceylan fut acceptée par celui-ci d’une main tremblante. que dut-il penser. le noyé revenir au sentiment. et. Sur un signe du capitaine. tirant d’une poche de son vêtement un sachet de perles. Une fois embarqués. Je ne savais s’il réussirait. Ses yeux effarés indiquaient du reste qu’il ne savait à quels êtres surhumains il devait à la fois la fortune et la vie. Je l’espérais. quand le capitaine Nemo. à voir les quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui ! Et surtout. peu à peu. La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien. nous regagnâmes le banc de pintadines. suivant la route déjà parcourue. le prit dans ses bras et. Il ouvrit les yeux. et. avec l’aide des matelots. je vis. nous atteignions l’embarcation du pêcheur. Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la vie.

je reconnus le terrible mélanoptère de la mer des Indes. mais. A la couleur noire marquant l’extrémité de ses nageoires. de l’espèce des requins proprement dits. et je suis sûr qu’il le rangeait. « Au Nautilus ». nous étions de retour à bord du Nautilus. non sans raison. Pendant que je considérais cette masse inerte. genre des squales. ordre des chondroptérygiens à branchies fixes. répondit Ned Land. dans la classe des cartilagineux. et ce fut tout. A huit heures et demie. . C’était un adulte. — C’est une revanche. » Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds . capitaine. sans se préoccuper de nous. famille des sélaciens. Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique. dit-il. L’embarcation vola sur les flots. une douzaine de ces voraces mélanoptères apparut tout d’un coup autour de l’embarcation . Je vous devais cela. sa bouche énorme occupait le tiers de son corps. disposées en triangles isocèles sur la mâchoire supérieure.293 - . ils se jetèrent sur le cadavre et s’en disputèrent les lambeaux. lui dit-il.« Merci. Quelques minutes plus tard. ce qui se voyait aux six rangées de dents. nous rencontrions le cadavre du requin qui flottait. maître Land.

je serai de ce pays-là ! » IV LA MER ROUGE Pendant la journée du 29 janvier. et. . situé entre 10° et 14°30’de latitude nord.Là. ou sept mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du Japon. L’une. l’un des représentants de cette race qu’il fuyait sous les mers. Lorsque je lui fis cette observation. Il faisait route au nord-nord-ouest.294 - . il n’avait plus aucune terre en vue. se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les Maledives des Laquedives. et 69° et 50°72’de longitude est. avec une vitesse de vingt milles à l’heure. jusqu’à mon dernier souffle. portant sur l’audace sans pareille du capitaine Nemo. et je suis encore. découverte par Vasco de Gama en 1499. et le Nautilus. Le lendemain 30 janvier – lorsque le Nautilus remonta à la surface de l’Océan. terre d’origine madréporique. creusée entre l’Arabie et la péninsule indienne. qui sert de débouché au golfe Persique. et se dirigeait vers cette mer d’Oman. Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles. et l’une des dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives. Quoi qu’il en dît. l’autre sur son dévouement pour un être humain. c’est un habitant du pays des opprimés. l’île de Ceylan disparut sous l’horizon. Il rangea même l’île Kittan. cet homme étrange n’était pas parvenu encore à tuer son cœur tout entier. Deux observations s’en dégageaient inévitablement. il me répondit d’un ton légèrement ému : « Cet Indien. monsieur le professeur. je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc de Manaar.

répondit Ned Land. Où nous conduisait donc le capitaine Nemo ? Je n’aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas le Canadien. monsieur. n’ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe. le détroit de Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage. maître Ned. de manière à gagner le cap de BonneEspérance. un bateau mystérieux comme le nôtre ne se hasarderait pas dans ses canaux coupés d’écluses.295 - . où nous conduit la fantaisie du capitaine. Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une insistance toute particulière. . et. « Nous allons. me demanda où nous allions. le Nautilus redescendra l’Océan indien. et si après le golfe Persique. — Cette fantaisie. le fût-il. sans issue possible. le Nautilus veut visiter la mer Rouge. répondit le Canadien. Donc. qui. — Eh bien ! nous reviendrons. nous ne tarderons guère à revenir sur nos pas. ne peut nous mener loin. et si nous y entrons. — Que supposez-vous donc ? — Je suppose qu’après avoir visité ces curieux parages de l’Arabie et de l’Égypte. Le golfe Persique n’a pas d’issue.C’était évidemment une impasse. — Aussi. peut-être au large des Mascareignes. peut-être à travers le canal de Mozambique. maître Land. puisque l’isthme de Suez n’est pas encore percé. la mer Rouge n’est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe. ce jour-là. que la mer Rouge est non moins fermée que le golfe. — Je ne vous apprendrai pas.

sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Ned. nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne connaissons pas encore. le Nautilus visita la mer d’Oman. je la discuterais avec vous. il n’y a plus de plaisir. à mon avis. et nous discutons inutilement. fanatique du Nautilus. mon brave Ned : « Une chance d’évasion nous est offerte ». il termina la conversation par ces mots. à vous parler franchement. je ne le sais pas. . en forme de monologue : « Tout cela est bel et bon. on verra que. ni les heures.— Eh bien. Quant à Ned Land. que voilà bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce Nautilus ? — Non. je verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu’il aura été donné à si peu d’hommes de faire. Ah ça ! ami Ned. D’ailleurs.296 - . nous n’y pouvons rien. mais il ne dépassa jamais le tropique du Cancer. Mais tel n’est pas le cas et. Il semblait marcher au hasard. Si vous veniez me dire. répondit le Canadien. comme s’il eût hésité sur la route à suivre. — Mais savez-vous. monsieur Aronnax. — Mais la conclusion ? — La conclusion viendra en son temps. » Par ce court dialogue. jusqu’au 3 février. » Pendant quatre jours. mais. je ne veux pas le savoir. et je ne compte ni les jours. je ne crois pas que le capitaine Nemo s’aventure jamais dans les mers européennes. j’étais incarné dans la peau de son commandant. où il y a de la gêne. vous vous fatiguez donc de ce voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte.

Le 5 février. à Bourbon.297 - . dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». et sa ligne ondulée de montagnes. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à Bombay. à Melbourne. ses fraîches et verdoyantes terrasses. nous donnions enfin dans le golfe d’Aden. Le lendemain. nous eûmes un instant connaissance de Mascate. perché sur un promontoire qu’un isthme étroit réunit au continent. la plus importante ville du pays d’Oman. sorte de Gibraltar inaccessible. et. J’aperçus le dôme arrondi de ses mosquées. Mais je ne vis rien. le franchir fut l’affaire d’une heure à peine. il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du Mahrah et de l’Hadramant. qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge. dont les Anglais ont refait les fortifications. J’admirai son aspect étrange. Mais ce ne fut qu’une vision. dont le gouvernement britannique a fortifié la position d’Aden. Puis. à Calcutta. 7 février. sillonnaient cet étroit . Le 6 février. véritable entonnoir introduit dans ce goulot de Babel-Mandeb. parvenu à ce point. au dire de l’historien Edrisi. Sur vingt milles de large. il n’en fut rien. pas même cette île de Périm.En quittant cette mer. le Nautilus flottait en vue d’Aden. mais je me trompais. J’entrevis les minarets octogones de cette ville qui fut autrefois l’entrepôt le plus riche et le plus commerçant de la côte. après s’en être emparés en 1839. au milieu des noirs rochers qui l’entourent et sur lesquels se détachent en blanc ses maisons et ses forts. et le Nautilus s’enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages. à ma grande surprise. à Maurice. Je croyais bien que le capitaine Nemo. nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb. relevée de quelques ruines anciennes. il ne compte que cinquante-deux kilomètres de long. la pointe élégante de ses minarets. allait revenir en arrière . et pour le Nautilus lancé à toute vitesse.

vingt-six mosquées. et qu’abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. dès les premières heures du jour. Aussi se tint-il prudemment entre deux eaux. qu’aucun fleuve important n’arrose. tantôt se tenant à la surface. Le 8 février. Mais j’approuvai sans réserve le Nautilus d’y être entré. Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de deux cent quarante. Moka nous apparut. à midi. qui renfermait six marchés publics. ville maintenant ruinée. Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. faisaient une ceinture de trois kilomètres. Au temps des Ptolémées et des empereurs romains.passage. défendus par quatorze forts. que les pluies ne rafraîchissent guère. nous sillonnions les flots de la mer Rouge. dont le niveau a seulement baissé jusqu’au point où leur évaporation a précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein. et je pus observer ainsi le dedans et le dessus de cette mer si curieuse. Enfin. pour que le Nautilus tentât de s’y montrer. inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l’Asphaltite. Cité importante. lac célèbre des traditions bibliques.298 - . fermé et dans les conditions d’un lac. serait peut-être entièrement desséché . et à laquelle ses murs. Il prit une allure moyenne. autrefois. La mer Rouge. tantôt plongeant pour éviter quelque navire. et le percement de l’isthme lui rendra cette antique importance que les railways de Suez ont déjà ramenée en partie. qui. qu’une excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une tranche liquide haute d’un mètre et demi ! Singulier golfe. elle fut la grande artère commerciale du monde. . dont les murailles tombent au seul bruit du canon.

ceux-ci plus capricieux. qui s’établissent dans les excavations madréporiques et dont la base est contournée en courte spirale. Son animalité n’est pas douteuse. entre autres le thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et n’attendant que le souffle du dieu Pan.Puis. le Nautilus se rapprocha des rivages africains où la profondeur de la mer est plus considérable. et enfin mille spécimens d’un polypier que je n’avais pas observé encore. Que d’heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que d’échantillons nouveaux de la flore et de la faune sousmarine j’admirai sous l’éclat de notre fanal électrique ! Des fongies agariciformes. par les panneaux ouverts. a été précisément créée par ce curieux produit dont l’utilité est incontestable. ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à rallier. mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se déroulaient à dix brasses au-dessus . mais moins colorés que ceux-là dont l’humide vitalité des eaux entretenait la fraîcheur.299 - . et de vastes pans de rochers revêtus d’une splendide fourrure verte d’algues et de fucus. Quel indescriptible spectacle. entre deux eaux d’une limpidité de cristal. Là. la vulgaire éponge. que les naturalistes ne sont pas d’accord sur le mode d’organisation de l’éponge. et on ne peut même adopter l’opinion des anciens qui la regardaient comme un être intermédiaire entre la plante et l’animal. et quelle variété de sites et de paysages à l’arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur beauté. première du groupe des polypes. un polypier inférieur à celui du corail. Pour les uns. il nous permit de contempler d’admirables buissons de coraux éclatants. des actinies de couleur ardoisée. L’éponge n’est point un végétal comme l’admettent encore quelques naturalistes. Je dois dire cependant. Ce fut sur les côtes du Téhama. car alors non seulement ces étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer. La classe des spongiaires. et . c’est un polypier. mais un animal du dernier ordre. des coquilles particulières à cette mer.

de perméabilité ou de résistance à la macération. Mais puisque je ne pouvais espérer d’étudier ces zoophytes dans les échelles du Levant. La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se rencontrent dans un grand nombre de mers. de calices. enduit d’une substance gélatineuse a demi fluide. de la côte de Syrie et de la mer Rouge. par une profondeur moyenne de huit à neuf mètres.300 - . de cornes d’élan. l’éponge dure de Barbarie. rasait lentement tous ces beaux rochers de la côte orientale. globuleuses. . de gant de Neptune. je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge. qui après avoir porté la vie dans chaque cellule. Là croissaient des éponges de toutes formes. des éponges pédiculées. de pied de lion. de queue de paon. Elles justifiaient assez exactement ces noms de corbeilles. etc. de l’archipel grec. en étaient expulsés par un mouvement contractile. c’est un individu isolé et unique. selon son degré d’élasticité. Milne Edwards. qui prend une teinte roussâtre. l’éponge blonde de Syrie. J’appelai donc Conseil près de moi.pour d’autres tels que M. que leur ont attribués les pêcheurs. Il ne reste plus alors que ces fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l’éponge domestique. et qui s’emploie à des usages divers. et se putréfie en dégageant de l’ammoniaque. Cette substance disparaît après la mort du polype. pendant que le Nautilus. s’échappaient incessamment de petits filets d’eau. dont nous étions séparés par l’infranchissable isthme de Suez. Là se reproduisent et se développent ces éponges finesdouces dont la valeur s’élève jusqu’à cent cinquante francs. et même dans certains cours d’eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». De leur tissu fibreux. foliacées. digitées. plus poètes que les savants. de quenouilles. Mais leurs eaux de prédilection sont celles de la Méditerranée.

qui. des mulles auriflammes à tête jaune. absolument dépourvus de dents. qui fournirent à notre table un mets sain et délicat. véritables murènes à la queue argentée. aux coquilles des mollusques et même aux tiges d’hydrophytes. car en respectant le tissu du polypier. et mille autres poissons communs aux Océans que nous avions déjà traversés. longs de quatre décimètres. des scares. des ostracions-dromadaires dont la bosse se termine par un aiguillon recourbé. des fiatoles. de couleur brique. sortes de cartilagineux qui se rapprochent du squale. Quant aux poissons. des centropodes. les autres se dressant ou pendant comme des excroissances coralligènes. appartenant au genre des chélonées. de superbes caranx. espèces de stromatées. Ils garnissaient les plus petites anfractuosités. des pastenaques à la queue pointillée. de nageoires bleues et jaunes. au corps semé d’inégales taches bleues et reconnaissables à leur double aiguillon dentelé. des blémies-garamits. ils étaient nombreux et souvent remarquables. zébrés d’étroites raies d’or et parés des trois couleurs de la France. et des bockats.301 - . consistaient principalement en méduses d’une espèce très élégante . Cette dernière méthode qui nécessite l’emploi des plongeurs. au dos bleuâtre. Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires. etc. des gobies.Ces polypiers adhéraient aux rochers. long d’un pied et demi. et les reptiles par des tortues virgata. Voici ceux que les filets du Nautilus rapportaient plus fréquemment à bord : des raies. soit à la main. des balistes. soit à la drague. des ophidies. aux pectorales brunes bordées d’un liséré gris. elle lui laisse une valeur très supérieure. vastes manteaux longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux. . des aodons. et d’écailles d’or et d’argent. sont spéciales à la mer Rouge. des labres. les uns s’étalant. est préférable. parmi lesquelles les limmes de forme ovale. J’appris à Conseil que ces éponges se pêchaient de deux manières. décorés de sept bandes transversales d’un beau noir. d’après d’Orbigny. . les mollusques étaient représentés par des variétés de calmars. des arnacks au dos argenté.

le capitaine Nemo monta sur la plate-forme où je me trouvai. monsieur. Ce jour-là à midi. ni ses écueils. intelligent. au temps des Anciens. sa renommée était détestable. monsieur Aronnax.302 - . Je me promis de ne point le laisser redescendre sans l’avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs. sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix milles. après le point. m’offrit gracieusement un cigare et me dit : « Eh bien ! monsieur le professeur. et si je ne me trompe. ni ses courants. C’est. qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et Quonfodah sur la côte est. — Détestable. dis-je. et Strabon dit qu’elle est particulièrement dure à l’époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. capitaine Nemo. — En effet. ses poissons et ses zoophytes.Le 9 février. Il vint à moi dès qu’il m’aperçut. une mer sujette à d’affreux . Les historiens grecs et latins n’en parlent pas à son avantage. Ah ! c’est un intelligent bateau ! — Oui. cette mer Rouge vous plaît-elle ? Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu’elle recouvre. le Nautilus flottait dans cette partie la plus large de la mer Rouge. cette mer est citée entre les plus mauvaises. répondis-je. et le Nautilus s’est merveilleusement prêté à toute cette étude. et que personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. audacieux et invulnérable ! Il ne redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge. L’Arabe Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable. prétend-il. ses parterres d’éponges et ses forêts de corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ? — Oui.

Après quelques minutes de silence : « Vous me parliez. répliquai-je. me répondit le capitaine Nemo. calfatées de résine pilée et enduites de graisse de chiens de mer. Quel malheur qu’un secret pareil doive mourir avec son inventeur ! » Le capitaine Nemo ne me répondit pas. solidement construit. répondis-je. dit-il. ni à sa surface. — C’est vrai. — On voit bien. votre navire avance d’un siècle. qui me parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Agatharchide et Artémidore. monsieur Aronnax. bien gréé. mais leurs craintes n’étaient-elles pas exagérées ? — Oui et non. maître de sa direction grâce à l’obéissante vapeur. Il a fallu bien des siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si dans cent ans. les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. monsieur Aronnax. sur son époque. Ils n’avaient pas même d’instruments . de plusieurs peut-être. En effet. telle est l’opinion qui se trouve dans Arrien. de l’opinion des anciens historiens sur les dangers qu’offre la navigation de la mer Rouge ? — C’est vrai. et sous ce rapport. offrait des périls de toutes sortes aux bâtiments des anciens. que ces historiens n’ont pas navigué à bord du Nautilus. — En effet.ouragans. et « qui n’offre rien de bon » ni dans ses profondeurs. semée d’îles inhospitalières. Ce qui n’est plus dangereux pour un navire moderne. répondit en souriant le capitaine.303 - . répondis-je. on verra un second Nautilus ! Les progrès sont lents. Il faut se représenter ces premiers navigateurs s’aventurant sur des barques faites de planches cousues avec des cordes de palmier.

monsieur Aronnax. Dans ces conditions. Je vous demanderai donc votre opinion personnelle. — La voici. il faut voir dans cette appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu . — Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage des Israélites. et ils marchaient à l’estime au milieu de courants qu’ils connaissaient à peine. puisque vous semblez avoir spécialement étudié cette mer. mais je ne saurais m’en contenter. Non puis ne surent la nommer Autrement que la rouge mer. pouvez-vous m’apprendre quelle est l’origine de son nom ? — Il existe. — Explication de poète. Devint la mer rouge et vermeille. répondis-je. Mais capitaine. remercier les dieux dans le temple voisin. — J’en conviens. dis-je. et la vapeur me paraît avoir tué la reconnaissance dans le cœur des marins. au retour. Voulez-vous connaître l’opinion d’un chroniqueur du XIVe siècle ? — Volontiers. de nombreuses explications à ce sujet. capitaine Nemo.pour relever leur direction. lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se refermèrent à la voix de Moïse : En signe de cette merveille. ils ne vont plus. ornés de guirlandes et de bandelettes dorées. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au départ par des sacrifices propitiatoires. Mais de notre temps. et. en dépit des moussons contraires. monsieur Aronnax.304 - . Suivant moi. les steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n’ont plus rien à redouter des colères de ce golfe. les naufrages étaient et devaient être nombreux.

« Edrom ». capitaine Nemo. et si les anciens lui donnèrent ce nom.305 - . Peut-être en rencontrerez-vous. — Sans doute. — Alors. — Et cette couleur. et dont il faut quarante mille pour occuper l’espace d’un millimètre carré. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor entièrement rouge. — Ainsi. vous remarquerez cette singulière apparence. mais en avançant vers le fond du golfe. ce fut à cause de la coloration particulière de ses eaux. monsieur le professeur. comme un lac de sang. vous l’attribuez à la présence d’une algue microscopique ? — Oui. je vous demanderai si vous avez reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ? — Non. — Laquelle ? — C’est que l’endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est tellement ensablé maintenant que les chameaux y . quand nous serons à Tor. puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et de la catastrophe des Égyptiens. — Jusqu’ici cependant je n’ai vu que des flots limpides et sans aucune teinte particulière. et cela pour une excellente raison. ce n’est pas la première fois que vous parcourez la mer Rouge à bord du Nautilus ? — Non. C’est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces chétives plantules connues sous le nom de trichodesmies. monsieur.

Maintenant. et l’armée de Pharaon a précisément péri en cet endroit. Necos entreprit les travaux d’un canal alimenté par les eaux du Nil. et sa largeur était telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. — Et cet endroit ? . Très probablement. Il fut continué par Darius.. mais la faiblesse de sa pente entre son point de départ. lorsque des villes nouvelles s’établiront sur cet isthme. alors que la mer Rouge s’étendait jusqu’aux lacs amers. et probablement achevé par Ptolémée II. dit le capitaine Nemo. Strabon le vit employé à la navigation . après le percement du canal de Suez. Les anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires commerciales d’établir une communication entre la mer Rouge et la Méditerranée . et la mer Rouge. mais utile au monde entier. et ils prirent le Nil pour intermédiaire. le canal qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris. mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct. que ce passage soit miraculeux ou non. dans ce bras qui formait autrefois un profond estuaire. — Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez. et il faut espérer pour les archéologues que ces fouilles se feront tôt ou tard.306 - . Ce canal se remontait en quatre jours. ne le rendait navigable que pendant quelques mois de l’année. Vous comprenez que mon Nautilus n’aurait pas assez d’eau pour lui. Un canal bien inutile pour un navire tel que le Nautilus ! — Sans doute. à travers la plaine d’Égypte qui regarde l’Arabie. c’est que. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces sables mettraient à découvert une grande quantité d’armes et d’instruments d’origine égyptienne. Ce qui est certain. six cent quinze ans avant Jésus-Christ. fils d’Hytaspe. demandai-je..peuvent à peine baigner leurs jambes. près de Bubaste. les Israélites n’en ont pas moins passé là pour gagner la Terre promise. Ce . répondis-je. — C’est évident. si l’on en croit la tradition.

mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de Port-Saïd après-demain. n’aura réussi que par l’énergie d’un seul homme. — Dans la Méditerranée ! m’écriai-je. — Eh bien. surpris par la marée. qui voulut empêcher les vivres d’arriver à Mohammedben-Abdoallah. — Oui. il aura changé l’Afrique en une île immense.canal servit au commerce jusqu’au siècle des Antonins . et. cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille kilomètres la route de Cadix aux Indes. de Lesseps l’a fait.307 - . répondis-je. — Malheureusement. puis rétabli par les ordres du calife Omar. quand nous serons dans la Méditerranée. il faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth. et vous avez le droit d’être fier de votre compatriote. et avant peu. révolté contre lui. . M. car il a le génie de la volonté. honneur à ce grand citoyen. honneur à M. tout surpris de l’accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler. je ne puis vous conduire à travers ce canal de Suez. Donc. ce que les anciens n’avaient osé entreprendre. qui aurait suffi à illustrer un règne. ensablé. reprit-il. il fut définitivement comblé en 761 ou 762 par le calife AlMansor. votre général Bonaparte retrouva les traces de ces travaux dans le désert de Suez. capitaine. C’est un homme qui honore plus une nation que les plus grands capitaines ! Il a commencé comme tant d’autres par les ennuis et les rebuts. monsieur Aronnax. mais il a triomphé. qui aurait dû être une œuvre internationale. abandonné. de Lesseps ! — Oui. là même où Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant lui. Pendant l’expédition d’Égypte. Et il est triste de penser que cette œuvre.

monsieur Aronnax. répondit tranquillement le capitaine Nemo. — Quoi ! il existerait un passage ! .. — Par-dessous ? — Sans doute. Cela vous étonne ? — Ce qui m’étonne.— Oui. bien que je dusse être habitué à ne m’étonner de rien depuis que je suis à votre bord ! — Mais à quel propos cette surprise ? — A propos de l’effroyable vitesse que vous serez forcé d’imprimer au Nautilus s’il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée. capitaine. monsieur le professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de BonneEspérance ! — Cependant. — Vraiment ? — Oui. — Ou par-dessous. Depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd’hui à sa surface.308 - .. ayant fait le tour de l’Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance ! — Et qui vous dit qu’il fera le tour de l’Afrique. à moins que le Nautilus ne navigue en terre ferme et qu’il ne passe par-dessus l’isthme. monsieur le professeur. c’est de penser que nous y serons aprèsdemain.

« Monsieur le professeur. — Hasard et raisonnement. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse. — Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce tunnel ? — Monsieur. mais mon oreille résiste à ce qu’elle entend.309 - . Sans cela. — Et c’est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je de plus en plus surpris. » Je ne relevai pas l’insinuation et j’attendis le récit du capitaine Nemo. me répondit le capitaine. J’avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la Méditerranée.— Oui. il n’y peut y avoir rien de secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. un passage souterrain que j’ai nommé ArabianTunnel. Mais à cinquante mètres seulement se rencontre une inébranlable assise de roc. et même. je vous écoute. — Ah monsieur ! Aures habent et non audient est de tous les temps. — Capitaine. — Mais cet isthme n’est composé que de sables mouvants ? — Jusqu’à une certaine profondeur. Non seulement ce passage existe. c’est un simple raisonnement de naturaliste qui m’a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à connaître. me dit-il. monsieur le professeur. il existait un certain . mais j’en ai profité plusieurs fois. raisonnement plus que hasard. je ne me serais pas aventuré aujourd’hui dans cette impasse de la mer Rouge.

dans la Méditerranée. je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette conversation qui les intéressait directement. Je la cherchai avec mon Nautilus. je ne demande pas mieux que de croire à son passage. dans deux jours. sur les côtes de Syrie. Conseil battit des mains. ne haussez pas les épaules si légèrement.nombre de poissons d’espèces absolument identiques. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Quelques mois plus tard. Si elle existait. je la découvris. répondit Conseil. mais le Canadien haussa les épaules. aviez-vous jamais entendu parler du Nautilus ? Non ! il existe cependant. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre.310 - . » . je m’y aventurai. « Un tunnel sous-marin ! s’écria-t-il. La communication entre les deux m’était donc démontrée. Certain de ce fait je me demandai s’il n’existait pas de communication entre les deux mers. en effet. une communication entre les deux mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ? — Ami Ned. des ophidies. le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. des girelles. et avant peu. à ce capitaine. des jœls. Après tout. — Nous verrons bien ! riposta Ned Land. vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique ! » V ARABIAN-TUNNEL Ce jour même. des fiatoles. en secouant la tête. et fasse le ciel qu’il nous conduise. monsieur le professeur. et ne repoussez pas les choses sous prétexte que vous n’en avez Jamais entendu parler. et je les rejetai à la mer. je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. des exocets. Donc. nous serions au milieu des eaux de la Méditerranée. des persègues. Lorsque je leur appris que.

Accompagné de Ned et de Conseil. 10 février.311 - . de la Syrie. par tribord devant. mais je n’ai pas vos yeux. Le soleil. flottant à la surface de la mer.Le soir même. Je distinguai assez nettement l’ensemble de ses constructions. monsieur le professeur ? — Non. et le Nautilus rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes. les navires amarrés le long des quais. se rapprocha de la côte arabe. quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer. Bientôt Djeddah s’effaça dans les ombres du soir. En dehors. à peu près à la hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ? . — Regardez bien. assez bas sur l’horizon. frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur blancheur. reprit Ned. au moment du point. nous causions de choses et d’autres. Appuyés sur les flancs du canot. J’aperçus Djeddah. il remonta jusqu’à sa ligne de flottaison. la mer étant déserte. répondis-je. de la Turquie et des Indes. quelques cabanes de bois ou de roseaux indiquaient le quartier habité par les Bédouins. Ned. plusieurs navires apparurent qui couraient à contre-bord de nous. me dit : « Voyez-vous là quelque chose. important comptoir de l’Égypte. Le lendemain. là. je vins m’asseoir sur la plate-forme. Le Nautilus reprit sa navigation sous-marine . et ceux que leur tirant d’eau obligeait à mouiller en rade. par 21°30’de latitude nord. vous le savez. le Nautilus. mais à midi. La côte à l’est se montrait comme une masse à peine estompée dans un humide brouillard.

.312 - . Les baleines et moi. mais je me trompe fort. — Attendons. Qu’était-ce ? Je ne pouvais encore me prononcer. — Non. — Un autre Nautilus ? dit Conseil. fis-je. et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués. — Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil. ou c’est là quelque animal marin. et je ne me tromperais pas à leur allure. « Ah ! il marche ! il plonge ! s’écria Ned Land. . — Ce n’est point une baleine.— En effet. dis-je. et avant peu nous saurons à quoi nous en tenir. Mille diables ! Quel peut être cet animal ? Il n’a pas la queue bifurquée comme les baleines ou les cachalots. répondit le Canadien. et il dresse ses mamelles en l’air ! . Le Nautilus se dirige de ce côté. — Oui. — Mais alors. nous sommes de vieilles connaissances. reprit le Canadien. » En effet. cet objet noirâtre ne fut bientôt qu’à un mille de nous. reprit Ned Land. répondis-je. après une attentive observation. mon garçon.. dit Conseil. j’aperçois comme un long corps noirâtre à la surface des eaux. qui ne perdait pas des yeux l’objet signalé. on en rencontre quelquefois. Il ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. le voilà sur le dos. — Bon..

Il aperçut le dugong. Ses yeux brillaient de convoitise à la vue de cet animal. « Non. moitié femmes et moitié poissons. sous-classe des monodelphiens. mais un être curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge. est-ce qu’il ne vous brûlerait pas la main ? . me dit-il d’une voix tremblante d’émotion. » Tout le harponneur était dans ce mot. et s’adressant directement à lui : « Si vous teniez un harpon.— C’est une sirène. « Oh ! monsieur. groupe des pisciformes. dis-je à Conseil. le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Cependant Ned Land regardait toujours. — Ordre des syréniens. On eût dit qu’il attendait le moment de se jeter à la mer pour l’attaquer dans son élément. répondit Conseil. classe des mammifères. n’en déplaise à monsieur. embranchement des vertébrés ». maître Land. Sa main semblait prête à le harponner. Et lorsque Conseil avait ainsi parlé. s’écria Conseil. il n’y avait plus rien à dire. je n’ai jamais tué de » cela ». En cet instant.313 - . C’est un dugong. une véritable sirène. ce n’est point une sirène. Il comprit l’attitude du Canadien. et je compris que cet animal appartenait à cet ordre d’êtres marins. » Ce nom de sirène me mit sur la voie. dont la fable a fait les sirènes.

— Oui. il devient de plus en plus rare. — Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier de pêcheur. de même que le lamantin. — Ah ! fit le Canadien. reprit le capitaine. Cet animal revient sur ses assaillants et chavire leur embarcation. — Merci. je vous engage à ne pas manquer cet animal. vous pouvez essayer. Son coup d’œil est prompt. — Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré le haussement d’épaule du Canadien. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong. répondit Ned Land dont les yeux s’enflammèrent. une viande véritable. son bras est sûr. répondit le capitaine. et d’ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez déjà frappés ? — Cela ne me déplairait point. cette bête-la se donne aussi le luxe d’être bonne à manger ? — Oui. et cela dans votre intérêt. et je sais que maître Land ne déteste pas les bons morceaux. — Eh bien.314 - . c’est qu’on le regarde justement comme un fin gibier. Sa chair. maître Land. . et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des princes. son congénère. est extrêmement estimée. — Seulement. monsieur. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement acharnée que. monsieur. quelquefois. ce danger n’est pas à craindre. Mais pour maître Land.— Comme vous dites.

dans l’intérêt de la cuisine. si par hasard celui-ci était le dernier de sa race. et son extrémité était seulement frappée sur un petit baril qui. lancé à la mer. il ralentit sa marche. il se dirigea rapidement vers le dugong. — Faites donc. mais. nous nous assîmes à l’arrière. Le harpon qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très longue corde qui se dévide rapidement lorsque l’animal blessé l’entraîne avec lui. ne conviendrait-il pas de l’épargner dans l’intérêt de la science ? — Peut-être. Six rameurs prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. . Ned. En ce moment sept hommes de l’équipage. Le canot fut déponté.315 - . répondit le capitaine Nemo. en flottant. et les rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. il vaut mieux lui donner la chasse. « Vous ne venez pas. montèrent sur la plate-forme. et. monsieur. monsieur le capitaine. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d’une dizaine de brasses. son harpon à la main. maître Land ». L’un portait un harpon et une ligne semblable à celles qu’emploient les pêcheurs de baleines. arraché de son alvéole. Ned Land. » Le canot déborda. capitaine ? demandai-je. devait indiquer la marche du dugong sous les eaux. mais je vous souhaite une bonne chasse. muets et impassibles comme toujours. qui flottait alors à deux milles du Nautilus. enlevé par ses six avirons. Conseil et moi. alla se placer debout sur l’avant du canot. Arrivé à quelques encablures du cétacé. dit sérieusement Conseil. — Non.— Alors. répliqua le Canadien .

voici son sang. un sifflement se fit entendre. lancé avec force. qui formaient de chaque côté des défenses divergentes. et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée et ses nageoires latérales par de véritables doigts. car il filait avec . ressemblait beaucoup au lamantin. Je me levai à demi. Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour respirer. Ce dugong. que Ned Land se préparait à attaquer. Ce dugong. « Mille diables ! s’écria le Canadien furieux. Le harpon. Les avirons restèrent suspendus sur leurs dames. et le dugong disparut. dis-je. Ned Land. l’animal est blessé. je l’ai manqué ! — Non.316 - . le canot se mit à la poursuite de l’animal. avait des dimensions colossales. Les matelots se remirent à nager. qui porte aussi le nom d’halicore. Il ne bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots. Le harpon repêché.Je m’étais levé et j’observais distinctement l’adversaire du Canadien. brandissait son harpon d’une main exercée. circonstance qui rendait sa capture plus facile. Sa différence avec le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de deux dents longues et pointues. et le patron dirigea l’embarcation vers le baril flottant. Soudain. mais votre engin ne lui est pas resté dans le corps. n’avait frappé que l’eau sans doute. — Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land. le corps un peu rejeté en arrière. Sa blessure ne l’avait pas affaibli. Le canot s’approcha prudemment à trois brasses de l’animal.

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre. Il lançait au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise. lardait de coups de harpon le gigantesque animal. huma brusquement l’air avec ses vastes narines percées non à l’extrémité. Nous étions renversés . de ses dents incrustées dans le plat-bord. On juge de la colère qui surexcitait l’impatient Ned Land. et il était impossible de l’atteindre. manœuvrée par des bras vigoureux. cramponné à l’étrave. volait sur ses traces. soulevait l’embarcation hors de l’eau comme un lion fait d’un chevreuil. il embarqua une ou deux tonnes d’eau qu’il fallut vider . il ne chavira pas. mais à la partie supérieure de son museau. Le canot ne put éviter son choc . Ned Land. mais. Cette manœuvre n’échappa point au Canadien. s’arrêta. à demi renversé. Pour mon compte. Puis. qui. Il revint sur le canot pour l’assaillir à son tour. mais le dugong se dérobait par un plongeon subit. et le Canadien se tenait prêt à frapper . L’embarcation. quand cet animal fut pris d’une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se repentir. prenant son élan. On le poursuivit sans relâche pendant une heure. et je commençais à croire qu’il serait très difficile de s’en emparer. je n’en étais encore qu’au dépit de voir le dugong déjouer toutes nos ruses. abordé de biais et non de plein. arrivé à vingt pieds du canot. grâce à l’habileté du patron. et sans doute il prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes. Plusieurs fois elle l’approcha à quelques brasses. « Attention ! » dit-il.une rapidité extrême.317 - . il se précipita sur nous. Le dugong.

entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la surface. ne l’eût enfin frappée au cœur. Le lendemain 11 février. Il pesait cinq mille kilogrammes. Je la trouvai excellente. le prit à la remorque et se dirigea vers le Nautilus. particulière à l’Égypte. pour ainsi dire. dont le bec est noir. les ailes et la queue grisâtres. apparut le corps de l’animal.318 - . le ventre et la gorge blancs. Le canot le rejoignit. le stewart me servit au dîner quelques tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord. Il fallut employer des palans d’une grande puissance pour hisser le dugong sur la plate-forme. C’est ce cap qui forme l’extrémité de l’Arabie Pétrée. Une compagnie d’hirondelles de mer s’abattit sur le Nautilus. La vitesse du Nautilus était alors modérée. On le dépeça sous les yeux du Canadien. Vers cinq heures du soir. et je ne sais trop comment aurait fini l’aventure. et le dugong disparut. On prit aussi quelques douzaines de canards du Nil. les pattes rouges. nous relevions au nord le cap de Ras-Mohammed. Le jour même. l’office du Nautilus s’enrichit encore d’un gibier délicat. et même supérieure à celle du veau. J’observai que l’eau de la mer Rouge devenait de moins en moins salée. le dos. J’entendis le grincement des dents sur la tôle. . a mesure que nous approchions de Suez. Il s’avançait en flânant. oiseaux sauvages d’un haut goût. C’était une espèce de sterna nilotica. dont le cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir. et peu d’instants après.les uns sur les autres. si le Canadien. retourné sur le dos. qui tenait à suivre tous les détails de l’opération. toujours acharné contre la bête. la tête grise et pointillée. l’œil entouré de points blancs. sinon du bœuf. comprise entre le golfe de Suez et le golfe d’Acabah.

C’était le mont Oreb. au sommet duquel Moïse vit Dieu face à face. qui brillait à un mille de nous. passait au large de Tor. assise au fond d’une baie dont les eaux paraissaient teintées de rouge. ce Sinaï. tantôt immergé. nous devions être très près de Suez. le Nautilus demeura à quelques mètres sous les eaux. j’aperçus un feu pâle. J’aperçus distinctement une haute montagne. observation déjà faite par le capitaine Nemo. De huit à neuf heures. dans l’ombre. A neuf heures un quart. dit-on près de moi. j’apercevais des fonds de rochers vivement éclairés par notre lumière électrique. et je cherchais à respirer l’air frais de la nuit. A travers les panneaux du salon. à demi décoloré par la brume. le Nautilus.319 - . qui conduit au golfe de Suez. « C’est le feu flottant de Suez. tantôt flottant. Bientôt. et que l’esprit se figure incessamment couronné d’éclairs. Suivant mon calcul. . le bateau étant revenu à la surface. au milieu d’un lourd silence que rompaient parfois le cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit. Nous ne tarderons pas à gagner l’orifice du tunnel. dominant entre les deux golfes le Ras-Mohammed.Le Nautilus pénétra dans le détroit de Jubal. Il me semblait que le détroit se rétrécissait de plus en plus. Je me retournai et je reconnus le capitaine. je montai sur la plate-forme. Puis la nuit se fit. A six heures. reprit-il. « Un phare flottant ». le bruit du ressac irrité par les rocs ou le gémissement lointain d’un steamer battant les eaux du golfe de ses pales sonores. je ne pouvais tenir en place. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine Nemo.

— L’entrée n’en doit pas être facile ? — Non. à peu près semblable à celles qu’occupent les timoniers des steamboats du Mississipi ou de l’Hudson. le capitaine m’arrêta. si vous voulez descendre. » Le capitaine Nemo me conduisit vers l’escalier central. monsieur. et l’appareil s’immergea d’une dizaine de mètres. monsieur Aronnax. répondis-je. il ouvrit une porte. Au milieu se manœuvrait une roue disposée verticalement. A mi-rampe. C’était une cabine mesurant six pieds sur chaque face. engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient jusqu’à l’arrière du Nautilus. on le sait. Vous verrez ainsi tout ce que l’on peut voir de cette navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. Et maintenant. me dit-il. et il ne reviendra à leur surface qu’après avoir franchi l’Arabian-Tunnel. s’élevait à l’extrémité de la plate-forme. Le panneau se ferma. le Nautilus va s’enfoncer sous les flots. Aussi j’ai pour habitude de me tenir dans la cage du timonier pour diriger moi-même la manœuvre. qui. Quatre hublots de verres lenticulaires. Au moment où me disposais à regagner ma chambre. les réservoirs d’eau s’emplirent. suivit les coursives supérieures et arriva dans la cage du pilote. permettaient à l’homme de barre de regarder dans toutes les directions. « Monsieur le professeur. évidés dans les parois de la cabine. vous plairait-il de m’accompagner dans la cage du pilote ? — Je n’osais vous le demander. — Venez donc. .320 - . » Je suivis le capitaine Nemo.

C’étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel précipitait vers la Méditerranée. Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions en ce moment. dont les mains s’appuyaient sur les jantes de la roue. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur ses flancs. Nous la suivîmes ainsi pendant une heure. A dix heures un quart.Cette cabine était obscure . le timonier modifiait à chaque instant la direction du Nautilus.321 - . qui s’allongeaient hors des anfractuosités du roc. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. » Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des machines. s’ouvrait devant nous. cherchons notre passage. le capitaine pouvait communiquer simultanément à son Nautilus la direction et le mouvement. Le Nautilus suivait le torrent. rapide comme une . la mer apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de la cabine. le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Je m’étais placé au hublot de bâbord. Sur un simple geste. Le Nautilus s’y engouffra hardiment. inébranlable base du massif sableux de la côte. noire et profonde. « Maintenant. mais bientôt mes yeux s’accoutumèrent à cette obscurité. Il pressa un bouton de métal. et de là. Une large galerie. un homme vigoureux. des zoophytes. des algues et des crustacés agitant leurs pattes énormes. à l’autre extrémité de la plate-forme. et j’aperçus le pilote. et aussitôt la vitesse de l’hélice fut très diminuée. et j’apercevais de magnifiques substructions de coraux. à quelques mètres de distance seulement. dit le capitaine Nemo. Au-dehors.

