La référence des noms fictionnels

Sylvain Hurni Mémoire de Master en Philosophie Septembre 2009 Université de Genève Sous la direction du Professeur Fabrice Correia Tél : +41764189719 Tél. privé : 0041223203093 Email : syhurni@gmail.com

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Abstract
Dans ce travail, nous cherchons à savoir si un nom fictionnel comme « Emma Bovary » peut fonctionner comme un nom propre ordinaire, à savoir s’il peut être un nom propre de quelque chose. Nous examinons deux thèses : la thèse référentialiste selon laquelle les noms fictionnels font référence à des objets, la thèse nonréférentialiste qui le nie. A travers une exploration des différents types de discours fictionnels et réels, nous montrerons que ces deux thèses concurrentes peuvent être complémentaires.

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Table des Matières
Abstract ___________________________________________________________ 2 Table des Matières __________________________________________________ 3 1. Introduction______________________________________________________ 4 2. Exposé général et bref des théories : _________________________________ 7 2.1 Les théories non-référentialistes ___________________________________ 7 2.2 Les théories référentialistes ______________________________________ 13 3. Exposé général des types de discours _______________________________ 16 4. Contexte fictionnel : que disent les non-référentialistes et les référentialistes du : ______________________________________________________________ 19 4.1 Discours de l’auteur _____________________________________________ 19 4.2 Discours intrafictionnel __________________________________________ 24 5. Contexte réel : que disent les non-référentialistes et les référentialistes du : __________________________________________________________________ 31 5.1 Discours métafictionnel __________________________________________ 31 5.2 Discours existentiel négatif _______________________________________ 37 6. Récapitulation et Conclusion ______________________________________ 42 7. Bibliographie ____________________________________________________ 44

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1. Introduction
La théorie de la référence directe de Saul KRIPKE est le paradigme dominant pour expliquer le fonctionnement des noms propres dans les langues naturelles telles que l’anglais et le français. Selon cette théorie, un nom réfère directement à son porteur. « Directement » veut dire qu’il n’y a pas de mode de présentation (comme « la femme qui est F ») qui s’interpose entre le nom et l’objet. Il y a deux thèses kripkéennes au sujet des noms propres qui sont importantes pour nous. La première, c’est qu’il y a deux manières de fixer la référence d’un nom propre : ou bien le nom propre acquiert initialement sa référence grâce à un acte de baptême ou bien la référence est fixée par une description définie. Dans le premier cas, il s’agit d’associer directement un nom à un individu : le locuteur stipule en présence de l’individu perçu qu’il se référera à lui par le nom « N » : « Tu t’appelleras « N » ». Dans le second cas, le locuteur utilise un énoncé (« le Français dans la salle B121 ») pour fournir une référence à un nom : « quel que soit le Français dans la salle B121 , je stipule qu’ il s’appellera « Sam » ». Dans ce cas c’est la description définie qui a servi initialement à fixer la référence du nom 1. Comme le note KRIPKE (1980), la référence du nom propre « Neptune » aurait été fixée par description par l'astronome Le Verrier pour se référer à tout ce qui était la cause planétaire des perturbations observées dans l'orbite d'Uranus, avant même que cette planète ne soit découverte. 2 La seconde thèse concerne la manière dont la référence est transmise : une fois que la référence du nomest fixée, le nom passe de locuteur à locuteur à travers une chaîne causale. C’est ainsi que la référence du nom est transmise et préservée : Cette association initiale se transmet de locuteur à locuteur sur la base d’une relation, accompagnée de l’intention (caractéristique d’une communauté linguistique) que chaque locuteur a d’utiliser le nom tel qu’il est utilisé par les locuteurs qui lui en enseignent l’utilisation. Cette «chaîne» d’utilisation du nom est nommée par Kripke chaîne causale, parce que la référence est transmise par des relations causales (…).3 Précisons que cette théorie a formulé trois objections importantes à l’encontre de la théorie descriptiviste. Selon cette théorie, un nom propre désigne un objet via le contenu descriptif que le locuteur associe au nom. Par exemple, quand le locuteur utilise le nom propre « N », il réfère à un
Je dois cette précision à Fabrice Correia. REIMER, Marga, Reference, first published Jan 20, 2003 ; substantive revision May 20, 2009, Stanford Encyclopedia of Philosophy : http://plato.stanford.edu/entries/Reference.
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Ibid., p.27.

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objet particulier x parce qu’il associe au nom « N » un certain contenu (l’unique F) et que l’objet x est en fait l’unique F. La première est une objection sémantique : les amis de la théorie descriptiviste soutiennent que la référence est synonyme (sémantiquement équivalente) à une description qui s’interpose entre le nom et l’objet. Or, en reprenant notre précédant exemple, Sam aurait très bien pu ne pas être français ou ne pas être dans la salle B121. La référence n’est donc pas synonyme à la description (ou à un faisceau de description). La seconde est l’objection de l'ignorance et de l'erreur : « Shakespeare a écrit Hamlet ». S’il y a un rapport de synonymie entre le nom « Shakespeare » et la description définie (« a écrit Hamlet »), alors si on découvre que c’est Bacon qui en fait a écrit Hamlet, cela impliquerait que Bacon soit Shakespeare. La troisième est l’objection des nécessités non voulues : si « Aristote » est synonyme du « philosophe né à Stagire auteur de la métaphysique », il s’ensuit que l’énoncé « Aristote est né à Stagire et écrivit la métaphysique » est analytique et donc nécessaire. Or, c’est un fait contingent qu’Aristote soit né à Stagire et ait écrit la métaphysique. Que dire maintenant des expressions comme « Tintin », « Gregory House », « Chihiro » « Dean Corso », « Emma Bovary », « Jack Bauer », « Indiana Jones » etc. ? Si nous suivons la théorie de la référence directe, il semble que nous ayons un premier problème avec le statut de ces expressions : contrairement aux noms propres ordinaires, ces noms fictionnels ne semblent pas faire directement référence à une personne réelle. L’intuition contraire semble plutôt la bonne, à savoir que ces expressions manquent de référence. Or, une phrase prédicative qui contient un nom propre peut difficilement être vraie ou fausse, si le nom n’a pas de porteur, puisque, selon la théorie standard, une phrase de ce type est vraie ssi le référent du nom appartient à l’extension du prédicat. Nous avons également un second problème. Si le référent d’un nom doit être causalement lié à notre usage de ce nom, les objets fictionnels semblent devoir être des objets concrets et non pas, par exemple, des objets non existants ou des objets abstraits. Nous verrons dans la suite de ce travail les solutions proposées pour remédier à ces deux difficultés. Il y a au moins deux façons d’aborder la question de la référence des noms propres fictionnels : la première manière est de considérer que le nom propre fictionnel est vide. Selon cette approche, les noms fictionnels ne réfèrent pas. En ce sens, ces expressions ne seraient pas littéralement des noms propres. Il faut paraphraser ces termes de manière à ce que ressorte leur véritable forme logique. Cette thèse regroupe des philosophes comme RUSSELL, d’après lequel les noms fictionnels sont des abréviations de descriptions définies, et des philosophes comme CURRIE, pour qui les noms fictionnels ont la fonction de servir d’appui (props) dans un jeu de faire semblant, dans lequel il s’agit d’imaginer des personnes réelles porteuses de ces noms. La seconde manière est de considérer que les noms fictionnels ne sont pas vides. Cette dernière thèse regroupe à la fois des 5

philosophes comme THOMASSON, qui acceptent un engagement ontologique envers des entités existantes, et des philosophes comme PARSONS qui acceptent un engagement ontologique envers des entités non existantes.

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2. Exposé général et bref des théories :
2.1 Les théories non-référentialistes Il y a plusieurs options possibles pour défendre une thèse nonréférentialiste : on peut choisir la solution des paraphrases de RUSSELL, la solution de la théorie de la pretense ou celle de la théorie du « makebelieve ». On peut également s’inspirer des théories linguistiques et de celles du « make-believe » comme le fait Gregory CURRIE dans the nature of fiction (1990). La solution des paraphrases : Les amis des paraphrases fournissent une analyse du discours fictionnel en dépit du fait que les termes fictionnels sont considérés comme nonréférents. Ils essaient de reconstruire des phrases qui semblent porter sur des objets fictionnels de telle manière que ressorte leur véritable forme logique. Pour un russellien, par exemple, une phrase comme « Emma Bovary est la femme de Charles » est évaluée de la manière suivante : « il y a un unique objet x tel que x est Emma Bovary et x est la femme de Charles ». En réalité, bien sûr, il n’y a pas de tel x. Cette technique de la paraphrase permet de réécrire des phrases qui semblent être à propos de personnages de fiction de telle manière que les noms de ces personnages ne réfèrent plus à des objets fictionnels. Pour un Frégéen, préfixer des phrases telles que « Emma Bovary est la femme de Charles » d’un opérateur4 comme « Dans l’histoire de Madame Bovary » permet de déplacer la phrase originale dans un contexte indirect. Dans ce contexte, la phrase préfixée peut avoir une valeur de vérité indépendamment du fait que le nom fictionnel ne réfère pas. Pour un Russellien, les phrases préfixées peuvent être vraies, puisque le nom fictionnel a dans ce cas une occurrence secondaire : dans l’histoire, il y a un objet x tel que x est la femme de Charles. Mais si elles sont non préfixées, elles ne sont pas fausses : certaines phrases non préfixées pourraient être vraies pour Russell comme la phrase « le chien des Baskerville n’existe pas. ». Dans cette phrase, en effet, il est bien vrai qu’il n’y a pas d’objet x tel que cet objet est le chien des Baskerville5. Mais la stratégie de l’opérateur semble avoir du mal à faire sens des phrases telles que « Emma est un personnage de fiction ». Si nous ajoutons en effet à cette phrase le préfixe « Dans l’histoire de Madame Bovary », cette phrase est fausse. Cela dit, une grande variété de solution a été proposée pour éviter les difficultés du discours fictionnel. Une phrase telle que « Emma Bovary est un personnage de fiction » est évaluée par les Russelliens et les Frégéens, respectivement, comme suit : « le nom « Emma Bovary » est non-référent » ou « le sens Emma Bovary ne présente rien ».
Un opérateur en logique est un terme qui prend une ou plusieurs propositions pour faire une proposition. 5 Merci à Amanda Garcia pour ce commentaire.
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Ainsi, le discours fictionnel ne porte plus sur des objets fictionnels mais sur des noms ou sur des sens. Certains considèrent que le discours fictionnel porte en réalité sur l’auteur ou sur l’histoire elle-même . Une phrase qui semble concerner un personnage de fiction telle que « Emma est la femme de Charles » serait paraphrasée comme disant : « Quelqu’un a écrit une histoire qui contient « Emma est la femme de Charles » ». Mais cette stratégie ne permet pas de paraphraser des phrases comme « Emma est un personnage de fiction », car il n’est pas le cas que l’histoire contient une telle phrase. D’autres soutiennent que le discours fictionnel porte sur des activités de personnes réelles ou sur des séquences de mots dans le texte. Une stratégie que nous considérerons en particulier dans ce travail est celle de CURRIE. Elle consiste à paraphraser une partie du discours fictionnel avec la notion de rôle : une phrase comme « « Emma Bovary » est le nom propre d’Emma Bovary » s’analyserait comme suit : « Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celle de s’appeler « Emma » ». En bref, pour chaque cas, une stratégie différente a été développée pour défendre l’idée que le discours fictionnel n’a pas besoin de référer à des objets fictionnels. Une objection générale à cette solution des paraphrases est de dire que même si une paraphrase était disponible pour chaque cas, il se pourrait très bien que nous découvrions une phrase complexe impossible à paraphraser, rendant ainsi ad hoc toute la stratégie. Cette solution ne peut donc offrir une analyse systématique du discours fictionnel. La théorie de la pretense : La théorie de la pretense offre une analyse alternative du langage fictionnel. Comme la stratégie précédente, elle cherche à éviter de postuler des objets fictionnels. Les amis de cette théorie soutiennent qu’un auteur de fiction prétend affirmer ce qu’il écrit, sans l’affirmer réellement. Selon cette théorie, quand nous énonçons une phrase commme une partie d’un discours non-fictionnel nous l’assertons et quand nous énonçons une phrase comme une partie d’un discours fictionnel nous sommes en train de faire semblant (pretending) de l’asserter.6 SEARLE est un des principaux partisans de cette théorie. Il soutient que les auteurs de fiction n’affirment rien quand ils produisent un énoncé fictionnel mais qu’ils font semblant d’affirmer quelque chose. Il s’agit en réalité d’une pseudo performance. Selon lui, ce n'est pas le niveau de la signification qui determine la fictionnalité d’un texte mais le niveau de la force illocutoire7. Il soutient le principe suivant: Principe FP (functionality principle): l’acte illocutoire accompli dans l’énonciation d’une phrase est fonction de la signification de la phrase8.

