Frédéric Beigbeder Nouvelles sous ecstasy

Dans les années 1980, une nouvelle drogue fit son apparition dans les milieux noctambules : le MDMA, dit «ecstasy». Cette «pilule de l'amour» provoquait d'étranges effets: bouffées de chaleur, envie de danser toute la nuit sur de la techno, besoin de caresser les gens, grincements de dents, déshydratation accélérée, angoisse existentielle, tentatives de suicide, demandes en mariage. C'était une drogue dure avec une montée et une descente, comme dans les montagnes russes ou les nouvelles de certains écrivains américains. L'auteur de ce livre n'en consomme plus et déconseille au lecteur d'essayer : non seulement l'ecstasy est illégal, mais en plus il abîme le cerveau, comme le prouve ce recueil de textes écrits sous son influence. Et puis, avons-nous besoin d'une pilule pour raconter notre vie à des inconnus ? Alors qu'il y a la littérature pour ça ?

Ce livre vous est proposé par Tàri & Lenwë
A propos de nos e-books :
! Nos e-books sont imprimables en double-page A4, en conservant donc la mise en page du livre original. L’impression d’extraits est bien évidemment tout aussi possible. ! Nos e-books sont en mode texte, c’est-à-dire que vous pouvez lancer des recherches de mots à partir de l’outil intégré d’Acrobat Reader, ou même de logiciels spécifiques comme Copernic Desktop Search et Google Desktop Search par exemple. Après quelques réglages, vous pourrez même lancer des recherches dans tous les e-books simultanément ! ! Nos e-books sont vierges de toutes limitations, ils sont donc reportables sur d’autres plateformes compatibles Adobe Acrobat sans aucune contrainte.

Comment trouver plus d’e-books ?

! Pour consulter nos dernières releases, il suffit de taper « tarilenwe » dans l’onglet de recherche de votre client eMule. ! Les mots clé «ebook», «ebook fr» et «ebook français» par exemple vous donneront de nombreux résultats. ! Vous pouvez aussi vous rendre sur les sites http://mozambook.free.fr/ (Gratuits et payants) (Gratuits) et http://www.ebookslib.com/

Ayez la Mule attitude !

! Gardez en partage les livres rares un moment, pour que d’autres aient la même chance que vous et puissent trouver ce qu’ils cherchent ! ! De la même façon, évitez au maximum de renommer les fichiers ! Laisser le nom du releaser permet aux autres de retrouver le livre plus rapidement ! Pensez à mettre en partage les dossiers spécifiques ou vous rangez vos livres. ! Les écrivains sont comme vous et nous, ils vivent de leur travail. Si au hasard d’un téléchargement vous trouvez un livre qui vous a fait vivre quelque chose, récompensez son auteur ! Offrez le vous, ou offrez le tout court ! ! Une question, brimade ou idée ? Il vous suffit de nous écrire à Tarilenwe@Yahoo.it . Nous ferons du mieux pour vous répondre rapidement !

En vous souhaitant une très bonne lecture, Tàri & Lenwë

Pour Delphine Nom de famille Vallette Qui vit rue Mazarine Au numéro trente-sept.

Fin de la nuit d'été : la jeune femme a renvoyé tous ses domestiques. Le jour va venir. Il ne reste plus qu'une grosse étoile fixe, tout contre la tour Eiffel ; et les bords de la nuit commencent à blanchir. Alain-Fournier, 8 juin 1913

AVERTISSEMENT

Dans les années 1980, une nouvelle drogue fit son apparition dans les milieux noctambules : le MDMA, dit « ecstasy ». Cette « pilule de l'amour » provoquait d'étranges effets : bouffées de chaleur, envie de danser toute la nuit sur de la techno, besoin de caresser des gens, grincements de dents, déshydratation accélérée, angoisse existentielle, tentatives de suicide, demandes en mariage. C'était une drogue dure avec une montée et une descente, comme dans les montagnes russes ou les nouvelles de certains écrivains américains. L'auteur de ce livre n'en consomme plus et déconseille au lecteur d'essayer : non seulement l'ecstasy est illégal, mais en plus il abîme le cerveau, comme le prouve ce recueil de textes écrits sous son influence. Et puis, avons-nous besoin d'une pilule pour raconter notre vie à des inconnus ? Alors qu'il y a la littérature pour ça ? F. B.

Spleen à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle T'as gobé ? T'as gobé ? Tagobétagobétagobé ? Qui êtes-vous ? Pourquoi on se parle à deux centimètres du visage ? Est-il exact que vous avez lu mon dernier livre ? Pouvez-vous me garantir que je ne RÊVE pas ? Est-il possible d'avoir une aussi jolie bouche de couleur rouge ? Est-il RAISONNABLE d'être aussi mignonne. d'avoir vingt et un ans et un tee-shirt taille XXXS ? Réalisezvous le risque que vous prenez en me faisant des compliments avec des yeux aussi bleus ? Pourquoi je moitise ma main dans la vôtre ? Pourquoi vos genoux me donnent-ils envie d'inventer des verbes transitifs ? Et d'abord quelle heure est-il ? Comment vous appelez-tu ? Est-ce que tu voulez m'épouser ? Pourrais-tu me dire où nous sommes en ce moment ? C'est quoi le Car-en-Sac que tu as mis sur nos langues ? Pourquoi ces rayons lasers cisaillent-ils une nappe d'air liquide ? Pour qui sont ces mag15 .

putain est-ce que ça te ferait ralentir ? Où allons-nous garer cet engin ? Devant l'aérogare 1 ou dans le parking ? Pourquoi cette place de parking porte-t-elle le numéro 1D6 ? Cela ressemble à « indécise ». puis mes doigts dans ta culotte. à nous 16 rouler des pelles par deux degrés centigrades au lieu de faire l'amour dans un lit comme tout le monde ? Tu crois qu'on a bien fait de voler son képi ? Tu es sûr que les policiers courent moins vite que nous ? Elle est à toi cette moto ? Tu es certaine de pouvoir conduire dans cet état ? Tu veux pas ralentir ? Pourquoi prendre le périph' ? Est-il malin de se pencher comme ça dans les virages à 180 à l'heure ? Est-il légal de slalomer entre les camions à six heures du matin ? Demain fera-t-il jour ? Pourquoi se rendre à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle ? La vie change-t-elle quand on change de ville ? À quoi sert-il de voyager dans un monde uniforme ? Tu n'as pas froid ? N'y a-t-il que moi ici qui me gèle les couilles ? Comment ? Tu n'entends rien de ce que je dis à cause de ton casque ? Je peux crier n'importe quoi alors ? Chanter « I wanna hold your hand » ? Continuer de te mentir en caressant ton dos sous ton pull. puis tes seins pardessus ton soutif. assis sur le parvis de l'Étoile. pas vrai ? Combien de temps elle dure cette pilule ? Pourquoi 17 .nums de Champagne qui sifflent sur nos têtes ? Au bout de combien de temps on regrette d'être venu au monde ? Tu sais que t'as de beaux yeux tu sais ? Pourquoi pleurez-vous ? Quand est-ce que tu m'embrasses ? Voulez-vous une autre vodka ? Quand est-ce qu'on se réembrâsse ? Pourquoi ne dansez-vous plus ? Qui sont tous ces gens ? Tes amis ou mes ennemis ? Tu veux enlever ton pull s'il vous plaît ? Tu veux combien d'enfants ? Quels sont vos prénoms favoris ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Si on sortait prendre l'air ? On est déjà dehors ? On va chez toi ou chez moi ? Si j'appelais un taxi ? Tu préfères marcher ? Pourquoi remonter l'avenue des Champs-Elysées ? Est-il sérieux d'enlever ses mocassins pour marcher sur du goudron ? Peut-on faire chauffer une cuillère sur la tombe du Soldat Inconnu ? Tu as un petit ami ? Pourquoi je pense la même chose que toi ? Tu connais beaucoup de gens qui prononcent les mêmes mots au même moment ? Que fait ce flic à nous regarder fixement ? Pourquoi toutes ces voitures tournent-elles autour de l'Arc de Triomphe ? Pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? Et nous ? Pourquoi ne rentrons-nous pas chez nous ? Combien de temps allons-nous rester là.

qui ressemblent aux pompes de respiration artificielle que l'on plonge dans la gorge des grands accidentés de la route — hein ? je disais : au lieu de faire les cons dans Roissy. si on prenait l'avion ? Le premier sur la liste des départs ? N'importe où sauf ici ? Pour que cette histoire ne finisse jamais ? On s'envole pour le Venezuela ou la Biélorussie ou le Sri Lanka ou le Vietnam ? Là où le soleil est en train de se coucher ? Vois-tu les destinations crépiter en lettres tournantes sur le tableau démodé : Dublin ? Cologne ? Oran ? 18 Tokyo ? Shanghai ? Amsterdam ? Madrid ? Edimbourg ? Colombo ? Oslo ? Berlin ? Chaque ville est-elle une question ? Regrettes-tu les avions qui s'envolent au bout de la piste ? Sais-tu qu'à leur bord il y a des hôtesses bleues qui servent probablement les premiers plateaux-repas sous cellophane à des businessmen sous Lexomil ? Entends-tu les annonces de départ égrenées d'une voix monocorde par une hôtesse triste précédée d'un jingle électronique ? Puis-je caresser encore un peu tes lèvres avant de rentrer ? Qui de nous deux partira le premier ? Pourquoi oh pooourquoi faut-il se dire adieu ? Est-ce que tu déprimes autant que moi dans les aéroports ? Ne trouves-tu pas qu'il y a une poésie dans ces lieux de passage ? Une mélancolie des départs ? Un lyrisme des retrouvailles ? Une densité dans l'air chargé d'émotions climatisées ? Combien de temps dure la descente ? Notre amour survivrait-il sans vacances chimiques ? Quand donc cesserons-nous de nous taire en regardant le jour se lever dans cette cafétéria vide ? Pourquoi tous les Relais H restent-ils fermés et les jeux vidéo éteints ? Envies-tu ces cadres moyens qui attendent leur vol dans des antichambres dallées de linoléum.les portes automatiques s'ouvrent-elles avant qu'on les touche ? Pourquoi ces néons blafards nous donnent l'impression de gambader sur la lune ? Faisons-nous vraiment ces bonds de six mètres ou est-ce une illusion ? Peux-tu recommencer à m'embrasser SVP ? Cela te dérangerait-il que je décharge dans ta bouche ? Tu accepterais qu'on s'enferme aux chiottes pour que je baise ton visage ? Tu m'avaleras si je te lèche la chatte ? C'était bien ? C'était très très bien ? Bon sang c'était super mais quelle heure est-il maintenant ? Pourquoi les nuits doivent-elles TOUJOURS être remplacées par des journées ? Au lieu de marcher en sens inverse des tapis roulants à l'intérieur des gros tubes de plexiglas — tuyaux désordonnés construits dans les années 70. avachis sur des sofas orange. en buvant du café instantané ? Que faut-il penser de ce douanier à 19 .

s'envoler les 747. D'agir sans réfléchir. je ne pouvais m'empêcher de me poser une dernière question : pourquoi ne sommes-nous pas à bord ? Un texte démodé New York. de ces clodos qui ronflent sur des banquettes en plastique mauve ? Que veulent-ils nous dire ? Qu'il n'y a plus de fuite possible ? Qu'on ne pourra jamais s'évader de soi-même ? Que les voyages ne mènent nulle part ? Qu'il faut être en vacances toute la vie ou pas du tout ? Pourraistu lâcher ma main s'il te plaît ? Ne sens-tu pas comme j'ai besoin d'être seul au milieu de ces bagages abandonnés ? Serait-il possible de se quitter sans trop souffrir. leur luxe simpliste. les yeux embués. Plutôt que de s'évanouir d'ennui. C'est elle qui l'a abordé au bord du vide. On ne doit plus rêver les mots. il faut les vivre. le coup de tête obligatoire qui se justifierait par sa complète inutilité. même devant la publicité « Envy » de Gucci ? Et tandis que nous regardions. Brilliant contemple les buildings hystériques de la capitale du monde à travers les vitres huileuses de son taxi. at last. Partir : voilà un mot trop rarement appliqué. de commettre l'indispensable acte gratuit. quel délice que d'improviser ! Une soirée. L'idée de quitter Paris lui est venue alors qu'il conversait distraitement avec Martha. Brilliant 21 . de ce technicien de surface qui traîne une bruyante poubelle à roulettes. sur la terrasse d'un appartement avec vue. Bordel. pour lui narrer en un long monologue sa vie immobile.• mauvaise haleine. comme une vie. une petite Américaine joufflue mais très riche. Il était temps de quitter la lenteur facile des nuits européennes. n'est réussie que si elle a mal commencé.

