La stèle des fondateurs de Cyrène

I.Introduction
• • • • • • La colonisation, phénomène majeur, à la périphérie du sujet du cours mais bien dans son cadre chronologique. Les Grecs sont partis de cités-mères pour construire ex-nihilo des villes, les colonies, en général proches de la mer. Hérodote (484-420) date le départ de Théra de 638. Cyrène est la colonie d’une colonie (Théra) qui se dit minyenne et spartiate d’origine. Le mythe des origines de Cyrène est très complexe et nous l’aborderons. Historiquement, il y a eu deux générations de colons (Crétois puis Doriens ; Hérodote souligne le rôle des Crétois). La fondation de Cyrène nous est connue par 3 textes dont deux principaux. Le texte le plus périphérique est la quatrième ode de Pindare. Hérodote est beaucoup plus prolixe dans le livre 4 de son Ι σ τ ο ρ ι α ; nous avons aussi la stèle dite des fondateurs. Cette stèle fut gravée au début du IVème siècle alors que le serment date de vers 630. Le fait que l’on ait utilisé du marbre, difficile à tailler, témoigne de l’importance de stèle, destinée principalement aux habitants de Cyrène et de Théra. Il s’agit de rappeler leur origine et leur légitimité aux premiers et d’attirer les seconds dans la ville. Il s’agit d’un décret d’isopolitie, ie d’égalité de droits. Du point de vue stylistique, on note un redoublement, fréquent dans les langues anciennes, notamment en grec. Nous ne disposons ici que de la seconde partie du texte mais la première dit à peu près la même chose. Texte original car gravé d’après un texte existant depuis longtemps (2 siècles) et non réalisé pour l’occasion, ce que prouve l’étude de la langue et des formulations. Mais l’authenticité du texte reste sujette à débat. Le fait de fixer par écrit est important car cela donne un caractère solennel et durable (la pierre de la stèle est faite pour durer) à un texte qui est par essence oral (le serment) dans une société où l’art oratoire oral donc est très développé. Le serment oral transmis de génération en génération est très fort mais il était peut-être devenu insuffisant au IVème siècle, quand Cyrène avait besoin de se légitimer et d’attirer de nouveaux habitants. Le graveur est anonyme mais c’est la ville qui parle ; l’auteur est donc Cyrène. L’utilisation du discours indirect, ie non de paroles rapportées dans leur forme mais seulement dans leur sens, fait pencher en faveur d’une certaine authenticité. Du point de vue des temps, les actions sont au passé et les recommandations et injonctions au présent et au futur, ce qui donne un aspect daté à la fondation mais un caractère intemporel au serment (cf marbre), aux décisions et aux imprécations. Le texte oscille entre plusieurs visions de la colonisation. En quoi montre-t-il à la fois une fondation religieuse rigide, systématique et contrainte et une colonisation nécessaire sur le plan économique et favorisée sur le plan social, à une époque où Cyrène vient de défaire des Battiades et est en quête de légitimité et veut faire venir de nouveaux habitants particulièrement de Théra ?

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II.Une fondation religieuse contrainte…
La voix de l’oracle : une fondation voulue par Apollon • Importance de l’oracle Le serment et la malédiction encourue par les réfractaires • Un serment oral finalement écrit • Une dimension religieuse avec une malédiction

III…. ou économique choisie ?
La nécessité d’une colonie agraire de peuplement • Les causes possibles de l’émigration, notamment la sténochôria. L’incitation économique et sociale • Promesse de terre

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Isopolitie Possibilité de retour

IV.Un texte qui vient à point nommé
Le mythe du bon Battos et la critique en creux de ses successeurs • Battos, héros civilisateur presque divin et roi efficace • Le rejet des Battiades et l’importance de l’assemblée Ouverture et réaffirmation des liens avec la cité-mère • Nécessité d’attirer des habitants, notamment depuis la cité-mère • Rappel des prérogatives et de la légitimité de la colonie et de son lien avec Théra

V.Conclusion
• Un effort collectif organisé pour résoudre un problème de surpopulation, avec des départs contraints et en théorie des départs volontaires (mais on ne sait pas vraiment dans quelle mesure cela a joué à Théra ; l’attachement des Grecs à la terre est très fort, particulièrement sur les petites îles où l’insularité renforce ce sentiment ; l’émigration volontaire serait plus le fait de Péloponnésiens, notamment de Spartiates, habitants de la ville qui est la cité-mère de Théra). Il faut préserver l’harmonie (Homonoïa/Omonia/Concordia, sœur de la paix (grenade et rameau d’olivier ; présence sur les monnaies hellénistiques). Les Cyrénéens possèdent légitimement leur terre. Battos le fondateur est glorifié mais les autres Battiades sont oubliés. Avec ce décret d’isopolitie, Cyrène essaie de faire venir de nouveaux habitants, notamment de Théra. Il y a une ritualisation avec un rituel archaïque pour Bertrand, celui des statues de cire, et une malédiction. Le manque de terre explique la colonisation. La raison n’était probablement pas commerciale à l’origine (reconstruction d’Hérodote probable à partir de ce qu’il voit et veut donc expliquer) ; l’hypothèse d’un conflit interne est peu vraisemblable et la raison religieuse est insuffisante, surtout si l’on suit Hérodote qui affirme que le premier oracle n’a pas été entendu. Cyrène est une colonie à part, dans sa fondation et dans son développement. Mais elle nous permet de voir les principales modalités et causes de la colonisation grecque. La ville de Battos était promise à un bel avenir, avec une grande prospérité commerciale et à l’époque hellénistique et romaine la présence d’une école renommée de mathématiciens (Eratosthène(s), 276-194).

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VI.Bibliographie
Sources antiques • Hérodote, Enquête, livre 4. • Pindare, Quatrième Ode Pythique. Etudes contemporaines • http://www.es.flinders.edu.au/~mattom/science+society/lectures/illustrations/lecture10/cyrene.html (pour la carte) • CH. V. Daremberg et E. Saglio, Dictionnaires des Antiquités Grecques et Romaines, Paris : Hachette, 18771919. Note : livre ancien mais avec l’article le plus complet sur les légendes de Cyrênê. • http://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/cyrene_et_la_cyrenaique_grecques_aux_epoques_archaique_et_classiq ue.asp (article de Jean-Jacques Maffre intitulé Cyrène et la Cyrénaïque grecques, aux époques archaïque et classique et paru en 2002) • Fr. Létoublon, « le serment fondateur » in Mètis : Anthropologie des mondes grecs anciens, volume 4 n°1, 1989, pages 101 à 115. • M. C. Howatson (sous la dir. de), Dictionnaire de l'Antiquité : Mythologie, littérature, civilisation, Paris : Robert Laffont (pour la version française ; Oxford University Press en version originale), 1998 (1989 pour la première version originale) • M.C. Amouretti et F. Ruzé, Le monde grec antique, Paris : Hachette Supérieur, 2003.

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J. Boardman, Les Grecs outre-mer colonisation et commerce archaïques, Naples : centre Jean Bérard pour lédition française (Londres : Thames and Hudson pour la version originale), 1995 (1964 pour la prmeière édition). Cl. Calame, Mythe et histoire dans l’antiquité grecque la création symbolique d’une colonie, Paris : Payot Lausanne, 1996. Cl. Baurin, Les Grecs et la Méditerranée orientale : Des "siècles obscurs" à la fin de l'époque archaïque, Paris : Presses Universitaires de France, 1997. J-M. Bertrand, Inscriptions historiques grecques, Paris : Les Belles Lettres, 2004 (1992 pour la première édition). Cl Mossé, la colonisation dans l’antiquité, Paris : Nathan Fernand Fac, 1992.