CURRIE, Gregory, The nature of fiction, Cambridge University Press, Cambridge, 1990, p 12. Promesse, questions et affirmations ont des forces différentes. 8 ibid., p. 14.
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En d’autres mots, une fois qu’on fixe la signification de la phrase, on fixe l’acte illocutoire accompli: la signification d’une phrase détermine le type d’acte illocutionnaire que la phrase accomplie. SEARLE critique la théorie selon laquelle l’acte de raconter une histoire est un acte illocutoire particulier: alors que l’écrivain de non-fiction accomplit un acte illocutoire d’asserter, l’écrivain de fiction accomplirait un acte fictionnel. Car, selon lui, cette conception est inconsistante avec (FP) : une même phrase avec la même signification peut se trouver dans la fiction comme dans la non-fiction. Selon le principe (FP), ces phrases doivent avoir la même force illocutoire. Imaginons qu’une même phrase apparaisse à la fois dans le discours fictionnel et dans le discours réel. Dans les deux cas, la phrase a la même signification. Elle devrait donc avoir la même force illocutoire. L’idée que raconter une fiction est un acte illocutoire particulier est donc inconsistante avec le principe FP. Mais estce que le principe (FP) est plausible ? Cela ne semble pas être la cas selon CURRIE : la même phrase peut, selon le contexte, être utilisée pour faire une assertion, poser une question ou donner un ordre : «Tu partiras maintenant.» peut être prononcé pour affirmer que tu partiras maintenant mais également pour donner l’ordre de partir. Cet énoncé a donc la même signification mais permet de réaliser deux actes illocutoires distincts. Le second argument de SEARLE en faveur de la théorie de la pretense est que sa théorie permet de répondre à la question de savoir comment il est possible de dire une chose vraie en prononcant une phrase fictionnelle telle que « Holmes n’a jamais été marié », étant donné que Holmes n’existe pas. Quand le lecteur prononce cette phrase, il affirme quelque chose de vrai au sujet de la fiction, à savoir que Holmes n’a jamais été marié. Il ne prétend pas se référer au réel Sherlock Holmes, mais il se réfère réellement au personnage fictif Sherlock Holmes. Cela présuppose, selon CURRIE, l’existence d’un Sherlock Holmes fictionnel, à savoir l’existence d’un Sherlock Holmes tel qu’il est décrit dans la fiction : « Holmes et Watson n’ont jamais existé du tout, ce qui bien sûr n’empêche pas qu’il existe dans la fiction ».9 Pour comprendre une phrase comme « Holmes n’a jamais été marié », il faut introduire une distinction entre exister et exister dans la fiction. Qu’est ce qui rend possibles ces illocutions feintes ? Selon SEARLE, ces illocutions feintes sont rendues possibles par l’existence d’un ensemble de conventions institutionnelles qui suspendent l’opération normale des règles sémantiques et pragmatiques reliant les actes illocutoires et le monde. Ce sont par exemple ces conventions qui suspendent le fonctionnement référentiel des énoncés dans la fiction. Mais l’objection est la suivante. La possibilité que l’audience se trompe sur
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ibid., p.17.

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le statut fictionnel d’une œuvre est ouverte. On pourrait penser par exemple collectivement que telle œuvre est une œuvre de fiction et apprendre par la suite que ce n’est pas le cas. Et inversement on pourrait penser que tel texte est une oeuvre non-fictive et découvrir qu’il s’agit en réalité d’une pure fiction. Dans ces deux cas, le texte serait ou ne serait pas fictionnel indépendammant de ce qu’en jugent les lecteurs. En ce sens les croyances collectives de la communauté ne sont ni nécessaire ni suffisante pour établir le statut fictionnel d’une œuvre. La théorie du « make-believe » : La théorie du « make-believe » (faire semblant de croire) est le paradigme dominant pour expliquer l’usage des noms propres fictionnels dans le type de discours fictionnel. Selon cette théorie, il y a un jeu de faire semblant à la racine de toute fiction : Children are active participants in make-believe, and they belong to the worlds of their games. It is "true in the world of a game of cops and robbers" that one child is a cop and another a robber. It might appear that appreciators of representational art, by contrast, merely stand back and observe fictional worlds from the outside. Appreciators (usually) do not belong to the worlds of paintings and novels; nothing is "true" of the reader "in the world of Crime and Punishment." I claim, however, that appreciators use paintings and novels as props in games of makebelieve, much as children use dolls and toy trucks, and that appreciators participate in these games. In addition to the world of the work, there is a world of the appreciator's game. And the appreciator belongs to this world. What is most distinctive about my approach is its emphasis on appreciators participation in games of make-believe. » 10 Plusieurs notions sont centrales pour un théoricien du « make-believe »11 : (i) la notion d’activité mentale ou d’attitude mentale qu’on appelle imaginer : cette activité consiste pour l’appréciateur à faire comme si un auteur fictif asserte une proposition. Cette activité à laquelle prennent part les lecteurs de fiction est comparée par ces théoriciens à des jeux d’enfants, dans lesquels des poupées sont des personnes, des camions jouets, des camions, des bouts de bois, des pistolets, etc., puisque le jeu en question prescrit que c’est ce que l’enfant doit imaginer. (ii) la notion de prescription : il y a prescription dans le domaine de la fiction, comme dans celui de la vérité : la vérité est ce qui doit être cru, la fictionnalité est ce qui doit être imaginé. Le devoir en question implique qu’il y a certaines choses à imaginer plutôt que d’autres. Si j’imagine par exemple qu’Emma Bovary est une enseignante féministe, je me trompe sur
WALTON, Kendall, Mimesis as Make-Believe, On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge, Harvard University Press, 1990. 11 Nous offrons ici un aperçu groupé des notions importantes auxquelles recours WALTON (1990) et CURRIE (1990) dans leurs théories respectives.
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ce que j’imagine. Par contre, imaginer qu’Emma est une femme insatisfaite est conforme à ce que l’œuvre prescrit d’imaginer dans le cadre du jeu de « make-believe ». (iii) la notion d’acte performatif : le discours fictionnel impliquerait un authentique acte performatif de l’auteur fictionnel : «Fiction making is distinguished by the performance of a fictive utterance, an utterance produced in order to fulfill certain specific intentions ; we may call them fictive intentions.» 12 Cet acte, comme l’explique Amanda GARCIA (2008), est la performance d’une énonciation fictionnelle, une énonciation produite dans le but de réaliser l’intention fictionnelle de l’auteur. C’est donc l’acte de l’auteur qui fait qu’une œuvre est une fiction ou non. Cette stratégie permet de rejeter la théorie de la pretense, en montrant que la présence de pretense n’est pas nécessaire à la fiction. Il y a d’autre part, des cas de prétendues affirmations qui ne produisent aucune fiction, comme c’est le cas lorsqu’un professeur présente à ses étudiants un mauvais argument. Par conséquent, la pretense n'est pas non plus une condition suffisante pour la fiction. (iv) la notion d'intention : tout acte de fiction making est selon CURRIE le produit d’une intention fictionnelle. Une intention est fictionnelle ssi elle est une intention de l’auteur fictif que l’audience aborde le texte avec l’attitude imaginative du « make-believe ». (v) les notions d’ « être vrai dans une fiction » ou d’« être fictionnel(le) », qui sont pour Walton sémantiquement équivalentes. Une question soulevée par Walton est de savoir comment déterminer ce qui est vrai selon la fiction. Selon Walton, il y a certains principes de génération des vérités fictionnelles. Le premier est le principe de réalité (PR), le second, celui de la croyance mutuelle (PCM) : (PR) : « If p1, …, pn are the propositions whose fictionality a representation generates directly, another proposition, q, is fictional in it if, and only if, were it the case that p1, …, pn, it would be the case that q. »13. Selon ce principe, les personnages humains sont à considérer comme des êtres humains : ils boivent, ont du sang, perçoivent, souffrent, l’idée étant que c’est le monde réel qui permet de dériver des vérités fictionnelles.

CURRIE, Gregory, The nature of fiction, Cambridge University Press, Cambridge, 1990, p.11. WALTON, Kendall, Mimesis as Make-Believe, On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge, Harvard University Press, 1990, p. 145.
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(PCM) : « If p1, …, pn are the propositions whose fictionality a representation generates directly, another proposition, q, is fictional in it if and only if it is mutually believed in the artist’s society that were it the case that p1, …, pn, it would be the case that q. »14 Ce principe, qui prend en compte les croyances, permet d’éviter de dériver des propositions intuitivement fausses, comme par exemple, qu’il est fictionnellement vrai, dans le cadre d’une œuvre antique, que la terre est ronde. THOMASSON, une adversaire de cette théorie, résume très bien les points forts de la théorie du « make-believe » : selon elle, cette théorie est séduisante pour au moins trois raisons : premièrement, en niant que les noms fictionnels réfèrent à des objets particuliers, les théories du faire semblant sont consistantes avec notre intuition que Mme Bovary n’existe pas. Si on accepte que les noms fictionnels réfèrent, on doit expliquer pourquoi les existentiels négatifs15 impliquant des noms fictionnels nous semblent vrais. Deuxièmement, si on accepte que les noms fictionnels réfèrent, on doit expliquer à quoi ils réfèrent, ce qui, au moins depuis les débats entre MEINONG et RUSSELL, est considéré comme un chemin marécageux. Grâce à la théorie du « make-believe », on peut l’éviter. Troisièmement, le fait de postuler que le discours fictionnel implique l’activité de feintise (« make-believe ») nous permet d’éviter certaines contradictions apparentes, comme de dire par exemple que le monstre Frankenstein est à la fois une création du Dr Frankenstein et une création de Mary Shelley, ou de dire que Sherlock Holmes est à la fois un détective et un personnage de fiction qui ne peut résoudre aucun crime. En précisant qu’une partie du discours est dans la portée du « make-believe », on évite cette apparente contradiction. Néanmoins, THOMASSON n’accepte pas l’idée waltonnienne selon laquelle l’ensemble du discours qui implique des noms fictionnels contient un élément « de make-believe ».

ibid., p.151. Les existentiels négatifs sont, comme le nom l’indique, des énoncés du type : « Mme Bovary n’existe pas ».
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2.2 Les théories référentialistes Toutes les théories référentialistes valident le principe suivant : (GE) : principe de la généralisation existentielle : Fb → ∃x(Fx) Ce principe dit que si Mme Bovary est F alors il y a un certain individu qui est F. Mais, par opposition à la théorie des objets abstraits, la théorie des objets non-existants 16 nie que : Fb → b existe (si Mme Bovary est F alors Mme Bovary existe). Par contraposition, elle nie aussi que si l’individu en question n’existe pas, le prédicat ne peut s’appliquer à lui. Pour cela, cette théorie introduit une distinction entre ce qu’il y a au sens du quantificateur existentiel (∃)17 et le prédicat d’existence (E). Le quantificateur n’a pas de signification existentielle pour les amis de cette théorie, et donc pour eux, ∃x(x=b) n’implique pas que b existe. Mais, même si les objets de fiction n’existent pas, on peut quand même quantifier sur des objets qu’il y a. Cette stratégie permet de distinguer les types de discours intrafictionnels comme «Emma est la femme de Charles» ,qui quantifient sur des objets qu'il y a au sens de (∃), des types de discours sérieux comme « Barack Obama est le président des USA » qui quantifient sur des objets qui existent au sens de (E)18. Par opposition, il y a plusieurs façons de défendre une théorie des objets existants comme références des noms fictionnels : un individu existant peut être selon les théories soit (a) un individu existant nonactuel19 ; (b) un artefact 20 abstrait ; (c) un individu abstrait non-artefact21. Les amis des théories du type (a ou b ou c) soutiennent que les noms propres fictionnels réfèrent à des objets existants. Ces théories sont en désaccord sur le type d’entité que sont les personnages de fiction. La théorie du type (a) introduit une distinction entre des existants non actuels et des existants actuels : elle distingue le monde actuel @ dans lequel nous vivons des mondes fictionnels qui ne sont actuels que pour les habitants de ces autres mondes. «Actuel» est une notion indexicale au même titre que « ici » et « maintenant » ; sa référence dépend du contexte d’énonciation. Dans un monde fictionnel, l’histoire est énoncée par un narrateur qui connaît l’ensemble des faits réels qui ont eu lieu dans ce monde. Chaque personnage a des contreparties dans les mondes possibles auxquels il n’appartient pas. Ces répliques sont identifiées par une similarité qualtitative qu’elles entretiennent avec lui.

