« Les Dames galantes » au fil  des mots 009

 Que j’ay veu en mon temps de grands escandales et de grands inconvenients pour les indiscretions1 et des dames et de leurs serviteurs ! Que2 leurs marys s’en soucioyent aussi peu que rien3, mais qu’ils4 fissent bien leurs faits5 sotto coperte؉6, comme on dit, et ne fust7 point divulgué.
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« dus aux étourderies, aux imprudences » « Car » « si peu que ce n’est pas la peine d’en parler, presque pas du tout »
La tournure se trouve déjà chez Georges Chastellain « Pour luy [Henri V, au Louvre] et mesmes pour la seigneurie angloise, qui estoit là en pompes et beubans, le plus qu’il se pouvoit dire, ne tint oncques compte aussi peu que rien de la seigneurie franchoise qui s’y presenta » et dans Amadis : « nous en voyons [des chevaliers] encores maintenant tant de valleureux et couraigeux, qui font aussi peu de cas que rien de mourir » (cf. si peu que rien : Montaigne « Je n’ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. J’en attache quelque chose à ce papier ; à moy, si peu que rien. » Panurge, lui, feint de croire que tel était le sens de la devise romaine SPQR.)

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« pourvu qu’ils, à la condition qu’ils » faire son fait c’est « parvenir à ses fins, atteindre son but » cf. Froissart :
Le conte Mareschal qui plus amoit le roy que le duc de Gloucestre, car il luy avoit fait moult de bien, tint la parole du roy en secret, fors à ceulx desquels il se vouloit aidier, car il ne pouvoit faire son fait seul.

L. Lalanne : « sous les couvertures, secrètement » Pour ce qui est de l’adverbe, nul n’en disconviendra ; quant aux couvertures… Dans l’Enfer de Dante, Guido da Montefeltro reconnaît qu’il connaissait à fond Gli accorgimenti e le coperte vie, les ruses et les moyens détournés ; bien plus tard, le poète Antonmaria Salvini commence ainsi un de ses sonnets :
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Sotto coperte vie Amor sen venne Ad espugnar la Rocca del mio cuore

(Par des voies détournées l’Amour s’en est venu prendre d’assaut la forteresse de mon cœur)

Sotto coperte « clandestinement » provient de l’ellipse de sotto coperte vie ; cf. sotto coperte parole « à mots couverts » 7 (construction impersonnelle) « et pourvu que cela ne fût »  J’en ay cogneu une qui tout à trac8 faisoit paroistre9 ses amours et ses faveurs, qu’elle departoit10 comme si elle n’eust eu de mary et ne fust esté sous aucune puissance11, n’en voulant rien croire l’advis de ses serviteurs et amys qui luy en remonstroyent les inconvenients : aussi bien mal luy en a-il pris12.

« hardiment, sans précaution » « affichait » « octroyait, accordait, distribuait » il s’agit de l’héritage de la patria potestas du chef de famille, qui lui donnait droit de vie et de mort (uitæ necisque) sur ses enfants, sa femme et ses esclaves ‖ Pour mémoire : en droit français, la femme n’est plus en puissance de mari depuis la loi du 18 février 1938 (portant modification de dispositions du Code civil) 12 Littré, 64o, cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 234.
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 Cette dame n’a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait ; car elles ont gentiment traitté l’amour et se sont donné du bon temps sans en avoir donné grand connoissance au monde13, sinon par quelques soupçons legers, qui n’eussent jamais pu monstrer la verité aux plus clairvoyans ; car elles accostoyent14 leurs serviteurs devant le monde si dextrement15, et les entretenoyent16 si excortement17, que ny leurs marys ny les espions, n’y eussent sceu que mordre18. Et, quand ils alloyent en quelque voyage, ou qu’ils vinssent à mourir, elles couvroyent et cachoient leur douleur si sagement qu’on n’y connoissoit rien19.
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« à l’insu de tous »  « abordaient » « adroitement, habilement » (l’adverbe est attesté depuis Rabelais)  « avaient avec eux des relations sexuelles » l’adjectif de base escort (dont excort n’est qu’une variante graphique) « avisé, prudent, réservé, discret, circonspect » est emprunté — avec e- prosthétique — à l’italien scorto, participe passé de scorgere ; Rabelais l’emploie : « avecques espoir certain d’estre faictz escorts et preux à la dicte lecture ». Cf. Monluc « et que, si je voulois, il [Phœbus Turc, Deifebo dit Febo Turchi] meneroit l’entreprise si escortement qu’il me les ameneroit tous entre mes mains ». Il semble bien qu’il ait existé un adverbe antérieur avec lequel la confusion est facile, mais le sémantisme les sépare. 18 « n’auraient pu trouver à redire » 19 « que nul ne s’apercevait de rien »

 J’ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu’un grand seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la reine avec un visage aussi gay et riant que le jour paravant20. D’aucuns l’en estimoyent de cette discretion21, et qu’elle le faisoit de peur de desplaire22 et irriter le roy, qui n’aymoit pas le trespassé. D’aucuns la blasmoyent, attribuans ce geste23 plutost à manquement24 d’amour, comme l’on disoit qu’elle n’en estoit guieres bien garnie, ainsi que toutes celles qui se meslent de cette vie25.
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« le jour précédent, la veille » (paravant fonctionne ici comme adjectif ; cas unique ?)

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« retenue » (Certains estimaient que cette retenue était tout à son honneur) « mécontenter, offenser » (construction transitive directe du verbe : desplaire quel-

qu’un)
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« cette attitude » (emprunt à l’italien mancamento) « à une sécheresse de cœur, à une insensibilité » ‖ manquement avec déterminant zéro 25 « qui mènent cette vie »

 J’ay cogneu deux belles et honnestes dames26, lesquelles, ayant perdu leurs serviteurs en une fortune de guerre27, firent de tels regrets et lamentations, et monstrerent leur dueil par leurs habits bruns28, plus d’eau-benistiers29, d’aspergez30 d’or engravez31, plus de testes de morts, et de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets32, joyaux et bracelets qu’elles portoyent ; qui les escandaliserent fort33, et cela leur nuict34 grandement ; mais leurs marys ne s’en soucioyent autrement35. Brantôme évoque, à sa manière, la conjuration des Malcontents, encore appelée complot de Vincennes (1574), à l’issue de laquelle, faute d’oser s’attaquer de front à des personnages de premier plan, le pouvoir se rabattit sur Joseph de Boniface, dit La Molle/La Môle le Jeune, et Annibale Coconato, qui furent décapités. Des contemporains ont colporté une rumeur au contenu morbide, relayée par Dumas : les maîtresses des suppliciés — Marguerite de Valois et Henriette de Nevers/de Clèves — auraient recueilli la tête de leurs amants.
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…la Molle, s’en trouva marry, car sous pretexte de tremper en quelque conspiration, dont furent accusez les Mareschaux de Montmorency & de Cossé, en laissa la teste à Saint Jean en Grève, accompagnée de celle de Coconas, où elles ne moisirent ni ne furent pas long-temps exposées à la veüe du peuple ; car la nuit venant ma preude femme, & Madame de Nevers sa compagne, fidèle amante de Coconas, les ayant fait enlever, les porterent dans leurs carosses enterrer de leurs propres mains dans la Chapelle Saint Martin qui est sous Montmartre, laissant cette mort de la Molle maintes larmes à sa Maistresse, qui sous le nom d’Hiacinte, a longuement souspirer & chanter ses regrets… Divorce satyrique (1663) La Môle et le comte de Coconnas ayant esté decapitez, leurs testes furent secretement enlevées. J’ai un memoire qui parle ainsi. L’amour et la jalousie firent perir ces deux gentilshommes. Ilz estoient aymez de deux princesses, qui porterent leur affection si avant, qu’après leur mort elles firent embaumer leurs testes et chacune garda la sienne parmy les autres marques de leur amour. On pourroit deviner qui estoient ces princesses, mais ce seroit une cruauté d’en avoir seulement la pensée. Memoires de Monsieur de Nevers, prince de Mantoue (1665), Marin Le Roy de Gomberville

On peut compléter par le trait suivant, tiré de Tallemant des Réaux :
Elle [Marguerite de Valois] portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chascune desquelles elle mettoit une boiste où estoit le cœur d’un de ses amants trespassez ; car elle estoit soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lict.