Je me précipitai sur la plateforme. des sillons de feu tracés par la vitesse sous l’éclat de l’électricité. et se retournant vers moi : « La Méditerranée ». Sur les murailles étroites du passage. des lignes droites. ami Ned. facile à descendre. En moins de vingt minutes. et je le comprimais de la main. je ne voyais plus que des raies éclatantes. le Nautilus remonta à la surface des flots. « Eh bien. . pour résister. le Nautilus. et cette Méditerranée ? — Nous flottons à sa surface. Ned et Conseil me rejoignirent. Mon cœur palpitait. cette nuit même ? .flèche. entraîné par ce torrent.322 - . Vers sept heures.. venait de franchir l’isthme de Suez. A trois milles dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. sans se préoccuper autrement des prouesses du Nautilus. demanda le Canadien d’un ton légèrement goguenard. 12 février. devait être impraticable à remonter.. le capitaine Nemo abandonna la roue du gouvernail. malgré les efforts de sa machine qui. — Hein ! fit Conseil. VI L'ARCHIPEL GREC Le lendemain. Mais ce tunnel. monsieur le naturaliste. Ces deux inséparables compagnons avaient tranquillement dormi. me dit-il. A dix heures trente-cinq minutes. au lever du jour. Un torrent nous avait portés d’une mer à l’autre. battait les flots à contre-hélice.

cette nuit même. — Vous entendez. Ned. le capitaine Nemo m’a fait les honneurs de son tunnel. dit-il. « En effet. maître Land. répliqua l’entêté Canadien. Nous sommes dans la Méditerranée. vous avez raison. — A d’autres. repris-je. et j’étais près de lui. monsieur le professeur. — D’ailleurs. répondit le Canadien. » Je vis bien où le Canadien voulait en venir. ajoutai-je. Bon. apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s’allongent dans la mer. je pensai qu’il valait mieux causer. Cette côte basse qui s’arrondit vers le sud est la côte égyptienne. mais de façon à ce que personne ne puisse nous entendre. — Mais puisque monsieur l’affirme. puisqu’il le désirait. — Et vous avez tort. il faut croire monsieur. et tous les . Ned ? dit Conseil. Ned. lui dit Conseil. et votre capitaine est un maître homme. — Et vous qui avez de si bons yeux.— Oui. nous avons franchi cet isthme infranchissable.323 - . en quelques minutes. monsieur. s’il vous plaît. vous pouvez. de nos petites affaires. — Je n’en crois rien. dans la cage du timonier. pendant qu’il dirigeait lui-même le Nautilus à travers cet étroit passage. En tout cas. » Le Canadien regarda attentivement. Causons donc.

et avant que les caprices du capitaine Nemo nous entraînent jusqu’au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie. et je refaisais mon livre des fonds sous-marins au milieu même de son élément. « Ami Ned. je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Vous ennuyez-vous à bord ? Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du capitaine Nemo ? » Le Canadien resta quelques instants sans répondre. dit-il.trois nous allâmes nous asseoir près du fanal. je demande à quitter le Nautilus. Nous sommes en Europe. répondit le Canadien.324 - . Voilà mon sentiment. — Il se terminera. Retrouverais-je jamais une telle occasion d’observer les merveilles de l’Océan ? Non. certes ! Je ne pouvais donc me faire à cette idée d’abandonner le Nautilus avant notre cycle d’investigations accompli. il faut qu’il se termine. « Maintenant. » J’avouerai que cette discussion avec le Canadien m’embarrassait toujours. dis-je. grâce à son appareil. répondez-moi franchement. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes compagnons. se croisant les bras : « Franchement. Grâce à lui. nous vous écoutons. Qu’avezvous à nous apprendre ? — Ce que j’ai à vous apprendre est très simple. mais pour l’avoir fait. où nous étions moins exposés à recevoir l’humide embrun des lames. . Puis. et cependant je n’éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo. Je serai content de l’avoir fait . je complétais chaque jour mes études sousmarines. Ned. dis-je. Ned.

se résigne à les voir courir le monde avec nous. s’il vous plaît. ou plutôt je suppose qu’il s’achèvera. — Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons. et je n’espère pas que son commandant. dont nous devrons profiter. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde. peut-être en Chine. Une volée. et il est fort possible qu’après avoir parcouru toutes les mers du globe.325 - . maître Land. le capitaine Nemo nous donne la volée à tous trois. répondit Conseil. — Mais alors. — La volée ! s’écria le Canadien. d’Angleterre ou d’Amérique. Nous n’avons rien à craindre du capitaine.— Où et quand ? — Où ? je n’en sais rien. aussi bien dans six mois que maintenant. voulez-vous dire ? — N’exagérons pas. ou un express les continents. — Je pense comme monsieur. monsieur le naturaliste ? — Peut-être ici. lorsque ces mers n’auront plus rien à nous apprendre. pour nous rendre notre liberté. le Nautilus est un rapide marcheur. repris-je. Quand ? je ne peux le dire. mais je ne partage pas non plus les idées de Conseil. — Ouais ! fit Ned Land. Nous sommes maîtres des secrets du Nautilus. Il ne craint point les mers fréquentées. Et où serons-nous dans six mois. sur lesquelles une fuite pourra être aussi avantageusement tentée qu’ici ? . Qui nous dit qu’il ne va pas rallier les côtes de France. Vous le savez. Il traverse les océans comme une hirondelle traverse les airs. qu’espérez-vous donc ? demanda le Canadien.

répondit tranquillement ce digne garçon. ainsi que son camarade Ned. ni parents. il parle comme monsieur. l’ami Conseil n’a rien à dire. par impossible. » » J’étais pressé de près par la logique de Ned Land. Cela dit. et. Accepterez-vous ? — Je ne sais. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi je parle au présent : « Nous sommes ici. » . Je ne savais plus quels arguments faire valoir en ma faveur. supposons.— Monsieur Aronnax. il est célibataire. et il est prêt à marquer les points. Il est absolument désintéressé dans la question. accepterez-vous ? » Je ne répondis pas.326 - . vos arguments pèchent par la base. ni enfants ne l’attendent au pays. Ainsi que son maître. et je me sentais battu sur ce terrain. — Et s’il ajoute que cette offre qu’il vous fait aujourd’hui. — L’ami Conseil. répondit le Canadien. Ni femme. Il est au service de monsieur. il ne la renouvellera pas plus tard. Ned Land de l’autre. l’ami Conseil écoute. reprit Ned. on ne doit pas compter sur lui pour faire une majorité. « Et qu’en pense l’ami Conseil ? demanda Ned Land. et il faut en profiter. à son grand regret. « Monsieur. répondis-je. il pense comme monsieur. Deux personnes seulement sont en présence : monsieur d’un côté. que le capitaine Nemo vous offre aujourd’hui même la liberté.

une seule. monsieur Aronnax. et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas. et mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. — Seulement. la prudence veut que nous profitions de la première occasion de quitter le Nautilus. Il faut que l’occasion soit sérieuse. dit Ned Land. Donc. nous ne retrouverons pas l’occasion de la reprendre. voici ma réponse. me direz-vous. qu’elle ait lieu dans deux ans ou dans deux jours.Je ne pus m’empêcher de sourire. et les faux-fuyants me répugnaient.327 - . à voir Conseil annihiler si complètement sa personnalité. Il ne faut pas compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. Au fond. Mais votre observation s’applique à toute tentative de fuite. — D’accord. la question est toujours celle-ci : si une occasion favorable se présente. puisque Conseil n’existe pas. vous m’avez entendu. Vous avez raison contre moi. répondit le Canadien. « Alors. monsieur. Ned. J’ai parlé. Par contre. une observation. — Bien. Qu’avez-vous à répondre ? » Il fallait évidemment conclure. — Tout cela est juste. ne discutons qu’entre nous deux. dis-je. car si elle avorte. « Ami Ned. dis-je. Et maintenant. le Canadien devait être enchanté de ne pas l’avoir contre lui. voilà qui est sagement parlé. ce que vous entendez par une occasion favorable ? . il faut la saisir. La prudence la plus vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse .

Ned. je chercherais à m’emparer du canot. et les boulons enlevés. Ned. — Et dans ce cas ? — Dans ce cas. mais n’oubliez pas qu’un échec nous perdrait. — Je ne l’oublierai pas. et qu’il se tiendra sur ses gardes. Nous nous introduirions à l’intérieur. et si le navire flottait à la surface. monsieur Aronnax. Épiez donc cette occasion . amènerait le Nautilus à peu de distance d’une côte européenne. monsieur. sans même que le timonier. € » Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ? Oui. — Et maintenant. — Pourquoi cela ? — Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n’avons pas renoncé à l’espoir de recouvrer notre liberté. Non. et si le navire naviguait sous les eaux.328 - . — Eh bien. nous remonterions à la surface.— Ce serait celle qui. par une nuit sombre. placé à l’avant. . voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre projet ? — Volontiers. Je sais comment il se manœuvre. je pense — je ne dis pas j’espère — je pense que cette occasion favorable ne se présentera pas. s’aperçût de notre fuite. surtout dans les mers et en vue des côtes européennes. si nous étions suffisamment rapprochés d’un rivage. — Bien. si nous étions éloignés.

en posant son doigt sur un point du planisphère : Est in Carpathio Neptuni gurgite vates Cœruleus Proteus. le vieux pasteur des troupeaux de Neptune. Ou le Nautilus émergeait. ajoutai-je. C’était. Je m’en rapporte complètement à vous. ou il s’en allait à de grandes profondeurs. » Cette conversation. qui secouait la tête d’un air déterminé. se termina ainsi. vous nous préviendrez et nous vous suivrons. Je n’en vis que les soubassements granitiques à travers la vitre du salon. ne laissant passer que la cage du timonier. répondit Ned Land. dit Conseil. qui devait avoir plus tard de si graves conséquences. ou voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l’ignore. maintenant l’île de Scarpanto. l’une des Sporades. Le jour où vous serez prêt. située entre Rhodes et la Crète. je n’eus connaissance de l’île de Carpathos. en effet. Le capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées. restons-en là. . mais il se maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita. — Et maintenant. Aussi.— Je suis de l’avis de monsieur. Plus un mot sur tout ceci. Je dois dire maintenant que les faits semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. — Nous verrons bien. Ned Land.329 - . car entre l’archipel grec et l’Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres. l’antique séjour de Protée...

ce sont de grands mangeurs de végétaux marins. et leurs entrailles.Le lendemain. aussi ces cheilines étaientelles très recherchées des gourmets de l’ancienne Rome. Puis. mais par un motif quelconque. il me sembla taciturne. qui aurait pu me l’apprendre. le soir. ce qui leur donne un goût exquis . Je notai également des cheilines longues de trois décimètres. accommodées avec des laites de murènes. 14 février. Au moment où je m’étais embarqué sur I’Abraham-Lincoln. En relevant la direction du Nautilus. les panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. dont elles annonçaient le fécond débordement.330 - . et. Entre autres. préoccupé. je remarquai qu’il marchait vers Candie. Mais ce qu’était devenue cette insurrection depuis cette époque. je remarquai ces gobies aphyses. Dans quel but ? Je ne pouvais le deviner. lorsque. je résolus d’employer quelques heures à étudier les poissons de l’Archipel . composaient ce plat divin qui ravissait Vitellius. citées par Aristote et vulgairement connues sous le nom de « loches de mer ». il observa attentivement la masse des eaux. Près d’elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents. D’ailleurs. poissons osseux à écailles transparentes. dont la couleur livide est mélangée de taches rouges . . contrairement à ses habitudes. des cervelles de paons et des langues de phénicoptères. que l’on rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil. et. je me trouvai seul avec lui dans le salon. l’ancienne île de Crète. et ce n’était pas le capitaine Nemo. et dont l’arrivée dans les eaux du Reuve. il ordonna d’ouvrir les deux panneaux du salon. je l’ignorais absolument. allant de l’un à l’autre. cette île venait de s’insurger tout entière contre le despotisme turc. j’employai mon temps à étudier les poissons qui passaient devant mes yeux. Je ne fis donc aucune allusion à cet événement. de mon côté. était fêtée par des cérémonies religieuses. sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés. privé de toute communication avec la terre.

C’était un homme vivant qui nageait d’une main vigoureuse. et. Je me retournai vers le capitaine Nemo. L’homme s’était rapproché. un plongeur portant à sa ceinture une bourse de cuir. accroché à la carène d’un navire. pouvait l’arrêter dans sa marche. leur nom signifie. A quoi tiennent les destinées des nations ! J’observai également d’admirables anthias qui appartiennent à l’ordre des lutjans. quand ils furent frappés soudain par une apparition inattendue. Ce fut le rémora qui voyage attaché au ventre des requins . un homme apparut. au dire des anciens. et d’une voix émue : « Un homme ! un naufragé ! m’écriai-je. et ils le justifiaient par leurs couleurs chatoyantes. Mes yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer. disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant aussitôt. poissons sacrés pour les Grecs qui leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux qu’ils fréquentaient . . ce petit poisson. retenant le vaisseau d’Antoine pendant la bataille d’Actium. Il faut le sauver à tout prix ! » Le capitaine ne me répondit pas et vint s’appuyer à la vitre. la face collée au panneau. Au milieu des eaux.331 - . Ce n’était pas un corps abandonné aux flots. et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. facilita ainsi la victoire d’Auguste.Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon esprit tous les souvenirs de l’antiquité. il nous regardait. fleur. et l’un d’eux. leurs nuances comprises dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu’à l’éclat du rubis.

du cap Matapan. — Vous le connaissez. surnommé le Pesce. et ne reparut plus. J’estimai qu’il contenait alors plus de mille kilogrammes d’or. ouvrit le meuble. allant sans cesse d’une île à l’autre et jusqu’à la Crète. avec sa devise Mobilis in mobile. C’est Nicolas. et qu’allait-il faire de celui-ci ? Je ne prononçai pas un mot. et il y vit plus que sur terre. Le capitaine Nemo prit un à un ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu’il remplit entièrement. sans se préoccuper de ma présence. remonta immédiatement vers la surface de la mer. et le capitaine écrivit sur son couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec moderne. me dit le capitaine. le capitaine. le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du panneau gauche du salon. C’étaient des lingots d’or. Près de ce meuble. le capitaine Nemo lui fit un signe. dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du Nautilus. je vis un coffre cerclé de fer. sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de lingots.332 - .A ma profonde stupéfaction. Je regardai. . En ce moment. Un hardi plongeur ! L’eau est son élément. Le coffre fut solidement fermé. D’où venait ce précieux métal qui représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or. monsieur Aronnax ? » Cela dit. Le plongeur lui répondit de la main. « Ne vous inquiétez pas. Il est bien connu dans toutes les Cyclades. capitaine ? — Pourquoi pas. c’est-à-dire près de cinq millions de francs.

monsieur le professeur ? me demanda-t-il. j’entendis qu’ils le hissaient au moyen de palans sur l’escalier de fer. . En ce moment. » Et sur ce. capitaine.333 - . le capitaine Nemo se tourna vers moi : « Et vous disiez. Quatre homme parurent. — Je ne disais rien. les mêmes allées et venues se reproduisaient. et non sans peine ils poussèrent le coffre hors du salon. le même bruit. le capitaine Nemo quitta le salon. monsieur. Je compris que l’on détachait le canot. hissée à bord. Puis. vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. L’embarcation. et le Nautilus se replongeait sous les flots. qu’on le lançait à la mer. que le Nautilus quittant les couches inférieures revenait à la surface des eaux.Ceci fait. Bientôt. — Alors. était rajustée dans son alvéole. Deux heures après. Puis. le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait avec le poste de l’équipage. Je rentrai dans ma chambre très intrigué. J’essayai vainement de dormir. j’entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Il heurta un instant les flancs du Nautilus. je sentis à certains mouvements de roulis et de tangage. Je cherchais une relation entre l’apparition de ce plongeur et ce coffre rempli d’or. et tout bruit cessa. on le conçoit.

et je dus enlever mon vêtement de byssus. Je me rendis au salon après avoir déjeuné. et se retournant vers moi : « Quarante-deux degrés. nous ne pourrons la supporter. Il marquait une profondeur de soixante pieds. quand le capitaine Nemo entra. Effet incompréhensible. dit-il. qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. car nous n’étions pas sous de hautes latitudes. et je me mis au travail. A cela. je rédigeai mes notes. mais la température s’éleva au point de devenir intolérable. J’allais quitter le salon. Je continuai mon travail. Mes compagnons ne furent pas moins surpris que moi. En ce moment — devais-je l’attribuer à une disposition personnelle — je sentis une chaleur extrême. et d’ailleurs le Nautilus. Jusqu’à cinq heures du soir. Sur quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo ? Le lendemain. « Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.Ainsi donc. le consulta. pas de réponse possible. Je regardai le manomètre. Il s’approcha du thermomètre. capitaine. à laquelle la chaleur atmosphérique n’aurait pu atteindre. et pour peu que cette chaleur augmente. je racontai à Conseil et au Canadien les événements de cette nuit. . répondis-je. — Je m’en aperçois.334 - . ces millions avaient été transportés à leur adresse. ne devait éprouver aucune élévation de température. « Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land. immergé.

monsieur le professeur. — Rien n’est jamais terminé dans les parages volcaniques. et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa-Kamenni. répondit le capitaine Nemo.— Oh ! monsieur le professeur. — Est-il possible ? m’écriai-je. mais la chaleur était telle que je dus la retirer. Je croyais. en l’an dix-neuf de notre ère. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu des flots qui bouillonnaient comme l’eau d’une chaudière. J’appuyai ma main sur une des vitres. que la formation de ces îles nouvelles était terminée. dis-je. J’ai voulu vous donner le curieux spectacle d’une éruption sous-marine. — Vous pouvez donc la modérer à votre gré ? — Non. une île nouvelle. — Elle est donc extérieure ? — Sans doute. mais je puis m’éloigner du foyer qui la produit. et je vis la mer entièrement blanche autour du Nautilus. — Regardez. Déjà. » Les panneaux s’ouvrirent. cette chaleur n’augmentera que si nous le voulons bien. Nous flottons dans un courant d’eau bouillante. suivant Cassiodore et Pline. . Théia la divine. — Près de l’île Santorin. me répondit le capitaine. et le globe y est toujours travaillé par les feux souterrains.335 - . « Où sommes-nous ? demandai-je.

monsieur. un nouvel îlot. la mer se faisait rouge. depuis 1866. De blanche qu’elle était. en me montrant une carte de l’Archipel. et j’ai pu en observer toutes les phases. La chaleur devenait intolérable. mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente pieds de hauteur. Malgré l’hermétique fermeture du salon. L’îlot Aphrœssa. soudés ensemble. ici. elle s’abîma sous les flots. une odeur sulfureuse . ne forment plus qu’une seule et même île. émergea au milieu des vapeurs sulfureuses. coloration due à la présence d’un sel de fer. Depuis cette époque jusqu’à nos jours. au milieu du Pacifique. le 13 février. Sept jours après. Voyez. J’étais dans ces mers quand le phénomène se produisit. — Mais ce canal se comblera un jour ? — C’est probable. et s’y souda. de forme arrondie. Vous voyez que j’y ai porté les nouveaux îlots. Le Nautilus ne marchait plus. le 6 du même mois. qu’on nomma l’îlot de George. laissant entre Néa-Kamenni et lui un canal de dix mètres. monsieur Aronnax. Il se composait de laves noires et vitreuses. Si. — Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je. l’îlot Aphrœssa parut. un îlot plus petit. mêlées de fragments feldspathiques. car. Enfin. le 3 février 1866. voyez le travail qui s’accomplit sous ces flots. ces trois îlots. Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché. Puis. près de NéaKamenni. le travail plutonien fut suspendu. pour se remontrer en l’an soixante-neuf et s’abîmer encore une fois. appelé Réka. — Le voici. répondit le capitaine Nemo. Mais. et depuis lors. ce sont les infusoires qui forment les continents. huit petits îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. ce sont les phénomènes éruptifs. » Je revins vers la vitre.336 - . le 10 mars. se montra près de Néa-Kamenni.apparut à la place même où se sont récemment formés ces îlots.

que . je me sentais cuire ! « On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante. entre Rhodes et Alexandrie. mais incessamment travaillée par les feux de la terre. Un quart d’heure plus tard. nous respirions à la surface des flots. nous ne serions pas sortis vivants de cette mer de feu. La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour effectuer notre fuite. bordée d’orangers. d’aloès. Le lendemain. encadrée de rudes montagnes. Le Nautilus vira de bord et s’éloigna de cette fournaise qu’il ne pouvait impunément braver. Un ordre fut donné. et j’apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait l’éclat de l’électricité. ce ne serait pas prudent ». C’est là. dis-je au capitaine. est un véritable monde. dit Michelet. nous quittions ce bassin qui.insupportable se dégageait. saturée d’un air pur et transparent. — Non. j’étouffais. après avoir doublé le cap Matapan. embaumée du parfum des myrtes.337 - . en vérité. de pins maritimes. 16 février. VII LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES La Méditerranée. Oui. sur ses rivages et sur ses eaux. J’étais en nage. et le Nautilus passant au large de Cerigo. répondit l’impassible Nemo. abandonnait l’archipel grec. de cactus. la mer bleue par excellence. le « mare nostrum » des Romains. j’allais cuire. compte des profondeurs de trois mille mètres. la « mer » des Grecs. la « grande mer » des Hébreux.

car l’énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette traversée à grande vitesse. Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut. à son grand ennui. Cependant. et non les premiers plans qui passent comme un éclair. déplaisait au capitaine Nemo. Il ne pouvait se servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde. Partis le matin du 16 février des parages de la Grèce.l’homme se retrempe dans l’un des plus puissants climats du globe. c’est-à-dire les horizons lointains. Quitter le Nautilus dans ces conditions. resserrée au milieu de ces terres qu’il voulait fuir. . Je ne vis donc de l’intérieur de cette Méditerranée que ce que le voyageur d’un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux. dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés. Il n’avait plus ici cette liberté d’allures. — Il fut évident pour moi que cette Méditerranée. je n’ai pu prendre qu’un aperçu rapide de ce bassin. soit douze lieues de quatre kilomètres. notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l’heure. le 18. nous avions franchi le détroit de Gibraltar. manœuvre imprudente s’il en fut. Conseil et moi. Aussi. et son Nautilus se sentait à l’étroit entre ces rivages rapprochés de l’Afrique et de l’Europe. notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des flots. J’estime à six cents lieues environ le chemin que le Nautilus parcourut sous les flots de cette mer. au soleil levant. dut renoncer à ses projets de fuite. Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs. afin de renouveler sa provision d’air. sinon trop de regrets. cette indépendance de manœuvres que lui laissaient les océans. D’ailleurs.338 - . et il se dirigeait seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du loch. c’eût été sauter d’un train marchant avec cette rapidité. Il va sans dire que Ned Land. il l’accomplit en deux fois vingt-quatre heures. et ce voyage. Mais si beau qu’il soit.

Des squales-milandres. longs de douze pieds et particulièrement redoutés des plongeurs. sans parler de ceux que la vitesse du Nautilus déroba à mes yeux. j’ai vu les uns. et dont l’œil est enchâssé dans un sourcil d’or . dont quelques-unes mesuraient jusqu’à treize décimètres. luttaient de rapidité entre eux. que la puissance de leurs nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du Nautilus. serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d’un mètre. a conserve toute sa beauté des premiers jours. de crapaud et de chauve-souris. Des dorades. sortes de raies. larges de cinq pieds. se développaient comme de vastes châles emportés par les courants. Des oxyrhinques. ou ces qualifications de rat. Des renards marins. se montraient dans leur vêtement d’argent et d’azur entouré de bandelettes. dont les pêcheurs modernes les ont affublées. poissons consacrés à Vénus. heurtaient d’une queue puissante la vitre des .339 - . les lacs et les océans. animaux de grande marche. longs de huit pieds et doués d’une extrême finesse d’odorat. au ventre blanc. au dos gris cendré et tacheté. supportant toutes les températures.nous pûmes observer quelques-uns de ces poissons méditerranéens. du genre spare. et dont la race. douces ou salées. qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires. longs de neuf à dix mètres. D’autres raies passaient si vite que je ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d’aigles qui leur fut donné par les Grecs. Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes électriques. Nous restions à l’affût devant les vitres du salon. vivant sous tous les climats. entrevu les autres. apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. amie de toutes les eaux. habitant les fleuves. qui remonte aux époques géologiques de la terre. espèce précieuse. Qu’il me soit donc permis de les classer d’après cette classification fantaisiste. qui sont communes à presque tous les climats. Des esturgeons magnifiques. et nos notes me permettent de refaire en quelques mots l’ichtyologie de cette mer. Elle rendra mieux mes rapides observations. Des divers poissons qui l’habitent.

et. au dos bleu-noir. ils luttèrent de vitesse avec notre appareil. marinés ou salés. de l’Oder. au ventre cuiras d’argent. Je ne pouvais me lasser d’admirer ces animaux véritablement taillés pour la course. et c’est en aveugles. leur tête petite. on les portait triomphalement sur la table des Lucullus. comme certaines troupes d’oiseaux dont ils égalaient la rapidité. C’étaient des scombres-thons. ceux que je pus observer le plus utilement. des cœpoles-ténias qui flottaient comme de . Et cependant ils n’échappent point aux poursuites des Provençaux. lorsque le Nautilus se rapprochait de la surface. séchés. dont le foie formait un morceau délicat. Mais de ces divers habitants de la Méditerranée. montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes : ils ressemblent aux squales dont ils n’égalent pas la force. leurs pectorales douées d’une remarquable vigueur et leurs caudales fourchues. Pendant de longues heures. qui les estiment comme les estimaient les habitants de la Propontide et de l’Italie. et se rencontrent dans toutes les mers . du Rhin.panneaux. et dont les rayons dorsaux jettent des lueurs d’or. ils sont délicats .340 - . des murènes-congres. C’étaient des gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d’insaisissables vapeurs. en étourdis. Je citerai. autrefois. des gades-merlus. on les mange frais. ils aiment à remonter les grands fleuves. Ils nageaient en triangle. Ils ont la réputation de suivre la marche des navires dont ils recherchent l’ombre fraîche sous les feux du ciel tropical. ceux des poissons méditerranéens que Conseil ou moi nous ne fîmes qu’entrevoir. au printemps. et ils ne la démentirent pas en accompagnant le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de Lapérouse. à lutter contre les courants du Volga. du Pô. de la Loire. bien qu’ils appartiennent à la classe des cartilagineux. de bleu et de jaune. de maquereaux. pour mémoire seulement. longs de trois pieds. ce qui faisait dire aux anciens que la géométrie et la stratégie leur étaient familières. et se nourrissent de harengs. appartenaient au soixante-troisième genre des poissons osseux. du Danube. que ces pré marseillaises. leur corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres. de saumons et de gades . serpents de trois à quatre mètres enjolivés de vert.

ni tétrodons. ces faisans de la mer. ni bogues. je crois avoir reconnu en passant à l’ouvert de l’Adriatique. enfin des troupes d’admirables mulles rougets. ni surmulets. des trygles-hirondelles. à tête rouge. pour suivre d’un œil cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie jusqu’au blanc pâle de la mort. ni jouans. ni éperlans. les plies. est généralement marbré de brun et de jaune. il faut en accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le Nautilus à travers ces eaux opulentes. pointillés de brun. munis d’une nageoire dorsale du genre des physétères. ni balistes. et aussi une douzaine de phoques au ventre blanc. jaunes. brunes. ni hippocampes. ni anchois. Quant aux mammifères marins. communs à l’Atlantique et à la Méditerranée. les flez. le côté gauche. vertes.fines algues. les limandes. et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui figurent l’instrument du vieil Homère. ni orphes. Et si je ne pus observer ni miralets. et qu’ils faisaient mourir sur leur table. des trygles que les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs. . spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure de la tête est zébrée de petites lignes claires. et dont le coté supérieur. ni pagels. qui sont sensibles à la voix argentine des clochettes. véritables paradisiers de l’Océan. ni blennies.341 - . et de splendides turbots. des aloses agrémentées de taches noires. au pelage noir. deux ou trois cachalots. des holocentresmérons. sortes de losanges à nageoires jaunâtres. les soles. bleues. quelques dauphins du genre des globicéphales. grises. les carrelets. que les Romains payaient jusqu’à dix mille sesterces la pièce. ni tous ces principaux représentants de l’ordre des pleuronectes. ni centrisques. nageant avec la rapidité de l’oiseau dont ils ont pris le nom. ni labres. connus sous le nom de moines et qui ont absolument l’air de Dominicains longs de trois mètres. dont la nageoire dorsale est garnie de filaments. ni exocets.

tandis que de chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. s’arborisant en branches infinies et terminées par la plus fine dentelle qu’eussent jamais filée les rivales d’Arachné. et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina. et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute offert à mes regards. Je ne pus. sur la carte de la Méditerranée. à la description que m’en fit Conseil.342 - . Quant aux zoophytes. malheureusement. c’était un long filament ténu. répondis-je. Dans cet espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine. Je ne remarquai. le fond de la mer remonte presque subitement. . pêcher cet admirable échantillon. Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Je montrai à Conseil. je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez rare. c’est comme un isthme véritable qui réunit l’Europe à l’Afrique. pour mon compte. n’en déplaise à monsieur. l’emplacement qu’occupait ce long récif. — Oui. « Mais. n’eût singulièrement ralenti sa vitesse. si le Nautilus. dans la soirée du 16. car. Voici dans quelles circonstances. que quelques cacouannes a carapace allongée. Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile. une admirable galéolaire orangée qui s’accrocha à la vitre du panneau de bâbord . Là s’est formée une véritable crête sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d’eau. mon garçon. Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds. ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. fit observer Conseil. pendant quelques instants. Le Nautilus dut donc manœuvrer prudemment afin de ne pas se heurter contre cette barrière sous-marine. je pus admirer.Pour sa part. il barre en entier le détroit de Libye.

Conseil.— Je le crois volontiers. qui. que je sache. car cette chaleur. qui se donne tant de mal pour percer son isthme ! — J’en conviens. la température des couches inférieures du globe baisse d’une quantité appréciable par siècle. qu’une barrière semblable existe entre Gibraltar et Ceuta. — Dans combien de siècles ? demanda Conseil. — Cependant.. fermait complètement la Méditerranée. . que monsieur me permette d’achever.. si quelque poussée volcanique relevait un jour ces deux barrières au-dessus des flots ! — Ce n’est guère probable. ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps. qui depuis longtemps a perdu sa chaleur vitale. la terre sera un jour ce cadavre refroidi. le soleil. et au détriment de notre globe. Les volcans. Peut-il rendre la chaleur à un cadavre ? — Non. Elle deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune. — Le soleil est insuffisant.343 - . — Eh bien. mais. si nombreux aux premiers jours du monde. Conseil. La violence des forces souterraines va toujours diminuant. je te le répète. la chaleur interne s’affaiblit. dit Conseil. aux temps géologiques. si ce phénomène se produisait. ce phénomène ne se produira pas. — J’ajouterai. c’est sa vie. mon ami. s’éteignent peu à peu. — Eh ! fit Conseil. Conseil. repris-je. — Enfin.

et bien que la nomenclature en soit un peu aride. au disque brun. des cydippes hyalines ornées de cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence. des ombrelles spéciales à la Méditerranée. rassuré. Là. des comatules ambulantes. — Alors. sous un sol rocheux et volcanique. qui se perdaient dans leur chevelure olivâtre de tentacules. des aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer. des dolabelles. nous avons le temps d’achever notre voyage. quelques-uns de ces clams . des euryales arborescentes de la plus grande beauté.— Dans quelques centaines de mille ans. et dont la pourpre rougissait les eaux.344 - . s’épanouissait toute une flore vivante. vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés dans les miroitements d’un spectre solaire. Conseil s’était occupé plus particulièrement d’observer les mollusques et les articulés. un grand nombre d’oursins comestibles d’espèces variées. des œufs pointillés ou semés de points verdâtres. il cite de nombreux pétoncles pectiniformes. dit-on. et des actinies vertes au tronc grisâtre. des éponges. se remit à étudier le haut-fond que le Nautilus rasait de près avec une vitesse modérée. des beroës. préfèrent aux huîtres. des pavonacées à longues tiges. des hyalles tridentées. des donaces triangulaires. des pétoncles flammulés. des holoturies. je ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations personnelles. blanches et grasses. des praires doubles. mon garçon. des clovis si chers aux Marseillais. des pleurobranches orangés. des spondyles pieds-d’âne qui s’entassaient les uns sur les autres. des acères charnus. des anomies que les Languedociens. des oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée. à nageoires jaunes et à coquilles transparentes. si toutefois Ned Land ne s’en mêle pas ! » Et Conseil. larges d’un mètre. Dans l’embranchement des mollusques. répondit Conseil.

des . très justement divisés en six classes. Conseil les a. des pandores. des éolides semblables à de petites limaces. et qui possèdent quatre. dont l’appareil buccal est composé de plusieurs paires de membres. des pilumnes. sur ses notes. tachetées de blanc et recouvertes de leur mantille frangée.qui abondent sur les côtes de l’Amérique du Nord et dont il se fait un débit si considérable à New York. des cavolines rampant sur le dos. car d’ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs. etc. Quant aux articulés. dont trois appartiennent au monde marin. probablement égarés sur ce haut-fond. des cinéraires. des féroles couronnées. des peignes operculaires de couleurs variées. des lambres-masséna. les macroures et les anomoures. mais ils sont justes et précis. fait observer Conseil — des corystes édentés. des cirrhopodes et des annélides. des calappiens granuleux — très faciles à digérer. à coquille ovale. des auricules et entre autres l’auricule myosotis. qui — je ne sais pourquoi — symbolisait la sagesse chez les Grecs. Ces noms sont légèrement barbares. des cabochons. Parmi les macroures. et le premier de ces ordres comprend les décapodes. des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le goût poivré. des lambres-spinimanes. c’est-à-dire les animaux dont la tête et le thorax sont le plus généralement soudés entre eux. des carniaires à pointe recourbées et semblables à de légères gondoles. des pétricoles. des littorines.345 - . des rhomboldes. des atlantes à coquilles spiraliformes. qui fait trois sections des décapodes : les brachyoures. des scalaires fauves. des ébalies. des lamellaires. Ce sont les classes des crustacés. des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet bombé présentait des côtes saillantes. Les crustacés se subdivisent en neuf ordres. Conseil cite des amathies dont le front est armé de deux grandes pointes divergentes. cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires. Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards. des janthures. des thétys grises. des cynthies hérissées de tubercules écarlates. des xhantes. l’inachus scorpion.

Pendant la nuit du 16 au 17 février. des branchiapodes. des porcellanes. la masse des eaux offrit à mes regards bien des scènes émouvantes et terribles.cymopolies. il cite des langoustes communes. Le temps lui avait manqué pour compléter la classe des crustacés par l’examen des stomapodes. Le Nautilus. des ostracodes et des entomostracées. dont la chair est si estimée chez les femelles. les astaciens. à défaut des merveilles naturelles. nous étions entrés dans ce second bassin méditerranéen. des amphipodes. les fouisseurs. parmi les anomoures.346 - . que de . et toutes sortes d’espèces comestibles. Là. etc. des scyllares-ours ou cigales de mer. nous traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en sinistres. subdivisés en cinq familles. les cuirassés. des gébies riveraines. des homopodes. il aurait dû citer la classe des cyrrhopodes qui renferme les cyclopes. les salicoques et les ochyzopodes. des bernard-l’ermite. Parmi les macroures. Dès lors plus de mollusques. Là s’arrêtait le travail de Conseil. plus d’articulés. reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse accoutumée. ayant dépassé le haut-fond du détroit de Libye. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des ombres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence. les argules. abritées derrière cette coquille abandonnée dont elles s’emparent. etc. glissant sur ses plans inclinés. des dorripes laineuses. des isopodes. Enfin. mais il ne dit rien de la subdivision des astaciens qui comprend les homards. En effet. que de navires ont fait naufrage. des homoles à front épineux. Et pour terminer l’étude des articulés marins. plus de zoophytes. des trilobites. il vit des drocines communes. et la classe des annélides qu’il n’eût pas manqué de diviser en tubicoles et en dorsibranches. sous l’impulsion de son hélice. s’enfonça jusqu’aux dernières couches de la mer. dont les plus grandes profondeurs se trouvent par trois mille mètres. Mais le Nautilus. car les langoustes sont les seuls homards de la Méditerranée.

les rencontres sont fréquentes. des boulets. des cylindres brisés. De ces navires naufragés. rageur tourmenté. Un de ces bateaux aux flancs ouverts. J’en vis qui avaient coulé à pic. démonté par les vents. Les côtes d’Afrique et d’Europe se resserrent alors. aux flots changeants. des chaudières défoncées. son tableau . les uns avaient péri par collision. celles-là renversées. comparée aux vastes plaines liquides du Pacifique. des branches d’hélice. rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes ! J’observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces sinistres épaves à mesure que le Nautilus se rapprochait du détroit de Gibraltar. aujourd’hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel. il semblait que ces navires allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d’ordre ! Mais non.347 - . les autres revêtues seulement d’une couche de rouille. des ruines fantastiques de steamers. les uns couchés. des morceaux de machines. et dans cet étroit espace. Je vis là de nombreuses carènes de fer. brisant les plus forts navires de ses lames courtes qui les frappent à coups précipités. le gréement raidi par l’eau. la mâture droite. que d’épaves j’aperçus gisant sur le sol. sa cheminée courbée. semblables à des animaux formidables. Lorsque le Nautilus passait entre eux et les enveloppait de ses nappes électriques. les unes déjà empâtées par les coraux. dans cette promenade rapide à travers les couches profondes. celles-ci droites. puis des coques flottant entre deux eaux. ses roues dont il ne restait plus que la monture. les autres debout. des garnitures de fer. demain. les autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. Ils avaient l’air d’être à l’ancre dans une immense rade foraine et d’attendre le moment du départ. son gouvernail séparé de l’étambot et retenu encore par une chaîne de fer. des canons. mais c’est un lac capricieux.bâtiments ont disparu ! La Méditerranée n’est qu’un lac. Ainsi. des ancres.

indifférent et rapide. au dire de Pline et d’Avienus. et on a dû naturellement admettre l’existence d’un courant inférieur qui par le détroit de Gibraltar verse dans le bassin de l’Atlantique le trop-plein de la Méditerranée. Là existent deux courants : un courant supérieur. il n’en est pas ainsi. de ce vaste ossuaire. puis un contre-courant inférieur. . le Nautilus. en effet. depuis longtemps reconnu. se présentait sous un aspect terrible ! Combien d’existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter ce terrible désastre. Il s’avança rapidement par l’étroite passe. et quelques minutes plus tard nous flottions sur les flots de l’Atlantique. car son évaporation est insuffisante pour rétablir l’équilibre. où tant de victimes ont trouvé la mort ! Cependant. disparu corps et biens depuis une vingtaine d’années. Le 18 février. En effet. Un instant je pus entrevoir les admirables ruines du temple d’Hercule enfoui. dont le raisonnement a démontré aujourd’hui l’existence.d’arrière rongé par les sels marins. Or. Fait exact. devrait élever chaque année le niveau de cette mer. il me vint à la pensée que ce bateau enfoui sous la mer pouvait être l’Atlas. vers trois heures du matin. avec l’île basse qui le supportait. il se présentait à l’entrée du détroit de Gibraltar. la somme des eaux de la Méditerranée. qui amène les eaux de l’Océan dans le bassin de la Méditerranée .348 - . courait à toute hélice au milieu de ces ruines. ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce sinistre ? Je ne sais pourquoi. où tant de richesses se sont perdues. et dont on n’a jamais entendu parler ! Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds méditerranéens. C’est de ce contre-courant que profita le Nautilus. incessamment accrue par les flots de l’Atlantique et par les fleuves qui s’y jettent.

349 - . houleuse. et que terminent ces deux pointes terribles. abritée sous tous les pavillons du monde. la Loire. longue de neuf mille milles sur une largeur moyenne de deux mille sept cents. l’Orénoque. avait pris le large. Où allions-nous maintenant. et nos promenades quotidiennes sur la plate-forme nous furent ainsi rendues. A une distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. arrosé par les plus grands fleuves du monde. incessamment sillonnée par les navires de toutes les nations. le cap Horn et le cap des Tempêtes ! Le Nautilus en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon. après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi. le Sénégal. La mer était grosse.VIII LA BAIE DE VIGO L’Atlantique ! Vaste étendue d’eau dont la superficie couvre vingt-cinq millions de milles carrés. le Mississipi. ces Hollandais de l’antiquité. parcours supérieur à l’un des grands cercles de la terre. et que nous réservait l’avenir ? Le Nautilus. l’Amazone. le Rhin. Elle imprimait de violentes secousses de roulis au Nautilus. le Saint-Laurent. l’Elbe. le Niger. J’y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. Il revint à la surface des flots. Importante mer presque ignorée des anciens. qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les côtes ouest de l’Europe et de l’Afrique ! Océan dont les rivages aux sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense. Il ventait un assez fort coup de vent du sud. sauf peut-être des Carthaginois. qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine. la Plata. Il était presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d’énormes paquets de mer battaient à . sorti du détroit de Gibraltar. redoutées des navigateurs.

songer à le quitter eût été de la folie ! » Ned Land ne répondit rien. Non loin sont la France. repris-je. rien n’est désespéré encore. Lorsque la porte de ma chambre fut fermée. Notre rapide passage à travers la Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution. Je regagnai ma chambre. dit-il. nous le savons maintenant. le capitaine Nemo ne fuit pas les mers civilisées. « Voyons. l’air assez préoccupé. sorti du détroit de Gibraltar. je crois que vous pourrez agir avec quelque sécurité. s’il nous eût entraînés vers ces régions à les continents manquent. lui dis-je. et desserrant enfin les lèvres : « C’est pour ce soir ». avait mis le cap au sud.350 - . Nous redescendîmes donc après avoir humé quelques bouffées d’air. et dans quelques jours. mais vous n’avez rien à vous reprocher. ses sourcils froncés. je partagerais vos inquiétudes. me suivit. indiquaient chez lui la violente obsession d’une idée fixe. « Ami Ned. il s’assit et me regarda silencieusement. où nous trouverions facilement un refuge. Ah ! si le Nautilus. et il dissimulait peu son désappointement. » Ned Land me regarda plus fixement encore. Nous remontons la côte du Portugal.chaque instant. Dans les conditions ou naviguait le Nautilus. l’Angleterre. Ses lèvres serrées. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien. . je vous comprends. Mais.

je la tiens. J’ai prévenu Conseil. mais les mots ne me vinrent pas. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. nous ne serons qu’à quelques milles de la côte espagnole.351 - . Le vent souffle du large. monsieur Aronnax. attendant mon signal. ni les hommes de l’équipage ne peuvent nous voir. peu préparé à cette communication. Ainsi tout est prêt. D’ailleurs. me laissant presque abasourdi. le Canadien se retira. Ce soir. La nuit est sombre. Qui sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les circonstances nous favorisent. Les avirons. — La mer est mauvaise. le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché. le cas échéant. dit-il. Vous. monsieur Aronnax. nous gagnerons l’escalier central. Ni les mécaniciens. à neuf heures. J’avais imaginé que. l’embarcation est solide. vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous. » Comme je me taisais toujours. Je me suis procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le canot à la coque du Nautilus. et je compte sur vous. La liberté vaut qu’on la paye. mais il faut risquer cela. je l’avoue. le Canadien se leva. A ce soir. et se rapprochant de moi : « Ce soir. J’ai votre parole. Donc. et quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. La circonstance. dis-je. j’aurais eu le temps de réfléchir.Je me redressai subitement. de discuter. J’aurais voulu répondre au Canadien. nous serons débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. J’étais. A ce moment-là. le mât et la voile sont dans le canot. Mon opiniâtre compagnon ne . Conseil et moi. à la grâce de Dieu et à ce soir ! » Sur ce mot. « Nous étions convenus d’attendre une circonstance reprit Ned Land. — J’en conviens. et entre dix et onze heures. répond le Canadien.

en dépit de ma raison.me le permettait pas. « mon Atlantique ». en effet. Je voulais voir si la direction du Nautilus nous rapprochait. sans en avoir observé les dernières couches. Je voulais consulter le compas. Mes notes. entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et le regret d’abandonner ce merveilleux Nautilus. que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets de Ned Land. rien de plus. Que lui aurais-je dit. ou nous éloignait de la côte. laissant inachevées mes études sousmarines ! Quitter ainsi cet océan. à terre. avec mes compagnons. tantôt me voyant en sûreté. Je demeurai dans ma chambre. après tout ? Ned Land avait cent fois raison. Mais non. . mon rêve s’interrompait au plus beau moment ! Quelles heures mauvaises s’écoulèrent ainsi. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de l’Océan. C’était presque une circonstance. Deux fois je vins au salon. Le Nautilus se tenait toujours dans les eaux portugaises. le capitaine Nemo ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ? En ce moment. Triste Journée que je passai ainsi. sans lui avoir dérobé ces secrets que m’avaient révélés les mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le premier volume. un sifflement assez fort m’apprit que les réservoirs se remplissaient.352 - . comme je me plaisais à le nommer. tantôt souhaitant. Je voulais éviter le capitaine pour cacher à ses yeux l’émotion qui me dominait. et le Nautilus s’enfonça sous les flots de l’Atlantique. Mon bagage n’était pas lourd. Pouvais-je revenir sur ma parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt tout personnel l’avenir de mes compagnons ? Demain. Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. il en profitait.