Théorie de PARSONS, (1980). il y a un objet x tel que x est F. 18 Nous verrons par la suite que cette théorie encourt un risque de contradiction. 19 Théorie de LEWIS, (1984). 20 Théorie de THOMASSON (1999) . 21 Théorie de WOLTERSTORFF, (1980).
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Grâce aux mondes possibles, cette théorie est en mesure d’assigner une valeur de vérité relativement à un monde possible. Pour indexicaliser la notion de monde actuel, cette théorie propose de préfixer le discours fictionnel d'un opérateur fictionnel. Elle analyse ainsi la vérité fictionnelle: A sentence of the form « in the fiction f », is non-vacuously true iff, whenever w is one of the collective belief worlds of the community of origin of f, then some world where f is told as known fact and is true differs less from the world w, on balance, than does any world where f is told as known fact and is not true. It is vacuously true iff there are no possible worlds where f is told as known fact.22 Les amis de la théorie du type b soutiennent, quant à eux, que les personnages de fiction sont des artefacts abstraits. Qu’est-ce qu’un artefact ? Les artefacts sont des objets qui ont été créés. Un bout de papier qui compte comme de l’argent est un exemple d’artefact. Dans ce cas, il s’agit d’un objet social. Mais tout artefact n’est pas nécessairement un objet social (par exemple, une table). Qu’est ce qu’un objet abstrait ? Les nombres sont souvent considérés comme des objets abstraits, car ils n’existent pas dans l’espace temps et sont causalement inertes. Mais contrairement aux nombres, les artefacts ont été créés. Ils ont en fait une situation intermédiaire: ils commencent dans le temps (ne peuvent pas exister sans une réalisation dans l'espace temps) et se comportent comme des objets abstraits, puisqu'ils sont causalement inertes. Selon les amis de cette théorie, les personnages de fiction ne sont pas des objets plus étranges que les mariages. Pour qu’il y ait des mariages, il est logiquement suffisant qu’il y ait certaines lois prescrivant des conditions suffisantes pour qu’il y ait des mariages. Quel sens pourrait-il y avoir à accepter qu’il y ait de telles lois, et nier qu’il y a des mariages ? La même chose vaut pour la fiction. Puisque nous acceptons qu’il y a des choses comme des œuvres de fiction, il ne fait pas sens, au nom de la parcimonie, de rejeter qu’il y a des intrigues, des personnages de fiction, des symphonies etc. L’existence des personnages de fiction est garantie par l’existence des œuvres fictionnelles. Si les personnages de fiction ne sont pas spatiotemporels, comment la référence est-elle fixée ? Selon la théorie de la référence directe, le référent doit être causalement lié à l’usage du nom. Pour THOMASSON, c’est le texte lui-même qui est une fondation spatiotemporelle des référents. Les référents sont dépendants du texte. Par conséquent, on peut faire référence aux objets fictionnels à travers le texte. Comment la référence est-elle transmise ? Etant donné que le baptême de l’objet fictionnel est effectué par le texte23, la transmission du nom
LEWIS, 1984, p.273. “Lorsque, dans une œuvre, une description est associée au nom d’un personnage, le baptême officiel a lieu. La fondation textuelle d’un personnage peut être considérée comme une référence quasi-indexicale
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fictionnel peut passer de locuteur à locuteur à travers une chaîne causale de référence. Même si les personnages de fiction ne sont pas spatiotemporellement localisables dans le texte, cela ne semble pas poser problème pour lier causalement le référent à l’usage du nom. En effet, la nature de l’objet de référence (concret ou abstrait) ne devrait pas avoir d’impact sur la question de savoir s’il peut y avoir transmission de la référence par chaîne causale. On peut penser par exemple au nom « deux »24. Les amis de la théorie du type c autorisent, quant à eux, que les personnages de fiction soient des objets abstraits mais ils nient qu’ils soient des artefacts. Contrairement à la théorie du type b, les personnages de fiction sont conçus comme des genres de personnes, qui ne sont pas créés par un auteur, mais « sélectionnés ». Dans ce travail, nous examinons en particulier l’opposition entre les théories non-référentialistes et la théorie référentialiste du type (b), la théorie des artefacts abstraits. La stratégie référentialiste consiste à distinguer des usages fictionnels d’après le jeu de faire semblant prescrit par l’histoire (« Mme Bovary est la femme de Charles »), des usages réels dans lesquels le locuteur asserte qu’il est en train de référer à quelque chose qui s’appelle « Emma Bovary » ou « Sherlock Holmes ». L’exemple qui suit pourrait rendre sensible à cette distinction : un policier qui dirait à son collègue « Appelle Sherlock Holmes », n’est pas dans un type de discours sérieux. Ce discours est intuitivement très différent de celui qui consisterait à expliquer à des touristes naïfs, qui prendraient Sherlock Holmes pour un personnage historique, qu’il est en fait un personnage de fiction. Au moins dans ce second type de discours, la théorie du type (b) autorise que le nom « Sherlock Holmes » puisse être utilisé pour référer sérieusement à Sherlock Holmes. La question de la distinction des types de discours nous amène à notre prochaine section.

au personnage, en tant que fondé sur les phrases de ce texte, référence quasi-indexicale grâce à laquelle le baptême est effectué. » Amanda Garcia (2008), p.42. 24 Je dois cet exemple et ce commentaire à Fabrice Correia.

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3. Exposé général des types de discours
Pour le philosophe qui veut savoir si les noms propres fictionnels réfèrent, une difficulté surgit bien vite, qui tient à l’usage qui est fait des noms propres fictionnels dans différents type de discours. L’auteur de fiction ne fait probablement pas le même usage d’ « Emma Bovary » quand il invente une fiction que le théoricien de la littérature quand il évalue ou décrit le contenu d’une œuvre. Il est alors naturel de commencer par enquêter sur la sémantique des noms fictionnels en distinguant différents types de discours. Il y a au moins sept types de discours que nous pouvons distinguer: certains types de discours sont dits réels25, d’autres fictionnels. Les types de discours sont réels quand le discours est à propos des personnages de fiction en tant que personnages de fiction. Les types de discours sont fictionnels quand il s’agit en général d’un discours dans la fiction (les phrases écrites dans une œuvre fictionnelle). Toutefois, la distinction dans/à propos de ne recoupe pas la distinction fictionnel/réel. En effet, les types de discours fictionnels peuvent également être à propos de la fiction, à condition qu’il s’agisse d’un discours dans une œuvre fictionnelle. C’est par exemple le cas, comme nous le verrons, du discours intrafictionnel et du métadiscours du narrateur. Il s’agit dans ces cas de discours à propos de la fiction dans une œuvre fictionnelle. Nous pouvons répartir ces types de discours dans au moins deux grands contextes de discours : Le contexte fictionnel : Le discours de l’auteur : 1. Emma, rentrée chez elle se plut d'abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent.26 Ce discours pose le problème de la référence de manière différente que le reste du discours fictionnel. Si on accepte en effet que le discours de l’auteur est créé, la question se pose de savoir comment on peut faire référence grâce à un nom tout en le créant. Il s’agit d’une catégorie spéciale du type de discours fictionnel. Le discours intrafictionnel : 2. Emma Bovary est la femme de Charles.

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Je reprends ici la distinction d’Amie THOMASSON (1999). FLAUBERT, Gustave, Madame Bovary, éditions Larousse, Paris, 2007, p. 56.

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Il s’agit ici d’un discours que nous utilisons pour décrire le contenu d’une œuvre fictionnelle. Ce discours n’est pas seulement un discours interne ou dans le cadre de la fiction mais également un discours à propos de la fiction, puisque nous décrivons le contenu de l’œuvre : Le métadiscours du narrateur : 3. Et bien lecteurs, à quoi tient que je n’élève une violente querelle entre ces trois personnages (…) 27 Ce discours du narrateur est un commentaire de la structure ou des objets fictionnels de l’œuvre narrative : Le contexte réel : Le discours existentiel négatif réel : 4. Emma Bovary n'existe pas.

Ce discours est à distinguer des existentiels négatifs fictionnels, lorsque nous disons par exemple, « dans le chien des Baskerville, le chien des Baskerville n’existe pas. »28 Le discours métafictionnel : 5. 6. 7. 8. « Emma Bovary » est le nom propre d’Emma Bovary. Emma est un personnage de fiction. Mme Bovary apparaît à la page 12 du roman de Flaubert. Mme Bovary a été créée par Flaubert.

Le discours interfictionnel : 9. Mme Bovary est plus irrationnelle que Phèdre.

Dans cette phrase, nous comparons les contenus d’œuvres différentes. Le discours mixte : 10. Mme Bovary est plus bête que Carla Bruni. Il s’agit, dans cette dernière catégorie de discours, de comparer des objets réels et des créatures de fiction : Les théories du « make-believe » nient en général qu’il est primordial de distinguer des types de discours réel (à propos de la fiction) versus des
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Diderot, Jacques le Fataliste, p.121). Cette distinction m’a été suggérée par Amanda Garcia.

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types de discours fictionnels pour expliquer l’usage des noms propres fictionnels. Dans ce travail, j’examine en particulier l’usage des noms propres fictionnels dans le discours de l’auteur, le discours intrafictionnel, le discours métafictionnel et les existentiels négatifs et réels.

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4. Contexte fictionnel : que disent référentialistes et les référentialistes du :
4.1 Discours de l’auteur Stratégie non-référentialiste :

les

non-

Selon cette stratégie, il s’agit de reformuler les expressions comme « Emma », « Tintin », « Chihiro », « Jack Bauer » par des paraphrases, de telle manière que le discours fictionnel ne porte plus sur des objets fictionnels. Considérons la phrase qui suit : 1. Emma, rentrée chez elle se plut d'abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent. Cette phrase qui appartient au discours de l’auteur semble remplir au moins 4 conditions : (a) c’est une phrase prédicative de la forme Fb, où F est un prédicat complexe et b un terme singulier29 en position de sujet; (b) le terme singulier est un nom propre (c) pour un objet fictionnel ; (d) il s’agit d’un énoncé vrai. Comment expliquer l’usage de l’expression « Mme Bovary » dans cet énoncé ? Si l’on compare l’usage de ce nom à celui qui n’impliquerait qu’un authentique nom propre, on peut se demander si l'expression « Emma » ne serait pas en fait autre chose qu'un nom propre ? D'autre part, parlons-nous vraiment de quelque chose de particulier lorsque nous disons des phrases à propos de la fiction comme « Emma est F » ? Stratégie russellienne : RUSSELL rejette les conditions (a), (b) et (c). Sa thèse est que les noms fictionnels ne sont pas des noms propres et donc ne font pas référence. Les noms fictionnels sont en réalité des abréviations de descriptions définies. Dans la phrase (1), « Emma » cache la véritable forme logique d’une description définie (le F). Selon RUSSELL, une phrase comme « Emma est G » se reformule par exemple de la façon suivante : 1’. Il y a un unique x qui est F, et tous les x qui sont F, sont G 30. Cette stratégie linguistique met en lumière la véritable forme logique de la phrase. Puisqu'il est faux qu'il existe un tel x, la fonction propositionnelle (x est F) est fausse. Néanmoins, le sens du nom « Emma » est donné par cet ensemble de descriptions définies. La forme logique de l’énoncé montre que le discours de l’auteur ne porte pas sur un objet fictionnel.
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Un terme singulier (« Paris ») est une expression linguistique qui désigne un objet unique, Paris. Je remercie Fabrice Correia pour son commentaire.

