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Maurice Scève, Microcosme, 1560 Microcosme, Lyon : Jean de Tournes, 1560 Transcription d’après l’exemplaire de la Bibliothèque nationale de France

Rés Ye-421. Publié le 5 décembre 1998 © Université de Poitiers
Transcription : Pierre Martin. Révision : Marie-Luce Demonet Version html : Marie-Luce Demonet

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MICROCOSME.

A LION PAR IAN DE TOURNES.

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M. D. LXII.

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AU LECTEUR. Le vain travail de voir divers païs Aporte estime à qui vagabond erre, Combien qu'il perde à changer ciel, & terre, Ses meilleurs jours du tems larron trahis : Ce tems perdu peut aux plus esbahis Gaigner encor son merite, & acquerre Son loyer deu, que mieux peuvent conquerre Veille, & labeur d'oisiveté haïs. Ainsi errant dessous ce cours Solaire Tardif je tasche inutile à te plaire

Ne mendiant de toy autre faveur. Ainsi le Lys jà flestri refleuronne, Et le Figuier regette sur l'Autonne Son second fruict, mais vert, & sans saveur. NON SI NON LA.

3 MICROCOSME LIVRE PREMIER. Dieu, qui trine en un fus, triple es, & trois seras, Et, comme tes Eleus nous eterniseras, De ton divin Esprit enflamme mon courage Pour descrire ton Homme, & louër ton ouvrage, Ouvrage vrayement Chef d'oeuvre de ta main : A ton image fait & divin, & humain. PREMIER en son Rien clos se celoit en son Tout, Commencement de soy sans principe, & sans bout, Inconnu, fors à soy connoissant toute chose, Comme toute de soy, par soy, en soy enclose : Masse de Deïté en soymesme amassee, Sans lieu, & sans espace en terme compassee, Qui ailleurs ne se peut, qu'en son propre tenir Sans aucun tems prescrit, passé, ou avenir, Le present seulement continuant present Son estre de jeunesse, & de vieillesse exent : Essence pleine en soy d'infinité latente, Qui seule en soy se plait, & seule se contente 4 Non agente, impassible, immuable, invisible Dans son Eternité, comme incomprehensible, Et qui de soy en soy estant sa jouïssance Consistoit en Bonté, Sapience, & Puissance. Mais tant enceinte fut de sa trine unité, Que, quand luy plùt, soudain par sa Divinité Son grand Chaos s'ouvrit en visible lumiere Pour monstrer quelle estoit sa puissance premiere Entenebree ainsi sous la confusion De ses secrets cachés de son intencion Descouverte aussi tost aux creées Essences,

De ses concepcions pures Intelligences Prontes en Esprits bons debellans les sinistres, Comme de son vouloir tresobservans Ministres : Depuis connue à nous par celle clarté belle, Et propre à eclerer de sa lueur nouvelle Ses miraculeux faits pour fideles tesmoins De ce, qu'elle vouloit, & pouvoit plus, que moins, Estant sa voulenté saintement obeïe Du pouvoir de Nature en son oeuvre esbahie, Bien que jusqu'adonq n'eust de son doigt precieux L'un sur l'autre courbé, & voutoyé les cieux Non assés estendus pour sa grandeur comprendre, Et toutefois prevus pour tels leur ordre estendre. Ce cler tant eclerant leur diafanité Transparente de l'une à l'autre extremité Monstroit d'avoir ainsi de lustre tournoyé Leur Sferique contour sans mouvoir bornoyé. Toute ceste Courtine en mille, & mille pars De nouveaux feux brillans distinctement espars Fut semee en clarté assés plus evidente, 5 Que le bas Monde auroit pour sa chapelle ardente Ornee tost apres de grands luminaires Au jour laborieux, & nuict coye ordinaires En signes, tems, ans, mois, semaines, jours, & heures, Que tu estens, Chronos, & avec eux demeures Cloans un cerne chaud non d'ardeur, qui offense, Mais temperee en soy de sa chaleur intense Pour couvrir suivamment une autre espace vyde, Et transpirable en vain au dessus celle humide, Qui serroit en son sein liquide, & spacieux, Pour point indivisible, & central des hauts cieux Une grand Masse seiche au milieu suspendue, Lourde, & pesante forme en rondeur estendue De monts goderonnee, & de plaines unie, D'arbres non encor verds mignonnement garnie, A celle fin qu'ainsi par plaines, monts, & vaux Pust diversifier tous terrestres travaux. Si grand Machine, & belle, alors fut à Nature Commise en seure garde, & elle en prit la cure Par la sedulité, soin, & veille de l'oeil, Qu'elle ouvrit sur le point que se mùt le Soleil Le long du Traversant, & dessous luy la Lune, Celuy pour le jour cler, ceste pour la nuict brune,

Tout sous le vueil, & guin du grand Designateur De si haute fabrique, & seul Architecteur. Nature embesongnee en oeuvre non connue Commença de vestir la terre toute nue D'herbes, plantes, buissons incultement produits, D'arbres luxurians en fleurs, fueilles, & fruits, Selon l'infuse humeur de leur seve, & leur graine, Dont jà humide estoit ensemencee, & pleine, 6 Le Soleil par le ciel se mouvant sans sejour Ayant jà revolu une nuict, & un jour. Et fit, icelle ouvrant, de ses creux bouillonner Sources d'eaux, & d'enhaut contreval randonner De fontaine en torrent, de torrent en rivieres Dans leurs canaux profons s'enflans bruyamment fieres. Serrees en leurs bors s'en vont en leurs mers rendre, Et par lieux souterrains retournent à descendre Par le gros air enclos dans la concavité Des monts le distillant en froide humidité. Animaux jà creés en genres, & especes Par chams, & prés herbus, bois, & forests espesses Marchans, trottans, rampans, serpentans terriens, Aquatiques nageans, volans aëriens, Erroyent en leurs manoirs pellemeslés ensemble Sans qu'aucun d'eux encor' avec son per s'assemble, Nature estant en tous commune, & familiere, Ne d'instinct, ne d'adresse aux uns particuliere, Le Lion ne sachant sa force, ne son ire, Le Tygre sa vitesse, & ferocité pire : Mais attendoyent en paix celuy, qui devoit estre, Comme Dieu est au ciel, icy bas leur seul maistre. Parquoy le grand Ouvrier de tout ce grand pourpris Reduire le voulant en un seul poinct compris Jà par mille, & mille ans en sa divine Idee De sa grande Bonté, & Puissance guidee Prevu, preordonné, aussi predestiné En ce Paradis bas estre un tems confiné Pour y multiplier infinité de Mondes Monstrans l'immensité de ses vertus profondes : D'argile molle, & tendre, à l'oeuvre obeïssante 7 Composa une masse, & de main toutpuissante L'ebauchant presque en rond sur la terre estendue D'un bout, & des deux flancs en branches l'a fendue

Distinctes de rameaux & noueux, & flechibles Pour aptes instruments à tous labeurs possibles. Sus l'autre plus croisé une part disposee Avec plus d'industrie en boule fut posee Vers le plus elevé trop mieux elabouree, Du costé touchant terre informe demouree : Teste en pié racineux, & maint endroit persé, Qui devoit soustenir cest arbre renversé Tiré des cieux cy bas à la forme, & figure De celuy, qui viendroit reparer son injure. Puis tout en un instant ce Modelle si beau Fut solidé en os vestus de chair, & peau : Forme qui tant luy plùt, & tant il eut en grace, Que de son saint Esprit luy soufla en la face Une alaine de vie, une ame vegetante Croissant de sensitive en ratiocinante, Qui firent ce corps vif bouger, mouvoir, courir, Et apte en tout, par tout, & de tout discourir. Et de passible actif luy ouvrirent les yeux Tournoyans çà, & là, & admirans les cieux Se contemplans en luy, qui jà tout respiroit De vie humaine, & jà l'eternelle aspiroit Dressé sur piés branchus, une jambe enavant, L'autre restant, se vit à cheminer savant, Et se conduire droit en tous lieux pas à pas, Mesurant son alleure avec grave compas. Les Animaux divers l'apercevant marcher Ainsi la teste en haut, comme leur Seigneur cher 8 Craingnans, & estonnés autour l'environnerent, Et tous, la teste en bas, humbles le saluerent : Reconnoissans en luy la main de leur facteur L'adorerent ensemble avec son Plasmateur. Ce Microcosme vif en sa pure innocence, Pure simplicité, sans art, & sans science, Sans parole formee en langue à bien parler, Et sans ouïe voix resonante par l'air, Ne sachant que son Dieu, qui en Dieu le forma, En langage de Dieu tous ces brutaux nomma Selon le propre nom de leur propre nature, Tous encor ignorans le goust de leur pasture. Mais voicy que Nature estonnee apperçoit Animaux divisés de sexe, & ne conçoit Le secret du Creant ceste division

En laquelle duroit sa conservation. Et l'Homme toutefois d'elle non bien connu Seigneurier voyant de nouveau genre nu, Maints autres endossans plume, poil, seye, & laine, Restoit toute confuse, & d'ignorance pleine. Mesmes (ce luy sembloit) que seul se monstrant masle Ne penetroit en luy, qui de puissance egale Estoit Androginé : ce que bien tost apres L'ombre de vain repos, qui l'espioit de pres Sans avoir travaillé, par la douce rosee Du doux & lent Sommeil d'obly sourd composee Luy enchantant les yeux dessus l'herbe estendu Fit apparoistre au vray : de son costé fendu, Et le corps assoupi, peu à peu se haussant Une teste formee, & en sfere croissant Couverte d'or filé, mais deliément blond 9 Espars, & ondoyant dessus maint membre rond Col, espaules, & bras, gorge blanche avancee Couvrant en son secret la pudique pensee Enflee en deux tetins de mignonne rondeur, Nourrissiers attrayans Amour à sa grandeur, Le ventre ample, & fecond, double hanche, & ceinture Du Ceste virginal rebellant à Nature Son entree celant sous un moussu verger, Ou un tems Cupidon pourroit chaste heberger Entre deux marbres blancs, & chacun pour colonne Sur son plinte petit sous base ferme & bonne Au soustien du droit plan de la fin anoblie De l'oeuvre du haut Dieu sur la terre accomplie : Forme elegante, & propre, au Dormant tressemblable, Mais qu'au reveil il vit à l'oeil plus agreable, Bien que tout someillant l'une & l'autre lumiere Esblouïe encor eust de ceste mort premiere Luy anonçant cy bas travail continuel, Mais par elle là sus repos perpetuel. Si connut il en elle & sa chair, & son os, Son costé luy restant sans cicatrice clos. Tout intentif l'admire, & mesmement s'arreste, Le corps jà tout lustré, sur celle riche teste, Ou la beauté au vif est depeinte en la face De Lys, & Roses teinte embellissant l'espace Des jouës, & menton sous haut, & large front, Sacraire de l'honneur à tout intellect pront

De raiz dorés orné reluisans à l'envi De deux feux lampegeans, dans lesquels tout ravi Il se mire, & se voit en son naïf miroir, Qui luy fait tel, qu'il est, vivement apparoir. 10 Et n'estoit que le bas de sa face velue Choisissoit jaunissant en laine crespelue, Se voyant dans iceux croiroit qu'il seroit elle, Qui de bien loin estoit plus mignardement belle. Sans la vertu aussi de la divine main L'ayant pasté Adam, Dieu terrestre, & humain, Dont il respiroit tout, point ne se fut connu Nomplus homme, que lors il ne se savoit nu. Et moins s'esbahissoit qu'en si trespetit lieu Se vist reduire grand, comme un poinct au milieu Dans ce rond azur vair des deux blanches prunelles Doublement racourci, & tout double en icelles, Presage que dans elle en peu de tems seroit De deux multiplié, ausquels mieux se verroit. Ses yeux estincellans non de flamme lascive Rioyent pudiquement la naïveté vive, La bonté, & douceur de sa simplicité, Se hontoyant modeste en humble gravité. Qui la fait de costé à demi l'oeil ouvrir Ne l'osant plus à plein dessus luy descouvrir, Que peu à peu plus seure elle regarde, & voit, Mais sans connoistre encor ce qu'elle appercevoit. Et si se sent remplir l'ame d'un si doux aise, Que çà, & là ne voit chose, qui tant luy plaise, Ne qui s'offre à ses yeux plus belle, ou aggreable, Ne mieux de forme vive à la sienne semblable. Dont de pareille image, & d'une mesme chair Toute se plait en luy, & sur tout le tient cher, Et l'ayme, & prise en soy, non qu'il luy semble beau, Et moins qu'attainte soit de ce lascif flambeau, Ne d'autre affeccion, que d'ardeur mutuelle 11 Du fort instinct poussé de vertu naturelle. Ensemble s'entr'aymant ignorans ne savoyent Par qui, à qui, pourquoy, & comment ils vivoyent D'appetissante faim non point eguillonnés, Ne de soif alteree encor epoinçonnés. Ne le chaud tressuant, ou le fremissant froit A l'ombre avoit reduit, ou serré à l'estroit

Ceste innocente couple, ausquels joye & douleur N'avoyent envermeillé, ne palli la couleur De leur plaisante face, en laquelle le rire Luy fossoyoit la jouë. Et sans aucun mot dire Entr'eux s'entreplaisans à leur Dieu aggreables, Comme d'une bonté à la sienne semblables : Et lesquels il avoit à sa divine gloire Appariés ensemble en ce bas territoire Sous son universel & charitable soin Pourveut benin & juste à leur commun besoin En leur abandonnant tout fruict d'arbre à manger, Fors celuy de science, outrecuidé danger De savoir bien, & mal, pour estre à luy semblable, Et pource prohibé à eux peste damnable A soy le reservant Auteur de tout savoir, De l'homme anichilant le curieux pouvoir, Qui par son libre arbitre ose la loy tenter De bien, ou du mal faire, & l'experimenter Jà assés espié de son Demon haï, Qui pour le rendre en fin dolemment esbahi Du haut manoir superbe en bas humilié Pour à l'Homme eternel s'estre egal oublié Sur ce caduque Adam formé à telle image Deliberant venger son outrageux dommage : 12 Seray donq, disoit il, par cestuy dechassé De mon throne ancien, & outre pourchassé A regner dessus moy sur la terre marchant, Et sous ses piés me foule aux bas Enfers couchant ? Non, non : Mais embuché ses pas espieray Tant que mort renversé vainqueur le poursuivray. Ce dit, se plonge tout aux tenebreux Abymes D'ombres silentes plein : & des sieges infimes Atropos rappela decharnee, & hideuse, A son fait machiné propice. Et depiteuse Se rebelloit à luy ne voulant estre vuë Si horriblement laide à la vie pourvuë De tout plaisant aspect. Mais pour savant qu'il soit Ne connoit cauteleux le bien, qu'il pourchassoit A ses deux ennemis, & non moins à nature, Qui se perdoit en eux, & leur progeniture, Cachant l'infecte vieille au pié d'un Figuier bas Autour duquel ces deux s'esprouvoyent aux esbas Nouveaux à voir meurir le fruict verd noircissant

Du venin jà mortel doucement nourrissant, Dont la fausse l'avoit dedans empoisonné Pour le mangeur mal caut en proye abandonné Assugettir à soy inexorable, & fiere, De la posterité aveuglee meurtriere. Mais le Toutconnoissant prevoyant la malice Du Seducteur malin aveques sa complice Luy souffre d'eveiller, mais petit à petit, Dans leur ventre un desir d'un aigret appetit De leur jeun estomac chatouillant l'orifice. Et pour mieux achever d'aguet son malefice, En mode de Serpent se va glissant estendre 13 Le long de l'arbre, au bout branlant sa branche tendre, Ou pendoit une pomme en violet brun teinte Qu'à Eve presenta de friandise atteinte. Et comme moins robuste, & trop plus delicate, En sa forme masqué l'eguillonne, & la flate, L'attrait, la gaigne en fin. Et ainsi seduisant D'une voix assés basse, & feinte luy disant : Craingnés vous de ce fruict beau & doux avaler Pour aux Dieux bien & mal sachans vous egaler ? Hà Menteur ! Tu voulois pareils à toy les rendre Pour le bien, comme toy, laisser, & le mal prendre : Point ne mourrés (surjoint) pleins d'eternelle vie Tu profetisois vray rempli sus eux d'envie. L'Innocente soudain commence à s'estonner N'ayant encor ouï un tel mot resonner A l'oreille enchantee au bruit de ce doux son, Auquel simple elle creut sous bien foible raison, Lors le Faux se taisant luy a tendu la pomme Pour l'atrapper premiere, & pareille apres l'homme. Elle la prend, la tourne, & mollement la touche, L'odore, & baise : & puis demie dans la bouche Luy imprime ses dents estraingnans la douceur D'une saveur suave au palais transgresseur, Qui glout ce doux morceau non bien gousté avale, Et ensemble la Mort au ventre luy devale. Diray-je, Eve, que trop tu fus pour toy friande, Ou vrayement pour nous heureusement gourmande ? La Parque te rendant dedans ton sein entree Idoine à concevoir autre vie engendree ? Car depuis mort de l'un se fit engendrement De l'autre, qui encor n'a son commencement.

14 Et ainsi de sterile avec son faux jargon Feconde contre soy t'a faite ce Dragon A remplir le haut ciel desertement vuidé Par la superbe erreur de luy outrecuidé. Tant providemment sceut le Vivant Eternel Envers Nature user d'office paternel, Que la femme gousta premier mort, que la vie, Qu'elle sentit bien tost d'une autre poursuivie. La deceuë en ce poinct de son vray destournee Vers son futur mary s'estoit desjà tournee, Qui par elle prié, mais d'un oeil douxriant, Le reste de la pomme engloutit trop friant. Mais soudain (làs trop tard) de pronte repentence Triste arguer se sent, & pour la penitence La gorge s'empoignant du fruict mal savouré Le signe luy en est au gozier demouré. Dieu bon t'abandonnant tant de fruicts à manger, N'estoit ce à charité, ô ingrat, te ranger ? Et du bien, & du mal refrenant ta licence, N'estoit ce à esperer en si juste defense ? Autrement t'anonçant la Mort estre prochaine, N'estoit ce à prester foy à son dire certaine ? Ou que la Mort estoit l'heur de ta destinee, Ou que de Dieu la gloire en son fils terminee Avoit plus charitable à sortir du peché, Maugré le caut Serpent à ton dam empesché. Car sur ces trois vertus sur toutes les plus hautes Negligees ainsi par tes trois lourdes fautes Dieu des lors establit son eternelle Eglise Pour le restaurement de ton erreur commise. L'un & l'autre confus des yeux trop plus ouverts 15 Apperceurent la Mort se voyant descouverts : Et la teste baissee, estonnés & douteux, Des fueilles du Figuier se couvrirent honteux Ne connoissans plus l'arbre, & moins le fruict mangé, Qui par l'ingrat oubli l'un & l'autre a changé. Ensemble dechassés du plaisant Paradis, Dans lequel innocens divinement jadis Toute chose ils avoyent & nommee & connue, Ores toute incertaine en leur memoire nue : Et en soy avec eux par vengeance, & rigueur, De leur peché commis perdit toute vigueur.