Mais cette prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à son bord justifiait toutes nos tentatives. légèrement modifiées. quels torts peut-être elle lui causerait. . je ne pouvais être taxé d’ingratitude.353 - . Aucun serment ne nous liait à lui. En le quittant. Le champ des conjectures ne peut être qu’infini dans l’étrange situation où nous sommes. J’éprouvais un malaise insupportable. mes idées s’étaient. quelles inquiétudes. C’était sur la force des choses seule qu’il comptait et non sur notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. et alors que je le croyais en proie à des accès de misanthropie. Je n’avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l’île de Santorin. Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. Cette journée d’attente me semblait éternelle.Quant au capitaine Nemo. Alors j’en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord. Les heures sonnaient trop lentement au gré de mon impatience. bien qu’il eût pu dire. Ne quittait-il jamais le Nautilus ? Des semaines entières s’étaient souvent écoulées sans que je l’eusse rencontré. Que faisait-il pendant ce temps. je me demandai ce qu’il penserait de notre évasion. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le Nautilus pour un service mystérieux. Cette chambre devait être déserte. en ce qui le concerne. que le capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations d’une certaine espèce. Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Je pensais. n’accomplissait-il pas au loin quelque acte secret dont la nature m’échappait jusqu’ici ? Toutes ces idées et mille autres m’assaillirent à la fois. J’écoutai si je ne l’entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne. au contraire. et ce qu’il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou manquée ! Sans doute je n’avais pas à me plaindre de lui. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois.

espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je n’avais pas remarquées pendant ma première visite. ou. J’allais et venais. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre. frappèrent mes regards. tous ces trésors. J’aurais voulu plonger mes regards par la vitre du salon à travers les eaux de l’Atlantique . ces chefs-d’œuvre de l’art. je m’approchai. En cet instant. Toujours le même aspect sévère. Cependant. mon cœur palpitait. ce qui eût été pis. C’étaient des portraits. à la pensée d’être ramené devant le capitaine Nemo irrité. Je reculai involontairement. Mon agitation redoublait. étant trop préoccupé. il pouvait me voir.Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. comme un homme à la veille d’un éternel exil et qui part pour ne plus revenir. Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives. ménagée dans le pan coupé. Je poussai la porte. En parcourant ainsi le salon. mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d’avoir quitté le Nautilus. Je ne pouvais rester immobile. La chambre était déserte. Ces merveilles de la nature. j’arrivai près de la porte. des portraits de . n’entendant aucun bruit. A mon grand étonnement. Je quittai la table à sept heures. cénobitique. Je fis quelques pas à l’intérieur. qui s’ouvrait sur la chambre du capitaine. L’idée de succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis . contristé de mon abandon. Je regardai toutes ces richesses. Cent vingt minutes — je les comptais — me séparaient encore du moment où je devais rejoindre Ned Land. et j’arrivai dans ce musée où j’avais passé tant d’heures agréables et utiles. cette porte était entrebâillée.354 - . j’allais les abandonner pour jamais. Mon pouls battait avec violence. mais les panneaux étaient hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan que je ne connaissais pas encore. entre lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie. Je mangeai mal.

ces grands hommes historiques dont l’existence n’a été qu’un perpétuel dévouement à une grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Poloniœ, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O’Connell, le défenseur de l’Irlande, Washington, le fondateur de l’Union américaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d’un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l’affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l’a si terriblement dessiné le crayon de Victor Hugo. Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l’âme du capitaine Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés, le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l’un des héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse ? ... Tout à coup l’horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup de marteau sur le timbre m’arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si un œil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me précipitai hors de la chambre. Là, mes regards s’arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances favorisaient donc les projets du Canadien. Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J’étais prêt. J’attendis. Les frémissements de l’hélice troublaient seuls le silence profond qui régnait à bord. J’écoutais, je tendais l’oreille. Quelque éclat de voix ne m’apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait d’être surpris dans ses projets d’évasion ? Une inquiétude mortelle m’envahit. J’essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

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A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert. J’ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté insuffisante, même solitude. J’allai me poster près de la porte qui donnait sur la cage de l’escalier central. J’attendis le signal de Ned Land. En ce moment, les frémissements de l’hélice diminuèrent sensiblement, puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures du Nautilus ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins de Ned Land, je n’aurais pu le dire. Le silence n’était plus troublé que par les battements de mon cœur. Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le Nautilus venait de s’arrêter sur le fond de l’océan. Mon inquiétude redoubla. Le signal du Canadien ne m’arrivait pas. J’avais envie de rejoindre Ned Land pour l’engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires... En ce moment, la porte du grand salon s’ouvrit, et le capitaine Nemo parut. Il m’aperçut, et, sans autre préambule : « Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d’un ton aimable, je vous cherchais. Savez-vous votre histoire d’Espagne ? » On saurait à fond l’histoire de son propre pays que, dans les conditions où je me trouvais, l’esprit troublé, la tête perdue, on ne pourrait en citer un mot.

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« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ? Savez-vous l’histoire d’Espagne ? — Très mal, répondis-je. — Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors, asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode de cette histoire. » Le capitaine s’étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place auprès de lui, dans la pénombre. « Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question que sans doute vous n’avez pu résoudre. — Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos projets de fuite. — Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez bien, nous remonterons à 1702. Vous n’ignorez pas qu’à cette époque, votre roi Louis XIV, croyant qu’il suffisait d’un geste de potentat pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc d’Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte partie. « En effet, l’année précédente, les maisons royales de Hollande, d’Autriche et d’Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité d’alliance, dans le but d’arracher la couronne d’Espagne à Philippe V, pour la placer sur la tête d’un archiduc, auquel elles donnèrent prématurément le nom de Charles III. « L’Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l’argent
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ne lui manquait pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l’or et de l’argent de l’Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de 1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l’amiral de Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l’Atlantique. « Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l’amiral, ayant appris que la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port de France. « Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de l’Espagne, et qui n’était pas bloquée. « L’amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d’obéir à cette injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo. « Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions avant l’arrivée des flottes coalisées, et le temps n’eût pas manqué à ce débarquement, si une misérable question de rivalité n’eût surgi tout à coup. « Vous suivez bien l’enchaînement des faits ? me demanda le capitaine Nemo. — Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m’était faite cette leçon d’histoire. — Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient un privilège d’après lequel ils devaient recevoir toutes les marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les lingots des galions au port de Vigo, c’était aller contre leur droit. Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils
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obtinrent du faible Philippe V que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre dans la rade de Vigo jusqu’au moment où les flottes ennemies se seraient éloignées. « Or, pendant que l’on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L’amiral de Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions qui s’engloutirent avec leurs immenses trésors. » Le capitaine Nemo s’était arrêté. Je l’avoue, je ne voyais pas encore en quoi cette histoire pouvait m’intéresser. « Eh bien ? Lui demandai-je. — Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu’à vous d’en pénétrer les mystères. » Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J’avais eu le temps de me remettre. J’obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai. Autour du Nautilus, dans un rayon d’une demi-mille, les eaux apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était net et clair. Des hommes de l’équipage, revêtus de scaphandres, s’occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses éventrées, au milieu d’épaves encore noircies. De ces caisses, de ces barils, s’échappaient des lingots d’or et d’argent, des cascades de piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce précieux butin, ces hommes revenaient au Nautilus, y déposaient leur fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d’argent et d’or.
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Je comprenais. C’était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre 1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant ses besoins, les millions dont il lestait son Nautilus. C’était pour lui, pour lui seul que l’Amérique avait livré ses précieux métaux. Il était l’héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez ! « Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que la mer contînt tant de richesse ? — Je savais, répondis-je, que l’on évalue à deux millions de tonnes l’argent qui est tenu en suspension dans ses eaux. — Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses l’emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n’ai qu’à ramasser ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo, mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ? — Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire qu’en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n’avez fait que devancer les travaux d’une société rivale. — Et laquelle ? — Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par l’appât d’un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la valeur de ces richesses naufragées. — Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient, mais ils n’y sont plus.

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— En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte de charité. Qui sait pourtant s’il serait bien reçu. Ce que les joueurs regrettent par-dessus tout, d’ordinaire, c’est moins la perte de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu’elles seront à jamais stériles pour eux ! » Je n’avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu’il avait dû blesser le capitaine Nemo. « Stériles ! répondit-il en s’animant. Croyez-vous donc, monsieur, que ces richesses soient perdues, alors que c’est moi qui les ramasse ? Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces trésors ? Qui vous dit que je n’en fais pas un bon usage ? Croyez-vous que j’ignore qu’il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne comprenezvous pas ? ... » Le capitaine Nemo s’arrêta sur ces dernières paroles, regrettant peut-être d’avoir trop parlé. Mais j’avais deviné. Quels que fussent les motifs qui l’avaient forcé à chercher l’indépendance sous les mers, avant tout il était resté un homme ! Son cœur palpitait encore aux souffrances de l’humanité, et son immense charité s’adressait aux races asservies comme aux individus ! Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le capitaine Nemo, lorsque le Nautilus naviguait dans les eaux de la Crète insurgée !

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IX UN CONTINENT DISPARU
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma chambre. J’attendais sa visite. Il avait l’air très désappointé. « Eh bien, monsieur ? me dit-il. — Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s’arrêtât précisément à l’heure ou nous allions fuir son bateau. — Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier. — Son banquier ! — Ou plutôt sa maison de banque. J’entends par là cet Océan où ses richesses sont plus en sûreté qu’elles ne le seraient dans les caisses d’un État. » Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le secret espoir de le ramener à l’idée de ne point abandonner le capitaine ; mais mon récit n’eut d’autre résultat que le regret énergiquement exprimé par Ned de n’avoir pu faire pour son compte une promenade sur le champ de bataille de Vigo. « Enfin, dit-il, tout n’est pas fini ! Ce n’est qu’un coup de harpon perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s’il le faut... — Quelle est la direction du Nautilus ? demandai-je. — Je l’ignore, répondit Ned. — Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »

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Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai dans le salon. Le compas n’était pas rassurant. La route du Nautilus était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l’Europe. J’attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre appareil remonta à la surface de l’Océan. Je m’élançai vers la plate-forme. Ned Land m’y avait précédé. Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à l’horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu’au cap San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance. Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait. Ned rageant, essayait de percer l’horizon brumeux. Il espérait encore que, derrière tout ce brouillard, s’étendait cette terre si désirée. A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse, nous redescendîmes, et le panneau fut refermé. Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position du Nautilus était indiquée par 16°17’de longitude et 33°22’de latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n’y avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation. Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme soulagé du poids qui m’oppressait, et je pus reprendre avec une sorte de calme relatif mes travaux habituels.

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Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais fatigué d’avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement. « Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion. — Proposez, capitaine. — Vous n’avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit obscure ? — Très volontiers. — Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très bien entretenus. — Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis prêt à vous suivre. — Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos scaphandres. » Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de l’équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine Nemo ne m’avait pas même proposé d’emmener Ned ou Conseil. En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur notre dos les réservoirs abondamment chargés d’air, mais les lampes électriques n’étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.

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J’achevai de me harnacher. quelles matières l’alimentaient. et je compris. il nous éclairait. et l’on se croit au milieu d’une atmosphère un peu plus dense que l’atmosphère terrestre. Instinctivement. à une profondeur de trois cents mètres. j’entendais une sorte de grésillement audessus de ma tête. En tout cas. . en somme.365 - . mais notre marche était lente. nous aidant du bâton . au milieu de l’eau ! Je ne pus m’empêcher de rire à cette idée baroque. je n’aurais pu le dire. la pensée me vint que j’allais être trempé ! Par l’eau. Minuit approchait. je sentis qu’on me plaçait dans la main un bâton ferré. car nos pieds s’enfonçaient souvent dans une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates. car la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique. mais le capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre. voilà tout. qui brillait à deux milles environ du Nautilus. nous prenions pied sur le fond de l’Atlantique. une sorte de large lueur. répondit-il. Les eaux étaient profondément obscures. Ce qu’était ce feu. Je crus avoir mal entendu. Tout en avançant. nous marchions l’un près de l’autre. mais je m’accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières.« Elles nous seraient inutiles ». Le capitaine Nemo et moi. et quelques minutes plus tard. Nous faisions de larges enjambées. dans cette circonstance. C’était la pluie qui tombait violemment en crépitant à la surface des flots. Le sol plat montait insensiblement. vaguement il est vrai. mais je ne pus réitérer mon observation. l’inutilité des appareils Ruhmkorff. on ne sent plus le liquide élément. pourquoi et comment il se revivifiait dans la masse liquide. sous l’épais habit du scaphandre. directement sur le feu signalé. après la manœuvre habituelle. J’en compris bientôt la cause. Mais pour tout dire. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement continu.

s’accroissait et enflammait l’horizon. je voyais toujours le fanal blanchâtre du Nautilus qui commençait à pâlir dans l’éloignement. qui. La présence de ce foyer sous les eaux m’intriguait au plus haut degré.366 - . le sol devint rocailleux. lorsqu’ils le suivaient dans ses excursions sous-marines. J’apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient dans l’obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute évaluation. que je ne savais admettre. En me retournant. avaient cherché et trouvé l’indépendance au . Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech. D’autres particularités se présentaient aussi. les crustacés microscopiques. Était-ce quelque effluence électrique qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu des savants de la terre ? Ou même — car cette pensée traversa mon cerveau — la main de l’homme intervenait-elle dans cet embrasement ? Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches profondes. Les méduses. Qu’était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J’aurais voulu interroger le capitaine. et auxquels il allait rendre visite ? Trouverais-je là-bas toute une colonie d’exilés. et sans mon bâton ferré. Cependant. la clarté rougeâtre qui nous guidait. des amis du capitaine Nemo. J’entrevoyais des monceaux de pierres que couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d’algues. las des misères de la terre. des compagnons. les pennatules l’éclairaient légèrement de lueurs phosphorescentes. Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne m’expliquais pas. je serais tombé plus d’une fois. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb écrasaient une litière d’ossements qui craquaient avec un bruit sec. mais son langage par signes. vivant comme lui de cette existence étrange.Après une demi-heure de marche. était encore incompréhensible pour moi. qui lui permettait de causer avec ses compagnons.

Le foyer. mais une forêt engloutie. sans doute. Mais ce que j’apercevais n’était qu’une simple réverbération développée par le cristal des couches d’eau. et quand il marchait devant moi. surexcité sans cesse par la série de merveilles qui passaient sous mes yeux. j’admirais sa haute stature qui se découpait en noir sur le fond lumineux de l’horizon. tenant par ses racines au sol effondré. et ne pouvait s’y perdre. le capitaine Nemo s’avançait sans hésitation. . et dans cette disposition d’esprit. sans sève. Il était une heure du matin. J’allais. accrochée aux flancs d’une montagne.plus profond de l’Océan ? Toutes ces idées folles. La lueur blanchissante rayonnait au sommet d’une montagne haute de huit cents pieds environ. source de cette inexplicable darté. Il m’apparaissait comme un des génies de la mer. arbres minéralisés sous l’action des eaux. il fallut s’aventurer par les sentiers difficiles d’un vaste taillis. au fond de cette mer. Nous étions arrivés aux premières rampes de la montagne. sans feuilles. enjambant les troncs étendus. je n’aurais pas été surpris de rencontrer. Les sentiers étaient encombrés d’algues et de fucus. inadmissibles. entre lesquels grouillait un monde de crustacés. C’était comme une houillère encore debout. et que dominaient çà et là des pins gigantesques. Oui ! un taillis d’arbres morts. Que l’on se figure une forêt du Hartz. Il l’avait souvent parcourue. une de ces villes sous-marines que rêvait le capitaine Nemo ! Notre route s’éclairait de plus en plus. à la manière des fines découpures de papier noir. me poursuivaient. et dont la ramure. Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de l’Atlantique. Il connaissait cette sombre route. gravissant les rocs. Mais pour les aborder. Je le suivais avec une confiance inébranlable.367 - . se dessinait nettement sur le plafond des eaux. occupait le versant opposé de la montagne.

. effarouchant les poissons qui volaient de branche en branche. mais j’y marchais d’un pied ferme et sans ressentir l’ivresse du vertige. Entre leurs genoux de pierre. de larges pans taillés à pic comme des courtines. se creusaient de ténébreuses galeries où se perdait le regard. Mais le capitaine Nemo montait toujours. tantôt je m’aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d’un abîme à l’autre. Là. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées aux flancs des gouffres . Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas. A droite. des tours naturelles. semblaient défier les lois de l’équilibre. que la main de l’homme semblait avoir dégagées. s’inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n’eussent pas autorisé à la surface des régions terrestres.368 - . Je ne voulais pas rester en arrière. des arbres poussaient comme un jet sous une pression formidable. penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées. leurs dessous sombres et farouches. Je le suivais hardiment. à gauche. je ne sentais plus la fatigue. Puis. et je me demandais parfois si quelque habitant de ces régions sous-marines n’allait pas tout à coup m’apparaître. Mon bâton me prêtait un utile secours. leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs qui s’éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement d’avalanche. Entraîné. Ici s’ouvraient de vastes clairières. Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l’aspect de ces bois et de ces rochers dans ce milieu liquide.brisant les lianes de mer qui se balançaient d’un arbre à l’autre. Tantôt je sautais une crevasse dont la profondeur m’eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre . n’ayant des yeux que pour admirer les sites sauvages de cette région. sans regarder sous mes pieds. et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. des rocs monumentaux.

quand. et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l’éclatante irradiation du versant opposé. et des poulpes effroyables entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents. tapis dans leur tanière. mes semelles de métal. et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi dans les dernières couches de l’Océan ? . des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant leurs pattes avec un cliquetis de ferraille. La masse rocheuse était creusée d’impénétrables anfractuosités.Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante densité de l’eau. des crabes titanesques. malgré mes lourds vêtements. Les poissons se levaient en masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. Je n’ai point rêvé. braqués comme des canons sur leurs affûts. nous avions franchi la ligne des arbres. quand j’apercevais une antenne énorme qui me barrait la route. au fond desquels j’entendais remuer des choses formidables. ma tête de cuivre. C’étaient les yeux de crustacés gigantesques. je sens bien que je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l’historien des choses d’apparence impossible qui sont pourtant réelles. les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté d’un isard ou d’un chamois ! Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux. incontestables. de grottes profondes. d’insondables trous.369 - . Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient çà et là en zigzags grimaçants. ou quelque pince effrayante se refermant avec bruit dans l’ombre des cavités ! Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres. Le sang me refluait jusqu’au cœur. Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur existence végétative. J’ai vu et senti ! Deux heures après avoir quitté le Nautilus. je m’élevais sur des pentes d’une impraticable raideur.

370 - . Ne le pouvant. et en quelques minutes. un large cratère vomissait des torrents de lave. qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Je saisis son bras. La montagne ne s’élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine . Nous étions arrivés à un premier plateau. Mais lui. au lieu de lierre. Mes regards s’étendaient au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. j’eus gravi le pic qui dominait d’une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse. au milieu d’une pluie de pierres et de scories. revêtus d’un monde de zoophytes en fleurs. c’était un volcan que cette montagne. En effet. mais de son versant opposé. Ainsi posé. sembla me dire : « Viens ! viens encore ! viens toujours ! » Je le suivis dans un dernier élan. ou d’autres surprises m’attendaient encore. A cinquante pieds audessous du pic. C’étaient de vastes amoncellements de pierres où l’on distinguait de vagues formes de châteaux. de temples. les algues et les fucus faisaient un épais manteau végétal. elle dominait d’une hauteur double le fond en contre bas de cette portion de l’Atlantique. Là se dessinaient de pittoresques ruines. Je regardai ce côté que nous venions de franchir. et non plus celle du Créateur. Le capitaine Nemo. où m’avait entraîné la fantaisie du capitaine Nemo ? J’aurais voulu l’interroger. n’y prenait plus garde. secouant la tête. et auxquels. qui trahissaient la main de l’homme. je l’arrêtai. familiarisé avec ces terribles animaux. ce . et me montrant le dernier sommet de la montagne. Mais qu’était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes ? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps anté-historiques ? Où étais-je.Mais je ne pouvais m’arrêter.

ses temples abattus. avec les formes flottantes d’un Parthénon .371 - . sous mes yeux. En effet. plus loin encore. éclairait la plaine inférieure jusqu’aux dernières limites de l’horizon. de longues lignes de murailles écroulées. plus loin. qui ont en elles le principe de leur incandescence. ramassant un morceau de pierre crayeuse. mais non des flammes. peuvent se porter au rouge blanc. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion. où l’on sentait encore les solides proportions d’une sorte d’architecture toscane . je voulais parler. jetée bas. que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards ! Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix. toute une Pompéi enfouie sous les eaux. ici l’exhaussement empâté d’une acropole. Puis. comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d’un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre . comme un immense flambeau. Il faut aux flammes l’oxygène de l’air. ses arcs disloqués. des vestiges de quai. là. là. mais des coulées de lave. de larges rues désertes. J’ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves. ruinée.volcan. ses toits effondrés. il s’avança vers un roc de basalte noire et traça ce seul mot : ATLANTIDE . quelques restes d’un gigantesque aqueduc . ses colonnes gisant à terre. je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête. Mais le capitaine Nemo vint à moi et m’arrêta d’un geste. lutter victorieusement contre l’élément liquide et se vaporiser à son contact. abîmée. et elles ne sauraient se développer sous les eaux . apparaissait une ville détruite. comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco. et les torrents laviques glissaient jusqu’au bas de la montagne.

pour ainsi dire. Jamblique. contre lequel se firent les premières guerres de l’ancienne Grèce ! L’historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps héroïques. qui couvrait une surface comprise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Ils voulurent l’imposer jusqu’en Grèce. d’Avezac. Cette première cité athénienne. Tournefort. Madère.372 - . avait été envahie et en partie détruite par les Atlantes. admis par Possidonius. les Canaries. ainsi que le témoignaient ses annales gravées sur le mur sacré de ses temples. les Açores. L’un de ces vieillards raconta l’histoire d’une autre ville plus ancienne de mille ans. poète et législateur. portant encore les irrécusables témoignages de sa catastrophe ! C’était donc cette région engloutie qui existait en dehors de l’Europe. au-delà des colonnes d’Hercule. l’Atlantide de Platon. Sherer. qui mettaient sa disparition au compte des récits légendaires. Tertullien. Une nuit et un jour suffirent à l’anéantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets. . Ces Atlantes. Solon s’entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs. où vivait ce peuple puissant des Atlantes. Leur domination s’étendait même à l’Égypte. Engel. Porphyre. Des siècles s’écoulèrent. Son dialogue de Timée et de Critias a été. mais ils durent se retirer devant l’indomptable résistance des Hellènes. ville déjà vieille de huit cents ans. je l’avais là sous les yeux. Un jour. occupaient un continent immense plus grand que l’Afrique et l’Asie réunies.Quel éclair traversa mon esprit ! L’Atlantide. inondations. Malte-Brun. Buffon. de la Libye. disait-il. c’est Platon lui-même. Un cataclysme se produisit. de l’Asie. ce continent nié par Origène. tracé sous l’inspiration de Solon. Humboldt. l’ancienne Méropide de Théopompe. tremblements de terre. âgée de neuf cents siècles. Pline. D’Anville. Ammien-Marcellin. émergent encore. les îles du cap Vert.

Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments . les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place que cet homme . et visiter ces grandes cités antédiluviennes. Eusebès. et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à l’action des eaux. des sommets de montagnes ignivomes n’apparaîtront pas à la surface de l’Atlantique ! Pendant que je rêvais ainsi. parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l’Afrique à l’Amérique. tandis que je cherchais à fixer dans mon souvenir tous les détails de ce paysage grandiose. je foulais du pied l’une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient marché les contemporains du premier homme ! J’écrasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d’animaux des temps fabuleux. Et qui sait si. ces ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l’Océan. dans une époque éloignée. la pieuse. le capitaine Nemo. Tout ce sol jusqu’à l’Équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. peut-être. maintenant minéralisés. Un jour peut-être. Là. s’étendaient Makhimos. quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots. accoudé sur une stèle moussue. demeurait immobile et comme pétrifié dans une muette extase.373 - . et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés.Tels étaient ces souvenirs historiques que l’inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers. Ainsi donc. couvraient autrefois de leur ombre ! Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J’aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne. sous mes regards. conduit par la plus étrange destinée. la guerrière. accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de laves. que ces arbres.

Nous descendîmes rapidement la montagne. j’aperçus le fanal du Nautilus qui brillait comme une étoile.étrange venait se retremper dans les souvenirs de l’histoire. Ce ne fut qu’une lueur. Le capitaine marcha droit à lui. je me réveillais fort tard. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides frissonnements sur l’écorce de la montagne. En ce moment. Des bruits profonds. Les instruments m’indiquèrent qu’il courait toujours vers le sud avec une vitesse de vingt milles à l’heure par une profondeur de cent mètres. pour les comprendre ! Nous restâmes à cette place pendant une heure entière. Je m’habillai promptement. Le capitaine se leva. 20 février. lui qui ne voulait pas de la vie moderne ? Que n’aurais-je donné pour connaître ses pensées. X LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES Le lendemain. et revivre de cette vie antique. et nous étions rentrés à bord au moment où les premières teintes de l’aube blanchissaient la surface de l’Océan. la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. . pour les partager. puis de la main il me fit signe de le suivre. Les fatigues de la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu’à onze heures. jeta un dernier regard à cette immense plaine .374 - . contemplant la vaste plaine sous l’éclat des laves qui prenaient parfois une intensité surprenante. se répercutaient avec une majestueuse ampleur. nettement transmis par ce milieu liquide. mais d’un indescriptible effet. J’avais hâte de connaître la direction du Nautilus. La forêt minérale une fois dépassée.

et son indifférence à traiter ce point historique me fut bientôt expliquée. sortait du monde réel. je n’avais plus qu’à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques. En effet. les panneaux étant ouverts. le Nautilus rasait à dix mètres du sol seulement la plaine de l’Atlantide. Dans ce cas. ces poissons de l’Atlantique ne différaient pas sensiblement de ceux que nous avions observés jusqu’ici. mais il serait plus vrai de dire que nous étions dans ce salon comme dans le wagon d’un train express. emporté dans les abîmes de la classification. hérissées de longues hydrophytes verticales. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus des prairies terrestres . En effet. il put encore entrevoir une partie de ce continent submergé. Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux électriques. Je discutais la question de l’Atlantide en homme qui ne peut plus douter. des forêts d’arbres passés du règne végétal au règne animal. m’écoutait peu. des squales d’espèces diverses. au point de vue purement imaginaire. C’étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis d’axidies et d’anémones. puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la fureur des expansions plutoniennes. distrait. et. Mais Conseil. et dont l’immobile silhouette grimaçait sous les flots. . Conseil.375 - . et quand passaient des poissons. Les premiers plans qui passaient devant nos yeux. C’étaient des raies d’une taille gigantesque. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. de nombreux poissons attiraient ses regards. c’étaient des rocs découpés fantastiquement. inspirèrent à Bailly tant de pages charmantes. qui. longues de cinq mètres et douées d’une grande force musculaire qui leur permet de s’élancer au-dessus des flots. Je lui racontai notre excursion nocturne. je racontais à Conseil l’histoire de ces Atlantes. Du reste.Conseil entra.

aux couleurs animées. Parmi les poissons osseux. connues du temps d’Aristote sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale rendent très dangereux à saisir. qui. qui rappelait les manœuvres d’une promenade aérostatique.entre autres. des coryphèmes. à dents triangulaires et aiguës. des esturgeons semblables à leurs congénères de la Méditerranée. au dos brun rayé de petites raies bleues et encadré dans une bordure d’or. éclairés en dessus par les rayons solaires. je ne laissais pas d’examiner les longues plaines de l’Atlantide. . Si ce labyrinthe devenait inextricable. il reprenait sa course rapide à quelques mètres au-dessus du fond. longs de huit mètres. des syngnathes-trompettes. sans dents ni langue. et il se glissait alors avec l’adresse d’un cétacé dans d’étroits étranglements de collines. et l’obstacle franchi. des chrysostones-lune. Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine. Conseil nota des makairas noirâtres. plutôt herbivores que piscivores. de belles dorades. jaune-brun. longs d’un pied et demi. Parfois. des sagres bruns. un glauque de quinze pieds. intrépides animaux. pourvus de petites nageoires grises. enfin des xyphias-espadons. avec cette différence toutefois que le Nautilus obéissait passivement à la main de son timonier. formaient comme des taches d’argent. Admirable et charmante navigation. que sa transparence rendait presque invisible au milieu des eaux. qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles comme des maris bien stylés. de capricieux accidents du sol obligeaient le Nautilus à ralentir sa vitesse. sortes de disques à reflets d’azur. et qui défilaient comme de fins et souples serpents. des humantins en forme de prismes et cuirassés d’une peau tuberculeuse. des vives. marchant par troupes. puis. longs de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d’une épée perçante.376 - . portant des nageoires jaunâtres taillées en faux et de longs glaives de six pieds. l’appareil s’élevait alors comme un aérostat.

Je m’endormis avec la ferme intention de me réveiller après quelques heures de sommeil. il était huit heures lorsque je revins au salon. d’ailleurs. tantôt les effleurant comme s’il eût voulu s’y poser. J’étais resté seul. J’entendais. Son sommet dépassait évidemment le niveau de l’Océan. avec quelques semis de laves et d’obsidiennes sulfureuses. Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux longues plaines. dont nous n’avions parcouru. et précisément cinq ou six de ces étoiles zodiacales qui traînent à la queue d’Orion. je serais resté à ma vitre. soit une des Canaries. Longtemps encore. Conseil avait regagné sa cabine. soit une des îles du cap Vert. tantôt remontant capricieusement à la surface des flots. le terrain. j’aperçus l’horizon méridional barré par une haute muraille qui semblait fermer toute issue.377 - . Il m’apprit que le Nautilus flottait à la surface de l’Océan. Le Nautilus ne bougeait plus.Vers quatre heures du soir. ou tout au moins une île. Je regardai le manomètre. en effet. Mais. A ce moment. généralement composé d’une vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées. ralentissant son allure. La nuit n’interrompit pas mes observations. dans certaines évolutions du Nautilus. le Nautilus était arrivé à l’aplomb de la haute muraille. de tufs basaltiques. Le point n’ayant pas été fait — à dessein peut-être — j’ignorais notre position. il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats. en somme. qu’une minime portion. un bruit . admirant les beautés de la mer et du ciel. Le Nautilus. voltigeait au-dessus des masses confuses du sol. Ce devait être un continent. En tout cas. le lendemain. une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide. J’entrevoyais alors quelques vives constellations à travers le cristal des eaux. je ne pouvais le deviner. et. se modifia peu à peu. quand les panneaux se refermèrent. Je regagnai ma chambre. Comment manœuvrerait-il.

Je ne savais que penser. Notre fanal va s’allumer. en regardant au zénith. Il était ouvert. je crus saisir une lueur indécise. et son vif éclat fit évanouir cette vague lumière. répondis-je.378 - . et la nuit n’a pas de ces ténèbres absolues. vous serez satisfait. L’obscurité était si complète que je n’apercevais même pas le capitaine Nemo. — Mais. Je regardai. Il flottait . — Sous terre ! m’écriai-je ! Et le Nautilus flotte encore ? — Il flotte toujours. le fanal s’alluma soudain. je ne comprends pas ? — Attendez quelques instants. En ce moment. Cependant. où sommes-nous ? — Sous terre. au lieu du grand jour que j’attendais.de pas sur la plate-forme. » Je mis le pied sur la plate-forme et j’attendis. exactement audessus de ma tête. Le Nautilus était stationnaire. je me vis environné d’une obscurité profonde. Cependant aucun roulis ne trahissait l’ondulation des lames supérieures. Mais. si vous aimez les situations claires. monsieur le professeur ? — Ah ! capitaine Nemo. et. après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet électrique. Je montai jusqu’au panneau. une sorte de demi-jour qui emplissait un trou circulaire. quand une voix me dit : « C’est vous. Où étions-nous ? M’étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas une étoile ne brillait. monsieur le professeur.

évidemment due au rayonnement diurne. . s’arrondissaient en voûte et figuraient un immense entonnoir retourné. un port sûr. un cratère empli jadis de laves. dont la hauteur comptait cinq ou six cents mètres. soit six milles de tour. son cratère. Les hautes parois. car une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. mystérieux. me répondit le capitaine. à son sommet. — En effet.379 - . capitaine Nemo. — le manomètre l’indiquait — ne pouvait être que le niveau extérieur. un volcan dont la mer a envahi l’intérieur à la suite de quelque convulsion du sol. Pendant que vous dormiez. Cette mer qui le supportait en ce moment. répondis-je. Au sommet s’ouvrait un orifice circulaire par lequel j’avais surpris cette légère clarté. « Où sommes-nous ? dis-je. c’était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux milles de diamètre. ici vous êtes en sûreté. avant de me demander si c’était là l’ouvrage de la nature ou de l’homme. Avant d’examiner plus attentivement les dispositions intérieures de cette énorme caverne. monsieur le professeur. n’ai-je pas aperçu une ouverture ? — Oui. Qui pourrait vous atteindre au centre d’un volcan ? Mais.auprès d’une berge disposée comme un quai. et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous respirons. le Nautilus a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix mètres au-dessous de la surface de l’Océan. commode. de vapeurs et de flammes. j’allai vers le capitaine Nemo. Son niveau. inclinées sur leur base. C’est ici son port d’attache. — Au centre même d’un volcan éteint. abrité de tous les rhumbs du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.

Vous êtes en sûreté sur ce lac. Ces mines s’étendent sous les flots comme les houillères de Newcastle. et nul que vous n’en peut visiter les eaux. capitaine. de sodium pour alimenter ses éléments. Mais. le hasard m’a bien servi. et leurs rampes ne pourraient être franchies. à quoi bon ce refuge ? Le Nautilus n’a pas besoin de port. mais il a besoin d’électricité pour se mouvoir. en cela. — Je vois. d’éléments pour produire son électricité. et de houillères pour extraire son charbon. minéralisées maintenant et transformées en houille. — Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée. Jusqu’à une centaine de pieds. de charbon pour faire son sodium. que la nature vous sert partout et toujours. les parois surplombent. la base intérieure de cette montagne est praticable. font donc ici le métier de mineurs ? — Précisément. la mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps géologiques . — Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du volcan ? — Pas plus que je ne saurais y monter. elles sont pour moi une mine inépuisable.380 - . mais au-dessus. précisément ici.— Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je. le pic et la pioche à la main. Simple écueil pour les navires. pour nous caverne immense. — Vos hommes. — Non. C’est ici que. Le hasard me l’a fait découvrir. Or. et. revêtus du scaphandre. capitaine. monsieur le professeur. mes hommes vont .

nous descendions sur la berge. Lorsque je brûle ce combustible pour la fabrication du sodium. Aussi. — Et nous les verrons à l’œuvre. profitez de cette journée. la fumée qui s’échappe par le cratère de cette montagne lui donne encore l’apparence d’un volcan en activité. nous ne sommes pas dessus. Et d’ailleurs. du moins. vos compagnons ? — Non. — Je n’appelle pas cela « la terre ». vers dix heures. Ils montèrent sur la plate-forme. « Nous voici donc encore une fois à terre. dans sa plus grande . Mais Ned Land n’eut d’autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue. me contenterai-je de puiser aux réserves de sodium que je possède. mais dessous. répondit le Canadien. Le temps de les embarquer. et j’allai chercher mes deux compagnons qui n’avaient pas encore quitté leur cabine. pas cette fois. » Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se développait un rivage sablonneux qui. monsieur Aronnax. car je suis pressé de continuer notre tour du monde sous-marin. Conseil. c’est-à-dire un jour seulement. et nous reprendrons notre voyage. Je les invitai à me suivre sans leur dire où ils se trouvaient. dit Conseil. » Je remerciai le capitaine. qui ne s’étonnait de rien. regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une montagne après s’être endormi sous les flots.381 - . que je n’ai pas même demandée aux mines de la terre.extraire cette houille. Si donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon. Après déjeuner.

La nature volcanique de cette énorme excavation s’affirmait de toutes parts. et le pied glissait sur ces trachytes vitreux. faits de cristaux de feldspath et de quartz. Sur cette grève. Alors les eaux de l’Atlantique se sont précipitées à l’intérieur de la montagne. Toutes ces masses désagrégées. lorsqu’il s’emplissait de laves bouillonnantes. que soulevaient nos pas. parce que quelque convulsion a produit au-dessous de la surface de l’Océan cette ouverture qui a servi de passage au Nautilus. Je le fis observer à mes compagnons. recouvertes d’un émail poli sous l’action des feux souterrains. et nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses. répondit Conseil. qu’aucun ciment ne reliait entre eux. mesurait cinq cents pieds. et que le niveau de ce liquide incandescent s’élevait jusqu’à l’orifice de la montagne. mais il fallait marcher prudemment au milieu de ces — conglomérats. on pouvait faire aisément le tour du lac. lutte qui s’est terminée à l’avantage de Neptune. dans un pittoresque entassement. s’envolait comme une nuée d’étincelles. sur lequel gisaient. « Vous figurez-vous. leur demandai-je. Mais monsieur me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération. comme la fonte sur les parois d’un fourneau ? — Je me le figure parfaitement. Conseil. Le sol s’élevait sensiblement en s’éloignant du relais des flots. Il y a eu lutte terrible entre les deux éléments. La poussière micacée du rivage. et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux tranquilles d’un lac ? — Très probablement. des blocs volcaniques et d’énormes pierres ponces.382 - . Mais la base des hautes parois formait un sol tourmenté. Mais bien des siècles se sont . ce que devait être cet entonnoir.largeur. resplendissaient au contact des jets électriques du fanal. véritables raidillons qui permettaient de s’élever peu à peu.

Puis. répliqua Conseil. » Notre ascension continua. disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette voûte immense. incrustées de raies bitumineuses. Cependant. entrant par le cratère supérieur. admirable spécimen de l’architecture naturelle. à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte. — Mais. Les rampes se faisaient de plus en plus raides et étroites. et. Un jour plus puissant. Des masses surplombantes voulaient être tournées. Donc vos regrets sont superflus. à une hauteur de deux cent cinquante pieds environ. et le volcan submergé s’est changé en grotte paisible. On se glissait sur les genoux. entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies. le Nautilus n’aurait pu y pénétrer ! — Et j’ajouterai. De profondes excavations les coupaient parfois. — Très bien. maître Land.écoulés depuis lors. s’étendaient de larges tapis de soufre. que les eaux ne se seraient pas précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. ceux-ci étendus par nappes toutes grumelées de soufflures . notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée. sans qu’il devînt plus praticable. la nature du terrain se modifia.383 - . on rampait sur le ventre. Aux conglomérats et aux trachytes succédèrent de noirs basaltes . ceux-là formant des prismes réguliers. que cette ouverture dont parle monsieur le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer. tous les obstacles furent surmontés. inondait d’une vague clarté toutes ces déjections volcaniques. A une hauteur de trente mètres environ. qu’il fallait franchir. par places. Mais. par . J’accepte l’explication. répliqua Ned Land. dans notre intérêt. l’adresse de Conseil et la force du Canadien aidant. si ce passage n’eût pas été sous-marin. mais je regrette. ami Ned.

très inhabiles à justifier leur nom. » Je m’approchai et je dus me rendre à l’évidence. Mais. une ruche ! — Une ruche ! répliquai-je. et dont les produits y sont particulièrement estimés. Des héliotropes. le règne végétal commençait à lutter avec le règne minéral. et j’aurais eu mauvaise grâce à m’y opposer. A ce dernier plan. en faisant un geste de parfaite incrédulité. Une certaine quantité de feuilles sèches mélangées de soufre s’allumèrent .384 - . quelques milliers de ces ingénieux insectes. et les fleurs de la mer. La voussure intérieure revenait en surplomb. Çà et là. Il y avait là. quand Ned Land s’écria : « Ah ! monsieur. le Canadien voulut faire sa provision de miel. puisque les rayons solaires n’arrivaient jamais jusqu’à eux. quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d’aloès à longues feuilles tristes et maladifs. et j’avoue que je les respirai avec délices. encore parfumées d’une légère odeur. Quelques arbustes et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Le parfum. c’est l’âme de la fleur. — Oui ! une ruche. Tout naturellement. ces splendides hydrophytes. j’aperçus de petites violettes. qui écartaient les roches sous l’effort de leurs musculeuses racines. répéta le Canadien. penchaient tristement leurs grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. et des abeilles qui bourdonnent autour. n’ont pas d’âme ! Nous étions arrivés au pied d’un bouquet de dragonniers robustes. si communs dans toutes les Canaries. et la montée dut se changer en promenade circulaire. à l’orifice d’un trou creusé dans le trou d’un dragonnier. Je reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique.d’infranchissables obstacles. entre les coulées de laves.

ce . ombres noires nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère. Sur les pentes détalaient aussi. — Parbleu ! fit Conseil. En ce moment. C’étaient des éperviers au ventre blanc. ou s’enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans l’ombre. — Va pour le pain d’épice. dis-je. je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent. « Quand j’aurai mélangé ce miel avec la pâte de l’artocarpus. de belles et grasses outardes. il parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Le Nautilus gardait une immobilité parfaite. et s’il regretta de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Les bourdonnements cessèrent peu à peu. Sur sa plate-forme et sur la berge s’agitaient les hommes de son équipage. Il essaya de remplacer le plomb par les pierres. ce sera du pain d’épice. et des crécelles criardes. Dire qu’il risqua vingt fois sa vie pour s’en emparer. Je laisse à penser si la convoitise du Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux. et après plusieurs essais infructueux. Je vis alors que les abeilles n’étaient pas les seuls représentants du règne animal à l’intérieur de ce volcan. Le fanal éclairait en entier sa surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations.385 - . de toute la rapidité de leurs échasses. nous dit-il.sous l’étincelle de son briquet. Ned Land en remplit son havresac. nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers plans de roches qui soutenaient la voûte. et il commença à enfumer les abeilles. mais reprenons cette intéressante promenade. le lac apparaissait dans toute son étendue. » A certains détours du sentier que nous suivions alots. et la ruche éventrée livra plusieurs livres d’un miel parfumé.