. c'est uniquement parce qu'il préfère être broyé de l'intérieur. L'écharpe détonne déjà moins. et le Noir qui dort pieds nus sur la tiède grille du métro pratique la politique de la main tendue. Fier de son état lamentable. n'est pas quelque chose que l'on peut calculer. comme l'argent et les vices.. la tête dans le caniveau. Mais Brilliant a avalé une gélule qui fait disparaître le sommeil. Dans le marécage d'un bar glauque de l'avenue B. mais son héros serait bien incapable de lire l'heure à ce moment-là. Il restera conscient.. Aujourd'hui il est un artiste tourmenté ou un cyberpunk enrichi par la technologie. Mais l'état d'oubli recherché reste toujours similaire : le temps s'arrête. Mais demain. Brilliant. Il plaît à Brilliant de savoir qu'il porte les mêmes habits que huit heures plus tôt de l'autre côté de l'Atlantique. Cette histoire débute vers cinq heures et demie du matin. errer parmi les ruelles borgnes. il est bien le seul personnage en smoking au beau milieu du mois d'août. quitter la ville au milieu d'une phrase prononcée trop lentement.a préféré s'enfuir. Son dandysme. l'œil vitreux. et se saouler dans l'avion. comme son goût pour les chapeaux. On se fout des notions de lieu. est condamné à palper pensivement son herbe impuissante. les boucles d'oreille et les révolutions marxistes semblerait l'indiquer ? Il serait pourtant si facile de dormir. s'entend. De toute façon l'élégance fin de siècle. de moment — fait-il déjà jour ? qui sont ces gens ? où est le gin ? pourquoi ce disque ? Tout devient flou et. S'il ne le fait pas. Sous ses pas. Il hésite avant de ne pas se jeter sous l'énorme camion jaune. Des manières plus dangereuses. fripée comme lui d'avoir si peu dormi. et s'endormir en souriant. Après tout. Brilliant ne vomira pas ce matin. on peut combattre la réalité de bien d'autres manières qu'en sombrant chaque nuit dans le coma. ou bien allongé sur une femme nue qu'on n'a pas pu pénétrer. le devenir laisse place au présent 22 perpétuel. Les poubelles débordent sur le trottoir. Brilliant rampe debout. Il pleut des cordes brumeuses (la lumière chinoise est glissante et 23 . qui n'a plus de papier à rouler. Il est parti sans lécher la jolie serveuse. est inné — une seconde peau. Redeviendra-t-il un fils à papa blasé. La pleine lune s'est plantée sur l'aiguille du Chrysler illuminé. pour Brilliant. il lui suffira de ne plus mélanger les alcools. le trottoir mouillé brille comme un gouffre d'où jaillissent des milliers d'étoiles filantes.. on peut traverser des foules d'un pas onirique. entre cafards et clochards.

La décadence n'est pas seulement une quête de rédemption . imaginer qu'il existe une mondanité internationale au restaurant Balthazar. quel que soit l'étage. Il n'y a jamais de répit. Brilliant ne se souvient plus s'il préfère les gros ou les petits seins. c'est surtout un mode de vie. tandis que les fenêtres des blanchisseries vomissent une fumée blanche). trop vite pour avoir le temps d'écouter la fin du tube de l'été. car un visage pâle ne suffit plus pour être un vrai fantôme. Dit-on rouge à lèvres noir ou noir à lèvres ? Brilliant ne voit rien à travers ses lunettes de soleil sans soleil. Parfait : c'est être salué qui compte. Surtout. Une seule chose préoccupe Brilliant. Sa décision est prise : il entretiendra sa gueule de bois au Chaos. s'attirer immédiatement tous les dangers les plus bêtes. le son compte bien plus que la mélodie. Et ce soir encore : faudra-t-il se forcer à éclater de rire.floue. Brilliant n'a pas besoin de trop se plaquer les cheveux en arrière : l'eau brûlante s'en chargera. Etre une météorite jamais rassasiée et dont personne ne peut profiter. c'est sans doute qu'ils sont défectueux. Cessons de contempler nos vies se désagréger : détruisons plutôt l'existence des autres. Sa vie n'a jamais été qu'une suite d'hésitations. Les taxis klaxonnent en vain. La danse est plus qu'une parole du corps : les rythmes s'amplifient. Au Chaos il fait plus chaud qu'à l'extérieur. Peut-on penser comme Baudelaire avec les mots de Bukowski ? Accroupi sur le sol métallique d'un loft de l'East Village. en particulier quand le ciel est couvert. s'exposant ainsi aux pires courbatures ? Brilliant n'a au fond qu'un simple désir d'aventure qui se heurte à une époque exagérément rationnelle. Elle dort devant la vidéo 25 . la cervelle étalée sur le capot comme du sperme. histoire de faire croire aux autres qu'il 24 vit toujours. Comme il a envie de marcher un peu. et si les néons de l'hôtel clignotent. il contemple les sillons d'un vieux vinyl exotique en dégoisant des obscénités sur les disques compact. alors que le jour se lève au travers des escaliers rouillés : ne pas redescendre avant le petit déjeuner. puisque le délire des looks va avec celui des gestes. Il faut vivre à 800 à l'heure et mourir juste après. Et tant mieux si le maquillage coule. les crânes explosent. sniffer dans les chiottes du Spy ou sodomiser une fausse duchesse à l'arrière de sa Silver Shadow. Vivre à 800 à l'heure. La fille aux ongles et cheveux fluorescents a bu trop de vodka-tonic. On l'attend au tournant. se rouler dans la dangereuse fange du SM club Hellfire. Il fait nuit quand il se réveille.

le sifflement strident est amplifié. encore moins dehors. il finit par répondre au téléphone. En pensant à ses baisers et son parfum. Ou de fixer le plafond en pensant à des images pornographiques trop compli26 quées à retranscrire ici. Quelle heure peut-il bien être ? Les stores filtrent des plaques de poussière illuminée. au milieu d'une insomnie opaque. S'abîmer de manière irréversible le cœur. vivement pleurer ! Plus besoin de cachets. Comme tu souffrirais béatement. Je suis toujours là. aucun projet pour le soir. que peut-on faire pour retrouver le mouvement ? Se retenir de gerber ne prouve rien. Peu importe le lendemain. Brilliant s'est levé et esquisse un pas de danse. d'accord. Pourquoi les araignées ne se prendraient-elles jamais dans leurs toiles ? Les nuages avancent trop vite et le soleil revient bientôt chauffer le goudron. Peut-on imaginer torture plus affreuse que d'être réveillé par la sonnerie d'un téléphone portable ? L'angoisse aidant. Le plaisir présente un avantage : contrairement au bonheur. La vie ne doit s'écouler que dans l'instant. Le mieux serait qu'au début elle ne veuille pas de toi. et pleurer. bien que sa rampe soit déboulonnée. tu seras à la merci de ses yeux et de ses lèvres. le corps s'écroule sur l'acier froid et la main gauche dans une flaque poisseuse. à défaut de mourir. Les pas trébuchent sur les bouteilles vides (de vieux alcools aux noms imprononçables). Brilliant se lèvera pour dessiner une silhouette féminine à la peinture blanche sur la paroi noire. pourvu qu'il soit pire. Il s'étire tandis que l'hélicoptère traverse son champ de vision (limité à la baie vitrée du living-room). crissement aigu qui transperce le silence lourd du vide matutinal. Il faut répondre. Aucun souvenir de la veille. il suffira d'écouter de la musique classique en se reflétant dans la télévision éteinte. gâcher sa vie pour quelqu'un. L'escalier extérieur aux marches fatiguées reste moins casse-gueule. Bon sang. Attendre que le siècle s'achève. moi aussi je t'aime tu me manques pardon pardon pardon attends-moi je reviens. Pour le moment. Tout à l'heure. il a le mérite d'exister. ni de fouets. déraisonnée sur fond de piano.hardcore. Il faudra s'allonger à plat ventre sur la moquette. devient marteau-piqueur. le front se heurte aux portes entrouvertes. Il n'y aura pas d'air dans son appartement. en 27 . vautré sur le sofa. Puis. tu auras de nouveau la respiration difficile. Il meurt de mort lente. je continue de vivre. Oui. train qui freine. On aura des miettes sous les pieds. je rentre à Paris. Une passion violente. cri de douleur.

je venais de battre ma moyenne hebdomadaire en dix minutes. Avec de la chance. Comme le jour. il y avait quelque chose dans l'air. au lieu de geindre. ce matin-là. Je me suis dit qu'il fallait en profiter. Je veux dire : il s'est vraiment levé car auparavant il était assis. ma femme était partie avec une vedette du show-biz. Je n'avais pas dormi depuis six mois. le jour s'est levé.te figurant que d'autres poseraient peut-être leur tête dans le creux de son épaule. j'habitais Paris en 1994. mon estomac prenait feu malgré des niagaras de Maalox. du moment que l'on parvient à se tromper soi-même ? Le jour où j'ai plu aux filles Ce matin-là. bref. Et je vous assure que ça fait une drôle d'impression. moi aussi j'avais juste envie d'être debout. un jour qui tient debout. Cependant. Aimer ou faire semblant d'aimer. 29 . cette mélancolie te rendra timide et tu cesseras d'hésiter entre elle et la drogue : ton nouveau dilemme sera elle ou le suicide. Sans rire. où est la différence. Une fille m'a souri dans la rue. je n'avais pas d'enfants . tu regarderais les gens heureux en expirant des bouffées de tristesse. puis sa copine : au niveau « sourires de filles inconnues dans la rue ». Je l'ai senti dès que je suis sorti de chez moi. Dans Paris éteint. Ma vie était un enfer que je n'aurais pas souhaité à mon pire ennemi.

Je l'aimais. Mon existence poursuivait sa course infernale vers le bout du n'importe quoi. il y avait un attroupement autour de notre banc. quoi. Jamais une chose pareille ne m'était arrivée. Comme toujours dans ces cas-là. Pas besoin de payer deux cafés (trois en comptant le tien). J'ai continué de déambuler sur le boulevard. Mais jamais. des adultères. Tu n'es pas terrible mais tu as du 31 . nous jouîmes tous à l'unisson. Le temps de les ramasser et les deux filles avaient disparu. je n'avais encore joui dans des inconnues sans présentations ni préservatif. J'avais participé à des émissions de télévision. c'est la fille du bar. J'avais vu des suicides. elle avait un intérieur confortable. En l'absence de culotte. la moche s'installait à califourchon sur moi. La moche était plus jolie que la jolie. J'ai fermé les boutons de mon 501 blanc. on est d'accord. riaient. comme si Dieu avait brusquement doublé le taux d'oxygène de l'atmosphère. Je leur ai proposé : « On s'assoit à une terrasse ? — Pourquoi faire? m'ont-elles répondu en chœur. Certains badauds avaient même jeté des pièces. Elle faisait du 92 de tour de poitrine. Si tu veux faire l'amour avec nous. » Elle m'a regardé droit dans les yeux. il y en avait une jolie et une moche — et ça faisait deux cafés à payer (trois en comptant le mien). Je viens de me taper deux gonzesses sur un banc. Et tout ceci se passait en pleine rue. La jolie a tiré mes cheveux. La jolie a glissé la sienne dans ma chemise pour caresser mon torse glabre. La moche a roulé une pelle à la jolie. La moche m'a fait bander. Puisque je vous dis que ce matin n'était pas tout à fait normal. des overdoses. La ville était pleine de gentillesse. devant les passants indifférents. Aurore. « Tu ne devineras jamais ce qui vient de m'arriver. Je suppose que nous avons crié très fort car 30 quand j'ai rouvert les yeux.Il n'a pas été très difficile de rattraper les deux filles. Les gens sifflotaient. » La jolie m'a embrassé sur la bouche en y tournant sa langue. au grand jamais. certains se parlaient presque. et tandis que je léchais l'oreille de la jolie. La moche a posé sa main sur mes couilles avec une certaine délicatesse. Il m'était parfois arrivé de m'habiller en femme. Elle portait toujours des bodies moulants qui laissaient nues ses épaules. « Écoute. Je suis entré dans un bistrot et Aurore m'a fait un signe. Après quelques secousses. lui ai-je lancé. Nous sommes allés sur un banc public.