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« ayant trouvé la mort par les hasards de la guerre » (on vient de voir qu’il n’en a rien été : la peine capitale leur a été appliquée à la suite d’une décision de justice) 28 « sombres » ou « noirs » ? 29 (forme ancienne dont « bénitier » est issu par troncation) 30 « aspergès, goupillons » cf. l’antienne précédant la messe ῥαντιεῖς με ὑσσώπῳ, καὶ καθαρισθήσομαι → asperges me [, Domine,] hyssopo, et mundabor « asperge-moi avec l’hysope et je serai purifié » 31 « gravés » 32 « ornements, parures » 33  « (actions) qui entachèrent gravement leur réputation, les discréditèrent » 34 « nuisit » 35 « ne s’en souciaient guère, ne s’en souciaient pas plus que ça, n’en prenaient pas ombrage, ne s’en formalisaient pas »

 Voilà en quoy ces dames se transportent36 en la publication de leurs amours37, lesquelles pourtant on doit louer et priser38 en leur constance, mais non en leur discretion : car pour cela il leur en fait trés-mal39. Et, si telles dames sont blasmables en cela, il y a beaucoup de leurs serviteurs qui en meritent bien la reprimende aussi bien qu’elles : car ils contrefont40 des transis41 comme une chevre qui est en gesine42, et des langoureux43 ; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en ambassade44 ; ils font des gestes passionnez, des souspirs devant le monde ; ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment45 ; bref, ils se laissent aller à tant de sottes indiscretions46 que les aveugles s’en appercevroyent ; les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin de donner à entendre47 à toute une cour qu’ils sont amoureux en bon lieu48 et qu’ils ont bonne fortune49. Et Dieu sçait ! possible50, on ne leur en donneroit pas l’aumosne pour un liard51, quand bien on en devroit perdre les œuvres de charité52.
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« se fourvoient, s’égarent » « en rendant publiques leurs amours » « attacher du prix » (pour leur constance) « car, pour ce qui est de cela, c’est fort mal fait à elles/elles ont tort » « ils imitent » TLFi :
1. a) Ca 1140 transir « mourir » (GEFFREI GAIMAR, Hist. des Anglais, éd. A. Bell, 1124); XIIIe s. transi de vie « mort » (Résurrection du Sauveur, éd. J. Gray Wright, 81 et 126); 1306 transi « mort » (GUILLAUME GUIART, Royaux Lignages, II, 640 ds T.-L.); b) 1355 transi de froit « mort de froid » (Miracles ND par personnages, XVI, 1466, éd. G. Paris et U. Robert, t. 2, p. 396); 2e moit. du XIVe s. transi de froid « pénétré, engourdi de froid » (Livre chevalier la Tour Landry, éd. A. de Montaiglon, p. 268); ca 1520 transy de froit « pénétré, engourdi de froid » (PHILIPPE DE VIGNEULLES, Gedenkbuch, éd. H. Michelant, 50, reprend comme mort de froit); 2e moit. du XIVe s. transir (qqn) de froit (en parlant d’une eau glacée) « pénétrer, engourdir de froid » (Livre chevalier la Tour Landry, éd. citée, p. 268); 1572 transir de froidure « être saisi de froid » (AMYOT, Que les stoïques disent des choses plus estranges que les poètes, 4 ds HUG.); 1628-30 trancir « id. » (A. D’AUBIGNÉ, Sa vie (I, p. 13-14), ibid.); 1680 transi « pénétré, engourdi de froid » (RICH.); c) ca 1480 avoir le cueur transsy « avoir le cœur insensible » (Myst. Pacience Job, éd. A. Meiller, 4795); 2. a) ca 1340 transi « qui a perdu conscience, qui est dans un état second »

(GUILLAUME DE MACHAUT, Dit dou Vergier, 149 ds Œuvres, éd. E. Hoepffner, t. 1, p. 18); b) ca 1445 amoureux transi (Confession et Testament de l’amant trespassé du dueil, éd. R. M. Bidler, 889); c) ca 1445 transi « transporté de joie » (ibid., 893); d) 1486 transi « ravi en extase mystique » (JEAN MICHEL, Mystère Passion, éd. O. Jodogne, 10160); 3. 1340-70 transi par (qqc.) « bouleversé (par la douleur) » (GUILLAUME DE MACHAUT, Poésies lyriques, éd. V. Chichmaref, 149-23); 1357 transi de (qqc.) « bouleversé (par la peur) » (GUILLAUME DE DIGULLEVILLE, Pélerinage Ame, éd. J. J. Stürzinger, 1912); ca 1480 avoir le cueur transi (Le Mistere du Viel Testament, éd. J. de Rotschild, 39233). Empr. au lat. class. transire « passer, partir, traverser, être transféré » (d’où transe* sens I 1), mais surtout dans un sens propre au lat. chrét., celui de « passer de vie à trépas », att. dès le Ve s. (v. G. ROQUES, Anc. et moy. fr. transir, transi, transe ds Trav. Ling. Litt. t. 20, 1, Strasbourg, 1982, pp. 42-44 et Mél. Planche (A.), 1984, pp. 426-428).
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« comme une chèvre sur le point de mettre bas » il y a là une formulation quasiproverbiale qui se retrouve chez d’autres écrivains. Jean Marot, Epistre Des Dames de Paris, aux Courtisans de France estans pour lors en Italye (1515), où elles décrient les Italiennes qu’elles considèrent comme leurs rivales : Oyez leurs chants, c’est rompement de teste ; Car en chantant plorent, & font tel’ feste, Comme une beste ou chevre qui avorte. ● Rabelais : Puis leva les œilz au ciel, et les tournoyoit en la teste comme une chievre qui avorte ; tournant les yeulx en la teste comme une chievre qui se meurt. ● Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde (Filips van Marnix van Sint-Aldegonde), dans Tableau des differens de la religion : ils tournent le blanc des yeux comme une chevre qui avorte. M. A. Screech, 1995, rapproche Cotgrave, s. u. chevre : “Œil de chevre. An eye full of white ſpots ; or, one that hath too much white, or a pearle in it [« cataracte »]; a wall eye [« œil vairon »].”