Le feu avait poli ses parois émaillées et étincelantes. mais il fit si bien que l’animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de miel. elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes. des palémons. et je voyais courir des nuages échevelés par le vent d’ouest. car le volcan ne s’élevait pas à plus de huit cents pieds au-dessus du niveau de l’Océan. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à sonder leur épaisseur. Mes compagnons et moi nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. il rallierait les côtes de l’Europe et de l’Amérique . lui donner cette espérance : c’est que le capitaine Nemo n’était descendu au sud que pour renouveler sa provision de sodium. des homards. qui laissaient traîner jusqu’au sommet de la montagne leurs brumeux haillons. Au-dessus de nous. petite plante ombellifère très bonne à confire. rochers et patelles. de passe-pierre et de fenouil-marin.386 - . la flore était représentée par de larges tapis de cette criste-marine. De cette place. qui porte aussi les noms de perce-pierre. des faucheurs. Conseil en récolta quelques bottes. porcelaines. et je crus pouvoir.n’est que vérité pure. le cratère béant apparaissait comme une large ouverture de puits. des crabestourteaux. Ici. J’espérais donc que. . Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné le rivage intérieur. ce qui permettrait au Canadien de reprendre avec plus de succès sa tentative avortée. Nous dûmes alors redescendre vers le rivage. La conversation se mit alors sur ses éternels projets d’évasion. car la crête devenait impraticable. En cet endroit s’ouvrait une magnifique grotte. des galatées et un nombre prodigieux de coquillages. Preuve certaine que ces nuages se tenaient à une hauteur médiocre. maintenant. des mysis. toutes saupoudrées de la poussière du mica. Je ne pus m’empêcher de sourire. Quant à la faune. le ciel se laissait distinguer assez nettement. sans trop m’avancer.

décidément. me soulevant à demi. Allons nous changer au Nautilus. — Qu’y a-t-il ? demandai-je. « Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. il fallait se sauver. La conversation. répondis-je. » Trois quarts d’heure plus tard. En quelques instants. nous avions achevé notre promenade circulaire et nous rentrions à bord. nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte même. je me laissai aller à un assoupissement profond. — L’eau nous gagne ! » Je me redressai.. et. je fus réveillé par la voix de Conseil. c’est la marée. « Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.. et par une loi toute naturelle d’équilibre.387 - . animée au début. Je rêvais — on ne choisit pas ses rêves — je rêvais que mon existence se réduisait à la vie végétative d’un simple mollusque. La mer se précipitait comme un torrent dans notre retraite. Quelque nouveau phénomène ? — Eh non ! mes amis. ce n’est que la marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott ! L’Océan se gonfle au-dehors.Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. Il me semblait que cette grotte formait la double valve de ma coquille. Une certaine somnolence s’emparait de nous. Nous en sommes quittes pour un demi-bain. Tout d’un coup. le niveau du lac monte également. languissait alors. puisque nous n’étions pas des mollusques. Les hommes de . Comme je ne voyais aucune raison de résister au sommeil.

naviguait au large de toute terre. ce second bras — c’est plutôt un collier qu’un bras — entoure de ses anneaux d’eau chaude cette portion de l’Océan froide. tranquille. puis frappant les rivages africains et décrivant un ovale allongé. vers le quarante-quatrième degré de latitude nord. le Nautilus. Où nous entraînait-il ? Je n’osais l’imaginer. Ce jour-là. et le Nautilusaurait pu partir à l’instant. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud.l’équipage achevaient en ce moment d’embarquer les provisions de sodium. le lendemain. tandis que le second fléchit vers le sud à la hauteur des Acores . Or. immobile. et à quelques mètres au-dessous des flots de l’Atlantique. le principal se porte vers les côtes d’Irlande et de Norvège. Voulait-il attendre la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être. Après être sorti des canaux de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Tout espoir de revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément rejeté. .388 - . le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Mais avant de pénétrer dans le golfe du Mexique. XI LA MER DE SARGASSES La direction du Nautilus ne s’était pas modifiée. Personne n’ignore l’existence de ce grand courant d’eau chaude connu sous le nom de Gulf Stream. que l’on appelle la mer de Sargasses. les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans à en faire le tour. Quoi qu’il en soit. ayant quitté son port d’attache. le Nautilus traversa une singulière portion de l’Océan atlantique. Cependant. Véritable lac en plein Atlantique. ce courant se divise en deux bras . il revient vers les Antilles.

enlevés au rivage de l’Europe et de l’Amérique. c’est le courant . Ce varech. couvre toute la partie immergée de l’Atlantide. on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface liquide. cependant.389 - . l’auteur de la Géographie physique du globe. ne voulant pas engager son hélice dans cette masse herbeuse. c’est-à-dire au point le moins agité. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à la mer de Sargasses. Telle était cette région que le Nautilus visitait en ce moment.La mer de Sargasses. le capitaine Nemo. dit-il. le vase. une prairie véritable. Dans le phénomène qui nous occupe. me semble résulter d’une expérience connue de tout le monde. le Gulf Stream. Ce fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l’existence d’un nouveau monde. suivant le savant Maury. Certains auteurs ont même admis que ces nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de cet ancien continent. que l’étrave d’un bâtiment ne l’eût pas déchiré sans peine. Aussi. c’est l’Atlantique. et ils perdirent trois longues semaines à les traverser. à proprement parler. si épais. ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages. et que l’on imprime à l’eau de ce vase un mouvement circulaire. un tapis serré d’algues. de fucus natans. algues et fucus. Il est plus probable. Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie varech. Et voici pourquoi. que ces herbages. le varech-nageur ou porte-baie. ces hydrophytes se réunissent dans ce paisible bassin de l’Atlantique : « L’explication qu’on en peut donner. si compact. sont entraînés jusqu’à cette zone par le Gulf Stream. se tint-il à quelques mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots. Si l’on place dans un vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques. forme principalement ce banc immense. de raisins du tropique.

entassés au milieu de ces herbes brunâtres. des troncs d’arbres arrachés aux Andes ou aux MontagnesRocheuses et flottés par l’Amazone ou le Mississipi. Depuis ce moment. et particulièrement ces grandes rhizostomes de Cuvier. que ces matières. bleues.390 - . amateurs de plantes marines et de crustacés. pendant dix-neuf jours. des bordages défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu’ils ne pouvaient remonter à la surface de l’Océan. Au milieu de cet inextricable tissu d’herbes et de fucus. trouvent une abondante nourriture. nous emporta avec une vitesse constante de cent lieues par vingtquatre heures. ainsi accumulées pendant des siècles. » Je partage l’opinion de Maury. des actinies qui laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules. des méduses vertes. l’Océan avait repris son aspect accoutume. de nombreuses épaves. Au-dessus de nous flottaient des corps de toute provenance. et j’ai pu étudier le phénomène dans ce milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Réserve précieuse que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront épuisé les mines des continents. où les poissons.circulaire. Et le temps justifiera un jour cette autre opinion de Maury. se minéraliseront sous l’action des eaux et formeront alors d’inépuisables houillères. tenant le milieu de l’Atlantique. Le capitaine Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne doutais pas qu’il . le point central où viennent se réunir les corps flottants. des restes de quilles ou de carènes. Le lendemain. et la mer de Sargasses. Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses. dont l’ombrelle bleuâtre est bordée d’un feston violet. le Nautilus. rouges. du 23 février au 12 mars. je remarquai de charmants alcyons stellés aux couleurs roses.

Je vis peu le capitaine. depuis quatre mois. à revenir vers les mers australes du Pacifique. dont il jouait avec beaucoup . il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen non plus de s’opposer aux volontés du capitaine Nemo. Quelquefois. j’entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue. si quelque circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ? Toutes ces raisons. je comprenais que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en jour. mais ce qu’on ne devait plus attendre de la force ou de la ruse. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres qu’il laissait entr’ouverts. Or. que le secret de sa vie exigeait notre emprisonnement perpétuel à bord du Nautilus ? Mon silence. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins. je les retournais dans mon esprit.ne songeât. Ned Land avait donc eu raison de craindre. Mais il fallait traiter cette délicate question avec le capitaine. était couvert de notes en marge. feuilleté par lui. après avoir doublé le cap Horn. surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire vers le sud de l’Atlantique ! Pendant les dix-neuf jours que j’ai mentionnés plus haut. le capitaine Nemo ne consentirait-il pas à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son existence ? Serment d’honneur que nous aurions tenu. qui contredisaient parfois mes théories et mes systèmes. bien que je ne fusse pas facile à décourager. je les soumettais à Conseil qui n’était pas moins embarrassé que moi. Il travaillait. je les pesais. et il était rare qu’il discutât avec moi. Dans ces larges mers. Le seul parti était de se soumettre . serais-je bien venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n’avait-il pas déclaré. ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de cette situation ? Revenir sur ce sujet n’aurait-il pas pour résultat de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets. dès le début et d’une façon formelle. j’aimais à penser qu’on pourrait l’obtenir par la persuasion. privées d’îles. et surtout des livres d’histoire naturelle.391 - . En somme. aucun incident particulier ne signala notre voyage. Ce voyage terminé. Mais le capitaine se contentait d’épurer ainsi mon travail.

On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs. en charge pour les Indes. Les poissons observés par Conseil et par moi. A peine quelques navires à voiles. deux thons et un matelot en uniforme . à tête déprimée et plus large que le corps. Pendant cette partie du voyage. à nageoire caudale arrondie. La mer était comme abandonnée. Tout ceci.392 - . Cet incident avait paru vivement intéresser Ned Land.d’expression. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations d’un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine d’un haut prix. différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d’autres latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible genre de cartilagineux. mais la nuit seulement. et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et longitudinales puis des squales-perlons. nous naviguâmes des journées entières à la surface des flots. divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés. un soldat avec son sabre . longs de cinq mètres. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le harpon de ces pêcheurs. se dirigeant vers le cap de Bonne-Espérance. et il termina la chasse en plongeant sous les eaux. un cheval avec son cavalier. dans un autre. à vrai dire. n’est pas article de foi. poissons voraces s’il en fut. dans un autre. lorsque le Nautilus s’endormait dans les déserts de l’Océan. dans un autre enfin. On a trouvé dans le corps de l’un de ces animaux une tête de buffle et un veau tout entier . Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces braves gens leur temps et leurs peines. percés de sept ouvertures branchiales et pourvus d’une seule nageoire dorsale placée à peu près vers le milieu du corps. au milieu de la plus secrète obscurité. pendant cette période. Passaient aussi de grands chiens de mer. Toujours est-il qu’aucun de ces animaux ne se laissa . mais voici ce qu’ils racontent. gris cendré.

Je citerai aussi.393 - . et que je ne pus vérifier leur voracité. Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent pendant des jours entiers. l’infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin ouverte pour le recevoir. C’était. Cette famille des delphiniens compte dix genres. même au-dessus du Nautilus. mais ces scènes ne nous donnèrent aucune sérénade à notre passage. quelque trajectoire qu’il décrivît. appartenant à la plus grande espèce connue. et que leurs voix réunies forment un concert qu’un chœur de voix humaines ne saurait égaler. de curieux échantillons de ces poissons de l’ordre des acanthoptérigiens et de la famille des sciénoides. qui. Conseil classa une grande quantité de poissons volants. à bouche lumineuse. qui retira de l’estomac d’un dauphin treize marsouins et quinze phoques. Je ne dis pas non. Rien n’était plus curieux que de voir les dauphins leur donner la chasse avec une précision merveilleuse. si j’en crois un professeur de Copenhague.prendre aux filets du Nautilus. après avoir tracé des raies de feu dans l’atmosphère. plongeaient dans les eaux sombres comme autant d’étoiles filantes. et ceux que j’aperçus tenaient du genre des delphinorinques. ou des trigles-milans. noir en dessus. était en dessous d’un blanc rosé semé de petites taches très rares. dans ces mers. et je le regrette. Quelques auteurs — plus poètes que naturalistes — prétendent que ces poissons chantent mélodieusement. Ils allaient par bandes de cinq ou six. C’étaient ou des pirapèdes. chassant en meute comme les loups dans les campagnes d’ailleurs. Quelle que fût la portée de son vol. Leur corps. non moins voraces que les chiens de mer. mesurant trois mètres. et dont la longueur dépasse quelquefois vingtquatre pieds. il est vrai un épaulard. . remarquables par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne. pendant la nuit. Pour terminer enfin.

Le capitaine Nemo résolut d’aller chercher le fond océanique par une diagonale suffisamment allongée. le lieutenant Parcker de la frégate américaine Congress n’avait pu atteindre le sol sous-marin par quinze mille cent quarante mètres. pour remonter. et les pompes n’auraient pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure. Le point nous mettait par 450°37’de latitude sud et 370°53’de longitude ouest. et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si prodigieusement reculées. le Nautilus fut employé à des expériences de sondages qui m’intéressèrent vivement. C’étaient ces mêmes parages où le capitaine Denham de l’Hérald fila quatorze mille mètres de sonde sans trouver de fond. Sous cette poussée puissante. au moyen de ses plans latéraux qui furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes d’eau du Nautilus. et sa quadruple branche battit les flots avec une indescriptible violence.Jusqu’au 13 mars. On pense bien qu’il ne fut pas question de plonger en remplissant les réservoirs. Peut-être n’eussent-ils pu accroître suffisamment la pesanteur spécifique du Nautilus.394 - . Les panneaux du salon furent ouverts. D’ailleurs. Le capitaine Nemo résolut d’envoyer son Nautilus à la plus extrême profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Ce jour-là. la coque du Nautilus frémit comme une corde sonore et s’enfonça régulièrement sous les . Je me préparai à noter tous les résultats de l’expérience. Là aussi. il aurait fallu chasser cette surcharge d’eau. notre navigation se continua dans ces conditions. Puis. l’hélice fut portée à son maximum de vitesse. Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ dans les hautes mers du Pacifique.

que sait-on ? — Le voici. le malarmat-cuirassé. capitaine Nemo. Le capitaine et moi. le héros des mers polaires. la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. soit plus d’une lieue de profondeur. On sait que. Je demandai au capitaine Nemo s’il avait observé des poissons à des profondeurs plus considérables. a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses.eaux. d’autres. espèce de chien de mer muni de six fentes respiratoires. j’observais l’hexanche. nous suivions l’aiguille du manomètre qui déviait rapidement. que protégeait son plastron de plaques osseuses d’un rouge pâle. On sait que l’équipage du Bull-Dog. que présume-t-on. peut-être me direzvous qu’on ne sait rien ? — Non. je n’aurai pas cette impolitesse.395 - . Mais dans l’état actuel de la science. supportait alors une pression de cent vingt atmosphères. aux pectorales noires. puis enfin le grenadier. aux thoracines grises. je vous demanderai comment vous expliquez que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ? . ne végète plus une seule hydrophyte. moins nombreux. On sait que en allant vers les basses couches de l’Océan. qui. a retiré une étoile vivante d’une profondeur de deux mille cinq cents mètres. les huîtres vivent par deux mille mètres d’eau. Mais. « Des poissons ? me répondit-il. Si quelques-uns de ces animaux ne peuvent vivre qu’à la surface des mers ou des fleuves. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où résident la plupart des poissons. On sait que les pèlerines. se tiennent à des profondeurs assez grandes. vivant par douze cents mètres de profondeur. et que Mac Clintock. Parmi ces derniers. monsieur le professeur. Toutefois. répondit le capitaine. de la Marine Royale. le télescope aux yeux énormes. là où se rencontrent encore des êtres animés. postés dans le salon. rarement. capitaine.

nous étions par treize mille mètres — trois lieues et quart environ — et le fond de l’Océan ne se laissait pas pressentir. — Ensuite. j’aperçus des pics noirâtres qui surgissaient au milieu des eaux. au contraire. produisent un mouvement qui suffit à entretenir la vie rudimentaire des encrines et des astéries. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et d’une diaphanité que rien ne saurait peindre. . plus hautes même. déterminés par les différences de salure et de densité des eaux. que la vessie natatoire des poissons renferme plus d’azote que d’oxygène. Eh bien. » Mes regards se reportèrent sur le manomètre. — Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo. parce que. Notre immersion durait depuis une heure. Le Nautilus. on a raison de le savoir. quand ces animaux sont pêchés à la surface des eaux. si l’oxygène est la base de la vie. Une heure plus tard. répondis-je. Mais continuons nos observations. car c’est la vérité. quand ils sont tirés des grandes profondeurs. on sait que la quantité d’oxygène dissous dans l’eau de mer augmente avec la profondeur au lieu de diminuer. monsieur le professeur. parce que les courants verticaux. et plus d’oxygène que d’azote. d’un ton légèrement surpris. par quatorze mille mètres. s’enfonçait toujours. glissant sur ses plans inclinés. Mais ces sommets pouvaient appartenir à des montagnes hautes comme l’Hymalaya ou le Mont-Blanc. — Juste. D’abord. et que la pression des couches basses contribue à l’y comprimer. Ce qui donne raison à votre système. et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable. J’ajouterai. en effet.— Je l’explique par deux raisons.396 - . Cependant. L’instrument indiquait une profondeur de six mille mètres. fit le capitaine.

où la vie n’est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il que nous soyons réduits à n’en conserver que le souvenir ? — Vous plairait-il. Et ce solide appareil eût cédé sans doute. voyez ces rocs magnifiques. j’apercevais encore quelques coquilles. ces derniers réceptacles du globe. Je sentais ses tôles trembler sous la jointure de leurs boulons . c’est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa surface ! « Quelle situation ! m’écriai-je. Nous avions atteint une profondeur de seize mille mètres — quatre lieues — et les flancs du Nautilus supportaient alors une pression de seize cents atmosphères. le Nautilus dépassa les limites de l’existence sous-marine. des serpuls. ainsi que l’avait dit son capitaine. ces grottes inhabitées.397 - . comme fait le ballon qui s’élève dans les airs au-dessus des zones respirables. et. il n’eût été capable de résister comme un bloc plein. et certains échantillons d’astéries. si. d’en rapporter mieux que le souvenir ? — Que voulez-vous dire par ces paroles ? — Je veux dire que rien n’est plus facile que de prendre une vue photographique de cette régions sous-marine ! » . me demanda le capitaine Nemo. malgré les puissantes pressions qu’il subissait. ses cloisons gémissaient .Le Nautilus descendit plus bas encore. des spinorbis vivantes. au-dessous de trois lieues. Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent. les vitres du salon semblaient se gondoler sous la pression des eaux. capitaine. Parcourir dans ces régions profondes où l’homme n’est jamais parvenu ! Voyez. En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux. ses barreaux s’arquaient .

noires. » . après avoir terminé son opération. — Remontons ! répondis-je. ces grottes profondes évidées dans la masse pierreuse. ces profils d’une incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir. Puis. un horizon de montagnes. que sur un appel du capitaine Nemo. sous la poussée de son hélice. nous avions obtenu un négatif d’une extrême pureté. sans une mousse. se distribuait avec une clarté parfaite.Je n’avais pas eu le temps d’exprimer la surprise que me causait cette nouvelle proposition. Nulle ombre. Cependant. demeurait immobile. Par les panneaux largement ouverts. aux formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique. le milieu liquide éclairé électriquement. une admirable ligne ondulée qui compose les arrière-plans du paysage. nulle dégradation de notre lumière factice. Le soleil n’eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. au-delà. L’instrument fut braqué sur ces sites du fond océanique. maîtrisée par l’inclinaison de ses plans. Je ne puis décrire cet ensemble de roches lisses. m’avait dit : « Remontons monsieur le professeur. — Tenez-vous bien. On y voit ces roches primordiales qui n’ont jamais connu la lumière des cieux. Il ne faut pas abuser de cette situation ni exposer trop longtemps le Nautilus à de pareilles pressions.398 - . sans une tache. comme s’il était dû au pinceau de certains artistes flamands. polies. un objectif était apporté dans le salon. ces granits inférieurs qui forment la puissante assise du globe. et en quelques secondes. le capitaine Nemo. C’est l’épreuve positive que j’en donne ici. Le Nautilus.

il retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur. Il n’en fit rien et continua de remonter vers les régions australes. Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre. En quatre minutes. le Nautilus. il mettrait le cap à l’ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d’achever son tour du monde. et. Lorsqu’il rencontrait le capitaine. Ce jour-là. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C’était insensé. Je leur demandai la raison de leur visite. Il était devenu moins communicatif.399 - . Le Canadien. emporté comme un ballon dans les airs. Je sentais ce qui s’amassait de colère en lui.Je n’avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine me faisait cette recommandation. le Nautilus reprit sa direction vers le sud. quand je fus précipité sur le tapis. ses plans dressés verticalement. XII CACHALOTS ET BALEINES Pendant la nuit du 13 au 14 mars. et je craignais toujours que sa violence naturelle ne le portât à quelque extrémité. s’enlevait avec une rapidité foudroyante. Son hélice embrayée sur un signal du capitaine. depuis quelque temps. Je voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Il coupait la masse des eaux avec un frémissement sonore. Aucun détail n’était visible. 14 mars. ses yeux s’allumaient d’un feu sombre. . après avoir émergé comme un poisson volant. Je pensais qu’à la hauteur du cap Horn. il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la surface de l’Océan. presque silencieux. ne me parlait plus de ses projets de fuite. Je commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient suffisamment les appréhensions de Ned Land.

si j’ai bien compris l’existence du capitaine. — Eh bien. une dizaine d’hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer. que sa manœuvre ne nécessite pas un nombreux équipage. mon ami. le Nautilus n’est pas seulement un navire.« Une simple question à vous poser. Conseil ? . Je regardai fixement Ned Land. répondis-je. reprit Ned Land. dont les intentions étaient faciles à deviner. dit Conseil. dans les conditions où il se trouve. — Il me semble. monsieur. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui. dit le Canadien. Ned. « Parce que. — Parlez. comme son commandant. — En effet. ont rompu toute relation avec la terre. me répondit le Canadien. et monsieur ne pourrait-il évaluer ce maximum ? — Comment cela. mais enfin le Nautilus ne peut contenir qu’un certain nombre d’hommes. — Peut-être. — Combien d’hommes croyez-vous qu’il y ait à bord du Nautilus ? — Je ne saurais le dire. si j’en crois mes pressentiments. dis-je.400 - . pourquoi y en aurait-il davantage ? — Pourquoi ? » répliquai-je.

.. — N’importe. Étant donné la capacité du navire que monsieur connaît. repris-je. répondis-je. Chaque homme dépense en une heure l’oxygène contenu dans cent litres d’air... et. Ce qui revient à dire que l’air contenu dans le Nautilus pourrait rigoureusement suffire à six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures. la quantité d’air qu’il renferme . donnent au quotient six cent vingt-cinq. et comparant ces résultats avec la nécessité où le Nautilus est de remonter toutes les vingt-quatre heures. » Je calculai rapidement au crayon : « .. par conséquent. qui. en insistant. mais je vis bien où il voulait en venir. . mais ce calcul-là. — Or.401 - . facile à établir d’ailleurs. Il faut donc chercher combien de fois le Nautilus renferme deux mille quatre cents litres d’air.— Par le calcul. — Précisément. dit Conseil. » La phrase de Conseil n’en finissait pas. divisés par deux mille quatre cents. « Je te comprends. soit en vingtquatre heures l’oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. le Nautilus renferme quinze cent mille litres d’air.. et celle du tonneau de mille litres. — Voici le calcul. dis-je . ne peut donner qu’un chiffre très incertain. la capacité du Nautilus étant de quinze cents tonneaux. reprit Ned Land. sachant d’autre part ce que chaque homme dépense dans l’acte de la respiration.

et qu’il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu’il ne peut pas avoir. mon pauvre Ned. Tout lui semble regrettable de ce qui nous est interdit. Qu’est-ce qu’il a à faire ici ? Rien. — Et même mieux que la patience. » Conseil avait employé le mot juste. me dit alors Conseil. — C’est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil. passa la main sur son front. que. il sera temps de reprendre les projets de Ned Land. ajoutai-je. je ne puis que vous conseiller la patience. Il n’est pas un savant comme monsieur. tant passagers que marins ou officiers. et ne saurait prendre le même goût que nous aux choses admirables de la mer. Il faut le comprendre. Tout lui revient de sa vie passée. et se retira. ne fût-ce que devant la banquise. la résignation. — Donc. ne répondit pas. « Que monsieur me permette de lui faire une observation. reprit-il. — Mais tenez pour certain. répondit Conseil.402 - . Ses anciens souvenirs l’oppressent et il a le cœur gros. Il risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! » . « Après tout.— Six cent vingt-cinq ! répéta Ned. le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au sud ! Il faudra bien qu’il s’arrête. nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre. » Le Canadien secoua la tête.

« Ah ! s’écria Ned Land. étant à la surface de l’Océan. car je savais que ces animaux. les enhardit contre les dangers de l’Océan et les conduisit d’une extrémité de la terre à l’autre.Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable au Canadien. Les baleines aiment à fréquenter les mers australes et boréales. Rencontre qui ne me surprit pas. chassés à outrance. Ce fut le Canadien — il ne pouvait s’y tromper — qui signala une baleine à l’horizon dans l’est. si j’étais à bord d’un baleinier. que les hommes atteindront ce point inconnu du globe. un incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur. Vers onze heures du matin. et son influence sur les découvertes géographiques. les Anglais et les Hollandais.403 - . qui. ce jour-là. voilà une rencontre qui me ferait plaisir ! C’est un animal de grande taille ! Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d’air et de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle ! . se sont réfugiés dans les bassins des hautes latitudes. les Basques d’abord. à cinq milles du Nautilus. entraînant à sa suite. Les événements qui pouvaient le passionner étaient rares. on voyait son dos noirâtre s’élever et s’abaisser alternativement au-dessus des flots. habitué à une vie libre et active. Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. En regardant attentivement. il sera vrai un jour et c’est probablement ainsi. le Nautilus tomba au milieu d’une troupe de baleines. Si le fait est faux. Mais le mois d’octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées d’automne. D’anciennes légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu’à sept lieues seulement du pôle nord. Cependant. puis les Asturiens. ont été considérables. C’est elle. en chassant la baleine dans les régions arctiques ou antarctiques. Le rôle joué par la baleine dans le monde marin.

— Ah ! monsieur le professeur. Et si l’un de ces animaux est venu du détroit de . soit le cap de Bonne Espérance. mes amis. s’il n’avait. dit Conseil. — Par exemple ! Moi qui vous parle.— Quoi ! Ned. et elle ne se hasarderait pas à passer les eaux chaudes de l’Équateur. Or. je vous demande. Dans les mers boréales seulement. en soixante-cinq. — Alors la baleine australe vous est encore inconnue. voilà deux ans et demi. après avoir doublé. C’est la baleine franche que vous avez chassée jusqu’ici. comment après avoir été frappé à l’ouest de l’Amérique. Ned ? — Jamais. peut oublier son ancien métier ? Est-ce qu’on se lasse jamais des émotions d’une pareille chasse ? — Vous n’avez jamais pêché dans ces mers. monsieur.404 - . — Monsieur vous répondra. dans certaines mers qu’elles ne quittent pas. soit le cap Horn. monsieur. que les baleines sont localisées. vous n’êtes pas encore revenu de vos vieilles idées de pêche ? — Est-ce qu’un pêcheur de baleines. j’ai amariné près du Grœnland une baleine qui portait encore dans son flanc le harpon poinçonné d’un baleinier de Bering. répondis-je. — Je dis ce qui est. et autant dans le détroit de Bering que dans celui de Davis. franchi l’Équateur ? — Je pense comme l’ami Ned. suivant leurs espèces. que me dites-vous là ? répliqua le Canadien d’un ton passablement incrédule. l’animal serait venu se faire tuer à l’est. et j’attends ce que répondra monsieur.

sont-ils aussi gros que ceux des mers boréales ? — A peu près. c’est tout simplement parce qu’il existe un passage d’une mer à l’autre. — Faut-il vous croire ? demanda le Canadien. — Voyez ! voyez ! s’écria le Canadien la voix émue. reprit le Canadien. puisque je n’ai jamais pêché dans ces parages. je ne connais point les baleines qui les fréquentent ? — Je vous l’ai dit. soit sur celles de l’Asie. — Raison de plus pour faire leur connaissance. soit sur les côtes de l’Amérique. Ned. répliqua Conseil. des baleines qui mesuraient jusqu’à cent pieds de longueur ! Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l’Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds. « Ces cétacés. demanda-t-il. Sa main frémissait en brandissant un harpon imaginaire. Elle s’approche ! Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien contre elle ! » Ned frappait du pied. — C’est que j’ai vu de grosses baleines.Béring dans celui de Davis. en fermant un œil. — Dès lors. . monsieur. répondit Conseil. Ned.405 - . — Il faut croire monsieur.

— Ah ! s’écria le Canadien. et de même que les cachalots. du cachalot comme d’une petite bête ! On cite cependant des cachalots gigantesques. un beau jour l’animal plonge et entraîne tous ses habitants au fond de l’abîme. répondis-je. répliquai-je en riant. elle se rapproche. pourvus de nageoires dorsales. — Comme dans les voyages de Simbad le marin. dit Conseil. répondit sérieusement le Canadien. farceur. dit-on. — Oui. dont les regards ne quittaient pas l’Océan. celle-ci ! Comme elle se dérobe ! . on fait du feu. on s’y installe. Puis. — On y bâtit des maisons. dit-il. répondit Ned Land. Ces animaux ne sont que des baleinoptères. elle vient dans les eaux du Nautilus ! » Puis.— Ceci me paraît exagéré. se couvrent d’algues et de fucus. ils sont généralement plus petits que la baleine franche. Ce sont des cétacés intelligents. reprenant sa conversation : « Vous parlez. On campe dessus.406 - . il faut tout croire de la part des baleines ! — Comme elle marche. il paraît que vous aimez les histoires extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J’espère que vous n’y croyez pas ! — Monsieur le naturaliste.. Quelques-uns. — Ah ! maître Land. On les prend pour des îlots..

— Ah ! vraiment. au commencement du monde. comprimée verticalement. dis-je. monsieur Aronnax. dis-je. Cependant. leur tordit la queue. — Je le crois volontiers. comme les poissons. Ned. s’apercevant qu’elles marchaient trop vite. — Bon. il faut avouer que certains cétacés acquièrent un développement considérable. en effet. comme je crois que certaines baleines égalent en grosseur cent éléphants. c’est-à-dire que cette queue. faut-il vous croire ? — Pas trop. Ned ! Et pourquoi cela ? — Parce que alors. dit le Canadien. en reprenant une expression du Canadien. dit-on. Jugez des effets produits par une telle masse lancée à toute vitesse ! . — Je ne dis pas non. — C’est beaucoup. Ned. je l’ai vu. ce que vous ne savez sans doute pas.— On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en quinze jours. et depuis ce temps-là. elles battent les flots de haut en bas au détriment de leur rapidité. c’est que. répondit Ned Land.407 - . les baleines filaient plus rapidement encore. et pas plus que si je vous disais qu’il existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille livres. ils fournissent jusqu’à cent vingt tonnes d’huile. Mais le Créateur. puisque. — Mais. — Pour ça. elles avaient la queue en travers. frappait l’eau de gauche à droite et de droite à gauche.

qu’elles peuvent couler des navires ? — Des navires. On raconte. dit-il. Des lames pénétrèrent par l’arrière. Mes compagnons et moi. On suppose donc. répondit le Canadien sans hésiter. « Pour mon compte. une baleine se précipita sur l’Essex et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par seconde. » Ned me regarda d’un air narquois. Mais auprès de la baleine de monsieur le professeur. Ned ? — Parce qu’on le dit. cela va sans dire. — Et comment le savez-vous. — Mille ans. assez logiquement. nous avons été lancés à une hauteur de six mètres. on ne le sait pas. mais on le suppose. qu’en 1820. répondis-je. lorsque les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines. Il y a quatre cents ans. j’ai reçu un coup de queue de baleine — dans mon canot. je ne le crois pas. — Et pourquoi le dit-on ? — Parce qu’on le sait. ces animaux avaient une taille supérieure à celle qu’ils acquièrent aujourd’hui. et voici le raisonnement sur lequel on s’appuie. et l’Essex sombra presque aussitôt.408 - . la mienne n’était qu’un baleineau. Ned. que l’infériorité des baleines actuelles vient de ce qu’elles n’ont . — Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil. — Non. précisément dans ces mers du sud.— Est-il vrai. demanda Conseil. cependant.

monsieur. dans la mer Rouge. chasser uniquement pour détruire ! Nous n’avons que faire d’huile de baleine à bord. c’est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là pieds et poings liés ! — Mais. — Cependant. reprit le Canadien. ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de harponneur ? — A quoi bon. c’est dix. dit Conseil. Vous entendez ? » Ned Land n’entendait pas. dit-il. ami Ned... ne pourrais-je leur donner la chasse.pas eu le temps d’atteindre leur complet développement. C’est ce qui a fait dire à Buffon que ces cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. demanda le Canadien. Il n’écoutait plus. vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong ! . ce n’est plus une baleine. Il y a là la fortune d’une flotte de baleiniers. « Ah ! s’écria-t-il. répondit le capitaine Nemo. que Ned Land s’était affalé par le panneau et courait à la recherche du capitaine. tous deux reparaissaient sur la plateforme. Quelques instants après. monsieur. » Conseil n’avait pas achevé sa phrase.409 - . c’est vingt. pourquoi ne pas demander au capitaine Nemo la permission de chasser ? . Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les eaux à un mille du Nautilus. — Eh ! bien. « Ce sont des baleines australes. Il la dévorait des yeux. La baleine s’approchait toujours.

Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle. fourra ses mains dans ses poches et nous tourna le dos. Apercevez-vous. vos pareils. répondis-je. maître Land. — Ce sont des cachalots. mais je n’admets pas ces passetemps meurtriers. Donner de semblables raisons à un chasseur. et s’adressant à moi : « J’avais raison de prétendre. à huit milles sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ? — Oui.410 - . commettent une action blâmable. que sans compter l’homme. les cachalots. Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés. sans que vous vous en mêliez. Ici. êtres inoffensifs et bons. les espadons et les scies. Cependant. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels. les baleines ont assez d’autres ennemis naturels. ce serait tuer pour tuer. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. » Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche. Celles-ci vont avoir affaire à forte partie avant peu. le capitaine avait raison. L’acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l’Océan. c’était perdre ses paroles. monsieur Aronnax. Je sais bien que c’est un privilège réservé à l’homme. et qu’ils anéantiront une classe d’animaux utiles. capitaine.— Il s’agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. C’est ainsi qu’ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin. animaux terribles que j’ai quelquefois rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! . Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu’il voulait lui dire.

j’imagine. que se trouvent trois à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse..Quant à ceux-là. on a raison de les exterminer. Il est armé d’un éperon d’acier qui vaut bien le harpon de maître Land. dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. Mieux armé que la baleine. Le cachalot est un animal disgracieux. cylindriques et coniques à leur sommet. dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons. dite « blanc de baleine ». dis-je. » Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. » Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots. C’est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de grandes cavités séparées par des cartilages. suivant la remarque de Frédol. — Inutile de s’exposer. monsieur Aronnax. dans l’intérêt même des baleines. monsieur le professeur.411 - . . plutôt têtard que poisson. Ils ne sont que bouche et dents ! » Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale. Nous vous montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Attaquer des cétacés à coups d’éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ? « Attendez. Pas de pitié pour ces féroces cétacés. étant pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente. Il est mal construit. hautes de vingt centimètres.. dit le capitaine Nemo. il est muni de vingtcinq grosses dents. capitaine. il est temps encore. « Eh bien. bêtes cruelles et malfaisantes. et qui pèsent deux livres chacune. Le Nautilus suffira à disperser ces cachalots. La tête énorme de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. et n’y voyant guère que de l’œil droit.

nous prîmes place devant les vitres du salon. allant de l’avant. de l’arrière. le perçant de son terrible éperon. il courait à un autre. Ned et moi. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour manœuvrer son appareil comme un engin de destruction. Le Nautilus n’était plus qu’un harpon formidable. laissant après son passage deux grouillantes moitiés d’animal. le frappant de plein ou d’écharpe. se montrèrent peu émus à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. docile à son gouvernail. mais aussi parce qu’ils peuvent rester plus longtemps sous les flots. On pouvait préjuger. le coupant ou le déchirant. et dans toutes les directions et sous toutes les allures. lorsque le Nautilus arriva. Ceux-ci. Il se lançait contre ces masses charnues et les traversait de part en part. Conseil. Mais bientôt ils durent se garer de ses coups. Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements aigus et quels ronflements particuliers à ces . brandi par la main de son capitaine. virait sur place pour ne pas manquer sa proie. remontant avec lui lorsqu’il revenait à la surface. tout d’abord. la victoire des cachalots. Les formidables coups de queue qui frappaient ses flancs. finit par battre des mains. Les chocs qu’il produisait.Cependant. Quelle lutte ! Ned Land lui-même. Il manœuvra de manière à couper la troupe des macrocéphales. je sentis les battements de l’hélice se précipiter et notre vitesse s’accroître. il ne les sentait pas. Il n’était que temps d’aller au secours des baleines.412 - . non seulement parce qu’ils sont mieux bâtis pour l’attaque que leurs inoffensifs adversaires. plongeant quand le cétacé s’enfonçait dans les couches profondes. Le Nautilus se mit entre deux eaux. Bientôt. pas davantage. Il avait aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. d’avance. Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines. bientôt enthousiasmé. sans venir respirer à leur surface. Un cachalot exterminé. le monstrueux troupeau s’approchait toujours.

leur gueule énorme pavée de dents. en effet. et nous nous précipitâmes sur la plate-forme. leur queue créait de véritables houles. et ceci n’est qu’une boucherie. « Eh bien. Enfin la masse des cachalots s’éclaircit. déchiré. forçant son hélice. . — Eh bien. maître Land ? dit-il. Je sentis que nous remontions à la surface de l’Océan. bleuâtres sur le dos.animaux épouvantés ! Au milieu de ces couches ordinairement si paisibles. les menaçait et les injuriait. les entraînait. et tout bossués d’énormes protubérances. déchiqueté avec plus de violence ces masses charnues. les emportait. Mais le Nautilus. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l’horizon. La mer était couverte de cadavres mutilés. ou les ramenait vers le niveau supérieur des eaux. Les flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles . à la vitre. Nous flottions au milieu de corps gigantesques. Ned Land. ni de leurs puissantes étreintes. répondit le Canadien. blanchâtres sous le ventre. c’est un spectacle terrible. Le capitaine Nemo nous rejoignit. dix ou douze réunis essayèrent d’écraser le Nautilus sous leur masse. sans se soucier ni de leur poids énorme. comme des chiens qui coiffent un ragot sous les taillis. Les flots redevinrent tranquilles. auquel les macrocéphales ne pouvaient se soustraire. leur œil formidable. On voyait. Une explosion formidable n’eût pas divisé. je suis un chasseur. monsieur. On sentait qu’ils se cramponnaient à notre appareil. Mais je ne suis pas un boucher. Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre. et le Nautilus flottait au milieu d’une mer de sang. Le panneau fut ouvert. Plusieurs fois. qui ne se possédait plus. chez lequel l’enthousiasme s’était calmé.413 - .

le ventre troué de morsures. en regardant fixement Ned Land. non sans étonnement. Il m’assura que ce lait était excellent. Mais sa colère fut détournée par la vue d’une baleine que le Nautilus accostait en ce moment. elle se distingue de la baleine blanche et du Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales. et elle compte deux côtes de plus que ses congénères. était mort. qui est entièrement noire. . et le Nautilus n’est pas un couteau de boucher. à tête déprimée. Je ne pus m’empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Le malheureux cétacé. et qu’il ne se distinguait en aucune façon du lait de vache. Au bout de sa nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu’il n’avait pu sauver du massacre. couché sur le flanc. Je reconnus la baleine australe. qu’ils retiraient de ses mamelles tout le lait qu’elles contenaient.— C’est un massacre d’animaux malfaisants. et je vis. L’animal n’avait pu échapper à la dent des cachalots. c’est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux. répliqua le Canadien. Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui aurait eu des conséquences déplorables.414 - . répondit le capitaine. Le capitaine m’offrit une tasse de ce lait encore chaud. — J’aime mieux mon harpon. — Chacun son arme ». Le capitaine Nemo conduisit le Nautilus près du cadavre de l’animal. Anatomiquement. Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine. répondit le capitaine. Sa bouche ouverte laissait couler l’eau qui murmurait comme un ressac à travers ses fanons.

Le 14 mars. et je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien. nous l’admirions pour la première fois. car jusqu’ici toutes les tentatives pour s’élever jusqu’à ce point du globe avaient échoué. vers l’horizon du sud. bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l’éclat se modifiait suivant les caprices de la brume. était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. De ce jour-là. . Dans l’atmosphère. Elle annonce la présence d’un pack ou banc de glace. d’ailleurs. Quelque épais que soient les nuages.415 - . était déjà fort avancée. Il suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable. Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas. ils ne peuvent l’obscurcir. Ned Land. ayant déjà pêché dans les mers arctiques. devait apporter une agréable variété à notre ordinaire. Le Nautilus se maintenait à la surface de l’Océan. C’était donc pour nous une réserve utile. j’aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de « ice-blinck ». La saison. s’étendait une bande blanche d’un éblouissant aspect. puisque le 13 mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions boréales. ce lait. En effet. simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds. qui commence la période équinoxiale. XIII LA BANQUISE Le Nautilus avait repris son imperturbable direction vers le sud. car. formant des écueils sur lesquels la mer déferlait. Conseil et moi.Je le goûtai et je fus de son avis. Quelques-unes de ces masses montraient des veines vertes. je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises. sous la forme de beurre salé ou de fromage.

sachant bien. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers. Mais il ne parlait pas. D’autres. cherchant avec soin. Je voyais son calme regard s’animer parfois. le capitaine Nemo se tint souvent sur la plate-forme. semblables à d’énormes améthystes. nommés palchs . des damiers. il évitait habilement le choc de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts mètres.416 - . qu’elle se refermerait derrière lui. Souvent l’horizon paraissait entièrement fermé. il était là chez lui. cependant. nuancées des vifs reflets du calcaire. avec une précision qui enchantait Conseil : icebergs ou montagnes. Pendant cette navigation au milieu des glaces. driftice ou glaces flottantes. Dirigeant alors son Nautilus avec une adresse consommée. Celles-là. maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. dépassa toutes ces glaces. guidé par cette main habile. classées. auraient suffi à la construction de toute une ville de marbre. Il observait avec attention ces parages abandonnés. Celles-ci réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs cristaux. Se disait-il que dans ces mers polaires interdites à l’homme. prenant le Nautilus pour le cadavre d’une baleine. toute passe avait disparu. Mais le capitaine Nemo. des puffins. Il restait immobile. suivant leur forme ou leur grandeur. Quelques-uns. A la hauteur du soixantième degré de latitude. qui nous assourdissaient de leurs cris. trouvait bientôt quelque étroite ouverture par laquelle il se glissait audacieusement. venaient s’y reposer et piquaient de coups de bec sa tôle sonore.comme si le sulfate de cuivre en eût tracé les lignes ondulées. se laissaient pénétrer par la lumière. ice-fields ou champs unis et sans limites. packs ou champs brisés. Plus nous descendions au sud. ne revenant à lui que lorsque ses instincts de manœuvrier reprenaient le dessus. plus ces îles flottantes gagnaient en nombre et en importance. C’étaient des pétrels. Ce fut ainsi que le Nautilus.

lorsqu’il ne pourra pas aller plus loin. répondait Conseil. mais les baleiniers anglais et américains. La température était assez basse. L’intérieur du Nautilus. et streams lorsqu’ils sont faits de morceaux allongés. dans leur rage de destruction. la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut dépassée. mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures. Cependant. il lui eût suffi de s’enfoncer à quelques mètres au-dessous des flots pour y trouver une température supportable. « Mais où va-t-il ? demandai-je. Mais nous étions chaudement habillés de fourrures. Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l’horizon. régulièrement chauffé par ses appareils électriques. .quand ils sont circulaires. Deux mois plus tôt. dont les phoques ou les ours marins avaient fait les frais. — Devant lui. massacrant les adultes et les femelles pleines. et plus tard. le Nautilus. Après tout. coupa le cercle polaire antarctique. Le 15 mars. il s’arrêtera. vers huit heures du matin. nous aurions joui sous cette latitude d’un jour perpétuel . Le 16 mars. marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro.417 - . D’ailleurs. suivant le cinquante-cinquième méridien. avaient laissé après eux le silence de la mort. Le capitaine m’apprit qu’autrefois de nombreuses tribus de phoques habitaient ces terres . elle devait jeter six mois d’ombre sur ces régions circumpolaires. là où existait l’animation de la vie. Le thermomètre. le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s’élevait toujours. exposé à l’air extérieur. défiait les froids les plus intenses.

avec ses minarets et ses mosquées innombrables. ou perdus dans les brumes grises au milieu des ouragans de neige. dans la journée du 16 mars. C’était l’antique bélier poussé . l’instinct le guidant. les champs de glace nous barrèrent absolument la route. j’avouerai que cette excursion aventureuse ne me déplaisait point. mais. Le Nautilus entrait comme un coin dans cette masse friable. Là. Cet obstacle ne pouvait arrêter le capitaine Nemo. Puis. A quel degré m’émerveillaient les beautés de ces régions nouvelles. mais de vastes ice-fields cimentés par le froid. Souvent. Ici. et la divisait avec des craquements terribles. Aussi ne mettais-je pas en doute qu’il n’eût aventuré déjà le Nautilus au milieu des mers antarctiques. Ce n’était pas encore la banquise. pour être franc.— Je n’en jurerais pas ! » répondis-je. leur ensemble formait une ville orientale. et il se lança contre l’ice-field avec une effroyable violence. sur le plus léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. une cité écroulée et comme jetée à terre par une convulsion du sol. et la chute de ces masses créait de redoutables remous jusque dans les couches profondes de l’Océan. Le Nautilus roulait et tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments. Lorsque le Nautilus était immergé au moment où se rompaient ces équilibres. de toutes parts des détonations. Et. je ne saurais l’exprimer. Cependant. qui changeaient le décor comme le paysage d’un diorama. le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante intensité. ne voyant plus aucune issue. Il ne se trompait jamais en observant les minces filets d’eau bleuâtre qui sillonnaient les ice-fields. je pensais que nous étions définitivement prisonniers . de grandes culbutes d’icebergs. Les glaces prenaient des attitudes superbes. des éboulements. Aspects incessamment variés par les obliques rayons du soleil.418 - .

retombaient en grêle autour de nous. Ses aiguilles affolées marquaient des directions contradictoires.par une puissance infinie. le baromètre se tint généralement très bas. toutes les parties extérieures du Nautilus se recouvraient de glaces. par 135° de longitude et 70°30’de latitude. Enfin. Le vent sautait brusquement à tous les points du compas. En effet. La neige s’accumulait en couches si dures qu’il fallait la briser à coups de pic. Pendant ces journées. en s’approchant du pôle magnétique méridional qui ne se confond pas avec le sud du monde. Par sa seule force d’impulsion. emporté par son élan. suivant Hansten. haut projetés. car tous les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. enfourné sous l’ice-field. méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes sinueuses dont les points de repère changent incessamment. Mais souvent. ou par instants. ce pôle est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude. Les indications de la boussole n’offraient plus aucune garantie. et d’après les observations de Duperrey. Les débris de glace. Quelquefois. Ce n’étaient plus ni les streams. Rien qu’à la température de cinq degrés au-dessous de zéro. pouvait seul affronter d’aussi hautes latitudes. le Nautilus se vit définitivement enrayé. Un bâtiment sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon. ni les . Dans ces conditions. de violents grains nous assaillirent. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les compas transportés à différentes parties du navire et prendre une moyenne. Par certaines brumes épaisses. on ne se fût pas vu d’une extrémité de la plate-forme à l’autre. Il tomba même à 73°5’. on s’en rapportait à l’estime pour relever la route parcourue.419 - . il le divisait par un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures. après vingt assauts inutiles. il montait sur le champ de glace et l’écrasait de son poids. le 18 mars. Un gréement n’aurait pu se manœuvrer. notre appareil se creusait un chenal.

