P. 1
Sorcière

Sorcière

|Views: 343|Likes:
Published by Herne Editions
Traduit par Françoise Darnal-Lesné

Sorcière et Jour de fête, les deux nouvelles inédites en français, réunies dans ce Carnet relatent les drames du quotidien. Tchekhov montre mais ne dénonce jamais. Il ne cesse de souligner dans son oeuvre l’esprit petit-bourgeois sur fond de Russie éternelle, la trivialité, la corruption, l’ignorance crasse et la déchéance à travers des destins avortés, condamnés à l’usure du temps.

Le lecteur de ces deux drames conjugaux, qui mettent à nu les strates les plus profondes de l’âme humaine, appréciera le style de Tchekhov : sobriété, simplicité et économie de moyens, en même temps que l’un de ses thèmes de prédilection, le temps, qui loin de mûrir les personnages, les défait, les dépossède de leur être et émousse leurs sentiments.
Traduit par Françoise Darnal-Lesné

Sorcière et Jour de fête, les deux nouvelles inédites en français, réunies dans ce Carnet relatent les drames du quotidien. Tchekhov montre mais ne dénonce jamais. Il ne cesse de souligner dans son oeuvre l’esprit petit-bourgeois sur fond de Russie éternelle, la trivialité, la corruption, l’ignorance crasse et la déchéance à travers des destins avortés, condamnés à l’usure du temps.

Le lecteur de ces deux drames conjugaux, qui mettent à nu les strates les plus profondes de l’âme humaine, appréciera le style de Tchekhov : sobriété, simplicité et économie de moyens, en même temps que l’un de ses thèmes de prédilection, le temps, qui loin de mûrir les personnages, les défait, les dépossède de leur être et émousse leurs sentiments.

More info:

Published by: Herne Editions on Nov 03, 2010
Copyright:Traditional Copyright: All rights reserved

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

09/06/2015

pdf

text

original

SORCIèRE

Carnets

© Pour la traduction, tous droits de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. © Éditions de L’Herne, 2010 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@lherne.com www.@lherne.com

Anton Tchekhov

SorciÈre
suivi de la nouvelle

Jour de fête
Traduits du russe et annotés par Françoise Darnal-Lesné

L’Herne

LA SORCIÈRE1

La nuit tombait. Dans sa petite maison de gardien de l’église, le sacristain, Savelii Guikine2, couché sur son lit, ne dormait pas, bien qu’il eût pour habitude de se coucher avec les poules. D’un côté de la couverture faite de petits morceaux d’indienne bariolée, on voyait ses cheveux roux et mal peignés, et de l’autre, ses grandes jambes sales depuis bien longtemps… Il tendait l’oreille… La maison adossée à
1. Anton Pavlovitch Tchekhov : Вед’ма, Polnoe Sobranie Sočinenij i pisem v 30 tomah, sočinenija v 18 tomah, pis’ma v 12 tomah, Moska, Izdatel’stvo « Nauka », 1976, p. 375, paru dans Temps Nouveau (Novoe Vremja), 1886, n° 3600, 8 mars, p. 2, signé An. Tchekhov. (Toutes les notes sont de la Traductrice.) 2. Guikine : du verbe gikat’ en russe qui désigne le cri du cygne. Il montre toute l’ironie de Tchekhov dans l’association a contrario qu’il fait d’un homme laid avec un oiseau connoté par sa beauté, accentuée ici par le constat que le sacristain est luimême associé à d’autres volatiles quant à l’heure de son coucher.

7

une clôture avait une unique fenêtre qui donnait sur les champs. Et dans ces champs se menait une guerre totale… Il était difficile de comprendre qui voulait tuer qui et qui, dans la nature, en faisait les frais, mais, à juger par le bruit incessant et sauvage qui y régnait, personne n’en sortait indemne. Une puissance victorieuse rôdait à la surface des champs, se déchaînait dans les bois et sur le toit de l’église, frappait de ses poings colériques la fenêtre, jetant et arrachant tout sur son passage tandis qu’une autre, impuissante et vaincue, allait criant et gémissant… On entendait son cri plaintif tantôt dans la fenêtre, tantôt audessus du toit et tantôt dans le poêle. En lui ne résonnait aucun appel à l’aide, mais le chagrin, la conscience qu’il était tard et qu’il n’était plus de salut. Les congères neigeuses s’étaient couvertes d’une fine couche de glace  ; des larmes y tremblaient ainsi que sur les arbres, et, sur les routes et les chemins, se répandait un liquide de boue sombre et de neige fondue. En un mot, sur la terre, c’était le dégel, mais le ciel ne pouvait pas par contre s’en rendre compte à travers la nuit sombre et déversait avec force 8