TLFi donne comme 1er repère chronologique de faire le langoureux 1668 et comme 1re attestation BOILEAU, Satire IX (Faudra-t-il de sens froid, et sans estre amoureux, Pour quelque Iris en l’air faire le langoureux ; Luy prodiguer les noms de Soleil et d’Aurore, Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore ?) ; l’antériorité revient au texte de Brantôme. 44 trait de préciosité, même si l’idée n’est pas neuve (Charles d’Orléans : Nul ne pourroit son cœur tenir D’envoyer les yeulx en messaige) 45 « avec tant d’ostentation » 46  « imprudences » 47 « faire comprendre » 48 (cf. en haut lieu) « d’une dame de haut parage » 49 « et qu’ils ont obtenu les faveurs de celle qu’ils courtisent » 50  « peut-être » 51 (on représente les prétendues conquêtes de ces galants) « peut-être les intéressées leur accordent-elles en fait si peu d’attention qu’elles ne leur feraient pas même l’aumône d’un liard » Cette pièce de monnaie équivalait au quart d’un sou = 3 deniers, soit encore 1 e 80 de l’unité de compte et servait à désigner une valeur considérée comme négligeable. 52 « au risque de perdre [pour assurer leur salut] le bénéfice d’un acte charitable, d’une œuvre de charité »
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 Je cognois un gentilhomme et seigneur, lequel, voulant abrever53 le monde qu’il estoit

venu54 amoureux d’une belle et honneste dame que je sçay, fit un jour tenir55 son petit mulet avec deux de ses laquais et pages au devant56 sa porte. Par cas57, M. d’Estrozze58 et moy passames par là et vismes ce mystere59 de ce mulet, ses pages, et laquais. Il leur demanda soudain où estoit leur maistre ; ilz firent response qu’il estoit dans le logis de cette dame ; à quoy M. d’Estrozze se mit à rire et me dire que, sur sa vie, il gaigeroit60 qu’il n’y estoit point. Et soudain posa61 son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit ; et de là nous en allasmes soudain62 en la chambre de la reine, où nous le trouvasmes, et non sans rire luy et moy. Et sur le soir nous le vinsmes accoster, et, en feignant de luy faire la guerre63, nous luy demandasmes où il estoit à telle heure aprés midy, et qu’il ne s’en sçauroit laver64, car nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame. Luy, faisant la mine65 d’estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy66 nous luy faisions la guerre de faire l’amour en ce bon lieu, il nous confessa vrayment qu’il y estoit ; mais il nous pria de n’en sonner mot, autrement que nous le mettrions en peine67, et cette pauvre dame qui en seroit escandalisée68 et mal venuë69 de son mary ; ce que nous luy promismes (rians tousjours à pleine gorge et nous moquans de luy, encor qu’il fust assez70 grand seigneur et qualifié71), de n’en parler jamais et que cela ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce72 qu’au bout de quelques jours qu’il continuoit ces coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy descouvrismes la fourbe73 et luy en fismes la guerre à bon escient74 et en bonne compagnie75 ; dont de honte s’en desista76, car la dame le sceut par nostre moyen77, qui78 fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant chasser de devant sa porte comme gueux de l’hostiere79. Et si fismes bien mieux, car nous le dismes à son mary, et luy en fismes le conte si plaisamment qu’il le trouva si bon qu’il en rit luy-mesmes à son aise ; et dist qu’il n’avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu ; et que, s’il ne trouvoit ledict mulet et ses pages bien logez à la porte, qu’il la leur feroit ouvrir et entrer dedans80, pour les mettre mieux à couvert et à leur aise, et se garder du chaud, ou du froid, ou de la pluye. D’autres pourtant le faisoyent bien cocu. Et voilà comme81 ce bon seigneur, aux despens82 de cette honneste dame, se vouloit prevaloir sans avoir respect d’aucun scandale83. Mérimée et Lacour : abreuver « persuader » ‖ le personnage veut répandre, diffuser la nouvelle 54  « devenu, tombé » 55 « posta » 56 il y a eu flottement dans l’usage entre au devant et au devant de. Dans une texte sur la journée des barricades (1588), on peut lire : « On luy voulut aussy faire une barricade et mettre un corps-de-garde au-devant sa porte de derrière ; mais il dit qu’il creveroit plustost avec vingt hommes qu’il avoit que de les endurer » [les renvoie aux soldats constituant le corps-de-garde envisagé] ; comme on voit, le sens est simplement « devant sa porte ». 57  « par hasard, par accident » 58  Filippo di Piero Strozzi [1541-1582], grand ami de Brantôme. Faisant partie des fuoriusciti florentins (il était un des dirigeants des républicains opposés à Cosimo de’ Medici et contraints à l’exil), attiré en France par sa cousine Catherine de Médicis, il devint maréchal. Participant dans les Açores à une guerre qui n’osait pas dire son nom et considéré avec ses troupes comme corsaires par les Espagnols, fut exécuté à coups de poignard par
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ces derniers à La Tercière (Terceira) en même temps que 800 de ses combattants mis à mort, sur ordre d’Álvaro de Bazán y Guzmán. 59 É. Vaucheret : « cette cérémonie » 60 « parierait » 61 « mit » 62 « aussitôt » 63 Littré, 11o : « Familièrement. Faire la guerre à quelqu’un, lui faire souvent des réprimandes, lui chercher querelle. » 64 (cf. lavé de tout soupçon, et blanchi pour « disculpé, innocenté ») « se justifier » 65 (on ne dirait plus que « faisant mine de ») « faisant semblant » 66 « et de ce que » 67 « dans l’embarras » 68 « perdue de réputation » 69 É. Vaucheret : « en butte à la malveillance » 70  « très » 71  « de qualité, ayant des titres de noblesse » 72 « toujours est-il » 73  « tromperie, fourberie, supercherie » 74  « sans plaisanter, sérieusement » 75 « devant des personnes de la bonne société » 76 « cessa, y mit fin » 77 « par notre entremise, par notre intermédiaire » 78 (le relatif a pour antécédent la dame) 79  cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 67. 80 « à l’intérieur » 81 « comment » 82 « au détriment » 83 « cherchait à se faire valoir sans égard pour l’atteinte à la réputation (de la dame) »  J’ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa84 par ses façons de faire une fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux quelque temps, et la pressant d’en obtenir ce bon petit morceau85 gardé pour la bouche du mary, elle luy refusa tout à plat86 ; et, aprés plusieurs refus, il luy dit comme desesperé87 : « Eh bien ! vous ne le voulez pas, et je vous jure que je vous ruineray de l’honneur88. » Et, pour ce faire, s’advisa de faire tant d’allées et venuës à cachettes89, mais pourtant non si secrètes qu’il ne se montrast à plusieurs yeux exprés et donnast moyen de s’en apercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit ; braver90 et se vanter sous main91 de ses bonnes fausses fortunes, et devant le monde rechercher la dame avec plus de privauté92 qu’il n’avoit occasion93 de le faire, et parmy ses compagnons faire du94 gallant plus pour le faux que pour le vray ; si bien qu’estant venu un soir fort tard en la chambre de cette dame tout bousché 95 de son manteau, et se cachant de ceux de la maison, aprés avoir joüé plusieurs tours, fut soubçonné par le maistre d’hostel96 de la maison, qui fit faire le guet ; et, ne l’ayant pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques soufflets ; mais, poussé aprés du maistre d’hostel, qui luy dit que ce n’estoit assez, la tua et la dagua97, et en eut du roy fort aisement sa grace. Ce fut grand dom-

mage de cette dame, car elle estoit trés-belle. Depuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guieres loin98 et fut tué en une rencontre de guerre, par permission de Dieu, pour avoir si injustement osté l’honneur à cette honneste dame et la vie.  « perdit de réputation » Cf. dans le Dialogue de Perrette, parlant à la diuine Macette (incipit : Plus luiſante que n’eſt du verre), strophe 8 (Macette) [attribution : Regnier ou Sigogne(s)] :
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Ie ſuis d’vne [sic] eſtrange vſage Vne fille en ſon veufuage Qui a ſous le bout du buſc Vn morceau de bonne priſe, Gardant choſes exquiſes Entre les roſes & le muſc.