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Selon cette approche, (1) est faux et possède un sens. Cette théorie s’applique également au discours intrafictionnel. Toutefois, la stratégie de RUSSELL prête le flanc à au moins trois objections générales : (i) En supposant que le discours fictionnel est toujours faux, il semble que nous ne pourrions plus discriminer les phrases suivantes : 2. Madame Bovary est la femme de Charles. 11. Emma Bovary est une astrologue. Pour cette raison, l’analyse russellienne en termes de descriptions définies n’est pas acceptable. Si la fausseté recoupe ces deux catégories de phrases nous n’avons plus le moyen de distinguer ce qui est distinguable en termes de valeur de vérité. (ii) Si le sens d’un nom fictionnel est donné par un ensemble de descriptions définies, le lecteur normal n’a la capacité de comprendre que partiellement le nom fictionnel. En effet, ce dernier ne possède pas toutes les descriptions définies qui concernent tel ou tel personnage dans l’histoire. Il faudrait donc qu’il soit un lecteur idéal (objection de CURRIE). (iii) La troisième critique consiste à indiquer qu’il y a parfois des objets concrets (figures historiques, lieux, événements) qui apparaissent dans le discours de l’auteur. C’est par exemple le cas quand des personnages comme Napoléon ou quand des villes, comme Rouen ou Londres, apparaissent dans des œuvres de fiction. Dans ces cas, il y a bel et bien des entités concrètes auxquelles réfèrent ces noms propres. Il est donc au moins faux en ce qui concerne ces entités de soutenir que le discours de l’auteur est toujours faux. Une alternative serait de considérer ces entités non comme des objets concrets mais comme des substituts (surrogates31). Londres par exemple n’apparaîtrait pas dans les romans de Sherlock Holmes en tant qu’objet concret, mais en tant que substitut de Londres. Cette stratégie est celle en particulier des amis de la théorie des objets non-existants. En refusant l’usage de l’opérateur de fiction, ils ne peuvent pas fournir, grâce à ce dernier, un sens dans lequel les énoncés fictionnels à propos d’individus concrets seraient vrais sans que soient contredits les faits empiriques. Par exemple, dans les récits de Sherlock Holmes, il est dit que Londres est la ville dans laquelle habite SH. Mais dans un contexte réel, ce serait dire une fausseté à propos de Londres, puisque c’est un fait que Londres n’a jamais été la ville de SH. En préfixant l’énoncé « Londres est la ville dans laquelle habite SH » de l’opérateur de fiction, Les amis de l’opérateur fictionnels peuvent rendre compte de la vérité de cet énoncé sans contredire les faits empiriques. C’est donc pour remédier d’une autre manière à ce problème
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PARSONS, 1984.

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de la référence que les tenants de la théorie des objets non-existants distinguent Londres S (substitut) de Londres C (objet concret). Cette stratégie a néanmoins un coût selon THOMASSON : en abandonnant l’idée que des lieux et des figures historiques apparaissent dans des œuvres de fiction, de nombreuses fictions historiques perdraient de leur intensité ou de leur humour. Mais c’est une critique que nous ne considérerons pas plus en détails. Stratégie du « make-believe » Selon cette stratégie, il ne faut pas comprendre les noms fictionnels comme des noms propres. Cette stratégie rejette, comme la théorie de RUSSELL, les conditions (a), (b), (c). Le nom fictionnel est considéré comme rien de plus qu’un appui (prop) à un jeu de faire semblant. Il ne réfère donc pas. L’énoncé (1) manque donc de valeur de vérité ; il n’est pas vrai ou faux simpliciter, c’est-à-dire vrai dans le monde actuel. Toutefois, (1) ne manque pas pour autant de signification, comme le montre CURRIE. L’énonciation de (1) ne doit pas être comprise comme disant qu’il est vrai dans l’histoire qu’Emma, rentrée chez elle se plut d'abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent, puisque le discours de l’auteur ne peut être préfixé par un opérateur de fiction. Lorsque l’auteur écrit en effet p, il n'invite pas le lecteur à croire que dans la fiction, il est vrai que p, mais il accomplit bien l’action de rendre p fictionnel. En ce sens, il n’est pas tout à fait exact de dire que le discours de l’auteur n’est que prétendu, que l’auteur ne ferait qu’un usage prétendu des noms fictionnels. Comment, selon CURRIE, utilise-t-on les noms fictionnels ? Dans le discours d’auteur, le nom propre n’a pas pour fonction de faire référence à un individu, puisqu’un tel individu n’existe pas ; les noms propres fictionnels ne servent pas, dans les types de discours fictionnels, à faire référence à des personnes réelles, mais ont la fonction de servir d’appui (props) dans un jeu de faire semblant, dans lequel il s’agit d’imaginer des personnes réelles porteuses de ces noms. « Emma » dans (1) ne fonctionne pas comme un nom propre (ni comme un nom vide) ; nous sommes invités à faire semblant qu’« Emma » est un nom propre véritable. Toutefois, cette expression possède un sens. CURRIE compare cette expression à « l’actuel roi de l’Angleterre ». Cette expression possède un sens, quand bien même l’actuel roi de l’Angleterre n’existe pas. Le contenu permet selon CURRIE de définir cet usage du nom fictionnel. En suivant la technique des paraphrases de RAMSEY, il définit le contenu d’une histoire fictionnelle de la façon suivante, un nom étant remplacé par une variable liée à un quantificateur existentiel :

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12. ∃x1…∃xn[F(x1…xn)]32. Puisque les quantificateurs existentiels ont, dans leur portée, l’histoire entière [F(x1…xn)], seule (12) forme une proposition. Il nous faut ainsi comprendre l’histoire dans son entier pour comprendre le sens du nom. D’autre part, CURRIE soutient que le contenu de l’histoire est vrai dans les mondes qualitatifs33 de l’œuvre et faux dans tous les autres mondes, dont le monde actuel. Pour un philosophe comme KRIPKE a critiqué l’idée que les noms fictionnels pourraient être des abréviations de descriptions définies, car les noms des personnages fictionnels pourraient référer par accident à des personnes réelles. Dans ces cas, il serait faux de dire que les noms propres fictionnels ne référent pas. Toutefois, cette critique n’affaiblit pas la théorie du CURRIE. Ce dernier ajoute en effet à son analyse le concept d’auteur fictionnel : chaque histoire implique un auteur fictionnel par qui le texte est produit qui est supposé connaître l’ensemble des faits racontés : la lecture d’un texte de fiction revient ainsi à explorer les croyances de cet auteur fictionnel. En ce sens, la théorie de CURRIE rejoint celle de David LEWIS : The storyteller purports to be telling the truth about matters whereof he has knowledge. He purports to be talking about characters who are known to him, and whom he refers to, typically, by means of their ordinary proper names. But if his story is fiction, he is not really doing these things. 34 Ce qui est vrai dans une histoire a à voir avec ce qu’il est raisonnable d’inférer que l’auteur fictionnel croit. Pour qu’ « Emma » désigne une personne réelle, quelqu’un devrait être au courant de tous les faits que cette personne a accompli. Mais cela est impossible. Par conséquent, même s’il existait une personne réelle qui a fait tout ce qu’Emma a fait dans Mme Bovary, le nom « Emma » ne dénoterait pas cette personne. Stratégie référentialiste : A priori, un avantage des théories qui acceptent que les noms fictionnels réfèrent à des personnages de fiction est qu’elles fournissent une solution facile au problème suivant : d’après la théorie millienne, si l’on nie que les noms fictionnels réfèrent, alors les phrases dans l’œuvre ne pourront pas exprimer de propositions, à savoir elles ne pourront être ni vraies ni fausses. Et si des phrases telles « Sherlock Holmes est un détective » ne sont ni vraies ni fausses, alors, selon certains amis de la théorie millienne
Il existe quelqu’un x qui s’appelle « Mme Bovary », qui habite à y, qui est la femme de z, qui a des amants, qui se suicidera etc. 33 Un monde dans lequel si tout ce qui est littéralement vrai selon l’histoire est littéralement vrai dans ce monde. Sans entrer dans les détails, il s’agit d’un sous-ensemble des mondes possibles. 34 LEWIS David, « Truth in Fiction », in Philosophical Papers, Oxford University Press, 1984.
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comme SALMON, les phrases qu’un lecteur de fiction prononcerait en décrivant le contenu d’une œuvre telles que « Dans l’histoire, Sherlock Holmes est un détective », ne pourront pas avoir de valeur de vérité. En attribuant une référence au nom fictionnel, la solution référentialiste permet d’éviter cette conséquence. Pour les avocats de la théorie des objets abstraits, le problème de la référence ne se pose pas dans le discours de l’auteur. Dans une phrase comme 13. She was a fat old woman, this Mrs. Gamp with a husky voice and a moist eye, which she had a remarkable power of turning up, and only showing the white of it. (Martin Chuzzlewit, XIX.) Mrs Gamp n’existe pas telle qu’elle est décrite dans la fiction. Par conséquent, dans un tel contexte, l’usage des noms fictionnels n’est que prétendu. La thèse de SALMON est qu’en dernière analyse les noms fictionnels réfèrent à des objets abstraits (artefacts). Selon lui, une fois que l’on accepte que les personnages de fiction existent, il ne serait pas rentable de soutenir que ces noms échouent à référer dans le discours de l’auteur. Once fictional characters have been countenanced as real entities, why hold onto an alleged use of their names that fails to refer to them? It is like buying a luxurious Italian sports car only to keep it garaged.35 Il distingue le problème de la référence du problème de l’usage des noms fictionnels. Il souligne qu’un usage prétendu des noms fictionnels n’implique pas que les noms fictionnels dans ces contextes ne font pas réellement référence. Puisqu’il s’agit que d’usages prétendus des noms pour désigner des objets réels, cela n’est pas un problème pour la question de la référence. Cela serait un problème pour la question de la référence seulement si l’usage prétendu des noms dans le discours de l’auteur impliquait un échec de la référence des noms fictionnels dans ce discours. Mais cela n’est pas le cas. Il ne s’agit pas ici d’un authentique nom propre et donc pas d’un nom vide. L’idée d’un usage prétendu des noms fictionnels est tout à fait compatible avec la thèse selon laquelle il y a des objets abstraits.

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Cité dans THOMASSON, Amie L., « Speaking of Fictional Characters », in Dialectica, Vol. 57,No. 2 : 207226, 2004, p. 6.