VII.Documents

Fond de carte traduit et adapté par Thomas Merle, 2010 ; source : http://www.es.flinders.edu.au/~mattom/science+society/lectures/illustrations/lecture10/cyrene.html

VIII.Commentaire linéaire
• Ligne 1 : assemblée. Renvoie à l’ecclésia, assemblée du peuple citoyen en armes. La décision prise est collégiale, ce qui correspond à une tradition assez ancienne ou au contraire plus récente (démocratie sur le modèle athénien). Théra était à l’époque une monarchie et il est peu vraisemblable que l’ecclésia ait eu un poids considérable ; on peut penser que, à l’époque de rédaction du texte, on a surestimé l’importance des citoyens en assemblée, soit pour reconstituer un passé lointain, soit pour marquer le rejet de la monarchie, soit par plaquage des coutumes de l’époque de gravure du texte. Ligne 1 : Apollon. C’est un Dieu assez récent, le seul Olympien absent des tablettes en linéaire B. Il existe cependant déjà chez Homère. Il est le dieu le plus mentionné dans l’Iliade après Zeus. Dieu bâtisseur associé au soleil et aux arts, il est déjà dans les hymnes homériques le dieu des oracles et des prophéties (« je révélerai aussi dans mes oracles les desseins infaillibles de Zeus »). Plus on avance dans le temps, plus les oracles sont consacrés à Apollon (exception : Dodone et Siwa à Zeus et Zeus-Ammon). Apollon est notamment associé aux expéditions de colonisation (la stèle est tronquée ; dans les lignes précédant le serment, est mentionné Apollon Conducteur –racine probable : agô-) et est un dieu protecteur de Cyrène (cf temple ; Zeus et Déméter étaient aussi adorés). Le principal oracle d’Apollon est celui de Delphes, fondé entre -900 et – 700 (fourchette large ; probablement vers – 800). Notons que le nom de Cyrène viendrait de la nymphe Cyrénê, enlevée sur un char d’or par Apollon et emmenée en Libye actuelle (ne pas confondre : Libye désigne l’Afrique pour les Grecs) ; il s’agit évidemment d’une construction a posteriori à partir du toponyme sur le modèle de Zeus avec Europe. Dans ses Histoires, Hérodote (484 ou 482 à 420) mentionne clairement la pythie, prêtresse d’Apollon qui rendait l’oracle à Delphes. C’est donc l’oracle de Delphes qui a demandé (c’est son intérêt que d’étendre la religion grecque et d’acquérir une stature internationale, chose faite à la fin de l’époque classique) ou du moins permis la construction de Cyrène. Notons que selon Hérodote il y a eu deux oracles, le premier n’ayant pas été appliqué. Il faut dans tous les cas une caution religieuse à la fondation d’une colonie. L’oracle était puissant et assez bien informé et pouvait bien guider la colonisation (connaissance des lieux propices et non occupés ; si l’on enlève les régions occupées par les Phéniciens, les Assyriens, les Perses, les Egyptiens, les Carthaginois et les Etrusques, il reste surtout la Mer Noire, la Libye et l’Espagne voire le sud de la France). Ligne 1 : Battos (Β ( α τ ) τ ω ι : largement reconstitué). C’est un roi mythique fils de Polymnestos et 17ème descendant de l’Argonaute Euphémos qui aurait colonisé Théra avec les Lacédémoniens. C’est l’archétype du bon roi, presque du héros civilisateur qui règne longtemps (une quarantaine d’années selon Hérodote), conçoit une ville structurée (on lui attribue l’avenue principale et l’urbanisme général de la ville) et élève des sanctuaires aux dieux. Battos 1er est mis en avant, par opposition à ses successeurs (les Battiades), haïs et détestés, vaincus à la guerre (Arcésilas II vers -540) et assassinés (Arcésilas III), les derniers rois

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(Battos IV et Arcésilas IV) ne se maintenant au pouvoir que grâce aux Perses (protectorat évidemment peu apprécié). La stèle date du début du IVème siècle donc d’une époque où la monarchie avait été définitivement renversée (vers – 440) et où le gouvernement, s’il restait aristocratique et oligarchique, était plus populaire et commençait à devenir stable. Notons que selon Hérodote, Battos renvoie au « roi » dans la langue des Libyens. Pindare (518-438) le nomme Aristotélès. Ligne 1 : Théréens. Théra est le nom classique de l’actuelle Santorin dont le nom a été donné par les Vénitiens en référence au culte de Sainte Irène ; c’est la plus au sud des îles de l’archipel des Cyclades. Selon Hérodote et Apollonius de Rhodes (295-215), l’île se nommait à l’origine Kallistê (la plus belle). L’île est récente et date de l’éruption qui aurait participé à la destruction de la civilisation minoenne vers – 1600 selon certains chercheurs. Le nom de Théra viendrait du héros fondateur Théras mais il s’agit comme toujours d’une construction a posteriori du mythe pour justifier le toponyme. Bien que le héros fondateur soit thébain, les colons seraient plutôt venus du Péloponnèse et notamment de Sparte. Ligne 1 : coloniser. Pour Socrate (470-399) d’après Platon (428-347), les Grecs sont des « grenouilles autour d’une mare ». Les Grecs ont colonisé le pourtour de la Méditerranée. On divise traditionnellement la colonisation archaïque en deux vagues. La première va de 775 à 675 ; il y a peu de cités mères (Corinthe, Mégare, Sparte) et peu de colonies qui sont toutes proches de la zone de départ (Asie Mineure et Italie du sud et Sicile). Entre 630 et 510, les installations sont plus nombreuses et cités-mères plus variées même si Milet (Asie Mineure) domine largement ; les colonies sont plus lointaines aussi (Espagne, France, Mer Noire et Afrique du nord). En règle générale, les colonies de la première vague sont plutôt des colonies de peuplement où on recherche des terres cultivables et celles de la seconde vague des colonies commerciales pour obtenir des débouchés à l’exportation ou se procurer des produits exotiques. D’après sa date de fondation (vers -630), Cyrène se situe au début de la deuxième vague ; géographiquement, sa fondation correspond bien à cette seconde vague ; du point de vue de son objectif (peuplement ou commerce), c’est plus discutable et nous y reviendrons. Ligne 2 : Cyrène et Libye. Cyrène est une colonie de Théra en actuelle Libye, en Cyrénaïque. Libye désigne l’Afrique et pas forcément la Libye même si c’est le cas ici ; notons que ce mot a été largement reconstruiut puisque sur la stèle on lit υ α ν et pas Λ ι β υ α ν . Ligne 2. On note l’idée d’une convergence entre la politique (pris au sens propre de décision de la polis, la cité) et la religion. C’est à la cité de confirmer le choix de l’oracle. Evidemment, c’est assez formel puisque la cité ne peut pas vraiment s’opposer au dieu. On peut cependant penser inverser la logique. Il est probable que les Théréens voulaient une colonie avant de consulter l’oracle qui devait valider ce choix. Cette analyse que je propose ici se fonde sur d’autres exemples notamment sur le cas de l’oracle des « murs de bois » rendu à Athènes avant Salamine (480) et pour lesquels certains chercheurs pensent que les dirigeants, à commencer par Thémistocle (528-462) qui voulait faire construire une flotte, avaient influencé l’oracle (menace ou corruption). L’expression « conducteur et roi » est intéressante ; Chamoux reste plus proche du grec et propose « archégête » comme traduction à la place de « conducteur » chez Bertrand (université Paris I). Ce terme est une épithète d’Apollon, utilisée pour le désigner en protecteur des fondations de colonies. C’est sûrement ce terme qui est utilisé dans les lignes précédant le texte pour « Apollon conducteur ». Battos, ce conducteur, est un oïkiste ; ce terme renvoie au personnage chargé du rite religieux de fondation de la cité. Parfois –mais ce n’est pas systématique-, le fondateur devenait roi de la cité ; c’est le cas ici puisque le terme Basileus –en fait Β α σ ι λ η α avec l’absence de métathèse de quantité qui traduit bien un dialecte dorien comme celui qui prévalait à Théra et non ionien-attique- fait de Battos un roi ; fait notable et rare pour une colonie, sa dynastie fut durable (près de 200 ans). « roi » est un terme-clé pour notre sujet. Le roi n’est pas un monarque qui gouverne seul (impossible en pratique !) de bonne ou mauvaise façon. Le roi est dans la tradition indo-européenne (raja, regis, basileus, …) quelqu’un qui a une responsabilité par rapport à une population et qui a donc beaucoup de devoirs : il doit régler et réglementer (racine reg, comme regis) la société ; il y a donc une idée de justice distributive (garantir l’égalité sociale) sur laquelle nous reviendrons ; c’est aussi un prêtre (fonction religieuse) et un chef de guerre victorieux (sinon il est éliminé ; c’est un problème pour les Battiades). Tropheus, il est nourricier (image de la corne d’abondance), ce sur quoi nous reviendrons également. Battos a donc un caractère divin (épithète d’un dieu) et royal. Ligne 3 : que les Théréens s’embarqueront en sa compagnie. Battos n’est pas seul ; selon Bertrand et d’autres chercheurs, 200 à 300 personnes seraient parties, ce qui est considérable. Cela rejoint le mythe fondateur de type « invasif » (arrivée de soldats, comme à Sparte, qui s’installent en lieu et place des éventuels indigènes). Cyrène a donc un triple mythe fondateur : divin (Cyrênê), héroïque (Battos est à Cyrène ce que Théras est à sa cité-mère) et humain (arrivée de populations grecques supérieures aux indigènes). Lignes 3-4 : qu’ils s’embarqueront dans des conditions égales et semblables pour chaque maison ». On note la répétition du verbe embarquer (π λ ε ν en grec ; même racine que ploïon, le bateau). La mer est à la fois un moyen de transport très rapide à l’époque et, comme toujours, une sorte de barrière (cf la Manche, peu

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large, qui a conféré son identité à la Grande-Bretagne) sinon sur le plan physique (les tempêtes sont parfois imprévisibles et la mer est « fermée » -mare clausum en latin- près de la moitié de l’année en hiver ; entre octobre et mars, on ne fait plus que du cabotage et pas de grands voyages en haute-mer et d’expéditions commerciales ; si le cabotage est possible en Grèce, pour aller en Libye, ce n’est plus le cas) du moins sur le plan psychologique. D’autre part, on remarque l’idée d’égalité. Nous y reviendrons plus en détail mais il est intéressant de constater que l’égalité est présente dès le départ de l’expédition, avant même l’arrivée sur le sol neuf de la colonie. Le même principe a prévalu quand les Puritains sont partis coloniser l’Amérique au XVIIème siècle. Dès le départ, on rompt avec les cadres sociaux notamment hiérarchiques traditionnels. Ligne 4 : à raison d’un fils pour chacune. Peut-être est-ce cet indice qui a permis d’estimer à 200 ou 300 le nombre de colons, si on a pu évaluer par les fouilles (restes archéologiques) la population de Théra. Le fait d’envoyer un υ ι ο ν de chaque ο ι κ ο ν donne à la colonie un caractère représentatif de la cité-mère ; c’est une Théra miniature qui va être fondée. Souvent, les colonies reflètent au moins au départ l’organisation de leur cité-mère. Il y a également une idée d’égalité devant l’effort : chaque famille est concernée par le grand projet de la communauté. On peut penser que l’emploi du terme « fils » et non de « membre » renvoie à une idée de jeunesse. Les colons sont des jeunes qui représentent une force de travail importante et pendant une durée maximale, idéale pour mettre en valeur le site de Cyrène. Notons qu’Hérodote parle d’ « un fils sur deux », ce qui revient à une idée proche. François Chamoux (1915-2007, helléniste de l’Académie des inscriptions et belles-lettres) note dans une conférence donnée en 1954 l’absence de femmes ; on envoie des hommes célibataires qui ont dû prendre des femmes locales (cf les Romains avec les Sabines). Lignes 4-5 : catalogue. Cela renvoie à l’idée d’une organisation et d’une systématisation. La colonisation se prépare et ne se fait pas à l’improviste. Lignes 5-6 : tout Théréen de condition libre qui le voudra prendra la mer. On peut ici contester la traduction « prendra la mer » puisqu’en grec il s’agit toujours du même verbe, π λ ε ν ( terme qui revient 4 fois dans le texte et on note aussi à la fin du texte π λ ε ο ι σ ι ). Nous avons déjà évoqué la répétition de ce terme. On note que si la cité impose à certains de partir, elle propose aussi aux autres d’en faire autant. Evidemment, les esclaves, considérés par les Grecs comme des objets, sont exclus du dispositif. Ligne 6 : les émigrants pourront rester maîtres de leur colonie. Il y a l’idée d’un affranchissement et d’une autonomie vis-à-vis de la cité-mère. On pourrait éventuellement penser qu’à l’époque de rédaction du texte Théra tentait de s’immiscer dans les affaires de sa colonie et que ce texte soulignerait son indépendance. En réalité, ce n’est probablement pas le cas et l’importance de Cyrène dépasse à la fin de l’époque classique (ie à l’époque de rédaction du texte) et à l’époque dite hellénistique celle de Théra. Lignes 6-7 : que celui de leur compatriote qui partira ensuite pour la Libye y jouisse de la citoyenneté pleine et entière. Nous touchons là le cœur du texte qui est un décret d’isopolitie, ie qui établit des droits politiques égaux, en l’occurrence entre les colons anciens et les arrivants de la métropole. Ce processus est assez fréquent dans les colonies. Bertrand souligne qu’à la fin du IVème siècle, la ville « n’hésitait pas à s’ouvrir à de nouveaux citoyens ». Ce passage correspond bien à l’idée de faire venir de nouveaux habitants dans la ville. Lignes 7 et 8 : il recevra un lot de terre sans propriétaire. C’est la conséquence de l’égalité voulue entre les citoyens et de l’attachement du Grec à la terre, qui nourrit. Le partage initial réalisé n’est pas évoqué ; on peut penser qu’il a été l’œuvre de Battos (mais il y a peut-être eu tirage au sort, Tuchê étant réputée bonne conseillère). Rappelons que Battos est le Basileus, le roi. Il a donc un caractère nourricier et doit veiller à ce que son peuple puisse vivre et survivre à l’abri de la famine ; il incarne la justice distributive, ce qui correspond bien à une idée de partage des terres. Cette insistance sur la terre est l’occasion d’évoquer brièvement les raisons de la colonisation. Elles sont au nombre de trois grandes, auxquelles on doit ajouter une qui est souvent oubliée mais primordiale. C’est les progrès de la navigation (même principe que pour les Phéniciens) qui rendent les bateaux plus sûrs, plus rapides et capables d’être plus lourdement chargés. Parmi les 3 autres raisons possibles, citons les problèmes politiques (en cas de conflit interne, une partie de la population peut choisir d’émigrer ou être exilée). Pindare affirme que Battos aurait été exilé, comme opposant au pouvoir en place mais le fait que toutes les familles envoient des fils rend cette hypothèse peu vraisemblable. Les deux autres raisons ont déjà été évoquées à savoir le manque de terres et l’intérêt commercial, correspondant respectivement plutôt à la première et à la deuxième vague de la colonisation. A priori, nous serions dans le second cas vu la date de fondation ; de fait, Cyrène exportait du blé, de la laine, des olives mais aussi de l’ivoire, du lotus, du murex et du silphion/silphium, denrées exotiques. Le silphium est assez méconnu mais a assuré la richesse de la ville. Ce serait une plante médicinale disparue représentée sur les pièces de la ville. Mais il faut avoir conscience que ceci est tardif ; cela ne prouve pas qu’à l’origine la cité soit une colonie commerciale. En effet, ce n’est pas la version que nous livre Hérodote (même s’il signale l’importance du lieu comme relais entre la Grèce d’une part et la route allant de l’Espagne à la Phénicie en passant par l’Egypte d’autre part), dans le second grand texte antique concernant la fondation de Cyrène. Au

livre IV de son Enquête, il écrit « On fut ensuite sept ans à Théra sans qu'il y plût, et tous les arbres y périrent de sécheresse, excepté un seul [parallèle avec Délos, lieu de naissance d’Apollon]. Les Théréens ayant consulté l'oracle, la Pythie leur reprocha de n'avoir point envoyé en Libye la colonie qu'elle leur avait ordonné d'y envoyer. ». Ce serait la sécheresse donc la famine qui aurait présidé à la colonisation de la région « féconde en bêtes à laine » (oracle retranscrit). La colonisation viendrait de la sténochôria, l’exiguïté de terres, le manque de terres cultivables (Théra fait 81 km² ; deux phénomènes opposés peuvent expliquer une famine structurelle, au-delà de l’évènement conjoncturel : la division par héritage –pas de droit d’aînesse- des terres et leur concentration entre les mains de gros propriétaires, notamment en lien avec les dettes). Cyrène prend alors un caractère de colonie agraire de peuplement, ce qui explique l’importance de l’émigration (200 à 300 personnes) et le fait que chaque famille soit concernée (toutes les familles doivent participer à la lutte contre la famine). Ceci correspond plutôt à la vague de colonisation ancienne mais, la fondation de Cyrène se situant au début de la seconde vague, il n’est pas illogique qu’il y ait encore des caractéristiques de la première vague. Surtout, Jean-Jacques Maffre (professeur à Paris IV) souligne la présence d’eau et d’un plateau assez vaste à Cyrène qui bénéficie d’un climat méditerranéen proche de celui des îles grecques et d’une partie de la Grèce continentale. Il confirme les dires d’Hérodote sur la fertilité de la région. Cyrène est donc une colonie agraire. Notons que le fait que les Théréens peuvent à tout moment recevoir des terres sur la colonie limite l’autonomie de Cyrène et confère une sorte de droit de regard à la métropole. Lignes 8 à 10. Cette partie du texte vise à encourager les volontaires et à renforcer les liens entre la colonie et la cité-mère : si la colonie est indépendante, elle peut compter sur la solidarité de ceux qui sont restés au pays. Cette solidarité est donc réaffirmée au IVème siècle, ce qui régénère le lien durable entre la cité-mère et sa colonie. Les colons ne sont pas abandonnés et livrés à eux-mêmes. Hérodote raconte qu’il y eut des difficultés puisque Battos revint aussitôt mais en fut empêché par les Théréens, retourna sur une île nommée Platée/Plataïa près de la Libye (cas non unique : les Phocéens, avant de coloniser la baie de Naples se sont installés sur l’île de Pithécuse/Ischia), établit une colonie, changea de lieu après deux ans sur conseil de la pythie pour s’installer sur le continent, resta 6 ans à Aziris puis fonda enfin Cyrène. On pourrait soupçonner Hérodote d’en rajouter pour intéresser ses lecteurs mais il y a sûrement du vrai derrière. Peut-être le serment, écrit au IVème siècle, a-t-il vu l’ajout de ce passage (?). Lignes 11 à 14. Le châtiment (confiscation des biens et mort) est particulièrement sévère et aurait manqué être appliqué si l’on suit Hérodote (Battos, de retour, se serait fait attaquer par les Théréens) qui parle aussi de telles sanctions. La colonisation paraît donc particulièrement contrainte. Les membres de la famille ou amis qui tricheraient en embarquant à la place d’un désigné sont concernés. On peut voir deux raisons à cette intransigeance. La première est morale : en s’embarquant à la place de quelqu’un, on ne respecte pas la décision de l’assemblée et on s’exclut de fait de la cité ; on nuit aussi au principe d’équité et d’égalité qui prévaut. L’autre raison est religieuse et développée dans les lignes suivantes. Lignes 14 à 19 : l’implication de toute la cité est requise et tout le monde prête serment, même ceux qui ne partent pas. Le parjure, ie celui qui ne respecte pas son serment, s’expose ainsi à une « malédiction » (le terme est dans le texte) qu’il a lui-même demandée. La malédiction a un caractère religieux, tout comme celui d’ « imprécations », imprécations prononcées par tous ; l’énumération « hommes, femmes, garçons et filles » insiste d’ailleurs sur ce point. Il est intéressant de noter la présence des non-citoyens, enfants et femmes. Si l’assemblée qui a décidé était celle des hommes citoyens, même les enfants et les femmes, qui participaient pourtant peu à la vie publique, sont amenés à prêter serment et à maudire les parjures. Le rituel de la fonte de figure en cire a encore un caractère religieux ; il est métaphorique de ce qui arrivera au parjure (les « colosses » figuraient sûrement les Théréens et étaient offerts aux dieux ; à une époque où les images sont rares, les statues de cire sont marquantes et devaient impressionner la population pour éviter la transgression). Au chant III de l’Iliade, on trouve déjà un tel système de pacte où le vin remplace la cire liquide : « quel que soit celui des deux peuples qui le premier viole ce pacte, tout comme je répands ce vin, que soit répandue à terre la cervelle de tous les siens, pères et enfants… ». Dans les deux cas le liquide est important et souligné par le verbe rhein (ρ ε ω µ ε ν ο ι , κ α τ α ρ ρ ε ν ; dans les deux cas, la malédiction est étendue à la famille et aux descendants. On note aussi l’emploi de ω σ π ε ρ sur le modèle des comparaisons d’Homère. Françoise Létoublon (université de Grenoble III) signale aussi un parallélisme avec Pindare, faisant le lien entre la cire modelée (par un « poète » potier créateur) et la motte de terre perdue en mer par l’Argonaute Euphémos. Lignes 19 et 20. Le texte se clôt sur une bénédiction marquée par le subjonctif. La bénédiction est large puisqu’elle concerne les biens et les personnes, passées ou futures, ceux qui partent mais aussi ceux qui restent (rite d’auto-bénédiction que l’on peut prendre comme un hommage de la colonie à sa cité-mère).

IX.Reprise

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Théra était-elle une monarchie ? Oui ; c’est Grittos qui régnait selon Hérodote à l’époque de la colonisation de Cyrène. « Γρῖννος ὁ Αἰσανίου ἐὼν Ψήρα τούτου ἀπόγονος καὶ βασιλεύων Θήρης » (Héodote, Histoires IV, 150 : « Grinus, fils d'Aesanius, descendant de ce Théras, et roi de l'île de Théra, alla à Delphes pour y offrir une hécatombe ») Il faut bien insister sur le fait que, même si le titre du texte contient le mot Cyrène, le texte nous parle surtout de Théra. Ce texte est extrait d’un dossier ; la question de l’isopolitie était plus visible dans l’autre texte. Ici, on ce qu’on appelle l’apoïkia, terme qui renvoie de par son étymologie au fait de partir de sa maison, ce que les Grecs aiment peu, quelque navigateurs qu’ils soient. Le silphium a fait la richesse de la ville. Dans le fascicule (et en bas à droite, en couleur), on voit d’ailleurs le roi de la cité en train de peser la précieuse marchandise sur une céramique de type lacédémonienne (Cyrène est proche de Sparte). Le blé est de manière assez surprenante pour nous l’autre matière première qui a fait la fortune de Cyrène. On imagine la Libye comme un désert ; en fait, la Cyrénaïque est un vaste plateau bien arrosé et humide. Mais comme en latitude la ville est très basse par rapport à la Grèce, le blé arrivait à maturité très tôt, avant celui de toutes les autres villes. Il était mûr au moment de la période redoutée de la « soudure », ie quand le blé était le plus cher car on commençait à en manquer (peu avant la récolte, il ne reste presque rien à part ce qu’on garde pour les semailles). Les habitants de Cyrène étaient très appréciés (et ce jusqu’à Rome) car ils aidaient aussi les habitants des cités grecques en cas de famine. Sur les monnaies, on voit dès la période archaïque le silphion sur une face et le roi sur l’autre face (un Battiade, nommé soit Battos, soit Arcésilas) ; il a des cornes (voir en bas à gauche) qui rappellent la proximité de l’oracle de Zeus-Ammon à Siwa. Cyrène contraste avec Théra : la première va se tailler un gigantesque territoire et de venir une des deux plus grandes réussites de la colonisation (avec Syracuse) quand la seconde est une petite île volcanique rocailleuse menacée à tout moment d’exploser. Cyrène était très mal partie au début (problème d’organisation) mais malgré les difficultés elle a fini par devenir une grande cité, pas seulement réputée pour son commerce. La question des femmes est essentielle et a posé beaucoup de problèmes à Cyrène avec les autochtones. Cyrène est l’une des rares colonies qui soit (relativement) loin de la mer (un peu plus de 20 km ; et la ville se trouve en altitude). Le rituel des statues de cire est unique.

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