P. 1
PapyrusenLigne

PapyrusenLigne

|Views: 74|Likes:
Published by ant
essai sur les mutations du texte et de la lecture
essai sur les mutations du texte et de la lecture

More info:

Published by: ant on Oct 30, 2010
Copyright:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

11/05/2011

pdf

text

original

Selon une défniton proposée par Ducrot et Todorov, le texte se
caractériserait “par son autonomie et par sa clôture” (p.375).
Cete défniton classique est toutefois devenue problématque
depuis l’appariton de l’hypertexte. Celui-ci, en efet, tel qu’on le
connaît sur le Web, peut être organisé de façon à ne pas avoir de
limites apparentes de début ou de fn, autres que celles que le
lecteur choisit de donner à sa séance de lecture. En échappant
ainsi à son auteur, le texte semble avoir quité le domaine du clos
et du stable pour se placer sous la catégorie de l’éphémère et de
l’épisodique. Aussi est-il nécessaire de proposer une défniton de
la textualité qui ne soit pas liée à un support partculier.
Réalité extrêmement fuide, le texte ne saurait se limiter
à une simple succession de mots. On sait par exemple qu’un ma-
nuscrit, une fois publié, se transforme en un produit nouveau et
que la machine éditoriale met en œuvre des infrastructures très
coûteuses pour faire du livre un objet séduisant. On peut donc
s’atendre à ce que cet emballage du texte modife aussi la façon
dont il va être lu. Loin d’être indiférent, le support modife le rap-
port que le lecteur pourra établir avec le texte. Un journal ne se

CHRISTIAN VANDENDORPE

Jouant à la fois sur l’iconique et le textuel, le calligramme engendre
d’abord un efet, que vient redoubler et amplifer le sens produit par
la lecture du texte ainsi imagé. Ci-dessus, un calligramme de Panard,
Théâtre et Oeuvres diverses, 1763.

lit pas comme un livre, et l’on imagine mal aujourd’hui d’en faire
passer le contenu sous un format de poche; réciproquement, la
publicaton d’un roman au format d’un journal en rendrait la lec-
ture moins agréable. Plus encore que son homologue imprimé,
le texte numérique peut prendre une variété de formes, même
si son potentel est loin d’être exploité à son maximum, compte
tenu des limitatons imposées par les écrans et les logiciels.

DU PAPYRUS À L’HYPERTEXTE

Pour mieux cerner l’objet texte, nous nous inspirerons
en parte de la concepton de la lecture proposée par Harald
Weinrich et reprise par Jean-Michel Adam, en vertu de laquelle
“chaque texte content certaines instructons adressées au lec-
teur qui lui permetent de s’orienter dans ce morceau de monde
que propose le livre” (p.31).
Nous considérerons pour notre part que les instructons
données au lecteur débordent la matère purement verbale et
ce qu’il est généralement convenu d’appeler le texte. Pour ren-
dre compte du texte saisi dans son environnement visuel, nous
utliserons le concept de “ textualité ”, défni comme la caracté-
ristque d’un objet sensible appréhendé de façon spatale et qui
s’adresse à la compréhension d’un lecteur en jouant à la fois sur
la mise en rapport systématque de propositons élémentaires
placées en contguïté et sur des rappels plus ou moins lointains,
contnus et réglés d’éléments présentés en amont. Ce jeu de mise
en rapport de divers éléments est infuencé par la dispositon du
texte sur l’espace de la page, ses atributs typographiques et son
environnement iconique ainsi que, dans le cas du texte sur écran,
par le placement d’éléments dans des fenêtres distnctes, acces-
sibles par des liens hypertextuels. Toute manipulaton de ces va-
riables entraînera des répercussions sur la textualité et modifera
la lecture que l’on pourra faire d’un texte donné.
À ttre d’exemple, la textualité d’un récit sera très difé-
rente selon que ce dernier est mis en pages à la façon d’un fait
divers, d’un poème ou d’un hypertexte. On connaît ainsi la réécri-
ture d’un fait divers par Jean Cohen:

Hier sur la Natonale sept
Une automobile
Roulant à cent à l’heure s’est jetée
Sur un platane
Ses quatre occupants ont été
Tués31
.

31 Cité par Genete, 1969, p.150.

0

CHRISTIAN VANDENDORPE

Dès le premier coup d’œil, la dispositon en vers, l’élimi-
naton de la ponctuaton et l’introducton d’une majuscule au dé-
but de chaque ligne tendent à forcer une lecture “poétque” de ce
fait divers. Le rejet de compléments ou de mots importants (“ Sur
un platane ”, “ Tués ”) a pour efet d’introduire des “blancs” dans
la lecture et d’engendrer des efets de sens très diférents de ceux
qu’aurait provoqués le même texte en prose. Si la prose est nor-
malement associée à une textualité qui joue sur la contguïté des
divers éléments du texte et sur les enchaînements entre eux, la
poésie favorise, pour sa part, une textualité de type visuellement
fragmenté, où tous les éléments sont coprésents, et qui met en
valeur, par sa dispositon spatale, les rapports paradigmatques.
Par ailleurs, on pourrait envisager de disposer ce fait
divers sous la forme d’un hypertexte éclaté, ce qui se traduirait
par un émietement de l’informaton en cinq entrées abstraites,
placées ci-dessous dans la colonne de gauche, et susceptbles de
faire apparaître, au lecteur qui cliquerait sur chacune de celles-ci,
les réponses fgurant en regard :

Titre?

- Un accident

Quand ?

- hier

Où ?

- sur la Natonale sept

Quoi?

- une automobile

Comment ?

- roulant à cent à l’heure

Acton?

- s’est jetée sur un platane.

Résultat ?

- Ses quatre occupants ont été tués

Il s’agit évidemment ici d’un exemple limite, mais qui vise
à illustrer un mode de fonctonnement textuel permis par l’hy-
pertexte.

L’ordinateur peut aussi accueillir, bien évidemment,
les formes de textualité traditonnelles que sont la prose et la
poésie. Mais les contraintes de la lecture sur écran et la masse
énorme d’informatons accessibles ont amené la mise en place
du concept d’hypertexte, qui privilégie le dévoilement par le lec-

1

DU PAPYRUS À L’HYPERTEXTE

teur des éléments d’informaton que ce dernier juge nécessaires.
Cete caractéristque situe l’hypertexte dans une pragmatque de
l’interactvité.

La textualité ne dépend pas seulement de la dispositon
spatale des segments du texte, mais aussi de ses atributs typo-
graphiques: le fait qu’un mot soit dans telle ou telle taille de carac-
tères, dans telle ou telle police, en gras, en italique, en couleur ou
en majuscules indique au lecteur qu’il doit le lire autrement que
les mots voisins. Ces caractéristques matérielles de l’objet texte
étaient cruciales pour un poète comme Mallarmé, qui accordait
beaucoup d’importance à la dispositon du poème sur la page et
qui était aussi sensible qu’un typographe au jeu des marges et
du blanc. Mais, chez la plupart des écrivains, ces préoccupatons
seraient vues comme des caprices, ou des empiétements sur le
terrain de l’éditeur, maître ultme de la forme du livre. Pendant
longtemps, seul le calligramme, dont la textualité vient de la re-
dondance sémantque du visuel et du textuel, a pu légitmement
revendiquer sa composante visuelle et la garder intacte sous le
format du livre.

En matère de textualité, il y a lieu aussi de considérer la
façon dont l’environnement iconique du texte oriente l’actvité
du lecteur. On ne lira probablement pas un roman de la même fa-
çon dans une éditon “pur texte” que dans une éditon illustrée.
Avec l’hypertexte, la part du visuel dans le texte et la di-
mension iconique sont en voie d’expansion, du fait que l’auteur
peut se réapproprier la totalité des outls d’éditon dont l’inven-
ton de l’imprimerie l’avait dépossédé. Grâce à l’ordinateur, il peut
prendre en charge la mise en forme typographique et iconique de
son texte, et, dans le cas d’un hypertexte, déterminer précisé-
ment le degré d’interactvité qu’il souhaite accorder au lecteur.
Si, dans une culture étroitement compartmentée, on pouvait fa-
cilement exclure de la textualité la dimension visuelle, il ne sera
plus possible de le faire dès lors que la mise en pages, la typo-
graphie et les éléments iconiques auront été conçus par l’auteur
lui-même et qu’ils seront considérés comme parte intégrante de

2

CHRISTIAN VANDENDORPE

l’œuvre, faisant de celle-ci un objet à voir et à regarder autant
qu’à lire, tels les livres-objets de Michel Butor.

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->