Les brutaux, qui à eux familiers s'appliquerent Farouches les fuyant à eux s'inimiquerent. La terre, qui tout bon devoit bonne porter, Commença des chardons & ronces à getter, Et de soy engendrer mainte vermine immonde Pour plus les molester multiplians ce monde. Adonq Dieu offensé, & neantmoins piteux, De leur coulpe, & estat par trop necessiteux, Ne veut perdre au besoin son oeuvre, ne son temple, Dans lequel il se voit, & sa raison contemple : Mais, comme Dieu aydant, de peaux les a vestus De la honte, & de l'air, outragés, & batus. Et ainsi hebetés, & differens non guieres En habit herissé des autres bestes fieres Bannis du saint vergier, leur premiere naissance, Et de la dignité de toute connoissance, Qui tout representoyent, ores reduits en rien Renaissent à prouver le travail terrien, La misere, & horreur de ceste vie fraisle, Sugette à faim, & soif, froid, & chaud pellemesle, 16 Sans intermission de soin, cure, & douleur Liesse amoindrissant, de sort, & de malheur Toujours enveloppant la perte, & impropere De la fortune averse, & peu souvent prospere. La povreté unie à la calamité, Deux yeux, que la Mort mesme en toute extremité S'estoit piteuse ostés pour ne voir ainsi l'homme Miserable oppressé sous si pesante somme, Pitié trop indiscrette en sa compassion. Car depuis aveuglee en leur affliccion Maladie, & la Fievre à elle resemblantes, Maigreur palle, & Vieillesse avec la Peur tremblantes, Necessité, Labeur, & Ennuy, & Langueur, Peste, Famine, Guerre, en toute aspre rigueur Leur seront desormais ordinaires Harpies, De leur vivre mortel infideles espies. Ainsi seuls (fors de ceste impiteuse maignie, Qui de loing leur tenoit trop proche compagnie) S'en alloyent desolés, errans, & exillés, Contre l'air tout émeu povrement habillés : Et voicy que l'horreur, le poil leur herissant, Leur essourdit l'oreille avec un bruit croissant De l'air plus bas poussé, qui roide, & merveilleux

A travers les forests, bois, & halliers fueilleux Les gros rameaux esbranle & leurs fueilles ensemble, Tant que l'arbre agité, pour ferme qu'il soit, tremble. Vapeurs jusques au bas de la region vaine Montees s'assembloyent, comme monceaux de laine, Et exhalations suspendues en haut L'humide avec le froid meslant parmi le chaut L'air trouble obscurissoyent d'espesses noires nues 17 Au gré des vents soufflants çà & là soustenues, Qui couvroyent le Soleil, lequel plus ne vouloit Voir (ce sembloit) ces deux, ausquels luire il souloit. Un feu viste, & leger, l'oeil pront esblouïssant, Fend le ciel tout noirci, bruyant, & fremissant, D'espovantable son escroule, & meut la terre Sous les piés chancellans à l'esclat du tonnerre Des tristes affligés sous un Chesne fuyans : Contre lequel plus morts, que vivans s'appuyans Souffroyent tous esperdus l'eau, qui de là sus verse Sur leur teste arrousee, & leurs peaux baignant perse, L'air, & le ciel, desquels si grand deluge sort, Plorans quasi piteux du miserable sort, Qui les fait esprouver le courroux redoutable De leur Dieu offensé, juge tresequitable. Mais des Souffleurs cessant l'impetueux orage Par les restraintes eaux en leur fini ravage, Le Soleil se remonstre, & chaudement essuye Restaurant le degast de l'inondante pluye. Lors l'homme humilié en sa peine, & sa faute Se r'assure eslevant sa pensee plus haute Par la vexation, qui luy eveille un soin De pourvoir diligent à son futur besoin. Son Genie meilleur pour sa garde ordonné Le voyant hors de soy tristement estonné En le heurtant luy dit : Où est celle vertu, Que forcer tu devrois de l'urgence abbatu ? Si quelque chose encor te reste du pouvoir, Que divin je t'ay veu, & que tu peux avoir. Icy employer faut tout ton virile effort : Contre l'aversité se prouve l'homme fort. 18 Comme qui est dormant du songe espovanté Se reveille en sursaut joyeux d'estre absenté Du peril eminent, où perdu cuidoit estre :

Ainsi hors de tempeste Adam au premier estre Se reconnoist allegre, & parainsi propose A son secours prochain attenter toute chose. Voit que l'arbre fueillu à l'ombre sauvé l'a, Le costoye, & choisit tournoyant çà, & là, Trois branches, qu'il empoigne, & à force les ront, Les efueille, & ebranche, & l'une en baston rond Pour poutre, & traversier sur deux autres forchues Etassonnant son toict d'autres maintes branchues, Et fueillees couvert, fait sa chappelle forte, Dedans laquelle entrer la nuict jà les enhorte, Et entrés de ramee ont entouré leur huis. Lors sur terre couchés couverts de mille ennuis Nature, qui les voit en ce fascheux regret, Les incitant tous deux leur ouvre son secret : Et luy Eve sentant & pres, & demi nue Dessus l'herbe & estrain pour sa femme a connue. A ces nopces la Mort pour Hymen assista, Et la Nature mesme onques n'y resista, Ains ces deux embrassés coyement delaisserent De sommeil aggravés, où las se reposerent Jusqu'à tant que Phoebus, son Aurore devant, Vint revoir non recru son matineux Levant, Qu'il s'eveille, & estend, déroidit, & s'assure, Puis hors dessus ses piés pense à son avanture. Rencontre un Bouïs droit, & de terre l'arrache, Laquelle avec celuy éveiller aussi tache. Mainte herbe erracinant par un, & autre choc, 19 Ce levier luy servoit de charrue, & de soc. Ne vois tu, ò Adam, que ton Dieu se dispose A travailler en toy, comme en soy il repose ? Panché sur son labeur l'inexpert s'exercite : Et sa compagne aupres, qui au travail l'incite, S'essaye ensemblément sa peine soulager, Et par propres raisons à mieux l'acourager Avec la Mort entre eux tirant la mauvaise herbe, Que la terre getta par leur coulpe superbe. Mais peu à peu lassé dessus son bois s'appuye, Et des doigts la sueur du front coulante essuye. Puis reposé reprend son oeuvre commencee, Qui jà par sa fatigue estoit fort avancee. La terre se plait toute ainsi qu'il la defriche A son labeur riante, & par luy faite riche.

Mais le Soleil jà haut eschauffant, & sechant, L'impatiente faim son estomac cherchant A force gland pendu subtile luy descouvre, Qu'il desclost, & des dents le concasse, & puis l'ouvre, Le masche, & mange en fin savoureuse viande A la gueule affamee, & fade à la friande, Puis maigrement saoulé, & la panse assés pleine Sur son ventre abouché à la fraische fontaine Sa soif seiche il estaint : Et rempli tout assis Contemple sa journee en jugement rassis. Voit le Soleil monter, arrester, & descendre, Mais plus la Lune basse encores jeune, & tendre, Avec cornes, au plein, & derechef cornue, Auquel discours un tems studieux continue. Et qui encore mois, ny semaine observoit, Contre un chesne marqué trois cours d'elle n'avoit, 20 Que sa femme se sent le ventre, & flancs hausser S'esbahissant en soy, & ne sait que penser Si n'a elle nombré pour la sixieme corne, Que de coeur affoiblie, & de face plus morne, Ne sente une autre vie en son corps se loger, Et de coups heurtoyans des deux costés bouger : De sorte qu'achevant le neufieme croissant D'espraintes, & douleur jusqu'à mort l'angoissant Se plaint, pleure, & gemit, Nature, & son mari, Celle pour Sagefemme, & cestui tout marri Luy aydans partroublés : & elle se console En Dieu, se souvenant de sa juste parole. Reprend esprit, & coeur, s'efforce toute, & lors Pousse sa vive charge en l'enfantant dehors. Et une Creature à eux semblable voit, Se r'avive de joye : & lors Adam, qui l'oit Jà pleurer sa misere, a senti sa douleur Se reconnoissant pere, & proche à son malheur. Bienviennes, Enfanton, premiere vie nee, Et premiere engendree en terre fortunee De voir son Createur si bas s'humilier, Et d'un Dieu en plusieurs sur soy multiplier. O premier né du monde, ores monstres tu comme L'Eternel a cheri la dignité de l'Homme Son pareil procreant, & l'orgueilleux peché Ce miraculeux bien ne luy a empesché, Bien que Nature apres se soit tant oubliee,

Qu'en lieu de s'estre alors à Dieu humiliee, Elle a creu de pouvoir (hà sotte) tout autant, Que celuy, qui là va sur terre elementant. Lequel pource indigné à l'ingrat sacrifice 21 De son fils regetté pour l'originel vice Dont de l'envie crut orgueil, ambition, Avarice, & le meurtre avec perdition De maints multiplians Gentile idolatrie, Et superstition, & vaine folatrie. Croy, heritier d'Adam, possede l'univers Sous le ciel envieux, qui t'a veu de travers. Maugré ta cruauté ta puissante mesgnie Peuplee se voirra croistre en gent infinie, Ton pere estant de Dieu premiere creature Par laquelle tu viens premier fils de Nature. Or le pere, & la mere en joye, & dueil surpris S'embesongnent apres : Elle en ses bras l'a pris, Et son mal oubliant toute remplie d'aise Luy sourit, & l'estraint, puis tendrement le baise. Et pour lange assés mol, & delicat drapeau L'envelope tendret d'une part de sa peau : Et luy presente en fin le bout de sa mammelle, Qu'en s'appaisant il succe, & s'endort sus icelle. Le regarde, & se plait en son Cain acquis De Dieu en elle fait, comme elle avoit requis. Le pere ce pendant va par tout elisant De tous fruicts les meilleurs, & sains à la Gisant. Choisit, mais sans choisir, & de son gré les nomme Non plus de nom divin, ains en langage d'homme. Gouste l'un, taste l'autre, & à la fin de tous Doucereux, & aigrets, & autres aigredoux, Tant qu'il peut a rempli le pan de sa peau large, Et son sein tout farci retourne avec sa charge. Les presente à s'amie, & sur tous une poire A son goust aigrelette, & puis luy donne à boire 22 De l'eau clere en sa robe à la haste espuisee Dans la premiere source, ou getta sa visee. Ainsi continuans au naturel devoir, Elle à nourrir l'enfant, & luy à la pourvoir, De tous les animaux, qui à eux s'asservirent, Le Boeuf, & le Belier plus privés les suivirent De leur per costoyés, Vache, & Brebis fertiles

Ayans desjà porté Veau, & Aigneau utiles. L'Asne apres ses chardons, & l'Asnesse non loin S'aprivoisoyent aussi à leur prochain besoin. La Chievre avec son Bouc, le Coq, & la Geline A ses petis poussins jà cloccissans encline. Ce pendant leur Cain trottignant grandelet De la Vache tiree avoit gousté le lait. Sa mere une autrefois de son pere approchee Sa ceinture sent croistre estant presque accouchee. Son mary s'y prend garde, & joyeux la contemple, Progette en son esprit une loge plus ample Sa famille croissant. Parquoy quatre gros bois Plus puissamment fourchus il egale à son chois. En plan quarré les dresse, & seurement les plante D'espace large assés à sa hauteur quadrante, Laquelle de ramee autour a emmuree De houssines & joncs liee à la duree, Puis de chaume couverte (et le mieux qu'il savoit) Car sa moisson par terre aux mains taillee avoit. Et ainsi sa logette assés bien controuvee Fut par luy de tous poincts brievement achevee. Lors le tems la pressant de son terme venu Le second enfanta, comme le premier nu. De la paille nouvelle Adam un lict agence 23 Pour elle, & pour ses deux, & en grand' diligence L'encourtine de fleurs parmy des rameaux verts, A fin que ses tendrons plus gayement couverts, Et la nourrice aussi son enfant alaittant Se puissent resjouïr, & conforter de tant Ce pendant que songneuse elle le nomme Abel A ses premieres pleurs miserablement bel. Animaux çà, & là, & loing d'eux egarés Leur genre, & leur espece à croistre preparés Abayans, & grondans, raillans, & hannissans, Fremissans, & hullans sugets aux rugissans S'augmentoyent, mais ceux-là assés plus, que ceux-cy, Comme à l'homme communs, plus utiles aussi. Biencoulorés oiseaux en nids bien façonnés, L'un au ramage chant, l'autre à proye adonnés Sans nom libres voloyent sur buissons sautellans. Par leurs oeufs copieux largement pullulans Tous les rochers d'autour, & bas taillis touffus De sorte remplissoyent de sifflements confus,

Que plaisamment en bruit la longue, & large plaine D'aignelets, & chevreaux s'entreheurtans jà pleine. Feres des grands forests occupans les tesnieres Se peuployent (mais bien peu) en diverses manieres. Le Dogue, & le Metis aspre ennemi des lous Le Levrier, & le Chien de l'homme ami sur tous De cinq à six croissans nature leur pourchace A suivre, & à servir leurs maistres à la chace. Mais le Cheval hargneux, & non encor domté, Hannissant à l'escart pour n'estre point monté A sailli sa Jument farouche par deux fois, Et deux Poulains en voit effrenés par le bois. 24 Les Cameaux trop plus grands, mais de forme plus laids, Robustes à la charge avecques les Mulets, Qui oserent premiers leur genre entremesler, Peu de tems escoulé vindrent à pulluler, Nature pourvoyant à tout bien necessaire A ce monde croissant, & le plus usuaire. Et autant que de masle accreut le femenin, Sexe de soy suget, & foible, mais benin Pour elever enfans, & soulager nature Tendrement curieux en toute creature. Tandis le cours du ciel le bon pere observant Maintes Lunes nombroit son labeur decevant : Et plus expert commence à sillonner la terre Avec cailloux agus, & bien trenchante pierre De deux bois ayant fait sa charrue à un boeuf, Ou pour l'asne encor rude, & rebelle au joug neuf Tors à cordes de paille, & avec hards flechibles Le collier chevestrant les attellés paisibles, Qu'à son vouloir rangeoit à pointe d'aiguillon Pour droit continuer la trace du sillon. Par quelques mois cornus en jours & nuicts prefiz, Tout allegre se voit une fille, & deux fils, Qui jà grandets ensemble accollés s'entrejouent, Dont le pere en son coeur, & la mere Dieu louent, Lequel à reverer jeunes leur enseignerent, Et comme Createur de tout leur tesmoignerent. Et jà l'adolescence en tems de puberté Les chatouillant bouillante à vaine liberté Le pere à l'aisné brusque, & puissant son art monstre : Luy d'une part laboure, & son fils alencontre. Le jeune meine aux chams ses brebis, & sa soeur

25 Le suit avec le chien à la garde plus seur Par le bois, & pastis le bestail va brouttant, La chevre sur lieux hauts & pendente, & sautant, La fille s'amusant à cueillir maintes fleurs, Esquelles Nature a folatré ses couleurs. Et le frere alentour costoyant se prepare Au guet avec sa scorte, à fin que ne s'esgare Aucun de son troupeau, ou que la brebis preine Ne laisse son agneau, & que le loup l'entraine De la faim trop appris d'espier, & voler Ses plus foibles voisins pour d'iceux se saouler. Et sur le midi chaud le reduit tout à l'ombre, Bien qu'il n'en sache encor premier pasteur le nombre. Et moins en parc serré la nuict clos le tenoit, Ains sous l'orme fueillu se pressant ruminoit, Pour sentinelle ayant le vigilant mastin, Qui le veille guettant le bois, & le matin, Le bergeron dormant renversé sur sa couche, Et son frere lassé, qui de bien pres le touche. Nulle cure mordente, ou souci inhumain, Leur somne entrerompoit jusques au lendemain, Que le cler jour piquant sur le blanc horison Reveilloit les oiseaux jargonnans à foison. Et faut qu'eux desdormis, laissant la douce paille, L'un voise à son labeur, l'autre à ses brebis aille. Gueres de saisons n'ont ce train continué, Que leur fervent employ n'est point diminué, Mais l'un riche en ses grains, & l'autre en ses ouailles Deliberent à Dieu offrir leurs primerailles. Deux plattes formes ont en quarrure ordonnees De trois pas, & trois piés de hauteur façonnees, 26 Le bas de pierre joint, & le plan de dessus De terre grasse estoit, & lourds glazons moussus. Dessus l'une Cain a devot assemblé Pour son offrande à Dieu mainte gerbe de blé. Et puis du froid caillou contre plus dur heurté Le feu dedans caché sort viste, & s'est bouté Aux fueilles seiches pris, & festus amassés, Desquels il se nourrit plus longuement assés. Abel de l'autre part prenant entre ses bras Un agneau primerain du troupeau le plus gras Sur du bois fagotté tout esgorgé l'a mis

Pour holocauste à Dieu devotement promis. Et eux deux à genoux, la face, & mains en haut, Sacrifient leur voeu selon que leur art vaut. Et voicy que le feu, qui de matieres seiches Se paist plus ardemment vomissant ses flammesches, Aux espis de Cain ne s'est point allumé, Ains son sacrifice a seulement enfumé. Et en celuy d'Abel espris de toutes pars L'hostie a devoree en l'air soudain espars. Dont le frere honteux, & la teste baissee, Se contriste en son coeur de l'offerte laissee. Ne sais tu, ô doulent, que du bien faut que sorte Le bien, & du meffet le peché tient la porte ? Parquoy quiconque au bien (mais bien fait) se tiendra De son bien operer son merite obtiendra. Et sur celuy des deux, que plus desireras, De plus libre vouloir puissant domineras. Car le bien se dit bien, quand d'intencion bonne Naissant par bon vouloir en bonne oeuvre foisonne. Hà qu'en vain recelee est celle conscience, 27 De qui la sinderese en son impatience Au coulpable ne peut qu'estre juge, & tesmoin, Et l'excusant de pres l'arguer de plus loin Mesmement vers celuy, qui voit l'interieur Tacite accusateur du faict exterieur. Alors le Malin caut, qui espioit Adam, La Mort à son costé toute pronte à son dam, Veilloit l'occasion pour sur luy l'employer De son mortel effort luy promettant loyer, Qui luy establissoit sur tous hommes hommage, Si une fois sur l'un exerçoit son dommage : Laisse le pere à coup, & vers le fils s'addresse Jà par luy preparé à mortelle destresse. Luy enflamme le coeur à s'irriter soudain D'envie, & de courroux, de despit, & desdain, D'avarice, & orgueil, le traistre luy disant : Ne vois tu ton puisné, qui te va mesprisant, Pour se voir à son Dieu plus, que toy, aggreable, Qui trop plus dignement, que luy, es acceptable ? Outre ce qu'à ta perte il donne tes agneaux Les offrant (mais à quoy?) & meilleurs, & plus beaux, Toy du Monde heritier au monde premier né, Qui te doit succeder tout ainsi qu'à l'aisné.