le capitaine Nemo obtint une observation assez exacte qui donnait notre situation par 51°30’de longitude et 67°39’de latitude méridionale. Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous avaient précédé. . sur cette nature désolée. à peine rompu par le battement d’ailes des pétrels ou des puffins. « Monsieur. Tout était gelé alors. plus loin. Puis. Sous l’éperon du Nautilus s’étendait une vaste plaine tourmentée. avec tout ce pêle-mêle capricieux qui caractérise la surface d’un fleuve quelque temps avant la débâcle des glaces. Le soleil ayant un instant paru vers midi. vastes miroirs qui reflétaient quelques rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. il n’y avait plus apparence devant nos yeux. Le Nautilus dut donc s’arrêter dans son aventureuse course au milieu des champs de glace. des aiguilles déliées s’élevant à une hauteur de deux cents pieds . « La banquise ! » me dit le Canadien. c’était l’infranchissable obstacle. ni les ice-fields. même le bruit. De mer. me dit ce jour-là Ned Land. C’était déjà un point avancé des régions antarctiques. enchevêtrée de blocs confus. de surface liquide. mais une interminable et immobile barrière formée de montagnes soudées entre elles. Çà et là. si votre capitaine va plus loin ! — Eh bien ? — Ce sera un maître homme. mais sur des proportions gigantesques.palks. des pics aigus.420 - . un silence farouche. une suite de falaises taillées à pic et revêtues de teintes grisâtres.

voilà ce qui m’irrite le plus ! — Monsieur a raison. et là où elle a mis des bornes.— Pourquoi. Il ne devrait y avoir de murs nulle part. Vous êtes arrivé à la banquise. et cependant j’aurais voulu savoir ce qu’il y a derrière cette banquise ! Un mur. c’est-à-dire au pays des honnêtes gens. — Bon ! fit le Canadien. ce qui est déjà suffisant. . il faut que l’on s’arrête bon gré mal gré. — En effet. Les murs n’ont été inventés que pour agacer les savants. ils devront s’arrêter devant la banquise. et vous n’irez pas plus loin. répondit le Canadien. mais. ni son Nautilus. mille diables ! il n’est pas plus puissant que la nature. » Je dois convenir que Ned Land avait raison. répliquai-je. Ned ? — Parce que personne ne peut franchir la banquise. Ned Land. renoncez à cette idée. et toujours de la glace ! — Vous êtes certain de ce fait. et tant que les navires ne seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace. nous reviendrons vers le nord. dit Conseil. Voilà pourquoi je voudrais aller voir. monsieur le professeur. on sait bien ce qui se trouve. ni votre capitaine Nemo. — Quoi donc ? demandai-je. mais moi je ne le suis pas. Ned. — De la glace. Derrière cette banquise. Et qu’il le veuille ou non.421 - . Il est puissant. votre capitaine . — Eh bien.

et pour peu que notre appareil demeurât stationnaire. — Ah ! monsieur le professeur. J’étais en ce moment sur la plate-forme. monsieur Aronnax. vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu’empêchements et obstacles ! Moi. mais qu’il ira plus loin encore ! . malgré ses efforts. car la saison est déjà trop avancée pour que vous comptiez sur une débâcle des glaces. me dit : « Eh bien. capitaine. car les passes s’étaient refermées derrière nous. capitaine. qu’en pensez-vous ? — Je pense que nous sommes pris. vous pensez que le Nautilus ne pourra pas se dégager ? — Difficilement. C’est. qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir sur ses pas.En effet. du moins sur les continents habités. Ce fut même ce qui arriva vers deux heures du soir. répondit le capitaine Nemo d’un ton ironique. et la jeune glace se forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Ordinairement. monsieur le professeur. revenir était aussi impossible qu’avancer. Je dus avouer que la conduite du capitaine Nemo était plus qu’imprudente. malgré les moyens puissants employés pour disjoindre les glaces.422 - . il ne tarderait pas à être bloqué. le Nautilus fut réduit à l’immobilité. ni d’aucun côté. Mais ici. Le capitaine qui observait la situation depuis quelques instants. ce qui s’appelle « pris ». — Pris ! Et comment l’entendez-vous ? — J’entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière. je crois. je vous affirme que non seulement le Nautilus se dégagera. — Ainsi.

il ira au pôle.423 - . donnons des ailes au Nautilus. et si elle résiste. capitaine. répondit froidement le capitaine. répondit tranquillement le capitaine Nemo. plus inaccessible que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs. mais par-dessous. ne pouvant retenir un mouvement d’incrédulité. afin qu’il puisse passer par-dessus ! — Par-dessus ? monsieur le professeur. et nous le découvrirons ensemble. repris-je d’un ton un peu ironique. Là où d’autres ont échoué. » Oui ! je le savais. au pôle antarctique. et que. Je savais cet homme audacieux jusqu’à la témérité ! Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud. — Oui. mais. monsieur. l’esprit d’un fou pouvait concevoir ! Il me vint alors à l’idée de demander au capitaine Nemo s’il avait déjà découvert ce pôle que n’avait jamais foulé le pied d’une créature humaine. « Non. Vous savez si je fais du Nautilus ce que je veux.— Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine. Jamais je n’ai promené mon Nautilus aussi loin sur les mers australes . Je vous crois ! Allons en avant ! Il n’y a pas d’obstacles pour nous ! Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter. — Au pôle ! m’écriai-je. seul. je vous le répète. — Je veux vous croire. Non point par-dessus. il ira plus loin encore. je n’échouerai pas. à ce point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. me répondit-il. . n’était-ce pas une entreprise absolument insensée. monsieur. — Oui.

si la surface de la mer est solidifiée par les glaces. puisque ces montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres.424 - . Or. monsieur. Une subite révélation des projets du capitaine venait d’illuminer mon esprit.— Par-dessous ! » m’écriai-je. il ira au pôle même ! — En effet. si je ne me trompe. Ce qui est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au Nautilus. me dit le capitaine. ses couches inférieures sont libres. et là nous braverons impunément les trente ou quarante degrés de froid de la surface. monsieur le professeur. je dirai le succès — de cette tentative. monsieur le professeur. J’avais compris. Pour un pied que les icebergs ont au-dessus de la mer. par cette raison providentielle qui a placé à un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de l’eau de mer. ils en ont trois au-dessous. dis-je. souriant à demi. entraîné par le raisonnement du capitaine. qu’est-ce que trois cents mètres pour le Nautilus ? — Rien. il s’arrêtera devant ce continent. Les merveilleuses qualités du Nautilus allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise ! « Je vois que nous commençons à nous entendre. Si un continent émerge au pôle. Mais si au contraire c’est la mer libre qui le baigne. la partie immergée de cette banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ? — A peu près. Et. elles ne s’enfoncent que de trois cents. — Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette température uniforme des eaux marines. Vous entrevoyez déjà la possibilité — moi. . Or.

nous les remplirons. on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé de glaces à ces deux points du globe. répondis-je en m’animant. capitaine. Mais ne voulant pas que vous puissiez m’accuser de témérité. .425 - . monsieur. si la mer existe au pôle sud. que cette mer soit entièrement prise. Le Nautilus a de vastes réservoirs. répondit en souriant le capitaine. et ils nous fourniront tout l’oxygène dont nous aurons besoin. ajoutai-je en m’enthousiasmant de plus belle. oubliez-vous que le Nautilus est armé d’un redoutable éperon. Il est possible. sera de rester plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d’air. que nous ne puissions revenir à sa surface ! — Bon. et. — La seule difficulté. reprit le capitaine Nemo.— Juste. — En avez-vous encore à faire ? — Une seule. — N’est-ce que cela ? répliquai-je. et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre ces champs de glace qui s’ouvriront au choc ? — Eh ! monsieur le professeur. monsieur Aronnax. et jusqu’à preuve contraire. vous avez des idées aujourd’hui ! — D’ailleurs. je vous soumets d’avance toutes mes objections. pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni dans l’hémisphère austral ni dans l’hémisphère boréal. par conséquent. très juste. monsieur. — Bien imaginé.

répondit le capitaine Nemo. Je vous ferai seulement observer qu’après avoir émis tant d’objections contre mon projet. lorsque j’annonçai à ce digne garçon notre intention de pousser jusqu’au pôle sud. les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de commencer. il n’avait pas perdu un instant. monsieur. « pour ne pas faire un malheur ». J’en étais arrivé à le vaincre en audace ! C’était moi qui l’entraînais au pôle ! Je le devançais. et il s’amusait à te voir emporté dans les rêveries de l’impossible ! Cependant. ce furent celles du Canadien. — Possible. Le capitaine Nemo savait mieux que toi le pour et le contre de la question.. dit-il en me quittant. maître Ned. et soit que le second eût été antérieurement prévenu. il ne laissa voir aucune surprise. « Voyez-vous. maintenant vous m’écrasez d’arguments en sa faveur. Quant à Ned Land. vous me faites pitié ! — Mais nous irons au pôle.. monsieur Aronnax. mais vous n’en reviendrez pas ! » Et Ned Land rentra dans sa cabine. Ces deux hommes s’entretinrent rapidement dans leur incompréhensible langage.— Je le crois aussi. je le distançais. me dit-il. Un « comme il plaira à monsieur » accueillit ma communication. si jamais épaules se levèrent haut. Mais si impassible qu’il fût il ne montra pas une plus complète impassibilité que Conseil. soit qu’il trouvât le projet praticable. et je dus m’en contenter. » Le capitaine Nemo disait vrai. Cependant. A un signal le second parut.426 - . vous et votre capitaine Nemo. Mais non ! pauvre fou. Les puissantes pompes du Nautilus .

car la jeune glace était mince encore. Le temps était clair. Le Nautilus ne tarda pas à descendre. l’atmosphère assez pure. ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt dégagée. n’en déplaise à monsieur. Tous nous rentrâmes à l’intérieur. le froid très vif. — J’y compte bien ! » répondis-je avec le ton d’une profonde conviction. Par la vitre ouverte.refoulaient l’air dans les réservoirs et l’emmagasinaient à une haute pression. L’aiguille du manomètre déviait sur le cadran. Il va sans dire que la température du Nautilus. Opération rapidement pratiquée. Je jetai un dernier regard sur l’épaisse banquise que nous allions franchir. Mais le Nautiluss’immergea plus bas encore. ainsi que l’avait prévu le capitaine Nemo. nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Le thermomètre remontait. . J’avais pris place au salon avec Conseil. se maintenait à un degré très supérieur. le capitaine Nemo m’annonça que les panneaux de la plate-forme allaient être fermés. élevée par ses appareils de chauffage. La température de l’eau. Il atteignit une profondeur de huit cents mètres. « On passera. Les réservoirs habituels se remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. douze degrés au-dessous de zéro . n’en accusait plus que onze. Une dizaine d’hommes montèrent sur les flancs du Nautilus et. cette température ne semblait pas trop insupportable. mais le vent s’étant calmé. Vers quatre heures.427 - . nous regardions les couches inférieures de l’Océan austral. armés de pics. Toutes les manœuvres s’accomplissaient avec une extraordinaire précision. me dit Conseil. A trois cents mètres environ. qui donnait douze degrés à la surface. Deux degrés étaient déjà gagnes.

Ils ne trouvaient là qu’un passage pour aller de l’Océan antarctique à la mer libre du pôle. S’il la conservait. Conseil m’imita. Allions-nous émerger et retrouver l’atmosphère libre du pôle ? Non. nous avions « touché » pour employer l’expression marine. En traversant les coursives. la nouveauté de la situation nous retint. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux tressaillements de la longue coque d’acier. à cinq heures du matin. mais prudemment. Mon cœur battait. La banquise . quarante heures lui suffisaient pour atteindre le pôle. En effet. Les poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. De 67°30’à 90° vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir. Le loch électrique m’indiqua que la vitesse du Nautilus avait été modérée. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de nous. j’allai prendre quelques heures de repos. la vitesse d’un train express.Sous cette mer libre. Vers deux heures du matin. je ne rencontrai point le capitaine Nemo. je repris mon poste dans le salon. Conseil et moi. sans s’écarter du cinquante-deuxième méridien. Il remontait alors vers la surface. Le Nautilus prit une vitesse moyenne de vingt-six milles à l’heure. à en juger par la matité du bruit. Je supposai qu’il se tenait dans la cage du timonier. La mer s’illuminait sous l’irradiation électrique du fanal. c’est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. mais en sens inverse et par mille pieds de profondeur. dont mille émergeaient. très épaisse encore. en vidant lentement ses réservoirs. Le lendemain 19 mars. Pendant une partie de la nuit.428 - . Mais elle était déserte. à la vitre du salon. Un choc m’apprit que le Nautilus avait heurté la surface inférieure de la banquise. le Nautilus avait pris directement le chemin de pôle.

bien que le capitaine Nemo n’eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément d’oxygène. Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de profondeur. ce qui accusait douze cents mètres d’épaisseur dont deux cents mètres s’élevaient au-dessus de la surface de l’Océan. C’était le double de sa hauteur au moment où le Nautilus s’était enfoncé sous les flots. il la rencontra par neuf cents mètres. et toujours il vint se heurter contre la muraille qui plafonnait au-dessus de lui. mais quelle épaisseur encore entre nous et la surface de l’Océan ! Il était huit heures alors. Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Depuis quatre heures déjà.429 - . je ne souffrais pas trop. La montagne se refaisait la plaine. . aucun changement n’était survenu dans notre situation.présentait alors une hauteur supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Espoir et crainte m’assiégeaient tour à tour. suivant l’habitude quotidienne du bord. Vers trois heures du matin. j’observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait seulement par cinquante mètres de profondeur. Je me relevai plusieurs fois. Circonstance peu rassurante. A de certains instants. Cependant. Cent cinquante pieds nous séparaient alors de la surface des eaux. Je notai soigneusement ces diverses profondeurs. Pendant cette journée. le Nautilus recommença plusieurs fois cette même expérience. Diminution évidente. Les tâtonnements du Nautilus continuaient. Le soir. et j’obtins ainsi le profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux. La banquise redevenait peu à peu ice-field. l’air aurait dû être renouvelé à l’intérieur du Nautilus.

ce jour mémorable du 19 mars. « La mer libre ! » me dit-il. La banquise s’abaissait en dessus et en dessous par des rampes allongées. — Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? disje en regardant le ciel grisâtre. un îlot solitaire s’élevait à une hauteur de deux cents mètres. le cœur palpitant. il me suffira. au loin une mer étendue . Oui ! La mer libre. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro. « Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine. variaient du bleu intense au vert olive. suivant les fonds. des icebergs mobiles . répondit le capitaine. me répondit-il. dont les masses éloignées se profilaient sur l’horizon du nord. A midi nous ferons le point. Enfin. XIV LE PÔLE SUD Je me précipitai vers la plate-forme. C’était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise. » A dix milles du Nautilus. la surface resplendissante qui étincelait sous les rayons électriques. — Je l’ignore. à six heures du matin. par une diagonale. Le capitaine Nemo parut. un monde d’oiseaux dans les airs. Nous marchions . et des myriades de poissons sous ces eaux qui. — Si peu qu’il paraisse.430 - . vers le sud. A peine quelques glaçons épars. Elle s’amincissait de mille en mille. Nous remontions toujours en suivant. la porte du salon s’ouvrit.Mes yeux ne quittaient plus le manomètre.

Deux heures plus tard. Une heure après. qui ne se rencontrent jamais dans l’Atlantique nord. . nous nous y embarquâmes. s’était arrêté à trois encablures d’une grève que dominait un superbe amoncellement de roches. Le canot fut lancé à la mer. car cette mer pouvait être semée d’écueils. Au moment où Conseil allait sauter à terre. nous avions atteint l’îlot. sans doute. L’existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de Maury. où il s’échoua. à vous l’honneur de mettre pied le premier sur cette terre. un continent peut-être. par crainte d’échouer. Suivant ses calculs. mais seulement sur des côtes. Je n’avais pas vu Ned Land. Il était dix heures du matin. Un étroit canal le séparait d’une terre considérable. je le retins. de dimensions énormes. nous achevions d’en faire le tour. dis-je au capitaine Nemo. L’ingénieur américain a remarqué. Le Canadien. dont nous ne pouvions apercevoir les limites. en effet. Cependant. ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.431 - . il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique renferme des terres considérables. « Monsieur. Il mesurait quatre à cinq milles de circonférence. Le capitaine. Quelques coups d’aviron amenèrent le canot sur le sable. la mer est couverte de glaces flottantes. De ce fait. Conseil et moi.vers lui. prudemment. deux de ses hommes portant les instruments. qu’entre le pôle sud et le soixantième parallèle. la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres. puisque les icebergs ne peuvent se former en pleine mer. le Nautilus.

Certaines plantules microscopiques. monsieur. quelques légères fumerolles. » Cela dit. le regard ardent. monsieur ». attestaient que les feux intérieurs conservaient encore leur puissance expansive. immobile. Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre. je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs milles. il se retourna vers nous. des coulées de lave. comme s’il eût été de brique pilée. jusqu’ici. il sembla prendre possession de ces régions australes. répondit le capitaine. supportés sur de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte. des diatomées rudimentaires. sortes de cellules disposées entre deux coquilles quartzeuses. des pierres ponces le recouvraient. suivi de Conseil. et si je n’hésite pas à fouler ce sol du pôle. « Quand vous voudrez. les bras croisés. En de certains endroits. Des scories. aucun être humain n’y a laissé la trace de ses pas. de longs fucus pourpres et cramoisis. et là. Cependant. . On sait que dans ces contrées antarctiques.— Oui. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire. composaient toute la maigre flore de cette région. muet. Je débarquai.432 - . il sauta légèrement sur le sable. dégageant une odeur sulfureuse. Quelques lichens de l’espèce Unsnea melanoxantha s’étalaient sur les roches noires. laissant les deux hommes dans le canot. me cria-t-il. Une vive émotion lui faisait battre le cœur. On ne pouvait méconnaître son origine volcanique. La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte. c’est que. Après cinq minutes passées dans cette extase. James Ross a trouvé les cratères de l’Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent soixante-septième méridien et par 77°32’de latitude. ayant gravi un haut escarpement.

mais prodigues de clameurs. puis. nous regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos pas. de petits alcyons appartenant à l’espèce procellaria pelagica. le bec court et conique. où on les a confondus parfois avec de rapides bonites. C’étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l’eau. dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. car ces volatiles. entre autres des quebrante-huesos.Le rivage était parsemé de mollusques. Ils poussaient des cris baroques et formaient des assemblées nombreuses. Mais où la vie surabondait. blancs de couleur. de petites moules. c’était dans les airs. Parmi les oiseaux. sortes de petits canards . et particulièrement de clios au corps oblong et membraneux. vivent dans les mers antarctiques jusqu’à mille mètres de profondeur . de patelles. dont la tête est formée de deux lobes arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales. D’autres encombraient les roches. véritables papillons de la mer. forment un mets agréable. Conseil en fit provision. des damiers. Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques arborescences coralligènes. sobres de gestes. qui nous assourdissaient de leurs cris. je remarquai des chionis. qui sont grands mangeurs de phoques. Ces charmants ptéropodes. de buccardes lisses. Là volaient et voletaient par milliers des oiseaux d’espèces variées. en forme de cœurs. Dans les airs passaient des albatros fuligineux d’une envergure de quatre mètres. qu’ils sont gauches et lourds sur terre. convenablement préparés. justement appelés les vautours de l’Océan. aux ailes arquées. ainsi qu’un grand nombre d’astéries particulières à ces climats. l’œil encadré d’un cercle rouge. gros comme des pigeons. et d’étoiles de mer qui constellaient le sol.433 - . animaient les eaux libres sur la lisière du rivage. des pétrels gigantesques. longues de trois centimètres. de celles qui suivant James Ross. de la famille des échassiers.

Cependant. les autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques. répondit Conseil. à onze heures. sortes de terriers disposés pour la ponte. aux ailes bordées de brun. Mais qu’y faire ? Cet homme audacieux et puissant ne commandait pas au soleil comme à la mer. et dont s’échappaient de nombreux oiseaux. ardoisés sur le corps. . Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques centaines. le sol se montra tout criblé de nids de manchots. dis-je à Conseil.dont le dessus du corps est noir et blanc. Son absence ne laissait pas de m’inquiéter. Sans lui. ceux-là « si huileux. blancs en dessous et cravatés d’un liséré citron. Comment déterminer alors si nous avions atteint le pôle ? Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo. contrarié. ce seraient des lampes parfaites ! Après ça. les uns blanchâtres. Ils poussaient des braiements d’âne. pas d’observations possibles. la brume ne se levait pas. le soleil n’avait point encore paru. enfin toute une série de pétrels. Ces animaux. car leur chair noire est très mangeable. de la taille d’une oie. se laissaient tuer à coups de pierre sans chercher à s’enfuir. je le trouvai silencieusement accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. On ne pouvait même reconnaître la place qu’il occupait derrière le rideau de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige. et. Midi arriva sans que l’astre du jour se fût montré un seul instant. Il paraissait impatient. que les habitants des îles Féroé se contentent d’y adapter une mèche avant de les allumer ».434 - . « Un peu plus. on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d’une mèche ! » Après un demi-mille.

Le lendemain 20 mars. sans que j’aperçusse le cratère qui les avait vomis. malgré l’opinion de Conseil qui s’en accommoda fort. il est vrai. et j’espérai que. la neige avait cessé. mais je la trouvai insipide. il s’avança encore d’une dizaine de milles au sud. Pendant notre absence. Il était impossible de se tenir sur la plate-forme. et nous regagnâmes le Nautilus au milieu des tourbillons de l’atmosphère. sous la dent des marsouins et des phoques. Les brouillards se levèrent.435 - . La nature du sol était la même. La tempête de neige dura jusqu’au lendemain. la tête arrondie. et j’observai avec intérêt les poissons que l’on venait de haler à bord. Conseil et moi. volcanique. longues de trois pieds. et nous mit à terre. longs d’un décimètre. notre observation pourrait s’effectuer. le canot nous prit.« A demain ». le dos muni de trois nageoires. Les mers antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs. de basaltes. me dit simplement le capitaine. espèce de cartilagineux blanchâtres traversés de bandes livides et armés d’aiguillons. Je notai quelques cottes australes. Le froid était un peu plus vif. la peau blanche. Le capitaine Nemo n’ayant pas encore paru. ce jour-là. Partout des traces de laves. et. le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers la bouche. les filets avaient été tendus. le corps très allongé. Du salon où je notais les incidents de cette excursion au continent polaire. des myriades d’oiseaux animaient cette partie du . puis des chimères antarctiques. Le Nautilus ne resta pas immobile. Ici comme là-bas. j’entendais les cris des pétrels et des albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. prolongeant la côte. qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber. au milieu de cette demi-clarté que laissait le soleil en rasant les bords de l’horizon. argentée et lisse. Je goûtai leur chair. de scories. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro.

. les autres couchés sur des glaçons en dérive. c’est beaucoup dire. — Certainement. Mais. « Ma foi. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo. n’as-tu pas déjà classé ces superbes échantillons de la faune marine ? — Monsieur sait bien. que nous n’aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns de ces magnifiques cétacés. groupe des unguiculés. se hâta de dire mon savant Conseil. Ils ne se sauvaient pas à notre approche. que je ne suis pas très ferré sur la pratique. sous-classe des . qui appartiennent à la famille des pinnipèdes. car il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives. plusieurs sortant de la mer ou y rentrant. C’étaient des phoques d’espèces diverses. n’ayant jamais eu affaire à l’homme. dis-moi. ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. Mais cet empire. les uns étendus sur le sol. et j’en comptais là de quoi approvisionner quelques centaines de navires. mais je crois. — Tout. en effet. — Il a raison.436 - . dit Conseil. répondit Conseil. — Deux genres.. Quand monsieur m’aura appris le nom de ces animaux. Conseil. ordre des carnassiers. Conseil ? — Parce que l’enragé chasseur aurait tout tué. il est heureux que Ned Land ne nous ait pas accompagnés ! — Pourquoi cela.continent polaire. — Ce sont des phoques et des morses.

nous aurons ici l’occasion de les observer. les anciens. dans l’eau. leurs poses charmantes. et les poétisant à leur manière. s’émancipant à quelques pas. la mère allaitant ses petits.monodelphiens. le mythologique pasteur qui gardait ces immenses troupeaux de Neptune. Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes cérébraux chez ces intelligents cétacés. nagent admirablement. Aussi. Je dois dire que. Je dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s’échancrait dans la falaise granitique du rivage. chez le lamantin. Lorsque ces mammifères voulaient se déplacer. Là. je puis dire qu’à perte de vue autour de nous. déjà forts. quelques jeunes. Conseil. embranchement des vertébrés. Quatre heures nous restaient à employer jusqu’au moment où le soleil pourrait être utilement observé. qui. ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. aux pieds palmés. Aucun mammifère. mâles et femelles. et les femelles en sirènes. C’étaient particulièrement des phoques. métamorphosèrent-ils les mâles en tritons. leur regard expressif que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme. phoques et morses. le père veillant sur sa famille. leur élément par excellence. et ils s’aidaient assez gauchement de leur imparfaite nageoire. observant leur physionomie douce. » Il était huit heures du matin. les terres et les glaçons étaient encombrés de mammifères marins. Marchons. forme un véritable avant-bras. — Bien. et je cherchais involontairement du regard le vieux Protée. ils allaient par petits sauts dus à la contraction de leur corps. Au repos et sur terre.437 - . l’homme excepté. au poil ras et serré. au bassin étroit. classe des mammifères. n’a la matière cérébrale plus . Ils formaient des groupes distincts. mais ces deux genres. leurs yeux veloutés et limpides. et si je ne me trompe. ces animaux à l’épine dorsale mobile. se divisent en espèces. répondis-je. leur congénère.

Lorsqu’un phoque défend son petit. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre approche. — Il est dans son droit.riche. à têtes de bull-dogs. armés de dix dents à chaque mâchoire. quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines découpées en forme de fleur de lis. répondis-je. — Je ne dis pas non. sortes de phoques à trompe courte et mobile. tels qu’un troupeau de ruminants en eût pu produire. Parmi ces phoques proprement dits qui n’ont point d’oreilles externes — différant en cela des otaries dont l’oreille est saillante — j’observai plusieurs variétés de sténorhynques. convenablement dressés. un concert de taureaux ? . et je pense. — Non.438 - . ils pourraient rendre de grands services comme chiens de pêche. et il n’est pas rare qu’il mette en pièces l’embarcation des pêcheurs. répliqua Conseil. nous étions arrêtés par le promontoire qui couvrait la baie contre les vents du sud. « Bon. » Deux milles plus loin. les phoques sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation . avec certains naturalistes. longs de trois mètres. sa fureur est terrible. les géants de l’espèce. fit Conseil. à moins qu’on ne les attaque. Il tombait d’aplomb à la mer et écumait sous le ressac. Entre eux se glissaient des éléphants marins. Aussi. que. blancs de poils. Au-delà éclataient de formidables rugissements. La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable. qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient une longueur de dix mètres. ils se domestiquent aisément. « Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.

sont très recherchées. . et quant aux canines supérieures. couverte de morses. » Arrivé à l’arête supérieure du promontoire. Ils se battent ? — Ils se battent ou ils jouent. au milieu d’éboulements imprévus. monsieur conserverait mieux son équilibre. ce sont deux défenses longues de quatrevingts centimètres qui en mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. — Il faut le voir. ne bronchait guère. j’aperçus une vaste plaine blanche. Conseil. puisque les chasseurs. un concert de morses. et moins prompt à jaunir. Ces dents. non de colère. — N’en déplaise à monsieur. Mais les canines et les incisives manquent à leur mâchoire inférieure.— Non. il faut voir cela. plus dur que celui des éléphants. dis-je.439 - . » Et nous voilà franchissant les roches noirâtres. Plus d’une fois. plus prudent ou plus solide. massacrant indistinctement les femelles pleines et les jeunes. Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par la disposition de leurs membres. Aussi les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira bientôt jusqu’au dernier. en détruisent chaque année plus de quatre mille. disant : « Si monsieur voulait avoir la bonté d’écarter les jambes. je roulai au détriment de mes reins. faites d’un ivoire compact et sans stries. C’étaient des hurlements de joie. et me relevait. Conseil. et sur des pierres que la glace rendait fort glissantes. Ces animaux jouaient entre eux.

réfraction non comptée. il avait émergé de l’horizon septentrional. Des nuages écrasés sur l’horizon le dérobaient à nos yeux. le soleil disparaîtrait sous l’horizon pour six mois. Il était onze heures. Je pris place auprès de lui et j’attendis sans parler. je pus les examiner à loisir. Son regard se fixait sur l’horizon du nord. Ses instruments étaient près de lui.En passant auprès de ces curieux animaux. Nous suivîmes un étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. Cependant. Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. je songeai à revenir sur mes pas. Midi arriva. leur pelage court et peu fourni. ils ne confiaient point à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur campement. 21. Cependant. et si le capitaine Nemo se trouvait dans des conditions favorables pour observer. je n’espérais pas que le soleil se montrât ce jour-là. Il semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains ce point inabordable du globe. En effet. Depuis l’équinoxe de septembre. Leur peau était épaisse et rugueuse.440 - . je voulais être présent à son opération. car ils ne se dérangeaient pas. nous étions précisément au 20 mars. Après avoir examiné cette cité des morses. A onze heures et demie. Plus tranquilles et moins craintifs que leurs congénères du nord. Je l’aperçus debout sur un bloc ce basalte. Le canot échoué avait déposé le capitaine à terre. jour de l’équinoxe. je songeai à revenir vers le Nautilus. d’un ton fauve tirant sur le roux. Si demain elle ne s’accomplissait pas. près duquel le soleil décrivait alors sa courbe allongée. et avec sa disparition commencerait la longue nuit polaire. nous étions arrivés au point du débarquement. et. Demain. le soleil ne se montra pas. s’élevant . il faudrait renoncer définitivement à relever notre situation. ainsi que la veille. L’observation manquait encore. C’était une fatalité.

A cette époque. monsieur. le 21 mars. le disque du soleil. à midi. Mais aussi. dans ces mers. il devait leur lancer ses derniers rayons. et il ne nous en faut pas davantage.par des spirales allongées jusqu’au 21 décembre. « Vous aviez raison. si. Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo. je n’obtiens la hauteur du soleil. si demain. en tenant compte de la réfraction. — Sans doute. me répondit le capitaine Nemo. il est difficile de mesurer exactement sa hauteur audessus de l’horizon. précisément parce que les hasards de ma navigation m’ont amené. cette affirmation n’est pas mathématiquement rigoureuse. mon point sera facile à relever. est coupé exactement par l’horizon du nord. parce que l’équinoxe ne tombe pas nécessairement à midi. dis-je. mais l’erreur ne sera pas de cent mètres. » . je ne pourrai avant six mois reprendre cette opération. le soleil se montre à nos yeux.441 - . il avait commencé à redescendre. A demain donc. solstice d’été de ces contrées boréales. lorsque l’astre du jour décrit des spirales si allongées. Pourtant. me dit-il. capitaine ? — Parce que. c’est que je suis au pôle sud. et les instruments sont exposés à commettre de graves erreurs. monsieur Aronnax. — Comment procéderez-vous donc ? — Je n’emploierai que mon chronomètre. — En effet. à midi. et le lendemain. — Pourquoi. 21 mars. Si demain.

j’allai trouver Ned Land. Après déjeuner. Puis je me couchai. à une grande lieue d’une côte. Après tout. Je ne récoltai aucun objet curieux. J’ai bon espoir. non sans avoir invoqué.Le capitaine Nemo retourna à bord. observant et étudiant. je montai sur la plate-forme. que dominait un pic aigu de quatre a cinq cents mètres. Véritablement. J’y trouvai le capitaine Nemo. nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d’observation. remarquable par sa grosseur. les faveurs de l’astre radieux. et il ne fallait pas soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.442 - . « Le temps se dégage un peu. et qu’un amateur eût payé plus de mille francs. en faisaient un bibelot rare. Sa couleur isabelle. Il était au large. Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. deux hommes de l’équipage. 21 mars. nous restâmes jusqu’à cinq heures à arpenter la plage. et je vis bien que sa taciturnité comme sa fâcheuse humeur s’accroissaient de jour en jour. et le prudent garçon. c’est-à-dire un chronomètre. une lunette et un baromètre. comme un Indou. » Ce point convenu. Conseil et moi. je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance. . L’obstiné Canadien refusa. Le lendemain. le tenant comme une précieuse porcelaine de Chine. si ce n’est un œuf de pingouin. il y avait trop de phoques à terre. et les instruments. J’aurais voulu l’emmener avec moi. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo. Le Nautilus s’était encore élevé de quelques milles pendant la nuit. me dit-il. je me rendis à terre. Le déjeuner terminé. dès cinq heures du matin. Je soupai avec appétit d’un excellent morceau de foie de phoque dont le goût rappelait celui de la viande de porc. au pied sûr. le rapporta intact au Nautilus. Je le remis entre les mains de Conseil. les raies et les caractères qui l’ornaient comme autant d’hiéroglyphes.

A neuf heures. gravissait les pentes les plus raides avec une souplesse. Les nuages fuyaient dans le sud. sortes de mollusques agrégés. Les brumes abandonnaient la surface froide des eaux. qui malgré son nom. nos regards embrassaient une vaste mer qui. au milieu d’une atmosphère souvent saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. moitié basalte. aux vastes nageoires blanchâtres. baleinoptère à ventre plissé. et des méduses de grande taille qui se balançaient entre le remous des lames. le plus vif des cétacés. et je vis bien que ce bassin du pôle antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement traqués par les chasseurs. dégagé de brumes. Le ciel s’éclaircissait. une agilité que je ne pouvais égaler. ne forment pourtant pas des ailes. Ces différents mammifères s’ébattaient par troupes dans les eaux tranquilles. lorsqu’il projette à une grande hauteur ses colonnes d’air et de vapeur. Le capitaine. pour un homme déshabitué de fouler la terre. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans doute faire son observatoire. Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes.Pendant notre traversée. De là.443 - . des champs éblouissants de blancheur. Ce puissant animal se fait entendre de loin. nous accostions la terre. A nos pieds. Sur notre tête. un pâle azur. et le fin-back. Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié porphyre. le hump-back. la baleine franche ou « right-whale » des Anglais. qui ressemblent à des tourbillons de fumée. Au nord. le disque du soleil comme une boule de feu . qui n’a pas de nageoire dorsale. vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du ciel. je vis de nombreuses baleines qui appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes. et qu’eût enviée un chasseur d’isards. Ce fut une ascension pénible sur des laves aiguës et des pierres ponces. brun-jaunâtre.

Si la disparition du demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre. releva soigneusement sa hauteur au moyen du baromètre. nous étions au pôle même. Le capitaine Nemo.444 - . une terre immense. comme un cétacé endormi. Mon cœur battait fort. appuyant sa main sur mon épaule. corrigeait la réfraction. qui. Du sein des eaux s’élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par centaines. le capitaine Nemo. En ce moment. en me donnant la lunette qui montrait l’astre du jour précisément coupé en deux portions égales par l’horizon. Derrière nous. Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter peu à peu sur ses rampes. un amoncellement chaotique de rochers et de glaces dont on n’apercevait pas la limite. muni d’une lunette à réticules. au moyen d’un miroir. le Nautilus. à ces mers que l’homme n’a jamais sillonnées encore. Au loin. me dit : . A midi moins le quart. vers le sud et l’est. observa l’astre qui s’enfonçait peu à peu au-dessous de l’horizon en suivant une diagonale très allongée. se montra comme un disque d’or et dispersa ses derniers rayons sur ce continent abandonné. car il devait en tenir compte dans son observation. Le capitaine Nemo. en arrivant au sommet du pic. — Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d’une voix grave. vu alors par réfraction seulement.déjà écornée par le tranchant de l’horizon. le soleil. Je tenais le chronomètre. « Midi ! m’écriai-je.

la terre de Graham par 64°45’de latitude. La même année. il nommait par 66°30’. et huit jours après. et le 21 février. l’Anglais Forster. l’illustre Cook. le 21 janvier. commandant le Chanticleer. ce 21 mars 1868. le 27. l’Anglais Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. j’ai atteint le pôle sud sur le quatre-vingt-dixième . deux ans plus tard. trouvait la terre Victoria . l’Anglais Weddel s’élevait jusqu’à 72°14’de latitude sur le trente-cinquième méridien. prenait possession du continent antarctique par 63°26’de latitude et 66°26’de longitude. En 1838. En 1825. En 1829. l’Anglais Brunsfield fut arrêté sur le soixante-cinquième degré.« Monsieur. sur la limite du cercle polaire. par 77°32’. atteignit 64° de latitude sud et découvrit les New-Shetland. et jusqu’à 74°15’sur le trente-sixième. arriva par 67°30’de latitude. le Hollandais Ghéritk. En 1838. le Russe Bellinghausen se trouva sur le soixante-neuvième parallèle. le Français Dumont d’Urville. en 1600. le 17 janvier. l’Anglais Biscoë. par 76°56’de latitude et 171°7’de longitude est. l’Américain Morrel. il était par 76°8’. et en 1774. et en 1821. il atteignit 71°15’de latitude. découvrait la mer libre par 70°14’de latitude. En 1819. Eh bien. dans une nouvelle pointe au sud. capitaine Nemo. il relevait le soixante-quatorzième parallèle. le 30 janvier. la terre d’Adélaïde par 67° de latitude. un simple pêcheur de phoques. par 78°4’. le 28. et en 1842. l’Anglais Balleny découvrait la terre Sabrina. le 23 du même mois. remontant sur le quarante-deuxième méridien. le plus haut point atteint jusqu’alors . suivant le trente-huitième méridien. En 1773. moi. entraîné par les courants et les tempêtes. il revenait au soixante-onzième degré qu’il ne put dépasser. le 12 janvier. l’Anglais James Ross. La même année. en 1832. le 5 février. l’Anglais Wilkes s’avançait jusqu’au soixanteneuvième parallèle sur le centième méridien. montant l’Érébus et le Terror. par 64°40’. la terre Adélie. découvrait la terre d’Enderby par 68°50’de latitude. En 1839. sur le cent-neuvième méridien. la côte Clarie. en 1842. le ler février. arrêté devant la banquise par 62°57’de latitude.445 - . sur le soixante-sixième par 111° de longitude ouest. Enfin. En 1820. le 2 février. En 1831. relevait la terre Louis-Philippe . dont les récits sont douteux.

habitués à vivre sous les plus durs . elles allaient pardessous la banquise chercher des mers plus praticables. et quand le vent fraîchissait. 22 mars. Puis. était absolument inaccessible. étalées à sa surface. portant un N d’or écartelé sur son étamine. il causait de piquantes morsures. capitaine ? — Au mien. monsieur ! » Et ce disant. le bassin austral. Évidemment. Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute. les préparatifs de départ furent commencés. et je prends possession de cette partie du globe égale au sixième des continents reconnus. se retournant vers l’astre du jour dont les derniers rayons léchaient l’horizon de la mer : « Adieu. Le froid était vif. le capitaine Nemo déploya un pavillon noir. soleil ! s’écria-t-il. Les constellations resplendissaient avec une surprenante intensité.446 - . et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur mon nouveau domaine ! » XV ACCIDENT OU INCIDENT ? Le lendemain. La mer tendait à se prendre partout. l’étoile polaire des régions antarctiques. Pour les phoques et les morses.degré. à six heures du matin. Au zénith brillait cette admirable Croix du Sud. — Au nom de qui. annonçaient la prochaine formation de la jeune glace. astre radieux ! Couche-toi sous cette mer libre. gelé pendant les six mois de l’hiver. Les glaçons se multipliaient sur l’eau libre. Disparais. Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans la nuit. De nombreuses plaques noirâtres.

A trois heures du matin. je fus réveillé par un choc violent. et il s’avança droit au nord avec une vitesse de quinze milles à l’heure. le retour commençait véritablement. quand je fus précipité brusquement au milieu de la . A une profondeur de mille pieds. passant de rêve en rêve. les réservoirs d’eau s’étaient remplis. le tunnel arabique. il flottait déjà sous l’immense carapace glacée de la banquise. Je m’étais redressé sur mon lit et j’écoutais au milieu de l’obscurité. je passai cette journée à mettre mes notes au net. Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence. Nous avions atteint ce point inaccessible sans fatigues. les feux de Santorin. le pôle sud ! Pendant la nuit. Aussi. tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable ! Cependant. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le pensais. les pêcheries de Ceylan. chassés par le froid. l’échouement du détroit de Torrès. Son hélice battit les flots. combien d’incidents ou curieux ou terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de Crespo. Et maintenant. quand les oiseaux. tous ces souvenirs. comme si notre wagon flottant eût glissé sur les rails d’un chemin de fer. Vers le soir. C’est à ces trous qu’ils viennent respirer . depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce bord. Cependant. ont émigré vers le nord. Ces animaux ont l’instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir toujours ouverts. sans danger. ces mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire. Mon esprit était tout entier à ses souvenirs du pôle. et sur ce parcours plus étendu que l’Équateur terrestre. et le Nautilus descendait lentement. ne laissèrent pas mon cerveau sommeiller un instant.447 - . nous avions franchi quatorze mille lieues. car la coque du Nautilus pouvait se heurter à quelque bloc immergé. ils restaient sur ces parages glacés.climats. le cimetière de corail. il s’arrêta. l’Atlantide. les millions de la baie du Vigo.

répondis-je. Je m’accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu’au salon qu’éclairait le plafond lumineux. Mais le capitaine Nemo ne parut pas. solidement saisies par le pied. des voix confuses. « Qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-je. Les tableaux de tribord. Heureusement. avaient tenu bon.448 - . — Mais au moins. je ne crois pas qu’il s’en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès. répondit Conseil. A l’intérieur j’entendais un bruit de pas. je le sais bien moi ! Le Nautilusa touché. répondit Conseil. Je consultai le manomètre. et à en juger par la gîte qu’il donne. sous le déplacement de la verticale se collaient aux tapisseries. est-il revenu à la surface de la mer ? — Nous l’ignorons. . Les meubles étaient renversés. Évidemment. tandis que ceux de bâbord s’en écartaient d’un pied par leur bordure inférieure. « Qu’y a-t-il ? leur dis-je aussitôt. Ned Land et Conseil entrèrent. Au moment où j’allais quitter le salon. le Nautilus donnait une bande considérable après avoir touché. les vitrines. il indiquait une profondeur de trois cent soixante mètres. — Il est facile de s’en assurer ». et. — Mille diables ! s’écria le Canadien. A ma grande surprise. demandai-je. complètement immobile. de plus.chambre. — Je venais le demander à monsieur. Le Nautilus était donc couché sur tribord.

dans cette partie qui représentait les mers australes. Je ne voulus pas l’interrompre. cherchant à surprendre les moindres bruits qui se produisaient à l’intérieur du Nautilus. Nous étions ainsi depuis vingt minutes. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à son aise. dit Conseil. Nous revînmes tous trois au salon. un accident cette fois. quelques instants plus tard. lorsqu’il se tourna vers moi. sans lui répondre. Il avait beau jeu pour s’emporter. A l’escalier central. révélait une certaine inquiétude. Nous quittâmes le salon. Le mieux était d’attendre. Dans la bibliothèque. capitaine ? — Non. — Grave ? . personne. Sa physionomie. dis-je à mes deux compagnons. Il ne sembla pas nous voir. Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Je supposai que le capitaine Nemo devait être posté dans la cage du timonier. et vint poser son doigt sur un point du planisphère.449 - . le manomètre. — Mais où le trouver ? demanda Ned Land. Seulement. Il observa silencieusement la boussole. monsieur. personne. quand le capitaine Nemo entra. — Suivez-moi ». répondit-il. je lui dis en retournant contre lui une expression dont il s’était servi au détroit de Torrès : « Un incident.— Il faut interroger le capitaine Nemo. au poste de l’équipage. habituellement si impassible.