Quand ils nous ont vus entrer. Murielle. mais là. les sexes sortis. Ah. voici ce qu'ils ont vu : la main d'Aurore dans ma braguette ouverte. j'abandonnai des millions de spermatozoïdes en elle. La une du Figaro annonçait : « SIDA : LE VACCIN EST DÉCOUVERT ! » Libération titrait : « SYNDROME IMMUNO-TRÈS-TRÈS-DÉFICIENT. Cela les a agacés. l'autobus allait trop vite pour que je puisse lire le titre du journal Le Monde. J'étais très vexé mais quelle importance. il n'y avait pas de quoi s'insurger. avec lâcheté. mon zizi tout dur. On devrait toujours écouter la radio en se réveillant. c'était donc ça. ses fesses. Tout d'un coup. AnneChristine et Naomi entre les stations Bac-SaintGermain et Trocadéro. force m'était de constater que ma jeunesse insouciante. puisque le monde était sauvé ? . À tel point qu'ils sont venus nous rejoindre. Tout le monde en a pris pour son grade.charme. Cela fait longtemps que tu me tournes autour. Pascaline. Je comprenais de moins en moins ce qui se passait. La société moderne était-elle devenue un film porno grandeur nature ? Ou bien étais-je simplement devenu beau ? En tout cas. c'était un fait — et c'était nouveau. il y avait deux types qui pissaient. son sexe. où elle m'inonda de sa luminosité ambrée. » Malheureusement. Antoinette. Après tout. L'éjaculation fut copieuse et elle en avala une bonne partie. Ce n'est pas de l'humilité mais de la lucidité. mon regard s'est arrêté sur un kiosque à journaux. Je n'ai pas tendance à généra32 liser de façon hâtive. Personnellement. Je m'étais bien dit qu'il y avait un truc. la vie étalée sur nos visages brûlants. Aurore les a accueillis dans ses mains. ma chemise propre et mon mental responsable m'avaient transformé en rouleau compresseur sexuel. je plaisais. Je l'ai suivie dans l'escalier en colimaçon. son tee-shirt roulé au-dessus des seins. Aux toilettes. Un teckel prénommé Marcel se frotta même contre le bas de mon pantalon. sa bouche. Il devait y avoir autre chose. Trois filles en une matinée ! Quelle bonne action avais-je accomplie pour mériter pareille récompense ? Plus tard — l'après-midi brillait de tous ses feux — je pris l'autobus. Si on allait régler ça aux ladies room ? — Quoi ? Là ? Maintenant ? » Aurore ne plaisantait pas et je ne vois pas pourquoi j'aurais hésité. si quelqu'un avait décrété que je collectionnerais les orgasmes précisément ce jour-là. Je fis l'amour à Joséphine. Mon charme n'expliquait pas tout.

j'ai hésité un dernier instant : impossible de savoir ce qu'il y a là-dedans. Maintenant. J'ai suivi les conseils du dealer : ne pas boire d'alcool (le mélange étant dangereux) et ne pas 35 . pas dans la main. Si ça se trouve. Il faut faire confiance à des types qui ont trafiqué cette pilule dans des laboratoires clandestins. et à espérer que ces inconnus connaissent leur boulot. Avant de l'avaler avec une gorgée de Coca. Il a coûté cent cinquante francs. au fond d'une cave mal éclairée. Comme ça. c'est encore pire que le saut à l'élastique. L'ecstasy. le cachet fond dans la bouche. il ne reste plus qu'à attendre. ils ont tripoté ce truc avec des mains dégueulasses.La première gorgée d'ecstasy C'est un comprimé verdâtre et rond. Chaque ecstasy est un plongeon dans le vide sans respect des normes de sécurité. Le packaging est très haut de gamme : un minuscule sachet en plastique d'un centimètre carré. Trop tard.

le genre « gonzo-journaliste kamikaze prêt à toutes les expériences pour une pige de plus ». le haschich dans tout Baudelaire. je regrette d'être le pigeon qui a dit « moi » quand on a demandé qui voulait tester l'ecstasy. Même mes ennemis ont toutes les qualités. Toutes les drogues ont eu droit à leur littérature : l'opium grâce à Cocteau et Thomas De Quincey. Je vais voir tous les gens pour leur dire à quel point je les trouve sympas. Me voilà donc comme un imbécile. Au tour de l'ecsta de faire son entrée dans l'Histoire des Lettres. Dehors il pleut et chaque goutte caresse mon visage avec bienveillance. C'est un peu embêtant : si Adolf Hitler était dans cette boîte de nuit ce soir. Je ne peux plus 36 m'arrêter de sourire. Ceci est une OPA sur le MDMA. ne bouffe rien. on rencontre des gens passionnants. Je n'ai plus de problèmes dans l'existence. un apprenti drogué : un mec qui ne boit pas. et contrôle entièrement cette nouvelle énergie interne. Mes pieds et mes mains sont plus légers que l'air. c'est une chouette nouvelle. La montée continue : j'entends dans mes oreilles un bourdonnement de bien-être. Toutes mes extrémités accueillent cette onde de chaleur avec bonheur. Je ne me suis jamais senti aussi à l'aise. Une autre demi-heure s'écoule. à poireauter sans pouvoir picoler ni casser la croûte. on les aime. Le monde est plein d'amis intéressants et d'aventures folles qu'il me reste à découvrir dans les heures qui viennent. On dirait une décharge électrique. Je trouvais l'idée rigolote. Je suis parfaitement conscient de ce qui m'arrive. Je fonce 37 . et qui regarde sa montre toutes les cinq minutes. le peyotl par l'entremise de Castaneda. Ce doit être ça. et puis ça me plaisait de me prendre pour Lester Bangs ou Hunter Thompson. la mescaline avec Henri Michaux et Aldous Huxley. Soudain une vague de chaleur me monte au cerveau. Toujours rien. La mort n'existe pas .dîner (un estomac plein diminue les effets de la drogue). parfois on couche ensemble. le LSD grâce à Timothy Leary et Tom Wolfe. la coke avec Bret Easton Ellis et Jay Mclnerney. J'ai terriblement envie de parler. mais toute de douceur et de tendresse. Il est temps que je sorte prendre l'air. Je complimente tout le monde. Je trouve ça plutôt amusant. Au bout d'une demi-heure d'attente. des ennemis. l'héro chez Burroughs et Yves Salgues. c'est bien simple : je n'en ai pas. on discute avec eux. La vie me paraît tout d'un coup extrêmement simple : on naît. le bourbon dans les œuvres complètes de Charles Bukowski. j'irais l'embrasser en lui disant qu'il a dû beaucoup souffrir pour faire tout ce qu'il a fait. D'ailleurs. Je me lève.

certitude de la mort. Comment ai-je fait pour tenir aussi longtemps sans respirer ? Je m'enfuis. Mes gestes sont parfaits. des bouffées de transpiration me submergent et me donnent une envie irrépressible de danser. jamais je n'ai été moins timide. C'est alors que les ennuis commencent. des bouches pleines de compréhension. Tous mes problèmes. difficultés conjugales. Je suis complètement désinhibé. conspirations diverses. Je rentre chez moi en espérant m'endormir mais c'est peine perdue : je n'ai absolument pas sommeil. Le plafond me méprise. Ma principale distraction consiste à répéter deux mille fois « un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien ». C'est à partir de là que les choses se gâtent vraiment. J'ai passé ma soirée à faire des confidences très personnelles à 39 . L'oxygène de la rue me calme un instant. J'ai très chaud. Je sais que je suis complètement défoncé mais cela ne m'empêche pas de caresser des joues. nous communions. Ma gorge est desséchée. impossibilité de l'amour. Je me sens oppressé : il faut absolument que je sorte de cet 38 endroit étouffant. les oreilles qui sifflent. me reviennent en tête à toute berzingue : soucis d'argent. Je m'aperçois que j'ai horriblement soif. Une des filles à qui j ' ai déclaré ma flamme il y a trente minutes vient se coller à moi. J'ai les dents serrées.dans un autre club. Un copain me sert quatre grands verres d'eau que j'avale cul sec. les mains très moites. Je compose des airs de house incroyables dans ma tête. Je suis Wolfgang Amade-House ! Les danseuses s'agitent autour de moi. Lorsque je regarde ma montre. il s'est écoulé deux heures et demie en cinq minutes. des cous. Je fais corps avec la musique. mais très vite je commence à PENSER. disparus depuis trois heures. je leur souris. Certaines filles me regardent un peu bizarrement quand je les demande en mariage alors que j'ai déjà une alliance au doigt. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour entrer dans le Lagarde et Mîchard. le rythme dessine des arabesques avec mes bras traversés de lasers holographiques tridimensionnels. Il ne me reste plus qu'à attendre le lever du jour en claquant des dents et en maudissant cette saloperie de drogue mensongère. Ma vie n'est qu'une merde et j'ai un nœud atroce dans le ventre. La seule solution constructive serait un suicide rapide par défenestration. En plus il n'y a rien à la télé à cette heure-là : je contemple des chasseurs qui tirent sur des bestioles.

Il vous laisse entrevoir tout ça. Notre chute n'étonnera personne. vous claque la porte au nez. Drôle d'anniversaire. une société où tout le monde se tiendrait par la main. puis du chiraquisme. Ce n'est pas un testament car je n'ai rien à transmettre. sans prévenir. J'écris ces quelques mots dans l'urgence.. le bruit assourdissant des grenades artisanales qui font exploser les boutiques de mode. la « fracture sociale » comme ils disaient. de la géométrie euclidienne. Dans les siècles à venir. de la méthode cartésienne et de l'économie friedmanienne. les livres d'histoire énuméreront les causes de ce qui s'est produit : la déception du mitterrandisme. Je savoure mon dernier verre de Coca-Cola Heavy. Tout ce que j'ai connu va disparaître. C'en sera bientôt fini. il fait rêver d'une ère nouvelle. Au bout du boulevard Saint-Germain. et puis.. Il donne accès à un monde meilleur. l'agence du Crédit Lyonnais rue du Bac. tout d'un coup. L'ecstasy fait payer très cher ses quelques minutes de joie chimique. John Lobb.. les slogans de mort. Mais cela me fait tout drôle de devoir mourir un 10 mai. Manuscrit trouvé à Saint-Germain-des-Prés Je suis assis au premier étage du Flore pour la dernière fois. où l'on ne serait plus seul . on entend déjà leurs cris.. Ils arrivent. J'espère qu'ils ne 41 . Ils ne sont plus très loin.des inconnus et des déclarations d'amour à des thons. débarrassée de la logique aristotélicienne.

avec caméras thermiques et miradors-lasers. des Saints-Pères. du Four et de Seine. Pardon si je mélange tout. nos clubs privés d'eux. dessinée par Philippe Starck. le retour de la lutte des classes. Les techno-CRS ont dû se battre non virtuellement. mètre carré par mètre carré. celle-là. Si on ne comptait que sur la police pour nous protéger. Qu'on sera rapidement débarrassé de moi. nos voitures de sport mal garées et nos mannequinsvedettes mal baisées. nos magasins de fringues de luxe. 42 L'expulsion de la rue du Dragon. Pendant une année entière. quelle idée saugrenue de les avoir laissés s'installer : le ver était dans le fruit. Après ça. alors. 43 . s'est très mal déroulée. On ne comptait plus les morts dans les deux camps. les riches contre les pauvres (meilleur Audimat de l'année). Les Germanopratins retrouvaient le 1. Heureusement qu'elle est là. Une collecte au porte-à-porte finança la construction. C'était la belle vie.. Nous pouvions à nouveau nous promener en toute sécurité dans le quartier. Je ne pense pas que j'aurai suffisamment de temps pour me relire.seront pas trop cruels. Il faut dire que nous l'avons bien mérité. de TF1 et de Canal+. ils ont pu observer l'opulence dans laquelle nous vivions. on s'en doute. on a commencé à bâtir un rempart de trois mètres de hauteur tout autour du quartier. Comment aurions-nous pu nous douter que cet immeuble était leur Cheval de Troie ? L'élection de Jacques Chirac en mai 1995 s'est faite sur un curieux malentendu. Je souris en écrivant cet euphémisme car. Dès le début. que ça ira vite. ainsi que F achat des hélicos télécommandés pour la milice de Saint-Germain-des-Prés. Je vais peut-être avoir un peu de répit pour terminer ce texte.. le gouvernement Madelin nous a enjoints de nous débrouiller tout seuls. Au début de cette année.. Tout a commencé quand la mairie du VIe arrondissement a décidé d'expulser les SDF de la rue du Dragon. Une magnifique réalisation architecturale. au-dehors. le 11 octobre 2002. nos restaurants écœurants. C'est alors qu'a germé l'idée du Mur de Saint-Germain-des-Prés. L'édifice englobait les rues Jacob (résidence de F ex-Premier ministre). toute cette pourriture que nous étalions sans vergogne devant l'immeuble du DAL (Droit Au Logement). protégeant notre village contre les éventuels envahisseurs. j'entends le vrombissement du dernier hélicoptère de notre milice de sécurité privée. TF+ : La chaîne résultant de la fusion. C'était la guerre en direct sur TF+ ..