Et qui, comme premier, es Sacrificateur, Si sacrifice est deu à ce tien Createur, M'appartenant trop mieux de ces regions Prince Depuis que chassé fus de ma haute province, Ayant moy, & ton Dieu, entre nous fait depart : Luy pour soy les cieux pris, moy la terre à ma part. Et pource (croy moy donq) si tu veux heriter Ma domination, que tu peux meriter, 28 Oste moy d'autour toy ce tien fier ennemi, Sans que sous nom de frere il te soit plus ami. Et, ce dit, le flatteur le moyen luy appreste De l'execution à son maltalent preste. Cain tout forsené sur ce poinct se dispose D'executer meschant l'acte, qu'il se propose. Feint sa face riant, & qui sa joye sente, Ainsi devant Abel allegre se presente. Le saluant courtois le convie à l'esbat : Et aux chams escartés le sang au coeur luy bat, Paslit d'ire, & fremit, puis en soy s'evertue, Et d'un coup inhumain son frere (ha cruel) tue. O Ciel, osas tu voir telle inhumanité ? Et toy, Terre maudite en telle iniquité, Boire gloutte, & succer le sang de l'Innocent, Qui sur toy estendu rien plus, que toy, ne sent ? Et vous, Limbes obscurs, vos Abymes ouvrir Pour l'ame de ce juste en vos ombres couvrir ? Ame sainte (et s'il faut dire ores malheureuse) T'en vas tu seule errant sous terre tenebreuse, Ou l'espovantement jà pasle te conduit En l'eternel oubli, perpetuelle nuict De la seconde mort à ceux, qui sans soulas De leur lasseur lassés ne seront sous toy las ? Et sera dit que toy, premier juste du monde, Estrenes les Enfers, lieu puant, & immonde ? Et pour toy jusques là se vienne humilier Le second Eternel pour hors t'en deslier ? Et toy, Parque assassine, eus tu la hardiesse De violer la vie, & l'humaine liesse ? Et par ta cruauté l'innocent, juste, & saint 29 Soit ores, & à tort, de tes tenebres ceint ? Et souffrira premier la peine du peché, Que son pere pecheur par sa femme alleché

Au genre humain apporte ? Et l'inique homicide Lairra plus longuement vivre le fratricide ? Que diras ? Eve (las ! oseray dire mere ?) Tu sens ores la pointe, & la douleur amere, Qui d'angoisse ton coeur mortellement estraint, Et triste inconsolable à larmoyer contraint Par ton fils (non plus tien) sur la terre à l'envers, Comme desormais sien, & pasture à ses vers. Et sa face vermeille ores decouloree Sans vie paslissant te fait toute esplouree Les cheveux herisser pour l'horreur de la Mort, Qui paoureuse te rend à n'oser voir ce mort. Bien qu'il te fust jadis tendrement sur tout cher, Tremblante tu le crains seulement de toucher, Tant jalouse est ta chair de sa vie tenante, Que la chose abhorrit à Mort appartenante. Voy de ton propre sang la place autour baignee, Et la terre rougir de mortelle saignee, Croyant qu'en cette humeur sa vie soit sortie Escoulant son teint vif en couleur amortie. Ses yeux n'a gueres clers, & à present ternis, Leur lumiere, & ses jours ont ensemble finis. Comment recevras tu Adam, cest impropere, Et cest outrage fait par ton fils à son pere Vefve de ses deux chers ? l'un banni de ta face, Comme non meritant de toy pardon, ne grace : Et l'autre, ton mignon de Dieu le mieux aymé, Par son frere meurtrier tout roide exanimé, 30 Sans voir, parler, mouvoir, poids de terre inutile, Qui (n'a rien) estoit tout à toute chose habile, Son esprit esperdu va doulent esprouver Ta coulpe sous la terre, & les noirs lieux trouver, Lieux de peur, & d'horreur en desolation Attendant que tu sois sa consolation, Que long tems ce pendant il achaptera cher, Bien que d'autres premier sentira s'approcher. Là te prepare place, & par souspirs, qu'il gette, Se lamentant de toy sans cesser te regrette Oyant tout effrayé espovantables cris, Horribles hullements des Infernaux esprits, Que chacun d'eux s'efforce, & de joye controuve (Si joye en tels tourments de desespoir se trouve) Pour sa descente en bas, prevoyant Lucifer,

Que par toy, & les tiens s'augmente son Enfer. De son envie enflé non encor abbaissee, Et soeur de sa Meurtriere aupres de toy laissee, Se promet le butin du degast inhumain, Que juré luy tiendra du jour au lendemain Sur ta race croissant en pitoyable strage De sa faux veneneuse, & furieuse rage. Pour laquelle enflammer de toute ardeur plus grande La Discorde, qui seule aux Furies commande, Luy lasche à son secours, & ayde alternative En pernicie (ô trop) de la gent morte, & vive : La morte trebuchant pour les bas lieux combler, La vive de fureur, & noise entretroubler. Voy ce corps, rien que corps, & voirras par ton fils Le meurtre, que sur toy, & dessus luy tu fis. Comme vivant de face il te representoit, 31 Et en ses actions son Adam se sentoit, Il te monstre ores mort la marque de ta faute, Et la legereté de sa mere mal caute Trop credule estimant vain nom estre la Mort, Qui de peur toutefois vaine, & en vain la mord : Car un jour tout ainsi que ce corps d'ame vyde Le tien mort cendrira au sein de terre humide. Bien que cestuy plus tost ayt achevé son aage, Et toy plus tardement termines ce voyage Par le chemin plus long, comme luy par plus court, D'un mesme pas chacun ensemble à la mort court. Ainsi que tes enfans furent par toy receus Au ventre de leur mere engendrés, & conceus, Croissans jusques au terme à Nature donné, Qu'ils nasquirent au monde, autre ventre ordonné Pour seconde matrice apte à les recevoir, Qui d'eux enceinte en soy vient à les concevoir, Nourrir, & eslever pour derechef renaistre Mourant en l'autre vie, en leur eternel estre. Ainsi toy non de femme, ains de Dieu en ce monde En ta premiere mere & enceinte, & feconde, Tu entras pour y croistre, & creu en terme dù Estre enfanté par mort en ce tems attendu Naissant trop plus heureux à ta seconde vie De tout contentement, & desir assouvie. Lors tu deschargeras ton corps de ses travaux En tes labeurs suant, & plein de tant de maux,

Pour reposer un tems en sa mere la terre Sans plus l'espovanter de sa mortelle guerre. Ce pendant ceste vie en ton corps palpitante Incessamment se meurt sa fin precipitante. 32 Comme en terre le grain ne cesse de pourrir, Toy en terre vivant ne cesses de mourir. Luy en se pourrissant va vegetant sa plante, Qui par sa mort renaist plus bellement plaisante. Ton corps, semence aux tiens, se meurt premier ici De travail consumé, d'ennuy, peine, & souci, Pour mieux se preparer sous terre à pourriture, Ou mimangé des vers leur sera pour pasture. Puis ensemble fusés, & en cendre reduits, Eux de toy separés, & à neant conduits, Ta poussiere reprise en corps purifié Se voirra glorieuse, & luy glorifié. Ainsi à Mort vivant tu te meurs à la Vie, Laquelle te fuyant à l'autre te convie. Et pource la douleur, qui ores te deseiche, Pour arres de la Mort jà commence, & s'empesche De l'attirer à elle, & libre y aspirer, Bien que point ne la dois craindre, ne desirer, Comme necessitude à ton besoin ennee, Et quasi par ta coulpe aux tiens predestinee. Tantost te sentiras le long du dos glisser Une frisson tremblante, & de froid herisser L'eschine (croiras tu), le coeur, & poux te battre, La chaleur naturelle à l'accident combattre, Et les extremités peu à peu refroidir, Tes bras estendre au long, tes nerfs froids enroidir, Et tout ton corps saisi de rigueur trembloter, Tant que tes dents orras, maugré toy, craqueter. Puis ce frissonnement par chaleur vehemente Surmonté, & vaincu, & d'un mal, qui tourmente La teste l'eslançant, & d'inflammation 33 Suer le long de toy toute alteration La langue desseichant par soif inextinguible Viande abhorrissant desgousté au possible. Alors ce mal par toy non encores sentu Pour fievre nommeras, & nommant croiras tu, Bien qu'elle te survienne ou forte, ou plus legere, Que vrayement elle est d'Atropos messagere,

Comme Huissier t'assignant à quelque peu de jours Un delay pour apres comparoistre à tousjours. Tantost la Plevre au flanc te sentiras piquer, Aux jointures aussi froide humeur s'impliquer En douleur, non douleur, insupportable rage Sans cesse inquietant le corps, & le courage. Un reume sur ta dent, qui te forsenera Le repos sans sommeil, tant te tourmentera, Que trouee il la faut pour remede arracher : C'est la Mort, qui sur toy vient son tribut chercher. Une acre fluxion fera l'oeil flamboyer, Le nerf optique ardoir, & en pleurs larmoyer La veuë avec son oeil, & sa clarté perdue, Sans que par aide aucune elle te soit rendue. Et lors en la perdant, ou membres plus expers, Jà du monde la joye, & les plaisirs tu pers Mort te gageant cest oeil, mais en deduccion De ce, que plus luy doit ta satisfaccion. Et la toux agitant le poulmon, les entrailles La cole, te seront apprests de funerailles. Car tout tien descendant, & au sortir du ventre Sous la fatale main de l'aveugle Parque entre Suivi d'aveugle Amour, Fortune aveugle au sort, Par lesquels de sa fin le miserable sort, 34 Ainsi que toute chose ayant commencement Necessitee court à son finissement. Le Tems a devoré de toy ce, qui precede, Et le restant la Mort tresseure jà possede : Car plus de jours tu vis, moins de ta vie reste A ceste, qui te semble à ce corps si moleste, Sans laquelle il n'eust eu en soy aucune vie, Comme commencement d'icelle poursuivie. Et si libre luy fut de Dieu abandonnee, En expectation de mort estoit donnee. Et cest outrage fait (ce te semble) par Mort, Son prest elle retire, & saisi de ce mort, Le corps organe estant de l'esprit eternel, Qui n'aspire outre plus, qu'au retour supernel, Ce qu'ores despouillé de ce faix auroit fait, Sans la punition de ton ingrat forfait. Pour lequel expier faut doulent qu'il descende Aux Limbes infernaux, & long tems t'y attende, Non puni toutefois de tourment, ou rigueur,

Mais languissant d'attente en obscure langueur Ce pendant que le corps de mort materielle De matiere conceu en forme naturelle Se purge sans souffrir, fors dissolution De son estre premier en putrefaccion. Mais pourautant qu'il fut instrument de l'esprit, Et combien qu'avec luy, & par luy il mesprit, Si heureux neantmoins uni à Deïté Avec luy jouïra de son eternité, Quand le fils Eternel descendu vestira Vostre misere humaine, & la mort souffrira Pour innocent laver de son sang ton offense 35 Superbe rebellant à sa sainte defense. Lors sa mort occira ceste mort corporelle, Ce defunct reprenant vie perpetuelle Mais premier descendra glorieux aux Enfers, Desquels vainqueur rompra portes, chaines, & fers, Leur puissance brisant, & leurs plus forts liens Pour t'en getter dehors, & en tirer les tiens. Puis hors ressuscité ton corps revestiras, Et au ciel avec luy bienheureux t'en iras. Ainsi au desolé parloit son meilleur Ange, Et à meilleur conseil le console, & le range A reconnoistre en soy sa faute, & son erreur, Et en avoir à Dieu & tristesse, & horreur, Et pource à son vouloir humble se contenter, Et à meilleur espoir tout se patienter, Et tandis honnorer son mort de sepulture, Pour feres, & oiseaux par trop digne pasture. Parquoy Adam voyant des hauts monts jà descendre Les ombres sur la plaine, & tout autour s'estendre Fossoye un creux en terre, auquel ce corps transi Il couche, & l'enterrant son coeur enterre aussi. FIN DU PREMIER LIVRE.

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MICROCOSME. LIVRE SECOND.

La nuict obscure ostoit aux choses leur couleur Augmentant la frayeur, la tristesse, & douleur Aux deux tristes parens, mais parens desolés De nul de tant d'enfans en ce dueil consolés, Sans autre pompe ayant aux premieres obseques Enseveli leur joye, & leur espoir avecques : Qui reprenoyent, pleurans leur miserable perte, Le malheureux chemin de leur loge deserte, Non sans à chasque pas se retourner d'horreur Craingnans d'estre suivis du mort en grand terreur De son ombre, ou image en vain espovantable, Qui estre leur souloit vivant si aggreable, Et ores froide peur le long du dos glissante Leur est en palle effroy les cheveux herissante. Mais quand virent leur giste ainsi abandonné, Lequel des deux le plus se connut estonné ? Lieu bruyant, & or coy, vuide de sa mesgnie, Accoustumé soulas, & douce compagnie. Maintes nouvelles pleurs en nouvelles façons Se rengregerent lors par lamentables sons. Et les larmes des yeux pour la seconde source 37 Coulerent sur la face autre nouvelle course, Goutte à goutte fluans en pitoyables plaints Mille mortels regrets de compassion pleins. Eve outrageusement se deformant la face D'ongle trenchante, & trop, arrachoit trace à trace Ses beaux cheveux oreins remplissant l'air de cris Tels qu'à tort condamnés vont vomissant proscris. Et despiteusement par violente main Vengeoit sur soy de mort cest outrage inhumain. Qui renforce à Adam tout forsené un trouble De crainte avec douleur, qui en luy se redouble, Appercevant piteux, & troublé, que son Eve Ainsi desesperee hastoit sa vie breve Indignee à sa fin, ce que tost auroit veu Si par meilleur conseil n'y eust sage preveu. Comme en mer le Nocher agité du naufrage Cale voile prudent au tempesteux orage La pluye prevoyant, qui lente à tems appaise L'ire des vents meslés pour se sauver à l'aise. Ainsi tout effroyé ce pere, non plus pere, Abhorrissant de Mort le second impropere

Sanglottant se modere, & souspirant conforte Sa tant passionnee, & troublee Consorte Ne se pouvant remettre, aumoins si aisément, Sans trop se resentir du triste evenement, Ensemble & detester la piteuse avanture Du mort, & du fuitif, sa tendre nourriture. Mais le dueil escoulé, comme le tems efface Toute joye, & douleur : & s'essuyant leur face Le Sommeil paresseux sur la profonde nuict Triste se contristant du malheur, qui leur nuit, 38 Vient appesantissant leur humide paupiere, Et des yeux agravés l'esblouïe lumiere. Tant que cedant la plainte à nocturne silence, Leur tourment se rangeant à coye patience, Apres avoir branlé la teste somnolente Par trois, ou quatre fois en bas clinee, & lente, Firent signe qu'en eux le douxcoulant repos A leur mortel ennuy venoit tout à propos Ministre du secours, que Dieu auxiliaire Leur avoit preparé à ce mal necessaire : Qui n'oublie les siens, quoy qu'ils soyent esprouvés, Pour la centieme fois benin aux reprouvés. Aussi tout prevoyant pour leur aide opportune Roidement esbranlés de si grand' defortune, Que, voire moindre assés, les pouvoit perdre au monde, Si foibles ne pouvant nager contre telle onde, Jà leur avoit laissé, de sa grace infinie, Leur garde amie aupres, consolatif Genie Connivant au doux fils de la Nuict noire, & sombre, Qui renversés les sent endormis sous son ombre Pour Adam consoler de plus plaisant sommeil Jusqu'au blanc Crepuscule humidement vermeil. Par revelation luy fait connoistre en songe Future verité sous presente mensonge, Et en sa vision plaisamment apparoistre En quel homme son fils devoit fugitif croistre, Et quel luy mesme estoit, & sa posterité : En tout homme viril double divinité (Esprit, & chair vivans) estant l'interieure De l'exterieur guide, aussi superieure Par son intelligence, & par sa voulenté, 39 Dont à bien, ou à mal, l'homme est entalenté.

En l'une tout abstrait conçoit, & imagine, Et en l'autre operant plus expert il s'affine, Bien qu'en celle pensif mainte chose conçoit, Ceste experimentant quelquefois se deçoit De curieux desir toujours insatiable, Et en invention subtile esmerveillable. Or voicy que Morfee imitateur des hommes En forme, voix, & son, quels nous fusmes, ou sommes Avec son Phobetor des creux Cymmeriens Demonstrant animaux, & tous lieux terriens, Comparoissoit present, mais d'allegre presence Devant l'esprit d'Adam reposant en silence. Et luy fait voir joyeux tremblotter son Banni En ses enfans acru, voire en peuple infini Grandement augmenté, & l'Orient peupler, Et pour multiplier frere à soeur se coupler. Jà voit, ou cuide voir, loges, cabanes, tentes De peaux velues tendre, & amplement patentes : Et parmi s'eslever maints pavillons pointus De la pluye, & des vents, frappés, & abbatus. Jà les voit en circuit fortement pallisser, Et en longue Cité maint arbre renverser. L'Homme se renforçant en son genre renforce Son audace, & son coeur en sa virile force. Et delicat le gland commence d'abhorrir, Laissant le fruict tout meur sur son arbre pourrir. Desjà luy ennuyant l'inflatif legumage, Toute herbe plus commune, & saoulé d'hortolage Pour plus friant le grain du roux froment priser, Qu'entre deux pierres clos à force il vient triser, 40 Et à bras remuans sans cesse tant le moudre, Qu'en espesse farine il le voit tout dissoudre. Laquelle peu à peu de l'eau chaude abbrevee Pestrissant mollement, & en paste eslevee Sous cendre ardente il gette, & en gasteau reduitte De faim gloutte pressé la mange à demi cuitte. Et de ce pain acoup remplissant non content De companage encor l'apitancer pretent. Parquoy du Chanvre prent la despouille arrachee, Que fil à fil en corde il tort toute esbrachee, Et un long bois cornu en courbe à demi rond Par les deux bouts ployé pour estre roide, & pront A lascher droit poussant un roseau, qu'il traverse

A la corde encoché, par lequel jà renverse, Ou renverser s'attent Chevreux, Biches, & Daims, Et tous tels animaux à la fuitte soudains. Lors en l'arc enfoncé son bras roide essayé, La flesche mesuree, & le bois esgayé, Dans un taillis ombreux connillant tout se cache, Voit sa proye passer, mire droit, & delasche Le trait en l'air frissant, qui dans les flancs se lance De la beste eslancee, & qui fuyant balance Entre la vie, & mort, brossant parmi le bois, Laquelle il suit trouvee en ses derniers abois, Toute chaude l'eventre à son dos plus legere La rapportant joyeux, & de main mesnagere L'escorche en son logis, & en prent une part, Le reste provident il serre, & garde apart. Ceste partie apres à la haste embrochee II tourne lentement aupres du feu couchee, Tant que routie en fin de l'odeur amoureux 41 La mange avec son pain adonq plus savoureux. Gloutonnie, qui lors, pour non luy rester seule, De maint irritement affriandant la gueule Plus sobre auparavant, & porte à nourriture, A Maladie, & Mort fit depuis ouverture. Et deslors plus ardent apres la venaison Perdit le plus du tems de sa morte saison, Continuant trop aspre en si vain exercice, Qu'il le s'est converti en delicieux vice. Mais premier de la peau de la beste escorchee Par quelques jours sereins au soleil dessechee Arme ses piés trop nus, pour à la course adroits Traverser seurement tous espineux destroits : Et ses jambes aussi, les voyant empirees De ronces, & estocs, çà, & là dessirees, Qu'au travail eschauffé n'avoit senti courant, Mais refroidi, & las s'en plaint quasi pleurant. Et de guestres ainsi vint l'usage premier, Qui depuis en houseaux se fit plus coustumier. Adonq tout simple encor rustiquement vestu, Ceste necessité luy tournoit à vertu. Mais d'abstinent osa le noir Raisin grumeux Espraindre, & de son jus vermeillement fumeux En buvant s'enyvrer de son sens hebeté. Et bien qu'il s'en connoisse hors de soy entesté,

N'en veut perdre le goust, le sentant salutaire Avec l'eau moderé : Ains, comme necessaire, Presse du doux venin la grappe pour bruvage, Qu'en ronds tonneaux serré il garde à son usage. Dont il s'enfle superbe, & trop presomptueux De curieuse rage émeu voluptueux, 42 Pour son desir par trop desmesuré saouler, Osa incestueux sa mere violer, Voire & la deflorant, pour ses secrets enquerre, Sa nourrice esventra, mere nourrice terre, Ravageant tout au fons de son mineral ventre : Ou furieusement dans ses entrailles entre, Pour apres outrageux, & caut en tirer hors Ses trop (mais à son dam) pernicieux tresors. Pour lesquels il s'expose en un profond enfer D'Abymes ruïneux, basses mines du fer, Qu'en lames il estent à l'ardente fournaise De sa rouille enfumé : Et semble qu'il se plaise A le transformer tout en divers instrument, Forgeant à son vouloir maint soulageux tourment. Infatigable apres, & riche en ses outils Marteaux, tenailles, pics, & autres fers subtils, Par trop impie en soy cruellement pechant Dans la trempe acera le glaive agu trenchant, Pour en son propre sang intestiner la Guerre, Mere de Cruauté seigneuriant la terre. De mal en mal croissant son effrontee audace Par ferrements les os de terre brise, & casse. Et lesquels à son poinct arrachés, & taillés, Et en main travaillante à son dessein baillés, Esquarre sa maison basse, mais assés forte De fenestres persee, & d'une seule porte Pour sa commodité, soit de nuict, soit de jour, S'y contenant paisible en tranquile sejour. Eust il là sa raison assés modeste close, Sans s'extravaguer outre en mainte vaine chose Sage à si peu de tems, qui luy restoit à vivre 43 Bornant sa suffisance, & content la poursuivre : Comme en amples palais, & crestés edifices, Tout se licencia dissolu à tous vices : Point ne se fust deceu par trop audacieux, Si foible s'eslevant alencontre des cieux.

Mais d'orgueil aveuglé s'oublie tellement, Qu'outrecuidé conjure à l'exterminement Plus de soy, que du ciel, en grand' derision De son immoderee, & folle ambition, Commuant desdaigneux son poil de Bouc en laine De Brebis rougissant d'ambitieuse graine, Dont simple se desvest pour son maistre vestir Se laissant tondre, & raire, & presque aneantir, Pour sa riche toison crespue luy abbatre. Laquelle il lave apoint, enapres la fait batre, Et cardee filer : Du mestier la reduit Drapee en la couleur, que plus à son oeil duit. Ainsi de bestial, & vil accoustrement Seigneuriant se paonne en Royal vestement. Jà pour Roy adoré en sa cité peuplee D'opulence superbe, & richesses meublee, Conspire accompaigné de ses membrus Titans Voulontaires & pronts son vueil executans, Desmesurés Geans. Luy de coeur plus hautain Humiliant sous soy tout voisin, & lointain, Presume à sa grandeur les extremes limites De sa dition ample estre en terre petites. Non cent Mondes, & mille, apres mille infinis Basteroyent d'estendue autant, ou plus munis, D'assouvir son desir par trop insatiable, Et moins sa convoitise assés plus detestable. 44 Tant il se croit vaincu à la suasion De ses soldats flatteurs, qui à l'invasion Des cieux demi gaignés le poussent, & l'incitent, Et quelque peu suspend trop importuns irritent. Dont pour l'accourager à si glorieux fait Se mettent en devoir d'un merveilleux effet. Avec leurs bras charnus sur leur espaule roide Chargent Osse fort haute, & sur la cyme froide Du haut mont Pelion efforcément haussant La vont pesante asseoir, par cest effort puissant Se promettant bien tost à sa louange, & gloire, De son intention obtenir la victoire, Les nues sous ses piés jà luy cachants la terre, Et pource au Toutpuissant veut denoncer la guerre, Qui luy laisse riant sa folie achever, Et de son arrogance enyvré s'eslever. A son commandement edifie une tour

Ce peuple Nembrottique, & formillant autour Pour son aise un chemin largement tournoyant Du bas jusqu'au plus haut les deux monts costoyant Esplanade tirant son limaceux circuit. Qui en voutés fourneaux la terre en brique cuit : Qui la pierre en chaux vive : & qui en l'eau la fuse Fumant puante odeur : & qui en sable infuse, Et meslee en mortier la breie mollement, Puis espessie assés la rend tresfort ciment. Qui par engin de bois bien haut en l'air panchant Tire à soy son besoin : Qui lentement marchant Sa beste ahannant suit, & se tire soymesme Le long de la montee & penible, & extreme. Qui sous des aix couvert, & qui plus endurci 45 Travaille à l'air le jour, & dort la nuict aussi. Et comme en nombre grand l'un plus, que l'autre accort, Constituent entre eux par un commun accord Leur mutuel office, à fin qu'ils ne confondent L'ordre de si grand oeuvre, ains qu'ensemble respondent L'un au travail de l'autre. Ainsi sans desarroy L'un s'attent à sa main, & l'autre à son charroy. Le tiers trop plus soingneux va, & vient à ces deux, Et commandé fournit au soulagement d'eux. Qui la terre au dedans par longs esperons dresse : Qui par arcboutans hors le mur entredeux presse : Le chemin par dehors la tour amoindrissant Le long de la montee en sa hauteur croissant. Tant que cest edifice est si avant monté, Que chacun presque y a son logis tout vouté, Dans la muraille creuse a un huis seulement, Et pour fenestre un trou, qui donne esclerement. Et semble proprement à voir ce peuple lors Si dru se remuant, entrant, & sortant hors, Noircir un long chemin de menues formies A leur provision, & train non endormies. Et ainsi à l'envi l'un l'autre soulageant La gloire du labeur les va acourageant. Mais plus de leur fier Duc le coeur audacieux Croist d'autant que la tour s'avoisine des cieux : Laquelle se haussant hausse encor le courage A ce lourd populas bouillant tout en sa rage. Telle insolence en fin aspre à sa diligence L'ire du Foudroyant tardive à la vengence

Provoque contre soy, & leur temerité L'attente punissant de double gravité, 46 Et ce labourieux & haut Babel destruit. Lequel bas renversant sa cheute fait tel bruit, Qu'Adam tout en sursaut espovanté s'esveille, Puis tourné se rendort la main sous l'autre oreille. Dont Morfee se rid, & son compaignon guigne, Son Icilon ami, qui de joye en trepigne, Se promettant qu'entre eux l'un à l'autre à loisir De telles visions se donneront plaisir. Parquoy ces Enchanteurs de plaisante mensonge Voyans que l'effroyé tout rendormi se plonge En son premier sommeil frequent d'illusions R'entrent à qui mieux mieux en leurs deceptions Parachevans joyeux leur allegre entreprise, Ou chacun d'eux se louë, & mieux faisant se prise. Le Songeart s'esbahit, que si superbe tour, Labeur de si long tems, & spacieux contour En un rien desmoli, & tant belle structure Soit convertie au monde en ruïne, & injure : Et des enfans d'Opis la force tant prisee Leur soit ores tournee à fable, & à risee: Disant tout apart soy (ou dire luy sembloit Du fantasme deceu) que leur fait resembloit Au sien outrecuidé, quand contre la defense Du formidable Dieu de sa propre licence Trop temeraire osa l'arbre à luy defendu Imprudemment toucher. Dont depuis esperdu Perdit non seulement de soy la connoissance, Mais de connoistre aussi la vertu & puissance De toute chose alors divinement connue, Qu'à present il ignore en sa memoire nue. Ainsi de ces troublés connoit l'irreverence 47 A la sienne n'avoir aucune difference, Et avec soy punis d'une punition Leur orgueil se tourna à leur confusion Si grandement estrange, & estrangement grande, Que l'un pressé n'entend ce, que l'autre demande. Leur langage commun est ores divisé En barbares jargons, & divers desguisé Pour universel bien de la terre deserte Depuis par eux connue, & çà, & là couverte.

Ce fol presomptueux son fait entrerompu Des siens abandonné tout ainsi, qu'il a pù, Apart s'est retiré, puis qu'ores plus n'entend, Et plus n'est entendu en tout ce, qu'il pretend : Et sa fiere grandeur ne peut en haut estendre, La delibere en bas immesurable rendre. Donq pour se faire voir sur tous grandement haut, Voit le Cheval adroit sur tout ce, qu'il luy faut, Entre maints le choisit de corps bien compassé, Ny trop haut, ny trop bas, mais en soy ramassé, Allegre, & hannissant, escumeux, & bavant, Grison pour le travail fort relevé devant, L'oreille courte, & l'oeil gros, remuant, & beau, Bouche fraische toujours, grand, & ouvert nazeau, Petite teste assés, long crin, bien encolé, Jambe bas enjointee, & d'ongle bien solé Le pié rond, & les flancs estroits, & à long poux, Crouppe large, & grand' queuë, & à panser fort doux. Auquel aprivoisé luy sole durement De fer l'ongle des piés sonnante rudement. Puis d'une boucle aux dents la bouche forte estraint, Que de longue couroye attachee contraint. 48 Le Coursier courageux ce frein escumant masche, Bat la terre des piés, & à complaire tasche. Ce fait, l'Homme dispos droit luy saute au dessus, Le serrant aux genoux. Et luy le sentant sus Petit à petit pas marche, trotte, & à ces coups La terre plaint ses os trop roidement secous. Le Chevaucheur se ferme, & d'une main la bride Tire à soy doucement, & son Corserot guide. Le fait marcher avant s'embridant fierement, Et tout fier ne le peut arrester coyement. Si se plaist il beaucoup se sentant transporter De lieu à autre assis, ou il le fait trotter Coup à coup chancellant. Et non encor adroit Bondissant à son trot ne se peut tenir droit A demi esbranlé, dont de sa hardiesse Tacite se repent en sa feinte liesse. Mais du peuple admiré, lequel de haut en bas Il voit esmerveillé en si hardis esbas Son audace prisant, & qu'assés bien s'y trouve, Sa dexterité pronte avec sa force esprouve : Et desjà r'asseuré de toute crainte, & honte,

Sa beste remuant peu à peu sous soy domte. De son pas & lourd trot en train doux la destourne, Et d'un doux maniment fort dextrement contourne. La main tournant le frein le pié talonnant suit, Soit à droit, ou à gauche, & la volte poursuit Galoppant lentement : Puis de la bride un tant Luy lasche sur le col, & tout en un instant Des deux talons aux flancs la presse à la carriere, Qu'elle isnellement prent, des deux jambes derriere, Et celles de devant grand espace embrassant, 49 Et le ventre estendu la terre bas rasant, Que luy de l'air embu sent dessous soy trembler, Et sa veuë courant de vistesse troubler. Puis las par trois arrests volant dessus la plaine L'arrestant la remet en sa premiere alaine, Que des ronflans nazeaux, & loing fumans reçoit. Tout ce vulgue grossier de retour l'apperçoit Pennadant, & ruant, luy fait largue, & le fuit : Puis reprenant sa course estonné apres suit Ce Peletron cousu à son courtaut si fier, Et si à droit, qu'il peut desormais s'y fier, Se proposant par luy de païs en païs Maintes gents visiter à le voir esbahis : Et leger voltigeant s'abandonner aux armes, La guerre commencer, & donner les alarmes, Dont par son roide choc le Centaure est vainqueur, Monstrant au dur effort la force de son coeur, Rompant des forts squadrons la presse profligee. Tant qu'obeïssant tout à son Ennosigee Le roueux chariot ses secousses trainant D'un bruit tel, que lon oit en l'air le Hautonant, En ses deux bras enclos par le collier l'attelle. Dont de despit le coeur au ventre luy sautelle, Mord, rue, saute, & ronfle, & comme furieux Fumant, & escumant ouvre ses rouillans yeux Se tempestant par trop. La charge en fin le domte, Et plus encor le tems, qui tout travail surmonte. Ce char branlant premier soulacieux esbat Est soudain adextré au Martial combat D'Ericton envié de deux rouës acru, Et d'un cheval joingnant au travail non recru, 50 Pour estre peu apres en trionfante gloire,

Et au vainqueur Romain honneur de sa victoire : Puis par succession des futurs siecles proche Pour les plus grans porter mol, & femenin Coche, Bien qu'en mainte façon composé le voye estre Necessaire au charroy d'utilité champestre. Parainsi se prestant commode au Laboureur Au Gendarme se fait effroyant conquereur. L'Homme bien à cheval adonc se delibere Voyageant tournoyer tout ce grand hemispere. S'achemine joyeux Babylon delaissant Avecques sa Caldee, & l'Eufrate passant Au Tigre tortu joint abbrevants l'Assyrie, Premiere Monarchie en ample seigneurie. Jà Hippate son dos sous sa pesanteur ploye Au Caspien estroit luy descouvrant la voye, Pour le Mede, & Persan de l'une à l'autre mer En Monarques peuplés de long regne animer : Bien que le Parthe aupres voisin de l'Hircanie Se rebelle pressant sous soy la Carmanie. Jà Geter Zoroastre en ses mille cités Le Bactre joint au Sace à mieux a incités Sous leur Paroponise avec la Margiane De sa vigne allegrant sa proche Sogdiane. Jà Ismae chanu à son Scythe Nomade, Patient de labeur, luy fait large esplanade, Pour voir comme hardi de Cyre, & Alexandre, Sait la gloire fouler, & le sang rouge espandre : Peuple, qui seulement peut ouïr les alarmes De l'empire Rommain, mais non sentir les armes. Ainsi d'Issedonscythe, invincible Barbare, 51 En peu de tems se voit croistre en grand Can Tartare Sur tant de Roys voisins le plus haut dominant, Et son ample circuit bien avant terminant : Tant que pour largement d'avantage l'estendre, De tous costés luy faut de haut en bas descendre. Parquoy laissant à droit Norvergie, & Gottie En ses sables gelee, & neiges amortie, L'Inde d'autre costé en son Gange abbrever, Et craingnant son cheval de long chemin grever, En tems plus estendu remet son esperance De contourner le tout avec plus d'asseurance. Pource tournant arriere & la face, & le frein, Alente à sa monture avec le pas le train.

Lors son coeur respirant largement rassasie Chevauchant glorieux sur l'une & l'autre Asie. Et voit de l'autre part, qui clost la Propontide, Sur le Royal belier la jeune Athamantide Sa marastre fuyant son cher frere embrasser, Mais des flots estonnee en mer se renverser, Et aux ondes perie au destroit Thracien Pour memorable nom luy delaisser le sien : Et du contraire bord le Toreau sur sa crope Celle à l'autre passer, qui l'honnora d'Europe, Ou l'Abidene amant traversoit à la nage, Mais, son fanal esteint, son corps bat le rivage Voit s'amie du haut de la tour se getter, Et aux flots morte en vain son ami mort heurter. Le Dormant se recree en telle nouveauté, Et plus son Chevaucheur de la grande beauté Du fertile païs, païs delicieux En ses delices trop, & trop licencieux. 52 Duquel, mais maugré soy, & comme passager, Se destourne & depart, pour outre voyager, L'Arabie à senestre & Pierreuse, & Deserte L'Heureuse enrichissant par la Syrie ouverte Entre en la Palestine, & de là en la plaine De l'abondante Egypte en ses divers Dieux vaine. Mais avant que du lieu jà peuplé desloger Par sept bouches le Nil voit en mer s'engorger, Ou le long Crocodile ennemi du Dauphin Le prouve plus, que soy, cauteleusement fin. De là outrepassé le Cap de Barbarie, Les Scyrtes voit s'enfler pour mainte nef perie En leurs sablons couvrir, ou bien son navigage Empescher detenue au sablonneux rivage. Puis voit le vagabond, & brusque Libyen S'arrester plus civil par le Numidien, Terroir riche, & puissant, ou la Sydonienne Au fier Latin se fait gloire, & ruïne sienne. Fiere en son Elefant, qui de sa forte trompe Par son maistre offensé mortellement le trompe, Tournellé au conflit l'Afrique plus se fie, Et de cest Animal seule se glorifie Longuement du Songeant, & son Homme admiré, Qui jà en autre part se voit outre tiré Peniblement montant sur le dos du haut Maure

Pour descouvrir le pas à Chiron le Centaure En faveur d'Alcmenide, & allegeant soulas Du celeste fardeau chargeant le vieil Atlas. De la cime apperçoit Hercule, qui s'honnore De colonnes bornant l'estroit de son Bosfore De bouche si anguste, & de col si estroit, 53 Que d'un bort tors le sein à l'autre apparoistroit. Dont luy semble d'enhaut, que de sa course vive Legerement pourroit sauter à l'autre rive. Mais descendu au pié de la montaigne haute Par l'oeil deceu se rid de sa credule faute. Tant luy vaut neantmoins la premiere asseurance, Qu'elle luy double encor sa frustree esperance. Mais qu'est ce, que ne puisse en tout ce, qui se peut, L'envie, & le desir, ou l'Homme tirer veut ? Se promet en effet, que si petit traget Traversera bien tost par bien subtil proget. Creuse un rond Pin leger, auquel dedans se gette Pour esprouver la fin du chemin, qu'il progette. Se sent tout brandiller dansant aux coups de l'onde Sur la sable assés basse, & plus avant profonde. Et ainsi chancellant avec rude aviron Les flots sollicitant tournoye à l'environ. Tente plus asseuré la coste tournoyant, Mais sans perdre de l'oeil le rivage fuyant. Peu à peu tout expert aux vagues s'abandonne, Où mainte onde maint hurt à son bois branlant donne. L'eau enflee le va jusqu'au ciel eslevant : Puis soudain le descent plus bas, qu'auparavant Enseveli au fons de la bruyante vague Ne voyant que le ciel, & le grand flot, qui vague. Le remonte plus haut, & voit en bas pendant S'ouvrir un gouffre, auquel s'en va cheoir descendant Avantureux par trop, comme qui ne pendoit Entre la vie, & mort, qu'à l'espesseur d'un doit. Et ainsi perillant une onde à la traverse Lassé de l'autre part, & mouillé le renverse 54 Sur la rade esbahi que tant il ayt tardé Ou de peur, ou du tems, par ce lieu hazardé. Ce pendant qu'il s'essuye, & delasse, la mer Vient, comme vitre plain, en estang se calmer. Luy, son Esquif en Barche eslargi assés grande,

Vogant tout aussi tost se voit de l'autre bande. Et, son vaisseau tiré en terre, monte en haut Tournant sa veuë autour s'il verroit son Courtaut, Qui du maistre laissé çà, & là se paissoit, Mais l'ayant apperceu hautement hannissoit. Plus s'approche joyeux, & s'en vient à sa beste, Plus elle sautellant luy fait joyeuse feste : Luy la festie aussi, de la main l'applanit, La mignarde parlant, & elle luy hannit, Secout & crin, & queuë, & ses oreilles serre, Puis droites sur le front du pié gratte la terre. Point ne fut entre eux deux la caresse achevee, Que bien peu loing de là, ou il l'avoit trouvee, Tout autour jaunissoyent les rivages humides Pour le riche verger des trois soeurs Hesperides, Quand sur son fruict doré le Soleil radieux Rencontroit le midi, dont l'escler donne aux yeux Du voyageur troublé, qui des pommes encor Ne s'estoit apperceu resplendissantes d'or, Que le ventre du mont descendant luy couvroit, Et devalé au bois tout intensif ouvroit. Ores comme de chose & nouvelle, & qui plaise, Les voyant les admire, & en cueille à son aise : Puis avec son cheval retourne à s'embarquer Pour, ayant tems à gré, pardelà se varquer. Sans craindre que du poids sa barche soit perie 55 Tirant droit se reçoit en l'extreme Hesperie, Teste d'Europe en bas au giron de Thetis Et pendente, & couchee avec son cher Betis. Adam tout tressuant du perilleux danger De son Homme eschappé l'apperçoit voyager Plus seurement remis, & jà saluer Ane Betique separant d'avec la Lusitane. Passe le doré Tague, & voit de toutes pars Le feu grand aux forests du mont Pyrene espars, Toute la coste ardoir, & des ardentes mines Decouler par le bas rivieres argentines, Et blanchir la valee en fin argent fondu, Qui çà, & là couroit par la plaine estendu : Dont le mont divisé en pointes haut s'aguise, Et du merveilleux fait du feu son nom desguise. Tout cest embrasement le passage luy ouvre, Et passant ses destroits la Gaule luy descouvre,

Futur Empire grand à son neveu Gomer Successeur dominant de l'une à l'autre mer, Ou sa richesse ouverte au Soleil toute abonde Au grand los, & soulas du long, & large Monde, Plus naturels tresors, sans point ses mains souiller Poudreux, & tout noirci pour la terre fouiller : Fil, laine, vin, & blé : vesture, & nourriture, Comme de peu contente est humaine nature. Qu'autre païs n'a veu, ny verra posseder, Sans ce qu'en tous metaux le connoisse exceder Se desdaignant virile, & à mieux adonné Son invincible coeur non jamais estonné Exerciter si bas, ains le hausser pour gloire En force, & pieté d'eternelle memoire. 56 Luy du pas descendu, & sa monture entree En si noblement riche, & heureuse contree, Les bras haut estendus, à haute, & pleine voix De region si sainte invoque par trois fois Son Ange tutelaire, & de fleuves fluides La salue arrousee, & sage en ses Druides. Et, son oraison faite, a laissé l'Aquitain A l'Occident fertile, & hardi, & soudain, Vers le Midi tourné pour voir le Narbonnois Suivre, & dessous ses monts se joindre au Lyonnois, Colonie Romaine, & qui doit donner nom Au noble Celte ami du Belgique renom. Remarque la cité d'Astree, & de Pallas, A justice, & science un grand concours non las De toutes nations, & tous païs divers Vaquer tout studieux au bien de l'univers. Et levant l'oeil plus loing sur le Tongre, & Morin, Ou à Septentrion s'en va tripler le Rhin, Qui de l'Adual court le long de Germanie, Laisse en mer Albion blanchir sous Hybernie, Tirant sur l'Allobroge, & non sans fascheux soin De grimper sur l'eschine au Mont rampant de loin, Duquel le grand Penois rabottant le passage. Pour la perte d'un oeil payera le peage. Voit les Alpes d'enhaut baigner en maint endroit La plaine Cisalpine, & l'Apennin, bras droit De l'Europe, s'enfler : qui par sa grand' puissance Terre, & mer reduira sous son obeïssance. La campaigne gaignee, Eridan salué,

S'est vers le Tridentin montant esvertué, Duquel voit l'Aleman, le Pannon, & le Dace, 57 Peuple invincible, & grand, de fiere, & brusque audace : Et seul à l'Orient le Danube courir Dessous la Meotide, ou Tane va mourir De son marest noircie, & troublant toute l'onde La Thrace voisinant au tour de Trapesonde. Ces climats explorés descend en Illyrie, Mais sans point envier à ses pescheurs Adrie. Et par la Dalmatie entre en la Macedoine, Region ample, & belle, à ses desseins idoine, Resolu de non plus vagabond voyager, Et sa monture là foulee soulager : Terre en armes puissante, ennemie à paresse, Des engins, arts, & moeurs merenourrice Grece, Grece la vertueuse, & fertile à merveille, Dont le Monde n'avoit, ny aura sa pareille, En sciences unique, & en hommes sera Celle, qui en vertu les autres passera. La revere devot vers la cité Cadmee Premiere de murs close, & la premiere armee Pour à mieux animer Sparte, & Lacedemone, Deux yeux de la vertu à tout haut bien consone Contrariant les loix d'academique Attique Plus sage, que Corinthe, & l'oracle Delphique, Que Cecrops luy monstroit, & laquelle il accolle Pour en doctrine, & arts, luy estre seule escole. Voit soudain s'aviver les Serpentines dents En forts hommes armés à s'entre occire ardents. Et par eux reconnoit de son Phoenicien Le naturel, & vray caractere ancien, Truchement de l'esprit, qui par muette langue Descouvrant ce, qu'il veut, tacitement harangue. 58 Lettres, soulas trespront à la tarde memoire, Mais luy apparessant la force de sa gloire : Receptacle, & tableau, ou l'imaginative Formee se reserve en sa vertu plus vive. Divine invention ! peu de signes unis Representer les sons de la voix infinis ! Par lesquels tout savoir a immortalité, Et successif descent à la posterité. Desquels enamouré l'Homme les range en conte

Separément nommés en nombre, qui peu monte. Trois, ou quatre en syllabe, & d'icelle en eux joint Diverse diction, qui la clause conjoint : En voyelle triplés, de Mute, & Consonante Articulant les mots de la langue sonnante. En cas, tems, genre, & nombre, ainsi comme en depos Pour au Lecteur les rendre, & complaire à propos. Quatre formes d'iceux de quatre noms divers Rempliront, mais sans fin, de langues l'univers : Dont les notes feront, que la prolation Reglera son accent par nomination Caracteré en cire, & en noir plus frequent Sans escorce en papier deviendra eloquent : Duquel par long succes l'orthographé sommaire Tout emendé suivra sa maistresse Grammaire Corrigeant en ses poincts l'estendue escriture Au grand soulagement de la docte lecture Paissant l'oeil, & le coeur de peinture non vaine Pour congru suivre apres l'autre escole prochaine, Ou l'Eleate apprent tout theme proprement. Parlant le definit divisant l'argument Par ses universels pronts à definitive 59 De ses predicaments suivant la divisive. Genre, espece, differe au propre, & accident, Mais quand, & où l'habit situé evident A quelque action joint substance à quantité Excedant passion, & toute qualité. Du Syllogisme agu l'enonciation Ouvre au Sophiste caut son elocution Tendant resolument à l'argument parfaire, Pour approuver le sien, confuter le contraire Par termes, & moyens de fin Analytique, Qui disputant luy fait voir la Dialectique, Des sciences methode. Et de là l'Homme va Au tiers Gymnase, auquel Empedocle trouva, Qui delecte enseignant, & esmeut la frequence De tant d'auditeurs siens par sa grande eloquence. Disposant son principe, & en narrant deduit L'epilogue mouvant ce, qu'à ses causes duit Divisees en trois, comme demonstratif Judicial orant au deliberatif. Tout ainsi faintement estant Declamateur De bas Rheteur devient au Senat Orateur

Des Juges escoutans son rhetoriq langage A faveur, ou rigueur, enflammant le courage. De la bouche pendant de ce grand Demosthene S'anime furieux encontre Aritosthene Proscrit du Mont sacré, Mont doublement cornu, Auquel tout transporté se sent jà parvenu, Mais sans savoir comment, fors qu'il se sent ravir Son esprit hors de soy pour un plus grand suivir. Plus ne se reconnoit pour Homme, mais pour Dieu De divine fureur inspiré en ce lieu. 60 Ce pendant qu'agité tout en esprit s'exerce Ravi au ciel quatrieme avec les Dieux converse, Comme la Sacerdote au sacresaint Tripode Chantant divinement diverse, & diverse Ode. Ce grand Prophete Hebreu dessus la rouge mer En sa celeste ardeur apperçoit enflammer, Et durant que son peuple hors des flots sauvé range, Pour graces rendre à Dieu exametre louange Du Royal cytharede en peu de tems suivi. Qui des doigts resonnans, & de bouche ravi Ses quinquemetres fait, & trimetres courir, Et en hymnes plaisans hautement discourir, Que Flacce apres essaye avec le Grec Pindare, Et en ceux, ou Saphon fut premierement rare. Puis du grand Solomon oit les graves Cantiques, D'autres plusieurs assés reverés pour antiques. Metre, qui par mesure, & certaine raison, Comme en tous instruments, consiste en l'oraison : Oraison haut parler, & des Muses miracle. Pour Heroës chanter le Pythien oracle : Par nombres, & par piés l'Asclepiade enjambe Suivant de rage armé son Archiloque ïambe. Et à l'Elegue mol commiserant ses pleurs Se lasse d'escouter ses amours, & malheurs, Pour ses poumons estendre à rire du Comede, Et à l'autel fumant ouïr le bouc Tragede, Qu'Eschile personné en toute gravité Au pere Libre offroit, pere d'authorité. De l'autre part Menippe entend assés plus plaire, Que Menandre mordant, & dur au populaire : L'un par ses mots masqués se rendant excessif, 61 Et l'autre à imiter le Satyre lascif.

Voit son pere, & se lit en l'Hebraïque histoire, Tesmoin de verité, & vie de memoire. Lors alteré descend au pié de la colline : Une gorgee boit de l'onde Caballine, Et tost se sent remplir de celeste influence. Puis en divin esprit tout eslevé commence A salmodier vers, non vers ambitieux Pour l'indigne flatter en attente de mieux, Mais qui de peu content se peut au vray vanter Libre, & non commandé le merite chanter, Sans sa Muse outrager pour le bien, qu'il souhete. Ainsi vaticinant se reconnoit Poëte Pour en carmes sacrés de sainte frenesie Apollon encenser louant sa Poësie, Perfeccion des arts, & sciences parfaites, Et plus digne ornement des Laurees Prophetes : Par laquelle il sent jà la coustume ancienne Megabyse honnorer la chaste Ephesienne. Dont tout Lityersé, & comme fanatique, De Manere en Borime astraint l'Ityphalique. Ceste fureur passee en son bas sens remis, Mais trop plus esveillé, tout intentif s'est mis, S'estant plù en son chant, les accents reconnoistre, Selon qu'il les sentoit en bas, ou en haut croistre. Et toutefois confus comprendre encor ne peut Les divers tons des lieux, que remarquer il veut, Consistans en leur ordre, & separés de nombre, Parquoy tout son cerveau à les trouver encombre. Apprent dessus ses doigts, & par eux à conter, L'un apres l'autre en nom, & en valeur monter. 62 D'un, deux, trois, quatre, cinq, d'une main il commence : De l'autre six, sept, huit, jusques à neuf dispence, Et le dernier pour dix clost le nombre plus haut, Qui est, n'en trouvant plus, tout l'ordre qu'il luy faut. Mais ne sachant plus outre apperoit Pythagore, Qui son nombre de dix multiplioit encore De dizaine en dizaine estendant jusqu'à cent Le dizainant à mille, & le milieme accent Jusques au million trouvant les milliars. S'adresse à luy, & l'oit nombrant toutes ces pars Mathemate nombreux en sa quantitative Abstraitte de matiere, & multiplicative. Docile & versatil hors son rang trivial

S'espacie galant dans le quatrivial D'unités contraingnant le nombre à multitude. Laisse la continue avec sa magnitude, La quantité discrete à poursuivre entreprent, Ou la valeur du nombre estendue comprent Designee premier selon la note Hebree, Depuis par autre expresse en chifre rencontree. En ordre, & lieu les range, & en sommes les monte D'imper en per doublé pour assembler le conte, Qu'il distrait, & partit, & apres multiplie En sa memoire escrit le livret, qu'il n'oublie. Mainte formule en long l'une sur l'autre il trace, Et par impatience aucunefois efface Du digite oublieux, ou du nulle emprunté, Ou que troublé ne peut trouver sa quotité. Mais pratiquant expert s'adonne voulentiers A la reduccion des rompus, & entiers : Et par reigle de trois doublant la composee 63 A la conjointe vient jà long tems proposee, Qu'exercité pratique, & continue, à fin De s'arrester plus seur, & pront au son du fin. Alors Arithmetiq non parfait, mais savant, Speculatif en soy contemple plus avant. Voit le per divisible, & non son unité Pouvant servir de poinct, & luy d'extremité, Et separés ainsi droit une ligne estendre, Puis d'icelle en plusieurs Geometrie entendre. Le nombre superflu diminue, & parfait Le lineal au cube, & le ciclice fait Phisical algorithme, & par le calculaire Se peut en contemplant grand Geometre faire. Plus satisfait s'allegre, & à pleins flancs respire Pour parvenir au but, ou plus outre il aspire De son chemin recors en Egypte passant Lors que moins studieux vid le grand Nil croissant (Et bien s'en souvenoit) du solstice estival Peu pres jusques au poinct d'equinocce hyvernal Enflé se desbordant plus de seize coudees Noyer du plat païs les terres inondees, Et luy du sablon bu les limites mesler : Le voisin au prochain sa terre quereler. Parquoy leurs champs unis de bornes divisa Ce patriarche Hebreu, & leur sens aguisa

En geometres traits, & lignes arpentees Au commun bien des arts, & profit inventees. Dont le trait seulement du poinct seul participe, Et comme part de luy tire, & prent son principe, Car le poinct limité pousse la ligne droitte Sans largeur la filant en diametre estroitte 64 Jusqu'à l'autre arrestee, & lors icelle mesme Se pert en mainte forme, & divers theoréme. De diametre axee en corde elle se tend, De base avec son flanc l'hypotenuse attend : Mais dessus corausquee, & au cathete joint La perpendiculaire, & parvenant au poinct Pour esquarrer le plan se fait orthogonale, Ainsi qu'aux poligons elle est diagonale. Deslors flechiblement de son droit desrobee Des deux costés en arc, ou cerne s'est courbee Tournoyant lymaceuse, & spirale devient Non sur son poinct mourante, & qui ne luy convient, Son gironneux circuit montant par trace oblique A l'envi du rond clos, mais par corroye Elique, Laissant le perimetre, & les bisnediaux, Binomes, & majeurs : puissans rationaux Pour former au rebours. La perpendiculaire Joingnant la base au bout se parfait angulaire S'aguisant droite, ou non, en maints angles pointus Par contingence plaine, & plus, ou moins obtus. De superficiel, coalterve, & solide, Ou en plan quadruplé le sferal consolide, De deux lignes premier en trois isopleurant Le trilatere egal. Triangle au demeurant Isosceler se peut de scalene ambligone Se variant de forme, & de nom exigone. Puis paralellogramme au supplement se range : Le rhombe equilatere en commune losange : La rhomboide apres, mensule, & trapesie Jusqu'au duodegone a sa forme choisie. De là le corps basti achevant sa grandeur 65 Sa longitude estend de large en profondeur, Reiglant quadrangulaire, & absolu sferique, Irregulierement transformant le conique. En ses coins plus agus commence thetrahedre A trop plus amplement esquarrer l'octehedre,

Qui (non sans son hazard) laissant l'exahedron Vient facer de tous flancs le rond icohedron. Plus rondement aussi de la pyramidale Le corps alonge agu avec sa laterale. De poinct, ligne, cerne, angle, en divers corps formés Mesure la figure aux traits theoremés A disproportion pour se prospectiver, Comme par contrepoints à Musique arriver : Musique, accent des cieux, plaisante symfonie Par contraires aspects formant son harmonie : Don de Nature amie à soulager à maints Voire à tous, nos labeurs, & nos travaux humains. Qui par l'esprit de l'air, noeu du corps, & de l'ame, Le sens à soy ravit, & le courage enflamme : Et par son doux concent non seulement vocale, Mais les Demons encor appaise instrumentale, Comme au Prophete saint l'esprit divin excite Par le Harpeur sonnant le futur, qu'il recite, Promettant s'accointer par melodieux sons Terrestres animaux, & marineux poissons : En guerre s'animer, & obtenant victoire Par hymnes, & chansons rendre au Toutpuissant gloire. Louable faculte du sens, & de raison Differentant les tons par la comparaison Des graves aux agus en nombre mesuree Monstrant speculative, & chantant figuree. 66 Adonques speculant avec Tubal escoute, Qui au frere forgeant prestoit l'oreille toute : Lequel de son marteau pesant ses douze poix De son premier Cyclope accordoit, mais sans voix, L'acier grave de neuf au second de huit moindre Pour au tiers survenant de six leger se joindre : Melodie qu'il sent, mais rudement sonnante, Comme à l'oreille tendre assés mal consonante : Mesmes que d'autre part un trop plus doux son oit, Qui le ravit à soy, ou Mercure sonnoit Du Tetracorde lent au son, que l'archet tire Du doigt gauche formé, selon qu'il le retire De la corde esbranlee, & laquelle tremblante Heurtant l'air agité est à voix resemblante Continue, ou discrete, en ton agu, ou grave, Consone, ou dissonant dans l'organe concave Du ton quart au premier Diapason sonant :

Consonance à ouïr en son bien resonnant Plus naturellement de Dieu à nous ennee L'ouïe delectant mieux proportionnee. Et secondant au quart, comme premier au tiers, Cinq tons Dyapentant resonne voulentiers. Du Dyatessaron deux, & demi excite Sans point desaccorder tiers au quart Epitrite : Par muances de voix montant, & descendant, En trois chants se chantant, & tout concent rendant, Naturel, mol, & dur : huit clefs serrants huit tons, Les moindres separant des majeurs semitons L'excedant du plus grand au moindre fait le crome, Ainsi que le majeur semiton apotome : Sous le Dore premier le Phryge, & Lydien, 67 Doublans avec eux trois le Mypolidien. Par notes, & valeurs le tems pose, & souspire, Teneur sous le dessus, qui contrebas respire Du Dyatone au plain, coulorant Cromatique, Par menu dyachisme estend l'Enarmonique En deux bas, deux dessus, l'un plus, & l'autre moins, De discordant accord melodieux tesmoins Par les proportions des mouvements celestes Soulageans icy bas nos cures plus molestes. Les voix, & instruments en leurs accords plaisans Ravissoyent l'Escoutant : mais en fin se taisans, Luy par eux transporté en l'ame de l'ouïe Retourne à soy confus de l'harmonie ouïe, Ou plus ne se sentoit, & moins vivre eust il cru Sans le Chantre cessant, & le Sonneur recru, Qu'il ne peut oublier : ains leur voix, ton, & note, Sur les jointes des doigts l'une sur l'autre il note, Les marquant en sa main pour s'y exerciter, Comme Musicien, qui s'y veut usiter. Et pour les s'imprimer s'escartoit jà apart Luy tintinnant l'oreille alors que d'autre part Oyt Amphion sonner sa lyre enchanteresse Les rochers animant pour mur, & forteresse De ses Thebains taillés. Ce que voyant ne voit De merveille esperdu, & qui moins concevoit La force, & la vertu de si sainte chanson, Qui les pierres rangeoit d'elles mesmes au son. Mais comme il s'estonnoit de chose tant estrange, Se tourne ailleurs, & voit qui de son sens l'estrange.

C'est qu'un autre il entend, un Lyrique ancien, Un trop plus digne assés du charme Thracien, 68 Qui par son bois sonnant son bruit si merveilleux Les fleuves arrestoit roidement perilleux : Et les hautes forests de leur cyme sauvage Le suivoyent descendant au bord coy du rivage. La Lune revoquoit, contraingnoit les Demons A luy esplanader le haut sommet des mons. Et d'un long son trainant sensiblement plus dous Transformoit les brutaux, & les rudes sur tous En forts hommes adroits. Dont l'Homme s'espovante, Et plus au double Adam, qui sa femme dormante Tressaillant effroyé reveille à son dos jointe. Lesquels reconnoissans du jour la clere pointe Se levent, & s'en vont non leur fils lamenter, Mais comme au cher defunt piement parenter. Tous deux les yeux en bas sur la fosse fichés De larmoyante humeur & vuides, & sechés, En estase ravis du regret, qui les mord, Contemployent leur misere en contemplant le mort. FIN DU SECOND LIVRE.

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MICROCOSME. LIVRE TIERS.

L'aube ayant dechacé de l'air toutes tenebres, Et la Chauvesouri, & tous oiseaux funebres L'Alouëtte esveillant pour matin esveiller Le Laboureur au champ, & plus ne sommeiller, Le Soleil par vapeur eslevee engrossi Rayoit sur l'Horison tout autour esclerci, Quand Adam tout pensif, ses bras entrelacés, Sa face encor tenoit, & ses yeux abbaissés : Mais au chant des oiseaux soudain à soy revient, Et de sa vision plus joyeux luy souvient.

Souriant prent sa femme, & pour la consoler La prie de vouloir au prochain bois aller. Et elle le voyant esbahie sourire Ne veut obeïssante en rien luy contredire : Ains se preste compaigne à sa main, & son vueil, Desireuse à savoir ce changement de dueil. Et ainsi s'en estant avecques luy allee Dans la forest voisine à l'ombreuse vallee, Et luy allegrement sous le bras la tenant S'en va par la fraischeur bien loing la promenant, Pour luy estendre au long son songe profetique, 70 Messager du haut Dieu pour espoir pacifique. Luy raconte narrant en bien ample discours, Et tout de poinct en poinct, de ses enfans le cours, Les gestes, & leur fin : puis luy recite en somme Le futur bien du Monde, & quel deviendra l'Homme. Or luy a il conté du Meurtrier la vengence, Du Vengeur le septuple, & l'aspre diligence Du Babylonien, outrecuidé folatre, Et en Bele son pere indiscret idolatre : L'Armenien deluge, & l'inondation Au Monde meilleurant sa restauration : Marbre, & Brique enseignans les sciences gardees Par leur provident Seth aux sauvés retardees : Inventions, & arts, mesmement liberaux, Et revolutions des signes syderaux. Pour lesquels luy monstrer la soustenant la meine Sur le mont descouvrant & le ciel, & la plaine. Mais montans pas à pas se reposent à l'ombre Un peu cy, un peu là, attendant la nuict sombre. Et ce pendant assis son alaine il reprent : Puis Astronome au Ciel son voyage entreprent, Que premier luy descrit pour ses parts reconnoistre, Qand les Astres viendront sur le soir apparoistre. D'un long festu sur terre en rond il le luy trace Le globant spacieux, & toute son espace Traverse d'un Essieu du haut jusques au bas, Opposant les deux bouts par contraires compas, Pour deux Poles fixés, à celle fin qu'autour Il puisse tournoyer son sferique contour. Qu'en cinq Zones depart, dont celle du milieu Pour Equinoccial donne aux autres deux lieu, 71

A l'Ethiope noir circuit inquieté De double Hyver meslé de chaud, & double Aesté, Qu'il traverse d'un long & large Zodiaque, Voye animale estant, par ou le Soleil vaque A conduire le jour, les Saisons, & le Tems Sous six Signes à nous temperément patens : Et de tel nombre encor esclerant l'Antipode, Lieu non tel, que le nostre, à habiter commode : Que d'un trait d'Horison il croissoit à rebours Pour le soir, & matin, tant des nuicts, que des jours. Au grand Cerne imagine une ligne moyenne, Qui du frere à la soeur leur eclypse moyenne, Luy bornant bas, & haut ses deux extremités, Que pour Tropiques clost à Phebus limités, Par lesquels il ne peut ny plus haut, ny plus bas, Courant continuer ses journaliers esbas. Deux Polaires aussi distamment comparties Il separe plus loing aux extremes parties, Ou le froid gelé fait continuel sejour Pour ne savoir en l'An qu'une nuict, & un jour. Les flancs du contour font Collure des Solstices, Et aux degrés nonante & çà, & là propices. Lors la Sfere achevant la revest de dix Cieux L'un sur l'autre en leur ordre amplement spacieux Par leurs proches neveuz en vrais noms desinés : Puis par Grecs fabuleux faintement terminés D'Egypte les ayans, mere des arts, receuz Par revelation des Caldees deceuz. Ce fait, sa face Adam tourne vers sa Mignonne, Tous ces Cieux, luy disant, pour toute action bonne De Dieu ainsi rangés mouvantes causes sont 72 Des effets, qui cy bas journellement se font. Desquels tout le plus haut est le premier Mobile Au mouvement des bas à esbranler habile Par son cours d'Orient tournant à l'Occident, Bien que par signe aucun ne nous soit evident Esbranlant de son tour le second, Cristalin, Qui de soy au rebours se tourne non malin A former entredeux des fixes l'Ecliplique Au grand contour de l'an vainement Socratique. Sous lesquels suivamment court la huitieme Sfere, Qui d'eux, & de leur cours, mais de bien loin differe Par divers, opposite, & triple mouvement,

Comme aux fixes estant estoilé firmament, Qui de maint feu brillant distamment separé Se vest, pour sa Courtine ornement preparé, Ainsi qu'en cernes dix s'entrelassans tracee De ses images fait lieu, & face laissee. Poles, & Collurans vuz, non vuz, de l'Austral Jusqu'à l'Ourse tirants traversent le central : A chacun son zenith pour son Meridien, Son Equinocce aussi au poinct quotidien : Mesmes que chasque Estoile est son signe ascendant Tournoyant en un Ciel montant, & descendant, Mais sans la separer de son lieu, & sa place, Sous un mesme contour, mesme ranc, mesme espace. Au droit des sept Trions ne sachans mer pour eux Maint Signe imaginé, comme en l'air vapoureux, Est veu tant au lever, qu'à son coucher cosmique, Sortir de l'heliaque, & r'entrer au chronique. Et l'Antartique bas maint autre en voit formé Diversement divers diversement nommé. 73 Parmi lesquels encor une voye laictee Blanchit plus clerement sur la nuict dilatee, Pour monstrer que les Cieux, & les autres suivans Ne sont, ny leurs flambeaux, ames, ny corps vivans : Ceux là rares, ceux cy de partie plus dense, Et pource du Soleil retenant evidence : Tous deux ensemblément non point elementés, De premiere matiere, & forme substantés, Ainsi par nul agent simplement corruptibles, Mais les Cieux, non sugets à couleur, invisibles. De leurs brandons connus les mille, & vingt, & deux En voyent sept errer çà, & là entredeux Sous le cerne vital, dont les Signes par fois Tournoyent l'An enclos autour de douze Mois. Qui semaines, & jours, heures en leurs maisons Compartissent entre eux pour les quatre saisons, Dont le Printems plus gay par le Mouton cornu Fait que l'Esté nous est plus chaudement connu, Que l'Autonne fruittier joyeux de sa vinee Trainant l'Hyver frilleux pour la fin de l'annee Conduitte froidement pour le froid Capricorne Versant eau aux Poissons durant la saison morne, Que le Belier rembarre avec sa Primevere Jalouse du Toreau, qu'Halcione revere

Costoyant les Jumeaux au Cancer tropiquant Le Lion de la Vierge, & son chien trop piquant De chaleur Balancee au mortel Scorpion Dangereux de sa queuë, & veillant espion Du veneur Sagittaire, à fin qu'aspre à sa chace La terre despouillant la froideur nous pourchace. Ausquels le jour, & nuict, chacun d'eux s'accommode 74 Selon leur naistre oblique, ou leur droit Periode. Sept autres sous ce Ciel de triple mouvement Tournoyent à l'envi, comme leur fondement. Chacun sa Planette a par mutuel aspect Regardant le naissant, mais par divers respect, Chacune se mouvant sous divers orbe errant, Concave, ou convexé, ou l'Oge deferant, Selon la ligne equant, ou la diversité Epicyclant le tour de l'eccentricité Pour suivre lentement son cours stationaire Trepignant retrograde au tour orbiculaire, Continuant par fois sa circonduccion Des autres transporté par l'interseccion Des degrés minutans seconde, tierce, & quarte, Par lesquels va, & vient, & du droit cours s'escarte. Ainsi par leur retour du superficiel Nous font le jour horaire, & artificiel Avec leurs Signes hauts de leur inflexion Influant aux corps bas toute complexion Ou languide, ou robuste : &, soit à bien, ou mal, La plante vegetant, animant l'animal Opposés par aspets, & joints en parangon A la teste, ou la queuë au sinistre Dragon. Adam son dire alors accompaignoit de traits, Et orbes enlacés diversement pourtraits Par diametre, cercle, & ligne oblique, ou droitte, Selon la longitude, & latitude estroitte, Ou bien amplement large, & de tel art tracee. Au poinct de son degré justement compassee, Qu'en traçant il sembloit, que les Cieux, & leurs cours Tournoyoient à sa main, & suivoyent son discours. 75 Eve sans se mouvoir luy estant attentive, Et toute en l'escoutant pendoit de sa voix vive, Fors que par fois en bas ses yeux aux traits gettoit, Puis en haut les dressant à ouïr s'apprestoit.

Neantmoins estonnee à chasque diametre Que son Adam si tost soit fait bon geometre, Et meilleur Astronome avec main si docile A sa reminiscence, & son desseing facile, Aussi soudain expert, qu'apprenti pour songer Ce qu'esprouvant au fait n'est connu mensonger. Qui la fait croire au plus des raisons, qu'elle en oit Credule au bien des siens, que certain elle voit Mesmement par soymesme à la vive industrie, Qu'elle jà concevoit de la geometrie, Comme disciplinable, & d'esprit soucieux Fait apte à concevoir les mouvements des cieux. Dont par soy s'asseuroit que son Homme attaindroit A la perfeccion, ou seur il parviendroit. Et pour s'exerciter en ceste experience, Voyant son mari las luy prester audience, Maint argument agu propose, & luy demande Mainte doute amenee en dispute fort grande : Maint poinct cherché subtil subtile aussi luy ouvre Par la vivacité, qu'en soy elle descouvre. L'Astronome joyeux que son docte propos Ait rencontré cerveau & gentil, & dispos, Et capable assés plus d'autre difficulté, Vù l'entendement pront à toute faculté, Delibere, & resoult sa Compaigne, & disciple, De plus haute science avantager au triple, Et luy faire à l'oeil voir, & mesme au doigt toucher 76 Son songe estre, & au vray, ce qu'il n'osoit prescher De leur Homme aptené à toute vehemence. Mais qui ne se plairoit au fruict de sa semence ? Revoque en sa memoire, & reprent studieux Son dire entrerompu pour le poursuivre mieux. Comme le Chaceur caut desbande l'arc tendu Pour en tems esperé, & au poinct pretendu Plus roide le lascher asseuré de sa prise, Et de bras delassé fournir son entreprise. Ainsi lassé de dire, & des traits esblouï Par ce propos plus gay, plus frais, & resjouï Rattache son propos à son premier discours Sur l'inegalité tant des nuicts, que des jours Par les Signes montans aucuns fort lentement, Les autres descendans plus, ou moins vistement. Sur l'oblique passant maint paralelle, ou spyre,

Le Soleil plus tardif à sa montee aspire. Deux fois aux deux Printems sur l'Equinoccial Le jour la nuict egale en lien nupcial. Sous le concave Ciel de la Sfere huitieme Le convexe suivant se dit de la septieme De tous les Planetaux le plus haut, & premier A revolution pesante coustumier, Dont le Signe tardif mornement taciturne Un tems par ficcion se nommera Saturne. Estant & froid, & sec, en ses accions lentes Continuation des choses permanentes : Par ainsi esloingné pour ne point empescher Ce que les generans aux mixtions ont cher, Par son orbe petit sur trois autres courant Si tardivement lent, qu'il est tout devorant. 77 Contraire aux accions tardes, & negligentes Pour la fecondité des causes plus agentes Suit le sixieme, auquel pour humeur aëree En son humidité la chaleur inseree Est complexionale, & par luy poursuivie Conducteur des esprits des vertus de la vie. Parquoy son signe humain sera poëtisé Ce Jupiter aidant des Dieux autorisé. Sous lequel descendant, & en cinquieme ranc Tournoye Mars fervent d'ardeur seiche plus franc Pour expedition des effects plus legere D'attaindre seulement la mixtion s'ingere Craingnant de la destruire, & pource embesongné D'elle moderément se connoist esloingné : Et d'un autre suivi de chaud sec conceptif Donateur de la vie, aussi maturatif Des semences premier costoyé de l'agent, Qui à vivifier le suit tresdiligent. Pourtant son ciel quatrieme est roué au milieu Des autres sept plus digne, & comme plus beau Dieu, Et recteur de Nature ayant sur elle l'oeil Soingneusement veillant, & pource seul Soleil Sans epicycle equant de l'An restaurateur Du jour, & Zodiaque estant illustrateur Aupres de sa voisine à generation Celle, qui a de soy la moderation Influant l'humeur mixte, & complexionale, Comme Venus venuste, & venant generale,

Plus complexionant en diverses manieres Toute fecondité d'humectees matieres Se tournant en son rond aux trois superieurs, 78 Mais de plus pres au bien des corps inferieurs : De son troizieme Ciel couvrant sous soy Mercure Habilement leger, & qui viste met cure Au second cours hastif, duquel beneficie Mixtion des vertus à la superficie, Le sousuivant la Lune en son bref cours soudaine, Comme du monde bas voisinement prochaine, D'humeur elementale, & vitale, & aqueuse Matieres la suivant assés plus lumineuse Sur trois orbes legers avec son concentrique A la teste au Dragon outre son epicycle, Qui la porte avec eux, plus viste toutefois Courant le Zodiaque en moins d'un juste mois : Moindre corps, & en Ciel de plus petit volume L'excedant de beaucoup celuy, qui tout allume : Car du pondereux globe equalibrant au tiers Les cieux hauts elle voit plus grands de maints quartier Qui luy fait perdre ainsi cornue la clarté Par Terre entreposee au Soleil escarté Sa densité lustrant en maint lieu inegale, Et de sa rarité maculant l'intervale Diminuee un tems par ombre conoïde, Moins clere aussi souvent en sa calatoïde : Demie en son cylindre, ou apres elle augmente Son plein en sa vertu icy bas vehemente. De là diminuant de son frere decline A sa conjonccion, qui apres l'illumine Des autres eclipsant leur lumiere au recès Restituee au raiz de son luisant accès, Comme il s'eclipse à nous, mais par conjointe entree Sur la teste au Serpent de sa soeur rencontree. 79 Maint Astre d'Orient est vù Occidental, Maint d'Occident semblable est fait Oriental : Et telle estoile encor par estrange maniere Au repos vespertine, au labeur matiniere, Par contremouvemens çà, & là transportee, Et interseccion des orbes rapportee. Aux speculations les termes de tout Oge, Et de l'equacion, & opposé Apoge

Diversement sont pris au Soleil, & la Lune, Aux Planettes aussi par voye non commune, L'Oge estant longitude au Soleil longue apres Que l'opposé luy est longitude plus pres, Et la ligne passant au milieu estendue Par moyenne longueur entredeux s'est rendue. L'Oge peut estre en l'arc du Zodiaque aussi, Comme en ceste figure est demonstré icy Par ces orbes tracés, lignes entrelassees D'un centre traversant jusqu'à l'autre passees : Des autres tout ainsi, mais non semblablement Dissemblables ayant & cours, & mouvement. Ores tout ce recit, ma Compaigne, & m'amie, Clost les poincts principaux de ceste Astronomie A l'Homme revelee, & ainsi que j'ay vù Par luy comprise en sens divinement pourvu. Reste doncques apres pour non l'ordre corrompre, Et pour non variant mon propos entrerompre Par ceste porte entrant l'Astrologie suivre : Parainsi tout d'un fil suivamment la poursuivre Plus convenamment propre à leur succes narrer Premier qu'aux elemens plus bas nous esgarer, L'Astronomie estant seulement le prologue 80 A connoistre les pars du futur Astrologue, Les merites duquel par plus condigne eloge Reciteray ailleurs avant que j'en deloge. Lors le Soleil sur luy se tournant celle part, Ses traits aux vents laissés, se leve, & se depart. Toujours gaignant le Mont, & place meilleurant : Sous le frais d'un rocher du hasle l'asseurant Se r'assiet, & de pres sa femme le costoye A fin que mieux entende, & le recitant oye : Lequel avecques elle alainant se repose, Puis commençant son dire a mis fin à sa pose. Ceste science en art, ma chere, & bien aymee, Blasmee à tort sera de plusieurs estimee. Aucuns (si aucun est volontaire ignorant) La tairont, mais pour eux en secret l'honnorant, Comme chacun pour soy peut estre en son bien chiche, Mais qui l'est pour autruy, celuy est mauvais riche : Car richesse au mauvais souventefois durable Est bien souvent aussi vertu tresmiserable. L'Astrologie donq commence introductoire

A l'esprit eslever pour se faire notoire En revolutions longues, & annuelles, Comme aux nativités de chacun naturelles. Resoluë comprent interrogations S'expliquant declaree en ses eleccions : A fabriquer aussi par damnable maniere Images, vile fin de son oeuvre derniere. Considerant les pars, nature, & qualités Des Planettes, du Ciel, & Signes limités, Tout le ciel animal divise en douze pars, En autant de maisons douze signes espars 81 Trente, & douze degrés : ceux là pour longitude, Ceux cy à chacun d'eux nombrant leur latitude : Et le degré parti en minutes soissante Aux Signes assignant diversité puissante : Chauds, secs, humides, froids, mais par divers accors Maistrisent regardant chacun sa part du corps, Par triplicités quatre en leurs aspects benins Nocturnaux, journaliers, masles, & femenins, D'aigre, d'amere, & douce, ou salee saveur, Des quatre pars du Ciel leur apportant faveur, Dominant leur trigone aux fixes, & mobiles, Communs, rationaux, & feconds, & steriles, Lucides, tenebreux, vuides, creux, ordinaires, Et tout autant fumeux, que valetudinaires, Aux Planettes vertu, & force abandonnant, Et à chacune entre eux maison leur ordonnant. Parquoy ce Dieu tardif en son plus haut manoir Estant froid, sec, styptique, est de sa couleur noir. Mais l'humidité chaude au suivant est cendreuse, Ou verdoyante en goust doucement savoureuse. Et l'autre ardemment sec pour à guerre s'armer Rougement enflammé en sa colere amer Rend son prochain chaud, sec, & sur le teint estrange, Qui aussi sa saveur sur l'agu subtil range. Et sa Deesse aupres assés voluptueuse Humide froidement, blanchement onctueuse Laisse son leger frere aigrement escouler Sa couleur mixte à tous, & à tous se mesler, A tous se conformant, bons ou mauvais qu'ils soyent Par trine, quart aspect, ou sextile qu'ils voyent, Mais opposé cestuy à cest autre duisant, 82

Et celuy à nul d'eux ny aidant, ny nuisant, Offensibles ainsi de leur naturel gré Conjoints en mesme Signe, & en mesme degré. Or sur ce Adam pour mieux son dit fortifier A sa femme escoutant monstre à domifier, Et tirer l'ascendant de la nativité De son Homme inventif en sa subtilité Estant jà parvenu à toute intelligence Des constellations par longue experience En ces douze maisons doctement pratiquee Par la preuve des fois cent & cent repliquee Calculant les aspects de l'an, & jour, & heure, Que le naissant sur terre y attent sa demeure, Et y envieillissant par ses longs jours esprouve Les effects de cest art, que veritables trouve Plus aux universels, comme plus singuliers Assés plus importans, que les particuliers. Abondance, ou cherté, tant du grain, que du fruict, L'espoir, & la sueur du laboureur instruit, Secheresse, deluge, Estés chauds, froids Hyvers, Gresles, feuz, neiges, vents, terretrembles divers, Peste, famine, guerre, avec submersion Des hazardeux Nochers, & triste eversion Des Royaumes changés par sort prodigieux, Trouble, & mutation des coeurs religieux, Et partialités de sectes, & rebelles, Fraudes, seditions, rapines, & querelles Par ces Astres prevuz en sinistre presage, Ausquels providemment dominera le sage, Ne le pouvant le Ciel à mal necessiter, Combien que, comme enclin, il l'y puisse inciter. 83 Et si par fois ses voeuz, ou efforts impuissante Voulant fol arrester l'adversité glissante, Qu'eviter il devroit, c'est par la confidence De son sens temeraire, & peu de providence. Non que toute accion à chacun limitee Retardee ne soit, ou bien precipitee : Mais non au vouloir libre en jugement expert Soit de bien, soit de mal, en ce qui luy appert : Pour en particulier sur l'enfant discourir S'il aura longue vie, ou en bref doit mourir Par fer, par feu, par eau, ou en son propre lict, Chez soy, ou hors, errant, puni de son delict,

Guerdonné de vertu, celibe, ou marié, Des siens, ou estrangers aymé, ou harié : Quelle vacation, & de quelle nature, Felicité presente, adversité future, Combien, & quels enfans, quelles femmes aussi Vivant paisible ensemble, en peine, ou en souci : Quantes infirmités, cheutes, playes, prison Advenir, pourchassés, ou par sa mesprison, Par ces douze maisons, ou le Genethliaque S'estudie, pourra predire s'il y vaque : Taisant non autrement des tems l'eleccion Contrariant adverse, ou en perfeccion, A planter, à semer, bastir, peregriner, Et auquel seurement se pourra destiner Pour à son jour eslu heureux se reconnoistre, A autruy mal, ou bien diminuer, ou croistre : Par caracteres vains, abusives images, Luy libre, & non subget à controuvés hommages Dependant de son Dieu, qui pour soy l'a creé 84 A sa gloire, & auquel s'est le plus agreé, Esprits bons, & malins pour serfs luy assignant, A sa tuition gardes les designant, Loin de leur prester foy de servile promesse Couloree de faulse, & deceptive adresse Des desirs obtenus, desquels pour un receu Le credule mal caut se trouve en deux deceu Souvent non impuni de sa credulité Regettant le desastre à la fatalité, Divine Providence, ou sort non entendu Succedant mal à poinct à maint voeu pretendu Du superstitieux à ses Demons servant Les constellalions proplastique observant, De curieux cerveau forsenee amencie Se croyant abusé en sa necromancie, Prestigieux Phyton, bon, ou mauvais rencontre, Croyant le Chiromant ce, que sa main luy monstre Plus naturellement, que le divin augure Du Ciel, non sur oiseaux, comme auspice avanture : Non point qu'au chant d'iceux ne se puisse observer Mutation des tems pour sauf se conserver Sur la sterilité, vents, orage, & tempeste, Dont Nature par eux l'homme ami admonneste. Sur tous ces poincts narrés à la femme escoutant,

Tous les scabreux obgetz le mari rabottant Subtilement par elle enquis, ou controuvés, Par luy subtil aussi receuz, ou reprouvés, Tous deux l'issue en fin des doutes s'appresterent, Et sur les elemens descendans s'arresterent. Voicy, disoit Adam, qu'apres l'ordre des cieux (Puis que ce jour encor nous est tout ocieux) 85 Me reste à designer le rang des elemens, Du Monde inferieur principes alimens, A tous mixtes espece aux compositions, Principians aussi les resolutions, Matiere appetant forme aux effects naturels, Comme Nature d'eux les a materiels. Seulement quatre en nombre, opinion commune, Ou le Naturaliste en feroit doute aucune N'en recevant que trois generans, & formables, L'autre aidant à remplir vuides, & respirables, Et pource en son nom vain non vainement nommé A transformation non apte, ou consommé, Fors en corps fantastique, & formes illusoires Par les impressions, qui en luy sont notoires : Feu, Air, Eau, Terre apres, l'un à l'autre connexe Sous revolulion du concave, & convexe Contenans en circuit leurs regions paisibles, Mais des superieurs, pronts agents, tous passibles : De leur propre substance en matiere, & en forme, A leur proprieté, substancial, conforme : Deux desquels seulement nous sont icy visibles, Les autres avec eux, mais non comme eux sensibles. Le Feu le plus leger tient le lieu le plus haut Tournoyant sous la Lune, & par tel cours plus chaut Non de flamme brulant, ou ardeur destruisante, Mais par chaleur intense aux generans duisante, Si subtilement cler en sa qualité seiche, Que les Astres sur soy à voir ne nous empesche, Et neantmoins par l'air à nous se communique, Ou artificiel en nos mains il s'applique. L'Air luy succede joint avec triple interstice, 86 De ses impressions contrariant notice. Les deux humides, chauds, froid celuy du milieu, Pour les aëriens, Esprits ignobles, lieu. Avec le feu tournant chaude est la part supreme

Humide resistant à sa siccité mesme. Et l'infime eschaufee est par reflexion Du ray Solaire en bas avec impression De mainte forme ignee encor que la gelee, Et la rousee aussi s'y engendre meslee, La neige se formant en sa region froide, Et la gresle endurcie à descendre plus roide, Et troubler l'Esté chaud de mille, & mille peurs Par exhalations encloses de vapeurs Causant en luy noirci drus & frequens esclers, Feuz çà, & là espars, esblouïssamment clers, Espovantables sons des esclattans tonnerres, Deluges ravageans, & renversans les terres, Ruïne au Laboureur frustrant son esperance, Sa doree moisson, sa pourpree asseurance : Foudres de pierre, & flamme en tourbillon de vent Menaceans les lieux hauts, & outrageans souvent, Par presage fatal contraires aux durtés Demolissent aux Grands leurs Royales seurtés. Ceste partie basse ainsi chaude est humide S'avoisinant à l'eau humidement liquide Pesamment diafane, & remplissant les creux De la terrestre masse, abysme pondereux, Ensemblément faisant un mesme corps sferique Mais de trois poincts centrans tout leur contour oblique, De terre, magnitude, aussi de gravité L'equalibre unissant de la concavité. 87 A son estre premier en subtile bruïne Couvroit tout le plus haut de la seiche machine Jusques à tant que Dieu donnant commencement L'eau de l'eau divisa : L'une son firmament, L'autre dessous monstra la terre descouverte, Pource habitablement aux animaux ouverte, Dedans l'humide fons les poissons se rangeans Pour leur air frequenté, & en son sein nageans : Seul firmament divin portant l'esprit de Dieu En soy, le soustenant sans luy contenir lieu Ains le manifestant par sa seve humectante Toute plante par luy de son rien vegetante : Et qui nous demonstra sa puissance secrete De l'Aride la Terre, eau d'Atomes concrete, Deux elemens d'un seul, celuy de son neant A sa gloire, & pour nous de contraires creant :

Des tenebres lumiere à voir toute aptitude, De la privation l'habit, & l'habitude, De putrefaccion engendrement, & vie De mort, solution du continu suivie. Ainsi du sec le chaud, accident sans ardeur, De l'humide le froid tesmoingnant sa grandeur. De ses parts toute en soy & sa rotondité Humide, froide, & clere en terme limité, Et superficiel de la terre estendue, Comme son vestement tout autour espandue. De diverse vapeur, & terrestreté mainte Troublee trouble encor la terre d'elle ceinte En sources, lacs, estangs, fleuves, & mer diverse, Et divers Occean, que maint Monstre converse. Tousjours tendant au fons devers le bas s'atterre, 88 Et jalouse embrassant enveloppe la Terre : La Terre, poinct central de la circonference Des Cieux, du firmament, & de leur excellence. Toute au milieu de l'air suspendue equalibre Leur contour, leur espace, & leur mouvement libre En maint endroit baignee, à celle fin qu'en poudre Sa grande siccité ne vinst à la resoudre Habitable se rend commune aux animaux A leur necessité provide, & à leurs maux. Aussi semblable à eux à eux elle se preste Pour leur utilité à souffrir toute preste Pierres dures ayant, ainsi qu'eux ont des os : En ses creux eau, comme eux sang aux veines enclos : Dedans son corps massif pour entrailles cavernes, Leurs vapeurs en metaux, & mineraux internes : Pour ses gros ossemens divers, froids, & durs marbres : Pour poil herbe, & cheveux luy sont ses crespus arbres : Non à nostre besoin seulement produisant Tout remede propice à l'accident nuisant, A nos infirmités guerison, & secours, Mais vergers recreans ce triste & vital cours : Le marchepié de Dieu, le bout, terme, & la fin N'ayant plus bas, que soy, autre plus seur confin Pour le soustenement de son pouvoir visible, Fors le poinct, qui la tient en son estre possible Soit en stabilité de local mouvement, Ou immuable en soy par stable fondement : Sur qui le Toutpuissant a fixé sa puissance,

Non pour soy, prevoyant sa gloire à nostre aisance, Ains par elle, son rien, que sous son pié il cele A croistre sa vertu sur tout universelle, 89 En elle contenant humide, sec, froid, chaut, Mol, & dur, à remplir & le bas, & le haut : Le bas, sa residence : & le haut, Paradis Vuidé pour nous loger dessus tous les cieux dix O puissant eternel en tes faits merveilleux ! C'est le bout de ta main, ton doigt miraculeux, Qui, suivant ta parole, estendu en ceste oeuvre Ta bonté, ta grandeur, & ton pouvoir deskeuvre A la capacité de nostre entendement, Toy plus grand chose encor pouvant infiniment. Icy le Recitant en soy emerveillé Que l'esprit de son Homme hautement eveillé Ait si subtilement les sciences apprises, Theoriques des arts, & leurs raisons comprises, Et fort bien entendoit tous les divins decrets Au devoir de Nature, & revelés secrets Des metaux, mineraux, & des plantes encores Les generations, aussi les metheores Des vents, leurs noms, vapeurs, & pluyes, & frimas, Voit comme Cosmografe en degrés, & climats La Terre divisoit du Levant au Couchant, De l'Arctique à l'Austral leur terme, & but touchant, Et premier en trois pars, Europe, Asie, Afrique Retrouvant sur la fin l'antipode Amerique. Dans subtils bois porté, navires hazardeuses, Pratiquoit à tous vents toutes vagues ondeuses, A poge, à orse, droit, par la force des toiles Estendues au vent, qui les enfloit en voiles A conduire la nef cinglant par la Bossole, Et Calamite experte à l'un, & l'autre Pole. Au Printems Argonaute observoit les Pleiades 90 Des Gades navigant jusqu'aux froides Orcades, Du Midi au Ponent, dessous la mer gelee, Tournoyoit en Levant toute l'onde salee, Ost, Oest, Nort, Sud, troublans l'eau, & plage occeane, Garbin, Lebech, Mestral, Siroc, mediterrane, Dangereux traversiers irritans les grands flots De la mer calme en peur des experts Matelots. Ceste audace asseuree au tempesteux orage

Luy avoit esclerci l'esprit, & le courage, Et non tant se monstrant entendu cosmografe, Qu'aux mensurations tresexpert scenografe, De sorte que le Ciel de ses mains contrefait Par l'Astrolabe rond, & le torquete il fait Double projeccion de sfere en plain reduitte Pour elevation des estoiles produitte, La quarte part du cercle au quadrant asseurant, Par les lignes duquel va degrés mesurant, Au Soleil declinant, aux choses leurs grandeurs, Longitudes des lieux, & des corps profondeurs, Heures, & tems par pié au compas immobile, A nombrer l'An parti en mois, & jours labile : Et la tablette errant de droitte ombre, ou tournee, Pour au signé curseur en bordure atournee De spacieux degrés voir la dimencion Du double trou visant à son intencion Par l'eschelle altimetre, & mieux geometrique, Qui le loing, & le haut mesurément explique, Preparant la matrice à l'Astrolabe rond, Dont l'Almur au contour ses lignes entrerompt, L'Alidade reiglant à son dos traversee Double tablette ayant l'une à l'autre persee. 91 Et l'Almicantarath en onze poincts cerclé Avecques l'Alzimuth dessus un seul reiglé, Et le reth araigneux pour les Astres croissans, Qu'à pointes il formoit en flamme apparoissans, Cercles du Zodiaque, & imposition Des fixes figuroit leur haute inscription Sur divers horizon, & contraire contree, Et elevation au climat rencontree. De là observateur de la geometrie Par un zele commun à soy, & sa patrie, Mesuroit par la ligne à son plan usuale, Mais abregee au poinct plus, que la visuale, Tous les chams limités à ses possessions, Veillant sur son voisin, & ses aggressions, Sur la hauteur des monts, & forts, qui commandoyent Dessus luy marchisans, & à nuyre entendoyent. Cest instrument subtil apres luy inventa Des autres infinis, que tost il augmenta Pour le tems vigilant au travail mesurer, Et glissant au repos tant qu'il pouvoit durer :

Horologes tracés & ronds, & angulaires, Diversement formés par maints compas horaires : Autres se regissans par esguille touchee De la pierre à son Nort toujours droit enrochee : Maints autres poligons, desquels le gnome droit Suit ombreux le Soleil tournant à tout endroit : De sorte que cest art jusqu'au berger rural Environnoit le tour du baston pastoral D'ombre tirant en bas à son poinct arresté Estendue l'Hyver, r'acourcie l'Esté. L'hydraule vint apres, qui le tems distilloit, 92 Puis le sablon menu heure à heure filoit : Et dans l'anneau pendant tentoit la theorique Du trou, & du filet au trait scioterique. Depuis par contrepois, & rouës dentelees Fit doublement sonner douze heures martelees. Et par muet ressort un doigt tournoyant monstre L'heure descrite au bort de mainte & mainte Monstre. Icy tairay passant tous les arts sedentaires, Aucuns necessiteux, & autres voulentaires, Autant pour le plaisir, que pour l'utilité, Tous deux toujours visans à la commodité De commune indigence, & dont on a mestier, Et pource a tout besoin tresopportun mestier En laine, soye, & fil, labourés, ou tissus D'industrieuse esguille, ou de navette issus : Le bois, pierre, & fer mis en ouvrage gentil Par rabbot, par cizeau, & par marteau subtil Fabriles, & ouvrés, ou de manifacture, Que nostre Homme inventa apres l'architecture Pour les Temples sacrés, superbes edifices, Et palais somptueux de divers artifices. Dessus les plans tracés, pillastres, & colonnes Non tant pour ornement, que soustenement bonnes, De cinq genres premier erigeoit la Dorique Sur son plinte massive, & de lourde fabrique Avec base grossiere, & son chapiteau lourd Selon le diametre eslevé gros & court Couvert de son carreau soustenant l'architrave Tout plain, fors ses filets, de longueur, & poids grave Sa moulure dessus pour supporter la frise, Qui d'Opes mespartie en triglices se prise : 93

Aux metopes le disque, & la teste cornue De boeuf, ou de belier au Sacerdot connue : Sur le haut la cornice hautement forgettee En gueule, rond, & creux, de filets progettee Sous frontispice agu portant en son tympane L'image d'Apolon, ou de sa soeur Diane : Celuy fut le premier de son Dorique orné Ceste en Ephese apres par labeur atourné De los Corinthien à l'oeil trop plus plaisant Par emulacion d'un envy mieux faisant, De colonne plus grande, & aussi encolee, Le tour bas boyaulé, au reste cannellee Avec mignonne base, & fueilleux chapiteau Gentement encongné d'helique voluteau Representant l'habit de femenine grace. Mais quand voulut remplir du front toute l'espace Du Temple grand, & haut, ses colonnes doubla Sur double pedestal, ou jumelles combla Jointes à leurs pilliers, la Corinthe tenant Tousjours l'ordre second, & luy appartenant, Ainsi que l'Ionique au tiers haut il rangeoit Plus greslement menue, & le mur soulageoit, Duquel l'entree estoit d'un seul vousseau couverte Pour son double portail, & double porte ouverte : Et d'Acanthe fueilloit plus mollement flechible La plaine coronice enrichie au possible, Les sieges remplissant, & les nids angulaires De statues de Dieux mesmement tutelaires, Que taillees avoit en Stuc, Marbre, & Aerain, Et de main si artiste en labeur souverain, Qu'il faisoit voir à tous le Plastre, Pierre, & Cuivre 94 En membres musculeux, & bien arrondis vivre. Et pour arcs trionfaux, thermes, maison profane Suivit la Composite avecques la Thoscane, L'une plus aggreable apres long tems survint, Et l'autre plus commune en usage devint, Qu'il mit en oeuvre expres voulant suivre les normes, La montee elevant selon les platteformes Par reigle positive, & droitte architecture Toute en corps ramassant la massive structure, Qu'Archite luy monstra par l'ignografe Eudoxe Scenografe, orthografe au poinct non paradoxe. Mais s'addonnant pour soy à la maçonnerie

Du bois esquarré droit fait sa charpenterie De poutres, & chevrons pour bas, & haut plancher Qu'en lambris, & parquets il vient à detrancher Ses membres divisant par forte liaison De quatre murs dressés en privee maison, Qu'à pierre cymentee en ligne cordelee Il haussoit, & la taille au niveau plombelee : Et son couvert d'ardoise en pavillon recoeuvre Charpentier, & Maçon travaillant son Manoeuvre : Moyen qui luy aprit suivamment & en brief, A graver, & tailler, de creux, & de relief, En bosse, & basse taille, & bouïs tournoyé Avec tems, & labeur dextrement employé. Or, Argent, Bronze aussi par commandé alloy Sous gravés coins frappés mit en publique loy Pour comrnerce, & traffic de la necessité D'un païs apportant à l'autre utilité. Ces trois avec le fer osa bien vaisseller, Et pour riche utensile encores cizeler, 95 Mouler, fondre, & getter. Et laissant le cizeau Plus delectablement s'adonna au pinceau Controuvé plus facile à toute chose feindre, Et à son naturel plus industrieux peindre, De naïves couleurs avivant la peinture, Imitatrice unique, & Singe de nature Rapportant tout au vif, & en son estre, comme S'il creoit, & formoit de sa main un autre homme Se pourtrayant soymesme, & se representant, Et l'oeil autre oeil voyant de joye contentant : Qui d'aise tout rempli se decevoit soymesme Pour l'esprit recreer de plaisir si extreme, Et utile à sa vue : estendus païsages En costaux esloingnés, metairies, villages, Et villes, & chasteaux sur fleuves, & montaignes, Chemins entrerompus traversant les campaignes, Arbres, fruicts, herbes, fleurs, bestes, & gens marchans A pié, & à cheval, & remplissant les chams Plaisamment abbrevés de courantes rivieres Couvertes de vaisseaux de diverses manieres, Et divers animaux appercevant deceu De tel contentement si vainement receu, Que le bas apparent plus, qu'au milieu moins feint, R'acourcissoit le haut de monts fuyans depeint.

Ainsi d'un seul regard en bien petit tableau Voyoit d'un grand païs le ciel, la terre, & l'eau. Tant s'est plù neantmoins à voir tout verdoyer, Et luy rire à plaisir, qu'il se vient employer A prés verts arroser, & terres cultiver, Et pour les enrichir les saisons observer, Et les Lunes aussi, & lieux selon le grain, 96 Le costau pour le roux, & pour le noir le plain, La terre desrompue, & labourant fumee En sillons recouverts apres estre semee : Les jardins agencer en maints lieux tournoyés De promenoirs croisés de berseaux voutoyés, D'herbes, plantes, semés communes, & satives, Et odorantes fleurs de mille couleurs vives. Fontaines par canaux, & marbres decourantes Embellissoyent le lieu plaisamment murmurantes : Gentile invencion, & artifice beau De loing conduire en pente, & puis remonter l'eau, Qui distilloit un cours d'un doux bruit somnolent Tousjours continuel en son gravement lent : Lequel en maint endroit par assidu office Apportoit au jardin & plaisance, & service. Tout aupres d'un costé la verdoyante vigne Fertilement tortue il planta à la ligne En sermens, & bourgeons riche, & luxuriante, De fueilles, & raisins au vigneron riante Fossoyant son vignoble, auquel il travailloit, Et qu'en fin vendangé à son profit tailloit : De l'autre à la quinconce arbres pour son verger Produisans divers fruicts savoureux à manger Du pepin eslevés les curant transplanta Par le pié deschaussés, & jà grandets enta. Si delectables lieux, & si bien agencés Par diligence, & art, craingnant d'estre offensés De violente main, ou de beste outrageuse (La beauté enviee estant trop dangereuse) Ceingnit tout le contour, & le long des sentiers De flairans Aubepins, & poingnans Eglantiers 97 Pour closture de mur en espineuses hayes De fleurs sur le Printems, de grains sur l'Esté gayes. Mais assés plus soingneux de son or deterré, Que chiche en son tresor il tenoit enserré,

Forgea fevre inventif aux serrures leurs clefs De ressors ressortans subtils à divers chefs Pour s'asseurer des mains d'ingenieux larrons, Voire plus seurement qu'en bourses à las rons. Ny marteau rebouché, ny enclume endurcie, Ny la lyme rongeant, ny la forge noircie, Ont à cest Homme caut l'esprit tant esveillé, Que le charbon ardent jour, & nuict travaillé En diverse fournaise à divers instrument, Duquel il a tiré divers experiment Par feu de l'air venteux des soufflets agité, Et languissant par eux à vigueur excité, De sa vivacité operant maints effets Pour transformation des metaux plus parfaits, Et par diverse eaufort en usages frequens Convertis en couleurs, en poudres, & onguens, Et la plus part reduitte au besoin domestique Par alteration de l'art Alchimistique Lambiquant l'or potable, & plomb liquifié En vive eau diafane, & diversifié De teint, couleur, & forme en cereux oingnemens, Comme du Caillou sec tirant quatre elemens, De la terre Jayet, du Jayet eau, & huile, Ce qu'aussi avoit fait de l'alteree tuile, Esperant curieux de pouvoir reüssir A son tant difficile, & cherché Elixir, Poids, & tems reservé à esprit digne, & rare, 98 Et non jamais connu de l'empirique ignare, Qui tant a neantmoins soufflé, prouvé, & quis Tout experimentant, que par moyen exquis A fixé le Mercure. Et subtil assés plus Par art non necessaire, aussi non superflus, De pierre calcinee, herbe pulverisee, Pour soude au crozet mise en fournaise atisee Au feu l'eau congela, & rendit malleable Avec sa transparence, & presque en metal stable De cler son resonnant : Merveille qu'il reduit En forme reluisante, & qui plaisamment duit Soit en vase pour boire, ou vytre pour s'enclorre Avec clarté chez soy, & le vent froid exclorre, Ou en façon Lunaire : & sans que point l'entame Luy opaque son creux, que de plomb il estame Pour se representer apparent au miroir,

Qui luy fait tel, qu'il est, vivement apparoir : Dont depuis argentant le dos du plain Cristal Dedans l'Acier poli, plus solide metal, Se vit, & tout obget au devant presenté Par un secret subtil noblement inventé. Mais si en cest endroit il fut delicieux, Pour sa defense à maints devint pernicieux, Du Saule charbonné en sulfuree poudre Avec Salpestre froid contrefaisant la foudre De feu, & vent poussee, au canon metalique D'invention, non d'art trop plus que falarique, Vomissant un boulet bruyant, & qui d'un coup Horriblement tonnant frappe, & ruïne acoup Tout rampart, & tout fort, ou tempesteux il donne, Fait la terre trembler, l'air, & les gens estonne. 99 Quelle plus grand' ruïne a il pù machiner Pour homme à homme, lieux, & soy exterminer ? Depuis plus filaftique, & à soy usager Aprivoisa au poing tout oiseau passager Le cillant, & leurrant pour sa fauconnerie : Coupla le chien armé aspre à la venerie Pour la chace usitee à beste noire, & rousse, Qui le Lievre courant, pour rusé qu'il soit, trousse : Par ret entrenoué, & nasse, & hamesson Peschoit au marineux, & fluvial poisson : Aux filés oiseleur l'oiseau de tout plumage Il prit au chant deceu de son propre ramage. Par là seigneuriant en air, eau, terre aussi, Non sans solicitude, esmoy, cure, & souci Soulagea son travail, & sa melancolie Par recreation d'honneste eutrapelie Apres avoir trouvé mille, & mille beautés, Et autant de tourmens à toutes cruautés L'homme à l'homme estant Dieu, & l'homme à l'homme loup, Qui peut gramment aider, & peut nuire beaucoup Selon qu'il se reçoit spirituel en soy, Ou sort dehors charnel, comme en moy j'apperçoy Me sentant intellect avecques voulonté A tout bien, à tout mal pront, & entalenté, Ce corps organe estant par eux vif, & sensible Mendiant par les sens son esprit invisible, Comme par sensitif à l'intellectuel, Qui à tout singulier s'addonne mutuel :

L'ame fantasiant à l'homme, & au brutal, Operans, mais divers, en l'esperit vital : L'Homme premeditant par l'imaginative, 100 Et estimant recors par la memorative, Seul ratiocinant en son entendement, Prevoyant, & jugeant à quoy, pourquoy, comment, Dictant, & inventant, & sans comparaison Seul sur tous animaux capable de raison, Qui le conduira seule, & le redressera Parvenu filosofe : & lors point ne sera En vieillart Samien de son sens encombré Attestant un nombrant le nombre du nombré Tous Atomes sachans, cheveux non perissables, Toutes gouttes des eaux, & tous grains de leurs sables : Qui rien ne veut perir, ains nous perdus sauver, Et de son doux Nectar en son Ciel abbrever : La forme perissant, & non point la matiere Son estre ayant receu de l'essence premiere : Et moins l'Homme rempli de nature divine, Que mortel a formé, mais de la raison dine, De Dieu similitude, & de son fils image Caduque pour un tems, non point à son dommage, Ains pour se reünir immortels ame, & corps Assés plus uniment, qu'en ces charnels accors : Ausquels ayant langui leur aage limité Remonteront là sus en leur eternité, Eternité estant un estre non mourant, Mais sans fin, & en soy tousjours tousjours durant, Lieu de beatitude, ou l'Eternel demeure En sa perpetuelle, & presente demeure : Où quant & soy, seul Dieu, & pere essential A eu son fils, son Christ, son consubstancial, Esprit des deux vivant en trine Deïté Ensemblément unis à perpetuité : 101 Dieu si bon, qu'au peché, qu'avons ingrats commis, Aura son propre fils pour nous cy bas transmis Cassant la loy de mort, de peché, & rigueur Par la sienne de vie en foy, grace, & vigueur : Qui restituera son Homme à Dieu, son pere Nous adoptant en part de son regne prospere : Nostre vie par mort sur terre finissant, Nostre mort par la sienne à luy nous unissant,

A luy, qui, se monstrant la voye, & verité, Et la vie eternelle à ceste humanité, Commencement, & fin principiant son bout, Son Rien, son Microcosme, unira à son Tout. Icy Adam cloant sa bouche profetique Se r'asseure esperant en son saint pronostique : Et de son bien certain oubliant sa tristesse, Eve tourna ses pleurs en larmes de liesse Louans celuy, qui fut, qui est, & qui sera, Et, comme ses Eleus, nous eternisera. Universelle paix appaisoit l'univers L'An que ce Microcosme en trois livres divers Fut ainsi mal tracé de trois mille, & trois vers. 102 [non paginé] AU LECTEUR. Je say assés, & nier ne le faut, Que tel suget, & si noble matiere Meriteroit une Iliade entiere, Et les longs ans, que l'Eneïde vaut. Mais qui s'efforce avec le vouloir haut Un grand labeur d'estendue pleniere Reduire en peu, comme par main derniere, Sa voulenté suffit à son defaut. N'ayant donq eu de si basse lecture Autre pour toy plus commendable usure, Que tems perdu, qu'à bon droit tu regrettes, Le Coudrier bas, arbre entre autres petit, Au desgouté, ou hors tout appetit, Proufite encor de ses moindres noisettes.

NON SI NON LA.

©Université de Poitiers 5 décembre 1998

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