Puis. Toutefois. « Puis-je savoir. — Le Nautilus s’est échoué ? — Oui. Pas une faute n’a été commise dans nos manœuvres. quelle est la cause de cet accident ? — Un énorme bloc de glace. — Et cet échouement est venu ? . » Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à cette réflexion philosophique. une montagne entière s’est retournée. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux plus chaudes ou par des chocs réitérés. en se renversant. non de l’impéritie des hommes. ils culbutent. où il se trouve couché sur le flanc. En somme. L’un de ces blocs. Alors ils se retournent en grand. leur centre de gravité remonte... . monsieur. lui demandai-je. mais non résister aux lois naturelles. me répondit-il. il l’a ramené dans des couches moins denses. On peut braver les lois humaines.— Peut-être. on ne saurait empêcher l’équilibre de produire ses effets. — Le danger est-il immédiat ? — Non. sa réponse ne m’apprenait rien. glissant sous sa coque et le relevant avec une irrésistible force. a heurté le Nautilus qui flottait sous les eaux. C’est ce qui est arrivé. — D’un caprice de la nature.450 - .

— Mais flotterons-nous ? lui demandai-je. monsieur. Personne de nous ne parlait. Les objets suspendus dans le salon reprenaient sensiblement leur position normale. Sans doute. et jusqu’à ce qu’un obstacle arrête son mouvement ascensionnel. notre position ne sera pas changée. Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Le Nautilus. Les parois se rapprochaient de la verticalité. Évidemment. le Nautilus donnait toujours la même bande sur tribord. le Nautilus se redressait un peu. Vous pouvez entendre les pompes fonctionner. Voyez l’aiguille du manomètre. . Le capitaine Nemo ne cessait d’observer le manomètre. » En effet. de manière à le remettre en équilibre ? — C’est ce qui se fait en ce moment. qui sait si nous n’aurions pas heurté la partie supérieure de la banquise. lorsque le bloc s’arrêterait lui-même. depuis la chute de l’iceberg. Le cœur ému.451 - .Mais ne peut-on dégager le Nautilus en vidant ses réservoirs. Le plancher redevenait horizontal sous nos pieds. se dirigeant vers la porte du salon. « Enfin. dit le capitaine Nemo. nous sentions le redressement. si nous ne serions pas effroyablement pressés entre les deux surfaces glacées ? Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. — Oui. nous observions. Mais à ce moment. Dix minutes s’écoulèrent. avait remonté de cent cinquante pieds environ. il se redresserait. mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire. mais le bloc de glace remonte avec lui. nous sommes droit ! m’écria-je. Elle indique que le Nautilus remonte.

les panneaux s’ouvrirent en ce moment. et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre dégagée. Et alors. Le Nautilus était emprisonné dans un véritable tunnel de glace. D’ailleurs. même muraille. et je ne répondis pas.. Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité. En effet. il aurait bientôt heurté la partie inférieure de la banquise..452 - . ainsi que je l’ai dit . « Nous l’avons échappé belle ! dit alors Conseil. un libre passage sous la banquise. Au-dessus. d’une largeur de vingt mètres environ. faute de pouvoir renouveler l’air. s’élevait une éblouissante muraille de glace.— Certainement. à quelques centaines de mètres plus bas. le Nautilus devra remonter à la surface de la mer. avait trouvé sur les murailles latérales deux points d’appui qui le maintenaient dans cette position. . répondit-il. puisque les réservoirs ne sont pas encore vidés. Audessous. à une distance de dix mètres. rempli d’une eau tranquille. et que vidés. parce que la surface inférieure de la banquise se développait comme un plafond immense. Il lui était donc facile d’en sortir en marchant soit en avant soit en arrière. et de reprendre ensuite. et mieux valait le maintenir entre deux eaux. ayant glissé peu à peu. » Le capitaine sortit. Nous étions en pleine eau. on avait arrêté la marche ascensionnelle du Nautilus. mais. — Oui. sur chaque côté du Nautilus. par ses ordres. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace. ou tout au moins emprisonnés. Au-dessus et au-dessous. Oui ! nous l’avons échappé belle ! — Si c’est fini ! » murmura Ned Land. parce que le bloc culbuté. et je vis bientôt que.

C’était trop beau. C’est superbe ! Je rage d’être forcé d’en convenir. « Qu’y a-t-il ? demandai-je. un cri de Conseil me fit retourner. riposta Ned Land. On n’a jamais rien vu de pareil. c’est un admirable spectacle. « Que c’est beau ! Que c’est beau ! s’écria Conseil. — Oui ! dis-je. — Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! » Conseil. C’est que la puissante réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du fanal. N’est-ce pas. Je ne saurais peindre l’effet des rayons voltaïques sur ces grands blocs capricieusement découpés. et cependant. Ned ? — Eh ! mille diables ! oui. Mais ce spectacle-là pourra nous coûter cher. je pense que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards de l’homme ! » Ned avait raison.Le plafond lumineux avait été éteint. appliquait vivement ses mains sur ses paupières. La puissance du fanal était centuplée. le salon resplendissait d’une lumière intense. jetait une lueur différente. suivant la nature des veines qui couraient dans la glace. Çà et là des nuances opalines d’une douceur infinie couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu dont l’œil ne pouvait soutenir l’éclat. chaque arête. s’il faut tout dire. et particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet vert des émeraudes.453 - . . Mine éblouissante de gemmes. Tout à coup. comme celle d’une lampe à travers les lames lenticulaires d’un phare de premier ordre. chaque facette. ce disant. Et. dont chaque angle.

lorsque les rayons solaires l’ont trop violemment frappée. mais je ne pus supporter le feu qui la dévorait. dit Conseil. — Quand nous reviendrons sur terre.454 - . emporté par son hélice. Je compris ce qui s’était passé.« Mais qu’as-tu. blasés sur tant de merveilles de la nature. Les feux de ces myriades de diamants se confondaient. Nous tenions nos mains sur nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant la rétine. mon garçon ? — Je suis ébloui. nos mains s’abaissèrent. Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards. Le Nautilus venait de se mettre en marche à grande vitesse. Le Nautilus. Enfin. je ne l’aurais jamais cru. — Et moi. je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien. Mais le Canadien ne manqua pas d’y jeter sa goutte d’eau froide. voyageait dans un fourreau d’éclairs. que penserons-nous de ces misérables continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non ! le monde habité n’est plus digne de nous ! » De telles paroles dans la bouche d’un impassible Flamand montrent à quel degré d’ébullition était monté notre enthousiasme. Tous les éclats tranquilles des murailles de glace s’étaient alors changés en raies fulgurantes. Les panneaux du salon se refermèrent alors. « Ma foi. ajouta Conseil. aveuglé ! » Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre. .

tournerait ces obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. Il faut que. quelques heures de plus ou de moins. Nous retournerons sur nos pas. le Nautilus prit un mouvement rétrograde très prononcé. ami Conseil. — Oui. modifiant sa route. Ce devait être une fausse manœuvre. — Et alors ? . En ce moment. la marche en avant ne pouvait être absolument enrayée.. En tout cas. le tunnel soit sans issue. — Alors. Je compris que son éperon venait de heurter un bloc de glace. Toutefois. Je pensai donc que le capitaine Nemo. Soyez tranquille. pourvu qu’on sorte. nous n’y reviendrons pas ! » Il était alors cinq heures du matin.. et marchant à contre hélice. obstrué de blocs. je voulais paraître plus rassuré que je ne l’étais réellement. — Qu’importe.455 - . un choc se produisit à l’avant du Nautilus. la manœuvre est bien simple. car ce tunnel sous-marin. et nous sortirons par l’orifice sud. n’offrait pas une navigation facile. pourvu qu’on sorte ! » . de ce côté. — Oui. « Nous revenons en arrière ? dit Conseil.« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. » En parlant ainsi. Cependant le mouvement rétrograde du Nautilus s’accélérait. il nous entraînait avec une grande rapidité. contre mon attente. Voilà tout. dit Ned. dis-je. « Ce sera un retard. répéta Ned Land. répondis-je.

— Comme il plaira à monsieur ».Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque. le loch. je tenais à la main l’ouvrage des Grands Fonds sous-marins. les minutes valaient des siècles. vitesse excessive dans un espace aussi resserré. Un quart d’heure après. J’observais souvent les instruments suspendus à la paroi du salon. se taisaient. qu’il marchait à une vitesse de vingt milles à l’heure. et qu’alors. . Le manomètre indiquait que le Nautilus se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres. répondis-je. Mes compagnons assis. Je me jetai bientôt sur un divan. s’étant approché de moi. Mais le capitaine Nemo savait qu’il ne pouvait trop se hâter. Je ne m’en doutais même pas. Quelques heures s’écoulèrent. Ned et Conseil se levèrent pour se retirer. la boussole. qu’il se dirigeait toujours au sud. — Je le crois. C’est le livre de monsieur que lit monsieur ! — Mon livre ? » En effet. mes amis. Je fermai le livre et repris ma promenade. dis-je en les retenant. et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.456 - . Restons ensemble jusqu’au moment où nous serons sortis de cette impasse. me dit : « Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ? — Très intéressant. répondit Conseil. « Restez. Conseil.

au-dessous. Le Nautilus ne bougeait plus. un impénétrable mur de glace. J’avais saisi la main de Conseil. » XVI FAUTE D'AIR Ainsi. — Oui. Il s’était croisé les bras. un second choc eut lieu. le capitaine entra dans le salon. J’allai à lui. . » Cet inexplicable personnage avait l’air d’un professeur de mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.A huit heures vingt-cinq. au-dessus. et plus directement que si les mots eussent interprété notre pensée. Conseil se taisait. En ce moment. Il réfléchissait. Je regardai le capitaine. A l’arrière. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait frappé une table de son formidable poing. Le capitaine prit alors la parole : « Messieurs. Sa figure avait repris son impassibilité habituelle. Mes compagnons s’étaient rapprochés de moi. il y a deux manières de mourir dans les conditions où nous sommes. autour du Nautilus.457 - . Je pâlis. Nous nous interrogions du regard. monsieur. — Nous sommes bloqués ? — Oui. dit-il d’une voix calme. « La route est barrée au sud ? lui demandai-je. cette fois. L’iceberg en se retournant a fermé toute issue.

458 - . — C’est ce que la sonde nous apprendra. et déjà l’atmosphère alourdie du Nautilus demande à être renouvelée. Dans quarante-huit heures. capitaine. elle n’est pas à craindre. revêtus de scaphandres. reprit le capitaine Nemo. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim. Nous ne marchons plus. capitaine. mais ils ne donneront que deux jours d’air. La seconde. car les approvisionnements du Nautilus dureront certainement plus que nous. en perçant la muraille qui nous entoure. et mes hommes. c’est de mourir asphyxiés. — Quant à l’asphyxie. Bientôt des sifflements m’apprirent que l’eau s’introduisait dans les réservoirs. soyons délivrés avant quarante-huit heures ! — Nous le tenterons. Préoccupons-nous donc des chances d’écrasement ou d’asphyxie. » Le capitaine Nemo sortit. reprit-il. du moins. — Juste. car nos réservoirs sont pleins. — Peut-on ouvrir les panneaux du salon ? — Sans inconvénient. répondis-je. c’est de mourir écrasés. — De quel côté ? demandai-je. Or. voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous les eaux. — Eh bien. Le Nautilus s’abaissa lentement et reposa sur le fond de glace par . notre réserve sera épuisée. attaqueront l’iceberg par sa paroi la moins épaisse. Je vais échouer le Nautilus sur le banc inférieur.« La première.

459 - . dis-je en tendant la main au Canadien. posté près de Conseil. . si je puis être utile au capitaine. « Mes amis. Chacun d’eux portait sur son dos l’appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient fourni un large continent d’air pur. Ned. me répondit le Canadien. nous voyions une douzaine d’hommes de l’équipage prendre pied sur le banc de glace. j’examinai les couches ambiantes qui supportaient le Nautilus. dis-je. Je suis prêt à tout faire pour le salut commun. » Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du Nautilus revêtaient leurs scaphandres. profondeur à laquelle était immergé le banc de glace inférieur. — J’ajouterai. — Bien. mais nécessaire. qu’habile à manier le pic comme le harpon. Je fis part au capitaine de la proposition de Ned. la situation est grave. Venez. fait à la réserve du Nautilus. reprit-il. elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses et saturées de rayons électriques. il peut disposer de moi. Ned. Quant aux lampes Ruhmkorff. qui fut acceptée. mais je compte sur votre courage et sur votre énergie. reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.une profondeur de trois cent cinquante mètres. Lorsque Ned fut habillé. Le Canadien endossa son costume de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. et. — Monsieur. Emprunt considérable. — Il ne refusera pas votre aide. ce n’est pas dans ce moment que je vous ennuierai de mes récriminations. Quelques instants après. je rentrai dans le salon dont les vitres étaient découvertes. et parmi eux Ned Land.

Puis ses hommes la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence. ces blocs.460 - . Après deux heures d’un travail énergique. Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable opiniâtreté. puisque c’était la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de hauteur. Là dix mètres de parois nous séparaient de l’eau. elles étaient encore arrêtées par l’épaisse muraille. Par un curieux effet de pesanteur spécifique. qui s’épaississait par le haut de ce dont il diminuait vers le bas. du moment que la paroi inférieure s’amincissait d’autant. le capitaine Nemo fit dessiner l’immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. afin de creuser un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace. Ned Land rentra épuisé. Bientôt. et de gros blocs furent détachés de la masse. il s’agissait d’en découper un morceau égal en superficie à la ligne de flottaison du Nautilus. De longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales . Mes mouvements étaient très . Le second du Nautilus nous dirigeait. mais je me réchauffai promptement en maniant le pic. C’était environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher. Conseil et moi. Mais peu importait. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Au lieu de creuser autour du Nautilus. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte. s’envolaient pour ainsi dire à la voûte du tunnel. moins lourds que l’eau. Il était inutile de s’attaquer à la surface plafonnante. L’eau me parut singulièrement froide. ce qui eût entraîné de plus grandes difficultés. Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs auxquels nous nous joignîmes.Avant de procéder au creusement des murailles. il fit pratiquer des sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. Telle était l’épaisseur de cet icefield. mais après quinze mètres. Dès lors.

une nouvelle tranche d’un mètre fut enlevée à l’immense alvéole. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps nécessaire à notre délivrance ? L’asphyxie ne nous auraitelle pas étouffés avant que le Nautilus eût pu revenir à la surface des flots ? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu’il renfermait ? La situation paraissait terrible. pour prendre quelque nourriture et quelque repos. Mais chacun l’avait envisagée en face. répliqua Ned. revêtu de mon scaphandre. pendant la nuit. — Sans compter. Cependant. nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans communication possible avec l’atmosphère ! » Réflexion juste. soit environ six cents mètres cubes. quand. le matin. L’air n’avait pas été renouvelé depuis quarante-huit heures. Suivant mes prévisions. je parcourus la masse liquide par une température de six à sept degrés au-dessous de zéro. que . En admettant que le même travail fût accompli par douze heures. en un laps de douze heures. Les couches d’eau éloignées de la fosse. Quand je rentrai. il fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette entreprise.461 - . nous n’avions enlevé qu’une tranche de glace épaisse d’un mètre sur la superficie dessinée. et nous n’avons que pour deux jours d’air dans les réservoirs. bien qu’ils se produisissent sous une pression de trente atmosphères. après deux heures de travail. je trouvai une notable différence entre le fluide pur que me fournissait l’appareil Rouquayrol et l’atmosphère du Nautilus. je remarquai que les murailles latérales se rapprochaient peu à peu. déjà chargé d’acide carbonique. et ses qualités vivifiantes étaient considérablement affaiblies. « Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons. Mais. qu’une fois sortis de cette damnée prison.libres. et tous étaient décidés à faire leur devoir jusqu’au bout.

» Arriver premiers ! Enfin. je maniai le pic avec opiniâtreté. En présence de ce nouveau et imminent danger. travailler. marquaient une tendance à se solidifier. puisque l’acide carbonique. « Je le sais. J’y avais bien songé. mais je ne vois aucun moyen d’y parer. je faillis être asphyxié par l’acide carbonique dont l’air était saturé. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la décomposant par nos puissantes piles. pendant plusieurs heures.462 - . Ah ! que n’avions-nous les moyens chimiques qui eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L’oxygène ne nous manquait pas. Vers le soir. lorsque je fus revenu à bord ? je fis observer au capitaine Nemo cette grave complication. et comment empêcher la solidification de ce milieu liquide. mais à quoi bon. La seule chance de salut. A quoi bon risquer d’abattre cette énergie qu’ils employaient au pénible travail du sauvetage ? Mais. la fosse s’était encore creusée d’un mètre. c’est d’aller plus vite que la solidification. D’ailleurs. Ce travail me soutenait. produit de notre respiration. me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les plus terribles conjonctures. c’était abandonner une atmosphère appauvrie et viciée. elle nous eût restitué le fluide vivifiant. Il s’agit d’arriver premiers. que devenaient nos chances de salut. Voilà tout. avait envahi toutes les parties du . Quand je rentrai à bord. c’était respirer directement cet air pur emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils. j’aurais dû être habitué à ces façons de parler ! Cette journée.n’échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des outils. qui eût fait éclater comme du verre les parois du Nautilus ? Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. C’est un danger de plus. c’était quitter le Nautilus.

navire. Je le touchai de la main et lui montrai les parois de notre prison. Le lendemain. il eût fallu remplir des récipients de potasse caustique et les agiter incessamment. La muraille de tribord s’était avancée à moins de quatre mètres de la coque du Nautilus. Mon pic fut près de s’échapper de mes mains. si je devais périr étouffé. « Monsieur Aronnax. le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses réservoirs. cette matière manquait à bord. dirigeant le travail. Mon scaphandre ôté. Le désespoir me prit un instant. Il me semblait que j’étais entre les formidables mâchoires d’un monstre qui se rapprochaient irrésistiblement. je repris mon travail de mineur en entamant le cinquième mètre. Pour l’absorber. A quoi bon creuser. passa près de moi. écrasé par cette eau qui se faisait pierre. — Oui ! dis-je. Sans cette précaution. un supplice que la férocité des sauvages n’eût pas même inventé. me dit-il. le capitaine Nemo. 26 mars. il faut tenter quelque héroïque moyen. nous ne nous serions pas réveillés. travaillant lui-même. Les parois latérales et la surface inférieure de la banquise s’épaississaient visiblement. et rien ne la pouvait remplacer Ce soir-là. je l’accompagnai dans le salon. Nous rentrâmes à bord. et lancer quelques colonnes d’air pur à l’intérieur du Nautilus. mais que faire ? . ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment.463 - . Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. En ce moment. Or. Il était évident qu’elles se rejoindraient avant que le Nautilus fût parvenu à se dégager.

Nous étions au 26. les réservoirs seront vides ! » Une sueur froide m’envahit. si mon Nautilus était assez fort pour supporter cette pression sans en être écrasé ? — Eh bien ? demandai-je.— Ah ! s’écria-t-il. nous vivions sur les réserves du bord ! Et ce qui . que cette congélation de l’eau nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification. Il faut l’enrayer. Il ne faut donc pas compter sur les secours de la nature. Et cependant. reprit-il. La congélation nous gagne de tous les côtés. le Nautilus s’était plongé sous les eaux libres du pôle. devais-je m’étonner de cette réponse ? Le 22 mars. demandai-je. — Combien de temps. dit-il. les parois latérales se resserrent. ne saisissant pas l’idée du capitaine. en se gelant. — Ne comprenez-vous pas. peut-être. « Après-demain. l’air des réservoirs nous permettra-t-il de respirer à bord ? » Le capitaine me regarda en face. capitaine. Mais quelque résistance à l’écrasement que possède le Nautilus. mais sur nous-mêmes.464 - . comme elle fait. Il faut s’opposer à cette solidification. Non seulement. mais il ne reste pas dix pieds d’eau à l’avant ou à l’arrière du Nautilus. — Je le sais. monsieur. il ne pourrait supporter cette épouvantable pression et s’aplatirait comme une feuille de tôle. elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent. Depuis cinq jours. éclater les pierres les plus dures ! Ne sentez-vous pas qu’elle serait un agent de salut au lieu d’être un agent de destruction ! — Oui.

dis-je résolument. Enfin.restait d’air respirable. Il se répondait négativement à luimême. cette eau avait atteint cent degrés. — Essayons. ces mots s’échappèrent de ses lèvres ! « L’eau bouillante ! murmura-t-il. Elle fut dirigée vers les pompes pendant qu’une eau nouvelle la remplaçait au fur et à mesure. n’élèveraient pas la température de ce milieu et ne retarderaient pas sa congélation ? — Il faut l’essayer. — L’eau bouillante ? m’écriai-je. Mais il paraissait la repousser. La chaleur développée par les piles était telle que l’eau froide. puisée à la mer. immobile. une idée lui traversait l’esprit. . Nous sommes renfermés dans un espace relativement restreint. Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes appareils distillatoires qui fournissaient l’eau potable par évaporation. Au moment où j’écris ces choses. le capitaine Nemo réfléchissait. et que l’air semble manquer à mes poumons ! Cependant. monsieur. En quelques minutes. après avoir seulement traversé les appareils. Est-ce que des jets d’eau bouillante. — Oui. et toute la chaleur électrique des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide. » Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l’extérieur. silencieux. qu’une terreur involontaire s’empare de tout mon être.465 - . il fallait le conserver aux travailleurs. monsieur le professeur. constamment injectée par les pompes du Nautilus. arrivait bouillante aux corps de pompe. Ils se chargèrent d’eau. Visiblement. mon impression est tellement vive encore.

C’étaient encore quarante-huit heures de travail. Quatre mètres seulement restaient à enlever. Une torpeur morale s’empara de moi. Deux heures plus tard. Vers trois heures du soir. pris des mêmes symptômes. et trois heures après. la température de l’eau remonta a un degré au-dessous de zéro.L’injection commença. » Pendant la nuit. — Je le pense. dis-je au capitaine. Des bâillements me disloquaient les mâchoires. ne me quittait plus. il m’encourageait. Il me prenait la main. Mon brave Conseil. après avoir suivi et contrôlé par de nombreuses remarques les progrès de l’opération. 27 mars. souffrant des mêmes souffrances. Aussi. et je l’entendais encore murmurer : « Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d’air à monsieur ! » . L’air ne pouvait plus être renouvelé à l’intérieur du Nautilus. C’était un degré de gagné. Mais comme la congélation de l’eau de mer ne se produit qu’à moins deux degrés. Le lendemain. Nous ne serons pas écrasés. me répondit-il. « Nous réussirons.466 - . je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification. le thermomètre n’en marquait que quatre. Nous n’avons plus que l’asphyxie à craindre. et qui se raréfiait de plus en plus. le thermomètre marquait extérieurement six degrés au-dessous de zéro. ce sentiment d’angoisse fut porté en moi à un degré violent. Une lourdeur intolérable m’accabla. Mes poumons haletaient en cherchant ce fluide comburant. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. J’étais étendu sans force. six mètres de glace avaient été arrachés de l’alvéole. indispensable à la respiration. cette journée alla-t-elle toujours en empirant. presque sans connaissance.

mais qu’étaient ces fatigues. Si notre situation. avec quel bonheur. Le capitaine Nemo donnait l’exemple et se soumettait le premier à cette sévère discipline. Aux douleurs de tête se mêlaient d’étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre. trouvant trop lents la pioche et le pic. L’heure arrivait. Le lendemain. les mains s’écorchaient. à tous.467 - .Les larmes me venaient aux yeux de l’entendre parler ainsi. le capitaine Nemo. résolut d’écraser la couche de glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. ma respiration était oppressée. Quelques hommes de l’équipage râlaient. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le peu qui restait devait être conservé aux travailleurs. le sixième de notre emprisonnement. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. nous revêtions nos scaphandres pour travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée. personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son travail sous les eaux. il cédait son appareil à un autre et rentrait dans l’atmosphère viciée du bord. chacun remettait à ses compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la superficie. Ce jour-là. avec quelle hâte. Mais les réservoirs étaient presque vides d’air. Pas un atome pour le Nautilus ! Lorsque je rentrai à bord. le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur encore. qu’importaient ces blessures ! L’air vital arrivait aux poumons ! On respirait ! On respirait ! Et cependant. Les bras se fatiguaient. sans un murmure. Sa tâche accomplie. Quelle nuit ! Je ne saurais la peindre. Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Ce jour-là. . toujours calme. je fus à demi suffoqué. était intolérable à l’intérieur. sans une défaillance.

Il pensait. Nous attendions. accroissant de cent mille kilogrammes le poids du Nautilus. D’après son ordre. c’est-à-dire soulevé de la couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Un dénivellement se produisit. espérant encore. Je ne pus lui répondre. Nous jouions notre salut sur un dernier coup. oubliant nos souffrances. La glace craqua avec un fracas singulier. nous écoutions. En ce moment. Lorsqu’il flotta on le hala de manière à l’amener audessus de l’immense fosse dessinée suivant sa ligne de flottaison. . Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent mètres cubes d’eau s’y précipitèrent. ses réservoirs d’eau s’emplissant. il agissait. pareil à celui du papier qui se déchire.Cet homme avait conservé son sang-froid et son énergie.468 - . Le Nautilus reposait alors sur la couche de glace qui n’avait pas un mètre d’épaisseur et que les sondes avaient trouée en mille endroits. Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête. j’entendis bientôt des frémissements sous la coque du Nautilus. Puis. tout l’équipage rentra à bord. Il domptait par sa force morale les douleurs physiques. et le Nautilus s’abaissa. il combinait. « Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille. le bâtiment fut soulagé. Je saisis sa main. il descendit et s’embotta dans l’alvéole. et la double porte de communication fut fermée. Je la pressai dans une convulsion involontaire.

L’hélice. je n’entendais plus. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous franchi la banquise ? Non ! C’étaient Ned et Conseil.469 - . fit tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons. Je compris que j’allais mourir. et pendant quelques instants. tandis qu’ils suffoquaient. emporté par son effroyable surcharge. Quelques bouffées d’air pénétraient dans mes poumons. mes facultés suspendues.Tout à coup.. mes deux braves amis. Mais j’eus la conscience de mon agonie qui commençait. et. je ne saurais les évaluer. je suffoquais. Quelques atomes d’air restaient encore au fond d’un appareil. le manomètre indiqua un mouvement ascensionnel. La notion du temps avait disparu de mon esprit. Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu’à la mer libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant ! A demi étendu sur un divan de la bibliothèque. Je ne voyais plus. Ma face était violette. qui se sacrifiaient pour me sauver. le Nautilus s’enfonça comme un boulet sous les eaux. c’est-à-dire qu’il tomba comme il eût fait dans le vide ! Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt commencèrent à chasser l’eau des réservoirs. je respirai avec volupté. . ils l’avaient consacré pour moi. Les heures qui s’écoulèrent ainsi. Mes muscles ne pouvaient se contracter. et nous entraîna vers le nord. notre chute fut enrayée. marchant à toute vitesse. Au lieu de le respirer. ils me versaient la vie goutte à goutte ! Je voulus repousser l’appareil.. Bientôt même. Après quelques minutes. Ils me tinrent les mains. Soudain je revins à moi. mes lèvres bleues.

Une introduction d’eau avait suffi pour rompre son équilibre.Mes regards se portèrent vers l’horloge. se retirait. Nous devions être au 28 mars. Il était onze heures du matin. ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers aliments qu’on leur présente. qu’il prenait une position oblique.470 - . Un simple champ de glace nous séparait de l’atmosphère. on pourrait dire arraché. nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de cette atmosphère. et enfin. et l’air pur s’introduisit à flots dans toutes les parties du Nautilus. abaissant son arrière et relevant son éperon. Les malheureux. au contraire. je humais l’air vivifiant de la mer. je ne saurais le dire. Mes deux compagnons s’enivraient près de moi de ces fraîches molécules. nous n’avions pas à nous modérer. Ne pouvait-on le briser ? Peut-être ! En tout cas. Nous. Il se tordait dans les eaux. XVII DU CAP HORN À L'AMAZONE Comment étais-je sur la plate-forme. Mais je respirais. Il le crevait peu à peu. il attaqua l’ice-field par en dessous comme un formidable bélier. il s’élança sur la surface glacée qu’il écrasa de son poids. Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons étaient-ils morts avec lui ? En ce moment. poussé par sa puissante hélice. le Nautilus allait le tenter. et c’était la brise. Puis. Peut-être le Canadien m’y avait-il transporté. la brise elle-même qui nous versait cette voluptueuse ivresse ! . le manomètre indiqua que nous n’étions plus qu’à vingt pieds de la surface. Je sentis. en effet. emporté par un élan suprême. Le panneau fut ouvert. donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait. trop longtemps privés de nourriture. Le Nautilus marchait avec une vitesse effrayante de quarante milles à l’heure.

repondis-je.471 - . et vous l’êtes ! — C’est bien ! c’est bien ! répétait le Canadien embarrassé — Et toi.« Ah ! faisait Conseil. Pas même le capitaine Nemo. Aucun n’était venu se délecter en pleine atmosphère. et. Les étranges marins du Nautilus se contentaient de l’air qui circulait à l’intérieur. Votre existence valait plus que la nôtre. mais il ouvrait des mâchoires à effrayer un requin. me répondit Ned Land. Ce n’était qu’une question d’arithmétique. cela ne vaut pas la peine d’en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Aucun homme de l’équipage. — Non. mon brave Conseil. Il y en a pour tout le monde. l’oxygène ! Que monsieur ne craigne pas de respirer. Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Les forces nous revinrent promptement. je vis que nous étions seuls sur la plateforme. « Bon ! monsieur le professeur. Ned et Conseil avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette longue agonie. Donc il fallait la conserver. il ne parlait pas. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel dévouement. Ned. lorsque je regardai autour de moi. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien « tirait » comme un poêle en pleine combustion. elle ne valait pas plus. . Personne n’est supérieur à un homme généreux et bon. » Quant à Ned Land. tu as bien souffert. que c’est bon.

dit Conseil. confus de s’être jeté dans la banalité. — Sans doute. » A cela je ne pouvais répondre. que devenaient les projets de Ned Land ? . n’acheva pas. Mais si nous retournions au Pacifique. — Dont j’abuserai. puisque nous allons du côté du soleil.. Cela me coupait. Il compléterait ainsi son tour du monde sous-marin. — Hein ? fit Conseil. le respir. et ici le soleil. et vous avez sur moi des droits.— Mais pas trop. « Mes amis. loin de toute terre habitée. Il me manquait bien quelques gorgées d’air. répondis-je vivement ému. — Oui. reprit Ned Land. allons-nous du bon côté ? — Oui. répondis-je.. et je craignais que le capitaine Nemo ne nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes de l’Asie et de l’Amérique. pour tout dire à monsieur. c’est le nord. D’ailleurs.. mais je crois que je m’y serais fait. nous sommes liés les uns aux autres pour jamais. c’est-à-dire les mers fréquentées ou désertes. — Au fait.472 - .. et reviendrait vers ces mers où le Nautilus trouvait la plus entière indépendance. riposta le Canadien. mais il reste à savoir si nous rallions le Pacifique ou l’Atlantique. le droit de vous entraîner avec moi. comme on dit. je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait pas la moindre envie de respirer. quand je quitterai cet infernal Nautilus. » Conseil. reprit Ned Land.

avant peu. Le point reporté chaque jour sur le planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction exacte du Nautilus. et le cap mis sur le promontoire de Horn. et nous ne regretterons pas de l’avoir connu. Le capitaine Nemo ne paraissait plus. — Surtout quand nous l’aurons quitté ! » riposta Ned Land. — En tout cas. après le pôle sud. à sept heures du soir. Or. répondit le Canadien. il devint évident. ni dans le salon. répondit Conseil. « Bonne nouvelle. ni sur la plate-forme. J’appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations. nous lui fausserons compagnie auparavant.473 - . ce soir-là. que nous revenions au nord par la route de l’Atlantique. à ma grande satisfaction. Nous étions par le travers de la pointe américaine. Nous ne songions qu’à l’avenir. être fixés sur ce point important. ajouta Conseil. Le cercle polaire fut bientôt franchi. c’est un maître homme que ce capitaine Nemo. Ned. Le Nautilus marchait rapidement.Nous devions. Le souvenir de cet emprisonnement dans les glaces s’effaçait de notre esprit. affronter le pôle nord. mais où va le Nautilus ? — Je ne saurais le dire. dit le Canadien. — Eh bien. Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. — Son capitaine voudrait-il. et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ? Il ne faudrait pas l’en défier. le 31 mars. .

connue sous le nom de velp. des crabes. suivant qu’il est voilé ou dégagé de vapeurs. ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel. Je crus même entrevoir le mont Sarmiento. « Un fameux baromètre. quelques minutes avant midi. « annonce le beau ou le mauvais temps ». des seiches. Le Nautilus. La côte me parut basse. Une autre herbe. très résistants. C’était un présage de beau temps Il se réalisa.474 - . qui. qui ne m’a jamais trompé quand je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. ces varechs porte-poires. » En ce moment. Là. premier avril. — Oui. nous eûmes connaissance d’une côte à l’ouest. entre 53° et 56° de latitude australe. tapissait les fonds. avec leurs filaments visqueux et polis. mon ami. monsieur. à feuilles longues de quatre pieds. les phoques et les . véritables câbles. plus gros que le pouce. mais au loin se dressaient de hautes montagnes. et 67°50’et 77°15’de longitude ouest.Le lendemain. et des fucus gigantesques. à sommet très aigu. empâtées dans les concrétions coralligènes. se rapprocha de la côte qu’il prolongea à quelques milles seulement. Cette Terre du Feu forme une vaste agglomération d’îles qui s’étend sur trente lieues de long et quatre-vingts lieues de large. Par les vitres du salon. C’était la Terre du Feu. ils servent souvent d’amarres aux navires. je vis de longues lianes. rentré sous les eaux. lorsque le Nautilus remonta à la surface des flots. un baromètre naturel. me dit Ned Land. Elle servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de mollusques. dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons. bloc pyramidal de schiste. élevé de deux mille soixante-dix mètres audessus du niveau de la mer. à laquelle les premiers navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui s’élevaient des huttes indigènes. ils mesuraient jusqu’à trois cents mètres de longueur .

suivant la méthode anglaise. Les Malouines furent probablement découvertes par le célèbre John Davis. entourées d’un grand nombre d’îlots. reconnaître les âpres sommets. nos filets rapportèrent de beaux spécimens d’algues. il se rapprocha de l’archipel des Malouines. mélangeant la chair du poisson et les légumes de la mer. et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées de moules qui sont les meilleures du monde. par des pêcheurs de Saint-Malo. J’aurais voulu conserver quelques échantillons de ces délicats zoophytes .475 - . au commencement du dix-huitième siècle. J’admirai également de nombreuses méduses. longs de deux décimètres. que ces deux îles. Des oies et des canards s’abattirent par douzaines sur la plateforme et prirent place bientôt dans les offices du bord. le lendemain. Elles nageaient en agitant leurs quatre bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure de tentacules. Elles furent ensuite nommées Malouines. Je pensai donc. îles de la Vierge. Tantôt elles figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse. En fait de poissons. dont je pus. Richard Hawkins les appela Maiden-Islands. et surtout des boulerots. Sur ces parages. non sans raison.loutres se livraient à de splendides repas. et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles appartiennent aujourd’hui. des . La profondeur de la mer était médiocre. mais ce ne sont que des nuages. faisaient autrefois partie des terres magellaniques. et les plus belles du genre. Vers le soir. les chrysaores particulières aux mers des Malouines. j’observai spécialement des osseux appartenant au genre gobie. tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes. qui leur imposa le nom de DavisSouthern Islands. Plus tard. le Nautilus passait avec une extrême rapidité. rayée de lignes d’un rouge brun et terminée par douze festons réguliers . tantôt c’était une corbeille renversée d’où s’échappaient gracieusement de larges feuilles et de longues ramilles rouges. Sur ces fonds gras et luxuriants.

taillée à pic. car il marchait avec une vitesse vertigineuse. qui . Le capitaine Nemo ne se montrait pas. le 4 avril. nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie. et il alla chercher à de plus grandes profondeurs une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur la côte africaine. et il suivait les longues sinuosités de l’Amérique méridionale. le Nautilus s’immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et suivit la côte américaine. au grand déplaisir de Ned Land. La coupe géologique de l’Océan figure jusqu’aux petites Antilles une falaise de six kilomètres. n’aimait pas le voisinage de ces côtes habitées du Brésil. Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous l’horizon. mais à cinquante milles au large. et le 9 avril. et les curiosités naturelles de ces mers échappèrent à toute observation. Pas un poisson. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres. Vers onze heures du matin. nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de l’Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. au soir. Le capitaine Nemo. Le Nautilus dépassa le large estuaire formé par l’embouchure de la Plata. pas un oiseau. et. qui fondent et s’évaporent hors de leur élément natal. Jusqu’au 3 avril. tantôt à sa surface. des apparences.476 - . une autre muraille non moins considérable. par le travers de l’Uruguay. le tropique du Capricorne fut coupé sur le trente-septième méridien. Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours. Nous avions fait alors seize mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon. Mais alors le Nautilus s’écarta de nouveau. des plus rapides qui soient. En cet endroit. et se trouva. ne pouvaient nous suivre. et nous passâmes au large du cap Frio. Sa direction se maintenait au nord.ombres. à la hauteur des îles du cap Vert. tantôt sous l’Océan.

et entre autres espèces. il se releva subitement. de belles phyctallines. Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril. Je me dédommageai facilement de ce retard par d’intéressantes études. ces eaux désertes et profondes furent visitées au moyen des plans inclinés. C’étaient. car je ne voulais pas le pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté. Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts. une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un facile refuge. Mais le 11 avril.enferment ainsi tout le continent immergé de l’Atlantide. Pendant deux jours. L’Équateur était coupé. car il ne me parla de rien. cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et levées sur ses observations personnelles. agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges que couronne un merveilleux épanouissement de .477 - . Le Nautilus fournissait de longues bordées diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. et la terre nous réapparut à l’ouvert du fleuve des Amazones. petit tronc cylindrique. je ne fis aucune allusion à ses projets de fuite. appartenant à la famille des actinidiens. J’en parle surtout d’après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du Nautilus. et son chalut lui ramena toute une pêche miraculeuse en zoophytes. le phyctalis protexta. Mais le vent soufflait en grande brise. pour la plupart. le Nautilus ne quitta pas la surface de la mer. A vingt milles dans l’ouest restaient les Guyanes. Ned Land le comprit sans doute. Le fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. vaste estuaire dont le débit est si considérable qu’il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues. De mon côté. en poissons et en reptiles. originaire de cette partie de l’Océan. et les lames furieuses n’auraient pas permis à un simple canot de les affronter.

le corps peint d’un beau noir. des argonautes. mais très exacte. des lophies-vespertillions. je notai diverses espèces. longues de quinze pouces. d’un demi-mètre. à lignes régulièrement entrecroisées dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair. par la série des poissons osseux que j’observai : passans. à museau pointu. armées d’un long aiguillon dentelé . et qui sont munis d’une lanière charnue très longue et très déliée . et le caprisque violet clair. Des poissons de ces parages que je n’avais pas encore eu l’occasion d’étudier. enfin quelques espèces de batistes. situé près des narines. disposées sur plusieurs rangs. se recourbent en arrière. à queue longue et déliée. et qui sont vulgairement connus sous le nom de pantouffliers . de petits squales d’un mètre. dos gris bleuâtre. semblables à des scorpions pétrifiés. Quant aux mollusques. dont le museau est très obtus et blanc de neige. Je termine là cette nomenclature un peu sèche. longues sardines de trois décimètres. car ils habitent les eaux douces .478 - . scombres. nageoires violettes. sortes d’anguilles.tentacules. à nuances chatoyantes comme la gorge d’un pigeon. gris et blanchâtres de peau. dont les dents. des seiches excellentes à manger. curieux animaux que le courant de l’Amazone avait dû entraîner jusqu’en mer. auxquels les pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent l’aspect de chauvessouris. des raies tuberculées. appartenant au genre des apléronotes. des turritelles. mais que leur appendice corné. des ptérocères fantaisistes. a fait surnommer licornes de mer . odontagnathes aiguillonnés. ils consistaient en produits que j’avais déjà observés. tête verdâtre. et qui servent principalement d’appât pour la pêche de la morue. resplendissant d’un vif éclat argenté . sortes de triangles isocèles rougeâtres. Parmi les cartilagineux : des pétromizons-pricka. et certaines espèces de calmars. ventre brun argenté semé de taches vives. des olives-porphyres. des hyales translucides. iris des yeux cerclé d’or. que les naturalistes de l’antiquité classaient parmi les poissons-volants. le curassavien dont les flancs pointillés brillent d’une éclatante couleur d’or.

qui tenait à son poisson. Mais Conseil. le goût du saumon fumé . à teintes orange . spares-queues-d’or. . qui. chrysoptères. Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui. blanche. Elle était blanche en dessous. très lisse de peau. spares-pobs. avec de grandes taches rondes d’un bleu foncé et cerclées de noir. sur lesquels l’or et l’argent mêlent leur éclat à ceux du rubis et de la topaze . et que leurs propriétés phosphorescentes trahissent au milieu des eaux . avant que je ne pusse l’en empêcher. longs poissons de deux mètres. etc. et. anableps de Surinam. à teintes noires. se précipita sur lui. ferme. paralysé d’une moitié du corps. les jambes en l’air. et terminée par une nageoire bilobée. » C’était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la troisième personne ».guares. Cet « et cœtera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont Conseil se souviendra longtemps et pour cause. pourvus de deux nageoires anales . à chair grasse. acanthures-noirauds.479 - . labres demi-rouges. elle se débattait. eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine de kilogrammes. essayait de se retourner par des mouvements convulsifs. dont la chair est extrêmement délicate. Aussitôt. à langue fine. centronotes-nègres. revêtus d’écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales . ont le goût de l’anguille. Étendue sur la plate-forme. que l’on pêche avec des brandons. la queue coupée. sciènes-coro à caudales d’or. frais. il le saisit à deux mains. et faisait tant d’efforts qu’un dernier soubresaut allait la précipiter à la mer. et secs. le voilà renversé. rougeâtre en dessus. et criant : « Ah ! mon maître. mon maître ! Venez à moi.

cet éternel classificateur murmura d’une voix entrecoupée : « Classe des cartilagineux. vers l’embouchure du Maroni. Le lendemain. répondis-je. genre des torpilles ! » — Oui.480 - . la cumana. » Ce qu’il fit le soir même. c’est une torpille qui t’a mis dans ce déplorable état. ordre des chondroptérygiens. — Ah ! monsieur peut m’en croire. riposta Conseil.Le Canadien et moi. et quand il reprit ses sens. Et comment ? — En le mangeant. appartiennent à l’ordre des syréniens. mais par pure représaille. paisibles et inoffensifs. 12 avril. à branchies fixes. Là vivaient en famille plusieurs groupes de lamantins. C’étaient des manates qui. le Nautilus s’approcha de la côte hollandaise. sous-ordre des sélaciens. mais je me vengerai de cet animal. L’infortuné Conseil s’était attaqué à une torpille de la plus dangereuse espèce. pendant la journée. Ce bizarre animal. comme le dugong et le stellère. foudroie les poissons à plusieurs mètres de distance. Ces beaux animaux. mon ami. dans un milieu conducteur tel que l’eau. longs de six à sept mètres. famille des raies. J’appris à Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces mammifères un tôle . nous le frictionnions à bras raccourcis. car franchement c’était coriace. nous l’avions relevé. tant est grande la puissance de son organe électrique dont les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds carrés. devaient peser au moins quatre mille kilogrammes.

« Et savez-vous. comme les phoques. Cependant. d’approvisionner les cambuses d’une chair excellente. Il s’agissait. Alors. c’est la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. ce fléau n’est rien encore auprès de celui qui frappera nos descendants. ces races utiles ? C’est que les herbes putréfiées ont empoisonné l’air. elles deviendront de vastes foyers d’infection. lorsque les mers seront dépeuplées de baleines et de phoques. Les manates se laissaient frapper sans se défendre.481 - . ce qui s’est produit. Les végétations vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides. une pêche. qui. depuis que les hommes ont presque entièrement anéanti. et le mal s’est irrésistiblement développé depuis l’embouchure du Rio de la Plata jusqu’aux Florides ! » Et s’il faut en croire Toussenel. Ce sont eux. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses transversales . de méduses. l’équipage du Nautilus s’empara d’une demi-douzaine de manates. singulièrement pratiquée. vint encore accroître les réserves du Nautilus. tant ces mers se montraient giboyeuses. ajoutai-je.important. que Dieu avait chargés d’écumer la surface des mers ». sans dédaigner ces théories. de la troisième famille des malacoptérygiens subbrachiens. furent emmagasinés à bord. C’étaient des échénéïdes. et l’air empoisonné. en effet. encombrées de poulpes. Cette chasse ne fut pas intéressante. doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les agglomérations d’herbes qui obstruent l’embouchure des fleuves tropicaux. destinée à être séchée. puisque leurs flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs. Plusieurs milliers de kilos de viande. de calmars. supérieure à celle du bœuf et du veau. en effet. Ce jour-là. Le chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.

Nos marins. particulier à cette mer. c’était l’échénélde ostéochère. appartient à cette espèce. le Nautilus se rapprocha de la côte. car le moindre bruit les éveille. a mesure qu’ils les prenaient. Cet animal. une longue corde amarrée à bord par l’autre bout. ce qui lui permet d’adhérer aux objets à la façon d’une ventouse. jetés à la mer. entre lesquelles l’animal peut opérer le vide. les déposaient dans des bailles pleines d’eau. Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements. Il eût été difficile de s’emparer de ces précieux reptiles. les rendaient très précieuses. Le rémora. elles étaient excellentes au point de vue comestible. La pêche terminée. transparentes. Mais celui dont il s’agit ici. et leur solide carapace est à l’épreuve du harpon. ainsi que les tortues franches qui sont d’un goût exquis. En outre.482 - . et à cet anneau. minces. On prit ainsi plusieurs cacouannes. On les halait à bord. un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface des flots. en effet. qui pesaient deux cents kilos. et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient. . brunes. Mais l’échénéïde devait opérer cette capture avec une sûreté et une précision extraordinaires. larges d’un mètre. Leur carapace.mobiles. avec mouchetures blanches et jaunes. couverte de plaques cornées grandes. En cet endroit. est un hameçon vivant. Les échénéïdes. que j’avais observé dans la Méditerranée. commencèrent aussitôt leur rôle et allèrent se fixer au plastron des tortues. qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur a la ligne. Leur ténacité était telle qu’ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise.

nous eûmes une assez longue conversation à ce sujet. Il me fit donc une proposition à laquelle je ne m’attendais pas. le Nautilus s’écarta constamment de la côte américaine. Ce fut de poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ? Une semblable démarche me répugnait. l’eau n’eût pas manqué sous sa quille. ne convenaient pas au capitaine Nemo. Cependant. XVIII LES POULPES Pendant quelques jours. nous eûmes connaissance de la Martinique et de la Guadeloupe. La Canadien. probablement ces parages. La fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s’emparer du canot à l’insu du capitaine.483 - . Mais en plein Océan. soit en gagnant une terre. à une distance de trente milles environ. qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe. elle ne pouvait aboutir. Le Canadien. la nuit venue. il ne fallait plus y songer. évidemment. et. Il ne fallait rien espérer du commandant du Nautilus. D’ailleurs. mais. et. Nous avions fait dix-sept mille lieues. fréquenter les flots du golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. puisque la profondeur moyenne de ces mers est de dix-huit cents mètres . fut très décontenancé. mais tout de nous seuls. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du Nautilus. comme le disait Ned Land.Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l’Amazone. soit en accostant un des nombreux bateaux qui font le cabotage d’une île à l’autre. depuis quelque . J’aperçus un instant leurs pitons élevés. Le 16 avril. semés d’îles et sillonnés de steamers. Conseil et moi. il n’y avait pas de raison pour que cela finît. Suivant moi. Il ne voulait pas. le Nautilus regagna la haute mer.

cet homme devenait plus sombre. Pour mon compte. qui va où il veut. ni Ned. plus tôt que plus tard. plus retiré. cette uniformité de température. ne donnaient pas prise aux maladies. ni Conseil. je voulais que. nous n’avions pas rompu avec l’humanité. Je ne le rencontrais qu’à de rares intervalles. Autrefois. et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne laissaient aucun regret. à reflets nacrés. des galères connues sous le nom de physalie spélagiques. Mais nous. il se plaisait à m’expliquer les merveilles sous-marines . et ce livre. Cette nourriture saine. J’ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ? Cependant. il pût voir le jour. qui est chez lui. J’avais maintenant le droit d’écrire le vrai livre de la mer. tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleues comme des fils de . non pour lui-même. Si l’on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud. pour un capitaine Nemo. ni moi. nous ne nous étions jamais mieux portés. moins sociable. maintenant il m’abandonnait à mes études et ne venait plus au salon. Là encore. que de produits intéressants j’eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C’étaient. rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien. cette régularité d’existence. cette atmosphère salubre. elle pouvait raviver ses soupçons. à dix mètres audessous de la surface des flots. qui par des voies mystérieuses pour les autres. entre autres zoophytes. Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d’agir. je ne voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.temps. Quel changement s’était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n’avais rien à me reprocher. Il paraissait m’éviter.484 - . je comprenais une telle existence. dans ces eaux des Antilles. je ne devais pas espérer qu’il fût homme à nous rendre la liberté. sortes de grosses vessies oblongues. Si cette démarche n’obtenait aucun résultat. par les panneaux ouverts. marche à son but.

C’étaient des balistes américains pour lesquels la nature n’a broyé que du blanc et du noir. des clupanodons de quinze pouces s’enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes . s’appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. dont . à la mâchoire proéminente. dignes de leur nom. Alors la vie animale n’était plus représentée que par des encrines. le milieu du dos un peu bombé. armés d’une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs. et qui. ornés de bandelettes émeraude. si le Nautilus ne se fût peu à peu abaissé vers les couches profondes ! Ses plans inclinés l’entraînèrent jusqu’à des fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. la nageoire pectorale triangulaire. corsetés de raies d’or de la tête à la queue. des scombres de seize décimètres.485 - . par nuées. parmi les articulés. passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse . de charmantes pentacrines tête de méduse. des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante. Puis. des bobies plumiers. appartenant à l’espèce des albicores. se levaient sur l’horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchâtres. habillés de velours et de soie. C’étaient. énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres. des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue . des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine . et dont le proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin. dans l’embranchement des poissons. couverts de petites écailles. aux nageoires jaunes. des pomacanthes-dorés. des raies-molubars. Que d’autres échantillons merveilleux et nouveaux j’eusse encore observés. véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. allongés et charnus. particulièrement recherchés des riches Romains. agitant leurs resplendissantes nageoires . apparaissent des surmulets. flottant comme une épave de navire. des étoiles de mer. C’étaient. des annélides longs d’un mètre et demi. véritables chefs-d’œuvre de bijouterie consacrés autrefois à Diane. les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête. à dents courtes et aiguës. et des sélènes argentées.soie . charmantes méduses à l’œil.

disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. des quenottes sanglantes et des fissurelles. Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres. ce sont là de véritables cavernes à poulpes. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles Lucayes. et je ne serais pas étonné d’y voir quelques-uns de ces monstres. de simples calmars. nous fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer. Le 20 avril. des calmars. murailles droites faites de blocs frustes disposés par larges assises. des troques. mollusques littoraux de grande espèce.la tige droite supportait un petit calice.486 - . par les vitres du Nautilus presque immobile. Conseil. quand Ned Land attira mon attention sur un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes algues. « Eh bien. dis-je. Cependant. De ces plantes colossales dont nous parlions. des clios particuliers aux mers des Antilles. un véritable espalier d’hydrophytes digne d’un monde de Titans. Il était environ onze heures. nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents mètres. je n’apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux articulés de la division des brachioures. de laminaires géants. des crabes violacés. des l’ambres à longues pattes. Là s’élevaient de hautes falaises sous-marines. entre lesquels se creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n’éclairaient pas jusqu’au fond. Ned et moi. de la classe des céphalopodes ? . — Quoi ! fit Conseil. de fucus gigantesques. Ces roches étaient tapissés de grandes herbes.

je suis bien décidé à n’admettre l’existence de ces monstres que lorsque je les aurai disséqués de ma propre main. Des savants. ami Ned. — Krakens. — Jamais on ne me fera croire. Conseil. — C’est probable. monsieur ne croit pas aux poulpes gigantesques ? — Eh ! qui diable y a jamais cru ? s’écria le Canadien. — Sans doute ! mais d’autres y croient sans doute encore. — Nous avons eu tort. sans doute. dis-je.. Conseil. peut-être ! . Nous avons bien cru au narval de monsieur. Ces bêtes-là. Je voudrais contempler face à face l’un de ces poulpes dont j’ai tant entendu parler et qui peuvent entraîner des navires dans le fond des abîmes. mais pour mon compte. des poulpes de grande dimension. achevant son mot sans se soucier de la plaisanterie de son compagnon. que de tels animaux existent. me demanda Conseil.. — Pas des pêcheurs. riposta Conseil.— Non. — Pourquoi pas ? répondit Conseil. ça se nomme des krak. dit Ned Land. car je n’aperçois rien. répondit ironiquement le Canadien. — Je le regrette répliqua Conseil.487 - . — Beaucoup de gens. — Ainsi. Mais l’ami Land s’est trompé. — Craque suffit.

— Où. Des pêcheurs et des savants ! — Mais moi qui vous parle. — Vous avez vu cela ? demanda le Canadien. — Oui. dis-je.— Pardon. C’était un tableau qui représentait le poulpe en question ! — Bon ! fit Ned Land. dit Conseil de l’air le plus sérieux du monde. je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation entraînée sous les flots par les bras d’un céphalopode. Monsieur Conseil qui me fait poser ! — Au fait. Ned. — Oui. éclatant de rire. Ned. dans une église. — De vos propres yeux ? — De mes propres yeux.488 - . — Non. il a raison. J’ai entendu parler de ce tableau . s’il vous plaît ? — A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil. ami Ned. mais le sujet qu’il représente est tiré d’une légende. — Dans le port ? dit Ned Land ironiquement. répondit Conseil. — Dans une église ! s’écria le Canadien. et vous savez ce qu’il faut penser des légendes en matière .

— Non. mes amis. quand il s’agit de monstres. il faut sinon une cause. Sa messe finie. l’imagination ne demande qu’à s’égarer. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un mètre quatre-vingts.d’histoire naturelle ! D’ailleurs. Le rocher était un poulpe. — Enfin. . les naturalistes de l’antiquité citent des monstres dont la gueule ressemblait à un golfe. mais inférieurs cependant aux cétacés. Toutefois. répondis-je. On ne peut nier qu’il existe des poulpes et des calmars de très grande espèce. Aristote a constaté les dimensions d’un calmar de cinq coudées. On raconte aussi que l’évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher immense. — Rien. soit trois mètres dix. — Et c’est tout ? demanda le Canadien. les évêques d’autrefois ! dit Ned Land. qui ressemblait plutôt à une île qu’à un animal. du moins un prétexte. Pontoppidan de Berghem. Un autre évêque. parle également d’un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de cavalerie ! — Ils allaient bien. le rocher se mit en marche et retourna à la mer. rien du moins de ce qui passe la limite de la vraisemblance pour monter jusqu’à la fable ou à la légende. et qui étaient trop gros pour passer par le détroit de Gibraltar. — A la bonne heure ! fit le Canadien.489 - . Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des navires. long d’un mille. qu’y a-t-il de vrai ? demanda Conseil. mais un certain Olaus Magnus parle d’un céphalopode. — Mais dans tous ces récits. à l’imagination des conteurs.

voilà un fait. Après plusieurs tentatives infructueuses. suivant le calcul des naturalistes. Aussi a-t-on proposé de nommer ce poulpe « calmar de Bouguer ». — Le voici. mais son poids était si considérable qu’il se sépara de sa queue sous la traction de la corde. . et. l’équipage de l’aviso l’Alecton aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux.490 - . Un de mes amis. — Quel est ce fait ? demanda Ned Land. Ce qui suffit pour en faire un monstre formidable. le capitaine Paul Bos. s’est passé il y a quelques années. — S’ils n’en pêchent pas. l’équipage parvint à passer un nœud coulant autour du corps du mollusque. et il l’attaqua à coups de harpon et à coups de fusil. long de six pieds seulement. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier l’existence de ces animaux gigantesques. un de ces animaux. à peu près par la latitude où nous sommes en ce moment. il disparut sous les eaux. Le commandant Bouguer s’approcha de l’animal. aurait des tentacules longs de vingt-sept. — Enfin. En 1861. dit Ned Land. privé de cet ornement. sans grand succès. — En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien. mon brave Ned. — Un fait indiscutable. m’a souvent affirmé qu’il avait rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de l’Inde. du Havre. D’ailleurs. les marins en voient du moins. On essaya alors de haler le monstre à bord.Les musées de Trieste et de Montpellier conservent des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. en 1861. Ce nœud glissa jusqu’aux nageoires caudales et s’y arrêta. dans le nord-est de Ténériffe. car balles et harpons traversaient ces chairs molles comme une gelée sans consistance.

Je regardai à mon tour. n’était-elle pas couronnée de huit tentacules. — Eh bien ! n’en déplaise à monsieur. répondit tranquillement Conseil. et je ne pus réprimer un mouvement de répulsion. examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise. Conseil.491 - . n’était-ce pas un véritable bec de perroquet. digne de figurer dans les légendes tératologiques. . un de ses frères. placés à fleur de tête. s’écria-t-il. Ned Land se précipita vers la vitre.— Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien. — Sa tête. répondis-je. » Je regardai Conseil. mais un bec formidable ? — En effet. du moins. — Précisément. — Ses yeux. « L’épouvantable bête ». — Et sa bouche. Devant mes yeux s’agitait un monstre horrible. qui s’agitaient sur l’eau comme une nichée de serpents ? — Précisément. Conseil. n’avaient-ils pas un développement considérable ? — Oui. voici. qui posté à la vitre. si ce n’est pas le calmar de Bouguer. — Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil. reprit Conseil.

Ses huit bras.C’était un calmar de dimensions colossales. « C’est peut-être le même que celui de l’Alecton. quelle vigueur dans leurs mouvements. dit Conseil. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules semisphériques. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d’oiseau à un mollusque ! Son corps. quelle vitalité le créateur leur a départie. et sur lequel ses bras suceurs ou ses mandibules n’avaient aucune prise. implantés sur sa tête. puisqu’ils possèdent trois cœurs ! Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar. formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille kilogrammes. passait successivement du gris livide au brun rougeâtre. sortait en frémissant de cette véritable cisaille. plus formidable que lui. et. prenant un crayon. De quoi s’irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce Nautilus.492 - . Je surmontai l’horreur que m’inspirait cet aspect. et je ne voulus pas laisser perdre l’occasion d’étudier soigneusement cet échantillon des céphalopodes. armée elle-même de plusieurs rangées de dents aiguës. Sa langue. La bouche de ce monstre — un bec de corne fait comme le bec d’un perroquet — s’ouvrait et se refermait verticalement. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la direction du Nautilus. Il regardait de ses énormes yeux fixes à teintes glauques. ayant huit mètres de longueur. avaient un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure des furies. . substance cornée. fusiforme et renflé dans sa partie moyenne. Je commençai à le dessiner. Et cependant. quels monstres que ces poulpes. ou plutôt ses huit pieds. Parfois ces ventouses s’appliquaient sur la vitre du salon en y faisant le vide. changeant avec une extrême rapidité suivant l’irritation de l’animal. Sa couleur inconstante. qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes.

Nous étions servis à souhait. Le capitaine Nemo. nous serions déjà dégagés. — D’ailleurs. Un choc le fit tressaillir dans toute sa membrure. et j’entendis les grincements de leur bec sur la coque de tôle.493 - . J’en comptai sept. D’ailleurs. suivi de son second. — En tout cas. la queue du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser. Je continuai mon travail. c’est peutêtre un de ceux-là ! » En effet. Tout à coup le Nautilus s’arrêta. Ils faisaient cortège au Nautilus. . Les bras et la queue de ces animaux se reforment par rédintégration. répondit le Canadien. si ce n’est pas celui-ci. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux avec une telle précision qu’ils semblaient immobiles. Les branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa. » Le Nautilus flottait sans doute. répondis-je. d’autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. et depuis sept ans. puisque celui-ci est entier et que l’autre a perdu sa queue ! — Ce n’est pas une raison. répondit le Canadien. entra dans le salon.— Non. mais il ne marchait plus. riposta Ned. car nous flottons. « Est-ce que nous avons touché ? demandai-je. et j’aurais pu les décalquer en raccourci sur la vitre. nous marchions sous une allure modérée.

494 - . — En effet.Je ne l’avais pas vu depuis quelque temps. et nous allons les combattre corps à corps. du ton dégagé que prendrait un amateur devant le cristal d’un aquarium. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Le plafond s’illumina. L’hélice est arrêtée. lui dis-je. monsieur. Je croyais n’avoir pas bien entendu. » Je regardai le capitaine. Mais nous les attaquerons à la hache. — Oui. Celui-ci sortit. Je pense que les mandibules cornées de l’un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. « Une curieuse collection de poulpes. . « Corps à corps ? répétai-je. Il me parut sombre. Sans nous parler. il alla au panneau. Ce qui nous empêche de marcher. monsieur le naturaliste. regarda les poulpes et dit quelques mots à son second. — Et qu’allez-vous faire ? — Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine. J’allai vers le capitaine. me répondit-il. sans nous voir peut-être. — Entreprise difficile. Bientôt les panneaux se refermèrent. — En effet.

placé sur les derniers échelons. maître Land. le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule. Là. Le capitaine Nemo poussa un cri et s’élança au-dehors. Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par l’ouverture. Mais les écrous étaient à peine dégagés. me causèrent une profonde . Quelle scène ! Le malheureux. et. évidemment tiré par la ventouse d’un bras de poulpe. Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre la plate-forme. armés de haches d’abordage. nous nous dirigeâmes vers l’escalier central. Ned Land saisit un harpon. et vingt autres s’agitèrent au-dessus. si vous ne refusez pas mon aide. dis-je. Il râlait. cinglant l’air. deux autres bras. Un des marins. prononcés en français. qui glissa sur les échelons en se tordant. se tenaient prêts à l’attaque. était balancé dans l’air au caprice de cette énorme trompe.— Et au harpon. suivant le capitaine Nemo. saisi par le tentacule et collé à ses ventouses. il criait : A moi ! à moi ! Ces mots. il étouffait. — Je l’accepte. Conseil et moi. une dizaine d’hommes. dévissait les boulons du panneau. s’abattirent sur le marin placé devant le capitaine Nemo et l’enlevèrent avec une violence irrésistible. que le panneau se releva avec une violence extrême. Le Nautilus était alors revenu à la surface des flots. D’un coup de hache. dit le Canadien. Nous nous étions précipités à sa suite. monsieur.495 - . nous prîmes deux haches. — Nous vous accompagnerons ».

le calmar avait disparu. Son second luttait avec rage contre d’autres monstres qui rampaient sur les flancs du Nautilus. Je me précipitai à son secours. et avec lui mon infortuné compatriote ! Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait plus. Conseil et moi. L’équipage se battait à coups de hache. nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Ah ! comment mon cœur ne s’est-il pas brisé d’émotion et d’horreur ! Le formidable bec du calmar s’était ouvert sur Ned Land. Mais le capitaine Nemo m’avait devancé. à chaque coup. Le Canadien.stupeur ! J’avais donc un compatriote à bord. Ce malheureux allait être coupé en deux. il lui avait encore abattu un bras. serait arraché à sa puissante succion. brandissant la victime comme une plume. plusieurs. peutêtre ! Cet appel déchirant. Le harpon de Ned Land. Sept bras sur huit avaient été coupés. se tordait dans l’air. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de serpents qui tressautaient sur la plateforme dans des flots de sang et d’encre noire. Nous en fûmes aveuglés. C’était horrible. se plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait.496 - . Quand ce nuage se fut dissipé. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plateforme et les flancs du Nautilus. d’un coup de hache. Un seul. Sa . sécrété par une bourse située dans son abdomen. et. Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur lui. Mais mon audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d’un monstre qu’il n’avait pu éviter. Une violente odeur de musc pénétrait l’atmosphère. je crus que le malheureux. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient comme les têtes de l’hydre. Un instant. l’animal lança une colonne d’un liquide noirâtre. enlacé par le poulpe. Qui pouvait l’arracher à cette puissante étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s’était précipité sur le poulpe. je l’entendrai toute ma vie ! L’infortuné était perdu.

et de grosses larmes coulaient de ses yeux. et miraculeusement sauvé. rouge de sang. Je l’ai lu à Conseil et au Canadien. XIX LE GULF-STREAM Cette terrible scène du 20 avril. brisé par le formidable bras d’un poulpe. Sa douleur fut immense. Depuis. plongea son harpon tout entier jusqu’au triple cœur du poulpe. étouffé. Pour peindre de pareils tableaux. écrasé. « Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien. j’en ai revu le récit.497 - . Le capitaine Nemo. frappés à mort. J’ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Les monstres vaincus. nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les flots. broyé sous ses mandibules de fer. Je l’ai écrite sous l’impression d’une émotion violente. regardait la mer qui avait englouti l’un de ses compagnons. Et quelle mort ! Cet ami.hache disparut entre les deux énormes mandibules. il faudrait la plume du plus illustre de nos poètes. immobile près du fanal. Ils l’ont trouvé exact comme fait. mutilés. mais insuffisant comme effet. l’auteur des Travailleurs de la Mer. ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du cimetière de corail ! . se relevant. Ce combat avait duré un quart d’heure. C’était le second compagnon qu’il perdait depuis notre arrivée à bord. Ned s’inclina sans lui répondre. le Canadien. aucun de nous ne pourra jamais l’oublier.

Mais qu’il devait être triste. oubliant son langage de convention. L’invariable volume de ses eaux est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe. Nous suivions alors le courant du plus grand fleuve de la mer. Sa profondeur moyenne est de trois mille pieds. flottait comme un cadavre au gré des lames. s’était repris à parler la langue de son pays et de sa mère. irrésolu. Il ne pouvait s’arracher du théâtre de sa dernière lutte. . qui a ses rives. et cependant. En de certains endroits. désespéré. il s’en servait à peine. Son hélice avait été dégagée. j’avais donc un compatriote ! Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse association. plus salé que la mer ambiante. ses poissons et sa température propres. de cette mer qui avait dévoré l’un des siens ! Dix jours se passèrent ainsi. C’est un fleuve salé. Ce pauvre Français. sa largeur moyenne de soixante milles. c’était ce cri de désespoir poussé par l’infortuné qui m’avait déchiré le cœur. J’ai nommé le Gulf-Stream. venait. Ce fut le 1er mai seulement que le Nautilus reprit franchement sa route au nord. associé de corps et d’âme au capitaine Nemo. C’est un fleuve. Il naviguait au hasard. fuyant comme lui le contact des hommes. au milieu de cette lutte.Pour moi. en effet.498 - . si j’en jugeais par ce navire dont il était l’âme et qui recevait toutes ses impressions ! Le Nautilus ne gardait plus de direction déterminée. après avoir eu connaissance des Lucayes à l’ouvert du canal de Bahama. son courant marche avec une vitesse de quatre kilomètres à l’heure. qui coule librement au milieu de l’Atlantique. et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux océaniennes. et je ne le vis plus pendant quelque temps. Il allait. évidemment composée d’individus de nationalités diverses ? C’était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans cesse devant mon esprit ! Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre. pour jeter un suprême appel ! Parmi cet équipage du Nautilus.

comme on a cru le remarquer. son point de départ. sur quatorze lieues de large. Chauffé à blanc dans le golfe du Mexique. et il faut souhaiter que cette régularité persiste. commencent à se former. après avoir attiédi les rivages de l’Irlande et de la Norvège. A sa sortie du canal de Bahama. Vers midi. reconnue par le commandant Maury. est situé dans le golfe de Gascogne. je l’invitai a plonger ses mains dans le courant. et dont l’autre. s’avance jusqu’à Terre-Neuve. si l’on veut.La véritable source du Gulf-Stream. Quand mon explication fut terminée. . j’étais sur la plate-forme avec Conseil. chargé de rétablir l’équilibre entre les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales. sa vitesse et sa direction viennent à se modifier. dévie sous la poussée du courant froid du détroit de Davis. aidé par l’alizé du nord-est. le GulfStream marche à raison de huit kilomètres à l’heure. longe l’Afrique équatoriale. ses eaux. si. dont l’un. reprend la route de l’Océan en suivant sur un des grands cercles du globe la ligne loxodromique. et sur trois cent cinquante mètres de profondeur. former la mer libre du pôle. échauffe ses flots aux rayons de la zone torride. les climats européens seront soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences. Alors. se divise en deux bras vers le quarante-troisième degré. va jusqu’au-delà du Spitzberg. C’est sur ce fleuve de l’Océan que le Nautilus naviguait alors. Cette rapidité décroît régulièrement à mesure qu’il s’avance vers le nord. traverse l’Atlantique. Il descend au sud.499 - . Je lui faisais connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. il s’élève au nord sur les côtes américaines. atteint le cap SanRoque sur la côte brésilienne. commence son rôle de pondérateur. et se bifurque en deux branches dont l’une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des Antilles. le Gulf-Stream. Là. car. où sa température tombe à quatre degrés. encore faibles de température et de couleur. revient au Golfe de Gascogne et aux Açores.

Sombres d’ailleurs et très riches en matières salines. fournirait assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi grand que l’Amazone ou le Missouri. Parmi les cartilagineux. si communs dans la Méditerranée. la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq par seconde. à tête grande. totalement utilisée. lui dis-je. à museau court et arrondi. Les argonautes. et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds . de ce que la température des eaux du Gulf-Stream. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux côtes d’Europe de se parer d’une éternelle verdure.500 - . s’il faut en croire Maury. Ce courant entraînait avec lui tout un monde d’êtres vivants. à la hauteur des Carolines. que le Nautilus. la chaleur de ce courant. et fut très étonné de n’éprouver aucune sensation de chaud ni de froid. qui faisaient entendre un léger cri des . et dont le corps paraissait couvert d’écailles.Conseil obéit. Telle est même la netteté de leur ligne de démarcation. des spares-synagres dont l’iris brillait comme un feu. que ses eaux comprimées font saillie sur l’Océan et qu’un dénivellement s’opère entre elles et les eaux froides. à large gueule hérissée de petites dents. trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream. les plus remarquables étaient des raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante. y voyageaient par troupes nombreuses. tandis que son hélice battait encore ceux de l’Océan. « Cela vient. de petits squales d’un mètre. des sciènes longues d’un mètre. je notai des labres-grisons particuliers à ces mers. elles tranchent par leur pur indigo sur les flots verts qui les environnent. en sortant du golfe du Mexique. Et. puis. Parmi les poissons osseux. à dents pointues disposées sur plusieurs rangs. » En ce moment. est peu différente de celle du sang.

qui peuvent rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens à tête triangulaire. pendant la nuit. des batrachoïdes recouverts d’une bande jaune et transversale qui figure un t grec.501 - . de . En effet. brillant d’un éclat doux. les eaux phosphorescentes du Gulf-Stream rivalisaient avec l’éclat électrique de notre fanal. qui. et sa profondeur de deux cent dix mètres. des mugilomores. que Lacépède a consacrés à l’aimable compagne de sa vie. fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement estimés. des coriphènes bleus. des perroquets. vrais arcs-en-ciel de l’Océan. Nous approchions de ces parages où les tempêtes sont fréquentes. La mer était incessamment sillonnée de nombreux steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du Mexique. une évasion pouvait réussir. J’ajouterai que. relevés d’or et d’argent. et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées du cabotage sur les divers points de la côte américaine. Je conviendrai que dans ces conditions. divers échantillons de salmones. le chevalier-américain. des diptérodons à tête argentée et à queue jaune. sveltes de taille. surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment. Toute surveillance semblait bannie du bord. des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches brunes.centronotes-nègres dont j’ai déjà parlé. les rivages habités offraient partout de faciles refuges. Le Nautilus continuait d’errer à l’aventure. Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du Canadien. nous étions encore en travers du cap Hatteras. Le temps était fort mauvais. La largeur du Gulf-Stream est là de soixante-quinze milles. Le 8 mai. C’était donc une occasion favorable. malgré les trente milles qui séparaient le Nautilus des côtes de l’Union. des rhombes bleuâtres dépourvus d’écailles. enfin un beau poisson. à la hauteur de la Caroline du Nord. On pouvait espérer d’être recueilli. décoré de tous les ordres et chamarré de tous les rubans.

puisqu’une évasion est impraticable en ce moment ? — J’en reviens à mon idée. me dit-il ce jour-là. Ned Land en convenait lui-même. Tenez. — Que faire. Sa physionomie s’altérait de jour en jour. De plus. Il faut parler au capitaine. Quand je songe qu’avant quelques jours. Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot. précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream. la fureur me monte au visage. le Nautilus va se trouver à la hauteur de la Nouvelle-Ecosse. quand je songe à cela. que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le Saint-Laurent. son humeur modifiée. Sa vigoureuse nature ne pouvait s’accommoder de cet emprisonnement prolongé. et je ne le suivrai pas au pôle Nord. l’isolement du capitaine Nemo. c’était courir à une perte certaine. c’est mon fleuve à moi le fleuve de Québec. Il fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation. Aussi rongeait-il son frein. Vous n’avez rien dit. et que là. Ned. pris d’une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu guérir. Je ne sentais plus l’enthousiasme des premiers jours. vers TerreNeuve. Près de sept mois s’étaient écoulés sans que nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. Mais je vous le déclare j’ai assez du pôle Sud. tout me faisait apparaître les choses sous un aspect différent. il faut que cela finisse. Je veux en avoir le cœur net. s’ouvre une large baie. quand nous étions dans les mers de votre pays. sa taciturnité. monsieur. maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Son caractère devenait de plus en plus sombre. « Monsieur. surtout depuis le combat des poulpes. mes cheveux se hérissent.502 - . dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants . Je veux parler.cette patrie des trombes et des cyclones. ma ville natale . Votre Nemo s’écarte des terres et remonte vers le nord. je me jetterai plutôt à la mer ! Je ne resterai pas ici ! J’y étouffe ! » Le Canadien était évidemment à bout de patience.

— Eh bien. je crois qu’il aurait fait un poisson distingué ! « Eh bien. monsieur. monsieur ? reprit Ned Land. — Quand je le rencontrerai. Il m’évite même.. — Et cela. Véritablement. si ce brave garçon. dit Ned Land. — Mais je le rencontre rarement. — Quand ? demanda le Canadien en insistant. Ned. moi ? — Non. laissez-moi faire. quoiqu’il les ait déjà fait connaître ? — Oui. Parlez pour moi seul. Ned. — Monsieur Aronnax.. au lieu de poumons avait eu des branchies. . — C’est une raison de plus pour l’aller voir. — Je l’interrogerai. Demain. voyant que je ne répondais pas. vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles sont ses intentions à notre égard ? — Oui. en mon seul nom. si vous voulez.de la mer. Je désire être fixé une dernière fois. voulez-vous que j’aille le trouver.503 - . — Aujourd’hui.

— Mais je suis occupé. il ne m’avait pas entendu. puis je tournai le bouton. Je n’obtins pas de réponse. La porte s’ouvrit. en agissant lui-même. j’ai à vous parler d’une affaire qu’il ne m’est pas permis de retarder. Je rentrai dans ma chambre. je résolus d’en finir immédiatement. Je frappai de nouveau. je le verrai ». capitaine. Courbé sur sa table de travail. j’entendis marcher dans celle du capitaine Nemo. Il releva la tête brusquement. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le rencontrer. J’aime mieux chose faite que chose à faire. monsieur ? répondit-il ironiquement. Je frappai à sa porte.— Soit. Aujourd’hui. répondis-je au Canadien. fronça les sourcils. dis-je froidement. J’entrai. eût certainement tout compromis.504 - . Avezvous fait quelque découverte qui m’ait échappé ? La mer vous at-elle livré de nouveaux secrets ? » . ne puis-je l’avoir pour moi ? » La réception était peu encourageante. Résolu à ne pas sortir sans l’avoir interrogé. — Laquelle. Le capitaine était là. Mais j’étais décidé à tout entendre pour tout répondre. La demande décidée. « Monsieur. monsieur. je travaille. qui. Cette liberté que je vous laisse de vous isoler. et me dit d’un ton assez rude : « Vous ici ! Que me voulez-vous ? — Vous parler. De là. je m’approchai de lui. Je restai seul.

et il ira où les flots le porteront. monsieur Aronnax. et. si votre intention est de nous y garder toujours.. me montrant un manuscrit ouvert sur sa table. répondis-je. — La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant. monsieur. un manuscrit écrit en plusieurs langues. s’il plaît à Dieu. signé de mon nom. mes compagnons. monsieur. ? — Jamais.. au nom de mes compagnons comme au mien. — Oui. et c’est à ce sujet que je voulais vous interroger. et je vous demande aujourd’hui. » Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère serait donc un jour dévoilé ? Mais. il ne périra pas avec moi. Qui sait où les vents pousseront cet appareil. Mais avant que j’eusse répondu. et si vous nous rendez la liberté. Ce manuscrit. Depuis sept mois nous sommes à votre bord. . — Mais moi.Nous étions loin de compte. Le dernier survivant de nous tous à bord du Nautilus jettera cet appareil à la mer. nous sommes prêts à garder ce manuscrit en réserve. « Capitaine. Il contient le résumé de mes études sur la mer. il me dit d’un ton plus grave : « Voici. dit vivement le capitaine en m’interrompant. complété par l’histoire de ma vie. sera renfermé dans un petit appareil insubmersible. je ne vis dans cette communication qu’une entrée en matière.. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. en ce moment. ou l’un des vôtres ne peut-il.. je ne puis qu’approuver la pensée qui vous fait agir.505 - . Mais le moyen que vous employez me paraît primitif. en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous trouver mieux ? Vous.

une diversion puissante. quand notre cœur a pu battre pour vous. un entraînement. Comme vous. au moyen d’un appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. c’est ce sentiment que nous sommes étrangers à tout ce qui vous . vous suivre sans déplaisir dans un rôle que je comprends sur certains points : mais il est encore d’autres aspects de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de mystères auxquels seuls ici. je puis vous admirer. répondit le capitaine Nemo. Et même. C’est l’esclavage même que vous nous imposez. nous avons dû refouler en nous jusqu’au plus petit témoignage de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon.506 - . revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait ni de votre goût ni du mien. obscur. En un mot. je vous répondrai aujourd’hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans le Nautilus ne doit plus le quitter.— Monsieur Aronnax. Eh bien. une passion qui peut me faire tout oublier. je suis homme à vivre ignoré. dans le fragile espoir de léguer un jour à l’avenir le résultat de mes travaux. — Donnez-lui le nom qu’il vous plaira. dit le capitaine Nemo. ému par quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de courage. Mais puisque nous l’avons entamé. nous n’avons aucune part. il peut les croire bons ! — Ce droit. que cela vienne de l’ami ou de l’ennemi. lui dis-je. Pour moi l’étude est un secours. mes compagnons et moi. ce n’est pas seulement de ma personne qu’il s’agit. Je vous le répète. épuisons-le. « Monsieur. qui vous le dénie ? Ai-je jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? » Le capitaine me regardait en se croisant les bras. — Mais partout l’esclave garde le droit de recouvrer sa liberté ! Quels que soient les moyens qui s’offrent à lui.

Des symptômes d’ouragan se manifestaient. Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons. Nous fuirons. notre situation fut très tendue. Le capitaine Nemo se leva. vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre. la haine de l’esclavage. « Nous savons maintenant. même le silence. tente. « Que Ned Land pense.. Que cette première fois où vous venez de traiter ce sujet soit aussi la dernière. Vous êtes-vous demandé ce que l’amour de la liberté. même pour moi mais d’impossible pour Ned Land surtout.507 - . vaut qu’on songe à lui. » Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l’horizon des couches de nimbocumulus. A compter de ce jour. essaye tout ce qu’il voudra. dit Ned. monsieur Aronnax. amis des tempêtes. essayer ? . » Je me retirai. car une seconde fois. quel que soit le temps. que m’importe ? Ce n’est pas moi qui l’ai été chercher ! Ce n’est pas pour mon plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous. à l’exception des satanicles. . La mer grossissait et se gonflait en longues houles. qui fait de notre position quelque chose d’inacceptable. par cela seul qu’il est homme.. L’atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. ce qu’il pouvait penser. tenter. Je n’ai rien de plus à vous répondre. qu’il n’y a rien à attendre de cet homme. D’autres nuages bas fuyaient rapidement. La lutte des éléments était prochaine. Le mélange du storm-glass se décomposait sous l’influence de l’électricité qui saturait l’atmosphère. d’impossible. Les oiseaux disparaissaient. Le baromètre baissait notablement et indiquait dans l’air une extrême tension des vapeurs.touche. Tout homme. Le Nautilus se rapproche de LongIsland. je ne pourrais même pas vous écouter. pouvaient faire naître de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien. » Je m’étais tu.

qu’il déplace des canons de vingt-quatre. inébranlable sous les rafales. Vers cinq heures. Il s’était amarré à mi-corps pour résister aux vagues monstrueuses qui déferlaient. précisément lorsque le Nautilus flottait à la hauteur de Long-Island. Et pourtant le Nautilus. qu’il rompt des grilles de fer. Leur hauteur s’accroissait. une pluie torrentielle tomba. C’est le chiffre des tempêtes. tantôt couché sur le côté. car au lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer. soit près de quarante lieues à l’heure. c’està-dire avec une vitesse de quinze mètres à la seconde. au milieu de la tourmente. d’abord en grand frais. par un inexplicable caprice. roulait et tanguait épouvantablement. justifiait cette parole d’un savant ingénieur : « Il n’y a pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce n’était pas un roc . avait pris place sur la plate-forme. qu’il enfonce des tuiles de toits dans des portes. à quelques milles des passes de New York.508 - . Je ne voyais plus aucune de ces petites lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Je m’y étais hissé et attaché aussi. La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui trempaient dans ses flots. qui n’abattit ni le vent ni la mer. Le capitaine Nemo. dont la crête ne déferle pas. L’ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq mètres à la seconde.La tempête éclata dans la journée du 18 mai. Je puis décrire cette lutte des éléments. tantôt dressé comme un mât. qui fut portée à vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. Le Nautilus. tant elles sont compactes. Le vent soufflait du sud-ouest. partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable qui lui tenait tête. Rien que de longues ondulations fuligineuses. voulut la braver à sa surface. le capitaine Nemo. C’est dans ces conditions qu’il renverse des maisons. Elles s’excitaient entre elles.

Leur volume et leur puissance s’accroissaient avec la profondeur des eaux. pendant un cyclone. A dix heures du soir. moitié de celle du vent. aux Hébrides. à la Réunion. et leur vitesse de propagation. Elles mesuraient jusqu’à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent cinquante a cent soixante-quinze mètres. que ces lames eussent démoli. Leur extrême force de pression — on l’a calculée peut s’élever jusqu’à trois mille kilogrammes par pied carré de la surface qu’elles contrebattent. A la chute du jour. qui bravait impunément leur fureur. je vis passer à l’horizon un grand navire qui luttait péniblement. bruit complexe. des éclats du tonnerre. partant . semblait aspirer en lui l’âme de la tempête. L’atmosphère fut zébrée d’éclairs violents. Ce sont de telles lames qui. comme en 1860. tomba à 710 millimètres. Le vent sautait à tous les points de l’horizon. Je ne pouvais en supporter l’éclat. fait des hurlements des vagues écrasées. ont déplacé un bloc pesant quatre-vingtquatre mille livres. L’intensité de la tempête s’accrut avec la nuit. et le cyclone. dans la tempête du 23 décembre 1864.509 - . Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à la lame. Un bruit terrible emplissait les airs. était de quinze mètres à la seconde. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à Liverpool ou au Havre. faisant sept cents kilomètres à l’heure. Il disparut bientôt dans l’ombre. allèrent se briser le même jour sur les rivages de l’Amérique. c’était un fuseau d’acier. après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo. sans mâture. sans gréement. Cependant j’examinais attentivement ces vagues déchaînées. le ciel était en feu. Je compris alors le rôle de ces lames qui emprisonnent l’air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers où elles portent la vie avec l’oxygène.résistant. au Japon. Le baromètre. des mugissements du vent. Ce sont elles qui. les regardant en face. obéissant et mobile. tandis que le capitaine Nemo.

Les couches supérieures étaient trop violemment agitées. à bout de forces. le Nautilus dressa en l’air son éperon d’acier. Quelques-uns furent foudroyés sous mes yeux ! Le Nautilus descendait toujours. et le Nautilus s’enfonça doucement au-dessous de la surface des flots. J’entendis les réservoirs se remplir peu à peu. en sens inverse des tempêtes tournantes de l’hémisphère austral. . cherchait à se faire foudroyer. l’ouest et le sud. Brisé. je me coulai à plat ventre vers le panneau.de l’est. Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes ! C’est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de température des couches d’air superposées a ses courants. Il fallut aller chercher le repos jusqu’à cinquante mètres dans les entrailles de la mer. Par les vitres ouvertes du salon. voulant une mort digne de lui. Je l’ouvris et je redescendis au salon.510 - . Je pensais qu’il retrouverait le calme à une profondeur de quinze mètres. Dans un effroyable mouvement de tangage. Il était impossible de se tenir debout à l’intérieur du Nautilus. On eût dit que le capitaine Nemo. je vis de grands poissons effarés qui passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. A la pluie avait succédé une averse de feu. Non. Le capitaine Nemo rentra vers minuit. L’orage atteignait alors son maximum d’intensité. et j’en vis jaillir de longues étincelles. comme la tige d’un paratonnerre. y revenait en passant par le nord. Les gouttelettes d’eau se changeaient en aigrettes fulminantes.