(Symétriquement, chez Rabelais : « Le bon morceau dont elle estoit friande ») 86 (d’un plus ancien tout plat) « nettement, sans détour » 87 « poussé à bout, prêt à tout » (cf. l’anglais desperate) 88 « je vous déshonorerai » ; construction fréquente : « Causer la perte de l’honneur, du credit, du pouvoir, de la santé, &c. Cette affaire l’a ruiné d’honneur & de reputation. sa mauvaise conduite a ruiné son credit, l’a ruiné de credit. ses ennemis l’ont ruiné dans l’esprit du Ministre. les desbauches ont ruiné sa santé. les fatigues, les austeritez ruinent le corps. » Dict. de l’Académie, 1re éd., 1694. 89 telle était l’expression courante au XVIe siècle (Rabelais, Montaigne, Amyot,…) 90 « défier, narguer, se moquer » 91 « secrètement, en sous-main » 92  « familiarité, intimité » 93  « sujet, raison, motif » 94  « trancher de, simuler » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 003, note 90. 95 « dissimulé, caché » Littré cite deux exemples tirés d’Amyot : Alors le grand pontife tire la patiente toute bouchée [voilée] hors de la littiere. Il n’y a d’autre difference entre cecy et cela, sinon que le corps qui fait ces tenebres est plus grand que mon manteau qui te bouche les yeux. 96 (sorte d’intendant) 97  (hystéron-protéron ou hystérologie + hendiadys) « la tua à coups de dague, la poignarda à mort » 98 É. Vaucheret : « ne vécut pas longtemps »

 Pour dire la verité sur cet exemple et sur une infinité d’autres que j’ay veu, il y a aucunes dames qui ont grand tort d’elles-mesmes, et qui sont les vrayes causes de leurs escandales et deshonneur : car elles-mesmes vont attacquer les escarmouches99, et attirent les galants à elles ; et du commencement leur font les plus belles caresses 100 du monde, des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et belles parolles des esperances ; mais, quand il faut venir à ce point101, elles le desnient102 tout à

plat103 ; de sorte que les honnestes hommes qui s’estoient proposez104 force choses plaisantes de leur corps se desesperent105 et se depitent en prenant un congé rude d’elles106, les vont deshonorant107 et les publient pour108 les plus grandes vesses109 du monde, et en content cent fois plus qu’il n’y en a110.  (métaphore guerrière) « ouvrent les hostilités » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 14. 100  « caresse : tesmoignage exterieur d’affection accompagné de quelques signes de joye » Dict. de l’Académie, 1ère éd., 1694 ; voir « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 239.
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cf. Scarron, Le Romant comique : « La Rancune le connoissoit il y avoit long temps ; ils se firent force caresses » Molière : Bourgeois Gentilhomme, III, III « et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi-mesme confus — Oui, il a des bontés pour vous et vous fait des caresses, mais il vous emprunte vostre argent » Misanthrope, I, I, v. 17 : « Je vous vois accabler un homme de caresses » (Alceste à Philinte) Tartuffe, III, V, v. 1057 : « Vous estes bien payé de toutes vos caresses » (Damis à Orgon)

« d’aller jusque-là » euphémisme pour « faire l’amour » ; Brantôme a déjà employé de la même façon l’expression venir là (« lorsque l’ardeur et la fantaisie de venir là luy prend » : « Les Dames galantes » au fil des mots 001, p. 15), qui se retrouve plus bas, p. 12. 102 « refusent » 103 (voir plus haut note 86) 104 « qui avaient escompté, envisagé » 105 « sont excédés, poussés à bout » 106 « et manifestent leur rage en prenant congé d’elles avec grossièreté » 107 « s’ingénient/s’évertuent à les déconsidérer/discréditer/perdre de réputation » périphrase aller + forme en -ant (gérondif [sans en] pour les uns, participe présent pour les autres ; je partage l’avis des premiers) cf. Villon « ainsi m’aloit amusant », le « je me vas désaltérant » de l’agneau chez La Fontaine, et le Clair de lune de Verlaine « Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques » 108 « et font savoir à qui veut l’entendre qu’elles sont » 109  « débauchées » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 005, note 135. 110 « exagèrent à plaisir les écarts de conduite des intéressées »
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 Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu’une dame honneste se mesle111 d’attirer à soy112 un gallant gentilhomme, et se laisse servir à113 luy, si elle ne le contente114 à la fin selon ses merites et ses services115. Il faut qu’elle se propose cela116 si elle ne veut estre perduë117, mesme118 si elle a à faire à un honneste et gallant homme ; autrement, dez le commencement119, s’il la vient accoster, et qu’elle voye que ce soit pour ce point120 tant desiré à qui il addresse ses vœux121, et qu’elle n’aye point d’envie de luy en donner, il faut qu’elle luy donne son congé122 dez l’entrée du logis : car, pour en parler franchement, toutes dames qui se laissent aimer et servir s’obligent123 tellement qu’elles ne se peuvent desdire du combat124 ; il faut qu’elles y viennent tost ou tard, quoy qu’il tarde125.
ait (dont c’est la variante fréquente)

nous connaissons l’emploi de « se mêler » avec le sens de s’occuper indûment de (De quoi se mêle-t-il ?) ; l’ancienne langue utilisait aussi le verbe sans cette connotation péjorative, pour marquer une habitude, l’équivalent d’une forme fréquentative/itérative. 112 « à elle » 113 (complément d’agent introduit par à ; cf. il eschappa à cette folle femme de se faire engrosser à un autre qu’à son mary, « Les Dames galantes » au fil des mots 001, p. 36) 114 « si elle n’assouvit/ne comble/ne satisfait pas ses désirs ; si elle ne lui cède pas » 115 comme on le voit, Brantôme ne connaît pas les coquettes « qui tâchent d’engager les hommes, & ne veulent point s’engager » (Furetière, 1690) : ce sens n’est pas attesté avant 1643 (chez Scarron). Assez éloigné des anciennes cours d’amour, il édicte à sa manière des règles (« Il faut… ») qui préfigurent les Loix de la Galanterie (1644), de Charles Sorel.
111