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4.2 Discours intrafictionnel Stratégie non-référentialiste : Considérons l’énoncé suivant : 2. Mme Bovary est la femme de Charles. Par opposition au type de discours qui a été présenté dans la section précédente, cette phrase n’est pas celle que tient l’écrivain de fiction (Flaubert), mais celle que tient un lecteur à propos d’Emma Bovary. Il concerne le contenu de la fiction, il s’agit d’un discours intrafictionnel36. Un non-référentialiste tient à distinguer l’usage du nom dans les deux types de discours. Selon CURRIE, (2) est une assertion, quelque chose que le lecteur croit vrai et qu’il veut que nous croyions également vrai, contrairement à (1) qui n’est pas assertorique. Mais en quoi s’agit-il ici d’un usage fictionnel ? En réalité, (2) doit être interprété comme implicitement précédé par un opérateur de fiction F. En effet, « Mme Bovary est la femme de Charles » n’est pas vrai simpliciter, c’est à dire vrai dans le monde réel, mais peut être vrai dans la fiction : 2’. Dans Madame Bovary, Mme Bovary est la femme de Charles. En préfixant cet énoncé par l’opérateur de fiction « Dans Madame Bovary », le locuteur affirme que l’énoncé est une vérité fictionnelle. (2) est fausse ; préfixée d’un opérateur fictionnel, (2) est vrai. Dire que P est une vérité fictionnelle est une manière de dire que P fait partie d’une histoire. Que signifie « Madame Bovary » dans cet énoncé ? Comme on l’a vu, cette expression ne peut pas être un nom propre. Si c’était le cas, alors comprendre cet énoncé impliquerait de savoir qui est Mme Bovary. Mais il n’y a pas de tel objet à connaitre. L’expression « Mme Bovary » ne fonctionne pas non plus comme variable liée comme dans le discours de l’auteur. En effet, dire qu’il est vrai dans l’histoire que Mme Bovary est la femme de Charles ne peut pas être équivalent à dire qu’il est vrai dans l’histoire qu’il y a exactement une personne appelée « Mme Bovary » et qui est la femme de Charles. L’histoire pourrait en effet contenir deux personnes qui s’appellent « Mme Bovary » et qui sont la femme de Charles. Un nom doit plutôt être considéré dans ce type de discours comme une abréviation de description définie. Une description définie est une expression qui, contrairement au nom propre, ne fait pas référence au
CURRIE parle d’usage fictif (discours d’auteur), d’usage métafictif (discours intrafictionnel) et d’usage transfictif (discours métafictionnel et interfictionnel). Je respecte ici la terminologie mise en place par Amanda Garcia dans son mémoire de pré-doctorat.
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même objet dans tous les mondes possibles. Pour éviter que nous puissions associer des descriptions différentes au nom « Mme Bovary », CURRIE propose de considérer cette description comme faisant partie d’un idéal sémantique : le sens de Mme Bovary serait donné par l’ensemble de descriptions définies que le lecteur le plus rationnel aurait la capacité de comprendre. Stratégie référentialiste : Par opposition au discours de l’auteur, le discours intrafictionnel peut se reformuler à l’aide de l’opérateur de fiction. Les noms fictionnels peuventils référer à des objets abstraits dans ce type de discours ? Notons que la théorie des objets abstraits a intérêt à postuler un certain type d’activité de feintise pour éviter de dire par exemple que dans la fiction, un objet abstrait s’appelle Emma et qu’il est la femme de Charles, ce qui serait faux. Comme dans le cas du discours de l’auteur, il semble que nous avons ici un usage prétendu des noms fictionnels. Néanmoins, la théorie des objets abstraits tente d’aller à l’encontre de la thèse du « make-believe » en essayant de montrer que la référence des noms fictionnels dans ce contexte fictionnel n’intervient pas dans des jeux de « make-believe ». Dans « Speaking of Fictional Characters », THOMASSON envisage dans quel cas les noms fictionnels pourrait référer. Elle distingue deux types de pretense37 : There are (at least) two different forms pretense can take. 1) It can be de re, as when children pretend, of a lump of mud, that it is a pie, or 2) It can be de dicto, as when children pretend that there is a monster in the closet (though there is no one, and no thing, of which they pretend that it is the monster). So one question that arises naturally for anyone who accepts that sentences within works of fiction (inscribed by the author) involve a mere pretense of asserting various things, is whether the pretense involved in fictionalizing contexts is de re or de dicto.38 La pretense est de re quand les enfants prétendent par exemple d’un certain objet (tasse en plastique) qu’il a certaines propriétés (être en porcelaine) ; la pretense est de dicto quand les enfants prétendent qu’il y a un monstre dans le placard, bien qu’il n’y ait aucun objet dont on puisse prétendre qu’il est un monstre. En d’autres termes, la pretense de re porte sur des objets, par opposition à la pretense de dicto, qui porte sur des phrases. Les théories du faire semblant que nous avons examinées ne prennent en considération que la pretense de dicto. Or, THOMASSON prend en considération les deux types d’activité de feintise et se demande laquelle appliquer au type de discours fictionnel.

THOMASSON fait partie des philosophes qui ne distinguent pas la pretense du « make-believe ». Ces deux notions sont ici synonymes. 38 Ibid., p. 5.
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Selon THOMASSON, le philosophe qui accepte que ce type de discours fictionnel peut être à propos d’objets réels (personnes, villes, événements) doit opter pour une forme de pretense de re. La phrase « Emma est la femme de Charles » pourrait être interprétée comme disant d’un certain objet (Emma) qu’elle est telle que, dans le jeu de faire semblant de l’histoire, elle est la femme de Charles : (2’) pretense de dicto : Dans l’activité de feintise, il y a un objet x tel que x s’appelle « Emma » et x est la femme de Charles. Cette interprétation dit qu’il est prétendu qu’il y a un objet x tel que x est la femme de Charles. Elle est à distinguer de l’interprétation qui suit : (2’’) (pretense de re) : Il y a un objet x tel que x s’appelle « Emma » et tel que dans l’activité de feintise, x est la femme de Charles. Le quantificateur et le nom sont ici hors de la portée de la pretense. Selon cette interprétation, ce nom pourrait référer à un personnage de fiction au sujet duquel il est prétendu qu’il est la femme de Charles. Tandis qu’il n’y a aucun objet impliqué dans (2’), cela pourrait être le cas dans (2’’). Selon THOMASSON, puisque l’objet x n’est pas dans la portée du « makebelieve », il ne s’agit pas à la fois d’une femme et d’un objet abstrait. Mais, selon nous, (2’’) n’est pas pour autant plausible. L’activité de feintise en effet semble être à propos d’une femme de chair et de sang et non d’un artefact abstrait, ce qui nous amène à opter plutôt pour l’interprétation (2’). En effet, on fait comme si Emma s’appelle « Emma » et est la femme de Charles et non comme si un abstractum s’appelle « Emma » et est la femme de Charles. Mais, en choisissant cette interprétation de dicto, on ne rend plus compte de l’idée que le discours puisse être à propos d’objets réels. Cette interprétation de dicto n’implique pas en effet que les objets fictionnels existent dans le contexte fictionnel et donc que nous devons y référer. Supposons maintenant que la phrase (2’’) implique qu’il y a un objet abstrait x qui s’appelle « Emma ». Même si l’objet abstrait x peut exemplifier la propriété de s’appeler Emma, contrairement à la propriété d’être la femme de Charles, cette stratégie implique que dans la fiction, un objet fictionnel s’appelle « Emma », ce qui est faux. En réalité, c’est le personnage de fiction tel qu’il est décrit dans la fiction, qui s’appelle « Emma » et non l’abstractum. Or, d’après la théorie des objets abstraits, cet être de fiction n’existe pas et ne peut donc exemplifier la propriété de s’appeler « Emma ». Il semblerait donc que (2’’) doit être reformulé comme suit : (2’’’) (pretense de re) : Il y a un objet x tel que dans l’activité de feintise, x s’appelle « Emma » et x est la femme de Charles. (2’’’) semble impliquer :

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(5’) (pretense de re) : Il y a un objet x et un nom y, tel que dans l’activité de feintise y est le nom propre de x. Bien qu’il soit vrai que dans l’activité de feintise y est le nom propre de x, cela n’implique pas que y est le nom de l’objet abstrait x. Par conséquent, cela n’implique pas que y réfère à l’objet x. La distinction entre une forme de pretense de re et de dicto ne semble donc pas appropriée au problème de la référence des noms fictionnels dans le contexte intrafictionnel. Si le discours intrafictionnel implique une forme de pretense de dicto, on ne prétend pas d’Emma (l’objet abstrait) qu’elle s’appelle « Emma » mais que dans l’activité de feintise, Emma Bovary s’appelle « Emma Bovary ». Préfixée de l’opérateur fictionnel, cette phrase serait vraie, mais il ne s’agirait que d’une vérité fictionnelle. Si l’on suppose que le discours intrafictionnel implique une forme de pretense de re, une phrase comme « Emma Bovary s’appelle « Emma Bovary » » serait fausse, non pas parce qu’aucun objet abstrait ne pourrait s’appeler « Emma Bovary » mais parce que nous faisons comme si une personne de chair et de sang s’appelle « Emma » et non comme si un abstractum s’appelle « Emma ». Mais, comme le dit SALMON, si nous acceptons qu’il y a des personnages de fiction il serait peu rentable de dire que dans une phrase comme (2) « Emma » ne réfèrerait pas. Il y aurait une alternative39, si nous comprenons bien, qui serait de dire que le personnage de fiction s’appelle « Emma », parce qu’il est dit qu’« Emma » est le nom de la femme de Charles. On aurait ici deux noms : « EmmaF » désignant la femme de Charles ; « EmmaR » désignant le personnage de fiction. Néanmoins, une phrase telle que « Emma est la femme de Charles » ne dit pas qu’EmmaR est la femme de Charles pour les raisons que nous avons vues. VAN INWAGEN essaie également de montrer que la théorie des objets abstraits est plus fondamentale que la théorie du « make-believe ». Selon VAN INWAGEN, il n'est pas possible d'expliquer le jeu de faire semblant à la manière de WALTON sans reconnaître qu'il existe des objets fictionnels. Selon cette thèse, ce sont de tels objets qui permettent l’activité de feintise. Don Quichotte autorise un jeu de faire-semblant dans lequel il est luimême un appui et dans lequel quelqu’un disant « Don Quichotte prit des moutons pour des armées » dit fictionnellement la vérité. Je suggère qu’il en est ainsi parce qu’il y a un personnage dans Don Quichotte appelé “Don Quichotte” qui prit des moutons pour des armées40. VAN INWAGEN distingue deux types de propriétés : les propriétés intrafictionnelles sont les propriétés attribuées dans l’œuvre fictionnelle.
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Suggérée par Amanda Garcia. Cité dans Pelletier 2000, p.17.

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Les propriétés extrafictionnelles sont celles qui ne sont pas attribuées en accord avec ce que dit le discours fictionnel. Il peut s’agir de propriétés métafictionnelles (avoir été crée), de propriétés formelles (être identique à soi-même), de propriétés esthétiques (beau, laid, kitsch, sublime, satirique). En clair, il distingue des propriétés telles que A : A) Etre vieille ; être grosse ; s’appeler « Sarah Gamp », avoir une amie appelée « Mrs. Prig ». et des propriétés telles que B : B) Etre un personnage de roman ; être une entité théorique de la critique littéraire ; être incomplet, avoir été crée par x, (on peut ajouter) être identique à soi même. On trouve principalement les propriétés de type (A) dans les types de discours fictionnels et celles de type (B) dans les types de discours réels. Selon VAN INWAGEN, un personnage de fiction (Sarah Gamp) n’a aucune des propriétés du type (A) qu’il est dit avoir. Un personnage est en effet une entité théorique dont il serait faux de dire qu’elle est vieille, grosse ou qu’elle s’appelle Sarah Gamp. Si Sarah Gamp possède certaines propriétés, elles sont du type B. Ces propriétés sont, contrairement à celles de type A, les seules à être appropriées à son mode d’être. Le mode d’être est différent selon qu’un objet x est un objet abstrait et selon que x est un détective, qu’il est l’ami du docteur Watson ou qu’il prend de la cocaïne. Les propriétés d’ avoir été créé, d’être kitsch, d’être grotesque, d’être incomplet, d’être identique à soi même, correspondront au mode d’être du personnage de fiction (créature de fiction). Les propriétés d’être un détective, d’être l’ami du docteur Watson, de fumer la pipe ou de prendre de la cocaïne correspondront au mode d’être d’une personne de chair et de sang. Selon cette distinction, (6) « Emma est un personnage de fiction » est vrai, puisqu'il s'agit d’une propriété extrafictionnelle qui est en accord avec le mode d'être des personnages de fiction (être des objets abstraits). Mais que dire d’une énoncé comme (2) « Emma est la femme de Charles » ? Doit-on dire qu’il est faux, puisque la propriété d’être la femme de Charles ne correspondrait pas au mode d’être de l’objet abstrait ? Pour résoudre cette difficulté, VAN INWAGEN distingue deux types de prédications : la relation d’exemplification, qui est une prédication réelle et la relation d’ « ascription », qui est une prédication fictionnelle. Alors que des propriétés du type (B) peuvent être exemplifiées par une créature de fiction, les propriétés du type (A) lui sont seulement attribuées (ascribed). Cette distinction implique que le discours intrafictionnel peut être vrai ou faux. Pour que l’énoncé soit vrai à propos d’une créature de fiction, il faut satisfaire : ascription (x, y, z). Il faut que x soit une propriété intrafictionnelle, y un personnage de fiction, z une œuvre de fiction. 14. Mrs Gamp est grosse. 28