Mais là.511 - . tantôt au-dessous. nous avions été rejetés dans l’est. Parmi eux. d’Inmann. sur ces points dangereux signalés dans les statistiques. désespéré. dans le nord-est. les autres jeunes et réfléchissant l’éclat de notre fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Le pauvre Ned. de . malgré les avertissements de leurs sifflets et de leurs cloches d’alarme ! Aussi. l’estuaire du Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail. Tout espoir de s’évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent s’évanouissait. il erra tantôt à la surface des flots. J’ai dit que le Nautilus s’était écarté dans l’est. plus exactement. le détroit de Belle-Ile. malgré leurs feux de position. quel milieu paisible ! Qui eût dit qu’un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet Océan ? XX PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE A la suite de cette tempête. les uns vieux et empâtés déjà . qui entretient une extrême humidité dans l’atmosphère. l’île Saint-Paul. s’isola comme le capitaine Nemo. que de bâtiments perdus corps et biens. quel silence. avec leurs équipages. le fond de ces mers offrait-il l’aspect d’un champ de bataille. Conseil et moi. leur monde d’émigrants. au milieu de ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à la fonte des glaces. le cap Race. quelle tranquillité. J’aurais dû dire. nous ne nous quittions plus. Que de navires perdus dans ces parages. où gisaient encore tous ces vaincus de l’Océan . lorsqu’ils allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les bâtiments. Pendant quelques jours.

le Solway. nous étions sur l’extrémité méridionale du banc de Terre-Neuve. par ce contre-courant d’eau froide qui longe la côte américaine. l’Artic. armé de piquants à la tête et d’aiguillons aux nageoires. Il perd de sa vitesse et de sa température. vigoureux. Mais vers le sud se creuse subitement une dépression profonde. le City-of-Glasgow. tous échoués. des blennies. Là s’est formé un vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y périssent par milliards. La profondeur de la mer n’est pas considérable au banc de Terre-Neuve. des macroures à longue queue. sorte de murène émeraude. disparus pour des causes ignorées. mais il devient une mer. sombres débris au milieu desquels naviguait le Nautilus. Parmi les poissons que le Nautilus effaroucha à son passage. I’Isis. le Humboldt. des gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres. qui donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale. I’Hungarian. audacieux. d’un goût excellent. à dos noirâtre. Là s’élargit le Gulf-Stream. Quelques centaines de brasses au plus. brillant d’un éclat argenté.512 - . à ventre orange. le Lyonnais. Là aussi s’amoncellent les blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. comme s’il eût passé une revue des morts ! Le 15 mai. soit du pôle boréal. un unernack de grande taille.Montréal. poissons rapides. Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi. un trou de trois mille mètres. Ce banc est un produit des alluvions marines. dont la tête a quelque ressemblance avec celle du chien. véritable scorpion de deux à trois . C’est un épanouissement de ses eaux. des karraks à gros yeux. je citerai le cycloptère d’un mètre. bien musclé. le Paramatta. un amas considérable de ces détritus organiques. l’United-States. le Président. aventurés loin des mers hyperboréennes. coulés par abordage. l’Anglo-Saxon. le Canadian. ovovivipares comme les serpents. amenés soit de l’Équateur par le courant du Gulf-Stream. le Pacific.

principalement à l’espèce morue. répondit Conseil. rouge aux nageoires. On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes.mètres. Quelle nuée. quelle fourmilière ! — Eh ! mon ami. Lorsque le Nautilus s’ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées. Mais dans l’eau. des ables-oxyrhinques. les rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d’œufs dans une seule femelle ? — Faisons bien les choses. sur cet inépuisable banc de Terre-Neuve. au corps tuberculeux. où on les montre ouvertes et étalées. c’était le cotte des mers septentrionales. des gades et des saumons. ennemi acharné des blennies. il y en aurait bien davantage. sans leurs ennemis. et parfaitement conformés pour la marche. grâce à la conformation de ses opercules.513 - . préserve ses organes respiratoires du contact desséchant de l’atmosphère et peut vivre quelque temps hors de l’eau. Conseil ne put retenir cette observation : « Ça ! des morues ! dit-il . Je cite maintenant — pour mémoire — des bosquiens. petits poissons qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales. Les pêcheurs du Nautilus eurent quelque peine à s’emparer de cet animal. Cinq cent mille. . des rascasses. et j’arrive aux gades. brun de couleur. que je surpris dans ses eaux de prédilection. répondit Conseil. mais je croyais que les morues étaient plates comme des limandes ou des soles ? — Naïf ! m’écriai-je. ce sont des poissons fusiformes comme les mulets. qui. Les morues ne sont plates que chez l’épicier. spéciaux à l’Atlantique septentrional. — Je veux croire monsieur. car Terre-Neuve n’est qu’une montagne sousmarine.

. les Norvégiens. les Danois. Chaque ligne entraînée par un bout au moyen d’un petit grappin. même résultat. les mers en seraient bientôt dépeuplées. sont employés à la pêche de la morue.514 - . je vis parfaitement ces longues lignes. c’est par milliers que les Français. Mais tu auras plus vite fait de me croire. répondit Conseil. pêchent les morues. — Bien. je m’en rapporte à monsieur. Sur les côtes de la Norvège. — Compte-les. était retenue a la surface par un orin fixé sur une bouée de liège. les Américains. — Quoi donc ? — Les onze millions d’œufs. — Laquelle ? — C’est que si tous les œufs éclosaient. et sans l’étonnante fécondité de ces poissons. l’Amérique et la Norvège. Conseil. — Onze millions. Mais je ferai une remarque. les Anglais. armées de deux cents hameçons. Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne. D’ailleurs. On les consomme en quantités prodigieuses. » Pendant que nous effleurions les fonds du banc de TerreNeuve. il suffirait de quatre morues pour alimenter l’Angleterre. Ainsi en Angleterre et en Amérique seulement. Le Nautilus dut manœuvrer adroitement au milieu de ce réseau sous-marin. Je ne les compterai pas.— Onze millions. cinq mille navires montés par soixante-quinze mille marins. Voila ce que je n’admettrai jamais. que chaque bateau tend par douzaines. ce qui fait vingt-cinq millions. mon ami. à moins de les compter moi-même.

Le Nautilus. ils avaient ramené la partie avariée. Mais. Il s’éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. mais. Cette tentative échoua encore. mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille cinq cents tonnes. immergé par trois mille huit cent trente-six mètres de profondeur. les ingénieurs construisirent un nouveau câble. Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 . et à onze heures du soir.D’ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. On s’aperçut. je lui appris diverses particularités de la pose de ce câble. puis le câble fut immergé de nouveau. Mais je désabusai le digne garçon et pour le consoler de son déboire. le 25 mai. En 1863. que les communications avec l’Europe venaient de s’interrompre. par deux mille huit cents mètres de profondeur. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble avant de le repêcher. Ce fut le 17 mai. à deux heures après-midi. où aboutit l’extrémité du câble transatlantique. au lieu de continuer à marcher au nord prit direction vers l’est. quelques . On refit un joint et une épissure . que j’aperçus le câble gisant sur le sol. qui fut embarqué sur le Great-Eastern. le Nautilus. et dont des sondages multipliés ont donné le relief avec une extrême exactitude. le prit d’abord pour un gigantesque serpent de mer et s’apprêtait à le classer suivant sa méthode ordinaire.515 - . se trouvait précisément en cet endroit où se produisit la rupture qui ruina l’entreprise. à cinq cents milles environ de Heart’s Content. il cessa de fonctionner. après avoir transmis quatre cents télégrammes environ. C’était à six cent trente-huit milles de la côte d’Irlande. comme s’il voulait suivre ce plateau télégraphique sur lequel repose le câble. Or. C’était à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart’s Content. que je n’avais pas prévenu. Conseil.

la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel. les électriciens observèrent que des clous y avaient été récemment enfoncés dans le but d’en détériorer l’âme. Le faisceau de fils conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha. Les Américains ne se découragèrent pas. était encroûté dans un empâtement pierreux qui le protégeait contre les mollusques perforants. Le long serpent. la criminelle tentative ne se reproduisit plus. tel qu’il était en sortant des ateliers de fabrication.516 - . il serait jeté à la mer sans autre jugement. le Great-Eastern n’était plus qu’à huit cents kilomètres de Terre-Neuve. Plusieurs fois. » Je ne m’attendais pas à trouver le câble électrique dans son état primitif. se réunirent. et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. il se rompit et ne put être ressaisi dans les profondeurs de l’Océan. Depuis lors. Il reposait tranquillement. Le capitaine Anderson. ses officiers. le promoteur de l’entreprise. était protégé par un matelas de matières textiles contenu dans une armature métallique. en déroulant le câble. Elle fut immédiatement couverte. Le Great-Eastern reprit la mer le 13 juillet 1866. Cependant un incident arriva. recouvert de débris de coquille. provoqua une nouvelle souscription. ses ingénieurs. Le 27. délibérèrent. à l’abri des mouvements de la mer. qui y risquait toute sa fortune. et par sa première dépêche. il relevait au milieu des brumes le port de Heart’s Content. L’opération marcha bien. et sous une . Un autre câble fut établi dans de meilleures conditions. hérissé de foraminifères.jours plus tard. L’entreprise était heureusement terminée. lorsqu’on lui télégraphia d’Irlande la nouvelle de l’armistice conclu entre la Prusse et l’Autriche après Sadowa. Le 23 juillet. et firent afficher que si le coupable était surpris à bord. L’audacieux Cyrus Field.

et là. qui éclaire les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool. situé par quatre mille quatre cent trente et un mètres. En contournant l’île d’Émeraude. Cette vallée est fermée à l’est par une muraille à pic de deux mille mètres.517 - . le câble n’est jamais immergé à des profondeurs telles qu’il puisse se rompre. D’ailleurs. La durée de ce câble sera infinie sans doute. Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt kilomètres. Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles Britanniques ? Non.pression favorable à la transmission de l’étincelle électrique qui passe de l’Amérique à l’Europe en trente-deux centièmes de seconde. et le Nautilus n’était plus qu’à cent cinquante kilomètres de l’Irlande. allait-il donc me montrer les côtes de France ? . Le Nautilus oserait-il s’engager dans la Manche ? Ned Land qui avait reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m’interroger. sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son sommet émergeât de la surface des flots. sur ce plateau si heureusement choisi. Après avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d’Amérique. j’aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet. nous nous rapprochâmes de l’endroit où avait eu lieu l’accident de 1863. car on a observé que l’enveloppe de gutta-percha s’améliore par son séjour dans l’eau de mer. Puis. Le Nautilus le suivit jusqu’à son fond le plus bas. Nous y arrivions le 28 mai. il redescendit au sud et revint vers les mers européennes. Une importante question se posait alors à mon esprit. il reposait encore sans aucun effort de traction. A ma grande surprise.

Cependant le Nautilus s’abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il passait en vue du Land’s End, entre la pointe extrême de l’Angleterre et les Sorlingues, qu’il laissa sur tribord. S’il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à l’est. Il ne le fit pas. Pendant toute la journée du 31 mai, le Nautilus décrivit sur la mer une série de cercles qui m’intriguèrent vivement. Il semblait chercher un endroit qu’il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m’adressa pas la parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l’attrister ainsi ? Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque ressouvenir de son pays abandonné ? Qu’éprouvait-il alors ? des remords ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j’eus comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du capitaine. Le lendemain, 31 juin, le Nautilus conserva les mêmes allures. Il était évident qu’il cherchait à reconnaître un point précis de l’Océan. Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu’il avait fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans l’est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l’horizon. Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa nationalité. Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le calme absolu des flots facilitait son opération. Le Nautilus immobile ne ressentait ni roulis ni tangage. J’étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut terminé, le capitaine prononça ces seuls mots. « C’est ici ! »
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Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire. Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j’entendis les sifflements de l’eau dans les réservoirs. Le Nautilus commença de s’enfoncer, suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui communiquait plus aucun mouvement. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait à une profondeur de huit cent trente-trois mètres et reposait sur le sol. Le plafond lumineux du salon s’éteignit alors, les panneaux s’ouvrirent, et à travers les vitres, j’aperçus la mer vivement illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d’un demi-mille. Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l’immensité des eaux tranquilles. Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes épaissies d’un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par l’avant. Ce sinistre datait certainement d’une époque reculée. Cette épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait déjà bien des années passées sur ce fond de l’Océan. Quel était ce navire ? Pourquoi le Nautilus venait-il visiter sa tombe ? N’était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment sous les eaux ? Je ne savais que penser, quand, près de moi, j’entendis le capitaine Nemo dire d’une voix lente :
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« Autrefois ce navire se nommait le Marseillais. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le Preston. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l’escadre de l’amiral d’Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest l’escadre de Villaret-Joyeuse ? chargé d’escorter un convoi de blé qui venait d’Amérique sous le commandement de l’amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c’est aujourd’hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24’de latitude et 17°28’de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses trois mâts, l’eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de combat, aima mieux s’engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République ! — Le Vengeur ! m’écriai-je. — Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom ! » murmura le capitaine Nemo en se croisant les bras.

XXI UNE HÉCATOMBE
Cette façon de dire, l’imprévu de cette scène, cet historique du navire patriote froidement raconté d’abord, puis l’émotion avec laquelle l’étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de Vengeur, dont la signification ne pouvait m’échapper, tout se réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer, considérait d’un œil ardent la
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glorieuse épave. Peut-être ne devais-je jamais savoir qui il était, d’où il venait, où il allait, mais je voyais de plus en plus l’homme se dégager du savant. Ce n’était pas une misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du Nautilus le capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime que le temps ne pouvait affaiblir. Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L’avenir devait bientôt me l’apprendre. Cependant, le Nautilus remontait lentement vers la surface de la mer, et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du Vengeur. Bientôt un léger roulis m’indiqua que nous flottions à l’air libre. En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le capitaine. Le capitaine ne bougea pas. « Capitaine ? » dis-je. Il ne répondit pas. Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m’y avaient précédé. « D’où vient cette détonation ? demandai-je. — Un coup de canon », répondit Ned Land. Je regardai dans la direction du navire que j’avais aperçu. Il s’était rapproché du Nautilus et l’on voyait qu’il forçait de vapeur. Six milles le séparaient de nous. « Quel est ce bâtiment, Ned ?

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— A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien, je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et couler, s’il le faut, ce damné Nautilus ! — Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au Nautilus ? Ira-t-il l’attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des mers ? — Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité de ce bâtiment ? » Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute la puissance de son regard. « Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation il appartient. Son pavillon n’est pas hisse. Mais je puis affirmer que c’est un navire de guerre, car une longue flamme se déroule à l’extrémité de son grand mât. » Pendant un quart d’heure, nous continuâmes d’observer le bâtiment qui se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant. qu’il eût reconnu le Nautilus à cette distance, encore moins qu’il sût ce qu’était cet engin sous-marin. Bientôt le Canadien m’annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire s’échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui flottait comme un mince ruban. Il s’avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher, une chance de salut s’offrait à nous.

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« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. » Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de regarder le navire qui grandissait à vue d’œil. Qu’il fût anglais, français, américain ou russe, il était certain qu’il nous accueillerait, si nous pouvions gagner son bord. « Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin de le remorquer vers ce navire, s’il lui convient de suivre l’ami Ned. » J’allais répondre, lorsqu’une vapeur blanche jaillit à l’avant du vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux troublées par la chute d’un corps pesant, éclaboussèrent l’arrière du Nautilus. Peu après, une détonation frappait mon oreille. « Comment ? ils tirent sur nous ! m’écriai-je. — Braves gens ! murmura le Canadien. — Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une épave ! — N’en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l’eau qu’un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu’à lui. – N’en déplaise à monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal. — Mais ils doivent bien voir, m’écriai-je qu’ils ont affaire à des hommes.

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— C’est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant. Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à quoi s’en tenir maintenant sur l’existence du prétendu monstre. Sans doute, dans son abordage avec l’AbrahamLincoln, lorsque le Canadien le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu’un cétacé surnaturel ? Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction ! Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo employait le Nautilus à une œuvre de vengeance ! Pendant cette nuit, lorsqu’il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l’Océan Indien, ne s’était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré maintenant dans le cimetière de corail, n’avait-il pas été victime du choc provoqué par le Nautilus ? Oui, je le répète. Il en devait être ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se dévoilait. Et si son identité n’était pas reconnue, du moins, les nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable ! Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des amis sur ce navire qui s’approchait, nous n’y pouvions trouver que des ennemis sans pitié. Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns, rencontrant la surface liquide, s’en allaient par ricochet se perdre à des distances considérables. Mais aucun n’atteignit le Nautilus. Le navire cuirassé n’était plus alors qu’à trois milles. Malgré sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur
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la plate-forme. Et cependant, l’un de ces boulets coniques, frappant normalement la coque du Nautilus, lui eût été fatal. Le Canadien me dit alors : « Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas. Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous sommes d’honnêtes gens ! » Ned Land prit son mouchoir pour l’agiter dans l’air. Mais il l’avait à peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force prodigieuse, il tombait sur le pont. « Misérable, s’écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur l’éperon du Nautilus avant qu’il ne se précipite contre ce navire ! » Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son cœur, qui avait dû cesser de battre un instant. Ses pupilles s’étaient contractées effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien. Puis, l’abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont les boulets pleuvaient autour de lui : « Ah ! tu sais qui je suis, navire d’une nation maudite ! s’écria-t-il de sa voix puissante. Moi, je n’ai pas eu besoin de tes couleurs pour te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! » Et le capitaine Nemo déploya à l’avant de la plate-forme un pavillon noir. semblable à celui qu’il avait déjà planté au pôle sud.

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A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du Nautilus, sans l’entamer, et passant par ricochet près du capitaine. alla se perdre en mer. Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s’adressant à moi : « Descendez, me dit-il d’un ton bref, descendez, vous et vos compagnons. — Monsieur, m’ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire, — Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela ! — Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne deviez pas voir. L’attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez. — Ce navire, quel est-il ? — Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du moins, restera un secret pour vous. Descendez. » Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu’obéir. Une quinzaine de marins du Nautilus entouraient le capitaine et regardaient avec un implacable sentiment de haine ce navire qui s’avançait vers eux. On sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes. Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la coque du Nautilus, et j’entendis le capitaine s’écrier : « Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu n’échapperas pas à l’éperon du Nautilus. Mais ce n’est pas à

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cette place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les ruines du Vengeur ! » Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur la plate-forme. L’hélice fut mise en mouvement, le Nautilus, s’éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta de maintenir sa distance. Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l’impatience et l’inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l’escalier central. Le panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine s’y promenait encore d’un pas agité. Il regardait le navire qui lui restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui comme une bête fauve, et l’attirant vers l’est, il se laissait poursuivre. Cependant, il n’attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore ? Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j’avais a peine interpellé le capitaine Nemo, que celui-ci m’imposait silence : « Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l’opprimé, et voilà l’oppresseur ! C’est par lui que tout ce que J’ai aime, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j’ai vu tout périr ! Tout ce que je hais est là ! Taisezvous ! » Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil. « Nous fuirons ! m’écriai-je. — Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?

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J’entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une rapide régularité. Un profond silence régnait à bord. à l’avant. En tout cas. Mais quel qu’il soit. le .528 - . Il se tenait à la surface des eaux. car la lune. soit pour nous faire voir. qui devait être pleine trois jours plus tard. Il était debout. étant trop émus. peu de temps après. si nous ne pouvions prévenir le coup qui le menaçait. du moins nous ferions tout ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Il ne quittait pas le vaisseau des yeux. — C’est mon avis. tantôt sur un autre. il sera coulé avant la nuit. Mes compagnons et moi. et un léger roulis le portait tantôt sur un bord. A trois heures du matin. d’une extraordinaire intensité. Ned Land aurait voulu se précipiter à la mer. Nous guettions l’occasion d’agir. Une partie de la nuit se passa sans incident. Plusieurs fois. le Nautilusdevait attaquer le deux-ponts à la surface des flots. qu’une légère brise déployait audessus de sa tête. je crus que le Nautilus se disposait pour l’attaque. Je le forçai d’attendre. répondit froidement Ned Land. près de son pavillon. Son regard. nous avions résolu de fuir au moment où le vaisseau serait assez rapproché. semblait l’attirer. inquiet. il reprenait son allure de fuite. Le capitaine Nemo ne l’avait pas quittée. et. mais facile de s’enfuir. Nous parlions peu. soit pour nous faire entendre. mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de représailles dont on ne peut pas mesurer l’équité. et alors il serait non seulement possible. je montai sur la plateforme. Attendons la nuit. Mais il se contentait de laisser se rapprocher son adversaire. » La nuit arriva. Une fois à bord de ce navire. Suivant moi. La boussole indiquait que le Nautilus n’avait pas modifié sa direction.— Je l’ignore. resplendissait.

Le capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. sans que le capitaine Nemo eût paru m’apercevoir. lorsque le second monta sur la plate-forme. Et quand je pensais à ce calme profond des éléments. Certaines dispositions furent prises qu’on aurait pu appeler le « branle-bas de combat » du Nautilus. s’échappant de ses cheminées. Le moment ne pouvait être éloigné où. sa canonnade recommença. les cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à l’affleurer seulement. vert et rouge.529 - . Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. et son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient poussés à outrance. De même. lueurs du jour. Plusieurs marins l’accompagnaient. et la mer offrait a l’astre des nuits le plus beau miroir qui eût jamais reflété son image. Des gerbes d’étincelles. Il s’était rapproché. je sentais frissonner tout mon être. comparé à toutes ces colères qui couvaient dans les flancs de l’imperceptible Nautilus. et avec les première. étoilaient l’atmosphère. le ciel et l’Océan rivalisaient de tranquillité. Je me disposais à descendre afin de les prévenir. Au milieu de cette paisible nature. mes compagnons et moi. Le vaisseau nous restait à un mille et demi. Elles étaient très simples. La . l’entraîner plus sûrement que s’il lui eût donné la remorque ! La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l’est. nous quitterions pour jamais cet homme que je n’osais juger. des scories de charbons enflammés. fut abaissée. La filière qui formait balustrade autour de la plateforme. Je demeurai ainsi jusqu’à six heures du matin. le Nautilus attaquant son adversaire. marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la présence du Nautilus Je vis ses feux de position.fasciner.

Une poignée de main. le moment est venu. Sous certaines ondulations des lames. le Nautilus s’immergea à quelques mètres au-dessous de la surface des flots. Quelques lueurs matinales s’infiltraient dans la couche liquide. mais au-dessous de sa ligne de flottaison. Je revins au salon. En effet.530 - . Je compris qu’il se laissait approcher. Ce terrible jour du 2 juin se levait. dis-je. A cinq heures. Nous passâmes dans la bibliothèque.surface du long cigare de tôle n’offrait plus une seule saillie qui pût gêner sa manœuvre. Je compris sa manœuvre. et que Dieu nous garde ! » Ned Land était résolu. Les boulets labouraient l’eau ambiante et s’y vissaient avec un sifflement singulier. j’entendis le panneau supérieur se fermer brusquement. Un sifflement bien connu m’apprenait que l’eau pénétrait dans les réservoirs du bord. . moi nerveux. « Mes amis. Le Nautilus ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse. le loch m’apprit que la vitesse du Nautilus se modérait. Le Canadien s’élança sur les marches. là ou la carapace métallique ne protège plus le bordé. me contenant à peine. les vitres s’animaient des rougeurs du soleil levant. Conseil calme. D’ailleurs les détonations se faisaient plus violemment entendre. mais je l’arrêtai. Il était trop tard pour agir. Au moment où je poussais la porte qui s’ouvrait sur la cage de l’escalier central. Le Nautilus émergeait toujours. en peu d’instants.

nous eûmes à peine le temps de réfléchir. L’eau montait. il regardait par le panneau de bâbord. Une stupeur profonde s’était emparée de mon esprit. sombre. J’entendis des éraillements. je poussai un cri. emporté par sa puissance de propulsion. Fou. . des raclements. où l’eau s’enfonçait avec un bruit de tonnerre. mais relativement léger. implacable. J’attendais.531 - . D’ailleurs. le Nautilus descendait dans l’abîme avec elle. Je me trouvais dans cet état pénible qui précède l’attente d’une détonation épouvantable. passait au travers de la masse du vaisseau comme l’aiguille du voilier à travers la toile ! Je ne pus y tenir. C’était une fourmilière humaine surprise par l’envahissement d’une mer ! . Toute sa coque frémissait. je ne vivais que par le sens de l’ouïe ! Cependant. Réfugiés dans ma chambre. Muet. Je sentis la force pénétrante de l’éperon d’acier. Les malheureux s’élançaient dans les haubans. et pour ne rien perdre de son agonie. éperdu. Soudain. Mais le Nautilus. Une masse énorme sombrait sous les eaux. se tordaient sous lés eaux. témoins obligés du sinistre drame qui se préparait. C’était son élan qu’il prenait ainsi.Nous étions emprisonnés de nouveau. je vis cette coque entr’ouverte. j’écoutais. Un choc eut lieu. puis la double ligne des canons et les bastingages. A dix mètres de moi. s’accrochaient aux mâts. Le capitaine Nemo était là. la vitesse du Nautilus s’accrut sensiblement. je m’élançai hors de ma chambre et me précipitai dans le salon. nous nous regardions sans prononcer une parole. Le mouvement de la pensée s’arrêtait en moi. Le pont était couvert d’ombres noires qui s’agitaient.

et avec elle cet équipage de cadavres entraînés par un formidable remous. l’œil démesurément ouvert. ce n’étaient que ténèbres et silence. la masse sombre disparut. à cent pieds sous les eaux. et. XXII LES DERNIÈRES PAROLES DU CAPITAINE NEMO Les panneaux s’étaient refermés sur cette vision effrayante. moi aussi ! Une irrésistible attraction me collait à la vitre ! L’énorme vaisseau s’enfonçait lentement. Je le suivis des yeux. Puis.. Ses hunes. l’ouvrit et entra. il fondit en sanglots. s’agenouillant. Il quittait ce lieu de désolation. la respiration incomplète. je regardais. Sur le panneau du fond. une explosion se produisit. au-dessous des portraits de ses héros. Le capitaine Nemo les regarda pendant quelques instants. Tout à coup.532 - . Je me retournai vers le capitaine Nemo. Quand tout fut fini. Le Nautilus le suivant. chargées de victimes. leur tendit les bras. L’air comprimé fit voler les ponts du bâtiment comme si le feu eût pris aux soutes. avec une rapidité prodigieuse.. La poussée des eaux fut telle que le Nautilus dévia. Ce terrible justicier. sans voix. épiait tous ses mouvements. le capitaine Nemo. se dirigeant vers la porte de sa chambre. véritable archange de la haine. mais la lumière n’avait pas été rendue au salon. apparurent. pliant sous des grappes d’hommes. Où allait-il ? Au nord ou au sud ? Où fuyait cet homme après cette horrible représaille ? . raidi par l’angoisse. enfin le sommet de son grand mât. les cheveux hérissés. regardait toujours. ensuite des barres. je vis le portrait d’une femme jeune encore et de deux petits enfants.Paralysé. A l’intérieur du Nautilus. sans souffle. Alors le malheureux navire s’enfonça plus rapidement.

des anguilles s’agitant comme les serpenteaux d’un feu d’artifice. des nuées d’hippocampes. enfin des troupes de marsouins qui luttaient de rapidité avec le Nautilus. et que notre direction nous portait vers les mers boréales avec une incomparable vitesse. des squales-marteaux. je vis que nous passions à l’ouvert de la Manche. nous avions franchi deux cents lieues de l’Atlantique. Il était désert. J’étais assailli de cauchemars. des roussettes qui fréquentent ces eaux. la clarté électrique réapparut.533 - . A onze heures. Le Nautilus fuyait dans le nord avec une rapidité de vingt-cinq milles à l’heure. il n’était plus question alors. Je consultai les divers instruments. Il m’avait fait. L’horrible scène de destruction se répétait dans mon esprit. d’étudier. L’ombre se fit. il n’avait pas le droit de punir ainsi. A peine pouvais-je saisir à leur rapide passage des squales au long nez. et la mer fut envahie par les ténèbres jusqu’au lever de la lune.J’étais rentré dans ma chambre où Ned et Conseil se tenaient silencieusement. Le soir. tantôt à la surface de la mer. du moins le témoin de ses vengeances ! C’était déjà trop. Quoi qu’il eût souffert de la part des hommes. semblables aux cavaliers du jeu d’échecs. Je regagnai ma chambre. . Je passai dans le salon. de classer. Je ne pus dormir. Relèvement fait sur la carte. tantôt à trente pieds au-dessous. J’éprouvais une insurmontable horreur pour le capitaine Nemo. sinon le complice. des armées de crabes qui fuyaient obliquement en croisant leurs pinces sur leur carapace. de grands aigles de mer. Mais d’observer.

jetée en travers de cette cataracte qui défend les abords du pôle » ! J’estime — mais je me trompe peut-être. . il n’était plus question. qui pourra dire jusqu’où nous entraîna le Nautilusdans ce bassin de l’Atlantique nord ? Toujours avec une vitesse inappréciable ! Toujours au milieu des brumes hyperboréennes ! Toucha-t-il aux pointes du Spitzberg.534 - . pas davantage.Depuis ce jour. ne suivaient plus leur cours régulier. Je ne savais où nous étions. Il semblait que la nuit et le jour. il ne se tuât. Il le surveillait donc avec un dévouement de tous les instants. comme dans les contrées polaires. et je ne sais ce qu’elle aurait duré. Du capitaine Nemo. le golfe de l’Obi. la mer de Kara. Quand ii remontait à leur surface afin de renouveler son air. sans la catastrophe qui termina ce voyage. ne paraissait plus. A chaque instant. dans un accès de délire et sous l’empire d’une nostalgie effrayante. de proportion beaucoup plus vaste que celle d’aucun habitant de la terre. Pas un homme de l’équipage ne fut visible un seul instant. « cette figure humaine voilée. De son second. j’estime que cette course aventureuse du Nautilus se prolongea pendant quinze ou vingt jours. je m’attendais à voir. On comprend que. les panneaux s’ouvraient ou se refermaient automatiquement. et craignait que. et ces rivages inconnus de la côte asiatique ? Je ne saurais le dire. la mer Blanche. Plus de point reporté sur le planisphère. le Nautilus flottait sous les eaux. L’heure avait été suspendue aux horloges du bord. Le temps qui s’écoulait je ne pouvais plus l’évaluer. dans ces conditions. à bout de forces et de patience. la situation n’était plus tenable. comme le fabuleux Gordon Pym. Conseil ne pouvait en tirer un seul mot. l’archipel de Liarrov. Je me sentais entraîné dans ce domaine de l’étrange où se mouvait à l’aise l’imagination surmenée d’Edgard Poë. aux accores de la Nouvelle-Zemble ? Parcourut-il ces mers ignorées. Presque incessamment. Je dirai aussi que le Canadien.

monsieur ? — Oui. Oui. le vent violent. Toute surveillance semble avoir disparu du Nautilus. — Quelles sont ces terres ? — Je l’ignore. « Quand fuyons-nous ? demandai-je. Quand je m’éveillai. assoupissement pénible et maladif. je ne saurais le dire — je m’étais assoupi vers les premières heures du jour. je vis Ned Land se pencher sur moi. mais vingt milles à faire dans cette légère embarcation du Nautilus ne m’effraient pas. — Je vous suivrai. Vous serez prêt. dût la mer nous engloutir ! — La mer est mauvaise.535 - . On dirait que la stupeur règne à bord. à vingt milles dans l’est. nous fuirons cette nuit. mais quelles qu’elles soient. et je l’entendis me dire à voix basse : « Nous allons fuir ! » Je me redressai. . Où sommes-nous ? — En vue de terres que je viens de relever ce matin au milieu des brumes. — La nuit prochaine.Un matin — à quelle date. nous nous y réfugierons. J’ai pu y transporter quelques vivres et quelques bouteilles d’eau à l’insu de l’équipage. — Oui ! Ned.

ami Ned. Nous profiterons de l’obscurité. la lune ne sera pas encore levée. A six heures et demi. ne voulant pas m’affaiblir. nous vous y attendrons. A dix heures. je dînai. il fallait fuir. je me défends. craignant et désirant tout à la fois de rencontrer le capitaine Nemo. Venez au canot. Je gagnai la plate-forme. Le ciel était menaçant. Ned Land entra dans ma chambre. » J’étais décidé à tout.— D’ailleurs. voulant et ne voulant plus le voir. Je revins au salon. sur laquelle je pouvais à peine me maintenir contre le choc des lames. si je suis surpris. Nous ne devions perdre ni un jour ni une heure. sans m’avoir donné le temps de lui répondre. A six heures. ajouta le Canadien. je me fais tuer. la dernière que je dusse passer à bord du Nautilus ! Je restais seul. Le Canadien me quitta. — Nous mourrons ensemble. Ned Land et Conseil évitaient de me parler par crainte de se trahir. Je me forçai à manger.536 - . Il me dit : « Nous ne nous reverrons pas avant notre départ. Que lui aurais-je dit ? Pouvais-je lui cacher l’involontaire horreur qu’il m’inspirait ! Non ! Mieux valait ne pas me trouver face à face avec lui ! Mieux valait l’oublier ! Et pourtant ! Combien fut longue cette journée. mais je n’avais pas faim. mais puisque la terre était là dans ces brumes épaisses. Conseil et moi. malgré mes répugnances. . » Puis le Canadien sortit.

Je jetai un dernier regard sur ces merveilles de la nature. Certainement. Mon imagination les grossissait.537 - . les sauvages de la Papouasie. la banquise. A chaque mouvement. le cimetière de corail.Je voulus vérifier la direction du Nautilus. mon trouble. et je m’étendis sur mon lit pour apaiser en moi les agitations du corps. je revins à ma chambre. mon agitation m’eussent trahi aux yeux du capitaine Nemo. Puis. je revis dans un rapide souvenir toute mon existence à bord du Nautilus. Il ne s’était pas couché. le braver du geste et du regard ! C’était une inspiration de fou. Je me rendis au salon. Je voulus fixer dans mon esprit une impression suprême. sur ces richesses de l’art entassées dans ce musée. Nous courions nord-nord-est avec une vitesse effrayante. le détroit de Torrès. mais. le plongeur crétois. l’Atlantide. l’échouement. Mon cœur battait avec force. sur cette collection sans rivale destinée à périr un jour au fond des mers avec celui qui l’avait formée. l’emprisonnement dans les . Là. Cette impression devint si poignante que je me demandai s’il ne valait pas mieux entrer dans la chambre du capitaine. par cinquante mètres de profondeur. il me semblait qu’il allait m’apparaître et me demander pourquoi je voulais fuir ! J’éprouvais des alertes incessantes. le voir face à face. Je me retins heureusement. le pôle sud. baigné dans les effluves du plafond lumineux. et passant en revue ces trésors resplendissant sous leurs vitrines. J’entendis un bruit de pas. le passage de Suez. Je ne pouvais en comprimer les pulsations. la baie de Vigo. Que faisait-il en ce moment ? J’écoutai à la porte de sa chambre. le cerveau surexcité. les chasses sous-marines. tous les incidents heureux ou malheureux qui l’avaient traversée depuis ma disparition de l’Abraham-Lincoln. je revêtis de solides vêtements de mer. Le capitaine Nemo était là. Mes nerfs se calmèrent un peu. Je restai une heure ainsi. l’île de Santorin. Je rassemblai mes notes et les serrai précieusement sur moi.

il me sembla qu’en tournant sur ses gonds. Je ne voulais plus penser. Là.538 - . le Vengeur. et cette horrible scène du vaisseau coulé avec son équipage ! . une harmonie triste sous un chant indéfinissable. Ce n’était plus mon semblable. une pensée soudaine me terrifia. plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui l’entraînaient hors des limites de ce monde. c’était l’homme des eaux. Le capitaine Nemo avait quitté sa chambre. Tous ces événements passèrent devant mes yeux.. véritables plaintes d’une âme qui veut briser ses liens terrestres. j’entendis les vagues accords de l’orgue. elle faisait un bruit effrayant. m’enchaîner à son bord ! Cependant. Son type s’accentuait et prenait des proportions surhumaines. un seul mot. Je fermais les yeux. comme ces toiles de fond qui se déroulent à l’arrière-plan d’un théâtre. dix heures allaient sonner. Alors le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange. Il me verrait. Il était dans ce salon que je devais traverser pour fuir. Je tenais ma tête à deux mains pour l’empêcher d’éclater.glaces. dût le capitaine Nemo se dresser devant moi. je le rencontrerais une dernière fois. et cependant. la tempête du Gulf-Stream. Puis. J’ouvris ma porte avec précaution. Il n’y avait pas à hésiter. il me parlerait peut-être ! Un geste de lui pouvait m’anéantir. Le moment était venu de quitter ma chambre et de rejoindre mes compagnons. Peut-être ce bruit n’existait-il que dans mon imagination ! . J’écoutai par tous mes sens à la fois. le combat des poulpes.. Il était alors neuf heures et demie. le génie des mers. Une demi-heure d’attente encore ! Une demi-heure d’un cauchemar qui pouvait me rendre fou ! En ce moment. respirant à peine.

Les accords de l’orgue raisonnaient faiblement. j’arrivai au canot. Je l’entrevis même. Je me traînai sur le tapis. comme un spectre. quand un soupir du capitaine Nemo me cloua sur place. Je crois même qu’en pleine lumière. suivant la coursive supérieure. Il vint vers moi. glissant plutôt que marchant. Le salon était plongé dans une obscurité profonde. — A l’instant ! » répondit le Canadien. Je montai l’escalier central. je me précipitai dans la bibliothèque. « Partons ! Partons ! m’écriai-je. évitant le moindre heurt dont le bruit eût pu trahir ma présence. Le capitaine Nemo était là. Je l’ouvris doucement. tant son extase l’absorbait tout entier. silencieux. les bras croisés. Sa poitrine oppressée se gonflait de sanglots. il ne m’eût pas aperçu. Il me fallut cinq minutes pour gagner la porte du fond qui donnait sur la bibliothèque. J’y pénétrai par l’ouverture qui avait déjà livré passage à mes deux compagnons. Il ne me voyait pas. J’allais l’ouvrir. Je compris qu’il se levait.Je m’avançai en rampant à travers les coursives obscures du Nautilus. Et je l’entendis murmurer ces paroles — les dernières qui aient frappé mon oreille : « Dieu tout puissant ! assez ! assez ! » Était-ce l’aveu du remords qui s’échappait ainsi de la conscience de cet homme ? . car quelques rayons de la bibliothèque éclairée filtraient jusqu’au salon.. Éperdu. J’arrivai à la porte angulaire du salon. m’arrêtant à chaque pas pour comprimer les battements de mon cœur.. . et.539 - .

me révéla la cause de cette agitation qui se propageait à bord du Nautilus. Le Maelstrom ! Un nom plus effrayant dans une situation plus effrayante pouvait-il retentir à notre oreille ? Nous trouvions-nous donc sur ces dangereux parages de la côte norvégienne ? Le Nautilus était-il entraîné dans ce gouffre. Elles forment ce gouffre justement appelé le « Nombril de l’Océan ». un mot terrible. . mais aussi les ours blancs des régions boréales. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n’a jamais pu sortir. au moment où notre canot allait se détacher de ses flancs ? On sait qu’au moment du flux.L’orifice évidé dans la tôle du Nautilus fut préalablement fermé et boulonné au moyen d’une clef anglaise dont Ned Land s’était muni. vingt fois répété. mais les baleines. et le Canadien commença à dévisser les écrous qui nous retenaient encore au bateau sous-marin. nous saurons mourir ! » Le Canadien s’était arrêté dans son travail. dont la puissance d’attraction s’étend jusqu’à une distance de quinze kilomètres. Mais un mot. les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden sont précipitées avec une irrésistible violence. « Oui ! murmurai-je. Qu’y avait-il ? S’était-on aperçu de notre fuite ? Je sentis que Ned Land me glissait un poignard dans la main. De tous les points de l’horizon accourent des lames monstrueuses. Soudain un bruit intérieur se fit entendre. Des voix se répondaient avec vivacité. Là sont aspirés non seulement les navires. Ce n’était pas à nous que son équipage en voulait ! « Maelstrom ! Maelstrom ! » s’écriait-il.540 - . L’ouverture du canot se ferma également.

Nous étions dans l’épouvante. selon l’expression norvégienne ! Quelle situation ! Nous étions ballottés affreusement. dans l’horreur portée à son comble. Les écrous manquaient. je perdis connaissance.C’est là que le Nautilus involontairement ou volontairement peut-être — avait été engagé par son capitaine. et le canot. et nous avec lui ! « Il faut tenir bon. qu’un craquement se produisait...541 - . Le Nautilus se défendait comme un être humain. sous ce choc violent. arraché de son alvéole. ! » Il n’avait pas achevé de parler. Ses muscles d’acier craquaient. Parfois il se dressait. encore accroché à son flanc. J’éprouvais ce tournoiement maladif qui succède à un mouvement de giration trop prolongé. était lancé comme la pierre d’une fronde au milieu du tourbillon. là où les troncs d’arbres s’usent et se font « une fourrure de poils ». Je le sentais. . le canot. Ma tête porta sur une membrure de fer. Ainsi que lui. traversés de sueurs froides comme les sueurs de l’agonie ! Et quel bruit autour de notre frêle canot ! Quels mugissements que l’écho répétait à une distance de plusieurs milles ! Quel fracas que celui de ces eaux brisées sur les roches aiguës du fond. dit Ned. là où les corps les plus durs se brisent. Il décrivait une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus. était emporté avec une vitesse vertigineuse. et. et revisser les écrous ! En restant attachés au Nautilus. l’influence nerveuse annihilée. la circulation suspendue. nous pouvons nous sauver encore.

C’est la narration fidèle de cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l’homme. les mers australes et boréales ! Mais qu’est devenu le Nautilus ? A-t-il résisté aux étreintes du Maelstrom ? Le capitaine Nemo vit-il encore ? Poursuit-il sous l’Océan ses effrayantes représailles. Me croira-t-on ? Je ne sais. la Méditerranée. C’est donc là.XXIII CONCLUSION Voici la conclusion de ce voyage sous les mers. sains et saufs étaient près de moi et me pressaient les mains. Mes deux compagnons. Ce qui se passa pendant cette nuit. c’est mon droit de parler de ces mers sous lesquelles. comment Ned Land. que je revois le récit de ces aventures. j’étais couché dans la cabane d’un pêcheur des îles Loffoden. Ce que je puis affirmer maintenant. je ne saurai le dire.542 - . après tout. ou s’est-il arrêté devant cette dernière hécatombe ? Les flots apporteront-ils un . Peu importe. la mer Rouge. l’Océan Indien. comment le canot échappa au formidable remous du Maelstrom. Mais quand je revins à moi. En ce moment. Nous nous embrassâmes avec effusion. l’Atlantique. Il est exact. en moins de dix mois j’ai franchi vingt mille lieues. nous ne pouvons songer à regagner la France. Conseil et moi. de ce tour du monde sous-marin qui m’a révélé tant de merveilles à travers le Pacifique. au milieu de ces braves gens qui nous ont recueillis. Je suis donc forcé d’attendre le passage du bateau à vapeur qui fait le service bimensuel du Cap Nord. pas un détail n’a été exagéré. et dont le progrès rendra les routes libres un jour. Les moyens de communications entre la Norvège septentrionale et le sud sont rares. Pas un fait n’a été omis. nous sortîmes du gouffre.

Le capitaine Nemo et moi. il y a six mille ans. à cette demande posée. J’espère également que son puissant appareil a vaincu la mer dans son gouffre le plus terrible. par l’Éccclésiaste : « Qui a jamais pu sonder les profondeurs de l’abîme ? » deux hommes entre tous les hommes ont le droit de répondre maintenant. elle est sublime aussi.543 - . puisse la haine s’apaiser dans ce cœur farouche ! Que la contemplation de tant de merveilles éteigne en lui l’esprit de vengeance ! Que le justicier s’efface. par sa nationalité.jour ce manuscrit qui renferme toute l’histoire de sa vie ? Saurai-je enfin le nom de cet homme ? Le vaisseau disparu nous dira-t-il. sa patrie d’adoption. si le capitaine Nemo habite toujours cet Océan. la nationalité du capitaine Nemo ? Je l’espère. que le savant continue la paisible exploration des mers ! Si sa destinée est étrange. FIN . et que le Nautilus a survécu là où tant de navires ont péri ! S’il en est ainsi. Ne l’ai-je pas compris par moi-même ? N’ai-je pas vécu dix mois de cette existence extranaturelle ? Aussi.

yahoo.org/livres. .À propos de cette édition électronique Texte libre de droits.com/group/ebooksgratuits Adresse du site web du groupe : http://www. sont des textes libres de droits.coolmicro. Tout lien vers notre site est bienvenu… . Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens. Si vous désirez les faire paraître sur votre site. conversion informatique et publication par le groupe : Ebooks libres et gratuits http://fr. édition. à une fin non commerciale et non professionnelle. ils ne doivent pas être altérés en aucune sorte.Qualité : Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité parfaite par rapport à l'original. Votre aide est la bienvenue ! VOUS POUVEZ NOUS AIDER À CONTRIBUER À FAIRE CONNAÎTRE CES CLASSIQUES LITTÉRAIRES.Dispositions : Les livres que nous mettons à votre disposition. que vous pouvez utiliser librement. Corrections.groups.544 - .php —— 7 juillet 2003 —— .