ils sont devenus fous ! Enfermé aux chiottes. au bout d'une pique. et je me souviens très bien que nous avons tous espéré que ce gang-bang les calmerait. je ne veux pas mourir. La suite est connue : l'attentat de chez Castel. La nuit.sourire. Ah ça. Ils sont entrés dans le Flore. mais il était trop 44 tard. Les voilà. Je ne crois pas que j ' arriverai à devenir leur ami. je vous griffonne cet adieu. l'incendie de Grasset. Ma main tremble de peur car je suis un lâche. Je viens d'apercevoir la tête d'un de mes gardes du corps par la fenêtre. bien entendu. je ne pensais pas que la situation dégénérerait si vite ! Certes. Je sais déjà que je les supplierai à genoux comme une merde.. La rumeur se rapproche. la chute du communisme ! Cette fois. On pouvait laisser les clés sur le contact de sa Ferrari sans danger. déjà à feu et à sang. Que font-ils ? Cela fait dix minutes qu'ils auraient dû m'envoyer les 3-D vidéo sur ma Microsoft-Swatch. Bon sang. Mais putain. nous avons enfin ouvert les yeux. Bruits de pas dans l'escalier... Quand ils ont brûlé Matthieu Kassovitz.. Mais j'ai fait comme les autres.. Je voulais garder mon fric et laisser les exclus se débrouiller. Des fêtes étaient organisées partout. Nos appartements géants nous semblaient justifiés. Aveugles que nous étions ! Toutes les questions posées par Karl Marx restaient posées avec cent mille fois plus de violence. J'ai envoyé mes deux derniers bodyguards en reconnaissance sur le boulevard.. L'insoutenable obscénité de nos trains de vie ne nous sautait pas aux yeux. tous les appartements restaient ouverts jour et nuit. Sartre. le capitalisme était victorieux. nous l'avions fêtée. reviens. le reste du pays. À cette époque. en dehors de ce périmètre. Nous récoltons ce que nous avons semé. Nous pensions qu'il était tout naturel qu'une infime minorité de privilégiés dirige une immense majorité de démunis.. j'aurais dû me douter que notre tour viendrait. j'ai cru que ce n'était qu'un incident isolé. était. j'étais comme tout le monde. . les yeux exorbités. Ils tapent dans la porte. seuls les projecteurs des hélicos de surveillance trouaient l'obscurité au-dessus de chez Lipp. le jour où ils ont éventré BernardHenri Lévy et Arielle Dombasie — pourtant venus pacifiquement à leur rencontre pour entamer le dialogue —. Puis il y a eu le viol collectif de Claudia Schiffer (meilleur Audimat de TF+ cette année). l'atroce pendaison de Philippe Sollers par les pieds à la cloche de F église Saint-Germain-des-Prés..

non mais réponds-moi : est-ce que tu as vu SES YEUX ? » Évidemment que j'avais vu ses yeux. « Elle m'a dit qu'on se reverrait très vite. Sa barbe avait déjà repoussé. « Tu as vu ses yeux. » Il a mis un vieux 45 tours d'Aretha Franklin et j'ai fini la bouteille. » Il avait une sale gueule. Nous avions mauvaise haleine et il ferait bientôt jour. « C'est ça.. je connaissais bien Laetitia et je savais surtout que ces yeux m'avaient autrefois posé un problème similaire. c'est ça.. On entendait au loin le sifflement du camion-poubelle de la rue de Varenne..Le cafard après la fête Je lui ai dit : « Tout commence toujours le lendemain matin. 47 . et après tu vas me dire que la vie est un lendemain de fête. Louis était mal barré et Aretha disait une petite prière pour nous.. Louis est un vieil ami mais il tombe trop amoureux : ça le rend chiant.

Je l'ai dite au chauffeur de taxi.. — Monceau 43 32 — Mais... L'angoisse se rencontre à heures fixes. Louis a sniffé un grand coup dans chaque narine. L'angoisse est entrée dans la pièce. Elle est comme ça : chaque fois qu'elle te dit bonjour ça sonne comme un adieu. C'est moi qui ai eu l'idée d'y aller. Il faisait partie de cette catégorie de types qui refusent de faire partie d'un club si on les accepte comme membres. En un sens. » Je regrettais d'avoir été si brusque. Je détestais consoler Louis. je peux lui dire où elle loge. Mais Louis aimait souffrir. Avez-vous déjà essayé de faire avaler une balle de tennis à une fille ? Je vous assure que ça 49 . je voyais très bien ce qui n'allait pas. Maintenant je savais que la nuit serait blanche. t'aurais pas du Doliprane ? » 48 Nous avons marché. La blessure était toujours ouverte. vite ! » Je me suis exécuté. Nous avons couru. puis a sonné à la porte. Nous avons petit-déjeuné au Bar du Marché. Laetitia m'a mordu. J'ai fermé le poing et cogné son œil gauche. Louis a sniffé du poppers devant chez Guy. Les parents de Laetitia étaient partis travailler. Louis lui tordait les bras dans le dos. Je me souviens bien de l'adresse de Laetitia. Son mec aussi. « J'm'en fous d'toute façon c'qui compte c'est qu'je l'aime. pourquoi as-tu ouvert si facilement ? On ne t'a pas appris qu'il faut demander qui c'est avant d'ouvrir la boîte de Pandore ? « La main sur la bouche. Ce qui n'allait pas chez Louis. — Louis. Ô Laetitia. Si quelqu'un cherche l'adresse de l'angoisse. Une impasse qui donne sur le parc Monceau. » Je n'avais rien oublié. petit ange. « Je t'avais prévenu. L'appartement puait le poppers (il avait renversé la bouteille en entrant).— Tu as son téléphone ? — Ben. » Elle était déjà réveillée. — Il n'y a pas de mais. L'angoisse a une géographie très localisée. « Avenue Vélasquez dans le VIIIe arrondissement. Nous sommes partis sans payer. J'ai vomi devant chez Fernand. il me rappelait ma mauvaise époque. Nous avions toute la journée devant nous. c'est que ça NE POUVAIT PAS ALLER. c'est ça qui compte. Nous avons croisé la chanteuse Dani rue Lobineau. Mais elle n'était pas seule et Louis avait raccroché précipitamment. Tout est de ma faute.. Tout est de ma faute. le reste j'm'en fous.

je crois qu'on devrait se tirer avant que quelqu'un rentre ! — Laetitia. — OK Louis.. Évanouie et ligotée. ou plutôt si.. Le répondeur a tout enregistré. mais maintenant c'est un peu tard pour vous marier. Louis a aussi trouvé une cravache dans la chambre de Laetitia (elle monte au Polo). tu crois qu'elle aurait pu m'aimer ? — Laisse tomber.. Je ne me souvenais pas de tout.. J'ai rêvé que je marchais vers toi et que tu 51 . nous avons mis le feu aux premiers. disques des Doors.. Dans l'ordre. elles brillent et s'écroulent dans la poussière.prend du temps. Louis avait déconné.T. — Louis.. Mais il me semblait bien que Louis avait déconné. Il pleurait : on pouvait entendre les larmes couler sur le combiné. les demoiselles de Rochefort s'agitaient. Nous avons vengé son cheval. les fêtes sont sans lendemain. Comme nous. j'ai rêvé d'un monde plein de couleurs vives et de filles avec des fossettes bronzées . Il était resté là50 haut avec Laetitia évanouie. on passe vos films.A. je n'ai pas décroché. On aurait été tranquilles.. whiskey irlandais. vidé la bouteille.E. — On aurait pu partir tous les deux en voyage. Elles ont des hauts et des bas. des mélodies de mon enfance sonnaient à mes oreilles engourdies . Je commençais à avoir la trouille. Quand vous mourez. tu fais ce que tu veux. Comme nous.A. C'est pour ça que les gens font du cinéma. À la télé. Je n'ai pas tout compris mais. Lorsque Louis m'a téléphoné.. personne nous aurait dérangés. Jacques Demy venait de mourir. — Louis. le soleil pleuvait. je crois qu'on devrait pas trop s'attarder ici. Et j'ai rêvé. — Elle m'a dit qu'on se reverrait très vite. je crois qu'on a un peu trop déconné ici. Si je voulais bien être le parrain de leur enfant. mais moi je me casse ! » Une brise glacée m'a giflé le visage. Les fêtes sont comme la vie : elles naissent et meurent comme des êtres humains. « Dis. Pour rendre leur vie importante... Les parents ont du goût : fauteuils Louis XV. en gros.T.. La rue était luisante de pluie. Elles connaissent des moments d'apogée et des instants de déchéance. Il me demandait si j'acceptais de leur servir de témoin..I. Je me suis rendormi. dans l'A.I. L. (sur l'air de Gainsbourg). mais personne ne l'entend. rayé les seconds. il m'annonçait que Laetitia et lui étaient enfin réconciliés. Mais ça en vaut la peine : maintenant Laetitia ne crie plus .

en monokini. Je suis convaincu que ces innombrables heures de contemplation timide ont fait de moi l'ignoble obsédé sexuel que je suis devenu. cette apologie du voyeurisme balnéaire.prenais ma main. Je pense à ces milliers d'après-midi écrasants. j'entends cette ode à la frustration sexuelle. 1 L'hymne des plages. sans jamais oser les aborder. J'ai rêvé que mon cœur rougissait. « Leur poitrine gonflée par le désir de vivre / Leurs yeux qui se demandent : mais quel est ce garçon ?» Il y a un crescendo violent dans la 53 . que nous courions dans une forêt de nénuphars et que les oiseaux fleurissaient. passés à observer les demoiselles dorées. J'ai rêvé de l'amour et j'ai aimé ce rêve. C'est une chanson magnifique : « J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage / Quand elles se déshabillent et font semblant d'être sages. Biarritz ou Saint-Tropez. n'est pas Sea. » Chaque fois que je m'allonge sur du sable. Sex and Sun de Serge Gainsbourg mais plutôt J'aime regarder les filles de Patrick Coutin. à Bidart. selon moi. L'homme qui regardait les femmes.

. leurs seins en adéquation avec ma main. leurs dents blanches comme l'écume. cette malédiction continue : toute ma vie je scruterai le défilé de l'innocence cruelle. soulèvent le sable brûlant. leur colonne vertébrale soyeuse. crient des prénoms de garçons plus bronzés que lui. la bite enfoncée dans leur serviette éponge. cerné par une atroce beauté incontrôlée. ces amoureux muets. ces aigris romantiques. Elles ne remarquent même pas ces admirateurs tétanisés. Elles embrassent des surfeurs australiens.. Elles ignorent les garçons malingres et verdâtres qui lisent des livres. ma fiancée est à mes côtés et pourtant. . je n'oublie pas que vous m'avez brisé le cœur. leur fente étroite. leurs clavicules fragiles. Pourquoi laisse-t-on les filles de seize ans se balader en liberté sur les bords de mer ? Leur gorge tendue. Merci à Coutin d'avoir rendu hommage à la douleur silencieuse de l'été. leurs petits pieds aux orteils vernis. la marque blanche de leur maillot. Aujourd'hui que je suis un grand écrivain tiré à dix mille exemplaires. trouillards de la veste. Les filles gambadent. ou des disc-jockeys camarguais. en juin 1997. leurs cheveux mouillés. leurs fesses cambrées. Que faire quand on tombe amoureux de cent filles à la fois ? Leurs 54 nombrils sont des piscines remplies d'huile solaire. J'aime écrire les filles. Maintenant j'en ai le double et rien n'a changé. leurs lèvres heureuses de sucer un esquimau à la fraise.chanson de Coutin qui traduit bien l'impuissance exaspérée du vacancier hétérosexuel. bande de petites garces. anéanti par la chaleur. les poils taillés de leur sexe se collent contre le slip de bain. J'écris ça à Formentera. J'avais seize ans quand ça a commencé. Elles sortent de l'eau les tétons mauves . leur langue fraîche.