15. Napoléon est vaniteux. Ces énoncés se paraphrasent de la façon suivante : 14’. Dans Martin Chuzzlewit, la grosseur est attribuée (ascribed) à Mrs Gamp41. 15’. Dans War and Peace, la vanité est attribuée (ascribed) à Napoléon42. La relation d’ ascription permet d'attribuer des valeurs de vérité aux énoncés (14’) et (15’), même si les personnages de fiction sont des abstractum et qu’ils ne sont pas des objets spatio-temporels : (14’) est vrai même s’il est faux de dire que Mrs Gamp exemplifie la grosseur. Pour qu’il y ait relation d’exemplification avec ce genre de propriétés empiriques (la grosseur), il faudrait que le personnage de fiction occupe une certaine région spatiotemporelle. Par contre, ces entités théoriques peuvent exemplifier des propriétés formelles comme celle d’exister, d’être identiques à soi même, d’avoir été créé par x. Quant à (15’), cet énoncé est faux, puisque Napoléon n’est pas une créature de fiction mais un personnage réel43, les propriétés ne lui sont pas seulement attribuées mais il les exemplifie. En ce qui concerne la question de la référence des noms fictionnels dans ce contexte, (2) « Emma est la femme de Charles » peut se reformuler de la façon suivante : (2’’’’) Il y a un objet x, une propriété Φ (s’appeler Emma) et une propriété Ψ (être la femme de Charles) tels que, dans l’activité de feintise, les propriétés Φ et Ψ sont attribuées (ascribed) à l’objet x. Mais dans ce cas, l’objet x ne possède pas réellement les propriétés de s’appeler « Emma » et d’être la femme de Charles, car il s’agit d’une relation d’attribution (ascribed) et non d’exemplification. La distinction entre des types de prédication ne semble donc pas appropriée à la question de la référence des noms fictionnels dans le discours intrafictionnel. Cette conclusion est compatible avec notre intuition que si l’objet x est un objet abstrait, il ne peut posséder des propriétés telles que s’appeler Emma ou être la femme de Charles. Une propriété comme s’appeler Emma, si elle était exemplifiée, devrait l’être par la personne Emma dans la fiction de Flaubert, et non par le personnage en tant qu’entité théorique. Dans ce sens, nous voyons mal comment un nom comme « Emma » pourrait référer ici à un objet abstrait. D’après cette conclusion, même si des objets fictionnels existent en tant qu’objet abstrait, cela n’implique pas qu’ils puissent exemplifier les
A (grosseur, Mrs Gamp, Martin Chuzzlewit). A (vanité, Napoléon, War and Peace). 43 A condition que l’on choisisse de ne pas considérer l’objet x (Napoléon) comme un substitut à la façon de PARSONS.
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propriétés intrafictionnelles des personnages tels qu’ils sont décrits dans la fiction. Puisque la propriété de s’appeler Emma est une propriété intrafictionnelle attribuée au personnage de fiction, nous pensons donc plutôt avec les amis du « make-believe » que le nom « Emma », dans un contexte intrafictionnel, n’a pas la fonction de référer hors de la portée de la pretense. Cela dit, cette conclusion n’implique pas que nous ne pouvons pas référer aux personnages de fiction. Dans le contexte fictionnel, le problème de la référence ne se pose tout simplement pas, car il s’agit de référence prétendue. Le fait que la référence soit seulement prétendue dans ce contexte n’implique pas qu’il y a un échec référentiel, (que le nom fictionnel est vide), auquel cas, il ne serait pas vrai que les noms fictionnels réfèrent.

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5. Contexte réel : que disent les non-référentialistes et les référentialistes du :
5.1 Discours métafictionnel Stratégie non-référentialiste : Les explications de l’usage des noms propres fictionnels de la théorie du « make-believe » se compliquent dans les types de discours réels. En effet, il semble que cette théorie a plus de mal que la théorie référentialiste à rendre compte du fait que ce que disent les écrivains de fiction en disant « Mme Bovary » n’est pas équivalent à ce que disent les critiques littéraires quand ils font usage de cette même expression. Problèmes pour la stratégie waltonnienne : Il semble en effet que les théoriciens littéraires ou les lecteurs qui prononceraient (6) « Emma est un personnage de fiction » ne se situent pas dans le même registre de discours que l’écrivain de fiction. L’intention des théoriciens et des lecteurs n’est pas que le nom serve d’appui à un jeu de faire semblant. Au contraire, ils veulent que le contenu de leur énonciation soit cru par l’audience. D’autre part, Walton voudrait pouvoir dire que Mme Bovary est à la fois un personnage de fiction et la femme de Charles. Mais comme les deux propositions s’excluent mutuellement, cela n’est pas possible. WALTON tente de résoudre ce puzzle en distinguant des jeux standards (officiels) de faire semblant et des jeux ad hoc (non officiels). Dans les deux cas, le jeu de faire semblant est impliqué : la phrase « Mme Bovary est la femme de Charles » implique un jeu de faire semblant standard ou officiel selon lequel Mme Bovary réfère à qqn ; (6) « Emma est un personnage de fiction » implique un jeu de faire semblant ad hoc selon lequel il y a deux genres de personnes, les personnes réelles et les personnages de fiction. Dans les deux cas, les noms fictionnels servent d’appui à des jeux de faire semblant. Toutefois, cette stratégie semble aller contre l’intuition du sens commun : la distinction entre des jeux officiels et non officiels ne permet pas de distinguer des énoncés littéralement vrai ou faux. On ne pourrait pas distinguer en effet (6) « Emma Bovary est un personnage de fiction » de (16) « Sblithers Scolby est un personnage de fiction », puisque tous deux feraient partie de jeux non officiels de faire semblant. Or, (6) est littéralement vrai et (16) littéralement faux. En refusant de distinguer l’usage des noms propres fictionnels dans les types de discours réels de leur usage dans les types de discours fictionnels, WALTON ne parvient pas à résoudre l’inconsistance.

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Stratégie russellienne : Une solution russellienne suggérée par Amanda Garcia (2008) est de dire que l’expression « Emma » est en fait ambiguë : le discours qui contient ce nom pourrait s’analyser différemment selon les contextes grâce aux paraphrases russelliennes : dans les contextes fictionnels, une phrase comme (2) « Emma Bovary est la femme de Charles » signifierait : 17. Il y a un unique objet x tel que Fx, et tous les objets x tels que Fx sont la femme de Charles.44 Les types de phrases tels que (6) « Emma Bovary est un personnage de fiction » auraient la forme logique suivante : 18. Il y a un unique objet x tel que Fx, et tous les objets x tels que Fx sont un personnage de fiction. La première interprétation serait fausse parce qu’il y a pas de tel x, alors que la seconde serait vraie. Mais elle présuppose qu’il y a des personnages de fiction et donc de défendre une théorie des objets, ce que RUSSELL ne fait pas. Stratégie currienne : Dans un type de discours réel, les noms propres fictionnels ne peuvent plus être considérés comme des descriptions définies ou des faisceaux de descriptions définies. Etre Emma ne revient plus à satisfaire une certaine description définie, car, dans ce contexte, aucune description définie ne peut remplacer ce nom. Il propose l’analyse suivante de l’usage des noms fictionnels dans le discours métafictionnel. Considérons les deux phrases suivantes : 19. « Emma » est le nom propre d’Emma. 20. Emma aurait pu ne jamais accomplir les actions décrites dans Madame Bovary. il faut distinguer Emma / « Emma »/ Emma / « Emma » : dans le discours intrafictionnel, Emma est considéré comme une abréviation de description définie ; « Emma » est considéré comme le nom d’une abréviation de description définie (ce nom est un usage descriptif et donc non-rigide45) ; Dans l’histoire de Madame Bovary, Emma est un individu
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Je remercie Fabrice Correia pour cette formulation. Les noms propres et les noms d’espèce naturelle sont des désignateurs rigides au sens de (DR) : (DR) Un terme t est un désignateur rigide si t désigne la même chose dans tous les mondes possibles, dans lesquels l’objet existe. Les noms possédant des concepts comme les descriptions définies sont des désignateurs non rigides au sens de (D¬R) : D¬R) Un terme t est un désignateur non rigide s’il désigne des choses différentes à travers les mondes possibles.

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particulier : la personne qui aurait été identique à elle-même, même si elle n’avait pas fait toutes les actions décrites dans l’histoire. En effet, l’identité d’Emma n’est pas liée aux actions qu’elle accomplit dans Madame Bovary; Dans cette même histoire, « Emma » est un désignateur rigide. Aucune description définie, selon CURRIE, ne peut remplacer le nom « Emma ». 19’. « Emma » est le nom d’une description définie (par exemple celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait.) 20’. Celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait, aurait pu ne pas être celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait. (19’) est vraie dans l’histoire de Madame Bovary, mais ne capture pas ce que Emma exprime dans (19). (19’) est vrai dans un monde où la description définie est appelée « Emma », mais (19) est supposé être vrai dans un monde où un individu particulier Emma est appelé « Emma». (19) et (19’) n’ont donc pas la même valeur de vérité dans tous les mondes. (20’) est vrai dans un monde w quand la chose qui est le F (celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait) dans w, échoue à être la chose qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait. Mais (20) est supposé être vrai dans un monde w quand l’individu Emma est celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait dans w et échoue dans d’autres mondes à être celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait. Doit-on pour autant croire en des personnes fictionnelles ? En effet, si « Emma » désigne rigidement une personne fictionnelle a, on pourrait dire que (19) est vrai dans w si « Emma » désigne a dans w et que (20) est vrai dans w si a est le F (celle qui a fait ce que l’histoire dit d’elle qu’elle a fait) dans w et pas le F dans d’autres mondes. Mais pour rejeter cet engagement ontologique, CURRIE est forcé d’accepter que (19) et (20), de même que F(19) et F(20), où F symbolise l’opérateur de fiction, n’expriment aucune proposition. En postulant l’existence de personnage de fiction, nous faisons une inférence fallacieuse : il est vrai dans Macbeth que Lady Macbeth a un certain nombre d’enfants. Mais en raison de l’incomplétude des personnages de fiction46, il ne serait possible ni de savoir que Lady Macbeth a la propriété d’avoir plus que deux enfants, ni de savoir qu’elle n’a pas la propriété d’avoir plus que deux enfants. De la même manière, il est vrai dans Madame Bovary que « Emma » est le nom propre de quelqu’un. Mais il n’y a pas d’individu au sujet duquel nous pouvons dire que son nom est « Emma ». En supposant qu’il y a une Emma, c’est à dire un individu dont il serait vrai que dans l’histoire, son nom est « Emma », nous faisons la même inférence fallacieuse qu’en supposant qu’il y a un nombre déterminé d’enfants de lady Macbeth.