« telle est la règle de conduite qu’elle doit se fixer » (de réputation) 118  « surtout » 119  (dez « dès ») « d’emblée, de prime abord » 120 ce point tant desiré = « le dernier degré dans l’échelle du progrès en amour » suivant la série traditionnelle des quinque lineæ (ou gradus) amoris (à savoir : uisus, allocutio, tactus, osculum siue suauium, coitus « la vue, la conversation, le toucher, le baiser, le coït »), dont le thème remonte à Donat, dans son Commentaire de Térence, et à Porphyre — mais on trouve déjà chez le Pseudo-Lucien (Ἔρωτες, Amours, § 53) une échelle ou gradation du plaisir ἡδονῆς κλῖμαξ à cinq niveaux analogues (l’anglais ‘climax’ signifie « orgasme »).
116 117

Voici des illustrations du thème, les deux premières chez Marot, la troisième chez Scève.
Des cinq poincts en Amours Fleur de quinze ans (si Dieu vous saulve, & gard) J’ay en Amours trouvé cinq poincts expres. Premierement, il y a le regard, Puis le devis, & le baiser apres, L’atouchement le baiser suyt de pres, Et touts ceulx là tendent au dernier poinct : Qui est, & quoy ? je ne le diray point : Mais s’il vous plaist en ma chambre vous rendre, Je me mectray vouluntiers en pourpoinct, Voyre tout nud, pour les vous faire apprendre. Chanson XX Le cueur de vous ma presence desire, Mais pour le mieulx (Belle) je me retire, Car sans avoir aultre contentement, Je ne pourroys servir si longuement : Venons au poinct, au poinct qu’on n’ose dire . Belle Brunette, à qui mon cueur souspire, Si me donnes ce bien (sans m’escondire) Je serviray : mais sçavez vous comment ? De Nuict, & Jour tresbien, & loyaulment. Si ne voulez, je fuiray mon martyre.

On retrouve en partie ce thème dans le Discours suivant de Brantôme : Sur le sujet qui contente plus en amours, ou le toucher, ou la veuë, ou la parole.

121 122 123 124

É. Vaucheret : « auquel tendent ses vœux » « il faut qu’elle l’éconduise » « s’engagent » (expression empruntée aux militaires, mais aussi aux duellistes) « qu’elles ne peuvent refuser l’affrontement » 125 « même si cela doit tarder »

 Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, sinon pour leurs beaux yeux ; et disent qu’elles desirent estre servies, que c’est leur felicité, mais non de venir là126 et disent qu’elles prennent plaisir à desirer et non à executer127. J’en ay veu aucunes qui me l’ont dit ; toutesfois il ne faut pourtant qu’elles le128 prennent là, car, si elles se mettent une fois à desirer, sans point de doute il faut qu’elles viennent à l’execution : car ainsi la loy d’amour le veut, et que toute dame qui desire, ou souhaitte, ou songe de vouloir desirer à soy un homme, cela est fait129. Si l’homme le connoist130 et qu’il poursuive fermement celle qui l’attaque, il en aura ou pied ou aisle, ou plume ou poil131, comme on dit.
126 127 128 129 130 131

(voir plus haut, note 101) « passer à l’acte » le = « leur plaisir » « cela se réalise » « s’en aperçoit, s’en rend compte » avoir de quelqu’un fer ou clou, en tirer cuisse ou aisle « tirer parti de quelqu’un »

 Voilà donc comme132 les pauvres marys se font cocus par telles opinions de dames qui veulent desirer et non pas executer ; mais, sans y penser, elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu’elles ont basty133 d’elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergeres, lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou inconvenient ; mais elles ne se donnent de garde134 que ce petit feu s’en vient quelques fois à allumer un si grand qu’il brusle tout un païs de landes et de taillis.  « comment » É. Vaucheret : « provoqué » « mais elles ne prennent pas garde »

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 Il faudroit que telles dames prissent l’exemple, pour les faire sages, de la comtesse d’Escaldasor135, demeurant à Pavie, à laquelle M. de l’Escu136, qui depuis fut appellé le mareschal de Foix, estudiant à Pavie (et pour lors le nommoit-on le protenotaire137 de Foix, d’autant qu’il estoit dedié à l’Église138 ; mais depuis il quitta la robbe longue139 pour prendre les armes), faisant l’amour à cette belle dame, d’autant que pour lors elle emportoit le prix de la

beauté sur les belles de Lombardie, et s’en voyant pressée, et ne le voulant rudement mescontenter ny donner son congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de Nemours140, sous le grand renom duquel alors toute l’Italie trembloit, et, un jour d’une grande magnificence et de feste qui se faisoit à Pavie, où toutes les grandes dames, et mesmes141 les plus belles de la ville et d’alentour, se trouverent, ensemble142 les honnestes gentilshommes, cette comtesse parut, belle entre toutes les autres, pompeusement143 habillée d’une robbe de satin bleu celeste, toute couverte et semée144, autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans à l’entour et s’y bruslans, le tout en broderie d’or et d’argent, ainsi que145 de tout temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire pardessus146 les autres : si bien qu’elle emporta l’estime d’estre147 le mieux en point148 de toute la troupe et compagnie.
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Brantôme se montre souvent incapable de transcrire sans faute des noms propres (et certains éditeurs se contentent de ce niveau lamentable : j’ai trouvé la comtesse d’Escaldasol, d’Escaldasor, d’Escarsafiore, di Scarsafiore, et la Castafiore n’y est pour rien). Comme l’écrivain s’inspire (et le dit plus loin) de Paul Jove (Paolo Giovio, 1483-1552), Dialogo dell’imprese militari e amorose (Rome, 1555), il suffit de se reporter au texte pour lire Ippolita Fioramonda/Fieramonte, marquise de Scaldasole, femme de Lodovico Malaspina : la dame usava ogni giorno bere un gran bicchiero di pesto di cappone per mantener morbide e belle le carni, aux dires de Bandello, qui lui a dédié une de ses Nouvelles ; elle tenait une académie et était générale des armées du duc de Milan (« Les principales dames de Pavie, en leur siege du roy François, sous la conduitte et exemple de la signora contessa Hipolita de Malespina, leur générale, se mirent de mesmes à porter la hotte, remuer terre et remparer leurs bresches, faisant à l’envy des soldats » écrit Brantôme). Voici le passage de Giovio :
Hebbe ancora questo medesimo difetto la bellissima impresa, che portò la S. Hippolita Fioramo[n]da Marchesana di Scaldasole in Pauia, laquale all’età nostra auanzò di gran lunga ogn’altra donna di bellezza, leggiadria, & crea[n]za amorosa ; che spesso portaua vna gra[n] veste di raso di color celeste, seminata a farfalle di ricamo d’oro, ma senza motto ; volendo dire & auuertire gl’ama[n]ti che no[n] si appressassero molto al suo fuoco, accioche tal hora non interuenisse loro, quel che sempre interuiene alla farfalla, laquale per appressarsi all’ardente fia[m]ma, da se stessa si abbrucia, & essendo dimandata da M. di Lescu bellissimo & valorosiss. Caualiere, ilquale era allhora scolare, che gli esponesse questo significato ; e’ mi conuiene (diss’ella) usare la medesima cortesia, con quei gentilhuomini, che mi vengono à vedere, che solete vsar voi con coloro, che caualcano in vostra compagnia ; perche solete mettere vn sonaglio alla coda del vostro corsiero, che per morbidezza, & fierezza, trahe de calci, come vno auuertime[n]to che non s’accostino, per lo pericolo delle ga[m]be. Ma per questo non si ritirò Monsignor di Lescu, perche moltanni perseuerò nell’amor suo, & al fine, sendo ferito a morte nella giornata di Pauia, & riportato in Casa della Signora Marchesana, passò di questa vita, non poco consolato, poi che lasciò lo spirito estremo suo nelle braccia della sua cara (come diceua) Signora & padrona.