je vais la supprimer. Comment en suis-je arrivé là ? J'en sais rien. chauffeur intérimaire sur Paris-Couronne. Maintenant je suis un gros beauf. remplis de pétasses décolorées qui se font enculer par des animateurs télé sur des canapés Roméo. et sous moi coule la rue de Rivoli. je ne sais pas quelle connerie son mec basané lui a encore racontée « Darling. Derrière moi. je me suis acheté une nouveau hélicoptère pour la bateau — ou une nouvelle bateau pour la hélicoptère ? Ou une avion pour faire du 4X4 57 . la cliente éclate de rire. Je longe des appartements cossus avec vue sur les Tuileries. Quand j'étais petit. J'en ai marre de trimbaler des cons qui puent l'alter-shave et renversent de la coke sur la banquette arrière. je croyais que j'avais toute la vie devant moi.Comment devenir quelqu'un Ma vie est merdique. Je suis bourré de pastis et de Prozac et j'emmerde leurs brushings de sitcom brésilien.

jamais limpide. Personne n'a jamais voulu vieillir avec moi. donc un pauvre type. ils me méprisent. mon cou de taureau. Tiens. Elle va bientôt s'arrêter de glousser sa radasse ? Je croyais que la vie me donnerait une chance. je les vois dans le rétro. scintillant. Mon père me répétait tout le temps que j'étais un inca59 . je n'ai jamais fait jouir personne. adjectifs réservés à d'autres. Je bois pour oublier qu'on m'a oublié. Parti de rien pour arriver nulle part.dans le piscine ? » Je t'emmerde. elle a défait la braguette de l'Arabe. Elles regrettaient d'être avec moi. qui vous donnent l'impression de mendier. c'est sûr. Tintin. L'avenir n'est pas passé par moi. Je suis la chose la moins intéressante dans cette voiture. même ça c'est pas de moi. j'en ai marre d'encaisser. ils sont beaux. La vie des pauvres est prévisible. Je vais te finir à la pisse. Nom de Dieu. on peut la raconter à l'avance. Qu'est-ce qu'elle lui trouve à part son blé ? Pourquoi ça m'est jamais arrivé de me faire lécher les burnes à l'arrière d'une limousine. mais je vais mettre fin à tout ça. Celui qu'on appelle par son prénom avec « Monsieur » devant. ma parole. Jamais mon destin n'a ressemblé à la place de la Concorde. L'amour coûte trop cher. Ducon. Je suis moche. Une vie dénuée de signification. Je prends les voies sur berge. Je l'épie dans le rétro. Je suis fracassé et j'écrase l'accélérateur. (Pas même moi. leurs sourires qui signifient « va-t'en ». Les surprises sont pour les riches. ils sentent bon. L'autoradio diffuse Viva Forever par les Spice Girls. Je suis un type pauvre. sur le volant je serre mes doigts velus et boudinés de chauffeur merdique. Elle rit de moi. Celui avec qui l'on ne reste pas. Je me sens si laid et inférieur. Le connard gluant fait exprès de geindre comme un acteur de porno. La place de la Concorde ? C'est beau une ville la nuit.) Je n'ai jamais été amoureux. mal sapé. ça y est. me réserverait quelques surprises. J'accélère parce que j'en ai marre des bas-côtés. Je ne les étonnais pas. elle le prend en bouche. ils regardent ma grosse nuque. ça doit les exciter de savoir que je peux les sur58 prendre. comme tous les larbins. Qu'ils crèvent. son nez poudré ses cheveux gominés sa gourmette dorée. elle lui pompe le dard pendant qu'il renifle sa cocaïne. je n'avais pas les moyens. Je suis gras. Parti de rien pour arriver nulle part. bordel de merde ? Pourquoi elle me regarde avec commisération la prostituée avec son balayage et son parfum entêtant à la mords-moi le nœud ? Je hais la gentillesse des riches. Moi aussi j'ai eu des femmes mais elles étaient moches et je les rendais tristes. Je monte le son.

« Mister Paul. Aujourd'hui est le dernier jour du reste de ma vie. peut-être que je serai célèbre jusqu'en l'an 2000. Pouvait même pas avaler ça. faut que j ' y retourne les gars. . en train de m'enfiler les pastis derrière la cravate. je dois recevoir leur bonheur immaculé dans ma trogne médiocre et on voudrait que je dise merci ? Le métèque passe ses doigts manucurés dans les cheveux de la blondasse. you're driving too fast ! » Ah. on s'engouffre dans le tunnel à deux cents à l'heure. j'ai une ambition : quand on a raté sa vie. Je ne l'ai jamais eue avant cette nuit. On m'a licencié de partout mais ce soir je prends les choses en main. On ne parle pas de nous dans Voici. c'est le permis de conduire (et encore : grâce au service militaire). la Princesse. On a tous un jour ou l'autre sa chance à saisir. Feront moins les fiers quand leurs gueules d'anges jet-set seront incrustées de verre pilé.pable et j'ai tout fait pour lui donner raison. à tenir des propos racistes avec d'autres loques humaines. Il n'y aura pas grand-monde à mon enterrement. il a giclé dans sa bouche. si tu existes. On a beau vendre son cul. L'Aima approche. Allez hop. Va savoir. Tu 60 parles. Mon Dieu. J'étais tranquillement accoudé au Bar de l'Oubli. un coup de volant. ça y est. Le seul examen que j'ai réussi. c'est sûr c'est moins bon que le caviar d'Iran. hein ma pute ? Regarde-les. Elle recrache le foutre dans son mouchoir. Allez tous vous faire foutre ! Le monde entier va me connaître. rien à perdre : je fonce dans le mur. Je n'allais tout de même pas laisser passer une occasion pareille. explique-moi pourquoi j'ai toujours été si mal habillé ? Oh ça y est. il faut au moins essayer de réussir sa mort. faut pas pousser jusqu'à boire du sperme d'Arabe. perdre mon temps à me pochetronner. Je n'ai pas fait d'études — trop occupé à glander devant la télé. Pour la première fois de ma vie. et soudain mon portable sonne. Elle flippe. Ils vont me le payer. comme ils sont heureux. Viva Forever. À quoi servent les gens comme moi ? Nous sommes inutiles et encombrants sur cette planète. Une mort grosse comme le Ritz. le salopard. On dirait une photo.

comme tout événement trop longtemps attendu. Il faut dire que je ne m'attendais pas à faire sa connaissance dans un caniveau de la rue Princesse. ce n'était pas la faute à Rousseau.Le Plus Grand Ecrivain Français Vivant Paris est une petite ville : je savais donc que je finirais un jour par Le rencontrer. selon toute vraisemblance. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant n'avait pas l'ivresse patriote. Le Plus Grand Ecrivain Français Vivant gisait dans le ruisseau et. Pourtant. S'il fallait désigner un coupable. J'ai appris plus tard que cela n'avait en réalité rien d'étonnant mais à l'époque j'étais encore bien naïf et boutonneux. Il marmonnait quelque chose dans sa barbe. Johnny Walker semblerait plus approprié. ma rencontre avec Le Plus Grand Écrivain Français Vivant ne s'est absolument pas passée comme je l'imaginais. J'ai approché mon oreille de son haleine : appa63 .

remment. Comme il résistait et continuait à les traiter de pédés. d'enculés. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant pesait des tonnes. celle-ci était occupée et Tony a dû intervenir pour éviter une rixe justifiée. et tu chantes et tu danses encore pour oublier ton amour et la vie qui te rattrape. J'aurais dû me douter qu'on ne s'improvise pas toubib dans les rues de SaintGermain-des-Prés au milieu de la nuit. coups de pied dans le ventre et les couilles. Mais après tout. Je m'étais réfugié dans l'angle du bar et j'ai pu ainsi observer que les rugbymen s'y met65 . J'avais sans nul doute outrepassé les limites de la courtoisie. j'ai décidé de l'accompagner dans son épopée. C'est alors qu'il s'est produit un incident étrange. Nous sommes entrés chez Tony et il s'est écroulé sur la première banquette. de connards et de trouillards. Malheureusement. En ce temps-là. Ce fut une tournée comme je n'en ai plus jamais vécues. me remémorant irrésistiblement le héros d'un de ses fameux romans. Très vite. coups de tête sur le nez. il avait soif. J'ai compris que le mot « soif » avait un sens précis dans la bouche du Plus Grand Écrivain Français Vivant. les sportifs costauds ont cessé de rigoler et ont commencé à pousser notre homme. rue Mazarine. « Taïaut ! ». les bourrades se sont rapidement transformées en coups de poing dans la gueule. J'en ai profité pour lui commander un verre d'eau et une aspirine. Revigoré par un pastis sans eau chez Tony. Dieu merci. « à l'abordage ! » hurlait-il. Bref. la rue Princesse comptait de multiples débits de boisson restés ouverts à cette heure tardive. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant m'a entraîné dans sa course effrénée. J'ai donc essuyé mon visage trempé par le verre d'eau. Pour me rattraper. je connaissais assez mal les écrivains. Il les a attrapés par le col et s'est mis à les couvrir d'injures. je commençais à ne plus y voir très clair. Je l'ai aidé à se relever. on n'apprend que par ses erreurs. Chaque bistrot de 64 la rue Guisarde et de la rue des Canettes a été systématiquement pillé. Contrairement à son phrasé unique dans notre littérature. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'est jeté sur un groupe de jeunes rugbymen accoudés au comptoir du Rubens. larmes d'une époque perdue. Bientôt la nuit n'a plus été qu'une impression de lumières confuses et de rires lointains qui tournaient de plus en plus vite comme les lustres des palais viennois quand on y danse des valses de Strauss et que les bulles de Champagne vous explosent au visage.

la pharmacie du drugstore Saint-Germain était encore ouverte. Grâce au Ciel. il s'est mis à vomir sur mon pantalon. mon pantalon couvert de vomi et de sang et Le Plus Grand Écrivain Français Vivant sur mes frêles épaules. Son cuir chevelu saignait abondamment et il avait deux dents cassées. grand. Je n'y comprenais plus rien. Je m'apprêtais à intervenir pour sauver la jeune fille quand j'ai remarqué sur ses lèvres un sourire qui ne trompait pas : elle aimait ça ! À califourchon sur Le Plus Grand Écrivain Français Vivant. Pour toute réponse. La demoiselle qui assurait la permanence a fait une drôle de tête en nous voyant entrer. Pendant ce temps. c'était d'avoir écarté les pans de la blouse de la jeune infirmière et de lui mordre les seins jusqu'au sang comme il était en train de faire. et l'ai hissé sur mon dos. ainsi que mon courage. maigre et ivre mort. la diablesse frottait à présent son sexe sur son nez ensanglanté (au lieu de le nettoyer avec un coton hydrophile). 67 . Elle l'a allongé sur le sol et a commencé à nettoyer sa face tuméfiée à l'alcool à 90°. Ce qui l'était moins. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant avait l'air en pleine forme. À mon arrivée. Malgré mon épuisement. Lorsque je suis revenu.taient à quatre pour défoncer le pare-brise d'une voiture en utilisant le crâne du Plus Grand Écrivain Français Vivant. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'était endormi sur mes genoux. Je suis sorti prendre l'air au moment où la blouse a volé par-dessus la caisse pour atterrir sur le rayon « brosses à dents ». Tout de même. moi. Il pissait le sang des deux arcades sourcilières et du nez. Dès que la bagarre s'est terminée. c'était là une bien curieuse façon de montrer sa reconnaissance à quelqu'un qui ne demandait qu'à le désinfecter. Je l'ai pris par les deux mains. il s'est levé d'un bond et s'est rué sur moi en criant : « Au voleur ! Arrêtez-le ! Il m'a piqué mon portefeuille ! » J'ai détalé à toute vitesse mais déjà il était sur moi et riait aux éclats. prétendant qu'il avait trouvé ce prétexte pour fuir la pharmacienne et qu'il fallait poursuivre notre tournée car la nuit commençait. Je lui ai demandé ce qu'il lui avait pris de provoquer de la sorte cette bande d'abrutis violents. je suis parvenu à lui expliquer que cet homme illustre venait d'être durement malmené et qu'il fallait d'urgence lui apporter les premiers soins. j'ai volé à son secours. Ils ne l'avaient pas ménagé. ils fumaient une cigarette et elle l'aidait à refaire son nœud de cravate. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant a 66 poussé un hurlement de douleur tout à fait excusable. J'ai été las.

Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'est assombri. Les bars s'enchaînaient sous notre déchaînement. je n'en menais pas large car je sentais un nouveau drame approcher. grandiose et burlesque. je n'avais plus tellement le cœur à cela. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant et sa femme dansaient le slow tout en se crêpant le chignon. J'essayais aussi de faire le vide dans mon esprit. Cette fois. nous nous grimpions sur les épaules pour chercher dans le lointain le prochain port d'escale. En reconnaissant Le Plus Grand Écrivain Français Vivant. le jeune auteur s'est pâmé et lui a tendu la main. notre Bateau Ivre a fini par échouer chez Castel. telle la vigie d'un navire de pirates saouls scrutant l'horizon à l'affût de ses victimes. sorte de crique privée où l'aubergiste savait à l'occasion se montrer compréhensif envers les marins naufragés. une confrérie festive et littéraire qui gravitait autour de quelques éditeurs (Le Récif. 68 Après une éternité de folie. Sa femme venait de faire irruption au bras d'un jeune auteur à la mode. Personnellement. offrir nos chemises à des inconnus sous les vivats ou asperger les filles de Champagne. Je crois bien que c'est à ce moment précis que j'ai décidé d'entrer en Littérature. Rien ne pouvait nous arrêter. Il faisait partie de la bande des « néo-grognards ». mon intuition ne me trompait pas. Pour une fois. J'ai donc accepté de le suivre en me promettant de ne plus boire une goutte d'alcool. Je finissais les verres. mais ce n'est pas tous les jours qu'on passe la nuit avec pareil personnage. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant et moi-même formions un Bateau Ivre. Nous montions sur les tables pour haranguer la foule. J'étais jeune alors. Tout à coup. c'est bien cela. Évidemment. Les verres ne désemplissaient pas malgré notre acharnement à lever le coude. Oui. on n'en est pas moins humain et à force de chanter à tuetête. Tout s'était passé si vite. A tour de rôle. Même (et surtout) le président de la République n'aurait pas rêvé pareil accueil. la virée a été majestueuse. Le fourgon du SAMU a emmené ce qui restait du jeune auteur.Pour ma part. je me suis dépêché de rompre mon pacte absurde et j'ai accompagné le Grand Homme dans ses beuveries. j'avais la gorge desséchée. On a beau admirer. applaudissements et accolades. et tenais très mal l'alcool. Dans le vide. Fallait-il vivre les 69 . La Table d'Hôte) et d'une nouvelle revue intitulée Champs-Elysées. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant ne cessait d'exploser en fous rires contagieux et partout ce n'étaient que congratulations.

Aujourd'hui encore. Mais il me faut bien la raconter : il y a des gens à qui mon exemple pourra peut-être rendre service. Je sens que je vais encore pleurer en repensant à cette histoire. Les inconscients. Je lui ai demandé ce qu'elle serait prête à faire pour me prouver son amour. je me demande comment il faisait pour concilier ces deux activités : écrire et vivre. Alors j'ai souri et elle aussi. Ainsi au moins aurai-je l'illusion d'avoir détruit la plus belle histoire d'amour de ma vie pour quelque chose. Elle m'a répondu qu'elle ferait n'importe quoi. Tout a commencé par une blague. Evidemment. c'est là que ça a basculé. sans penser à autre chose.mêmes aventures tous les soirs pour devenir écrivain ? Ne pouvait-on pas y couper ? La création était-elle indissociable de la destruction ? Et toutes ces sortes de choses. La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil Avertissement : certains passages de ce texte sont susceptibles de heurter la sensibilité de nos lecteurs les plus romantiques. ça nous suffi 71 . Avant. Comme preuve d'amour. Je me suis endormi. Je m'en souviens comme si c'était hier. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant est mort quelques mois plus tard. il y a dix ans. on faisait l'amour sans arrêt.

Elle me demandait de me retenir de respirer pendant une minute. le mien. un self-service . ce n'était pas grand-chose. ça voulait dire que je l'aimais. flâner. nous respirions plus vite . Comme si le faire ne suffisait plus. » Elle m'aimait. c'était sûr. Au début. « Si tu m'aimes. quand on roule une pelle. — porter des pinces-crocodile sur les seins . ils avaient un goût de bonbon Kréma . C'était facile. Elle entrouvrait ses lèvres . Après. son corps était une confiserie . en éjaculant. ça finit toujours par déraper . laisse ton doigt sur la flamme de la bougie jusqu'à ce que je te dise de l'enlever. un fast-food où j'aimais prendre mon temps. elle passait sa main sous ma chemise pour caresser ma peau .sait. L'escalade n'a pas tardé. c'est qu'on avait aussi mis le doigt dans un engrenage infernal. j'ai dû successivement : — lécher la cuvette des chiottes . j ' y posais les miennes . elle avait un goût de fraise Tagada . elle me laissait 72 tranquille pendant quelques jours. hésiter entre sa culotte trempée et des seins en nombre pair . On était juste un couple amoureux. De mon côté. pour vérifier qu'elle m'aimait. — rester enfermé debout dans le placard à balais pendant dix heures . C'était comme de boire un verre d'eau — sauf que ça avait plus de goût et qu'on avait tout le temps soif. Ce qu'on ne savait pas. C'est devenu chacun son tour. — m'habiller en fille le soir où elle recevait ses amies à dîner. — lire en entier le roman de Claire Chazal . — boire son pipi . je criais son prénom . Pour lui prouver mon amour. Là où ça a dérapé. je l'ai forcée à : 73 . Le point-virgule est une chose très érotique. il y a des allées et venues . — lui donner cent mille francs sans avoir le droit de la baiser . et elle. je dégrafais son soutien-gorge de dentelle noire pour dégager ses tétons . Si j ' y parvenais. sa langue léchait mes gencives . — montrer mes couilles dans un déjeuner d'affaires . — recevoir deux gifles d'elle devant tout le café Marly sans protester . c'est quand on a décidé que l'amour avait besoin de preuves. Mais c'était moi qui revenais à la charge. j'écartais mes doigts dans ses cheveux parfumés . On a bien rigolé en soignant la cloque sur son index. Il suffisait qu'elle me regarde et je sentais mon sexe vivre. et servir à table.

cela voudra dire que tu ne m'aimes plus. — se faire percer le clitoris sans anesthésie . Mais ce n'étaient que les hors-d'œuvre. — aller à une soirée avec moi et me regarder draguer toutes ses copines sans réagir . Ses bras furent attachés au-dessus de sa tête à un anneau fiché dans le mur. Mes trois copains commencèrent par dé74 couper ses vêtements avec des ciseaux. et les deux autres déchiraient sa robe. Lorsqu'ils eurent joui avec un bel ensemble. la cravache et les martinets. cuisses. puis ses pieds furent fixés au mur par des cordes et ses yeux bandés à nouveau. puis la pénétrèrent tous les trois. — rester attachée à un feu rouge pendant une journée entière. C'est sûr : la guerre était un peu déclarée. séparément d'abord. On lui retira le bandeau pour qu'elle puisse voir le fouet. on passa aux choses sérieuses. son soutien-gorge et ses bas. ventre. L'un lui tenait les bras dans le dos. Pour fêter ça. Puisque je l'aimais. nous la marquâmes au fer rouge sur la fesse droite. — se déguiser en chienne le soir de son anniversaire et accueillir les invités en aboyant . avec les doigts puis le sexe. Car ensuite. Mais elle avait tenu. Nous la flagellâmes tous les quatre pendant vingt minutes. puis ensemble (un dans la bouche. Un soir. sexe. il était difficile de départager qui était le plus fatigué. — sortir tenue en laisse chez Régine.— manger une crotte de chien dans la rue . donc elle m'aimait. — se faire prendre par le chien dont elle avait mangé la crotte . uniquement vêtue de lingerie . un dans le vagin et un dans l'anus : tout ceci était très bien organisé). Elle avait les yeux bandés et les mains attachées par des menottes. je l'ai emmenée chez des amis sadiques. il fallait que j'accepte de tout subir 75 . ils la caressèrent partout : seins. Et puis mon tour est arrivé. il fut décidé d'un commun accord que nous devions faire participer d'autres personnes à nos preuves d'amour. Avant de sonner à la porte. Elle frémissait d'inquiétude en sentant le contact du métal froid sur son épidémie. Quand elle fut nue. de la victime époumonée en supplications et cris de douleur. je lui ai rappelé les règles du jeu : « Si tu demandes qu'on arrête. À la fin de l'exercice. — voir jusqu'au bout le dernier film de Lelouch . — porter un godemiché dans le cul pendant trois jours sans pouvoir faire caca . » Mais elle savait ça par cœur. ou des bourreaux épuisés à force de la battre à tour de bras. fesses.

notre amour exigea de plus en plus de preuves. elle lui adressa la parole : « Mon amour. J'avais envie de mourir sur place. D'ailleurs. Et puis : ne plus pouvoir se gratter l'oreille avec la main gauche est un moindre sacrifice que d'être cocufié par un connard. puisqu'elle me l'avait coupé. Je l'ai obligée à faire l'amour avec un ami séropositif sans préservatif (lors d'une nuit fauve). Il me regardait. A partir de là. » En me désignant de la tête. mais pas ça ! » Elle me prit au mot. Elle m'a enfoncé un crucifix dans l'anus pendant la messe d'enterrement de ma sœur. elle s'est fait violer collectivement par la maréchaussée et quelques SDF sans que je lève le petit doigt. elle poursuivit : « Ce ringard ne pourra jamais remplacer ce que nous avons vécu. crevée. je ne t'ai pas oublié. J'ai baisé toutes ses meilleures amies devant elle. Donnant. 77 . dont j'avais dû sauter le cadavre auparavant. Elle m'emmena dîner chez un « ex » à elle — c'est-à-dire un type que je détestais. À la fin du repas. Elle m'a forcé à être témoin à son mariage avec le fils d'un riche agent de change. Mais je ne cessais de me dire que cette souffrance était ma preuve d'amour. Je l'ai enfermée nue dans une cave infestée de rats et de mygales. » Je restai assis à ma place pendant qu'elle s'installait à califourchon sur mon prédécesseur et pire ennemi. donnant. Mais comme je ne réagissais pas. Sans oublier le pire de tout : elle poussa même le vice jusqu'à me contraindre à dîner en tête à tête avec Romane Bohringer. j'éclatai en sanglots de rage et de désespoir. C'était atroce. Quand ils eurent un orgasme simultané. elle se tourna vers moi. Ce fut mon rival qui am76 puta la première phalange de mon auriculaire gauche. mais moins terrible que de les laisser seuls. il finit par se laisser faire. Je l'ai prostituée avenue Foch : embarquée par les flics. Elle m'a prié de sucer son père. Elle l'embrassa à pleine bouche en caressant son sexe. demande-moi plutôt de me couper un doigt. interloqué. Là. transpirante. et bientôt elle s'empala sur sa bite.sans broncher. il est tellement nul qu'il va nous regarder faire l'amour sans bouger. Je la suppliai : « Pitié. et me demanda de m'en aller car ils avaient envie de recommencer seuls. Jamais je n'avais autant souffert de toute mon existence.