Selon le principe de l’incomplétude de la fiction, il n’est pas le cas que pour toute propriété F, soit x a F, soit x a non-F
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Par contre, les phrases suivantes : 21. (19) exprime une proposition vraie 22. (20) exprime une proposition vraie expriment des propositions mais qui sont fausses. F(21) et F(22) expriment des propositions vraies. Selon CURRIE, il est vrai dans Madame Bovary que (21) et (22) expriment des propositions vraies. Cependant, nous ne pouvons pas en déduire que (19) et (20) expriment quelque proposition que ce soit. Dans cette théorie, il est étonnant que CURRIE fasse appel à la notion de rôle pour faire sens du discours interfictionnel et du discours mixte47 et qu’il ne fasse pas appel à cette même notion pour faire sens du discours métafictionnel. Cette notion de rôle semble pouvoir être appliquée également à une partie du discours métafictionnel. Un rôle, pour CURRIE, est une fonction (partielle) qui correspond à SH et qui détermine qui est SH dans chaque monde où quelqu’un est SH : The question who, if anybody, is Holmes in a given world is answered by determining who, if anybody, satisfies the description in that world. So there is a (partial) function from worlds to individuals that picks out Holmes in each world where somebody is Holmes (…)48 Les énoncés suivants se paraphrasent ainsi : 23. Les méthodes de Holmes sont très différentes de celles d’Hercule Poirot. (discours interfictionnel) 24. Holmes aurait été plus efficace que Scotland Yard dans la résolution d’une affaire. (discours mixte) (23’) Parmi les caractéristiques qui définissent le rôle de SH, il y a celles d’avoir certaines méthodes d’enquête, et celles-ci sont différentes des méthodes d’enquête qui définissent partiellement le rôle de Poirot. (24’) Parmi les caractéristiques qui définissent le rôle de SH, il y a le genre de capacités qui permettraient à son possesseur de résoudre l’affaire de manière plus efficace que Scotland Yard. Contrairement à (23’), nous parlons dans (24’) des conséquences probables liées au fait d’occuper le rôle correspondant à SH dans un monde w. 5. « Emma » est le nom propre d’Emma. 20. Emma aurait pu ne jamais accomplir les actions décrites dans Madame Bovary.
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Types de discours que CURRIE appelle transfictifs. CURRIE, Gregory, The nature of fiction, Cambridge University Press, Cambridge, 1990, p.172

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semblent pouvoir se paraphraser de la manière suivante : (5’’) Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celle de s’appeler « Emma ». Pour occuper ce rôle dans un monde w, l’objet x Emma doit s’appeler « Emma » dans le monde w. (20’’) Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celles qui permettraient à son possesseur de ne jamais accomplir les actions décrites comme accomplies par Emma dans Madame Bovary. Pourrions-nous généraliser ainsi l’usage de la notion de rôle aux énoncés du discours métafictionnel comme (6) (7) (8) ? 6. Emma est un personnage de fiction. 7. Mme Bovary apparaît à la page 12 du roman de Flaubert. 8. Mme Bovary a été créée par Flaubert. se paraphraseraient : (6’) Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celles d’être un personnage de fiction. (7’) Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celles d’apparaître à la page 12 du roman de Flaubert. (8’) Parmi les caractéristiques qui déterminent le rôle d’Emma, il y a celles d’avoir été crée par Flaubert. Pour remplir le rôle de Mme Bovary, il faut être intelligente, ou bête, ou être mariée, mais il ne faut pas être un personnage de fiction, ni un objet abstrait. Par conséquent, (6’), (7’) et (8’) seraient fausses. Par contre l’engagement envers des rôles n’implique pas que de telles entités théoriques puissent exemplifier des propriétés comme la grosseur, etc. En effet, le rôle de Mrs Gamp n’est pas gros; la grosseur est une des caractéristiques qui définit le rôle de Mrs Gamp. Occuper le rôle de Mrs Gamp dans le monde w implique que quelqu’un est gros dans w. Ce qui implique selon CURRIE que l’engagement envers des créatures de fiction au sens de VAN INWAGEN (entités théoriques) n’est pas un engagement envers les personnages tels qu’ils sont décrits dans la fiction. Par contre, nous pourrions tenter d’identifier le rôle lui-même a un objet abstrait. Cela permettrait, comme le souligne Amanda GARCIA, de défendre une théorie des objets abstrait au niveau du discours métafictionnel, interfictionnel et mixte. Si CURRIE autorise qu’un rôle puisse être un objet abstrait, cette notion de rôle correspondrait à la notion de genres de personne dans la théorie des objets abstraits de WOLTERSTORFF.

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Stratégie référentialiste : Nous avons vu dans la section 2.2 que selon la stratégie référentialiste des objets abstraits, (i) les noms font référence dans les contextes réels, (ii) qu’ils font référence dans ces contextes à des objets fictionnels qui existent et (iii) que ces objets sont des artefacts abstraits. Dans une phrase comme (6) « Emma est un personnage de fiction », « Emma » désigne Emma, un artefact abstrait qui rend vraie la proposition selon laquelle Emma est un personnage de fiction. Les amis de cette théorie soutiennent que la technique de la paraphrase à l’aide de l’opérateur de fiction n’est pas en mesure d’expliquer le discours métafictionnel. En effet, dans ce contexte, le lecteur dirait une fausseté en disant : « dans l’histoire, Emma est un personnage réaliste », puisque dans l’histoire, Emma est une femme réelle ; il dirait également une fausseté en disant « dans l’histoire, Emma a été créée par Flaubert », puisque dans Mme Bovary, Emma a été crée par ses parents, M. et Mme Rouault. Mais un problème pour la stratégie référentialiste pourrait être le suivant : la propriété d’être un personnage de fiction, classée comme propriété extrafictionnelle, ne pourrait-elle pas être également une propriété intrafictionnelle ? Il y a en effet des cas de fictions dans la fiction qui autorisent ce genre de situations. Il en va ainsi dans la célèbre pièce de Luigi Pirandello, Six Characters in Search of an Author. Dans cette satire, une pièce de théâtre est soudainement interrompue par l’arrivée de six personnes étranges. Le metteur en scène, furieux de l’interruption, demande des explications. Ces personnages se présentent eux-mêmes comme des personnages de fiction incomplets à la recherche de leur auteur. La propriété d’être un personnage de fiction est bien ici une propriété intrafictionnelle attribuée à un personnage tel qu’il est décrit dans la fiction. Puisque les propriétés de type intrafictionnel ne peuvent être possédées par des objets abstraits, ces personnages ne possèderaient pas littéralement la propriété d’être un personnage de fiction et donc ne l’exemplifieraient pas. Mais cette objection n’a pas de poids, puisque, dans ce cas, il ne s’agit pas d’une propriété extrafictionnelle. On pourrait dire que Dans le type de discours intrafictionnel, les propriétés extrafictionnelles, ne sont pas conformes au mode d’être du personnage de fiction. La propriété d’Etre un personnage de fiction ne peut pas être exemplifiée par le personnage tel qu’il est décrit dans la fiction, même si cette propriété est attribuée par le narrateur. Par contre, cette propriété est exemplifiée par l’objet fictionnel dans un contexte réel. Un autre problème concerne les objets contradictoires : étant donné que les objets fictionnels seraient incomplets, ils pourraient avoir des propriétés contradictoires. Dire qu’un objet particulier x est incomplet, c’est dire qu’il n’est pas le cas que pour toute propriété F, soit x a F, soit x a non-F. Par exemple, dire que Sherlock Holmes est incomplet, c’est dire qu’il n’est pas le cas que pour toute propriété F d’être un grain de beauté sur le dos, soit 36

Sherlock Holmes a la propriété d’avoir un grain de beauté sur le dos, soit il n’a pas la propriété d’avoir un tel grain de beauté. Mais cela va à l’encontre du principe du tiers exclu49. Selon THOMASSON, on peut accepter l’existence d’entités fictionnelles sans abandonner le principe de contradiction ou la loi du tiers exclu (p ou ¬p). En fait, THOMASSON soutient que les personnages de fiction ne sont pas incomplets. Elle le fait en distinguant des types de discours réels et des types de discours fictionnels. Les phrases 21. Emma a un groupe sanguin de type A 22. Emma n’a pas un groupe sanguin du type A doivent être comprises dans le discours intrafictionnel comme implicitement préfixées par l’opérateur de fiction; (21) et (22) sont toutes deux fausses dans ce type de discours, puisque l’histoire n’implique rien à ce propos. Dans la portée de l’opérateur de fiction, (21) et (22) ne décrivent donc pas des propriétés réelles d’Emma mais des propriétés intrafictionnelles. Dans les types de discours réels maintenant , (21) est fausse et (22) vraie, car les objets abstraits n’ont pas de sang, et donc pas de groupe sanguin. Par conséquent, le fait que nous ne sachions pas qu’Emma a ou n’a pas la propriété d’avoir un groupe sanguin de type A, n’implique pas qu’il s’agit d’un personnage incomplet. Un des points forts de cette théorie est qu’elle permet de résoudre le problème des propriétés incompatibles que les personnages de fiction posséderaient. Par exemple, Emma posséderait les propriétés incompatibles d’être la femme de Charles et d’avoir été créée par Flaubert. Selon cette théorie, Emma ne possède pas la première (elle lui est seulement attribuée) alors qu’elle possède réellement la seconde. 5.2 Discours existentiel négatif Stratégie non-référentialiste Si « Mme Bovary n’existe pas » est vrai, comment attribuer à ce qui n’existe pas des propriétés telles qu’être la femme de Charles ? Autrement dit, comment notre discours intrafictionnel peut-il être consistant avec la vérité de « Mme Bovary n’existe pas » ? Est-ce que les objets fictionnels peuvent avoir des propriétés incompatibles ? Dans la querelle ontologique qui oppose les amis du « make-believe », pour lesquels n’y a pas d’objets fictionnels, et certains amis du référentialisme, qui soutiennent que des objets fictionnels existent, les amis de la théorie du « make-believe » semblent à première vue mieux placés
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Cela signifie que pour toute proposition φ, on doit accepter soit φ, soit non φ.

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pour préserver notre intuition que des énoncés tels que « Sherlock Holmes n’existe pas », « Emma n’existe pas », sont des énoncés vrais. Selon WALTON, dire que Emma existe, c’est dire que la tentative de référer à réussi ; dire que Emma n’existe pas, c’est dire que cette tentative a échoué. En attachant les prédicats existe, n’existe pas aux noms, le locuteur est en train d’avouer ou désavouer la tentative de référer : Neptune exist, is to say: Neptune, that was successful. To say Falstaff doesn’t exist is to say: Falstaff : That didn’t work 50 Attacher les prédicats n’existe pas, est un personnage de fiction, est fictionnel aux noms propres fictionnels revient à dire que la tentative de référer a échoué. Il s’agit d’un désaveu de la pretense. Par opposition, attacher les prédicats existe, est réel, est actuel , veut dire que la tentative de référer à réussi. Mais, dans les cas qui servent à dire que la référence a échoué, l’activité de feintise est encore impliquée. Dans ces cas, on continue cette activité, en prétendant attribuer une propriété à un objet qui est supposé référer à quelque chose, même si on avoue en fait l’échec de la référence. Une mère qui dirait à son fils de ne pas sauter la clôture à cheval alors qu’il fait du vélo, participerait au jeu de faire semblant de l’enfant tout en l’avertissant des dangers de la circulation hors du jeu de faire semblant. Elle serait dans une situation où elle continuerait l’activité de feintise de son fils tout en le faisant revenir à la réalité. Quand un locuteur prononce une phrase comme « Emma n’existe pas », nous dit WALTON, on continue l’activité de feintise en faisant comme si « Emma » référait à un objet, mais, en même temps, on sort de cette activité en attribuant une propriété qui désavoue cette activité. Cela implique que l’engagement imaginatif est de deux types simultanés : à la fois interne (discours prétendu) et externe (discours sérieux). Pour WALTON, il n’y a pas d’inconsistance à dire que Mme Bovary n’existe pas, mais qu’elle s’est empoisonnée à la fin du livre. Il y aurait inconsistance si WALTON comptait sur l’existence d’Emma Bovary pour rendre vrai l’énoncé « Mme Bovary s’est empoisonnée ». Or, ce n’est pas le cas : les phrases prétendues comme « Mme Bovary s’est empoisonnée » ne sont pas vraies ou fausses mais sont appropriées ou non dans le cadre d’un jeu de « make-believe » autorisé par l’œuvre : « There is no need to assume that in engaging in acts of pretense like these one is genuinely asserting something that is true or false in order to explain the acceptability or unacceptability of the utterances. » 51
WALTON, Kendall, Mimesis as Make-Believe, On the Foundations of the Representational Arts, Cambridge, Harvard University Press, 1990. 51 WALTON, 1990, p. 398.
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Stratégie référentialiste : Problèmes pour la Stratégie de la Théorie des objets non existants : Les théories des objets non existants nient que Mme Bovary est F implique que Mme Bovary existe. Le mérite de ces théories est qu’elles essayent de préserver nos intuitions que les existentiels négatifs sont vrais et qu’il y a une référence pour les noms fictionnels. Pour cela, elles acceptent un engagement ontologique envers des entités non existantes. Même si « Mme Bovary n’existe pas » est vrai, on peut quantifier sur des objets qu’il y a. La théorie meinongienne introduit une distinction entre ce qu’il y a (∃) et ce qui existe (E). Mais cette théorie doit expliquer une autre incohérence du discours fictionnel, le fait qu’on dise de Mme Bovary qu’elle habite à Yonville-l’Abbaye et qu’elle n’existe pas, ou même qu’elle existe et qu’elle n’existe pas, ce qui est une contradiction. Selon la thèse meinongienne, une entité fictionnelle est supposée avoir toutes les propriétés qui lui sont assignées dans le type de discours fictionnel pertinent. De plus, selon MEINONG, les objets fictionnels sont des objets qui n’existent pas. Toutefois, exister est souvent une propriété assignée au personnage par l’auteur, de la même façon qu'il assigne la propriété d’être la femme de Charles à Emma. L'histoire attribuerait à Emma non seulement la propriété d'être une personne et d’être la femme de Charles, mais aussi la propriété d'exister, en conflit avec la vérité apparente qu’elle n’existe pas. En considérant à la fois l’objet Emma comme un objet existant et comme un objet non existant, cette théorie semble aller à l’encontre de la loi du tiers exclu. Pour résoudre ce problème sans l’aide de l’opérateur de fiction, PARSONS introduit une distinction entre des propriétés nucléaires (être la femme de Charles) et extranucléaires (exister). Les premières sont des propriétés attribuées en accord avec ce que dit l’œuvre fictionnelle (cf. propriétés intrafictionnelles), les secondes correspondent aux propriétés extrafictionnelles. Les personnages de fiction ont les propriétés nucléaires qui leur sont attribuées dans la fiction. PARSONS ajoute qu’à chaque propriété extranucléaire correspond une propriété nucléaire qu’on obtient en « diluant » (« watered down52 ») le prédicat extranucléaire. Cela permet d’opérer une distinction entre deux prédicats d’existence : Emma n'a pas l’existence comme propriété extranucléaire mais comme propriété nucléaire diluée. Il n'y a donc pas violation de la loi du tiers exclu. Pour éviter cette violation, VAN INWAGEN distinguait, quant à lui, des relations de prédication en plus de types distincts de propriétés : l’existenceE fait référence à une propriété extrafictionnelle : cette existence peut être exemplifiée par Emma. L’existenceI fait référence à une propriété intrafictionnelle : cette propriété peut seulement être attribuée (ascribed) à Emma. Mais cette stratégie implique l’existence d’un objet théorique existant (Emma), ce que nie PARSONS.
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Cité dans Thomasson (1999), p.23.