Traduction de Vasquin Philieul, Lyon, 1561 :
Encores eut ce meſme defect la tresbelle deuiſe, que porta Madame Hippolite Florimonde, Marquiſe de Eſchauldeſoleil, à Puie : laquelle en beauté, bonne grace & debonnaireté amoureuſe outrepaſſa [surpassa] de bien loing toute autre Dame de nostre aage [temps, époque] : qui ſouuent portoit vne grand robbe de ſatin de couleur celeſte, ſemee aux Papillõs de broderie d’or : mais ſans mot [sans sentence]. Voulant dire, & ad-

uertir les amoureux, qu’ils ne s’approchaſſent pas beaucoup de ſon feu : afin que quelquefois ne leur entreuinſt ce que touſiours aduient au Papillon : lequel pour s’approcher [parce qu’il s’approche] de la flamme ardente, ſe bruſle de ſoymeſme. Et estant interrogee par Monſeigneur de l’Eſcu, tresbeau & treſuaillant Cheualier, qui pour lors eſtoit eſcolier [étudiant], qu’elle luy expoſaſt ceſte ſignification. Il me cõuient (dit elle) vſer de la meſme courtoiſie auec ces gentilshommes, que vous auez accoustumé d’vſer auec ceux là qui cheuauchent en vostre compagnie. Car vous auez accoustumé de mettre vne clochette à la queue de vostre courſier, qui par gayeté & fierté rue des pieds : comme vn aduertiſſement, qu’ilz ne s’approchent point, pour le dangier des iambes [en raison des risques de ruades]. Mais pour cela [pour autant] ne ſe retira Monſeigneur de l’Eſcu : ains pluſieurs annees perſeuera en ſon amour : & à la fin, eſtant bleßé à mort en la iournee de Pauie, & rapporté en la maiſon de la Dame Marquiſe, paſſa de ceſte vie, eſtant grandement conſolé, puis qu’il laiſſa (comme il diſoit) ſon dernier eſprit [poussa son dernier soupir] entre les bras de ſa chere Dame & maistreſſe.

Remarque — Philieul traduit aussi, par Eschaulfesoleil, le patronyme Scaldasole, remodelage du nom commun sculdascio « écoutète » (on trouve également, présentés comme équivalents, « avoyer ; prévôt ; maire »), représentant du duc à l’époque lombarde, investi de fonctions judiciaires, fiscales et de police. Le terme correspond à l’allemand Schuldheiß, Schultheiß (d’où les noms de famille Scholtès, Scholtes), Schulze, Schaut, = néerlandais schulthuis, schout ; de l’allemand proviennent le magyar soltész, le polonais s(z)ołtys, le roumain şoltuz, le slovaque šoltýs, škultéty. La forme de vieil-anglais était sċyld-hǽta “one who demands a due or debt [sċyld], a bailiff؉” ; sċyld est apparenté à shall et should, comme Schuld à sollen et schuld à zullen. Écoutète (Belgique et Confédération helvétique), ancien escoutette (par exemple chez Enguerran de Monstrelet et chez Jean Molinet), ne semble pas avoir la faveur des lexicographes. Son origine est claire : l’étymon scultetus est l’une des formes latinisées (voir chez Du Cange) d’un composé lombard comparable au vieil-haut-allemand sculdheiȥȥo.

Il s’agit de Thomas de Foix-Lescun [1485-1525] ; les pages que Brantôme lui consacre ne sont guère favorables au maréchal. 137  « protonotaire » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 77. 138 « destiné à l’état ecclésiastique » 139 dans le costume masculin, la robe courte apparaît vers 1340 ; la robe longue, devenue vêtement d’apparat, de cérémonie, est la marque des juristes, des lettrés, et plus encore des membres du clergé. Tout va bien aussi longtemps qu’on s’en tient à ce schéma ; au-delà, les distinctions sont infinies et variables, cf. l’Encyclopédie :
136

En France, on distingue les officiers de robe longue de ceux de robe courte ; ces derniers sont ceux qui, pour être reçus dans leurs charges, n’ont point été examinés sur la loi ; autrefois, il y avoit des barbiers de robe courte, c’est-à-dire, ceux qui n’avoient point été sur les bancs & qui avoient été reçus sans examen.
140

Gaston III de Foix-Nemours [1489-1512], le « foudre d’Italie », est un cousin issu de germains de Thomas de Foix. 141  « surtout » 142 ensemble « en même temps que » employé comme préposition ; cf. « Ensemble eux

commença rire Maistre Janotus » et « Les Dames galantes » au fil des mots 002, note 12. 143 « somptueusement » cf. Jézabel « Comme au jour de sa mort pompeusement parée » 144 « parsemée » 145 « car » 146 « mieux que » 147 « si bien qu’elle passa pour être » 148 « la plus élégante » La locution en bon point est attestée depuis 1188 (em boen poent « en bon état ») si l’on consulte TLFi sous « point », mais depuis 1164 si l’on consulte TLFi sous « embonpoint »… (Rabelais fournit un exemple de « vostre bon en poinct » et « mal en point » s’est maintenu dans l’usage.) ‖ On remarquera « le mieux en point », et non « *la mieux ».  M. le protenotaire de Foix, la menant dancer, fut curieux de luy demander la signification des devises149 de sa robbe, se doutant bien qu’il y avoit là-dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy respondit : « Monsieur, j’ay fait faire ma robbe de la façon que les gens d’armes150 et cavalliers font à leurs chevaux rioteux151 et vitieux, qui ruënt et qui tirent du pied152 ; ils leur mettent sur leur croupe une grosse sonnette d’argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils sont en compagnie et en foulle, soyent advertis de se donner garde de ce meschant cheval qui ruë, de peur qu’il ne les frappe. Pareillement, par les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux, j’advertis les honnestes hommes qui me font ce bien de m’aymer et admirer ma beauté, de n’en approcher trop prés, ny en desirer davantage153 autre chose que la veuë : car ils n’y gaigneront rien, non plus que les papillons, sinon desirer et brusler, et n’en avoir rien plus154. » Cette histoire est escrite dans les Devises de Paolo Jovio. Par ainsi, cette dame advertissoit son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure155. Je ne sçay s’il s’en approcha de plus prés, ou comme il en fit156 ; mais pourtant, luy, ayant esté blessé à mort à la battaille de Pavie157 et pris prisonnier, il pria d’estre porté chez cette comtesse, à son logis dans Pavie, où il fut trés-bien receu et traitté d’elle. Au bout de trois jours158, il y mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j’ay oüy conter à M. de Montluc159, une fois que nous estions dans la tranchée à La Rochelle160, de nuict, qu’il estoit en ses causeries et que je luy fis le conte161 de cette devise, qui m’asseura avoir veu cette comtesse trés-belle et qui aimoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitté d’elle ; du reste, il n’en sçavoit rien si d’autres fois ils avoyent passé plus outre162. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que j’ay allegué163. une devise comprenait d’ordinaire un emblème et une sentence ; dans la cas présent, la sentence étant absente (ma senza motto, mais sans mot), il n’est question que d’ornements, de motifs, de figures 150 « cavaliers lourdement armés » 151 Mérimée et Lacour : « difficiles, rétifs » [l’Erratum invite à rectifier en « cherchant à mordre, ombrageux », mais le texte montre bien qu’il s’agit de chevaux susceptibles de lancer des ruades] ‖ Lalanne semble avoir pensé que Brantôme avait emprunté l’adjectif à l’italien riottoso ; mais l’ancien français avait un adjectif ri(h)otos, qui est passé en anglais (riotous) ainsi qu’en italien.
149