sur la terre dégelée ses flocons de neige fraîche. Le vent se promenait, ivre… sans lui permettre de recouvrir la terre, et la faisait tournoyer à son gré dans les ténèbres… Guikine prêta l’oreille à cette musique et se renfrogna… Il le savait ou du moins devinait le but de tout ce tapage derrière la fenêtre et quelles mains en étaient l’auteur. «  Je sai-ais  !  » maugréait-il, en montrant quelqu’un de son doigt menaçant. «  Je sais tout ! » Près de la fenêtre, Raïsa Nikolaïevna, la sacristaine, était assise sur un tabouret. Une lampe, posée sur un autre tabouret, timide et hésitante, répandait son halo huileux et mouvant sur les belles épaules, les formes attirantes et généreuses du corps de la jeune femme, sur sa large natte tombant jusqu’à terre. La sacristaine cousait des petits sacs de toile. Ses mains bougeaient à vive allure, mais tout son corps, l’expression de son regard, les sourcils, les lèvres pulpeuses, le cou laiteux restaient immobiles, plongés dans le travail monotone et mécanique et semblaient dormir. De temps à autre, elle relevait seule sa tête pour donner 9

un peu de repos à sa nuque fatiguée, regardait furtivement la fenêtre derrière laquelle se déchaînait la tempête de neige  ; puis elle se penchait de nouveau vers le tissu. Ni plainte, ni tristesse, ni joie – rien qui ne se manifestât sur son joli visage au nez retroussé et aux pommettes piquetées de tâches de rousseur. Une jolie fontaine qui ne coulerait pas. Un petit sac sitôt terminé, elle le mettait de côté et, tout en s’étirant voluptueusement, elle arrêtait son regard terne et sans vie sur la fenêtre… Sur les vitres, des larmes voguaient et des petits flocons éphémères blanchissaient. Chacun de celui qui tombait sur la vitre la regardait en fondant… « Viens te coucher ! » grommela le sacristain. Elle ne répondit pas. Soudain ses cils frémirent et son regard devint attentif. Savelii, qui pendant tout ce temps avait observé l’expression de son visage, redressa la tête et demanda : « Qu’est qu’il y a ? — Rien… J’ai l’impression qu’on vient… répondit-elle doucement. » De ses bras et jambes, le sacristain repoussa au loin la couverture, se redressa sur les genoux 10

et lorgna sa femme d’un œil vide. La flamme timide de la lampe éclairait son visage velu et ridé et glissait sur sa face agitée et burinée. « Tu entends ? » dit la sacristaine. À travers le hurlement monotone de la tempête, il entendit résonner un bruit ténu, presque inaudible, semblable au bourdonnement d’un moustique, décidé à piquer une joue et fâché d’en être empêché. «  C’est la poste…  » grommela Savelii en se mettant sur les talons. À trois verstes de l’église passait la route postale. Par temps de tempête, quand, venu de la grand-route, le vent soufflait en direction de l’église, les habitants de la maisonnette entendaient les sons des clochettes. « Seigneur, quel plaisir a-t-on à sortir par un temps pareil ? soupira la sacristaine. — Service d’État. Qu’on veuille ou non, on y va… » Le bruit se perdit dans l’air et mourut. « L’est repartie », dit Savelii en se recouchant. Il n’avait pas eu le temps de s’envelopper dans la couverture qu’un bruit de clochettes lui parvenait aux oreilles. Alarmé, il regarda 11

son épouse, bondit du lit et, se tournant d’un côté et de l’autre, se mit à marcher de long en large devant le poêle. Le bruit des clochettes résonna faiblement puis mourut, comme s’il se déchirait. «  L’entends plus…  », grommela-t-il, puis il s’arrêta, les yeux rivés sur sa femme. Mais, à l’instant même, le vent frappa la fenêtre amenant avec lui un son aigu et flûté… Savelii blêmit, poussa un cri et se remit à taper le sol de ses pieds nus. «  La poste, elle s’est perdue  !  » dit-il d’une voix enrouée, fixant son épouse de ses yeux méchants. «  T’entends  ? La poste, elle s’est perdue ! Je… Je sais ! Y a… Y a quelque chose… que je comprends pas  ! marmonna-t-il. Je sais tout, que tu crèves ! — Que sais-tu  ? lui demanda-t-elle doucement sans détacher les yeux de la fenêtre. — Je sais que tout ça, c’est ton œuvre, diablesse ! C’est toi qui fais tout ça, que tu crèves ! Et la tempête, et la poste qui s’est perdue  !… C’est toi qu’as tout fait ! Toi ! — Tu deviens fou, tu dis des bêtises… dit calmement la sacristaine. 12

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->