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Le problème, selon THOMASSON, est que la théorie de PARSONS attribue littéralement des propriétés comme être gros, habiter à Baker Street, s’appeler Emma aux personnages de fiction. Or, si les propriétés attribuées sont des propriétés contradictoires, comme dans le cas de la blessure de guerre de Watson, qui est tantôt à la jambe tantôt au bras, le personnage de fiction Watson serait non seulement un objet non-existant mais également un objet contradictoire. Par opposition à cette théorie, VAN INWAGEN fait usage de la relation d’ascription pour ne pas avoir à attribuer littéralement de telles propriétés aux personnages de fiction dans le type de discours intrafictionnel. D’autre part, cette stratégie ne semble pas être la bonne pour la raison suivante : en niant l’existence des objets fictionnels et en affirmant qu’il est possible d’y faire référence, le concept de référence devient problématique: si les objets fictionnels n’existent pas, la référence ne peut plus être une relation. D’autre part, THOMASSON montre que, sans l’aide de l’opérateur de fiction, cette stratégie peut difficilement analyser les types de discours fictionnels dans lesquels des entités réelles (villes, personnes, événements) apparaissent : les énoncés fictionnels comme « Hamlet est un prince » décrivent certaines propriétés nucléaires possédées par Hamlet. Mais supposons, nous dit THOMASSON, que dans une histoire, Richard Nixon devienne prince en se mariant à une jeune reine au lieu d’être un président. Comment la théorie des objets non existants peut-elle analyser l’énoncé « Nixon est un prince »? PARSONS ne peut pas lire cet énoncé de la même façon que « Hamlet est un prince », car il faudrait soutenir que Nixon a la propriété nucléaire d’être un prince, ce qui contredit les faits empiriques. Maintenant, comment le partisan de la théorie référentialiste des objets abstraits interprète-t-il (4) « Emma n’existe pas « ? Il semble qu’il soit face à un dilemme. Comment dire en effet à la fois que les personnages de fictions existent et dire que « Mme Bovary n’existe pas » est vrai ? Second problème : si « Mme Bovary n’existe pas » est vrai, quelle est la stratégie adoptée pour rendre compte de notre conviction que (4) est tout aussi vrai que certains énoncés du discours intrafictionnel ? Stratégie référentialiste de la théorie des objets abstraits Les amis de la théorie des objets abstraits semblent avoir des difficultés à interpréter ces expressions: si on est réaliste au sujet des personnages de fiction (qu'on croit qu'ils existent) «Mme Bovary n'existe pas» est faux. Intuitivement, l’énoncé semble pourtant vrai. Est-ce que les noms fictionnels réfèrent dans ces types de discours ? La solution réaliste de THOMASSON, dans « Speaking of Fictional Characters », consiste à introduire une distinction entre la personne réelle et le personnage de 40

fiction : si le locuteur a l’intention de référer par son usage du nom « Mme Bovary » à une personne réelle, alors le nom est vide, et son affirmation, « Mme Bovary n’existe pas » est vraie. Mais si son intention est de référer au personnage de fiction, alors son usage du nom réfère à Mme Bovary en tant que personnage de fiction, et son affirmation « Mme Bovary n’existe pas » est fausse. Mais cette solution, selon THOMASSON, n’est pas vraiment appropriée : si quelqu’un a l’intention de référer à une personne par son usage du nom « Mme Bovary », il ne réalise pas qu’il n’y a pas une telle personne et donc n’aurait pas asserté (4). Il en va de même dans le cas de celui qui veut référer à un personnage de fiction par (4) : s’il pense qu’il y a un tel personnage, il n’affirmera pas (4). Néanmoins, en restreignant le domaine de quantification aux objets concrets, THOMASSON préserve l’intuition que « Emma n’existe pas » est vrai. Dans ce cas (4) est parfaitement consistant avec la thèse : il y a un x tel que x est un personnage de fiction et x est Emma. Pour la bonne raison que dans (4) la quantification est limitée aux objets concrets. Il en va de même lorsque nous disons qu’il n’y a plus de bonbons. Dans ce cas naturellement nous limitons le domaine de quantification au paquet de bonbons.

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6. Récapitulation et Conclusion
Nous avons vu que la théorie référentialiste distingue les contextes dans lesquels l’usage des noms fictionnels est prétendu des contextes dans lesquels les noms fictionnels font réellement référence. Néanmoins, le fait qu’il n’y a qu’un usage prétendu des noms fictionnels dans le contexte fictionnel n’implique pas que les noms fictionnels ne font pas réellement référence. en effet, les amis de la théorie des objets abstraits distinguent le problème de la référence des noms fictionnels du problème de l’usage des noms fictionnels. Dans un contexte fictionnel, les énoncés sont non-vrais : selon les approches, ou bien ils sont faux et doués de sens ou bien ils sont ni vrais ni faux et doué de sens. La théorie du « make-believe » est la meilleure pour expliquer les types de discours fictionnels. Par opposition, la stratégie référentialiste réaliste peut mieux rendre compte de l'usage des noms propres dans les types de discours réels. Dans ces types de discours, les noms fictionnels ont du sens, font référence et les phrases dont ils font partie ont une valeur de vérité. L’engagement ontologique doit être de préférence un engagement envers des entités abstraites. Si le discours fait référence à Napoléon, la référence obtient (personne réelle), si le discours fait référence à Emma Bovary, la référence obtient également. Mme Bovary peut être un personnage de fiction et la femme de Charles, selon le contexte de discours. Dans un contexte réel, la première proposition est vraie, parce que la propriété être un personnage de fiction correspond au mode d’être des objets abstraits ; dans un contexte fictionnel, la seconde est vraie, parce que la propriété être la femme de Charles est seulement attribuée à Emma. Les énoncés « Mme Bovary n’existe pas » et « Mme Bovary s’est empoisonnée » s’avèrent tous les deux littéralement faux, ce qui permet d’éviter des inconsistances ; pour qu’un énoncé soit littéralement vrai, le domaine de quantification doit être restreint dans « Mme Bovary n’existe pas » aux domaines des objets concrets (or, Mme Bovary en tant qu’objet concret n’existe pas). En conclusion, la réponse à notre question initiale, qui était de savoir si les noms fictionnels référaient, semble être plutôt oui, dans les types de discours réels, et plutôt non, dans les types de discours fictionnels. Nous avons tenté de défendre ici une théorie mixte de la référence des noms fictionnels : dans les contextes fictionnels, c’est l’interprétation de la pretense de dicto qui convient : nous faisons comme si un objet fictionnel s’appelle « Emma » et qu’il est la femme de Charles, ce qui n’implique pas qu’il y a un tel objet fictionnel. La théorie référentialiste des objets abstraits semble donc compatible avec la théorie du « make-believe ». En effet, les interprétations du contexte fictionnel proposées par CURRIE peuvent convenir à la théorie

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référentialiste et son interprétation du contexte réel (avec la notion de rôle) également, à condition qu’il généralise l’application de cette notion au discours métafictionnel. Pour CURRIE, travailler avec une théorie des objets est nécessaire s’il entend définir plus spécifiquement la nature des objets que sont « les rôles ». Dans ce travail, nous avons tirer le meilleur parti de la théorie du « makebelieve » et celui de la théorie des objets abstraits. Mais, pour montrer que ces deux théories sont vraiment complémentaires, il conviendrait de savoir comment une théorie mixte peut rendre compte du type de discours mixte comme « Emma Bovary est plus intelligente que Carla Bruni. On devrait expliquer comment il est possible de dire qu’il y a à la fois dans cette phrase un usage réel et un usage prétendu des noms propres.

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7. Bibliographie
CURRIE, Gregory, The nature of fiction, Cambridge University Press, Cambridge, 1990. GARCIA, Amanda, Philosophie de la Fiction, les théories classiques, mémoire de pré-doctorat, (non publié), 2008. LEWIS David, « Truth in Fiction », in Philosophical Papers, Oxford University Press, 1984. MARCONI, Diego, la philosophie du langage au XXème siècle, éditions de l’éclat, Paris, 1997. MENOUD, Lorenzo, Qu’est-ce que la fiction, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », Paris, 2005. PARSONS, Terence, Nonexistent Objects, Yale University Press, New Haven, 1980. PELLETIER, « Actualisme et Fiction », in Dialogue XXXIX: 77-99, 2000. PELLETIER, Jérôme, « Vergil and Dido », in Dialectica, Vol. 57, No. 2 : 191204, 2004. REICHER, Maria, Nonexistent Objects, first published Tue Aug 22, 2006 ; substantive revision Thu Sep 7, 2006, Stanford Encyclopedia of Philosophy : http://plato.stanford.edu/entries/nonexistent-objects. REIMER, Marga, Reference, first published Jan 20, 2003 ; substantive revision May 20, 2009, Stanford Encyclopedia of Philosophy : http://plato.stanford.edu/entries/Reference. RUSSELL Bertrand, « On Denoting », in Logic and Knowledge, Spokesman, Nottingham, 2007. THOMASSON, Amie L., Fiction and Metaphysics, Cambridge University Press, Cambridge, 1999. THOMASSON, Amie L., « Speaking of Fictional Characters », in Dialectica, Vol. 57,No. 2: 207-226, 2004. VAN INWAGEN, Peter, « Creatures of Fiction », in American Philosophical Quarterly, Vol. 14, No. 4, Oct. 1977. WALTON, Kendall, « Existence as a Metaphor? », in Empty Names, Fiction and the Puzzles of Non-Existence, éd. Everett et Hofweber, Stanford, CSLI (Center for the Study of Language and Information) Publications, 2000. WALTON Kendall, Mimesis as Make-Believe, On the Foundations of the Representational Arts, Harvard University Press ,Cambridge, 1990. WOLTERSTORFF, Nicholas, Works and Worlds of Arts, Clarendon Press, Oxford, 1980.

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