L. Lalanne : « Tirer du pied, donner des coups de pied. C’est la locution italienne : Tirar calci. » ‖ Furetière enregistre l’expression avec le sens de « boiter » ; on l’a aussi employée pour « traîner la jambe » — Tirar calci, c’est « ruer » ; Paolo Giovio, rapportant les propos attribués à la marquise, lui fait employer une expression similaire, trarre de’ calci. 153 « au surplus, en outre » 154 nous dirions « rien de plus » 155 « De la sorte, la dame avertissait d’emblée son soupirant de ne pas se laisser enflammer » 156 « ni comment il se comporta » (Littré, faire, 54o) Jean Baptiste de Courcelles [1759-1834], Dictionnaire historique et biographique des 157 158 généraux français, VI (1822), p. 93 :
152

Le maréchal de Lescun combattit, avec beaucoup de valeur, à la bataille de Pavie, le 24 février 1525, fut blessé d’une arquebusade au bras, et d’un coup de feu dans le bas-ventre, et fut fait prisonnier avec le roi. Il avait conseillé ce monarque de lever le siège de Pavie, et de point risquer une bataille, avec une armée affaiblie par un gros détachement, et épuisée depuis quatre mois de siège [commencé le 27 octobre 1524], contre des troupes fraîches, et qui seraient appuyées par la garnison de Pavie, forte de 5000 hommes ; mais quoique le maréchal de Foix eût désapprouvé le combat, il le soutint cependant avec une intrépidité héroïque ; il servit de bouclier à son roi contre les coups qu’on lui portait, et ne cessa de le défendre que lorsque, tombant en défaillance, il fut enlevé par les ennemis. Il mourut des suites de ses blessures, le 3 mai 1525. [Il faut lire : mars]

Paul Courteault [1867-1950], dans sa thèse sur Blaise de Monluc historien (1907), démêle (grâce à une précision fournie par son auteur) l’écheveau que Brantôme a contribué à emmêler en écrivant dans les Vies des grands capitaines que Lescun était mort « au bout de neuf jours » [ce qui est exact] et dans les Dames galantes « au bout de trois jours » [ce qui est faux] ; mais il n’a pas relevé la contradiction chez l’écrivain. Monluc (né entre 1500 et 1502) combattit à la journée de Pavie : il y fut fait prisonnier ; mais on le renvoya sans rançon, dès qu’il eut fait connaître qu’il n’était qu’un soldat de fortune* (d’après Foisset aîné, dans la Biographie universelle, XXIX, 1821).
159

* L’auteur des Commentaires est précis sur ce sujet : « Pendant le sejour que je fis en l’armée, je fuz tousjours avec un capitaine, dict Castille de Navarre, sans prendre aucune solde, lequel, le jour de la bataille, conduisoit les enfans perduz. » La nuance a son prix, les enfants perdus (c’est-à-dire fantassins sacrifiés, italien fanti perduti), équivalent du néerlandais verloren hoop « troupe (hoop) perdue, sacrifiée », devenu en anglais forlorn hope [sur le sens duquel la méprise est fréquente], étant des volontaires envoyés en tirailleurs en avant-garde, à qui on faisait miroiter l’espoir d’une prime ou d’un avancement si, une fois leur mission accomplie, ils en revenaient vivants. le siège de La Rochelle (du 11 février au 26 juin 1573) fut le dernier acte militaire de ce septuagénaire 161  « récit » 162 « il ignorait si, en d’autres occasions, leur relations étaient allées plus loin » Latin ultra « de l’autre côté, au-delà de ; plus loin » → oultre → outre ; donc « s’ils avaient dépassé cette limite » ‖ Plus ultra / Plus outre était la devise de Charles-Quint. 163 « mentionnés, énumérés, cités »
160

 Or, y a des cocus qui sont si bons qu’ils font prescher et admonester leurs femmes par gens de bien et religieux, sur leur conversion et corrections ; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font de grands vœux, promettans monts et merveilles de repentance et de n’y retourner jamais plus164 ; mais leur serment ne dure guieres, car les vœux et larmes de telles dames valent autant que jurements165 et reniements d’amoureux, comme j’en ay veu et cogneu une dame à laquelle un grand prince, son souverain, fit cette escorne166 d’introduire et apposter167 un cordellier d’aller trouver son mary qui estoit en une province pour son service, comme de soy-mesme168 et venant de la cour, l’advertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit169 qui couroit du tort qu’elle luy faisoit ; et que, pour son devoir de son estat et vacation170, il l’en advertissoit de bonne heure, afin qu’il mist ordre à cette ame pecheresse. Le mary fut bien esbahy d’une telle ambassade et doux office de charité : il n’en fit autre semblant pourtant171, sinon de l’en remercier et luy donner esperance d’y pourvoir ; mais il n’en traitta point plus mal sa femme à son retour : car qu’y eust-il gaigné ? Quand une femme une fois s’est mise à ce train172, elle ne s’en detraque173, non plus qu’un cheval de poste174 qui a accoustumé si fort le gallop qu’il ne le sçauroit changer en autre train d’aller. « de renoncer pour toujours à l’adultère » « serments » « affront » 167  « compromettre, suborner » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 183, p. 38. 168 « comme s’il venait de sa propre initiative, de son propre chef » 169 « rumeur » 170 « occupation, profession » cf. Montaigne « Non ſulemant chaque païs mais chaque cité a ſa ciuilité [politesse] particuliere : et chaque uacation. » 171  « il n’en laissa pourtant rien paraître » 172 « à cette allure, à ce rythme » 173 « elle ne le quitte plus » (Huguet cite Du Bartas « pour destrasquer [détourner] les saints du saint trac [voie, chemin] de la Foy ») 174 comme le soulignent Mérimée et Lacour, il faut comprendre « cheval de postillon » ; avant d’emprunter l’italien postiglione, on disait chevaucheur de poste.
164 165 166