Celle qui voudrait dire qu'elle m'aimerait à jamais. c'est de ne plus jamais nous revoir. pour me certifier son amour absolu à chaque seconde et jusqu'à ce que mort s'ensuive. TOUT. Au point que nous étions presque à court d'idées. j'ai enfin fini par trouver LA preuve d'amour ultime.Pendant un an. L'homme qui regardait les femmes. Notre plus belle preuve d'amour. C'eût été trop facile. Je voulais qu'elle souffre toute son existence. nous avons tout fait. 2 Le sexe est devenu un show permanent dont nous sommes tous les spectateurs assidus : le dimanche soir. Et puis. je les regarde se frotter. Non. très nues. à son corps maigre couvert de peinture fraîche : je lui 79 . C'est pourquoi je l'ai quittée. Chaque jour qui passe. j'allume M6 aux alentours de 22 h 30 : une superbe mulâtresse baudelairienne initie une jeune Suédoise aux joies de la Johnson's Baby Oil : attentivement. je ne pensais qu'à cette partouze d'hôpital psychiatrique. je ne l'ai pas tuée. Cela fait de longues années que nous pleurons. des gang-bangs et des éjacs faciales sur le câble : il y a des publicités pour des gels de douche où quelques mannequins étalent de la mousse sur leurs seins : comme dans le clip de Madonna aux yeux bandés et celui de Zazie où tout le monde transpire beaucoup en caressant des corps : j'ai rencontré Zazie : en lui parlant. il y a des doubles pénés. Et c'est pourquoi elle ne m'a jamais revu. Mais elle sait comme moi qu'il ne peut pas en être autrement. nous souffrons davantage l'un pour l'autre. un jour. l'une contre l'autre : leurs feulements sont doublés en français : mon monde est plein de ces images : dans mon monde. quand est venu mon tour de la tester.

je croise des 80 kiosques à journaux remplis de magazines aux titres tentateurs : Démonia. jouir du sperme dans un préservatif. prendre un dernier verre dans l'appartement. Pandora 's Box. pourtant sur le même registre : le voyeurisme : souvent je rêve que j'ai la jambe cassée et que Grace Kelly. peep-show permanent. bander de la bite. boire le verre. poser la main sur la cuisse. cuir. The Financial Times : avant de monter dans un taxi. pénétrer le vagin. je lis la devanture d'un sexshop : « 100 films pour 10 francs. souffrent. et mes copines putes déguisées en bourgeoises : je ne tarde pas à me prendre pour Gatsby le Great ou Andy Warhol. embrasser avec la langue. lingerie » : je me retiens d'y entrer car je suis trop connu : c'est ma vie : notre vie devrais-je dire : je n'ai pas le sida mental : nous avons une capote mentale : notre façon de nous protéger c'est de tout VOIR sans jamais rien FAIRE : ma bite ce sont mes yeux : si vous saviez le nombre de top-models que j'ai baisés avec mes yeux : je suis un obsédé visuel : j'observe les êtres humains qui vivent. croyez-moi : parfois je suis un peu moins voyeur : je deviens écouteur : j'apprécie à leur juste valeur les gémissements de Jane Birkin dans Je t'aime moi non plus : le couple qui vit au-dessus de chez moi ne gémit pas mal non plus : j'écoute les grincements de leur lit qui accélèrent : je ferme les yeux pour redevenir voyeur : comme dans les fêtes : là mon voyeurisme peut s'exercer à satiété : seul dans mon coin je peux contempler mes copines bourgeoises déguisées en putes.ai dit que mon film préféré. danser le jerk. gadgets. sirotant mon verre pendant que mes amis se font corriger à coups de cravache Hermès : en rentrant chez moi au petit jour. m'aide à surveiller les voisins d'en face avec une longue vue : nous passons de longues après-midi à mater par la fenêtre : malheureusement mon appartement donne sur une cour où la seule chose à voir est la concierge qui range les poubelles : aucune voisine sexy ne se promène en slip devant sa fenêtre : je le déplore. bande d'ignares) : je suis voyeur de 81 . Pussy Mag. meurent : à la télé ou en vrai : parler à des inconnues m'effraie : par timidité bien sûr mais aussi par ennui : le cirque de la drague est tellement prévisible : offrir un verre. dire des compliments. aller et venir. c'était : Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock : infiniment supérieur à Body Double et Sliver. se retenir de partir en courant juste après : se contenter de regarder est moins fastidieux : la scoptophilie est une paresse constructive (scoptophilie : synonyme de « voyeurisme ». en robe de haute couture. raccompagner en scooter.

il vous y sera réservé un accueil des plus chaleureux ainsi que 20 % de réduction sur la première consommation. (Sur présentation de la carte ci-dessous. Sur cette île il y a un village particulièrement agité la nuit : Patong. Quelque part dans cet espace infini se trouve une petite sphère inutile nommée la Terre. voyeur des aéroports.) 83 . L'univers est une immensité vide et obscure ne rimant à rien. qui se battent en duel pour rien. l'île de Phuket accueille les humains désœuvrés. voyeur de la lune et des étoiles. voyeur du soleil quand il se lève et se couche et se relève. Extasy À Go-Go Il fait nuit noire dans tout l'univers. je suis aveugle. des vendeuses de hot dogs : voyeur de Christy Turlington et de la Seine sous le pont des Arts. des serveuses.tout : Rimbaud avait tout faux : le poète ne doit pas se faire voyant : il faut se faire voyeur des nuages. Au sud-est de l'Asie se situe un bordel géant qui porte le nom de Thaïlande. des standardistes. Sur cette planète ridicule. voyeur du ciel sur l'île de la Cité : voyeur des non-voyants. voyeur des voyageurs : je suis voyeur des passantes. plusieurs continents sont posés sur l'eau. En bas de ce pays. je me venge : avec elle. L'un d'entre eux s'appelle l'Asie. Dans Patong les bars à putes sont innombrables mais l'un d'entre eux est renommé pour la qualité de son animation : l'Extasy À Go-Go. voyeur des voyeurs : enfin je rentre à la maison : il n'y a qu'avec ma femme que je ne suis plus voyeur : avec elle.

c'est la fidélité ». Un D. Ce qui explique pourquoi Frédéric n'est pas accompagné ce soir. Frédéric est venu ici passer les vacances de Noël avec Delphine. La go-go girl continue de s'arc-bouter sur lui. en train de siroter une bière Singha à 60 bahts (10 francs) l'unité ? Frédéric Beigbeder autour de minuit. Il se demande où peut bien être Delphine à cette heure. Son nombril est percé d'un faux diamant et un dragon est tatoué sur son épaule frêle. Ou bien est-elle au lit devant un film de cul.Or qui trouve-t-on accoudé au comptoir de ce lieu de débauche. Frédéric et Delphine forment en effet un couple moderne : divorcés. Mais ce soir ils se sont accordés une nuit en célibataire. En Thaïlande les filles se prostituent et les garçons se battent.J. jusqu'au petit matin. Fré85 . Frédéric se saoule de ce spectacle de sexe et de violence entrechoqués. Il demande au barman : combien pour la numéro 25 ? Mais le barman ne comprend pas l'anglais et lui sert une nouvelle Singha glacée. Frédéric respire entre ses seins. Il contemple les créatures en string et soutien-gorge qui ondulent sur le bar circulaire en léchant des barres verticales en acier comme on en trouve dans le métro parisien. La fille porte Kenzo Jungle. Elle se penche vers lui et lui sourit en se léchant les lèvres. décoloré diffuse de l'eurodance. murmure-t-il en observant fixement une petite brune en guêpière et escarpins vernis à talons aiguilles. Chacun de son côté a le droit de faire ce qu'il désire. « Ce qui tue les couples. « Je préfère la culpabilité à la frustration ». 84 Elles regardent du coin de l'œil un écran géant sur lequel est diffusé un match de boxe thaï sponsorisé par Samsung. Peut-être se fait-elle masser par une Thaïlandaise. son amoureuse. ils refusent de se remarier et font parfois semblant d'être seuls pour pouvoir rester ensemble plus de trois ans. c'est comme ça. Il ne peut pas s'empêcher de chercher un être humain dans ces endroits faux. marmonne Frédéric car il a eu une éducation catholique. Ou elle s'est endormie après avoir fumé une pipe de beu.

déric se marre : c'est lui qui a conçu la pub de lancement de ce parfum. » Au bout des trois cents secondes promises. » Frédéric ne peut s'empêcher de penser à la devise du peintre Francis Bacon : « On naît. le gros chambellan revient accompagné d'un superbe « katoey » (travesti thaï). Les enceintes de marque Bose crachent la dernière chanson de George Michael : « I think I'm done with the sofa / Let's go outside. Il lui en faut davantage pour l'exciter. I come back. « You want girl ? » Frédéric tape dans la main du joueur de sumo édenté. Un film de trente secondes montrant une Japonaise blonde qui croise un troupeau d'éléphants métalliques dans une savane virtuelle (réalisation : Jean-Baptiste Mondino . « Five minutes. Dans 86 la rue moite à trente-cinq degrés centigrades. Frédéric lui emboîte le pas. » En traversant Bangla Road il a croisé environ deux mille prostituées . et s'il se passe quelque chose entre les deux. « I want something special. you understand ? » Le type joint les mains en geste de prière et hoche la tête. Le transsexuel a deux 87 . « L'amour et le désir sont deux choses distinctes ». direction artistique : Thierry Gounaud). c'est mieux. on meurt. Il ne croyait pas si bien écrire. disait sa signature. songe Frédéric. Soudain on tape sur son épaule. il n'a pas réussi à rester froid. Un gros Asiatique lui sourit. » Le bonhomme hoche la tête et lui fait signe de le suivre. Frédéric explique alors au sumo-maquereau qu'il ne veut pas d'un bodybody traditionnel. Si la fille savait qu'elle essaie de se vendre à l'homme qui lui a vendu son parfum ! Le monde est minuscule et il fait nuit noire dans tout l'univers. ils slaloment jusqu'à une porte sombre surmontée d'une enseigne clignotante : « Massage Parlour ». Le mélange des races lui plaît autant que celui des alcools. Le gros entre le premier. Mais la show girl numéro 25 suce ses doigts en s'éloignant au rythme de la techno vers deux Allemands ventripotents en tee-shirt Adidas qui l'applaudissent à tout rompre. « Essayez un peu de l'apprivoiser ». « Beautiful. Why not ? But I'm looking for something spécial. puis disparaît après avoir prié Frédéric de patienter. ils parviennent dans un salon à la lumière plus tamisée. Sous sa fine moustache lui manquent deux dents de devant. Après un dédale de couloirs éclairés au néon rose. Ils sortent de l'Extasy À Go-Go.

» Le gros lard triomphe : 88 « Half virgin ! Half virgin ! Twelve years old ! » Il lui explique qu'une « moitié-vierge » désigne une fille qui n'a fait l'amour qu'une seule fois. Cette fois il ne sourit plus. Elle semble contente de sauvegarder son semi-pucelage pour encore quelques heures. ses cheveux de jais ramenés en deux jolies couettes qui encadrent son visage adorable.seins magnifiques contredits par un beau sexe en érection. « My name is Sum. L'ecstasy est ma drogue préférée mais je n'en prends plus : c'est trop pénible quand ça s'arrête. il n'y comprend rien. Celle-ci disparaît à reculons en susurrant « kop khun kha » (merci). Forget it. « I'm sorry. Que cherche ce Français qui refuse tous ses trésors ? Frédéric ne le sait pas luimême. » Le bonhomme fait signe à la fillette de sortir. « Sorry. Trois cents secondes plus tard. » Il appuie alors sur un interrupteur et un volet coulissant laisse apparaître une rangée de filles presque nues. Puis le gros pique sa crise : « You say what you want. Elle est déguisée en écolière. en emmenant sa drag-queen déçue par la main. » Il fait mine de s'en aller mais le sumo lui barre la route. Frédéric fait non de la tête. avachies dans une salle blafarde 89 . « You want grass ? opium ? heroin ? — Non merci. » Il comprend ce que ce hiatus peut avoir de troublant mais ce n'est pas ce qu'il avait en tête ce soir. Mais il sait que ce qu'il trouve ne lui plaît pas. What you want. I got. Il ne se rend pas compte qu'on ne peut pas attendre une surprise : c'est une contradiction dans les termes. Bye Bye. Frédéric décline l'offre : il préfère les filles avec des seins et des poils pubiens (c'est-à-dire : les femmes). Celle-ci baisse les yeux. Mais de nouveau. la porte du boudoir s'ouvre de nouveau. Le maître d'hôtel obèse tient cette fois une petite fille par l'épaule. Enfin un client coriace ! Frédéric attend la prochaine surprise avec impatience. avec une jupe plissée et un cartable. » Le maître de cérémonie doit prendre ce refus comme un défi car il s'éclipse avec un sourire satisfait. « You wait five minutes. dit Frédéric. « Si Delphine me voyait ! » Frédéric se dit qu'elle rigolera de bon cœur quand il lui racontera l'épisode du transsexuel.

afin d'en tirer le maximum de plaisir. Lorsque le gros édenté revient (après les habituelles trois cents secondes). le gros joint les paumes et sort avec moult courbettes. les chevilles et la taille. élancé et voluptueux. pinces et godes de toutes tailles suspendus au mur. Une fausse blonde fait boire de la bière à un bébé gibbon perché sur son épaule. se dit Frédéric. Il prie Frédéric de le suivre. Frédéric va enfin savoir ce que ressentaient nos ancêtres esclavagistes. Au bout de quelques minutes de cette gymnastique complexe. par les poignets. On lui sert un Rhum-Grand Marnier-Amaretto-Jus d'ananas-Grenadine-Jus d'orange devant ces filles alignées qui ne le voient pas et se remaquillent dans la vitre. « Par ma faute. Le sumotori exulte : 90 « The Slave ! Ha ha ! Good ! You stay here ! — Five minutes. yes. Il la pointe du doigt. Accroupie. L'esclave est enchaînée au mur. elles s'ennuient ferme. (L'expression « tirer un coup » doit venir de là : on se sert d'un corps pour en « tirer » le plus de jouissance possible. Soudain son attention est attirée par une des filles au corps particulièrement souple. croix de Saint-André. » Puis il décide de faire subir à cette jolie femme tout ce qui lui passera par la tête. Entre elles et lui se dresse un mur encore pire que celui de Berlin : le mur de l'argent. I know ». de même qu'on cherche à « tirer » le plus d'argent possible sur une carte de crédit volée. il est seul. L'une des filles s'est enfoncé un stylo feutre dans le vagin. Cette superbe plante au visage masqué devra se plier à ses moindres caprices. cravaches. elle écrit avec son sexe sur une feuille de papier. Un véritable donjon de professionnel. elle se relève et brandit la feuille où est écrit : « Welcome. Ne risquent-elles pas d'attraper froid avec cet air conditionné ? Il n'ose pas poser la question au gros : il risquerait de le foutre à la porte. Elle porte toujours sa cagoule. » Frédéric est heureux de constater que la chose écrite a encore un avenir. poulies.) 91 . dit Frédéric. Une telle performance ferait un tabac au Salon du Livre ! Il continue de passer les créatures en revue. menottes et chaînes.derrière un miroir sans tain. Après avoir empoché son argent. martinets. Son visage est cagoule de latex. Frédéric a l'impression désagréable d'être un témoin chargé d'identifier un suspect dans la série New York Police Blues. Vautrées sur des coussins. l'homme occidental va encore garder longtemps ici sa réputation d'infâme dominateur. et l'entraîne dans une salle de tortures très bien équipée : cheval d'arçon.