 Hé ! combien s’est-il veu d’honnestes dames qui, ayant esté surprises sur ce fait175, tancées176, battuës, persuadées et remonstrées177, tant par force que par douceur, de n’y tourner jamais plus178, elles promettent, jurent et protestent179 de se faire chastes, qui puis aprés pratiquent ce proverbe180 : Passato il pericolo, gabbato il santo181, et retournent encor plus que jamais en l’amoureuse guerre ; voire qu’il s’en est veu plusieurs d’elles, se sentant dans l’ame quelque ver rongeant, qui d’elles-mesmes faisoyent des vœux bien saints et fort sollenels, mais ne les gardoyent guieres182, et se repentoyent d’estre repenties, ainsi que dit M. du Bellay des courtisanes repenties183. Et telles femmes afferment184 qu’il est bien malaisé de se defaire pour tout jamais d’une si douce habitude et coustume, puis-

qu’elles sont si peu en leur courte demeure185 qu’elles font en ce monde. autant l’expression « sur le fait » (flagrante delicto) est sans surprise (Brantôme s’en est déjà servi deux fois dans les Dames galantes), autant la variante sur ce fait, de même sens, me semble être un hapax. 176 « sermonnées, réprimandées » 177  remontrer « exposer à quelqu’un ce qu’on lui reproche, ce dont on lui fait grief » (remontrances) ; ici encore, la fluidité de la construction (style parlé) défie la syntaxe 178 cf. au § précédent de n’y retourner jamais plus et note 164 179 « déclarent d’une manière solennelle » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 003, p. 23 en protestation que 180 « dames … qui, par la suite, appliquent/mettent en pratique le proverbe » 181 Bayle (art. Borgarutius de son Dict. hist. et critique) rend bien ce proverbe : « on envoie paître le saint quand le péril est passé » ; le mot à mot donne « passé le danger, moqué le saint » — Variantes : Mme de Sévigné substitue schernito à gabbato ; Maurice Pardé (Un livre de M. Pierre Estienne sur le climat du Massif-Central. In : Revue de géographie alpine. 1958, Tome 46 N°1. pp. 203-212) se sert d’une version qui rompt avec la tradition, Passato il pericolo, gabbato il diavolo !
175

Le proverbe, que cite Rabelais, s’est tellement répandu que Piron peut en tirer un effet en recourant à l’ellipse. Scène d’ouverture du monologue en trois actes intitulé Arlequin-Deucalion (donné à l’Opéra-Comique en 1722). « Le théâtre [la scène] représente le double Coupeau », c’est-à-dire le Parnasse.
(Le sacrifice (homérique) de cent bœufs s’appelle une hécatombe.) « Serviteur » = tu peux toujours courir…

182 183

« mais ne respectaient pas longtemps leurs vœux » le Toulousain Pierre Gilbert (Gilibertus), sieur de Maloc, docteur en Droit et conseiller au Parlement de Grenoble de 1568 à 1579 [d’après Montaiglon, 1849 et Saulnier, 1965], est l’auteur de poésies néo-latines que du Bellay dit avoir adaptées sous les titres de la Courtisanne repentie et de la Contre-repentie. (Du Bellay connut P. Gilbert à Rome et le mentionne dans un sonnet : Qui niera, Gillebert, s’il ne veult resister [à moins de vouloir s’opposer] Au jugement commun.) C’est une formule de ce dernier poème que Brantôme transpose en se repentoyent d’estre repenties :
Mere d’Amour, suivant mes premiers vœux, Dessous tes loix remettre je me veulx, Dont je vouldrois n’estre jamais sortie, Et me repens de m’estre repentie.

184 185

 « affirment » « pendant le bref séjour »

 Je m’en rapporterois volontiers à aucunes belles filles, jeunes repenties, qui se sont voilées et recluses186, si on leur demandoit et en foy et en conscience187, ce qu’elles en respondroyent, et comme188 elles desireroyent bien souvent leurs hautes murailles abattuës189 pour s’en sortir aussitost.
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« qui ont pris le voile/sont entrées en religion et ont fait vœu de clôture/se trouvent dans l’obligation de ne pas sortir de leur couvent » 187 « avec franchise et honnêteté » 188 « combien, à quel point » 189 (latinisme) « la destruction de leurs hautes murailles »

 Voilà pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement reduire190 leurs femmes, aprés qu’elles ont fait la premiere fausse pointe191 de leur honneur, sinon de leur lascher la bride192, et leur recommander seulement la discretion et tout guariment d’escandale193 : car on a beau porter tous les remedes d’amour194 qu’Ovide a jamais appris195, et une infinité qui se sont encor inventez sublins196, ny mesmes les authentiques de maistre François Rabelais qu’il apprit au venerable Panurge, n’y serviront jamais rien ; ou bien, pour le meilleur197, pratiquer198 un refrain d’une vieille chanson qui fut faite du temps du roy François Ier, qui dit :
Qui voudroit199 garder؉200 qu’une femme201 N’aille du tout à l’abandon202, Il faudroit la fermer؉203 dans une pipe204, Et en jouïr par le bondon205.

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reduire « amener quelqu’un à se soumettre, en venir à bout » L. Lalanne : « Poincte (faire la fausse), tromper, trahir, faire faux bond. (C’était pro-

bablement un terme d’escrime ; en italien, on appelle une feinte, punta falsa.) Ce furent ces deux Fabricio et Prospero [Colonna] qui, quasi les premiers de ces païs, luy firent [à Charles VIII] la fausse poincte et se revoltarent contre luy. » ‖ Cf. « incartade », emprunté à l’italien inquartata, terme d’escrime 192 expression empruntée au vocabulaire de l’équitation et qui a été remplacée dans l’usage courant par son équivalent « laisser la bride sur le cou » 193 « et de se prémunir contre tout scandale » 194 les Remedia amoris est le dernier volet d’un polyptyque comprenant Amores, Ars amatoria (traité de l’amour) et Medicamina faciei feminæ (les fards, le maquillage) 195 « enseignés » 196 sub(e)lin « fin, subtil » ; variante de sabelin « en (martre) zibeline » cf. Roland : Afublez est d’un mantel sabelin, Guaz vos en dreit par cez pels sabelines. Voir aussi, en héraldique, sable (émail) « de couleur noire » (dont l’ancêtre est le russe Соболь « zibeline »). Bibliog. : Lazare Sainéan, Notes d’étymologie romane, 3e série, Zeitschrift für romanische Philologie, XXXI (1907), pp. 270-272. P. Ristelhuber (H. Estienne, Deux dialogues, 1885, p. 122, note 2) et Sainéan (op. cit. p. 271) font état d’occurrences de sublin dans les Essais, mais il n’en est rien : l’adjectif n’apparaît que dans la traduction que Mlle de Gournay a donnée de la plupart des citations latines (et de quelques grecques) :

Pierre Villey a fait remarquer (Les Livres d’histoire moderne utilisés par Montaigne, 1908) que là où Cicéron avait écrit cui cor sapiat, ei non sapiat palatus (quand on a bon jugement, n’importe d’avoir bon palais), Montaigne reprend sans sourciller cui cor sapiat, ei et sapiat palatus (quand on a bon jugement, il faut encore avoir bon palais) : « est-ce son texte qui change ainsi non en et, ou Montaigne ne fait-il pas plutôt une plaisanterie d’épicurien ? »

« au mieux » « mettre en pratique, appliquer » « si on voulait » « empêcher » variante, qui préserve la rime : Pour empescher qu’une guenipe (prostituée) « ne soit en perdition » « l’enfermer » (grande futaille, tonneau) bondon désigne soit — comme c’est le cas ici — l’ouverture ménagée dans le tonneau (en anglais : bung-hole) [cf. Rabelais « autant que vous en tirerez par la dille, autant en entonneray par le bondon »], soit, par métonymie, le tampon de bois destiné à boucher cette ouverture (bung)
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