L'ellipse est une figure de style qui permet aux auteurs paresseux de ne pas tout raconter en détail. Cet élégant voyage dans le temps risque parfois de laisser le lecteur sur sa faim. celle-ci a une morale à la fin. Jessica fredonnait (faux) The Look of Love. D'avance. La première nouvelle d'« Easy Reading » Jonathan descendait au ralenti les nombreuses marches du perron qui reliait la villa rococo à la plage. de malmener et de mordre quasiment partout. de pénétrer. et la jeune Ulrika tranchait une nouvelle fois les petites veines de son poignet gracile. Derrière lui. reconnaît le visage radieux de Delphine qui lui demande : « Dis donc Fred. La lune se reflétait dans ses mocassins patinés verts à bouts carrés spécialement dessinés par Berluti pour Andy Warhol. tu sais que tu viens de me mettre enceinte ? » Car. Après avoir donné à l'esclave une « alternance de joie et de peine » (comme disait Honoré Bostel). il y a une ellipse. lorsqu'il parvient à retirer la cagoule. la bataille de parasols avait dégénéré. Sonia cuvait son magnum de Taittinger rosé 1975 sous la véranda. ils savaient encore s'amuser. Le temps n'avait guère de 93 . en faisant des efforts surhumains pour ne pas renverser l'olive de son Martini Rosso sur son costume quatre boutons en lin blanc cassé. comme toutes les fables. À trente ans. Frédéric est pris de curiosité.Ici. Jonathan déambulait vers la mer en songeant avec tendresse à la party qui s'achevait : juste après les sirtakis. Il veut voir le visage de la beauté qu'il vient de caresser. nous le prions de nous en excuser. et la BMWZ3 de Mario avait fini sa course dans la piscine. Il dézippe alors quelques fermetures éclair et. dans le patio.

prise sur eux. pas quand on a dansé le slow sur Moon River d'Audrey Hepburn. Dans sa tête résonnaient les bossas-novas perdues : How Insensitive de Jobim dans la version chantée par Sinatra. l'argent de leurs parents servait à être dépensé. mais vient un jour où la rigolade doit cesser parce qu'on a découvert un sentiment plus profond. Une jeune créature qui vous roule une pelle ne peut pas quitter une soirée sans au moins dire adieu. un Aspégic 1000 et un Oxyboldine). dès qu'il aurait trouvé un Tranxène. ordre purement alphabétique) quand il traversa le hall vers sa Lotus Seven. pas quand on vient de les séduire le cœur battant. il fallait qu'il lui pose la Question. Le monde s'écroule de Julien Baer. L'odeur des pins.. Il n'avait plus que ce but en tête : retrouver sa rencontre. il saurait. Jonathan avait rencontré quelqu'un ce soir. comme un soupir venu de nulle part. l'émotion pure dissipaient son ivresse.. Il n'entendit même pas les larmes de ses « ex » (Jessica. Soudain. mais Jonathan serait couché avant (en fait. Jonathan gravissait quatre à quatre les marches de l'escalier sans accorder un regard aux statues du jardin. et les autres filles avaient compris dans ses yeux que cette rencontre n? était pas comme les autres. puis se ravisait car il ne voulait pas mourir sans connaître sa Réponse. C'était désormais Dionne Warwick qui l'accompagnait : « Walk on Byyyy ». 94 Sonia et Ulrika. Cette adorable personne qu'il venait d'embrasser. Il serait 95 . L'autoradio murmura « This Guy's in love with you » fort à propos. Les pneus crissèrent sur le gravier du parc. pas quand on a pris un coup de lune dans une piscine éclairée aux chandelles. le vent tiède. Certaines personnes n'ont pas le droit de sortir de votre vie. on ne peut que remercier le Ciel et saisir sa chance : à présent. Nothing to loose de Mancini interprété par Claudine Longet. Jonathan rêvait d'un bel accident mortel. Quelque chose flottait dans l'air de la Riviera. susurrait-elle comme pour adoucir son excitation. Au loin se découpaient les reliefs fluorescents du cap d'Antibes. il jeta son verre dans les flots et rebroussa chemin. Et quand vient ce jour. on s'amuse. Dans un instant. Il n'aurait jamais dû la laisser partir. la rejoindre à son hôtel. qui ne connaît pas l'adresse de l'hôtel du Cap ? Hein ? Qui ?) En accélérant dans les virages. Le moment était venu. et lui poser cette satanée question qui allait changer leur vie. et « le regard de l'amour était dans tes yeux ». Quel coup de chance que Jonathan connaisse l'adresse de sa villégiature. On s'amuse. Le jour allait bientôt se lever. (Cela dit.

. Et Jonathan finit par poser la question qui le taraudait depuis sa promenade sur la plage : «Dis-moi. va souvent de pair avec les tremblements. Battements de cœur amortis par la moquette épaisse. avala les escaliers. La timidité. » Temps mort. Une voix étouffée répondit. euh. Et elle lui dirait et il saurait et ils seraient heureux. entre une vieille Bentley et une Mercedes SLK noire flambant neuve. c'est très important pour moi. tout sourire.fixé. réveilla (aussi) le concierge. insista pour connaître le numéro de chambre. paraît-il. ils avaient toute la vie devant eux ! Il se gara dans le parking de l'hôtel du Cap. mon cœur. juste une question. et l'apparition le contemplerait. « Qui est-ce ? — Mon amour. frappa à la porte de la Rencontre. sourire rouge cerise sur des lèvres pourtant démaquillées. je t'en supplie. Le doux visage décoiffé de l'autre. Il entrouvrirait la porte de sa chambre. tu ne m'as pas dit au revoir en partant. Il descendit en dénouant sa cravate. c'est Jonathan. laissemoi entrer juste un instant. ressuscita. Le matin était mauve.. La 96 porte du bonheur s'entrouve. je n'ai jamais été dans cet état. pardon de te réveiller. je te laisserai dormir. le rouge aux joues. la crainte qui. Peu importe après qu'ils fassent l'amour. c'est tout. il faut que je te pose une question. ce sourire qu'il avait tenu sur ses lèvres. Bruits de pas feutrés. Es-tu une fille ou un garçon ? » . les yeux mi-clos. Il se précipita à la réception. mourut d'impatience. En chemin il réveilla deux cigales planquées dans un palmier. et il lui demanderait. et après je repartirai.

dans l'intervalle. Parfois. se reproduira. Il se mariera. mais il l'est pourtant — même marié. Il risque alors de tomber amoureux. prend son petit déjeuner. court. meurt. Observons-le avec un œil attendri : il cherche à séduire comme un député en pleine campagne électorale . va au cinéma. souffre. Comme il est émouvant de le voir 99 .La solitude à plusieurs L'homme n'est peut-être pas fait pour rester seul. l'homme demeure seul et abandonné sur une planète qui fonce dans le vide intersidéral à la vitesse de 29.79 kilomètres par seconde. il peut lui sembler qu'il n'est pas fait pour le célibat éternel. lit des livres. se doute-t-il que ses promesses ne seront pas tenues ? Il peut tenter de se persuader qu'il est heureux. L'homme naît. prendra des photographies en couleurs pour tenter d'immortaliser l'éphémère. se dépêche de vivre. c'est-à-dire de mentir à une jolie femme autant qu'à lui-même.

regarder des cassettes vidéo. qu'il a une belle vie d'aventurier avec weekends italiens. et il manque un bouton à sa chemise qui pue.sourire sur les clichés. Le jour où l'homme découvre qu'il a été dupé. on reconnaît un célibataire à son haleine 100 avinée. c'est que les femmes n'en veulent pas : elles préfèrent draguer le mari de leur meilleure amie. La meilleure preuve que les célibataires sont affligeants. il tient un bébé tout rose. fabriquer des trucs comme des yahourts ou des parfums ou des voitures ou des romans. bouffer des Bolinos. Souvent. Il existe une zone de flou artistique entre le célibat dépressif et le mariage ennuyeux : baptisons-la bonheur. de femme en femme. Puis il sort le soir dès lors qu'il a enfin admis que tous les hommes sont condamnés à être célibataires. cela ne dure pas longtemps). et de langoureux messages sur sa boîte vocale Itinéris. Dieu sait qu'il faut être désespéré pour manger un Happy Meal le dimanche soir devant sa télé. Dans ses bras. vomit son repas — il est assez pitoyable. ni celui de me remarier. Je n'ai pas le courage de rester seul. surtout depuis qu'Anne Sinclair a été remplacée par Michel Drucker. il rêve de les tomber toutes. lequel ne sait pas encore qu'il finira seul. il faut être à la mode. Personnellement. c'est plus fort que lui. Dans sa main. Il est mal rasé. mais il n'y peut rien. de ville en ville. marivaudages compliqués. positions nouvelles. lui aussi. Il ignore que les célibataires rentrent tous les soirs bredouilles sauf quand ils sont membres d'un boys' band (et encore. caresses buccales. il s'imagine que le célibataire est couvert de femmes. danser devant la glace. Les célibataires sentent mauvais car ils n'ont pas de femme pour leur dire de se laver. tout ceci pour épater les dames (en vain. mais tel est leur destin naturel : errer de bar en bar. il serre celle de son épouse (est-ce pour l'empêcher de partir ou seulement pour se rassurer ?). puisque les seules choses qui les épatent sont celles qui ne sont pas fabriquées). Certains mettent plus de temps que d'autres à l'accepter. Le 101 . tenter de se faire passer pour quelqu'un d'autre. il lève les yeux au ciel et ses larmes dégoulinent face au soleil qui se situe à une distance de 152 millions de kilomètres de la Terre. bien sûr. Il rampe sur le sol. L'homme marié a sans doute tort de jalouser le célibataire. je vis avec quelqu'un parce que je suis faible. sauf aux hommes mariés qui l'imaginent libre alors qu'il n'est que désespéré. Le célibataire fait plus pitié qu'envie. nous vous prions de l'excuser pour cet épisode peu gratifiant.

. me dis-je en mordillant l'oreille de Delphine sous une lune suspendue à 384 400 kilomètres au-dessus de nos innocentes petites têtes.couple sert à protéger les lâches contre la vérité de ce monde. NKV. comme dit Céline dans Voyage au bout de la nuit (même éditeur). Mais l'amour est un mensonge qui a de bons côtés. et « La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil » (tirée de l'anthologie Les Mauvais Garçons parue chez Spengler). Rive droite. qui est la mort. L'Infini. Technikart. Les nouvelles de ce recueil ont été publiées dans les revues suivantes : Globe. Max. sauf « Comment devenir quelqu'un » et « Extasy À Go-Go » (inédites). Le Magazine sans nom.

2 (1997) Extasy À Go-Go (1999) La première nouvelle d'« Easy Reading » (1996) La solitude à plusieurs (1998) 15 21 29 35 41 47 53 57 63 71 79 83 93 99 .Spleen à l'aéroport de Roissy-Charles-deGaulle (1998) Un texte démodé ( 1990) Le jour où j'ai plu aux filles (1994) La première gorgée d'ecstasy (1994) Manuscrit trouvé à Saint-Germain-des-Prés (1996) Le cafard après la fête (1991) L'homme qui regardait les femmes. 1 (1997) Comment devenir quelqu'un (1999) Le Plus Grand Écrivain Français Vivant (1990) La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil (1995) L'homme qui regardait les femmes.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful