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Marc Bloch
(1886-1944)

La société féodale
(1939, 1940)

Un document produit en version numérique par Pierre Palpant, bénévole, Courriel : ppalpant@uqac.ca Dans le cadre de la collection : “ Les classiques des sciences sociales ” fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web : http : //www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/ Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul -Émile Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi Site web : http : //bibliotheque.uqac.ca/

Marc BLOCH — La société féodale

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Cette édition électronique a été réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris. Courriel : ppalpant@uqac.ca à partir de :

Marc Bloch (1886-1944)

La société féodale
Collection ‘L’évolution de l’Humanité’, tomes XXXIV et XXXIVbis, Editions Albin Michel, Paris, 1982, 704 pages. e 1 édition 1939, 1940. Polices de caractères utilisée : Pour le texte : Times New Roman, 12 points. Pour les notes : Times New Roman, 10 points Édition numérique complétée à Chicoutimi le 31 juillet 2005.

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TABLE

DES

MATIÈRES

Notes — Bibliographie — Index INTRODUCTION. — Orientation générale de l’enq uête. TOME PREMIER : LA FORMATION DES LIENS DE DÉPENDANCE PREMIÈRE PARTIE : LE MILIEU Livre premier : Les dernières invasions
CHAPITRE PREMIER — Musulmans et Hongrois : I. L’Europe envahie et assiégée. — II. Les Musulmans. — III. L’assaut hongrois. — IV. Fin des invasions hongroises. CHAPITRE II. — Les Normands : I. Caractères généraux des invasions scandinaves. — II. De la razzia à l’établissement. — III. Les établissements scandinaves. l’Anglet erre. — IV. Les établissements scandinaves : la France. — V. La christianisation du Nord. — VI. A la recherche des causes. CHAPITRE III. — Quelques conséquences et quelques enseignements des invasions : I. Le trouble. — II. L’apport humain : le témoignage de la langue et des noms. — III. L’apport humain : le témoignage du droit et de la structure sociale. — IV. L’apport humain : problèmes de provenance. — V. Les enseignements.

Livre deuxième : Les conditions de vie et l’atmosphère mentale
CHAPITRE PREMIER. — Conditions matérielles et tonalité économique : I. Les deux âges féodaux. — II. Le premier âge féodal le peuplement. — III. Le premier âge féodal ; la vie de relations. — IV. Le premier âge féodal : les échanges. — V. La révolution économique du second âge féodal. CHAPITRE II. — Façons de sentir et de penser : I. L’homme devant la nature et la durée. — II. L’expression. — III. Culture et classes sociales. — IV. La mentalité religieuse. CHAPITRE III. — La mémoire collective : I. L’historiographie. — II. L’épopée. CHAPITRE IV. — La renaissance intellectuelle au deuxième âge féodal : I. Quelques caractères de la culture nouvelle. — II. La prise de conscience. CHAPITRE V. — Les fondements du droit : I. L’empire de la coutume. — II. Les caractères du droit coutumier. — III. Le renouveau des droits écrits.

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DEUXIÈME PARTIE : LES LIENS D’HOMME À HOMME Livre premier : Les liens du sang.
CHAPITRE PREMIER — La solidarité du lignage : I. Les « amis charnels ». — II. La vendetta. — III. La solidarité économique. CHAPITRE II. – Caractère et vicissitudes du lien de parenté : I. Les réalités de la vie familiale. – II. La structure du lignage. — III. Liens du sang et féodalité.

Livre deuxième : La vassalité et le fief.
CHAPITRE PREMIER — L’hom mage vassalique : I. L’homme d’un autre homme. — II. L’hommage à l’ère féodale. — III. La genèse des relations de dépendance personnelle. – IV. Les guerriers domestiques. — V. La vassalité carolingienne. — VI. L’élaboration de la vassalité classique. CHAPITRE II. — Le fief : I. « Bienfait » et fief : la tenure-salaire. — II. Le « chasement » des vassaux. CHAPITRE III. — Tour d’horizon européen : I. La diversité française — Sud-Ouest et Normandie. — II. L’Italie. — III. L’Allemagne. — IV. Hors de l’emprise carolingienne : l’Angleterre anglo -saxonne et l’Espagne des royaumes asturo -léonais. — V. Les féodalités d’im portation. CHAPITRE IV. — Comment le fief passa dans le patrimoine du vassal : I. Le problème de l’hérédité : « honneurs » et simples fiefs. — II. L’évolution : le cas français. — III. L’évolution : dans l’Empire. — IV. Les transformations du fief vues à travers son droit successoral. — V. La fidélité dans le commerce. CHAPITRE V. — L’homme de plusieurs maîtres : I. La pluralité des hommages. — II. Grandeur et décadence de l’hommage lige. CHAPITRE VI. — Vassal et seigneur : I. L’aide et la protection. — II. La vassalité à la place du lignage. — III. Réciprocité et ruptures. CHAPITRE VII. — Le paradoxe de la vassalité : I. Les contradictions des témoignages. — II. Les liens de droit et le contact humain.

Livre troisième : Les liens de dépendance dans les classes inférieures
CHAPITRE PREMIER. — La seigneurie : I. La terre seigneuriale. — II. Les conquêtes de la seigneurie. — III. Seigneur et tenanciers. CHAPITRE II. — Servitude et liberté : I. Le point de départ : les conditions personnelles à l’ époque franque. — II. Le servage français. — III. Le cas allemand. — IV. En Angleterre : les vicissitudes du vilainage. CHAPITRE III. — Vers les nouvelles formes du régime seigneurial : I. La stabilisation des charges. — II. La transformation des rapports humains.

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TOME II : LES CLASSES ET LE GOUVERNEMENT DES HOMMES. Livre premier : Les classes.
CHAPITRE PREMIER. — Les nobles comme classe de fait : I. La disparition des anciennes aristocraties du sang. — II. Des divers sens du mot « noble », au premier âge féodal. — III. La classe des nobles, classe seigneuriale. — IV. La vocation guerrière. CHAPITRE II. — La vie noble : I. La guerre. — II. Le noble chez lui. — III. Occupations et distractions. — IV. Les règles de conduite. CHAPITRE III. — La chevalerie : I. L’ adoubement. — II. Le code chevaleresque. CHAPITRE IV. — La transformation de la noblesse de fait en noblesse de droit : I. L’ hérédité de l’ adoubement et l’ anoblissement. — II. Constitution des descendants de chevaliers en classe privilégiée. — III. Le droit des nobles. — IV. L’ exception anglaise. CHAPITRE V. — Les distinctions de classes à l’ intérieur de la noblesse : I. La hiérarchie du pouvoir et du rang. — II. Sergents et chevaliers serfs. CHAPITRE VI. — Le clergé et les classes professionnelles : I. La société ecclésiastique dans la féodalité. — II. Vilains et bourgeois.

Livre deuxième : Le gouvernement des hommes.
CHAPITRE PREMIER. — Les justices : I. Caractères généraux du régime judiciaire. — II. Le morcellement des justices. — III. Jugement par les pair, ou jugement par le maître ? — IV. En marge du morcellement : survivances et facteurs nouveaux. CHAPITRE II. — Les pouvoirs traditionnels : royautés et Empire : I. Géographie des royautés. — II. Traditions et nature du pouvoir royal. — III. La transmission du pouvoir royal ; problèmes dynastiques. — IV. L’ Empire. CHAPITRE III. — Des principautés territoriales aux châtellenies : I. Les principautés territoriales. — II. Comtés et châtellenies. — III. Les dominations ecclésiastiques. CHAPITRE IV. — Le désordre et la lutte contre le désordre : I. Les limites des pouvoirs. — II. La violence et l’ aspiration vers la paix. — III. Paix et trêve de Dieu. CHAPITRE V. — Vers la reconstitution des États : les évolutions nationales : I. Raisons du regroupement des forces. — II. Une monarchie neuve : les Capétiens. — III. Une monarchie archaïsante : l’Allemagne. — IV. La monarchie anglo-normande faits de conquête et survivances germaniques. — V. Les nationalités.

Livre troisième : La féodalité comme type social et son action.
CHAPITRE PREMIER. — La féodalité comme type social : I. Féodalité ou féodalités : singulier ou pluriel ? — II. Les caractères fondamentaux de la féodalité européenne. — III. Une coupe à travers l’histoire comparée. CHAPITRE II. — Les prolongements de la féodalité européenne : I. Survivances et réviviscences. — II. L’idée guerrière et l’idée de contrat.

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A Ferdinand Lot,
Hommage de respectueuse et reconnaissante affection.

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INTRODUCTION
Orientation générale de l’enquête

p.11 Il n’y a guère plus de deux siècles qu’en s’intitulant La Société féodale, un livre peut espérer donner par avance une idée de son contenu. Non que l’adjectif, en lui -même, ne soit fort ancien. Sous son vêtement latin — feodalis —, il date du moyen âge. Plus récent, le substantif « féodalité » n’en remonte pas moins au XVIIe siècle, au plus tard. Mais l’un et l’autre mot conservèrent longtemps une valeur étroitement juridique. Le fief étant, comme on le verra, un mode de possession des biens réels, on entendait par féodal « ce qui concerne le fief » — ainsi s’exprimait l’Académie — , par féodalité tantôt « la qualité de fief », tantôt les charges propres à cette tenure. C’étaient, dit, en 1630, le lexicographe Richelet, des « termes de Palais ». Non d’histoire. Quand s’avisa -t-on d’en grandir le sens jusqu’à les employer à désigner un état de civilisation ? « Gouvernement féodal » et « féodalité » figurent, avec cette acception, dans les Lettres Historiques sur les Parlemens, qui parurent en 1727, cinq ans après la mort de leur auteur, le comte de Boulainvilliers (1). L’exemple est le plus ancien qu’une enquête assez poussée m’ait permis de découvrir. Peut -être un autre chercheur sera-t-il, un jour, plus heureux. Ce curieux homme de Boulainvilliers, pourtant, à la fois ami de Fénelon et traducteur de Spinoza, par-dessus tout virulent apologiste de la noblesse, qu’il s’imaginait issue des chefs germains, avec p.12 moins de verve et plus de science une sorte de Gobineau avant la lettre, — on se laisse volontiers tenter par l’idée de faire de lui, jusqu’à plus ample informé, l’inventeur d’une classification historique nouvelle. Car c’est bien de cela, en vérité, qu’il s’agit, et n os études ont connu peu d’étapes aussi décisives que le moment où « Empires », dynasties, grands siècles placés chacun sous l’invocation d’un héros éponyme, tous ces vieux découpages, en un mot, nés d’une tradition monarchique et oratoire, commencèrent ain si de céder la place à un autre type de divisions, fondées sur l’observation des phénomènes sociaux.

Il était cependant réservé à un plus illustre écrivain de donner droit de cité à la notion et à son étiquette. Montesquieu avait lu Boulainvilliers. Le vocabulaire des juristes, par ailleurs, n’avait rien pour l’effrayer ; d’avoir passé par ses mains, la langue littéraire ne devait-elle pas sortir toute enrichie des dépouilles de la basoche ? S’il paraît avoir évité « féodalité », trop abstrait, sans doute, à son gré, ce fut lui, incontestablement, qui au public cultivé de son siècle imposa la conviction que les « lois féodales » caractérisèrent un moment de l’histoire. De chez nous, les mots, avec l’idée, rayonnèrent sur les autres langues de l’Europe, tan tôt simplement calqués, tantôt, comme en allemand, traduits (Lehnwesen). Enfin la Révolution, en

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s’élevant contre ce qui subsistait encore des institutions naguère baptisées par Boulainvilliers, acheva de populariser le nom que, dans un sentiment tout opposé, il leur avait octroyé. « L’Assemblée Nationale », dit le fameux décret du 11 août 1789, « détruit entièrement le régime féodal ». Comment désormais mettre en doute la réalité d’un système social dont la ruine avait coûté tant de peines (2) ? Ce mot, pourtant, promis à une si belle fortune, était, il faut l’avouer, un mot fort mal choisi. Sans doute les raisons qui, à l’origine, décidèrent de son adoption semblent assez claires. Contemporains de la monarchie absolue, Boulainvilliers et Montesquieu tenaient le morcellement de la souveraineté, entre une multitude de petits princes ou même de seigneurs de villages, pour la plus frappante singularité du moyen âge. C’était ce caractère qu’en prononçant le nom de p.13 féodalité ils croyaient exprimer. Car, lorsqu’ils parlaient de fiefs, ils pensaient tantôt principautés territoriales, tantôt seigneuries. Mais ni toutes les seigneuries, en fait, n’étaient des fiefs, ni tous les fiefs des principautés ou des seigneuries. Surtout il est permis de douter qu’un type d’organisation sociale très complexe puisse être heureusement qualifié, soit par son aspect exclusivement politique, soit, si l’on prend « fief » dans toute la rigueur de son acception juridique, par une forme de droit réel, entre beaucoup d’autres. Les mots cependant sont comme des monnaies très usées, à force de circuler de main en main ; ils perdent leur relief étymologique. Dans l’usage aujourd’hui courant, « féodalité » et « société féodale » recouvrent un ensemble intriqué d’images où le fief proprement dit a cessé de figurer au premier plan. A condition de traiter ces expressions simplement comme l’étiquette, désormais consacrée, d’un contenu qui reste à définir, l’historien peut s’en emparer sans plus de remords que le phys icien n’en éprouve, lorsqu’au mépris du grec, il persiste à dénommer « atome » une réalité qu’il passe son temps à découper. C’est une grave question que de savoir si d’autres sociétés, en d’autres temps ou sous d’autres cieux, n’ont pas présenté une stru cture assez semblable, dans ses traits fondamentaux, à celle de notre féodalité occidentale pour mériter, à leur tour, d’être dites « féodales ». Nous la retrouverons au terme de ce livre. Mais ce livre ne lui est pas consacré. La féodalité dont l’analyse va être tentée est celle qui, la première, reçut ce nom. Comme cadre chronologique, l’enquête, sous réserve de quelques problèmes d’origine ou de prolongement, se bornera donc à cette période de notre histoire qui s’étendit, à peu près, du milieu du IXe siècle aux premières décennies du XIIIe ; comme cadre géographique, à l’Europe de l’Ouest et du Centre. Or, si les dates n’ont à attendre leur justification que de l’étude même, les limites spatiales, par contre, semblent exiger un bref commentaire. * La civilisation antique était centrée autour de la Méditerranée. « De la Terre », écrivait Platon, « nous n’habitons que cette partie qui s’étend depuis

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le Phase jusqu’aux Colonnes d’Hercule, répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour d’un étang. » (3) En dépit des conquêtes, ces mêmes eaux demeuraient, après bien des siècles écoulés, l’axe de la Romania. Un sénateur aquitain pouvait faire carrière au bord du Bosphore, posséder de vastes domaines en Macédoine. Les grandes oscillations des prix secouaient l’économie depuis l’Euphrate jusqu’à la Gaule. Sans les blés d’Afrique, l’existence de la Rome impériale ne saurait pas plus se concevoir que, sans l’Africain Augustin, la théologie catholique. Par contre, le Rhin aussitôt franchi, commençait, étrange et hostile, l’immense pays des Barbares. Or, au seuil de la période que nous appelons moyen âge, deux profonds mouvements dans les masses humaines étaient venus détruire cet équilibre — dont nous n’avons pas à r echercher ici dans quelle mesure il était déjà ébranlé par le dedans — , pour lui substituer une constellation d’un dessin bien différent. Ce furent d’abord les invasions des Germains. Puis les conquêtes musulmanes. A la plus grande partie des contrées naguère comprises dans la fraction occidentale de l’Empire, une même domination parfois, la communauté des habitudes mentales et sociales en tout cas, unissent désormais les terres d’occupation germanique. Peu à peu, on verra s’y joindre, plus ou moins assimil és, les petits groupes celtes des îles. L’Afrique du Nord, au contraire, s’apprête à de tout autres destins. Le retour offensif des Berbères avait préparé la rupture. L’Islam la consomme. Par ailleurs, sur les rives du Levant, les victoires arabes, cantonnant dans les Balkans et dans l’Anatolie l’ancien Empire d’Orient, en avaient fait l’Empire Grec. Des communications difficiles, une structure sociale et politique très particulière, une mentalité religieuse et une armature ecclésiastique fort différentes de celles de la latinité l’isolent désormais, de plus en plus, des chrétientés de l’Ouest. Vers l’Est du continent, enfin, si l’Occident rayonne largement sur les peuples slaves et propage, chez p.15 quelques-uns d’entre eux, avec sa forme religieuse propre, qui est le catholicisme, ses modes de pensée et même certaines de ses institutions, les collectivités qui appartiennent à ce rameau linguistique n’en poursuivent pas moins, pour la plupart, une évolution pleinement originale. Borné par ces trois blocs — mahométan, byzantin et slave — , sans cesse occupé, d’ailleurs, depuis le X e siècle, à pousser en avant ses mouvantes frontières, le faisceau romano-germanique était loin, assurément, de présenter, en lui-même, une parfaite homogénéité. Sur les éléments qui le composaient, pesaient les contrastes de leur passé, trop vifs pour ne pas prolonger leurs effets jusque dans le présent. Là même où le point de départ fut presque pareil, certaines évolutions, par la suite, bifurquèrent. Cependant, si accentuées qu’ai ent pu être ces diversités, comment ne pas reconnaître, au-dessus d’elles, une tonalité de civilisation commune : celle de l’Occident ? Ce n’est pas seulement afin d’épargner au lecteur l’ennui de lourds adjectifs que, dans les pages qui vont suivre, là où on eût pu attendre « Europe Occidentale et Centrale », il nous arrivera de dire « Europe » tout court. Qu’importe, en effet, l’acception du terme et ses limites, dans la vieille géographie factice des cinq

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« parties du monde » ? Seule compte sa valeur humaine. Or, où donc a germé et s’est épanouie, pour se répandre ensuite sur le globe, la civilisation européenne, sinon parmi les hommes qui vivaient entre la Tyrrhénienne, l’Adriatique, l’Elbe et l’Océan ? Ainsi sentaient déjà, plus ou moins obscurément, ce chroniqueur espagnol qui, au VIIIe siècle, se plaisait à qualifier d’ » Européens » les Francs de Charles Martel, victorieux de l’Islam, ou, deux cents ans environ plus tard, le moine saxon Widukind, empressé à vanter, dans Otton le Grand, qui avait repoussé les Hongrois, le libérateur de l’ » Europe » (4). En ce sens, qui est le plus riche de contenu historique, l’Europe fut une création du haut moyen âge. Elle existait déjà quand s’ouvrirent, pour elle, les temps proprement fé odaux. *
p.16 Appliqué à une phase de l’histoire européenne, dans les limites ainsi fixées, le nom de féodalité a beau, nous le verrons, avoir été l’objet d’interprétations parfois presque contradictoires ; son existence même atteste l’originalité insti nctivement reconnue à la période qu’il qualifie. Si bien qu’un livre sur la société féodale peut se définir comme un effort pour répondre à une question posée par son titre même : par quelles singularités ce fragment du passé a-t-il mérité d’être mis à par t de ses voisins ? En d’autres termes, c’est l’analyse et l’explication d’une structure sociale, avec ses liaisons, qu’on se propose de tenter ici. Une pareille méthode, si elle s’avère, à l’expérience, féconde, pourra trouver son emploi dans d’autres cham ps d’études, bornés par des frontières différentes, et ce que l’entreprise a sans doute de neuf fera, je l’espère, pardonner les erreurs de l’exécution.

L’ampleur même de l’enquête, ainsi conçue, a rendu nécessaire de diviser la présentation des résultats. Un premier tome1 décrira les conditions générales du milieu social, puis la constitution de ces liens de dépendance, d’homme à homme, qui, avant toutes choses, ont donné à la structure féodale sa couleur propre. Le second s’attachera au développement des classes et à l’organisation des gouvernements. Il est toujours difficile de tailler dans le vivant. Du moins, comme le moment qui vit à la fois les classes anciennes préciser leurs contours, une classe nouvelle, la bourgeoisie, affirmer son originalité et les pouvoirs publics sortir de leur long affaiblissement, fut aussi celui où commencèrent à s’effacer, dans la civilisation occidentale, les traits les plus spécifiquement féodaux, des deux études successivement offertes au lecteur — sans qu’entre elles u ne séparation strictement chronologique ait paru possible — la première se trouvera être surtout celle de la genèse ; la seconde celle du devenir final et des prolongements. Mais l’historien n’a rien d’un homme libre. Du passé, il sait seulement ce que ce passé même veut bien lui confier. p.17 En outre, lorsque la matière qu’il s’efforce d’embrasser est trop vaste pour lui permettre le dépouillement
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[note css : les deux tomes sont ici en un seul volume]

dans son enquête. disait qu’un livre d’histoire doit donner faim. quelles qu’en fussent les origines. le danger de rebuter le lecteur. Ce livre-ci n’a pas de vœu plus cher que de mettre quelques travailleurs en appétit (5). on ne trouvera ici l’exposé d’aucune de ces guerres de plumes dont l’érudition a. Un des hommes qui ont poussé le plus avant dans l’intelligence des sociétés médiévales. plus d’une fois. donné le spectacle. Je n’ai pas cru courir. Entendez : faim d’appr endre et surtout de chercher. Ce serait au contraire à dépeindre sous un aspect faussement sclérosé une science toute de mouvement qu’on risquerait de répandre sur elle l’ennui et la glace.Marc BLOCH — La société féodale 11 personnel de tous les témoignages. * ** . Certes. je me suis attaché à ne jamais dissimuler. par là. il se sent incessamment limité. Comment souffrir que l’histoire puisse s’effacer devant les historiens ? En revanche. le grand juriste anglais Maitland. par l’état des recherch es. les lacunes ou les incertitudes de nos connaissances.

Marc BLOCH — La société féodale 12 TOME PREMIER LA FORMATION DES LIENS DE DÉPENDANCE .

Marc BLOCH — La société féodale 13 PREMIÈRE PARTIE Le milieu .

. . assemblés à Trosly. la part de l’emphase. force est bien de reconnaître autre chose qu’un lieu commun. Cela de trois côtés à la fois : au midi. Les musulmans Des ennemis qui viennent d’être énumérés. p. La littérature des IXe et Xe siècles. par les Hongrois . CHAPITRE PREMIER Musulmans et Hongrois I. il en était de tout à fait étrangères à l’évolution intérieure des sociétés européennes. ni l’Italie n’eurent rien à offrir. plus qu’à demi envahie. les clercs notamment. pour mieux p. ni la Gaule. Or.. faisait figure de citadelle assiégée ou. les évêques de la province de Reims. en 909. Partout le puissant opprime le faible et les hommes sont pareils aux poissons de la mer qui pêle-mêle se dévorent entre eux.23 II. champs réduits en solitudes. L’Europe envahie et assiégée « Vous voyez éclater devant vous la colère du Seigneur. les chartes. quelques siècles auparavant. Non qu’on doive se hâter de prononcer. elle est née de ces troubles mêmes.24 dire. comme du pessimisme naturel aux orateurs sacrés. Formée. la nouvelle civilisation occidentale. Faisons. monastères jetés à bas ou incendiés. à l’est. La féodalité médiévale est née au sein d’une époque infiniment troublée. Dans ce thème sans cesse orchestré et que d’ailleurs confirment tant de faits. Ce ne sont que villes dépeuplées. à son tour. Longtemps. à son propos. ont eu le sentiment de vivre dans une odieuse atmosphère de désordres et de violences. par les fidèles de l’Islam.Marc BLOCH — La société féodale 14 LIVRE PREMIER : Les dernières invasions. au nord par les Scandinaves. en ce temps. dans le brûlant creuset des invasions germaniques. les personnes qui savaient voir et comparer.. les délibérations des conciles sont pleines de ces lamentations. parmi les causes qui contribuèrent à créer ou à entretenir une si tumultueuse ambiance. » Ainsi parlaient. En quelque mesure. le mot de décadence.. Arabes ou Arabisés . tant qu’on voudra. l’Islam était certaine ment le moins dangereux. Certainement.

le 25 juillet.Marc BLOCH — La société féodale 15 parmi leurs pauvres villes. également — en imitaient les frappes. du littoral tyrrhénien et les petites principautés lombardes de la Campanie et du Bénéventin. l e monde musulman. dans la catholicité. les divers États qui s’étaient alors élevés dans ses débris demeuraient des puissances redoutables. qui avait fait son repaire dans les hauteurs boisées du Monte Argento. A travers les provinces byzantines du Midi. désormais. Et si les VIIIe et IXe siècles ont vu se rompre. pour l’Islam. comme l’héritier des Césars. qui avait commencé au IXe siècle. tout près de Gaète. des oscillations d’assez faible amplitude. dans les gains territoriaux. Laissons l’Orient. aux troupes mahométanes. à demi indépendantes. en Italie aussi bien qu’ailleurs. s’étant heurté. le jeune « empereur des Romains ». Il commit la surprenante folie. Otton II. la lutte contre les Sarrasins. sur la côte orientale de la Calabre. plus ou moins soumises au protectorat de Constantinople. d’invasions proprement dites que de guerres de frontières. Mais il s’agissait beaucoup moins. s’était prolongée longtemps. L’autre ligne de choc était en Espagne. l’État vigoureux que finalement ils créèrent devait à la fois barrer pour jamais la route aux envahisseurs et jouer. de razzias ou d’éphémères annexions . péniblement et vaillamment. de part et d’autre. venus de la Normandie française. des populations de foi . Une bande. puis. ne put être détruite. l’unité du grand khalifat. Au début du XIe siècle encore. ne s’en considérait pas moins.25 jusqu’aux montagnes de la Sabine. Sur l’Occident. qui approchât la splendeur de Bagdad ou de Cordoue. une véritable hégémonie économique : les seules pièces d’or qui circulassent encore dans nos contrées sortaient des ateliers grecs ou arabes ou bien — comme plus d’une monnaie d’argent. bousculèrent indistinctement Byzantins et Arabes. ils menaçaient les villes. au cours du XI e siècle. avec le monde byzantin. de nation saxonne. de faire choix de l’été pour conduire vers ces terres brûlantes une armée habituée à de tout autres climats et. Elle était comme le terrain de chasse des souverains qui régnaient sur l’ancienne province romaine d’Afrique : émirs aghlabites de Kairouan . Unissant la Sicile avec le Midi de la péninsule. Là. tomba en 902. procédèrent à la reconquête de l’Asie Mineure. il ne s’agissait plus. en 915. qu’une terre extrême. Taormine. Par les Aghlabites. En 982. Le danger musulman continua de peser sur ces contrées jusqu’au moment où. une poignée d’aventuriers. exerça jusqu’au XII e siècle. la Sicile avait été peu à peu arrachée aux Grecs qui la tenaient depuis Justinien et dont la dernière place forte. partit à la conquête du Sud. qu’après une vingtaine d’années de ravages. Surtout elle n’intéressait guère. On le voit : sur le sol italien. En même temps. les Arabes avaient pris pied dans la péninsule. ils poussèrent leurs incursions p. L’Italie méridionale d’abord. pour toujours. entre les civilisations de la latinité et de l’Islam. khalifes fatimides. à partir du début du Xe siècle. Mais avec. tant de fois répétée au moyen âge. qui. Les sociétés oc cidentales ne se heurtaient aux États islamiques que sur deux fronts. se vit infliger par elles la plus humiliante défaite. le rôle d’un brillant courtier. où les Basileis des dynasties amorienne et macédonienne (828-1056).

voyaient surtout le moyen d’atteindre les côtes et d’y pratiquer de fructueuses razzias. Depuis leurs repaires d’Afrique. ne connaissaient. vers le même moment. avec un établissement plus sûr. les campagnes . pillant les deux rives sur leur passage. les bandes sarrasines n’avaient pas encore tout à fait oublié le chemin des Pyrénées. Ils marquèrent les sociétés espagnoles d’une empreinte originale. Cependant. établis trop loin dans le sud. pourtant si proche. Au pied des Pyrénées. resta assez longt emps musulman . par contre. En Galice et sur ces plateaux du nord-ouest que les émirs ou khalifes de Cordoue. il convient de placer les pirateries et les brigandages. la possibilité d’étendre singulièrement leurs ravages. Ce fut par là surtout que les Sarrasins contribuèrent au désordre général de l’Occident. De longue date. leurs p. une petite nef sarrasine. les Sarrasins. Dans la maîtrise de la mer. Mais dans tout le voisinage du littoral. La Camargue leur servait alors de base ordinaire. la nuit venue. aient eu directement à souffrir. Mais ces incursions lointaines se faisaient de plus en plus rares. nos gens s’y fortifièrent sur une hauteur. Mais. Ses occupants se terrèrent. massacrèrent les habitants d’un village voisin. à l’abri derrière leurs enceintes. A une date que l’on ne saurait préciser. leurs corsaires battaient la Méditerranée occidentale. où les attiraient les rois ou les seigneurs espagnols. Dès 842 ils remontaient le Rhône jusqu’aux abords d’Arles. en Campanie. le Tage fut atteint en 1085. un hasard devait leur procurer. au même temps. progressait lentement. s’avançaient dès le milieu du p. et appelèrent à eux des camarades. Mais bientôt. qui fut pillée. Tout comme. probablement aux environs de 890. dans leur ensemble. la reconquête chrétienne. les Scandinaves. qui venait d’Espagne. Ainsi se créa le plus dangereux des nids de brigands. qui d’ailleurs n’excluaient nullement des relations plus pacifiques. puis.Marc BLOCH — La société féodale 16 mahométane y vivaient en grand nombre et les États fondés par les Arabes avaient leurs centres dans le pays même. le métier de pirate proprement dit était de faible profit. en même temps qu’à ses paysans la possibilité de s’établir sur les terres vides d’hommes. les Arabes s’étaient faits marins. Partie de l’extrême nord. A l’exception de Fréjus. comme. d’Espagne et surtout des Baléares. Saragosse ne tomba qu’en 1118. Quant à l’Europe « d’au delà des cols ». fut jetée par les vents sur la côte provençale. au milieu des fourrés d’épines. il ne semble pas que les villes. tant que le jour dura. tantôt réunis sous un seul prince. les petits royaumes ch rétiens.27 compatriotes du Monte Argento. ils ne la touchaient guère que dans la mesure où — surtout à partir de la seconde moitié du XIe siècle — ils fournirent à sa chevalerie l’occasion de brillantes. ou « Freinet » (6) — ce coin de terre était favorable à la défense.26 XIe siècle jusqu’à la région du Douro . à côté des guerres proprement dites. aux abords du bourg actuel de Saint-Tropez. Les combats. malgré bien des revers et des humiliations. Montagneux et boisé — on l’appelait alors le pays des frênes. n’avaient jamais tenus d’une main bien ferme. que de courtes trêves. fructueuses et pieuses aventures. le cours de l’Èbre. Au début du Xe siècle. sur ces eaux que ne parcouraient que d’assez rares navires. tantôt morcelés.

du haut des monts environnants. par le roi d’Italie. d’avoir le pied montagnard. des pèlerins anglo-saxons furent écrasés à coups de pierres. Quoi de plus tentant que de les guetter au passage ? Dès 920 ou 921. n’avait -il pas imaginé de prendre les Sarrasins pour alliés. on les signale aux environs de la haute vallée du Rhin et dans le Valais où ils incendièrent l’illustre monastère de Saint -Maurice d’Agaune. Celui-là du moins fut p. marchands ou bien « romieux » qui s’en allaient prier sur les tombeaux des apôtres. étaient de « vraies chèvres ». pour se faire corsaires. avec leur aide. ni leurs comtes ne disposaient de flottes. en 942. de chaîne en chaîne ou de hallier en hallier : à condition. comme dit un moine de Saint-Gall. au pays du Freinet. en 848. le Graisivaudan. par les cols circulaient de petites troupes de voyageurs. d’où la plupart des religieux avaient fui. fut pillé et brûlé. Mais là un nouvel obstacle s’élevait. Or ni les rois du pays — à l’ouest les rois de Provence et de Bourgogne. Les pillards du Freinet faisaient en outre de nombreux captifs. les Alpes.Marc BLOCH — La société féodale 17 furent abominablement dévastées. parmi les chrétiens. les passages des Alpes aux renforts qu’attendait un de ses compétiteurs à la couronne lombarde ? Puis le roi de France Orientale — nous dirions aujourd’hu i « Allemagne » — . Le massif alpestre. Point d’autre remède que de détruire le repaire. qu’ils vendaient sur les marchés espagnols. à l’est celui d’Italie — . Hugue d’Arles. ils ne semblent pas s’être volontiers risqués dans la vallée du Rhône. au moins et probablement déjà onze ans plus tôt. Çà et là. dans un défilé. qui avait de grands intérêts en Provence. Hugue. venus de l’Espagne des Sierras ou du montueux Maghreb. dès 906. malgré les apparences. Surtout. bien entendu. se laissèrent héroïquement mourir de faim. Les djichs arabes ne craignaient pas de s’aventurer étonnamment loin vers le nor d. proies entre toutes attrayantes. En 940. à deux reprises. le monastère de Novalaise. Il était à peu près impossible de cerner cette citadelle sans la couper de la mer. Aussi bien ne tardèrent-ils guère à pousser leurs incursions bien audelà de la côte. Aussi bien en 942. Très peu nombreux assurément. appelée. tout comme les Sarrasins. étaient les Grecs. pillé Marseille ? De fait. emmenés dans le monastère. des abbayes s’élevaient. Des pirates de leur nation n’avaient -ils pas. Des vallées fertiles s’y nichaient. sur lesquelles il était aisé de tomber à l’improviste. en 931 et 942. . d’où lui venaient ses renforts. Ces attentats dorénavant se répétèrent. D’autre part. afin de fermer. Les seuls marins experts. qui d’ailleurs en profitaient parfois. ces Sarrasins. n’offraient pas un méprisable terrain de razzias. Les deux tentatives demeurèrent sans résultats.28 dispersé par la petite troupe de dépendants qu’à la hâte avait réunie l’abbé . quelques prisonniers. Tel. Faire la police des Alpes ou des campagnes provençales dépassait les forces des États du temps. Au -dessus de Suse. relativement peuplée et barrée de villes fortes ou de châteaux. tournant casaque au cours même de la lutte. en train de processionner paisiblement autour de leur église. la flotte byzantine parut devant la côte du Freinet. Vers la même date. Or. par contre. permettait à de petites bandes de se glisser très avant. un de leurs détachements cribla de flèches les moines de Saint-Gall.

les pillards firent une trop illustre capture. Sur la route du Grand Saint-Bernard.30 appris à les connaître. Or Maïeul. Ce fut pour les Sarrasins la fin des brigandages terrestres à grande envergure. dans les campagnes de la Provence côtière et subalpine. comme celle des Carolingiens. il crut de sa mission de faire cesser le scandale des pillages sarrasins. dont il devait. et déjà les écrivains du moyen âge. Se tenant pour l’héri tier de Charlemagne. restait exposé à leurs insultes. en 962. comme celui de l’Italie. elles commencèrent alors le nettoyage de ces eaux. il monta une attaque contre la forteresse du Freinet. usaient fréquemment. Il ne fut relâché que moyennant une lourde rançon versée par ses moines. Ainsi il travaillait à édifier dans l’Europe centrale et jusqu’en Italie une puissance qu’il voulait. allant les chercher même dans les ports du Maghreb (dès 1015) et de l’Espagne (en 1092). les Hongrois ou Magyars avaient surgi dans l’Europe presque à l’improviste. dans la Méditerranée elle-même. près de Marseille. groupant sous son commandement plusieurs seigneurs de la vallée du Rhône auxquels devaient être par la suite distribuées les terres regagnées à la culture. s’étonnaient naïvement que les auteurs romains n’en eussent point fait mention. Celui-ci rejoignit sur la route du retour la bande qui avait commis le sacrilège attentat et lui infligea une rude défaite . III. Naturellement. La citadelle. Cependant. chrétienne et génératrice de paix. Puis il songea à entreprendre luimême une expédition et ne l’accomplit jamais.Marc BLOCH — La société féodale 18 Otton le Grand. avaient-elles. qui revenait d’Italie. on voit les moines de Lérins se préoccuper activement de racheter des chrétiens que des pirates arabes avaient ainsi enlevés et emmenés en Espagne . le directeur de conscience et. Maïeul. cette fois. jusqu’au XII e siècle — importait tant à leur commerce. Au XIe siècle encore. Gênes et Amalfi. Notamment. Aussi bien. il chercha à obtenir du khalife de Cordoue l’ordre d’évacuer le Frei net. était l’ami vénéré. si l’on ose dire. l’abbé de Cluny. tomba dans une embuscade et fut emmené dans un p. Mais la culture. Pise. Tentant d’abord la voie diplomatique.29 de ces refuges de la montagne dont les Sarrasins. Chassant les Musulmans de la Sardaigne. dans la vallée de la Dranse. L’assaut hongrois Comme naguère les Huns. en 972. un raid fit de nombreux prisonniers. le littoral de la Provence. en 1178. depuis le début du XIe siècle. qui n’avaient que trop bien p. puis. succomba. en 951. ceindre la couronne impériale. les cités marchandes de l’It alie. qui avait réformé tant de monastères. incapables de rejoindre chaque fois leur base d’opération. Leur primitive histoire . le saint familier de beaucoup de rois et de barons. put reprendre et les routes alpestres redevinrent ni plus ni moins sûres que toutes celles des montagnes européennes. se fit roi des Lombards. dont la sécurité au moins relative — la Méditerranée n’en devait jamais connaître d’autre. du comte de Provence Guillaume. passé à l’offensive.

En outre. très lâche — témoin. depuis peu. Mais de nouvelles hordes sorties. au cours de ses pérégrinations. Bientôt. plus loin vers l’est. les fourrures du Nord. Les populations variées qui jadis avaient eu là d’importants établissements ou qui y avaient seulement passé avaient vraisemblablement laissé après elles bien des petits groupes attardés. aux environs de la mer d’Azov. ennemis-nés. Car les sources chinoises qui. Mais. pour se répandre dans les plaines de la Tisza et du Danube moyen. dont le nom apparaît alors pour la première fois. au monde. y compris celle des cours d’eau. depuis que Charlemagne avait abattu la puissance Avare. vers 896. les esclaves achetés de toutes parts allaient s’échanger contre les marchandises ou l’or fournis soit par Constantinople. après l’arrivée des Magyars. si bien caractérisé. tant de fois ravagées. en 906. d’un véritable État purement slave. le miel et la cire des forêts russes. Surtout. mais étonnamment semblables par le genre de vie qu’imposaient des conditions d’habitat communes . soit par l’Asie. par l’empire bulgare. Mais l’habitat demeurait. sans conteste. on voit les Hongrois. inquiéter les populations sédentaires — khanat khasar et colonies byzantines — . des nomades de la steppe asiatique : peuples souvent très divers de langage. surtout. les harcèlent sans cesse. réussi à constituer. Seuls des chefs appartenant au peuple des Moraves avaient. des laboureurs du pourtour. le remaniement presque complet de la nomenclature géographique. le magyar se rattache au type linguistique dit finno-ougrien . Certainement ces nouveaux envahisseurs appartenaient. des tribus slaves assez nombreuses s’y étaient peu à peu infiltrées. depuis le IVe siècle. faisaient alors dans la carte p. Les attaques hongroises la détruisirent. la plupart d’entre eux franchirent les Carpathes. les Petchénègues. bien avant la tradition occidentale. nous permettent de suivre les « Hioung-Nou » à la piste. Il n’est plus guère possible de les dire nomades. Le chemin du sud leur est barré. puisqu’ils . « Solitudes ». en somme. après eux. Ces vastes étendues. de par delà l’Oural. définitivement. ils menacent à chaque instant de couper la route du Dniepr. nourris du lait de leurs juments ou des produits de leur chasse et de leur pêche . Par ses traits fondamentaux.Marc BLOCH — La société féodale 19 nous est d’ailleurs be aucoup plus obscure que celle des Huns. aucun État solidement organisé n’était plus capable d’offrir une sérieuse résistance aux envahisseurs. A partir de ce moment. eux aussi. dans l’angle nord-ouest. une principauté assez puissante et déjà officiellement chrétienne : le premier essai. le stock ethnique primitif s’était mêlé de nombreux éléments de langue turque et avait subi fortement l’empreinte des civilisations de ce groupe (7). victorieusement. écrit le chroniqueur Réginon de Prüm. l’histoire des Hongrois prend un tour nouveau. sont ici muettes. au sens fort du mot. pasteurs de chevaux et guerriers. les idiomes dont il se rapproche aujourd’hui le plus so nt ceux de quelques peuplades de la Sibérie. Ainsi refoulés et cependant qu’une de leurs fractions préférait s’enfoncer dans la steppe.31 humaine de l’Europe comme une énorme tache blanche. en ce temps voie commerciale extrêmement active par où. Dès 833. par les invasions. Il ne faudrait pas prendre le mot trop à la lettre. de portage en portage et de marché en marché.

Dès 862. avaient été pour eux une merveilleuse école . de la Germanie. En 917. l’année suivante. que leurs chefs menaient à la bataille à coups de fouet. ou bien ils se p. quand il fallait combattre. déjà. on les vit pousser jusqu’à Otrante. c’est -à-dire le vaste territoire qui s’étendait de l’Elbe au Rhin moyen. Arnulf. bientôt de la Gaule. sur les pays environnants. Fallait-il traverser quelque fleuve ou la lagune vénitienne ? Ils fabriquaient à la hâte des barques de peaux ou de bois. depuis lors. leur seul dessein est de piller. quelques -uns d’entre eux avaient été engagés. par bandes. dut être abandonné. Ils étaient de bonne heure entrés en contact avec lui. Dorénavant. vers leur site permanent. à plusieurs reprises. en même temps pirate de la steppe. mais soldats redoutables. le nomadisme du berger. ils se lancent. Désormais la Lorraine et la Gaule du nord devinrent un de leurs terrains familiers. Vers le nord-ouest. fut atteinte dès 906 et. tantôt d’une autre : « ravages des Hongrois ». acharnés à la poursuite et ingénieux à se tirer des situations les plus difficiles. ils plantaient leurs tentes de gens de la steppe . où les Carolingiens avaient établi des commandements de frontières et distribué des terres à leurs abbayes. sur la Bavière. De là. ils ne craignaient point cependant de franchir au besoin les Alpes. par le roi de ce pays.32 dans les monastères de l’Italie. ils se faufilèrent. pour revenir ensuite. ils se hasardèrent jusqu’en Bourgogne et au sud même de la Loire. dans les plaines qui portent aujourd’hui leur nom. avait préparé le nomadisme du bandit. Rusés comme des primitifs. beaucoup plus mal défendu. Hommes des plaines. Mais de là. venant d’Italie. Plus tard. après la mort du tsar Siméon (927). sur le pays nîmois. Ce fut « par les détours de ces monts » que. la Bavière et la Souabe eurent surtout à souffrir . un établissement fixe. si l’on ne se rendait compte que les longues courses pastorales.Marc BLOCH — La société féodale 20 ont. Ils ne cherchent pas à y conquérir des terres . avant même le passage des Carpathes. Mais les raids s’étendirent bien au -delà de ces confins. A l’arrêt. qu’ils saccagèrent. il ne se passe guère d’année o ù. Cependant ils préféraient à l’ordinaire se glisser rapidement à travers pays : vrais sauvages. tantôt d’une province.33 retranchaient dans les bâtiments d’u ne abbaye désertée par les moines et de là battaient les alentours. leurs hordes s’abattent sur la plaine du Pô . En 899. L’Occident surtout. avec des succès variables. ils tombèrent. L’Italie du nord. Ils en livrèrent un certain nombre. auxquelles les Hongrois s’étaient autrefois adonnés sur d’immenses espaces et qu’ils continuaient à pratiquer dans le cercle plus restreint de la puzta danubienne. plusieurs fois mise à mal. en 924. par la forêt vosgienne et le col de Saales. aux attaques de flanc. renseignés au besoin par les ambassadeurs qu’ils envoyaient en . leur ouvrit le chemin de la Thrace byzantine. la Saxe. les annales ne notent. Dans l’Italie. tout le pays sur la rive droite de l’Enns. La décadence de l’empire bulgare. comme auxiliaires. chargés de butin. dans une de ses guerres contre les Moraves. Ils ne fuyaient pas toujours les combats contre des forces organisées. habiles. les attirait. une de leurs expéditions les avait conduits jusqu’aux marches de la Germanie. L’ampleur du rayon parcouru confondrait l’i magination. p. jusqu’aux riches abbayes qui se groupaient autour de la Meurthe.

comme la bataille du Lech. Plus souvent. après un sanglant combat. étaient loin d’avoir subi le même écrasement que jadis. au bord du Lech. Otton le Grand. ils ne dédaignaient pas d’écouler ce bétai l humain sur les marchés mêmes de l’Occident. choisissant avec soin les meilleurs. conformément à la tradition carolingienne. Les Hongrois. assez lourdes. que les jeunes femmes et les tout jeunes garçons : pour leurs besoins et leurs plaisirs. selon l’usage commun des bandits de tous les temps. plus au nord. sur son retour. rapidement connue sous le nom de commandement de l’est — Ostarrichi. ils exigeaient un tribut régulier : la Bavière et la Saxe durent. dont le territoire propre n’avait pas été atteint. ils échouaient généralement. L’expédition de pillage ainsi châtiée devait être la dernière. dès leurs premières courses autour du Dniepr. en 954. p. parfois ne réservant. à une guerre de « border ».34 Si brillant qu’il fût et malgré tout son retentissement mo ral. alerté à la nouvelle d’un raid sur l’Allemagne du sud. A l’occasion. IV. et principalement pour la vente.Marc BLOCH — La société féodale 21 avant. se soumettre à cette humiliation. moins pour traiter que pour espionner. Mais ces procédés d’exploitation n’étaient guère praticables que dans les provinces limitrophes de la Hongrie propre. fut mise en vente dans la ville (8). l’autre. Il fut vainqueur. dont nous avons fait Autriche — . où les acheteurs n’étaient pas tous gens à y regarder de près . fréquemment isolés dans les campagnes ou situés dans les faubourgs des villes. et sut exploiter la poursuite. l’une dans les Alpes. le 10 août 955. prise aux environs de Worms. Par-dessus tout. ils traînaient les malheureux jusque dans les pays danubiens. dès la fin du siècle. la Leitha et la Morava. r encontra. sur l’Enns . Ils se tenaient au courant des interrègnes. sur la Mur. ils avaient bien vite pénétré les finesses. Quelquefois. de la politique occidentale. Deux marches furent créées. particulièrement favorables à leurs incursions. sans doute. pendant quelques années. la forêt de Vienne. Otton réorganisa les commandements de la frontière. Ils étaient surtout redoutables aux villages et aux monastères. lorsqu’ils s’y risquaient. et savaient profiter des dissensions entre les princes chrétiens pour se mettre au service de l’un ou l’autre des rivaux. un fait d’armes isolé. le roi de France Orientale. Tout se borna désormais. sur les limites de la Bavière. n’aurait évidemment pas suffi à arrêter net les razzias. la bande hongroise. Ailleurs ils se contentaient de tuer et de piller. en dehors de l’enceinte. ils ne s’attaquaient guère aux villes fortes . cette dernière. ils paraissent avoir tenu à faire des captifs. atteignit. voire même. comme ils avaient fait. La seule cité importante qu’ils enlevèrent fut Pavie. De même que les Sarrasins. vers le milieu du onzième. dans une population passée au fil de l’épée. abominablement. sous les murs de Kiev. sous . ils se faisaient payer une somme d’argent par les populations qu’ils promettaient d’épargner . Bientôt. Fin des invasions hongroises Cependant. pour les offrir à des trafiquants grecs. une fille noble.

rédigées au jour le jour. que les années passaient. reçue à l’instant. une nuit. Les hordes commettaient sur leur passage d’affreux dégâts.Marc BLOCH — La société féodale 22 Charlemagne. au surplus. n’offraient qu’un moyen de transport beaucoup plus encombrant et beaucoup moins sûr qu’aux Normands. dans un marais et finalement. La vérité est que. Très certainement un faisceau de causes profondes avait fait lentement sentir son action. Les chevaux.35 risquaient de ralentir les mouvements . parvint à regagner son village (9). A mesure. se blottit. malheureusement. On entrevoit cependant que l’agriculture peu à peu prenait place à côté de . disait-on. sur les beaux fleuves de l’Europe. Les sources nous parlent souvent de fugitifs. p. les bandes revenaient toutes décimées par cette guérilla. De ce point de vue. plusieurs jours durant. rapportait de moins en moins de richesses et coûtait de plus en plus d’hommes. Comme tant d’autres nations. des pillards du Nîmois. depuis l’année 930 ou environ. Ici. Vers le sud-est. l’œuvre décisive d’Otton fut beaucoup moins la prouesse du Lechfeld que la constitution des marches. à ses envahisseurs. le clerc Flodoard. les incursions en Thrace se réduisent à de médiocres petites entreprises de brigandage. aussi furieuses que jamais. ne trouvaient pas toujours à se nourrir . au même moment. seuls véritablement propices aux razzias. Par la maladie aussi : terminant dans ses annales. ils étaient. Bien des motifs devaient donc travailler à détourner le peuple magyar d’un genre d’entreprise qui. La défaite d’une de leurs bandes. Enfin. En Italie. par ailleurs. n’en étaient pas moins allées s’espaçant. les sources nous font presque totalement défaut. même victorieuses. leurs courses. les généraux byzantins savaient bien que. il fallait livrer plus d’un combat . le continent était à peu près affranchi du cauchemar normand . sans bataille. le urs barques. En cours de route. sans doute. rois et barons avaient désormais les mains plus libres pour se tourner contre les Hongrois et organiser plus méthodiquement la résistance. dont plusieurs avaient déjà été vaincues. de garde difficile. sur les déplorables pistes du temps et au milieu de contrées hostiles.36 Hongrois n’ont commencé à avoir d’annales qu’après leur conversion au christianisme et à la latinité. Prolongement d’habitudes anciennes. les villes fortes et les châteaux se multipliaient. tel ce curé du pays rémois qui. on en peut douter. « le grand obstacle auquel se heurtent les Hongrois dans leurs guerres vient du manque de pâturages » (10). d’une « peste » dysentérique à laquelle avaient succombé la plupart. qui certainement suivaient à pied. les Avars. Mais leur influence ne s’exerça si fortement que parce que la société magyare elle même subissait. Pour les objets précieux. y inscrivait avec joie la nouvelle. les p. à Reims. le récit de l’année 924. les longues randonnées à travers l’Occident étaient -elles toujours fructueuses et heureuses ? A tout prendre. dans des campagnes dévastées. les chars. Mais il ne leur était guère possible de s’alourdir d’énormes masses de butin. de graves transformations. elles prirent fin également après 954. restreignant les espaces ouverts. Les esclaves. depuis 926 environ. eût été impuissante à changer leur mode de vie. entraîné jusqu’en Berry. à partir de 960. faussa compagnie. tout plein du récit de ses aventures.

d’un commun accord. au-dessus des petites sociétés consanguines ou censées telles. le souci des moissons s’opposait désormais aux grandes migrations de brigandage. Des populations stabilisées ou qui. l’existence de groupements plus vastes. à la manière des royautés ou principautés de l’Occident. Vaïk. Sont-ils partis trop loin ? ils devront payer une amende et « revenir » (11). ces modifications dans le genre de vie s’harmonisaient avec de profonds changements politiques. l’évêque bavarois Otton de Freising. cependant. « on les voit se disperser dans leurs clans (••••) et leurs tribus (•••••) ». L’œuvre parut achevée lorsqu’en 1001 le prince descendant d’Arpad. s’étant croisé. Bien après la christianisation. A leur imitation aussi. en somme. les luttes les plus atroces n’avaient pas empêché un contact des civilisations. il avait déjà reçu le baptême sous le nom d’Étienne. écrivait l’empereur Léon le Sage. ne servaient d’abris que durant la saison froide . « l’é té et l’automne. sans p. Surtout. C’était une organisation assez analogue. à celle que nous présente aujourd’hui encore la Mongolie. que l’Église lui a conservé. à l’imitati on de l’État khasar. Favorisées peut -être par l’absorption. C’est l’alternance même qu’un peu plus tôt un géographe arabe notait chez les Bulgares de la Basse-Volga. Les agglomérations. Depuis lors. descendait le Danube. qui. en le mettant au rang de ses saints. fort petites.37 qu’il soit aucunement possib le de parler d’un État unifié. Nous devinons vaguement. dont la plus avancée avait exercé son attrait sur la plus primitive. . qui intéressait la mentalité entière . un effort avait été tenté. dans la masse magyare. prit le titre de roi (12). captifs originaires des vieilles civilisations rurales de l’Occident — . et qui comporta longtemps des formes d’habitat intermédiaires entre le nomadisme véritable des peuples bergers et la fixité absolue des communautés de purs laboureurs. L’influence des institutions politiques occidentales avait été d’ailleurs accompagnée par une pénétration plus profonde. d’éléments étrangers — tribus slaves dès longtemps à peu près sédentaires . Comme si souvent. du moins. les sources grecques et latines). elle réussit. En 1147. n’erraient plus qu’à l’intérieur d’un territoire faiblement étendu étaient plus aisées à soumettre que des nomades voués à un éternel égaillement. d’ailleurs sans grande fixité : « le combat une fois fini ». Un groupement assez lâche de hordes pillardes et vagabondes s’était mué en un État solidement implanté sur son morceau de sol. L’élu fut un certain Arpad. entre 1012 et 1015. dans une large mesure. put observer les Hongrois de son temps. la dynastie arpadienne se tint évidemment pour destinée à l’hégémonie. Dans la seconde moitié du Xe siècle. Leurs huttes de roseaux. durant l’été. un synode interdit aux villages de s’éloigner à l’excès de leur église. pour élever au -dessus de tous les chefs de hordes un « Grand Seigneur » (tel est le nom qu’emploient. étaient mobiles. Malgré tout. à établir son pouvoir sur la nation entière. d’ailleurs. lorsque Vaïk se proclama roi.Marc BLOCH — La société féodale 23 l’élevage : métamorphose très lente. chez les anciens Hongrois. non sans luttes. l’habitude des très longues chevauchées se perdait. ils vivent sous la tente ». plus rarement de bois. sans doute. Dès le séjour du peuple au nord de la mer Noire.

38 l’Elbe.Marc BLOCH — La société féodale 24 Comme tout le vaste « no man’s land » religieux de l’Europe orientale. par des mariages qui déjà attestaient une volonté de rapprochement. ils appelaient. à la différence de Magdebourg comme de Brême. Il ne restait plus qu’à reconstituer cette antique province . Comme missionnaires. Les guerres. Après sa mort. sur les Hongrois. tous liens brisés avec Salzbourg. Il rêvait pour son église. Mais c’étaient les rois de deux nations sédentaires qui. quelque prestige à certains chefs demeurés païens. Cependant ni les papes. dont le diocèse avait été fondé. viendraient se grouper. ils tenaient beaucoup à ne pas dépendre de prélats allemands. Passau n’était qu’un simple évêché. l’œuvre de conversion était menée activement par le clergé bavarois. s’affrontaient (13). du temps des Romains. si elles rendirent. Des chefs hongrois s’étaient fait baptiser à Constantinople . le même rôle de métropole des missions qui incombait à Magdebourg. la Hongrie païenne avait d’abord été disputée entre deux équipes de chasseurs d’âmes. pour un temps. Qu’à cela ne tint ! Les évêques de Passau. des prêtres tchèques. qui se partageaient la chrétienté : celui de Byzance. celui de Rome. Cédant à la tentation à laquelle succombaient. reprendrait son rang prétendument ancien. tant d’hommes de sa robe. dès lors assez nettement distincts. avec les souverains de l’Allemagne proche. Pilgrim fit fabriquer une s érie de fausses bulles. suffragant de Salzbourg. demeurèrent fréquentes. de préférence. autour de lui. ce fut. en fin de compte n’atteignirent pas sérieusement son œuvre. * ** . De plus en plus profondément gagné par le christianisme. en réalité. des monastères de rite grec subsistèrent en Hongrie jusque très avant dans le XIe siècle. qui de 971 à 991 occupa le siège de Passau. en fit sa chose. au VIIIe siècle. pourvu d’un roi couronné et d’un archevêque. durent finalement s’effacer devant leurs rivales. L’év êque Pilgrim. dont chacune représentait un des deux grands systèmes. ni les empereurs ne se laissèrent persuader. sur le Danube. d’accord avec le p ape. Étienne organisa la hiérarchie ecclésiastique de son État. les luttes dont sa succession fut l’enjeu. et que Brême revend iquait sur les peuples scandinaves. sous l’autorité d’un métropolite propre. Quant aux princes magyars. se considéraient comme les successeurs de ceux qui. voire vénitiens . les nouveaux évêchés d’une « Pannonie » hongroise. vers l’an mille. notamment. Par malheur. dorénavant. qui partaient de trop loin. Préparée dans les maisons royales. le dernier venu des peuples de la « Scythie » — comme dit Otton de Freising — avait définitivement renoncé aux gigantesques razzias de jadis pour s’enfermer dan s l’horizon désormais immuable de ses champs et de ses pâtures. plus tard comme évêques. avaient siégé dans le bourg fortifié de Lorch. autour de Passau. sur les Slaves au-delà de p. Mais les missions byzantines. en satellites. par où Lorch était reconnu comme la métropole de la « Pannonie ». et lorsque. qui. s’ils se sentaient prêts au baptême. depuis la Moravie jusqu’à la Bulgarie et la Russie.

Marc BLOCH — La société féodale 25 .

nous l’appelons aujourd’hui le rameau scandinave. être. plus probablement. le terme demeura-t-il d’emploi strictement continental.Marc BLOCH — La société féodale 26 CHAPITRE II Les Normands I. d’autres Germains vivaient. Chose curieuse : ce mot.39 Depuis Charlemagne. Cependant il y avait entre ces groupes un air de famille trop prononcé et. mais unies par la mer familière. Les Anglais. ni une nation unique. L’originalité de leur culture. avaient fait disparaître beaucoup d’éléments de contact et de transition. fonctionnaires royaux don t la plupart. Plus loin. dans la Scanie. que le point de l’horizon d’où il semble surgir. soit. ou bien s’efforçaient de . Ces habitants de l’extrême Septentrion ne formaient ni une simple poussière de tribus. étant issus de familles austrasiennes. mais beaucoup plus différents encore des idiomes de la Germanie proprement dite. Caractères généraux des invasions scandinaves p. Aussi bien. Leurs parlers. di rectement. différents entre eux. étant désormais chrétiennes et incorporées aux royaumes francs. un peu plus tard. par rapport à cell e de leurs voisins plus méridionaux. Rien ne paraissant plus caractéristique de l’étranger. la péninsule jutlandaise . s’était définitivement accusée à la suite des grandes migrations qui. son existence leur eût été révélée par des récits venus des provinces limitrophes . fut adopté tel quel par les populations romanes de la Gaule : soit qu’avant d’apprendre à connaître. se trouvaient placées sous l’emprise de la civilisation occidentale. les îles. de trop fréquents mélanges pour que leurs voisins n’eussent pas l’idée de leur appliquer une étiquette commune. le long de la Baltique et autour de l’estuaire de l’Elbe. par contre. vers le Nord. leurs traditions particulières. malgré sa forme exotique. parlaient ordinairement le francique. mystérieux. par nature. que les gens du vulgaire l’eussent d’abord entendu nommer par leurs chefs.40 étendues de forêts. les Suédois. sans doute. au début du IXe siècle. les Götar dont les provinces suédoises d’Œster et de Vestergötland gardent aujourd’hui le souvenir (14) . toutes les populations de langue germanique qui résidaient au sud du Jutland. Nordman. autour du lac Mälar . qui avaient conservé. la « sauvage nation des Normands ». enfin les peuplades diverses qui. les Germains d’en deçà de l’Elbe prirent l’habitude de dire simplement — « hommes du Nord ». séparées par de vastes p. vidant presque d’hommes les terres germaines. avec leur indépendance. On distinguait les Danois. de landes à demi enneigées et de glaces. et. appartenaient à un autre des rameaux issus naguère du tronc linguistique commun . aux IIe et IIIe siècles de notre ère. occupaient les vallées et les côtes du pays que l’on devait bientôt appeler la Norvège.

ils possédaient. voire le long des fleuves. Le tirant d’eau était faible : à peine plus d’un mètre. paysannes et marchandes aussi bien que guerrières. Grand avantage. caché sous un tertre de terre amoncelée. les eaux n’étaient qu’une route vers les proies terrestres. nous pouvons aujourd’hui restituer aux raids « normands » leur arrière-plan historique.42 chrétiens transfuges. capables pourtant au besoin de très longs parcours. de l’Ukraine au Groenland. sans peine. étaient d’un type sensiblement différent. nous pouvons nous représenter avec précision une flotte normande. en Norvège surtout. les fouilles. une dizaine de nœuds. nouèrent tant de liens commerciaux et culturels nouveaux. de s’aventurer dans les estuaires. Vus dans leur juste perspective. par l’assemblage de leur charpente chefs-d’œuvre d’un peuple de bûcherons. atteignait. Les « longues nefs ». soit à la voile. Tels étaient les « païens du Nord ». Mais c’est à un ouvrage p. dont les incursions. d’un peu plus de vingt mètres. les leçons de p. à l’occasion. et portaient chacune. le témoignage des sépultures ne permette d’en restituer assez facilement l’image. ou que les moines. ils ne nous apparaissent plus que comme un épisode. cependant. Mieux que les guetteurs qui. fouillant des yeux la haute mer. sur nos côtes. tremblaient d’y découvrir les proues des barques ennemies. vers le même temps. par l’adroite proportion des lignes créations d’un grand peuple de matelots. en général. puisqu’un vaisseau. que.Marc BLOCH — La société féodale 27 distinguer. pour les Normands comme pour les Sarrasins. Longues. Non pas à ce point. Car. au IXe siècle. de fjord en fjord. plutôt qu’aux voyages vers les terres lointaines. collectivement. sans doute passablement entassés. telle était en effet la tombe préférée des chefs. Grâce aux rites funéraires. entre les différents peuples. consacré aux origines de l’économie européenne. ont ramené au jour plusieurs de ces cercueils marins : embarcations d’apparat. l’horizon de la civilisation européenne s’est trouvé élargi. à vrai dire. Leur rapidité. qu’il faut réserver le soin de montrer comment par ces épopées. qui répandirent la terreur en Occident. de quarante à soixante hommes. lorsqu’il s’agissait. de leur mieux. par eux- . elles pouvaient se mouvoir soit à la rame. brusquement déclenchées aux alentours de l’an 800. si l’on en juge par le modèle construit à l’imitation d e la trouvaille de Gokstad. C’étaient des barques non pontées. destiné es aux paisibles déplacements. traverser. celui des Danois. ou bien les désignaient. alors. dûment complété et corrigé par les textes. d’une grande aventure humaine : ces amples migrations scandinaves qui. copié exactement sur l’une d’elles — celle de Gokstad — a pu. avec lesquels ils se trouvaient plus particulièrement en contact (15). Les ravages et conquêtes en Occident — dont les débuts seront d’ailleurs retracés dans un autre volume de la collection — nous intéressent ici seulement comme un des ferments de la société féodale. de part en part. occupés dans leurs scriptoria à noter les pillages. quittant la haute mer. De notre temps. l’Atlantique. à vrai dire particulièrement sanglant. Un navire. en moyenne. Bien qu’ils ne dédaignassent point. pendant près d’un siècle et demi. devaient. par le nom de l’un d’eux. faire gémir l’Occident.41 différent.

à l’archevêque Ebbon. suivirent à la piste. p. outre que la surprise avait parfois joué son rôle. à peu près abandonnée par les habitants. sur la Loire. abandonnant leurs nefs. s’aventurer jusqu’à Clermont d’Auvergne. l’Ouse les mena cependant jusqu’à York. les vieilles enceintes romaines étaient loin d’être toujours bien entretenues. sur la Charente. en 888. pour ne citer que les plus illustres. plus loin encore d’ê tre toujours défendues avec beaucoup de courage. un détachement suivait par voie de terre. en 870. dans une rivière trop peu profonde ? les canots sortaient des barques. De plus en plus. ils surprenaient mieux leurs adversaires. dans les plaines russes. ses chemins et ses combats. avaient succombé à l’assaut des Normands : ainsi Cologne. jusqu’à Sens . des villes qui. comme à Nantes. en 845. Bordeaux. pour leurs déplacements plutôt que pour le combat. au besoin. au gré de leurs ravages. la Tamise et un de ses affluents jusqu’à Reading. par des fonds trop bas ? ou se glisser. Fallait-il gagner les bords. on les vit jusqu’à Cambrai . de chevaux. on avait recours au halage. Bien plus. dont ils prenaient naturellement la plus grande part dans le pays même. pour ne pas trop charger les nefs. les marchands scandinaves n’avaient -ils pas acquis une longue pratique de ces alternances entre la navigation et le convoiement des bateaux. La liste était déjà longue. si rapidement familiers avec la complexité de ses cheminements que. le même outrage. En Grande Bretagne même. dès 830. au -delà de la ligne des marées. par exemple. ils savaient attaquer les lieux fortifiés. jusqu’à Chartres . Ils n’hésitaient pas à quitter la rivière pour se lancer. où les cours d’eau sont. fuyant son empereur. les moines de Fleury fuyant leur abbaye du bord de Loire. York. A vrai dire. ils les transportaient d’un terrain de razzia à l’autre . Orléans. Là -bas. une poignée d’hommes énergiques sut mettre en état les fortifications de la Cité et trouva le cœur de combattre. en 864. enlevée un jour de fête. vers l’est.Marc BLOCH — La société féodale 28 mêmes. qu’ils prirent ? En outre. avait été saccagée et par la suite avait probablement subi. le réseau ramifié des affluents ouvrait la multiplicité de ses détours. supérieurs en cela aux cavaliers hongrois. afin d’éviter Paris. pour une razzia. . d’un fleuve à l’autre ou le long des rapides ? Aussi bien ces merveilleux marins ne craignaient-ils nullement la terre. Si les voiles ou les rames ne suffisaient pas. quelques-uns d’entre eux avaient pu servir de guides. Devant les proues de leurs barques. à deux reprises encore. ainsi. en 885. Tourner au contraire l’obstacle de fortifications qui barraient le fil de l’eau ? on improvisait un portage . allant plus vite. en dépit de leurs murailles. Sur l’Escaut. propices aux surprises. C’est ainsi qu’en 866 ils en firent une grande rafle en Est-Anglie. ne les vit-on pas. sur l’Yonne. de France en Angleterre (16). Souvent. sur l’Eure. Nantes. Parfois. Rouen.43 ils pouvaient s’écarter de plus en plus de la rivière . une sorte de science innée de la rivière. De la sorte. Ils étaient très adroits à élever des retranchements et à s’y défendre. depuis Reims. résista cette fois victorieusement. en 888. bien en amont d’Orléans. le long des ornières laissées par les chariots. à travers la forêt d’Orléans. en 888 et 890. Londres. jusqu’à Fleury. à la chasse du butin : tels ceux qui. beaucoup moins favorables à la navigation. ils s’habituèrent à user. Lorsqu’à Paris. la ville qui.

à leurs églises que les princes devaient réclamer les sommes p. pour une large part . ces métaux précieux aient été généralement refondus pour en faire des bijoux selon le goût de leurs acquéreurs : preuve d’une civilisation singulièrement sûre de ses traditions. Charles le Chauve avait donné l’exemple. partant. avec. dès 845. une saga nous dit qu’on le surnommait « l’homme aux enfants ». « comme c’était la coutume parmi ses compagnons » (18). beaucoup changé de caractère comme . Des collectivités. leurs ravages ou de se détourner vers d’autres proies. qui voya ient les pouvoirs publics incapables de les défendre — tels. Il est d’ailleurs frappant que. D’un Islandais. par avance. des monastères isolés avaient d’abord commencé de se racheter. de puissants et brutaux appétits sensuels. emmenés outre-mer. Lothaire II. les musées du Nord conservent. certains groupes frisons — .44 nécessaires. sur la Manche. de grands déchaînements. en 882. parce qu’il se refusait à embrocher ceux-ci sur la pointe des lances. Encore aujourd’hui. depuis le temps où. Ajoutez enfin. Chez les Anglo-Saxons. au moins provisoirement. avant tout. l’archevêque de Canterbury. Comme c’était à leurs sujets et. un peu fous. parmi tant de souvenirs de ces âges héroïques. Dans la France Orien tale.Marc BLOCH — La société féodale 29 Les pillages étaient fructueux. comme disait le prêtre allemand Adam de Brême. par moments. en Irlande. se répétassent presque sans fin. que ses ravisseurs avaient jusque -là sagement gardé pour en tirer rançon. dès 862 . peu à peu. tout un drainage s’établissait finalement des économies occidentales vers les économies scandinaves. en 872. C’en est assez pour faire comprendre l’effroi que partout répandaient devant eux les envahisseurs. Des captifs étaient aussi enlevés et. Un peu après 860 on vit ainsi vendre. dans leurs vitrines. La terreur que. En France Occidentale. durant l’année 800. II. sauf rachat. certainement. en 1012. et. De la razzia à l’établissement Cependant. le tour de Charles le Gros. ils obtenaient des bandes la promesse de cesser. « fruits du brigandage ». fut lapidé avec les os des bêtes dévorées au festin. leurs entreprises avaient. chez ces guerriers du Nord. tantôt de joyaux à la mode de l’Occident. qui avait fait campagne en Occident. où la violence ne connaissait plus de freins : telle la fameuse orgie durant laquelle. Il était dans la nature de pareilles rançons qu’elles servissent d’appât toujours renouvelé e t. dès 810. le roi de Mercie fit de même. assurément. l’imita en 864. peutêtre. le goût du sang et de la destruction. Le roi de Lorraine. forcé Charlemagne à organiser en hâte. Puis les souverains eux-mêmes s’habituèrent à cette pratique : à prix d’argent. sur la côte de Northumbrie. ce fut. celui du Wessex. mais aussi pour beaucoup. en 793. dérobés ou reçus en tribut sous la forme tantôt de pièces de monnaie. des prisonniers noirs qui avaient été raflés au Maroc (17). les Normands avaient pillé leur premier monastère. la défense du littoral franc. ils inspiraient ne l’était pas moins. de surprenantes quantités d’or et d’argent : apports du commerce.

tant que la mer était à peu près paisible. tout exprès pour l’aventure même. trop proche de la côte. le Bas-Rhône furent atteints. servait dorénavant de position de repli. très rapidement.Marc BLOCH — La société féodale 30 d’envergure. dans le Poitou. semblait interdire les flots aux ennemis. dans l’île de Noirmoutier : séjour bien fait pour des cénobites. Cependant. Ne devaiton pas voir. les religieux se firent construire un refuge de terre ferme. Noirmoutier. Mais qu’il désignât un coureur d’aventures. au bord du lac de Grandlieu. voire jusqu’aux bancs de Terre Neuve ? Mais sans doute les flottes arabes étaient-elles de trop bonnes gardiennes des mers. sans cesse dévastée et où l’approvisionnement sans doute se heurtait à des difficultés croissantes. Les Baléares. sur la Loire si aisée à remonter. L’abbaye avait ét é fondée. Pise. falaises neustriennes — . que la distance avec l’Océan était encore trop courte. tandis que. Cette incursion méditerranéenne était d’ailleurs destinée à rester isolée. profitables et guerrières. Bientôt. En 859 et 860. ni non plus que les groupes ainsi formés ne se fussent généralement constitués. Dès 862. reportées sur la carte. Les nefs poussèrent jusqu’à l’Atlantique et plus loin encore vers le Midi. Point de graphique plus parlant que. basses terres bordières de la grande plaine du Nord. Dées. Cette fois toute l’étendue du Massif Central. ce fut le tour de la Méditerranée. ne parut pas de . au VIIe siècle. Seuls les rois de Danemark. certains ports de l’Espagne occidentale avaient reçu la visite des pirates. par un mouvement inverse. à Messay. un petit monastère récemment acquis à Cunauld. des coups de main saisonniers qu’à la faveur des beaux jours organisaient de petites troupes de « Vikings ». les pérégrinations des moines de Saint-Philibert. fut jugée décidément intenable. comme écran protecteur. avec leurs reliques. Un peu avant 819. à Dées. lorsque la mauvaise saison. l’église de l’île s’ouvrait de nouveau aux offices divins. à de véritables conquêtes. naguère abri temporaire. au début. L’étymologie du mot est contestée (19). lorsque parurent sur le golfe les premières barques scandinaves. au bout d’une dizaine d’années. en amont de Saumur. En 858. Dès 844. Malheureusement le site. passa au rang d’établissement permanent. plus loin vers l’arrière.45 rivages encore septentrionaux — Iles Britanniques. Ç’avaient été. placés à la tête d’un État au moins rudimentairement organisé. il fallut se transporter en pleine terre. Puis. en 836. en dehors des liens de la famille ou du peuple. ils prirent l’habitude de s’y rendre chaque année dès le début du printemps . D’ailleurs. sans beaucoup de succès. Ce fut pour s’y apercevoir. Par contre les raids mordirent de plus en plus avant dans l’épaisseur du continent et de la Grande-Bretagne. n’est point douteux . les Barbaresques se risquer jusqu’au large de la Saintonge. vers la fin de p. nouveau recul : Dées. s’essayaient déjà. le rayon s’élargit. La vallée de l’Arno fut remontée jusqu’à Fiesole. au XIIIe siècle. le long de p.46 l’automne. dut à son tour être abandonné et l’on se fixa à Cunauld. Non que la distance eût rien pour effrayer les découvreurs de l’Islande et du Groenlan d. avait été médiocrement choisi. sur leurs frontières du sud. mais qui devint singulièrement dangereux.

de forgerons. qu’à partir de 870 ils procédèrent à la grande « prise de sol ». aux bouches de la p. quelques habitants du voisinage s’aventuraient chez les hivernants. les Parisiens. entre deux campag nes. d’où partaient constamment de nouvelles sorties. aux deux bouts de l’Europe. pour revenir enfin se dissoudre sur la côte du Kent. dès le VII e siècle. des premières principautés que. Plus loin encore vers l’est. à la vérité. Po ur ces séjours prolongés. Le repaire. trouva enfin le « lieu de quiétude » dont parle un diplôme royal (20). depuis les Fär -Öër jusqu’aux Hébrides . les Normands se préparaient à devenir des conquérants du sol. dans les archipels de l’Ouest. à Noirmoutier .Marc BLOCH — La société féodale 31 trop . formé sur la Tamise. Ces Vikings. Malgré la terreur qui entourait ces nids de brigands. ils avaient créé autour de la Baltique toute une couronne de marchés fortifiés et. véritables défricheurs de terre vierge. parfois contraints à cet exil par des vendettas familiales ou des rivalités entre chefs. en 851. qu’attiraient les champs de pillage de l’Occident. des forces beaucoup plus nombreuses. dans la Gaule. Ou bien ils se contentaient de se fixer à portée d’un cours d’eau. Ainsi. c’était en colons que les Scandinaves s’étaient établis. à partir de 835 ou environ. après son passage sur les rives de la Flandre. groupées chacune autour d’un « roi de mer ». fondèrent. Entraînés hors de chez eux par l’amour du gain ou des aventures. en 888. par moment. dans l’île de Thanet. Ainsi firent -ils. puis. se faisait marché. en 843. ravagea abominablement la Gaule. depuis 875. autant que de guerriers. ils ne demeurèrent pas longtemps. ils n’en sentaient pas moins derrière eux les traditions d’une société qui avait ses cadres fixes. pour la première fois. des voix féminines entonner. tel le « Grand Ost » (magnus exercitus) qui. le bourg fortifié de Tournus. Là même. certains emmenaient femmes et enfants . en 872 ou 873. fut l’asile où. mais désormais flibustiers à demi sédentaires. sur la Saône. pour y vendre leurs denrées. Les Vikings prirent l’habitude d’hiverner. de sculpteurs sur bois et de marchands. appartenaient à un peuple de paysans.47 Tamise. de Cork et de Limerick . Surtout il devenait impossible de regagner chaque année le Nord. Habitués à mêler le commerce à la piraterie. Naturellement ces expéditions à longue distance exigeaient une organisation bien différente de celle dont s’étaient accommodées les brusques razzias de jadis. quelques -uns de leurs chefs de guerre — en Irlande. dans le camp adverse. cahoté sur tant de routes. flibustiers toujours. Ils avaient d’abord pris leurs quartiers sur la côte. durant le IXe siècle. accru par l’appor t de plusieurs bandes isolées. Bientôt ils ne craignirent point de les pousser beaucoup plus avant dans l’intérieur. nos gens s’enfuirent jusqu’à Saint -Pourçain-sur-Sioule. s’unirent peu à peu et l’on vit se constituer de véritables armées . à la Landnáma de l’Islande. purent entendre. autour de Dublin. en Irlande . Souvent ils se retranchaient dans une île de rivière. le vocero des guerriers morts. de 879 à 892. D’abord. depuis leurs remparts. en colons encore. disposait les simples bandits de naguère à une pareille transformation. Tout. Aussi bien. dans le pays même qu’ils avaient élu comme terrain de chasse. le corps saint. Les petites troupes. dans la .

Marc BLOCH — La société féodale 32 Russie kiévienne. Force est de laisser ici de côté. illustrées. fut aussi un roi soldat. comme les successeurs des princes de . Il parvint à soumettre. limité approximativement. dans l’extrême nor d. entre le Humber et la Tees . mieux qu’aucune autre dans les royaumes barbares. d’examiner séparément les deux terrains de conquête. si attachante soit-elle. il sera nécessaire. abandonner à l’envahisseur. depuis une ville prise pour centre. Hébrides et Man. sur la côte occidentale. Non que cet immense territoire. par l’héroïsme. ainsi soustraite à l’influence danoise. avec çà et là. que les chefs. aient eu pour habitude constante de s’en aller chercher fortune sur le littoral d’en face. sans doute. lesquels. qui s’étendait alors sur tout le sud. ne lâchent plus leur proie. c’était aux sociétés celtiques que se heurtait la civilisation scandinave. se relayant plus ou moins entre elles. leurs rois tués. non sans de dures guerres. pour plus de clarté. III. ne devaient passer à l’Écosse qu’au terme même du moyen âge (1468) . rattachées. disparurent : tels. à partir de 871. les bandes. ce qui restait encore de la Mercie. Depuis lors.48 l’his toire des colonies formées dans les îles occidentales : Shetland et Orcades qui. au centre. au royaume de Norvège. le caractère commun fut de se présenter comme des États essentiellement urbains qui. après avoir vu leur expansion brisée au début du XIe siècle. Alfred. royaumes de la côte irlandaise. que les bandes armées aient toujours aisément traversé la Manche ou la mer d’Irlande. Seul le Wessex. ne disparurent définitivement qu’un siècle environ plus tard. dominaient le bas pays environnant. Dans ces terres placées à la pointe extrême de l’Europe. réussit à préserver son indépendance. devant la conquête anglaise. l’Est -Anglie. Les établissements scandinaves : l’Angleterre Les tentatives des Scandinaves pour s’installer sur le sol britannique se dessinèrent dès leur premier hivernage : en 851. jusqu’au milieu du X IIIe siècle. aux mains des conquérants. comme on l’a vu. au même moment. et la Mercie. par un véritable trai té. Seul doit être retracé par nous avec quelque détail l’établissement des Normands dans les deux grands pays « féodaux » : ancien État franc et Grande-Bretagne anglo-saxonne. ait formé alors. roi savant. du roi Alfred. mais très diminués d’étendue et placés sous une sorte de protectorat. avait su fondre en une synthèse originale les apports de traditions culturelles opposées. subsistèrent quelque temps. vers 880.49 qui. le long des étapes de la grande route fluviale — . le Deira. Parmi les États anglo-saxons. les uns. comme la Bernicie. vers l’Est. par la voie romaine qui joignait Londres à Chester. D’autres. p. de petits chefs anglo-saxons. un seul État. Bien que de l’un à l’autre — de même qu’avec les îles voisines — les échanges humains aient été jusqu’au bout fréquents. Produit accompli de cette civilisation anglo-saxonne p. constituées. avisé et patient. Rois ou « iarls » scandinaves. en une principauté scandinave autonome . si quelque échec les avait désappointés sur l’une des rives. Par contre il fallut. toute la partie orientale de l’île. depuis le Xe siècle. entre la Tamise et le Wash.

qui avait absorbé celui des Götar. Quelques earls. Depuis 954. plus tard. Ce fut le royaume du « chemin du Nord ». dans la Grande-Bretagne entière. disposaient d’un pouvoir territorial étendu et de ressources relativement considérables. Alfred. avaient plus ou moins p. qui servaient de points d’appui. momentanément. aient pu. comme nous disons. Par-dessus le chaos des petits groupes tribaux. tantôt se querellant. leur autorité suprême est reconnue sur tout le pays précédemment occupé par l’ennemi. d’importantes levées d’hommes et de navires. les gens du commun conservaient leurs terres. de Norvège : le nom même. Et comme force était de nourrir les troupes venues d’au -delà des mers. de simple orientation et sans aucune résonance ethnique. sur les côtes. tantôt unis entre eux par toutes sortes de liens d’alliance ou de subordination. une fois capables d’ordo nner. leurs droits de commandement . Mais la plupart des envahisseurs de naguère demeurèrent en place : les chefs conservaient. déchirés par d’innombrables luttes dynastiques et sans cesse occupés à se combattre les uns les autres. au moins par sursauts. après une lutte très rude. s’appuyant sur un réseau de fortifications peu à peu construites. aux diverses « armées ». dans la Consolation de Boèce. la mémoire toute pleine encore de tant de scènes d’horreur. à côté du royaume des Suédois. Ailleurs de petites républiques aristocratiques s’étaient constituées. n’auraient -ils . A côté du Danemark. on les voyait repartir pour la grande aventure. seuls. de véritables États se consolidaient ou se formaient : États bien instables encore. établis d’abord dans les terres. en même temps que de marchés. où le pouvoir des souverains s’affermit considérablement à la fin du X e siècle. vint alors se placer la dernière-née des monarchies septentrionales que créa. tenter et réussir la reconquête. d’autres bandes de Vikings continuaient leurs pillages. vers la fin de son règne. il est vrai. le tableau de l’Age d’Or. ils avaient couru les mers . Cependant. capables cependant. ou. de redoutables concentrations de forces. se partageaient le pays. Cependant. évoque un pouvoir de commandement tardivement imposé au particularisme de peuplades naguère bien distinctes. sous l’hégémonie royale. devant un plus heureux rival. jeunes gens. Comment s’étonner si. ne put se retenir d’ajouter à son modèle ce trait : « alors on n’entendait point parler de vaisseaux armés en guerre (21) ? » L’état d’anarchie où vivait ainsi la partie « danoise » de l’île explique qu’à partir de 899 . Des bourgs fortifiés avaient été élevés. la vie du Viking était chose familière . avec leurs groupes de suivants. avant leur avènement. si quelque revers les forçait de fuir. sur un territoire étendu. de profondes transformations politiques s’étaient opérées en Scandinavie même. autour du fjord d’Oslo et du lac Mjösen. devenues sédentaires. Or aux princes. relativement ouvertes et fertiles. sur un type analogue à celui de l’Islande. des terres avaient été distribuées aux guerriers. Non que les traces de l’ établissement scandinave aient été par là le moins du monde effacées. maîtres de ces plus puissantes unités politiques. Comment. une famille de chefs locaux. les rois du Wessex qui.50 volontairement repris la mer.Marc BLOCH — La société féodale 33 Bernicie. vers l’an 900. traduisant.

Aethelred. fondateur de monastères. furent rois. Knut. il semble y avoir été ramené tout d’abord par une de ces vendettas qu’un héros scandinave ne pouv ait. le roi d’Angleterre. par contre. L’Angleterre n’y figurait que comme la province la plus occidentale. A vrai dire. son pèlerinage à Rome « pour la rédemption de son âme et le salut de ses peuples ». jusqu’à l’Estonie. Par là il se rapprochait de ses sujets de la Grande-Bretagne. sans honte. un essai d’empire maritime. renier. il est caractéristique que nous trouvions bientôt à la tête des principales bandes deux prétendants à des royautés nordiques : l’un à la couronne de Norvège. plusieurs fois pratiqué par les princes du continent et. Elle ne devait prendre fin qu’après la mort de Svein comme d’Aethelred. le 13 novembre 1002 — jour de la Saint-Brice — . Par la suite. ne revint jamais dans l’île. le massacre de ceux d’entre eux qu’il fut possible d’atteindre.Marc BLOCH — La société féodale 34 point regardé encore vers le rivage pour chercher. si au moment de son avènement en Angleterre il n’était pas encore roi du Danemark. roi d’Al lemagne et d’Italie. l’occasion de nouvelles conquêtes ? Lorsque les incursions en Grande-Bretagne recommencèrent à s’intensifier. C’était au clergé anglais qu’il faisait volontiers appel pour organiser les églises de mission de ses États scandinaves.52 romaine. en bon . Désormais une guerre presque incessante dévora le pays. l’Empereur Conrad II. Oppose r ainsi les Vikings aux Vikings était un jeu classique. Tous deux. Dans les premiers jours de l’an 1017.51 n’en oublia point le chemin. législateur piétiste et moralisant à la manière d’un Charlemagne. fidèle à l’exemple de plusieurs de ses prédécesseurs anglo-saxons. Éprouvant à son tour l’infidélité de ses mercenaires « danois ». raconte qu’au nombre des victimes figurait la propre sœur de Svein. presque toujours. les expéditions de pillage avaient continué sous d’autres chefs. il fit en 1027. p. avec un médiocre succès. Aux expéditions de pillage dont la mer avait été le chemin succédait. rencontra en outre le roi de Bourgogne et. qu’on ne peut contrôler. A la vérité. tout naturellement. Knut. Aethelred s’en vengea en ordonnant. Dès 1003. il conquit la Norvège. peut-être tardivement converti. les « sages » de la terre — entendez l’assemblée des grands barons et des évêques — reconnurent comme roi de tous les Anglais le fils de Svein. Comme. fils d’un roi païen. le roi de Dan emark brûlait des villes anglaises. Le Danois. ce fut le sol anglais que Knut choisit pour y passer toute la fin de sa vie. Knut lui-même fut un dévot de l’Église p. les derniers représentants de la maison de Wessex s’ét ant réfugiés en Gaule ou ayant été expédiés par les Danois vainqueurs dans le lointain pays des Slaves. Le Norvégien. par la suite. le devint deux ans plus tard. il y assista au couronnement du plus grand souverain de l’Occident. Olaf Trygvason. Il ne s’agissait pas d’un simple changement de dynastie. Il tenta au moins de s’établir chez les Slaves et Finnois d’au -delà de la Baltique. Une tradition postérieure. depuis 980. Svein « à la Barbe Fourchue ». où régnait un de ses frères. l’autre à celle de Danemark. entre-temps. Lorsque. ne crut pouvoir mieux se défendre contre les brigands qu’en prenant quelques -uns d’entre eux à son service. par-delà l’horizon. Car.

sut obtenir de ces portiers des Alpes. comme royaume à part. par les ducs français de Normandie. ni les incursions scandinaves sur les côtes n’avaient complètement cessé. « Aale s’est fait dresser cette pierre. l’union. par les rois scandinaves. Lorsqu’après la mort d’Édouard l’un des . ouvert. près d’un village de la province suédoise d’Upland (22). Cependant. fait précéder d’une lettre d’Alexandre à Aristote et suivre d’un fragment traduit du Livre de _Judith (23). De deux côtés. mêlant enfin à l’héritage de la civilisation anglo -saxonne. composa le Lai de Beowulf. mettant en vers de vieilles légendes du pays des Götar et des îles danoises. le manuscrit. plein des échos d’une veine épique encore toute païenne — l’étrange et sombre lai aux monstres fabuleux. » Les parties de l’Empire où le souverain n’était pas présent devaient être remises à des vice-rois. dont les sujets. Dieu ait son âme. aux souvenirs des littératures antiques. Les communications sur de si grandes distances et par des mers fort rudes comportaient beaucoup d’aléas. se brisa. Après la mort de Knut. centré autour de la mer du Nord. par un nouveau témoignage de ce jeu d’influences contraires. mon royaume de l’Est une fois pacifié. attribuée à un de ses fils. désorganisé dans son armature politique et ecclésiastique. de nombreux éléments encore païens ou très superficiellement christianisés. dit plus tard « le Confesseur ». faisant route de Rome au Danemark..Marc BLOCH — La société féodale 35 fils d’un peuple qui avait toujours été commerçant aussi bien que guerrier. Il y avait quelque p. puis. qu’un poète an glo-saxon. qui y fut reconnu roi. voyait s’entrecroiser curieusement toutes sortes de courants de civilisation. que. auquel nous le devons. aussitôt que cet été j’aurai pu me procurer une flotte. L’Angleterre fut d’abord. troublé par les rivalités des lignées de barons. par le canal du christianisme. Il a levé l’impôt pour le roi Knut en Angleterre. Saigné à blanc par tant de guerres et de pillages. sur ses diverses terres. il adressait aux Anglais : « Je me propose de venir vers vous. cette proie toute prête était guettée : au-delà de la Manche. dans la Northumbrie peuplée d’anciens Vikings. les traditions propres des peuples scandinaves. réunie au Danemark (la Norvège ayant décidément fait sécession). de nouveau. ni les ambitions des chefs du Nord ne s’étaient éteintes. pendant toute la première période du règne d’Édouard. de fructueuses exemptions de péages. qui ne furent pas toujours fidèles. ce fut.53 chose d’inquiétant à entendre dire à Knut. Mais cet État singulier avait toujours été assez lâche. au-delà de la mer du Nord. élevé lui -même à la cour ducale. » Telle est l’inscription en caractè res runiques qui se lit encore aujourd’hui sur une stèle funéraire. avaient peuplé déjà l’entourage du prince et le haut clergé . Peut-être fût-ce vers ce temps ou probablement un peu plus tôt. Légalement chrétien malgré la présence. un court moment encore. l’État anglais n’était visiblement plus capabl e que d’une faible résistance. Édouard. qu’il avait créée et maintenue par la force. dans la proclamation qu’en 1027. pour les marchands d’Angleterre. En 1042 enfin. Mais c’était des pays scandinaves qu’il tirait le principal des forces avec lesquelles il tenait la grande île. elle-même à la fois germanique et latine. cet État. un prince de la maison de Wessex..

le territoire ainsi concédé devait demeurer d’une façon à peu près permanente aux mains de personnages de cette famille. plus d’un « roi de mer » s’était finalement fait seigneur ou prince de la terre.54 Norvégien fut battu et tué au pont de Stamford. eut été sacré roi. IV. conquérant de l’Angleterre. englobée dans un État qui s’étendait sur les deux rives de la Manche. tantôt vers les provinces franques où ils ne craignaient pas. Car. l’Angleterre fut. un moment. le Yorkshire vit reparaître les Danois. exilés de leur pays. lui aussi. parmi les authentiques descendants des Vikings. tout chrétiens qu’ils étaient devenus.Marc BLOCH — La société féodale 36 principaux magnats du royaume. pour près d’un siècle et demi. Le peu que nous entrevoyons de leur histoire suffit à montrer que. ils ne furent que des vassaux sans foi et de mauvais gardiens de la terre. Agrandi plus tard de divers autres morceaux de la Frise. Les établissements scandinaves : la France Mais ce duc de Normandie même. Vers cette date. Harold. à laquelle elle avait pu. ne s’en rangeait pas moins. sur les ordres de Charles le Gros. sur le continent comme dans l’île. gendre d’un prince de Novgorod. d’entreprendre des p. Sans doute les successeurs de Knut ne renoncèrent pas d’un coup à leur rêve héréditaire : à deux reprises sous le règne de Guillaume. L’évoluti on y avait commencé de très bonne heure. enfin hardi explorateur des mers arctiques. alors le principal port de l’Empire sur la mer du Nord. les regards tournés tantôt vers le Danemark et ses querelles dynastiques. sur le littoral du Sussex. Mais ces entreprises guerrières dégénéraient en simples brigandages : les expéditions scandinaves. L’une. qui ne vécut point. possède aux yeux de l’historien toute la valeur d’un symptôme . Harald le p. deux armées. à leur terme. un autre Harold ou Harald. sembler définitivement appartenir. Guillaume le Bâtard (24). Scandinave lui-même de nom. L’autre . sur le Humber. à demi Scandinave d’origine. revenaient au caractère de leurs commencements. deux membres de la maison royale de Danemark. son seigneur. Mais cette Normandie néerlandaise. pour toujours rattachée aux intérêts politiques et aux courants de civilisation du proche Occident. était celle du roi de Norvège. insérée dans l’édifice politique de l’État franc. était commandée par le duc de Normandie.55 raids fructueux. en 885. Soustraite à l’orbite nordique. Dès les environs de 850. tout français qu’il fût p ar la langue et par son genre de vie. reçurent en « bienfait » de l’empereur Louis le Pieux le pays qui s’étendait autour de Durstede. commandant des armées byzantines lancées sur les Arabes de Sicile. débarquèrent sur la côte anglaise. Guillaume vainquit sur la colline de Hastings. le Harald « au dur conseil » des Sagas : vrai Viking qui n’était parvenu à la couronne qu’ après de longues aventures errantes. ancien capitaine des gardes scandinaves à la cour de Constantinople. à peu de semaines d’intervalle. le delta du Rhin avait vu le premier essai de constitution d’une principauté scandinave. jusqu’au jour où le dernier d’entre eux fut tué par trahison.

Ainsi. non seulement d’intelligence inégale. sans conteste. reçu l’hommage. le duc . encore païens. aux prodiges. de même. de cette fête qui commande l’ordre des liturgies presque tout entier. alors que l’on datait encore par consuls. nul doute qu’il n’eût bientôt été nécessaire de le pourvoir de fiefs ni que cette inévitable conséquence ne fût acceptée d’avance. le mémento historique s’était détaché du calendrier.Marc BLOCH — La société féodale 37 avant-coureur. des clercs qui s’appliquaient à noter. compter aussi avec les injures du temps — . Flodoard. les événements. en ce temps. A dire vrai. les meilleurs annalistes de la Gaule furent. la porte du laboratoire. Visiblement. Le problème technique a ici trop de gravité pour que l’historien puisse sans malhonnêteté s’abstenir d’en faire confidence à son lecteur. Puis. par la plus fâcheuse des aventures. pour les tables de Pâques destinées à indiquer. Surtout. en fin de compte. tout en conservant sa coupe rigoureusement annuelle. dont Charles le Chauve avait. Ils s’intéressaient aux chutes de grêle. Malheureusement les Annales de SaintVaast s’interrompent tout net au milieu de l’an 900 . plus tard. si variables. joignait celui de vivre dans un incomparable foyer d’intrigues et de nouv elles. un moine anonyme de la grande abbaye Saint-Vaast d’Arras. un groupe de Normands. un instant. à l’avantage d’un esprit particulièrement délié. l’idée de pareils établissements était dans l’air. Comment. le hiatus se trouve correspondre précisément à l’établissement des Normands en France Occidentale. ces agendas ne sont pas les seuls ouvrages historiques laissés par une époque que le passé préoccupait beaucoup. en 862. Or. au début du Xe siècle. Entrouvrons donc. avait -on procédé pour les fastes consulaires . La curiosité. Il y avait. quant à celles de Flodoard.56 d’interroger. au seuil du moyen âge. et sous quelle forme un de ces projets prit-il corps ? Nous le savons très mal. semble avoir vécu assez longtemps à Nantes ou autour de la ville en bonne intelligence avec le comte breton. A la fin du IXe siècle et au cours du Xe. bien entendu. le nombre et la valeur des renseignements recueillis dépendaient de l’emplacement de la maison religieuse. n’avait pas été tué peu après dans un duel judiciaire. et un prêtre de Reims. qui. la perspective de ces mémorialistes différait beaucoup de la nôtre. au moins telles qu’elles nous ont été conservées — car il faut. année par année. aux morts des princes. presque autant qu’aux guerres. les dates. A plusieurs reprises les rois francs avaient pris à leur service des chefs de bande. Moins d’un siècle après la fondation de la principauté normande de la Basse-Seine. Naturellement. Ils étaient en outre. par exemple. de son importance. mais aussi fort inégalement informés. leur point de départ se place en 919. Si ce Völundr. de ses liens plus ou moins étroits avec la cour ou les grands. dans diverses églises de la chrétienté. vers le début de la période carolingienne. aux disettes de vin ou de blé. né jadis de l’emploi des instruments du comput chronologique pour y inscrire les faits saillants de l’an écoulé ou en cours. l’art p. aux révolutions de l’État ou de l’Église. dans leur succession. le zèle variaient selon les individus. C’était un vieil usage. Un peu plus tard.

l’effort des Vikings. avaient-ils déjà dû y cultiver ou faire cultiver la terre : d’autant que. à la tête de la même « armée ». dont il fait grand état. les premiers arrivés. Par ailleurs. On y saisit au vif quels ornements un clerc instruit tenait pour dignes de rehausser l’éclat d’un récit et un flatteur avisé pour propres à chatouiller l’orgueil de ses patrons. De là elle rayonnait. sous les murs de Chartres. à partir de 885 ou environ.58 n’avait pu . celui du roi. sur les faits p. q ui n’étaient qu’en petit nombre. s’était porté. à la recherche du butin. L’œuvre. Mais ces expéditions lointaines n’étaient pas toujours heureuses. en 911. voici donc ce qu’à l’aide de quelques médiocres annales et d’un tout petit nombre de documents d’archives. en 896. le nouveau roi de France Occidentale. en revanche. décida de faire retracer les exploits de ses ancêtres et les siens propres. Charles le Simple. dépasser les forces du seul pouvoir intéressé. cet établissement formant foyer d’attraction. A l’aide des quelques documents authentiques par où on la peut contrôler. avec quelques communications orales. petit-fils de son fondateur. on y sonde la profondeur d’oubli et de déformation dont. exécutée avant 1026 . De ces événements si obscurs. est pleine d’enseignements. un témoignage à peu près nul. à plusieurs reprises. au bout de quelques génér ations. Les pillards furent battus en Bourgogne. de toutes parts. une de leurs bandes s’était installée à demeu re. Car de pouvoirs plus proches. c’était sur les vallées de la Loire et de la Seine que. de plus en plus. de son côté. Si l’expérience montrait qu’il n’était pas impossible de brider leurs ravages. Dans le Roumois et la région avoisinante. ils étaient maîtres et sans doute. Cette première tentative demeura sans résultats. en appelant près de lui le chef qui commandait alors les Normands de la Basse-Seine et en lui servant de parrain. Sans négliger absolument les bouches du Rhin et de l’Escaut. Il chargea de ce soin un chanoine de SaintQuentin. En un mot c’est sur la mentalité d’un milieu et d’une époque un témoignage infiniment précieux . la mémoire historique des hommes de ce temps était susceptible. on arrive à apercevoir. notamment. pour se nourrir durant les hivernages. paraît avoir. Mais comment s’étonner qu’il en ait. il n’était plus question : dans ce pays horriblement ravagé et qui pour centre n’avait plus qu’une ville en ruine. s’adressant cette fois à Rollon qui . Doon. Autour de la Basse -Seine. par contre. qu’il ne cite jamais. au moins en ce qui regarde la primitive histoire du duché de Normandie. cette défaite p. dès son avènement. durant l’année 897 . entretenu le dessein d’un accord avec l’envahisseur. avaient été rejoints par d’autres vagues d’aventuriers. repris l’idée. Il y donna suite. quatorze ans plus tard. On y surprend à la tâche un écrivain du XIe siècle occupé à compiler les renseignements extraits d’annales antérieures. avait succédé au filleul de naguère ? Rollon. sacré en 893 et partout reconnu depuis la mort d’Eudes. plus simplement. tantôt. venait d’être vaincu devant Chartres . les cadres de commandement locaux avaient totalement disparu. son imagination. et avec les embellissements que lui suggéraient tantôt ses souvenirs livresques.Marc BLOCH — La société féodale 38 Richard Ier. son rival.57 mêmes qui s’y trouvent rapportés. les déloger de leurs repaires semblait.

le duc et marquis Robert qui. l’empêchait de s’accroître. frère de l’ancien roi Eudes. le roi Raoul remettait à Rollon le Bessin (25) . Les ducs. sur lesquels Rollon devait dorénavant exercer. revenu en 936 de l’Angleterre où il s’était réfugié. comme les comtés autour de Rouen. probablement peu après. où il avait été incorporé peu après 840. avaient amené une extrême anarchie. Mais les Normands n’étaient pas hommes à se contenter longtemps d’un espace aussi réduit.. Ainsi progressivement. le roi mentionne les concessions consenties « aux Normands de la Seine. par les liens de l’hommage vassalique et. L’accord eut lieu à une date que rien ne nous permet de fixer avec exactitude : certainement après la bataille de Chartres (20 juillet 911) . et pour commencer. En 921.59 commandement et se conduisait pratiquement en souverain autonome. pratiquement héréditaires. L’un d’eux. C’était. Sans doute. céda aux pirates du fleuve. Rollon et beaucoup des siens reçurent le baptême. Aussi bien de nouveaux afflux d’immigrés les poussaient-ils impérieusement à s’agrandir. une principauté. la « Normandie » neustrienne avait trouvé ses contours désormais presque immuables. néanmoins. ils avaient l’appui des troupes qu’ils pouvaient lever parmi leur s fidèles de la Bretagne propre. détenait dans l’Ouest un grand p. en 933. régularisés une dizaine d’années plus tôt. l’oblig ation de l’aide militaire. ils comprenaient. La bande scandinave cependant semble avoir été moins forte et l’attraction exercée par les établissements de Rollon. les diocèses d’Avranches et de Coutances.Marc BLOCH — La société féodale 39 manquer de lui ouvrir les yeux sur les difficultés qui s’opposaient à la poursuite des razzias. dans le royaume ou duché des Bretons Armoricains. Alain Barbe Torte. par surcroît. pour la reconquérir. avec ses Vikings : même problème que sur l’autre estuaire. reconnaître le fait accompli. chassa les envahisseurs. ni qui fût isolé. les pouvoirs. les incursions scandinaves elles-mêmes. en réalité. c’est -à-dire à Rollon et à ses compagnons. se considéraient comme les maîtres légitimes de cette marche de langue romane . dans le royaume. des deux parts. l’avantage de se rattacher. Dans un diplôme du 14 mars 918.. dont quelques-uns seulement s’étaient fait baptiser. les luttes entre les prétendants. du plus haut fonctionnaire local de la hiérarchie franque : le comte. Restait cependant la Basse-Loire. un bien vacant. au fils et successeur de Rollon. Il crut sage d’accepter l’offre du roi. La Normandie de la . Dès 924. la partie du diocèse de Rouen qui s’étendait de l’Epte à la mer et une fraction de celui d’Évreux. « quelques comtés » autour de Rouen : selon toute apparence. notamment les comtes du Vannetais tout proche. La reprise des guerres dynastiques. dans son Histoire de l’Église de Reims — . toute formée et qui désormais aurait les meilleures raisons du monde de garder la côte contre les outrages de nouveaux pirates. nous dit la seule source digne de foi — Flodoard. aux regards de Charles et de ses conseillers. même solution. En outre le Nantais n’était pas précisément. pour la défense du royaume ». Quant aux territoires cédés. ou les prétendants à la dignité ducale. Avec. le comté de Nantes. en gros. en conséquence. ne tarda pas à leur fournir l’occasion de monnayer leurs interventions. déjà.

par eux. un peu plus tard. lentement. le cas où un homme du pays. cependant. Le moine de Reims. coururent encore quelque temps la campagne. n’avait eu qu’une existence éphémère (26). se hasarda jusque sur les côtes d’Espagne et prit Saint-Jacques de Compostelle. le port de Tiel. tout frais arrivés du Nord : tels. Mais l’époque des courses lointaines. qui écrivait dans les dernières années du Xe siècle. comme un événement presque normal. prévoit. De fait. les sources. . le delta du Rhin s’était lui aussi à peu près libéré. Olaf. « haletant de désir vers le butin » (28). capable d’éclairer d’autres mouvements de même ordre. fut pillé. En 1006.Marc BLOCH — La société féodale 40 Loire. mais destiné. leurs expéditions guerrières ne différaient pas beaucoup des razzias d’autrefois. Par delà les frontières de la France. Parfois des Normands de Rouen se joignaient à ces brigands. en 1013. plus d’un siècle par conséquent. L’établissement des compagnons de Rollon sur la Manche ne mit pas fin d’un coup aux dévastations. les barques scandinaves désapprirent le chemin des eaux lointaines. V. La Bourgogne fut de nouveau mise à sac en 924. depuis la défaite du Pont de Stamford. à devenir le saint national de sa p. Peu à peu. permettent d’en suivre les vicissitudes d’assez près pour en faire une expérience naturelle. Çà et là des chefs isolés. L’une d’elles. étaient passées. Longtemps les marins scandinaves continuèrent ainsi à entretenir pour leur part. au-delà des mers. dans une de leurs bandes. surtout lorsque. Une civilisation qui. La christianisation du nord Cependant le Nord lui-même peu à peu allait se christianisant. l’évêque d’Utrecht put regagner sa ville où son prédécesseur avait été incapable de résider d’une façon durable. à la différence de celle de la Seine. enlevé par les « Normands ». Richer. Assurément les rives de la mer du Nord restaient ouvertes à bien des coups de mains. les habitants mirent eux-mêmes le feu aux installations des quais et du bourg marchand. dans l’Occident. et la fit rebâtir. aura été enrôlé de force. cet état d’insécurité si c aractéristique d’une certaine tonalité de civilisation. de 966 à 970. que conduisait un prétendant à la couronne de Norvège. Vers 930. D’autant qu’ils y employaient fréquemment des troupes de Vikings. manque rarement à les traiter de « ducs des pirates ». avec hivernage. que ne protégeait aucune enceinte. et. celle des conquêtes. En 1018 encore on en vit paraître une autre sur les côtes du Poitou. alors païen. les aventuriers. d’autant plus âpres au pillage qu’ils s’irritaient de ne pas avoir reçu eux aussi des terres (27). comme c’est ici le cas. après son baptême. sur le Waal. malgr é d’irrémédiables lacunes.60 patrie. passe à une autre foi : l’historien ne connaît guère de phénomène qui prête à de plus passionnantes observations. et Utrecht menacé . D’autres bandes opéraient pour leur propre compte sur le littoral. Les ducs eux-mêmes n’avaient pas rompu d’un coup avec les habitudes anciennes. après l’hommage de Rollon. Une loi frisonne.

Coupées de trêves et de pourparlers. faute d’en admettre l’existence . De même. presque inconcevable. De reconnaître le Dieu des chrétiens comme une force redoutable à l’accepter comme le seul Dieu. dangereux certes. la distance se pouvait franchir par étapes presque insensibles. avec l’aide de ses dieux propres. en elle-même. Sans doute les rois. à l’ordinaire. plus faibles cependant que l’unique Créateur. combattre et railler. portèrent un coup redoutable à leur prestige sacerdotal. au retour de ses courses guerrières. le christianisme ne les forçait pas à tout abandonner de leur caractère sacré. fortement organisé. ce n’était pas. un chef islandais. rapporta à son foyer la religion nouvelle.Marc BLOCH — La société féodale 41 Mais une étude détaillée déborderait le cadre de ce livre. en d’autres circonstances. ne fût point de se les rendre propices et de respecter la mystérieuse magie de leur culte. qu’on pouvait bien. s’ ils perdaient leurs droits aux sacrifices. le polythéisme même ouvrait au changement d’obédience un chemin aisé. Il ne serait guère exact de dire que le paganisme nordique ne fit pas une sérieuse résistance. en particulier. lorsque les Normands apprirent à connaître le Christ et ses saints. — au temps où. de toute foi. malade. Les deux grands rois convertisseurs de la Norvège.61 nécessaires pour le mettre à bas. le . qu’à l’adoption d’une foi neuve. faire un vœu à saint Riquier ? Un peu plus tard. de ruiner par là un élément essentiel de leur grandeur. puisque trois siècles furent p. Des esprits auxquels toute critique du témoignage est inconnue n’incli nent guère à nier le surnaturel. ils commandaient des bandes de Vikings. sans royaumes encore. ils s’habituèrent rapidement à les traiter comme des déités étrangères. en 994. Ne vit-on pas. corrélatifs à la fois aux migrations et à la formation des États. Au clergé. comme nous le dirons plus tard. avaient tous deux reçu le baptême — le premier sur le sol anglais. le deuxième sur celui de la France. en 1014. p. comme un autre butin. et Olaf. fils de Trygvi. L’ancienne religion ne manquait pas seulement de l’armature d’ une Église . la Scandinavie n’opposait aucun corps analogue. il semble bien qu’au temps de la conversion elle ait présenté. Quelques points de repère devront suffire. d’où qu’il vienne. sincèrement converti au christianisme. Lorsque les chrétiens se refusaient à prier les dieux des divers paganismes. des peuples chrétiens. les expéditions de pillage ellesmêmes exerçaient leur action. Plus d’un marin du Nord. pouvaient craindre. on peut croire que les changements profonds de la structure sociale. On entrevoit pourtant quelques-unes des raisons internes qui facilitèrent la défaite finale. n’en continuait pas moins d’invoquer Thor. A la longue.62 dans certains cas difficiles (29). Olaf. mais dont l’obscure puissance était trop à craindre pour que la sagesse. Les chefs de groupes consanguins ou de peuples étaient les seuls prêtres. un Viking. Mais. ils les tenaient pour de méchants démons. en 860. Quant aux chefs de familles ou de tribus. Enfin. des textes nombreux nous l’attestent. ce grossier scepticisme devait conduire moins à l’absence. les symptômes d’une sorte de décomposition spontanée. Les textes scandinaves mettent assez souvent en scène de véritables incroyants. fils de Harald. Ces passages ou glissements à la loi du Christ se multipliaient à mesure que.

Enfin. en le détachant de la province de Cologne. néanmoins. . les relations commerciales. dont le moine picard Anschaire. selon la pénétrante observation de l’historien islandais Snorri Sturluson. au hasard des migrations temporaires. » De fait. l’église mère des missions ne survécut que parce qu’on se décida à lui unir. Pendant longtemps.63 d’hommes à hommes. une immense province à conquérir. furent pour la foi étrangère des agents de propagation singulièrement plus efficaces que les missions lancées par l’Église. venus d’outre -mer. en dépit de quelques âmes de feu comme Anschaire. des missionnaires s’en furent annoncer le Christ aux Danois et aux Suédois. d’un archevêché. Cependant. « la plupart des hommes qui habitaient le long des côtes avaient reçu le baptême. fut le premier titulaire : métropole. favorisaient les conversions.. . à son retour de Suède. ces contacts. les croyances ancestrales avaient encore de trop fermes racines. De leur côté. antérieures aux grandes entreprises guerrières et que celles-ci n’interrompirent jamais. aux grands empereurs allemands. En Suède. La Germanie proprement dite une fois convertie.. Celles-ci. Hambourg ayant été pillé en 845 par des Vikings. p. la plupart des premiers chrétiens furent des marchands.Marc BLOCH — La société féodale 42 long de leur route. dépourvue de suffragants. traversait l’isthme jutlandais. alors le principal nœud des communications entre l’empire franc et les mers septentrionales. quelques-uns furent baptisés et ramenèrent avec eux des prêtres. à Hambourg. rencontraient un plus grand nombre de leurs compatriotes établis à demeure sur des terres anciennement chrétiennes et pour la plupart gagnés aux croyances des populations sujettes ou voisines. qui avaient fréquenté le port de Durstede. étaient trop difficiles à recruter pour que ces grands rêves pussent si promptement prendre corps. pour l’instant. ils virent les coutumes chrétiennes . De même. désormais uni dans une même prière. En Norvège. le siège épiscopal de Brême. leur propre hégémonie. héritiers de leurs traditions. de jeunes Scandinaves furent achetés sur les marchés d’esclaves pour être formés à la prêtrise et à l’apostolat. le peuple demeurait tout païen » (30). vers le début du XI e siècle. les aventuriers. sur le lac Mälar. plus ancien et moins pauvre. chez les chrétiens. Travailler à l’extinction du paganisme apparaissait aux Carolingiens à la fois comme un devoir inhérent à leur vocation de princes chrétiens et comme la voie la plus sûre pour étendre sur un monde. Une vieille chronique gotlandaise écrit. des habitants de l’île : « Ils voyageaient avec leurs marchandises vers toute contrée. l’œuvre de christianisation obtint un point d’appui permanent par l’établissement. les équipes de prédicateurs elles-mêmes. avaient commencé de bonne heure. comment n’eût -on pas songé aux Germains du Nord ? Sur l’initiative de Louis le Pieux. les prêtres francs en qui on voyait les serviteurs de princes étrangers soulevaient de trop vives suspicions. alors que dans les hautes vallées et sur les étendues montagneuses. de mer en mer. au-delà des frontières scandinaves et slaves toutes proches. les plus anciennes communautés dont nous trouvions trace s’étaient formées dans des bourgs de négoce : Birka. Ripen et Schleswig aux deux extrémités de la route qui. Comme jadis Grégoire le Grand avait songé à le faire pour les Anglais. mais devant qui s’ouvrait.

A mesure notamment que les groupes chrétiens se multipliaient et. qui sans cesse déchiraient les États scandinaves. jaloux de leur indépendance. les rois. depuis le roi Inge qui. chercher du moins à sauver quelque chose de la suprématie traditionnellement revendiquée par son église. faute duquel le christianisme eût été incapable de maintenir son ordre spirituel et d’atteindre les couches profondes de la popula tion ? Réciproquement. le vocabulaire du christianisme soit composé d’emprunts à l’anglo -saxon plutôt qu’à l’alle mand. devait forcément entraîner la constitution dans chacun d’eux d’une hiérarchie propre. Il est caractéristique qu’en Suède. directement soumise à Rome. vers la fin du XIe siècle. L’archevêque Adalbert — depuis 1043 — conçut l’idée d’un va ste patriarcat nordique. à la vérité. faisant la part du feu. sur le siège archiépiscopal de Brême-Hambourg. et sensiblement plus tard en Suède. détruisit l’antique sanctuaire d’Upsal. les diocèses plus ou moins éphémères qui se fondaient dans les pays scandinaves dussent dépendre de la province de Brême-Hambourg. par exemple. la conversion de ces pays du Nord. Aussi bien. Bien que. c’était dans le pouvoir de contrainte exercé par les souverains.64 disputaient à leurs frères d’Allemagne l’honneur de baptiser les païens de la Scandinavie. qui toujours s’était avant tout attachée à les gagner.65 Magnus le Bon (1035) . souvent avec une extrême dureté. moins suspects surtout. Car. pour un temps. faisaient volontiers sacrer leurs évêques en Grande-Bretagne.Marc BLOCH — La société féodale 43 Du moins était-ce là une position de repli et d’attente. sous la tutelle des successeurs de saint . au sein duquel. tour à tour. Le triomphe put être reconnu comme assuré le jour où. leur moisson paraît bien avoir été plus abondante. en effet. sans leur appui. En même temps. par suite. Comme en Hongrie. dans les guerres entre prétendants. une organisation ecclésiastique en voie d’établissement. on vit se succéder sans interruption des rois chrétiens : en Danemark. en Norvège. De Brême Hambourg. Il ne l’est pas moins que de nombreuses paroisses y aient pris pour patrons des saints de la Grande-Bretagne. dans chacun des trois royaumes. les discordes religieuses ne manquaient pas d’être exploitées : plus d’une révolution dynastique vint ruiner. servis par les communications constantes qui liaient l es ports de leur île aux côtes d’en face. A plus forte raison l’influence anglaise rayonna -t-elle largement sur le Danemark et même la Norvège au temps de Knut et de ses premiers héritiers. en raison même de leur succès. l’attitude des rois et des principaux chefs était l’élément décisif. mieux résolus à la lutte. que les deux partis mettaient leur plus sûr espoir. comment jeter sur le pays ce réseau d’évêchés et d’abbayes. Habitués de longue date au métier de pêcheurs d’âmes. venus d’un autre secteur de l’horizon chrétien. depuis p. selon les règles hiérarchiques. d’abord. les prêtres anglais p. Il se trouva un jour. où si souvent ses prédécesseurs avaient offert en sacrifice la chair des bêtes et celle même des hommes. repartit au Xe siècle un nouvel effort. quand ils étaient chrétiens. L’Église le savait bien. depuis Knut . trouvaient devant eux des groupes païens plus conscients du danger et. qui fut plus heureux. un politique assez fin pour s’incliner devant l’inévitable et.

le long des routes ou près des lieux d’assemblées. Puis la Norvège. en adroits commerçants. Mais la Curie romaine. ne connaissaient ni plus grand plaisir ni plus haute source de renom que « le cliquetis du fer » et « le choc des boucliers » : témoins. Elles ne commémorent point. dans la Scanie danoise. croire aux effets d’un profond changement de mentalité. sur les tertres du pays scandinave. A la recherche des causes p. médiocrement amie des pouvoirs intermédiaires. L’Allemagne n’était pas. ne parvinrent jamais à imposer d’une façon durable aux rois de ce pays le versement du tribut. sur la roche grise. pierres funéraires ou simples cénotaphes. l’explication. ni même à avancer sérieusement la frontière. les morts paisiblement endormis au foyer natal. les stèles. témoins aussi. en 1152. gravée s. obtint le sien propre. qu’au surplus les querelles des barons. dans la vie morale du Nord. ou qui. VI. se garda de favoriser ce dessein. Ainsi l’Église scandinave échappait à l’Église allemande. par contre. tant de poèmes et récits mis par écrit seulement au XIIe siècle. en rouge vif. En 1103 un archevêché fut fondé à Lund. Entre les deux grands rameaux des peuples germaniques la séparation était allée se marquant avec une force croissante. malgré leurs innombrables interventions dans les guerres dynastiques du Danemark. qui. où reposait le roi martyr Olaf. ne permirent pas à son auteur de pousser avec beaucoup d’esprit de suite. comme un si grand nombre de tombes grecques ou romaines. Parallèlement. Le souvenir qu’elles rappellent est. les marchés de l’Europe. se seraient créées les métropoles nationales. mais où retentit encore le fidèle écho de l’âge des Vikings . fixa sa métropole chrétienne tout près du site où s’était élevé. sous l’action du changement de foi ? Assurément. avec juridiction sur toutes les terres scandinaves. aux temps païens. en 1164. depuis Constantinople jusqu’aux ports du delta rhénan. presque exclusivement. qui a parfois été au moins esquissée. dressent aujourd’hui encore leurs runes.Marc BLOCH — La société féodale 44 Anschaire. véritable palladium de la nation. les souverains de la France Orientale. qu’elle établit à Nidaros (Trondhjem) auprès du tombeau. sous les frimas. pour la plupart. Ne peut-on.66 Fut-ce leur conversion qui persuada les Scandinaves de renoncer à leurs habitudes de pillages et de lointaines migrations ? Concevoir les courses des Vikings sous les couleurs d’une guerre de religion déclenchée par l’ardeur d’un implacable fanatisme païen. dans le domaine politique. défrichèrent les solitudes de l’Islande. en Allemagne même. celui de héros frappés au cours de quelque expédition sanglante. l’histoire des navigations et invasions normandes serait inintelligible sans cet amour passionné de la guerre et de l’aventur e qui. coexistait avec la pratique d’arts plus tranquilles. signe de sujétion . le temple royal d’Upsal. ne devait jamais être toute la Germanie. La Suède enfin. Il n’est pas moins . Les mêmes hommes qu’on voyait hanter. heurte par trop ce que nous savons d’âmes enclines à respecter toutes les magies.

tel que nous l’avons posé plus haut. Mais.Marc BLOCH — La société féodale 45 évident que cette tonalité de sentiment peut sembler incompatible avec la loi du Christ. plus ou moins déformée. Il n’en est pas moins certain qu’assez brusquement. Par un accord remarquable. qu’il y ait lieu de s’attarder à scruter longuement les raisons de l’attirance exercée sur les sociét és du Nord par les terres. que reculer la difficulté : car le commencement des migrations scandinaves n’est guère moins obscur dans ses causes que leur arrêt. généralement plus fertiles et plus anciennement civilisées. il y aurait un insupportable paradoxe à prétendre que l’État mérovingien. Non d’ailleurs. dût paraître plus redoutable que la monarchie de Louis le Pieux. fût alors p. si caractéristique de la vieille poésie du Nord et dans laquelle plus d’un Viking. suivirent les mêmes routes de pèlerinages. sans se demander d’abord pourquoi il s’était produit ? Ce n’est. Qui estimera que c’en était assez pour ôter aux chefs toute envie de suivre les traces de Rollon et de Svein ou pour les empêcher de recruter les guerriers nécessaires à leurs ambitions ? A dire vrai. un coup fort rude à cette mystique du destin et de la gloire. avec le goût de la violence et du butin. mal défendu. le problème. Cependant l’unité foncière de la civilisation occidentale a -t-elle jamais empêché les guerres intestines ? Tout au plus admettra-t-on que l’idée d’un Dieu unique et omnipotent. durant l’ère féodale. sans doute. les Scandinaves communièrent désormais avec les autres membres de la catholicité dans un même credo. pour peu qu’ils eussent quelque désir d’instruction. vers 520. se nourrirent des mêmes légendes pieuses. en l’e spèce. la foi la plus vive dans les mystères du christianisme s’associa.67 Certes. chez les peuples occidentaux. Grégoire de Tours et le poème du Beowulf nous ont tous deux conservé le souvenir de l’expédition que. les mêmes livres où se reflétait. d’autres tentatives semblables ne nous échappent sans doute que par la faute des textes. souffre d’un énoncé incomplet. Comment rechercher pourquoi un phénomène a pris fin. p. Faut-il donc croire que l’Occident. jointe à des conceptions toutes nouvelles sur l’autre monde. nous aurons par la suite maintes fois l’occasion de le constater. comme le peuplement de l’Islande et la f ondation des royaumes varègues sur les fleuves de la Russie. voire de ses fils. à la longue. un roi des Götar entreprit sur les côtes de Frise . lurent ou se firent lire. ait porté. la tradition romano-hellénique. pendant sa période de décomposition. Visiblement . qui s’étendaient à leur midi. L’histoire des grandes invasions germaniques et des mouvements de peuples qui les précédèrent n’avait -elle pas déjà été celle d’un long gli ssement vers le soleil ? La tradition des pillages par voie de mer était elle-même ancienne. peut -être. sans difficultés apparentes. comprise comme un enseignement de douceur et de miséricorde. voire avec la plus consciente exaltation de la guerre.68 une proie plus facile que par le passé ? Mais outre que cette explication ne saurait s’appliquer à des faits exactement parallèles dans le temps. ces courses lointaines prirent une ampleur jusque-là inconnue. vers la fin du VIII e siècle. avait puisé la justification de ses passions.

de grandes étendues vides d’hommes. Du IIe au IVe siècle. les Romains devant les Germains. A dire vrai. les marins de la Scandinavie avaient beaucoup perfectionné la construction de leurs barques. compte tenu de l’état de leur agriculture. Probablement plus d’une famille paysanne dut ressembler alors à celle que nous fait connaître une pierre funéraire suédoise du début du XIe siècle : sur cinq fils. le chef.69 vainqueurs . de se lancer plus avant sur la mer. naguère. il la voyait dans le surpeuplement des pays scandinaves . l’aîné et le plus jeune sont demeurés au pays . le second en Écosse. La cause des migrations. les premières expéditions des Vikings en Occident eurent pour objet beaucoup moins la conquête d’établissements permanents que la prise d’un butin destiné à être rapporté au foyer. l’émigration épargnait aux cadets la médiocrité d’un foyer trop encombré. a été proposée. s’étaler librement. Doon de Saint -Quentin.Marc BLOCH — La société féodale 46 c’est à l’étude des pays du Nord eux -mêmes qu’il convient de demander la clef de leur destin. les trois autres ont succombé au loin. par l’historien même des Normands de France. l’origine de celui -ci. Ici cependant elle mérite davantage considération : parce que Doon la tenait probablement. dans la pratique de la polygamie. La comparaison des nefs du IXe siècle avec quelques autres trouvailles. qui se rapportent à des dates plus anciennes. les observations démographiques n’ont jamais établi — loin de là — que la polygamie soit particulièrement favorable à l’a ccroissement de la population. Mais c’était là encore un moyen de parer au manque de terre. dès le XIe siècle. les îles de la Baltique. Grâce aux dépouilles des civilisations méridionales. plusieurs siècles durant. le Jutland. assez naïf. Puis un moment vint. enfin. précisément. Les groupes demeurés en place purent. Laissons cette dernière interprétation : outre que les chefs seuls entretenaient de vrais harems. Nul doute que sans ces progrès techniques les courses lointaines à travers les océans eussent été impossibles. L’hypothèse même du surpeuplement peut paraître. au premier abord. vers le VIIIe siècle. non de la tradition des vaincus. mais de celle des p. devant les Celtes. Les peuples victimes d’invasions l’ont presque toujours mise en avant. surtout. qu’inquiétait le resserrement de ses champs et de ses pâtures. pouvait maintenir son train de vie et continuer à ses compagnons les libéralités nécessaires à son prestige. suspecte. l’un à Bornholm. pendant la période immédiatement antérieure à l’âge des Vikings. Mais fut-ce vraiment pour le plaisir d’utiliser des bateaux mieux conçus que tant de Normands décidèrent d’aller chercher aventure loin de leur pays ? On croira plutôt qu’ils se préoccupèrent d’améliorer leur outillage naval afin. le troisième à . atteste que. les mouvements de peuples qui devaient finalement amener la ruine de l’Empire romain avaient eu certainement pour effet de laisser dans la péninsule scandinave. en raison d’une certaine vraisemblance intrinsèque. Une autre explication. dans l’espoir. où l’espace sans doute commença de leur faire défaut : du moins. Dans les classes plus humbles. de justifier leurs défaites par l’afflux d’un nombre prodigieux d’ennemis : tels les Méditerranéens.

momentanément amplifié les migrations. d’autre part. Pour se procurer des terres nouvelles. une fois maître de la Norvège. capable de protéger son littoral . rien à défendre. il se trouva. à la fois entreprises de représailles — car. Mais les armées royales étaient de lourdes machines. organisé avec un soin minutieux la réquisition des vaisseaux. au temps de Guillaume le Bâtard. ainsi qu’aux conspirateurs — comme le montre la saga de saint Olaf — le moyen d’accumuler les richesses nécessaires à leurs noirs projets. avant même que la flotte eût levé l’ancre. aux p. devint à la fois un métier et un sport. de l’Islande aux p. aboutit en fin de compte à en tarir la source. par un juste retour. en Angleterre. que l’Angleterre sous Édouard le Confesseur aient paru des proies trop dures. après avoir. un pouvoir de commandement plus efficace. L’habitude et le succès aidant. qui avaient. où les ambitions cherchaient leur assouvissement dans la mèrepatrie elle-même. notamment. les avait interdites. Pas plus que le début des invasions normandes. dans ses origines.Marc BLOCH — La société féodale 47 Constantinople (31). on poussa plus activement le défrichement intérieur. les pirateries de ces peuples troublaient constamment la Baltique — . en jetant sur les routes de l’Océan beaucoup de bannis et de prétendants déçus. On racontait que Svein. des adversaires redoutables. ou peu s’en faut. sur les îles de l’Ouest. dans le pays même. forçait -elle un homme à abandonner le gaard ancestral ? La raréfaction des espaces vides lui rendait plus difficile que par le passé la recherche. il ne trouvait souvent d’autre asile que la mer ou les contrées lointaines dont elle ouvrait l’accès. Sans doute la monarchie ottonienne était. que la structure sociale et les mœurs conspiraient à multiplier.70 . qui s’avérait généralement fructueuse. lettons et finnois de longues campagnes qui. les rois de Danemark et de Suède à poursuivre contre leurs voisins slaves. comme celles que fit Knut et auxquelles s’essaya Harald au Dur Conseil. leur terme ne saurait s’expliquer par la situation des pouvoirs politiques dans les pays envahis. traqué. Guillaume le Bâtard et ses successeurs eussent constitué. de fort près. ne favorisaient guère les expéditions isolées qui entretenaient l’esprit de turbulence et fournissaient aux hors -la-loi de trop faciles refuges. ne manquaient pas aussi de ressembler parfois. La dernière tentative d’un roi de Danemark sur l’Angleterre. mieux que celle des derniers Carolingiens. si l’ennemi qu’il fuyait était un de ces rois auxquels l’habitat moins lâche permettait d’étendre. Cependant. n’eurent. Enfin une de ces querelles ou de ces vendettas. d’une nouvelle demeure . que ni les uns ni les autres. sur des territoires plus vastes. difficiles à mettre en train dans des États d’armature si peu stable. Désormais les levées d’hommes et de navires étaient monopolisées par les États. Les rois.71 Hébrides . devant une révolution de palais. Et l’on croira difficilement que la France d epuis le milieu du Xe siècle. le goût très vite s’ajouta au besoin et l’aventure. Bientôt les rois de Norvège bornèrent leurs desseins à renforcer ou établir leur domination. auprès du souverain ou de ses rivaux. Selon toute vraisemblance l’affermissement même des royautés scandinaves. Les chefs peu à peu s’habituèrent aux cadres d’une vie plus régulière. précisément. A plus forte raison. guerres de conquête et croisades. échoua. Restaient les conquêtes monarchiques.

* ** .Marc BLOCH — La société féodale 48 raids dont les bords de l’Escaut. de la Tamise ou de la Loire avaient si longtemps souffert.

Le trouble De la tourmente des dernières invasions. A Martigny. Les villes mêmes n’avaient pas été épargnées. les redevances sont dénombrées soigneusement. dit une charte. par conséquent. « s’emparait de la terre selon ses forces » (32). Surtout les campagnes souffrirent affreusement. En 894 . Mais c’est au passé . d’ailleurs. car. D’autres furent moins heureuses : les deux principaux ports de l’empire carolingien sur les mers septentrionales. après l’expulsion des bandits du Freinet. au point d’être parfois réduites en véritables déserts. « enleva tout le bétail autour de la place. Car. cinq hommes de condition p.73 . chacun. comme une bande de Vikings avait été contrainte de se réfugier dans la vieille enceinte de Chester. Et le même tragique refrain se fait entendre. force était souvent de l’affamer. Dans la Touraine. des marchands parisiens. si souvent parcourue par les Vikings. après le pillage ou l’abandon. « Ces gens-là pourraient tenir la terre. plusieurs « n’ont ni femmes ni enfants ». s’il y avait la paix (33). p. si l’on distingue encore dix-sept unités de tenure. fuyant sur leur flottille. Le long des routes fluviales les échanges avaient perdu toute sécurité : en 861. Dans le Toulonnais. » Toutes les dévastations. Seize chefs de famille seulement vivent sur cette glèbe appauvrie : un de moins que les manses. Durstede sur le delta du Rhin. A Vontes. dans la vallée de l’Indre. tombèrent définitivement au rang. et brûla les moissons et fit manger par ses chevaux tout le pays environnant ». pour réduire l’ennemi à merci. alors que normalement une partie de ceux-ci eussent dû être occupés chacun par deux ou trois ménages. du moins par les Scandinaves. le premier d’un médiocre hameau. un acte du 14 septembre 900 met en scène une petite seigneurie à Vontes. le sol dut être défriché à nouveau . et un village entier à Martigny. sur la Loire. dit la chronique. cette brèche dans le cours régulier de leur vie les laissa pour longtemps affaiblies. les anciennes limites des propriétés ayant cessé d’être reconnaissables.74 servile « pourraient tenir la terre s’il y avait la paix ». l’ost anglais. elles ne rapportent plus rien. le second d’un village de pêcheurs. ou manses. se relevèrent tant bien que mal de leurs ruines. furent rejoints par les barques normandes et emmenés en captivité.Marc BLOCH — La société féodale 49 CHAPITRE III Quelques conséquences et quelques enseignements des invasions I. Quentovic à l’embouchure de la Canche. n’étaient pas l’œuvre des envahisseurs. l’Occident sortit tout couvert de plaies. Parmi les hommes. et si beaucoup d’entre elles.

mal organisées. écrit Flodoard. ou encore. ce bail rural des environs de Lucques qui. avaient faim. s’unissant par serment dans un grand sursaut d’énergie. de tremblantes prières. La conquête du sol vierge. ne redoutait aucune invasion de barbares ». fier de l’illustre puissance de son Empire. eux-mêmes diminués en nombre. il fallut en toute hâte bâtir de nouveaux remparts. de la désolation des campagnes. le testament d’un roi de Wessex : les aumônes dont il charge ses biens seront payées seulement si chaque terre ainsi grevée « reste peuplée d’hommes et de bétail et n’est pas changée en désert » (38). qu’avait recouvertes la brousse. Si bien qu’on les vit. courir sus aux pillards. De fait. d’ailleurs. Celui-ci fut d’autant plus profond que la tempête. en fut retardée pour plus d’un siècle. en 876. Les seigneurs. su ccédait à un calme au moins relatif. Aussi bien ces ravages matériels n’étaient -ils pas tout. dont l’Europe. ce fut le glas de cette culture ecclésiastique anglo-saxonne dont l’éclat naguère avait rayonné sur l’Europe. pareilles par le sentiment. D’où — comme plus tard. Diverses d’application. furent comme le symbole visible d’une grande angoisse. qui tiraient leurs revenus de la terre. Il faudrait également pouvoir mesurer le choc mental. A peine plus de cinquante ans s’étaient écoulés que. jadis cultivées. durement. étaient par là acculés au désespoir. Témoin. les hommes. donna son consentement.75 déperdition de forces. Mais ils n’étaient pas seuls à pâtir. surtout dans l’Empire franc. L’Angleterre. l’archevêque avait sollicité de l’empereur la permission de prélever les pierres de l’antique enceinte romaine. stipulait la suspension du loyer « si la nation païenne brûle ou dévaste les maisons et leur contenu ou le moulin (37) » . se résuma-t-il dans une terrible p. l’histoire des fortification s de Reims. En Provence : . les « barbares » revenus. à plusieurs reprises. les églises anglaises regorgeaient de trésors et de livres (35) ». commença de se hérisser. que nous ont conservées quelques livres liturgiques. en tous lieux. dix-huit ans plus tôt. Tels. après la guerre de Cent Ans — une profonde décadence du monachisme et. Dans la préface de la Règle Pastorale de Grégoire le Grand.Marc BLOCH — La société féodale 50 Naturellement. Mais sans doute l’effet le plus durable. le roi Alfred évoque douloureusement « le temps où avant que tout ne fût ravagé ou brûlé. En particulier. Lorsqu’une sécurité relative eut été rétablie. Sans doute. « jouissait alors d’une paix profonde et. avec quelques variantes. Sous Louis le Pieux. Le pill age désormais était devenu un événement familier que les personnes prudentes prévoyaient dans leurs contrats. les seigneuries d’Église ne vivaient plus qu’avec peine. dans plus d’une autre ville (36). Le monarque qui. de la vie intellectuelle. insondable. Leurs troupes. entre Seine et Loire et près de la Moselle. plus qu’aucune autre classe. lors même que leurs enceintes tenaient bon. encore si abondant. les paysans. Mais la mémoire des hommes est courte et leur capacité d’illusions. qui se répéta. se trouvèrent devant de vastes étendues. pour les employer à la reconstruction de sa cathédrale. se répondaient d’un bout à l’autre de l’Occident. la paix carolingienne n’était pas bien ancienne et on ne l’avait jamais vue bien complète. par contrecoup. se firent chaque fois massacrer (34). Les villes. principalement. Les murs et les palissades. alors. étaient appauvris. traduite par ses soins. fut touchée.

chaque jour. fort propre à fortifier. attirèrent désormais vers les trésors dont leurs châteaux avaient la garde le produit des impôts prélevés dans tout le pays. ils emportaient. hongroises ou scandinaves ne portaient pas toute la responsabilité de l’ombre qui pesait sur les âmes. la carte politique et culturelle subit les altérations les plus sensibles. dans le Nord-Est. par suite d’une occupation étrangère particulièrement étendue et durable. à l’intérieur de la civilisation occidentale. Notamment le grand exode des reliques bretonnes répandit fort loin la connaissance d’une hagiographie originale. de toutes parts. le long des chemins de l’exil. dans leurs foyers. et de la Mercie. Dès Charles le Chauve on voit le gouvernement se préoccuper.76 Sarrasins). de la Northumbrie. semblent-elles avoir été. au bout du compte. et des rois issus de cette terre méridionale fit. qui dévaste nos royaumes. Comme. les p. disparurent. où l’on s’ adressait à saint Gemignano : « contre les flèches des Hongrois. avec leurs châsses. favorisa l’ascension du Wessex.. en Gaule. leurs pieuses traditions. de là était parti Alcuin. délivre ton peuple chrétien de l’oppression des païens » (ce sont ici. La secousse cependant n’avait pas été que destructrice. une minute. croira-t-on que tous aient regagné. imaginer l’état d’esprit des fidèles qui. » Qu’on veuille bien. Dans la Gaule du Nord : « de la féroce nation normande. s’associaient à ces implorations. dans les lignes de force. les « empereurs de toute la Bretagne » (41) : héritage que Knut. A Modène. ô Dieu ». facilement accueillie par des âmes que flattait la singularité même de ses miracles. si nous pouvions faire autrement que les deviner. tout un brassage légendaire s’ensuivit. parfois profondes. tous n’avaient d’ailleurs pas été détruits par le fer ou le feu. sois notre protecteur (39). auxquels vinrent s’ajouter les . puis Londres. de renvoyer. naguère puissants. qui. nous paraîtraient sans doute de grande conséquence.Marc BLOCH — La société féodale 51 « Trinité éternelle. Des déplacements de population eurent lieu. l’universel danger poussait à la concentration de l’habitat. l’unité catholique. comme dit une de leurs chartes. dans le Centre. Les abbayes northumbriennes avaient été d’illustres foyers d’étude. en même temps que le culte des saints. Parmi les anciens villages qui. leur point de départ ? Aussi bien les plaines. libère-nous. en Bourgogne notamment. nous connaissons celles des moines. Beaucoup furent simplement abandonnés pour des refuges plus sûrs : comme à l’ordinaire. Certes les incursions arabes. Mieux que les pérégrinations des laïques. plus que les hautes terres. puis Guillaume le Conquérant devaient en somme se borner à recueillir de leurs mains. p. déjà commencée durant la période précédente. sans beaucoup de succès. Les pillages des Danois.77 Mais ce fut en Angleterre que. chaque fois. Les villes du Sud. Là avait vécu Bède. Du trouble même naquirent certaines modifications. Les gens du Bas-Limousin. Ce n’est pas i mpunément qu’une société vit en posture de perpétuelle alerte.. atteintes par le dépeuplement (40). Winchester. certainement. qu’à plusieurs reprises les textes nous montrent cherchant asile dans les montagnes. L’effondrement des royaumes. Mais elles en portaient une large part. les paysans qui avaient fui devant l’envahisseur.

ait pu prendre à son service les hordes d’Olaf . favorisée à la fois par le rapprochement religieux et par le ralentissement des apports humains qui. aux bons offices du duc Richard II . l’année suivante. incontestablement. ni. pour la dernière fois. les proches de la vicomtesse de Limoges. autour de la citadelle northumbrienne d’Édimbourg. enlevée. que ce même prince. cependant.78 de rien fournir de certain. assassiné en 942. Comment doser cet apport ? Les données anthropologiques sont. « au souvenir de leur cousinage » avec les chefs du Nord (42) il faut bien que des hommes se soient encore trouvés qui. les basses-terres de parler anglo-saxon. par contre. que. Force est de faire appel. d’être d’un usage général. sur les côtes poitevines. la langue nordique avait cessé. dans sa dualité linguistique. autour de Rouen. L’apport humain : le témoignage de la langue et des noms Ni les bandits sarrasins. qui écrivait en 1028 ou peu avant. Comment expliquer autrement que. autour de ces « iarls de Rouen » longtemps fidèles. ne se bornèrent pas à piller : dans leurs établissements de l’Angleterre et de la Normandie neustrienne. Dès ce moment. l’existence de groupes païens assez puissants pour jouer un rôle dans les troubles qui suivirent la mort du duc Guillaume Longue-Épée. Coupées des autres populations de même langue par l’établissement des Vikings dans le Yorkshire. une création de l’invasion scandinave. la tenait pour accomplie (44). un élément humain nouveau. afin de châtier et prévenir les révoltes. dans la période immédiatement postérieure au premier établissement. en proportion appréciable. sans doute bilingues. plus tardivement. Ainsi le royaume d’Écosse. II. restaient capables d’user des idiomes scandinaves. A cette date. à celui de la vieille Europe. Jusque dans les premières années du onzième siècle. par une bande de Vikings et emmenée par ses ravisseurs « au-delà des mers ». quelques-uns de ses sujets aient peut-être combattu dans l’armée du roi danois de Dublin (43). le dialecte roman de . Adémar de Chabannes. les coureurs hongrois ne mêlèrent leur sang. ils introduisirent.Marc BLOCH — La société féodale 52 ravages systématiques entrepris par Guillaume le Conquérant. dans l’état actuel de la science. vers l’an mille. fut. Au parler des compagnons de Rollon. en 1013. hors de la plaine danubienne. par un choc en retour. à divers ordres de témoignages. s’éta ient succédé à brefs intervalles. Par une coïncidence frappante. incapables p. l’assimilation linguistique devait être à peu près achevée . aient eu recours. par contre. et son importance dans la principauté demeurait assez grande pour que le duc régnant crût nécessaire de la faire apprendre à son héritier. de nature plus indirecte. par un nouvel arrivage d’immigrés . c’est vers le même temps que nous observons. tombèr ent sous la domination des chefs celtes des montagnes. nous dit une saga. Chez les Normands de la Seine. pour obtenir sa libération. peut-être peuplé. en les recoupant. dès 940 ou environ. elle continuait d’être parlée dans le Bessin. Les Scandinaves. mirent fin à cette hégémonie intellectuelle. Bien plus : une partie de la zone septentrionale échappa pour toujours à l’Angleterre elle même.

qui célèbre la gloire de guerriers de l’Essex. ils n’en persistèrent pas moins à y mêler. Mais ce fut pour le manier d’une façon bien singulière. malgré la romanisation.79 navigation. se rapprochaient au contraire beaucoup du vieil anglais. né comme eux du germanique commun. c’était qu’il avait été impossible d’en trouver les équivalents dans la langue d’un peuple terrien. Les conditions propres aux faits de langage ne jouent pas un rôle moins considérable. soit à la topographie des côtes — « havre » et « crique ». sont en réalité nés dans le Nord. Certains mots étaient pareils des deux parts. les Scandinaves ne s’y obstinèrent dans leur isolement linguistique. Pas plus. en grand nombre. se rapportent soit à la p. Même chez les écrivains les plus attachés aux traditions de leur peuple : un des plus anciens exemples d’emprunts à la langue des Vikings ne nous est -il pas fourni par le chant de la bataille de Maldon. s’habituèrent à user largement de ce vocabulaire étranger. des mots de leur parler originel. certains pronoms même (ceux de la troisième personne du pluriel) : autant de termes qui nous paraissent aujourd’hui anglais entre les anglais et qui pourtant. le plus répandu des langages européens s’exprimeraient dans la vie de chaque jour tout différemment si les rivages de la Northumbrie n’avaient jamais vu les barques des « hommes de la mer ». avec bien d’autres. Ils apprirent l’anglo -saxon. cependant. imaginerait entre p. à leur tour. de par le monde. Séparé par un véritable abîme des dialectes romans de la Gaule. de moyen d’expression. Là . D’autres. Si les mots de ce type restèrent bien vivants. dans un combat contre une bande de ces « loups meurtriers » ? Plus n’est besoin ici de feuilleter les dictionnaires techniques. à vrai dire. à cette richesse comparant l’indigence de la dette contractée par le français envers les parlers scandinaves. parlent. par son intermédiaire. tombés. L’évolution. les indigènes. par exemple.Marc BLOCH — La société féodale 53 la Normandie et. pour la valeur sémantique comme pour la forme. qui avaient même sens. suivit de tout autres lignes. des verbes que tout homme a sans cesse à la bouche — « appeler ». tels que « ciel » (sky) ou « compagnon » (fellow) . En contact étroit avec les immigrés. originellement. Bien imprudent. En sorte que les millions d’hommes qui. le français commun n’ont guère emprunté que quelques termes techniques qui. en Angleterre. des adjectifs d’emploi aussi courant que « bas » (low) ou « malade » (ill) . Le nationalisme de la parole et du style était alors un sentiment inconnu. offraient des formes voisines entre lesquelles l’hésitation était aisée. serait l’historien qui. inhabile à construire les navires comme à décrire la physionomie d’un littoral. à l’époque des Vikings. L’influence d’une langue qui meurt sur une concurrente qui survit est bien loin de se mesurer exactement au nombre des individus auxquels la première servait. au vingtième siècle. presque tous — si nous laissons provisoirement à part la vie agraire — . que sur le continent. Tout en se pliant tant bien que mal à sa grammaire et en adoptant une grande partie de son lexique. le danois et le norrois. (to call) ou « prendre » (to take) — . par exemple.80 les chiffres des populations immigrées un écart exactement proportionnel à celui des emprunts linguistiques. en 991. Des noms parfaitement usuels.

après la Conquête de 1066. confirment pleinement le p. les parrains n’avaient pas encore pris l’habitude d’imposer leurs noms à leurs filleuls ni les pères ou mères. dans celui de Lancastre. D’autres demeurèrent confinés dans les dialectes de ces régions. se rattachaient à un or dre d’idées analogue. Et plus loin. beaucoup plus longtemps en usage dans les masses paysannes et même bourgeoises. à l’année 877 : « après la moisson. l’imitati on comme les intermariages avaient exercé leur action habituelle ? Mais ces influences ne purent jouer que . Certes rien n’autorise à penser qu’ils fussent alors portés exclusivement par les descendants des Vikings. le Cumberland. frayant avec des ruraux. dans les comtés de Lincoln et d’York. jusque-là très répandus dans l’aristocratie anglaise. Ils restèrent. au contraire. presque toujours. par l’intermédiaire des parlers propres à l’Angleterre du Nord et du Nord -Est. l’introduction en a été souvent facilitée par la présence. dont ce n’est pas le moindre intérêt. sur le sol anglais. Là aussi et surtout avait eu lieu la grande prise de sol. le nord du Lancashire et le pays des « Cinq Bourgs » (Lincoln. avaient taillé leurs seigneuries les plus importantes et les plus durables. Car. d’autres mots qui. chez elles. Les plus instructifs ne sont pas ceux dont usaient les hautes classes. Comment ne pas croire. dans la langue indigène. Si beaucoup de ces emprunts finirent par s’infiltrer dans la langue commune. de même racine. le chef viking qui résidait à York livra le pays de Deira à ses compagnons « et ceux-ci désormais le labourèrent ». avaient pu apprendre à leurs voisins. aux X e et XIe siècles. l’armée danoise vint dans la Mercie et s’en partagea une partie. jusqu’à l’extrême fin du moyen âge. les indications de la linguistique.81 témoignage des narrateurs. au sein d’une même classe. Nottingham et Derby) — les earls. L’importance. d’autant plus volontiers suivie qu’aucun autre principe. de cet apport en profondeur ne ressort pas avec une moindre netteté de l’étude des noms de personnes. racontent les chroniques anglo-saxonnes. En 876. Leicester. ne tardèrent guère plus d’un siècle à être unanimement abandonnés par tout ce qui prétendait à une certaine distinction sociale. celle de ne donner à leurs enfants que des saints pour éponymes. d’aspect tout différent. les noms d’origine scandinave. De fait. que dans les campagnes. des noms nouveaux. Stamford. le choix obéissait avant tout aux prestiges d’une mode hiérarchique.Marc BLOCH — La société féodale 54 même où le terme scandinave a supplanté un terme anglais. n’en combattait bien efficacement l’attrait : les règles de la transmission familiale avaient perdu toute vigueur . jusqu’au siècle suivant . Car la plupart des mots empruntés désignaient d’humbles objets ou des actions familières et seuls des ruraux. même parmi les plus pieuses gens. venus d’au -delà des mers. Il n’en reste pas moins que la formation de cette sorte de sabir demeurerait inexplicable si de nombreux Scandinaves ne s’étaient trouvés vivre sur le sol de l’Angleterre et y entretenir des relations constantes avec les anciens habitants. » Sur cette occupation paysanne. l’œuf ( egg) ou la racine (root). ce fut d’ailleurs. par contre. que ne talonnait point l’impossible désir de s’assimiler à une caste victorieuse : en Est-Anglie jusqu’au XIII e siècle . pour le pain (bread). le Westmoreland. Là en effet — notamment dans le Yorskhire.

très proches les uns des autres. dès la mère-patrie. Les villages à consonance scandinave se pressent. deux enseignements caractéristiques s’en dégagent : les noms sont tous gallo-romains ou d’époque franque. aujourd’hui encore. Aussi bien. que.82 de l’Angleterre. dans le Roumois et le Caux. Seuls. ces faits évoquent un certain peuplement paysan . de petites constellations encore relativement ramassées : tel le groupe qui. ils suggèrent un peuplement moins serré. Tout ce que nous savons de l’onomastique familiale. nous interdit de penser qu’ils aient pu se fixer. Ainsi qu’en Grande -Bretagne. en pays normand. certainement parce qu’au temps de l’invasion normande la plupart des localités elles-mêmes furent détruites ou débaptisées (45). la toponymie suffirait à nous en assurer. comme il est loisible de le faire avec quelque exactitude. depuis lors. l’existence. la liste des terres possédées autour de la Basse-Seine. ait été conservé dans la noblesse jusqu’au XIII e siècle au moins. avant le XIII e siècle au plus tôt. fondé plus d’un établissement nouveau. Selon toute apparence.Marc BLOCH — La société féodale 55 parce que de nombreux immigrants étaient venus s’établir au milieu des anciens habitants. paraissent s’être ralliées de bonne heure aux modes françaises. les couches inférieures de la population se montrèrent beaucoup plus fidèles à la tradition : témoin. le peu qu’en l’absence. sans confusion possible avec l’appo rt nordique postérieur . qui sont les moins sujets au doute. aux abords de la forêt de Londe — dont le nom lui-même est nordique — rappelle les défrichements de colons familiarisés. clairement attestée. Si l’on dresse. dans les contrées où eux-mêmes avaient creusé tant de vides. p. dans le Bessin au moins. d’un certain nombre de patronymes tirés d’anciens prénoms scandinaves. les hautes classes. en général. avec la vie de coureurs des bois. Au-delà l’ordre en devient plus lâche avec. visiblement ils ne désiraient pas se distinguer des autres grands barons du royaume. par les moines de Saint-Wandrille. né à Rouen. le litige doive être tranché en faveur de l’immigration la plus récente. Comme en Angleterre. ne revint sur ce point aux traditions ancestrales . Sur la Normandie neustrienne. il n’est pas toujours aisé de faire le départ entre les noms de lieux scandinaves et une couche germanique plus ancienne. vers le temps même des invasions barbares. En Normandie. les conquérants évitaient à la fois de se disperser à l’excès et de . importent ici les phénomènes de masse. d’autre part. les Vikings aient. malheureusement. par endroits. par exemple. pour vivre auprès d’eux de la même humble vie. à vrai dire. sous le nom de Guillaume ? Aucun duc. qui proviendrait d’une colonisation saxonne. à leur tour. dans leur ensemble. héréditairement. il soit possible d’entrevoir conduit à imaginer une évolution sensiblement parallèle à celle des comtés les plus scandinavisés p. vers la fin de l’époque mérovingienne. moins nombreux qu’en Angleterre. Rollon lui-même n’a vait-il pas donné l’exemple en faisant baptiser son fils. entre Seine et Risle. Il semble cependant que. comme Osbern. de recherches d’érudition assez poussées. un très grand nombre se trouvent aujourd’hui rebelles à toute identification. dans la plupart des cas. Bien que l’usage de quelques noms de provenance nordique.83 d’ailleurs.

avec les comtés de Buckingham et de Bedford. L’apport humain : le témoignage du droit et de la structure sociale . ce n’avait été pour un lieu habité une grande originalité que de posséder une population anglaise. Le cas est fréquent dans l’Angleterre du Nord-Est. parmi les lieux ainsi baptisés à la mode des Vikings. au contraire. de Towthorpe en Yorkshire. fût un immigré n’implique pas nécessairement pour ses sujets une naissance semblable. en même temps que l’agglomération elle-même. appartient. de toute évidence. imaginèrent d’appeler cet établissement. eût été dépourvue de sens si. se dénomment « village des Anglais ». « le froid ruisseau » — c’est aujourd’hui Caudebec — . D’autres témoignages. on atteint le voisinage des collines qui limitent. se fixant sur les bords de la Seine. Certes. semble -t-il. de provenance étrangère. de parler nordique ? Plusieurs localités. De l’autre côté de la Manche. comme le premier. renouvelé. force est d’avouer l’insuffisance des recherches. Un grand nombre de villages. ou le seigneur Tofi. par exception. des faits indiscutables. à la langue indigène : les hommes qui. avaient déjà. de père en fils. les noms caractéristiques — tout entiers scandinaves ou parfois seulement scandinavisés — vont s’égaillant à mesure que l’on s’enfonce vers le Midi ou le Centre : au point de se réduire à quelques unités lorsque. avant l’arrivée de ces maîtres. dans les exemples précédents. vers le nord-est. dans le double nom. qui. tous n’étaient pas forcément des agglomérations nouvelles ou dont le peuplement eût été. dans le nord du Yorkshire. malheureusement. dans la Grande-Bretagne comme autour de la Seine. qui nous dira combien. était. mêmes contrastes. il est visible que l’humble toponymie des champs n’a pu être ainsi remaniée que par des paysans. dans ce pays. de Hattentot en Caux. ne s’en étaient jamais servi. ou peu s’en faut. III. les diverses sections de son terroir revêtirent des p. une fois de plus. bordent la mer d’Irlande. En Normandie. parlant de la terre du seigneur Hakon.Marc BLOCH — La société féodale 56 trop s’écarter de la mer. au sud de la baie de Solway. l’appelaient Hacquenville avaient assurément oublié la langue des envahisseurs ou. au débouché d’un petit vallon. de fond en comble. dans lequel on ne saurait guère voir qu’un chef. aucune trace de leur occupation dans le Vexin. en leur langage. sont désignés par un nom composé dont le premier terme est un nom d’homme. On ne relève. Il est. la plaine de la Tamise. Les colons qui. Extrêmement serrés dans le grand comté d’York et dans les régions qui. plus probablement. Que ce personnage éponyme. Là où. Ingleby (le mot by par ailleurs étant incontestablement scandinave) : appellation qui. à un moment donné. offrent moins de certitude. l’Alençonnais ou le pays d’Avranc hes.84 noms également importés. mais répartis sur de beaucoup plus vastes espaces. d’origine scandinav e. vécu sur le sol qu’ils engraissaient de leurs peines ? A plus forte raison ces réserves s’imposent elles lorsque. le second élément. comment croire qu’ils ne fussent pas tous. Parmi les pauvres hères dont le labeur nourrissait le seigneur Hastein.

comme nous le verrons plus tard.85 séculier demeure réglé selon leurs bonnes coutumes (46). dont plusieurs. ils habituèrent leurs sujets. avaient voix prépondérante. au sein des terroirs. tout un droit nouveau s’introduisit. En Normandie. aucune conclusion certaine : car le vocabulaire du compagnonnage intéressait seulement un milieu assez restreint et l’ordre public était. par essence. dans c haque territoire. comme Leicester et Stamford. Des deux parts. de bonne heure. Sous l’action des chefs immigrés. si. gardèrent une longue fidélité aux traditions judiciaires des guerriers et des marchands qui s’y étaient établis. dans l’Angleterre conquise. surtout. réunis sous l’étiquette commune de « pays de loi danoise » (Danelaw). sur l’ampleur de l’immigration. de certaines particularités relatives à la hiérarchie des classes militaires. Sans doute la concentration même de l’autorité aux mains des ducs. pour la plupart. Edgar. L’ensemble des terres dépendant de la maison paysanne s’appelait. Dans la plaine de Caen et dans une grande partie du Danelaw. le droit normand perdit très vite toute couleur ethnique originale. jusqu’au XIe siècle. pour mesurer l’action en profondeur de l’occupation scandinave. fussent-ils d’une autre origine que la masse. à invoquer la loi sous le nom familier aux hommes d’au -delà des mers : lagu. en Normandie aussi bien qu’en Angleterre. dale làbas. au moment de l’invasion . » De fait. c’est vers la structure de groupes inférieurs en dimension à la province ou au comté qu’il faut. vers les petites collectivités rurales. da ns certains noms de lieux ou bien a glissé au sens d’enclos. de préférence. la législation de paix conserva. ridings. déclarait : « Je veux que parmi les Danois le droit p. Une si frappante coïncidence. après les victoires des rois de Wessex. C’est que. entre deux zones sans rapports directs entre . bol. une empreinte scandinave. un même terme désigne. chose du prince (47). tous les témoignages ne sont pas d’égale po rtée. Mais la région ainsi dénommée s’étendait bien au -delà des limites à l’intérieur desquelles la toponymie révèle un peuplement scandinave intense. même anglais. se plurent à adopter les mœurs du haut baronat français.86 comprenant. les usages régnants étaient fixés par les grandes assemblées judiciaires locales. si le féal continua quelque temps d’être désigné p ar le terme importé de dreng. l’un d e ceux-ci. les comtés que naguère Alfred avait dû abandonner aux Vikings restèrent. Dans son ensemble et réserve faite. Vers 962. les bâtiments d’exploitation. rendaient la justice. ces survivances sont de celles qui ne permettent. qui. où il s’est fixé plus tard. par ailleurs. L’influence d’une poignée de gouvernants étrangers suffit à expliquer certains emprunts. où les puissants. le morcellement des pouvoirs.Marc BLOCH — La société féodale 57 Dans le domaine juridique. law. dans le Danemark du moyen âge. Parce que les earls. Ils découpèrent la zone occupée en circonscriptions à la mode du Nord : wapentakes. avec le jardin ou le verger. p. Le mot est passé en Normandie. était-elle plus favorable à l’assimilation juridique que. dans le Danelaw. jusqu’au bout. non plus. regarder : vers les bourgs anglais. les faisceaux de parcelles allongées côte à côte suivant une orientation parallèle : « delle » ici.

qui tirait des revenus seigneuriaux le meilleur de sa subsistance. Les chefs immigrés s’efforcèrent d’imiter le fructueux exemple de leurs pairs d’autre race. avaient rang d’hommes pleinement libres . se seraient bornés à vivre du travail des populations vaincues. beaucoup. De même. au total. les immigrés scandinaves sous l’aspect. Des p. sur la plupart des manants. après le partage du sol. ils pouvaient changer à volonté de domination . la subordination y demeura moins astreignante et moins générale qu’ailleurs. et son remplacement par un autre étalon plus petit. un trait commun se marque. satisfaits de prendre au-dessus de manants nés sur le sol même la place des anciens seigneurs. dans leurs établissements nouveaux. L’attache servile. les campagnes normandes ne l’ont point connue ou si. cette originalité semble supposer un remaniement rural. auraient-ils répugné à maintenir celles-ci dans la sujétion ancienne ? Que les envahisseurs aient transporté. étaient venus chercher si loin. ils aliénaient en tout cas leurs terres à leur gré et. nouait entre le seigneur et son « homme » un lien héréditaire si fort et si dur. Ainsi tout ramène aux mêmes conclusions. la « charruée » (48). tout en étant généralement justiciables de tribunaux seigneuriaux. avant Rollon. Point d’image plus fausse que de se représenter.Marc BLOCH — La société féodale 58 elles. à l’exemple des compagnons « français » de Guillaume le Conquérant. la hide. Ni la Normandie. Quelques chefs. Or il est sûr qu’à l’époque des Vikings. l’Angleterre du Nord et du Nord -Est fut longtemps caractérisée par l’étendue des franchises paysannes. Dans l’Angleterre « danoise ». l e régime seigneurial était absolument étranger aux peuples scandinaves. qui. échangeant. pour de longs siècles. postérieur au peuplement des alentours. Une fois réinstallée. Le pays de Caux se distingue des régions françaises avoisinantes par la forme particulière de ses champs. qui. soit. Sans doute assez rapidement. peut -être. un peuplement beaucoup plus massif . peu nombreux. Parmi les petits cultivateurs. le développement alors s’en arrêta net. subissaient des charges moins lourdes et mieux fixées que celles dont le poids pesait soit sur quelques-uns de leurs voisins moins favorisés. de toute évidence. le bouleversement fut assez grave pour amener la disparition de l’unité agraire primitive. leurs traditionnelles habitudes d’indépendance paysanne suppose. la postérité des premiers arrivants dut accepter quelques-uns des cadres de commandement qu’imposaient les conditions ambiantes. ce n’était pas un asservissement ignoré de la mère-patrie que les guerriers du commun. d’une .87 conquérants. elle avait commencé de se former. en dehors du pays « danois ». ni le Danelaw ne furent des pays sans seigneurie. qui dénonce une profonde parenté des institutions. uniquement. dans le reste de la France du Nord. l’Église. cependant. la lance contre la charrue ou la houe. agit dans un sens analogue. Mais. auraient-ils eu le désir ou la force de transformer ainsi le modeste lexique des champs et de toucher au dessin des finages ? Il y a plus. Entre la structure sociale du Danelaw et celle de la Normandie. ne saurait s’expliquer que par une influence ethnique commune. qui sont grossièrement carrés et répartis comme au hasard .

soit. l’influence scandinave fut. Établis tantôt sur les espaces enlevés aux anciens occupants ou qu’avaient abandonnés les fuyards. IV. qui reposait sur des différences parfois . Sur les champs de conquête. Cependant les divers peuples possédaient chacun leurs traditions propres et. d’ailleurs déjà profondément bouleversées par l’invasion. durant une période assez courte — alors qu’en Angleterre l’afflux. de tout temps vivace. s’avéra moins durable que sur la p. le sentiment qu’ils avaient de leur individualité nationale semble bien. par suite. contre l’armée rivale. l’armature agraire et jusqu’à la structure même des sociétés campagnardes. p. sur quelques points vitaux. en Normandie. celui d’York et. tantôt dans les interstices de l’habitat primitif. on ne saurait douter que les vestiges de l’art nordique ne soient en Normandie beaucoup plus rares qu’en Angleterre. Le pays. Mais de quelles régions du Nord exactement ? La discrimination. restés en place après l’invasion. par le fait même qu’ elle ne favorisait pas les échanges de l’une à l’autre. poussait à l’assimilation. ne paraissait pas toujours aisée. aux contemporains mêmes. vraisemblablement. gardaient plus de densité. par ondes successives. pour modifier. conservatrice. comme dans l’Angleterre du Nord et du Nord-Est. pareils à ceux que met en scène la stèle suédoise. débarquèrent des nefs du Nord. bien des guerriers paysans. pour répandre autour d’eux leur vocabulaire et leur onomastique. les petits royaumes de la côte irlandaise. avait toujours été plus peuplé . moins forte et.Marc BLOCH — La société féodale 59 classe de chefs. sauf dans le Roumois et le Caux. s’était poursuivi pendant plus de deux siècles — les envahisseurs furent sans doute. L’antithèse.89 le roi anglais du Wessex (49). ces colons furent asse z nombreux pour créer ou débaptiser des villages entiers. pure et simple. de la moins résistante des deux. s’être fait de plus en plus aigu. L’apport humain : problèmes de provenance Peuplement. en nombre sensiblement plus faible. abominablement ravagés. composées d’aventuriers réunis pour le pill age. Plusieurs raisons expliquent ces contrastes. Certainement. sauf dans la vie rurale. d’âpres guerres mirent aux prises Danois et Norvégiens. dans les Cinq Bourgs. par les gens du Nord. Ce particularisme. D’un dialecte scandinave à l’autre on se comprenait encore sans trop de peine et les premières bandes surtout.88 terre anglaise. qui est. les garnisons danoises appeler. beaucoup plus tranchée. La moindre étendue de la région scandinavisée française la rendait plus perméable aux actions extérieures. Tour à tour on vit ces frères ennemis se disputer les Hébrides. entre la civilisation autochtone et la civilisation importée. Malgré la lamentable imperfection de nos inventaires. Cependant. en France. même proportionnellement au terrain occupé. les groupes indigènes. plus ou moins intensif. Enfin arrivés en quelques vagues. à mesure que se constituaient dans la mère-patrie les grands royaumes. Là-dessus le témoignage de l’archéologie confirme ceux qui ont été précédemment invoqués. étaient vraisemblablement fort mêlées. par nature. au total.

D’autres prirent part au pillage des États francs : tel ce Gudmar dont le cénotaphe. En quelles proportions ? et selon quelle répartition p. dans la province de Södermanland. de petites hordes de cavaliers de la steppe aient . et si j’ose indiquer que les contrastes si nets entre les terroirs cauchois. à une différence de peuplement — les champs irréguliers du Caux rappelant ceux de la Norvège. cette fois. elles se contredisent : alors que les ducs semblent s’être donnés eux-mêmes comme de souche danoise.Marc BLOCH — La société féodale 60 profondes entre les coutumes ethniques. une saga norroise fait de Rollon un Norvégien. Ce fut de là. Sur la Normandie. de même celle d’hommes de la Norvège du Sud. Qui pis est. les proies qu’offraient les marchés des fleuves russes trop tentantes pour ne pas les retenir avant tout. Ainsi s’explique qu ’ils aient été presque les seuls envahisseurs à peupler les comtés de la côte occidentale. encore bien fragile. Mais. La présence d’éléments danois paraît certaine . je ne risque cette hypothèse. ait pu. évoque la mort « là-bas. parmi les conquérants de l’Angleterre. fixés sur le sol anglais. beaucoup plus rares dans le reste de ce comté et autour des Cinq Bourgs. plus longtemps encore. impossible de dire . relativement nombreuses dans l’ouest du Yorkshire. partout mêlées aux établissements danois. de même qu’à celle de l’Irlande. vers l’Ouest. en Gaule » (50). Ceux-ci. pourraient bien se ramener. préférèrent d’autres chemins : les rives orientales ou méridionales de la Baltique étaient trop proches. d’une part. Familiers avec la route de mer qui contournait la Grande-Bretagne par le nord. La plupart de leurs compatriotes. les sources narratives sont d’une désespérante pauvreté. furent au total infiniment plus denses. V.90 géographique ? C’est ce qu’il est. appartenaient au plus méridional des peuples scandinaves. Resteraient les témoignages de la toponymie et des coutumes agraires . l’origine précise des envahisseurs. près d’un siècle durant. que. depuis la baie de Solway jusqu’à la Dee. Visiblement la plupart des immigrants. établissement par établissement. les Norvégiens fournirent le plus gros contingent à la colonisation des archipels semés tout le long de ce périple. dans toute la zone mixte. ceux de la plaine de Caen de l’autre. les champs allongés du Bessin ceux du Danemark — . ne fait que rendre plus souhaitable de pouvoir déterminer. pour l’instant. Des Suédois figurèrent. qu’ils partirent à la conquête de l’Angleterre. on relève encore leurs traces. en fin de compte. que par fidélité à un dessein très cher : la volonté de ne jamais laisser oublier au lecteur que l’histoire a encore tout le charme d’une fouille inachevée. on l’a vu. cependant. sous Knut. les uns comme les autres ont été jusqu’ici insuffisamment scrutés. répandre l’insécurité tout le long d’un immense massif montagneux et barrer à demi quelques-unes des routes vitales de la chrétienté . plus encore que de la péninsule scandinave. Les enseignements Qu’une poignée de bandits. juchés sur une colline provençale. Plus avant dans les terres.

céder finalement des terres étendues : ces faits sont surprenants. Témoins. De même que les progrès de la maladie révèlent au médecin la vie secrète d’un corps. aux plus redoutables d’entre eux. de même. pour en avoir de plus perfectionnés. celui de Lindisfarne. où se nichent aujourd’hui tant de villages de pêcheurs. les Arabes d’Espagne interdi sant aux pirates scandinaves les eaux méridionales .Marc BLOCH — La société féodale 61 été laissées libres de ravager en tous sens l’Occident . Dans l’état où se trouvait l’art naval. ses flots portaient jusqu’aux terrains de chasse familiers les nefs des Vikings. il eût suffi assurément de réquisitionner des barques de pêche et de commerce ou de réclamer. Il ne s’agissait. plus tard. le plus sûr moyen de prévenir leurs ravages. au besoin. Alcuin. jusqu’à Guillaume le Conquérant. pour apaiser ces brigands. le vocabulaire maritime français. les barques du Nord aient impunément jeté sur les côtes germaines. après un intervalle de près d’un siècle. Ne vit-on pas les maîtres de cette côte provençale. les pouvoirs de commandement chrétiens manifestèrent. a un mot qui fait rêver : « jamais. que de traverser la mer du Nord ! Lorsque. Sur le littoral de la Provence. les victoires de la flotte enfin créée par le roi Alfred . il dut recruter une part de ses marins dans la Frise. toute la valeur d’un symptôme. en Angleterre. au XIe siècle. dont les habitants étaient spécialisés. gauloises ou britanniques des bandes empressées au pillage . Il n’est de police . C’était par la mer que les Sarrasin s du Freinet recevaient leurs renforts . à peu près abandonné par leurs voisins. le nettoyage de la Méditerranée par les villes p. Or. les offices de quelques calfats . La barrer aux envahisseurs eût été. » dit-il. s’étaient enfoncés dans l’intérieur (51). au moins sur le front ouest. « on n’eût cru à la possibilité d’une pareille navigation » (52). au début du moins. que d’année en année. les bourgs. sous les Romains. Alfred se décida à combattre les ennemis sur leur propre élément. quels qu’ils fussent. implorer le secours de la lointaine marine grecque ? Ne disons point que les princes manquaient de vaisseaux de guerre. aux yeux de l’historien. dans le métier. envers la société ainsi atteinte. Le service de mer indigène ne fut véritablement organisé que par son arrière-petit-fils Edgar (959-975) (53). de longue date. soit de formation tardive et fait d’emprunts tantôt au scandinave. étaient singulièrement difficiles à arrêter. comme les hordes hongroises. tantôt à l’anglais même. après le premier pillage normand. n’importe quelle population de matelots eût fourni les équipages. placés tout au bord des criques. Une fois sur terre. il ait fallu leur verser de lourdes rançons et. Il est significatif que. Mais l’Occident semble avoir été alors presque totalement déshabitué des choses de la mer et cette étrange carence n’est pas la moins curieuse révélation que nous offre l’histoire des invasi ons. que. dans sa fraction la plus considérable. les bandes sarrasines ou normandes. de caboteurs le long des rivages septentrionaux. pourtant. une incapacité presque unanime. depuis Louis le Pieux jusqu’aux premiers Capétiens. la marche victorieuse d’une grande calamité prend. sans nul doute. La Gaule se montra encore beaucoup plus lente à savoir regarder au-delà de ses falaises ou de ses dunes. à cet égard. voire. dans la lettre qu’il écrivit au roi et aux grands de Northumbrie. jadis.91 italiennes.

en paysans. furent vifs surtout au début. son cheval. lui aussi. A mesure que les Vikings se muaient en colons et les Hongrois. un jour. en ce temps. en dit long sur ses défauts internes. réunies à la hâte depuis p. vraiment efficace. l’allant du here — l’armée danoise — avec la gaucherie du fyrd anglo-saxon. par l’absence de toute autorité supérieure capable de contrôler efficacement de vastes étendues. Elle a eu dans l’ancien monde une portée presque universelle : du moins jusqu’au jour où les sédentaires purent appeler à leur secours les ressources d’une organisation politique perfectionnée et d’un armement vraiment scientifique. qui. fort étranger généralement aux sédentaires. des landes. Quant aux Sarrasins et surtout aux Vikings. les Hongrois étaient formés à la guerre par leur genre de vie même. dérobèrent la fuite du roi Alfred. autour du Danube. elle était beaucoup moins de nature technique que d’origine sociale. par un jeu de relèves. dans les récits des chroniques anglaises. ni les Normands ne s’armaient mieux que leurs adversaires. n’avait qu’une faible densité. Partout des espaces vides. toujours prêt à partir en campagne avec ses moyens ordinaires. les levées improvisées. cela va de soi. » L’observation est de l’historien arabe Ibn -Khaldoun (54). à vrai dire. Comme plus tard les Mongols. les Hongrois probablement étaient meilleurs cavaliers. meilleurs archers surtout que les Occidentaux . lourde milice dont on n’obtient une action tant soit peu prolongée qu’en permettant. de fournir les moyens d’une résistance. au regard de nos mesures actuelles. une classe de combattants professionnels ? L’incapacité où ce mécanisme. en somme. leurs détachements étaient dès le départ constitués exprès pour la lutte. Décuplé. Par ailleurs. Si les envahisseurs possédaient une supériorité militaire. le retour périodique de chaque homme à sa terre. son équipement. avec le système de la vassalité ou du fief.93 les quatre coins d’un pays déjà envahi ? Comparez. était celui même auquel naguère se heurtaient nos officiers lorsqu’ils s’efforçaient de maintenir la sécurité sur les confins marocains ou en Maurétanie. Ce sont les « glaives de Flandre » dont parlent si souvent les légendes scandinaves. des forêts offraient des cheminements propres aux surprises. « Quand les deux partis sont égaux par le nombre et par la force. l’Occident. les plus belles épées portent les marques d’une fabrication franque. Ni les Sarrasins. Que pouvaient. Ces fourrés marécageux. somme toute. C’est que le nomade est un « soldat-né ». de bonne heure. la population. Ces contrastes. pouvaient aussi bien cacher la marche des envahisseurs. le plus habitué à la vie nomade remporte la victoire. en face de ces troupes mordantes. L’obstacle.Marc BLOCH — La société féodale 62 aisée que là où les hommes vivent proches les uns des autres. ne s’était -il pas donné. ils n’en furent pas moins à plusieurs reprises vaincus en bataille rangée.92 dans les régions les plus favorisées. Les mêmes textes coiffent volontiers leurs héros de « heaumes welches ». Dans les tombes des Vikings. qu’il est servi aussi par un instinct stratégique de l’espace. ses provisions . fut jusqu’au bout. même p. . Coureurs et chasseurs de la steppe. monté pou r la guerre. de nouveaux soucis vinrent entraver leurs mouvements. Or.

de l’organisation de la résistance. Pépin II. par les barques normandes. si leur propre vie ou leurs biens se trouvaient en jeu. Le moine de Saint-Germain-des-Prés qui. Mais. Ermentaire n’avait point tort quand. on reprit un peu plus de cœur. annonciateurs de l’Antéchrist (58). des Normands . écrivait. sans doute. lancé les Vikings sur la Bourgogne . De fait. devant tout étranger (56) : braves en face du danger familier. cependant. en 881. très peu de temps après l’événement.Marc BLOCH — La société féodale 63 Mais ces soldats de métier consentaient-ils réellement à se battre ? « Tout le monde s’enfuit ». en 845. pas un mot. « d’ innombrables personnes » croyaient reconnaître les peuples de Gog et Magog. leurs « dissensions ». entre bien d’autres. universellement répandue. le cas le plus révélateur est-il celui d’un Otton le Grand. de lutter ? Trop souvent l’entreprise s’achevait comme. ce que. rapporte Rémi d’Auxerre. puissant entre tous les monarques de son temps.94 repentir . le moine Ermentaire (55). en 885. a raconté la remontée de la Seine. ayant construit. il plaçait. « ne put trouver personne pour le garder ». que la ville de Gaète. menèrent vaillamment et . Il n’est guère d’ost royal dont on n’eût pu répéter. Les lettres qu’Alcuin expédia en Angleterre après le désastre de Lindisfarne ne sont qu’exhortations à la vertu et au p. afin de barrer la route aux Normands. Les souverains s’efforçaient -ils. Si. qui. Plus tard. Bérenger I er. parmi les causes des victoires scandinaves. les âmes frustes sont à l’ordinaire incapab les de supporter la surprise et le mystère. à côté de la poltronnerie et de la « torpeur » des chrétiens. Que les affreux bandits du Freinet aient vu un roi d’Italie pactiser avec eux . pour le moins. que les Parisiens aient. que d’organiser méthodiquement la défe nse et — à peu d’exceptions près — de comprendre les liens entre l’intérêt particulier et l’intérêt général. pourtant fort belliqueuses. Dans les Hongrois. ne réussit jamais à faire réunir la petite troupe dont l’assaut eût mis un terme au scandale du Freinet. voyez avec quel accent troublé il observe « qu’on n’avait jamais ouï parler d’une chose semblable ni lu rien de pareil dans les livres (57). jettent un jour singulièrement cruel sur la mentalité commune. probablement non sans une pointe d’optimisme. malgré tout. qu’un autre roi d’Italie. jusque chez les hommes en apparence les mieux entraînés. jusqu’à l’effondrement final. longtemps l’alliée des Sarrasins du Monte Argento. ait pris à son service des Hongrois. » Cette émotivité était entretenue par l’atmosphère de légende et d’apocalypse qui baignait les cerveaux. La vérité profonde est que les chefs étaient beaucoup moins incapables de combattre. L’idée même. dès 862 ou peu après. Là encore. en Angleterre. c’est de la période la plus ancienne que datent les exemples de couardise vraiment avérée. les premiers envahisseurs semblent avoir produit une impression de terreur panique dont les effets paralysants évoquent irrésistiblement les récits des ethnographes sur la fuite éperdue de certaines tribus primitives. un roi d’Aquitaine. un moine parisien disait de la levée de 845 : parmi les guerriers convoqués beaucoup vinrent . que ces calamités étaient un châtiment divin disposait à courber la tête. ait consenti seulement contre des terres et de l’or à prêter son appui à la ligue formée pour chasser ces brigands : ces épisodes. un château sur l’Escaut. celle de Louis III qui. les rois du Wessex. non pas tous (59).

par contraste. plus forts p. au sens profond. A la dif férence. du reste du monde. D’où la possibilité d’une évolution culturelle et sociale beaucoup plus régulière. Il n’est pas interdit de penser que cette extraordinaire immunité. ni les Turcs ne devaient faire plus tard autre chose qu’effleurer ses frontières. fut un des facteurs fondamentaux de la civilisation européenne. par les peuples de la steppe et les Turcs. jusqu’aux temps modernes. ce qu’eût été le sort de la Russie sans les Polovtsi et les Mongols. si en Allemagne Otton agit de même contre les Hongrois. Il aura certes ses discordes . Ni les Mongols. comme à celle du reste du monde. plus près de nous. l’Europe Orientale. se constituaient lentement au-dessus de la poussière des petites seigneuries. le destin de l’Indo Chine où.Marc BLOCH — La société féodale 64 efficacement le bon combat contre les Danois. au XIVe siècle. une minute. Qu’on se demande. ou peu s’en faut. la splendeur des Chams et des Khmers s’effondra sous les coups des envahisseurs annamites ou siamois. sans la brisure d’aucune attaque extérieure ni d’aucun afflux humain étranger. foulée. l’Occident en sera exempt. au sens juste du mot. Voyez surtout. Dorénavant.95 que les royautés parce qu’ils étaient plus proches de la matière humaine et moins préoccupés de trop vastes ambitions. Jusque-là ces ravages par des hordes venues du dehors et ces grands remuements de peuples avaient véritablement donné sa trame à l’histoire de l’Occident. dans l’ensemble du continent la seule résistance vraiment heureuse vint plutôt des pouvoirs régionaux qui. dont nous n’avons guère partagé le privilège qu’avec le Japon. * ** . Quelque riche en enseignements que soit l’étude des dernières invasions. mais en vase clos. Voyez. il ne faudrait pas cependant laisser ses leçons nous masquer un fait plus considérable encore : l’arrêt des in vasions elles-mêmes.

.Marc BLOCH — La société féodale 65 LIVRE DEUXIEME : Les conditions de vie et l’atmosphère mentale . par exemple. Une société. pussent dispenser de rappeler ici les caractères fondamentaux du climat historique qui fut celui de la féodalité européenne. par nature dissemblables. philosophicus. en faveur des ordres de faits qui y seront brièvement retracés. deux chaînes de phénomènes. CHAPITRE PREMIER Conditions matérielles et tonalité économique I. d’objet sciemment limité. ainsi entreprises sous des angles différents du nôtre. force sera de ne retenir que l’essentiel et le moins sujet au doute. en dernier ressort. elle est nécessaire sans doute . d’autres volumes consacrés aux divers aspects de la civilisation médiévale. p. l’analyse de l’économie ou de la mentalité sont. p. voilà tous les effets ». dans l’être de chair et de sang. Est-il besoin de l’ajouter ? En inscrivant cet exposé presque en tête du livre. Lorsqu’il s’agit de confronter deux phénomènes particuliers. Les deux âges féodaux L’armature d’institutions qui régit une société ne saurait. mais supportable seulement si l’on refuse d’en être la dupe. Une lacune volontaire mérite. dans la même collection. Car la fiction de travail qui. un point de départ. en revanche. on ne songe nullement à postuler. juridicus. puis dire : « voici de ce côté toutes les causes . s’expliquer que par la connaissanc e du milieu humain tout entier.97 Dans ce tableau préliminaire. nous contraint de découper ces fantômes : homo œconomicus. pour l’historien de la structure sociale.98 rien ne serait plus vide de sens qu’une pareille dichotomie. appartenant à des séries distinctes — une certaine répartition de l’habitat. avec certaines formes des groupes juridiques — . malgré la présence. je ne sais quelle illusoire primauté. au long d’une évolution plusieurs fois séculaire. il n’a pas semblé que les descriptions. de l’autre. Mettre face à face. C’est pourquoi. le problème délicat de la cause et de l’effet se pose assurément. Points d’aboutissement au regard d’autres recherches autrement centrées. comme un esprit. n’est -elle pas tissue de perpétuelles interactions ? Toute enquête cependant a son axe propre.

d’ailleurs. aux contrastes de ces deux phases. du sacré et du profane qui n’a pas laissé de plus naïfs témoignages que certaines frises ou certains chapiteaux d’églises. en regard même de l’ancienne Germanie. fût-ce approximativement. Il y eut. ne demeure pas seulement. autant qu’à leurs traits communs. un mot d’explication. mais. très profondes et très générales. atteignit tour à tour presque toutes les courbes de l’activité sociale. dans ce qui suit. si étonnantes. II. qui. L’erreur. certes. comme de leurs retentissements sur toutes les nuances de la civilisation. Non point brisure. elle présidait aux travaux des constructeurs de voûtes. sur les plateaux ibériques. La sobriété dont l’épopée était si incapable. si caractéristique. nous les entrevoyons trop complexes. Le premier âge féodal : le peuplement Il nous est et sera toujours impossible de chiffrer.Marc BLOCH — La société féodale 66 entre toutes. au moins depuis le XIe siècle. de rendre justice. une série de transformations. s’observent vers le milieu du X Ie siècle. un bloc d’un seul tenant.99 pays ou les phénomènes envisagés. serait lourde de traiter la « civilisation féodale » comme constituant. bien souvent. On s’efforcera. Elle fut aussi. Elle servit alors de langage aux formes les plus hautes de la sensibilité religieuse comme à cette interpénétration. le trait fondamental . la plus durable gloire de cette époque de l’humanité. En face du véritable désert qui. Provoquées sans doute ou rendues possibles par l’arrêt des dernières invasions. L’admirable floraison artistique de l’ère féodale. malgré d’inévitables décalages. en un mot. comme le refuge des valeurs qui ailleurs ne parvenaient pas à se manifester. ne savaient pas atteindre. dans le temps. Mais les rapports qui aux autres aspects d’une civilisation unissent l’expression plastique sont encore trop mal connus. durant le premier âge féodal. de tonalités fort différentes. imprimait aux confins de la chrétienté et de l’Islam toute la désolation d’un vaste « no man’s land ». mais changement d’orientation. deux âges « féodaux » successifs. en retard sur lui de quelques générations. Aussi bien existait-il assurément de fortes variations régionales. en apparence. trop susceptibles de retardements ou de divergences pour qu’il n’ait pas fallu se résoudre ici à laisser de côté les problèmes posés par des liaisons si délicates et des contradictions. selon les p. dans la mesure même où elles étaient le résultat de ce grand fait. La précision d’esprit que les notaires. les campagnes de la Flandre ou de la Lombardie faisaient figure de zones relativement favorisées. Quelle que fût cependant l’importance de ces contrastes. où se réparaient lentement les brèches creusées par les migrations de l’âge précédent. c’est dans les architectures romanes qu’il la faut che rcher. la population de nos contrées. constamment accentuées par les à-coups des troubles sociaux. dans leurs chartes. aux yeux de la postérité.

dont le village tirait sa nourriture. beaucoup plus vaste que de nos jours. broussailles et landes. immenses zones sauvages. mais que. III. comme dans l’Ile -de-France. du moins. au sein même des terroirs. dans les campagnes. une moitié ou un tiers du sol cultivé demeurât en repos. Tantôt les familles ou. surtout. dont l’homme était rarement tout à fait absent. charbonnier. champs même et pâtures se glissaient de toutes parts entre les maisons. sur toute la surface de l’Europe. Jusque dans les villes. cependant. presque toujours. incomplètement défoncés et privés. Sur les labours. au contraire. Assurément. Le premier âge féodal : la vie de relations Entre les groupes humains ainsi égaillés. n’étaient guère que de provisoires et brèves conquêtes sur les friches. selon toute apparence. L’écroulement de l’empire carolingien venait de ruiner le dernier pouvoir assez intelligent pour se soucier de travaux publics. se déroulaient forêts. proportionnellement au nombre des habitants. dont les plus notables ne dépassaient pas quelques milliers d’âmes. presque toutes. il hantait seulement au prix d’un long éloignement de ses semblables. Au-delà d’eux. Même les anciennes . les pénétrant. les champs. en villages. la nature sans cesse tendait à reprendre le dessus. Jamais. que nous ne les voyons. les hommes vivaient au coude à coude. en Limousin. Les systèmes d’assolement les plus perfectionnés exigeaient que.100 chacune au milieu de son exploitation propre : ainsi. en ce cas. les conditions physiques. chaque année. pâtre. la pression des chefs. elles se massaient. surtout le souci de la sécurité étaient autant d’obstacles à une trop forte dispersion. Incomparablement moins nombreux. sensiblement plus rares qu’aux beaux temps de l’Empire. Ainsi.Marc BLOCH — La société féodale 67 demeure l’universel et profond affaissement de la courbe démogra phique. terrains vagues. les hommes étaient aussi. Cette absence de densité était encore aggravée par une répartition fort inégale. non seulement depuis le XVIIIe siècle mais même depuis le XIIe. conspiraient à maintenir. Souvent même. comme les habitudes sociales. les enveloppant. certaines d’entre elles s’étaient établies assez loin les unes des autres. d’engrais suffisants. p. jardins. il la fallait. ermite ou hors-la-loi. de profondes variétés entre les régimes d’habitat. assez puissant pour en faire exécuter au moins quelques-uns. qui à la végétation spontanée accordait un temps toujours plus long qu’à la période de culture . les épis ne croissaient ni bien lourds ni bien serrés. La terre arable elle-même. Mais elles étaient séparées par de multiples vides. Dans ces agglomérations. dans les provinces naguère soumises à la domination romaine. Tantôt. jachères et récoltes se succédaient en une alternance sans fixité. le finage entier ne se couvrait à la fois de moissons. Car l’agriculture était alors une grande dévoratrice d’espace. les communications souffraient bien des difficultés. Les désordres du haut moyen âge avaient entraîné de fréquents rassemblements. Dans l’ensemble.

à Rome. Surtout aucune institution. le comte Tostig. dans la réalité. Il eût été impossible de gouverner l’État. il fallait être monté ou en voiture : un cheval. Surtout les ponts. en 841. traverser sans encombres de si vastes étendues. Un courrier. moins en raison du mauvais temps que par manque p. Elle n’était point. moins solidement p. c’était sur mer qu’on la voyait la plus grande. manquaient à un grand nombre de passages. faute d’ent retien. Quelle surprise. en partie. le parcours journalier normal atteignait. sans doute. Entendez pour un voyageur sans fièvre : caravane de marchands. une poignée d’hommes résolus pouvaient. pour cela. désertes. cependant. Mauvaises et peu sûres. Une lettre écrite par Grégoire VII. en moyenne de trente à quarante kilomètres. grand seigneur circulant de château en château ou d’abbaye en abbaye. accrue par la dépopulation qu’elle avait elle -même en partie provoquée. le Ier janvier suivant . armée avec ses bagages.101 construites qu’on ne l’a parfois imaginé. le 8 décembre 1075. nous paraît infime. en peu de jours. Ajoutez l’insécurité. un piéton exercé parvenait à couvrir. sensiblement plus faible qu’elle ne devait le rester jusqu’à la fin du moyen âge. à la cour de Charles le Chauve. fut arrêté et rançonné par une poignée de bandits. un des plus grands barons d’Angleterre. ils s’accommodent mieux des fondrières. son porteur avait abattu. du fond d’un palais : pour tenir un pays. en bandant leur effort. Bien au contraire. lorsque ce prince voit arriver à Troyes les messagers qui lui apportent d’Aquitaine les ornements royaux : un si petit nombre d’hommes. Comparée à ce que nous offre le monde contemporain. aucune technique ne pouvaient suppléer au contact personnel entre les êtres humains. un mulet ne vont pas seulement plus vite qu’un homme . Pour voyager.102 de fourrages : les missi carolingiens déjà s’attachaient à ne comme ncer leurs tournées que l’herbe une fois levée (61). bien davantage. chargés de bagages si précieux. A la différence de ce que nous observons aujourd’hui. D’où l’interruption saisonnière de beaucoup de liaisons. aux portes de Rome. au pied du Harz. Cependant. faire le double ou plus. voire jusqu’au seuil du XVII Ie siècle. évidemment. cela va de soi. de beaucoup.Marc BLOCH — La société féodale 68 voies romaines. l’homme va vers la chose plus aisément qu’il ne fait venir la chose à lui. un record exceptionnel : pour peu. franchissait-il plus vite qu’un c avalier certains obstacles. organisant sa deuxième expédition d’Italie. s’abîmaient. De 100 à 150 kilomètres par jour ne constituaient pas. pour un navire. qu’on ne réparait plus. à vol d’oiseau. des distances étonnamment longues et. arriva à Goslar. infestées de toutes parts par les rapines (60) ! La chronique anglo-saxonne s’étonne beaucoup moins lorsqu’elle relate comment en 1061. Par voie de terre. en ce temps. semble-t-il. ces routes ou ces pistes n’étaient pas. comme à présent en Afrique. songeait à assurer à travers les Alpes ses liaisons avec la Gaule (62). par coureurs que Charles le Chauve. environ 47 kilomètres par jour. point d’autre moyen que d’y chevaucher sans . sans trop de fatigue ni de lenteur. Là où les transports sont difficiles. que les vents ne fussent point trop défavorables. C’était. la rapidité des déplacements humains.

où toutes étaient mauvaises. en tous sens. mi-bandits . Sans correspondants. entre prêtres ou moines instruits. les mauvais moines qui sans cesse « vagabondent en rond ». espéraient trouver. quelques champs à défricher .103 Mais les humbles gens non plus n’étaient point rares sur les chemins de l’Occident : fugitifs. clerc ou lai. pèlerins enfin. riche ou pauvre. les affiliations entre monastères . Les rois du premier âge féodal se sont littéralement tués de voyage. l’Anglais Étienne Harding. l’archevêque de Rouen. Car la mentalité religieuse elle-même poussait aux déplacements et plus d’un bon chrétien. Ce n’était pas seulement afin de les mieux surveiller. dont le charroi vers un centre commun eût été incommode autant que dispendieux. chassés par la guerre ou la disette . faisaient des lieux touchés les premiers par l’esprit nouveau à la fois des foyers d’appel. chercheurs d’aventures. un « pied poudreux ». p. Force était de venir consommer sur place les denrées. A l’époque féodale. on voit l’empereur Conrad II passer successivement de la Bourgogne à la frontière polonaise et. avant d’occuper son siège neustrien. avait parcouru la France dans l’espoir d’y découvrir une maison où l’on vécût selon la règle. secouant périodiquement ce grand corps ecclésiastique. presque tous les diocèses. sur lesquels il pût se décharger du soin d’acheter ou de vendre. Avant lui. Combien d’étrangers furent ainsi accueillis à Cluny ! Combien de Clunisiens essaimèrent vers les pays étrangers ! Sous Guillaume le Conquérant. tout. circulait constamment d’une de ses terres à l’autre. une clientèle suffisante pour assurer ses gains. pensait ne pouvoir acheter le salut du corps ou de l’âme qu’au prix d’un voyage lointain. dans la vie cléricale. On l’a souvent observé. paysans qui. de là. était un Rémois qui. avec sa suite. à leur profit. Maurille. pour revenir enfin en Lusace. qui poursuivait la fortune par monts et par vaux. avait étudié à Liège.Marc BLOCH — La société féodale 69 trêve. avaient à leur tête des Italiens ou des Lorrains . en un même lieu. avides d’une existence meilleure. le clerc devait battre l’Europe en quête du maître désiré : Gerbert d’Aurillac apprit les mathématiques en Espagne et la philosophie à Reims . Au cours. qui. que commençaient d’atteindre les premières ondes du réveil « grégorien ». saint Eude. la dispersion de leurs patrimoines territoriaux . les « réformes » enfin. le parfait monachisme dans l’abbaye bourguignonne de Molesmes. par exemple. Aussi bien. le propre des bonnes ro utes est de faire le vide autour d’elles. Assoiffé de science ou d’ascèse. en dépit de la vieille hostilité de la loi bénédictine contre les « gyrovagues ». tout marchand était un colporteur. enseigné en Saxe et pratiqué en Toscane la vie érémitique. l’usage du latin comme langue commune . où l’on venait de toutes parts chercher la bonne règle. mi -soldats. à la Champagne. et des centres de dispersion d’où les zélotes s’élançaient à la conquête de la catholicité. Le baron. loin de leur première patrie. favorisait ce nomadisme : le caractère international de l’Église . presque toutes les grandes abbayes de la Normandie. à peu près certain d’ailleurs de ne jamais trouver réunie. d’une année qui n’a rien d’exceptionnel — en 1033 — . il . le futur abbé de Cluny.

Par contre. Point de château. Il était pratiquement étranger à l’Occident. exactions d’un p. les relations étaient bien plus rares. la tradition. là d ’un sanctuaire jouaient à l’avantage de certains tracés. la civilisation de l’Europe féodale paraît tantôt merveilleusement universaliste. La circulation. aux mains d’une race de chevaliers pillards — les sires de Méréville — . elle se répandait. sous la pression du besoin. l’éloignement humain. sur le modèle légué par le gouvernement romain. entre deux agglomérations toutes proches. Rares. oserait -on dire. ils hésitaient devant ces allées et venues répétées. l’établissement. dorénavant infidèle aux dalles antiques.Marc BLOCH — La société féodale 70 n’en était guère qui fût capable d’accaparer ainsi le trafic. capricieusement. sur l’ancienne voie romaine. par métier sédentaires. Si donc les hommes. à l’action uniformisatrice des rapports de voisinage. selon l’angle où on la considère. qui ne pussent espérer recevoir quelquefois la visite d’errants. étaient les sites où ces passages se produisaient avec régularité. parfois durablement. cette antinomie avait avant tout sa source dans un régime de communications p. par intermittence. la présence ici d’un marché. en un mot. tantôt particulariste à l’extrême.105 aussi favorable à la lointaine propagation de courants d’influence très généraux que rebelle. à nos yeux étonnante. Assurément les contraintes du relief. avec cette sor te de mouvement brownien. du départ à l’arrivée. de bourg ou de monastère. Mais de chacun d’eux. La construction. ne se canalisait pas selon quelques grandes artères . ne craignaient pas d’entr eprendre d’assez longs voyages — le craignaient moins. peut-être. si écartés fussent-ils. D’où une structure. que ne l’ont cru parfois les historiens des influences littéraires ou esthétiques. dont la société tout entière était traversée. à la fois perpétuel et inconstant. Si. Avec beaucoup moins de fixité. lorsqu’il s’agissait de modestes gens. Ainsi les obstacles et les dangers de la route n’empêchaient nullement les déplacements. ils faisaient une expédition. presque une aventure. Il est significatif de la désorganisation générale que les souverains allemands . Les derniers essais pour maintenir au service du prince un système de relais. où marchands et pèlerins trouvaient au contraire bon accueil : en voilà assez pour détourner définitivement vers l’Ouest le tronçon beauceron de la route de Paris à Orléans. d’un château. qu’ils ne devaient le faire en des siècles plus proches de nous — . Le seul service de transport de lettres à peu près régulier qui ait fonctionné durant l’ère féodale tout entière unissait Venise à Constantinople. liens vivants avec le vaste monde. du prieuré dionysien de Toury. dans le détail. cependant. en revanche. du système des liaisons. Il n’était guère de coin de terre qui n’eût quelques contacts. infiniment plus considérable que de nos jours.104 seigneur en mal d’argent — suffisait à détourner le courant. Un événement fortuit — accident matériel. qui dans d’autres civilisations sont comme la trame de la vie quotidienne : surtout. à quelques lieues de là. dont aucun ne s’imposait absolument. en une multitude de petits vaisseaux. s’étaient évanouis avec l’empire carolingien. le voyageur avait presque toujours le choix entre plusieurs itinéraires. à court rayon. Surtout.

baptisé. avoue-t-il. L’image du monde contemporain que portaient en eux les hommes le mieux informés présentait bien des lacunes . pénétraient au nord des Pyrénées et y furent assez recherchées pour devenir l’objet de fréquentes imitations. ne connaissait plus guère de navigation au long cours. pour se renseigner.106 église des cadeaux de Knut le Grand : car. aient manqué soit de l’autorité. par exemple. de son temps. par cette voie. prélats devaient confier leurs correspondances à des courriers expédiés tout exprès. Fort convenablement informé des affaires allemandes. La lenteur relative des messagers. quel que fût son rang. Le premier âge féodal : les échanges L’Europe du premier âge féodal ne vivait pas absolument repliée sur elle-même. héritiers authentiques de cet empire et de ses ambitions. de se reposer pour cela sur le hasard des rencontres. lorsqu’il reçoit pour son p. depuis l’enfance (64). que l’évêque Foubert de Chartres s’étonner. s’il passe au récit des graves évén ements qui se déroulèrent. force était à chacun. les pèlerins qui cheminaient vers Saint-Jacques de Galice (63). pour partie. Les principales lignes de communication avec l’Orient étaient ailleurs. on peut s’en faire une idée par les omissions auxquelles n’échappent pas même les meilleures parmi ces annales monastiques qui sont comme les procès-verbaux de pêcheurs de nouvelles. par un pencha nt trop naturel. par contre. Le plus actif probableme nt était celui qui l’unissait à l’Espagne musulmane : témoins les nombreuses monnaies d’or arabes qui. voici qu’il accumule aussitôt les bourdes les plus étranges. les mésaventures qui à chaque pas menaçaient de les arrêter faisaient que seul le pouvoir sur place était un pouvoir efficace. L’une. tout représentant local d’un grand chef tendait. pour toute politique à vastes desseins ! IV. La Méditerranée Occidentale . au fond duquel Venise faisait figure d’un fragment byzantin. longtemps . riche d’enseignements — . enchâssé dans un monde étranger. N’est -il pas frappant. dans la Flandre. la route du Danube. Et elle marquait rarement l’heure juste. à cet égard. Par terre. Souverains. passait par l’Adriatique. soit de l’intelligence nécessaires pour faire revivre une institution pourtant si indispensable au commandement de vastes territoires. limitrophe de l’Empire cependant et. D’elle aux civilisations avoisinantes.Marc BLOCH — La société féodale 71 eux-mêmes. en dynaste indépendant. il croyait encore païen ce prince. de voir un personnage aussi bien placé. Quant à savoir ce qui se passait au loin. barons. il existait plus d’un courant d’échanges. Amené à prendre constamment les plus graves initiatives — l’histoire des légats pontificaux est. le moine Lambert de Hersfeld. en fait. à les prendre à son propre profit et à se muer. Médiocre base que des représentations aussi rudimentaires. maritime. Ou bien — principalement parmi les personnes moins élevées en dignité — on s’en remettait à l’obligeance de passants : tels. fief impérial. finalement.

Mieux vaut parler simplement de famine monétaire. ce commerce était. dans son ensemble. de l’Égypte ou de la proche Asie.107 va-et-vient de marchandises qui fit la prospérité de la Russie kiévienne. la société. mettait les pays riverains de la Baltique en contact avec la mer Noire. trop sommaire et trop vague. on ne fabriquait plus que des deniers. plus au nord. En échange il n’avait guère à offrir que des esclaves. Au moins avec l’Orient. la Méditerranée Orientale était. Mais. Car le métier de courtier entre le Nord ou le Nord-Est du continent et la Méditerranée orientale échappait alors à l’Occident . elle-même. Évitons donc le mot. Ainsi concentré en un très petit nombre de filets. sur les marchés du monde byzantin. ne fut jamais tout à fait absente des transactions. mais en denrées. à la fois du morcellement politique et de la difficulté des communications : car. Le débiteur payait souvent en denrées . de quelques produits de Constantinople ou de l’Asie. la plus grande partie prît le chemin de l’Espagne islamique . dans l’Occident « féodal ». La livre et le sou n’étaient que des multiples arithmétiques du denier. à travers les plaines et de cours d’eau en cours d’eau. de façon que le total de ces évaluations coïncidât avec un prix stipulé en livres. devaien t leur fortune à ce lointain négoce. les achats d’objets précieux et d’épices. se poursuivaient jusqu’au Dniepr. Surtout elle ne cessa jamais d’y jouer le rôle d’étalon des échanges. la Caspienne ou les oasis du Turkestan. d’ » économie nature ». Encore semble-t-il bien que. au retour. l’Occident recevait à peu près exclusivement quelques marchandises de luxe. chargées. son atelier local. permettait de passer outre aux frais et aux risques du transport. sur son propre sol. il fallait. très élevée par rapport à leur poids. sous et deniers. ordinairement « appréciées » une à une. D’où. L’or ne circulait que sous forme de monnaies arabes et byzantines ou de leurs copies. même chez les classes paysannes.Marc BLOCH — La société féodale 72 coupée par les Hongrois. résultat. sous peine de disette. Réserve faite de l’imitation des monnayages exotiques et quelques infimes piécettes mises à part. en outre. sur les pistes qui joignaient la Bavière au gros marché de Prague et de là. Qui pis est : la balance paraît en avoir été nettement déficitaire. dont la valeur. trop abondamment pourvue de cette denrée pour avoir besoin d’en importer des quantités fort considérables. et sans doute celui-ci n’avait -il rien d’analogue à offrir. par les terrasses sur le flanc septentrional des Carpathes. par elle-même. sans doute. Des pays du Levant. A Kiev elles rencontraient la grande transversale qui. Les gains de la traite. fort anémié. une lente saignée d’argent et surtout d’or. Si quelques marchands.108 d’argent. au puissant p. ne suffisaient donc pas à compenser. sans . à chaque marché important. au total assez faibles. La pénurie d’espèces était encore aggravée par l’anarchie des frappes. de teneur assez faible. qui étaient des pièces p. était presque déserte. n’en tirait guère qu’une raison de plus de manquer de numéraire. des caravanes circulaient. Assurément. parmi le bétail humain razzié dans les terres slaves et lettones au-delà de l’Elbe ou acquis des trafiquants de la Grande-Bretagne. la monnaie.

Mais les divers deniers. gardons-nous d’une formule trop rapide : celle d’économie fermée. et se fussent contentés. la population entière n’en était pas réduite à cette extrémité et nous savons que. à travers les couches sociales. ou peu s’en faut. incommode. si beaucoup. sans doute. Les échanges n’étaient donc point absents . ni peut-être même le plus important des chenaux par où s’opérât alors. aux intempéries enfin qui ne contribuassent à entretenir un certain commerce intérieur : car. p. que des moyens d’acquisition . n’eussent jamais bu de vin. selon leur provenance. En un mot. en fin de compte. en un même lieu. remises à un chef comme rémunération de sa protection ou simplement comme reconnaissance de son pouvoir. aux troubles sociaux. elle eût supposé que leurs maîtres se fussent passés d’armes ou de bijoux. un trafic de blé s’établissait qui prêtait à beaucoup de spéculations. C’était à titre de redevances. pour cette autre marchandise qu’est le travail humain : la corvée fournissait plus de bras que le louage d’ouvrage. une valeur métallique différente. qu’un grand nombre de produits passaient de main en main. De même. irréguliers. et parce que l’échange ainsi était rare et que pourtant seuls les miséreux pouvaient se résigner à ne subsister que de leur propre production. Et bien pauvre était celui qui jamais n’achetait quelques onces de sel ou de fer.Marc BLOCH — La société féodale 73 support matériel qui leur fût propre. chaque émission. des pays plus favorisés vers ceux que frappait la disette. au sens strict. au total. la circulation des biens. Pis encore. Nous connaissons l’existence de marchés où les rustres certainement vendaient quelques produits de leurs champs ou leurs basses-cours : aux gens des villes. à la disposition des puissants eux-mêmes une économie ainsi constituée ne mettait. Aussi bien le commerce. lorsque la récolte venait à manquer. Là encore. en cas de besoin. si d’aventure leurs terres n’en produisaient point. Ainsi donc. faute d’échanges suffisammen t fréquents. avaient. Quan t à l’ » autarcie » des grandes seigneuries. en raison de ses caprices. La société de ce temps n’ignorait certes ni l’achat ni la vente. mouraient de faim. que la prestation . C’était ainsi qu’ils se procuraient les deniers des redevances. entraînait des variations dans le poids ou l’alliage. Cependant. aux clercs. comme la nôtre. pour leurs vêtements. il n’était pas jusqu’aux insuffisances de la technique agricole. Cela. fût-ce sous la forme du troc. et. la monnaie circulait en outre trop lentement et trop irrégulièrement pour qu’on pût jamais se sentir assuré de s’en procurer. sous un même nom. la richesse et le bien-être semblaient inséparables du commandement.109 n’était pas le seul. tenait dans la vie économique moins de place. d’achat et de vente. l’échange. aux hommes d’armes. A la fois rare. ils étaient par contre. Mais elle ne vivait pas. Elle ne s’appliquerait même pas exacte ment aux petites exploitations paysannes. littéralement. au suprême degré. des grossières étoffes tissées par les femmes de leurs tenanciers.

lui permît de pourvoir lui-même à son propre entretien. le hanap ou le crucifix . la certitude de p. réciproquement. susceptible d’une extension bien moindre que le système des rémunérations foncières. Or. obligés de s’en remettre aux ressources du moment et presque contraints de dépenser celles-ci sur-le-champ. Deux solutions s’ offraient : prendre l’homme chez soi. l’y nourrir et l’y vêtir. de s’en aller avec ses sous dans sa poche ? On la voyait. comme on disait. l’une et l’autre méthode conspiraient. ou bien lui céder. les églises amassaient les orfèvreries liturgiques. tout en s’efforçant de diminuer le poids des services. il tendait à considérer comme sienne. qu’il s’agît pour le roi de s’assu rer les services d’un grand officier. libre. comment l’attache n’eût -elle pas été beaucoup plus intime qu’entre un patron et un salarié. du côté du salarié. à l’origine du moins. la provende était. à nouer des liens humains très différents de ceux du salariat. Mais cette liquidation. n’était jamais aisée ni d’un profit sûr . « anticipation des valeurs futures » : toutes choses que. la « provende » . une terre qui. Si la société féodale a perpétuellement oscillé entre ces deux pôles : l’ étroite relation d’homme à homme et le nœud détendu de la tenure terrienne. bien qu’en des sens opposés. pour le hobereau de retenir ceux d’un suivant d’armes ou d’un valet de ferme.Marc BLOCH — La société féodale 74 singulièrement restreints.110 pouvoir employer la monnaie ainsi reçue à se procurer les denrées nécessaires à la vie. la pénurie de monnaie rendait singulièrement difficiles. en effet. peu à peu. presque nécessairement se relâcher. Du provendier au maître à l’ombre duquel il vivait . la responsabilité en revient. capacité d’attente. et les trésors eux-mêmes n’atteignaient pas au total une somme bien considérable. Le besoin d’un déboursement imprévu se faisait-il jour ? on vendait ou engageait la couronne. force était de recourir à un mode de rémunération qui ne fût point fondé sur le versement périodique d’une somme d’argent. Grands comme petits vivaient au jour le jour. en compensation de son travail. au total. . Autant de conditions qui manquaient au premier âge féodal. lui interdit le salariat. A tous les degrés de la hiérarchie. aussitôt le subordonné établi sur une terre que. en raison précisément du ralentissement des échanges. lui fournir. par exploitation directe ou sous forme de redevances prélevées sur les cultivateurs du sol. ou bien on les envoyait fondre à l’atelier monétaire voisin. Sans doute s’efforçait -on de thésauriser sous d’a utres formes. Ajoutez qu’en un temps où l’incommodité des communications et l’anémie des échanges rendaient malaisé de maintenir dans une relative abondance de vastes maisonnées. pour une large part. Les barons et les rois accumulaient dans leurs coffres la vaisselle d’or ou d’argent et les joyaux . Elle réduisait à l’extrême le rôle social du salaire. suppose du côté du donneur d’ouvrage un numéraire suffisamment abondant et dont la source ne risque pas de se tarir à chaque minute . par un mouvement naturel. Qui dit monnaie dit possibilité de réserves. L’atonie des échanges et de la circulation monétaire avait une autre conséquence encore et des plus graves. au régime économique qui. une fois sa tâche terminée. au contraire. Celui-ci.

qui sans le trafic ne seraient rien . le rayonnement du négoce vénitien sans cesse accru . ses ports. les forêts et les friches incessamment grignotées par la charrue . au cours du XIIe siècle. Mais les relations avec l’Orient . notablement améliorées. Car. vers ce tournant décisif que marque le règne de Louis VI. intéressées elles aussi à la prospérité d’un commerce dont elles tirent. à des soucis de cette nature : conserver la maîtrise des communications entre les deux capitales. aient été. sous l’irrésistible pression des essarteurs. élevés au rang de grandes places de commerce . des pouvoirs ont surgi ou se sont consolidés auxquels leur horizon agrandi impose de nouveaux soins : bourgeoisies urbaines. avec le phénomène en lui même. nous importent. des vastes espaces vides. des villages tout neufs s’agrippant au sol vierge . de 1050 p. Que de ponts jetés. par delà la Loire ou la Seine. de caractériser les variétés régionales. le rendement des charrois. ses principaux effets. dans leur ascension par le progrès démographique. conscientes en outre. de grosses sommes d’argent. pour une large part. l’élargissement des terroirs. sauf dans quelques contrées particulièrement déshéritées. par ailleurs.112 dans des proportions très fortes. leur politique domaniale. La révolution économique du second âge féodal Nous nous efforcerons. dans la seconde partie de ce livre. p. Dans les liaisons avec les civilisations limitrophes : même métamorphose. Le plus immédiatement sensible fut sans doute de rapprocher les uns des autres les groupes humains. Entre les divers établissements.Marc BLOCH — La société féodale 75 V. Paris et Orléans . A vrai dire. La Méditerranée sillonnée par des vaisseaux de plus en plus nombreux . il ne semble pas que les routes. précisément. sur toutes les rivières de l’Europe ! Enfin un heureux perfectionnement dans les pratiques de l’attelage vint augmenter. ailleurs. dans les clairières ouvertes parmi les arbres ou la brousse. désormais. de décrire le mouvement de peuplement qui. soit avec les vallées de l’Oise et de l’Aisne. colonisation des plateaux ibériques et de la grande plaine au-delà de l’Elbe . fini. de l’importance vitale qui s’attache pour elles à la libre circulation des ordres et des armées. leur rôle dans l’org anisation du peuplement répondirent. en elles-mêmes. bien plus que par le passé. du rocher d’Amalfi à la Catalogne. Il conviendra alors de distinguer les étapes. leur effort guerrier. L’activité des Capétiens. assurer la jonction soit avec le Berry. royautés et principautés. favorisés. Seuls. la route des plaines danubiennes elle-même parcourue par les lourds chariots des caravaniers : ces faits sont déjà considérables. si la police y était devenue meilleure. devenu plus aisé à franchir. pour l’instant. au cœur même du vieux pays. Ce qui subsiste de distances est. Mais l’équipement en travaux d’art fut porté beaucoup plus loin. transforma la face de l’Europe : sur les confins du monde occidental. par les impôts et les péages. vers le même moment.111 à 1250. autour des sites d’habit at séculaires.

mais aussi les marchandises qu’il fait venir de l’Orient. Peu à peu. c’est au service des marchés exotiques autant. Le tableau demanderait à être soigneusement nuancé. Le trait cap ital est qu’elles avaient changé de nature. Un puissant courant de relations mondiales joint. que de la consommation intérieure. — si faire se peut — vers l’Est aussi bien que vers l’Ouest. Dans l’expansion de l’économie européenne. on vendait à Novgorod des draps de Flandre. soumis notamment à des labours plus souvent répétés. comment eût-on pu rassembler. Car. Si en Flandre. Il n’en est pas moins vrai que seuls les phénomènes démographiques. au moins relative. s’ajoutait. en Lombardie. il conviendrait. dans celle de l’Angleterre. le commerce allemand s’annexera la Baltique. d’autres causes encore. l’arrêt des invasions qui avaient fait peser sur le monde occidental une telle atmosphère de trouble et de panique. Bruges surtout. d’évoquer des causes multiples. les deux fronts de l’Europe féodale. C’est vers l’Ouest que désormais se tournent la Scandinavie et les pays baltes. Si la population n’avait été plus qu’auparavant abondante et la surface cultivée plus étendue . à Bourges. Vivre du sien devait rester. appartiennent à des catégories très diverses. cependant. Hier presque uniquement importateur. tant de tisserands. Gardons-nous cependant d’exagérer. la métallurgie et les cotonnades. au moyen âge. pour l’expliquer. L’une d’elles. le rythme accéléré de la circulation. les draps jouèrent le même rôle directeur qu’au XI Ie siècle. Les marchandises qu’il expédie ainsi par masses vers le monde byzantin. vont être le lieu où s’échangent avec les produits septentrionaux. d’y accroître p ar suite. les champs n’étaient devenus capables de plus épaisses et plus fréquentes moissons. non seulement ceux de l’Occident lui -même. vers le Maghreb.Marc BLOCH — La société féodale 76 n’étaient pas seulement devenues plus faciles et plus intenses. on entend bruire les métiers et battre les moulins à foulon. à l’intérieur même du pays. ou peu s’en faut. voire. qui viennent d’être rappelés. dans les villes. qui vit nos pays commencer par l’Orient la conquête économique du monde. la route des plaines russes périclite et se ferme. la facilité plus grande des liaisons. l’avaient rendue possible. dans le Languedoc. par l’Allemagne et surtout par les foires de Champagne. dans des proportions considérables. le volume des moyens de paiement. A cette aisance monétaire. en Picardie. si. ailleurs encore — car les centres drapiers sont presque partout répandus — . Le changement qui s’amorce ainsi s’achèvera lorsqu’au cours du XI Ie siècle. Dès la fin du X Ie siècle. mieux mis en valeur par des bras plus nombreux. avaient ravivé les échanges. l’Occident s’est fait puissant fournisseur de produits ouvrés. par régions et par classes. domine de loin toutes les autres. les progrès du peuplement. comme l’Orient.113 Un commerce extérieur aussi favorablement équilibré ne pouvait manquer de drainer vers l’Europe monnaies et métaux précieux. qu’il serait trop long de scruter ici. pour en multiplier les effets. Dès lors les ports des Pays-Bas. quoique dans une moindre mesure. p. de teinturiers ou de tondeurs d’étoffe et les nourrir ? Le Nord est conquis. vers le Levant islamique ou latin. de regarder. Et sans doute cette révolution. .

s’était constituée l’armature juridique de l’âge précédent. parfois sous des formes juridiques gauchement inspirées des pratiques anciennes. L’évolution de l’économie entraînait une véritable révision des valeurs sociales. Mais qu’alors les rois. n’apparut qu’au début du XII Ie siècle — et encore à cette date en Italie seulement — . le second âge féodal vit moins l’effacement des conditions antérieures que leur atténuation. devenues beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus indispensables à la vie de tous. que. Car l’économie médiévale. s’affirmèrent de plus en plus vigoureusement. classe artisane et classe marchande. la frappe de grosses pièces d’argent. Ce n’était pas tout. la reprise de la frappe de l’or. parmi les modes de rémunération des services. les seigneurs aient pu recommencer de se constituer. ces signes d’une économie en v oie de renouvellement agirent à leur tour. A partir de la fin du XIe siècle. les hauts barons. Ce n’était pas pour ces gens-là que. d’importants trésors. dans le cadre urbain. ces derniers du moins avaient même pu. beaucoup plus lourdes que le denie r. l’un. non par le producteur. dès le XIIe siècle. l’idéal — rarement atteint. Individuellement. Leurs exigences pratiques et leur mentalité devaient naturellement y introduire un ferment nouveau. la classe marchande. la féodalité européenne s’altéra profondément aussitôt que les mailles du réseau humain se furent resserrées. L’observation vaut pour le rôle de la distance comme pour le p. à coup d’impôts. ni les uns ni les autres ne comptaient guère. mais par le commerçant. Chose significative : des deux symptômes essentiels dans l’ordre monétaire. fut toujours dominée. sur type indigène. Comme groupes. que la circulation des biens et du numéraire se fut faite plus intense. Avant tout.Marc BLOCH — La société féodale 77 pour de longs siècles. D’autre part. A beaucoup d’égards. l’autre. çà et là. le salariat ait repris. * ** . fondée sur un régime économique où ils ne tenaient qu’une place médiocre.114 régime des échanges. où les échanges étaient peu de chose et l’argent rare. jouer un rôle important. sur toute la contexture des relations humaines. une place peu à peu prépondérante. Il y avait toujours eu des artisans et des marchands. d’ailleurs — de beaucoup de paysans et de la plupart des villages. depuis le grand renouveau de ces années décisives. se fit attendre jusqu’à la seconde moitié de ce même siècle. Née dans une société d’un tissu très lâche. les transformations profondes de l’économie obéirent à une cadence assez lente.

auxquels se rapportent les seules données tant soit peu précises dont nous disposons. C’est une grande naïveté de p. Comment ne pas supposer. Le paysage rural. La cueillette des fruits sauvages et celle du miel continuaient de se pratiquer comme aux premiers temps de l’humanité. à 56. en moyenne relativement courte : du moins. Ce monde qui. indépendamment même des accidents de guerre. . L’homme devant la nature et la durée L’homme des deux âges féodaux était. Mais l’état des textes. Les bêtes féroces. la chasse était un moyen de défense indispensable et fournissait à l’alimentation un appoint presque également néce ssaire. nous le verrons. les quatre premiers empereurs de la dynastie saxonne atteignirent respectivement 60 ans — ou environ. à 52 ans . Philippe Ier et Louis VI. Autant qu’un sport. autant que l’on en peut juger par les personnages princiers. étaient plus obscures. La vieillesse semblait commencer très tôt.115 Une histoire plus digne de ce nom que les timides essais auxquels nous réduisent aujourd’hui nos moyens fera it leur place aux aventures du corps. En Allemagne. vaguaient dans toutes les solitudes. les ours. qu’il contribuât à leur rudesse ? p. un fond de primitivité.Marc BLOCH — La société féodale 78 CHAPITRE II Façons de sentir et de penser I. les loups surtout.116 prétendre comprendre des hommes sans savoir comment ils se portaient. Nul instrument n’existe qui permet te de peser l’influence qu’un pareil entourage pouvait exercer sur les âmes. Quant à la vie des adultes. 22 et 52 ans. Les nuits. jusque dans les salles des châteaux. Robert le Pieux mourut vers la soixantaine . dès notre âge mûr. les froids. — 28. qui ne hantent plus que nos contes de nourrices. beaucoup plus que nous . le bois tenait un rôle prépondérant. en un mot. portait d’une façon moins sensible la marque humaine. Il y avait. où les friches occupaient de si larges espaces. était en fait dirigé par des hommes jeunes. plus rigoureux. se croyait très vieux. de contrastes physiques sans atténuation. cependant. de soumission à des puissances indisciplinables. Incontestablement très forte dans l’Europe féodale. de son côté. Henri Ier. Dans l’outillage. que l’on savait mal éclairer. derrière toute vie sociale. elle était. plus encore l’insuffisante acuité de nos méthodes de recherches bornent nos ambitions. beaucoup moins aménagée et édulcorée. la mortalité infantile n’était pas sans y endurcir quelque peu les sentiments vis -à-vis de deuils presque normaux. voire parmi les campagnes cultivées elles-mêmes. proche d’une nature.

Les désespoirs. de nos jours. de rêves ou d’hallucinations. comment négliger les effets d’une étonnante sensibilité aux manifestations prétendum ent surnaturelles ? Elle rendait les esprits constamment et presque maladivement attentifs à toute espèce de signes. Il devait en être . Coûteuses et encombrantes. Nul psychanalyste n’a jamais scruté ses songes avec plus d’ardeur que les moines du Xe ou du XIe siècle. D’où l’emploi de curieux artifices. Enfin. ces catastrophes donnaient à l’existence comme un goût de perpétuelle précarité. beaucoup de peine pour démontrer que la société seigneuriale n’ignorait pas les bains. selon la révolution annuelle du soleil. les personnes les plus instruites s’accommodaie nt de voir chacune de ces fractions. chez les humbles. la sous-alimentation chez les pauvres . beaucoup étaient dues aux grandes épidémies. à reconstruire le passé selon les lignes de l’intelligence . à vrai dire. les fureurs. Préoccupé de régler le cours d’une vie fort nomade. Comptant ordinairement. Là fut probablement une des raisons majeures de l’instabilité de sentiments. Une hygiène certainement médiocre contribuait aussi à cette nervosité. éléments considérables de toute histoire sans doute. était flagrante. prise une à une. en outre. par instinct. les horloges à eau n’existaient qu’à un très petit nombre d’exemplaires. aux famines jointes aux violences journalières. douze heures de jour et douze de nuit. croître et décroître sans trêve. qui s’abattaient fréquemment sur une humanité mal outillée pour les combattre .117 celle d’une réflexion professionnellement centrée sur les problèmes de l’invisible. Ces hommes. soumis autour d’eux et en eux -mêmes à tant de forces spontanées. était surtout marqué dans les milieux monastiques. les excès de table. surtout durant son premier âge. Le trait. Ce souci d’uniformité. chez les riches. où les macérations et le refoulement ajoutaient leur influence à p. quelle que fût la saison. Les sabliers semblent avoir été d’usage médiocrement courant. à l’exemple de l’Antiquité. une act ion qui ne saurait être passée sous silence que par une sorte de vaine pudeur. ils ont exercé sur le déroulement des événements politiques. Cependant les laïques aussi participaient à l’émotivité d’une civilisation où le code moral ou mondain n’imposait pas encore aux gens bien élevés de réprimer leurs larmes et leurs « pâmoisons ». dans le sectionnement de la journée. L’imperfection des cadrans solaires. qu’il faisait allumer tour à tour (65). dans l’Europe féodale. les brusques revirements proposent de grandes difficultés aux historiens portés. si caractéristique de la mentalité de l’ère féodale. Il y a quelque chose de puéril à oublier. tant de fâcheuses conditions de vie : notamment. les coups de tête. le roi Alfred avait imaginé de transporter partout avec lui des cierges d’égale longueur. vivaient dans un monde dont l’écoulement échappait d’autant plus à leurs prises qu’ils le savaient mal mesurer. On s’est donné. surtout sous des ciels facilement brouillés. était alors exceptionnel. en faveur de cette observation.Marc BLOCH — La société féodale 79 Parmi tant de morts prématurées.

L’époque eut. qui emploie simultanément plusieurs systèmes de références. habituée à ne vivre que les yeux constamment fixés sur la montre. celle de la durée. les architectes et les sculpteurs savaient pratiquer une assez simple géométrie. sur qui pesaient ces brumes. une fois arrivée p. qui tâtonnaient p. plus ou moins approximativement. rapportée par une chronique du Hainaut. les historiens des siècles suivants. mieux pourvues ? Le notaire. dont la seule raison d’être cependant était de préserver un souvenir.118 la neuvième heure. en son entier. entre beaucoup d’autres. d’innombrables chartes ou notices. ne portent aucune mention chronologique. Mais est-il vraiment l’heure voulue ? Les juges du comté délibèrent. Décidément. souvent n’a pas réussi à faire concorder ses divers calculs. la jeune comtesse de Champagne (67). ingénieusement corrigées d’ailleurs par l’emploi de l’abaque. regardent le soleil. pas de doute. Il y a plus : ce n’était pas la notion de la durée seulement. auxquels il n’eût pourtant pas été bien difficile de se renseigner. Les chiffres insensés des chroniqueurs ne sont pas qu’amplification littéraire . il demande que soit constatée la défaillance de son adversaire. l’âge d’une des plus grandes héritières du royaume capétien. ils attestent l’absence de toute sensibilité à la vraisemblance statistique. que celles des naissances princières . Alors que Guillaume le Conquérant n’avait certainement pas établi en Angleterre plus de cinq mille fiefs de chevaliers. les horloges à contrepoids entraînèrent. qui marque le terme de l’attente prescrite par la coutume. voire même certains administrateurs.119 vaillamment à la suite des Grecs et des Arabes . Mais. avec précision. prononce la cour. un duel judiciaire doit avoir lieu. La vérité est que le goût de . il fallut toute une enquête pour déterminer. met admirablement en lumière cette sorte de perpétuel flottement du temps. Un seul champion se présente. ne suffisent pas à expliquer ces erreurs . dès l’aube . Sur le point de droit. l’heure de « none » est passée (66). combien elle nous paraît loin. D’autres sont -elles. ses mathématiciens. des dates aussi importantes. c’était le domaine du nombre. tant bien que mal. Rien n’eût été plus aisé ni plus utile que de noter. par exception. Une anecdote.Marc BLOCH — La société féodale 80 ainsi jusqu’au moment où. avec la mécanisation de l’instrument. Aux Xe et XIe siècles. lui attribuaient volontiers la création de trente-deux à soixante mille de ces tenures militaires. enfin. cette société où un tribunal devait discuter et enquêter pour savoir le moment du jour ! Or l’imperfection de la mesure horaire n’était qu’un des symptômes. interrogent les clercs que la pratique de la liturgie a pliés à une plus sûre connaissance du rythme horaire et dont les cloches le scandent. parmi les comptes qui nous sont parvenus — et cela jusqu’à la fin du moyen âge — . il n’en est guère où on ne relève des fautes étonnantes. d’une vaste indifférence au temps. en 1284 pourtant. en droit. De notre civilisation. vers le XI Ve siècle. A Mons. surtout à partir de la fin du XIe siècle. Les incommodités de la numérotation romaine. au profit du commun des hommes.

La conquête normande brisa net ce développement. en ce temps. avec quelque bonne volonté. une société pendant longtemps fit exception : celle de la Grande-Bretagne anglo-saxonne. Dans l’Occident même. les avaient pour langue maternelle. presque uniformément. le latin . sous la forme de quelques opuscules d’édification. elles ne devaient réapparaître que peu avant l’a n 1200 et seulement. jusque-là purement oraux . Sur le continent. On copia de vieux poèmes. non contents de les réciter. simplement. à la cour et dans le haut-clergé. d’une civilisation qui sut maintenir le contact avec les moyens d’e xpression de la masse. A la vérité. Le roi Alfred voulait que les jeunes gens l’apprissent dans les écoles. De la lettre adressée par Guillaume aux gens de Londres. dans les actes établis pour les rois ou les grands . ils faisaient transcrire. au moins dans les zones réellement arabisées. les chancelleries. qui était. Orient grec . aussitôt après la bataille de Hastings. jusqu’à quelques rares mandements vers la fin p. à beaucoup près. le bel effort culturel de la renaissance carolingienne n’avait pas totalement négligé les langues nationales. les parlers d’usage quotidien : tel est le singulier dualisme sous le signe duquel vécut l’ère féodale presque tout entière. dans leurs lois . avant. A une seule réserve près. on en composa de nouveaux. de passer au latin (68). De même. avec son plus sûr étai. au début. plus un acte royal qui ne soit rédigé en latin. même des chefs. Les dialectes de la Germanie. pour les mieux doués. pourvus de riches littératures. à vrai dire. les rois. avec les troubles qui suivirent — marquèrent une . et jusqu’aux moines. Il était particulier à la civilisation occidentale proprement dite et contribuait à l’opposer vigoureus ement à ses voisines : mondes celte et scandinave. poétiques et didactiques. les chroniques anglo-saxonnes se taisent à partir du milieu du XIe siècle. des manuscrits en langage « thiois » figuraient dans les bibliothèques des magnats. demeurait profondément étranger aux esprits. Mais on n’écrivait pas que lui. sollicitèrent l’attention d’hommes dont beaucoup. d’un latin affreusement corrompu. Les poètes l’employaient en des chants que. le respect du chiffre. Non qu’on n’y écrivît le latin et fort bien. II. Le vieil anglais s’était élevé de bonne heure à la dignité de langue littéraire et juridique. principalement sur des thèmes religieux .Marc BLOCH — La société féodale 81 l’exactitude. dans leur diversité. dans leurs chroniques : cas véritablement unique. la langue de culture. de l’ autre. Islam. Mais ici encore les événements politiques — cette fois l’écroulement de l’Empire carolingien. dire littéraires. en langues nationales . par contre. L’expression D’une part.120 du XIIe siècle. Quant aux œuvres que l’on peut. il ne venait alors à personne l’ idée de considérer comme dignes de l’écriture les parlers romans qui faisaient l’effet.

l’immense 1 koïné . — On le parlait aussi. tantôt des tours nouveaux : la nécessité d’exprimer des réalités inconnues aux Anciens ou des pensées qui. Si bien que le schisme linguistique se ramenait. d’aille urs. d’après l’emploi qu’on en désire faire ou selon les classes. parfois très sensiblement. appartenaient à une tout autre famille que la langue de culture. en fin de compte. comment. Gardons-nous. il usait du wallon . s’il s’adressait à des laïques. Sans son aide. appelé à la cour d’Otton Ier. la parole n’est -elle pas toujours facteur de mouvement ? Or on ne se bornait pas à écrire le latin. dans presque toute société. dans les grands conciles ou au cours de leurs vagabondages d’abbaye en abbaye. de l’imaginer.Marc BLOCH — La société féodale 82 cassure. les langages usuels.121 esprits . s urtout parmi les curés des paroisses. tantôt des mots. la poésie. Il était ici incomparablement plus profond. Mais pour les prêtres et les moines instruits. très différent de celui de la traditionnelle grammaire auquel la pratique des langages populaires habituait les p. ces hommes venus de patries différentes auraient-ils réussi à communiquer entre eux ? Certes. ce latin de l’ère féodale. Lorsque l’évêque Notker de Liège prêchait. Ce fut pour un solécisme commis dans la conversation qu’un lettré italien. quelques poésies pieuses et quelques traductions : voilà le maigre butin que doivent se borner à enregistrer les historiens de la littérature allemande. à la Curie. la vieille ••••• 1 de l’Église conservait son rôle d’instrument oral. pour le nombre comme pour la valeur intellectuelle. Malgré le goût de correction et de purisme réinstauré par la renaissance carolingienne. les mots d’expression varient. En comparaison des écrits latins rédigés sur le même sol et durant la même période. la contamination du mécanisme logique. De la fin du Xe siècle à la fin du XIe. seule musique désormais perceptible aux oreilles. qui se rattachaient au groupe germanique. à l’opposition de deux groupes humains. voire de le comprendre. dans l’ordre religieux notamment. auraient été incapables de l’imiter. leur avaient été étrangères . sous les couleurs d’une langue morte. si le livre favorise l’immobilité. D’une part. l’ignorance enfin ou la demi -science. Dans une grande partie de l’Europe. se fit cruellement moquer par un moinillon de Saint-Gall (69). du latin. délaissant la classique prosodie des longues et des brèves pour se rallier au rythme accentué. Aussi bien. Les parlers romans eux-mêmes s’étaient à ce point écartés de leur souche commune que passer d’eux au latin supposait un long apprentissage scolaire. tout conspirait à imposer. au moins sous ses formes les plus chargées de sentiment vrai. autant dire rien. On le chantait — témoin. Mais le contraste se borne ordinairement à des nuances dans l’exactitude grammaticale ou la qualité du vocabulaire. dans des proportions très variables selon les milieux ou les individus. Assurément beaucoup d’ecclésiastiques. au contraire. avec ce que l’épithète suggère à la fois de stéréotypé et d’uniforme. s’il avait devant lui ses clercs.

ils furent. les œuvres de théologie et d’histoire. et à ces pieuses cantilènes que des clercs bien intentionnés composaient en langues vulgaires. Affaire au notaire de découvrir ensuite. poli avec soin par un clerc instruit. dès le Xe siècle. la conséquence la plus immédiatement apparente est sans doute d’avoir fâcheusement brouillé l’image que le premier âge féodal a laissée de lui -même. c’était savoir le lire. oscillant sans cesse du parler journalier et local à la langue savante et universelle. du moins. Actes de vente ou de donation. S’ils ne sont pas toujours sincères. uniformément écrites en l atin . étaient proprement bilingues. de la langue nationale ? Dans cette anomalie. Le latin ne constituait pas seulement la langue véhiculaire de l’enseignement . pour tout bagage littéraire. exprimées les réalités dont ils s’efforçaient de conserver le souvenir. n’hésitons pas à reconnaître un symptôme d’ignorance. où qu’elle se produise. fuyant le littoral ravagé par les pirates. c’est que. placés à l’écart des grands foyers de la renaissance carolingienne. tromper que les contemporains. vivaient dans un quasi isolement. à rebours. A eux. certaines chartes de l’Aquitaine méridionale appa raissent. procès-verbaux d’hommage. l’intelligence de la liturgie . au pis. privilèges royaux. jusqu’au discours latin. Parce que la Sardaigne était un pauvre pays dont les populations. gauchement calqué sur un schéma mental en langue vulgaire. que l’historien. les monastères du Rouergue ou du Quercy ne comptaient que de rares religieux formés aux belles-lettres. au profit des p. jusqu’au XIIIe siècle. toutes farcies de termes provençaux.123 terre ou les clauses d’une relation de dépendance. au milieu d’un latin plus ou moins incorrect. qui. et dont parfois ils confiaient la mémoire au parchemin. Mais ce n’était pas ainsi que s’étaient. Savoir lire. un vêtement classique à leur accord. . ils ne s’entretenaient assurément point dans la langue de Cicéron. qui se transmettaient presque uniquement de vive voix. Du thème d’écolier . réduits. murés.Marc BLOCH — La société féodale 83 majorité des illettrés. d’abord. aujourd’hui. dont la crédulité avait d’autres limites que la nôtre. à la différence des textes narratifs destinés à la postérité.122 simples. doit recommencer. à quelques poèmes profanes. s’il veut saisir la vérité sous -jacente. arrêts de justice. celle même des documents d’affaire. Or. constamment rédigés en latin. les documents de la pratique sont la source la plus précieuse sur laquelle puisse se pencher l’historien de la société. Passe encore si l’élaboration avait toujours obéi aux mêmes règles ! Il n’en était rien. ou peu s’en faut. la petite poignée des gens instruits. dans une pièce juridique. les premiers documents écrits du sarde dépassent de beaucoup en ancienneté les plus vieux textes italiens de la Péninsule. par exception. Sur l’autre rive. tout court. Lorsque deux seigneurs débattaient le prix d’une p. chacun. Se laissait-on aller. présente donc le résultat d’un travail de transposition. ont-ils le mérite de n’avoir voulu. Si. Toute charte ou notice latine. qui viennent d’être expliquées. il était la seule langue qu’on enseignât. dans son dialecte régional. à user. De cette hiérarchisation des langues. vaille que vaille. d’asser vissement ou de liberté. à peu d’exceptions près.

nous l’avons vu. Le pis était que. Il présentait. au contraire. dans la recherche des parallélismes. ou « fief ». on s’efforçait de n’user que des termes les plus classiques : jusqu’à écrire — assimilant. ne pas ranger ce va -et-vient incessant entre les deux plans du langage ? III. des mots forgés sur le français. il avait toute l’imprécision et l’instabilité d’une nomenclature purement orale et populaire. tous les états-majors. par suite. pour équivalents réguliers. dans l’énonciation de leur pensée. dans quelle mesure le latin médiéval était-il la langue d’une aristocratie ? Jusqu’à quel point. dans les chartes latines de l’Allemagne. Ne fût-ce qu’en raison de l’imperfection de leur terminologie. Ainsi la langue technique du droit elle-même ne disposait que d’un vocabulaire à la fois trop archaïque et trop flottant pour lui permettre de serrer de près la réalité. Mais l’observation doit être encore élargie. Peu importe que le mauvais régime des nominations ait. souvent . par l’adjonction d’une terminaison latine postiche : tel. par un jeu d’esprit presque blasphématoire. parce que « comte » avait. qui. Parfois — et c’est incontestablement le cas le plus favorable — le mot courant est simplement déguisé. jusque dans ses emplois les moins maladroits. Or. le latin avait l’avantage d’offrir. qui fut. au prêtre de Jupiter celui du Dieu Vivant — archiflamen pour archevêque. en un mot. A quelque usage qu’on l’appliquât. les puristes ne craignaient pas de prendre volontiers pour guide moins l’analogie des significations que celle des sons . Mais. L’absence d’exactitude mentale. par fiscus. point de doute. « hommage » à peine masqué en homagium. le redoutable inconvénient d’être. d’aventure. aux intellectuels de l’époque. des systèmes généraux de transcription s’établirent peu à peu.Marc BLOCH — La société féodale 84 tous les degrés se rencontrent. poussé jusqu’aux premiers postes des ignorants. chez la plupart des hommes qui s’en servaient. de les contraindre. Les cours épiscopales. les chapelles des souverains. parmi les causes multiples qui sans doute conspirent à l’expliquer. on le rendait par consul . avait.124 grande incertitude pesait donc sur le classement des rapports humains. en français. de l’armée ecc lésiastique n’ont jamais manqué de clercs instruits. Quant au lexique des parlers usuels. une p. en d’autres termes. le désordre des mots entraîne presque nécessairement celui des choses. à de perpé tuels à peu près. dont certains participaient au caractè re universaliste de la langue savante : « fief ». comment. Culture et classes sociales Langue de culture. en matière d’institutions sociales. le groupe des litterati se confondait-il avec celui des chefs ? Pour l’Églis e. çà et là. Sans doute. le latin notarial ne traduisait jamais sans déformer un peu. par contre. radicalement séparé de la parole intérieure . pour cas sujet cuens. qui se disait en allemand Lehn. une des caractéristiques de ce temps. les grands monastères. un moyen de comm unication international. Ailleurs. tant bien que mal.

à vrai dire. par exemple. princesse byzantine. apportait la clef. où on le voyait parfois lire fort avant dans la nuit (70). si leur science peut-être n’allait pas beaucoup plus loin. de ces princes qui. . où certains d’entre eux se p.Marc BLOCH — La société féodale 85 d’ailleurs. par sa mère qui. Baudoin de Boulogne. les principaux pouvoirs humains. le second des Saliens. Que communément on estimât utile à un conducteur d’hommes l’accès du trésor de réflexions et de souvenirs dont seul l’écrit. elles-mêmes. qui apprit à lire à 30 ans. avait été. avaient retenu de leur premier apprentissage certaines des connaissances et certains des penchants propres au milieu clérical : tel. autrement que par la pratique ou la tradition orale. Conrad II dont son chapelain avoue qu’il « ne savait pas ses lettres ». N’imaginons pas. avait apporté de sa patrie les habitudes d’une civilisation be aucoup plus affinée. le problème devient plus délicat. au sens plein du terme : si bien que dans les monastères. A plus forte raison en était-il ainsi.126 jetaient. d’ailleurs. entre les fondateurs de dynasties et leurs successeurs : à Otton II. en ce temps. On ne saurait douter qu’au nord des Alpes et des Pyrénées du moins. Robert le Pieux. savaient du moins signer leur nom (71). d’origine baronale ou chevaleresque. Comme il arrivait souvent. La culture relativement brillante de quelques grandes familles royales ou baronales ne doit pas faire illusion. la majorité des petits et moyens seigneurs qui détenaient. Ajoutez le cas. Guillaume le Conquérant donna à son fils Robert p. tous deux soigneusement instruits. à Reims. à leur métier de chefs. l’élève de l’illustre Gerbert . le troisième roi saxon. presque toujours. le plus sûr témoignage en est l’importance attribuée par beaucoup de souverains à l’instruction de leurs héritiers. Ni non plus l’exceptionnelle fi délité que les classes chevaleresques de l’Italie et de l’Espagne conservèrent à des traditions pédagogiques. déjà solidement assises dans leur puissance héréditaire. nullement exceptionnel. Mais à ces éducations assez poussées il fallait l’atmosphère de hautes lignées. avaient été formés dans les écoles monastiques et surtout cathédrales. c’est -à-dire de tard-venu à la vocation religieuse. c’est -à-dire le latin. Otton III parlait couramment le grec et le latin . presque régulier. à Henri III. fût -ce aux plus sombres heures. s’opposent leurs pères : Otton le Grand.125 un clerc pour précepteur. destinés d’abord à l’Église. assez rudimentaires : le Cid et Chimène. il se rencontrait de vrais amis des livres : formé. Rien de plus significatif qu’en Allemagne le contraste. Guillaume III d’Aquitaine avait réuni une belle bibliothèque. rude guerrier pourtant qui ceignit la couronne de Jérusalem. une société hostile de parti pris à toute nourriture intellectuelle. au soir de leur vie. dès que l’on descendait plus bas dans l’échelle sociale. et d’ idiota qui désignait le moine incapable de lire les Livres Saints. l’un et l’autre avaient été jetés trop jeunes dans une vie d’aventure et de dangers pour avoir eu le loisir de se former. Dès qu’on touche au monde laïque. n’ait été composée de véritables illettrés. on traitait comme synonymes les mots de conversus. Parmi les grands de la terre. « roi savant en Dieu ».

Vers le milieu du VIIIe siècle avaient disparu les derniers « référendaires » laïques des rois mérovingiens . ils se trouvèrent nécessairement amenés à les justifier officiellement par des motifs tirés de leur propre code moral et à répandre ainsi. par -dessus la mêlée des petits conflits locaux. plus de cinq siècles s’étaient écoulés. au seuil de temps p. Il en fut de m ême. les plus illettrés d’entre eux n’étaient pas pour cela des ignorants. néanmoins.127 nouveaux. autant que les conventions littéraires. la plus banale piété. conspirèrent à tisser devant la cynique réalité des motifs humains une sorte de voile qui ne devait guère être définitivement déchiré. il laissa . le souci de quelques horizons plus larges. Nul doute qu’ils n’aient contribué à maintenir. s’explique le rôle des clercs à la fois comme interprètes de la pensée des grands et comme dépositaires des traditions politiques. déguisés en pures libéralités. quels que fussent leurs partis pris de classe ou de nation. juges dont les arrêts étaient rédigés — lorsqu’ils l’étaient — dans un langage inconnu du tribunal. Ces chefs. réduits ordinairement à reconstituer de mémoire leurs décisions passées. Force était aux princes de demander à cette catégorie de leurs serviteurs ce que le reste de leur entourage eût été incapable de fournir. Philippe le Bel remit les sceaux au chevalier Pierre Flotte : entre ces deux dates. Qu’on veuille bien cependant se représenter le cas de la plupart des seigneurs et de beaucoup de hauts barons : administrateurs incapables de consulter personnellement un rapport ou un compte . au besoin. Lorsque Otton le Grand eut reçu. comment s’étonner s’ils étaient souvent totalement dépourvus de l’esprit d e suite que. que par la dure main d’un Commynes et d’un Machiavel. en 967. les conventions de pensée. il leur arrivait de lui être indifférents. Sans doute. Les laïques. sur les documents de l’ère féodale presque entière. en avril 1298. ce vernis de considérants plus qu’à demi trompeurs dont témoignent en particulier les préambules de tant d’affranchissements à prix d’argent. avec ses jugements de valeur. bien à tort. en gros. L’on ne saurait considérer comme un fait indifférent que les décisions des puissants de ce monde aient été quelquefois suggérées et toujours exprimées par des hommes qui. ailleurs. Outre qu’ils ne manquaient pas. demeuraient à beaucoup d’égards l’élément agissant de la société temporelle. dans le siècle. fut aux mains des clercs. de se faire traduire ce qu’ils ne lisaient pas eux -mêmes. nous verrons tout à l’heure combien les récits en langu e vulgaire purent leur transmettre de souvenirs et d’idées. Comme pendant longtemps l’historiographie. uniformément. chargés de donner forme écrite aux actes de la politique. à une société de nature universaliste et fondée sur le spirituel. la couronne impériale. ou de tant de privilèges royaux. n’en appartenaient pas moins. durant lesquels les chancelleries des souverains qui avaient régné sur la France avaient eu à leur tête uniquement des hommes d’Église. les historiens aujourd’hui peinent parfois à leur prêter ? A peu près étrangers à l’écrit. que voudrait paraître dicter. par toute leur éducation. D’autre part. elle aussi.Marc BLOCH — La société féodale 86 Par cette carence de l’instruction.

rien de plus juste. la possession d’un immense territoire . Si l’on entend par là que toute conception du monde d’où le surnaturel fût exclu demeurait profondément étrangère aux esprits de ce temps. en effet. dépourvu de toute base rationnelle. qui n’était pas ordinairement le propre des personnes cultivées. sous cette forme particulièrement crue. fondait. en revanche. à se dépouiller ainsi. Non seulement. l’exceptionnel aboutisseme nt d’une scission beaucoup plus générale. le vieux manichéisme conservait. un privilège qui. l’expression de quelques doutes opposés aux « fables » de l’Écriture . après la théologie scolastique d’abord. l’action : tel était l’ultime et. que. ce scepticisme rudimentaire. Il est même permis de dire que jamais foi ne mérita plus purement son nom. de l’autre. pussent être suivies d’effet. sous son nom. au jour du danger. plus précisément. n’obligeait le prince saxon à un pareil faux-semblant. l’image qu’ils se faisaient des destinées de l’homme et de l’Univers s’inscrivait à peu près unanimement dans le dessin tracé par la théologie et l’eschatologie chrétienn es. On s’étonnerait moins s’il s’agissait d’un de ces traités menteurs qui. les résultats même de toute pratique sociale. Certainement. l’effort des doctes pour donner aux mystères l’étai d’une spéculation logique ne devait guère reprendre avant la fin du XIe siècle. jamais Otton n’avait songé une minute que ces dispositions. l’empereur -roi eût abandonné au patrimoine de saint Pierre la plus grande partie de l’Italie et jusqu’à la maîtrise de quelques -unes des plus importantes voies alpestres. sinon une tradition historique plus ou moins mal comprise. à peine ravivé. reconnaissait aux papes. ont été signés dans le ferme dessein de ne les exécuter point. plus tard. l’erreur serait grave de prêter un credo rigidement unifor me. durant la renaissance carolingienne. La mentalité religieuse Peuple de croyants. pourtant fort précises. temporairement. sous la pression des circonstances. la Contre -Réforme ensuite. sans liens avec lui. D’une part. dit-on volontiers pour caractériser l’attitude religieuse de l’Europe féodale. « jusqu’à la fin des siècles ». interrompu depuis l’extinction de la philosophie chrétienne antique. avec les connaissances les plus utiles à l’homme et à son salut.128 parût digne de fixer. comme neige au soleil. Peu importe. inspiré par les « pactes » des empereurs carolingiens et peut-être par l’historiographie. sous leurs formes occidentales. IV. Non seulement. de tout temps. Mais rien absolument. le parchemin et son encre . le catholicisme était très loin encore d’avoir pleinement défini sa dogmatique : si bien que l’orthodoxie la plus stricte disposait alors d’un jeu beaucoup plus libre que ce ne devait être le cas. çà et là. sur la marge indécise où l’hérésie chrétienne se dégradait en religion opposée au christianisme. par . La seule langue qui p. A ces croyants.Marc BLOCH — La société féodale 87 établir. un grand nombre des personnages en situation de conduire les affaires humaines ne la comprenaient point. Car.

beaucoup moins enclins à nier ces visions qu’à leur trouver une interprétation à peu près orthodoxe (72). à côté de cela. dont on ne sait au juste s’ils avaient hérité leur foi de groupes demeurés obstinément fidèles. avaient à peu près tous une connaissance sommaire des aspects les plus frappants pour l’imagination dans les représentations chrétiennes sur le passé. Malgré d’infinies nuances selon les milieux et les traditions régionales. le présent et l’avenir du monde. au sein d’une civilisation animée encore d’une grande fécondité mythique. un langage aussi. par signes. le Concile de Limoges n’était -il pas contraint de s’élever contre l’erreur qui prétendait la réserver aux évêques. en servant la messe. dans son ensemble. parmi lesquels la poésie nous a rendu particulièrement familières les fêtes de l’arbre de mai. se célébraient dans les campa gnes. après une longue interruption.129 contraire reçue. les fresques et les bas-reliefs.130 Aux yeux de toutes les personnes capables de réflexion. assurément. quelques caractères communs de la mentalité religieuse ainsi comprise peuvent être relevés. prodiguaient d’émouvantes. se préparait aux ordres — . lui-même peut-être médiocrement instruit. jamais la théologie ne se confondit moins avec la religion collective. En 1031. on n’avait pas cessé de voir passer de fantomatiques armées : celles des morts. tantôt nées. chargé d’exprimer. ma is imprécises leçons. celles de démons trompeurs. de valeur humaine. disait la foule. Les fidèles. derrière lequel se passaient toutes les choses vraiment importantes. on devra se borner à retenir ici les orientations de pensée et de sentiment dont l’action sur la conduite sociale semble avoir été particulièrement forte. D’innombrables rites naturistes. Le plus grave était que l e catholicisme n’avait qu’incomplètement pénétré les masses. à une époque relativement récente. Quitte à laisser échapper plus d’un trait profond ou touchant. sur les murs des principales églises ou leurs chapiteaux. Comme un tissu d’apparence n’offre que . En un mot. Seule capable d’ouvrir efficacement au peuple l’accès des mystères enfermés dans les Livres Saints. « Lettres de ceux qui ne savent pas lire ». p. chargée. véritablement sentie et vécue. bien empêchés cependant à eux seuls d’évangéliser tout leur diocèse ? La messe catholique se disait plus ou moins correctement — parfois assez incorrectement — dans toutes les paroisses. au garçonnet qui. de l’Europe Orientale. depuis les premiers siècles du moyen âge. Dans les ciels d’orage. Recruté sans contrôle suffisant et imparfaitement formé — le plus souvent au hasard des leçons données par quelque curé. une réalité plus profonde.Marc BLOCH — La société féodale 88 endroits plus d’un adepte. leur vie religieuse se nourrissait d’une multitude de croyances et de pratiques qui. la prédication n’ était qu’irrégulièrement pratiquée. à cette secte persécutée ou s’ils l’avaient au p. plus d’une interrogation passionnée. Mais. à jamais. intellectuellement comme moralement inférieur à sa tâche. le clergé paroissial était. exerçaient sur la doctrine officielle une constante pression. tantôt léguées par des magies millénaires. disaient les doctes. le monde sensible n’était guère plus qu’une sorte de masque.

s’achève sur le tableau du Jugement Dernier.. Certes. On méditait sur elle . Des saints protecteurs qu’ils venaient solliciter. conçue avant tout comme l’œuvre de volontés cachées ? De volontés. dans l’infini détail de son déroulement illusoire. on en supputait les symptômes avant-coureurs. Avec. on le notera. Dans le sanctuaire. au pluriel. au-dessous du Dieu Unique et subordonnés à sa Toute-Puissance — sans que d’ailleurs on se représentât. Raban Maur expliquait comme il suit son dessein : « il m’est venu à l’esprit de composer un opuscule. arrivent par le ministère des démons (74) ? » p. en état de perpétuelle querelle. La technique. il résultait de ce parti pris que l’observation était généralement délaissée au profit de l’interprétation. Au surplus. Dans u n petit Traité de l’Univers qui. un Robert le Pieux. une attitude mentale qu’a déjà mise en lumière l’histoire des invasions : non pas. plutôt.. pour leurs sujets comme pour eux-mêmes. les biens de la terre. une inévitable lacune : de 1146 — date où l’auteur cessa . Inséparable en elle-même de toute représentation chrétienne de l’Univers. comment eût-elle paru apte à tirer d’elle -même sa propre interprétation ? N’était -elle pas. D’où. n’était qu’empirisme. saints. tantôt s’obstinent à découvrir derrière ces pieux voyages des fins politiques secrètes. avec les promesses éternelles. vers des moyens d’action censés plus efficaces que l’effort humain. les vouloirs opposés d’une foule d’êtres bons ou mauvais. du moins à en croire les simples et même beaucoup de doctes. écrivait le prêtre Helmold. Ce monde d’apparences était aussi un monde transitoire. ils pensaient faire leur métier de conducteur de peuples. en soi. les ouragans.Marc BLOCH — La société féodale 89 peu d’intérêt. sont citées pêle-mêle avec les tempêtes . donc. bien clairement l’exacte portée de cette sujétion — . ne semblait pas mériter beaucoup qu’on s’occupât d’elle. ils attendaient. aient pu accorder à un pèlerinage autant d’importance q u’à une bataille ou à une loi. cela va de soi. les accidents sociaux. écrit au IXe siècle. qui tantôt s’en scandalisent. le commun des hommes imaginait. Car. rarement l’ima ge de la catastrophe finale adhéra aussi fortement aux consciences. jusque dans ses progrès parfois considérables. la médiocre prise de la science sur une nature qui. autant qu’au combat ou au tribunal. cette nature décriée. qui traitât. anges. jouit d’une vogue très longue. les réactions instinctives d’un vigoureux réalisme ne manquèrent jamais. les historiens. diables surtout. » Par là s’explique. au fond. attestent simplement par là leur propre incapacité à dépouiller les lunettes d’hommes des XIXe ou XXe siècles. Que. non seulement de la nature des choses et de la propriété des mots. les pestes. Universelle entre toutes les histoires universelles. un Otton III. sur le même plan que ceux auxquels nous donnerions aujourd’hui le nom de naturels. à l’ord inaire. mais encore de leur signification mystique (73). refuge. renoncement . qui commence à la Création....131 Les guerres. cependant. « que les guerres. L’égoïsme du salut personnel n’inspirait pas seul ces royaux pèlerins. la chronique de l’évêque Otton de Freising. au sens précis du terme. pour une grande part. tous les maux. « Qui ne sait ». en vérité qui s’abattent sur le genre humain.

au comput de l’Incarnation ? Il fallait encore faire entrer en jeu les variations dans le début de l’année.. par chiffres clairement calculés d’après une base uniforme . on ne vit pas alors se répandre sur les masses l’universelle terreur que nos maîtres du romantisme ont eu le tort de dépeindre. selon le calcul ordinaire. pour la plupart sans liens avec la vie du Sauveur : années de règne ou de pontificat. certainement.. issu jadis des pratiques de la fiscalité romaine ! Un pays entier. avant tout. qui s’échelonnaient. l’Espagne. Otton. plus généralement qu’ailleurs. annonçait pour cette date la Fin des Temps. du 25 mars 999 au 31 mars 1000. un prédicateur. et fort propres aussi à brouiller définitivement les cervelles. repères astronomiques de tout genre. que de diversité dans les systèmes de référence. autour de lui et avant lui. en tout cas. » Fallait-il entendre : depuis la mort du Christ ? D’aucuns le pensaient. Mais cette heure toute voisine. donc imprévisibles en l’absence de tables. Il est certain. qu’à la veille de l’an mille. privées de toute mention chronologique ! Parmi les autres même. qu’on voudrait nous faire . moins encore. d’une ère précise. ou de la fête du même saint ? En vérité. fixés à tel ou tel moment liturgique de la période pascale. tout en usant. en mars ou avril. réservées aux seuls savants. nul p. plus fréquemment dans les chroniques. Ou bien : depuis sa naissance ? Cette dernière interprétation paraît avoir été la plus générale. Qui pis est. Ce serait oublier l’interpénétration profonde des deux groupes. reportant ainsi. qu’attentifs au déroulement des saisons et au rythme annuel de la liturgie. Ainsi pensait-on couramment. néanmoins. fête païenne. les hommes de cette époque ne pensaient pas communément par chiffres d’année ni. quelques-uns de ces points de départ étaient. par deux fois.133 par essence mouvants. dit-il à plusieurs reprises. l’an dénommé millième se trouva ainsi commencer à l’une ou l’autre de six ou sept dates différentes. lui donnait.Marc BLOCH — La société féodale 90 d’écrire — au jour du grand écroulement. le retour du même quantième. Selon les provinces ou les chancelleries. Que de chartes. ce mot d’an mille. -C. d’après notre calendrier. les âmes pieuses croyaient apercevoir la griffe de l’ Antéchrist. dont l’atroce empire précédera l’avènement du Royaume de Dieu. p. cycle quindécennal de l’indiction. la raison en est. ne voyait-on pas ainsi se produire assez souvent. on l’a vu. Car l’Église frappait d’os tracisme le premier janvier. pour la plupart des Occidentaux. dans les églises de Paris. puisqu’ils condamnaient les années successives à des durées fort inégales. l’estimait de peu d’étendue : « nous qui avons été placés à la fin des temps ».132 n’en pouvait ignorer l’imminence. Se ralliait-on exceptionnellement dans les actes. Parmi ceux mêmes qui n’allaient pas. une origine absolument étrangère à l’Évangile : 38 avant J. on ne sait trop pourquoi. Sous le même numéro d’an. clérical et laïque. jusqu’à 1033 la grande échéance. quand donc l’entendrait -on sonner ? L’Apocalypse semblait fournir une réponse : « Lorsque mille ans seront consommés. Si. Ne disons pas : idée de clercs. Dans tout mauvais prince. jusqu’à donner la menace pour si proche que la génération présente ne devait pas s’éteindre sans la voir tomber. c omme saint Norbert.

et non sans raison peut-être. p. était incapable d’évoquer aucune étape exactement située dans la suite des jours. « Le bruit s’était répandu dans le monde presque entier que la Fin arriverait lorsque l’Annonciation coïnciderait avec le Vendredi Saint ». Comme. et ne s’apaisaient sur un point que pour renaître bientôt un peu plus loin. plus d’une destinée de chef. tantôt là. qui des cercles instruits descendait jusqu’à la foule. en 1009. d’autre part. dans les mérites . pis encore peut-être. à sa façon. Ils s’estimaient. Si l’humanité entière semblait courir rapidement vers sa fin. Ainsi la mentalité religieuse favorisait. auquel le but du voyage importe naturellement beaucoup plus que les hasards du trajet ? Certes. Un autre jour. se remémorant que saint Paul a dit : le Seigneur surprendra les hommes « comme un voleur de nuit ». peu avant l’an mille. étaient sujettes à de brusques revirements. Ces vives représentations leur venaient. Bernard de Clairvaux. unanimement. ou encore. prise isolément. le souci des rémunérations éternelles interrompit. l’attente est-elle moins anxieuse ? Dans les désordres ambiants.Marc BLOCH — La société féodale 91 croire tout chargé d’angoisses. par à-coups . par la fuite vers le cloître. voire arrêta net la propagation de plus d’une lignée seigneuriale . tantôt ici. ne se sentaient pas le cœur assez ferme pour se plier à ces dures pratiques. ou bien une grande tragédie de l’histoire. A ignorer cependant quand frappera le coup. cependant. Mais. Joint au goût de cendres d’un monde penchant vers son déclin. ne voyaient que la décrépitude d’une humanité « vieillie ». écrivait. le fidèle n’était -il pas. nul sentiment ne leur était davantage étranger que celui d’un avenir immense. plus simplement. Abbon de Fleury (75). se jetant au monastère sous la conduite du plus illustre d’entre eux. Est-elle cependant si fausse. A la vérité. car leurs âmes. fermentait dans les hommes. Parfois une vision donnait le branle. comme un « pèlerin ». Ils mettaient donc leur espoir dans les prières des âmes pieuses. Mais dès qu’ils méditaient. pour se calmer brusquement aussitôt passée cette date prétendument fatidique. volontiers. c’était avec force et surtout à l’aide d’images très concrètes. incapables de gagner le ciel par leurs propres vertus. malgré tout. une violente tempête. foncièrement instables. Mais lorsqu’ils y pensaient. le brassage des couches sociales. beaucoup de théologiens blâmaient ces indiscrètes tentatives pour percer le mystère dont la Divinité se plaît à envelopper ses foudres. la destruction du Saint-Sépulcre. tels les six fils du sire de Fontaine-lès-Dijon.134 Beaucoup de chrétiens. c’était une supputation de liturgistes. ouvert devant des forces jeunes. sur terre. que nous qualifierions volontiers de bouillonnements d’adolescence. Selon le mot cher à tant d’écrits religieux. à plus forte raison cette sensation d’ » en route » s’appliquait -elle à chaque vie. l’idée de l’ombre alors jetée sur les âmes par l’annonce du Jour de Colère ? Toute l’Europe ne frémit pas vers la fin du premier millénaire. L’irrésistible vie. les contemporains. des ondes de craintes couraient presque incessamment. la majorité des hommes ne pensaient pas constamment à leur salut.

économique des grands chapitres cathédraux et des monastères a bien pu être. Ne nous y trompons point : en tant. Aux yeux des contemporains. culturel. soulevés par l’adaptation délicate de cette « cité » religieuse à la « cité » temporelle. « Nous croyons ». Le rôle charitable. en fait. un des grands faits sociaux du temps ? . comment ne pas reconnaître. précisément. inséparables de toute exacte image du monde féodal. matérialisés par leurs reliques et représentés par les moines. une foule de problèmes ardemment. débattus et qui devaient peser d’un poids très lourd sur l’évolution générale de l’Occident : en présence de ces traits. nulle fonction d’i ntérêt collectif ne paraissait plus indispensable que celle des organismes spirituels. leurs serviteurs. La notion d’un monde terrestre tout pénétré de surnaturel conspirait ici avec la hantise de l’au -delà. dans la peur de l’enfer. disait de même Otton Ier. dans le présent . dans l’intercession des saints. riches. le salut des ancêtres royaux et du roi lui-même. au profit de tous les fidèles. que spirituels. Louis le Gros déclarait attendre de sa fondation. « qu’à la croissante prospérité du culte divin est attachée la sauvegarde de notre Empire (76). à travers l’Éternité : tel était le p. créatrices d’institutions juridiques originales .135 double bénéfice qu’établissant à Saint-Victor-de-Paris une communauté de chanoines réguliers. considérable.Marc BLOCH — La société féodale 92 accumulés. Le bonheur du roi et du royaume. Dans cette société chrétienne. » Des églises puissantes. il n’était qu’accessoire. par quelques groupes d’ascètes.

aux écrivains qui. L’histoire. à la vérité. Les œuvres narratives du haut moyen âge n’étaient pas davantage oubliées : de Grégoire de Tours. pour inspirer le goût du passé. Le droit canon se fondait sur les vieux textes . ses fêtes commémoraient des événements . un saint Jérôme. le droit laïque. s’étaient donné pour tâche de faire la synthèse des deux traditions historiques. Mais l’influence la plus considérable appartenait. La substance de leurs ouvrages avait passé et continuait de passer sans cesse dans de nombreux écrits. les historiens de l’Antiquité latine n’avaient rien perdu de leur prestige . elle se nourrissait des contes que l’on faisait sur des saints très antiques . on possède plusieurs manuscrits exécutés entre le Xe et le XIIe siècle. d’ailleurs. p. elle écartait l’illusion qui entraîne les âges de grands espoirs à ne s’intéresser qu’à leur présent ou leur avenir. de date plus récente. un Paul Orose. le plus souvent feuilleté. de se reporter directement à ces initiateurs. La religion. destinées. elle n’en occupait pas moins une place presque prépondérante. à fournir des modèles de bien dire. à quelles sources les personnes instruites pouvaient-elles puiser ? Connus seulement par fragments. sinon par l’intermédiaire de lectures tournées. celle de la Grèce et de Rome. son nom figure parmi les livres distribués. avant tout. en affirmant que l’humanité était près de s a perte. sur les précédents. Car le souci de rendre sensible. dont le double legs s’imposait au monde nouveau : celle de la Bible . pour livres sacrés. dans la société féodale. bien que Tite-Live ne fût pas.Marc BLOCH — La société féodale 93 CHAPITRE III La mémoire collective I. aux moines de Cluny. sous ses formes les plus populaires. la poussée du grand fleuve des temps était si vif que beaucoup d’auteurs. par exemple. Pour mettre à profit l’effort de conciliation tenté alors par un Eusèbe de Césarée. vers d’autres fins : écrits religieux. Les heures vides du cloître ou du château favorisaient les longs récits. en principe. pour leurs lectures de Carême (77). à beaucoup près. avait des livres d’histoire . enfin. œuvres de l’Antiquité classique. parmi ceux même . point n’était besoin. où l’on cherchait une instruction théologique ou mora le . derrière la minute présente. entre p.137 Avides de savoir ce qui les avait précédées. jusque-là fort étrangères l’une à l’autre. ne s’enseignait pas ex professo dans les écoles. vers le décisif tournant des IVe et Ve siècles. Dans le bagage intellectuel commun.138 1039 et 1049. L’historiographie Bien des influences s’unissaient. sans conteste.

seulement. à n’être guère plus qu’une histoire d’Aquitaine. à une sorte de vue cavalière de l’histoire universelle. dans l’espace. à la fois s’enrichit de détails et. que les fabricants de chroniques ou d’annales n’avaient pas l’horizon volontairement étroit. Conrad II. élaborée. qui n’avaient certes aucun titre à figurer sur les autels. Un haut baron du XIe siècle. Bien que les écrivains. sous la forme des vies de saints. en guise de préambule. l’écrivain était réduit à s’informer lui même. tout un cycle narratif les prenait pour motifs : telle. incapables. le morcellement de la société venait borner ses connaissances . d’étape en étape. trouvèrent des clercs pour retracer leurs exploits. par un contraste singulier. ne fussent habiles à rendre les traits originaux qui de l’être humain font un individu. les histoires d’églises côtoient les simples recueils de nouvelles.Marc BLOCH — La société féodale 94 dont l’attention se portait avant tout sur les événements les plus proches. sur les menues particularités de l’histoire bourguignonne. aboutit. qui étaient souvent mal digérées ou mal comprises. vers 1078. certaines contrées apparaissent comme relativement déshéritées. si bien que. aussitôt que. les chroniques de Worcester ou de Peterborough. sur les sociétés anglo-saxonnes. les Annales de Bèze. les croisades. Construits à coup de lectures. La variété même des genres pratiqués par les historiographes témoigne. C’était que. avec force. pas plus que les sculpteurs. la narration. Ainsi la grande histoire des Français. on y écrivait peu. dans sa cellule de Hersfeld. d’ailleurs. par contre. la biographie était à la mode. combien ont occasion de s’apercevoir que les destinées de l’humanité y sont esquissées depuis l’Incarnation ? Lors même que le récit est pris de moins haut. de toute façon. Malheureusement. alla plus loin : il rédigea lui-même ou fit rédiger sous son nom sa propre histoire et celle de sa lignée : tant les grands de ce monde attachaient d’importance au souvenir ! Sans doute. Aux Annales que rédigea.139 relater. ces prolégomènes constituent. telles. Henri IV d’Allemagne. par Adémar de Chabannes. de rien nous apprendre sur les faits trop lointains qu’ils prétendent p. ils nous mettent sous les yeux l’image que l’Europe féodale se formait de son passé . restreint sa vision. fréquemment. Beaucoup plus pauvres en chroniques ou annales que les pays entre Seine et Rhin. surtout. quittant le sûr abri de la littérature. elles ont cependant pour point de départ la Création. l’Aquitaine et la Provence ont également produit . dans un monastère angoumois. à mesure qu’elle progresse. la lutte des empereurs et des papes . Non point. Les histoires universelles ou censées telles. jugeaient néanmoins utile de procéder. le comte d’Anjou Foulque le Réchin. il est fréquent de le voir débuter à une époque de beaucoup antérieure aux souvenirs du mémorialiste. Guillaume le Conquérant. par suite. le moine Lambert. de l’universel plaisir que l’on prenait alors à conter ou entendre conter. sur les royaumes francs après l’écroulement de la puissance carolingienne. nous ne demandons plus que de nous renseigner sur les déchirements de l’Empire. la chronique de Réginon de Prüm. ils attestent. les histoires de peuples. Dès que de grandes actions venaient frapper les âmes. durant le règne de Henri IV . un précieux témoignage de mentalité . Parmi les chercheurs qui consultent aujourd’hui. établis d’année en année.

brouillait l’intelligence de s réalités. Sans choquer personne. p. un parti pris oratoire et héroïque pesait sur les écrivains. d’accord avec l’opinion commune. cependant : cet âge.Marc BLOCH — La société féodale 95 beaucoup moins de travaux théologiques. fut d’échapper à ces prétentions. « Du changement des temps » : ainsi. absolument incapable d’en saisir l’ampleur. se voue -t-il à retracer les hauts faits des évêques de Liège ? on le voit. qui n’était pas nié. chez ce grand homme même. Livres d’histoire.141 « l’ombre du futur ». en elle-même . un bon baromètre de la culture. c’est que. condamnaient la plupart des ouvrages historiques à traîner d’étranges scories. l’exégèse commandait de reconnaître. vers le but fixé d’avance. Mais surtout parce que la . rencontrant sur son chemin une des premières chartes de libertés urbaines. Legs fâcheux de l’historiographie classique. se refuser à en donner l’analyse. elles se proposaient pour dessein presque unique de justifier les droits de la communauté sur son patrimoine. oubliant d’enregistrer le couronnement de l’an 800. qui se penchait si volontiers vers le passé. Otton de Freising intitulait sa chronique. si supérieure en intelligence historique aux chroniques du monde latin. Un Gilles d’Orval. A peu près inséparable de toute réflexion. les Huns d’Attila et les hé ros antiques sous les traits de chevaliers des XIe et XIIe siècles. Mais dans toute une partie au moins de cette histoire. qu’imposait un autre courant mental. dans une œuvre de ton plus soutenu. celle d’Huy. moins le tableau d’événements portant leur sens en eux mêmes. Ce n’était pas. n’en possédait que des représentations plus abondantes que véridiques.140 Dans les préoccupations de la société féodale. qu’on crût obstinément à « l’immutabilité » des choses. Une des forces de l’école islandaise. les Livres Saints ? Sans doute. l’histoire tenait un rôle assez considérable pour fournir. l’interprétation symbolique. dans un domaine assez restreint (79). La difficulté où l’on était de s’informer. même sur les événements les plus récents. faisait de Louis le Pieux le premier empereur carolingien (78). comme l’inexactitude générale des esprits. qui commence dès le milieu du IXe siècle. par contre. Toute une tradition narrative italienne. le curieux traité de Guibert de Nogent sur les reliques. de peur « d’ennuyer » son lecteur. Par ignorance. encore fut-ce. Un pareil penchant n’eût guère été compatible avec la notion d’une humanité en marche. que la préfiguration de ce qui devait les suivre : p. en général. Ne nous y trompons point. Mais personne ne songeait à l’appliquer systématiquemen t aux documents anciens : du moins. celle de l’Ancienne Alliance. Cet éternel changement. avant Abélard . comme Gaston Paris s’est laissé aller à le dire. cependant. les poèmes en langues vulgaires dépeignaient uniformément les paladins carolingiens. par sa variable prospérité. Si certaines chroniques de monastères sont bourrées de documents d’archives. en pratique. à pas rapides. on se trouvait. selon le mot de saint Augustin (80). la critique du témoignage n’était certes pas absolument inconnue. Enfin et surtout l’image souffrait d’une imparfaite perception des différences entre les plans successifs de la perspective. sans doute. De son côté. à preuve. modestement.

pourtant expressément condamnées. en Allemagne. plus d’un ne le fut que pour parer à la destruction d’un texte authentique. Sans doute les grands faux qui exercèrent leur action sur la politique civile ou religieuse de l’ère féodale lui sont légèrement antérieurs : la pseudo-Donation de Constantin datait du VIIIe siècle finissant . dans l’acception propre du terme : entendez un retour vers la pureté originelle. en droite ligne. masquait les contrastes et écartait jusqu’au besoin de les apercevoir. si mal famés à cet égard que. Cependant. Mais l’exemple ainsi donné devait traverser les temps. par le saint évêque Burchard de Worms. des faussaires et des mythomanes connut.142 un fruit de la renaissance carolingienne. dans les scriptoria des églises. conçue avec trop de force. disait. agissait donc sur lui avec plus ou moins de plénitude. Si nombreux d’ailleurs qu’ils fussent. à la fois aux conditions de la vie juridique. n’est -elle pas aux antipodes de l’esprit historique. au cours d’un procès. le passé. la responsabilité en incombe. en quantité innombrable. que tant de productions mensongères aient été alors exécutées. Selon qu’un cond ucteur d’hommes appartenait ou non au petit cercle des litterati. un seigneur allemand (81). fourmille d’attributions trompeuses et d e remaniements presque cyniques. Le recueil canonique compilé. connues ou devinées. d’une élévation de caractère incontestable. aient trempé dans ces machinations. les fabrications de l’étonnant atelier auquel on doit. en elle -même éternelle. qui sans cesse tire le présent vers le passé et par là conduit naturellement à confondre les couleurs de l’un et de l’autre. dominé par le sens de la diversité ? Le plus souvent inconscient.Marc BLOCH — La société féodale 96 solidarité entre l’autrefois et l’aujourd’hui. les écrits historiques étaient accessibles seulement à une élite assez restreinte. alors que l’Empire Romain passait pour durer encore et les princes saxons ou saliens pour les successeurs. pour une large part. Témoins. il y a là un symptôme psychologique bien digne de réflexion : par un curieux paradoxe. en son épanouissement. la politique de réminiscences d’un . ils avaient pour langue le latin. à force de respecter le passé. et au désordre ambiant : parmi les documents inventés. entre 1008 et 1012. en en arrivait à le reconstruire tel qu’il eût dû être. qui reposait sur les précédents. par le droit et la morale. Comment eût-on résisté à la tentation d’imaginer les empereurs de la vieille Rome tout pareils aux souverains du jour. Car. après le réalisme d’Otton Ier. comme œuvres principales. les entorses à la vérité qui y étaient endémiques ne contribuèrent pas médiocrement à discréditer le témoignage écrit : « n’importe quelle plume peut servir à raconter n’importe quoi ». de César ou d’Auguste ? Tout mouvement religieux se pensait lui-même sous l’aspect d’une réforme. Assurément si l’industrie. Des pièces fausses ont été forgées à la cour impériale. sauf chez les Anglo-Saxons. le mirage quelquefois se faisait volontaire. D’autres. les fausses décrétales mises sous le nom d’Isidore de Séville et les faux capitulaires du diacre Benoît furent p. de leur temps même. durant ces quelques siècles. que tant de pieux personnages. authentique ou déformé. une exceptionnelle prospérité. Aussi bien l’attitude traditionaliste.

De clairs indices nous assurent que trois poèmes au moins existaient. telle que nous la saisissons. la tradition impériale ? Surtout. en quelque mesure. l’affabulation n’est que légende. n’est peut -être pas le moins propre à ouvrir des perspectives fécondes — celui de la mémoire collective. fragment d’une adaptation en lang ue latine (le mystérieux « fragment de La Haye »). beaucoup des acteurs du drame. en passant. la Chanson de Guillaume — qui mentionne elle-même. parmi les plus consid érables. plusieurs autres chants.Marc BLOCH — La société féodale 97 Otton III . sous une forme très voisine de celle où nous les lisons aujourd’hui : la Chanson de Roland . ce roi. lui le premier de sa lignée. sous . avant de la restaurer. p. Mais de l’âge d’une copie. les récits épiques en langues vulgaires étaient les livres d’histoire des personnes qui ne savaient pas lire mais aimaient à écouter. L’intrigue du Roland relève du folklore. Vivien. au plus tard. plutôt que de l’histoire : haine du beau-fils et du parâtre. plus généralement. trahison. De la Chanson de Guillaume. le récit qu’on est convenu d’intituler « Gormont et Isembart ». envie. le très instruit Henri III. Du moins sied-il de les poser ici sous l’angle qui avant tout importe à l’histoire de la structure sociale et. Bien moins sensible assurément que ne devait l’être son petit-fils aux prestiges de l’atmosphère romaine. lui traduisant ou lui résumant quels ouvrages. en effet. nous ne disposons malheureusement que de renseignements indirects : allusions dans des chroniques. peut-être un peu plus tôt. qui nous dira jamais de quels maîtres. la couronne des Césars . volontiers enclin à abandonner la Ville Éternelle aux luttes de ses factions aristocratiques et de ses pontifes fantoches. Sur ces compositions de date relativement reculée. avait appris. Isembart. « patrice des Romains » et réformateur de la papauté. Quelques pages ne sauraient suffire à en scruter la complexité. dont p. après l’illettré Conrad II. à ce trésor de souvenirs. dans la France du Nord. L’épopée L’histoire de l’épopée française. De part et d’autres. commence vers le milieu du XIe siècle. on ne saurait conclure à celui du texte copié. Cependant. Les problèmes de l’épopée comptent parmi les plus controversés des études médiévales. Il est certain. Otton Ier avait pourtant tenu à ceindre.144 nous ne possédons plus de versions anciennes — . Ce dernier motif réapparaît dans Gormont. II. connu à la fois par un début de manuscrit et par des analyses dont la première en date est de 1088. Aucun manuscrit épique West antérieur à la seconde moitié du siècle suivant. Leurs clercs familiers sans doute les y aidaient. enfin. dès les abords de l’an 1100. des « chansons » héroïques en langue vulgaire.143 Cependant même les moins cultivés parmi les chefs n’étaient pas sans participer. semblent de pure invention : ainsi Olivier. que dès ce moment circulaient. à peu près incapable de lectures.

tel ou tel souvenir d’une précision inattendue : figure épisodique. parfois. tantôt. de plus en plus p. qui n’est pas moins grave : ces données exactes. Ainsi s’imposent au chercheur deux problèmes indissolubles. une fois de plus. mais toujours héroïquement. dira la légende — et que. Esturmi. Les fables y abondent. périt. qui furent mis par écrits. que la fiction. quelle tradition a tissé ses fils mystérieux ? Le trouvère de Raoul de Cambrai. au passage des Pyrénées. les noms de plusieurs contemporains du héros : Ybert. Ernaut de Douai ? Voilà pour la première énigme. il n’est pas malaisé de reconnaître. au moins dans les œuvres dont le dessin général. remonte visiblement à une époque assez ancienne. Mais voici la seconde. et la Chanson des dernières années du XIe siècle. Les plaines du Vimeu. avait vécu s ous Charlemagne : vaillant pourfendeur de Musulmans. Il est véritable que. en 881. dans cette rude mêlée. de la déformation tout entière — comment se fait-il que le bon grain ne leur soit parvenu que mêlé à tant d’erreurs ou d’inventions ? Part de l’authentique . qui fut un célèbre Viking. ainsi que sa femme Guibourc. on aperçoit tantôt. n’en avait pas moins réellement existé : tels. qui était le Carolingien Louis III. avec beaucoup d’autres chefs. une trame historique partout subsiste. comme dans celle-ci. sire de Ribémont. l’archevêque Turpin. le roi païen Gormont. à côté d’ombres imaginaires. par une bande ennemie — des Basques. Presque toujours. sur des thèmes analogues. dit l’histoire. mua en soldats de l’Islam. vaincu par les Infidèles. un authentique roi Louis. sinon la rédaction aujourd’hui connue. où se déroule l’action de Gormont. exposé une naissance servile.145 envahissantes à mesure que le genre. au centre même de l’action. Bernard de Rethel. ne réussissait à renouveler ses sujets qu’à coup de fictions. fils de Raoul de Gouy. contre les fils de Herbert de Vermandois par Raoul. et jusqu’à cet obscur comte de Bourges. un motif indubitablement historique. en 943. avec ces événements. en son temps. à eux seuls. des Sarrasins. à sa date exacte. placés au nœud du drame. voire dans le grouillement des fonds de tableau. par les poètes. avaient vu. Par quels ponts jetés sur un abîme plusieurs fois séculaire la connaissance d’un si lointain passé s’est -elle transmise aux poètes ? Entre la tragédie du 15 août 778. le 15 août 778. triompher glorieusement d’authentiques païens : des Normands. cependant. nommé Roland. la mort de l’envahisseur et. l’arrière -garde de Charlemagne fut surprise. un comte. plus d’un personnage qui. au cours des XIIe et XIIIe siècles : même contraste. Au second plan même des trois œuvres. Dans les poèmes. dont la Chanson de Guillaume ne dépeint la figure sous de si noires couleurs que par un inconscient écho des mépris auxquels l’avait. pourquoi les voit-on si étrangement torturées ? ou plutôt — car on ne saurait évidemment tenir les derniers rédacteurs pour responsables.Marc BLOCH — La société féodale 98 les broderies du récit. château dont on eût pu croire l’existence depuis longtemps oubliée. par exemple. de qui donc avait-il appris l’attaque lancée. fort nombreux. pour ne pas toujours se trouver placé. Le comte Guillaume. comme dans la Chanson. au XIIe siècle. parmi les détails. part de l’imaginaire : toute tentative d’interprétation qui . en s’enrichissant. en fait.

en d’autres termes. destinées à la lecture. renferment de véridique se retrouvait. en effet. dans la chronique du moine Hariulf. en position cependant de fréquenter de temps à autre les grands et soucieux de leur plaire — tel fut l’arrière -plan humain de cette littérature. A défaut d’autres témoignages. Rechercher comment tant de souvenirs exacts s’y sont infiltrés revient à se demander par quelles voies les jongleurs purent être mis au courant des événements ou des noms. D’autres. n’a rien qui répugne aux conditions de la société féodale. l’analyse de la chanson de Gormont. Les « gestes » épiques n’étaient pas. à la matière d’écrits qu’ils n’étaient guère en mesur e de consulter eux-mêmes. Elles étaient faites pour être déclamées ou plutôt psalmodiées. sous une forme différente. comment nous serait-il possible. assez heureux pour avoir obtenu la protection de quelque haut seigneur. Il est presque superflu de le rappeler : tout ce que les chansons. sans une criante invraisemblance. il est légitime de se demander s’ils n’ont pu avoir accès. C’était parmi ces exécutants que se recrutaient aussi les auteurs des poèmes. Les jongleurs. qu’on appelait « jongleurs ». Un public très divers. tantôt avaient d’abord « trouvé » eux-mêmes les chants qu’ils débitaient. De château en château ou de place publique en place publique. D’un extrême à l’autre. on les voyait ainsi colportées par des récitants professionnels. se représenter les jongleurs sous l’aspect d’autant de fouilleurs de bibliothèques. à notre connaissance. de faire le tri ? On ne saurait.Marc BLOCH — La société féodale 99 manquerait à rendre compte. presque toujours. joignaient au métier de conteurs ambulants celui de p. il existait d’ailleurs une infinité de nuances. le poème latin qu’un clerc fran çais du XIIe siècle composa . en principe. rarement interprète s’abstenait de tout remaniement. préoccupés d’opposer en toutes choses le « spontané » au « savant ».147 professionnels de la littérature latine qu’étaient les clercs. voués d’autre part à un genre de vie médiocrement favorable à l’étude. aujourd’hui. on songera naturellement aux gardiens ordinaires de ces documents : les clercs et spécialement les moines. qui est probablement un exercice scolaire. en effe t. de peser l’authenticité des faits. le « fragment de La Haye ». indirectement. L’idée. s’assuraient par là un moins précaire gagne-pain. C’est bien à tort. qui les attachait à sa cour.146 baladins. Par contre. cependant. beaucoup moins sensible d’ailleurs à la véracité qu’à l’amusement et à l’exaltation de sentiments familiers . comme créateurs. en soi. Comme intermédiaires. subsistant des piécettes de monnaie que chaque auditeur tirait « du pan de sa chemise » (82). en majorité illettré. incapable. je ne sais quelle infranchissable cloison. Les plus humbles. Rarement « trouveur » inventait entièrement sa matière . tantôt produisaient oralement les compositions d’autrui. de l’un et l’autre élément serait par là même condamnée. dans les chroniques ou les chartes : s’il en avait été autrement. entre les tenants de la poésie dite populaire et ces adeptes p. avec une égale plénitude. que. les historiens d’inspiration romantique avaient imaginé. des hommes habitués à remodeler sans cesse la substance de leurs récits.

qu’à l’état dispersé. de l’action de Gérard de Roussillon. Dans le Roland même. le Waltharius. le pathétique récit des aventures d’Arthur tirait des larmes aux jeunes moines comme aux laïques (83). à l’usage sans doute moins des pèlerins de l’église que des clients du foirail. la marque monacale est clairement inscrite sur plus d’une légende épique. sa foire et ses corps saints. Ajoutez que. une force de propagande presque sans égale. dans l’élaboration du thème de Charlemagne. en principe. De même.Marc BLOCH — La société féodale 100 sur la trahison de Ganelon suffiraient à nous assurer qu’à l’ombre des cloîtres l’épopée en langue vulgaire n’était ni ignorée ni dédaignée. n’étaient pa s hommes à méconnaître dans les jongleurs. en Bourgogne. le grand sanctuaire de la Galice ? Comment. s’il est incontestable que toutes les donnée s authentiques exploitées par les gestes auraient pu. assurément. parmi tant de villes espagnoles. postuler à l’origine de p. ni. humoristique broderie sur l’histoire des reliques. expliquer le virulent mépris que le poète affiche pour la vie du cloître (84) ? Par ailleurs. on ne saurait concevoir ni le poème du Voyage de Charlemagne. parmi tant de saints. plus tard. comment. est. parmi beaucoup d’autres traits qui n’ont pas été retenus : si bien que pour les extraire de ces textes et n’extraire qu’elles seules. Enfin et surtout. sur la place publique. n’a pas encore été dit. dans un ouvrage prétendument inspiré par des moines. ni le Floovant. dont les hexamètres virgiliens habillent si curieusement une légende germanique. De fait. des chants les plus profanes aux contes pieux de l’hagiographie. le cycle des Lorrains tout entier. L’insistance des moines de Pothières et. des moins familiers aux habitudes intellectuelles du temps. malgré les anathèmes de quelques rigoristes contre les « histrions ». Raoul de Cambrai. Sans l’abbaye de Saint-Denis-de-France. être puisées dans la consultation des chartriers et des bibliothèques. de Vézelay peut seule expliquer le transfert. un travail d’érudition. si cette hypothèse devait être vraie. qui traite. le dernier mot. mainte autre chanson où paraissent. naquit peut-être d’un devoir d’élève et l’on nous rapporte que. comme Joseph Bédier l’a montré. devant une toile de fond sur laquelle se profile le monastère. habitués à passer. naturellement enclins à répandre la gloire de leurs maisons et des reliques qui en constituaient les plus chers joyaux. avec plus de gravité et d’ennui. beaucoup d’autres œuvres. vraisemblablement.148 Il . Sur la part de cette grande communauté. en général. alliée et conseillère des rois capétiens. un sujet voisin. le nom de saint Jacques. que l’on a voulu rattacher au pèlerinage de Compostelle. les documents où elles figurent ne les présentent. notamment parmi les plus anciennes. les religieux. dont tous les éléments historiques se localisaient au bord du Rhône. ni. en Allemagne. où on aurait peine à découvrir la trace d’une influence monastique. au moins concertée et soutenue : telles la Chanson de Guillaume. cependant. à l’ordinaire. ne pas s’étonner de ne voir citer ni. dans l’Angleterre du XI Ie siècle. les princes carolingiens dont la mémoire y était pieusement conservée. plus encore. en un mot. en termes inoubliabl es. il eût fallu tout un travail de rapprochement et de triage.

au terme. refuserait d’y voir une œ uvre d’un seul jet. contemporains des événements . à côté du Roland. dans un style à peu près calqué sur l’épopée. un travail de littérateur : cette image. l’erreur. semble -t-il. Si donc l’on doit tenir pour improbable qu’au moins dans la plupart des cas. cousues bout à bout . il en est où ne manquent point les traces de grossières rajoutures. des chants très courts. longtemps classique. une matière historique dont la plus grande partie au moins avait été tirée par eux des manuscrits. la spontanéité de l’âme populaire . ce sont des chefs-d’œuvre d’exactitude. Or ni dans le Roman de Rou. ne résiste guère à l’examen. dont la simplicité de lignes a pu séduire. cependant. en un mot. même indirectement. les légendes ni les confusions certes ne font défaut . p. si prompts à broder ou à oublier qu’on suppose les jongleurs. à côté de la vérité. Car. les « trouvères » du XIe siècle finissant et des premières années du XIIe aient. Qui donc. il se trouva successivement deux clercs pour mettre en vers français.149 mais. selon son art. quand on sait l’intérêt que les hommes de l’époque féodale attachaient au passé et l’agrément qu’ils prenaient à l’entendre conter . n’a été compromise que par les formes dont on l’a vue trop souvent revêtue. dans la mesure où elle ne lui était pas personnelle. elle avait tous les lieux où se rencontraient les errants : ces pèlerinages et ces champs de foire. — au point de départ. de chroniques ou de pièces d’archives les éléments de leurs gestes (85). un poète. si encombrées de légendes et de faux qu’on imagine à juste titre les traditions des communautés religieuses. le plus mauvais des récits bâtis à coup de chroniques ou de chartes n’aurait guère pu commettre le quart des bourdes dont se rend coupable la moins mensongère des chansons. c’est. les thèmes dont l’héritage collectif lui a été transmis par les générations ? Aussi bien. nos chansons. A l’origine.Marc BLOCH — La société féodale 101 chaque chanson ce couple pédagogique : pour maître un clerc instruit. Mais lors même qu’il a du génie — ce qui n’était assurément point le cas le plus fréquent : on oublie trop combien la beauté du Roland est exceptionnelle — . traduisait les conceptions de son temps.150 poèmes. Les commerçants au long . fait-il autre chose que d’utiliser. ni dans l’ Histoire des ducs de Normandie. ces routes de pèlerins et de marchands dont le souvenir a marqué tant de p. Certes toutes les chansons ne sont pas de la même venue . si médiocre que fût la littératu re annalistique. le plus souvent. telles que nous les connaissons. renoncer à expliquer. de Wace. pour élève un docile jongleur. force est bien d’admettre à la base de leurs récits une tradition antérieu re. A dire vrai. lisant sans parti pris le Roland. l’œuvre d’un homme et d’un grand homme dont l’esthétique. tenu. non le pâle reflet d’hymnes perdus ? En ce sens il est bien vrai de dire que les chansons de geste « sont nées » vers la fin du XIe siècle. au moment précis où ils composaient. de Benoît de Sainte-Maure. tardivement et plus ou moins maladroitement confectionnées à l’aide de ces primitives « cantilènes ». cette hypothèse. comment s’étonner si une tradition narrative descendit le fil des âges ? Pour foyers de prédilection. Aussi bien avons-nous ici une contre-épreuve : vers le milieu du XIIe siècle.

comme Pierre Damien (87). la brusque . un évêque d’Orléans croyait devoir interdire à ses prêtres. c’est -à-dire en parlers vulgaires. sans pour cela prendre la forme de poèmes. qui apprirent aux jongleurs la nomenclature géographique de l’Orient et à ces Poètes du Nord firent connaître la beauté de l’olivier méditerranéen. dans le second. leurs récits. Cependant.Marc BLOCH — La société féodale 102 cours.151 capétienne . qu’entoure une vénération quasi religieuse. qu’allemands ils portèrent à la connaissance du monde scandinave certaines légendes allemandes (86). que. dès la fin du IXe siècle. comme aux besoins de la propagande p. par où a dû venir plus d’un souvenir. avec leurs ballots de draps ou leurs sacs d’épices. Estimera-t-on que ce goût n’appartînt qu’à lui ? Dans l’épopée. voire de simples noms ? Ce furent assurément. se glissait-il déjà quelque élément héroïque ? Nous n’en saurons jamais rien. les chansons plantent bravement sur les collines de la Bourgogne ou de la Picardie. avec ceux des pèlerins. parce que la mémoire s’y accrochait à plus d’un vieux monument . dont nous savons. la chronique du monastère de Novalaise. Depuis quand ? le problème est presque insoluble. Les plus anciennes anecdotes sur Charlemagne furent mises par écrit. parce que tout cela se passait dans une zone située fort au-dessous de l’attention des gens de lettres. de leur côté. ils n’aient véhiculé de même. dès le IXe siècle. d’ailleurs. hésiterons-nous à croire que. Mais ces poèmes enfin ont existé. parce qu’enfin les moines ont toujours aimé à narrer — beaucoup trop. et l’on se plaisait à parler des ancêtres dans les salles des fertés comme sous les arcades du cloître. que tout soit sorti des s anctuaires. fourmille de traits légendaires. c’est -à-dire à une langue qui. les monastères aussi n’en fournirent pas moins un terrain éminemment favorable à leur développement : parce qu’on y voyait passer beaucoup de voyageurs . Dans les « chansons rustiques ». d’un bout à l’autre des itinéraires familiers. qu’avec un naïf goût de l’exotisme et un admirable mépris de la couleur locale. avaient leurs traditions. sur le chemin du Mont-Cenis. Pour ne pas avoir à l’ordinaire dicté les légendes. Les lignées seigneuriales. N’imaginons pas. de générations en générations. au dire des puritains. bien des thèmes héroïques. Le premier courant était conforme à la vulgate de l’historiographie ecclésiastique. s’oppose le vieillard « convoiteux » et « rassoté » de tant d’autres chansons. force est de constater que les premières mentions relatives aux chants épiques surgissent seulement au XIe siècle . mit plusieurs siècles à s’élever à la dignité littéraire. français. cependant. qui se contredisent violemment : au noble souverain du Roland. Car nous avons affaire au français. sans vouloir tirer de l’argument a silentio un parti excessif. par le hasard d’un texte. comment ne pas reconnaître l’empreinte antimonarchique du baronat ? Des anecdotes peuvent fort bien se transmettre ainsi. à Saint-Gall : rédigée au début du XIe siècle. il n’est guère malaisé de déceler deux images du grand Carolingien. exact ou déformé . passant pour une simple corruption du latin. Nous nous trouvons savoir que le duc Godefroy de Lorraine ne dédaignait pas de régaler ses hôtes d’historiettes sur Charlemagne (88).

le goût du passé subsistait toujours . dès le XIe siècle. L’amour des récits historiques et légendaires ne fut pas. précédait une bande de pillards bourguignons. selon toute apparence. Or celle-ci ne saurait avoir pris naissance qu’au Xe siècle. Lorsque les grands coups d’épée des XIe et XIIe siècles eurent. les guerres du présent. Il est fort remarquable. il s’y satisfaisait de diverses façons. mais il se satisfaisait autrement. elle serait inexplicable (89). sans doute. comme plus tôt. Laon figure comme la résidence habituelle des rois carolingiens . aux poèmes. en 1066. après une longue nuit. commun à toute l’Europe. Que chantait-il ? « les hauts faits des aïeux » (91). Mais. mais appuyée désormais sur la transmission écrite et par suite beaucoup moins contaminée par la légende. Est-ce à dire que. durant l’époque féodale. porte néanmoins. supposerait que les récits relatifs au IXe et au Xe siècle aient immédiatement revêtu une forme poétique : ce qui n’est rien moins que sûr. les croisades semblèrent immédiatement dignes de l’épopée. au moins avec quelque abondance. propre à la France. pénétrés de respect pour les temps écoulés. du moins tout prêts à la recevoir. dans la plupart des poèmes anciens. semble bien suggérer que les gestes versifiées ne se développèrent pas beaucoup plus tôt. L’histoire. Plus tard. Ce fut donc. les hommes ne savaient alors chercher l’exaltation que dans des souvenirs déjà chargés du prestige propre aux choses très vieilles. La vérité est.Marc BLOCH — La société féodale 103 apparition de ces témoignages. le Roland lui-même. sinon déjà sous forme prosodique. Arnoul d’Ardres vit son nom rayé de la Chanson d’Antioche (90). Un jongleur. ne trouvèrent généralement personne pour les célébrer sur ce mode. lorsqu’elles n’avaient pas pour théâtre la Terre Sainte. d’autre part. comme par inadvertance. C’est qu’elles avaient tout pour secouer les imaginations . Que chantait-il ? « de Karlemaigne et de Rollant ». quelque profit que les poètes pussent attendre de pareilles compositions. Quelque plaisir cependant que les barons dussent ressentir à entendre ainsi leurs exploits voler dans la bouche des hommes. dans une petite guerre locale. à leur tour.152 fournissaient aux jongleurs l’occasion d’exercer sur leurs mécènes une douce pression : pour avoir refusé à l’un d’entre eux deux chausses d’écarlate. A peu près seules. que. que. Une des caractéristiques essentielles des chansons fut d’ailleurs d e ne vouloir retracer que des événements anciens. quelques traces de la tradition laonnaise. accompagna à Hastings les guerriers normands. qui rétablit Aix-la-Chapelle à son vrai rang. parfois encore versifiée. la « fermentation épique » s’arrêta au moment où la nation française se fut définitivement constituée ? Cette thèse. vers 1100. Ces œuvres d’actualité p. reculé dans le lointain des âges. alors que le « Mont-Loon » jouait véritablement le rôle qui lui est ainsi assigné. avait remplacé l’épopée. en elle-même médiocrement vraisemblable. Un autre. comme l’a écrit Gaston Paris. . familière. sans doute aussi qu’elles transposaient dans le présent une forme d’ héroïsme chrétien. en ce siècle que se fixèrent les principaux thèmes de l’épopée.

un personnage de date plus récente ? dans la Chanson des Nibelungen. . A la lecture de saint Augustin ou de saint Grégoire. mise en vers allemands. côte à côte . l’évêque Gunther. la survie des vieilles légendes. Les vingt et un principaux héros. de 1057 à 1065. est attestée presque uniquement par une transposition latine — le Waltharius — et par l’émigration de certains thèmes vers les pays du Nord. si l’on en croit un de ses chanoines. qui. à de pures légendes et à un merveilleux parfois encore tout païen. où la source de la littérature populaire jaillissait toujours fraîche. mêlent de vieux souvenirs du temps des Invasions. ordinairement rapetissés d’ailleurs de leur dignité de catastrophes mondiales au médiocre relief de banales vendettas personnelles. autour de lui. On continuait donc à conter. Voit-on. éteinte au V Ie siècle. susceptibles d’identif ication. à un roi lombard. à des aventures déjà décantées par une longue transmission qu’ils demandent leurs motifs. occupa le siège de Bamberg. depuis une génération déjà. avant la fin du XIIe siècle. Puis. un événement du début du XIe siècle. sur la terre allemande. nous les voyons habitués à célébrer en vers les exploits des héros. qu’on a pu dénombrer dans l’ensemble de cette littérature. nous n’avons rien.153 gloire des chefs actuellement vivants ou morts depuis peu. mais de ce qu’on chantait. comme chez les Scandinaves. Le voile ne se lève à nos yeux qu’à une date d’un siècle environ postérieure à l’apparition des gestes françaises et après que. mais de même provenance. peu après 1077. mort en 375. s’échelonnent d’un roi goth. par hasard. s’ouvrit une période où l’on n’écrivait guère et. c’est -à-dire l’antique dynastie ostrogothique. Peut-être même — le texte est obscur — « poétisait-il ». un évêque du Xe siècle se glisser parmi l’assemblée. appartient à l’hagiographie bien plutôt qu’à une littérature narrative à l’usage de larg es auditoires. par un clerc du diocèse de Cologne. Elles n’avaient pourtant pas cessé de vivre ni de séduire. par exemple. Sans doute continuait-on aussi à les chanter. les aventures de rois dès longtemps disparus.154 Les autres. accoutumé le public allemand à apprécier les grandes fresques poétiques en langue vulgaire.Marc BLOCH — La société féodale 104 Si haut que nous remontions dans l’histoire des peuples germaniques. l’imitation de ces gestes ou d’œuvres plus récentes. Le curieux est que ce passé de prédilection se trouve ici beaucoup plus lointain. avait. à un bien petit nombre d’exceptions près. préférait. Les premiers poèmes héroïques d’inspiration indigène n’ont pas été composés sous une forme proche de celle où nous les connaissons aujourd’hui. seulement en latin. les récits sur Attila et sur les Amales. sur ces sujets profanes (92). Chez les Germains du continent et de la Bretagne. d’ailleurs en le déformant étrangement. au Xe siècle. Durant ces siècles obscurs. parfois mythiques . Un seul Lied — celui du duc Ernst — rapporte. Abandonnant désormais aux chroniqueurs ou à la versification latine les hauts faits des contemporains. comme en France. de son propre cru. c’est. les autres qui disaient la p. précisément. çà et là. mort en 575. p. deux genres de poésies guerrières fussent pratiqués. La vie de l’archevêque Anno. apparaître. il semble d’ailleurs que. dans la langue de tout le monde . les unes consacrées à des personnages très anciens.

de s’a dresser exclusivement aux yeux. dont la civilisation avait été profondément remaniée dans le creuset du haut moyen âge. A l’époque féodale. forment Attila. néanmoins. Il en résulta que les jongleurs.Marc BLOCH — La société féodale 105 déjà singulièrement disparate. Est -il cependant rien de plus frappant que ce contraste ? la France. disposait.155 vieux souvenirs nationaux étaient tout neufs. dans des milieux désormais plus profondément cultivés. mérite d’être suggérée. le Floovant. en tant qu’entité linguistique vraiment différenciée. là où elle put se développer. La Castille nous met sous les yeux une expérience également instructive. Mais dans cette terre de Reconquête. ne serait-ce point parce qu’il trouvait une satisfaction suffisante dans la lecture des chroniques latines ? L’épopée. Pourquoi ? Il y aurait bien de la témérité à prétendre trancher en deux mots un problème si troublant. fait probablement partie d’un groupe d’œuvres directement inspiré par des moines sava nts. était relativement jeune. un grand nombre de personnes savaient lire. voire du « tyran » Théodoric. La mort du Cid est du 10 juillet 1099 . Théodoric le Grand et les rois burgondes du Rhin ? Cet intrus ne figure jamais qu’à titre épisodique. voire des mêmes couplets. dans la mesure où ils ne reproduisaient pas des modèles étrangers. elle ne semble jamais avoir eu d’épopée autochtone. assurément. de même sans doute que chez les marchands. les plus p. Plus singulier est le cas de l’Italie. assez tardive et qui. dont la langue. Si le goût du passé n’y fit pas naître d es chants. Il n’en eût pas été ainsi. l’Italie fut un des rares pays où dans la classe seigneuriale. que dans une seule chanson. le courant des récits et peut-être des chants ne s’était jamais interrompu. les monastères allemands n’avaient pas des chefs barbares et si les chroniqueurs parlaient bien d’Attila. que l’on vit les hautes classes se prendre à v ivre . des mêmes thèmes. Elle n’eut pas. ceux de Saint-Denis) . comme Siegfried et Brünhilde. c’était sous des couleurs singulièrement plus noires que celles dont les pare l’épopée. au contraire. à notre connaissance. si elle se tournait vers sa tradition la plus reculée. elle bénéficiait de toute la chaleur de la parole humaine et de cette espèce de martelage intellectuel qui naît de la répétition. l’Allemagne. puisèrent leurs inspirations dans des événements à peine refroidis. comme le livre. découvrait les Carolingiens (la dynastie mérovingienne ne paraît. La soif de souvenirs n’y était pas moins vive qu’ailleurs. on l’a vu. seul survivant de toute une famille de cantares consacrés aux héros des guerres récentes. Une solution. qu’à côté d’ombres sans consistance historique. longtemps caché. exerçait sur les imaginations une action d’autant plus forte qu’au lieu. le Poème du Cid est des environs de 1150. probablement par l’effet d’une influence locale ou cléricale. par la voix. d’une substance infiniment plus ancienne. Aux gouvernements de nos jours. pour en nourrir ses contes. si les poètes avaient reçu leurs sujets de clercs occupés à compulser les documents écrits : pour fondateurs. parce que. demandez si la radio n’est pas un moyen de propagande plus efficace encore que le journal ? Sans doute fut-ce principalement à partir de la fin du XIIe siècle.

Renoul de Glanville. il arrivait qu’on se reportât comme à d’authentiques documents. paraît-il. frappé d’une marque d’infamie. disait-il.Marc BLOCH — La société féodale 106 véritablement leurs légendes : un chevalier. la conception de la vie qu’exprimaient les gestes ne faisait. Fils d’une époque pourtant déjà beaucoup plus livresque. A vrai dire. c’était avant tout dans de tels poèmes que ce grand politique avait appris à réfléchir sur l’histoire. à beaucoup d’égards. les récits de Gormont et de Raoul de Cambrai (95). qu’on interrogeait sur les raisons de la longue faiblesse des rois de France vis-à-vis des ducs normands. répondait en invoquant les guerres qui jadis avaient « presque détruit » la chevalerie française : témoins. Certainement. étaient à peine nées que. dès avant 1100. en même temps que. celui de Ganelon disparaissait pour jamais de p. plus tard tout un groupe de la noblesse cypriote jouer à personnifier les acteurs du cycle de Renard. à maintes reprises. que refléter celle de leur public : dans toute littérature. Les gestes françaises. ne pas trouver pour railler un lâche de moquerie plus piquante ni plus claire qu’une allusion empruntée à un roman courtois . par exemple. des événements anciens. dont. si mutilé fût-il. le célèbre sénéchal de Henri II Plantagenêt. comme plus près de nous. nous rencontrerons l’empreinte. toutefois. plus d’une tradition réellement puisée au passé avait filtré. avec le souvenir.156 l’onomastique (94). une société contemple toujours sa propre image. Cependant. A ces contes. certains cercles mondains pour les héros balzaciens (93). * ** . des seigneurs se plaisaient à donner à leurs fils les noms d’Olivier et de Roland.

cependant. par sa mentalité. portées d’Ouest en Est. l’œuvre juridique des plus anciens romanistes italiens et des canonistes. l’action qu’elles ex ercèrent sur la conscience et la philosophie de l’Occident attestent une civilisation désormais mieux pourvue d’antennes. p.Marc BLOCH — La société féodale 107 CHAPITRE IV La renaissance intellectuelle au deuxième âge féodal I. ne s’inscrivent pas en traits moins nets sur la carte culturelle. Paris. de ne pas lui attacher une signification chronologique trop précise.157 Les progrès de la vie de relation. L’abondance des traductions d’ouvrages grecs et surtout arabes — ces derniers. interprété à la lettre. pour ne citer que quelques exemples. que les truchements de la pensée hellénique — . Dans l’intérieur même de l’Europe. dans la France du X Ie siècle peut être conçue comme un des symptômes avant-coureurs par où s’annonçait le puissant développement culturel de la période suivante. la révolution ne fut totale. Toutes réserves faites sur un mot qui. si apparents sur la carte économique. L’art roman. A ce moment remontent. en Italie. datent de l’époque vraiment décisive que furent les deux ou trois décennies immédiatement antérieures à l’an 1100. Les foyers de la science nouvelle sont de grandes écoles internationales : Bologne. pour la plupart. comme celles des métamorphoses démographiques et économiques concomitantes. en Espagne. dans ce qu’ au-dessus de ses innombrables variétés régionales il avait eu d’universel. Chartres. au lieu d’un changement. demeure du premier. n’étant. « Renaissance du XIIe siècle ». la formule peut être retenue : à condition. « échelle de Jacob dressée vers le Ciel » (96). à beaucoup d’égards. Si le mouvement. dit-on souvent.158 . Quelques caractères de la culture nouvelle L’apparition des grands poèmes épiques. ne prit toute son ampleur qu’au cours du siècle dont on lui attribue ordinairement le nom. leurs émules. le second âge féodal. certains traits intellectuels nouveaux le marquent. en effet. l’œuvre philosophique d’Anselme de Canterbury. A leur tour. les vieilles légendes celtiques. Mais si voisin que. Pas plus dans l’ordre de l’intelligence que sur aucun autre terrain. Ce ne fut point hasard si parmi les traducteurs se rencontrèrent plusieurs membres des colonies marchandes établies à Constantinople. une simple résurrection. évoquerait. p. les poèmes composés en France — gestes anciennes ou récits d’un goût plus neuf — sont imités en Allemagne. ses premières manifestations. viennent imprégner de leur étrange magie l’imagination des conteurs français. d’ailleurs. le début de l’effort mathématique dans les écoles de Chartres. dont il faut chercher à préciser l’action.

buveur et grand trousseur de jupons. les monastères cisterciens de la Bourgogne. qui. n’est plus exceptionnel de ce comte de Champagne. la pénurie de maîtres d’école était telle qu’il était à peu près impossible d’en trouver dans les bourgs : à peine s’il s’en rencontrait dans les villes. pour construire une forteresse. ne se plaisait pas qu’aux contes héroïques ou gaillards. va donner l’exemple de formes esth étiques d’exportation qui. Plus que jamais. mieux compris. une grande partie de la Physique d’Aristote et la vieille Géographie du romain Solin (99). par contre. mieux sentis : au point d’avoir parfois.Marc BLOCH — La société féodale 108 exprimait avant tout une certaine communauté de civilisation ou l’interaction d’une foule de petits nœuds d’influence. « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants » : cette formule de Bernard de Chartres. les Évangiles et la Vie de Saint Antoine. pour lui être lus à haute voix.159 sur l’imitation des modèles antiques. for t étranger à la période précédente. — trop bien instruit. oppose en ces termes les deux extrémités de sa vie. mais mieux connus. né en 1053. ne visait pas seulement à les . par presque toute l’Europe. destinée aux gens du siècle. Henri le Libéral. Le plus souvent. En découvrait-on par hasard ? Leur science était si mince qu’elle ne saurait se comparer même à celle des petits clercs vagabonds d’aujourd’hui (97). Chasseur. illustre l’étendue de la dette q ue les plus graves esprits de l’époque se reconnaissaient envers la culture classique. chez certains poètes en marge du monde clérical. Le souffle nouveau avait atteint les milieux laïques. comme le fameux Archipoeta rhénan. L’art gothique. n’en usait -il point pour disputer avec ses maîtres ? Mais échanger des propos ne lui suffisait point. plus d’un livre latin : avec le Cantique des Cantiques. d’immenses progrès. en qualité comme en extension à travers les diverses couches sociales. Ils ne renonçaient pas pour autant à se satisfaire. désormais. Il fit traduire en français. s’aidait de Végèce encore (98). Voyez Baudoin II de Guines (mort en 1205). ces goûts se heurtaient aux obstacles d’une éducation encore trop rudimentaire pour pénétrer les arcanes d’ouvrages écrits dans la langue de savants. qui. non pas davantage vénérés. Le cas. peut-être. L’abbé Guiber t de Nogent qui. Mais le nouvel humanisme était plus généralement un humanisme chrétien. par ces doctes entretiens : la science théologique qu’il y avait puisée. pour « illettré » qu’il fût. Geoffroi le Bel. De ces besoins nouveaux naquit ainsi. « Dans le temps qui précéda immédiatement mon enfance et durant celle-ci même. sujettes naturellement à toutes sortes de remaniements. » Nul doute qu’en effet l’instruction. écrivait vers 1115 ses Confessions. ce seigneur picard. n’eût accompli. elle se fondait p. au gré d’un prêtre de son pays. Il recherchait la conversation des clercs qu’il payait de retour en « païennes » historiettes. provoqué l’éclosion d’une sorte de paganisme moral. durant le XI Ie siècle. ne s’en propagent pas moins à partir de centres de rayonnement bien déterminés : la France d’entre Seine et Aisne. souvent répétée. expert autant qu’un jongleur en cha nsons de gestes comme en grossiers fabliaux. qui lisait dans le texte Végèce et Valère Maxime . cependant. une littérature en langue vulgaire. de ce comte d’Anjou.

161 courts poèmes lyriques. A peu près autant d’années s’écouleront avant qu’en France. il est bien de ce temps le vers savoureux où. prenait. un modeste chevalier. Entre l’action et son expression. tantôt de mémoires composés par des personnages étrangers au monde des jongleurs comme à celui des clercs — un haut baron. les récits historiques en langues nationales demeurèrent fidèles au vêtement prosodique et au ton des vieilles gestes. l’apparition. Welfs d’Allemagne — . des formes poétiques nouvelles avaient jailli. de là. Robert de Clary — . permettent enfin aux hommes qui participaient à un contrat d’en connaître directement la teneur. entre autres. C’étaient aussi de p. A mesure. un de ses émules ne savait trouver. co mtes de Champagne. sans fausse honte. que la véritable histoire. En même temps. instrument naturel d’une littérature de faits. par leurs premiers exemples. à analyser les sentiments. voire aux préciosités de la forme . C’étaie nt des romans de pure fiction où les prodigieux coups d’épée. Car. Celui. pour le louer. peu à peu. en qui notre XIIe siècle reconnut son plus séduisant conteur. s’intitulait Tote l’histoire de France. dans la mémoire collective. tantôt de compilations expressément destinées à renseigner un vaste public : les Faits des Romains. un sens esthétique plus aiguisé attachait une valeur croissante aux trouvailles. la joute de deux combattants prend le pas sur les grands chocs d’armées.160 l’accès de toute une tradition. encore bien rares. de plus bel éloge que celui-ci : « il prenait le français à pleines mains ». les « grans borroflemens ». dans les premières décennies du XIIIe siècle. toute une littérature de fables et de rêves tissait ses prestiges. Surtout romans et poèmes lyriques ne se bornent plus à retracer des actes . Longtemps. Villehardouin. Elle n’en ouvrait pas moins largement p. puis dans les Pays-Bas et en Allemagne. la somme qui. d’un passé peint de moins fictives couleurs. avaient dorénavant pour arrière-plan familier un univers traversé de mystérieux enchantements : par l’ab sence de toutes prétentions historiques. quelques chartes. Pour les voir consentir à la prose. bientôt répandues dans l’Europe entière. rédigées dans le langage de tous les jours. ils s’efforcent. comme par cette fuite vers le monde des fées. cependant. toujours aimés d’une société demeurée foncièrement guerrière. plus ou moins remaniées au goût du jour et foisonnantes d’épisodes rajoutés. l’abîme se comblait lentement. non sans gaucherie. évoquant le souvenir de Chrétien de Troyes. Jusque dans les épisodes guerriers. dans les cours lettrées qui se groupaient autour des grands chefs — Plantagenêts de l’empire angevin. à celle des chants héroïques eux-mêmes. Peu importe qu’au début elle ait été faite presque exclusivement de paraphrases. à vrai dire. mais avec beaucoup d’application. la place de l’épopée.Marc BLOCH — La société féodale 109 amuser. d’une an cienneté presque égale. il faudra attendre. provençales ou françaises par leur origine et. les chansons de geste n’avaient pas cessé de plaire. chers aux anciens . expressions d’un âge désormais assez raffiné pour séparer de la description du réel la pure évasion littéraire. la Chronique Universelle saxonne. mais composés en nombre de plus en plus grand et avec de plus en plus subtiles recherches. Certes.

par le p. Ils méprisaient la rhétorique. elle collaborait avec une influence d’ordre religieux : la pratique de la confession « auriculaire ». alors précisément. La prise de conscience Aussi bien cette prise de conscience dépassait-elle l’homme isolé pour s’étendre à la société elle -même. se mêlèrent beaucoup de représentations jaillies du tréfonds de l’âme populaire : l’idée que le prêtre dont la chair a été souillée par l’acte sexuel devient incapable de célébrer efficacement les divins mystères. dans la seconde moitié du XIe siècle. parmi les réformateurs. Sur deux points pourtant. dans le grand drame de conscience dont. ressemble à son ancêtre des générations précédentes : même esprit de violence. disait Pierre Damien. plus nouveau qu’il ne le savait lui -même. assez souvent. Il est plus conscient. répandait le voisinage des hérésies manichéennes. s’il en fut. alors si prospères. Dans ce penchant vers l’introspection. qui. instruits dans les vieux textes. Ils se méfiaient de la philosophie. Ils estimaient que le religieux était fait pour pleurer. Si variées qu’aient été les manifestations de cet esprit. à ses prestiges — « ma grammaire est le Christ ». détaché pour jamais du christianisme oriental. De toutes façons. se propagea. encore accrue peut-être. Le branle ici avait été donné. à mettre le prêtre à part et au-dessus du simple fidèle. l’essence s’en peut résumer en quelques mots : dans un monde où jusque-là on avait vu le sacré et le profane se mélanger presque inextricablement. au cours du XIIe siècle. l’homme des environs de l’an 1200. même préoccupation du surnaturel. on a pris l’habitude de nommer réforme grégorienne. l’effort grégorien tendit à affirmer l’originalité comme la suprématie de la mission spirituelle dont l’Église est dépositaire. chez les laïques. il en diffère profondément. d’où il est permis. n’étaient guère des amis de l’intelligence. la nouvelle littérature tendait à réintégrer l’individuel et invitait les auditeurs à méditer sur leur moi. II. jusque dans les milieux orthodoxes. qui en fut un des principaux acteurs. avait été déchiré plus d’un cœur . et non par l’effet d’une coïncidence fortuite. En un mot. quant à l’obsession des présences diaboliques par le dualisme que. de fidèle à prêtre.162 grand « réveil ». Mouvement extraordinairement puissant aussi. qui pourtant déclinait et conjuguait fort correctement — . depuis saint Jérôme. dans les classes supérieures de la société. mêmes brusques sautes d’humeur. où aux aspirations de clercs et surtout de moines.Marc BLOCH — La société féodale 110 chants. sans exagération. Par bien des traits. dans les foules laïques qu’elle trouvera ses plus virulents adeptes. ce fut. Mouvement complexe. de dater la formation définitive du catholicisme latin. Assurément les plus rigoristes. religieux que. non sans succomber eux-mêmes. plutôt que pour l’étude. du nom du pape Grégoire VII. longtemps renfermée dans le monde monastique. Il est plus instruit. autant que chez les ascètes du monachisme et beaucoup plus chez les théologiens.

163 de redressement. Reinald de Dassel. les chartes urbaines sont. sans doute. nous dit-on. cependant. Étienne Langton prit. l’autre des dernières années du XI Ie siècle : presque toujours la seconde est plus explicite. Mais. des beaux établissements émanés de la chancellerie savante d’un Barberousse. Mais ces clercs mêmes étaient souvent mêlés à la vie la plus active : ancien élève des écoles de Paris. Non qu’au XI Ie siècle même. en ce temps où tout homme d’action devait être un peu juriste. jusque-là. pour subir l’ambiance d’une pensée. l’opposition. dirigea pendant de longues années la politique allemande . qui. il amenait lui aussi à voir dans les réalités sociales quelque chose qui pouvait être décrit méthodiquement et sciemment élaboré. selon les milieux d’où ils étai ent issus : dictées par les bourgeoisies. les effets les plus certains de la nouvelle éducation juridique doivent-ils être cherchés dans une autre direction.164 deux chartes. dans les philosophes du paganisme des hommes « inspirés de Dieu ». recrutés presque exclusivement parmi les clercs. Plus qu’avant. en Allemagne. voir en eux que des « ennemis de la croix du Christ ». ces polémiques ne restèrent sans effet. à l’ordinaire. Brusquement des problèmes qui. l’expression. Entre les deux époques. en sens divers. des fins de l’État. Mais. la tête du baronat anglais révolté. fut -il jamais nécessaire de participer à ses plus hautes créations ? Mettez côte à côte p. Ne lisait-on pas. . chancelier de l’Empire. quelle que fût la matière du raisonnement. dissertaient. n’en demeure pas moins très nette. les écrits où des clercs. des cercles étendus . plus précise. tout chauds encore de la mêlée. plus avisées qu’instruites. de raisonner. Par là elle rejoignait les progrès de la spéculation philosophique.Marc BLOCH — La société féodale 111 chrétien. prélat philosophe. qui lui sont d’ailleurs étroitement liés. atteignait. à l’exemple de Gerhoh de Reichersberg. on considéra désormais les affaires humaines comme sujettes à la réflexion. l’une des alentours de l’an mil le. comme Abélard. divisé entre l’admiration de la pensée ou de l’art antiques et les jalouses exigences d’une religion d’ascétisme. force leur fut de mettre en forme intellectuelle leurs idéaux. Aussi bien. d’un Abélard. moins mal ordonnée. n’avaient été agités que par une poignée de doctes prirent une valeur très actuelle. des contrastes fort sensibles ne subsistent entre les documents. elle habituait les esprits à raisonner en forme. vue de haut. pour le bon ordre de leur rédaction. sous Jean sans Terre. ils se rangeaient résolument du parti des intransigeants. ou du moins ne se faisait-on pas traduire. Une autre influence encore aida à cette décisive métamorphose. Nulle part. Le renouveau du droit savant. puis archevêque de Cologne. de leurs peuples ou des papes (100) ? Les autres pays n’avaient pas été touchés au même degré. loin de respecter. d’inviter au raisonnement. par exemple. l’effort logique d’un saint Anselme. jusque sur les places publiques et dans les échoppes. Or. puis au cours des combats que leur programme leur imposa de livrer contre les puissances temporelles et notamment contre l’Empire. bien au-dessous. d’un Pierre Lombard ne pouvait être suivi que par un petit nombre d’hommes. ne voulaient. dans leur tentative p. qui sera étudié plus loin. des droits des rois. Avant tout. Certes.

Des fractions entières de la vie sociale — les relations à l’intérieur de la seigneurie. n’était en fait connue que par l’ usage. d’envahir le domaine juridique tout entier. après Louis le Pieux. bien qu’elle eût son origine dans le livre. Là où parlaient ces monuments. encore si mystérieuse. Le plus grave était qu’aucun livre ne suffisait à tout trancher. s’il ne s’agissa it que de la France. L’empire de la coutume Un juge. Laissons même le ca s. qu’avaient rendus en grand nombre les souverains des royaumes barbares. fort peu original d’ailleurs. fixées par l’écriture . les hommes d’action aient communément disposé d’un instrument d’analyse mentale moins qu’autrefois malhabile. au . l’évolution atteignit ses limites extrêmes. où déjà se préfigurait la féodalité — n’étaient que bien imparfaitem ent réglées par les textes.165 En Allemagne et en France. on a parfois cru reconnaître un effet de la faiblesse où était tombé le pouvoir monarchique. était inséparable de son contenu. est de 884 . en Allemagne. la source semble s’être tarie dès le démembrement de l’Empire. à côté du droit écrit. dans leur quasi-totalité. Dans cette carence. p. où le manuscrit. en pratique sans doute assez fréquent. si le procès devait être tranché d’après les lois de Rome . où se constitua vér itablement le régime féodal — fut que cette marge p. des liens entre la réflexion et la pratique comment tenir ce fait pour indifférent ? CHAPITRE V Les fondements du droit I. ne saurait évidemment valoir pour les souverains beaucoup plus puissants de l’Allemagne. il n’y avait qu’à obéir. édits législatifs enfin. peu à peu. existait déjà une zone de tradition purement orale. dans l’histoire. soit — comme les lourds recueils romains — semblant de consultation malaisée. Que vers la fin du second âge féodal. au point. A peine si quelques princes territoriaux — un duc de Normandie.Marc BLOCH — La société féodale 112 ici. dans certains pays. les liens d’homme à homme. Ainsi. soit se trouvant manquer. Plus de législation : en France le dernier « capitulaire ».166 s’accrut démesurément. la disposition. dans l’Europe pré -féodale du début du IXe siècle. en d’autres termes. Mais l’explication qu’on pourrait être tenté d’admettre. Aussi bien ces empereurs saxons ou saliens qui. voire ne l’étaient pas du tout. Mais la tâche ne s’offrait pas toujours aussi simple. Un des caractères les plus importants de la période qui suivit — de l’âge. avait-il à dire le droit ? Son premier devoir était d’interroger les textes : compilations romaines. coutumes des peuples germains. un duc de Bavière — promulguent çà et là une ou deux mesures d’une portée un peu générale.

clairsemés sans doute. s’il p. Or la société ecclésiastique s’était donné son droit propre. De même. le monopole des clercs. la décadence des anciens droits avec celle de l’instruction. comme le décrit le biographe du roi Alfred. n’est que banalité ou contresens. dès le début du XI Ie siècle. Un notaire affecte-t-il de citer encore les lois romaines ? la référence. ni les lois barbares. au-delà des Monts. Fondé sur les textes — si bien que les seuls capitulaires francs qui continuassent d’être commentés étaient ceux qui concernaient l ’Église — ce droit canon s’enseignait dans les écoles.Marc BLOCH — La société féodale 113 nord des Alpes. où la langue des lois était celle de tout le monde. s’employèrent tour à tour à codifier les coutumes ou à les compléter. Après la conquête normande. était anglo -saxonne par l’essentiel de ses sources (103). ne traitaient jamais dans leurs diplômes que de cas individuels. . avec clarté. Sans doute la familiarité avec les vieux recueils ne se fût-elle néanmoins pas complètement perdue. Au cours du Xe siècle. la véritable raison en était que ces règles mêmes avaient glissé à l’oubli. ressortent d’ailleurs. jusqu’à Knut. Comment n’en eût -il pas été ainsi ? Entendre le latin — langue commune. ne les voyait-on pas se faire législateurs dans leurs États d’Italie. « la jeunesse tout entière » — entendez celle des classes dirigeantes — « était envoyée aux écoles pour y travailler à la sueur des fronts » (101). du moins. ni le droit romain ne cessèrent d’être étudiés. on n’éprouvait plus le besoin de rien ajouter aux règles naguère expressément formulées. le chapelain impérial Wipo . les juges mêmes qui ne savaient pas leurs lettres pouvaient se faire lire les manuscrits et les comprendre (102) les princes. au contraire. Dans l’Angleterre anglo -saxonne. dès le XIe siècle. de leurs clercs la substance de ces textes. dit-il. où. une série d’actes. les trois quarts du temps. mais dont la continuité est visible. Les rapports étroits qui unissent ainsi. résumés. Si bien qu’on vit alors se développer dans l’île. de quelques expériences de sens inverse. y attestent la persistance de l’habitude législative. n’était nulle part matière d’instruction. où pourtant ils ne disposaient certes point d’une force supérieure ? Si. en France et en Allemagne. ni les capitulaires carolingiens. cette chose inconnue. de tous les anciens documents juridiques — était.167 avait existé une profession d’hommes de loi. toutes cléricales. la liaison a été admirablement perçue. dans ce pays où. chez les laïques. il sembla nécessaire de mettre à la portée des vainqueurs ou. En Italie. Le droit profane. autrement que par de fugitives allusions. à peu de chose près. sur le continent. latine par l’expression. de plus en plus exclusif. glossés. les lois barbares comme les ordonnances carolingiennes cessent peu à peu d’être transcrites ou mentionnées. par suite. C’est dire que la plupart des juges ne savaient pas lire : mauvaise condition assurément pour le maintien d’un droit écrit. dont le langage leur était inintelligible. de l’autre côté de la Manche : une littérature juridique. par un observateur étranger. qui. voire à les modifier expressément par leurs édits. Mais la procédure ne comportait point d’avocats et tout chef était juge. au même moment.

conquise par les Francs. La monarchie visigothique l’avait. selon la nature de l’affaire. dès le Xe siècle.169 fut la savante Italie. alors la seule source vivante du droit et que les princes. la présence. de diverses provenances. qui n’avaient guère eu à compter avec les populations indigènes. si considérable que fût la différence qui se marquait ainsi entre les divers secteurs de l’Europe féodale. consciemment éliminé. tantôt les complétant. en un mo t. Les progrès de ce droit coutumier s’étaient accompagnés d’un profond remaniement de la structure juridique. où qu’il habitât. l’individu. au moment où elle prenait part à un acte. imposé jadis par d’impérieuses nécessités. ne pouvait en douter. l’habitude s’introduisit de faire spécifier par chaque personne. beaucoup de règles anciennes. Mieux vaudrait. l’oubli où. Encore n’était -ce qu’au prix d’une étrange déformatio n. Dans le reste du continent. l’avaient toujours ignoré. un pare il régime fût devenu affreusement gênant.168 Inversement. lors même qu’ils légiféraient. cinq personnages se trouvaient réunis. Partout. les filiations apparaissant de moins en moins faciles à déterminer. dès le IXe siècle.Marc BLOCH — La société féodale 114 Cependant. dès 654 . Dans les provinces continentales de l’ancienne Romania. p. selon le mot célèbre d’un archevêque de Lyon. permit l’avènement d’un ordre tout nouveau. tantôt les supplantant. Franc salien. avaient néanmoins été conservées par transmission orale. dans les contrées qui continuaient de connaître et de respecter les vieux textes. une même autorité décidait finalement du sort réservé au patrimoine juridique de l’âge précédent : la coutume. sans doute. Il est significatif que le pays où l’on vit se maintenir le plus longtemps — jusqu’au seuil du XIIe siècle — cette multiplicité d’obédiences juridiques p. Mais tant que les droits particuliers étaient fixés par l’écrit. Les Anglo-Saxons. Franc ripuaire. Car. leur force de résis tance restait grande. lorsque dans la Gaule franque. la loi dont elle se reconnaissait sujette et qui parfois variait ainsi. Visigoth et Burgonde — chacun d’eux obéissait à une loi différente. tombèrent les textes de l’âge précédent. aucun observateur réfléchi. . demeurait soumis aux règles qui avaient gouverné ses ancêtres : si bien que. En principe et toutes réserves faites sur les difficultés d’applicat ion qui ne manquaient pas de surgir entre deux plaideurs d’origine opposée. d’hommes qui appartenaient par leur naissance à des peuples distincts avait d’abord entraîné la plus singulière bigarrure dont puisse. dans ses cauchemars. parler de coutumes de groupes. point n’avait -on lieu de s’étonner si — Romain par exemple. Que. un grand nombre d’usages nouveaux. ne prétendaient guère qu’interpréter. plus tard dans la Germanie. qu’il s’accordât d’ailleurs de plus en plus mal aux conditions d’une société où la fusion des éléments ethniques était à peu près accomplie. les besoins sociaux avaient fait surgir. au gré du contractant. dit-on quelquefois. Régime des coutumes territoriales. occupée par les barbares. elle n’atteignait point le fond même du développement. coude à coude. à leur côté. rêver un professeur de droit. Là où le droit avait cessé de se fonder sur l’écrit.

Non. dont les limites sont loin de coïncider toujours avec celles du terroir villageois . tant est confuse leur foule (104) ? » La diversité. selon les divers aspe cts de son activité. atteignent leurs personnes. les lois p. généralement plus restreint. que fait -il sinon fournir à l’histoire un jeu exceptionnellement riche d’expériences naturelles ? II. Tantôt propres à telle ou telle des sociétés européennes. résidait surtout dans le détail et dans l’expression. le système juridique du premier âge féodal reposait donc sur l’idée que ce qui a été a par là même le droit d’être. assurément.. dans une région donnée. dominèrent le droit de l’ère féodale. ordinairement. tout le long d’une lignée familiale. cela va de soi. se règlent sur la loi du groupe. tantôt communes à l’Europe entière. Le statut familial des paysans suit. sont fixées par la coutume de la seigneurie. comme toute la civilisation du temps. la ressemblance s’étendait plus loin. les systèmes coutumiers s’étaient originellement constitués selon des lignes en gros pareilles. quel historien ne s’est p arfois senti tenté de reprendre à son compte les propos désabusés de l’auteur d’un Traité des lois anglaises. notamment. en effet. Devant un pareil morcellement. Les caractères du droit coutumier Foncièrement traditionaliste. Là même où. on les vît progressivement diverger. régnait ordinairement un grand air de famille. tend à développer sa tradition juridique propre : si bien qu’on voit l’homme. rédigé à la cour de Henri II : « mettre par écrit. quelques idées collectives. s’ils sont de condition servile. Le roi. par contre. sans quelques réserves. inscrite ou non sur le sol en contours précis. En face d’une société temporelle dont l’héritage était loin de s’accorder tout entier avec leurs idéaux. si celle-ci se révèle plus cruelle que la « rectitude . grande ou menue. dans leur universalité. il était fatal que. Souvent même.. déclarait déjà Hincmar de Reims. tantôt strictement personnels. les clercs. que composent les serfs du même maître. qu’ils subissent en tant que tenanciers. n’étant point cristallisés par l’écriture. inspirées par une morale plus haute. en décomposant les multiples facteurs de l’évolution. cependant. Entre les règles pratiquées à l’intérieur des différents groupes. aux usages particuliers à leur communauté. tantôt capables de transmettre leurs effets de père en fils. Le tout. ne jugera point selon la coutume. habitant le même lieu. ce prisme.170 et droits du royaume serait de nos jours tout à fait impossible. passer successivement de l’une à l’autre de ces zones de droit. dans deux petites sociétés voisines et de contexture analogue. avaient de bonnes raisons pour refuser de confondre toujours le juste avec le déjà vu. sans préjudice de divers contrats ou précédents. Voici par exemple une agglomération rurale. d’autres qui. les unes. Et s’il est bien vrai que la variété de leurs applications fut infinie. Leur droit agraire obéit. des normes à peu près semblables dans toute la contrée environnante. Parmi les charges qui pèsent sur eux. fortes et simples.Marc BLOCH — La société féodale 115 Chaque collectivité humaine.

on se passait de mains en mains la charte. stabilisé par l’écriture. d’être. comme on eût fait ailleurs d’une motte ou d’un fétu. en Italie. l’écrit jouer un rôle dans l’échange des accords. un des plus plastiques qu’on vît jamais. Dans les contrats. le vieux Tertullien.172 garants que la mémoire. la tradition n’avait donc guère d’autres p. Comme le souvenir promettait évidemment d’être d’autant plus durable que ses porteurs devaient rester plus longtemps sur cette terre. ajoute. dans les documents de la pratique. lui -même. un propos de cet autre secoueur de traditions qu’avait été. Désirait -on en reconstituer la teneur ? on procédait à une enquête auprès des juges. loin de demeurer immuable. s’ils vivaient encore. Qu’il s’agît de la réforme de l’Église ou d’un procès entre deux seigneurs voisins. le pape Urbain II écrivait. reposait sur le témoignage — même si l’on avait usé de « l’encre noi re ». Voyait -on. « ces exactions jamais ouïes ». un souffle vraiment révolutionnaire. Faute. Qu’il s’agit de transactions particulières ou des règles générales de l’usage. les documents de la pratique prononcent assez souvent ces mots. en son temps. d’aill eurs. les contractants. Il n’a pas dit : Mon nom est Usage (105). » Il pouvait. où l’on s’en était dispensé.171 des règles d’introduction récente ou censées telles : « ces détestables innovations ». au comte de Flandre — « Prétends-tu n’avoir fait jusqu’ici que te conformer à l’usage très antique de la terre ? Tu dois le savoir pourtant. souvent. la coulante. en conséquence. pas p lus que sous forme de lois. certainement plus nombreux. Au nord des Alpes. voire un bain forcé. en dernière analyse. ne servait guère que de mémento : dépourvue de toute valeur authentique. selon le mot de Beaumanoir. les volontés se nouaient essentiellement au moyen de gestes et parfois de mots consacrés. ton Créateur a dit : Mon nom est Vérité. en d’autres termes. Craignait-on l’étourderie de cet âge ? Divers procédés permettaient de la prévenir par une opportune association d’images : une gifle. le parchemin. « l’escoulourjante » mémoire. en un mot. Car tout. aux yeux duquel tout changement paraissait un mal. amenaient avec eux des enfants. au vrai.Marc BLOCH — La société féodale 116 chrétienne ». à titre d’élément du rituel : pour signifier la cession d’une terre. fut. s’appropriant. très propre à frapper des imaginations peu sensibles à l’abstrait. le prestige du passé ne pouvait guère être contesté qu’en lui opposant un pas sé plus vénérable encore. semblait condamnable surtout lorsqu’elle était trop jeune. chez les purs. avant tout. si d’aventure il intervena it. y avoir de « mauvaises coutumes ». La plupart des tribunaux se contentaient d’arrêts purement oraux. de tout un formalisme. à plus forte raison dans les cas. C’était. en 1092. si elle . par exception. Interprète de l’esprit grégorien qu’animait. est un merveilleux outil d’élimination et de transformation : surtout ce que nous appelons mémoire collective et qui. un menu cadeau. cette « notice » avait pour principal objet d’enregistrer une liste de témoins. De fait. Or la mémoire humaine. Mais c’est presque toujours pour stigmatiser ainsi p. comme un héritage naturel. en fait. Le curieux est que ce droit. que dénoncent tant de textes monastiques. Une coutume. n’étant. qu’une transmission de génération à génération.

N’était -il pas d’usage. pressé d’argent. comme d’autres civilisations. que de miroirs infidèles. en une formule singulièrement cynique. En un sens. ont-ils été priés. une de ces castes de professionnels mainteneurs des souvenirs juridiques. en croyant durer. hors de doute. la plupart des hommes qui avaient à dire le droit ne le faisaient guère que par occasion. une rente qui cessait d’être payée durant p. Les habitants. Un baron. Parce qu’il ne disposait. d’ailleurs. fait appel à la générosité d’un sujet. chez les Scandinaves par exemple. le premier âge féodal changea très vite et très profondément. en Catalogne. à titre obligatoire. un roi.173 un certain nombre d’années. dans l’Europe féodale et parmi les laïque s. trois ou quatre fois répété. L’authenticité de l’anecdote est peut -être contestable . qui n’étaient guère permises qu’à des ho mmes d’un rang un peu relevé. durant l’ère féodale tout entière. pour l’abolir. l’autorité même que l’on reconnaissait à la tradition favorisait le changement. par prescription. exprimait moins une connaissance que des besoins. en nombre croissant. un évêque demandent le gîte à un abbé . mieux. n’avaient quelque efficacité que lorsque la balance des forces n’était pas trop inégale.Marc BLOCH — La société féodale 117 est privée de l’écrit. Une des conséquences de la conception coutumière fut. aux erreurs de l’enregistrement par chaque cerveau individuel. une fois accompli ou. en un mot. Beaucoup de redevances naquirent ainsi de dons bénévoles et longtemps en conservèrent le nom. ces curieux documents que les diplomatistes nomment « chartes de non préjudice ». toutefois — qu’il soit spécifié. A une condition. d’y faire porter deux cents muids ? Cette prestation désormais leur sera réclamée. tous les ans et il faudra. D’accord. ils en étaient réduits. s’il avait existé. à Ver. Inversement. que ma complaisance ne créera point. dans son effort pour imiter le passé. s’ offrirent à le nourrir. le plus souvent. à l’origine. d’en répandre l’emploi. lorsqu’une terre était aliénée. Il y avait une fois. Car tout acte. « gracieusement ou par violence » (108) ? Ce respect du fait anciennement accompli agit avec une force particulière sur le système des droits réels. en la rendant profitable. un jour où le vin manquait dans les celliers royaux. Passe encore. risquait de se muer en précédent : même s’il a vait été. sa valeur symbolique. nous dit-on. un rite de soumission qui cessait d’être renouvelé se perdaient. un droit. qui se plaisaient à le voir combattre contre des chiens. La jurisprudence. fort rare . Il est. presque fatalement. voire franchement abusif. Ces précautions. Mais le seigneur continua d’exiger les pains (107). un ours. à Ardres. à suivre « leurs possibilités ou leurs fantaisies » (106). qu’elle était cédée avec tous les avantages dont son possesseur avait eu la jouissance. Mais. N’ayant pas subi d’entraînement méthodique. dès le Xe siècle. Les moines de Saint -Denis. répond le personnage ainsi sollicité. amené par le seigneur du lieu. dans l’Europe féodale. un diplôme impérial. Puis la bête mourut. en revanche. en ont connues. de légitimer la brutalité et. à mes dépens. Si bien que l’habitude s’introduisit d’établir. exceptionnel. les malentendus de la parole. noir sur blanc. cependant. de stipuler. trop souvent. comme s’en plaignait l’un deux.

avant lui. dans tout arrêt sur la saisine. Deux plaideurs se disputent-ils un champ ou une justice ? Quel que soit le détenteur actuel. aussi loin qu’elle s’étend ».175 assez peu sensibles à la logique de la . une possession. c’est déjà celle d’une saisine. Au XIIIe siècle. aussitôt celui -ci vide de moissons . Le tenancier qui — de père en fils généralement — laboure et récolte . le seigneur de ce seigneur et ainsi de suite. et sur beaucoup d’homme s. lorsqu’on disposera d’un vocabulaire juridique mieux élaboré — propriété ou saisine de tel ou tel droit sur le fonds. soit d’un po uvoir de commandement . pour d’autres raisons encore. précisément. auquel il paie redevances et qui. c’est -à-dire le débat sur la propriété . Car les ramifications s’étendaient horizontalement aussi bien que de haut en bas et il conviendrait de faire place aussi à la communauté villageoise. hors de l’Italie. le mot de propriété. la procédure ainsi prévue se soit jamais engagée. Dans une grande partie de la Romania elle-même. beaucoup plus rare encore si même. démontrera que ses pères l’ont fait comme lui. qu’en fait. saura remettre la main sur la glèbe . Ou du moins aurait-il fallu dire — comme on le fera volontiers plus tard. Une pareille compénétration des « saisines » sur une même chose n’avait rien pour heurter des esprits p. Mais une possession rendue vénérable par la durée. peuvent dire « mon champ » ! Encore est-ce compter trop peu. Qu’était -ce donc que cette fameuse saisine ? Non pas. qui ordinairement récupère l’usage de son terroir entier. on ne voit point. presque uniformément. en ce temps. Ce que revendiquent les parties est. avec autant de raison l’un que l’autre. son seigneur direct. pesaient.Marc BLOCH — La société féodale 118 que l’on parle de la propriété. a beau prendre soin. celui-là l’emportera qui pourra prouver avoir labouré ou jugé pendant les p. cependant. caractéristique de la propriété. Sur presque toute terre. Une fois la preuve du long usage ainsi apportée. docile aux influences romaines. tout le long de l’échelle féodale : que de personnages qui. mais dont chacun. divers par leur nature. mieux encore. dans la mesure où l’on ne s’en remet pas aux ordalies ou au duel judiciaire. soit d’une terre. s’épanouit aux temps féodaux avec une incomparable vigueur. une multiplicité de droits. Aussi bien. de réserver le « pétitoire ». la « saisine » (en allemand Gewere). en certains cas. même le Parlement des rois capétiens. le cas se rencontre jamais qu’un procès roule sur cette propriété. la propriété quiritaire avait-elle été autre chose qu’une façade ? Le système. il invoquera généralement « la mémoire des hommes. Produit-il des titres ? Ils ne sont guère là que pour aider au souvenir ou s’ils attestent une transmission. qu’eût suffi à créer la simple appréhension du sol ou du droit. paraissait également respectable. sans l’assentiment de laquelle le bien ne saurait être aliéné . du type romain. personne n’estime qu’il soit utile de rien justifier d’autre. appliqué à un immeuble. Aucun ne présentait cette rigide exclusivité.174 années précédentes ou. dans sa sphère. eût-il été à peu près vide de sens. à la famille du tenancier. en effet. Pour cela. Cet enchevêtrement hiérarchisé des liens entre l’homme et le sol s’autorisait sans doute d’origines très lointaines. aux familles des seigneurs successifs.

Un ancien élève de Bologne. Souverain du royaume italien comme de la Germanie. des personnages qui. jamais cessé d’être pratiquée dans les écoles de l’Italie. par l’émigration enfin de pl usieurs de ses maîtres. Placentin. Vaccarius. comme dans la philosophie renaissante ? Des besoins analogues s’étaient. à Montpellier . à peu près vers le même moment. Le renouveau des droits écrits L’étude du droit romain n’avait. durant ses expéditions italiennes. III. le droit romain .176 Peut-être avaient-ils puisé leur instruction dans quelques-uns des textes de droit antique que conservaient encore les bibliothèques monacales d’outre -monts. de dire : mentalité de « participation » juridique. au cours du XIIe siècle. par ailleurs. Mais ces éléments étaient trop pauvres pour fournir à eux seuls la matière d’une renaissance indigène. Mais. Favorisée par une vie de relations plus qu’autrefois intense. le mieux serait-il. Frédéric Barberousse accueillit. un effort de spéculation juridique autant que politique . avait été appelé. en particulier. les hauts barons commençaient à éprouver le désir de s’aider de l’avis de juristes professionnels : à partir de 1096 environ. dans sa suite. dans tous les partis.Marc BLOCH — La société féodale 119 contradiction et. fait jour dans le reste de l’Europe. s’établit. Là aussi. peut-être. par l’écrit. ouvre dorénavant l’accès de la réflexion juridique latine. le Digeste. on voit apparaître. au témoignage d’un moine marseillais. ce sont désormais. quelques années auparavant. les sources originales reprennent le premier rang . Dans ceux -ci. empruntant à la sociologie une formule célèbre. qui était presque tombé dans l’oubli. ouvert aux auditeurs étrangers. s’intitulent « doctes dans les lois » (110). à Canterbury. pour définir cet état de droit et d’opini on. qu’illustra le grand Irnerius. L’impulsion vint d’Italie. un autre. de véritables « foules » qu’on voit se presser aux leçons données par des équipes de maîtres elles-mêmes plus nombreuses et mieux organisées (109) . ce ne fut point hasard si la composition des grands recueils canoniques qu’elle i nspira directement se trouva exactement contemporaine des premiers travaux de l’école bolonaise. vers la fin du X Ie siècle. non sans orgueil. peu après 1160. « flambeau du droit ». La crise de la réforme grégorienne avait suscité. parmi les jugeurs dont se compose la cour du comte de Blois. p. des légistes lombards. la matière de l’enseignement subit de profondes transformations. Partout. comment ne pas reconnaître les marques à la fois de ce retour vers l’Antique et de ce goût de l’analyse logique qui allaient s’épan ouir dans la nouvelle littérature en langue latine. dans ce qu’elle avait de plus raffiné. on l’a vu. notamment. Simultanément. Naguère trop souvent négligées au profit de médiocres abrégés. à Bologne surtout. Rien de plus apparent que les liens de ce renouveau avec les autres mouvements intellectuels de l’époque. l’action du groupe bolonais se propagea par son enseignement.

Les rois de France eux-mêmes ou leurs conseillers. les règles ancestrales étaient trop solidement enracinées dans la « mémoire des hommes ». le renouveau du prestige monarchique. Les théologiens lui reprochaient de supplanter les seules spéculations qui leur parussent dignes des clercs. l’attitude d’hommes formés à l’école du droit romain devait être n écessairement de travailler à en effacer les contradictions et les incertitudes. De même en Provence. notamment au duel judiciaire. beaucoup d’hommes d’église. dans le d roit public. Foncièrement séculier. ces gauches tentatives ne touchaient guère au fond des relations humaines. vers 1170. dès le milieu du XIIe siècle. à la vérité. ne tardèrent pas à dépasser les cercles relativement étroits qui avaient une familiarité directe avec les merveilleux instruments d’analyse intellectuelle légués par la doctrine antique. Face à face. Les gardiens de la vertu monastique l’accusaient de détourner les religieux de la prière. pour souffrir d’être bouleversées par la seule volonté de quelques professeurs ès lois. gouverné la société. Certes. sans soulever de vives inimitiés. Encore l’imitation de l’Antique était -elle. comme pour toute pratique qui pouvait sembler destinée à « tenter Dieu » . Aussi bien s’accordaient -elles. l’attrait. en tous lieux. fort différent de celui de l’ancienne Rome. par exemple. ici encore. au moins depuis Philippe-Auguste. Il s’enseignait. auprès des marchands surtout. A ussi bien. puissamment aidée par de tout autres influences : l’horreur de l’Église pour le sang. l’élaboration. Loin cependant de réussir à enrayer le mouvement.Marc BLOCH — La société féodale 120 pénétra dans les écoles. de procédures plus commodes et plus rationnelles . en effet. tant bien que mal. ces anathèmes ne firent guère qu’en attester la puissance. là même où elle rencontrait un terrain particulièrement favorable. de la notion de lèse-majesté durent quelque chose aux exemples du Corpus juris et de la glose. Comme il est dans la nature de pareils états mentaux de faire tache d’huile. dans le vocabulaire des Codes. Ailleurs p. Si l’on voit. trop étroitement liées par ailleurs à tout un système de structure sociale. côte à côte avec le droit canon. l’hostilité désormais témoignée aux vieux modes de preuve. la connaissance du Code Justinien paraissait si importante aux laïques eux-mêmes qu’on prit soin de leur en fournir un résumé en langue vulgaire.177 l’action fut moins directe. certains notaires peiner à exprimer. Ce fut par un autre biais que le droit savant agit alors véritablement sur le droit vivant : en lui enseignant à prendre une conscience plus claire de lui-même. aux XI Ie et XIIIe siècles. à l’ombre de la cat hédrale de Sens (111). qui s’appliquait à défaut d’usages expressément contraires. il inquiétait. par son paganisme latent. avec plus d’un courant . où la tradition coutumière avait conservé fortement l’empreinte romaine. Ce ne fut pas. Dans la France du Midi. semblent avoir pris ombrage des justifications qu’il fournissait trop aisément aux théoriciens de l’hégémonie impériale. en permettant désormais le recours aux textes originaux. d’ailleurs. aboutirent à élever le droit « écrit » au rang d’une sorte de droit commun. avec les préceptes purement traditionnels qui avaient jusque-là. les réalités de leur temps. en l’espèce. les efforts des juristes. où. ces tendances.

des milieux habitués. attestait ainsi doublement les profondes conquêtes de l’esprit nouveau. une œuvre de cristallisation se préparait. En France. sur de vastes territoires. s’appliquent à mettre en tableaux les normes juridiques en vigueur autour d’eux. en p. opposait la pratique. diverses matières féodales (113). en une sorte de corpus. à ne pas se contenter d’une tradition purement orale : l’Italie du Nord où. Dans le royaume capétien. vers 1200. Champagne. Henri II. l’Angleterre.179 langue vulgaire (114) par un chevalier. Enfin des écrivains se rencontrent qui. vers 1221. une activité législatrice débordante. règle. roi juriste « savant dans l’établissement et la correction des lois. Le regroupement des éléments sociaux en grands États ou en grandes principautés favorisait non seulement p. malgré de graves transformations. Au nord des Alpes. comme il était naturel. Le travail devait se poursuivre activement durant les générations suivantes : si bien que. rédigé. par les Empereurs. les actes de franchises octroyés aux bourgeoisies tendent de plus en plus à se muer en exposés détaillés des coutumes. France autour de Paris. dans la suite du passage qui a été cité plus haut. L’initiative vint. les consultations sur le droit des fiefs qu’avaient inspirées aux juristes de son pays les lois promulguées. à ces œuvres relativement tardives. Puis ce furent. de la cour royale. au sens le plus étroit. Philippe-Auguste. sur ce sujet. il est caractéristique qu’aux alentours de l’an 1200 on voit surgir. sinon l’accomplissement. par ordonnances. pour comprendre une structure sociale imparfaitement décrite avant le XIIIe siècle et dont. du mo ins les prodromes. porté en toutes choses à imiter ses rivaux anglais. les noms d’aires coutumières plus amples . beaucoup mieux ordonnée. Par tous ces signes. qui vit établir. dans l’entourage du justicier Renoul de Glanville. un compilateur réunit. de longue date. En Italie. la pratique de la législation se réintroduit jusqu’en Allemagne. Sous le couvert du mouvement de paix. le Traité auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts. l’auteur du Traité des lois anglaises. les statuts urbains vont se multipliant. avec toutes les précautions nécessaires. dont le XIIe siècle finissant devait connaître. l’extension d’une jurisprudence unificatrice. Quel historien de la féodalité pourrait . mais où se reflète la clarté organisatrice propre à l’âge des cathédrales et des Sommes. Des collectivités plus fortes — avant tout. déploie. vers 1150. le Miroir des Saxons qui. le plus ancien coutumier normand . côte à côte avec la vieille mention de la coutume du lieu. force est de se reporter souvent. en Angleterre. sans mission officielle et simplement pour la commodité des praticiens. Ce n’était pas sans raison qu’à la décourageante multiplicité des usages locaux. depuis la charte de Pise.178 la renaissance de la législation.Marc BLOCH — La société féodale 121 spontané. vers 1187. subtil inventeur de jugements inusités » (112). dans leur royaume lombard . mais encore. Normandie. les groupes urbains — réclamaient la fixation de règles dont le caractère flottant avait prêté à tant d’abus. Une civilisation moins ignorante avait soif de l’écrit. en 1132. beaucoup de traits subsistaient encore dans l’Europe des grandes monarchies.

à n’admettre enfin que de plus lentes transformations. Mais il se modifiait moins inconsciemment. en même temps que de sa diversité ? Certes. une ère où la société tendra désormais à organiser les relations humaines avec plus de rigueur. A une période singulièrement mouvante. bailli des rois fils et petit-fils de saint Louis. par voie législative et. dorénavant. de continuer à évoluer : ce qu’il fit. s’enseignait et s’écrivait. était fixé. étroitement liées d’ailleurs aux autres chaînes causales. comment n’eût -il pas perdu beaucoup de sa plasticité. rien ne l’empêchait. l’auteur. en totalité. les vicissitudes de la mentalité juridique. à un âge d’obscure et profonde gestation. cependant. le chevalier poète et juriste. en 1283. . c’est toujours risquer d’y renoncer. à effacer beaucoup de variétés locales. ne furent assurément pas seules responsables. Car réfléchir sur un changement. Nul doute.Marc BLOCH — La société féodale 122 renoncer au secours du plus admirable analyste de la société médiévale. pour partie. des Coutumes du Beauvaisis : Philippe de Beaumanoir ? Or un droit qui. De cette décisive métamorphose des environs de l’an 1200. à partir de la seconde moitié du XIIe siècle. va donc succéder. en effet. par suite plus rarement. à établir entre les classes des limites plus nettes. absolument. qu’elles n’y aient largement contribué.

Marc BLOCH — La société féodale 123 DEUXIÈME PARTIE Les liens d’homme à homme .

le legs singulièrement tenace de son passé particulier. Qu’on veuille bien pa r p. sans différences fondamentales. Mais là n’est pas le seul obstacle.Marc BLOCH — La société féodale 124 LIVRE PREMIER : Les liens du sang CHAPITRE PREMIER La solidarité du lignage I. plus que jamais. Dans l’exposé qui va suivre. p. ont péri. Car. nées au moment même où se constituait véritablement une Europe. à l’usage des hautes classes. par exception. ces pièces. avant le XIIIe siècle. L’étude. un rôle trop considérable pour qu’il soit permis de les exclure de son image. elles se sont étendues. jusqu’à cette date.183 Dans toute l’Europe féodale. Du moins. les seules archives à peu près qui nous aient été conservées sont celles des églises. Un tableau d’ensemble des institutions féodales peut être légitimement tenté parce que. Entendez : « silencieuse ». Les « amis charnels » Antérieurs de beaucoup et. par leur essence. en est difficile. Par contre.184 exemple comparer la quasi-uniformité des règles relatives à l’héritage du fief militaire avec l’infinie variété de celles qui fixaient la transmission des autres biens. au contraire. Il est de la nature même des rapports entre proches de se passer aisément d’écrits. les liens fondés sur la communauté du sang continuèrent de jouer. au sein même de la structure nouvelle. de se contenter de mettre l’accent sur quelques grands courants. le plus ordinairement. Les termes qui servent à les désigner sont assez flottants : en France. En . à peu près exclusivement. Ce n’était pas sans raison que . on désignait couramment la communauté familiale des campagnes sous le nom de communauté « taisible ». au monde européen tout entier. existent des groupes consanguins. Les institutions de parenté. malheureusement. étrangers aux relations humaines caractéristiques de la féodalité. « parenté » ou « lignage ». pour la plupart. les liens ainsi noués passent pour être d’une vigueur extrême. pour chacun des groupes d’origines diverses que leur destin avait amenés à vivre côte à côte. force sera. Y avait -on. recours ? Établies. Un mot est caractéristique. étaient. donc. dans l’ancienne France.

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France, pour parler des proches, on dit communément les « amis », tout court, et en Allemagne « Freunde » : « ses amis », énumère au XIe siècle un acte de l’Ile -de-France, « c’est -à-dire sa mère, ses frères, ses sœurs et ses autres proches par le sang ou par l’alliance » (115). Ce n’est que par un souci d’exactitude assez rare que parfois l’on précise : « amis charnels ». Comme si, en vérité, il n’y avait d’amitié véritable qu’entre personnes unies par le sang ! Le héros le mieux servi est celui dont tous les guerriers lui sont joints soit par la relation nouvelle et proprement féodale de la vassalité, soit par l’antique relation de la parenté : deux attaches que l’on met couramment sur le même plan, parce qu’également astreignantes, elles semblent primer toutes les autres. Magen und mannen : l’allitération , dans l’épopée allemande, a presque rang de proverbe. Mais la poésie n’est pas là -dessus notre seul garant et le sagace Joinville, au XIIIe siècle encore, sait bien que si la troupe de Guy de Mauvoisin fit merveille, à la Mansourah, ce fut pour avoir été composée entièrement ou d’hommes liges du chef ou de chevaliers de son lignage. Le dévouement atteint l’ultime ferveur, lorsque les deux solidarités se confondent ; ainsi qu’il advint, selon la geste, au duc Bègue, dont les mille vassaux étaient « trestous d’une parenté ». D’où un baron, qu’il soit de Normandie ou de Flandre, tire-t-il, au témoignage des chroniqueurs, sa puissance ? de ses châteaux, sans doute, de ses beaux revenus sonnants, du nombre de ses vassaux, mais aussi de celui de ses parents. Il en va de même, plus bas, tout le long de l’échelle sociale. C’étaient des marchands que ces bourgeois p.185 gantois dont un écrivain, qui les connaissait bien, disait qu’ils disposaient de deux grandes forces : « leurs tours » — tours patriciennes, dont les murs de pierre, dans les villes, jetaient une ombre épaisse sur les humbles maisons de bois du populaire — et « leurs parents ». C’étaient, pour une part du moins, de simples hommes libres, caractérisés par la modeste wergeld de 200 shillings, et probablement des paysans surtout, que les membres de ces parentèles, contre lesquelles, dans la seconde moitié du Xe siècle, les gens de Londres se déclaraient prêts à partir en guerre, « si elles nous empêchent d’exercer nos droits, en se constituant les protectrices des larrons » (116). Traduit devant un tribunal, l’homme tro uvait, dans ses proches, ses aides naturels. « Les cojureurs », dont le serment collectif suffisait à laver le prévenu de toute accusation ou à confirmer la plainte d’un demandeur, c’était, là où cette vieille procédure germanique demeurait en usage, parmi les « amis charnels » que tantôt la règle et tantôt les convenances commandaient de les prendre : tels, à Usagre, en Castille, les quatre parents appelés à jurer avec la femme qui se dit victime d’un viol (117). Préférait-on, comme moyen de preuve, le duel judiciaire ? En principe, expose Beaumanoir, il ne saurait être réclamé que par une des parties. A deux exceptions près, cependant : il est loisible au vassal lige de demander le combat pour son seigneur et tout homme le peut, si quelqu’un de son lignage est en cause. Une fois de plus, les deux relations apparaissent au même rang. Ainsi voit-on, dans le Roland, la parentèle de Ganelon déléguer un des siens pour entrer en lice contre

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l’accusateur du traître. Dans la Chanson, d’ail leurs, la solidarité s’étend beaucoup plus loin encore. Après la défaite de leur champion, les trente lignagers, qui l’ont « cautionné », seront pendus, en grappe, à l’arbre du Bois Maudit. Exagération de poète, sans nul doute. L’épopée était un verre grossissant. Mais dont les inventions ne pouvaient espérer rencontrer quelque complaisance que parce qu’elles flattaient le sentiment commun. Vers 1200, le sénéchal de Normandie, représentant d’un droit plus évolué, avait peine à empêcher ses agents de comprendre dans le châtiment, avec le criminel, p.186 toute sa parenté (118). Tant l’individu et le groupe semblaient inséparables. Aussi bien qu’un appui, ce lignage était, à sa façon, un juge. Vers lui, si nous en croyons les « gestes », allait la pensée du chevalier, au jour du péril. « A mon secours venez — Afin que je ne fasse lâcheté — Qui à mon lignage soit reprochée » : ainsi Guillaume d’Orange, naïvement, implore Notre Dame (119) ; et si Roland refuse d’appeler à son aide l’armée de Charlemagne, c’est de peur que ses parents, à cause de lui, ne soient blâmés. L’honneur ou le déshonneur d’un des membres rejaillissait sur la petite collectivité entière. Cependant, c’était avant tout dans la vendetta que l es liens du sang manifestaient toute leur force.

II. La vendetta
Le moyen âge, presque d’un bout à l’autre, et particulièrement l’ère féodale ont vécu sous le signe de la vengeance privée. Celle-ci, bien entendu, incombait avant tout, comme le plus sacré des devoirs, à l’individu lésé. Fût-ce par delà le trépas. Né dans une de ces bourgeoisies auxquelles leur indépendance même, vis-à-vis des grands États, permit une longue fidélité aux points d’honneur traditionnels, un riche Florentin, Velluto di Buonch ristiano, ayant été blessé à mort par un de ses ennemis, fit, en 1310, son testament. Dans cet acte qui, œuvre de piété autant que de sage administration, semblait, en ce temps, destiné, avant tout, à assurer le salut de l’âme par de dévotes libéralités, il ne craignit point d’inscrire un legs au bénéfice de son vengeur, s’il s’en trouvait un (120). L’homme isolé, cependant, ne pouvait que peu de chose. Aussi bien était-ce, le plus souvent, une mort qu’il fallait faire expier. Alo rs entrait en ligne le groupe familial et l’on voyait naître la « faide », selon le vieux mot germanique qui se répandit peu à peu sur toute l’Europe : « la vengeance des parents que nous nommons faide », dit un canoniste allemand (121). Nulle obligation morale ne paraissait plus sacrée que celle-là. En Flandre, vers la fin du XIIe siècle, p.187 vivait une dame noble, dont le mari et les deux fils avaient été tués par leurs ennemis ; depuis lors, la vendetta troublait le pays environnant. Un saint homme, l’évêque de Soissons Arnoul, vint prêcher la réconciliation. Pour ne pas l’entendre, la veuve fit hausser le pont -levis. Chez

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les Frisons, le cadavre même criait vengeance ; il se desséchait, suspendu dans la maison, jusqu’au jour o ù les proches, la faide accomplie, recevaient enfin le droit d’ensevelir (122). En France, jusque dans les dernières décennies du XIIIe siècle, pourquoi le sage Beaumanoir, serviteur de rois entre tous bons gardiens de la paix, estime-t-il désirable que chacun sache calculer les degrés de parenté ? Afin, dit-il, que dans les guerres privées, l’on puisse requérir « l’aide de son ami ». Tout le lignage, groupé à l’ordinaire sous les ordres d’un « chevetaigne de la guerre », prenait donc les armes pour punir le meurtre ou seulement l’injure d’un des siens. Mais ce n’était pas uniquement contre l’auteur même du tort. Car à la solidarité active répondait, également forte, une solidarité passive. La mort de l’assassin n’était point néces saire, en Frise, pour que le cadavre désormais apaisé fût couché dans la tombe ; il suffisait de celle d’un membre de sa famille. Et si, vingt-quatre ans après son testament, Velluto, nous dit-on, trouva enfin, dans un de ses proches, le vengeur souhaité, l’expiation, à son tour, porta, non sur le coupable, mais sur un parent. Combien ces représentations furent puissantes et durables, rien ne l’atteste mieux, sans doute, qu’un arrêt, relativement tardif, du Parlement de Paris. En 1260, un chevalier, Louis Defeux, ayant été blessé par un certain Thomas d’Ouzouer, poursuivit son agresseur devant la Cour. L’accusé ne nia point le fait. Mais il exposa que lui-même avait été attaqué, quelque temps auparavant, par un neveu de sa victime. Que lui reprochait-on ? N’ avait-il pas, conformément aux ordonnances royales, attendu quarante jours avant d’exécuter sa vengeance ? — C’était le temps qu’on estimait nécessaire afin que les lignages fussent dûment avertis du danger — . D’accord, répliqua le chevalier ; mais ce qu’a fait mon neveu ne me concerne point. L’argument ne valait rien ; l’acte d’un individu engageait toute sa parenté. Ainsi en décidèrent, du moins, p.188 les juges du pieux et pacifique saint Louis. Le sang, de la sorte, appelant le sang, d’interminables que relles, nées de causes souvent futiles, jetaient les unes contre les autres les maisons ennemies. Au XIe siècle une dispute entre deux maisons nobles de Bourgogne, commencée un jour de vendanges, se prolongea pendant une trentaine d’années ; dès les premiers combats un des partis avait perdu plus de onze hommes (123). Parmi ces faides, les chroniques ont surtout retenu les luttes des grandes lignées chevaleresques : telle la « pardurable haine », mêlée de traîtrises atroces, qui, dans la Normandie du XIIe siècle, mit aux prises les Giroie et les Talvas (124). Dans les récits psalmodiés par les jongleurs, les seigneurs retrouvaient l’écho de leurs passions, grandies jusqu’à l’épopée. Les vendettas des « Lorrains » contre les « Bordelais », de la parenté de Raoul de Cambrai contre celle de Herbert de Vermandois remplissent quelques-unes des plus belles parmi nos gestes. Le coup mortel qu’en un jour de fête un des infants de Lara porta à l’un des proches de sa tante engendra la série de meurtres qui, l’un à l’autre enchaînés, forment la trame d’un illustre cantar espagnol. Mais du haut en bas de la société triomphent les mêmes mœurs. Sans doute,

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lorsqu’au XII Ie siècle la noblesse se fut définitivement constituée en corps héréditaire, elle tendit à se réserver comme une marque d’honneur toutes les formes du recours aux armes. Les pouvoirs publics — telle, la cour comtale du Hainaut en 1276 (125) — et la doctrine juridique volontiers emboîtèrent le pas par sympathie pour les préjugés nobiliaires ; mais aussi parce que princes ou juristes, préoccupés d’établir la paix, éprouvaient, plus ou moins obscurément, le besoin de faire la part du feu. Le renoncement à toute vengeance, qu’il n’était ni pratiquement possible ni même moralement concevable d’imposer à une caste guerrière, c’eût été du moins beaucoup que de l’obtenir du reste de la population. Ainsi la violence devenait un privilège de classe. Du moins, en principe. Car les auteurs mêmes qui, comme Beaumanoir, estiment que « d’autres que gentilshommes ne peuvent guerroyer » ne nous laissent guère d’illusions sur la portée réelle de cette p.189 règle. Arezzo n’était pas la seule ville d’où saint François, ainsi qu’on le voit peint sur les murs de la basilique d’Assise, eût pu exorciser les démons de la discorde. Si les premières constitutions urbaines eurent la paix pour principal souci, apparurent, foncièrement, selon le nom même qu’elles se donnaient parfois, comme des actes de « paix », ce fut, notamment, parce qu’entre beaucoup d’autres causes de troubles, les bourgeoisies naissantes étaient déchirées, ainsi que le dit encore Beaumanoir, « par les contens ou mautalens qui muevent l’un lignage contre l’autre ». Le peu que nous savons de la vie cachée des campagnes y révèle un état de choses pareil. Ces sentiments pourtant ne régnaient pas absolument sans partage. Ils se heurtaient à d’autres forces mentales : l’horreur du sang versé, qu’enseignait l’Église ; la notion traditionnelle de paix publique ; le besoin surtout de cette paix. On trouvera plus loin l’histoire du douloureux effort vers la tranquillité intérieure qui, à travers toute l’ère féodale, fut un des symptômes les plus éclatants des maux mêmes contre lesquels, avec plus ou moins de bonheur, il tentait de réagir. Les « haines mortelles » — l’alliance de mots avait pris une valeur presque technique — que sans cesse engendraient les liens du lignage se rangeaient incontestablement parmi les principales causes du trouble ambiant. Mais, partie intégrante d’un code moral auquel, dans le secret de leurs cœurs, les plus ardents apôtres de l’ordre restaient sans doute fidèles, seuls quelques utopistes pouvaient songer à en poursuivre l’abolition radicale. Tout en fixant des tarifs ou des lieux interdits à l’exercice de la violence, quelle qu’elle fût, beaucoup des conventions de paix reconnaissent expressément la légitimité de la faide. Les pouvoirs publics, pour la plupart, n’agirent pas autrement. Ils s’appliquèrent à protéger les innoc ents contre les plus criants abus de la solidarité collective et fixèrent des délais de mise en garde. Ils s’attachèrent à distinguer des représailles autorisées les simples brigandages, entrepris sous le couvert d’une expiation (126). Ils essayèrent parfois de limiter le nombre et la nature des torts susceptibles d’être lavés dans le sang : selon les ordonnances normandes de p.190 Guillaume le Conquérant, seulement le meurtre d’un père ou d’un fils. Ils osèrent de plus en

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plus fréquemment, à mesure qu’ils se sentaient plus forts, devancer la vengeance privée dans la répression, soit des flagrants délits, soit des crimes qui tombaient sous la rubrique de la violation de la paix. Surtout ils travaillèrent à solliciter des groupes adverses, quelquefois à leur imposer la conclusion de traités d’armistice ou de réconciliation, arbitrés par les tribunaux. En un mot, sauf en Angleterre où, après la Conquête, la disparition de tout droit légal de vengeance fut un des aspects de la « tyrannie » royale, ils se bornèrent à modérer les excès de pratiques qu’ils ne pouvaient ni peut -être souhaitaient empêcher. Aussi bien les procédures judiciaires elles-mêmes, lorsque d’aventure la partie lésée les préférait à l’action directe, n’étaient guère que des vendettas régularisées. Voyez, en cas d’homicide volontaire, le significatif partage d’attribution que prescrit, en 1232, la charte municipale d’Arques, en Artois : au seigneur, les biens du coupable ; son corps, pour qu’il soit tué, aux parents de la victime (127). La faculté de porter plainte presque toujours appartenait exclusivement aux proches (128) ; et au XIIIe siècle encore, dans les villes et les principautés les mieux policées, en Flandre par exemple ou en Normandie, le meurtrier ne pouvait recevoir sa grâce du souverain ou des juges que s’il s’était d’abord accordé avec la parentèle. Car, si respectables que parussent « ces vieilles rancunes bien conservées », dont parlent avec complaisance les poètes espagnols, il n’était guère possible de les espérer éternelles. Tôt ou tard, il fallait bien qu’on en vînt à pardonner, comme il est dit dans Girart de Roussillon, la « faide des morts ». Selon un usage très antique la réconciliation s’opérait , ordinairement, au moyen d’une indemnité. « La lance sur ta poitrine, achète-la si tu ne veux recevoir le coup » : le conseil de ce vieux dicton anglo-saxon n’avait point cessé d’être sage (129). A vrai dire, les tarifs réguliers de composition, que naguère les lois barbares avaient élaborés avec tant de minutie et, notamment, en cas de meurtre, le savant échelonnement des « prix de l’homme » ne se maintenaient plus, d’ailleurs considérablement remaniés, que par places : p.191 en Frise, en Flandre, sur quelques points de l’Espagne. Dans la Saxe, pourtant généralement conservatrice, si le « Miroir » du début du XIIIe siècle connaît encore une construction de cette sorte, elle n’y fait plus guère figure que d’assez vain archaïsme ; et le « relief de l’homme », que, sous saint Louis, certains textes de la vallée de la Loire continuent à fixer à 100 sous, s’appliquait seulement dans des circonstances exceptionnelles (130). Comment en eût-il été autrement ? Aux vieux droits ethniques, des coutumes de groupe s’étaient substituées, communes désormais à des populations de traditions pénales opposées. Les pouvoirs publics, autrefois intéressés au strict paiement des sommes prescrites, parce qu’ils en percevaient une part, avaient, durant l’anarchie des Xe et XIe siècles, perdu la force de rien réclamer. Enfin et surtout les distinctions de classes sur lesquelles reposaient les calculs anciens s’étaient profondément altérées.

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Mais la disparition des barèmes stables n’atteignait pas l’usage du même rachat. Celui-ci persista, jusqu’à la fin du moyen âge, à concurrencer les peines afflictives, mises en honneur par le mouvement des paix, comme plus propres à épouvanter les criminels. Seulement, le prix de l’injure ou du s ang, auquel s’ajoutait parfois en faveur de l’âme défunte, de pieuses fondations, était dorénavant arrêté, dans chaque cas particulier, par accord, arbitrage ou décision de justice. Ainsi pour ne citer que deux exemples, pris aux deux extrémités de la hiérarchie, on vit, vers 1160, l’évêque de Bayeux recevoir une église d’un parent du seigneur qui avait occis sa nièce et, en 1227, une paysanne sénonaise toucher du meurtrier de son mari une petite somme d’argent (131). Comme la faide, le paiement qui y mettait fin intéressait des groupes entiers. A la vérité, lorsqu’il s’agissait d’un simple tort, l’usage s’était établi, semble-t-il, très anciennement de borner la compensation à l’individu lésé. Avait-on, au contraire, affaire à un meurtre, parfois aussi à une mutilation ? C’était la parentèle de la victime qui, en tout ou partie, touchait le prix de l’homme. Dans tous les cas, celle du coupable contribuait au versement : en vertu p.192 d’une obligation strictement légale et selon de s normes tracées d’avance, là où les tarifs réguliers étaient demeurés en vigueur ; ailleurs, l’habitude décidait, ou peut -être la simple bienséance, assez astreignantes, cependant, l’une et l’autre, pour que les pouvoirs publics leur reconnussent presque force de loi. « De la finance des amis » : ainsi, transcrivant sur leur formulaire un mandement royal qui ordonnait la fixation, après enquête sur la coutume, de la quote-part des divers « amis charnels » appelés à un pareil règlement, les clercs de la chancellerie de Philippe le Bel intitulaient ce modèle d’acte, dont ils estimaient, sans doute, avoir à faire un fréquent emploi (132). Aussi bien le versement d’une indemnité ne suffisait -il pas, ordinairement, à sceller le traité. Il y fallait, en outre, un rite d’amende honorable ou plutôt de soumission, envers la victime ou les siens. Le plus souvent, au moins entre personnes d’un rang relativement distingué, il revêtait la forme du geste de subordination le plus lourd de sens que l’on connût alors : celui de l’hommage « de bouche et de mains ». Là encore, c’étaient moins des individus que des groupes qui s’affrontaient. Lorsqu’en 1208, le maire des moines de Saint-Denis, à Argenteuil, conclut la paix avec celui du sire de Montmorency, qu’il avait blessé, il dut amener avec lui, pour l’hommage expiatoire, vingt neuf de ses « amis » ; et, en mars 1134, après l’assassinat du sous -doyen d’Orléans, on put voir tous les proches du mort réunis afin de recevoir les hommages, non seulement d’un des meurtriers, de ses complices et de ses vassaux, mais aussi des « meilleurs de sa parenté » : au total, deux cent quarante personnes (133). De toute manière, l’acte de l’homme se propageait, au sein de son lignage, en ondes collectives.

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III. La solidarité économique
L’Occident féodal reconnaissait, unanimement, la légitimité de la possession individuelle. Mais, dans la pratique, la solidarité du lignage se prolongeait, fréquemment, en société de biens. Partout, dans les campagnes, de nombreuses p.193 « frérèches » groupaient, autour du même « feu » et du même « pot » et sur les mêmes champs indivis, plusieurs ménages apparentés. Le seigneur, souvent, encourageait ou imposait l’usage de ces « compagnies » : car il jugeait avantageux d’en tenir les membres pour solidaires, bon gré mal gré, des redevances. Dans une grande partie de la France, le régime successoral du serf ne connaissait d’autre système de dévolution que la continuation d’une communauté déjà existante. L’héri tier naturel, fils ou parfois frère, avait-il, dès avant l’ouverture de la succession, abandonné le foyer collectif ? Alors, mais alors seulement, ses droits s’effaçaient, totalement, devant ceux du maître. Sans doute, ces mœurs étaient moins générales dans les classes plus élevées : parce que le fractionnement devient nécessairement plus aisé à mesure que la richesse augmente ; surtout, peut-être, parce que les revenus seigneuriaux se distinguaient mal des pouvoirs de commandement qui, par nature, se prêtaient moins commodément à être collectivement exercés. Beaucoup de petits seigneurs, cependant, notamment dans le centre de la France et en Toscane, pratiquaient, tout comme les paysans, l’indivision, exploitant en commun le patrimoine, vivant tous ensemble dans le château ancestral ou du moins se relevant à sa garde. C’étaient les « parçonniers à la cape trouée », dont l’un d’eux, le troubadour Bertrand de Born, fait le type même des pauvres chevaliers. tels, en 1251 encore, les trente et un copossesseurs d’une ferté gévaudanaise (134). Un étranger, d’aventure, obtenait -il de s’adjoindre au groupe ? Qu’il s’agît de rustres ou de personnages plus haut placés, l’acte d’association revêtait volontiers la forme d’une fictive « fraternité » : comme s’il n’y avait de contrat de société vraiment solide que celui qui, à défaut de s’appuyer sur le sang, du moins en imitait les liens. Les grands barons mêmes n’ignoraient pas toujours ces habitudes communautaires : ne vit-on pas, plusieurs générations durant, les Bosonides, maîtres des comtés provençaux, tout en réservant à chaque branche sa zone d’influence particulière, considérer comme indivis le gouvernement général du fief et se parer tous, uniformément, du même titre de « comte » ou « prince » de toute la Provence ?
p.194 Lors même, d’ailleurs, que la possession était franchement individualisée, elle n’échappait point, pour cela, à toute entrave familiale. Entre deux termes que nous jugerions volontiers antinomiques, cet âge de « participation » juridique ne voyait nulle contradiction. Feuilletons les actes de vente ou de donation que nous ont, pour les Xe, XIe et XIIe siècles, conservés les chartriers ecclésiastiques. Fréquemment, dans un préambule rédigé par les clercs, l’aliénateur procl ame son droit à disposer, en toute

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liberté, de ses biens. Telle était, en effet, la théorie de l’Église : sans cesse enrichie par les dons, gardienne, au surplus, du destin des âmes, comment eût-elle admis qu’aucun obstacle fût opposé aux fidèles désireux d’assurer, par de pieuses générosités, leur salut ou celui d’êtres chers ? Les intérêts de la haute aristocratie, dont le patrimoine se grossissait des cessions de terres consenties, plus ou moins volontairement, par les petits, allaient dans le même sens. Ce n’est point hasard si, dès le I Xe siècle, la loi saxonne, énumérant les circonstances où l’aliénation, dût -elle avoir pour effet de déshériter la parenté, est permise, y inscrit, à côté des libéralités envers les églises et le roi, le cas du pauvre hère qui, « pressé par la faim », aura mis pour condition d’être nourri par le puissant auquel il a cédé son lopin (135). Presque toujours, cependant, chartes ou notices, si haut qu’elles fassent sonner les droits de l’individu, ne manquent pas de mentionner, par la suite, le consentement des divers proches du vendeur ou du donateur. Ces approbations paraissaient à ce point nécessaires que le plus souvent on n’hésitait pas à les rémunérer. Arrive -t-il que quelque parent, n’ayant pas é té consulté sur le moment, prétende, parfois après de longues années, arguer la convention de nullité ? Les bénéficiaires crient à l’injustice ou à l’impiété, quelquefois même portent l’affaire devant un tribunal et en obtiennent gain de cause (136). Neuf fois sur dix, pourtant, malgré protestations et jugements, force leur est, au bout du compte, de composer. Entendons bien qu’il ne s’agissait point, comme dans nos législations, d’une protection offerte aux héritiers, au sens rest reint du terme. Sans qu’aucun principe fixe limite le cercle dont l’assentiment semble requis, il est p.195 constant que des collatéraux interviennent, malgré la présence de descendants, ou que, dans une même branche, les diverses générations soient concurremment appelées à approuver. L’idéal était, comme on voit s’y engager un sergent chartrain, de se procurer — alors même que femme, enfants et sœurs avaient déjà accepté — l’avis favorable « d’autant de parents et de proches qu’il sera possible » (137). La parentèle entière se sentait lésée lorsqu’un bien sortait de ses prises. Cependant, depuis le XIIe siècle, à des coutumes souvent incertaines, mais soumises à quelques grandes idées collectives, on vit se substituer peu à peu un droit plus épris de rigueur et de clarté. D’autre part, les transformations de l’économie rendaient de moins en moins supportables les gênes opposées aux échanges. Naguère les ventes immobilières avaient été assez rares ; leur légitimité même, au regard de l’opinion commune, semblait contestable, si elles n’avaient, pour excuse, une grande « pauvreté ». Lorsque l’acheteur était une église, elles se déguisaient volontiers sous le nom d’aumône. Ou, plus exactement sans doute, de cette apparence, seulement à demi trompeuse, le vendeur attendait un double gain : dans ce monde, le prix, inférieur peut-être à ce qu’il eût été en l’absence de toute autre rémunération ; dans l’autre, le salut obtenu par les prières des serviteurs de Dieu. Désormais, la pure vente, au contraire, va devenir une opération fréquente et qui, franchement, s’avoue. Assurément, pour la rendre absolument libre, il fallut, dans des sociétés de type exceptionnel, l’esprit commercial et l’audace de quelques grandes

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bourgeoisies. En dehors de ces milieux, on se contenta de la doter d’un droit propre, nettement distinct de celui de la donation. Droit soumis encore à plus d’une limitation, mais moins étroites que par le passé et beaucoup mieux définies. On tendit d’abord à exiger qu’avant toute ali énation à titre onéreux, le bien fût l’objet, au profit de proches, d’une offre préalable : Du moins s’il provenait lui-même d’un héritage : restriction déjà grave et qui devait être durable (138). Puis, à partir du début du XIIIe siècle environ, on se borna à reconnaître aux membres de la parenté, dans un rayon et selon p.196 un ordre donnés, la faculté, la vente une fois faite, de se substituer à l’acquéreur, moyennant reversement du prix déjà payé. Il n’y a guère eu, dans la soc iété médiévale, d’institution plus universelle que ce « retrait lignager ». A la seule exception de l’Angleterre (139) — et encore sous réserve de certaines de ses coutumes urbaines — , il triompha de la Suède à l’Italie. Ni, non p lus, d’institution plus solidement ancrée : en France, il ne devait être aboli que par la Révolution. Ainsi, à travers les temps, se perpétuait, sous des formes à la fois moins flottantes et plus atténuées, l’empire économique du lignage.

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CHAPITRE II Caractère et vicissitudes du lien de parenté

I. Les réalités de la vie familiale
Ce lignage, pourtant, en dépit de sa force d’appui et de contrainte, l’erreur serait lourde d’en concevoir la vie intérieure sous des couleurs uniformément idylliques. Que les parentés partissent volontiers en « faides » les unes contre les autres n’empêchait pas toujours, dans leur sein même, les plus atroces querelles. Pour fâcheuses que Beaumanoir estime les guerres entre proches, il ne les considère visiblement pas comme exceptionnelles, ni même, sauf entre frères d’un même lit, comme rigoureusement interdites. Aussi bien suffirait-il d’interroger là -dessus l’histoire des maisons princières ; de suivre, par exemple, de générations en générations, le destin des Anjou, vrais Atrides du moyen âge : la guerre « plus que civile » qui, sept années durant, précipita contre le comte Foulque Nerra son fils, Geoffroi Martel ; Foulque le Réchin, après avoir dépossédé son frère, le jetant au cachot pour, au bout de dix-huit ans, ne le relâcher que fou ; sous Henri II, les haines furieuses des fils contre le père ; l’assassinat d’Arthur, enfin, par le roi Jean, son oncle. Au rang immédiatement inférieur, ce sont les sanglantes disputes de tant de moyens et petits seigneurs, autour du château familial. Telle, l’aventure de ce chevalier des Flandres qui, bouté hors de sa demeure par ses deux frères, vit sa jeune femme et son enfant massacrés par eux, puis tua de sa main l’un des meurtriers (140). Telle, surtout, la geste des p.198 vicomtes de Comborn, un de ces récits d’odeur forte qui ne perdent rien à nous avoir été transmis par le placide organe d’un écrivain monastique (141).
p.197

A l’origine, voici le vicomte Archambaud qui, vengeur de sa mère abandonnée, tue un de ses frères du second lit, puis, bien des années après, achète le pardon de son père par le meurtre d’un chevalier qui, naguère, avait infligé au vieux seigneur une incurable blessure. Il laisse, à son tour, trois fils. L’aîné, qui a hérité de la vicomté, meurt bientôt, sans autre descendant qu’un tout jeune garçon. Se méfiant du second de ses frères, c’est au dernier né, Bernard, qu’il a confié, durant la minorité, la garde de ses terres. Arrivé à l’âge de chevalerie, « l’enfan t » Eble réclame en vain l’héritage. Cependant, grâce à d’amicales entremises, il obtient du moins, faute de mieux, le château de Comborn. Il y vit, la rage au cœur, jusqu’au moment où, un hasard lui ayant livré sa tante, il la viole, publiquement, espérant forcer ainsi le mari outragé à la répudier. Bernard reprend sa femme et prépare la revanche. Un beau jour, il paraît devant les murs avec une petite escorte, comme par

il se fit un devoir égal de conserver aux orphelins leur héritage et de procurer aux veuves de nouveaux époux. Ainsi qu’il était naturel peut-être p. par l’ancêtre de la lignée. comme sur la châsse d’un martyr. dans les circonstances les plus normales. sa jeunesse surtout émurent le peuple . Ne crions point à la contradiction. remercient : « Quand vous nous aurez mariées. En ces siècles de violence et de nervosité. Lorsqu’en 1119. Par souci. ses ennemis le menacèrent de faire exécuter. sous ses yeux. refusait. » Ces conceptions étaient si puissantes que. quand même elle ne leur était pas nettement hostile. il n’étai t souvent. le remariage avait presque force de règle. elles entraînèrent une étrange et double antinomie entre les mœurs et les lois religieuses. Et. des liens sociaux pouvaient bien passer pour très forts. qu’une association d’intérêts et. qui sortait de table. Mais l’oncle parjure et meurtrier et ses descendants. follement se lance à la poursuite. pris un à un. les filles du héros. cela va de soi. après l’écrasement de la chevalerie antiochienne au Champ du Sang. que nous devons le souvenir d’un mot caractéristique prononcé. le groupe comptait beaucoup plus que ses membres. lorsque l’homme avait disparu le premier. néanmoins. chez des peuples pourtant profondément chrétiens. de la façon la plus naïve. pendant plusieurs jours on fit des offrandes sur sa sépulture provisoire. les prétendus fuyards se retournent. Du haut en bas de la société. A quelque distance. son jeune fils. une institution de protection. le fait demeure que. n’ont jamais vu leurs fiancés. un sens collectif très vif s’accommodait aisément d’une médiocre tendresse envers les personnes. dans le Poème du Cid. à la merci d’un coup de passion. Les jouvencelles qui. après lui. malgré ses engagements. L’Église était médiocrement sympathique aux secondes ou troisièmes noces. le roi Baudoin II de Jérusalem se préoccupa de réorganiser la principauté. parce que l’isolement semblait pour la femme un trop grand péril et que le seigneur. Comme Jean. de rendre au roi Étienne une de ses forteresses. un jour.Marc BLOCH — La société féodale 135 bravade. Cependant. nous serons de riches dames. appointé par une grande famille baronale. auxquelles leur père vient d’annoncer qu’il les a promises aux infants de Carrion. « n’ai -je pas encore les enclumes et les marteaux dont j’en forgerai de plus beaux (142) ? » Quant au mariage. voire se manifester souvent comme tels et se trouver. qu’il avait naguère remis en otage : « Que me chaut de l’enfant ». provoquées par la cupidité autant que par la colère. sans doute. en dehors même de ces brutales ruptures. Eble. pour les femmes. C’est à l’historien officiel. Mais aussi. le cerveau obscurci par les fumées de l’ivresse. Écoutez. d’autre part. de six de ses chevaliers qui . répondit le bon seigneur. de placer la satisfaction de la chair sous le signe du sacrement. maréchal d’Angleterre.199 dans une société où la parenté était surtout conçue comme un moyen d’entraide. conservèrent paisiblement forteresse et vicomté. Cette fin tragique. les torts qu’avait subis la victime. cependant. se saisissent de l’adolescent et le blessent mortellement. au lieu même où il était tombé. dans toute terre tombée en quenouille voyait une menace au bon ordre des services.

Il avait épousé une dame de haut parage. au juste. Joinville note avec simplicité : « par quoi il convint que leurs femmes se remariassent toutes les Six (143) ». dans les hautes classes surtout. par là même. Selon toute apparence. Il renvoya sa charmante femme et s’unit à la sœur de ce dangereux personnage. Cela n’empêchait point. à l’ère féodale. narrées. Témoins. vrai ou faux. sur le corps. c’est à moi qu’il convient de garder le grand deuil (144). son second mari et leur meurtrier.200 intervenait impérieusement pour que fussent « pourvues de maris » les paysannes qu’un inopportun veuvage empêchait de bien cultiver leurs champs ou de fournir les corvées prescrites. « un gentil chevalier vous reprendra. La femme n’appartenait qu’à demi au lignage où son destin l’avait fait entrer. douée. toujours du même ton égal. entre mille. continue aujourd’hui à porter le nom . des groupes de cette nature avaient encore existé chez les Germains de l’époque des invasions telles les farae lombardes et franques dont plus d’un village.Marc BLOCH — La société féodale 136 moururent en Égypte. . on la vît poursuivre la faide de ses frères contre Attila. proclamait l’indissolubilité du lien conjugal. qui.. dans la version primitive. italien ou français.. Parfois l’autorité seigneuriale elle-même p. » Si dans le poème.201 délimitées avec beaucoup de précision. des répudiations fréquentes. Comment donc se définissaient. d’autre part. « Taisez-vous ». relativement tardif. Kriemhild venge sur ses frères la mort de Siegfried. Malheureusement. la parentèle était tout autre chose que la petite famille conjugale du type moderne. les aventures matrimoniales de Jean le Maréchal. Mais sans doute serait-ce déformer beaucoup les réalités de l’ère féodale que de placer le mariage au centre du groupe familial. Jean avait aussi un « trop fort voisin ». les genealogiae alamanes et bavaroises que certains textes montrent en possession du sol. à en croire le poète. telles aussi. Mais ces unités trop larges s’étaient peu à peu effritées. par le trouvère au service de ses petits-fils. son premier époux — sans que d’ailleurs la légitimité de cet acte paraisse le moins du monde certaine — . dit rudement Garin le Lorrain à la veuve de son frère assassiné. de toutes les qualités du corps et de l’esprit : « à grande joie furent ensemble ». tribus ou clans celtiques. en dehors des terres authentiquement féodalisées : sur les bords de la mer du Nord. L’Église. l’Occident. p. d’une descendance commune et. des Nibelungen. dans l’Ouest. ses contours ? II. il semble bien qu’au contraire. pour peu de temps peut-être. inspirées souvent par les soucis les plus terre à terre. fortement cimentées par le sentiment. Geschlechter de la Frise ou du Dithmarschen . que la prudence commandait de se concilier. LA STRUCTURE DU LIGNAGE De vastes gentes. n’en connaissait plus guère que sur sa frange extrême. Par la tonalité sentimentale de même que par l’étendue. pleure et se lamente.

en tout cas. le sûr témoignage de l’onomastique. de nouveau. quoi que l’on doive penser de ces problèmes d’origines. Nous ne savons malheureusement presque rien sur les traditions familiales indigènes des pays soumis par Rome. Ce fut. on continua longtemps d’hésiter entre les deux modes de transmission.202 le prestige des vainqueurs avait largement répandu. les uns « du côté de l’épée ». par exemple. et se trouvait solidaire. chez les Germains. Mais. que dans l’Occident médiéval. Plus tard encore. Cette dualité de relations entraînait de graves conséquences. le nom entier. s’appela Sulpice. qui mourut vers 1065. Dans le village de Palaiseau. il est certain. trop instable pour servir de base à l’organisation sociale tout entière. Teut-bertus (146). mais le groupe. et elle observait que. l’autre. dans son pays. seigneur d’Amboise. au moins d’usage fréquent. en alternant les deux ascendances. Or rien de pareil ne se rencontrait à l’épo que féodale. à des degrés d’ailleurs différents. Les devoirs étaient rigoureux . La plupart des noms de personne germaniques étaient formés de deux éléments accolés dont chacun possédait sa signification propre. Tant que la conscience se maintint de la distinction entre les deux thèmes. Ainsi que l’atteste. un autre Ermentarius et le troisième. si l’un reçut le nom de son père. . comme le grand-père et le frère de sa mère. Or c’était tantôt au père et tantôt à la mère qu’à peu près indifféremment on rattachait. la parenté avait pris ou conservé un caractère nettement bifide. la coutume inclinait à attribuer aux filles le surnom de leur mère. il fut. par un double rappel.Marc BLOCH — La société féodale 137 Aussi bien était-ce à l’absolue primauté de la descendance en ligne masculine que la gens romaine avait dû l’exceptionnelle rigueur de son destin. Cela même en terre romane. lorsqu’on eut commencé d’ajouter aux prénoms un patronyme. les autres « du côté de la quenouille ». de génération en génération. Puis l’habitude se prit de faire passer. où p. Ainsi des deux fils de Lisois. de marquer la filiation par l’emprunt d’un des composants. nous voyons que chaque individu avait deux catégories de proches. disait à ses juges celle que l’histoire connaît seulement sous le premier de ces noms . la victoire du principe agnatique n’avait jamais été assez complète pour faire disparaître toute trace d’un plus ancien système de filiation utérine. Déjà. qui était l’aîné. des seconds comme des premiers — comme si. par cet artifice verbal. sinon de règle. dans les populations indigènes. leur postérité. au début du Xe siècle. entre autres. dans l’ancienne Germanie. la zone des obligations lignagères perpétuellement changeait de contours. l’imi tation de leur onomastique. L’importance se ntimentale que l’épopée attribue aux relations d’oncle maternel à neveu n’est qu’une des expressions d’un régime où les liens d’alliance par les femmes comptaient à peu près autant que ceux de la consanguinité paternelle (145). « on m’appelle tantôt Jeanne d’Arc et tantôt Jeanne Romée ». le colon Teud-ricus et sa femme Ermenberta ont baptisé un de leurs fils Teut-hardus. Fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée. Chaque génération ayant ainsi son cercle de proches qui ne se confondait point avec celui de la génération précédente.

issus d’un même père. si. il semble qu’à partir du XII Ie siècle. de s’abstenir. cependant.204 rayon où l’obligation demeurait ressentie avec beaucoup d’intensité. Vers la fin du siècle. jusqu’à faire naître l’obligation de l’existence. pour les aliénations. Encore les coutumes n’y furent -elles mises par écrit qu’à une époque relativement tardiv e. avec la victime. on note. voire. on va. pour que la vengeance exercée sur le meurtrier d’un proche ne puisse être imputée à crime. en Castille. selon leur provenance. Avec la distinction qu’il établissait entre les acquêts et les biens familiaux. au XIIIe siècle. Aux vastes parentèles de naguère. A y regarder de près. comme il a déjà été observé. Quant aux communautés taisibles des campagnes. à Lille. une tendance à borner aux plus proches la recherche des approbations familiales. Mais. là du côté de sa mère. Comment choisir ? Sagement Beaumanoir conseille d’aller vers le parent le plus rapproché et. elles réunirent longtemps sous leur toit de nombreux individus : jusqu’à cinquante dans la Bavière du XIe siècle. comme souche commune. avec le cas du vassal de deux seigneurs . comme p. entre les biens ouverts. Nul doute que dans la pratique la décision ne fût souvent dictée par les préférences personnelles. ce confusionnisme juridique. Il n’en est que plus significatif de les voir fixer des zones de solidarité active et passive étonnamment larges : zones dégradées. à soixante-dix dans la Normandie du XVe (148). selon la loi d’Audenarde. aux revendications des . Ailleurs. par ceux-ci. aux deux à la fois.Marc BLOCH — La société féodale 138 Pis encore : quand deux lignages se heurtaient. il caractérisait une mentalité . Quelle fragilité interne p. le consentement d’autant de collatéraux qu’on en pouvait atteindre. les devoirs envers les « amis charnels » ? On n’en trouve guère les frontières délimitées avec quelque précision que dans les collectivités demeurées fidèles aux tarifs réguliers de composition. dans ce dernier cas. Beaumanoir a le sentiment que le cercle des personnes liées par le devoir de vengeance est allé diminuant : jusqu’à ne plus comprendre. le tracé était plus flottant. à la différence de l’époque précédente. il se pouvait fort bien qu’un même individu appartînt. un trisaïeul commun. à toucher une part du prix du sang et. à degré égal. ici du côté de son père. A Saint-Omer. impose de contribuer à son paiement. Nous retrouverons. Le même lien habilite. on voit lentement se substituer des groupes beaucoup plus voisins de nos étroites familles d’aujourd’hui. A Sepulveda. étant de lits différents ils se trouvaient pris dans une vendetta entre leurs parentés maternelles ! Jusqu’où s’étendaient. que les cousins issus de germains. le taux des sommes reçues ou versées variant selon la proximité de la parenté. une sorte de rétraction se soit à peu près partout opérée. du reste. à la longue. Puis vint le système du droit au rachat. comme on le faisait en Beauvaisis au XIIIe siècle. le long des deux lignées. d’admettre pour légitime la guerre de deux frères. il suffit d’avoir. Dès les dernières années du XIIe. il ne pouvait que détendre le lien. les simples cousins germains. dans les chartes françaises. de son temps.203 dans un système familial qui contraignait. et. à propos des rapports proprement féodaux. d’un aïeul de bisaïeul (147). la prudence commandait de requérir.

Les progrès des échanges conduisaient à limiter les entraves familiales. fréquemment . Il suffira ici d’indiquer. l’apparition des noms de familles. pourvues d’un caractère héréditairement sacré. en limitant le cercle des vengeances légitimes . Certainement les pouvoirs publics. semble avoir été avant tout l’effet de changements sociaux plus profonds. beaucoup p.Marc BLOCH — La société féodale 139 lignes. mais.205 plus solidement constitués. en 1181. parfois. Le rythme de l’é volution fut naturellement très variable selon les lieux. De bien des façons et notamment. ceux de la vie de relations entraînaient la rupture de collectivités trop vastes qui. les causes les plus générales et les plus probables d’une transformation si lourde de conséquences. conquête normande — furent sans doute pour beaucoup dans la ruine précoce des vieux cadres lignagers. ne pouvaient guère conserver le sentiment de leur unité qu’en demeurant groupées en un même lieu. il répondait beaucoup moins que la pratique ancienne à la notion d’un lignage quasi infini. comme le fit Guillaume le Conquérant. mais aussi parce que les généalogies étaient trop bien connues pour qu’on éprouvât le besoin d’un aide -mémoire verbal. le comte de Hainaut. Comme les gentes romaines. en France du moins. en favorisant les renonciations à toute participation à la vendetta. La sortie volontaire de la parentèle était une faculté ancienne et générale . surtout. lors des grands défrichements. peut-être. La protection de l’État. elle privait. fondés sur les essarts. L’autorité. après un meurtre. en l’absence de tout état civil. soit paternelle. Cependant l’effritement et l’amenuisement du lignage. ces frérèches se maintinrent beaucoup plus longtemps dans les provinces les plus pauvres. mais il n’est pas inexplicable. Dans l’Europe presque entière. brûlant par avance les maisons de tous les proches du coupable. n’hésitait pas à les imposer : ainsi. sans doute de l’indécision de leurs contours . précisément. de l’ancienne Germanie. pour l’avenir. rendit ces « forjurements » moins dangereux. au nom unique de . à l’époque germanique. Il est curieux. les dynasties de chefs. Ce ne fut point hasard si. Ainsi déjà les invasions avaient porté un coup presque mortel aux Geschlechter. Les rudes secousses subies par l’Angleterre — incursions et migrations scandinaves. si elle permettait d’échapper à beaucoup de risques. brisa assurément mainte communauté paysanne. longtemps conçu comme indispensable. l’attraction des centres urbains nouveaux et des villages. unité économique en même temps que comme organe de la faide. afin de leur extorquer la promesse de ne point secourir celui-ci. à partir du XIIe siècle surtout. Au contraire les lignages de l’ère féodale demeurèrent longtemps étrangement anonymes : en raison. que cette p ériode où les amples parentèles des âges antérieurs commencèrent ainsi de se morceler ait vu. soit maternelle. contribuèrent à user la solidarité familiale. d’un trait rapide. les Geschlechter de la Frise et du Dithmarschen possédaient chacun leur étiquette traditionnelle. De même. une fois devenue plus efficace. d’ailleurs sous une forme encore très rudimentaire. sur les biens . l’habitude se prit de joindre. par leur action de gardiens de la paix. d’un appui. Puis.

dans l’Orient latin. Il se propagea enfin dans l’ensemble de la société. paternelle ou maternelle. les homonymes. Si bien que. quelle qu’en fût la forme. devenu héréditaire. Le pas décisif fut franchi seulement lorsque le deuxième nom. avec l’état civil. à des sobriquets de maisonnées. et celles de la mentalité. III. on l’a vu. voire sur les familles. de la façon la plus gênante. oscillait entre les deux lignes. réunit sous un signe commun des hommes souvent étrangers à tout vivant sentiment de solidarité. depuis le lointain des temps tribaux. aujourd’hui. non de l’esprit de lignage. qui. Sur le continent du moins. Les serviteurs. par les pouvoirs publics.207 l’individu. désormais familier avec l’acte écrit. l’immuable nom de famille.206 familiales se soit fait jour. on avait affaire. beaucoup de noms anciens. bien plutôt qu’à des gentilices. Les branches. devait être finalement. lorsqu’il s’éloig nait.Marc BLOCH — La société féodale 140 naguère — notre prénom d’aujourd’hui — un sobriquet ou parfois un second prénom. par contre. Mais il faut bien entendre que les groupes dont l’étiquette se précisait ainsi n’étaient ni très fixes ni d’une étendue à beaucoup près comparable à celle des anciennes parentèles. La transmission. il . Liens du sang et féodalité Gardons-nous d’ailleurs d’imaginer. en s’écartant. En somme. Il est caractéristique que l’usage des désignations véritablement p. vers 1230. les transformations du droit. rendaient de moins en moins tolérables les confusions nées de cette pauvreté du matériel onomastique et poussaient à rechercher des moyens de distinction. La stricte hérédité ne fut imposée que beaucoup plus tard. de ne pas perdre l’appui du groupe. d’abord. l’augmentation de la population aussi avaient eu pour effet de multiplier. une émancipation régulière de p. mais de l’institution la plus foncièrement contraire à cet esprit : l’État souverain. En même temps. beaucoup plus que par le passé avide de clarté. Mais ce n’étaient là encore que des marques individuelles. qui parfois. souffrait bien des interruptions. peu à peu. dont la continuité était à la merci du moindre accident survenu dans le destin du groupe ou de l’individu. qui coïncidaient souvent avec des associations d’affaires. finissaient souvent par être connues sous des noms différents. à redouter tout risque d’erreur sur les personnes. on parlait déjà couramment des Giroie et des Talvas . la création. conformément à l’évolution générale des liens du sang. soucieux de se faciliter ainsi leur tâche de police et d’administration. Puis le mouvement gagna les bourgeoisies urbaines. accoutumées elles aussi aux déplacements et portées. dans les milieux de la haute aristocratie où l’homme était à la fois plus mobile et plus désireux. se transforma en patronyme. en Europe. très postérieur aux dernières vicissitudes de la société féodale. de « ceux du lignage qui ont surnom d’Ybelin » (149). La désuétude où étaient tombés. l’étaient volontiers sou s celui du maître. par les nécessités du commerce. Dans la Normandie du XIIe siècle.

La faide elle-même avait eu son champ d’action relativement limité par les législations des États issus des invasions. au IXe siècle. C’est pourquoi les hommes durent chercher ou subir d’autres liens. à l’in dividu menacé par les multiples dangers d’une atmosphère de violence. apparaît de tout point complet. Les siècles qui. caractéristiques de l’état social que nous nommons féodalité. A partir du XIe siècle. avec l’émiettement des grandes parentèles. Sous son influence. la vassalité. nous avons une expérience décisive : les seules régions où subsistèrent de puissants groupes agnatiques — terres allemandes riveraines de la mer du Nord. presque exclusivement. même durant le premier âge féodal. par la dualité des descendances.208 . Là -dessus. à l’assentiment du lignage. De même. quels qu’ils fussent. le testament proprement dit ressuscita au XIIe siècle. Au VIIIe. fussent-elles destinées à n’avoir d’effets que posthumes. pour les dispositions à cause de mort. soumises. on le sait. sauf dans l’Italie et l’Espagne — l’un e et l’autre. sous la forme où elle se présentait alors. de son côté. tantôt divers systèmes développés par les coutumes germaniques permettaient à l’homme de régler lui -même. les libéralités. elle prit ou reprit sa place au premier rang du droit pénal. dont il pouvait attendre un secours. avec une certaine liberté. plus tard. revêtaient. masculine et féminine. jusqu’au jour où elle fut de nouveau en butte aux assauts des pouvoirs royaux ou princiers reconstitués. le régime atténué du retrait se substituait à celui des approbations familiales. La force du lignage fut un des éléments essentiels de la société féodale . du même coup. peu à peu étendu. p. la forme de donations. en un mot. exceptionnellement fidèles aux leçons des vieux droits écrits — . pays celtes des îles — ignorèrent. l’homme prenait une conscience plus vive de ses attaches avec les petits groupes. intérieurement. désormais. Cela ne faisait pas l’affaire de l’Église.Marc BLOCH — La société féodale 141 semble bien qu’à l’ère des royaumes barbares les aliénations aient été beaucoup moins dépendantes de la bonne volonté des proches qu’elles ne devaient le devenir durant le premier âge féodal. sa faiblesse relative explique qu’il y ait eu une féodalité. fut marquée également par un véritable resserrement des liens du sang : parce que les temps étaient troublés et l’autorité publique sans vigueur. trop vague et trop variable dans ses contours. sans doute. assistèrent à la ruine ou à la métamorphose progressives de la structure authentiquement féodale connurent aussi. par nature. La période qui vit l’épanouissement des relations de protection et subordination personnelles. le fief et la seigneurie rurale. trop profondément minée. tantôt le testament romain. ne présentait pas un abri qui parût suffisant. cette faculté subit une véritable éclipse . les prodromes du lent effacement des solidarités lignagères. Le parallélisme. Elle était pour cela. la dévolution de ses biens. sous réserve de q uelques restrictions au profit des héritiers naturels. cantonné d’abord dans de pieuses aumônes. Ces barrières une fois tombées. puis. Cependant. C’était le moment où. la parenté.

Marc BLOCH — La société féodale 142 * ** .

avant toute recherche embryologique. Avec. des plus élevées aux plus humbles. l’accent portait sur l’élément fondamental commun : la subordination d’individu à individu. L’équivoque ne choquait point. de décrire les traits au moins les plus apparents de l’institution.210 plus significatifs parmi ces rapports de dépendance : le lien vassalique . de pays à pays. ni d’un sens plus plein. les formes qu’elle revêtait ne laissaient pas d’être singulièrement diverses. ses vassaux (150). en soi. par ailleurs. enfin de s’efforcer. Parfois c’était jusque dans le même texte qu’à quelques lignes d’intervalle des condi tions sociales radicalement différentes se trouvaient ainsi tour à tour évoquées : telle. parce qu’en dépit de l’abîme entre les rangs. vers la fin du XIe siècle. Il sera commode de prendre pour fil conducteur l’un des p. — de l’étudier d’abord dans la zone la mie ux « féodalisée » de l’Europe : à savoir. des transitions parfois quasi insensibles. Allemagne rhénane et souabe . à l’époque de son plein épanouissement c’est -à-dire du Xe au XIIe siècle. il n’était point d’alliance de mots plus répandue que celle -là. le cœur de l’ancien Empire carolingien. Cela. L’homme d’un autre homme Être « l’homme » d’un autre homme : dans le vocabulaire féodal. Ajoutez. cette requête de moniales normandes.209 Cependant.Marc BLOCH — La société féodale 143 LIVRE DEUXIÈME : La vassalité et le fief CHAPITRE PREMIER L’hommage vassalique I. France du Nord. si le principe de cette attache humaine imprégnait la vie sociale tout entière. par un haut baron. bien des divergences. Commune aux parlers romans et germaniques. p. se plaignant que leurs « hommes » — c’est -à-dire leurs paysans — fussent contraints. comme le serf celui de son seigneur villageois. la nature juridique précise du lien et sans que l’on s’embarrassât d’aucune distinction de classe. . de travailler aux châteaux de ses « hommes » : entendez les chevaliers. quelle que fût. Lecomte était « l’homme » du roi. elle servait à y exprimer la dépendance personnelle.

engageant. dont le sens. dans les mains du second : clair symbole de soumission. très brèves. C’était ce qu’on appelait la « foi » (en allemand Treue. En outre. Explicable par les lointaines origines germaniques de son symbolisme. Ainsi conçu. Car la « foi » n’avait rien de spécifique. la prééminence de l’hommage se traduisait par sa place même dans la . lorsque les deux rites étaient joints. En même temps. des bas-reliefs. de tout rang. « l’homme » de ce seigneur. par où il se reconnaît « l’homme » de son vis-à-vis. le rite était dépourvu de toute empreinte chrétienne. par là même. L’hommage à l’ère féodale Voici. Nous ne connaissons pas d’hommages sans foi. p. anciennement. pouvait être à plusieurs reprises répétée envers la même personne. pour incapable de renouvellement. était encore accentué par un agenouillement. une pareille lacune ne pouvait subsister dans une société où l’on n’admettait plus guère qu’une promesse fût valable si elle n’avait Dieu pour garant. parfois. A la différence de l’hommage qui. l’homme tout entier. à leurs paysans. Quelquefois. ainsi unie s. Il y avait donc beaucoup d’actes de « foi » sans hommages. le nouveau vassal jurait d’être fidèle à son maître. jusqu’au début du XI Ie siècle au moins. cependant. éminemment propres à frapper des esprits si sensibles aux choses vues — les gestes qui servaient à nouer un des liens sociaux les plus forts qu’ait connus l’ère féodale. à beaucoup près.Marc BLOCH — La société féodale 144 II. un second rite. Souvent le subordonné est dit de même. presque banale. proprement religieux. le personnage aux mains offertes prononce quelques paroles. passait. Les officiers royaux ou seigneuriaux. Le premier joint les mains et les place. face à face. Pour désigner le supérieur. L’hommage même. de « seigneur » (151). où la méfiance était de règle. avec plus de précision. d’un coup. la cérémonie s’appelait « hommage » (en allemand. sans plus. et. dans sa forme. des miniatures. le serment de fidélité avait mille raisons d’être fréquemment exigé. en même temps que l’appel aux sanctions divines semblait un des rares freins à peu près efficaces. Ses deux phases. Dans une société troublée. ne possédaient pas. Les seigneurs terriens.211 vraisemblablement dès la période carolingienne. Mais on emploie aussi des mots mieux spécialisés : « vassal » ou. son « homme de bouche et de mains ». Hulde). Mais. parfois. le prêtaient à leur entrée en charge. Puis chef et subordonné se baisent sur la bouche : symbole d’accord et d’amitié. Tels étaient — très simples et. qu’e lle créait. une valeur égale. Mannschaft). généralement. très général. Cent fois décrite ou mentionnée dans les textes. « commendé ». était venu se superposer à lui : la main étendue sur les Évangiles ou sur les reliques. deux hommes : l’un qui veut servir l’autre qui accepte ou souhaite d’être chef. ne fut jamais modifié. cette promesse. point d’autres termes que le nom. Le cérémonial était donc à deux temps. reproduite sur des sceaux. Les prélats le demandaient volontiers à leurs clercs.

Mais cet état de fait laissa. Il était seul d’ailleurs à faire intervenir. en étroite union. Mais il se nuançait ici d’obligations particulières. que distinguaient avant tout. chaque fois que la composition du couple venait à se modifier. les deux hommes .Marc BLOCH — La société féodale 145 cérémonie : il avait toujours lieu en premier. il se défaisait de soi -même. il convient maintenant de rechercher comment elle s’était progressivement dégagée de tout un complexe de relations personnelles. sur le détail desquelles nous aurons à revenir. . Car. vis -à-vis du roi. presque toujours. que la mort avait mis fin soit à l’une. soit à l’autre. qui s’imposait au vassal. la règle juridique. cette faculté ne devint légale que sous Charles VII et non encore sans beaucoup d’hésitations (152). III. L’hommage. intacte. De même. A dire vrai. Pour en bien pénétrer les caractères. de la part du seigneur. l’hommage ne pouvait être offert ni accepté par procuration : les exemples contraires datent tous d’une époq ue très tardive. Peu importait que le fils du vassal trépassé portât ordinairement son hommage au seigneur qui avait accueilli celui de son père . Le devoir général d’aide et d’obéissance. malgré de grandes diversités de richesse et de prestige. telle était-elle devenue. après l’écroulement de l’Empire romain. lui était commun avec quiconque s’était fait « l’homme » d’un autre homme. Le nœud ainsi formé durait. La vassalité était la forme de dépendance propre aux classes supérieures. en principe. nous verrons qu’en pratique la vassalité se mua très vite en une condition généralement héréditaire. La genèse des relations de dépendance personnelle Se chercher un protecteur. où le : sens des vieux gestes s’était déjà presque perdu. était le véritable créateur de la relation vassalique sous son double aspect de dépendance et de protection. de rang et de genre de vie. se plaire à protéger : ces aspirations sont de tous les temps. la vocation guerrière et celle du commandement. auquel ne répondait que rarement. Mais on ne les voit guère donner naissance à des institutions juridiques originales que dans les civilisations où les autres cadres sociaux se trouvent fléchir. Tel fut le cas dans la Gaule. que l’héritier du précédent p. les vassaux ne se recrutaient point indifféremment parmi toutes les couches de la population. la foi du vassal constituait un engagement unilatéral. autant que les deux vies qu’il joignait. par contre. jusqu’au bout.212 seigneur reçût. Leur nature répondait à des conditions. Tant il était vrai que le lien social semblait inséparable du contact presque physique que l’acte formaliste établissait entre les deux hommes. les hommages des vassaux paternels : le rite n’en devait pas moins être réitéré. en un mot. Aussitôt. subsister. un serment parallèle. En France. Du moins. assez étroitement déterminées.

lui -même singulièrement composite. avec le jeune Guizot. les traditions germaniques venaient se mêler. ni le lignage n’offraient plus d’abri suffisant. l’appui d’inférieurs obligés à l’aider. pour avoir subi fortement l’empreinte d’un passé. comme « hommage » même. les personnages qui recevaient leur obéissance n’avaient. La communauté urbaine existait à peine. ont pu croire. ces générations n’avaient nullement le désir ni le sentiment de créer des formes sociales nouvelles. Ni l’État. souvent brutales. en bien des cas. le même homme se faire simultanément le dépendant d’un plus fort et le protecteur de plus humbles. tenaient à préserver leur condition d’homme libre. les autres. par faire du neuf. n’en fut pas moins. sans trop s’en rendre compte.Marc BLOCH — La société féodale 146 Imaginons. frappés de neuf — ne nous offre-t-elle pas le fidèle miroir d’un régime social qui. avec Boulainvilliers. ce fut en s’efforçant d’adapter le vieux. Il y avait. ni. par persuasion ou par contrainte. que la noblesse du XVI Ie siècle descendait.214 langue des vaincus. chacun s’efforçait de tirer parti des ressources que lui offrait l’armature existante et. » Parmi les faibles qui se cherchaient un défenseur. leur postérité. Cette nomenclature où se côtoyaient. guère de raisons de . d’une part. on voyait. Ainsi commença à se construire un vaste système de relations personnelles. à celui aussi des peuples que Rome avait conquis.213 intérieure. le résultat des conditions originales du moment ? « Les hommes ». à son tour. de l’autre. tantôt à celle des vainqueurs. une fois de plus. ne pouvait maintenir son prestige ou sa fortune ni même assurer sa sécurité qu’en se procur ant. des éléments de toute origine — les uns empruntés tantôt à la p. En se soumettant ainsi aux nécessités du moment. Le puissant. presque tout entière. Ne tombons pas ici dans l’erreur de chercher ni à la vassalité. la société de l’époque mérovingienne. avec eux-mêmes. fuite vers le chef . moins instruits que nous de la puissance créatrice de l’évolution. Partout le faible éprouvait le besoin de se rejeter vers un plus puissant que lui. La communauté villageoise n’avait de force que pour sa police p. D’instinct. A un pareil désir. La leçon du vocabulaire féodal est pourtant claire. le plus souve nt. Et comme les notions de faiblesse et de puissance ne sont jamais que relatives. nous le verrons. avant tout. L’héritage d’institutions ou de pratiques dont disposait la société issue des invasions était d’ailleurs singulièrement bigarré : au legs de Rome. sans jamais effacer tout à fait leurs coutumes propres. la Révolution Française comme une revanche des Gallo-Romains. des guerriers francs ou interpréter. de nous enfermer. prises de commandement. aux institutions féodales une filiation ethnique particulière. même parmi les humbles. Il faut laisser ces jeux aux âges qui. engageant par là. dans le fameux dilemme : Rome ou « les forêts de la Germanie ». dont les fils entrecroisés couraient d’un étage à l’ autre de l’édifice social. plus généralement. Ainsi les vieux physiologistes imaginaient dans le sperme un homunculus tout formé. les plus misérables se faisaient tout simplement esclaves. si l’on finit. « ressemblent plus à leur temps qu’à leur père. dit le proverbe arabe. Beaucoup d’autres cependant. en effet.

jouir de ce qu’on appelait la « liberté ». comme à Rome. le vieux mot de clientèle était. avaient donc conscience de ne rien faire qui ne pût. dont il se constituait par là le « patron » . ne vît graviter autour de lui un groupe de fidèles. ces liens n’avaient rien de légal. naguère. en qualité de membre de plein droit. pour un chef. Car. c’était essentiellement appartenir. les seuls devoirs qui fussent compatibles avec la . tantôt paysans. souhaitait se prémunir contre les dures exigences des agents du fisc. confondant sous le même nom conquérants et vaincus. en particulier. à un homme libre . avant l’arrivée des légions. Nous savons très mal ce qui. à un personnage plus haut placé. du subordonné qu’il se « commendait » — entendez se « remettait » — à son défenseur. tantôt guerriers. plus avantageux que de disposer seulement d’une horde servile. les antiques usages du patronat n’avaient jamais disparu du monde romain ou romanisé. Dans la Gaule. lui libre pourtant et d’un rang parfois distingué. quiconque. à beaucoup d’égards. au IVe ou au Ve siècle. Le mot eût fait horreur. tombé en désuétude dès les derniers siècles de l’Empire. Point de chef gaulois qui. incliner en sa faveur le bon vouloir des juges ou simplement s’as surer une honorable carrière ne croyait pouvoir mieux faire que de s’attacher. au peuple régi par les souverains mérovingiens : au populus Francorum. Tout conduit cependant à penser que. put subsister p. on continuait à dire du chef qu’il » prenait en charge » (suscipere) le subordonné. Dans l’Empire entier. Ils n’en constituaient pas moins un ciment social des plus puissants. Née de cette équivalence. en tout cas. dans la langue de leurs ancêtres. En multipliant les accords de protection et d’obéissance. réminiscences littéraires à part. Ignorés. les habitants de la Gaule. la synonymie des deux termes de « libre » et de « franc » devait traverser les âges. s’entourer de dépendants pourvus des privilèges judiciaires et militaires qui caractérisaient l’homme libre était. à travers toutes les vicissitudes d’une histoire mouvementée. ils s’étaient implantés d’autant plus facilement qu’ils s’accordaient aux habitudes des populations soumises. Du haut en bas de la société. elles ne demeurèrent point sans prolongements. Or. Ces dépendances « d’ordre ingénuile » — ainsi parle une formule tourangelle — s’exprimaient à l’aide de mots dont une grande partie venait du plus pur stock latin. voire proscrits par le droit officiel. car le latin classique ne le connaissait que comme synonyme de servitude . En ce temps où les liens personnels n’avaient pas encore étouffé les institutions publiques.215 de ces anciennes coutumes indigènes. les troubles des derniers temps avaient rendu plus nécessaire que jamais le recours à des autorités plus proches et plus efficaces que les institutions de droit public. disait-on couramment. A la vérité. après la conquête et sous le vernis d’une civilisation œcuménique. Les obligations ainsi acceptées étaient couramment traitées de « service » (servitium). Mais dans la Gaule mérovingienne. aisément trouver un nom. devenue franque. plus ou moins profondément modifiées par la pression d’un état politique bien différent.Marc BLOCH — La société féodale 147 s’opposer.

Quel que fût le commendé. qui. semblait l’offenser directement et encourait. Au sein de leur foule passablement bigarrée. dans l’anarchie des derniers temps mérovingiens. L’usage lui conse illait-il également de se plier à un acte formaliste de soumission ? p. devait son appui à tous ses sujets. comme les plus astreignantes. ils ne faisaient guère intervenir l’écrit. ils ne s’en montraient que plus capables de s’adapter à des situations infiniment diverses. indifféremment. La Germanie.Marc BLOCH — La société féodale 148 liberté étaient des officia. d’idées. à moins que déjà son avenir n’eût été ainsi assuré. N’étant pas régle mentés. mal déguisés par le vêtement latin que leur imposaient les chartes. bien nette. Quant aux accords particuliers. sanctionnée par l’univ ersel serment des hommes libres. pourtant. A partir de la seconde moitié du VIIIe siècle. par leur tonalité sociale. beaucoup d’ecclésiastiques de tout rang ne craignaient point de rechercher le patronat de laïques. un groupe plus restreint et plus distingué de féaux royaux s’élevait. A peu près interchangeables. romaine ou barbare. il prêtait. les droits officiels sont là-dessus muets. Mais les couches inférieures de la société semblent bien avoir été celles où les relations de subordination furent de bonne heure les plus répandues. cependant. qui seul laisse des traces. La seule formule de commendise que nous possédions met en scène un pauvre hère. en tant que chef du peuple. si opposés. et avait droit à leur fidélité. Comme naguère à Rome. des contractants. La protection que le puissant étendait sur le faible s’appelait souvent mundium. Qui faisait tort à ces personnes. Exclusivement attachés aux vieux cadres du peuple et du lignage. par un père prévoyant. en français. accordait néanmoins son « maimbour » particulier à un certain nombre d’entre eux. en conséquence.217 Nous le savons mal. placées « dans sa parole ». au moins. Mais dès la fin du IVe siècle servitium avait perdu cette tare originelle. ces diverses expressions s’appliquaient indifféremment. fournissait aussi son apport. quelle que fût l’origine. entre ces divers aspects de la dépendance. ce dernier terme traduisant plus particulièrement le droit et la mission de représenter le dépendant en justice — autant de vocables p. et qui. qui n’accepte un maître que parce qu’ » il n’a pas de quoi manger ni se vêtir ». ni de mots. le jeune homme de bonne famille qui désirait se pousser dans le monde se « remettait » à un grand. ni même. presque toujours serment à son maître. les documents commencent à mentionner le rite des mains dans les . c’est -à-dire ses « gens ». Les rapports de subordination privée échappaient au principe des lois ethniques. Le roi lui -même. « maimbour » — ou encore mitium. En dépit des conciles. semble-t-il. qu’on appelait les leudes du prince. dès l’enfance. mundeburdum — qui devait donner.216 germaniques. un châtiment d’un e exceptionnelle sévérité. Point de distinction d’ailleu rs. disposèrent plus d’une fois de la couronne et de l’État. parce qu’ils demeuraient encore en marge de tous les droits. cependant.

Tout conduit à penser qu’il en fut de même. . longtemps. Lorsque les rois francs se furent rendus maîtres de la Gaule. Ne nous laissons point tromper par ce parti pris d’écrivains. dans le monde mérovingien. C’est. qui. tantôt accompli. C’était celui que composaient. pour nous le montrer employé. Rome. elle figurait parmi les épisodes d’une entrevue princière. devait traverser tout l’âge féodal et lui survivre.218 les fortunes particulières que de se procurer les moyens de combattre. elle passait pour banale : donc. tous deux. de réunir les plus pauvres en petits groupes dont chacun doit fournir un soldat. ne paraissait indispensable à aucun. l’État ou p. Dans le train ordinaire de la vie. anglo-saxonnes et scandinaves atteste son origine germanique. parmi les cultivateurs du sol. pour vouée au silence. ne craignaient pas d’engager au combat leurs paysans. les grands. en Angleterre et chez les Scandinaves. La cérémonie ne semblait mériter d’être décrite que lorsque associée à des événements de haute politique. Mais. la guerre devait. Mais le symbole était trop clair pour ne pas se faire aisément adopter par la population entière. principalement. Certainement.Marc BLOCH — La société féodale 149 mains. à vrai dire. dans la Gaule franque. tout d’abord. les relations personnelles n’ét aient encore qu’une pratique. les recrutait. sous ses deux dynasties successives. Car le plus pressant des problèmes qui s’imposaient alors aux classes dirigeantes était beaucoup moins d’administrer. L’État franc. entreprise de gaieté de cœur ou afin de défendre les biens et la vie. autour de chaque puissant et du roi même. durant la paix. durant bien des siècles. De même. Publique ou privée. ils se trouvèrent hériter de deux systèmes qui. maintint le principe de la levée générale. La concordance des coutumes franques. apparaître comme la trame quotidienne de toute carrière de chef et la raison d’être profonde de tout pouvoir de commandement. des formes très diverses de subordination : d’esclave à maître. indifféremment. leurs guerriers domestiques. Les ordonnances royales ont beau s’efforcer de proportionner cette obligation aux fortunes. ces mesures d’application pratique laissaient intacte la règle. Les guerriers domestiques Un groupe de dépendants existait cependant. IV. exprimer. dans la mesure où elle usait encore de troupes indigènes. Variables avec les exigences du moment. seulement entre personnages du rang le plus relevé : le protégé est un prince étranger . dans leurs querelles. pour former les armées. On le voit. faisaient appel aux masses : en Germanie tout homme libre était un guerrier . elle avait été en usage bien avant de surgir ainsi à la lumière des textes. le roi des Francs. Le geste servait à conclure des contrats de protection de nature variable et. tantôt négligé. Une institution exige une terminologie sans trop d’ambiguïté et un rituel relativement stable. d’ores et déjà distinct par ses conditions de vie. de libre compagnon à chef de guerre. d’ailleurs. le protecteur.

220 suffisamment pesé certains facteurs techniques. difficultés d’armement aussi — il fallut. Enfin. consolidée par des plaques de métal — .219 Charlemagne. cette mesure significative marqua seulement le point d’aboutissement d’une évolution qui se prolongeait depuis plusieurs siècles. Selon la loi ripuaire. d’autre part. Commune au plus grand nombre des royaumes barbares et à l’Empire d’Orient même. devenait peu à peu paysan plus que guerrier. les raisons n’en ont pas toujours été très bien comprises. L’exagération est manifeste. interdire de se présenter à l’ost pourvu seulement d’un bâton — : ces défauts pesèrent sans doute de bonne heure sur le système militaire de la période mérovingienne. sous un lourd harnois. sur le champ de bataille. Car. n’en savait pas davantage. passa du fantassin au cavalier pourvu d’un important armement offensif et défensif. Un long apprentissage. Manque d’empressement et inexpérience chez les recrues . tu peux faire un cavalier . jamais. qui est le temps des premiers fourrages. partant. « D’un garçon à l’âge de puberté. les Francs. à l’époque des migrations. une difficile escrime.Marc BLOCH — La société féodale 150 Dans les royaumes barbares. seulement moitié moins. Mais ils se firent de plus en plus apparents à mesure que la prépondérance. La conquête. » La maxime était. il fallait jouir d’une certai ne aisance ou recevoir les subsides d’un plus riche que soi. de l’autre parce que. Pourquoi. dont les répercussions sociales devaient être si considérables ? On a parfois cru voir en elle un effet des invasions arabes : afin de soutenir le choc des cavaliers sarrasins ou de les poursuivre. Dans l’État franc. d’une part faute d’avoir p. Certes. plus de troupes permanentes . le même prix . Charles Martel eût transformé ses Francs en hommes de cheval. le colon romain de naguère. un petit propriétaire de l’Alémanie céder ses champs paternels et un esclave contre un cheval et une épée ? (153). cependant. plus d’instruction régulière des conscrits. la machine du recrutement était lourde aux mains d’une administration de moins en moins capable de suffire à sa tâche bureaucratique. Ne voit-on pas. retenu par les soins d’une agriculture désormais mieux stabilisée. sur le terrain propre de . en dehors des gardes dont s’entouraient le roi et les grands. un heaume. cependant. pour disposer d’une monture de guerre et s’équiper de pied en cap. en 761. par contre. cette décadence du fantassin. le Germain du commun. n’avaient pas attendu Poitiers pour leur faire une place croissante. un cheval valait six fois autant qu’un bœuf . avait rompu les vieux cadres que les sociétés germaniques s’étaient donnés pour le combat comme pour la paix. du mois de mars au mois de mai. lorsque les camps l’enlevaient à la glèbe. guerrier plus que paysan. une broigne — sorte de cuirasse de peau. d’autre part. A supposer même — ce qui a été contesté — que la cavalerie jouât alors dans les armées de l’Islam un rôle si décisif. par Pépin. sous les premiers Carolingiens. Lorsqu’en 755 la réunion annuelle des grands et de l’ost fut transportée. qui le formaient. passée en proverbe (154). plus tard. était nécessaire pour savoir manier efficacement son coursier au combat et pratiquer. Mais il se trouvait pris dans les rangs de légions organisées. qui de tout temps avaient possédé des troupes montées. sous p.

sur les plus mauvais terrains. la charge à cheval en devint assurément un des modes les plus fréquents. sur le champ de bataille . fut naturellement fourni par les suivants armés. chez les Sarmates. comme les Goths. Mais. de tous les hommes libres assez riches pour pouvoir y être soumis. si la chance tournait mal. ait continué. avant le I Xe siècle. p.Marc BLOCH — La société féodale 151 l’art militaire. un cadeau des nomades de la steppe eurasiatique et son emprunt un des effets du contact que l’époque des invasions établit. à rendre de plus en plus nécessaire l’appel à des guerriers professionnels. d’arriver vite et sans trop de fatigue. depuis longtemps rassemblés autour des princes et des grands. tantôt et surtout par l’intermédiaire de ceux des peuples germaniques qui. le noyau de ces troupes montées. Lorsque les conditions du terrain l’exigeaient. grâce aux migrations des Alains. Mais il semble bien que l’image ici ait été en retard sur la vie. d’y déconcerter l’adversaire par des mouvement s inattendus . les cavaliers mettaient pied à terre et se faisaient provisoirement. à travers labours et fondrières. l’étrier fut. presque jusqu’au terme du I Xe siècle. d’échapper au massacre par une fuite opportune. au profit du roi. l’histoire militaire de l’ère féodale abonde en exemp les de cette tactique. les Saxons furent défaits par Henri IV d’Allemagne. pour l’assaut. dans la Gaule franque. le cheval seul permettait de mener à bien.221 voire. Bien que le service de cheval. l’attention s’est trop exclusivement portée vers la tactique du combat. l’étrier et le fer à cheval n’apparaissent pas. qui étaient les seules dont on attendait une réelle efficacité. beaucoup plus étroit qu’auparavant. Tout conspirait donc. Non le seul. fixés naguère au nord du Caucase et dont plusieurs fractions. vint vraisemblablement de l’Orient. Quant au combat. lui aussi. n’épargnait pas seulement la fatigue du cavalier . . en l’absence de routes convenables ou de troupes dressées à ces manœuvres savamment coordonnées qui avaient fait la force des légions romaines. tantôt les brusques guérillas auxquelles se plaisait le commun des chefs . entre les sédentaires de l’Ouest et c es civilisations équestres des grandes plaines : tantôt directement. à notre Europe. en lui donnant une meilleure assiette. Or la ferrure facilitait singulièrement les chevauchées et les charges. exercées et bien équipées. de son côté. à être exigé. Lorsqu’en 1075. avaient vécu quelque temps aux abords de la mer Noire. probablement. fantassins . instruits par une tradition de groupe et qui fussent. au détriment de ses approches et de ses suites. des cavaliers. L’étrier. Inventé. dans les documents figurés de l’Occident. Ignorés des sociétés méditerranéennes classiques. incapable de se dérober assez rapidement à la boucherie. en principe. trouvèrent asile au cœur de la Gaule ou de l’Espagne . Le fer à cheval. il accroissait l’efficacité de son élan. tantôt les longues randonnées qu’imposai ent les guerres entre les princes. la noblesse dut à l’agilité de ses montures de subir des pertes bien moins lourdes que la piétaille paysanne. avant tout. entraînées par le flot germanique.

dans la Germanie du Ier siècle . avait été. Parmi les troubles de l’époque mérovingienne. de tout temps. dans le monde où ils venaient de pénétrer. et. Progressivement cependant. dans la considération et dans la récompense. Aux derniers siècles de Rome. l’usage des soldats p. bien des siècles plus tard. l’homme d’armes privé. De même. aient pu tenir dans les forces en ligne une place qui souvent fut de premier plan. au propre : compagnon d’expédition . propices aux longues beuveries. les jeunes chefs surtout groupaient autour d’eux des « compagnons » (en vieil allemand gisind. on reconnaît le vieux nom du compagnon de guerre germain. du nom du biscuit (buccella) qui. aux conditions les plus relevées. ses principaux sujets. qu’ils fussent francs ou romains d’origine. très exactement. où ne manquaient point les aventuriers de sac et de corde. en grande partie du moins. durant les repos. On les appelait souvent buccellarii. ils leur donnaient l’hospitalité dans les grands « halls » de bois. Tacite nous dépeint le compagnonnage. comme dit Grégoire de Tours. par leur naissance. n’avait jamais pu s’en contenter. l’emploi de pareilles suites armées devait plus que jamais s’imposer. Les chefs. dans le poème de Beowulf. dans la Gaule mérovingienne. par le latin comes). Tacite a rendu le mot. Il est néanmoins significatif qu’au VI Ie siècle. et qui. Tel. dans les vieilles sagas scandinaves. qu’on appelait sa « truste ». tel. La petite troupe faisait la force de son capitaine dans les guerres ou les vendettas . semblent bien y avoir été les plus nombreux. il n’était guère de membre de la haute aristocratie qui n’eût les siens.222 privés florissait depuis longtemps. montée. elle assurait son autorité dans les délibérations des hommes libres . si les cadres des associations consanguines et des peuples suffisaient au jeu normal de l’existence. autour de maîtres devenus généraux de l’Empire. cependant. Sans doute le service comportait-il plus d’un degré. Mais eux-mêmes n’appartenaient pas toujours. Les hommes libres.Marc BLOCH — La société féodale 152 Dans les anciennes sociétés germaniques. Ils les conduisaient au combat et au pillage . l’esprit d’aventure ou d’ambition. il revit encore. les largesses — de nourriture. au prix de quelques variantes inévitables. formaient des troupes assez mêlées. Il n’était pas jusqu’aux églises qui ne jugeassent nécessaires d’assurer ainsi leur sécurité. Une fois établis dans les débris de la Romania. Ces « gladiateurs ». Les maîtres ne craignaient pas d’y enrôler les plus vigoureux de leurs esclaves. par contre. d’anneaux d’or — qu’il répan dait sur elle constituaient un élément indispensable de son prestige. comme d’aill eurs dans l’ensemble du monde barbare. il céda la place à un mot . une même formule d’acte ait pu servir indifféremment po ur la donation d’une « petite terre » en faveur d’un esclave ou d’un gasindus. leur était généralement distribué : soudoyers d’ailleurs beaucoup plutôt que compagnons. d’esclaves. Dans ce dernier terme. Il paraît en effet avoir couramment servi à désigner. mais assez nombreux et assez loyaux pour que ces escortes personnelles. les chefs barbares renoncèrent d’autant moins à ces pratiques que. Le roi avait sa garde. meilleur que le pain de munition ordinaire.

à l’origine. dès ce moment. toutefois. Mais quelles qu’aient pu être. avec leurs camarades de naissance servile. d ont la vie se prolonge dans les couches profondes du français. un fait est certain : les noms du « client » armé. au VIIIe siècle. un de ces fils authentiques des Gaules. Le terme qui désignait la garde royale est pleinement significatif : truste. Mais il avait assurément pénétré dans le latin parlé de la Gaule bien avant qu’on ne le trouve écrit. de sérieux éléments de prestige. avait pratiqué un système de « compagnonnage ». Les autres membres de cette cohorte. pour la première fois. C’étaient les principes mêmes de toute « commendise ». à côté de populations gagnées à la langue de Rome. soldurius — . divers textes échelonnés du VIe au VIIIe siècle. Ils furent donc compris.Marc BLOCH — La société féodale 153 indigène : celui de vassal (vassus. sous la superstructure romaine. concurrencer la précédente. Le sens de vassal. fort éloigné de celui de Clovis. Si modeste que fût. une acception nouvelle se dégagea. désormais spécialisé dans la signification de suivants d’armes. où sur notre sol vivaient encore. peu à peu. sans être esclaves. Sans doute les puissants et leurs gasindi ou vassaux échangeaient-ils des promesses . le roi. les survivances de ces usages. Puis. elle n’en contenait pas moins. sous le nom de vassaux. dans la Loi p. ses « gars ». La nouvelle recrue admise dans cette troupe jurait fidélité . des groupes importants qui étaient demeurés fidèles à celle des ancêtres. eux aussi. Ils étaient. à beaucoup d’égards voisin de celui de l’ancienne Germanie. par un glissement sémantique dont le latin puer avait connu l’analogue. au moment de son passage dans le latin vulgaire. en nous gardant de conclure de son adoption par le lexique féodal à je ne sais quelle lointaine filiation de la vassalité militaire. tels que César nous les révèle — « ambacte » ou. qu’attendait un si bel avenir. Certes. évoquant une estimable familiarité. fut réservée aux seuls hommes libres de la troupe. Ce nouveau venu n’était pas né romain.224 Or cette histoire d’un mot. sorti des bas-fonds de la servitude pour se charger peu à peu d’honneur. p.223 Salique : car l’emprunt n’avait pu se faire qu’au temps. esclave domestique. dans la Gaule franque. Enfin l’étiquette naguère commune. ne les appelle-t-il pas naturellement ses « gars » ? Cette seconde valeur est celle que continuent à donner au mot. n’en vivaient pas moins dans la demeure du maître. la condition de beaucoup de « sicaires » entretenus par les grands et même par le roi. vassallus). Ceux que le maître a constamment autour de lui. traduit la courbe même de l’institution. disparurent sans laisser de traces (156). voués à le servir de mille manières et à recevoir directement ses ordres. comme les sociétés celtes en général. s’y substituer. qu’on voit. Vénérons donc en lui. et au siècle suivant. la société gauloise. en retour. si l’on veut. Que ce soit. avant la Conquête. s’engageait à « lui porter secours ». par ses origines (155). Plus d’un esclave de la maisonnée était « honoré » par son admission dans la garde. dans l’Aquitaine. Il était celte. était singulièrement plus humble : jeune garçon — cette signification devait se perpétuer durant tout le moyen âge dans le diminutif « valet » — et aussi. c’est -à-dire foi. Les liens qui unissaient ces compagnons de guerre à leur chef étaient un de ces contrats de fidélité librement consentis qui s’accordaient avec les situations sociales les plus respectables.

Ce fut l’intervention. pour en exiger les services dus et exercer sur eux les sanctions nécessaires. incertaines. Or les anciennes institutions paraissaient insuffisantes à cette tâche. en agissant profondément sur l’institution vassalique. V. La principale difficulté que rencontrait donc l’administration centrale était d’atteindre les individus. arrivés au pouvoir à la suite d’un long effort contre la royauté traditionnelle. génératrice de puissance et fructueuse pour les âmes. à côté des desseins personnels d e princes dont quelques-uns d’ailleurs furent des p. avec leurs pairs. d’entendre. Ils voulaient des soldats pour étendre au loin leur domination et mener contre les infidèles la Guerre Sainte. La vassalité carolingienne De la politique des Carolingiens — par où il convient. dans ces rapports humains jusque-là étrangers à l’État. on peut dire qu’elle fut dominée à la fois par des habitudes acquises et par des principes. l’ordre et la paix chrétienne. contribué à détru ire. de la lance et du cheval. fut de reconstituer cette force publique qu’ils avaient d’abord. devait. Issus de l’aristocratie. dans la décomposition de l’État. la plus élevée consistait à servir de l’épée. un maître dont on s’était solennellement déclaré le féal. comme à l’ordinaire. du moins rénové : celui des Carolingiens. dans une large mesure. les vues de leurs états-majors — . la faire dévier de son orientation première. dans leurs États. Aussi bien. les conditions économiques interdisaient-elles l’institution d’un vaste système de fonctionnariat salarié. ils continuèrent à tenir pour normaux les liens de cette nature ? D’autre part leur ambition. que. tout gouv ernant devait chercher ses aides de plus en plus exclusivement parmi les hommes qui lui étaient directement attachés. d’ailleurs. il apparut. A mesure que. depuis Charles Martel. l’idée d’utiliser aux fins du gouvernement le . une fois au pinacle.225 hommes remarquables. Comment s’étonner si. d’ailleurs peu sûrs et — quelques hommes d’Église mis à part — dépourvus de tradition et de culture professionnelles. Etre protégé par un haut personnage offrait. D’où. Les communications étaient longues. ç’avait été en groupant autour d’eux des troupes de dépendants armés et en imposant leur maimbour à d’autres chefs que les premiers de la race s’étaient peu à peu rendus les maîtres du peuple franc. de toutes les formes de la subordination d’individu à individu. d’un État sinon nouveau. Mais déjà commençait à se faire sentir une influence qui. Ils voulaient faire régner. une garantie non seulement de sécurité.Marc BLOCH — La société féodale 154 analogues. La monarchie ne disposait que d’un petit nombre d’agents. avec une force croissante. que dans la décadence des vieilles mœurs militaires l’appel au guerrier de métier devenait chaque jour plus nécessaire et plus admirée la fonction de quiconque portait les armes. mais encore de considération. mal commodes.

disait la loi. après l’invasion arabe.226 consciemment poursuivie. on avait vu. le tsar Nicolas Ier se vantait. obéissent. était évidemment d’intégrer dans la loi les relations vassaliques et. soit que les mœurs ou leurs intérêts leur en fissent une obligation. « cent mille commissaires de police ». beaucoup de compagnons de guerre servir. fut officiellement chargé . serait chargé de le maintenir dans le devoir. de mieux en mieux. en Russie. du même coup. Ainsi. la rupture du contrat. devenant le répondant de son « homme ». soit qu’ils l’eussent expressément promis. à tous les degrés de la hiérarchie. le lien était. sous sa responsabilité. d’un cœur consentant. si ces seigneurs. C’était décider que. Sous les Carolingiens. rien ne prouve que sous les Mérovingiens cette règle eût été le moins du monde générale. en un raccourci expressif. d’autre part. seigneurs des villages. Ce n’était qu’en son absence qu’ils passaient sous le commandement direct du représentant du roi : le comte. Prenait -il part lui-même à l’ost ? Ses vassaux combattaient sous ses ordres. d’assurer la comparution du vassal devant les tribunaux et à l’armée. ces cas exceptés et sous réserve d’une séparation par consentement mutuel. en pratique.227 . Mais rarement pareille politique fut plus p. de leur conférer la stabilité qui seule pouvait en faire un ferme appui. les commendés de rang inférieur avaient engagé leur vie — tel l’affamé de la formule tourangelle. aux alentours de l’an 800. dans cet ordre d’idée. eux aussi jusqu’à la mort. Mais si. au contraire. depuis longtemps sans doute. justifiaient. nombreux à la cour franque. commises par le seigneur. « Que chaque chef exerce une action coercitive sur ses inférieurs. aux mandements et préceptes impériaux (157) : cette phrase d’un capitulaire de 810 résume. indissoluble. divers édits royaux ou impériaux se préoccupèrent de déterminer avec précision les fautes qui. au temps du servage. de la part du vassal. afin que ceux-ci. « l’homme libre garde toujours le pouvoir de sa personne ». une des maximes fondamentales de l’édifice bâti par Pépin et Charlemagne. dit-on. En Espagne. à leur tour. les réfugiés espagnols contribuèrent peut-être à y faire connaître et apprécier ces principes. ne se trouvaient solidement liés au souverain ? Ce fut en s’efforçant de réaliser cette indispensable condition de leur grand dessein que les Carolingiens contribuèrent à étendre à p. la vie durant. A quoi bon cependant prétendre se servir ainsi des seigneurs pour atteindre les vassaux. le seigneur. d’avoir en ses pomiechtchiks. De bonne heure. Les Carolingiens n’eurent point le monopole de cette conception. La méfiance très vive que les lois anglo-saxonnes devaient plus tard témoigner à « l’homme sans seigneur » traduit des partis pris analogues. le droit visigothique ne cessa jamais de reconnaître aux soldats privés la faculté de changer de maître — car. et — serait-on tenté d’ajouter — pareille illusion fut entretenue avec plus d’esprit de suite que dans le royaume franc. La plus urgente des mesures. Le seigneur. Elle avait déjà inspiré à la monarchie visigothique d’Espagne plusieurs prescriptions législatives .Marc BLOCH — La société féodale 155 réseau des rapports de subordination déjà si fortement constitués .

à travers les provinces. centre chacun d’un groupe plus ou moins étendu de dépendants. En revanche. qui n’avaient jamais été ses compagnons. Mais. l’avaient servi comme vassaux. Des princes étrangers eux-mêmes. ils montassent la garde dans la demeure du maître. Charles le Chauve voulut faire rentrer dans le devoir les complices du jeune rebelle. plus de comté notamment. dès le milieu du VIIIe siècle. pour se procurer les appuis nécessaires. établis sur les biens concédés par le prince. on exige. comme les suivants d’autrefois. elle-même proportionnellement fort nombreuse. l’aide de guerre. En outre. Ceux-ci avaient toujours été conçus comme placés sous le « maimbour » spécial du souverain . Les uns et les autres le servaient à l’armée. jouissant de la protection particulière du souverain et chargés de lui fournir une grande part de ses troupes. au plus tard à son entrée en dignité. se faire.228 semblait prouver la force. Le même lien fut considéré comme lui unissant ses nouveaux fidèles. avant de recevoir de lui cette mission. ayant triomphé de son fils Carloman. devaient former en outre. . Ils leur distribuèrent des terres. jointes mains. ils appartenaient à sa maison militaire. pour se constituer une armée surtout. appelés à passer loin de lui la plus grande partie de leurs jours. ils lui avaient toujours prêté serment . leurs conditions de vie étaient profondément différentes de celles des guerriers domestiques de naguère. comme les mailles d’un vaste réseau de loyauté. puisqu’ils lui devaient. ils avaient dû récompenser leurs « hommes ». à leur gré. le vassal du monarque. Ainsi. il n’est plus de charge de cour ni de grand commandement. s’ils reconnaissent l e protectorat franc. avec leur foi. les Carolingiens s’avisèrent de l’employer à s’assurer la fidélité éternellement chancelante de leurs fonctionnaires. Lorsqu’en 871. une foule de personnages. souvent là encore moyennant dons de terres. il ne crut pouvoir mieux y réussir qu’en les obligeant à se choisir chacun un seigneur. puis rois. ils furent amenés. avant tout. dont l’expérie nce p. Au moins à partir du règne de Louis le Pieux. de « vassaux du Seigneur » — entendez « du Seigneur Roi » (vassi dominici) — . Certes. s’ils en avaient. dont le titulaire n’ait dû. parmi les populations de l’immense Empire. parmi les vassaux royaux. les vassaux du roi ou de l’empereur. à leur tour. à attirer dans leur dépendance. recrutés parmi des hommes qui. qu’ils se soumettent à cette cérémonie et on les dit. de plus en plus fréquemment. ils étaient. La pratique peu à peu se généralisa. suivis. Il y eut plus : ce lien de vassalité. maires du palais. se distingua une classe. Les anciens membres de la suite militaire. A leur façon pourtant. pour la plupart déjà relativement haut placés. qui. de leurs propres vassaux. on attendait d’eux qu’ils maintinssent ces gens-là dans l’ordre . selon des procédés que nous aurons à préciser plus tard. ne cessèrent pas d’être tenus pour ses vassaux. au besoin même qu’ils exerçassent sur leur s voisins une surveillance analogue.Marc BLOCH — La société féodale 156 l’extrême les applications sociales de la vassalité. de tous ces hauts personnages nul n’attendait que. Une fois au pouvoir.

L’exemple des rois. Ces vassaux privés formaient une société mélangée. désormais. par un mouvement spontané. D’autres. Du moins étaient-ce là déjà des fonctions de commandement. partant respectables.Marc BLOCH — La société féodale 157 Or les grands. La vassalité devait définitivement y préciser ses traits.229 foules croissantes de petits seigneurs. notamment. au prix de beaucoup d’archaïsm es et de maladresses. les seigneurs. qui. le don d’une terre. qui comportait encore des éléments assez humbles. s’étaient efforcés de préserver certaines valeurs d’ordre et de civilisation. de leur côté. Seigneurs comme subordonnés ne pouvaient manquer d’aller naturellement vers une forme de contrat qui. le service purement domestique d’autrefois avait fourni le mo ule où venait désormais se couler toute sujétion qui ne fût point sans honneur. les évêques. Ce sont les hommages privés qui désormais vont se multipliant. depuis les incursions scandinaves ou hongroises. s’efforcent de grouper des vassaux. Là encore. VI. garderont la maison du maître. comme autour des rois. sera remis le noble soin de maintenir la paix. mais avec une immense bonne volonté. Alors s’ouvrit une longue période de troubles et en même temps de gestation. la vassalité. . Par les liens de la vassalité les comtes s’attachèrent les fonctionnaires d’ordre inférieur . un héritage amenait-il un de ces loyaux garçons à abandonner le service personnel ? Le chef n’en c ontinuait pas moins à le tenir pour son féal. les laïques qu’ils chargeaient de les aider à rendre la justice ou de conduire à l’armée leurs sujets. qui à leur tour agissaient de même envers de moins forts encore. en un mot. s’étaient depuis longtemps habitués à vo ir dans les bons compagnons qui formaient leurs bandes des hommes de confiance. surveillant la domesticité (158). Parmi ceux que les comtes. l’évêque ou l’abbé. Dans l’état de guerre permanent où désormais vit l’Europe — invasions. Mais l’extension de ces rapports de protection a cessé de s’opérer au p rofit des rois. l’influence des règles de droit qu’ils avaient promulguées stabilisèr ent ces mouvants usages. les chefs cherchent des hommes. comme à des vassi dominici au petit pied. L’élaboration de la vassalité classique Vint l’effondrement de l’État carolingien : rapide et tragique défaite d’une poignée d’hommes qui. prêts aux missions les plus diverses. plus que jamais l’homme cherche un chef. il en est auxquels. querelles intestines — . Autour des châteaux. Un emploi lointain. commandent ces fertés. lorsque l’ost est convoqué. plus modestement. quels qu’ils fussent. s’efforçaient d’attirer ainsi dans leur orbite des p. Les puissants. présidant aux moissons. qui. en leur propre nom ou au nom d’un plus puissant qu’eux. Autour des chefs de tout rang. en revanche. s’élèvent de plus en plus nombreux dans les campagnes. tendait à échapper au cercle étroit du foyer seigneurial. était pourvue de sanctions légales. les abbés et les abbesses sont autorisés à laisser au pays.

originellement. aux subordinations personnelles (159). que celle du comte. à la place du souverain. évitant les liens des dominations seigneuriales. En Artois. là où il avait lieu. du haut en bas de la société et non pas seulement parmi ces « nobles » dont parle notre moine. Aussi voit-on les uns et les autres s’en aller.230 évêques. C’était. en un temps où les classifications sociales répondaient à des principes différents. leur soumission avait été affectée. « demeurer soumis uniquement aux sanctions publiques ». au siècle suivant. elle convient à l’honorable service de l’épée. parce qu’elle exclut tout choix dans la sujétion. Certes le langage. il n’avait pas besoin d’être renouvelé de génération en génération. en effet. que jusqu’au jour où prendra fin l’une ou l’autre des deux vies ainsi liées. vers 1016. servir les grands. « Le roi n’a plus du roi que le nom et la couronne. ni ses autres sujets. mains jointes. Elle est marquée par toute espèce d’obligations p.231 qui sont tenues pour de nature assez basse. les gestes caractéristiques de l’hommage « de mains » (160). voués aux travaux méprisés de la terre et astreints à des charges que l’on considérait d’ores et déjà comme serviles. Quelques groupes de très modestes sujet s seigneuriaux.. deux façons d’être attaché à un chef. un moine explique pertinemment comment. seuls un petit nombre d’hommes ont pu. essentiellement guerrière. dans la « noblesse ». voire ne rappelât. Des serfs. Surtout. parce qu’ils étaient les « hommes » de leur seigneur. un prélat allemand traçait de l’anarchie au royaume de Bourgogne. il n’est capable de défendre contre les dangers qui les menacent ni ses p. non loin d’eux. Cet hommage servile. Encore convient-il visiblement d’entendre ici par ce dernier terme moins l’autorité monarchique. C’est le servage. qui lui épargne la choquante allure d’une contrainte héritée avec le sang. de plus en plus nettement. L’autre attache. Par une synonymie . cependant. caractérisées par des atmosphères sociales différentes. Mais entre ses diverses formes. çà et là. dépositaire.Marc BLOCH — La société féodale 158 chargés d’en assurer la garde. de ce qui restait de puissance supérieure. la ligne de démarcation que l’époque carolingienne avait commencé de tirer acheva de se creuser.. Il n’était pas jusqu’à l’acte formaliste par où un individu se reconnaissait serf d’un autre qui ne fût désig né quelquefois par ce nom. ne dure en droit. où ont glissé la plupart des commendés d’ordre inférieur. sinon en fait. qui se nomme vassalité. » Tel est le tableau que. Car on en était venu à distinguer. cela va de soi. La forme d’aide qu’elle comporte est. beaucoup trop lointaine. elle passe pour contraire à ce que maintenant on appelle « liberté ». la Chanson de Roland appliquait aux plus hauts vassaux. L’une est héréditaire. en d épit du caractère « ingénuile » dont. Par là ils obtiennent la paix. on disait fréquemment qu’ils vivaient dans son « hommage ». continuèrent jusqu’au XI Ie siècle à porter ce nom de « commendés » que. en son rituel. les mœurs mêmes conservèrent longtemps bien des vestiges de l’ancienne confusion. que se propageait ainsi la dépendance. s’opposait à celui des vassaux par un contraste décisif . par son essence. Par ce trait même.

Le soldat par excellence était celui qui servait à cheval. disent. la vassalité militaire en représentait. avec le grand harnois de guerre. par un autre avatar du vieux mot. de l’antique et disparate commendise. depuis la fin du IXe siècle. équipé de la sorte. dès leur apparition. semble-t-il.Marc BLOCH — La société féodale 159 caractéristique. parfois même très élevé. le second terme devrait se traduire par « soldat ». confère à la subordination du type vassalique plus de dignité. A la lettre. pour son maître. d’un homme qu’il est le vassal ou le miles de son seigneur. naguère si humble. Si bien que. le rendront par « chevalier » et c’était certainement cette expression de la langue non écrite que déjà les notaires d’autrefois avaient eue en tête. Mais les textes français. elle n’engage plus que des personnages d’un rang distingué. * ** . et la fonction du vassal consistait avant tout à combattre. désormais spécialisé. par une lente différenciation. ou peu s’en faut. définitivement. mettant les deux individus sur un même plan d’amitié. dans ce rôle. la bravoure. Issue. à savoir. à peu près indifféremment. qui. les chartes latines. La relation de dépendance ainsi définie se contracte par l’hommage manuel. De fait. généralement complété par l’adjonction du baiser. le langage usuel finira par dénommer couramment « vasselage » la plus belle des vertus que pût reconnaître une société perpétuellement sous les armes . Mais ce rite de profonde dédition s’est. l’aspect le plus haut. depuis le Xe siècle.

des armes. dans ce dernier cas. comme les autres. et. mot à mot le doter de sa maison particulière (casa). Cependant. semble avoir été. en un mot. comme à tout employeur. qui était en même temps un riche. plus tard encore. aux termes de l’un d’eux. C’est sous cette forme que l’on voit. Il pouvait. disait-on. leur générosité envers leurs vassaux. vers la fin de l’Empire. c’étaient les biens que souvent il s’efforçait d’atteindre. dans une formule du VI Ie siècle. au chef d’un groupe de vassaux. « Bienfait » et fief : la tenure-salaire Parmi les commendés de l’époque franque. Le simple don.234 laissaient guère le choix qu’entre deux modes de rémunération. retenant l’homme dans sa demeure. de son côté. si cette attente devait être trompée. Ou bien. sous la réserve que l’homme ait déjà reçu de son seigneur la valeur d’un sou d’or. ils demandaient aussi de les aider à vivre. A ce puissant. décrivant. Les capitulaires interdisent-ils au vassal de rompre l’attache ? C’est.Marc BLOCH — La société féodale 160 CHAPITRE II Le fief I. l’équiper à ses frais. les conditions générales de l’économie ne p. les pauvres à la recherche d’un patron qui leur fournît « de quoi manger ». à travers elles. dans le dessein avoué de les maintenir dans le devoir et non sans se réserver parfois la faculté de révoquer la donation. p.233 Or. le même obsédant appel s e fait entendre : celui du ventre creux. dans les pays de langue française. les biens régulièrement distribués par le seigneur aux gens de sa . la remise de quelques présents — un cheval. Depuis saint Augustin. à l’époque carolingienne. assez largement pratiqué. jusqu’à la formule mérovingienne que nous avons plus d’une fois citée. n’avait point pour unique ambition de dominer les personnes . Les largesses du chef à ses compagnons de guerre semblaient si essentielles au lien que fréquemment. à maintes reprises. aux époques anciennes. les trois fils de Louis le Pieux manifester. Reste à savoir selon quels modes. des bijoux — formait la contrepartie presque rituelle du geste de dédition personnelle. les relations de dépendance eurent leur aspect économique. sans clause qui abolît ou limitât l’hérédité. lui attribuant une terre ou du moins des revenus fixes tirés du sol. la plupart n’attendaient pas seulement de leur nouveau maître sa protection. Le seul vrai maître était celui qui avait donné. La vassalité. devait s’opérer la concession. s’en remettre à lui du soin de pourvoir à son propre entretien : — le « chaser ». un chef remettre à son « compagnon » un petit domaine . le nourrir. Dès l’origine. Le seigneur. le vêtir.

revêtir un caractère héréditaire. Par contre. d’un phénomène linguistique fort répandu dans le bas-latin . Celui de precarium. entre autres. On parlait de precarium — à cause de la prière (preces) qui émanait ou était censée émaner p. en principe. par définition transitoires et qui. sans vergogne. ni le droit romain officiel. avait déjà. Pour se procurer les terres destinées à leur obtenir l’appui de nombreux fidèles. L’un et l’autre mot continuèrent d’être employés dans la Gaule franque. au prix d’un avatar grammatical. avait été brutale. qu’un don de pure grâce. A de pareilles concessions foncières. la vassalité ne se transmettant point par le sang. ils se préoccupèrent de réserver. au contraire. dès que le service cessait d’être rendu : au plus tard. sous l’influence des puissants. dans l’immense fortune du clergé. celui qui. moyennant service. quand la mort venait rompre le lien.Marc BLOCH — La société féodale 161 suite ayant la nature d’une solde. Mais. s’élaborait peu à peu en un contrat de contours assez stricts. les deux termes semblent avoir été d’abord à peu près indifféremment usités. étaient dépourvues de toute garantie. naturellement associés à l’usage du patronat. d’une importance considérable. . ordinairement. puisqu’elle ne suggérait pas l’idée d’une supplication. puisqu’ils faisaient dépendre du maître l’entretien du protégé. n’offraient de précédents. Précaire. incorporant des éléments empruntés au droit de louage. à mesure que la précaire. Que la loi. peu lui importait. ni la coutume germanique. on tendit à en réserver le nom aux concessions accordées moyennant redevance. mais. la rémunération du vassal ne pouvait non plus. ne fournît pas au bailleur le moyen d’exiger devant les tribun aux la prestation des charges auxquelles. largeme nt développé ce genre d’accords. régularisant du même coup l’opération passée et celles du présent comme de l’avenir. il soumettait le bien. qui a beaucoup fait rêver les historiens. comme il va presque de soi pour des institutions en marge de la légalité. consenties. avec leurs rigides systèmes de contrats bilatéraux. contribua à fixer la distinction. il passa au féminin : precaria. était assez flottante. il importait qu’ils lui fissent retour sans difficultés. La première spoliation. de folium notre « feuille ». toutefois. les droits des légitimes propriétaires. les Carolingiens puisèrent. Un événement. beaucoup plus que d’une récompense. puisqu’il avait toujours la faculté de reprendre ce qui n’était.235 du donataire — ou encore de « bienfaits » (beneficium). sous Charles Martel. fut affectée de préférence aux libéralités provisoires. La transformation fut ici facilitée par l’attirance qu’exerça le nom même de la requête adressée par le quémandeur : « lettre de prière ». ignorant ces conventions. par une contamination née de la désinence en a des pluriels neutres. à la fois plus vague et plus honorable. en faveur des personnes attachées aux maisons seigneuriales et notamment des vassaux. en quelque mesure. par conséquent. la pratique. sans paradoxe. a fait. Du neutre. Ses successeurs ne renoncèrent point à ces réquisitions . [epistola] precaria. L’étiquette de « bienfait ». « bienfait » . dans l’Empire. originellement du moins. Simple cas particulier. selon toute apparence. Leur terminologie. En d’autres termes .

tour à tour ou selon les parlers. ce fut à cette forme de . dite le feus de l’homme. en feos appréciés à la valeur de tant de livres. n’en doutons pas. qui lui a fidèlement gardé la seconde de ces significations. on s’accoutuma à n’en plus retenir que l’idée de la rémunération. conformément à un usage alors courant. Ce fut d’abord pour lui maintenir l’un au moins de ses sens traditionnels : le plus large. de vêtements. au regard de l’église. Le prix a été stipulé selon l’étalon monétaire ordinaire. peut-être dès le IXe siècle. atteignent moins les formes romanes que leurs transcriptions latines. Durant les âges féodaux.236 royal la jouissance. une précaire. Du roi. de cette somme. Puis. Les langues germaniques anciennes possédaient toutes un mot qui. était. on parlait de feos. à son tour. issu de langues que dans la Gaule romane personne ne comprenait plus. mobilière ou im mobilière.Marc BLOCH — La société féodale 162 L’évêque ou le monastère. l’histoire de ce vocable fameux est claire (161). en objets de valeur équivalente. dans le langage parlé. Mais l’acheteur ne dispose point. nous dit-on. Là aussi. était donc. au roi. Ce que les textes expriment ainsi : « Nous avons reçu de toi le prix convenu. C’était à peu près la matière des distributions que touchaient les suivants entretenus dans la maison du maître ou équipés par ses soins. devait se perpétuer. Il paye donc. percevraient désormais un certain loyer . par diverses chartes bourguignonnes. nourri jusque-là par le chef. qu’aimaient les clercs. allait le service. de chevaux. Malgré quelques difficultés d’ordre phonétique qui. servait. parfois de vivres. pétri de réminiscences. des dons. ce terme devait s’écarter aisément de son contenu étymologique. coupé par suite de tous liens avec l’ensemble du vocabulaire qui l’avait primitivement épaulé. jusqu’en plein XI Ie siècle. en a fait « fief » (en provençal feu). A la différence cependant des termes juridiques vraiment vivants. en principe viagère. juridiquement. Un personnage. recevait-il de lui une terre ? Celle-ci. pour désigner les terres concédées en échange d’un service et notamment du service vassalique. beneficium n’a donné aucun dérivé dans les langues romanes : preuve qu’attardé dans le vocabulaire. jusqu’au début du Xe siècle. a acquis une terre. Dans les maisonnées seigneuriales où il était d’usage quotidien. en soi. ils pensaient « fief ». lorsque les scribes français écrivaient beneficium. l’empruntant aux envahisseurs germains. comme la terre était devenue peu à peu le salaire normal du vassal. lointainement apparenté au latin pecus. l’homme le tena it « en bienfait ». au reste. à désigner tantôt les biens mobiliers en général. en numéraire.237 prouve qu’il s’agissait habituellement d’armes. dans le latin des chancelleries et des chroniqueurs. Un compagnon. L’usage de ce dernier mot. tantôt la forme alors la plus répandue comme la plus précieuse de ces biens : le bétail. été relayé par un autre nom. sous ou deniers » (162). L’allemand. Cette acception est encore attestée. sur le sol do nt il leur était imposé de céder au vassal p. Mais. Le gallo-roman. La comparaison avec d’autres documents p. le possède encore de nos jours et l’écrit : Vieh. celui de biens meubles. il avait depuis longtemps. Le bien. sans accorder désormais d’attention à la nature. tels que commendé.

Dans l’usage populaire au moins. A la vérité. en principe. en réduisant le mot populaire au rang d’une glose. comme entre ce terme et sa racine verbale. Mais corvées de culture. les chancelleries de la Bretagne. Ne nous y trompons point : une notion. Il faut encore qu’ils comportent un élément très net de spécialisation professionnelle et aussi d’individualisation. la liaison demeurait constamment sensible. Les distributions de terre dont bénéficiaient les hommes de service étant. prêter. de la France du Nord et de la Bourgogne se résignèrent seulement un peu avant ou un peu après l’an mil à céder. faisaient au vocabulaire parlé une place alors exceptionnellement large. en somme. il ne suffit point que les services constituent la charge principale du bien. à l’exclusion de toute autre. rien n’empêchait la langue des p. Ainsi qu’il est arrivé plus d’une fois. provisoires. devançant les juristes du XIIIe. que finalement le vieux nom. De ces fiefs. le plus répandu d’entre eux. d’ordre économique. à laquelle déjà les chartes du XIe siècle. que l’on appelle vulgairement fief ». Qui disait fief disait bien concédé en échange. dit. « Bienfait » . lehn : ce que ces divers synonymes cherchaient à exprimer était une notion.Marc BLOCH — La société féodale 163 rétribution. en 1087. « Le bienfait (beneficium). Plus précisément. Plus soucieuses de purisme. La censive rurale . il n’atteignit jamais une spécialisation aussi parfaite que son équivalent français. dont l’emploi très large continuait d’être bi en vivant. Le fief fut un prêt : Lehn (165). à côté des redevances. l’habitude se prit de les désigner par un substantif tiré d’un verbe très courant dont la signification était : céder à temps. il ne cessa pas de s’appliquer à toutes sortes de concessions terriennes. fut familier aux chancelleries allemandes comme à celles du royaume capétien. cependant. très claire. fourniture même de menus produits de l’industrie domestique. la langue vulgaire avait besoin d’un mot à elle. non d’obligations de payer — lorsque celles-ci parfois intervenaient c’était seulement à titre accessoire — . charrois. au siècle suivant. exclusif de plus nobles acceptions. pour qu’il y ait fief. un acte du Hainaut (164). le plus ancien exemple qui ait percé dans les documents écrits appartient à l’extrême fin du I Xe siècle (163). se trouva réservé. Vieh conservait son sens de bétail. rédigées par des clercs ignorants. Toutefois. Nous le devons à une de ces chartes méridionales qui. Suivent. feodum. mais d’obligations de fair e. quelques autres textes également languedociens. destinée à rendre clair à tous le terme classique. sur ce point. Dans les pays d’expression germanique. Tant il es t vrai que les mots d’emprunt se plient plus aisément que tous autres à une valeur technique nouvelle et précise. l’évolution sémantique s’achevait en contresens. était grevée de travaux. vassaliques et terriens. à la pression de la langue commune. pour rendre une réalité quotidienne. les tâches auxquelles elle . parti d’une signification exactement opposée. fondamentalement. dans les premiers temps. Mais. Encore fut-ce souvent. fief .238 chartes d’emprunter aux notaires de la Gaule l’un ou l’autre des calques latins dont leur ingéniosité avait pourvu le « fief » roman . en son essence. opposent expressément le fief.

seigneur à son tour de beaucoup de paysans. par les mots.240 hommes de conditions aussi opposées qu’un petit maire de village. sous Louis le Pieux. par contre. que fixait. L’officier seigneurial était fréquemment un serf . Certains historiens. dotés de tenures propres. un cuisinier. à la longue. lorsqu’il s’agissait d’un modeste ouvrier. les honoraires des professions libérales ? L’ambiguïté cependant subsista longtemps. un guerrier. en chaque cas. à l’origine de portée très générale. apparaît. en pays rhénan. en dehors de toute considération de rang social et. La Fra nce du XIIIe siècle continuait à parler de fiefs d’officiers seigneuriaux et d’artisans : si bien que. de palefreniers . à un prêtre. ces serviteurs professionnellement qualifiés étaient comptés parmi les dépendants fieffés. bien entendu. Non le tracé inverse. les juristes caractérisaient volontiers ces derniers par l’épithète de « francs ». entendez soumis seulement . compagnon armé et guerrier de métier ? La tenure. ses maîtres ? A un charpentier ou à un orfèvre. ont cru à une déviation tardive. aux âges féodaux. réglées par une coutume collective. Ce n’en était pas moins légitimement qu’ayant été. pour le sentiment commun. On l’appelait fief (166). Une terre. préoccupés de mettre à part les fiefs vassaliques. qui devaient désormais mettre leur art à la disposition du seigneur ? Voire. comme rétribution du soin des âmes. le traitement du fonctionnaire. sous condition de gouverner p. Bien à tort. n’éprouvons -nous pas le besoin d’élever. Elles étaient. un comte ou un duc.Marc BLOCH — La société féodale 164 astreignait semblaient de celles que tout homme pouvait accomplir. telle fut la courbe du fief comme de la vassalité et de beaucoup d’autres formes juridiques. ni le manieur de lancette auquel incombait le devoir de saigner périodiquement les moines de Trèves. déguisé à la latine. peu à peu. dans la paroisse ? A un vassal enfin. le mot même de fief. d’artisans. eux-mêmes d’étendue et de nature profondéme nt différentes.239 fidèlement les autres tenanciers ? A un peintre. des biens qui. sans que fût demandée la prestation d’hommage. avait-elle été octroyée à un « sergent » seigneurial. c’est pour s’appliquer à la tenure d’un forgeron. en outre. au lieu de vivre simplement de la provende distribuée dans la maison du maître. Une institution. une convention ou une tradition différentes. ainsi obligée à des services d’une nature très particulière. se définissait avant tout par son caractère de rémunération : en un mot comme une tenure-salaire. lorsque pour la première fois. cela va de soi. une sorte de barrière de respectabilité entre le salaire de l’ouvrier manuel. Einhard. qui. étaient détenus par des p. Cela. se mua en institution de classe. et ni les cuisiniers des bénédictins de Maillezais ou du comte de Poitou. les uns comme les autres. Car il y avait. relevant quelques exemples de ces humbles fiefs. ne tiraient sans doute de leurs occupations habituelles un bien grand prestige. Les censiers du IXe siècle connaissent déjà des « bienfaits » aux mains de maires ruraux. mentionne le « bienfait » d’un peintre . entre 1008 et 1016. quelque chose de gênant à devoir désigner ainsi. par un même nom. contre la mission de décorer l’église des religieux. Jusque dans nos sociétés relativement démocratiques.

Mais il continua longtemps de coexister avec le type plus récent du dépendant fieffé. au XIVe siècle. tînt « néanmoins » un bienfait. Quoi que l’on pût. à la lettre. réserve faite de quelques situations exceptionnelles. de manteaux. c’était seulement des vassaux de la maisonnée. dans le sens lui-même nettement spécialisé que. qu’il était possible d’attendre les mille offices de l’escorte ou de la haute domesticité. Le « chasement » des vassaux Entre les deux modes de rémunération du vassal. autour desquels s’était développé un droit proprement « féodal » : à savoir. capables d’une présence constante. avait pris ce terme. ou un cadet — venait occuper à la table seigneuriale la place devenue vacante . de meilleure heure encore. recevant de lui « leur nécessaire » (167). vassal de l’évêque de Liège — se gardaient bien de faire fi. entre elles. surtout de robes. encore hors de son héritage. servant dans le palais. les tenures chargées des services de la vassalité. au XIIIe siècle. la Glose du Miroir des Saxons. ainsi garantie.Marc BLOCH — La société féodale 165 à des obligations dignes d’un homme parfaitement libre. dûment pourvus de terres. comme surveillance durant la paix. pour autant. diversement utiles : en sorte que. l’incompatibilité n’était pas absolue. dira finalement. souvent. en 1166. les traitements en argent de certains magistrats ou fonctionnaires urbains étaient appelés fio . d’armes. le fidèle ne renonçait point. on considérait comme anormal qu’un vassal du roi. « Le fief (Lehn »). demander aux feudataires comme aide au jour du danger ou du conseil. le type du compagnon nourri dans la maison du maître était le plus ancien. par le fief et par la provende. après un stage dans la suite immédiate. vassaux provendiers et vassaux chasés représentaient vraiment deux variétés bien tranchées et. L’homme. « est la solde du chevalier ». on tendait à le comprendre comme s’appliquant aux fiefs à la fois les plus nombreux et socialement les plus importants. certains chevaliers. que p.241 beaucoup de coutumes finirent par codifier et dont les plus hauts personnages même — tel un comte de Hainaut. qui avaient reçu le mot de l’usage français. II. De plus en plus cependant. de « vair et de gris ». au regard du seigneur. l’Angleterre aujourd’hui persiste à nommer fee les honoraires du médecin ou de l’avocat. semblait si digne d’envie qu e les moyennes . lorsque le mot était employé sans qualification particulière. notamment. aux autres marques de la libéralité seigneuriale : à ces distributions. D’autres langues. Cependant. de chevaux. comme on le voit. n’en vivaient pas moins avec le chef. obtenait-il un « chasement » ? Un autre — un adolescent. en effet. dès Charlemagne. ne fut pas. autour d’un grand baron anglais. l’opposition. lui conservèrent plus longtemps encore le sens général de salaire. et la sécurité du vivre et du couvert. celle de stades successifs du développement. même en dehors de tout don de terre : en Italie. Parce que les deux catégories n’étaient donc pas interchangeables. Parfois. Certes. Une fois établi sur son fonds.

au début. vers le début du I Xe siècle. un siècle environ plus tard. alla croissant. en tous pays. était contraint de s’attacher. si nombreux encore. bien entendu. le biographe de l’archevêque Conrad Ier de Salzbourg devait encore féliciter son héros d’av oir su mener ses guerres « sans gagner la bonne volonté de ses chevaliers autrement que par des cadeaux de biens meubles ». aux yeux des chefs d’églises. plus fin que celui des autres provendiers. pourtant. sans doute. Quand Guillaume le Bâtard eut conquis l’Angleterre. les prélats anglais durent assez vite renoncer à un système si conforme à leurs vœux. sans les chaser. Il imposa donc à ses principaux fidèles l’obligation de tenir constamment à sa disposition un nombre déterminé de chevaliers.242 mouvement et sur quelques-unes au moins de ses causes. le roi. pour f aire désormais reposer la charge de l’ost royal sur des fiefs découpés dans le sol ecclésiastique (169). en raison de l’origine authentiquement française des institutions en jeu. la so lution la plus séduisante.Marc BLOCH — La société féodale 166 familles chevaleresques en sollicitaient quelquefois la promesse. Au début du règne de Philippe Auguste. entre les deux groupes de vassaux et au profit du groupe des détenteurs de fief. autour des grandes communautés religieuses. pour les plus jeunes de leurs membres (168). ait cru devoir leur réserver une place à part. Ainsi chaque grand seigneur. si elle n’interdisait pas absolument la pratique de l’entretien à domicile. une certaine quantité au moins de vassaux militaires. A très peu d’exceptions près. les loger et nourrir « sur le domaine ». dépendant immédiatement du roi. naturellement. en Gaule même. de décider des procédés à employer pour assurer leur entretien. sans peine. Telle était. Le chroniqueur d’Ely raconte que les vassaux. ces vassaux sans fief étaient encore assez nombreux pour que. Beaucoup d’évêques et d’abbés préférèrent. préoccupé de ne laisser échapper aucun genre de contribuables. Cependant à cet inconvénient. On croira. dont le chiffre était fixé une fois pour toutes. une difficulté plus grave s’ajoutait qui. on ne saurait douter que dès l’époque carolingienne ne se soit marquée. fût pour la paix du cloître un fâcheux voisinage . dans son ordonnance sur la dîme de croisade. en effet. Pourtant. baronnie par baronnie. son premier soin fut de transporter dans son nouveau royaume la remarquable organisation de recrutement féodal dont son duché normand lui fournissait l’exemple. propre à des seigneuries d’un genre particulier. de pareils ennuis n’avaient -ils pas été étrangers à la rapide et précoce raréfaction de ces vassaux domestiques p. au temps où ils étaient directement nourris par le monastère. par exemple. les moines leur réservaient alors un pain spécial.243 d’églises. s’étaient rendus insupportables par les tumultueuses réclamations dont ils assiégeaient le célerier. parce qu’elle semblait préserver de toute atteinte l’inaliénable patrimoine dont ils avaient reçu le dépôt . Sur ce p. peut néanmoins être légitimement invoqué ici. une disproportion qui. qu’à Corbie. qu’une bruyante troupe d’hommes d’armes. aux appétits indiscrets. par la suite. pour s’être déroulé hors de France. nous possédons un témoignage exceptionnellement vivant dans un épisode qui. en limitait du moins singulièrement . à son tour. Mais il restait libre.

durant le premier âge féodal. et peut être al. d’un don fait par le vassal au seigneur. « alleu ». pour le maître comme pour le suivant d’armes. il ne devait vivre que dans ce milieu d’emprunt. Le rôle d’un vassus dominicus carolingien supposait qu’il passât la plus grande partie de ses jours dans sa province. mais non sans les avoir. Alors acheva de se marquer l’opposition de deux grandes classes de droits réels : d’un côté. « total »). un véritable octroi du seigneur au vassal. çà et là. « bien ». avec les moyens nécessaires. étaient d’un rang trop élevé pour s’accommoder d’une existence passée tout entière à l’ombre du maître. était de laisser à ce dernier. les modestes tenures en « villainage ».244 terres au chef. naquirent. Le fonds du rustre lui était rendu grevé de redevances en nature ou argent et de corvées agricoles. L’allemand disait. en bien des cas. A ceux-là. non seulement en nombre. au passage. si l’on peut dire. qui s’exprimait par le poids de charges diverses. leur permissent de vivre dans des conditions conformes à leur prestige. à l’origine de tous les fiefs. la responsabilité de pourvoir à sa propre subsistance. Beaucoup au contraire. les « alleux ». Le plus sûr. Celui-ci. L’homme qui cherchait un protecteur devait souvent acheter cette protection. De fait. Les inférieurs offraient donc. à l’époque carolingienne. du haut en bas de la société. Comme fief. adopté par les langues romanes. dans le même sens. si paradoxal que cela puisse paraître. occupé à la surveiller. que de prétendre ravitailler régulièrement un groupe un peu étendu. Ce grand mouvement de dédition du sol se poursuivit. après avoir prêté l’ho mmage. avec eux-mêmes. qui obéissaient aux coutumes collectives des seigneuries. le régime de la provende devenait-il inapplicable lorsque les vassaux. Mais selon le rang du commendé et son genre de vie. A plus forte raison. et les fiefs . durant l’époque franque et le premier âge féodal. Plus d’un annaliste monastique parle de famine au réfectoire. Ce serait d’ailleurs se faire de la multiplication des rapports féodaux une image singulièrement imparfaite que de postuler. Eigen (« propre »). l’extension des relations vassaliques. Le personnage d’une condition plus relevée et d’habitudes guerrières. était d’origine germanique . restés exempts de toute dépendance.Marc BLOCH — La société féodale 167 l’emploi. liés à l’exercice de pouvoirs de commandement. Aussi bien le souci même du service y obligeait-il parfois. assujettis à son droit supérieur. la . leurs p. mais aussi. restituait à son nouveau dépendant les biens ainsi provisoirement cédés. En dépit. en hauteur. de l’autre. s’accompagna d’une immense distribution de « bienfaits ». Le puissant qui forçait un plus faible à s’attacher à lui exigeait volontiers que les choses lui fussent soumises comme les personnes. de quelques inévitables gauchissements. récupérait son ancien patrimoine en qualité d’honorable fief vassalique. en réalité. une fois contracté le lien de subordination personnelle. C’était une grosse aventure. il fallait des revenus indépendants qui. dont il s’agissait de payer la fidélité. mais avec une filiation étymologique beaucoup plus rectiligne (od. comme lui. les formes en étaient bien différentes.

par contre. un possesseur d’alleu. au-dessous de lui. ni ces alleux d’usurpation. pour peu qu’il soit lui -même un seigneur. Seule la seconde doit nous intéresser pour l’instant. Pour le fond. après la mort de leur père. pour sa vie durant et celle de ses fils. L’alleu. Indépendamment même des entraves lignagères.246 sur les terres allodiales du pays hennuyer. à conserver longtemps leur qualité. elle fournit certainement une juste image de ce que pouvait être le sort de ces petits seigneurs alleutiers. en d’autres termes. ni ceux d’ancienne et authentique origine n’étaient destinés. peu à peu réduits. 914 : Alger. par les comtes de . le comte de Boulogne et le comte de Guines s’efforçaient de les contraindre à leur faire hommage. des tenanciers. d’inégales amplitudes. quelle que fût la nature du bien — depuis la petite exploitation paysanne jusqu’au plus vaste complexe de redevances ou de pouvoirs de commandement — . A cet égard. quel que fût aussi le rang social du détenteur. céda aux sommations du comte de Guines. la tradition n’est pas très sûre dans les détails. pour ces terres. purement et simplement. Cependant. Voici. la terre de Cavaliacus « à titre usufructuaire. pour la plupart. « Fief du soleil » — entendez sans seigneur humain — . les châteaux. élevés p. de l’époque franque à la fin des âges féodaux et plus tard encore. Il y avait une fois. en bénéfice ». ne voulant se soumettre à aucun de ses deux persécuteurs. comme celui -là. dans l’exacte chronique de Gilbert de Mons. s’étaient partagé ses alleux. nommés Herroi et Hacket. peut fort bien avoir. Naturellement toute espèce d’immeuble ou de revenu p. Herroi. qui. diront de lui. partout présentes. Il y avait donc une antithèse alleu-censive aussi bien qu’alleu -fief. voire des feudataires.245 immobilier pouvait jouir de ce privilège. On l’a parfois définie : « pleine propriété ». 876 : Charles le Chauve remet au fidèle Aldebert. Tardivement relatée et comme un simple on-dit. à trente-huit ans de distance. porta sa part d’héritage à l’évêque de Thérouanne et la reprit de lui en fief (171). entre les mains du clergé. n’est pas forcément vers le bas un droit absolu. L’anarchie qui accompagna et suivit l’effritement de l’État carolingien offrit d’abord à un bon nombre de feudataires l’occasion de s’approprier. tenaillés entre les ambitions rivales des hauts barons voisins. par exemple. l’évolution française et rhénane fut marquée par un rythme à deux temps.Marc BLOCH — La société féodale 168 signification de ces mots synonymes demeura parfaitement stable. Cela. que je tiens de mes parents » (170). en pratique le plus souvent héréditaires. dont les droits de jouissance sur le sol. deux frères. joliment. les « chasements » dont ils avaient reçu le conditionnel octroi. Sans trêve. fils d’Aldebert. Mais il l’est vers le haut. à moins d’être tombés. Hacket. surtout quand le concédant était une église ou le roi. raconte un chroniqueur. limitent impérieusement le sien. deux chartes limousines. C’était oublier que cette expression s’applique toujours mal au droit médiéval. « craignant les hommes plus que Dieu ». riche seigneur à Poperinghe. De même voit-on. les juristes allemands de la fin du moyen âge. fait don aux chanoines de Limoges de « mon alleu appelé Cavaliacus.

sauf à titre accessoire. églises avec leur casuel. Il arrivait cependant que l’o n préférât une image plus parlante : motte de terre. Souvent on se contentait. D’où. de pouvoirs sur d’autres dépendants. Au vassal. Lorsque le don était consenti à un nouveau vassal. c’est -à-dire son représentant laïque — . il convenait qu’elle fût peuplée de tenanciers soumis. Mais. Du moins depuis que s’était établie. la condition sociale des bénéficiaires. Quelle que fût la provenance réelle du fief vassalique — prélèvement opéré sur la fortune du chef ou fief de « reprise ». groupant. la plupart des fiefs vassaliques étaient des seigneuries. à des prestations de main-d’œuvre. l’intervention d’un acte cérémoniel. sous son étendard. si le feudataire devait être non seulement un guerrier. d’une part. pour cela. . Force lui était donc de vivre du travail d’autrui. qu’on appelait. très abondants encore sous les premiers Carolingiens — au point que la possession de l’un d’eux. Sur ce canevas. de l’autre. néanmoins. en français. entre les diverses formes de la commendise. Comme le régime féodal. il subsista toujours des alleux. tout en laissant également à leurs possesseurs le privilège d’une noble oisiveté. lance qui évoquait le service d’armes . mais un chef de guerre. même dans les contrées qui lui avaient donné naissance. leur nombre. N’importe quel bien. cependant. D’autres. originellement assez vague. à des redevances. la coutume et le génie des juristes brodèrent peu à peu une foule de distinctions. qui permettaient la culture de la fraction du sol généralement réservée à l’exploit ation directe par le maître. alla rapidement en décroissant. Lorsqu’il recevait une terre. Le sol entrait en sujétion avec les hommes. semble prévoir que des corvées agricoles pourront être réclamées. était alors la condition nécessaire pour pouvoir être désigné comme « avoué » d’une église. Le rite créateur de la fidélité en précédait nécessairement le salaire.247 limites. d’autres chevaliers. qui fût situé dans le comté même. cependant que celui des fiefs augmentait sans trêve. jamais avant (172). telle que nous l’a conservée un document du VI Ie siècle. marchés. qui se définit essentiellement sous les espèces d’un réseau de dépendances. « investitures ». comme diront plus tard les juristes. conçu selon les formes communes alors à toutes les traditions de droits réels. péages. variables selon les pays. en principe. en rappel de la glèbe concédée . lorsqu’il s’agissait de fiefs vassaliques. à la condition de fiefs.Marc BLOCH — La société féodale 169 Hainaut ou de Flandre. dîmes. une distinction de classe nettement tranchée. le seigneur remettait un objet qui symbolisait le bien. c’est -à-dire ancien alleu abandonné. l’investiture avait lieu immédiatement après l’hommage et la foi. bannière. En un mot. imposait certaines p. ne com portaient point. à partir du Xe siècle. puis féodalement « repris » par son détenteur primitif — . Mais le vassal des âges postérieurs ne condescendait plus à travailler de ses mains. pouvait être fief. l’état d’un système parfait. à son tour. grandes ou petites. il se présentait officiellement comme octroyé par le seigneur. n’atteignit jamais. La formule du don accordé au « compagnon ». d’un simple bâtonnet. En pratique. consistaient en revenus qui.

à un régime de quasi salariat. avait été remplacée par l’octroi. En conséquence. insensiblement. sans supports fonciers. le « bienfait » ou fief fut désormais considéré comme devant être détenu par le vassal jusqu’à sa . Puis Philippe Auguste. Ces fiefs « de chambre ». la difficulté ne paraît guère avoir ému les juristes. toujours prompt à imiter les Plantagenêts. riches de bonne heure. dans des conditions diverses. les Staufen se conciliaient les conseillers des Capétiens. s’efforça de les concurrencer. en dehors même des territoires immédiatement soumis à leur domination. parce que la prise en subsistance. la doctrine et la jurisprudence aboutirent à dénier aux rentes en numéraire la qualité de fief. cependant. ce fut certainement. ses rivaux. le nombre des vassaux provendiers diminua très vite. rangés parmi les immeubles.Marc BLOCH — La société féodale 170 A vrai dire. C’est pourquoi. la vassalité passait pour unir deux vies. selon la classification médiévale. comte en tête. S’agissait -il. aux p. qui s’étaient peu à peu élaborées autour du concept de fief vassalique. l’accumulation de stocks monétaires relativement considérabl es. dont ils recherchaient l’appui militaire. au XIIIe siècle. la concession en fief avait pour durée naturelle celle du lien humain. Aux chefs d’État. Car il revenait à se demander jusqu’où devaient s’étendre les règles juridiques. se trouvaient. En France. en Italie et en Allemagne. au plus viagers. Solde d’un commendé. nous le verrons. en plus d’un cas. lorsque les progrès des échanges comme de l’organisation administrative eurent permis. les grandes maisons baronales et princières y purent passer. c’est -à-dire de trésor. en quelque mesure. n’en entraînaient pas moins la prestation d’hommage. ils maintenaient beaucoup plus strictement le détenteur dans la dépendance du concédant. qui n’avait été. demeurés. Était-il bien sûr. en firent l’application. jusque -là. d’un traitement fixe en argent. étant. avaient de multiples avantages. Depuis le Xe siècle environ. fixés au sol. même les droits de ce dernier type. avait métamorphosé la plupart des fiefs terriens en biens héréditaires. et les Capétiens ceux des Staufen. Plus tard seulement. par contre. dès la fin du XIe siècle. Échappant.248 seigneurs flamands. par conséquent. sous forme de fief. semblent avoir été parmi les premiers à user de ce procédé. où. par la même méthode et sur le même terrain. Si. Les rois d’Angleterre qui. Ils évitaient toute aliénation de terres. que son arrière-vassal (173). très particulières. au contraire. de suivants d’armes domestiques ? La rétribution pécuniaire évitait les embarras du ravitaillement. Sous le vieux nom de la tenure militaire. dans les royaumes ou les grandes principautés. en général. qu’un re venu exclusivement mobilier pût être légitimement l’objet d’une inféodation ? Le problème n’était pas uniquement verbal. au cours du XIIIe siècle. qui seront exposées plus loin. ce droit proprement féodal réussit le mieux à se constituer en système autonome. caractéristique d’une économie nouvelle qui se fondait sur la vente et l’achat. qui était sa raison d’être. Ainsi saint Louis s’attacha directement Joinville. Ainsi encore. pure et simple. ils donnaient le moyen de s’assurer des fidèles lointains. à la déformation qui. les rois et les hauts barons se prirent à distribuer en fiefs de simples rentes qui.

sur ce point. il convient d’abord de chercher à retracer. le maintien du fief à l’héritier du feudataire ou au feudataire par l’héritier du concédant exigeait que fût réitérée l’investiture. cependant. Telle fut jusqu’au bout la règle inscrite dans le formalisme du droit : de même qu’entre le survivant du couple primitif et le successeur de son partenaire la relation p. Mais l’évolution ayant été. c’est ce qu’il nous faudra tout à l’heure examiner. dans les pays demeurés jusqu’ici en dehors de notre horizon. ne tardèrent pas à donner aux principes un flagrant démenti. . le développement d’institutions ou semblables ou analogues à celles qui viennent d’être décrites.Marc BLOCH — La société féodale 171 mort ou à celle de son seigneur et jusque-là seulement. Comment les faits.249 vassalique ne persistait qu’au prix d’une répétition de l’hommage. commune à toute l’Europe féodale.

ne vint qu’après. sans en excepter celles qui étaient chargées d’humbles redevances foncières ou de corvées agricoles. Accoutumés à un régime de compagnonnage voisin des primitifs usages francs. par contre. les princes ne surent utiliser au profit de leur autorité le réseau des relations féodales. les Scandinaves de Rollon. Guyenne. devenu. de puissants contrastes. de structure à tous égards fort originale et qui n’avaient été que faiblement soumises à l’action des institutions franqu es. De même pour le terme d’ » honneur ». perdit rapidement la netteté de ses contours. avec une étonnante souplesse. on qualifiait ainsi. Dès le XIIe siècle. La notion de fief elle-même. autour de Bordeaux ou de Toulouse. Leurs chefs pourtant s’y adaptèrent. certains traits exotiques continuèrent de percer. lors de leur établissement en Neustrie. avec leur sens p. dans les couches profondes de la société. Nulle part mieux que sur cette terre de conquête. dans leurs traditions nationales rien qui ressemblât au système du fief et de la vassalité.Marc BLOCH — La société féodale 172 CHAPITRE III Tour d’horizon européen I. Mais nulle étude n’est aujourd’hui moins avancée que celle de cette géographie sociale. comme sur les rives de la Garonne. C’étaient les concepts juridiques eux-mêmes qu’avait imparfaitement compris une société régionale imbue de tout autres habitudes. d’abord. toute espèce de tenures. Cependant. Certainement les deux noms avaient été adoptés. que ne connurent jamais les pays vraiment féodalisés. La diversité française : sud-ouest et Normandie Que la France ait eu pour destin. tel qu’il s’était dès lors développ é en Gaule. Mais ce ne fut point pour des raisons .252 ordinaire. Force sera donc ici de se borner à proposer aux chercheurs quelques jalons. le Rhône accueille la Durance — un faisceau de sociétés que séparaient originellement. à la suite d’une évolution sémantique qui sera retracée plus loin. ne trouvaient. dans le Nord. Dans ces contrées. En Normandie. le mot de fief glissa rapidement au sens général de tenure. Gascogne. le quasi-synonyme de « fief ». la propagation des rapports de dépendance paraît avoir rencontré beaucoup d’obstacles. dès le moyen âge. p.251 Voici d’abord le Midi aquitain : Toulousain. Les alleux jusqu’au bout y demeurèrent fort nombreux : tant petites exploitations paysannes que seigneuries. selon le beau mot de Mistral. d’assembler par le lien de plus en plus vigoureux de l’unité nationale comme. bien spécialisé. chacun le sait ou le pressent. La déviation. malgré tout introduite.

mi-vilainage. s’ils lui retiraient leur obédience. Les compagnons de guerre. Car. comme dans la patrie même de l’institution. franchement nordique et qui. on préféra dire . ailleurs devenu si puissant. beaucoup de fil à retordre aux juristes. la « vavassorerie » supportait des redevances. Dans cette anomalie. les plus bas placés. Le « bienfait » fut en Italie une importation franque. ainsi qu’il se voit e ncore si bien dans les sagas islandaises. le lien n’avait alors rien d’ indissoluble : au libre Lombard. au cours des siècles suivants. Vavasseur et dreng. Dans un monde qui au-dessus de toutes les autres activités sociales et à part d’elles mettait les armes. portaient le nom germanique commun de gasindi. La même dualité de charges y grevait les terres de dépendants qui là étaient dénommés drengs. des ducs.Marc BLOCH — La société féodale 173 exactement équivalentes. la loi reconnaissait expressément le droit de « s’en aller avec son lignage où il voudra ». d’ailleurs. par rapport aux rois ou aux grands barons n’étaient que des vassaux de vassaux ( vassus vassorum).253 d’ailleurs. des terres par le genre de vie. voire des corvées : mi-fief en somme. ce qui semble avoir manqué fut le sentiment. des principaux chefs. il suffira d’un regard jeté vers la Normandie anglaise : entendez les comtés du Nord et du Nord-Est. au moins autour des rois. pourvu qu’il ne sortît point du royaume. à devoir les restituer au chef. conformément aux habitudes que nous trouvons partout à l’origine de ce genre de rapports. conséquemment. tantôt à cheval. sur les bords de la Seine (174). Cependant la notion d’une catégorie juridique de biens spécialisés dans la rémunération des services ne paraît pas s’être dégagée clairement avant l’absorption de l’État lombard dans l’État carolingien. ils étaient comme un persistant et gênant souvenir de l’âge où chez les « hommes du Nord ». Beaucoup d’entre e ux recevaient des terres. A côté d’obligations de service armé. ceux qui. Le mot en lui-même n’avait rien d’exceptionnel. immédiatement après l’invasion. Bientôt. chacun de son côté. comme on l’a vu. c’est -à-dire originellement — tout comme pour vassal — « garçons » : terme. Car. prisonniers de classifications progressivement cristallisées. dits « de coutume danoise ». cette fois. A travers tout le domaine roman. L’Italie L’Italie des Lombards avait vu se développer spontanément des pratiques de relation personnelle presque de tous points analogues aux commendises des Gaules : depuis la simple tradition de soi-même en servitude jusqu’au compagnonnage militaire. dans la chaîne des possesseurs de fiefs militaires. au reste. il désignait. devaient donner. semble avoir été auss i en usage. tantôt à pied. II. p. Quitte. nul abîme ne séparait la vie du paysan et celle du guerrier. le plus souvent. hésitera-t-on à reconnaître un vestige du temps des Vikings ? Pour lever tous les doutes. ici. Témoin. le droit spécial des « vavasseurs ». de la différenciation des classes et. Mais l’originalité du vavasseur norman d résidait dans le singulier imbroglio des charges qui généralement pesaient sur son bien.

Marc BLOCH — La société féodale 174 « fief ». presque purement oraux. Non pas toujours p. plus étroite. ni l’enseignement juridique ne s’interrompirent jamais. par un ensemble assez flottant de préceptes traditionnels ou jurisprudentiels. refoulé dans la signification. s’appliquait à décrire « les bonnes coutumes des cours ». présente une particularité singulière : l’hommage de bouche et de mains n’y est jamais mentionné .254 d’armes non chasé. Mais. des deux parts. aux âges féodaux. comme il le fut si longtemps en France. les rois allemands — . Mais la politique carolingienne. régularisa et étendit à la fois le système primitivement assez lâche des dépendances personnelles et foncières.255 cependant. avait. Or le droit de la vassalité. le serment de foi semble suffire à fonder la fidélité. était quelquefois prêté. Autour des ordonnances promulguées. l’hommage. de ce côté des Alpes comme de l’autre. Les documents de la pratique attestent qu’en Italie. acquis l’expéri ence des monarchies et des grandes principautés ecclésiastiques . né dans le cœur de l’Aquitaine. Non seulement la crise sociale provoquée par les guerres de conquête et sur laquelle un capitulaire carolingien apporte un curieux témoignage (176). l’acception nouvelle de tenure militaire est attestée. une part de systématisation et d’artifice. sur la matière. avaient entraîné la multiplication de patronages de tout ordre. Il ne paraissait pas nécessaire à la création du lien. depuis 1037. on le sait. Rite d’importation. La langue lombarde possédait ce mot avec le sens ancien de bien mobilier. C’est que la domination étrangère avait mis son empreinte sur les réalités elles-mêmes. conforme à l’esprit de presque toutes les œuvres doctrinales de ce temps. tel que l’exposent ces textes. où les habitudes de la clientèle romaine se mêlaient aux traditions de la Germanie . au cours de sa carrière brillante et agitée. de suivant p. le droit féodal et vassalique devait. de très bonne heure. cesser d’être constitué seulement. ni même peut-être le plus souvent. l’Italie du Nord fut sans doute le pays où le régime de la vassalité et du fief se rapprocha le plus de celui de la France propre. par les souverains du royaume d’Italie — lesquels étaient. En 999. Si. Cependant. en fait. En même temps. l’œuvre organisatrice des premiers Carolingiens. Les principaux morceaux en furent rassemblés. à côté du commentaire de ces lois. Un jour très vif est jeté sur la notion même du fief vassalique par son histoire dans une autre région de l’Italie : le Patrimoine de saint Pierre. la faveur de l’Empereur Otton III poussa au pontificat un homme qui. dès la fin du IXe siècle. à vrai dire. les conditions premières étaient presque semblables : à la base un substrat social de même type. toute une littérature technique surgit qui. le gallo-franc « vassal » se substituait peu à peu à gasindus. travaillant cette pâte. selon le type franc. il n’avait sans doute jamais été complètement adopté par une opinion juridique beaucoup plus aisément disposée qu’outre -monts à admettre des obligations contractées en dehors de tout acte formaliste. la raison en fut que. dans la fameuse compilation des Libri Feudorum. sur cette terre où ni l’activité législatrice. maîtresse des hautes charges. Il y avait là. aux environs de Lucques (175). non seulement les ambitions de l’aristocratie immigrée. de toute l’Europe.

ayant appris l’hommage prêté par son fils au roi. d’une authe nticité certaine. Elle n’en est pas moins symptomatique .256 société gallo-franque. dans la pratique du gouvernement papal. on n’en aperçoit point de semblable. le baiser d’amitié. la plaine saxonne. comment un des ancêtres de la race. de génération en génération. aussi complètement qu’en France. ils ne connaissaient pas l’obligation salutaire du retour au donateur. Mais elle usait encore pour cela des vieilles formes romaines : l’emphytéose notamment. III. avant tout. en soi. occidentalisée seulement depuis Charlemagne. Il est possible qu’au début les membres des grands lignages de chefs aient éprouvé quelque répugnance à entrer dans des liens tenus encore pour à demi serviles. l’État allemand. N’ayant pas été adopté par les classes supérieures. peu à peu. après lui. se retirant dans un monastère. mêlée d’erreurs généalogiques. surtout dans le Nord. Temporaires. mit ici plus longtemps à . véritable fondement ailleurs du clivage des classes. ne vint que très exceptionnellement s’ajouter. dans le reste du monde féodal. Telle. comme de l’Italie lombarde. l’opposition entre le service des armes et la culture du sol. S’il ne semble pas avoir très bien réussi. pénétrer le corps social aussi à fond que dans le vieux pays franc. Adaptés aux besoins de sociétés d’un tout autre type. La tradition. ces contrats répondaient mal aux nécessi tés du présent. fief et hommage n’en pénétrèrent pas moins. il refusa. comme le rapport humain propre à leur rang. Tant cette double institution paraissait désormais indispensable à toute bonne organisation des dépendances dans la classe militaire. parties intégrantes. l’hommage resta plus proche de sa nature primitive. Ils ne comportaient pas en eux-mêmes de charges de services. dès le principe. Mais sans jamais. de son nom de pape Silvestre II. dans l’entourage des Welfs. Gerbert voulut leur substituer de véritables inféodations et dit pourquoi (177). en racontait. mais à plusieurs vies. unissait de vastes territoires qui étaient demeurés à l’écart du grand brassage d’hommes et d’institutions. jusqu’à sa mort. n’est pas. C’était Gerbert d’Aurillac. en ce premier effort. L’Allemagne Aux provinces de la Meuse et du Rhin. avait conçu de cet acte. de revoir le coupable. du Rhin à l’Elbe. qui mettait presque à niveau seigneur et vassal. caractéristique de la p. Elle ne manquait pas de leur distribuer des terres. D’autre part.Marc BLOCH — La société féodale 175 de l’ancien pays franc. qui faisait de lui un rite de pure subordination : à l’offre des mains. Il constata que ses prédécesseurs avaient ignoré le fief. où il voyait une atteinte à la « noblesse » et à la « liberté » de son sang. du royaume fondé par Clovis et foyers de la puissance carolingienne. Au XIIe siècle. tel qu’il se constitua définitivement vers le début du Xe siècle. Les pratiques du fief et de la vassalité se répandirent néanmoins sur toute l’Allemagne transrhénane. une irritation si vive que. Certes l’Église romai ne avait ses fidèles.

soixante-quinze ans plus tard. L’admiration . Les huit premiers. nous dit-on. Le nombre et l’étendue des alleux d’abord. droit des fiefs . par jugement. muée à son tour. en permanence. venaient la garnir seulement en cas d’alerte. leur subsistance tantôt aux distributions faites par le maître tantôt.258 barbares de la Grande-Bretagne n’étaient pas à l’abri des influences franques. le roi Henri Ier. comme en France. continuèrent d’attester cette féodalisation moins avancée de la société allemande. de se mêler inextricablement à tout le réseau juridique. devait. par groupes de neuf. dont n’eût jamais rêvé notre Beaumanoir. les royaumes p. à première vue. des États brunswickois et hanovriens (178). au droit civil déroge celui des actes de commerce et des commerçants. sous le nom de duché de Brunswick et Lunebourg. Lorsque. eut été. Landrecht.257 se marque. au même temps. Hors de l’emprise carolingienne l’Angleterre anglo -saxonne et l’Espagne des royaumes asturo -léonais Au-delà de la Manche. ses terres allodiales. Le système. droit général du pays — les grands manuels du XIIe siècle sont tout entiers construits sur ce dualisme. former la base.Marc BLOCH — La société féodale 176 s’établir. même dans les hautes classes. comme les vassaux « estagiers » de l’Ouest. des fiefs qu’il tenait de l’Empire. actuellement. applicables seulement à certaines terres ou à certaines personnes. privé. Lorsque le Welf Henri le Lion. se trouvèrent assez considérables pour leur constituer une véritable principauté. étaient eux-mêmes de véritables paysans. Il n’avait de sens que parce que. duc de Bavière et de Saxe. A y mieux regarder cependant. dans la future confédération germanique. au lieu de demander. notamment d es alleux de chefs. en 1180. en fief impérial. pourvut de points d’appui fortifiés la frontière orientale de la Saxe. n’est point sans analogie avec les principes adoptés. cultivant le sol de leurs mains : agrarii milites. à des fiefs concédés par celui-ci. le droit du fief et de la vassalité. sous forme de redevances. il en confia la défense à des guerriers répartis régulièrement. que même aux pires heures les barques ne cessèrent jamais de traverser. afin de veiller sur les maisons et les provisions réservées à ses compagnons. Le neuvième y vivait. Ces garnisaires des confins saxons. dans les premières années du Xe siècle. demeurées aux mains de ses descendants. établis autour de la forteresse. Saxon lui-même. IV. En Allemagne. une différence extrêmement profonde p. Deux traits. au lieu. jusqu’à la fin du moyen âge. fut conçu de bonne heure sous les espèces d’un système à part. pour la garde de divers châteaux français. qui. dont les règles. sans cesse menacée par les Slaves et les Hongrois. ressortissaient à des tribunaux spéciaux : à peu près comme chez nous. Lehnrecht. bien des liens juridiques manquaient à rentrer sous la rubrique féodale. par ailleurs.

Mais telle quelle — sans que d’ailleurs l’on sache jusqu’à quel point elle fut pratiquement suivie d’effet — . les fidèles armés dont s’entouraient les grands et les rois. ceux-là étaient à eux-mêmes leurs propres répondants. Depuis le moment où. désignèrent. avant la conquête normande. à partir du Xe siècle au moins. dès le début. le terme germain de mund. devant le plaid public. la raison doit en être cherchée. ces liens. nous voy ons se dessiner les mailles d’un système de dépendances qu’achèveront de développer. les grands troubles de l’invasion danoise. plus loin que p. Mais ces actions étrangères demeurèrent toutes de surface. si l’on portait au contraire l’accent sur la protection accordée par le maître. Les lois. moins encore dans la faiblesse d’une royauté profondément touchée par les guerres danoi ses. là comme ailleurs. Ils les tenaient pour utiles à l’ordre publie. Leurs dépendants militaires. Témoin. Aethelstan. reconnurent et réglementèrent ces relations. Un homme. chez les forts leurs instincts de puissance. qui poursuivit. l’apparition du mot de vassal. visiblement emprunté. prescrit. sa famille. les rois ne se privèrent-ils point d’utiliser. L’Angleterre anglo -saxonne offre à l’historien de la féodalité la plus précieuse des expériences naturelles : celle d’une société de contexture germanique. en Angleterre. à leur profit. comme un brigand. devra lui désigner un lord.259 Charlemagne ou ses successeurs n’osèrent jamais prétendre (179). La règle visiblement ne touchait point les personnages assez haut placés pour se trouver soumis à l’autorité immédiate du souverain . deux siècles plus tard. que l’on appelait leurs « thegns ». Divers noms. en intention du moins. elle allait. Dans la foule des dépendants s’étaient distingués de bonne heure. Les rois. ces guerriers . que dans la persistance d’une structure sociale originale. entre autr es. protégés par des tarifs de composition spéciaux et chargés de véritables fonctions publiques.Marc BLOCH — La société féodale 177 que l’État carolingien notamment. les rapports de dépendance ne dépassèrent jamais. par un de ces décalages de courbe auxquels l’histoire se plaît. se lève à nos yeux le voile d’une histoire jusque -là privée d’écrits. qui n’avaient en commun qu’une r ésonance assez humble et ménagère. Ne le veut-elle ou ne le peut-elle pas ? Il sera hors la loi et quiconque le rencontrera pourra le tuer. n’a -t-il point de seigneur ? Si on constate que cette situation nuit à l’exercice des sanctions légales. une évolution presque entièrement spontanée. auxquelles on appliquait ici aussi. dans quelques chartes et quelques textes narratifs. jusqu’à la fin du X Ie siècle. Si néanmoins. lorsqu’il s’agissait de marquer la soumission de l’inférieur. étaient comme autant de vassi dominici répandus dans tout le royaume. concurremment ou successivement. eux aussi. les Anglo -saxons ne trouvaient dans les liens du peuple ou du sang de quoi satisfaire pleinement chez les petits leur besoin de protection. Aussi bien. les favorisèrent. l’état encore flottant qui avait été à peu près le stade de la Gaule mérovingienne. le nom latin de commendatio. entre 925 et 935. au début du VIIe siècle. inspira aux monarchies de l’île semble être allée parfois jusqu’à de véritables tentatives d’imitation. Pas plus qu’aucuns de leurs contemporains.

la brillante coupe ? » Alcuin. on éprouva bientôt le besoin d’user d’un terme nouveau pour désigner les hommes d’armes domestiques qui étaient venus les relayer dans le service militaire de la maisonnée. certains tombèrent finalement hors d’usage. autour de l’archevêque d’York.Marc BLOCH — La société féodale 178 familiers : gesith. soit vers le haut. de la bigarrure propre originellement à toutes les troupes de cette sorte et des distinctions que pourtant on inclinait déjà à marquer dans leurs rangs. Ce fut knight. y signalait la présence côte à côte de « guerriers nobles ». décrivant. au XIe. un modeste tenancier. groupés dans sa maison. demeura l’étiquette d’une catégorie de dépendants militaires beaucoup plus considérée. serviteur ou esclave. après la mort de son chef. in c Ýêí va omme va l. knight. pour se ssa ns qui. on emprunta volontiers au scandinave. sont ses « mangeurs de pain » (hlafoetan). à la fois. pour l’appliquer aux suivants d’armes d u roi ou des grands. Le geneat est au début du VIIe siècle un vrai guerrier et un assez grand personnage .. c’est -à-dire compagnon de salle . D’autres se spécialisèrent. comme la plupart des individus ainsi dénommés avaient été peu à peu dotés de tenures. qui ne se sépare guère des autres paysans que parce qu’il est astreint à monter la garde auprès du maître et à porter ses messages. Cependant le mouvement qui poussait à l’institution d’un salaire foncier était . mais. En même temps qu’un défenseur. de même que les hommes.. tout c primitif. sur ce point. qui se répandit progressivement. n’était -il pas un nourricier ? Un curieux poème met en scène la plainte d’un de ces compagnons de guerre. une de ces suites armées. de préciser le contraste. « gars de la maison ». met les mains et la tête sur ses genoux. Mais. puis l’homme sans amis s’éveille et ne voit plus devant lui que les sombres vagues. une liaison causale que la déplorable pauvreté des sources mérovingiennes ne laisse guère apparaître — la différenciation était dans la nature des choses . réduit. de tendresse p. en effet. et de « guerriers sans noblesse » : preuve. achevaient. à courir les chemins à la recherche d’un nouveau « distributeur de trésors » : poignant lamento d’une sorte d’isolé social. comme autrefois près du haut siège d’où venaient les dons . gesella. thegn. geneat. Parmi les mots qui ont été énumérés tout à l’heure. L’é tendue et la nature de la concession. au contraire. parent lointa du gre ô ï í . Un des services que nous rendent les documents anglo-saxons est de souligner. Depuis Knut. variant selon la qualité de l’homme. naturellement. « jeune garçon » . a it. hélas. alors débarrassé de sa tare servile. d’établir ces hommes d’armes sur des terres. Rien de plus révélateur que les vicissitudes de la terminologie. voire de l’esclave — est dit hlaford (d’où est venu le mot lord de l’anglais actuel) : au propre « donneur de miches » . Thegn. « Il rêve par moments qu’il étr eint et baise son seigneur. le terme de housecarl. déjà tant de fois rencontré . lequel est le même mot que l’allemand Knecht. soit vers le bas. Où sont les joies de la grande salle ? Où. compagnon de nourriture . privé à la fois de protection. visiblement elle fut hâtée par l’habitude même.260 et des plaisirs les plus nécessaires à la vie. Le seigneur — du féal militaire comme du plus médiocre commendé. en 801.

soit comporter le rite d’offrande des mains. d’ailleurs non sans hésitations. ce fut sans doute parce que les chevaliers d’abord amenés par les envahisseurs étaient. soumis. quelle que fût leur portée sociale. jusqu’au bout. la brèche creusée entre un lien viager. p. uniformément. de l’autre. un chroniqueur s’en servait. le grand principe de la scission qui finalement aboutit à séparer d’un trait si net la vassalité et les formes inférieures de la commendise avait été double : d’une part. à des pratiques très générales. ignora toujours l’équivalence. avaient répondu. L’A ngleterre. à son tour. N’étaient -ce pas en effet des hommes d’armes et des rustres tout à la fois que ces geneat ou encore ces radmen dont les tenures. « guerriers paysans » — cette alliance de mots. de par leurs terres.Marc BLOCH — La société féodale 179 si irrésistible qu’à la p. que nous connaissons déjà. Un autre témoignage nous en est fourni par le formalisme même des actes de soumission qui. que nous avons déjà rencontrée en Allemagne. pour la plupart. en droit librement choisi. auxquelles se rapportait l’allusion. — la moindre importance enfin accordée au cheval.262 à côté des drengs. Or l’apprentissage et les exercices constants que rendaient nécessaires la conduite dans la mêlée . par être employé pour traduire le second de ces mots. étaient grevées de services d’escorte ou de message comme de redevances et de corvées agricoles . demeurait incomplète. les réalités. celui du paysan — . avant la Conquête. dans les faits. Or ni l’un ni l’autre facteur n’agissaient au même degré dans la société anglo-saxonne. finit. profondément scandinavisés. en 1159. de « vassal » avec « chevalier » et si knight. sans qu’on puisse rendre un compte exact de son action. Simples survivances à ce moment. l’incom patibilité entre deux genres de vie et par suite d’obligations — celui du guerrier. semble bien en Gaule avoir contribué à imposer l’habitude des distinctions de classes . La bataille de Hastings fut essentiellement la défaite d’une infanterie par une troupe mixte où la cavalerie soutenait de ses manœuvres les fantassins. Agrarii milites. continuait de mettre à la disposition de son roi étranger (180). Non que beaucoup de féaux anglo-saxons ne fussent pourvus de montures. A dire vrai. purent. que certains des thegns mêmes. pour caractériser certains éléments traditionnels des forces militaires que l’Angleterre. ce que ces distinctions verbales conservaient de mouvant indique combien la discrimination. les thegns paysans . un siècle plus tôt. familière au continent. si nombreuses au Xe siècle. Dans la Gaule franque.261 veille de la conquête normande plus d’un knight à son tour avait été pourvu d’une terre. soit s’en passer. après l’arrivée des Normands. Mais au combat ils mettaient régulièrement pied à terre. comme la majorité des knights. à d’humbles corvées aussi à côté du service de guerre ? Tout conspirait à maintenir ainsi une sorte de confusion des genres : l’absence de ce substrat social gallo-romain qui. et les attaches héréditaires. que se rencontraient surtout. des guerriers sans terres. — l’influence des civilisatio ns nordiques : c’était dans les comtés du Nord. dont la structure n’avait pas été complètement bouleversée par la Conquête.

étaient cédées en plein droit. parfois de très modeste condition. Mais à côté de cette solidarité de maître à subordonné. à des distributions de cette nature.Marc BLOCH — La société féodale 180 d’un destrier et le maniement à cheval de lourdes armes. Assurément. demeuraient susceptibles d’une rupture assez aisée. comme en Allemagne. eût été. des abus de force. Les lois. parmi les terres que les seigneurs octroyaient à leurs fidèles. de lignages et de . n’en ga rdaient pas moins la faculté. se fût clairement élaborée. de l’homme et du sol. avec elle. éternellement renouvelable. siècle. sans l’assentiment de celui -ci. Mais cette permission ne pouvait être refusée si les biens remis en échange des services avaient été restitués et qu’aucune obligation portant sur le passé ne restât due. aucune classification rigide des rapports fonciers ne fournissait son armature au régime des rapports personnels. Le seigneur répondait publiquement de ses hommes. quel paysan en avait besoin pour chevaucher jusqu’au lieu de l’engagement ? Quant aux contrastes qui ailleurs découlaient de la plus ou moins longue durée du lien. dit Aethelstan. moyennant à la fois devoir d’obéissance. La « quête du lord ». du moment qu’il lui a été fait droit ». devaient être conservées seulement pour autant que durerait la fidélité même. vers le début du XIe. en France. fussent sans coïncidence : sous Édouard le Confesseur. avec retour obligatoire au donateur. du bail à trois généra tions. « de s’en aller vers un autre seigneur ». Il arrivait que les deux liens. Par p. en latin praestitum). Sans doute. des asservissements purs et simples — les relations de dépendance. dans les hautes classes du moins. il est vrai. Mais l’on ne voit point que la notion d’un bien -salaire. c’est -à-dire de se commender. un personnage qui s’est fait octroyer par un seigneur ecclésiastique une terre. semblait un imprescriptible privilège de l’homme libre. subsistaient. à un autre maître que le concédant : dualité qui. était parfois plus puissant que les règles légales : plus d’une subordination se muait pratiquement en attache viagère. à trois générations également. vers le seigneur qu’il voudra » . redevances et service de guerre ? Il adopte pour cela le vieux mode. très vigoureuses et soigneusement organisées par la loi. au contraire. proprement inconcevable. si.263 ailleurs. il s’en fallait de beaucoup qu’elles eussent étouffé tout autre lien. le rôle de ciment social joué par les relations de protection. lui et le fonds. voire héréditaire. cela va de soi. enfin. comme dit le Domesday Book. les vieilles solidarités collectives. Aussi bien. dans l’Angleterre anglo-saxonne. au temps de la première vassalité. De nombreux dépendants. le nom de prêt (laen. le jeu des accords particuliers. comme sur le continent. « n’y mette obstacle. d’autres. familier à l’Église. inter disaient à l’homme d’abandonner son seigneur. à la même époque. Ces concessions temporaires portaient fréquemment. à tous les degrés. Car — à l’exception. des coutumes locales ou familiales. reçoit en même temps l’autori sation « d’aller durant ce terme. beaucoup. à chaque mort. « Qu’aucun seigneur ». L’évêque de Worcester procède -t-il. ils n’avaient guère la possib ilité de se manifester bien fortement en Angleterre. pour important que fût devenu.

qu’ils appelaient. dans la péninsule ibérique.Marc BLOCH — La société féodale 181 groupes de voisins. Comment en eût-il été autrement. et son emploi en somme fort rare. même compte tenu. au contraire. le thegn ordinairement n’étant point un pauvre. Si bien qu’ici une contamination se produisit. la Catalo gne avait subi profondément l’empreinte des institutions franques. Mais ce dernier mot était d’emprunt . les deux catégories se recouvraient partiellement. De même. possédaient des terres suffisamment étendues. subit néanmoins. d’une remarquable imperméabilité au principe de contradiction. l’Aragon voisin. Rien de plus original. alors que tant de chevaliers et de clercs français passaient constamment les cols ? De même. plus tard Portugal. Castille. León. avec profit. équivalent à peu près du vassal franc. avec lui. ce qu’on peut entrevoir (181). L’héritage de la société visigothique. c’est -à-dire leurs p. On s’habitua donc. le mot d’hommage se rencont re quelquefois et. leurs criados. pourvu qu’il eût une p.264 certaine fortune. avaient leurs guerriers familiers. le rite. et avec une force. là comme ailleurs. tantôt l’appartenance à une classe économique : équivoque qui. n’avait pas su leur substituer une armature de dépendances bien définies et nettement hiérarchisées. Ainsi le même mot caractérisait. vers le Xe siècle. ayant vu malgré tout s’effriter les vieux cadres sociaux.265 « nourris » et que les textes. Deux types de guerriers servaient le roi avec armement complet : son thegn. lui aussi. croissante. Voici. même sans s’être placés sous sa commendise particulière. Ce n’est pas vers l’Espagne du Nord -Est que doit regarder l’historien de la féodalité. en quelques mots. infiniment instructive. tour à tour. le développement des dépendances personnelles. Les chefs. Malheureusement l’exploration n’en a guère été poussée bien loin. d’ailleurs entouré d’un formalisme beaucoup moins rigoureux et susceptible de se . semble-t-il. ne pouvait guère s’admettre que parce que le lien d’homme à homme n’était pas conçu comme une force tellement puissante que rien ne se pût comparer avec elle. Mais le geste indigène de dédition était autre : c’était le baisement des mains. plus ou moins proportionnée à la richesse de chacun. du monde ibérique. a pour principal intérêt de rappeler que même ce secteur. transmis par les premiers rois et l’aristocratie. les condition s de vie alors communes à tout l’Occident favorisèrent. d’un champ de comparaisons vraiment particularisé. Naturellement. l’honorable commerce d’outre -mer. notamment. tantôt la situation créée par un acte de soumission personnelle. l’obligation militaire de tous les membres du peuple survivait. De même. chez les esprits. voire même avaient exercé. plus indirectement. Peut-être ne serait-il pas absolument inexact d’interpréter l’effondrement de la civilisation anglo-saxonne comme la débâcle d’une société qui. en quête. à dénommer thegns — sous-entendu royaux — et à considérer comme dotés des privilèges appartenant à cette condition tous les libres sujets du roi qui. traitent également de « vassaux ». Galice. à l’ordinaire. que la structure des sociétés du groupe asturo-léonais : Asturies. et le simple homme libre. l’influence des féodalités d’outre -Pyrénées. parfois. Marche détachée de l’Empire carolingien. entre tous autonome.

échappaient aux formes au moins les plus astreignantes de la sujétion seigneuriale . chef de la guerre. Imparfaitement liés entre eux. cependant. envahissant et bien ordonné.Marc BLOCH — La société féodale 182 répéter assez fréquemment. après les razzias en territoire maure. Jamais. à l’histoire des sociétés asturo-léonaises. en pleine indépendance. par les ressources exceptionnelles que le butin. l’évolution qui partout tendait à substituer aux distributions d’aliments et de cadeaux les dotations en terres ne laissa point de se faire sentir : tempérée pourtant. montant de degré en degré — sauf interruption par l’alleu — du plus petit chevalier jusqu’au roi. Bien que le nom de criados paraisse évoquer. qui. d’échelonnement régulier des hommages. restait beaucoup plus agissant qu’au nord des Pyrénées. non plus. C’est que deux grands faits imprimèrent. plus ou moins volontaire. leurs souverains se sentaient beaucoup moins en peine d’atteindre directement la masse de leurs sujets. et l’effacement. des fidèles domestiques et que le Poème du Cid appelle encore les suivants du héros « ceux qui mangent son pain ». il n’était pas le seul combattant ni même le seul à être monté. D’autant que. assez nette. par surcroît. La langue courante avait élaboré. V. à un réseau. Tant il est vrai que deux facteurs semblent avoir été indispensables à tout régime féodal achevé : le quasimonopole professionnel du vassal-chevalier . Sur les vastes espaces arrachés aux Maures. avant tout. pour la plupart. qui. mettait entre les mains des rois et des grands. surtout. la dénomment « fief » (sous ses formes latines). ici. ces pratiques ne donnèrent naissance. devant l’attache vassalique. Il en résultait que beaucoup moins de vassaux qu’en France pouvaient être pourvus de revenus tirés du travail de tenanciers. Point. des paysans furent établis. puissant. il existait une « chevalerie vilaine ». un terme propre : prestamo.266 de milice des confins. payant redevances et devant corvées . Une notion. et le repeuplement. composée des plus riches parmi les libres paysans. parfois rédigés par des clercs venus de France. D’autre part. comme en France. Les féodalités d’importation . que. une tonalité particulière : la reconquête . souvent dotés de terres qui rémunéraient leurs services. de la tenure grevée de services et révocable en cas de manquement se dégagea. les royaumes étant beaucoup moins étendus. en outre. Il y avait çà et là des groupes de féaux. conservèrent nécessairement les aptitudes guerrières d’une sorte p. littéralement — par un curieux parallélisme d’idées avec le lehn allemand ou anglo-saxon — « prêt ». Quelques documents. le pouvoir du roi. si le fidèle armé était le combattant par excellence. comme un acte de simple politesse. inspirés par le vocabulaire étranger. comme colons. A côté de la chevalerie des criados. ils étaient loin de constituer l’armature presque unique de la société et de l’État. de dépendances vassaliques et féodales. Donc point de confusion entre l’hommage vassaliq ue et la subordination du fonctionnaire. des autres moyens d’action de l’autorité publique. entre l’office et le fief.

Dans l’Angleterre. mais sans qu’elles se fussent élaborées en un système bien hiérarchisé. conquise peu à peu. depuis 1030 ou environ. on travaillait sur une table rase. Ni en Syrie par contre. certaines oscillations de terminologie — . est attaché au souverain. étaient entre les mains des vieilles aristocraties des cités. à la vassalité. Ces féodalités d’importation eurent pour caractère commun d’être beaucoup mieux systématisées que là où le développement avait été purement spontané. n’avait pas vu disparaître totalement ses hautes classes ni leurs traditions. comme elles. au début. l’allodialité ne fut admise. On le vit se produire à trois reprises. par les croisés. En Syrie enfin. entre trois dominations. elle avait été partagée. mais aussi par un lien qui monte d’homme à homme. Dans les provinces byzantines. exotiques. par suite. par un trait caractéristique. depuis 1099. après 1066. Mais. non seulement comme son sujet. Beaucoup. qui sur le sol conquis avait apporté les fortes habitudes administratives de son duché natal. Enfin. Quant à l’Italie méridionale. composés essentiellement d’envahisseurs. aboutit de maillon en maillon au roi. si puissants qu’aient été ces contrastes. Dans les principautés lombardes de Bénévent. régies par des usages. gouvernée par une royauté puissante. venus eux aussi de Normandie. ni en Angleterre — si on laisse de côté. la transplantation des relations féodales et vassaliques fut partout rendue aisée par leur caractère d’institutions d e classe. la pratique des dépendances personnelles était fort répandue. Dans l’Italie du Sud où. à la suite d’accords autant que de guerres. dans l’Italie du Sud qui. des aventuriers. nous touchons à un remarquable phénomène de migration juridique : le transport. la présence chez les vaincus d’habitudes déjà quasi vassaliques facilita l’adaptation du régime étranger. par leur réunion. des oligarchies terriennes. qui nulle part ne s’interrompt. Au-delà de la Manche. formaient autant de sociétés coloniales. les groupes dirigeants.267 Sicile. auxquels en Angleterre et surtout en Italie s’étaient joints quelques éléments empruntés aux aristocraties indigènes. que leur attachait quelquefois une sorte de patronat. Le vieux principe carolingien de la « coercition » par le seigneur p. Tout vassal. destinées finalement. sur ces terres étrangères au vieil Empire. les unes comme les autres de type ancestral. Toute terre est tenue d’un seigneur et cette chaîne. le royaume dit de p. dans les États fondés. avant l’arrivée des Normands. des institutions féodales françaises. au bout d’un siècle. son application presque idéalement parfaite. Dans la Syrie latine. commencèrent à se tailler des principautés. guerrières et souvent aussi marchandes dominaient la foule des humbles. Sur le sol anglais. . durant le même siècle.Marc BLOCH — La société féodale 183 Avec l’établissement des ducs de Normandie en Angleterre.268 recevait ainsi. Capoue et Salerne. il subsista toujours des alleux. même de loin. Au-dessus des plèbes rurales et parfois des bourgeoisies. sur une terre conquise. là où régnaient les émirs arabes. A vrai dire. à constituer. il n’existait rien d’analogue.

que s’étendit le nom de fief (fee). en outre. il se transmettait seulement d’aîné en aîné. complètement achevée. formèrent le groupe des terres libres. si elle se produisit parallèlement sur l’une et l’autre rive de la Manche. par excellence. La déviation probablement avait commencé dès avant 1066. étant conçu comme indivisible. Non contente. de ne point constituer la coutume des gens fieffés en corps juridique distinct. Elle s’appliqua à toutes les terres dénommées fees. En un sens. se trouva conduit à distinguer très nettement deux grandes catégories de tenures. Les autres. Les unes. étant considérées à la fois comme de durée précaire et comme frappées de services déshonorants. Ainsi ce privilège d’aînesse. qui comprenaient la majorité. dans l’échelle des sociétés féodales. dont la possession était protégée par les cours royales. Ce fut à celles-ci. qui devait devenir un des caractères les plus originaux des mœurs sociales anglaises et l’un des plus gros de conséquences.Marc BLOCH — La société féodale 184 les institutions ainsi introduites ne dessinèrent pas seulement une armature plus rigoureusement ordonnée que nulle part ailleurs. comme on le verra bientôt. dans la seconde moitié du XIIe siècle. des petites exploitations paysannes. dans leur ensemble. notamment en Angleterre. comme l’on sait. Or n’imaginons point une assimilation purement verbale. En Normandie. Mais. p.269 se place aux antipodes de l’Allemagne. Dans toute l’Europe des X Ie et XIIe siècles. à cette date. s’était mué en bien pratiquement héréditaire. chez elle toute une part considérable du Landrecht — le chapitre des droits fonciers — fut Lehnrecht. sans doute. exprima. le fief militaire. au point d’en venir à désigner toute tenure. comme la France. furent qualifiées de non-libres. l’Angleterre. et parfois plus bas encore. . en son principe. une sorte de sublimation du fief au rang de droit réel. Dans beaucoup de pays. ce ne fut pas exactement selon les mêmes lignes. Le droit anglais. la primogéniture peu à peu fit tache d’huile. des hommes libres. Les fiefs de chevaliers y voisinaient avec des censives rurales ou bourgeoises. Car. Par l’effet d’une sorte de contagion du haut en bas. Mais sans être encore. ici. le mot de fief subit une altération sémantique profonde. elles pénétrèrent progressivement la société presque tout entière. Tel était le cas.

Il . En fixant l’attache sur le sol. même en l’absence de toute concession de terre. sauf motifs valables. c’était du même coup perdre avec le fief une part considérable du patrimoine paternel. ne le trouvait pas hostile. La position du seigneur était moins franche. dans une société où les liens du sang avaient tant de force ? Le moyen âge tout entier a mis une grande valeur sentimentale dans les mots de seigneur « naturel » : entendez. la renonciation devait-elle sembler dure lorsque le fief était « de reprise ». que le fief. L’hérédité. devînt disponible pour un meilleur serviteur. il ne risquait pas seulement de décourager les fidélités neuves. il importe — nous bornant provisoirement au cas le plus simple : celui où le vassal laissait un fils et n’en laissait qu’un — de chercher à nous représenter. en un mot. cependant. le poussait à insister vigoureusement sur le principe de révocabilité.272 presque contraignant. vouées l’une à commander. dans le concret. voire sa totalité. de parti pris. étroitement déterminés. c’est -à-dire représentait en réalité un ancien alleu familial. Mais. Mais. A plus forte raison. si les charges manquaient à être rendues. par naissance. l’autre à obéir. comment en eût -il été autrement. Le triomphe de l’hérédité ai nsi comprise fut celui des forces sociales sur un droit périmé. le seigneur perdit la faculté de refuser à l’héritier naturel la réinvestiture. pris à la rigueur. p. Le problème de l’hérédité : « honneurs » et simples fiefs L’établissement de l’hérédité des fiefs a été mis par Mont esquieu au nombre des éléments constitutifs du « gouvernement féodal ». devenait p. Non sans raison. jamais la possession du fief ne se transmit automatiquement par la mort du précédent détenteur.271 Que. la pratique de la rémunération foncière amenait fatalement à la fixer dans la famille. Refuser l’hommage ou manquer à le faire accepter. par contre. Il lui importait. que précédait un nouvel hommage. la fidélité tendît à unir moins deux individus que deux lignées. l’intérêt du fils à succéder à son père. que le vassal « parjure » fût puni.Marc BLOCH — La société féodale 185 Chapitre IV Comment le fief passa dans le patrimoine du vassal I. Entendons bien. que. le terme est inexact. l’attitude des parties en cause. dans la foi. Pour en pénétrer les raisons. dès qu’il y avait « chasement ». Son intérêt. sur toutes choses. opposé au « gouvernement politique » des temps carolingiens. besoin d’hommes. Car il avait. au premier chef. Où les recruter mieux que parmi la postérité de ceux qui l’avaient déjà servi ? Ajoutez qu’en refusant au fi ls le fief paternel.

reconnaître d’avance à cet héritier une succession dont il avait. c’était pousser au désespoir tous « les braves gens ». ne contribuât parfois à imposer l’hérédité. le seigneur ne sera point autorisé à le déposséder (183). qui écrivait sous Hugues Capet. Après quoi. désirer impérieusement ramener à lui la terre. que du règne de Charlemagne à celui de Charles le Chauve quatre p. Selon le mot du moine Richer. les pouvoirs de commandement . Déjà même on jugeait bien dur d’enlever à l’orphelin. le « bienfait » paternel. proche encore de sa source. Il n’était pas jusqu’à la considération due au fidèle vivant qui. dans un cas de cette sorte. à leur suite. Les églises. « bienfait » royal en même temps que précaire de l’Église de Reims. passés sous la domination de l’église. par un curieux détour.Marc BLOCH — La société féodale 186 s’exposait. devient -il incapable de remplir ses devoirs ? S’il peut se substituer. un vassal. le château. un fils. à mécontenter ses autres vassaux. Ne voyons-nous pas. Aussi bien Adalard ne s’intéressait -il peut-être qu’aux enfants qu’il avait pu connaître . les « bienfaits » se transmettaient souvent aux descendants : telle cette terre de Folembray. Mais le problème ne se posait pas dans les mêmes termes pour toutes les natures de fief. de même. nous dit l’archevêque Hincmar. Sur ce fond premier de commodités et de convenances. s’ils consentent à servir. Affaibli par l’âge ou la m aladie. le plus souvent. enfin. au cours de la pé riode troublée et fertile en nouveautés qui s’ouvrit avec le morcellement de l’empire carolingien. l’hérédité véritable s’établit peu à peu. le « bienfait » fût purement viager. nul n’en doutait encore. De toute évidence. dans le service. Partout l’évolution tendit vers cette fin. dépouiller l’enfant. chose plus grave encore. un certain Adalard donna au monastère de Saint-Gall des biens étendus. à peu de chose p rès. répugnaient particulièrement à reconnaître un caractère définitif à des inféodations qu’elles n’avaient déjà. Dès lors. Louis le Pieux se laisser attendrir par les prières d’une mère ? Loup de Ferrières en appeler au bon cœur d’un prélat ? Qu’en droit strict. Ceux-ci. si jeune fût -il et par suite inapte aux armes. jugé plus sûr ou plus utile. Jamais le jeu complexe de ces diverses tendances n’apparut avec plus de clarté que sous les premiers Carolingiens. il eût paru contraire aux bonnes règles de lui lier indéfiniment les mains. ou bien. devront conserver leurs « bienfaits » leur vie durant . gardiennes d’une fortune en principe inaliénable. lors même qu’il se décidait à une nouvelle inféodation. cependant. l’hommage n’engendrait que des sentiments étroitement personnels. Mais il pouvait aussi. dès le vivant du détenteur. assumé les charges. l’abbé disposera des terres à son gré (184). dont une partie avait été distribuée à des vassaux. justement inquiets du sort réservé à leurs propres descendants. ce maître qui s’était provisoirement dessaisi d’une part de son patrimoine. consenties qu’à contrecœur.273 générations successives se passèrent de mains en mains (182). En 843. C’était. Une catégorie doit être mise à part : ces fiefs . préférer à l’héritier du précédent vassal un autre commendé. leurs fils.

Leurs titulaires pouvaient toujours être révoqués. de beaucoup de détenteurs de simples « bienfaits » . son propre traitement. l’exercice de droits seigneuriaux. le roi s’attachait par les liens de la vassalité les personnes auxquels il confiait les principales charges de l’État et. dans certains pays du moins — tels que l’Angleterre normande — . Car le changement de poste était parfois un avancement . les textes de la première moitié du IXe siècle ne manquent jamais d’y faire ces deux parts. par une dév iation . dotés d’importants pouvoirs de commandement. à partir de Louis le Pieux. Entendez ceux qui étaient faits d’offices publics. comtés. puis. voire pour leur avantage. particulièrement frappant : l’absence de tout caractère viager. en somme. travaillèrent avec un succès croissant à se transformer en potentats territoriaux solidement enracinés au soi. devint d’application de p lus en plus difficile.274 commandements territoriaux. en ce temps où la véritable fortune était de tenir rang de maître. qui le différenciât. marches ou duchés. Mais ces fonctions. l’octroi d’un comté éta it donc bien un don. en l’absence de tout salaire en argent. à elle-même. En plus d’un sens. Restait la révocabilité. qui conservaient le vieux nom latin d’« honneurs ». par eux-mêmes. que leur rôle dans l’État mettait si près des fonctionnaires proprement dits. Le comte ne percevait pas seulement. en effet. sauvegarde de l’autorité centrale. lui était.Marc BLOCH — La société féodale 187 que plus tard les feudistes dénommeront « de dignité ». accordée. en 867. Dès les premiers Carolingiens. parmi les plus beaux qui pussent récompenser un vassal. Cependant. délégués par le roi. on tendit à en limiter l’emploi aux fiefs les plus étendus. on l’a vu. mis à la tête de l’importante marche du Frioul. ainsi pour ce petit comte des bords de l’Elbe qui fut. dans sa circonscription. entre autres. le tiers des amendes. Qu’au surplus le donataire fût par là fait juge et chef de guerre n’avait rien. au déclin de la dynastie mérovingienne. on avait commencé à traiter volontiers « d’honneurs » tous les bénéfices des vassaux royaux. sous cette réserve que. La jouissance de certaines terres fiscales. « bienfaits » : énumérant les faveurs dont le souverain a gratifié tel ou tel de ses fidèles. Le mot finit par devenir un simple synonyme de fief. étaient alors soigneusement distinguées des « bienfaits ». spécialement affectées à son entretien. Parallèlement. les terres affectées à la rémunération de l’office. A mesure que la royauté. la fonction était. entre autres. notamment. un authentique profit. car ceux-ci comportaient. renouvelant les habitudes qui avaient été celles de l’aristocratie. Déjà. les grands p. Elles en différaient. qu’interdisaient les conditions économiques. « Honneurs ». pour la plupart. alla s’affaiblissant. même sans fautes de leur part. en 817. Car les comtes. Il n’était pas jusqu’aux pouvoirs exercés sur les habitants qui — outre les gains illégaux dont ils fournissaient trop souvent l’occasion — ne dussent sembler. sinon par le degré.275 le Chauve s’efforcer en vain d’arracher à un serviteur rebelle le comté de Bourges ? Rien désormais ne s’opposa plus à une assimilation préparée par d’indiscutables ressemblances. aux beaux temps de l’Empire ca rolingien. Charles p. Ne voit-on pas. ce principe. par un trait.

276 des honneurs aux fiefs. pour tenir solidement le pays. L’erreur serait donc lourde de le considérer simplement comme un effet de l’assimilation p. en 877.Marc BLOCH — La société féodale 188 beaucoup plus grave. Autant qu’aux comtes francs. en général. l’histoire de leur transformation en biens familiaux s’y trouva inextricablement mêlée à celle de la patrimonialité des fiefs. avant tout. le comté de Mersebourg du « bienfait » attaché à ce comté. sur place. l’effort vers l’hérédité naissait naturellement des besoins de la puissance territoriale. II. L’évolution : le cas français En France Occidentale et en Bourgogne. En un mot. dans le fameux plaid de Quierzy. qui n’étaient points des vassaux. son parent. aux « gastaldes » des principautés lombardes. Mais comme. ou de fief. celui-ci même furent qualifiés de « bienfait ». d’ailleurs. chargé de la régence. Cela. Rien de plus instructif. à cet égard. où les traditions de la politique carolingienne demeuraient exceptionnellement vivantes. Mais depuis longtemps le langage courant ne s’embarrassait plus de ces subtilités : ce qu’il dénommait « bienfait » ou fief était bel et bien la charge tout entière. Sur le point de partir pour l’Italie. en effet. un comte vient à mourir ? Avant tout. se recruter. dont les vastes commandements ne furent jamais considérés comme des tenures. construire des châteaux aux nœuds des routes . Or ceux que les écrivains d’Église appelaient volontiers les nouveaux « satrapes » des provinces avaient beau tirer de la délégation royale l’essentiel des pouvoirs dont ils prétendaient désormais user à leur profit . pendant ce temps. Celui-ci. on voit l’opposition changer de sens. les duchés. marches ou comtés prirent place de bonne heure parmi les concessions féodales. il n’accorde que la faculté de désigner des . Dès 881. se réserve toute nomination définitive. distingue encore très nettement. « pour qu’il lui fût fidèle. source indivisible de puissance et de richesse. s’ériger en protecteurs intéressés des principales églises . Lorsqu’on passe d’un État à l’autre. Que faire. dans les État s issus de l’Empire franc. fidèle au premier de ces deux emplois. l’évêque -chroniqueur Thietmar. si. il leur fallait davantage : acquérir çà et là des terres nouvelles . A son fils Louis. vers 1015. il se préoccupait de régler le gouvernement du royaume. des fidèles. sans avoir jamais cessé de faire figure de cas particulier. Cette œuvre de longue haleine exigeait le patient travail de générations se succédant sur le même sol. durant son absence. les Annales de Fulda écrivaient de Charles le Gros que cette année-là il donna à Hugues. que les dispositions prises par Charles le Chauve. la précoce faiblesse de la royauté eut pour résultat que les « bienfaits » constitués par des fonctions publiques furent parmi les premiers à conquérir l’hérédité . aviser le souverain. Le rythme de l’évolution ne fut pas seulement partout différent pour les fiefs ordinaires et pour les fiefs de dignité. il s’imposa aux earls anglo-saxons. En Allemagne. divers comtés en bienfait ».

Il se peut que. Il faudra attendre la disparition de cet intrus. Dans la suite des comtes. en 1137 .277 ses compagnons d’armes : fallait-il que leur fidélité les privât de l’espoir de recueillir une succession dès longtemps souhaitée ? Il se peut aussi que le fils. rompaient-elles avec le passé. Voici. le comté devra être géré par les officiers de son père. Elles reconnaissaient officiellement. les ancêtres de la troisième dynastie de nos rois. Là il promet sans ambages de remettre au fils — soldat d’Italie ou en bas âge — les honneurs paternels. demeuré en France. un privilège d’habitude. Elles n’engageaient pas expressément l’avenir. par un trait doublement caractéristique. assurément. Ces réticences. en 866. tous de la même lignée. il paraissait préférable de ne pas inscrire en toutes lettres. aucun d’eux n’hérite de ses comtés. à un personnage qui. Visiblement. sur le vif. peut -être le Blésois. Désormais ces territoires ne sortiront plus du patrimoine familial. En 864. avant tout. L’édit ne va pas plus loin. là où cela est possible. afin de l’employer ailleurs. Charles. se succédèrent à Poitiers. Pour peu de temps. le comte laissant après lui un fils. à un degré au moins égal. sera venu jusqu’à eux un peu du sang de ce Baudoin le Ferré. un Charles Quint. moins encore. du souci de ménager les grands dans leurs ambitions familiales. le principe de la dévolution héréditaire. en 886. pour un temps donné. Encore. dictées par les nécessités d’une politique de magnificence. Mais. finalement. à leur tour. dans une loi. qu’aggravait un soupçon de bâtardise. pouvait lui aussi invoquer les droits de la race. décidée par le monarque. en . Lorsque Robert tombe à Brissarthe.Marc BLOCH — La société féodale 189 administrateurs provisoires. par contre. c’est de nouveau à la tê te de son commandement d’entre Seine -et-Loire. un seul intervalle fait brèche : fort court d’ailleurs (de 890 à 902) et provoqué par une minorité. qui. Mais. par son chancelier. Sous cette forme générale. qui de 885 environ jusqu’à l’extinction de la descendance. par exemple. qu’elle s’inspirât aussi. pour que l’aîné. rassurer p. devant l’assemblée. métamorphosés. à la vérité fort jeunes. Eude. celui-ci ait suivi l’armée outre-monts. la preuve en est fournie par la mention dont sont expressément l’objet deux cas particuliers. p. Ce sera au nom de cet enfant que. récupère l’Anjou.278 cette dépossession. En refusant au régent la faculté de pourvoir lui-même au remplacement. jusqu’au jour où les Robertiens en seront chassés par leurs propres officiers. pas à pas. Aussi bien suffit-il de suivre. Mesures de circonstance. Par-delà les siècles. fils d’un plus ancien comte . ne se retrouvent plus dans la proclamation que l’Empereur fit lire. Cependant. jusqu’au jour où la décision suprême aura été connue. les principales séries comtales pour saisir. en potentats héréditaires. voire un Joseph II ne tiendront la Flandre que parce que. dont le roi dispose en faveur d’un autre magnat. la prescription répondait à l’esprit de jalouse autorité dont le reste du capitulaire apporte tant de preuves. en dépit de ses ordres. de mariage en mariage. entendait. soit « tout petit ». bien qu’il laisse deux fils. Charles le Chauve peut encore retirer à Robert le Fort ses honneurs de Neustrie. la Touraine. Du moins. avait-elle profité. dans cette hypothèse. le glissement vers l’hérédité.

des fiefs ordinaires ? Les dispositions de Quierzy s’appliquaient expressément. Mais édit et proclamation ne s’en tiennent pas là.Marc BLOCH — La société féodale 190 l’an 862. aux mêmes dates : sans conteste. l’étendant sans nul doute à toutes les natures de fiefs. Or celle -ci. elles engendrent les catastrophes : une double spoliation de cette sorte n’est -elle pas à la racine des malheurs inouïs qui remplissent la geste de Raoul de Cambrai ? Le bon maître est celui qui tient en mémoire cette maxime. autant qu’à qu elques grands chefs. par les intérêts de l’expédition italienne : ne convenait-il pas de donner les apaisements nécessaires. mettant en scène les premiers empereurs carolingiens. Prescription. on répugnait à admettre que l’un d’eux. Tout nous ramène. avai t si gaillardement ravi la fille du roi des Francs. cependant. d’un passé dès longtemp s périmé. garde-toi d’arracher son fief (185). pût. des services rendus par le père. « honneurs ». qui. Là-dessus leur témoignage n’a donc d’autre valeur que celle d’une reconstitution. tirait un droit pour sa postérité. était bien près de se confondre avec le droit. Ils ne les donnent pas précisément pour contraires au droit. dans une civilisation sans codes écrits comme sans jurisprudence organisée. qui ainsi glissait de haut en bas. Comme si le Ciel même se vengeait. Les règles auxquelles Charles s’engage en faveur de ses vassaux. d’une manière d e réversibilité familiale. qu’une des chansons met au nombre des enseignements de Charlemagne à son successeur : « A enfant orphelin. eux aussi. Dans une société où tant d’individus étaient à la fois commendés et maîtres. comme vassal. Ce dont les Capétiens étaient devenus bien incapables. Du vieux capitulaire carolingien à la Grande Charte. Le cadre historique que la tradition leur imposait les amenait à ne guère poser le problème qu’à propos d es grands fiefs royaux. cette fois encore. Elle a trouvé dans l’épopée française un fidèle écho. on le voit. très puissant. comme beaucoup plus puissants que les rois des XIe ou XIIe siècles. dictée. fût-ce aux dépens des héritiers naturels. en étende le profit à leurs propres hommes. » . composé de vassaux de vassaux ? Pourtant nous touchons ici à quelque chose de plus profond qu’une simple mesure d’occasion. ils portent sur ces pratiques. de toute évidence. au gros des troupes. par suite comme assez forts encore pour disposer librement des honneurs du royaume. Ce qui est bien de leur temps. ils se les représentaient. En outre. aux « bienfaits » des vassaux royaux. en revanche. s’il s’était fait reconnaître. en même temps qu’aux comtés. approximativement exacte. non sans raison. fondement classique des « libertés » anglaises. Non que le tableau que p. gouvernaient l’opinion publique. à leur tour. quelque avantage. devait demeurer un des principes les plus féconds de la coutume féodale. l’étape décisive se plaça vers la seconde moitié du IXe siècle. Mais ils les estiment moralement condamnables. i l exige que ceux-ci. c’est le jugement que.279 tracent les poètes puisse être accepté sans retouches. comme seigneur. Qu’advenait -il. cette sorte d’égalité dans le privilège. à leur manière. le refuser à ceux qu’attachait à sa personne une semblable forme de dépendance. Son action et plus encore le sentiment.

au bout du compte. Certainement. Dans les grandes principautés laïques. en termes exprès. deux seulement — deux frères — apparaissent liés par le sang. les églises semblent avoir. à qui le bien finalement avait échu. jusque vers le milieu du siècle suivant. à supposer même l’absence. entre eux. Mais. la solution. par exemple. par l’extinction des diverses descendances. La présomption joue maintenant en faveur de l’hérédité. bornent la jouissance du fief à la vie du premier bénéficiaire. dans chaque cas particulier. dans les deux cas. en l’état des documents.Marc BLOCH — La société féodale 191 Mais combien y avait-il de bons maîtres. la raison en est. En France. par une exception rare mais toujours loisible. souvent mal administrées. la terre après eux sort de leur lignée. par contre.280 premier signe d’infidélité. Encore. par aventure. dès le début du Xe siècle. si elle néglige de justifier. en 1066. dans l’acte d’octroi. une coutume encore singulièrement mouvante. les transferts successifs dont l’abbaye devait. recueillir le profit. puisque. généralement cédé à la pression de leurs vassaux. Bien que deux chevaliers aient été jugés dignes de garder Saint-Saturnin leur vie durant. que la dépossession de l’héritier ne paraissait alors nullement illégitime.281 contrairement aux anciens modes de langage. On n’aperçoit point qu’il se croie le moins du monde a streint à respecter les droits familiaux. ce devrait être dresser. Depuis le milieu du XIIe siècle. on entrevoit. Nous pouvons suivre l’histoire d’un fief angevin — celui de Saint-Saturnin — sous les comtes Foulque Nerra et Geoffroi Martel (987-1060) (186). Le comte ne le reprend pas seulement au p. voire lorsque le départ du vassal pour une province voisine risque de mettre obstacle au service. rien ne saurait être plus significatif que le silence gardé sur ce point par la notice très détaillée à laquelle nous devons nos renseignements. par ailleurs. dès ce moment. En Anjou même ce fut dès les alentours de l’an mille que se fondèrent les principales dynasties de seigneurs châtelains. il faisait inscrire cette concession. Parmi les cinq détenteurs qui se relayent durant une période d’une cinquantaine d’années. cette qualité ne lui fut pratiquement jamais contestée. Il faut bien. un étranger était-il venu se glisser. à cette date. p. dépendit longtemps de la balance des forces. la situation est retournée : les seules stipulations dont dorénavant on éprouve le besoin sont celles qui. période par période. que le fief normand. Une telle mobilité cependant était. la statistique des fiefs qui s’héritaient et de ceux qui ne s’héritaient point : rêve. ou qui fussent contraints de l’être ? Écrire l’histoire de l’hérédité. elles n’entendent par là rien de plus que de repousser toute obligation . Au Xe siècle. lorsqu’un seigneur acceptait. dans l’Angleterre où on le vit alors importé. les communautés ecclésiastiques. Plus faibles. Destinée à établir les droits des moines de Vendôme. à jamais irréalisable. A vrai dire. presque anormale. de reconnaître la dévolution héréditaire d’un fief. comme en Angleterre. qui dit fief tout court dit bien qui s’hér ite et lorsque. de toute postérité masculine. de toute évidence. ait été universellement estimé transmissible aux héritiers. rien n’indique expressément qu’ils aient laissé des fils. déclarent refuser ce titre aux charges de leurs officiers.

Conrad estimait légiférer moins en qualité de souverain que comme chef de la hiérarchie féodale. la modeste foule des vassaux de ces barons. III. du petit-fils ou du frère. imposait déjà. tous les « bienfaits » qui pour seigneur ont un tenant en chef laïque. lorsqu’il a été sacré des mains du pape. pour cette raison. . les arrière-fiefs constitués sur ces « bienfaits » mêmes. arrière-vassaux royaux par conséquent et. les vavasseurs de Milan et des alentours infligent à l’armée des magnats une éclatante défaite. les tenants en chefs insistent au contraire sur le caractère viager de la concession et sa constante révocabilité. dans son attitude. Il n’en atteignait pas moins ainsi l’immense majorité des petits et moyens fiefs chevaleresques. plus bas encore. n’apparaît en plein relief. de même. Arrive l’empereur -roi Conrad II. Unis par serment. qu’elle a. « faim de lois ». la pratique. le 28 mai 1037. et notamment l’inimitié personnel le qui l’opposait au principal adversaire des vavasseurs. Durant le second âge féodal. au temps des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens. il prend parti pour les vassaux du degré inférieur et. il semble bien cependant avoir vu plus loin que ses intérêts momentanés ou ses rancunes. confirmée dans ce parti pris par l’existence des nombreux fiefs « de reprise » auxquels leur origine même conférait un caractère presque inéluctablement patrimonial. En 1035. l’archevêque de Milan Aribert. empereur . Représentons -nous. ses prédécesseurs. il va fixer le droit en faveur de ses protégés. Les vavasseurs prétendent traiter leurs fiefs en biens familiaux . le conflit des forces sociales. à peu près partout. L’évolution : dans l’empire Nulle part mieux que dans l’Italie du Nord. certaines raisons de circonstance. Rompant avec la politique des Ottons. hauts barons d’Église ou d’épée . au profit du fils. Une grave querelle divise au début du XIe siècle. seront tenus pour héréditaires. ses tenants en chef. Favorable aux descendants dès l’époque carolingienne. est en même temps roi de Germanie et. dans son échelonnement. ces heurts engendrent enfin une véritable guerre de classes. Quelque part qu’aient pu avoir. un abbé ou une abbesse . communément appelés « vavasseurs ». p. Visiblement. qui avaient été avant tout respectueux de l’inaliénabilité du domaine ecclésiastique.Marc BLOCH — La société féodale 192 d’accepter le s services du fils après ceux du père. un évêque. immédiatement au-dessous de lui. que la nouvelle de ces troubles a alerté dans sa lointaine Allemagne. depuis 951. caractérisé de toute part par une sorte de prise de conscience juridique. Désormais. l’investiture du fils après celle du père. sous-jacent à l’évolution du fief.282 puisque l’Italie est encore le pays des lois. c’est par une véritable ordonnance législative que. les deux derniers groupes. elle se fit droit. avec de brèves interruptions. Point n’est fait mention des inféodations consenties par des alleutiers. la société féodale du royaume lombard : au sommet le roi qui. décide-t-il. dit -il.

Là aussi. par exemple.Marc BLOCH — La société féodale 193 Contre les grands feudataires. pris isolément. durant le Xe siècle. après sa mort. néan moins. au témoignage de son chapelain. on vit le duché de Bavière. pour l’héritier ainsi lésé à être ensuite indemnisé par l’octroi de quelque autre charge analogue. cette intervention de la monarchie impériale. il cherchait une sorte d’alliance avec leurs propres troupes. sous Charles le Chauve. Par un de ces archaïsmes dont l’Allemagne du moyen âge était coutumière. le souverain ne se décide qu’exceptionnellement à rompre avec une tradition si digne de respect. il s’efforça d’atteindre le même but par d’autres moyens : probablement en inclinant. le pas est souvent franchi. ne les concernait point. Tenus directement de l’Empire. toujours redoutables aux monarchies. . N’avait -on pas vu. en particulier. à peu près telle qu’en France. par définition. échapper au fils du précédent titulaire. la marche de Misnie. p. en soi. jusqu’à la fin du X Ie siècle. Du moins. Car les comtés. Dès le IXe siècle. dans le sens souhaité. presque sans rois. S’y résout -il cependant ? l’opinion. soit d’écarter un enfant trop jeune ou un homme jugé peu sûr. C’est dans le sort fait aux fiefs de dignité qu’il faut chercher la marque originale imprimée à l’histoire des féodalités allemande et italienne par un pouvoir central plus qu’ailleurs efficace. Les plus grands commandements territoriaux. De même. la situation des principaux honneurs de l’Empire y demeura en somme. soit de récompenser un bon serviteur. la loi de Conrad II. quant aux fiefs ordinaires. Par deux fois. en 1075. les « murmures » des fidèles ainsi lésés se firent entendre si haut que son successeur. dans la France sans lois et. en faveur de l’hérédité. de la sorte. marches et duchés. Dans l’Italie législatrice. d’ailleurs. ne passaient guère de mains en mains qu’à l’intérieur d’un assez petit nombre de familles et la vocation comtale. en 935. La preuve en est qu’en Allemagne où l’arme de la loi lui manquait. pratiquement. En fait. dont les chroniqueurs nous apportent l’écho. furent aussi ceux qui restèrent le plus longtemps en butte à ces actes d’autorité. « il gagna les cœurs des chevaliers en ne souffrant point que les bienfaits octroyés aux pères fussent enlevés à leur descendance ». lorsqu’il s’agit. héréditaire bien avant que ne le fussent devenus les comtés mêmes. Quitte. dès le début du XIe siècle. A dire vrai. se trouva. la jurisprudence du tribunal royal. celle de Lusace. aux droits du sang. se multiplier en Allemagne les accords privés qui reconnaissaient les droits de la descendance sur tel ou tel fief particulier ? Si. Restait le préjugé favorable qui s’attachait. dans l’Allemagne soumise à des rois relativement puissants. crie volontiers à l’arbitraire. communément. Il ne manquait pas de jouer ici aussi. en 1069. dut changer ce cadeau contre un autre (187). le duc Godefroy de Lorraine croyait encore pouvoir disposer librement des « tenures stipendiaires » de ses chevaliers pour les donner à une église. s’insérait dans la ligne d’une évolution déjà plus qu’à demi achevée.283 le parallélisme des courbes dénonce l’action de forces plus profondes que les intérêts politiques.

Marc BLOCH — La société féodale 194 Jusqu’à cette date seulement. p. le petit-fils semblait le continuateur naturel du père ou de l’aïeul dans ces services qu e souvent. L’étude. En 1196. il l’avait aidé à rendre. un seul fils et qui fût apte à succéder de suite : cette hypothèse a bien pu fournir à notre analyse un commode point de départ. Du jour où l’opinion tendit à reconnaître les droits du sang. Non au delà. comme prix d’un si beau don. Telle fut la solution du droit lombard. Le projet n’aboutit pas. par contre. il parut logique d’introduire une distinction : le fief se transmettait en tous sens à l’intérieur de la postérité issue de son premier bénéficiaire. Là aussi les droits du seigneur. IV. Car. Au cours du siècle déjà le mouvement était allé se précipitant. régissait les fiefs des ministériaux d’Empire. au XIIIe siècle. celle de la couronne royale. jamais. on possède une concession de comté à titre héréditaire. au comté de Hollande. son arrière-petit-fils Henri V reconnurent le même caractère aux duchés de Carinthie et de Souabe. qui sollicitait de ses grands leur assentiment à une autre hérédité. Son petit-fils Henri IV. le mouvement vers la patrimonialité avait été assez fort pour s’exercer au profit de la quasi-universalité des proches. C’est pourquoi la reconnaissance de l’hérédité collatérale donne vraiment. dont chacune soulevait ses problèmes propres. surtout en Allemagne. cette grâce. p. elle se trouva en présence de situations familiales variées. De Conrad II lui-même. depuis le XIIe siècle. Le fils ou. le principe ne sera plus contesté. Un seul parti pris continua d’y rappeler que la coutume féodale s’était élaborée sous le signe du service : on répugna longtemps à admettre. ou un cousin avaient ordinairement leur carrière déjà faite ailleurs. au moins sommaire. La réalité souvent était moins simple. les seigneurs allemands ne furent tenus d’octroyer l’investiture à d’autres héritiers que les descendants : ce qui n’empêchait point qu’en fai t ils n’accordassent. pouvait encore leur offrir. de son vivant même. Les transformations du fief vues à travers son droit successoral Un fils. Au XIe siècle. des solutions que les diverses sociétés donnèrent à ces difficultés permettra de saisir. à l’état pur. au moyen âge. Un frère. Elle inspira également. A moins de dispositions expresses insérées dans la concession originelle ou de coutumes particulières. au fil de la vie même. Les résistances furent vives. à son défaut. en Angleterre on n’accepta jamais que le vassal mort . nouvellement créés. comme celle qui. en France et en Angleterre. les métamorphoses du fief et du lien vassalique. dans les royaumes de l’Ouest. la reconnaissance officielle de la dévolution des fiefs aux collatéraux. Ailleurs. assez souvent. peu à peu. fût-il le roi. Mais c’était ici par dérogation au droit commun. la mesure de la tr ansformation de l’ancien « bienfait » en patrimoine (188).284 avaient dû céder le pas. à ceux des lignages vassaliques. l’empereur Henri VI.285 les clauses d’assez nombreuses constitutions de fiefs.

petites ou grandes. La présence d’un héri tier mineur posait le plus troublant. pour le duché d’Autriche. dans la pratique. les coutumiers de la Syrie latine. par ailleurs. plus contraire à la nature du fief que d’en permettre l’héritage à des femmes. les fondateurs de l’Empire latin de Constantinople devaient un peu plus tard l’exiger de leur futur souverain. voire même à de simples parentes. virent s’ouvrir devant elles la politique des mariages. sans paradoxe. Que Henri VI ait offert à ses grands vassaux la suppression de cette incapacité. de nombreuses exceptions. En p. une tenure militaire ne pouvait. base matérielle de son futur titre ducal. qu’on s’était résolu à reconnaître aux filles. les mêmes droits sur les fiefs que sur les autres biens. d’ailleurs. ne comportaient guère plus de services personnels. Il est caractéristique que. Mais l’épisode en dit long également sur les aspirations de l’opinion baronale : aussi bien. des problèmes que. Ce ne fut point sans raisons que la littérature de fiction envisagea toujours. Les droits qui s’effor çaient de conserver le plus jalousement à l’institution son caractère originel — la doctrine juridique lombarde. passer d’un jeune à un vieux. l’usage qui déjà favorisait la vocation héréditaire des filles ait été délibérément aboli par Richard Cœur de Lion. elle souffrit de bonne heure. Mais elles ne portaient pas les armes. il arrivait qu’elle fléchît devant telle ou telle coutume particulière ou fût expressément levée par l’acte de concession lui -même : ainsi. il y avait longtemps. de préférence. comme de celle qui frappait les collatéraux. si la femme était incapable de servir. Époux de la fille du « principal comte de Bourgogne ». la faveur dont le Staufen proposait l’appât à ses féaux. là même où l’exclusion subsistait en théorie. son mari le pouvait à sa place. sans doute. la possession des comtés.286 France et dans l’Angleterre normande. à défaut de fils. aussitôt qu’éclata l’inexpiable guerre avec le Capétien. à cette date. dès 956. prouve combien en Allemagne la règle demeurait encore vivace. en soi. C’est qu’on s’était avisé très vite que. Outre que le seigneur avait toujours la faculté de n’en point tenir compte. Ainsi — les droits successoraux des descendants en ligne féminine ayant été. Par un parallélisme caractéristique. En fait. à l’héritière ce q u’ils accordaient à l’héritier. sous cet angle le grand débat de l’hérédit é. en principe. Non que le moyen âge les ait jamais jugées incapables d’exercer des pouvoirs de commandement. la juridiction de la cour royale allemande — ne cessèrent jamais de refuser. dans la Normandie du XIIe siècle finissant. les plus anciens exemples où la primitive coutume vassalique apparaisse ainsi déviée au profit de la fille ou du gendre se rapportent tous à ces grandes principautés françaises qui furent également les premières à conquérir l’hérédité tout court et. à défaut de parents d’un rang égal. admis à peu près en même temps que ceux des femmes personnellement — les lignées féodales. en 1156. eut à résoudre la coutume féodale. à la place de l’époux absent. Remettre à un enfant . Nul ne se choquait de voir la haute dame présider la cour de la baronnie. le Robertien Otton dut à cette union.Marc BLOCH — La société féodale 195 eût son père pour successeur . dès ses débuts. Rien ne semblait.

à son propre profit. Bien que le seigneur eût. Cependant une curieuse déviation bientôt se fit jour. quel illogisme ! Mais dépouiller « le tout petit ».288 céder ou vendre la garde de l’enfant. il pût chercher. auquel incombent ainsi les charges du fief. les revenus. à se faire lui-même le suppléant de son propre vassal eût originellement passé pour absurde : ce maître avait besoin d’un homme. Il est significatif qu’un des plus anciens exemples de la substitution. quelque belle chose que ce fût de pouvoir. le régime vassalique s’organisa au profit des forces d’en haut. sans autres obligations envers le mineur que d’assurer son entretien. du « bail » seigneurial marque le moment où la valeur du fief en tant que bien à exploiter parut généralement dépasser celle des services qu’on en pouvait attendre. L’introduction. Louis IV. l’idée que. Les barons anglais en souffraient quand le seigneur était le roi. Ne disons pas : un tuteur. de toutes façons. conçu comme attaché à l’homme jusqu’à la mort. avec l’administration de ses fiefs. jusqu’au jour où il sera en état d’accomplir ses devoirs de vassal. selon toute apparence. par contre. Un cadeau de cette nature était à la cour des Plantagenêts une des récompenses les plus enviées. le plus naturel semblait de choisir un membre de sa parenté. tenir . préféra se contenter de la simple tutelle. Ils en bénéficiaient. mais. quelle cruauté ! La solution qui devait permettre de sortir de ce dilemme avait été imaginée dès le IXe siècle. non d’une terre. prêtera l’hommage et rendra les services. beaucoup de coutumes lui demeurèrent jusqu’au bout fidèles. en recueille également. comme « baillistre ». durant la minorité. l’institution conciliait trop heureusement avec le p. à l’origine. l’institution s’écarta de bonne heure à ce point de sa signification primitive que l’on vit les seig neurs — le roi en tout premier — couramment p. Mieux valait assurément commander en personne à Bayeux ou à Rouen que de devoir compter sur l’aide incertaine d’un régent du duché. lorsqu’ils avaient eux -mêmes à exercer ce droit envers leurs dépendants. au moins tentée. ait mis en présence le roi de France. Bien que la création de cette sorte de vassal temporaire portât une atteinte sensible à la notion même du lien vassalique. Si bien qu’ay ant obtenu. à la faveur d’une aussi honorable mission. A la vérité. Pour prendre la place de l’enfant à la tête du fief. En Angleterre d’ailleurs. un administrateur provisoire tiendra en son lieu le fief. Mais la réalité démentit très vite les principes. la règle universelle .Marc BLOCH — La société féodale 196 une tenure militaire. Telle fut. lui aussi. Le « sous-âgé » est reconnu comme héritier . aux dépens des proches. Nulle part cet usage ne s’implanta plus solidement qu’en Normandie et en Angleterre où. du seigneur au proche. le retour au bail familial. et le jeune héritier d’un des plus grands honneurs du royaume : la Normandie. ils ne surent ou ne voulurent empêcher cette concession de devenir lettre morte. médiocrement disposée à multiplier en faveur des intérêts féodaux les régimes d’exception. en divers pays. envers l’orphelin d es devoirs qui découlaient de la foi naguère prêtée par le mort. en 1100. Car le « baillistre ».287 sentiment familial les besoins du service pour ne pas avoir été adoptée très largement partout où s’étendit le système des fiefs issu de l’Empire franc. L’Italie seule.

Car au seigneur gardien ou à son représentant revenait. Une première difficulté se présentait : entre des postulants également proches du défunt. les héritiers restant dans l’indivision. Que le fief. chasser dans les forêts ou vider les viviers. le père lui-même désignait son successeur au choix du chef. le soin de marier leurs pupilles . La personne de l’hé ritier ou de l’héritière valait plus encore. Ils y demeuraient en vigueur en plein XIIe siècle. ne passât qu’à un seul héritier. en Catalogne. sur ce point. des coutumes. en Saxe du moins. Mais. après se l’être plus ou moins associé. dans le service. Nulle part ces procédés archaïques n’eurent la vie plus dure qu’en Allemagne. la concession primitive ayant été calculée pour subvenir à la solde d’un vassal unique.Marc BLOCH — La société féodale 197 garnison dans les châteaux. du moins. et de ce droit aussi ils ne manquaient pas de faire commerce. favorables. d’a près quel critère choisir l’héritier unique ? Des siècles de droit nobiliaire et de droit dynastique nous ont accoutumés à attribuer une sorte d’évidence au privilège de l’aînesse. Parfois aussi. un autre usage. il n’est pas plus une chose de nature que tant d’autres mythes sur lesquels reposent aujourd’hui nos p. l’investiture se faisait collective. Dans certaines campagnes. percevoir les rentes. qui de la volonté du plus grand nombre fait l’interprète légitime des opposants eux-mêmes. Telle était encore. Ou bien encore. comme nous le verrons. qui remontaient au lointain des âges. vers 1060. manifestait la profondeur du sentiment familial : les fils eux-mêmes élisaient celui d’entre eux auquel devait revenir l’héritage. favorisaient bien un des garçons . la règle. l’autorité supérieure courait le danger à la fois de laisser s’affaiblir les pouvoirs de commandement exercés en son nom et d’en rendre le contrôle plus incommode. Naturellement. En réalité. ce grave débat juridique reçut des solutions variables selon les lieux et les temps. S’agissait -il d’une fonction publique ? A en souffrir le partage. il arrivait souvent que le choix. devenue héréditaire. au moyen âge. entre les divers copartageants. D’un simple fief chevaleresque ? Le démembrement jetait le trouble dans la prestation des services. efficacement. Jusque dans les maisons royales. Il convenait donc que. A côté d’eux. mais c’était le plus jeune. par exemple. la tenure.289 sociétés : la fiction majoritaire. partant de les condamner soit à mal s’armer. à l’égalité des héritiers de m ême rang. que la moindre part du don. dans la plus grande partie de l’Europe. rien de plus clair. les fragments risquaient de ne plus suffire à l’entretien des nouveaux détenteurs. en son principe. les terres n’étaient guère. sans beaucoup de résistances. l’ordre de primogéniture ne fut pas accepté. Sous l’action des forces antagonistes. . avec sa suite. En outre. Avait -on affaire à un fief ? L’usage primitif semble avoir reconnu au seigneur la faculté d’en investir celui des fils qu’il jugeait le plus apte. de son vivant. bien difficiles à doser. soit à chercher fortune ailleurs. en pareil cas. entre ses fils par exemple. dût être indivisible. les exigences de l’organisation féodale entraient en conflit avec les règles ordinaires du droit successoral. il pouvait arriver.

Les maisons princières. Moins dépendants qu’en France des services de leurs vassaux. les grands commandements de naguère étaient revenus à l’indivisibilité. moins en tant que fiefs que comme États. ici plus tôt. la loi de 1158 avait dû reconnaître que le partage en était licite. furent rarement divisés . N’avait -on pas vu. à cette date. dans la politique féodale des pouvoirs royaux ou princiers. accordaient naturellement une attention moins soutenue au p. en particulier. Comme en Allemagne. vers la fin du moyen âge et sous l’action de forces différentes. fut conçue comme un moyen de fortifier la propriété nobiliaire. tombât sur l’aîné. La réaction ne vint que bien plus tard. un usage « welche ». Les comtés. un contrepoids aussi puissant qu’ailleurs. en somme. formées par l’agglomération de plusieurs comtés. à peu près partout chose faite. C’était. s’efforcèrent de prévenir l’émiettement d’une puissance acquise au prix de tant de soins. les rois n’eurent intérêt à interdire le fractionnement que tant qu’ils purent employer ces groupements de forces à la défense du pays. Cependant le droit allemand répugnait à octroyer à cette préférence une force obligatoire. celui de Bavière. par des lois successorales appropriées. auxquels l’armature léguée par l’État carolingien parut longtemps suffire à asseoir leurs droits de commandement. Soucis dynastiques et préoccupations de classes accomplirent ainsi. Des grandes principautés territoriales. avec le territoire même du duché. les chefs provinciaux étaient devenus pour la royauté. un titre ducal. la fragmentation des comtés au moins avait-elle déjà commencé. des adversaires beaucoup plus que des serviteurs. s’attachèrent à peu près exclusivement — comme le fit.Marc BLOCH — La société féodale 198 quelle que fût la méthode adoptée. l’empereur lui -même. un « tour étranger » (189). par contre. assez rapidement. C’était. pris isolément. en 1158. par le détour du majorat. l’avait finalement emporté sur le Lehnrecht. tardivement. l’introduction de l’aînesse. à chaque génération. Les rois. ce que le droit féodal avait été incapable de réaliser. en terre d’Empire. Le Landrecht. Par là. le faisceau. les fils se découpaient chacun leur part d’héritage. en 1169. les vieilles représentations collectives. En 1255. . Dans la plus grande partie de la France. hostiles à l’inégalité entre hommes du même sang. fut pour la première fois divisé. au XI Ie siècle. très vite. Encore. les rois et les chefs territoriaux de l’Allemagne. l’évolution suivit des lignes bien différentes. Frédéric Barberousse. dans leur total. prirent conscience du danger et. Frédéric Barberousse — à proscrire le démembrement des « comtés. menaçait de s’éparpiller. Pour les fiefs en général. Mais. y remédièrent par l’aînesse. Aussi bien. disposer de la couronne en faveur d’un cadet ? Or l’absence de tout principe de discrimination nettement établi entre les héritiers rendait en pratique singulièrement malaisée l’observation de l’indivisibil ité. comme dit un poète. marches et duchés ». ne trouvaient pas. mais à une date sensiblement antérieure. d’un type nouveau. là plus tard.290 système des fiefs. ce furent les princes eux-mêmes qui. Quant aux fiefs ordinaires. Dans les grandes principautés.

Ailleurs on admit que l’aîné. par cons équent. susceptibles d’être distribués. Seules quelques coutumes exceptionnelles. avaient de bonne heure. n’avaient jamais admis le parage que lorsque la succession comportait plusieurs fiefs de chevaliers. Tantôt. comme dans l’Ile -de-France. à l’intérieur de ce groupe de proches. Tantôt. voire devait leur céder la jouissance de quelques lambeaux de la terre paternelle. dont l’usage est atte sté dès le IXe siècle. la responsabilité des charges. les ducs. la théorie coutumière avait beau affecter de soustraire au démembrement au moins les fiefs les plus considérables. avant d’être un droit. moralement obligé à ne pas laisser ses frères sans subsistance. comme en Normandie et en Anjou. comme celle du pays de Caux. réussirent à tirer des obligations féodales un si remarquable parti. avait passé pour une faveur. il passait intégralement à l’aîné. Ainsi s’établit. Ce système. il semblait plus dur d’exclure l es puînés de la succession. Mais une pareille rigueur dans la délimitation de l’unité de service n’était possible que sous l’action d’une autorité territoriale exceptionnellement puissante et organisatrice. en fait. S’il ne s’en trouvait qu’un seu l. essentiellement coutumière. était loin de prévenir tous les inconvénients du morcellement. au profit de la stricte primogéniture. L’hérédité longtemps. après quelques p. Or dans cette société. En Normandie même. l’hommage. beaucoup mieux respectés sur cette terre d’éle ction de la féodalité. les héritiers se partageaient. la force du lien familial semblait rendre inutile. entre les héritiers. pouvait. à mesure que la tenure de jadis se muait en bien patrimonial. Pourtant. en un grand nombre de provinces. p. l’institution généralement connue sous le nom de « parage ». c’était presque toujours la masse successorale entière que. où il avait été d’abord introduit. seul également. il fut abandonné. sans distinguer entre ses éléments. pour le recrutement de leurs troupes.292 qualifiés couramment de baronnies.Marc BLOCH — La société féodale 199 Quant aux fiefs de moindre importance. qui. C’est pourquoi. dans des conditions qui jettent un jour très vif sur les derniers avatars de l’institution féodale. toute autre forme d’attache : du moins jusqu’au jour où le fief principal et les fiefs subordonnés ayant passé de générations en générations. les relations de parenté entre les successeurs des paragers primitifs se trouvaient en fin de compte atteindre des degrés trop éloignés pour qu’il parût sage de se reposer uniquement sur la solidarité du sang. Dans le reste de la France. amené à les soumettre à la loi précise et claire de la primogéniture. les intérêts du service. en Angleterre. malgré tout. Seul l’hommage prêté à l’aîné et à ses descendants par ordre d’aînesse préservait quelque chose de l’indivisibilité ancienne. assumait. il était de la destinée de tout . L’aîné seul faisait hommage au seigneur et. vers le milieu du XIIe siècle. un par un. à leur tour. C’était de lui que ses cadets tenaient leurs portions. après la Conquête. sauvegardèrent jusqu’au bout le principe dans toute sa rigueur. Il semblait donc convenable que le nouveau vassal marquât sa reconnaissance envers le seigneur par un cadeau.291 tâtonnements. Puis cette sauvegarde elle-même finit par disparaître. ils lui prêtaient.

quitte d’ailleurs à pouvoir s’acquitter. Ainsi. vers le XIIIe siècle. L’Allemagne. au moins partiellement. il fut devenu à peu près impossible d’en tirer des soldats. à la fourniture du cheval de bataille ou « roncin ». celui du vassal militaire devait un « harnois » de guerre. Le relief proprement féodal se distinguait pourtant par ses modalités. La pratique ici prit d’autant plus aisément force de loi qu’elle trouvait. Seules. demeurait lucratif comme source de profits. La variété. la plupart des redevances analogues. soit l’un et les autres à la fois. était. d’ ordre inférieur. Du fief. avant tout. sans avoir au préalable obtenu de celui-ci une investiture qui. voire d’un serf. de part et d’autre. « Relief ». entendez soit un cheval. par suite de la décadence des services. une taxe en numéraire venait s’ajouter. qui lui ouvrait un passage sur la Loire. des habitudes nées souvent des plus capricieux hasards. p. au contraire. que la taxe successorale pèse sur le bien d’un vassal. le règlement s’opérait tout entier en argent. détenus par des officiers seigneuriaux. par exemple. si caractéristique. Les royaumes de l’Ouest. dans le détail. au relief. parfois « mainmorte ». le seigneur allemand ne put plus rien tirer : carence grave surtout pour les États. « rachat ». tout naturellement. en un mot. qui étaient souvent d’origine servile. en nature. des précédents. autour d’elle. il était le plus souvent payé. d’un commun accord. Or le fief militaire avait beau être une tenure d’un genre très particulier il n’en venait pas moins s’insérer dans ce système de droits réels enchevêtrés qui caractérisait le monde médiéval. Les retentissements en devaient être considérables. Les rois d’Angleterre. pour peu qu’il fût habituel. dont l’application était ici très générale. Sans doute fut -ce là une des expressions de la hiérarchisation des classes et des biens. car c’étaient des princes et des rois que dépendaient naturellement les fiefs les plus nombreux et les plus riches. les mots. d’un manant. au moyen âge. réduit à presque rien comme source de services. de la structure allemande. les divergences fondamentales ont une valeur de symptômes. par région. par le versement d’une somme de monnaies équivalente. parce que le travail de la coutume avait abouti à cristalliser. jusqu’au XII Ie siècle. Parfois même. en France. connurent un stade intermédiaire. par groupe vassalique ou même fief par fief. Ce fut à ce titre qu’en France Philippe Auguste se fit céder la place forte de Gien. grevée de redevances et de services envers un seigneur.293 Tantôt. lorsque. quasiment infinie. Tantôt le nouvel investi n’était redevable de rien de plus que ce harnois.Marc BLOCH — La société féodale 200 don bénévole. une tête de bétail. soit des armes. Mais là où l’héritier du paysan livrait. les autres prestations étant tombées en désuétude. nul ne pouvait entrer en possession d’une terre paysanne. au XI Ie siècle. ordinairement. où le fief. restreignit l’obligation du relief presque exclusivement aux fiefs. Depuis une époque sans doute fort ancienne. Dans la masse des petits . Grâce. le seigneur adaptait ses exigences à la forme des services dont la terre était chargée (190). n’était point gratuite. sont pareils. Comme. en tirèrent des sommes énormes. de se muer en obligation. de très bonne heure.

Passe encore lorsque — selon un usage fréquent en France — on adoptait pour norme la valeur du revenu annuel rapporté par la terre : une pareille base d’évaluation était soustraite aux fluctuations monétaires. en matière féodale. s’il sauvegardait les services. Surtout — conformément à un mouvement qui se développa. Si bien que réclamée par les barons de France et obtenue vraisemblablement sans peine d’un souverain qui lui -même était le plus grand seigneur du royaume. sans intermédiaire. les vieilles traditions du droit familial se trouvaient p. l’opinion seigneuriale tout entière en arriva à ne plus rien voir de digne d’intérêt que ces taxes successorales. dont la vocation héréditaire semblait moins évidente. définitivement entré dans les mœurs. seule liée directement au seigneur du fief originel. Point n’était question d’abolir le morcellement. à son égard. eut précisément pour objet. Certaines coutumes ne la conservèrent que pour les collatéraux. qu’il restreignait aux mutations survenues dans la branche aînée. Ne finit -on pas. « l’établissement » de Philippe Auguste ne semble pas avoir été bien fidèlement observé. par contre. les taux furent établis une fois pour toutes en numéraire — le plus illustre exemple en est fourni par la Grande Charte anglaise — . leurs destinataires se résignaient plus difficilement à n’obtenir qu’en ouvrant les cordons de p. Le changement de front. du XIIe siècle aux temps modernes. ne disparut que lentement. par admettre officiellement que la prestation du « roncin » dispensait le vassal de toute obligation personnelle autre que le devoir. devait être le sort fatal de toutes les créances perpétuellement fixes. dont le montant était déterminé en chaque cas par un acte d’arbitraire ou à la suite d’épineuses négociations. du seigneur primitif. la suppression du parage.294 leur bourse une investiture qui désormais semblait de droit. en 1209. Aisément accepté tant que les services comptèrent plus que tout le reste. la première loi qu’ait promulguée un roi capétien. Là où. Entre-temps. Incapables d’imposer l’abolition de la charge. Le parage. A la vérité. réduisait les profits du relief. Mais désormais les lots devaient tous dépendre. la redevance se trouva finalement frappée de cet amenuisement progressif qui. purement négatif. Le parage. Une fois de plus. au XIVe siècle. ils obtinrent à la longue qu’elle fût sensiblement allégée. on tendit à substituer la régularité de tarifs immuablement gradués. elles travaillaient maintenant à empêcher que les effets de cette fragmentation ne portassent atteinte à la solidarité du lignage. à mesure que les fiefs entraient de plus en plus avant dans les patrimoines. . ce manque à gagner parut insupportable dès qu’on cessa de leur attacher beaucoup de prix. à partir du XIIe siècle.295 en conflit avec les principes proprement féodaux : après avoir imposé le démembrement du fief. en fait. dans la région parisienne. de l’opinion baronale française n’en marque pas moins. cependant. l’attention accordée à ces droits casuels avait modifié du tout au tout les termes du problème successoral.Marc BLOCH — La société féodale 201 fiefs. de ne point nuire à son seigneur ? Cependant. du haut en bas de l’échelle sociale — à des paiements variables.

qui naguère avaient grevé le tout. parce qu’il était une source de perceptions lucratives. le moment où. L’aliénation partielle. l’idée que le vassal pût aliéner le f ief. Car ce loyalisme inné. les communautés religieuses enfin eussent risqué de périr d’inanition si tant de seigneurs. voire des divers seigneurs l’un au -dessus de l’autre étagés. durant le moyen âge. Cependant. le fief. les exemptions de redevances octroyées aux habitants de la terre — sous la rubrique de ce que le droit français appelait « l’abrégement » du fief : entendez sa dévalorisation. de toutes façons. Naturellement cet assentiment.296 ne suffît plus à entretenir un dépendant capable de s’acquitter de ses devoirs. à faire tomber les entraves. ne lui était confié qu’en échange de devoirs strictement personnels. C’était pousser à l’extrême le paradoxe qui résultait déjà de l’hérédité. .Marc BLOCH — La société féodale 202 avec une rare netteté. tomba au rang d’une tenure avant tout rentable (191). comme envers l’abrégement en général. au profit de Dieu et de ses saints. jadis salaire de la fidélité armée. fussent en principe menacées de disparaître. rentrait — avec. Les unes finirent par l’autoriser. par surcroît. les coutumes réagirent différemment. seigneuriales comme familiales. Il pouvait craindre toutefois que le fief. le souci du profit allait à l’encontre de celui du service. le seigneur ne perdait donc rien d’utile. L’aliénation intégrale était plus opposée encore à l’esprit du lien. on conçut de moins en moins aisément qu’il pû t se refuser. Envers elle. deux aspects fort différents. se rassemblaient alors. les vassaux. d’une confiscation ou d’une déshérence. Sauf dans les hypothèses. s’achetait et. puisqu’elles su ivaient la terre. Mais le servant changeait. à la soumettre à l’a pprobation du seigneur immédiat. selon les cas. en mal d’argent ou de générosité. eût paru doublement absurde : car le bien ne lui appartenait point et. jusqu’au bout. Ils y étaient encouragés par l’Église qui. Non que les charges. chez nous. en quelque sorte. par exemple. Les charges traditionnelles. à son gré. à l’ordinaire. Une fois de plus. qui ne possédaient guère que des fiefs. A vrai dire. Il arrivait qu’elle portât seulement sur une fraction du bien. de plus en plus exceptionnelles. dont les vieux droits avaient garrotté la possession individuelle : les aumônes eussent été rendues impossibles. s’étaient trouvés empêchés de rien détacher de leur patrimoine. le feu de l’enfer. La fidélité dans le commerce Sous les premiers Carolingiens. eût brûlé sans remède . inclinèrent plus volontiers à disposer librement de ce que désormais ils tenaient pour leur chose. l’aliénation du fief revêtait. ainsi diminué p. là non plus. sur la partie qui seule demeurait aux mains du vassal. D’autres persistèrent. à mesure que la précarité originelle de la concession fut moins clairement ressentie. V. travailla si efficacement. en la limitant. qu’elles éteignaient « comme de l’eau ». en un mot.

Marc BLOCH — La société féodale 203 qu’avec un peu d’optimisme on pouvait se promettre des générations successives d’un même lignage. en indemnisant l’acquéreur. à vrai dire. était leur bien. à la fois par suite des progrès de la logique juridique et sous la pression de certains États. il aboutit simplement à légitimer la levée d’une taxe de mutation. Gardons-nous d’ailleurs d’imaginer une courbe sans brisures. Que le seigneur pût s’opposer absolument au transfert d’un fief à une église. il en réinvestissait l’acquéreur. depuis le XIIe siècle au moins. cela va de soi. comment l’attend re d’un inconnu. intéressés à une bonne organisation des rapports féodaux. Il leur arriva d’être remis en vigueur aux siècles suivants. si telle était sa volonté. l’étape décisive fut franchi e lorsque le seigneur perdit. Une autre ressource. était le plus souvent accordée au seigneur : garder lui-même le fief au passage. puis. tantôt un moyen d’extorsions fiscales. au regard de l’opinion d’abord. Sur un point même. Il le fut longtemp s. beaucoup plus généralement et fermement que par le passé. . parce qu’ils voyaient en elle tantôt une sauvegarde contre de redoutables accaparements. L’opération ainsi comprise se produisit sans doute presque dès qu’il y eut des fiefs ou des « bienfaits ». Ainsi. qui à la vassalité dont il assumait ainsi les devoirs n’avait point d’autre titre que de s’être trouvé au bon moment l’escarcelle pleine ? Le danger. le « retrait » féodal fit défaut également. les fiefs se vendaient ou se cédaient presque librement. Presque toujours. il leur fallait désormais verser le même prix qu’un autre acheteur. au XII Ie siècle. les droits p. la faculté de refuser la nouvelle investiture.297 des seigneurs de fiefs étaient souvent tombés dans l’oubli. il se faisait d’abord restituer le fief . dans l’Angleterre des Plantagenêts. comme en Angleterre. La fidélité était entrée dans le commerce. le consentement seigneurial ne tarda pas à subir l’habituelle dégradation . légalement. s’effaçait si le seigneur était obligatoirement consulté. Comme pour l’hérédité. Rien d’ailleurs mieux que ce dernier privilège reconnu aux seigneurs ne manifeste combien le fief était déjà solidement ancré dans le patrimoine du vassal : puisque pour ravoir ce qui en somme. Ce n’était pas pour la renforcer. Plus précisément. on l’admettait. A la faveur de l’anarchie des Xe et XIe siècles. il est vrai. Rois et princ es poussaient à son observation. après avoir reçu son hommage. Ainsi l’affaiblissement de la suprématie seig neuriale se traduisait exactement par la même institution que la décadence du lignage : parallélisme d’autant plus frappant que là où le « retrait » lignager manqua. L’effort même accompli par le clergé pour se dégager de la société féodale paraissait justifier plus que jamais une règle qui se fondait sur l’inaptitude des clercs au service des armes. puis du droit. un accord préalable permettait au vendeur ou donateur de ne se dessaisir du bien qu’après avoir par avance vu agréer le remplaçant avec lequel il avait traité. Ce cas mis à part. En fait. ce renforcement des préceptes anciens fut alors presque universel.

Marc BLOCH — La société féodale 204 * ** .

qu’en 1912 encore le maréchal Nogi invoquait pour refuser de survivre à son empereur.300 Qu’une pareille pluralité de soumissions fût la négation même de ce dévouement de l’être tout entier dont le contrat vassalique. ce qu’à Dieu ne plaise. à cette date. » p. la règle de la vassalité franque.. L’exemple le plus ancien qui ait jusqu’ici été relevé est de 895 et de provenance tourangelle (193). dans sa fraîcheur première. vigoureusement conçu. (192). était strictement interdit. avait exigé la promesse envers un chef librement choisi. Telle avait été. en demeurant l’homme du premier. Se vouer à un second maître. imagina de placer apocryphement ce texte sous le nom vénérable de Charlemagne. en termes qu’il jugeait sans doute conformes à l’esprit des mœurs antiques. tel que les empereurs de son temps l’exigeaient pour leurs expéditions romaines. p. si le personnage auquel il avait d’abord porté sa foi consentait à la lui rendre. à n’en pas douter. La mémoire de cette rigueur première se conserva longtemps. ayant mis par écrit le règlement du service d’ost. cependant. un baron allemand se reconnaissait ainsi l’homme de fief de vingt seigneurs divers. on voit les partages de l’empir e prendre les mesures nécessaires pour éviter tout chevauchement vassalique. les plus réfléchis parmi les contemporains s’en sont avisés aussi bien que nous. « Si par hasard ». vers la fin du XIIe un juriste lombard. probablement parce qu’elle semblait aller de soi . considèrent expressément cette situation comme normale. un moine de Reichenau.299 Il y avait beau temps. Les capitulaires carolingiens ont beau ne pas la formuler en termes exprès.Marc BLOCH — La société féodale 205 CHAPITRE V L’homme de plusieurs maîtres I. « il arrive qu’un même chev alier se soit attaché à plusieurs seigneurs. Les chiffres atteints par ces hommages successifs étaient parfois très élevés. qu’on s’était accoutumé à voir les membres de la classe chevaleresque se constituer les vassaux en même temps de deux. Vers 1160. en ses débuts. en raison de « bienfaits » différents. voire de plusieurs maîtres. Le commendé pouvait changer de seigneur. De . Dans les dernières années du XIIIe siècle. La pluralité des hommages « Un samouraï n’a pas deux maîtres » : dans cette maxime du vieux Japon. dit-il. Les cas se font partout de plus en plus nombreux aux siècles suivants : au point qu’au XIe un poète bavarois. Régulièrement. un autre de quarante-trois (194).. s’exprime l’inéluctable loi de tout système de fidélités. toutes leurs dispositions la postulent.

Marc BLOCH — La société féodale 206 temps à autre. un bon canoniste. on imaginera difficilement qu’il n’ait pas. un chroniqueur. Le prétexte était beau. Mais. Le double hommage ne fut pas. les fidélités multiples. en rendent responsable l’habitude qui se prit. Le Japon. ne paraît . comme chaque vassal n’en tenait que d’un seul seigneur. tiers ou quarts de dévouement. au lieu de l’institution de la tenure militaire. Car. plutôt que de renoncer à cet heureux accroissement de sa fortune. « qu’il n’est pas coutume chez les Francs de se battre autrement qu’en p. fut fréquemment imposée. placé sous la dépendance d’un seigneur différent. comme saint Louis. Faut-il. l’évolution qui.301 présence ou sur l’ordre de son seigneur ». dit -il. voire aliénables. offrir tant de promesses contradictoires. qu’il avait prêté à Guillaume le Conquérant . Prenons-y garde. encore à l’état de pratique naissante. avant que celui-ci ne l’ait. sous Hugues Capet. en effet. rappellent mélancoliquement aux vassaux la parole du Christ : « Nul ne peut servir deux maîtres. selon toute apparence vassalique. l’évêque Ive de Chartres. dans un lignage de servants. centré autour d’un commun maître. voire sollicité. Règles très simples. L’étonnant est que cette éclatante déviation se soit produite si tôt et si largement. préféré se plier à une nouvelle soumission. « de pareils engagements sont contraires à ceux que cet homme a auparavant contractés envers les seigneurs légitimes. ses plus anciens exemples apparaissent. elle n’était permise qu’à l’intérieur du groupe de féaux. par héritage ou par achat. logiquement. sans scandale. de rémunérer les vassaux par des fiefs. dans le temps. pour son homme ? C’est. desquels il a précédemment reçu ses bienfaits héréditaires ». Voit -on. la suite de l’hérédité . de très bonne heure. à son tour. l’attachement à un lignage de chefs. le plus souvent. mis en possession d’un fief. Et pas davantage n’en était -il. leur passage de générations en générations aboutissait simplement à fixer. Il n’eût pas été inconcevable d’en tirer la loi tutélaire de la vassalité. disait le prélat. Les historiens. La réalité l’était moins. ayant déjà porté sa foi à un premier maître. volontiers. à des dépendants d’un degré inférieur : les tenanciers des seigneuries rurales. On ne saurait douter. Nul. estimait devoir délier un chevalier du serment de fidélité. sauf à titre d’exceptionnel abus. avec plus de précision. un roi même. par droit de naissance. accepté. Reste néanmoins à expliquer que les seigneurs aient si aisément accueilli. de la concession personnelle de jadis. toutefois. un village de l’Ile -de-France fut le prix de cette foi toute neuve (195). ces moitiés. car. dont la seconde. en elle -même. la conséquence nécessaire. un vassal direct du roi refuser de porter secours à un comte. par notre moyen âge même. Quant à leur cession. jointes mains. se trouvait. cependant. qui n’a jamai s connu. » Vers la fin du XIe siècle. eut ses fiefs héréditaires. un juriste. fit un bien patrimonial et un objet de commerce ? Assurément. que les vassaux aient pu. nous le savons. invoquer. au contraire comme à peu près exactement contemporains de celle-ci. que l’appât de belles terres au soleil n’ait entraîné plus d’un guerrier à multiplier les prestations d’hommages. d’ailleurs. le chevalier qui.

L’opinion semble avoir oscillé entre trois principaux critères. Dans les moments de crise. que les chanoines de Saint-Martin priaient de ramener à l’ordre un de ses v assaux. afin de les mettre à la disposition de ce maître du second degré. d’un seul homme à plusieurs seigneurs. souffrait un lien présenté. pour l’instant légitimement infidèle. répondre que ce personnage était « bien plutôt » le vassal du comte-abbé Robert. jette une lumière fort crue sur l’arrière -plan de tant de protestations de dévouement : le plus respectable des seigneurs était celui qui avait donné le fief le plus riche. on avait entendu le comte du Mans. qui. On pouvait d’abord classer les hommages par ordre de date : le plus ancien primait le plus récent . les ressources des fiefs qui lui avaient été confiés dans un tout autre dessein ? On tourna la difficulté en autorisant le seigneur à confisquer provisoirement. n’avait été lui -même. un des principaux dissolvants de la société vassalique. d’ailleurs. de ses propres feudataires. s’il en avait. qu’un symptôme. les serments de foi s’accompag nèrent de plus en plus volontiers. le foisonnement des hommages. pour des raisons que nous aurons à scruter. Aucune de ces solutions. en 895. Lorsque deux de ses seigneurs venaient à se faire la guerre. Il fallait donc choisir. pouvait-on accepter. n’épuisait le problème. par la cour c omtale de Catalogne (196). Cependant une autre idée s’offrait. dans une situation légèrement différente. le vassal réservait expressément la fidélité naguère promise à un précédent maître. En tout temps. On la voit également s’exprimer. encore à la fin du XIe siècle. dans les chartes dont. l’obligation paraissait plus impérieuse qu’envers celui qui se bornait à se porter au secours « d’amis ». destiné à devenir. Enfin il arrivait que. plus paradoxalement.302 de la faiblesse presque congénitale dont. p. en cas de conflit d’hommages. Comment ? Toute une casuistique s’é labora. à partir du moment où l’écrit revendiqua ses droits. pourtant. on prît pour pierre de touche la raison d’être même de la lutte : vis-à-vis du seigneur entré en lice pour défendre sa propre cause. En vérité. on admit qu’astreint à servir de sa personne celui des deux ennemis auquel allait avant tout sa foi. Ou bien. souvent. par surcroît. la règle suivie. formées notamment. Qu’un homme eût à combattre son seigneur était déjà bien p. des troupes. entre autres. sous forme de stipulations soigneusement balancées. cette diversité d’attaches était gênante. dans la formule même par où il se reconnaissait l’homme d’un nouveau seigneur. où était le devoir du bon vassal ? S’abstenir eût simplement abouti à doubler la félonie. originellement. sur les terres qu’il tenait de l’aut re champion. Déjà. le dilemme se faisait trop pressant pour que la doctrine ou les mœurs pussent se dispenser de lui chercher une réponse. Telle était.Marc BLOCH — La société féodale 207 s’en être avisé. les biens naguère inféodés au vassal. sans con teste. jusqu’à la paix. dans sa naïveté. par une sorte de . comme si astreignant. transportant sur l’autre bord le nœud du débat. « puisqu’il tenait de ce dernier un bienfait plus important ». dont les ouvrages des juristes n’eurent pas le monopole. le vassal n’en devait pas moins lever.303 grave . Ainsi. de le voir employer à cette fin.

Quoi qu’il en soit. Deux monastères de l’Ile -de-France se partagent-ils une seigneurie. Pratiquement. Aujourd’hui encore « absolu » fournirait la traduction la moins inexacte. qui. Les notaires du Rhin. un essai fut tenté pour créer. on disait. au moyen âge. De la résidence à laquelle étaient astreints certains clercs. dans l’allemand moderne. dont le p. communes. par-dessus lui. il se jeta de toutes ses forces dans le parti flamand. sur le champ de bataille. qui. à ses sujets. qu’elle devait êt re « personnelle et lige ». par opposition aux tenures. à son tour. En Hainaut. ces subtilités.Marc BLOCH — La société féodale 208 prolongement de l’abus primitif. qui ni dans l’État ni même dans la f amille ne trouvait de ciments suffisants. le poids. Sur le marché d’Auxerre. transposaient « homme lige » en ledichman ont senti le parallélisme. la veuve. était-ce encore une fidélité ? II. l’hommage ordinaire ayant notoirement failli à sa mission. Dégagée par la mort de toute puissance maritale.304 correspondant. la rendaient par absolutus. commença par solliciter. était « lige du comte ». non sur des choses mais sur des hommes. pur. monopole comtal. Une fidélité si flottante. de ce problème d’embryogénie. sur ses biens propres. est ledig : libre. Dans beaucoup de . voyaient ju ste. En dépit de quelques difficultés phonétiques. d’ailleurs. la réserve directement exploitée par le seigneur constituait. jusque-là indivise ? chaque moitié passe dans la « ligesse » de l’établissement qui en sera. de se heurter. étendait sa « lige viduité ». ses « liges terres ». dans cette société. désormais. que compliquaient encore de fréquents efforts pour concilier les divers systèmes. en 1184. Déjà les scribes rhénans. l’a bbé de Morigny se déclarait « lige de Monseigneur de Sens ». l’homme de deux chefs risquait. de la cour du premier d’entre eux. le sens même de l’épithète. la guerre éclata entre les comtes de Hainaut et de Flandre. telle que l’employait le français médiéval. n’avaient guère d’autres résultats que d’abandonner à l’arbitraire du vassal une décision souvent longuement marchandée. dans leurs églises. Plus souvent. à l’histoire de beaucoup de termes de droit — probablement parce qu’à la fois savants et populaires. c’était l’exercice d’un droit que l’on qualifiait ainsi. vassal des deux barons à la fois. ils passaient perpétuellement d’un registre de la langue à l’autre — . un jugement qui fixait savamment ses obligations. Ce fut l’h ommage « lige ». en latin cette fois. au XIIIe siècle. de nouveau. par exemple. le besoin d’unir solidement les subordonnés au chef était si vif que. Grandeur et décadence de l’hommage lige Cependant. Après quoi. après tout secondaire. une sorte de super-hommage. n’a rien d’obscur. On ne s’exprimait pas différemment quand ce pouvoir exclusif pesait. Sans autre supérieur canonique que son archevêque. Lorsque. l’unique possesseur. on ne saurait guère douter que ce fameux adjectif de « lige » ne dérivât d’un vocable franc. le sire d’Avesnes.

Ni l’Allemagne transrhénane. A s’en tenir aux documents antérieurs à 1750 environ. jusqu’à la vallée du Rhin. l’usage s’en propagea vers le midi. en pure langue romane. attaché à son maître par les liens les plus rigoureux qui fussent. suivit de très près la généralisation des fidélités multiples.Marc BLOCH — La société féodale 209 régions. Cette seconde vague de la vassalité — vague de renforcement. Mais elle ne déferla pas aussi loin. les Catalans disaient. « Quel que soit le nombre de seigneurs que reconnaisse un homme ». La pratique en était. en Normandie. « homme solide » (soliu). à peine plus tard dans le Namurois. l’entrée en scène du nom de lige. ne l’ont jamais connu dans sa force véritable. vers 1115. lui faisait simplement jurer p. un coutumier anglo-normand. « c’est à celui dont il es t lige p. la Gaule d’entre Meuse et Loire et la Bourgogne furent la véritable patrie du nouvel hommage. la carte. de « seigneurs liges ». vassaux ici. sous une autre étiquette. offre cependant une leçon assez claire. oserait-on dire — était issue des mêmes contrées que la première. Dès la fin du XIIe siècle. en Picardie et dans la comté de Bourgogne. Vers le même moment ils avaient. A l’origine du développement. jusqu’au Languedoc. dans les chancelleries. non plus serfs. Autour de son premier foyer. à partir de la seconde moitié du siècle. semble-t-il . comme de la chose. Plus tard. Très naturellement. singulièrement affaibli. recevant l’hommage d’un vassal. dans un vaste domaine. si indécis qu’en l’absence de relevés systématiques en demeurent les contours.306 . son sens premier s’étant. Mais. Avec la Catalogne — sorte de marche coloniale fortement féodalisée — . on s’habitua à parler d’ » hommages liges ». ni l’Italie du Nord. le serf. Italie normande. cette phase d’anonyme genèse se perd à nos yeux dans la brume des temps où les promesses même les plus sacrées ne prenaient guère la forme écrite. en 1095. à l’exception de quelques régions où le vocabulaire de la ligesse ne pénétra que tardivement. déjà assez répandue pour attirer l’attention du concile de Clermont. au hasard des textes. parmi les hommages d’un même vassal à plusieurs seigneurs. était dénommé son « homme lige » (l’Allemagne employait quelquefois. ledig) (197). l’institution avait atteint à peu près tout le rayonnement dont elle devait être susceptible. et aussi — avec cet admirable mépris de l’équivoque que nous avons déjà rencontré — d’ » hommes liges ».305 de préférer à tous autres devoirs la foi ainsi contractée. où le Livre des fiefs lombard s’en tient à la classification par dates. nous le verrons. dans l’Anjou dès 1046 ou environ. Car. puis. fait leur apparition dans le comté de Barcelone : au lieu d’homme lige. On voit les hommages ainsi qualifiés surgir. lorsque. dit. De là il émigra vers les féodalités d’importation : Angleterre. vers le nord-est. l’emploi en devint. Du moins. dans la mesure où le mot de lige répondit à une réalité vivante. on s’avisa d’en distinguer un dont l’originalité devait être une fidélité assez « absolue » pour passer avant toutes autres promesses. dans la même acception. Syrie. assez sporadiquement. se placent de s engagements encore dépourvus de terminologie spécifique : le seigneur. presque une affaire de mode.

Dans l’intelligente analyse que le canoniste Guillaume Durand. priver de cette récompense ou de ces instruments ordinaires de la puissance les suivants sur la fidélité desquels on entendait avant tout se reposer ? L’intervention du fief entraîna donc. Comment. C’était pour le combattre que la ligesse pourtant s’était constituée. il ne pouvait manquer d’être atteint. exerça à son tour ses ravages. qui pis est. par contre. à son tour. « Nul ». la taxe sur les biens meubles. sans distinction de dates. force était de graduer les obligations au moyen des mêmes réactifs. s’il y a lieu. Pratiquement. la ligesse héréditaire et. Cependant la foi la plus forte appartient à celui dont on est le lige. On ne saurait mieux exprimer le retour à la source vive de la commendation franque. » Un siècle environ plus tard. Les promesses ainsi étiquetées continuaient à passer avant les autres. si bien qu’on se prit à parler de « fief lige » . sans modifications. dans son intégrité. la faculté d’inventer un symbolisme nouveau s’était brusquement tarie. c’était .Marc BLOCH — La société féodale 210 qu’il doit le plus ». l’attache humaine primitive. sous Philippe Auguste. mais le seigneur lige. Mais dès les dernières années du X Ie siècle. l’accent est mis. Il devait leur être une proie d’autant plus aisée que rien. qui avaient déjà servi à départager les hommages simples. p. les « Usages » barcelonais prévoient une inquiétante exception. disent-ils. de bonne heure. « ne peut se faire le soliu que d’un seul seigneur. ne le distinguait des hommages simples. » L’hommage lige prime donc tous les autres. peu après la mort de saint Louis. Comme si. dont il reproduisait. Il est véritablement hors classe. sinon une fragile convention par paroles ou par écrit. c’est le « lige sire » qui recueillera. que le moyen âge a toujours considérés comme particulièrement proches de la personne. avec beaucoup de raison. de châteaux. De toutes façons. Il était désormais fréquent qu’un seul homme reconnût deux ou plusieurs seigneurs liges. S’agit -il. Entre elles. ce « pur » lien renouvelait. » De même en Catalogne. Beaucoup d’hommes liges. Du moins. en effet. Le cumul des soumissions. par les mêmes causes de déclin. à moins que l’autorisation ne lui en soit accordée par celui auquel il a d’abord prêté cet hommage. le prix du sang. devenue objet de commerce. en théorie. déplorablement incertains. Mais précisément parce que l’hommage lige n’était guère que la résurrection de l’hommage primitif. l’étape était presque partout franchie. en sauvegardant toujours celle du seigneur précédent. les charges peu à peu détachées de la personne pour se porter vers la terre. sur ce caractère « principalement personnel » de l’hommage lige. donna des rapports vassaliques. là aussi. de lever la dîme de croisade ? Chaque seigneur percevra la part due par les fiefs qui sont tenus de lui . Le vassal est -il tué ? parmi tous ses seigneurs. les « Usages » de la cour comtale : « Le seigneur d’un homme soliu dispose de son aide envers et contre tous . après le IXe siècle. de pouvoirs de commandement.307 ses conséquences habituelles : le subordonné éloigné de son chef . Et plus bas : « On doit observer la foi envers tous ses seigneurs. nul n’en doit disposer contre lui (198). véritable lèpre de la vassalité. les rites. avaient reçu l’investiture de terres.

firent-ils autre chose qu’obtenir de ces chefs territoriaux. Rien de plus significatif que le cas des Capétiens. on s’accoutuma donc. l’autre. un trop facile acquiescement à une formule inéluctablement creuse ? C’était renouveler. de la totalité des hommes libres. Mais ils entendaient bien ne pas limiter leur autorité à leurs propres vassaux.Marc BLOCH — La société féodale 211 de nouveau la porte ouverte à la félonie presque nécessaire. frappé d’une fatale décadence. l’engagement eût peut -être conservé quelque efficacité . il se vida de tout contenu spécifique. plus faible. banalisé. Estimant que la seule foi « lige ». pour contribuer. au second degré. Exceptionnel. au regroupement des forces dans le cadre de l’État. après la Conquête. On avait imaginé deux modalités dans l’attache vassalique : l’une. sur quarante-huit vassaux du comte de Forez. à réserver le nom de « ligesse » à la fidélité. l’illusion des p. Vis -à-vis du vieux lien personnel. l’État anglo -normand. souvent confirmée par un serment. plus forte . * ** . quelle que fût leur place dans la hiérarchie féodale. On avait en somme abouti à créer deux étages de la vassalité. même s’il ne tenait pas sa terre directement de la Couronne. en Roannais. En persuadant les plus hauts barons du royaume de se reconnaître leurs hommes liges. à s’attribuer le monopole de recevoir les hommages ainsi qualifiés. était celle qui leur était due. Car l’hommag e lige tendit. comme l’acte de s oumission sui generis du droit public. non sans succès.308 Carolingiens. Peu à peu. Quel seigneur était assez modeste pour se contenter de la seconde ? Vers 1260. Dans deux féodalités d’ importation. qui était exigée. c’est -à-dire préférable à toute autre. l’évolution fut déviée par l’action de monarchies mieux armées. la fidélité de leurs agents. leur devait l’obéissance. croyant fonder sur l’hommage. et le royaume de Jérusalem. très vite. à devenir le nom normal de presque tout hommage. quatre au plus prêtaient l’hommage simple (199). dont la situation était incompatible avec l’entier dévouement du suivant d’armes. Aussi bien cette hiérarchisation même ne tarda-t-elle guère à faire figure de vain archaïsme. dans ces pays. envers le souverain. cependant. Quiconque était leur sujet. Ainsi la notion de cette attache « absolue » ne conservait un peu de sa valeur originelle que là où elle avait été détachée du système des rites vassaliques. l’inefficacité du remède était patente. les rois travaillèrent d’abord. tout court. Rien de plus.

ne promit plus seulement d’aider. p. en somme. en cas de manquement. nourrie de précédents et progressivement cristallisée par la jurisprudence de cours où siégeaient beaucoup de vassaux. par suite. la plus compréhensive. Il dut encore s’engager à ne pas nuire. Mieux que les quelques mots dont s’accompagnait l’hommage. Définir. le vassal. le besoin de préciser les conséquences juridiques du contrat d’hommage. comme on disait aussi « aider » « protéger » : c’était en ces termes très simples que les plus anciens textes résumaient les obligations inverses du fidèle armé et de son chef. se prêtait à leur minutie. qui en dit long sur l’affaiblissement du lien. médiocrement efficace. que l’on éprouvât. que l’on pouvait allonger à volonté. cette tentative ne réussissait guère à s’élever au -dessus d’une assez creuse scolastique. naguère purement traditionnelles. comme aux premiers temps. ces clauses négatives avaient revêtu assez d’importance pour donner lieu à un acte à part : la « sûreté » qui. dès les environs de 1020. dès le début du XIIe siècle. Puis l’habitude se prit. que le droit canon avait formé aux méthodes de la réflexion juridique. n’est -ce pas toujours limiter ? Il était fatal. Notamment. à la . Sans doute voit-on. de plus en plus fréquemment. astreint « à servir le seigneur dans toutes les besognes qui lui seront ordonnées » (200) ? Au surplus.Marc BLOCH — La société féodale 212 CHAPITRE VI Vassal et seigneur I. cependant. quel vassal désormais eût cru compatible avec sa dignité qu’on le dît candidement. autorisait vraisemblablement le seigneur. L’action décisive. Une fois la vassalité sortie de l’humble cercle de la loyauté domestique. vivaient loin du maître. s’essayer à une analyse de l’hommage et de ses effets. dans l’accord même.309 Dans le travail de fixation qui s’opéra peu à peu. avec une vivacité croissante. l’évêque Fo ubert de Chartres. En Flandre. intéressante comme symptôme de la pénétration du droit savant dans un domaine qui jusque-là lui avait été bien étranger. appartint à la coutume. les juristes professionnels ne jouèrent qu’un rôle tardif et. le serment de foi . établis pour la plupart sur des fiefs. de personnages qui dorénavant. Le lien ne fut jamais senti comme plus fort qu’ au temps où les effets en étaient ainsi exprimés de la façon la plus vague et. Ainsi un contrat prudemment détaillé remplaça la soumission de l’homme tout entier. de faire passer ces stipulations. quant aux charges du subordonné.310 Mais. à l’ordinaire. L’aide et la p rotection « Servir » ou. Par un surcroît de précaution. jurée après la foi. comment continuer à attendre cette disponibilité toujours prête ? p. ici comme ailleurs.

Point de fantassins. une des principales causes de l’inefficacité finale du système vassalique. A la fois sujet et maître. l’évêque de Bayeux. plus d’un vassal disposait. la formation de traditions nécessairement divergentes. les accords particuliers et jusqu’aux abus mués en droits introduisirent dans ces obligations d’innombrables variantes. sans beaucoup de succès. à cheval et sous le plein harnois. Avant tout. par définition. longtemps. les vassaux.311 — car une forteresse ne saurait rester sans gardes — en tout temps. au XIIe siècle. s’efforça. en règle générale. on ne le voit que rarement paraître seul. La coutume. parfois. dont la Normandie est tenue en fief. qui lui commandait d’aider s on seigneur de toutes ses forces. de l’obligation militaire — contre lequel la monarchie des Plantagenêts. comme moyen de défense ou de conquête aux mains des pouvoirs publics (201). eût semblé lui faire une loi de se présenter à l’ost seigneurial entouré de la troupe entière de ces dépendants. que le duc réclame le secours du prélat. au combat. Pour borner la durée de celui-ci. se grouperont naturellement sous sa bannière. ni les usages primitifs de la vassalité n’offraient de précédents directs : le sujet. constitué le protecteur. le vassal est aussi astreint à tenir garnison dans le château seigneurial. son prestige. s’il en possède. sera réduit à dix. Peu à peu les différences de rang et de puissance. Outre que ses propres vassaux. soit p. d’abord et avant tout. vers la fin du XIe siècle. aspiraient à ne pas être indéfiniment retenus au service. Il va de soi que. vers le haut. la difficulté de nourrir des masses humaines un peu considérables est trop grande pour que le chef d’armée puisse se contenter de la piétaille paysanne que lui fournissent ses propres terres ou celles des églises dont il s’est. grands et petits. l’autorisa de bonne heure à n’amener avec lui qu’une quantité de servants fixée une fo is pour toutes et de beaucoup inférieure au nombre de ceux qu’il pouvait employer à ses propres guerres. Voici. à n’en pas douter. ses commodités. officiellement. la coutume. presque toujours. servir en personne. son seigneur immédiat. restaient sous les armes aussi longtemps que leur présence semblait nécessaire . les obligations positives n’en continuèrent pas moins à l’emporter. Le devoir. Leur rôle. en fin de compte. de vassaux. Mais il n’est as treint qu’à en fournir vingt au duc. soit durant les hostilités seulement. Pis encore : si c’est au nom du roi. Ce fut. le chiffre. l’aide de guerre. Cet amincissement. par exemple.Marc BLOCH — La société féodale 213 saisie de gages déterminés. A-t-il lui-même une maison forte ? il devra l’ouvrir à son seigneur. Plus d’une centaine de chevaliers lui doivent le service des armes. ni les traditions de l’État ca rolingien. à son tour. comme le guerrier domestique. pour en alléger le poids. de réagir — fut. à cet échelon supérieur. L’homme de bouche et de main doit. Le devoir primordial était. dans son contingent. cependant. par roulement avec ses pairs. est jugé trop médiocre. Un grave problème naissait de la hiérarchisation des hommages. Fréquemment. lui commandent de se faire suivre au moins d’un ou deux écuyers. Cependant. par contre.

qu’on les vît néanmoins demeurer à l’ost. Que dans ces réunions. le plus souvent pour l’année durant. lorsqu’ il tient sa cour : « rendre la justice. le fief avait si bien cessé de remplir sa mission première qu’il fallait le suppléer par une autre rémunération. de valet de table — auxquels une époque sensible aux choses vues attachait une haute valeur de symbole : pouvait-il y avoir. que les plus brillantes d’entre elles aient prêté p. d’échanson. couronne en tête. distribuer à ses grands des . ou au chef. entre deux convocations. conseil dont la morale politique du temps imposait au maître l’avis dans toutes les circonstances graves. Ce chiffre traditionnel.. qu’à des dates plus ou moins régulières. coïncidant à l’ordinaire avec les principales fêtes liturgiques. Ce n’éta it pas seulement pour le combat que le seigneur appelait à lui ses vassaux. Une fois le terme écoulé. outre leur assistance normale.312 anciennement quarante nuits. Certaines coutumes même cherchaient à leur faire de cette prolongation un devoir. à l’heure des repas. service d’honneur aussi. le tableau est trop flatteur. la norme ordinaire de l’obligation imposée aux vassaux. qui eux-mêmes étaient parfois d’un rang déjà élevé. d’armes. Le comte. dont elles sont un des décors familiers. fixé à quarante jours ou. doit. Sans doute arrivait -il. par l’usage comme par son intérêt bien entendu. beaucoup d’affaires aient été traitées .. merveilleuses et larges ». comme la limite du temps de repos auquel les levées avaient droit. Paraître aux yeux de tous environné d’un grand nombre de dépendants . comme le prescrivait l’abbé de Saint -Riquier. attiré. qu’enfin la présence des vassaux — chacun. Il ne réglait pas seulement de multiples actes de procédure. comme on disait plus p. disent les Usages de Barcelone. il en formait sa « cour ». assez fréquemment. ont naïvement exagéré la splendeur. un peuple mêlé d’aventuriers. ils étaient libres de retourner chez eux. A plus forte raison. les faire annoncer à son de trompe pour que nobles et non-nobles y viennent prendre part . cependant. manifestation plus éclatante de son prestige ni moyen plus délicieux d’en prendre soi -même conscience ? De ces cours « plénières. à y distribuer à ses hommes ces cadeaux de chevaux. qu’aux frais du seigneur et soldés par lui.. Même pour celles où les rois figuraient. les poèmes épiques. La législation militaire franque elle-même l’avait ad opté. selon le rite. obtenir l’accomplissement public de quelques -uns de ces gestes de déférence — offices d’écuyer. jadis salaire du « satellite » armé. de baladins.Marc BLOCH — La société féodale 214 au roi. si l’on évoque les Modestes rassemblements autour des petits ou moyens barons. pour un chef. fournit. qui venait naturellement à l’esprit. Dans la paix. prêter secours aux opprimés. Mais ce ne pouvait plus être. voire de tire-bourses . il convoquait en grand arroi : tour à tour tribunal. . de ceux-ci. les vieux droits germaniques avaient largement usé d’une sorte de délai type. dorénavant. que le seigneur fût tenu. de vêtements qui étaient à la fois le gage de leur fidélité et le signe de leur subordination . « selon son pouvoir soigneusement paré » — n’ait jamais cessé d’y être exactement exigée : les textes les plus sérieux ne nous permettent pas d’en douter.313 à tout un déploiement cérémonial. dès la fin du XIe siècle.. Par contre.

sur un autre plan social. les noms mêmes. réglementé et limité. à la fête que fera ledit vidame. selon les milieux sociaux auxquels elle s’appliquait. pareils. participation aussi au pouvoir de commandement. Il en fut autrement dans le domaine français. huit jours durant » (202). Les vassaux cherchèrent donc beaucoup moins à s’y soustraire. A un degré plus bas de la hiérarchie sociale. travaillèrent à maintenir entre le seigneur et ses hommes le contact personnel. l’aide de guerre pendan t six semaines et « de venir. nous intéresse la taille des vassaux. tenancier. régler l’ost qui ira porter la dévastation dans les terres d’Espagne . vassal enfin : quiconque obéit doit à son chef ou maître de le secourir en ses nécessités. au moins dans le domaine du droit féodal français. le service de cour fut peu à peu. sa foi imposait « d’aider » son seigneur en toutes choses. avec beaucoup d’autres. d’une même haleine. Aucune institution mieux que celle de cet appui pécuniaire ne révèle l’unité profonde du système de dépendances sur lequel s’était bâtie la société féodale. plus généralement. Au vassal. au même titre que le service d’ost. en cas de besoin. dans un royaume . Un p. se faisait plus intense . les services primordiaux une fois dûment accomplis. furent du haut en bas de l’échelle. Jusqu’à la fin de l’ère féodale. s’avouant en 1210 l’homme lige du vidame d’Amiens. De son épée . A ses débuts. et. d’une seigneurie . se répandait également la taille des humbles . sans lequel il n’est guère de lien humain. de toutes parts. mot à mot prendre à quelqu’un un morceau de sa substance. pour y demeurer à mes frais. Non cependant que l’attitude des groupes vassaliques. était ainsi autorisé à requérir de ses hommes. ait été de tous points semblable. désireux d’un secours supplémentaire. exceptionnels et plus ou moins bénévoles. un petit chevalier picard. Dans ces pays. où. Naturellement. L’Allemag ne ni l’Italie lombarde ne semblent avoir jamais dépassé ce stade : un passage significatif du Miroir des Saxons met encore en scène le vassal « lorsqu’il sert le seigneur de ses dons ». en dépit de cette similitude de principe.Marc BLOCH — La société féodale 215 manteaux . Serf . Ce dernier exemple montre. pût à une simple requête substituer un ordre. avec ma femme. On disait « aide » tout court . des lignes très différentes. la circulation monétaire. lorsque j’en serai requis. ces assemblées. vis -à-vis des deux obligations. franches lippées. créer de nouveaux chevaliers ». vers les dernières années du XIe siècle ou les premières du XIIe — c’est -à-dire vers le moment même où. Seule. ou bien encore « taille ». on entrevoit une simple pratique de cadeaux. Là. comment. le seigneur. L’assistance à la cour comportait en revanche bien des avantages : largesses seigneuriales. par suite. sujet. L’ost n’était guère qu’une charge. de son conseil : cela allait de soi. dit « libre ». pour le moment. Or en est-il de plus grande que le mal d’argent ? De la contribution que le seigneur.314 moment vint où on ajouta : de sa bourse aussi. le taxer (203). cont rebalançant en quelque mesure l’éloignement né de la pratique du fief. lui promettait. l’histoire même de l’obligation suivit. expression imagée qui se tirait du verbe tailler. le lien vassalique n’avait pas assez de force pour que .

A de pareilles précisions. nous le verrons. la coutume n’imposait. que. déjà aperçu sous la forme du relief. Le dernier cas.Marc BLOCH — La société féodale 216 et. Au seigneur. s’il est pris . le vassal l’offrait d’avance. sans taxe de remplacement. d’abord et surtout. Le fief avait cessé de procurer de bons serviteurs sans réussir. On l’appelait « service ». Même les aides pécuniaires finirent souvent par tomber en désuétude. plus pressants les besoins des chefs et moins étroites les possibilités des contribuables — . habiles à tourner au profit de leur fiscalité jusqu’aux insuffisances du système de recrutement vassalique. Les trois premiers. la pratique de ces dispenses moyennant argent ne prit une grande extension que vis-à-vis de deux catégories de fiefs : ceux qui étaient tombés entre les mains de communautés religieuses. peu à peu se glissait parmi les vieux rapports faits de fidélité et d’actions. Dans p. quand son fils aîné sera armé chevalier . incontestablement. le vassal. dans une société fort anarchique. Il n’en reste pas moins qu’au bout du compte. un devoir de protection se prêtait moins bien que des services. ordinairement. à rester bien longtemps une fructueuse source de revenus. attribuaient volontiers le nom même de l’obligation par lui effacée . « Envers et contre toute créature qui vive ou qui meurt ». furent à peu près partout reconnus. A mesure que. un juge. aucun engagement verbal ou écrit qui répondît au serment du vassal. en outre. le fief primitivement avait rétabli la balance. que le service de guerre manquât à être rendu. assurait. à partir du XIIIe siècle. en France. « taille de l’ost ». il attend bonne et prompte justice. A dire vrai. l’homme sera défendu par son seigneur. sur un fief angevin pesaient déjà « les quatre droites tailles : pour la rançon du seigneur. Forcément il advenait. inaptes à porter les armes . d’ailleurs. Ces promesses d’en haut n’apparurent que tardivement et demeurèrent toujours exceptionnelles.315 lui-même aura à faire un achat [de terre] (204) ». Salaire du service. Il devait s’y introduire par un autre biais encore. conformément aux habitudes des langues médiévales qui. à en fixer les occasions. par conséquent.316 son corps. impondérables et pourtant précieux. par moments. en revanche. ou bien. quand sa fille aînée se mariera . par compensation. Le seigneur réclamait alors une amende ou indemnité . le patronage d’un puissant. disparut rapidement de la plupart des coutumes. le travail de la coutume aboutit à la fois à rendre obligatoires les versements et. ceux qui dépendaient directement des grandes monarchies. Tout cela était fort loin de passer pour négligeable. se fit simplement de moins en moins astreignant. L’occasion manqua donc de définir les obligations du chef avec autant de détail que celles du subordonné. au paiement de compensation. à tort ou à droit. le devoir militaire. d’applica tion trop arbitraire. en 1111. devenu. devait plus qu’il ne recevait. De ce protecteur. quand p. Dans ses biens aussi et plus particulièrement dans ses fiefs. Sur le commun des tenures féodales. transformé . pour cela. Ajoutez les avantages. Ainsi. D’autres s’y ajoutèrent parfois : l’aide de croisade notamment ou celle que le seigneur levait lorsque ses supérieurs le « taillaient » lui-même. Ainsi l’élément argent. parfois.

commencée dans la faide. à se borner à ce bilan par doit et avoir. à moins qu’il ne soit le proche du mort. De ce caractère quasi familial de la vassalité devaient découler. aura cherché asile dans un château. et plus vif. traitant du meurtre du vassal par le seigneur et du seigneur par le vassal. que les relations de dépendance personnelle avaient fait leur entrée dans l’histoire. en cas de meurtre. Il n’en était plus ainsi dans l’Angleterre normande. plusieurs traits durables. L’homme qui n’a pas de seigneur. Le vassal. part au prix du sang. sa fonction originelle tomba dans l’oubli. vis-à-vis du seigneur. de livrer le fugitif. chez ceux qu’elle défavorisait. Le premier devoir du lignager était la vengeance. s’il ne veut passer pour complice. A en croire le poème de Beowulf. De même. si sa parentèle ne prend son sort en main. se poursuivait devant le juge. dit un coutumier anglais du XIIe siècle. devenue insuffisamment efficace. nul. l’inégalité des charges sembla plus flagrante . Une différence de degré pourtant se marquait. S’il n’a lui-même assisté au crime. volontiers assimilé dans ses devoirs comme dans ses droits aux proches par le sang. . dans l’ancienne Germanie. bien conforme à l’esprit de ce rapport de soumission.Marc BLOCH — La société féodale 217 pratiquement en bien patrimonial. dans une de ses constitutions de paix. Frédéric Barberousse. dit. au vassal envers son seigneur. L’obligation s’imposait avec une force pareille au seigneur envers son vassal. est. le vassal ne prélevait rien. pour qui avait prêté ou reçu l’hommage. un hors-la-loi (205). on n’obtiendrait de la nature profonde du lien qu’une image singulièrement exsangue. II. les compagnons du chef tué auraient eu. celle d’un maître. La vassalité à la place du lignage Cependant. le seigneur vis-à-vis du vassal demeura longtemps comme un parent supplémentaire. son seigneur ou son homme par l’hommage. Et ce n’était point hasard si le plus vieux coutumie r normand. Le seigneur participait à la compensation versée pour le meurtre du vassal . ne peut se porter accusateur. non. Lorsqu’un incendiaire. « à moins toutefois que celui-ci ne soit son seigneur. fut le désir de limiter leur fardeau. le maître de la forteresse sera contraint. La perte d’un serviteur se paye .317 parentèle. classait ces crimes pêle-mêle dans un même chapitre avec les plus horribles homicides commis au sein de la p. dans les règles juridiques comme dans les mœurs. C’était comme une sorte de succédané ou de complément de la solidarité lignagère. Une vieille glose germanique ne traduisait -elle pas déjà naïvement le latin ultor — vengeur — par le vieil haut-allemand mundporo : patron (206) ? Cette égalité de vocation entre la parentèle et le lien vassalique. sur celle qui était due pour le meurtre du seigneur. par suite. son vassal ou son proche ». d’après le droit anglo -saxon du Xe siècle.

L’usage. le seigneur. La décision. dans la légende. pour le distraire. était très loin de paraître un acte de volonté personnelle. c’était au fidèle qu’incombait le devoir d’élever la postérité de son maître : si bien que. s’il s’agissait d’un seigneur. le jeune Arnould de Guines chez le comte Philippe de Flandre. ses vassaux. Mais aussi.Marc BLOCH — La société féodale 218 Le fils du chevalier n’était que rarement élevé dans la maison paternelle. Tantôt il porte son arc. sans ambages. son fils sur les genoux de ce père nourricier malgré lui. comme la chose. le mariage. la réalité démentit souvent les règles de l’honneur. de l’époque fra nque et se retrouve encore sous la plume de Commynes (207). « Il veut voir de son vivant son fils prendre femme . dans . Dans ce dernier cas. des liens que l’éloignement sans cesse menaçait de détendre. Quand le roi veut dormir. à dire vrai. ont connu des pratiques analogues destinées. lorsque l’orphelin était né d’un vassal. là aussi. qui. Toute sa vie. que de faire déposer par surprise. D’autres sociétés. dans l’histoire. Ou bien il porte l’autour. le vieux Poème de saint Alexis. ou le faucon qui sait chasser la grue. mettait en jeu tant d’intérêts. Les obligations de déférence et de gratitude ainsi contractées passaient pour très fortes. tantôt il lui tient l’étrier. lorsque Harald de Norvège voulut manifester aux yeux de tous la subordination où il prétendait tenir le roi Aethelstan d’Angleterre. L’originalité du monde féodal est d’avoir conçu la relation de bas en haut. le garçon. le garçonnet de jadis devait se souvenir qu’il avait été le « nourri » du seigneur — le mot. parfois à asseoir le prestige pédagogique d’une corporation de prêtres lettrés. d’où la première vassalité avait tiré le plus sûr de sa valeur humaine ? p. Voire même. Le roi va-t-il en rivière ? Garnier l’accompagne. en toute p. dit chanson et musique. Mais le « fosterage » de l’Irlande semble avoir servi surtout à resserrer l’attache de l’enfant avec le clan maternel. — Assurément. il ne trouva pas pour cela de meilleur moyen. donc lui achète la fille d’un noble » : ainsi s’exprime. à son seigneur ou l’un de ses seigneurs. qui si bien servit Charlemagne : « Quand le roi va au bois. reposait sur le père. à raviver. intervenaient les proches. l’enfant ne le veut laisser . Auprès de ce chef. tout jeune encore. dans l’Europe médiévale. mais surtout là où il n’était plus.318 Dans une société où l’individu s’appar tenait si peu. raconte la saga. avant tout. A côté du père quelquefois. par les jeunes.319 circonstance grave le baron devait consulter ses hommes . date. en Gaule. Chez les Scandinaves. ici comme ailleurs. le petit Garnier de Nanteuil. nous le savons déjà. plus tard dans la vie courtoise : tels. tout en faisant office de page. qui fut respecté tant que les mœurs de l’ère féodale eurent quelque force. voulait que son père le confiât. s’instruisait dans les arts de la chasse et de la guerre. la règle ne dépassa jamais la portée d’un simple usage de bienséance . Garnier est à son coucher Et. Comment refuser cependant toute efficacité à une coutume qui — en même temps qu’ell e mettait aux mains du seigneur un précieux otage — faisait revivre à chaque génération de vassaux un peu de cette existence à l’ombre du chef.

cependant. la veuve payait à beau x deniers comptants la permission de le refuser. Réciprocité et ruptures L’accord vassalique liait deux hommes qui. à cet égard. « Nous ne marierons pas les veuves et les filles contre leur gré ». caractérisé par le service avec cotte de mailles). « à moins qu’elles ne tiennent de nous. Mais envers les vassaux — quelquefois envers les serfs. sous Henri Ier d’Angleterre. les droits se firent beaucoup plus précis. n’étaient pas de niveau. passait pour un abus de force. s’estimaient parfois en droit de disposer de la main au moins de leur sujettes. issue de principes p.320 tutélaires. entre autres. il réussissait à évincer tous rivaux. les rois et les barons — les rois surtout — donnaient ou vendaient orphelins ou orphelines à marier. La tradition remontait aux plus lointaines origines de la vassalité. menacée d’un époux déplaisant. comme on voit. par définition. elle devra restituer à celui-ci tous les dons que son père en avait reçus (208). « Si le soldat privé (buccellarius) ne laisse qu’une fille ». promet Philippe Auguste aux gens de Falaise et de Caen. S ans doute les familles de condition chevaleresque n’y furent pas les seules à devoir subir de pareilles ingérences . contre le gré du patron. aboutissaient à leur imposer un fidèle étranger à la lignée primitive. au Ve siècle. Que si. en tout ou en partie. pourtant. Rien de plus éloquent. pour surveiller des unions qui. La bonne règle voulait que le seigneur se mit d’accord avec les lignagers : collaboration qu’au XII Ie siècle. Dans l’Angleterre des Plantagenêts. soumises à une autorité de nature seigneuriale. dit. une loi visigothe. vis-à-vis de subordonnés de degrés différents. qu’une disposition du vieux droit normand : si le seigneur qui a tué son vassal. elle se choisit elle-même un époux. Malgré le relâchement progressif du lien. dégénéra finalement en un extravagant trafic. véritables patries du système vassalique. De seigneur à vassal. le vassal qui a tué son seigneur . par contre. Quand le seigneur. Leurs pouvoirs matrimoniaux. une coutume orléanaise s’efforçait d’organiser et que met en scène. » L’hérédité des fiefs — déjà présente d’ailleurs dans ce texte.Marc BLOCH — La société féodale 219 celle-là. sous une forme rudimentaire — fournit aux seigneurs un motif de plus. Ou bien. A qui mieux mieux. et dans les féodalités d’importation. et les rois mêmes. par d’autres nœuds. car bien d’autres se trouvaient. lorsque la terre était tombée en quenouille. un fief de hauber t » (entendez un fief militaire. autres dépendants personnels — on considérait à peu près universellement comme légitime ce qui. et très puissant. la vassalité. cette institution. était puissant. en tant que tels. III. qui lui procurera un mari de condition égale. toutefois. par exemple. ne se développèrent pleinement qu’en France et en Lotharingie. « nous voulons qu’elle demeure sous la puissance du patron. n’échappa point toujours à cet autre danger dont l’ombre guette presque tout régime de protection personnelle : se muer en un mécanisme d’exploitation du faible par le fort. une curieuse charte royale (209).

c’est -à-dire refus de foi — . Seulement. puisque seul il entraîne l’infamante pendaison (210). sans déclaration préalable. voire. Les moins scrupuleux. Quand la responsabilité de la rupture semblait au contraire appartenir au seigneur. » Cependant l’acte solennel qui avait créé l’accord semblait pos séder une telle force que. comme celle du Japon. quel que fût le déséquilibre entre les charges de part et d’autre exigées. le crime contre le chef est indubitablement le plus noir. tout en déclarant son dessein de « rejeter » loin de soi le partenaire « félon ». faisait du seigneur moins un simple maître appelé uniquement à recevoir que le participant d’un véritable contrat. « Autant ». Mise en relief dès le XIe siècle par Foubert de Chartres. très profondément. au baisement de mains des guerriers castillans. le problème était plus . elle mît en présence les deux individus. par lettres ou par héraut. dans des temps reculés. écrit Beaumanoir. cette réciprocité dans des devoirs inégaux fut le trait vraiment distinctif de la vassalité européenne. on imaginait mal la possibilité d’en effacer les effets sans avoir recours à une sorte de contre-formalisme. dans l’immense majorit é des cas. même devant les pires manquements. Par là. La vassalité une fois brisée. s’oppose notre hommage qui. qui n’étaient pas les moins nombreux. avaient servi au Franc Salien à renier sa parentèle. elle ne se séparait pas seulement de l’antique esclavage . qui. dans les vieux pays francs. « l’homme doit à son seigneur de foi et de loyauté à p. Pourtant. par le geste des mains se fermant sur les mains et par le baiser des deux bouches. elles n’en formaient pas moins un tout indissoluble . elle différait aussi. Du moins. Les rites mêmes expriment à souhait l’antithèse : au « salut frontal » des gens de service russes. jusqu’au bout très fortement ressentie. Cela n’allait pas sans danger. il fallait qu’à son exemple. lançait violemment à terre une brindille — parfois après l’avoir brisée — ou un poil de son manteau. tomba dans l’oubli. autant le seigneur en doit à son homme. pour que la cérémonie parût aussi efficace que celle dont elle devait détruire le pouvoir. où revivait peut-être le souvenir des gestes qui. au jet du « fétu ». point de difficulté : le bien revenait au seigneur lésé. le vassal plus souvent. se contentaient naturellement d’entamer les hostilités. l’obéissance du vassal avait pour condition l’exactitude du seigneur à tenir ses engagements. à certaines sociétés limitrophes de la zone authentiquement féodale. des formes de libre dépendance propres à d’autres civilisations. avant même d’avoir dépassé le stade où un usage devient règle. le lien personnel se doublait d’un lien réel. Le seigneur. Mais.321 raison de son hommage. un rite de rupture de l’hommage s’esquissa. celui de Jean sans Terre par Philippe Auguste en sont les plus illustres exemples.Marc BLOCH — La société féodale 220 sont l’un et l’autre punis de mort. plus près de nous. préféra -t-on de plus en plus un simple défi — au sens étymologique du terme. C’était ce qu’on appelait la « commise ». En Lotharingie et dans la France du Nord. Aussi. Le « déshéritement » du duc Henri le Lion par Frédéric Barberousse. quel devait être le sort du fief ? Lorsque la faute incombait au vassal. à l’occasion.

perdait sa raison d’être. celle du chef. sauf si ce seigneur l’a v oulu férir d’un bâton. Certaines coutumes. La législation carolingienne avait défini les torts qui.322 un maillon ayant sauté. au cours d’une curieuse discussion de casuistique féodale. L’arbitraire. un peu plus tard. en principe. un mariage qui comporterait le divorce. à ses yeux. * ** . à l’échelon supérieur. au XIIIe siècle. C’était d’abord la cour seigneuriale. victime de ce qu’il estimait ou affectait d’estimer une atteinte à ses droits. à son tour. leur maître. que vis-à-vis du roi. ce motif de rupture était encore expressément retenu. Or le capitulaire carolingien avait dit : « nul ne quittera son seigneur après en avoir reçu la valeur d’un sou. A dire vrai. aucun reniement d’hommage ne pouvait être durable. justifiaient l’abandon du seigneur par le vassal. De fait. comme celle de la Bigorre. avant que son « départ » ne fût légitime (212). puis. maillon suprême. Pratiquement l’individu. sans que les motifs en fussent établis d’avance ni qu’il y eût des magistrats pour les appliquer. » Invoqué aussi. lorsque le fief avait été tenu directement du roi. Tel. Assurément le fief. ne renie Raoul qu’une fois frappé par lui. de bonne heure mises par écrit. entre beaucoup d’autres.. Mais le grand vice de la féodalité fut précisément son inaptitude à construire un système judiciaire p. Mais on admettait. le « nourri » Bernier. malgré tant de raisons de haine. et son homme. semble-t-il. la chaîne se refermait par-dessus le vide.323 vraiment cohérent et efficace. avait prêté l’hommage. le vassal y voyait simplement son fief se muer en alleu : trait symptomatique. aux temps féodaux. se préoccupaient de tracer une procédure à laquelle le vassal devait se plier..Marc BLOCH — La société féodale 221 délicat. Dans le poème de Raoul de Cambrai. Seule l’Italie fit bande à part. à de pareils débats. Cependant les plus solides même parmi les règles juridiques de jadis ne survivaient plus. qu’incorporées à une flottante tradition. Les droits du seigneur indigne passaient à son propre seigneur : tout comme si. Victime d’une félonie seigneuriale. au début du siècle suivant par le Parlement du premier Valois (211). que l’on tenait pour les juges naturels des procès entre le seigneur. certaines juridictions s’ouvraient. p. eût pu être combattu par l’action de tribunaux capables de fixer et d’imposer une jurisprudence. par divers coutumiers français. la solution était inopérante. leur pair . rémunération de services qui cessaient d’être rendus. plus haut placé. qui naissait de cette métamorphose d’un code de droit en un vague ensemble de lois morales. décidait de rompre et l’issue du conflit dépendait de la balance des forces. du peu de vigueur là-bas des conceptions les plus strictement féodales. auqu el le seigneur. formée en réalité des vassaux eux-mêmes. Ses préceptes ne s’effacèrent pas tous des mémoires. par un roman courtois. Comment cependant dépouiller un innocent ? La hiérarchisation des fidélités permit de sortir d’embarras.

Marc BLOCH — La société féodale 222 .

325 Pas n’est besoin de pressurer longtemps les textes pour en tirer une émouvante anthologie à la louange de l’institution vassalique. de « dru ». là-dessus. car Geoffroy.Marc BLOCH — La société féodale 223 CHAPITRE VII Le paradoxe de la vassalité I. Terme commun. si nombreux. d’abord. au gallo-romain et à l’allemand et dans lequel. celle qui ne conçoit point la vie l’un sans l’autre : « Si mon seigneur est occis. « Vassal » a pour synonyme courant « ami » et. avec une si franche simplicité. Qu’à cela ne tienne ! De cette terre je suis le seigneur. un grand problème humain les domine tous : de ce ciment social. car s’il s’appliquait parfois à la dilection amoureuse. qui la possédait « l’eut de moi. Littérature. s’il est noyé. ni. la véritable union des cœurs. p. la force véritable ? Or la première impression que donnent. comme elle monte de l’homme vers le seigneur. Les contradictions des témoignages Par-delà les problèmes particuliers que soulève. disent. « de lui il reçut alors amitié et seigneurie ». descend du seigneur vers l’homme. devant laquelle il convient de ne point biaiser. les évêques de la Gaule à Louis le Germanique. Pendu ? Avec lui. d’aill eurs. à travers les âges. l’histoire de la vassalité européenne.326 « Girart s’est fait l’homme lige de Charlemagne ». quelle fut. En celle-ci. en amitié ». cela va de soi. me pendez. un lien très cher. avec lui me jetez. probablement celtique. (213) . compagnonnage de drus et de vassaux ». s’être étendu aux relations de parenté. Livré au feu ? Je veux être brûlé Et. font dire à un hobereau angevin les moines de Saint-Serge . dans les actions et dans les cœurs. comment récuser ces vers de Doon de Mayence où s’exprime. à peu près équivalent. dit un personnage de l’épopée française . « il n’y aura pour t’aider ni femme ni fils . s’écrieront peut -être les historiens qui n’ont d’oreilles que pour la sèche voix des chartes. plus souvent encore. ils célèbrent. se répondent les textes les plus pleins : « à l’heure dernière ». dès 858. à la différence d’ami. mais dont le sens comportait pourtant une nuance plus précise de choix . Aussi bien. p. comme fief. le vieux nom. L’affection. il ne semble jamais. les documents est celle d’une étrange contradiction. je veux être tué. pour te porter secours.

devenu son pire ennemi . « ta fidélité eût fait de toi un martyr de Dieu (214). « pour lui. les parents comme s’ils étaient les seigneurs et les fils. d’ailleurs. pas plus que le Christ n’en avait accordé à ceux qui le livrèrent à la mort ». le chevalier se faisait graver les mains dans les mains jointes de sa Dulcinée. par un étrange tour de langage. « Dans les procès des parents contre les fils ou des fils contre les parents ». ainsi que dit la Chanson de Roland. à plus de deux siècles d’intervalle. il lui remit sa peine. « Il est mon seigneur ». avait tué son seigneur. Sur son sceau. » Lien. de savoir mourir pour son chef. plus vieux qu’elle et qui auraient pu sembler plus vénérables. le sire d’Ybelin. Cela d’autant plus aisément. sur le continent. comme il convient à un nom de chef : Bel Senhor. Tel. Aussi bien — probablement ranimé. car c’est celui d’un martyr et il ouvre le paradis. son seigneur lige. était allé trouver le Pape. enfin. le nom ou le surnom de la bien-aimée était volontiers doté du genre masculin. ce fut sur le modèle du dévouement vassalique qu’elle conçut la foi du parfait amant.Marc BLOCH — La société féodale 224 Lien qui. naturellement. veut une dévotion sans faiblesse et que l’homme.327 déjà féodalisée sur le modèle du continent. nous ne connaissons que sous ce pseudonyme une de Celles à qui Bertrand de Born porta son cœur volage. La vassalité ainsi imprégna la famille.. à qui l’on propose de faire assassiner l’Empereur. en 1031. le premier devoir est. pour lui. Qui parle ainsi ? Les poètes ? Sans doute. l’épée à la main : sort. répète. « Tu aurais dû accepter la mort pour lui ». tes ennemis. mes ennemis. le coutumier dit Lois de Henri Premier . écrit le roi Alfred. de charitables tarifs de compensation. qu’un chevalier. Mais l’Église aussi. parfois. » On racontait. la mort dans les plus atroces tortures. L’assimilation fut poussée si loin que. en fait. sa vie durant. était souvent d’un rang moins élevé que la dame de ses pensées. commendés par les mains ». le Tannhäuser de la légende. entre tous. déclare un évêque. « il faudra traiter. « J’aimerai ce que tu aimeras . Un chevalier. dans l’Angleterre p. nous lui garderons notre foi (215). le jeune comte de Flandre. « quoi qu’ il fasse. dans un combat. d’autres texte s : « Tes amis seront mes amis . Lorsque la poésie provençale inventa l’amour courtois. sous la menace. au temps du . en Hainaut. tel que le méconnaître est le plus affreux des péchés. Mais à condition de pleurer. décide la cour comtale de Barcelone. pour la plupart des fautes. Et voici. » Cette attache était sentie comme si puissante que son image se projetait sur tous les autres liens humains. par ailleurs. au nom du concile de Limoges. en pénitent. Cependant. « hormis pour la trahison de l’homme envers son seigneur. leurs hommes. je détesterai ce que tu détesteras ». dans le jugement. digne d’envie. Le pontife commanda qu’on lui tranchât les mains. dira au XIIIe siècle. ayant occis. son forfait dans un cloître. ils fixèrent. Lorsque les peuples de l’Angleterre furent devenus chrétiens. « mon beau seigneur ». endure « et le chaud et le froid ».. que l’adorateur. jure le commendé anglo-saxon. » Du bon vassal. « Point de rédemption pour l’homme qui a tué son seigneur ». n’osant vis -à-vis d’un tel crime user de cette miséricorde. comme celles-ci ne tremblaient point.

mon seigneur. ne survit -il pas encore. par exemple. C’était. le bon chrétien se voyait comme un vassal. Ils acceptent ce destin : p. le vicomte. nous prescrivent un presque unilatéral emploi ? Il n’était pas jusqu’à la mentalité religieuse elle-même qui ne se colorât de ces teintes empruntées. son seigneur direct. de nos jours. qui avait défendu contre lui la forteresse. Les liens du sang eux-mêmes. le rituel même de la dévotion : remplaçant l’attitude des antiques orants. « On peut ». Lorsque Hugues Capet. injustement attaqué. prononcent en Angleterre les lois d’Alfred. sans doute. contre leurs pères (218). par excellence (216). cédaient devant les devoirs de la dépendance personnelle. eut repris Melun. comme dit le chroniqueur. avaient-ils fait autre chose que manifester. imité de la « commendise ». avec les sceaux amoureux. ou du proche. de l’omniprésence du sentiment vassalique n’existe -t-il pas de plus éloquent témoin que. Mais.329 « nul proche ne nous est plus cher que notre lord ». présent dans le camp royal. » Halte-là ! prend pourtant soin de préciser un coutumier anglo-normand : « Contre les commandements de Dieu et de la foi catholique. que l’obligation vassal ique n’entrât point quelquefois en conflit avec d’autres obligations : celle du sujet. la chronique anglo-saxonne met en scène les membres d’un lignage que la vendetta des deux seigneurs différents entre lesquels se répartit leur obéissance jette les uns contre les autres. Devant Dieu. le geste de la prière. dans le secret de son âme. Grave parole. le Christ. selon le droit. cependant. Sauf.Marc BLOCH — La société féodale 225 premier romantisme. sans doute. devint. Il était impossible. avec sa femme : moins. point d’ordre qui soit valable. dans les règles de civilité qui. d’hommages. à laquelle fait écho. disent-ils. l’entourage de Hugues exigea la grâce des chevaliers du château : vassaux du vicomte. en plein XIIe siècle et dans l’Italie respectueuse des lois. » En un passage célèbre. contre leurs fils. la phrase du Livre des fiefs : « Contre tous. fut pendu. Par contre. a beau être plus félon que . contre son seigneur : cela. bien pâli. Pour l’Anglo -Saxon Cynewulf. » Ainsi pensaient les clercs. pour triompher de ces rivales. « Raoul. pour l’évêque Eberhard de Bamberg. nous ne le permettons pas. presque toujours. leur « vertu » ? Entendez leur fidélité à l’hommage. en 991. comme rebelle à son roi que parce qu’il avait. du mot. le geste des mains jointes. en même temps. en se rendant complices de sa révolte. mais aussi. le vassal du Père. pliant les genoux devant son seigneur. par une mode archéologique — le souvenir de ce symbolisme. toutefois. les vassaux doivent aider le seigneur : contre leurs frères.328 son vassal . en pratique . Se donner au diable. par un crime plus atroce. les scènes de tradition de soi-même au Mauvais comptent parmi les meilleures représentations de l’hommage que nous possédions. Non seulement. dans toute la catholicité. aux mains étendues. les anges sont les « thegns » de Dieu . « prendre les armes pour son parent. d’une tendresse toute féodale. manqué à la foi envers le comte. L’opinion chevaleresque exig eait un plus achevé renoncement. laquelle primait donc la fidélité envers l’État (217). dans ses vicissitudes. qui paraissaient assurément beaucoup plus sacrés que ceux du droit public. c’était se faire p.

« Si l’abbé a quelque procè s en cour du roi ». assise sur un moulin.Marc BLOCH — La société féodale 226 Judas .330 poète blâme. Ce que le texte exprime en ces mots : « s’il arrive qu’ils fassent la guerre à leurs seigneurs ou à d’autres hommes » (220). Qui se donne tout entier fait. lorsqu’ils n’appartenaient pas au lignage de son capitaine. selon les intérêts ou l’humeur du moment. dans sa candeur cynique. parfois aussi. n’est guère qu’un long récit des combats qui contre leurs seigneurs lancent des vassaux. son seigneur et son roi. prendre les armes contre son seigneur était la première qui vînt à l’esprit. contre ces hauts barons. Cette épopée même. comment s’en étonner ? presque tous les guerriers qui le composaient. il est mon seigneur » : sur ce thème. surtout. a une valeur générale : visiblement le devoir de fidélité parlait trop haut pour qu’il fût loisible de se demander où était le bon droit. Mais l’histoire nous apprend qu’il succomba. côte à côte. étaient ses hommes liges. que. à Joinville. En face de tant de . qui si vilainement trahit Charles le Simple. s’il en fut. qui prise si haut a vertu vassalique. au combat. Il était assurément inévitable qu’il y eût de mauvais comme de bons vassaux . d es témoignages d’ordres et d’âges différents. pense Renaud de Montauban : « sur lui. fuites devant le service . abdication de sa responsabilité personnelle (219). osciller du dévouement à l’infidélité. à n’en pas douter. c’est que de ces révoltes se nourrit le tragique quotidien de l’existence. rébellions. Dans ce dossier où force a été d’invoquer. craindra -t-on que les textes anciens. s’est particulièrement distingué . les chansons ont orchestré d’innombrables variantes. Pourquoi d’ailleurs s’embarrasser de tant de scrupules ? Peu importe que mon seigneur ait tort. la littérature juridique. enfin . observateur sans fièvre. sera la faute ». dès les premiers temps. sauf contre le roi lui-même. la poésie ne l’aient par trop emporté sur des réalités plus vivantes ou moins lointaines ? Pour apaiser ces doutes. faiblesse des armées vassaliques. de leurs propres hommes . Mais voici le revers. « le vassal prendra son parti. De Herbert de Vermandois. En cela les chansons ne faisaient que donner de la réalité un reflet presque pâli. dit un contrat de fief anglais. de la mort de Judas. Pour ces prétendus crimes. Parfois le p. Luttes des grands feudataires contre les rois . Ainsi. Seule la première partie de la clause. au cas où celui -ci viendrait à être pillé durant une guerre soutenue par les deux hobereaux auxquels la somme est due. d’arrêter les envahisse urs : ces traits se lisent à chaque page de l’histoire féodale. » Laissons la réserve finale : elle traduisait l’exceptionnel respect que savait imposer une monarchie née de la conquête. Ce qu’il sait. de toutes les occasions de guerroyer. Plus souvent il se plaît à de délectables cas de conscience. par là même. J’ai déjà cité le passage : un corps de troupe. Les conventions de la pratique. à la plus naturelle des fins. la vie était singulièrement plus indulgente que la fiction. la légende racontait qu’il mourut pendu. incapables. et qui écrivait sous Philippe le Bel. il suffira d’en appeler. dans son vieil âge. l’on vît beaucoup d’entre eux. Une charte de la fin du X Ie siècle nous montre les moines de Saint-Martin-des-Champs occupés à fixer le sort d’une rente.

. hlafoetan). suffira-t-il donc de répéter. beaucoup plus enclin p. leur propre patrimoine. Parce que. qui parfois même. La dépendance de l’homme vis-à-vis de l’homme ne fut bientôt plus que la résultante de la dépendance d’une terre vis -à-vis d’une autre. qui le tint bravement. loin d’avoir été enrichis de ses dons. à propos des liens du sang.Marc BLOCH — La société féodale 227 témoignages qui paraissent se démentir les uns les autres. devant l’anarchie croissante. Quiconque. à un certain rang social. l’homme des âges féodaux était. les grands et plus encore les rois crurent trouver. ses compagnons (gasindi) . Or à prétendre ainsi soumettre à une fidélité quasi domestique des personnages qui ne partageaient plus ni la table du chef ni son destin. dans son vocabulaire même. dont les intérêts fréquemment s’opposa ient aux siens. l’explication n’est pas entièrement méprisable. cette foi tant cherchée finit par se vider de tout contenu vivant. Tel aussi. dans cette attache si forte ou dans son imitation. le moyen de se procurer un défenseur. Certes. souvent sur les terres mêmes qu’il leur avait données. primitivement cantonné dans la maisonnée. La fidélité. ses vicissitudes et ses diversités. II. beaucoup de personnes menacées. tous jurèrent le serment. knights) .331 à vénérer les règles qu’à s’y plier avec constance. qui ne le tint point du tout. la première vassalité avait. après un stage dans la demeure du maître. s’en étaient écartés pour faire leur vie loin de lui. grevé de charges nouvelles. Foncièrement attaché à la tradition. comme une odeur de pain de ménage. herr) ou le donneur de miches (lord). avaient été contraints de lui céder. Le maître était « le vieux » (senior. se fondait alors sur le contact personnel et la sujétion se nuançait de camaraderie. Tel le jura. ses mangeurs de pain (buccellarii . un remède aux fidélités défaillantes et. inversement. ces réactions contradictoires ? Cependant il semble bien qu’ici le nœud de l’antinomie doive être cherché plus loin : dans l’institution vassalique elle -même. N’avons -nous pas déjà noté. mais de mœurs violente s et de caractère instable. dans sa naïveté. il arriva cependant que le champ d’action grandit démesurément. voulait ou devait servir fut assimilé à un suivant d’armes. Les hommes. en un mot. ses gars (vassi. De ce lien. Les liens de droit et le contact humain Groupant autour du chef ses suivants armés. Parce q u’on continua de vouloir en imposer le respect à des hommes qui. pour le reprendre de ses mains. de toutes façons. avec le poète du Couronnement de Louis ? Là. surtout. thegns.

si souvent troublées. Il n’était pas sans force. Mais. Mais l’habileté d’un ouvrier qualifié était une réalité de constatation beaucoup plus sûre que le dévouement d’un guerrier. pourtant. des grands ou moyens barons avec les rois ou les princes territoriaux. il y avait eu. le vassal était devenu une sorte de locataire. en outre. en principe. aida au contraire au relâchement du lien.332 L’hérédité . avant tout. L’erreur serait grave d’adopter pour gabarit du sentiment vassalique les relations. où la vassalité s’était tout à fait éloignée de son caractère primitif. Sans doute les vassaux. bien des degrés. aux intérêts terriens : l’héritier ne prêtait l’hommage qu’afin de conserver le fief. la pluralité des hommages. Par une précision bien significative. Sauf dans l’Allemagne. Il avait été résolu. avec ses champs. Sans doute p. de leur côté. en 1037.Marc BLOCH — La société féodale 228 même. p. conséquence elle-même de l’affaiblissement du lien. l’absurde effet que souvent un puissant se trouvait amené à se faire l’homme « de bouche et de mains » d’un beaucoup plus faible que lui : le grand comte. Le problème s’était posé pour les humbles fiefs d’artisans comme pour les honorables fiefs de chevalerie. croira -t-on qu’il ait jamais pris bien au sérieux le rite de dédition auquel un vain usage le condamnait à se plier ? Enfin. énumérant les motifs de récusation qui pouvaient être invoqués contre les juges de la cour royale française. dans ce mouvement. ses bois et ses châteaux. des deux parts. considère comme suspect de partialité le vassal de l’un des plaideurs seulement si son fief est viager : tant l’attache qui s’ héritait paraissait alors de peu de force (222) ! Le sentiment du libre choix se perdit à ce point que l’on s’accoutuma à voir le vassal aliéner. qui avait acquis un fief dans la mouvance d’un petit châtelain. Un frein demeurait pourtant : le respect du serment. l’entrée des relations féodales dans le commerce eut. la loyauté de ses hommes. précisément. nous le verrons. De même le fils du chevalier ne recevait l’investiture que s’il s ’engageait à continuer les services paternels. trop aisé à promettre et à ne garder point. changer de mains sans l’autorisation du seigneur. D’un compagnon d’armes dont l’attachement se nourrissait de cadeaux constamment reçus et de présence humaine.333 malgré la tentative de sauvetage que fut la ligesse. La pratique. une des faveurs accordées par l’empereur Conrad aux vavasseurs de l’Italie. au lieu de sceller la solidarité de deux lignages. médiocrement empressé à s’acquitter de son loyer de services et d’obéissance. de cet abus par un exceptionnel sens hiérarchique. en des termes d’apparence semblable. Du moins en était-il ainsi dans la mesure. leurs seigneurs. réclamaient -ils volontiers de n’être cédés que moyennant leu r consentement : si bien que la reconnaissance officielle de ce droit fut. acheva de lui retirer jusqu’à la possibilité d’agir. avec le fief. Or. à peu près préservée. quand les suggestions de l’intérêt personnel ou de la passion parlaient trop haut. cette abstraite entrave résistait mal. une ordonnance de 1291. les devoirs de la vassalité et le seigneur donner ou vendre. ne tarda guère à renverser ces fragiles barrières. Sans doute le fief ne pouvait-il. parce qu’elle s’appliqua. Le fils du peintre ou du charpentier succédait au bien du père seulement s’il avait aussi hérité de son art (221).

une fois sortie de ce cercle domestique. Ses grands révoltés. la maisonnée — . simple valet d’armes. sinon qu’en croyant s’attacher efficacement leurs principaux officiers par un lien emprunté à une toute autre sphère. avant tout. nous le verrons. la vie des premiers vassaux (223). les éclatantes infidélités de ces magnats attiraient. Tels furent les milieux où. les uns après les autres. plus nombreuse.334 l’incendie allumé par ce « Judas » et qui. les Carolingiens et leurs imitateurs s’étaient lourdement blousés ? Plus bas dans l’échelle sociale. ils venaient monter la garde : trop pauvres. sont de puissants feudataires. jamais savoir s’il eut tort ou raison de rompre ainsi la foi . par d’opportuns cadeaux supplémentait les minces revenus des champs ou des censives. les conduisait enfin à la guerre. à l’origine. S’être. . accueillait leurs enfants comme « nourris ». dont le dévouement se fortifie du souvenir. L’épopée française ne s’y est pas trompée. durant de longs siècles et dans tout l’Occident. pour tenir leurs terres moyennant plus d’un hommage ou. comme « estagiers ». trait pour trait. en dépit d’inévitables coups de passion. dont la condition. les textes laissent entrevoir des groupes beaucoup mieux serrés autour de chefs mieux connus et mieux servis. C’étaient d’abord ces chevaliers non chasés. des modestes « vavasseurs ». Bernier. fidèle encore après avoir vu sa mère périr dans p. au contraire.Marc BLOCH — La société féodale 229 chroniques et chansons de geste semblent nous y inviter. mais du cheval et des vêtements libéralement distribués. plus d’un hommage lige (224) . la vassalité européenne trouve sa marque propre comme l’explication de ses apparents paradoxes. continua de reproduire. un Renaud. ne paraît. ces « bacheliers » de la « mesnie » — autrement dit. les regards de l’histoire comme de la fiction. non d’une terre reçue. un bon vassal ? Nous aurons le Bernier de Raoul de Cambrai — Bernier. S’agit -il de dépeindre. une fois même qu’ un atroce affront l’a enfin décidé à abandonner le plus déplorable des maîtres. puis. un Ogier. avoir conservé un peu de sa valeur humaine là seulement où l’écart était le moins grand : dans ce destin. fidèle malgré l’injuste guerre que contre sa parenté mène son seigneur. ces loyaux servants. du moins. Ils se recrutaient aussi. C’est que. d’autres formes de dépendance personnelle vinrent. se maintint longtemps. un Girard. où aussi. dont les petits fiefs souvent se rassemblaient aux environs du château où. joyeuse et lucrative. lorsque ses vieux rites se furent définitivement usés. dans la troupe. trop faibles pour ne pas accorder beaucoup de prix à la protection que seul pouvait leur assurer l’exact accomplissement de leurs devoirs . à l’ordinaire. la relayer. fondée sur l’amical compagnonnage du foyer et de l’aventure . dans sa fraîcheur. drames de premier plan sur la scène politique. Que prouvent-elles cependant. pas plus que le poète. la foi vassalique . trop peu mêlés aux grandes affaires du temps pour que leurs intérêts comme leurs sentiments ne prissent pas volontiers pour centre le seigneur qui les convoquait régulièrement à sa cour.

Marc BLOCH — La société féodale 230 * ** .

p. Si bien que — du moins au . Normalement l’espace ainsi délimité se divise. Mais. dont le seigneur recueille directement tous les fruits. le labour. dans la seigneurie l’aspect économique était primordial. La terre seigneuriale Les milieux sociaux relativement élevés que caractérisait l’hommage militaire n’étaient pas les seuls où il existât des « hommes » d’autres hommes. de lui assurer des revenus. à son tour. petites ou moyennes exploitations paysannes. en corvées agricoles. avant tout.335 Alors que les droits de commandement. le pré du manant se traduit par son intervention pour une nouvelle investiture. devait survivre longtemps à son déclin . Les pouvoirs du chef y eurent. au degré inférieur. en nombre plus ou moins considérable. les relations de dépendance trouvèrent leur cadre naturel dans un groupement qui. pour objet. Une seigneurie est donc. mais une terre habitée et par des sujets. la seigneurie terrienne. dès le principe. par prélèvement sur les produits du sol. se groupent autour de la « cour » domaniale. Seule nous importe sa place dans la société féodale. p. ni son rôle dans l’économie ne nous appartiennent ici. les « tenures ». D’une part le « domaine ».Marc BLOCH — La société féodale 231 LIVRE TROISIÈME : Les liens de dépendance dans les classes inférieures CHAPITRE PREMIER La seigneurie I.336 qui. du moins prépondérant. sinon exclusif. rarement gratuite. en cas de déshérence ou de légitime confiscation . dont l’hommage vassalique était la source. Le droit réel supérieur que le seigneur étend sur la chaumière. De l’autre. beaucoup plus ancien que la vassalité. exécutées sur la réserve. qu’unit une étroite interdépendance. chaque fois qu’on les voit changer de mains . ne donnèrent naissance à des profits que tardivement et par une incontestable déviation de leur sens premier. appelé aussi par les historiens « réserve ». par la faculté de se les approprier. enfin et surtout par la perception de taxes et de services. Ceux-ci consistaient. pour la plupart. Ni les origines du régime seigneurial. une « terre » — le français parlé ne lui connaissait guère d’autre nom — . en deux fractions.

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début de l’ère féodale, alors que ces prestations de travail étaient particulièrement lourdes — les tenures n’ ajoutaient pas seulement les gerbes ou les deniers de leurs redevances aux revenus des champs mis en valeur, sans intermédiaire, par le maître ; elles étaient en outre comme un réservoir de main-d’œuvre, faute duquel ces champs eussent été condamnés à la f riche. Toutes les seigneuries, cela va de soi, n’étaient pas d’égales dimensions. Les plus grandes, dans les pays d’habitat aggloméré, couvraient tout le terroir d’un village. Le cas, dès le I Xe siècle, n’était probablement pas le plus fréquent. En dépit, çà et là, de quelques heureux rassemblements, il devait, au cours des temps, dans toute l’Europe, se faire de plus en plus rare. Cela, par l’effet des partages successoraux, sans doute. Mais aussi, comme contrecoup de la pratique des fiefs. Pour rémunérer ses vassaux, plus d’un chef dut morceler ses terres. Comme, en outre, il arrivait, assez souvent, que par don ou vente ou à la suite d’un de ces actes de sujétion foncière, dont le mécanisme sera décrit plus loin, un puissant fît passer sous sa dépendance des exploitations paysannes dispersées dans un rayon assez étendu, bien des seigneuries se trouvèrent pousser leurs tentacules sur plusieurs terroirs à la fois, sans coïncider exactement avec aucun. Au XIIe siècle, les limites ne concordaient plus guère que dans les zones de défrichements récents, où seigneuries et villages avaient été fondés ensemble, sur table rase. La plupart des paysans dépendaient donc à la fois de deux groupes constamment décalés : l’un formé des sujets d’un même maître ; l’autre, de s membres d’une même collectivité rurale. Car les cultivateurs dont les p.337 maisons s’élevaient côte à côte et dont les champs s’entremêlaient sur un même finage étaient forcément unis, entre quelques dominations qu’on les vît se répartir, par toutes sortes de liens d’intérêt commun, voire par l’obéissance à de communes servitudes agricoles. Cette dualité devait être, à la longue, pour les pouvoirs de commandement seigneuriaux, une sérieuse raison de faiblesse. Quant aux régions où les familles, de type patriarcal, vivaient, soit isolées, soit réunies, au plus, par deux ou par trois, en menus hameaux, la seigneurie y comprenait, à l’ordinaire, un nombre plus ou moins élevé de ces petits établissements ; et cet égaillement, à n’en pas douter, lui imposait u ne contexture sensiblement plus lâche.

II. Les conquêtes de la seigneurie
Ces seigneuries, cependant, jusqu’où étendaient -elles leurs prises ? Et s’il est vrai qu’il subsista toujours des îlots d’indépendance, quelle en fut, selon les temps ou les lieux, la variable proportion ? Problèmes entre tous difficiles. Car seules les seigneuries — du moins d’Église — tenaient des archives et les champs sans seigneurs sont aussi des champs sans histoire. Si tel ou tel d’entre eux apparaît par hasard à la lumière des textes, ce n’est guère qu’à l’état, en quelque sorte, d’évanescence, au moment où un écrit constate son absorption

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finale dans le complexe des droits seigneuriaux. En sorte que plus l’exemption fut durable, plus notre ignorance risque de demeurer sans remède. Pour débrouiller un peu cette obscurité, il conviendra, du moins, de distinguer avec soin deux formes de sujétion : celle qui pesait sur l’homme, dans sa personne ; celle qui ne l’atteignait que comme détenteur d’une certaine terre. Certes, il y avait entre elles des rapports étroits, au point que souvent elles s’entraînaient l’une l’autre. Dans les classes inférieures pourtant — à la différence du monde de l’hommage et du fief — elles étaient loin de se confondre. Réservant pour un prochain chapitre les conditions personnelles, commençons par la dépendance de la terre ou à travers la terre. Dans les pays où les institutions romaines, elles-mêmes p.338 superposées à d’antiques traditions italiotes ou celtes, avaient profondément marqué la société rurale, la seigneurie, sous les premiers Carolingiens, présentait déjà des contours très nets. Encore n’est -il point malaisé de découvrir, dans les villae de la Gaule franque ou de l’Italie, la trace des divers sédiments qui les avaient formées. Parmi les tenures ou, comme on nommait les principales d’entre elles, caractérisées par leur indivisibilité, parmi les « manses », un certain nombre étaient qualifiées de « serviles » : cette épithète, comme les charges plus lourdes et plus arbitraires auxquelles elles étaient soumises, rappelait le temps où les maîtres les avaient constituées, en allotissant à leurs esclaves, qu’ils transformaient en fermiers, de vastes portions de leurs anciens latifundia, devenus, sous la forme du faire-valoir direct, médiocrement rentables. Cette opération de morcellement, ayant fait appel aussi à des cultivateurs libres, n’avait pas manqué de donner naissance, simultanément, à d’autres types de concessions, destinées à entrer dans la catégorie générale des manses « ingénuiles », dont le nom évoquait la condition, étrangère à toute servitude, de leurs premiers détenteurs. Mais, dans la masse, très considérable, des tenures désignées par cet adjectif, la plupart avaient une origine bien différente. Loin de remonter à des octrois consentis aux dépens d’un domaine en voie d’amenuisement, c’étaient des exploitations paysannes de toujours, aussi vieilles que l’agriculture même. Les redevances et les corvées qui les grevaient n’avaient été primitivement que la marque de la dépendance où les habitants s’étaient trouvés envers un chef de village, de tribu ou de clan ou un patron de clientèle, peu à peu mués en seigneurs véritables. Enfin — de même qu’au Mexique on voyait récemment voisiner avec les « haciendas » des groupes de paysans propriétaires — il subsistait encore une quantité notable d’authentiques alleux ruraux, exempts de toute suprématie seigneuriale. Quant aux régions franchement germaniques — dont le type le plus pur était incontestablement la plaine saxonne, entre Rhin et Elbe — , il s’y rencontrait bien aussi des esclaves, des affranchis, voire même, sans doute, des fermiers p.339 libres, établis, les uns comme les autres, sur les terres des puissants, à charge de taxes et de services. Mais, dans la masse paysanne, la distinction entre dépendants des seigneuries et alleutiers était beaucoup moins tranchée, parce que, de l’institution seigneuriale elle -même, seuls les premiers

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prodromes avaient fait leur apparition. On n’avait encore qu’à peine dépassé le stade où un chef de village ou d’une portion de village s’apprête à devenir un seigneur ; où les cadeaux qu’il reçoit traditionnellement — ainsi que Tacite l’attestait du chef germain — commencent à glisser aux redevances. Or, des deux parts, l’évolution, durant le premier âge féod al, devait s’orienter dans le même sens. Elle tendit, uniformément, vers une seigneurialisation croissante. Fusion, plus ou moins complète, des diverses sortes de tenures ; acquisition, par les seigneuries, de pouvoirs nouveaux ; passage, surtout, de beaucoup d’alleux sous l’autorité d’un puissant : ces faits furent alors de partout, ou presque. Mais, en outre, là où il n’avait existé, au point de départ, que des relations de dépendance foncière encore assez lâches et confuses, on les vit, se régularisant peu à peu, donner naissance à de véritables seigneuries. N’imaginons point un surgissement uniquement spontané. Le jeu des influences, favorisé par l’immigration et la conquête, y tint son rôle. Ainsi, en Allemagne, où, dans le Sud, dès avant l’époque carolingienne, puis, sous les Carolingiens, en Saxe même, les évêques, les abbés, les magnats, venus du royaume franc, contribuèrent à répandre les habitudes sociales de leur patrie, aisément imitées par l’aristocratie indigène. Ainsi, plus nettement encore, en Angleterre. Tant que les traditions anglo-saxonnes ou scandinaves y furent prépondérantes, le réseau des sujétions terriennes demeura singulièrement enchevêtré et sans force durable ; le domaine et les tenures n’étaient qu’imparfaitement raccordés. L’avèn ement d’un régime seigneurial exceptionnellement rigoureux s’opéra seulement, après 1066, sous le brutal effort de maîtres étrangers. Nulle part, d’ailleurs, dans cette marche triomphante de la seigneurie, l’abus de force n’avait été un élément p.340 négligeable. A juste titre, les textes officiels de l’époque carolingienne se lamentaient déjà sur l’oppression des « pauvres » par les « puissants ». Ceux-ci ne tenaient guère, en général, à dépouiller l’homme de sa terre ; car le sol sans bras valait peu de chose. Ce qu’ils souhaitaient, c’était se soumettre les petits avec leurs champs. Pour y parvenir, beaucoup d’entre eux trouvaient dans la structure administrative de l’État franc une arme précieuse. Quiconque échappait encore à toute autorité seigneuriale dépendait, en principe, directement du roi. Ce qui, en pratique, voulait dire de ses fonctionnaires. Le comte ou ses représentants conduisaient ces gens-là à l’ost, présidaient les tribunaux où ils étaient jugés, percevaient sur eux ce qui subsistait de charges publiques. Le tout au nom du Prince, bien entendu. Cependant aux redevables eux-mêmes la distinction apparaissait-elle bien clairement ? Il est sûr, en tout cas, que des libres sujets, ainsi confiés à leur garde, les officiers royaux ne tardèrent guère à exiger, pour leur propre compte, plus d’une taxe ou d’une prestation de travail. C’était, volontiers, sous l’honorable nom de cadeau ou service bénévole. Mais bientôt, comme le dit un capitulaire, l’abus devenait « coutume » (225). En Allemagne, où le vieil édifice carolingien mit longtemps à s’effriter, du moins les droits nouveaux issus de cette usurpation

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demeurèrent-ils, assez souvent, unis à l’office ; le comte les exerçait, en tant que tel, sur des hommes dont les biens n’avaient pas été annexés à ses terres seigneuriales. Ailleurs, grâce au fractionnement des pouvoirs comtaux — entre les héritiers du premier titulaire, les subordonnés du comte ou ses vassaux — , l’alleutier de naguère, désormais astreint aux redevances et à la corvée, finit par se confondre, purement et simplement, dans la masse des sujets des seigneuries et ses champs passèrent à l’état de tenures. Aussi bien n’était -il pas nécessaire de détenir une fonction proprement dite pour disposer, légitimement, d’une part de l’autorité publique. Par le jeu de l’immunité « franque », qui sera étudiée plus loin, la plupart des seigneurs d’Église et un grand nombre de puissants laïques avaient reçu la délégation d’une fraction au moins des pouvoirs judiciaires de p.341 l’État ; en outre, le droit de lever à leur profit certains de ses revenus. Cela, bien entendu, sur les terres seulement qui étaient déjà ou devaient être à l’avenir de leur dépendance. L’immunité fortifiait le pouvoir seigneurial ; elle ne le créait pas. Du moins, en principe. Mais les seigneuries n’étaient que rarement d’un seul tenant. De petits alleux, souvent, s’y trouvaient enclavés. Les atteindre devenait, pour les officiers royaux, prodigieusement incommode. Parfois, semble-t-il, ils étaient, par décision expresse du souverain, abandonnés à la juridiction et la fiscalité de l’immuniste. Beaucoup plus souvent et beaucoup plus tôt, ils succombèrent d’eux -mêmes à cette inévitable attraction. Il y avait enfin, et non la moins fréquente, la violence toute nue. Vers le début du XIe siècle, une veuve vivait, en Lorraine, sur son alleu. Comme la mort de son mari l’avait laissée sans défenseur, les sergents du seigneur voisin prétendirent lui extorquer le paiement d’un cens foncier, signe de sujétion pour la terre. La tentative, ici, échoua, parce que la femme se mit sous la protection des moines (226). Combien d’autres, qui n’étaient pas plus solidement fondées en droit, ne vit-on point obtenir meilleur succès ! Le Domesday Book, qui nous offre, à travers l’histoire du sol anglais, comme deux coupes successives, l’une immédiatement avant la conquête normande, l’autre huit à dix ans après, montre comment, durant la période intermédiaire, beaucoup de petits biens indépendants furent, sans autre forme de procès, « ajoutés » aux seigneuries ou, pour parler la langue du droit anglo-normand, aux « manoirs » limitrophes. Un Domesday Book allemand ou français du Xe siècle, s’il en était, mettrait assurément en lumière plus d’une simple « addition » de cette sorte. Cependant les seigneuries s’étendirent aussi et peut -être surtout par un autre procédé, qui était, en apparence du moins, beaucoup plus irréprochable : à coup de contrats. Le petit alleutier cédait sa terre — parfois, nous le verrons, avec sa personne — pour la reprendre ensuite à titre de tenure : tout comme le chevalier qui de son alleu faisait un fief et pour le même motif avoué, qui était de se trouver un défenseur. Ces conventions se donnent, sans exception, p.342 comme entièrement volontaires. L’étaient -elles vraiment, partout et toujours ? L’adjectif ne saurait être manié qu’avec beaucoup de prudence. Il est

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assurément bien des moyens d’imposer sa protection à un plus faible que soi : ne serait-ce que de commencer par le persécuter. Ajoutez que l’accord premier n’était pas toujours respecté. En prenant pour protecteur un hobereau du voisinage, les gens de Wohlen, dans l’Alémanie, n’avaient promis qu’un cens ; ils furent bientôt, par assimilation aux autres tenanciers du même potentat, contraints à des corvées et à n’user de la forêt proche que moyennant redevances (227). Une fois le doigt mis dans l’engrenage, le corps risquait d’y passer tout entier. Gardons-nous néanmoins d’imaginer que la situatio n de l’homme sans, maître parût uniformément enviable. Ce paysan du Forez qui, à la date tardive de 1280, transformait son alleu en censive, sous condition d’être désormais « gardé, défendu et garanti » par les Hospitaliers de Montbrison, ses nouveaux seigneurs, « comme le sont les autres hommes de cette maison », sans doute ne croyait-il pas faire une mauvaise affaire (228). Et pourtant les temps étaient alors bien moins troublés qu’au premier âge féodal. Parfois, c’était un villa ge, en bloc, qui se plaçait ainsi sous l’autorité d’un puissant. Le cas fut surtout fréquent en Allemagne, parce qu’il y subsistait encore, au début de l’évolution, un bon nombre de communautés rurales qui, tout entières, échappaient au pouvoir seigneurial. En France et en Italie où, dès le IXe siècle celui-ci avait poussé beaucoup plus avant ses prises, les actes de tradition de terre revêtirent généralement un caractère individuel. Ils ne furent pas moins abondants pour cela. Jusqu’à quatorze hommes libre s avaient, de la sorte, vers l’an 900, chargé leurs biens propres de corvées, en faveur d’une abbaye de Brescia (229). En vérité, les brutalités les plus flagrantes comme les contrats les plus sincèrement spontanés dénonçaient l’ action d’une même cause profonde : la faiblesse des paysans indépendants. N’évoquons pas ici une tragédie d’ordre économique. Ce serait oublier que les conquêtes de la seigneurie ne furent pas toutes rurales : jusque dans les anciennes cités romaines aussi ou, du moins, dans un bon p.343 nombre d’entre elles qui, sous la domination de Rome, n’avaient assurément rien connu de pareil, ne vit -on pas s’introduire, à l’instar des antiques villae campagnardes, le régime de la tenure, avec ses charges ordinaires ? Ce serait, surtout, prétendre établir avec l’antagonisme qui, dans d’autres civilisations, a pu opposer les méthodes de la petite et de la grande propriété, une comparaison, en l’espèce, tout à fait boiteuse. Car la seigneurie était, avant tout, une agglomération de petites fermes sujettes ; et l’alleutier, en se faisant tenancier, s’il assumait des obligations nouvelles, ne changeait rien aux conditions de son exploitation. Il ne cherchait ou subissait un maître qu’en raison de l’insuffisance des autres c adres sociaux, solidarités lignagères ou pouvoirs d’État. Le cas est significatif des hommes de Wohlen qui, victimes de la plus manifeste tyrannie, voulurent porter leur plainte au roi et, pris dans la foule d’une grande cour plénière, ne parvinrent même p as à faire entendre leur rustique langage. Sans doute, dans la carence de l’autorité publique, l’atonie des échanges et de la circulation monétaire avait -elle sa part. Sans doute aussi, en privant les cultivateurs de toute réserve d’instruments de paiement , contribuait-elle à anémier leur capacité de

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résistance. Mais ce fut seulement par ces voies indirectes que les conditions économiques exercèrent quelque action sur la crise sociale de la paysannerie. Dans l’humble drame champêtre, il convient de reconnaî tre un aspect du même mouvement qui, à un échelon plus haut, précipita tant d’hommes dans les nœuds de la subordination vassalique. Aussi bien suffirait-il de s’en remettre, sur cette liaison, aux expériences diverses que nous offre l’Europe. Le moyen âge a connu, à vrai dire, une société largement seigneurialisée, non féodalisée : la Sardaigne. Comment s’étonner si, sur cette terre longtemps soustraite aux grands courants d’influence qui parcouraient le continent, un antique système de chefferies rurales, régularisé durant la période romaine, put se maintenir, sans que la puissance des aristocraties locales ait revêtu la forme spécifique de la commendise franque ? En revanche, point de pays sans seigneuries qui n’aient été en même temps des pays sans vassalité. Témoin p.344 la plupart des sociétés celtiques des îles ; la péninsule scandinave ; enfin, en Germanie même, les basses terres bordières de la mer du Nord : Dithmarschen au-delà de l’estuaire de l’Elbe ; Frise, de l’Elbe au Zuiderzee. Du moins en fu t-il ainsi, dans cette dernière contrée, jusqu’au moment où, vers le XI Ve et le XVe siècle, on y vit s’élever, au -dessus de la foule des libres paysans, certains lignages de « chefs », (le mot français rend exactement le frison hoveling). Forts de la fortune foncière accumulée de générations en générations, des bandes armées qu’ils entretenaient, de la mainmise par eux réalisée sur certaines fonctions judiciaires, ces tyranneaux de villages parvinrent tardivement à se constituer de véritables embryons de seigneuries. C’était qu’alors les vieux cadres de la société frisonne, fondés essentiellement sur les liens du sang, commençaient à craquer. A l’époque où s’épanouissaient, ailleurs, les institutions féodales, ces diverses civilisations, en marge de notre Occident, n’avaient assurément ignoré ni la dépendance du petit fermier, esclave, affranchi ou libre, vis-à-vis d’un plus riche que lui, ni le dévouement du compagnon envers le prince ou le capitaine d’aventures ; rien, par contre, n’y rappelait le vaste rés eau hiérarchisé de sujétions paysannes et de fidélités militaires auquel nous donnons le nom de féodalité. De cette carence, tiendrons-nous pour seule responsable la commune absence de toute solide empreinte franque (car, en Frise même, l’organisation administrative momentanément imposée par les Carolingiens s’écroula de bonne heure) ? Le trait est d’importance sans doute ; mais il intéresse, avant tout, l’impuissance du compagnonnage à se transformer en vassalité. Les faits dominants dépassaient les problèmes d’influence. Là où l’homme libre, quel qu’il fût, resta un guerrier apte à être constamment appelé au service et que rien d’essentiel, dans l’équipement, ne distinguait des troupes d’élite, le paysan échappa aisément à l’emprise seigneuriale, cependan t que les groupements de suivants d’armes manquaient à donner naissance à une classe chevaleresque nettement spécialisée et pourvue d’une armature juridique sui generis. Là où les hommes, à tous les degrés, p.345 trouvaient à s’appuyer sur

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d’autres pouvoir s et d’autres solidarités que la protection personnelle — parentèles surtout, chez les Frisons, les gens du Dithmarschen et les Celtes ; parentèles encore, mais aussi institutions de droit public, selon le type des peuples germains, chez les Scandinaves — , ni les rapports de subordination propres à la seigneurie terrienne, ni l’hommage avec le fief n’envahirent toute la vie sociale. Il y a plus. Tout comme le système proprement féodal, le régime seigneurial ne devait atteindre un état d’absolue perfection que dans les pays où il avait été importé de toutes pièces. L’Angleterre des rois normands, pas plus qu’elle n’admettait d’alleux chevaleresques, ne connut d’alleux paysans. Sur le continent, ceux-ci eurent la vie beaucoup plus dure. A vrai dire, dans la France d’entre Meuse et Loire et la Bourgogne, ils étaient devenus, aux XI Ie et XIIIe siècles, extrêmement rares ; sur de larges espaces ils y avaient, semble-t-il, complètement disparu. Ils subsistaient, par contre, en nombre plus ou moins important, mais toujours appréciable, dans la France du Sud-Ouest, dans certaines provinces du Centre, comme le Forez, en Toscane et surtout en Allemagne, où la Saxe fut leur terre d’élection. C’étaient les régions mêmes où, par un parallélisme frappant, se maintenaient les alleux de chefs, agglomérations de tenures, de domaines et de pouvoirs de commandement dont la possession n’obligeait à aucun hommage. La seigneurie rurale était une beaucoup plus vieille personne que les institutions vraiment caractéristiques du premier âge féodal. Mais ses victoires, durant cette période, comme ses échecs partiels, s’expliquent — tout conspire à le prouver — par les mêmes causes qui firent ou entravèrent le succès de la vassalité et du fief.

III. Seigneur et tenanciers
Réserve faite des contrats de sujétion individuelle, dont les clauses, d’ailleurs, étaient généralement aussi imprécises que vite oubliées, les rapports du seigneur avec les tenanciers n’avaient d’autre loi que la « coutume de la terre » : au p.346 point qu’en français le nom ordinaire des redevances était simplement « coutumes » et celui du redevable, « homme coutumier ». Depuis qu’il existait un régime seigneurial, fût -ce à l’état encore embryonnaire — dès l’Empire romain, par exemple, ou l’Angleterre anglo -saxonne — cette tradition particulière était ce qui définissait vraiment chaque seigneurie, comme groupe humain, en l’opposant à ses voisines. Les précédents qui décidaient ainsi de la vie de la collectivité devaient être, eux-mêmes, de nature collective. Peu importe qu’une taxe ait cessé, depuis un temps presque immémorial, d’être payée par une des tenures — dit, en substance, sous saint Louis, un arrêt du Parlement — ; si les autres exploitations l’ont, durant cet intervalle, régulièrement acquittée, elle demeure obligatoire pour celle même qui s’y était, si longtemps, dérobée (230). Du moins ainsi pensaient les juristes.

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La pratique, sans doute, fut souvent plus lâche. Le respect de ces règles ancestrales s’imposait, en principe, à tous : au maître comme aux subordonnés. Nul exemple, cependant, ne saurait mieux mettre en lumière ce que cette prétendue fidélité au déjà fait avait de trompeur. Car, reliées, à travers les âges, par une coutume censément immuable, rien ne ressemblait moins à une seigneurie du IXe siècle qu’une seigneurie du XII Ie. Ce n’est point ici la transmission orale qu’il convient d’accuser. Au temps des Carolingiens, beaucoup de seigneurs, après enquête, avaient fait mettre par écrit les usages de leurs terres, sous forme de ces descriptions détaillées que l’on devait plus tard appeler « censiers ou terriers ». Mais la pression des conditions sociales ambiantes était plus impérieuse que la déférence envers le passé. A la faveur des mille conflits de la vie quotidienne, la mémoire juridique se gonflait sans cesse de précédents nouveaux. Surtout une coutume ne saurait être véritablement astreignante que là où elle trouve comme gardienne une autorité judiciaire impartiale et bien obéie. Au IXe siècle, dans l’État franc, il arrivait en effet que les tribunaux royaux assumassent ce rôle ; et si nous ne connaissons d’eux que des décisions uniformément défavorables aux tenanciers, la raison en est peut-être, simplement, que les p.347 archives ecclésiastiques ne se souciaient guère de conserver les autres. Par la suite, l’accaparement des pouvoirs de juridiction par les seigneurs vint supprimer la possibilité de pareils recours. Les plus scrupuleux d’entre eux ne craignaient pas toujours de bousculer la tradition, lorsqu’elle portai t atteinte à leurs intérêts ou à ceux qui leur étaient confiés : ne voit-on pas l’abbé Suger, dans ses mémoires, se féliciter d’avoir su imposer, d’autorité, aux paysans d’une de ses terres le remplacement du cens en argent, que de mémoire d’homme ils avaient constamment payé, par une redevance proportionnelle à la récolte, dont on pouvait attendre plus de profit (231) ? Les abus de force des maîtres n’avaient plus guère d’autres contrepoids — à vrai dire souvent fort efficaces — que la merveilleuse capacité d’inertie de la masse rurale et le désordre de leurs propres administrations. Rien de plus variable, selon les lieux, sur chaque seigneurie, rien de plus divers que les charges du tenancier, au premier âge féodal. A jours fixes, on le voit porter au sergent seigneurial tantôt quelques piécettes d’argent, tantôt et plus souvent des gerbes récoltées sur ses champs, des poulets de sa basse-cour, des gâteaux de cire dérobés à ses ruches ou aux essaims de la forêt proche. A d’autres moments, il peine sur les labours ou les prés du domaine. Ou bien le voici qui charroie, au compte du maître, vers des résidences plus lointaines, pipes de vin ou sacs de blé. C’est à la sueur de ses bras que sont réparés les murs ou les fossés du château. Le maître reçoit-il ? le paysan dépouille sa propre couche pour fournir aux hôtes la literie nécessaire. Viennent les grandes chasses : il nourrit la meute. La guerre éclate-t-elle enfin ? sous la bannière déployée par le maire du village, il s’improvise fantassin ou valet d’armée. L’étude détaillée de ces obligations appartient,

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avant tout, à l’étude de la seigneurie comme « entreprise » économique et source de revenus. On se bornera ici à mettre l’accent sur les faits d’évolution qui affectèrent le plus profondément le lien proprement humain. La dépendance des exploitations paysannes vis-à-vis d’un maître commun se traduisait par le versement d’une p.348 sorte de loyer de la terre. Ici l’œuvre du premier âge féodal fut, avant tout, de simplification. Un assez grand nombre de redevances qui, à l’époque franque, étaient décomptées séparément finirent par se fondre dans une rente foncière unique, qu’en France, lorsqu’elle s’acquittait en argent, on connaissait généralement sous le nom de cens. Or, parmi les taxes primitives, il s’en trouvait qui, originellement, n’avaient été levées, en principe, par les administrations seigneuriales que pour le compte de l’État. Telles, les fournitures dues à l’armée royale ou les paiements de remplacement auxquels elles donnaient lieu. Leur réunion à une charge qui, ne profitant qu’au seigneur, était conçue comme l’expression de ses droits supérieurs sur le sol atteste, avec une particulière clarté, la prépondérance acquise par le pouvoir proche du petit chef de groupe, aux dépens de toute attache plus haute. Le problème de l’hérédité, l’un des plus brûlants qu’ait posés l’institution du fief militaire, ne tint presque aucune place dans l’histoire des tenures rurales. Du moins, durant l’ère féodale. A peu près universellemen t, les paysans se succédaient, de génération en génération, sur les mêmes champs. Parfois, à vrai dire, comme il sera expliqué plus loin, les collatéraux se trouvaient exclus, quand le tenancier était de condition servile. Toujours, par contre, le droit des descendants devait être respecté, pourvu qu’ils n’eussent pas prématurément abandonné le cercle familial. Les règles successorales étaient fixées par les vieux usages régionaux, sans autres interventions de la part des seigneurs que leurs efforts, à certaines époques et dans certains pays, pour veiller à l’indivisibilité du bien, jugée nécessaire à l’exacte perception des charges. Au surplus, la vocation héréditaire des tenanciers semblait si bien aller de soi que le plus souvent, les textes, supposant le principe établi d’avance, ne prenaient pas la peine de le mentionner, autrement que par allusion. Parce que telle avait été, pour la plupart des exploitations paysannes, avant que les chefferies villageoises ne se transformassent en seigneuries, la coutume immémoriale, peu à peu étendue aux manses plus récemment découpés dans le domaine ? Sans doute. Mais aussi p.349 parce que les seigneurs n’avaient aucun intérêt à rompre avec cette habitude. En ce temps où la terre était plus abondante que l’homme, où, p ar ailleurs, les conditions économiques interdisaient de mettre en valeur de trop vastes réserves à l’aide d’une main -d’œuvre salariée ou nourrie à domicile, mieux valait, plutôt que de coudre parcelle à parcelle, disposer, en permanence, des bras et de la force contributive de dépendants, capables de s’entretenir eux -mêmes. De toutes les « exactions » nouvelles imposées aux tenanciers, les plus caractéristiques furent sans doute les monopoles, très variés, que le seigneur s’attribua à leur détriment. Tant ôt il se réservait, durant certaines périodes de

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l’année, la vente du vin ou de la bière. Tantôt il revendiquait le droit exclusif de fournir, moyennant paiement, le taureau ou le verrat nécessaire à la reproduction des troupeaux ou encore les chevaux qui, dans certaines régions du Midi, servaient au dépiquage des grains, sur l’aire. Plus souvent, il contraignait les paysans de moudre à son moulin, de cuire le pain à son four, de faire leur vin à son pressoir. Le nom même de ces charges était significatif. On les appelait, communément, « banalités ». Ignorées de l’époque franque, elles n’avaient d’autre fondement que le pouvoir d’ordonner, reconnu au seigneur, et désigné par le vieux mot germanique de « ban ». Pouvoir inséparable, cela va de soi, de toute autorité de chef, donc, en lui-même, comme part de l’autorité seigneuriale, très ancien, mais qu’avait singulièrement renforcé, aux mains des petits potentats locaux, le développement de leur rôle de juges. La répartition de ces banalités, dans l’espace, n’o ffre pas une leçon moins instructive. La France, où l’affaiblissement de la puissance publique et l’accaparement des justices avaient été poussés le plus loin, fut leur patrie d’élection. Encore là même étaient-elles surtout exercées par ceux des seigneurs qui détenaient les droits de justice les plus élevés, dits de « haute justice ». En Allemagne, où d’ailleurs elles ne s’étendaient pas à un si grand nombre d’activités, elles paraissent avoir été fréquemment retenues par les héritiers directs des comtes, ces juges par excellence de l’État franc. En Angleterre, elles ne furent p.350 introduites — incomplètement, du reste — que par la conquête normande. Visiblement le commandement seigneurial s’était fait d’autant plus envahissant et lucratif qu’il rencontra it une concurrence moins efficace de la part de cet autre « ban » : celui du roi ou de ses représentants. L’église paroissiale dépendait, presque partout, du seigneur ou, s’il s’en trouvait plusieurs dans la même paroisse, de l’un d’eux. Le plus souvent, sans doute, elle avait été naguère construite par un de ses prédécesseurs, sur le domaine. Cela, pourtant, n’était pas nécessaire pour justifier une pareille mainmise. Car on concevait alors le lieu de culte collectif comme la chose des fidèles. Là où, ainsi qu’en Frise, il n’y avait point de seigneurie, l’église appartenait à la communauté rurale elle-même ; dans le reste de l’Europe, le groupe paysan, n’ayant point d’existence légale, ne pouvait être représenté que par son chef ou un de ses chefs. Ce droit de propriété — disait-on avant la réforme grégorienne, — de « patronat » — dit-on plus tard et plus modestement — consistait, avant tout, dans le pouvoir de nommer ou présenter le desservant. Mais les seigneurs prétendaient également en déduire la faculté de percevoir, à leur profit, une part au moins des revenus paroissiaux. Parmi ceux-ci, le casuel, sans être négligeable, ne montait, en somme, guère haut. La dîme rapportait bien davantage. Après avoir longtemps passé pour un devoir purement moral, le versement en avait été rigoureusement imposé à tous les fidèles, dans l’État franc par les premiers Carolingiens, en Grande-Bretagne, vers le même temps, par les rois anglo-saxons, leurs imitateurs. C’était, en principe, une taxe du dixième, perçue en nature et qui pesait sur tous les revenus, sans exception. Dans la

en Allemagne Bede. pour s’incorporer aisément au réseau des « bonnes coutumes ». le plus souvent. voisinaient avec d’autres où elles n’avaient lieu que de loin en loin. était incertain. des résultats sensiblement différents. toutefois.351 monastères — . presque partout. Très répandue en France. Le droit. elle en vint très vite à s’appliquer. vers l’an 1200. rappelé. Comme elle. en Allemagne. presque exclusivement. Mais on l’appelait aussi. plus sincèrement. le juge. des terres où les levées étaient annuelles. Car. en contestaient la légitimité. l’impôt. de la force nécessaire pour imposer une stricte définition des cas. Avec. « L’aide » pécuniaire ou « taille » des tenanciers ruraux naquit. Cela n’allait point. du verbe tolir. A demi cristallisée à une époque d’argent rare. sans de grandes variétés. aux p. En outre le réveil religieux né de la réforme grégorienne aboutit rapidement à faire « restituer » au clergé — c’est -à-dire. la tradition de la seigneurie ne se prêtait pas sans heurts aux besoins d’une économie nouvelle. Sur le continent même. une des manifestations les plus frappantes. d’ailleurs. comme dit un texte parisien. au premier âge féodal. qui signifie prière. pratiquement. « demande » ou « queste ». Dans les milieux d’Église. de seigneurie à seigneurie. L’appropriation par les seigneurs ne fut point totale. . L’Angleterre en fut à peu près protégée par le tardif développement de son régime seigneurial. d’origine spirituelle. du devoir général qui à tout subordonné faisait une loi de porter secours à son chef. Pas plus que la taille des vassaux. qui d’abord avai t été exceptionnel. cette dernière venue parmi les charges n’était pas seulement trop p. comme les plus profitables. fréquemment. Dans l’Ile -de-France. aux produits agricoles. elle demeura. Elle était particulièrement odieuse aux paysans qu’elle poussa souvent à de vives révoltes. Son histoire. comme la taille des vassaux et vers le même temps. retenaient certaines fractions. voire bisannuelles. dans la plupart des cas. la taille des rustres ne devait échapper à l’action régulatrice de l’usage. elle adopta volontiers. à l’ère féodale. ne fut pas sans analogie avec celle des monopoles seigneuriaux. des conquêtes d’un pouvoir qui semblait. Les contribuables manquant ici. le curé. de « braves gens ». L’accaparement de cette redevance. par des maî tres éminemment temporels n’en avait pas moins été. le privilège d’un plus petit nombre de seigneurs : ceux qui maniaient les pouvoirs de justice supérieurs.352 récente. le masque d’un cadeau. là même où le rythme s’était stabilisé. l’évêque. décidément. « toulte ». leur fut — à mesure que la circulation monétaire devenait plus intense — réclamé à intervalles de plus en plus rapprochés. par certains des noms dont on la désignait : en France. ne reconnaître à nul autre le droit de rien demander à ses sujets. « prendre ». Sa périodicité mal fixée et. là-bas moins morcelés que chez nous. lui conservaient une couleur d’arbitraire. au début. avec un plus grand nombre encore d’églises. pour avoir commencé plus tardivement. beaucoup de dîmes auparavant tombées entre des mains laïques. Tant il est vrai que le maître parmi les maîtres fut toujours.Marc BLOCH — La société féodale 242 réalité. importée en Angleterre par les conquérants normands. quelquefois. jusqu’au bout. l’irrégularité du montant chaque fois exigé.

s’étaient pris à allotir de vastes portions de leurs réserves : tantôt pour les distribuer. dans une grande partie de l’Europe. du faire -valoir personnel. les obligations de payer se sont faites plus lourdes.353 l’accapareme nt. morceau par morceau. Il s’opéra aussi en raison directe de l’abandon. à leur tour. l’histoire de la tenure rurale fut. par exemple. devait plusieurs journées par semaine. on ne le voyait plus. Disposant à la fois de plus de temps et de plus de terre. en fin de compte. bientôt. la taille. Le développement des « exactions » neuves ne fut pas seulement. un peu plus tard. dans la France de Philippe Auguste ou de saint Louis. celle du passage d’une structure sociale fondée sur le service à un système de rentes foncières. Non — du moins. comme en Italie . un labeur d’équipes ouvrières. Comme l’histoire du fief. sous Charlemagne. parfois même pour en former de petits fiefs vassaliques. le seigneur. Or. laissait inévitablement se relâcher un peu du lien de domination humaine. naturellement. semble-t-il. corvées abolies ou allégées. qui disait domaine amoindri disait aussi. lourdement taxés certes. même dans les contrées où la seigneurie avait le plus long passé. Provoqué par des causes d’ordre surtout économique dont l’examen ne saurait être abordé ici. Là où le tenancier. du droit d’ordonner.Marc BLOCH — La société féodale 243 Ainsi le tenancier de la fin du XIIe siècle paye la dîme. son ancêtre du VIIIe siècle. tout le long de l’année. plus lentement encore et non sans de capricieux retours de courbe. à leurs anciens tenanciers . forcément. là où cette évolution s’accomplit dans toute sa plénitude. le paysan pouvait payer davantage. fragmentés en censives paysannes. en certains pays — sans compensations du côté des obligations de travail. à cesser ainsi d’exiger de ses su jets. en France et en Lotharingie. par le seigneur. proportionnel à p. * ** . Incontestablement. le moulin seigneurial français. à se muer lui-même en pur rentier du sol. Et le maître. le mouvement avait commencé dès le Xe et le XIe siècle. n’eût -il pas été contraint d’arrêter ses meules ? Cependant. n’avait pas connues. à les transformer définitivement en producteurs. mais économiquement autonomes. l’Allemagne transrhénane. Car — par une sorte de prolongation du dépècement dont le latifundium romain avait été jadis la victime — les seigneurs. cherchait à rattraper d’un côté ce qu’il perdait de l’autre : privé des sacs de blé de la réserve. où le régime seigneurial lui-même était moins anciennement établi. sans le monopole du ban. l’Angleterre . travailler sur les champs ou prés domaniaux que quelques journées par an. les multiples droits des banalités : toutes choses que. plus ou moins poussé. tantôt pour y découper des tenures nouvelles. il avait gagné. pays par pays.

par l’esprit du christianisme et par les inévitables transactions de la vie quotidienne.356 atténuations apportées à la dureté des principes par ce qui pouvait survivre encore de la législation humanitaire des empereurs romains. nous bornerons nos regards — et vers le début du IXe siècle. de toute distinction ethnique. . s’efforce d’y discerner les diverses conditions juridiques : haut fonctionnaire du Palais en mission dans les provinces. ne s’adaptaient plus que très imparfaitement au présent . indépendamment. en droit. un personnage qui. p. les servi demeuraient. prélat dénombrant ses ouailles. seigneur occupé à recenser ses sujets.355 A la vérité.Marc BLOCH — La société féodale 244 CHAPITRE II Servitude et liberté I. dépourvu de personnalité propre. Que seuls les hommes libres. Il n’est point convoqué à l’ost royal. la structure de la société où ils vivaient n’apparaissait pas avec des lignes bien claires. les deux mots devinrent interchangeables. en marge du peuple. d’ailleurs. L’impression qu’elles donnent est celle de beaucoup d’hésitations et de divergences. la preuve en est la synonymie qui finalement s’établit entre le nom national et la qualité juridique : « libre » ou « franc ». C’était que des systèmes de classification très différents s’entrecroisaient. une opposition primordiale s’offrait. aient composé le populus Francorum. de l’autre les esclaves (en latin servi). Sous réserve des p. Les uns. Il ne siège point aux assemblées judiciaires. à des dates voisines. on ne voit presque jamais deux censiers seigneuriaux user de critères semblables. figure d’étranger -né. Nous connaissons plus d’une tentative de cette sorte. tantôt de Rome. il se voit livrer à la vindicte publique par son maître. la chose d’un maître. Dans la même région. Visiblement. tantôt de la Germanie. ne peut y porter directement ses plaintes et n’en est justiciable qu’au cas où. de son travail et de ses biens. aux hommes mêmes du temps. provisoirement. elles-mêmes discordantes. ayant commis envers un tiers une faute grave. il fait. Le point de départ : les conditions personnelles à l’époque franque Imaginons. très simple dans ses termes : d’un côté les hommes libres. La scène n’a rien de fictif. qui disposait souverainement de son corps. en présence d’une foule humaine. Par là. les autres s’essayaient de leur mieux à exprimer la réalité et ne le faisaient pas sans gaucherie. emprunt ant leur terminologie aux traditions. dans l’État franc — auquel.

ont beau nous dire que l’homme « doit servir toutes les fois que l’ordre lui en sera donné » . Du côté des hommes libres. par contre. Certains censiers. comme dit un capitulaire qu’un « libre du second ordre » . officiellement rangé parmi les biens meubles. dans chaque cas. Ceux-là demeuraient réduits au sort d’un véritable cheptel humain. la condition de l’individu. dits « libres ». Les tribunaux royaux reconnaissaient que ses devoirs. dont l’arbitraire est un élément essentiel. trop miséreux pour s’équiper. Certains esclaves enfin. il subsistait du produit de son propre labeur . « l’honneur du vasselage » leur assuraient dans la société un rang et des possibilités d’action à ce point au-dessus de toute tare servile que les rois jugèrent bon de leur réclamer. en pratique. Parmi les esclaves mêmes — en nombre d’ailleurs relativement faible — . de vendre. la confiance dont ils étaient l’objet. pour son entretien. Surtout. de son maître et la main de celui-ci ne l’atteignait qu’occasionnellement. Les distinctions de fortune. à des charges terriblement lourdes. en effet. une autre ordonnance oppose. tout à fait capital. Un certain nombre d’entre eux. de son statut juridique. Du moins étaient-elles limitées. le cas échéant. comme nous le savons. rien ne lui interdisait. du moins. étaient nourris dans la maison du maître ou sur ses fermes. envers le possesseur de la « cour » domaniale. l’intérêt bien entendu du maître lui commandait de laisser à chaque petit exploitant la disposition des p. par exception. ne pouvait être convoqué à l’armée ou. ne donnait de la vivante diversité des conditions qu’une image bien inexacte. la matière même des redevances se fût évanouie. avait son chez soi . Le prestige des armes. aux familles desquelles il s’unissait assez souvent par mariage. à lui aussi. employés tantôt aux bas ser vices domestiques. L’esclave tenancier. aux « libres » « les pauvres » (232).357 journées de travail nécessaires à la culture du « manse » : faute de quoi. devait -on le tenir encore pour un membre authentique du peuple franc ? il n’éta it. que les vrais « Francs ». le servus « chasé » commençait déjà à s’en rapprocher également par un trait. Menant ainsi une vie fort analogue à celle des autres tenanciers. ne pouvait s’y rendre par ses propres moyens. il ne dépendait plus directement. ne manquaient pas d’avoir leur répercussion sur les distinctions juridiques. les modes d’existence avaient introduit des différences profondes. à son profit. figuraient dans les troupes de fidèles armés dont s’entou raient les grands. qui étaient considérables. la bigarrure apparaissait plus forte encore. qui. si bien né fût-il. en droit quelquefois. plus brutalement. la plupart des hommes théoriquement libres se trouvaient aussi les dépendants de tel ou tel chef particulier et c’étaient les nuances presque infinies de cette subordination qui déterminaient principalement. en apparence si nette. Le personnage. Assurément il restait astreint. en un mot. . en principe. cette antithèse. en même temps que sujets du roi. étaient fixés par la coutume de la terre : stabilité absolument contraire à la notion même d’esclavage. en fait toujours. po ur parler comme un capitulaire.Marc BLOCH — La société féodale 245 A y regarder de près cependant. le surplus de sa récolte . ce serment de fidélité auquel ne participaient. tantôt aux travaux des champs. au plus.

que son union avec . avait cessé d’être respectée. une personne libre. en effet. ne disposaient pas de l’autorité nécessaire pour poursuivre le paysan fugitif ou empêcher qu’un nouveau maître ne l’accueillît. sa place dans la société se définit par sa sujétion envers un autre homme : sujétion si étroite. qu’il ne pouvait quitter et dont le propriétaire éminent du sol ne pouvait l’arrach er. Il atteste combien la perpétuité de la succession. faisait « l’esclave de la terre où il est né ». le nom de « colons ». plus encore. comme son lointain prédécesseur. entre les mains de gouvernements inexperts. au début du VIe siècle. Cependant il n’a. pas plus que la plupart des États médiévaux qui leur succédèrent. était à peu près tombée en désuétude. ou peu s’en f allait. dans les parties de l’État franc qui jadis avaient été p. à sa tâche héréditaire en même temps qu’à sa cote d’impôts : le soldat à l’armée. lorsqu’ils n’étaient point de statut servile.358 romaines. dans les documents officiels. beaucoup de colons se soient trouvés établis sur des manses « serviles ». portent en général. Est-il cité en justice ? Le jeu des immunités et. au p. le dépendant non d’un individu mais d’une chose. quel sens pouvait-elle conserver auprès d’un âge trop réaliste pour ne pas ramener tous les rapports sociaux à un échange d’obéissance et de protection entre êtres de chair et d’os ? Déjà. Il prête serment de fidélité au souverain. Les royaumes barbares. en un mot. là où une constitution impériale avait dit « que le colon soit rendu à sa terre d’origine ». c’est -à-dire qui avaient été jadis allotis à des esclaves. l’artisan à son métier. Il paraît quelquefois aux assemblées judiciaires. sur une même « motte ». naguère la caractéristique essentielle de cette condition. rédigés en latin. Mais l’attache au sol.Marc BLOCH — La société féodale 246 Les tenanciers des seigneuries. Va-t-il à l’ ost ? C’est sous la bannière du chef dont il tient sa tenure. écrivait : « qu’il soit rendu à son maître » (233). au contraire. Ce désaccord entre la qualité de l’homme et la qualité de la terre — dont les charges spécifiques continuaient à rappeler le passé — n’ajoutait pas seulement à la confusion des classes. homme libre par son statut personnel. descendaient certainement d’an cêtres soumis aux lois du colonat. le fermier à sa glèbe. du colon. Au surplus. Assurément le colon du IXe siècle demeure. Il est significatif qu’au I Xe siècle. qu’on estime naturel de limiter son statut familial en lui interdisant de se marier en dehors de la seigneurie . la puissance d’une administration souveraine sur d’immenses espaces avait alors permis de faire presque une réalité. originellement attribués à des colons. en vérité. De ce rêve. les usages même que ces privilèges ordinairement se bornaient à sanctionner lui imposent de nouveau ce seigneur comme juge habituel. De plus en plus. Beaucoup. beaucoup d’esclaves sur des manses « ingénuiles ». en un mot. eût enlevé à peu près tout intérêt à de pareils efforts. Aussi bien l’abstraite notion du droit romain qui. Plusieurs siècles auparavant.359 regard de la loi. la décadence de l’impôt foncier. le Bas-Empire avait conçu le dessein de fixer tout homme. pour les besoins de l’État visigoth. le manuel de droit romain rédigé. avec les autorités publiques. que des contacts bien rares et bien lointains. le « décurion » au sénat municipal.

beaucoup de glissements de sens . à son tour. De même que la richesse semblait ainsi devoir se fonder. plutôt sur la perception de redevances et de services que sur l’exploitation directe de vastes domaines. d’un côté. eut. lorsque ceux-ci n’étaient poin t des guerriers. aujourd’hui morcelés. dans la terminologie. D’innombrables affranchissements d’ esclaves. dépourvu de droits. nous le savons. dans les pays qui composaient l’État franc. aux hautes classes. particulièrement aigu aux approches de la mort. à Rome aussi bien que dans la Germanie. cet acte est volontiers qualifié d’affranchissement. trouvait dans la protection étendue sur des hommes libres. un instrument singulièrement plus efficace que ne pouvait le fournir la possession d’un bétail humain. l orsque son seigneur lui fait remise de ses charges. au temps des Carolingiens. pendant longtemps. ce fu t en empruntant plus d’un trait à une autre forme de dépendance qui. elle n’en atteste pas moins le sentiment ou l’illusion d’une continuité. une relation de caractère plus personnel qui. était par là comme prédestinée à servir de modèle à tous les liens d’humble sujétion : la condition de l’affranchi « avec obéissance ». Lorsqu’elle commença à se préciser. il se confondait presque. membres du peuple. très répandue. La persistance d’autres mots désignant. Enfin. Beaucoup d’autres. Dès l’époque carolingien ne. de l’autre — au point que parfois. tout conseillait cette politique. entre les deux individus. colonus finalement resta sans postérité dans les parlers gallo-romans. pour la reprendre ensuite à titre de tenure. inclinait à écouter la voix de l’Église qui. le colon commençait à se perdre dans la foule uniforme des dépendants des seigneuries. avaient eu lieu. que les chartes réunissaient sous le nom de mancipia (naguère. par contre. des conditions humaines. depuis les derniers siècles de l’Empire romain. avec les protégés proprement dits. si elle ne s’élevait pas contre la servitude en elle -même. toute distinction s’efface — . en latin classique.Marc BLOCH — La société féodale 247 une femme pleinement libre est traitée de « mariage inégal » . Aux maîtres. pour rançon. Tout proche des esclaves « chasés ». Ce ne fut pas sans raison qu’à la différence de tant de termes du vocabulaire juridique latin. la volonté de puissance. En même temps qu’ils lui p. d’ailleurs. comme le droit séculier à lui infliger les châtiments corporels. Beaucoup de modestes hommes libres se cherchaient un défenseur. sans pour cela accepter de se faire ses esclaves. plus vague encore. on voyait se nouer. l’aboutissement normal de beaucoup de destinées serviles. que le droit canon tend à lui refuser l’entrée des ordres sacrés. dorénavant. . cela va de soi. Les transformations de l’économie invitaient à dissoudre les grandes équipes qui avaient servi naguère à cultiver les latifundia.360 livraient leur terre. Car la pratique de la commendise ne se bornait point. étaient octroyés chaque année. d’ » hommes » du maître. Aussi bien l’accession à la liberté avait -elle été de tout temps. le souci du Salut. resta médiocrement définie. n’en faisait pas moins de la libération de l’esclave chrétien une œuvre pie. eux aussi. synonyme d’esclaves) et la langue vulgaire sous celui. anciennement réservés aux esclaves . qu’enfin. par excellence.

par exemple — auquel ce maître consentait à le céder. Le « manumisseur ». d’une part. Le second. qui n’osait guère vivre sans défenseur. comme. Comme le marquent. la protection souhaitée. Tantôt. Habituellement l’affranchi était en même temps le tenancier de son patron. plus fréquemm ent encore. au contraire. Tantôt l’affranchi échappait désormais à toute autorité privée. dans son statut nouveau. à chaque mort. Ces obligations étant généralement conçues comme destinées à se transmettre de génération en génération. grâce à la courte périodicité des levées. Part prélevée sur la succession . dont le montant total n’était pas négligeable.361 moyens différents pour conclure l’opération et fixaient la condition de ses bénéficiaires en d es termes d’une effarante variété. en dépit de leur nom. il demeurait astreint. C’était parfois une part de l’héritage. soit qu’il eût déjà été « chasé » par lui avant de secouer la tare servile. fournissaient une multitude de p. par le patron. Tout en procurant un revenu régulier. La seconde au moins avait de bonne heure cessé d’être confinée au petit monde des personnes libérées de la servitude. par la mauvaise volonté du subordonné ou la négligence du supérieur. tenait à conserver un dépendant. aux résultats pratiques. au premier abord. il paraît probable que dans les royaumes barbares le rythme s’était peu à peu accéléré. le lien ne risquât de tomber dans l’oubli. de l’autre. s’il acceptait de renoncer à un esclave. En outre. Le premier type de « manumission » — pour parler le langage du temps — était rare. chaque individu de sa descendance. des charges d’un caractère plus personnel venaient souvent souligner la sujétion. en apparence. promises à un long avenir. Il fut bientôt imité dans presque toutes les manumissions. portée à exiger de ses prêtres une pleine indépendance. Le modèle en avait été fourni par certains modes de l’affranchissement p. soit envers un patron nouveau — une église. au contraire. dans l’État franc du Xe siècle. après lui. cependant. en termes exprès. trouvait ainsi. soit que la libération se fût accompagnée d’un don de terre. une taxe par tête. très fréquent. de son propre gré. A s’en tenir. des divers droits germaniques. répugnait à accorder l’ordination à ces nouveaux hommes libres. soit envers son ancien maître. Les traditions du monde romain. La subordination par là contractée passait pour si forte que l’Église. rechercher l’appui. qui d’année en année frappait l’affranchi. les quelques deniers ou gâteaux de cire. certains actes de manumission. autre que celle dont il pouvait plus tard. enserrés encore. à certains devoirs de soumission. chevage : ces deux expressions de la sujétion étaient. parce que seul il répondait aux nécessités ambiantes. Mais les maîtres ne se montraient si généreux. d’emblée. pourvu qu’elles comportassent « l’obéissance ». empêchait que. elles concordaient à offrir le choix entre deux grandes catégories d’actes. dans des liens à son avis trop étroits. Le « manumis » luimême. que parce qu’ils étaient loin de tout devoir céder. C’était. c’était à la création d’une véritable clientèle héréditaire qu’on les voyait aboutir.Marc BLOCH — La société féodale 248 Simplement. . ce « chevage ». que le régime juridique des affranchissements. perçue.362 germanique. Rien de plus touffu. dans les sociétés médiévales.

Le servage français Dans la France propre et la Bourgogne. de la part du protecteur. avaient. en effet. pour caractères communs. apparaissait déjà comme le signe spécifique de tout un groupe de dépendances personnelles qui. il est vrai. supérieurs à tous les caprices de la terminologie. Dans le nouveau classement des conditions qui s’opéra alors. Dès le IXe siècle. Par ailleurs. à un véritable déblayage de l’ancienne nomenclature sociale. ne pouvaient plus être consultés qu’avec peine. étranger au fonctionnement des institutions publiques. Mais ses grands courants ou bien n’atteignaient pas nos pays. et les autres. Les seigneurs. à la conscience collective : l’antithèse de la liberté avec la servitude. presque plus d’esclaves proprement dits. une assez humble soumission. eussent été conduits à se placer sous le « maimbour » d’un puissant. Or les affranchis n’étaient pas les seuls hommes dits libres qui.363 un temps immémorial. il n’y en eut plus du tout. . Le sentiment religieux. à une notion familière. de gré ou de force. faisant tache d’huile. de la part du subordonné. par le maître transformé en patron. un rôle considérable revint. alimentée par les razzias en terre de « païennerie ». sujet de plein droit. passaient pour représenter le prix de la protection étendue. et l’esclave. une série d’actions convergentes aboutirent. les vides qu’y creusait. enfin. ou bien — faute sans doute d’y trouver d’a ssez riches acheteurs — ne faisaient que les traverser. par suite des transformations du vocabulaire comme en raison des bouleversements intervenus dans le dessin de beaucoup de terres. interdisait d’asservir les prisonniers de guerre chrétiens. comment s’en étonner ? Car il n’y avait. générateur de perceptions lucratives. Les lois écrites étaient oubliées. encore bien enchevêtrées. le chevage. un certain nombre avaient péri .Marc BLOCH — La société féodale 249 annuellement versés. On ne se désaccoutuma point. pour se diriger vers l’Espagne musulmane ou l’Orient. l’affaiblissement de l’État privait de toute signification concrète l’antique distinction entre l’homme libre. constamment. durant le premier âge féodal. généralement héréditaire. Ainsi dans le chaos des relations d’homme à homme. la traite. Le genre de vie des esclaves tenanciers n’avait rien de commun ave c l’esclavage. Parmi les censiers de l’époque franque. Mais ce fut au prix d’un profond changement de sens. Restait. et les juges étaient généralement trop ignorants pour s’encombrer de souvenirs juridiques. le jeu combiné de la mortalité et de l’affranchissement étaient désormais sans remèdes. Que le contenu ancien de l’opposition eût cessé de parler aux esprits. commençaient à se dessiner quelques lignes de force. cependant. un vigoureux droit de commandement. sur son ancien esclave. II. autour desquelles les institutions de l’âge suivant devaient peu à peu se cristalliser. en France. Quant aux petites troupes serviles qui naguère subsistaient de la provende du maître. Bientôt même. depuis p.

comme une étiquette d’origine. exercée une fois au moins dans la vie. par un emploi très lâche du vocabulaire de la servitude. dérivée du latin collibertus. toutefois.Marc BLOCH — La société féodale 250 pourtant. leur désignation particulière de « culverts ». à la garde du prince ou du chef de leur résidence . des esclaves tenanciers. comme toutes les mutations sémantiques. beaucoup plus dense. leur postérité : héritiers d’affranchis ou d’humbles commendés. la foule. ce grand bouleversement de la table des valeurs sociales s’était annoncé. dont l’hommage ne s’hérita it point. De même. jadis considérée comme parfaitement honorable. Selon les régions. se charger d’une teinte de mépris . Qui n’en avait ? Mais on conçut l’idée que cette qualité prenait fin là où cessait la faculté du choix. un nombre croissant de protégés avaient payé le chevage. être comptée. n’avait -il pas été une des plus grandes duretés de l’esclavage traditionnel ? Le sentiment de cette astreinte presque physique s’exprime à merveille dans l’expression d’ » homme de corps ». du moins. par les anciens droits. ils avaient été automatiquement confiés. parmi les signes caractéristiques du servage. Car l’e sclavage avait un maître qui pouvait tout lui prendre . de conserver ou recevoir le statut d’hommes libres. finalement. l’ère féodale en fit des serfs. avec les descendants. en conserva à ces dernières leur vieux nom latin de servi. insensiblement. Le vassal. quelquefois les Juifs. peu nombreux. L’inéluctable lien. cependant. En d’autres termes. Ce fut la ligne de clivage entre les deux groupes qui. puis. Par contre. était. Dans plusieurs provinces. dont le français fit serfs. au lien dont la redevance semblait l’expression. Dépourvus de tout appui naturel dans la famille ou le peuple. essentiellement « libre ».364 trouva conduit à ranger sous l’étiquette d’une commune servitude. toute attache héréditaire passa pour affectée d’un caractère servile. au seigneur de la terre sur laquelle ils vivaient ou. par un recoupement significatif. Peu à peu. forgée par la langue populaire comme synonyme de serf. à qui une compensation fût due. Seule avait changé la place qu’on attribuait. les étrangers ou « aubains ». jusqu’au début du XI Ie siècle. les autres non libres . certains groupes. issus d’esclaves naguère libérés moyennant « obéissance ». on vit cette obligation. selon les clercs appelés à établir les chartes. par les tribunaux. avec leur propre personne. les limites de la nomenclature variaient. conservèrent. soumis. à ce titre. non un défenseur. Ces tâtonnements se poursuivirent longtemps. se déplaça. A peu près imperceptible aux contemporains. qui dès lors commençait à osciller entre les deux acceptions du passé et de l’avenir. A l’époque carolingienne. . Avoir un seigneur ne paraissait nullement contraire à la liberté. Cela à la condition. qui prenait l’enfant « dès le ventre de la mère ». pour les bâtards. à celui qui y détenait les pouvoirs de justice supérieurs. dans la classification courante. on se p. nous l’avons vu. dès la fin de l’époque franque. des dépendants dont les ancêtres avaient engagé. d’imaginer la société comme composée de personnes les unes libres. Elle continuait à être exigée des mêmes familles qu’autrefois et pour des raisons fondamentalement les mêmes.

dans le sens nouveau du terme. les membres de diverses bourgeoisies urbaines du Nord refusaient néanmoins. Ou bien encore. a de quoi surprendre et émouvoir . Tantôt. se composait de personnes dont le statut était qualifié de servile. de se laisser traiter de serfs. le chevage ? Tantôt l’acte était expressément traité d’asservissement volontaire. de la violence et des changements intervenus dans l’opinion juridique. et dont dépendaient en outre 19 protégés payant chevage. du temps de Louis VII à celui de Philippe III. Quel qu’ait été. liés à un maître par leur naissance. A d’autres familles. Cependant. entre autres obligations. sur 146 chefs de famille comptait 11 esclaves seulement. de toute expression compromettante. à mesure que le temps s’écoule. Au plus tard dès la première moitié du XIIe siècle — les « culverts » ayant alors cessé d’exister en tant que classe et leur nom étant devenu un pur synonyme de serf — . les progrès d’une phraséologie de plus en plus purement servile. çà et là. Mais on les considérait comme formant une classe supérieure aux simples « serfs ». on les tenait dorénavant pour privés de la « liberté ». Astreints de père en fils au chevage et à plusieurs autres « coutumes » que généralement on estimait opposées à la liberté. En dehors de toute convention précise. à beaucoup près. serfs de leur abbaye ? p. s’étend sur plusieurs siècles. on se gardait prudemment.Marc BLOCH — La société féodale 251 « affranchi ». avec sa postérité. sous saint Louis. Un homme se plaçait-il. d’ailleurs. la population presque entière. au XIIIe siècle. donc atteints par la « macule » servile. par le simple jeu de la prescription. anciens ou récents. malgré une assimilation de fait à toutes les charges de la condition servile. ce n’était pas là. une simple question de mot. comme celui de l’abbaye gantoise de Saint-Pierre. papes et rois. Certaines tares qui traditionnellement étaient conçues comme inséparables de la servitude se trouvèrent presque nécessairement appliquées à ces non-libres .366 Ces problèmes occupèrent. auquel il promettait. il n’est pas malaisé d’y observer. Or. en général. lorsqu’un dossier. définie par un vieux nom et des critères presque tout neufs. Jusqu’au bout. une clause de sauvegarde de la liberté. les mots de « commendés » ou de « gens d’avouerie » (ce dernier substantif étant synonyme de protection) restèrent longtemps attachés. on y insérait. Dans le village de Thiais en Parisis qui. la masse des sujets des seigneuries. en face de 130 colons. par rapport à la pauvreté de nos documents. sous la dépendance d’un maître. remarquablement élevée. voire des collectivités entières dont on ne savait au juste où les classer. il subsista des individus. Hésitations et anomalies n’enlevaient cependant rien au fait essentiel. il va de soi qu’elles ne contribuèrent pas seules à gonfler les rangs du servage. le nombre de ces auto -traditions. dont la proportion. une catégorie unique d’humbles dépendants personnels s’est constituée. glissa lentement à cette condition. au contraire. Les paysans de Rosny-sous-Bois étaient-ils ou non serfs de Sainte-Geneviève ? les gens de Lagny. Au mépris de la p. au début du IXe siècle.365 manumission d’autrefois. dans la rédaction. comme dans l’an tique formule franque de « commendise ».

aux serfs royaux et étendu à ceux de quelques églises) . Certes les seigneurs cherchaient à retenir leurs paysans. toujours à peu près assuré de trouver ailleurs un nouvel établissement. il ne servait pas à grand-chose de menacer de confiscation le fugitif. qui s’achetait chèrement — la défense de se « formarier ». à chaque décès. le serf avait exactement les mêmes devoirs et les mêmes droits que n’importe quel autre : sa possession n’était pas plus précaire et son travail. C’était. des individus dont on convient ainsi d’entraver les migrations. dans les grandes lignes. Aussi bien.Marc BLOCH — La société féodale 252 d’un genre en lui -même nouveau. Rien n’empêchait. dans le cas contraire. mais dont la nouveauté n’était pas bien clairement ressentie. l’existence d’un véritable patrimoine. puisqu’elles supposaient. la privation du droit de porter témoignage contre des hommes libres (cela. d’ailleurs. si lourdes que ces obligations pussent paraître. Ailleurs. C’était le chevage. à l’ordinaire. C’était — à moins de permission spéciale. Or. entendez de contracter mariage avec une personne qui ne fût pas de même condition et ne dépendît pas du même seigneur. accordé. En tant que tenancier.367 reconnaissance de la communauté familiale : le défunt laissait-il des fils (parfois des frères) ayant vécu avec lui autour d’un même « feu » ? le seigneur ne recevait rien . non plus. elles se retrouvaient. soit une petite somme. selon les coutumes de groupes. que le serf ne conservât par devers lui jusqu’à des alleux. Voit -on deux personnages s’entendre pour refuser d’accueillir chacun les sujets de l’autre ? aucune distinction. plus que jamais. soustraits à toute suprématie foncière. une note très douloureuse d’infériorité et de dédain. aux antipodes de l’esclavage. elles étaient. nullement nécessaire que le champ eût suivi. les redevances et services une fois réglés. soit. partout à peu près semblables : contraste sans cesse répété dans cette société à la fois morcelée et fondamentalement une. tout en . Ne nous le figurons point. l’interdiction d’entrer dans les ordres . prélevant. Il n’était. à l’image du colon fixé « à sa glèbe ». Sans l’homme. enfin. le sol vierge étant encore très abondant. servile ou libre. le même chemin que l’homme. que valait la terre ? Mais il était difficile d’empêcher les départs. cette « mainmorte » prenait habituellement la forme d’une taxe successorale régulière. Dans les pays picards et flamands. n’appartenait qu’à lui. De modalités infiniment variables. D’autre part. toutefois. dans la sujétion. il confisquait tout. n’est tentée entre les conditions. plus souvent. c’était l’abandon de la tenure en lui-même qu’avec plus ou moins de succès on tâchait de prévenir . le meilleur meuble ou la meilleure tête de bétail. une sorte d’impôt sur l’héritage. A vrai dire. Telles. d’autre part. par principe. d’une façon générale. aux mains du redevable. parce que le morcellement de l’autorité s’opposait. le statut particulier de l’exploitant importait peu. défini surtout par un faisceau de charges spécifiques. en un sens. à toute contrainte policière effective et que. sauf privilège particulier. un véritable statut s’était élaboré. le seigneur. on admettait généralement en pareil cas — nous en connaissons des exemples jusqu’au XII Ie siècle — que. elle reposait sur la p. en principe.

pour les besoins d’un procès. Et c’était bien en effet comme une des pièces maîtresses d’un système de cet ordre que le servage originellement s’était constitué. quand leur vie était paisible. . se clôt par cette mention : « Nive. finalement y perdit son droit. L’ère féodale répugna -t-elle jamais aux enchevêtrements de pouvoirs ? « Je donne à Saint-Pierre de Cluny cette exploitation.368 seigneur auquel l’attachaient les liens propres à sa condition . ne descendaient d’anciens esclaves. Sa marque propre était. voire que. Tout cependant n’est sans doute pas faux dans le propos de ce moine d’Arras. avec des traits empruntés à divers passés. à son tour. cette attache le suivait et collait à sa postérité. ne devait avoir d’autre juge que son seigneur « de corps » : cela. un abbé de Vézelay.369 d’un homme de corps. une charte bourguignonne (234). très significatif. Plus p. parfois tragique. dressée. quels que fussent à la fois les pouvoirs judiciaires habituels de ce dernier et le domicile du justiciable. « excepté le vilain qui la cultive. exercer un pouvoir arbitraire : « il est mien de la plante des pieds au sommet du crâne ». On estimait que le serf. de dépendre si étroitement d’un autre être humain que partout où il se rendait. pratiquement. leur condition ne représentait-elle un simple avatar. sa femme. dans l’Anjou du X Ie siècle. qui nous dépeint les serfs de son abbaye également empressés à nier le lien. on était à peu près unanime à reconnaître au nœud d’homme à homme une sorte de primauté. ce dualisme avait été inhérent à la situation de certains protégés. tantôt de l’homme. pas plus que les serfs. il vécût sur la terre d’un autre. en résumé. qui fut égorgée par Vial. serf d’un certain seigneur. Le serf. fût-ce au mépris de la coutume. Derrière la froideur des textes. Sur un point. entre ces deux pôles tout régime de clientèle oscille presque nécessairement. tantôt de la tenure. rendait assez imparfaite l’allodialité. avec ses appartenances » — entendez « je cède les droits éminents sur le sol » — . au contraire. par la ruse ou par la fuite. Sous de vieux mots. le fonds ne pouvait cependant être aliéné sans l’autorisation du maître de la personne : ce qui. pour la plupart. il faut restituer toute une atmosphère de rudesse. La mobilité de la population le rendit peu à peu moins exceptionnel. l’institution reflétait les besoins et les représentations collectives du milieu même qui l’avait vue se former.Marc BLOCH — La société féodale 253 demeurant étranger aux obligations caractéristiques de la censive. car ils ne sont pas à moi » : ainsi s’exprimait. Le maître volontiers prétendait. d’un de ses serfs. Ainsi. ses fils et ses filles. Protection. Il ne laissait naturellement pas de soulever de délicats problèmes de partage et plus d’un maître. disait. oppression . possédant uniquement des tenures. Une généalogie de famille servile. le serf ne les tînt pas ou ne les tint pas toutes du p. Dès l’origine. Assurément le sort du serf était très dur. plus ou moins édulcoré. à le proclamer. vers la fin d u XIe siècle. Il était beaucoup plus fréquent que. toutefois. dès qu’un danger pressant invitait à chercher un défenseur (235). ne se caractérisait nullement par un lien avec le sol. de l’ancien esclavage ou du colonat romain. au moins en cas de crime entraînant une peine « de sang ». s’efforçait d’échapper au joug. au contraire. son seigneur ».

Dans le reste du pays nous verrions une énorme majorité de serfs . qui se suivent sans interruption tout le long de l’ère féodale. La solidarité. Vend -il. si prenant soit-il. qui s’établit ainsi. était en même temps leur roi (236). en conséquence. Parmi les tenanciers des seigneuries. Cependant ce lien. voire de simples représailles dirigées contre lui. sans distinction de statut. donne-t-il. une large tache blanche. C’est pourquoi. ferait. des groupes expressément qualifiés de « libres ». indivise entre Louis VI et le sire de Montfort. en tant que tels. elle. voyez les mots. en cas de guerre entre leurs deux seigneurs. était tombée dans la sujétion ou y était demeurée. remodelée par les invasions scandinaves. parce qu’il était un « habitant » à l’état pur. çà et là. d’une période de g enèse et d’incertitudes — pour soustrait. maison contre maison et sous la même autorité seigneuriale. Aussi bien. au contraire. c’est -à-dire habitant de la seigneurie. comme un semis de vilains libres. Elle paraît assez respectable aussi pour primer des devoirs en apparence plus hauts. Ils comptent sur sa protection. d’autres espaces. coudoyant les serfs. dont mouvait ce morceau de sol. Çà et là. ce « vilain ». fussent-ils serfs. pourtant. malheureusement. on juge légitime de s’en prendre au groupe entier de ses sujets. sur ce croquis supposé. Nous savons déjà pour quelles raisons la Normandie. « hôte » . apparaîtraient. marquent la rigueur d’une soumission où la famille autant que l’individu est enserrée. moins étendus et plus rebelles à l’interprétation : tel.370 « manant » . Ils n’étai ent pas serfs. p. Tantôt on les aperçoit étroitement mêlés à la population servile. que leur charte autorisait à garder la neutralité. Plongés dans une atmosphère sociale où toute relation d’inférieur à supérieur revêt une couleur très directement humaine. des textes. abandonne-t-il sa terre. ces gens-là ne sont pas astreints envers le seigneur seulement aux multiples redevances ou services qui pèsent sur la maison et les champs. Que de leçons ne pourrait-on pas attendre d’une carte de la liberté et de la servitude paysannes ! Seules. Mais le tenancier « libre » n’avait pas d’autre nom. pour s’en aller vivre ailleurs ? Rien ne l’attache plus au seigneur. précisément. mettent en scène. n’imaginons point de simples fermiers.Marc BLOCH — La société féodale 254 Mais tous les paysans n’avaient pas passé à la servitude même lorsque leur terre. quelques grossières approximations sont permises. Ils lui doivent aide et obéissance. dont l’un d’eux. demeure strictement fortuit. Tantôt. en latin villa . réciproquement. à ces limitations du droit matrimonial et successoral qui. ne soutenant avec le maître suprême du sol que de froids rapports de débiteurs à créanciers. qui suggéraient simplement l’idée d’une résidence. est assez forte pour que le seigneur ait droit à une indemnité si son « libre » dépendant est blessé. également vides de servage. ce « manant » passe pour doué de la liberté et — réserves faites. Surtout. mais. « couchant et levant » : ces termes. sur l’homme de corps. ce sont des villages presque entiers qui semblent avoir ainsi échappé . ces bourgeois d’une villeneuve. pour que. le Forez. de densité très variable. « Vilain ». à côté d’eux. s’appliquaient à tous les tenanciers. dans l’hypothèse d’une vendetta. au contraire.

en raison des apports de la Guerre Sainte. ainsi que toute la péninsule. Même si nous étions mieux renseignés. où la seigneurialisation était relativement ancienne et profonde. n’appartient guère à notre période. mieux vaudra s’attacher aux deux expériences. Mais dans le cœur même de la vieille Allemagne. Aussi bien cette bigarrure persistante des conditions constitue-t-elle peut-être le phénomène. nous assistons — et par les mêmes p. en face de la Catalogne. par suite. semble-t-il. A s’en tenir cependant aux lignes fondamentales. nous y marquions l’existence. mais où. qui passait de la terre à l’homme et le fixait à elle : institution d’autant plus mystérieuse que son apparition est extrêmement difficile à dater. Comme en France. Dans un régime féodal parfait. L’étude des terres de colonisation. mais. à la Bavière. que de tenter cette revue. d’une sorte de servage foncier. avec son servage à la française. à la rive gauche du Rhin. concurremment avec le servage personnel. une antithèse massive opposait à la Souabe. le plus instructif. d’esclavage persistant. tout homme se fût fait vassal ou serf. à la Franconie. sans seigneuries et. les relations de dépendance personnelle demeurèrent. Asturies. de l’Allemagne et de l’Angleterre. à ce degré aussi de la société. passant maintenant au Midi de la France. le développement d’une notion de la servitud e. en Italie. III. Le cas allemand Une étude complète de la seigneurie européenne à l’ère féodale exigerait que. cependant. à tout prendre. Plutôt. Les conflits de forces infiniment délicates à peser. la Saxe. Les actes de . Puis il faudrait retracer. Enfin l’Espagne offrirait le contraste attendu qui. étroitement apparentée à la création du droit français. León. quelque chose assurément résisterait toujours à l’analyse. moins répandue et avec des contours plus mouvants. parfois le pur hasard fixaient le dénouement. certains caractères authentiquement nationaux ressortent avec clarté. dans le jeu des causes qui ici précipitèrent une famille dans la sujétion héréditaire. que souvent avaient précédé bien des oscillations. sans serfs. trop longue et encombrée de trop d’incertitudes. qui par le nombre de ses libres paysans — libres de leurs terres. à l’est de l’Elbe. libres de leur personne — semblait faire la transition avec la Frise. de même que toute terre eût été fief ou tenure en vilainage. particulièrement riche s. Castille : pays. dressait les terres de reconquête.371 viennent nous le rappeler : une société n’est pas une figure de géométrie. ailleurs la retinrent sur la pente.372 moyens — à une large généralisation des rapports de soumission héréditaire. médiocrement astreignantes. Mais il est bon que les faits p. Parler des campagnes allemandes comme d’une unité ne va pas sans beaucoup d’artifice. par suite à peu près exemptes de tare servile. dans les populations indigènes.Marc BLOCH — La société féodale 255 à la servitude.

373 Cependant. diverses conditions. où les fils des esclaves naguère transformés en clients ne formaient assurément plus qu’une minorité. que l’on appelle servile. Comme en France. par places. les Laten de l’ère féod ale — tout comme leurs frères de par delà les frontières. au XI Ie siècle. semblait plus complète. appelés aussi. durant toute l’ère féodale. naguère. spécifiquement allemandes. Car. en France. réunissait les affranchis attachés encore à leurs anciens maîtres par les nœuds d’une sorte de patronat. entre l’alleutier et le tenancier. s’il renonce à ses droits sur eux. Sur les terres de l’abbaye alsacienne de Marmoutier. détournant de leur sens premier les notions de liberté et de non-liberté. dégagés de toute autre attache que les obligations nées de la résidence.Marc BLOCH — La société féodale 256 donation de soi-même sont dans les chartriers allemands aussi nombreux que dans les nôtres. la « liberté » est universellement reconnue aux Landsassen (« gens établis sur la terre »). les membres de populations vaincues. une classe juridiquement bien définie qui. ici. lors même que l’un et l’autre étaient pareillement exempts de tout lien personnel et héréditaire. Sous le nom de Laten. La liberté de l’alleutier. La primitive conception de la liberté n’avait pu. notamment dans le domaine judiciaire. dont l’étymologie évoque l’idée d’une libération. en concurrence avec les justices seigneuriales. Sous ce même nom. jetèrent le trouble dans ce développement. Comme en France enfin. Seul donc — du moins lorsque son alleu atteignait une certaine dimension — . des juridictions publiques conformes au type ancien : comment l’idée n’aurait -elle pas survécu. devait souligner d’un trait particulièrement net. « hôtes » (Gäste) et qui sont de véritables manants. plus ou moins obscurément. par une dernière analogie avec la France. comme en Saxe. sera dit affranchir ces ex-affranchis. Par contre. au XIIe. en droit germanique. la conscience commune ne pouvait guère manquer de voir une différence de niveau. avec quelques résidents étrangers et. de vastes groupes de dépendants. une autre cause de complication se produisait. fondues en une catégorie unique. les tenures ingénuiles et serviles du IXe siècle sont. parfois. on avait désigné. . Or. parce qu’elle s’étendait aussi à la terre. p. on comprenait. les culverts français — ont généralement cessé d’être tenus pour des hommes libres : si bien que paradoxalement. les taxes successorales — le plus souvent. sous l’aspect d’un bien meuble prélevé à chaque génération — étaient devenus des charges caractéristiques de la subordination personnelle . dans l’Allemagne du Nord. entre la condition de ces protégés de nouvelle origine et celle des anciens sujets des seigneuries. le seigneur. En dépit de leur nom. s’altérer si profondément qu’en raison de l’effacemen t de l’État. de tenir pour libres tous les hommes et ceux-là seulement qui siégeaient à ces « plaids » et étaient jugés par eux ? Là où. Le chevage. on tendait désormais à entacher de servitude tout lien dont l’emprise s’héritait avec la vie. un rapprochement tendit à s’opérer et le modèle du statut ainsi élaboré emprunta beaucoup de traits à la subordination type qu’avait été l’affranchissement « avec obéissance » : filiation que le langage. de même l’interdiction du formariage. en Allemagne et surtout dans le Nord. les alleux paysans étaient nombreux. il subsista.

l’esclavage proprement dit ne jouait cependant pas. une clarté et une régularité qui lui étaient fort étrangères. en dernière analyse. Mais il manquait également à figurer dans le bagage traditionnel des charges. ces « valets à la journée » (Tagesschalken).374 . elles aussi. Mais alors que. à leur façon. fréquemment. Ailleurs les descendants des anciens protégés continuaient à être qualifiés par le vieux mot de « Muntmen ». de toute antiquité. parce que les réserves elles-mêmes conservaient. ne sont pas seulement en eux-mêmes assez mal liés . à l’intérieur de chaque seigneurie. Les juristes du moyen âge les avaient précédés dans cet effort. astreinte à des devoirs uniformes. qu’il n’était pas possible de ne pas ressentir comme plus qu’un autre servile. certains historiens se sont laissés aller à introduire. considérées comme privées de la « liberté » — les familles dont cette redevance. dans les campagnes françaises. avaient bien été. dans l’Allemagne féodale. du moins en règle générale. évocatrice d’une soumission jadis volontaire. dans le droit des personnes tel qu’il fonctionnait dans l’Allemagne féodale. existe seulement par les idées que les hommes s’en font et dont toute contradiction n’est pas nécessairement exclue. Rien de pareil. était la marque propre passaient. une superficie plus considérable. que médiocrement avec le langage des chartes. « Commendés ». « chasés ».Marc BLOCH — La société féodale 257 il avait le droit de figurer au tribunal comme juge. les « commendés » paysans du XIIe p. Par contre. Pour avoir oublié qu’une classification sociale. véritables manouvriers forcés. avait désigné l’autorité exercée par un défenseur. comme échevin . il était « libre échevinable » (schöffenbarfrei). domiciliés sur la réserve. qui pesaient sur toute une partie des tenanciers de condition servile. vivaient dans un état de sujétion profonde. un rôle bien important. issu du terme germanique de Munt. les anciens servi. Sans plus de succès. Sans être aussi négligeable qu’en France — car la proximité des pays slaves alimentait perpétuellement les razzias et la traite — . Enfin des faits d’ordre économique intervenaient également. n’avaient pas été aussi généralement qu’en France transformés en tenanciers. auquel adhérait encore un peu de sa valeur ancienne comme signe d’une protection sans h onte. dans son Miroir des Saxons. qui. dont l’espèce était tout à fait inconnue en France. ici. les dépendants à titre héréditaire n’étaient presque jamais réunis dans une classe unique. ils ne s’accordent. selon la vieille terminologie franque. pourtant fort lourdes. La plupart. Il faut bien le reconnaître : les systèmes que nous proposent les grands auteurs de coutumiers. comme Eike von Repgow. Si pauvres que fréquemment force avait été de les dispenser même des taxes successorales. Un des critères les plus usuels était fourni par le chevage. en raison de l’hérédité de l’attache. par surcroît. de force. pour supérieures par le rang aux autres « non-libres ». à la simplicité relative du servage français. En sorte que — tout en étant souvent. il est vrai. eût-on dit en pays roman. les corvéables à la journée naturellement ne le devaient point. Pratiquement. En outre. autrement dit. de seigneurie à seigneurie. mais pour recevoir seulement d’insignifiants lopins de terre. Astreints à des corvées quotidiennes. les lignes de démarcation entre les groupes et leurs terminologies variaient à l’extrême.

Entre ces diverses couches de la population sujette. vers l’an 1200. Eigen). et le servage français du XIIe siècle. de cadastrer son nouveau . Mais elle devait. En Angleterre : les vicissitudes du vilainage C’est encore l’image des vieux censiers carolingiens qu’évoque invinciblement. on dira désormais. comme valets de ferme. au maître. fût -ce en fin de compte. par conséq uent. que la seigneurie française du même temps.375 nombreux. sur la réserve. Naturellement. Avec ses tenures indivisibles. la terminologie nouvelle procéda par emprunts à un vocabulaire qui sentait l’esclavage. les non -libres entretenus. de plus en plus volontiers : « homme propre de son corps » eigen von dem Lipe Leibeigen. par Guillaume le Conquérant. parmi leurs confrères allemands. s’étendit peu à peu à beaucoup de tenanciers. une bien moins ferme organisation de la seigneurie foncière . il est vrai.376 d’archaïsme qui. réparties souvent en plusieurs catégories juridiques. à un décalage dans le temps que l’évolution allemande dut le plus clair de son originalité. assurément. auquel ils n’étaient point habitués. Ce chaos. Puis on s’habitua à compléter l’expression par l’adjonction d’un autre mot. toute union contractée avec un conjoint moins haut placé contribuait à maintenir de fermes barrières. l’état des classes paysannes dans l’Angleterre du milieu du X Ie siècle : avec. en somme. beaucoup avaient su maintenir leur existence comme classe particulière. du moins. durant les deux siècles à venir. IV. à deux siècles environ de distance. plus particulièrement. quelquefois même leur liberté de principe. demeurait très proche. Là aussi. En particulier. la seigneurie allemande. à son tour. l’abaissement de statut qu’entraînait. embarrassa beaucoup les clercs continentaux chargés. ne gardaient guère de leur origine qu’un vain nom et s’étaient en fait fondus dans la « servaille ». qui exprimait vigoureusement la nature personnelle du lien : par un curieux parallélisme avec un des noms les plus répandus du serf français. une complexité au moins égale. la prohibition des intermariages ou. dont l’étude n’appartient point à l’ère féodale. dans le système des liens de dépendance humaine. mais. entre cette tardive Leibeigenschaft. de père en fils. au reste très peu p. s’en écarter de plus en plus. d’ailleurs. du type carolingien : beaucoup plus. Il n’en est pas moins vrai qu’une fois de plus nous apparaît ici ce singulier caractère p. avec les multiples tiroirs où elle s’efforçait de classer les conditions humaines. la fusion des dépendants héréditaires sous une rubrique juridique commune s’amorça vers la fin du XII Ie siècle : deux ou trois cents ans plus tard qu’en France. en droit. après avoir désigné à l’origine. pour peu qu’ils fussent attachés. les différences de milieu et d’époque entraînèrent bien des contrastes.Marc BLOCH — La société féodale 258 siècle. Le qualificatif d’ » homme propre » (homo proprius. à travers presque toute l’ère féodale. Peut-être. semble comme le signe distinctif de la société allemande.

La conquête normande. le maître . chevage (mais ce dernier. soumis à un protecteur. en cas de meurtre. niefs). lequel ne se confond point forcément avec le seigneur dont ils tiennent leur tenure. Sur eux pèsent des obligations et incapacités. Tantôt cette subordination d’homme à homme est encore assez lâche pour pouvoir être rompue au gré de l’inf érieur. d’ » hommes par naissance » (nativi. la situation. à la France de l’Ouest. dont nous connaissons déjà le dessein. ordinairement. un contraste. n’était à l’ordinaire perçu que si l’individu vivait en dehors de la terre de son maître). leur terminologie se plaque assez mal sur les faits. En outre. se marquait avec la France. sans se recouvrir nécessairement avec eux : l’un ti ré de l’étendue variable des exploitations . dans ce pays remarquablement unifié. Tantôt elle est au contraire indissoluble et héréditaire. de la soumission à telle ou telle des naissantes justices seigneuriales. Il y a enfin des « commendés ». dont quelques-uns sont chasés. au prix du sang. Beaucoup mieux que son voisin du continent.Marc BLOCH — La société féodale 259 royaume. ni par le droit qui les régissait. où nous avons vu combien les paysans guerriers donnèrent de tablature à des juristes accoutumés à un tout autre clivage des classes. C’était que. on a vu se constituer une classe d’ » hommes liés » (bondmen). C’était aussi qu’à l’intérieur même de la seigneurie. paye une amende à son seigneur. deux autres principes de distinction coexistaient avec les précédents. suivant un usage dont on rencontre l’analogue sur certains points de l’Allemagne. du meilleur meuble . le seigneur anglais réussissait à retenir sur sa terre ses serfs. l’autorité royale avait as sez de force pour faire rechercher les « niefs » fugitifs et châtier qui les avait recueillis. ces non-libres ne leur ressemblaient ni par le genre de vie. En face des tenanciers qui dépendent d’un seigneur seulement parce qu’ils tiennent de lui leur maison et leurs champs. perception. Dans l’ensemble cependant. sujets personnels et héréditaires que l’on considère.377 environ après Hastings. à chaque mort. pourtant. s’ils en ont une. Étrangère à l’esclave. participait. Il y a des esclaves authentiques (theows). leur famille. était devenue très voisine de celle de la France. Beaucoup plus nombreux que les esclaves de jadis. Ajoutez une charge curieusement protectrice des bonnes mœurs et dont l’équivalent — tant cette société féodale avait de profonde uniformité — se retrouve dans la lointaine Catalogne : la fille serve. ressortent clairement. Quelques traits généraux. Il y a enfin — sans le nom — de vrais alleutiers paysans. la solidarité du lignage ne le fut jamais au serf des temps nouveaux. un siècle p. l’autre. Empruntée. qui renouvela presque totalement le personnel des détenteurs de seigneuries. avec le seigneur. Trait significatif : à la différence du theow de l’époque anglo-saxonne. Sur un point. quasiment invariable : interdiction d’entrer dans les ordres et de se « formarier » . pour ce motif. Il y a des tenanciers chargés de redevances et de services. bouleversa ce régime et le simplifia. comme privés de la « liberté ». mais qui passent pour libres. si elle a fauté. Sans doute bien des traces de l’état ancien subsistèrent : notamment dans le Nord. vraiment profond. néanmoins. voire ses simples tenanciers.

soucieux d’une bonne police. Entre leurs mains. vérifiait que personne n’échappât au filet ainsi tendu. se trouvait répartie par sections de dix. le droit de procéder à ces sortes de revues judiciaires. sur presque tout le sol anglais. à beaucoup d’entre eux. renoncèrent à s’inte rposer entre le lord du « manoir » et ses hommes. un vaste réseau de solidarité. Cette rare précocité pourtant eut sa rançon. très rapidement. en son entier. ne trouveront pas si difficile à franchir. la population. avait aussi favorisé l’établissement d’une royauté exceptionnellement bien armée. servait de répondant naturel. Mais les causes ainsi définies atteignaient ces humbles gens dans leurs intérêts les plus chers : poids des charges. Dans ce dessein. Chaque « dizaine » était responsable. On n’astreignit plus au « frankpledge » que les dépendants des seigneuries et on les y astreignit tous. p. Par là. d’une institution dont les précédents étaient sans doute anglo-saxons. puisque de ces dépendants beaucoup n’étaient plus tenus pour libres : preuve à la fois paradoxale et éloquente d’un changement de sens qui nous est déjà bien souvent apparu. Primitivement. pour objet d’établir. comme la France. Seuls les procès qui touchaient leurs relations avec leur seigneur ne pouvaient être portés que devant celui-ci ou sa cour. dans l’Angleterre médiévale. puis angevine. Ainsi une nouvelle faille. L’espèce d’accord frontalier qui se conclut entre les deux puissances explique le dernier avatar que subit. sous l’action des dynasties normande. dont l’importance pratique se manifestait . pour tenir en main ses sujets. p. Contraints de respecter une barrière que. qui avait imprimé aux seigneuries une si forte structure. des serviteurs ou hommes d’armes nourris dans la maison et auxquels leur chef.Marc BLOCH — La société féodale 260 disposait. avaient régularisée et développée. possession et transmission de la tenure. On l’appelait « frankpledge ». les juges des Plantagenêts. la plupart des simples tenanciers que. du moins. c’étaient to us les hommes libres qu’on avait entendu grouper dans ce système. Puis. étant impossible à exercer par des fonctionnaires trop peu nombreux. Elle avait.378 au profit de la répression. Par ailleurs. son chef devait présenter les coupables ou prévenus au délégué des pouvoirs publics et celui-ci. il devait être un merveilleux instrument de contrainte. D’autre part. A intervalles déterminés.379 après quelques hésitations. Non que ceux-ci fussent privés de tout accès aux tribunaux royaux. en effet. le nom même de l’institution devint menteur. des clercs enfin. à la seule exception des hautes classes. Dès le milieu du XIIe siècle. fut remis de plus en plus fréquemment aux seigneurs eux-mêmes ou. les États de formation plus lente. ce qui veut dire cautionnement — entendez cautionnement mutuel — . par un emprunt au vocabulaire français. par la suite. des hommes libres. de la comparution de ses membres en justice. les pouvoirs judiciaires de la monarchie avaient pris un extraordinaire développement. mais que les premiers rois normands. on désignait couramment sous le nom de « vilains ». le classement des conditions et jusqu’à la notion même de liberté. en même temps. une grave transformation s’opéra. Cependant la conquête. le nombre de personnes intéressées était considérable : car on y rangeait avec les bondmen. sans distinction de statut. par suite.

tous les individus qui avaient un seigneur ou tous les biens-fonds placés sous une mouvance. Ranger. que l’on désignait couramment. là aussi. Parmi les possesseurs de censives comprises dans un « manoir ». Les juristes diront donc. dans toute l’Europe. l’héritag e d’idées ou de préjugés profondément enracinés dans la conscience commune.380 . L’esclave avait dû tout son travail à son maître. dans ses ra pports avec son seigneur. mais à celui-ci seulement (puisque contre des tiers rien n’interdit le recours aux juridictions ordinaires). Dès le XIIIe siècle. Celui -ci ne faisait. pour héréditaire . les vrais sujets du roi. l’ombre protectrice de sa justice . d’ailleurs toujours moins nombreux. on admet couramment la synonymie de ces deux mots. Assimilation très grave. il se trouvait beaucoup de personnages d’un rang trop élevé. la jurisprudence même virent plus gros et plus simple. de coïncider — définir. comme en France. devoir à un seigneur beaucoup de son temps paraissait affecter sérieusement la liberté. L’opinion commune. nul n’y pouvait songer. sur lesquels s’étendait. jugées assez basses. lui aussi. La jurisprudence eut donc recours à un critère que lui fournit. l’esclave n’étant passible que de la correction par le maître. subtilement. d’où découlait tout le reste. n’était justiciable que de celui -ci . sous une aussi méprisante rubrique. et. qu’exprimer de vivantes représentations collectives. sous le nom symptomatique p. à son tour. Ce n’était pas en fixer les contours. Cependant. que.Marc BLOCH — La société féodale 261 à tous les yeux. plus qu’à demi abandonnée à l’arbitraire seigneurial. Car encore fallait-il qu’un moyen se présentât de déterminer. en tout temps. presque antithétiques : « vilain » et « serf ». bien que dans la foule des vilains. sans doute. celles qui devaient tomber sous le coup de cette incapacité. puis — à mesure que. que les serfs français. définir le vilain comme l’homme qui. Il ne suffisait même pas d’exclure les fiefs chevaleresques. était tracée au travers de la société anglaise : d’un côté. voire beaucoup de paysans dont la liberté était trop anciennement et trop solidement attestée pour qu’il fût possible de confondre tout de go ces gens-là dans une masse servile. la tenure en vilainage comme celle dont la possession manquait à être protégée par les cours royales : c’était. semble-t-il. une certaine note d’infériorité continuât ordinairement de mettre à part les descendants des anciens bondmen. la masse paysanne. par rapport à son seigneur. poser les caractéristiques d’une classe humaine ou d’une catégorie d’immeubles. parmi les personnes ou les terres. en réalité. grâce à la mobilité de la fortune foncière. de l’autre. Or l’idée n’avait probablement jamais tout à fait dispa ru qu’être libre c’était avant tout avoir droit à la justice publique. le vilain est un non -libre. Surtout quand les tâches ainsi exigées appartenaient à ces besognes manuelles. jadis. Le vilainage passa désormais. Par suite. de plus en plus fréquemment. le statut de l’homme et celui du sol cessèrent. on tendit de plus en plus — l’omnipotence des cours de manoirs aidant — à assujettir tous les membres de la nouvelle classe servile aux charges et aux tares qui naguère n’avaient pesé que sur les « hommes liés ». parce qu’elle ne se bornait point au langage.

si elle eut son rôle dans la délimitation. même libre. Ainsi le cas anglais montre. il y eut des régions presque épargnées. combattaient les tribunaux. * ** . spécifiquement anglais. finalement. dans l’Ile -de-France. dans l’entourage de Saint Louis. elle n’y réussit jamais à supplanter les anciens critères de la servitude.381 Plantagenêts avait posé la coexistence d’une justice royale pr écocement développée et d’une puissante aristocratie foncière était. certaines haines villageoises (237). Par contre. n’en alimentait pas moins. Que le vilain. entre les pouvoirs judiciaires du roi et ceux des seigneurs. Mais l’évolution lente. insidieuse et sûre de l’État français empêcha qu’une frontière marquée d’un trait aussi net ne s’établît. comme ces faits eux-mêmes. par-delà notre période. ce sentiment. De même.Marc BLOCH — La société féodale 262 d’œuvres « serviles ». et l’on sait par ailleurs combien l’équation liberté -justice publique demeura vivante en Allemagne. comment au sein d’une civilisation à beaucoup d’égards très une. devaient être singulièrement graves. certaines idées-forces. Quant à la notion de travaux déshonorants. alors qu’ailleurs les conditions ambiantes les condamnaient à un état en quelque sorte perpétuellement embryonnaire. Que d’autre part l’obligation à certains services jugés p eu honorables ou trop rigoureux fût volontiers tenue pour une marque de servage. avec une rare clarté. Le problème concret qu’aux hommes de loi des p. Dans les cas particuliers. par suite. c’était ce que soutenait encore. se trouvaient détenir ces terres formèrent la souche de la chasse des vilains. de la classe nobiliaire. au XIIIe siècle. vers l’an 1200. les conceptions mêmes que l’opinion juridique mit en œuvre pour élaborer la nouvelle notion de servitude appartenaient au patrimoine commun de l’Europe féodale. parce que rien ne vint imposer le besoin d’un nouveau classement des sta tuts. la distinction de classes qui permit de la résoudre et dont les conséquences lointaines. ne dût avoir d’autre juge que son seigneur. en se cristallisant sous l’action d’un milieu donné. et les hommes qui. purent aboutir à la création d’un système juridique tout à fait original. contraire au droit strict et que. la discrimination fut souvent capricieuse . Mais le principe était trouvé. en France. un juriste français . La tenure en vilainage fut donc celle qui obligeait envers le seigneur à de lourdes corvées agricoles — lourdes parfois au point d’être quasiment arbitraires — et à d’autres services considérés comme médiocrement honorables . Par là il prend la valeur d’une véritable leçon de méthode.

commencèrent de métamorphoser les rapports de sujet à seigneur devaient s’étendre sur plusieurs centaines d’années. Aussi bien un pareil accord semblait-il d’autant plus nécessaire que le texte le plus souvent ne se bornait point à enregistrer la pratique ancienne . dans leur immense majorité. d’établir. Depuis qu’inapplicables en pratique et de plus en plus difficilement intelligibles. par suite des progrès de l’instruction. cependant. ces sortes de petites constitutions locales n’en p. à partir du XIIe siècle.384 résultaient pas moins. paraissait répondre plus exactement aux besoins d’un temps où la seigneurie était devenue. celui -ci. de tractations préalables avec les sujets. ordinairement. ces documents demeurèrent très rares. certaines églises. même parmi les plus grandes et les moins mal administrées. ils fussent capables de lire eux-mêmes. imposèrent aux habitants les clauses assez dures (238). A partir de cette date. les censiers carolingiens étaient tombés en désuétude. avant de permettre la reconstruction d’un village incendié. un goût nouveau de netteté juridique assurait la victoire de l’écrit. semblait plus qu’autrefois précieux. dès 967. Mais. les moines de Bèze. En principe octroyées par le maître. Non que. vers 1100. si tant de communautés rurales ont réclamé des chartes et les ont . Dans les milieux seigneuriaux.Marc BLOCH — La société féodale 263 CHAPITRE III Vers les nouvelles formes du régime seigneurial I. la vie intérieure des seigneuries. un groupe de commandement. Ainsi agirent. le « pacte » dont. La stabilisation des charges Les profondes transformations qui. menaçait de ne plus connaître d’autres règles que purement orales. au contraire. dans les régions où. l’attention se porta sur un autre type d’ écrit qui. Mais jusqu’au début du XIIe siècle. la tradition carolingienne était demeurée particulièrement vivace. en sens inverse. comme en Lorraine. par-dessus tout. diverses causes contribuèrent à les multiplier. L’habitude de ces inventaires ne devait jamais se perdre. Il suffira de marquer ici comment l ’institution seigneuriale sortit de la féodalité. Telle la charte par laquelle. l’abbé de Saint-Arnoul de Metz allégea les services des hommes de Morville-sur-Nied . il la modifiait sur certains points. fixait les coutumes propres à telle ou telle terre. des états des biens et des droits mieux adaptés aux conditions du moment. tel encore. Le seigneur. en Bourgogne. à vrai dire. sur un modèle analogue. De bonne heure. Rien n’empêchait. négligeant la description du sol pour s’attacher à établir les rapports humains. par un acte authentique. en effet. Jusque chez les humbles.

ont pour trait commun. dans la . dans tout le royaume de France. l’une à une agglomération de fondation récent e. par monts et par vaux. évoquait les allégements variés apportés à la tradition. à de multiples exemplaires. ils pouvaient désormais tantôt acheter ce qui ne leur eût point été donné. le moins qu’ils pussent demander était de se savoir soustraits. On la rencontre. Le second. près de la forêt d’Orléans. par contre. dans la Lotharingie et le royaume d’Arles. dans leur voisinage immédiat. juristes — tout prêts à leur interpréter ces documents. en faisant couler un peu de numéraire jusque dans les coffres des rustres. Parfois les deux mots étaient accolés. Assurément les poblaciones ou les fueros de l’Espagne. partant moins impuissants et moins résignés. sous peine de voir leurs sujets céder à l’appel d’un sol moins lourdement grevé. une institution très générale. marchands. Le récit de leurs triomphes encourageait les masses paysannes et l’attrait que les villes privilégiées risquaient d’exercer faisait réfléchir les maîtres. dès leur première lecture. à tout arbitraire. tantôt l’enlever de haute lutte : car il s’en faut que toutes les concessions seigneuriales aient été gratuites ou consenties de pure bonne volonté. dans l’Allemagne rhénane. dans l’Italie presque entière. avaient réussi à conquérir de sérieux avantages. Enfin l’accéléra tion des échanges économiques n’inclinait pas seulement les seigneurs à souhaiter certaines modifications dans la distribution des charges . chartes de « coutumes » ou « de franchises ». Le spectacle des groupes urbains agit dans le même sens. dans l’Europe des derniers temps féodaux et de la période suivante. sans signifier nécessairement l’abolition du servage. étant nées pareillement à l’orée de grands p. Moins pauvres. à un très ancien établissement. c’est assurément que. Soumis eux aussi au régime seigneurial. Dans presque toute l’Europe. Qui voulait attirer les pionniers sur sa terre devait leur promettre des conditions favorables . Surtout les transformations de la vie sociale poussaient à fixer les charges et à en atténuer le poids. l’exemple ainsi donné s’imposait bientôt aux maîtres des vieux vinages. Puis.Marc BLOCH — La société féodale 264 conservées. Ainsi grandit. La charte de coutumes fut. le nombre de ces petits codes villageois. à leur tour. par les cognées des essarteurs. selon les pays ou les provinces. De grandes diversités se marquent également. d’avoir été scandées. fût-elle millénaire. elle ouvrait devant ceux-ci de nouvelles possibilités. qui avait reçu une charte. par avance. si les deux constitutions coutumières qui devaient servir de modèle à tant d’autres textes semblables.385 massifs boisés. étaient loin d’avoir été toutes jetées dans le même moule. Ce ne fut point hasard. dès la fin du XIe siècle. On les appelait. dans les alentours. sur toute l’étendue enfin de la péninsule ibérique. stipulés sur parchemin. un grand mouvement de défrichement se poursuivait. la charte de Beaumont-en-Argonne et celle de Lorris. royaume normand compris. l’autre. octroyées. en France. il se trouvait des hommes — clercs. beaucoup d’entre eux. les statuti italiens ne diffèrent pas seulement par le nom des chartes françaises et celles-ci. Il n’est pas moins significatif qu’en Lorraine le mot de villeneuve ait fini par désigner toute localité. sans doute.

de deux énormes blancs : l’Angleterre. ne sont pas antérieures aux approches de l’an 1300. au contraire. il subsista toujours quelque chose de campagnard : la collectivité avait ses terrains de pâture. des dispositions traditionnelles qui devaient les régir et auxquelles. une des causes qui. si importantes que ces divergences puissent paraître. de rendre singulièrement précaire la possession des tenures ? Ajoutez que. Simples « bourgs » plutôt que villes. par leur assistance même à cette proclamation. Que l’Angleterre n’ait pas conn u de chartes de coutumes rurales. dirionsnous aujourd’hui de la plupart des localités allemandes ou anglaises ainsi privilégiées. leurs problèmes sont peu de chose à côté de celui que soulève la présence. à celles dont les censiers d’autrefois avaient enregistré les résultats. les défrichements paraissant avoir été. de l’octroi de pareilles faveurs. semble-t-il. d’un artisanat.386 repeupler les terres conquises.387 de coutumes n’y demeura -t-elle exceptionnelle qu’en raison de la prédilection dont un autre procédé de fixation des charges y fut l’objet : ce Weistum. de l’autre. des groupes urbains.-Edmond Perrin a ingénieusement proposé de nommer. Il n’en es t pas moins vrai que ce qui décida. les premières chartes de villages. d’une part . à l’exception des grandes métropoles du commerce. la forte armature du manoir et son évolution dans un sens tout favorable à l’arbitraire seigneurial suffisent apparemment à l’expliquer. héritières des « plaids » judiciaires carolingiens. pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin de codifier autrement des usages dont la mobilité même devait leur permettre. les habitants avaient leurs champs. imitées. chaque fois. sur le continent. Des textes furent ainsi établis.Marc BLOCH — La société féodale 265 densité de la répartition . ici ne joua guère. de modèles plus occidentaux. sur la carte des « franchises » rurales. Cependant. les lords avaient leurs censiers et les rouleaux d’arrêts de leurs cours de justice . non moins accentuées. auxquels on ne se . un assez grand nombre de communautés n’aient reçu de leurs seigneurs des chartes. on trouva commode de leur donner lecture. Sans doute. que les plus humbles cultivaient eux-mêmes. ils semblaient s’avouer soumis : sorte d’enquête coutumière qui perpétuellement renouvelée. d’autres. relativement peu intensifs et les seigneurs y disposant. le mouvement avait touché les purs villages. « rapport de droits ». l’Allemagne transrhénane. en français. de moyens fort efficaces pour tenir leurs sujets. Contemporaines des efforts des chrétiens pour p. Sur le Rhin moyen. à cette occasion. les plus anciennes poblaciones de l’Espagne remontent au Xe siècle. d’une classe marchande. presque exclusivement. Ailleurs. avait le plus puissamment poussé aux concessions. que M. en son principe. ressemblait fort. Pour leur servir de mémoire écrite. dans l’île. dans les seigneuries allemandes. peu à peu. Ch. dans presque toute ville médiévale. Mais c’étaient. Non que des deux parts. L’habitude s’étant conservée. d’autre part. de réunir les dépendants en assemblées périodiques. Aussi la charte p. dans les dates du mouvement. Rien de pareil ne se voyait en Allemagne. ce fut l’existence d’un marché.

parfois. le nombre des serfs français et italiens. II. de paiements en argent . dans l’histoire de la seigneurie européenne. presque du tout au tout. en France. affranchissait. qu’il se partagea avec la charte de coutumes. n’aient possédé l’exorbitant pouvoir d’arrêter la vie. De même. dont l’abandon. on le vit progressivement s’écarter de l’ancien « hommage de corps ». fut en France très largement « abonnée » : entendez transformée en une taxe de montant et de périodicité également immuables. qui parfois s’appliquaient à des villages entiers. une large zone de transition s’étendit. régionales ou locales. d’année en année. Bien qu’il y ait toujours eu. p. le servage subsistait encore. Il y eut dorénavant des tenures serviles. La taille notamment. lors de séjours évidemment variables. là où ils existaient. par une sorte de contagion. tantôt à celles-ci. Ordinairement plus minutieux que cette dernière. naguère « arbitraire ». quelques compléments. Des affranchissements répétés. Des . tantôt s’altérait. il prêtait en revanche à des modifications plus aisées. passer de la terre à l’homme. diminuèrent considérablement. davantage comme une infériorité de classe qui pouvait.Marc BLOCH — La société féodale 266 privait d’ailleurs pas d’ajouter. elle se modifiait. un impôt forfaitaire souvent succéda. « Qu’aucun ce ns ne soit levé. à partir du XIIIe siècle. partout. La transformation des rapports humains En même temps que la vie interne de la seigneurie devenait moins mouvante. Il y a plus : là où. était le même. s’il n’est écrit » : cette phrase d’une charte roussillonnaise était comme le programme d’une mentalité et d’une structure juridiques également éloignées des mœurs du premier âge féodal (239). il était clair que. le sujet tendait à se muer en un contribuable dont la cote. en plus d’une province. Mais le résultat fondamental. tantôt aux redevances en nature. aux fournitures dues au seigneur. de plus en plus. D’autre part. des deux côtés.388 substitution. ne subissait que de faibles changements. On le conçut moins fortement comme une attache personnelle. de nombreux villages dépourvus de Weistum ou de charte. Réduction générale des corvées . une phase nouvelle. sur la rive gauche et jusqu’en terre de langue française. Le « rapport de droits » eut l’ Allemagne au-delà du Rhin pour domaine propre . la forme de dép endance en qui la subordination d’homme à homme avait trouvé son expression la plus pure tantôt disparaissait. demeurait frappé d’un caractère incertain et fortuit : ces faits s’inscrivent désormais à toutes les pages des cartulaires. élimination progressive enfin de ce qui. dont la possession faisait serf. En dépit de multiples variations. se dissocia. Le faisceau même des obligations spécifiques. dans le système des charges. D’autres groupes glissèrent à la liberté par simple désuétude. de temps à autre. bien que ni l’un ni l’autre mode de règlement. sur certains points. ce fut vraiment sous le signe d’une stabilisation croissante des relations entre maîtres et sujets que s’ouvrit.

des relations de clientèle plus rares et moins stables. En dépit de ses originalités si frappantes. selon des lignes à peu près semblables. plus purement économiques. aux conditions de vie nouvelles qui surgirent à partir du IXe siècle ou environ. en elle-même. tour à tour protégés. il subit profondément l’action de l’ambiance. n’a aucun titre à prendre place dans le cortège des institutions que nous nommons féodales. le « lien de l’homme » avait passé pour une marque de servitude. avant tout. sans rapport avec la possession du sol ou l’habitat. où la classe des « hommes propres de corps » ne s’unifia que très tard. ne se manifeste pas seulement par des créations neuves . Nouveautés. « ne savait le soir ce qu’il devrait faire le lendemain matin ». avaient obtenu l’abo nnement. presque universelles. comme au passage d’un prisme. Ainsi un type d’organisation sociale. il colore de ses teintes. ce qu’il reçoit du passé. En Allemagne. que marque une tonalité particulière dans les rapports humains. cet antique mode de groupement ne dut pas seulement d’étendre ses prises à une part beaucoup plus considérable de la population. que l’on se trouva atteint par cette tare . ce fut. Quand les relations vraiment caractéristiques de la féodalité perdirent leur vigueur. comme elle le fera encore par la suite.389 d’autres non -libres que les bondmen. la seigneurie subsista. * ** . avec un État plus fort. Comme le lignage. et le vilain par excellence était celui qui. pour le transmettre aux époques suivantes. Elle avait coexisté. Mais avec des caractères différents. finalement. Cependant. le « vilainage » anglais était-il autre chose qu’une définition du statut par l’incertitude des charges — la corvée étant ici prise pour type — et de charges essentiellement adhérentes à un bien-fonds ? Alors que jadis. commandés et pressurés par leur chef et dont beaucoup lui étaient attachés par une sorte de vocation héréditaire. elle ne s’en opéra pas moins. La seigneurie. une beaucoup plus large circulation de l’argent. de « vilain ». à l’avenir. alors. La seigneurie des âges où se développa et vécut la vassalité fut. Jadis d’innombrables tenanciers avaient subi la taille arbitraire . soumis à des services sans fixité. une collectivité de dépendants. Désormais. tout en consolidant singulièrement sa propre armature interne. en qualité de manant. des serfs. l’évolution fut plus lente . au temps où il n’y avait encore p. plus terriens. payer à la volonté du seigneur fut pour le moins une présomption de servage. restés serfs.Marc BLOCH — La société féodale 267 critères nouveaux apparurent.

les destinées individuelles n’avaient été réglées exclusivement par ces rapports de proche sujétion ou d’immédiat commandement. En outre. cette structure si particulière put-elle naître et évoluer. avaient paru la p. qu’est -il demeuré aux époques qui les devaient suivre ? . que distinguaient la vocation professionnelle. de tout genre. faits à un plus lointain passé. dans les sociétés auxquelles s’attache traditionnellement l’épithète de « féodales ». cependant. l’un au -dessus de l’autre étagés. il sera enfin permis de chercher à répondre aux questions qui. dès les premiers pas de l’enquête. Jamais. Comment. Cela fait. propres ou non à une phase de l’évolution occidentale. par-dessus la poussière des innombrables petites chefferies. il subsista toujours des pouvoirs de rayon plus étendu et de nature différente. tissant ses fils du haut en bas de l’échelle humaine. le degré de puissance ou de prestige.394 dominer : par quels traits fondamentaux. autour de quelques grandes autorités et de quelques grandes aspirations. c’est ce qu’on s’est efforcé de montrer dans le tome précédent. ces quelq ues siècles ont-ils mérité le nom qui les met ainsi à part du reste de notre histoire ? De leur héritage. sous l’action de quelles circonstances et de quelle ambiance mentale. Les hommes s’y répartissaient aussi en groupes. C’est vers l’étude de ce deuxième aspect de l’organisation sociale qu’il nous faut maint enant nous tourner. donna à la civilisation de la féodalité européenne son empreinte la plus originale. s’opérer avec une vigueur croissante.Marc BLOCH — La société féodale 268 TOME II LES CLASSES et le GOUVERNEMENT DES HOMMES Avis au lecteur Un réseau de liens de dépendance. A partir du second âge féodal on vit à la fois les classes s’ordonner de plus en plus strictement et le rassemblement des forces. à l’aide aussi de quels emprunts.

semble-t-il. Le premier âge féodal tout entier. Traitons-nous aujourd’hu i. pour les hommes de la Révolution. Les premiers linéaments de l’institution ne commencèrent pas à se dessiner avant le XIIe siècle. que ce statut se perpétue par le sang — sauf. elle doit. qui est le seul légitime. en pratique pourtant si efficace. qui travaillèrent à la détruire. ni même cette forme d’hérédi té. Le Bas-Empire avait eu l’ordre sénatorial auquel. les privilèges légaux ont disparu. Or en ce sens. La disparition des anciennes aristocraties du sang Pour les écrivains qui les premiers nommèrent la féodalité. la noblesse ne fut. autant que de la transmission des fortunes. En d’autres termes. en second lieu. Mais toute classe dominante n’est pas une noblesse. ni la puissance de fait ne saurait suffire. en Occident. à admettre. la notion de noblesse en semblait inséparable. pour peu que l’on tienne à conserver au vocabulaire historique quelque précision. comme dans nos démocraties. Du moins. l’avait ignorée. s’il ne peut en prouv er l’exercice par ses ancêtres. la possession d’un statut juridique propre. alors que fief et vassalité étaient déjà sur leur déclin. qui confirme et matérialise la supériorité à quoi elle prétend . il faut encore qu’avantages sociaux comme hérédité soient reconnus en droit. sinon par ironie. avec l’époque immédiatement antérieure. découle de l’aide apportée à l’enfant par des parents bien placés . Elle se fixa seulement au siècle suivant. Pour mériter ce nom.395 Par là. qui. réunir deux conditions : d’abord.396 authentique. qu’une apparition relativement tardive. nos grands bourgeois de noblesse capitaliste ? Là même où. mais en nombre restreint et selon des normes régulièrement établies. p. Assurément les sociétés de l’ère féodale n’eurent rien d’égalitaire. sous les premiers . toutefois. il s’opposait aux civilisations dont il avait reçu le legs lointain. la possibilité de s’en ouvrir l’accès.Marc BLOCH — La société féodale 269 LIVRE PREMIER : Les classes CHAPITRE PREMIER Les nobles comme classe de fait I. en faveur de quelques familles nouvelles. Il n’est guère cependant d’associ ation d’idées plus franchement erronée. c’est leur souvenir qui nourrit la conscience de classe : point de noble p.

notamment d’un prix du sang plus élevé . de « nobles » : en langue vulgaire edelinge. survécut longtemps sous la forme adelenc. de leurs rangs. Parmi les lignages d’ edelinge. les conjectures ingénieuses. selon toute apparence. ne se renouvelaient naturellement plus. De même. sans doute. Des Welfs. plus tard rois d’Italie. cette aristocratie du sang eût été représentée à une époque ancienne. Mais ces distinctions ne survécurent pas à l’époque des royaumes barbares. en pratique. n’a pas de caractère plus frappant que la brièveté de leur généalogie. portèrent. et le service du roi. s’éteignirent de bonne heure. Aussi bien l’histoire des familles dominantes. Saxe à part. qui. ce qu’on ne saurait prouver. de 888 à 1032. Elles n’en gardaient pas moins plus d’une trace de leur primitif prestige de races sacrées. Leur grandeur même en faisait la cible préférée des vengeances privées. pour passer souvent. les motifs vivants d’inégalité parmi les hommes libres étaient d’un tout autre type : la richesse avec son corollaire. n’en laissaient pas moins la voie ouverte à des ascensions ou des déchéances pareillement brusques. dont Louis le Pieux épousa la fille. comme disent les documents anglo-saxons.397 sénatorial ne constituait qu’ une oligarchie clairsemée et fragile. d’avantages précis. sous Charles le Chauve . sous Louis le Germanique. ils étaient. la couronne de Bourgogne. Par une restriction de sens hautement significative. issus des Capétiens. du père au fils. la puissance . au premier âge féodal. par exemple. très peu nombreux : quatre seulement. leurs membres. puis rois de France Orientale et empereurs. malgré l’effacement des privilèges juridiques d’antan. ducs de Saxe. à ce titre. officiellement. L’un et l’autre attribut. Chez les Francs. Les Bourbons. avec les fables imaginées par le moyen âge lui -même. à supposer. elle avait disparu. des proscriptions et des guerres. après avoir joué un rôle considérable dans la France Occidentale. Chez beaucoup de peuples germains. beaucoup. qui tiraient leur orgueil d’antiques réminiscences. la plupart d’entre elles. Elles jouissaient. seuls les proches du roi conservent le droit au nom d’ aetheling. dès la période qui suivit immédiatement les invasions. là aussi. La lignée des comtes de Toulouse surgit sous Louis le Pieux .Marc BLOCH — La société féodale 270 Mérovingiens. les principaux parmi les sujets romains du roi franc étaient encore si fiers de rattacher leur généalogie. des Liudolfingiens. Du moins si l’on s’accorde à rejeter. celle des marquis d’Ivrée. d’anciennes lignées de chefs locaux — les « princes de cantons ». dont parle Tacite — . par exemple. . depuis le IXe ou le Xe siècle. avaient été peu à peu dépossédées de leur pouvoir politique au profit de la dynastie royale sortie. l’ordre p. il avait existé certaines familles qualifiées. avant nos premiers monuments écrits. en Angleterre. Or ces castes. chez les Bavarois du VIIe siècle. que. Issues. le plus ancien ancêtre connu est un comte bavarois. que de nos jours divers érudits ont échafaudées sur de trop hypothétiques règles de transmission des noms propres. originellement. étaient « nés plus chers » que les autres hommes. Dans les nouveaux royaumes. mais fragiles. là où l’État prit la forme monarchique. que les textes latins rendent par nobiles et qui. en franco-bourguignon.

les généalogies des paysans de l’Islande nous sont beaucoup mieux connues que celles de nos barons médiévaux. Comment se fait-il que ces clercs n’aient rien su ou rien voulu nous dire des aïeux de leurs maîtres ? En vérité. Les Liudolfingiens. entre autres.Marc BLOCH — La société féodale 271 sont probablement aujourd’hui la plus vieille dynastie de l’Europe . plus souvent. de près ou de loin. en tant que groupe. On avait sans doute quelques bonnes raisons de penser que. comptait déjà parmi les magnats de la Gaule. En l’espèce les quartiers n’importaient point. Robert le Fort. tué en 866. Des divers sens du mot « noble ». Qui dit noblesse. à l’ordinaire relativement récent. par-delà cette date élue. possesseur de biens importants dans le comté de Lucques. se rattachaient à ces lignages. en apparence. Dans l’Italie du Nord.398 XIe siècle. visiblement. au sens plein du mot. Assurément. Encore sont-ce là des maisons particulièrement antiques et qui. sur de larges espaces. transmises durant des siècles par une tradition purement orale. Le milieu du Xe siècle est également le moment où apparaissent brusquement les Zâhringen souabes. à un rang vraiment élevé. par tout l’Empire. II. était mort peu avant 950 . Comme si. au-delà. Que si nous passions à de modestes lignées seigneuriales. ce serait à une époque bien plus basse encore que le fil se romprait entre nos mains.. si étrange était que ces puissants ne formaient pas une classe noble. ils descendaient d’un certain Siegfried. au p. si les chartes des IXe et Xe siècles étaient moins rares. que savons-nous cependant ? tout juste le nom de son père et que peut-être il avait du sang saxon (240). des origines de leur aïeul. qu’il fût demeuré longtemps à demi caché dans la foule de ces petits possesseurs de seigneuries. l’histoir e du lignage n’eût rien offert de bien reluisant : soit qu’il fût en effet parti d’assez bas — la célèbre maison normande des Bellême avait. lequel. les sires d’Amboise. pour ancêtre un simple arbalétrier de Louis d’Outre -Mer (241) soit. qui. Or. dont nous verrons plus loin quels problèmes soulève leur origine. pour la première fois. dit quartiers. monts et plaines . Mais l’étonnant est que no us ayons besoin de ces documents de hasard. l’obscurité faisait loi. on ne s’intéressait à la suite des générations que depuis le moment. nous découvririons quelques filiations de plus.. plus rien qui se laisse saisir. au premier âge féodal . les Babenberg. où l’une d’elles s’était poussée. ont eu. les Attonides tenaient. inéluctablement. parce qu’il n’y avait pas de noblesse. leurs historiens. du temps de leur grandeur. il ne suffit point ici d’incriminer le mauvais état de nos sources. une fois atteint ce fatal tournant de l’an 800. les sires d’Amboise. Autour de ceux-ci. issus pour la plupart de l’Austrasie ou de l’Outre -Rhin. auxquels les premiers Carolingiens avaient confié les principaux commandements. les Attonides. semble-t-il. véritables fondateurs de l’Autriche. Cependant la principale raison d’un silence.

Au « libre ».399 En des jours où tant d’hommes devaient accepter de tenir leurs terres d’un seigneur. on ne les voit s’en parer que pour l’abdiquer aussitôt. c’est ne compter parmi ses ancêtres personne qui ait été soumis à la servitude. comme on l’a vu.400 tout proche. répondaient du moins à q uelques grandes orientations. les héritiers des anciens affranchis. d’un affranchi. De fait. de ces « nobles »-là. dès le début de l’ère féodale. Cependant il se trouvait. Trop mouvants pour souffrir des définitions précises. çà et là. Naturellement. Il comporte. les Romains naguère avaient opposé le pur « ingénu » . en dehors de toute acception juridique précise. que du Xe au XIe siècle. depuis la fin du XIe siècle. mais dans le latin de la décadence. à l’époque franque. pourtant. à une qualité devenue si rare s’attachait le sentiment d’une honorabilité particulière. au sens vague qu’avait ordinairement ce terme ? « Être noble. Il est remarquable. p. selon des lignes toutes différentes. La catégorie sociale elle-même. ne tardèrent pas à redevenir tout simplement des serfs. pour la plupart. sujets d’un seigneur quant à leur terre. qu’il n’était pas contraire aux habitudes du temps de nommer « noblesse ». ordinairement plus clair. qui pouvait être un ancien esclave affranchi ou le descendant. systématisant un usage dont on trouve ailleurs plus d’une trace (243). en se faisant tenanciers ou serfs d’un puissant. vers le début du X Ie siècle. Mais celle-ci ne . le seul fait d’échapper à cette sujétion semblait un signe de supériorité. d’ailleurs. Voyez comment. Là non plus. n’était -ce pas cependant une véritable noblesse. en réalit é. encore p. Si l’on ne rencontre plus guère. avait presque tout entière péri.Marc BLOCH — La société féodale 272 Ce n’est pas à dire. dans une grande partie de l’Occident. presque toujours. avaient reçu leur liberté. glosant au VII Ie siècle un passage de la Règle de saint Benoît. selon des critères presque chaque fois variables. semblent incliner vers cette équivalence. D’innombrables esclaves. » Ainsi s’exprimait encore. une glose italienne. Inévitablement. les deux mots étaient devenus presque synonymes. On ne saurait donc s’étonner si la possession d’un alleu — celui-ci n’eût -il que la nature d’un simple bien paysan — fut considérée parfois comme un titre suffisant au nom de noble ou d’ edel. que d’assez humbles gens. lesquels n’étaient. hésite entre ces deux interprétations et s’y embrouille (242). l’idée d’une distinction de naissance . que dans la plupart des textes où figurent. par extinction. l’emploi ne survécut pas aux transformations des classifications sociales . ces emplois. des individus qui. quelques textes. ces intrus n’étaient pas aisément acceptés comme égaux par les familles de tout temps exemptes de la tare servile. une prééminence de fait ou d’opinion. Une race sans macule. même parmi les petits. avec c e qualificatif. Paul Diacre. dans l’idée de noblesse n’en fut pas la seule raison. la cristallisation qui s’opéra alors. dont les vicissitudes mêmes sont instructives. de petits alleutiers. le mot de « noble » (en latin nobilis) ne se rencontre assez souvent dans les documents. n’en avaient pas moins su conserver leur « liberté » personnelle. Mais il se bornait à marquer. mais aussi celle d’une certaine fortune.

Certainement l’image d’un ordre . réservaient aux dévotions du personnel vassalique entretenu à la cour abbatiale. le nom de « francs-fiefs ». dont beaucoup en tant que tenanciers. A la différence de beaucoup de dépendants. à une prépondérance croissante. A un degré plus haut. dans la société. nous le savons. il pouvait. au cours du premier âge féodal. n’était certainement pas d’un rang moins élevé que les guerriers domestiques auxquels Saint-Riquier ouvrait sa capella nobilium. Et comme. La p. les « magnats » de la France Occidentale. la fidélité des vassaux ne s’héritait point et leurs services étaient éminemment compatibles avec la plus pointilleuse notion de la liberté : parmi tous les « hommes » du seigneur. portait le nom de « chapelle des nobles ». le mieux pourvues de prestige.401 petite église que les religieux de Saint-Riquier. C’était avec un sens bien lâche encore. dans la foule bigarrée qui vivait à l’ombre du chef. au témoignage d’un chroniqueur. celle-ci. leurs tenures méritèrent. pour médiocre que fût son origine au regard des grands lignages comtaux. pour s’imposer à l’opinion commune. ses usages les plus modestes allèrent peu à peu s’effaçant . ils furent ses « francs hommes » par excellence . par opposition à celle du « peuple vulgaire » où les artisans et les bas officiers. également groupés autour du cloître. enfin. servir à mettre à part. étaient astreints à de lourdes et humiliantes corvées ? L’idée. Mais non sans un sentiment très fort de la suprématie du rang. étranger à toute précision de statut ou de caste. les f amilles les plus puissantes. ruraux ou domestiques. et l’on tendit de plus en plus à la réserver à ces groupes de puissants auxquels les troubles des États et la généralisation des liens de protection avaient permis de se hausser. Louis le Pieux spécifiait que cette exemption ne s’appliquait point aux « plus nobles personnes ». au-dessus des autres fiefs. pourvues de « bienfaits » par l’abbaye (244).Marc BLOCH — La société féodale 273 pouvait être absolue. les plus anciennes. répugnait par trop à l’image que celle-ci se faisait des valeurs sociales. la masse des hommes dits libres. on les vit aussi se distinguer de cette foule par le beau nom de noblesse. la vassalité militaire. qui tendait à confondre les deux notions de vassalité et de noblesse. Dispensant de service d’ost les tenanciers des moines de Kempten. leur rôle de suivants d’armes et de conseillers leur donnait figure d’aristocrati e. dans le nombre des hommes qui n’étaient ni de naissance servile ni engagés dans des liens d’humble dépendance. lorsqu’ils voyaient Charles le Simple se guider en tout sur les conseils de son favori Haganon (245). Nobles. De toutes les acceptions du terme. vers le milieu du IXe siècle. Mais l’épithète alors évoquait-elle jamais autre chose qu’une supériorité relative ? Il est significatif qu’on la trouve volontiers employée au comparatif nobilior. Or ce parvenu. écoutaient la messe. était promise au plus long avenir. fugitivement entrevue. « N’y a -t-il plus de nobles dans le royaume ? » disaient. entre les mots de « nobles » et de « libres » ne devait laisser de traces durables que dans le vocabulaire d’une forme spéciale de subordination. « plus noble » que le voisin. ce mot passe-partout. ainsi qualifié. Cependant. La synonymie.

Car c’étai t. c’était toujours grâce au travail d’autres hommes. beaucoup plus exceptionnellement. dès ce moment. pour l’essentiel. dans la couche supérieure de la société. Il était. principalement. qui nous dira jamais combien auraient pu. descendaient d’aventuriers partis de rien. Parmi les personnages auxquels les manants des temps féodaux devaient redevances et corvées. le Cornelius de Cornigliano. d’ailleurs. l’exercice du commandement. que Tacite nous dépeint enrichis par les « cadeaux » des rustres ? Le fil . les mœurs que cette collectivité se définissait. avec des formes. si tous les personnages dont le genre de vie peut être qualifié de nobiliaire n’avaient pas la chance de posséder des seigneuries — qu’on songe aux vassaux entretenus dans la maison du chef ou aux cadets. chose très vieille. En un mot. La classe des nobles. par la nature des fortunes. le cas le plus gén éral. l’Aelfred d’Alversham — ou bien quelques-uns de ces chefs locaux de la Germanie. peut -être. un certain nombre. hommes d’armes devenus. A quelle autre source. parmi les biens les moins recherchés. quiconque était seigneur se classait. Des lignages seigneuriaux.402 pas assaillir les « nobles femmes » . là où cela était possible. obscur entre tous ceux que pose la genèse de notre civilisation. ses membres tiraient leurs revenus d’une maîtrise exercée sur le sol. eussent-ils pu les demander ? Encore faut-il ajouter que la perception de péages. juraient de ne p. a-t-on dit parfois de cette classe dominante ? Si l’on entend par là que.Marc BLOCH — La société féodale 274 hiérarchique vigoureusement ressenti hantait les esprits de ces participants à un pacte de paix qui. de redevances exigées d’un groupe de métiers ne figuraient certes point. D’autres. la boutique ou l’atelier nourrissaient le noble. inscrire dans leur arbre généalogique les mystérieux éponymes de tant de nos villages — le Brennos de Bernay. classe seigneuriale Classe terrienne. assurément. par là même. sans doute. à l’origine. Tel n’était pourtant pas. Brassée et rebrassée tant qu’on voudra. Le trait caractéristique résidait dans la forme de l’exploitation. si la noblesse. était. point n’était question des autres (246). il faut bien qu’en elle -même la classe des seigneurs n’ait pas eu une ancienneté moindre. Ou du moins. Or un problème ici surgit. dans une grande partie de l’Occident. La p. plus ou moins rudimentaires. il est. le Gundolf de Gundolfsheim. III. voués souvent à un véritable nomadisme guerrier — . d’accord. au dépens de la fortune du chef. pleinement loisible de parler d’une classe sociale des nobles et. d’un genre de vie noble. en d’autres termes. surtout peut -être. s’ils l’avaient su. avant tout un seigneur. de droits de marché.403 seigneurie. Si les champs ou. ses vassaux fieffés. comme classe juridique. avaient pour ancêtres quelques-uns de ces riches paysans dont la transformation en rentiers de groupes de tenures s’entrevoit à travers certains documents du Xe siècle. au prix d’une légère simplification de la terminologie. en 1023. demeurait inconnue.

« l’épée sur la selle » . comme Gilbert de Mons faisait de ceux de Saint-Trond. p. thegnborn. Caravanier. le marchand circulait. Ce dernier trait. d’ailleurs. tout coloré. gesithcund : compagnon ou vassal — avant tout le vassal royal — ou bien né de vassaux. De beaucoup de bourgeois. opposé à l’antique nomadisme des « pieds poudreux » : chose du XIIIe siècle. devoir et même aimer se battre. c’était d’abord en raison des pouvoirs de commandement qu’ell e supposait sur d’autres hommes. explique la part que tinrent les vassaux militaires dans la formation de l’aristocratie médiévale. cependant. par les mœurs. Ici encore l’évolution du vocabulaire anglo-saxon illustre admirablement le passage de la vieille notion de la noblesse comme race sacrée à la notion nouvelle de noblesse par genre de vie. Comment en eût-on exclu les maîtres des seigneuries alleutières. IV. La vocation guerrière Si la possession de seigneuries était la marque d’une dignité vraiment nobiliaire et. il conservait les habitudes contractées au cours de cette vie d’aventures qu’était alors le négoce. Mais il n’est pas impossible qu’avec l’opposition fondamentale entre les maîtres des seigneuries et le peuple innombrable des tenanciers. y figurèrent bien l’élément de base. Ils ne la constituèrent pas tout entière. le type traditionnel du boutiquier ennemi des coups répond à l’époque du commerce stable. qui est capital. avec les trésors de monnaies ou de bijoux. Si peu nombreuses. aux vassaux fieffés et parfois plus puissants qu’eux ? Les groupes vassaliques. on pouvait dire. nous ne touchions à une des plus antiques lignes de clivage de nos sociétés. une fois rentré à son comptoir. ainsi que le met en scène une constitution de Frédéric Barberousse. promptement assimilés. conservant le second terme de l’antithèse. du haut en bas de la société. Comment en eût-il été ainsi durant ce premier âge féodal. la seule forme de fortune qui parût compatible avec un rang élevé. qu’ils étaient « très puissants dans les armes ». et simple homme libre — les plus récentes. par . elles coïncidèrent à la fois avec les progrès de la hiérarchisation juridique et avec un apaisement relatif des troubles.404 Là où les lois anciennes opposaient eorl et ceorl — noble. par le goût ou la peur de la violence ? Les lois qui devaient s’efforcer de restreindre ou d’interdire le port ds armes par les classes inférieures n’apparurent pas avant la seconde moitié du XI Ie siècle . Non certes que le vassal fût le seul à pouvoir.Marc BLOCH — La société féodale 275 échappe tout à fait. Il se devait corps et âme à sa fonction propre : celle du guerrier. Fut -il jamais plus sûr motif de prestige que de pouvoir dire : « je veux » ? Mais c’était aussi que la vocation même du noble lui interdisait toute activité économique directe. au sens germanique du nom. Dans la mesure où il n’est pas purement légendaire. au plus tôt. aux temps de la turbulente renaissance urbaine. remplacent le premier par des mots tels que thegn.

au bras. des cavaliers plus légèrement équipés qu’on nommait ordinairement « sergents ». peu après 970. commença à passer dans le droit. très fréquente. il ne se déplaçait que monté. Peu à peu. ou du moins. durant l’action. on vit les obligations militaires de ceux-ci se restreindre de plus en plus. en particulier. l’écuyer. en face de tant de soldats d’occasion. lors même qu’il ne fallait pas l’importer. brandie à bout de bras. si d’aventure. maintenait sous l’aisselle et. Tirant de l’adoption de l’étrier toutes ses conséquences. Aux p.405 de la chevalerie fieffée.Marc BLOCH — La société féodale 276 ailleurs. peut-être imité des Arabes . on le voyait mettre pied à terre. chargé de soigner les bêtes et de mener. cette transformation fut exactement contemporaine de l’affaiblissement du service même des fiefs. que fussent les armées médiévales. le monopole de classe. les armées comportaient. depuis l’époque franque. ceux de . qui avait d’abord été imposé par de simples nécessités pratiques. à partir du XIIe siècle. En outre. Les perfectionnements de ce dernier. Ce n’était pas le cheval seul qui. le « noble » des premiers temps féodaux.406 officiers seigneuriaux qu’ils s’appliquaient à maintenir dam une sage médiocrité. il était d’une fabrication beaucoup plus délicate. dans le corps à corps. sur laquell e on cousait des anneaux ou des plaques de fer. la limitation. à côté de la pesante cavalerie chevaleresque. Défensif : le heaume qui protégeait la tête . avait pour caractéristique propre d’être un guerrier mieux armé et un guerrier professionnel. Ils furent rendus inutiles par l’appel aux mercenaires. céda la place au haubert. si. Mais vassal ou même. puis. au même moment. seigneur alleutier. N’en fallait -il pas aussi à son plus humble compagnon. on abandonna. permettait de parer aux insuffisances p. tout entier tissu de mailles métalliques. et homme de métier. il combattait avec l’équipement intégral. quelquefois la masse d’armes. avaient fermé de plus en plus rigoureusement l’accès de cette façon de faire la guerre à qui n’était pas riche. enfin. Offensif : la lance et l’épée. faisait le chevalier. Et si. appuyait sur l’étrier même. les moines de Beaulieu. d’aill eurs. ou fidèle d’un riche. Ce qui caractérisait la plus haute classe des combattants était l’union d u cheval et de l’armement complet. le long de la route. en le rendant à la fois plus coûteux et plus difficile à manier. le bouclier. un vêtement en tout ou partie métallique . interdisaient le port du bouclier et de l’épée . au repos. là où il en existait encore. Au heaume s’adjoignit le nasal. que le guerrier. Il combattait à cheval . La « brogne ». sorte de combinaison de cuir ou d’étoffe. plus tard la visière. recouvrant le corps. leur recrutement ne se borna jamais à l’élément nobiliaire. comme un dard. pour lui substituer la longue et lourde lance moderne. enfin. qui. les montures de rechange ? Parfois même. triangulaire ou rond. la courte haste de naguère. à proprement parler. de la durée de présence à l’espace d’un jour eut pour effet de cantonner l’emploi des contingents ruraux dans de simples opérations de police locale. Les piquiers ou archers paysans ne cédèrent pas alors la place aux vassaux. Le seigneur levait se s fantassins parmi ses manants. vers le Xe siècle.

avant tout. le nom méprisable de pedones. De l’autre. d’un accord unanime. la lignée. n’était -elle pas seulement un devoir occasionnel : envers le seigneur. élève à la valeur d’un terme presque juridique.407 « nobles » de l’ère féodale fut. il vaille la peine d’établir le compte. de rendre la justice » (249). lorsqu’on dénombre une armée (248).Marc BLOCH — La société féodale 277 Saint-Gall. Elle représentait bien davantage : une raison de vivre. C’était. sous ses aspects les plus élémentaires. Aussi bien la guerre. * ** . au regard d’une opinion qui avait de bonnes raisons pour estimer très haut la force. regardant du haut de leurs coursiers les pauvres diables. un orgueil guerrier. comment le combattant par excellence n’eût -il pas été le plus redouté. pour l’appliquer aux petites gens. une troupe de ce temps. Devenu quasi synonyme de vassal. pour eux. « chevalier » devint aussi l’équivalent de noble. recherché et respecté des hommes ? Une théorie alors très répandue représentait la communauté humaine comme divisée en trois « ordres » : ceux qui prient. nous dit le biographe du Cid. de solides soldats. D’un côté. « vilainement » comme dit un roman courtois. lente à courir à l’assaut comme à fuir. A eux. dans son essentielle dualité. une piétaille mal outillée pour attaquer comme pour se défendre. Plus d’un texte. pour mettre le second fort au-dessus du troisième. ceux qui se battent. « toute prééminence appartient aux cavaliers. Mais le témoignage de l’épopée v a plus loin encore : le soldat n’hésitait guère à tenir sa mission pour supérieure à celle même du spécialiste de la prière. en vérité. point de contraste plus vivant que celui-là. réciproquement. « fantassins » — oserons-nous traduire : pousse-cailloux ? Chez les Francs. de donner des conseils . savamment. fiers de pouvoir se battre et manœuvrer promptement. L’orgueil est un des ingrédients essentiels de toute conscience de classe. Or représentons-nous. traînent leurs pas dans la boue et la poussière. le roi. efficacement : la seule force. dont. vers le même moment. reprochaient à leurs maires d’avoir de trop belles armes (247). dit l’émir arabe Ousâma. Dans une civilisation où la guerre était chose de tous les jours. rapidement éreintée par de longs cheminements sur les mauvaises pistes ou à travers champs. Or. qui. Ceux-ci sont vraiment les seuls hommes qui comptent. à eux. Celui des p. ceux qui travaillent.

avec moins de brio sans doute. où il s’exprime. n’est plus bon qu’à faire un prêtre ». — ont encore les tronçons des lances. — écus. jusqu’à douze ans. sur le rivage. je ne trouve point autant de saveur — dans le manger. heaumes de couleur. commencés dès l’enfance. de nos jours.410 talent au-dessus du commun. quelqu’un qui était destiné à la voir de moins près. n’avait rien d’exceptionnel : témoin mainte autre pièce. — qu’à voir tomber. sans monter à cheval est. — tentes et pavillons dressés . par contre. La précision visuelle et le bel élan. ta nt de plaisir . attitude d’homme de cabinet vis -à-vis du récit de compétitions sportives ! Dans les œuvres d’imagination comme dans les chroniques. — et me plaît en mon cœur — quand je vois forts châteaux assiégés — et les palissades rompues et effondrées — et l’armée. comme devait dire. — chevaliers et chevaux armés . — qu’à voir enfin les morts qui. savamment entretenue par des exercices constants. — par où erreront à l’aventure — les chevaux des morts et des blessés. — avec une ligne de forts pieux tressés. Le lecteur d’aujourd’hui. dans la seconde moitié du XIIe siècle. ni le dormir — qu’à entendre le cri « A eux ! » — s’élever des deux parts. Les interminables récits de combats singuliers dont l’épopée est pleine sont d’éloquents documents psychologiques. — et me plaît quand je vois à leur suite — une grande masse d’hommes d’armes ens emble venir . un troubadour. — et j’ai grande allégresse — quand je vois. sont la part d’un p. issue du même milieu. nous les verrons tranchés et en pièces — dès l’entrée du combat — et maints vassaux frappés ensemble. resté à l’école. qu’il faut probablement identifier avec le hobereau périgourdin Bertrand de Born (250). — Je vous le dis. le hennissement des chevaux vides de cavaliers sous l’ombrage — et les appels « Au secours ! Au secours ! » . « qui. — et me plaît d’ouïr la joie — des oiseaux qui font retentir — leurs chants par le bocage. — car mieux vaut mort que vivant vaincu. grands et petits sur l’herbe . — Masses d’armes... — que tout homme de bon lignage — ne pense plus qu’à briser tête et bras . le noble aimait d’abord le déploiement d’une force physique de bel animal.409 « Bien me plaît le gai temps de Pâques — qui fait feuilles et fleurs venir . mais une spontanéité égale. — Mais me plaît aussi quand je vois. que leur monotonie assomme. par la campagne rangés. — et me plaît quand les coureurs — font fuir les gens avec le bétail . parmi les prés. — toute entourée de fossés. avec leurs pennons. Répétant le vieux proverbe carolingien. La guerre p. épées. a peine à se persuader que l’auditeur d’antan y ait pu prendre. le portrait du bon chevalier insiste avant tout sur ses qualités d’athlète : il est . dit un poète allemand (251). » Ainsi chantait. — Et quand au combat on sera entré.Marc BLOCH — La société féodale 278 CHAPITRE II La vie noble I. par -delà les fossés. Le sentiment. dans leurs flancs. Dans la guerre « fraîche et joyeuse ». le boire. visiblement. qui tranchent avec la fadeur d’une poésie ordinairement plus convenue..

particulièrement répandue chez les . il n’est pas jusqu’à un robuste appétit qui ne semble la m arque du preux. dévouement à un chef ou. il est presque superflu de le dire. rage désespérée — le « sage » Olivier lui-même. un meilleur chevalier . lorsque le sol natal manquait à lui offrir une pâture suffisante. Bien dure guerre doit-il faire à son voisin (252). Son indiscutable héroïsme se nourrissait de bien des éléments divers. Guillaume le Conquérant disait de l’un d’eux. « membru ». l’histoire. cette acceptation fataliste dont la littérature n’offre point de plus poignants exemples que quelques chants parmi les derniers du Nibelungenlied . dont il venait de confisquer les fiefs pour le punir d’avoir osé. en quelque sorte. ne suffit pourtant pas à faire le chevalier idéal. la vie courante versait aisément dans une grise monotonie. cherchait à se satisfaire dans les terres lointaines. à une cause . après avoir servi à la grande table du château le jeune Girart. là -dessus. mais aussi à qui meurt pour son maître. vis-à-vis de l’inéluctable destin. aux résonances si barbares. prodigue et passe son temps à courir à travers pays (253). non seulement à qui meurt pour son Dieu. large aussi — ainsi qu’il convient à un homme de cheval — « l’enfourchure ». Dans la vieille Chanson de Guillaume. s’adresse à ce dernier : Par Dieu ! beau sire ! celui-là est bien de votre lignée. passion de gloire. lorsqu’il se sent « navré à mort ». Assurément cette vaillance n’exclut pas toujours les paniques affolées — on en a vu l’exemple devant les Vikings — . espoir. neveu de son époux. Et c’est aussi parce qu’elle fournit à cette vertu l’occasion de se manifester que la guerre met tant d’allégresse au cœur d’hommes pour qui l’audace et le mépris de la mort sont. Qui mange ainsi un grand cuissot de porc Et en deux traits boit un setier de vin . sous les armes. ni surtout l’appel à des ruses de primitifs. » De combien d’autres eût -il pu répéter le même mot ? Cette humeur nomade fut. Ainsi naquit un appétit de diversions qui. le chevalier trouvait dans la guerre un autre charme encore : celui d’un remède contre l’ennui. lorsqu’il s’agit de la Guerre Sainte. enfin. des récompenses de l’autre monde. partir pour la croisade d’Espagne : « Je ne crois pas qu’il se puisse rencontrer.411 professionnelles. personnelle ou collective . des valeurs p. » Un corps souple et musclé. Habitué à ne pas redouter le danger. le corps « bien taillé » et balafré d’honorables cicatrices. Que cependant la classe cheval eresque ait su se battre. Car pour ces hommes dont la culture longtemps demeura rudimentaire et qui — quelques hauts barons et leur entourage mis à part — n’étaient guère occupés par de bien lourds soucis d’administration. les épaules larges. ne frappe de si terribles coups qu’afin de « se venger tout son saoul » — . est d’accord avec la légende.Marc BLOCH — La société féodale 279 « ossu ». sans son autorisation. Et comme cette vigueur doit être nourrie. Encore faut-il qu’il s’y ajoute le courage. assurées. sans conteste. tour à tour alternant : simple détente physique d’un être sain . écoutez Dame Guibourc qui. mais il est inconstant. Attaché à exiger de ses vassaux un exact service.

pris par un émir. comme l’Espagne à demi musulmane. ». dit-il quelque part. les vieux pays. ou. par-dessus tout.413 On a cité plus haut les effusions lyriques de Bertrand de Born. En France même. N’a -t-elle pas de quoi faire rêver. eut le mauvais goût de ne le point celer ? (257). « par des faits qui donnent l’honneur.. Ces chevaliers errants — le mot est du temps (254) — aidèrent en Espagne les chrétiens indigènes à reconquérir sur l’I slam le Nord de la péninsule .412 conquêtes ou de razzias tout proches . au XIIe siècle. créèrent. comme l’Allemagne encore. respiraient mieux (256). la destinée d’un Hervé « le Francopoule ». par exemple. retrouvant un peu de paix. dès avant la première croisade. enfin. fournit aux pérégrinations guerrières un contingent presque égal. dans la conquête et la défense du Tombeau du Christ leur champ d’action préféré. ni.. dans l’Italie du Sud. en dehors de ses limites propres. la Guerre Sainte n’offrait -elle pas l’attrait d’une aventure doublée d’une œuvre pie ? « Plus n’est besoin de mener dure vie dans le plus sévère des ordres. le Périgord ensanglanté parce qu’un seigneur. les saignées ainsi pratiquées dans les groupes les plus turbulents de l’Occident épargnaient à sa civilisation de périr étouffée dans les guérillas. partant à l’étroit. l’Allemagne avec sa frontière slave. C’était que leur patrie ne leur offrait pas. on a souvent observé que la Normandie fut. à un moindre degré. la plus riche en hardis aventuriers. au départ d’une croisade. La Flandre. la culture occidentale et surtout française. Les chroniqueurs le savaient bien que toujours. chante un troubadour . p. dans cette principauté remarquablement centralisée. Obligation juridique. s’engagèrent. plaisir. généreux et accueillant en guerre qu’en . Or. l’industrie nobiliaire par excellence. luimême ne faisait nul mystère des raisons moins glorieuses qui. qui trouvait à un de ses nobles voisins l’allure d’un forgeron. les ducs firent régner de bonne heure : force était d’aller quérir au dehors l’occasion des coups d’épée souhaités. où les condition s politiques n’étaient pas très différentes. Mais surtout effet de la paix relative que. Mais elle était encore et peut-être surtout une source de profit. sur les chemins de l’Orient . Ne vit -on pas. de toutes les provinces.Marc BLOCH — La société féodale 280 Français. les États normands . alors qu’il comma ndait sur les bords du lac de Van ? En même temps. échapper du même coup à l’enfer : que demander de mieux (255) ? » Ces migrations contribuèrent à maintenir les liaisons entre des mondes que séparaient des distances si longues et de si vifs contrastes : elles propagèrent. trouvèrent. en 1057. Héritage du sang des Vikings ? Peut-être. Pourquoi. En vérité. quelquefois. Qu’elle fût d’Espagne ou de Syrie. des terrains de p. la classe chevaleresque y était plus qu’ailleurs nombreuse. Probablement aussi. Déjà l’Allemand Otton de Freising parlait de « la gent très inquiète des Normands ». souvent. souhaité-je « que les riches hommes s’entre -haïssent ? » « C’est qu’un riche homme est bien plus noble. l’inclinaient « à ne point trouver de plaisir à la paix ». la guerre pouvait aussi être imposée au chevalier par le point d’honneur. les contraintes et les plaisirs des grandes expéditions impériales. comme mercenaires au service de Byzance.

Double butin d’ailleurs : d’hommes et de choses. la pratique du rachat avait parfois des conséquences plus atroces que l’antique asservissement. une source de gain si régulière qu’aux époques familières avec l’écrit. escomptait des combats. » Le poète appartenait à cette classe de petits possesseurs de fiefs — de « vavasseurs ». Et le temps sera bon . Le commun des guerriers ne voyait pas si loin. » Et plus crûment. lorsqu’ils étaient tombés entre ses mains. pourvu qu’à l’espoir des grands coups d’épée s’ajoutât celui du gain. Voulait-on retenir les hommes de fief au-delà du temps fixé. Quant au pillage. Sans doute la loi chrétienne ne permettait plus de réduire les captifs en esclavage : tout au plus. elle n’était pas toujours très facile. J’ai déjà l’écu au col et le heaume en tête.. — ils nous donneront des barbarins (c’était une monnaie de Limoges).. Au soir de la bataille. en toute sécurité . Bon pour un souverain dur et sage. le plus beau semblait assurément la permission de faire du butin. — car nous prendrons leurs biens aux usuriers — et par les routes n’iront plus bêtes de somme. — mais celui-là sera riche qui prendra de bon cœur. Tel était aussi le principal profit que. les emmener plus loin ou les requérir plus souvent que la coutume. Girard de Roussillon et les siens massacrent la foule obscure des prisonniers et des blessés n’épargnant que les « possesseurs de châteaux ». — ni le marchand qui chemine vers la France . en procurant les générosités des grands chefs et les bonnes prises. cependant. c’était. seuls capables de se rédimer contre deniers sonnants (259). traditionnellement. Car les barons nous aimeront bien. devant l’insuffisance croissante des contingents vassaliques. les textes juridiques le mentionnent calmement comme tel : lois . Par contre. — voilà ce que nous verrons sous peu. comme il se nomme lui-même — dont la vie au manoir ancestral ne manquait pas seulement de gaieté . combattant pour lui seul. ne semblait le permettre ? Force était de p.414 redoubler de libéralités. dans les petites guerres locales. raconte le poète. Envers les vassaux mêmes qu’appelaient auprès de lui les plus stricts devoirs du service. Universellement répandue. tambours. la rançon était d’usage courant... il ne fut bientôt plus d’armée qui pût se passer du concours de cette masse er rante de guerroyeurs sur lesquels s’exerçait si fortement l’attrait de l’aventure. » Mais ce grand amour des combats a un autre motif encore : « Trompette. et s’ils veulent que nous restions avec eux. — le jour. le chevalier. Cyniquement notre Bertrand s’offrait au comte de Poitiers. « Je puis vous aider. ni bourgeois sans rien redouter. Sans argent. de ne jamais relâcher jusqu’à leur mort ses ennemis. comme Guillaume le Conquérant. enseignes et pennons — et étendards et chevaux blancs et noirs. La guerre y parait. Enfin. à l’annonce des hostilités : « Nous allons rire. qui certainement s’inspirait de choses vues. transplantait-on parfois de force quelques paysans ou artisans. comment me mettre en campagne (258) ? » Mais parmi les dons du chef. devenue de plus en plus rigoureuse.Marc BLOCH — La société féodale 281 paix. le souci de son prestige comme de son intérêt bien entendu commandait au baron de ne pas épargner les largesses.

Guillaume le Maréchal était assurément un preux chevalier. Proscrit et repentant.415 jusqu’au pur brigandage. de se nourrir. Pour le commerçant. est pleine des images de pays qui « fument » à la ronde. il ne se fit aucun scrupule de s’approprier. obstiné à molester ses voisins de l’abbaye du Canigou. répondent les marchands. au mépris même du serment. comme celui de Huon de Bordeaux. qui n’auront plus besoin d’eux . Cela. l’épopée. alors que. fromages. destinés à entasser le produit des prises. générateur pour les innocents de misères affreuses. Fidèle interprète de la réalité. il parcourait la France de tournois en tournois. menait des formes presque légitimes de ces violences — réquisitions indispensables à des armées dépourvues d’intendance. plus tard un pieux roi. fréquemment. dont ils pensaient reconnaître les traits. comme il avait rencontré sur sa route un moine qui s’enfuyait avec une fille noble et. d’un parallélisme saisissant. à titre de châtiment pour des desseins si noirs. suivaient les armées. erre à travers pays. Elle s’accompagnait d’usages qui ne nous paraissent aujourd’hui rien moins que courtois : tels. Encore un de ses compagnons lui reprocha-t-il de ne s’être point emparé aussi du cheval (260). la duchesse croit sage de persuader que le banni. avec sa femme. le poète de Girard de Roussillon et le biographe anonyme de l’empereur Henri IV nous montrent ce que le retour de la paix signifiait pour les « pauvres chevaliers » : la crainte du mépris où désormais les tiendront les grands. parfois. Elle comportait. poulets volés dans les bergeries ou les basses-cours. A des marchands qu’ils rencontrent. comme un accessoire naturel. Çà et là. comme le faisait. d’un bout à l’au tre du moyen âge. « Point de vraie guerre sans feu ni sang ». une fois de plus. au contraire.Marc BLOCH — La société féodale 282 barbares et contrats d’engagement militaire du XII Ie siècle se font écho là-dessus. La guerre de l’âge féodal n’avait rien d’une guerre en dentelles. moutons. les deniers du pauvre hère. c’était la possibilité revenue de tra vailler. un poète. n’est plus : « Girard est mort . un grand mépris de la vie et de la souffrance humaine. Les meilleurs contractaient d’étranges habitudes. les éperons de fer aux éperons d’or — en un mot une crise économique et une p. « car il faisait toujours la guerre et par lui nous . brutal et mesquin : marchands détroussés le long des routes . peuvent bien protester contre ce « gast » des campagnes. De pareilles mœurs supposaient. les exigences des usuriers . à l’intelligent trouvère de Girard de Roussillon. représailles exercées contre l’ennemi ou ses sujets — p. cela va de soi. en bref de vivre. disait le sincère Bertrand de Born (261). le massacre ou la mutilation des garnisons qui avaient résisté « trop longtemps ». par surcroît. En deux passages. et pour le paysan. au début du XIIIe siècle. je l’ai vu mettre en terre » — « Dieu soit loué ! ». un hobereau catalan. la dévastation des terres ennemies. De lourds chariots. avouait candidement le dessein de placer son argent à usure. jeune et sans terre. quasiment insensibles à des âmes assez simples. Cependant. Donnons la parole. le lourd cheval de labour substitué à l’écumant destrier. Le plus grave était qu’une suite de transitions. allemande comme française. comme Saint Louis.416 crise de prestige (262). Girard.

A cette existence. Alors même. comme caste dominante. Traditionnellement. par où s’illustre l’antithèse qui définissait les classes.Marc BLOCH — La société féodale 283 avons souffert bien des maux. » A ces mots. la conception de la guerre nécessaire. par suite demeure habituelle des puissants. Si le penchant aux gestes de sang était partout répandu — plus d’un abbé même périt victime d’une haine de cloître — . détalaient « comme des cerfs » . surtout dans les Pays-Bas et l’Allemagne transrhénane. Elle était à double tranchant. visita le royaume de Saint Louis. Bruges. Encore la présence d’un châtelain princier y entretenait -elle parfois un petit personnel de vassaux non chasés ou qui venaient accomplir régulièrement leur tour de service. le Languedoc. devant les armées. Girard se rembrunit . la chevalerie y habite sur ses terres. Lubeck et tant d’autres — ne comptaient guère dans leurs murs. né à Parme. en dehors de l’Italie ou de la France méridionale. ce caractère citadin passait pour une des originalités des noblesses méridionales. ses mortes-saisons. cette guerre tant aimée. les villes de France ne sont peuplées que de bourgeois . que des hommes enrichis par le négoce. II. « il aurait frappé l’un d’eux ». dont la puissance économique lui paraissait d’autant plus haïssable qu’elle s’obtenait par des moyen s à la fois mystérieux et directement opposés à sa propre activité. devinrent presque entièrement . la Provence. Assurément. qui. Le noble chez lui Elle avait cependant. s’il avait eu son épée. dit le Franciscain Salimbene qui. Soest. du haut de son courage et de son adresse. dont beaucoup sans doute étaient attachés aux cours épiscopales ou abbatiales. ils prirent part à toutes leurs révolutions. marché et sanctuaire. A la différence de l’Italie. méprisait à son tour le peuple étranger aux armes. n’imaginons point forcément un cadre tout rustique. on y avait vu chaque petit peuple se grouper autour d’une ville ou bourgade. ceux-ci ne cessèrent de hanter les vieux p. vraie en gros du temps où écrivait le bon frère. s’étaient créées presque de toutes pièces depuis le Xe ou le XIe siècle — Gand. Jamais plus. subsistait l’empreinte millénaire des civilisations méditerranéennes dont la structure avait été systématisée par Rome. dans les anciennes cités romaines — telles que Reims ou Tournai — des groupes de chevaliers semblent avoir longtemps vécu. Mais. les villes purement marchandes qui. Au XIIIe siècle. imbellis : vilains. comme source d’honneur et comme gagne-pain. plus tard bourgeois. Épisode vécu. Par contre. l’antithèse ne l’eût pas été au même degré du premier âge féodal. Ce fut seulement peu à peu et par suite d’une différenciation plus poussée des classes que les milieux chevaleresques. Car le chevalier. était bien ce qui mettait à part la petite société des gens « nobles ».417 centres urbains . à la fois chef -lieu. la classe chevaleresque se distinguait de ses voisines par un genre de vie proprement nobiliaire. Dans l’Italie.

Le souci. la pl upart des « cours ». dispersées par monts et par vaux. jusqu’au goût. seigneurs des villes . du plein air. à l’époque franque. à la p. chez les riches. il n’en est pas moins vrai que. Cependant.418 dure règle de la clôture. dans le s villes. de plus en plus répandue. il n’y paraît plus g uère qu’occasionnellement. qui favorisait. ce jour-là. N’est -elle pas émouvante l’histoire. précipita le mouvement. racontée par un religieux allemand. par des seigneuries rurales . la plupart d’entre eux — et en nombre croissant — dans le Nord. Si le noble. la tendance à vivre chacun chez soi. Cependant. réparés ou rebâtis. enfin. des hauts barons et des évêques. organisée pour la défense. Tout contribuait d’ailleurs à le rejeter vers la campagne : l’habitude. Ce furent les invasions normandes ou hongroises qui. La tradition s’en peut suivre. naturel à ces sportifs. il en est plusieurs dans le même village. leurs efforts pour en contrôler la construction nous occuperont plus tard. beaucoup même dans les pays riverains de la Méditerranée avaient comme résidence ordinaire un manoir champêtre. çà et là. appelé par son plaisir ou par l’exercice de certaines fonctions.419 seigneurs avaient été . chez les suivants d’armes désormais « chasés ». depuis qu’il existait des chevaliers. presque toujours. de tous côtés. dans l’im mense majorité des cas. Le rôle des grands pouvoirs. dans ce hérissement de châteaux. et jusqu’aux palais royaux eux -mêmes restèrent longtemps à peu près dépourvus de moyens de défense permanents. Témoins. vers le I Ve siècle. Parfois. fort peu désireuses d’admettre dans leurs communautés des éléments indifférents à leurs activités et à leurs intérêts. dès l’origine. voué par les siens à l’état monastique et soumis. mais surtout parce qu’elle est. firent se lever. des habitations des humbles — non seulement parce qu’elle est mieux bâtie. Les guerres intestines ne tardèrent pas à les multiplier. pour la première fois. se hissa. constitués. avec les remparts des villes. Elle se distingue nettement des chaumines environnantes — comme d’ailleurs. les maisons fortes des petits p.Marc BLOCH — La société féodale 284 étrangers à la vie des populations proprement urbaines. quelques correctifs qu’il faille ainsi apporter au tableau d’une noblesse. exclusivement rurale. Car. l’affaiblissement des obligations féodales. de rémunérer les vassaux au moyen de fiefs. assurément. de l’Adriatique aux plaines de l ’Angleterre septentrionale. n’a pas renoncé à fréquenter la ville. de mettre leurs demeures à l’abri d’une attaque était naturellement aussi ancien que les troubles mêmes. afin « de repaître du moins son âme vagabonde du spectacle des monts et des champs qu’il ne lui était désormais plus permis de parcourir » (263) ? La pression des bourgeoisies. sur la plus haute tour du monastère. de ce fils de comte qui. loin des rois. Ils n’ont pas à nous retenir pour l’instant. dans les campagnes de la Gaule. habitées par les riches propriétaires. atteste le déclin de la paix romaine. les « fertés » rurales dont l’ombre ne devait plus cesser de peser sur les champs de l’Europe. La maison seigneuriale s’élève le plus souvent dans une agglomération ou à sa proximité. royaux ou princiers. ces villae fortifiées dont l’apparition.

une salle où le « puissant. la vermine et l’ordure.. au rez-de-chaussée. mangent le pain de douleur ». portails et tourelles. un fossé se creusait au pied. en dehors de toute autorisation venue d’en haut. elle servait au besoin de refuge aux dépendants . rebâtie au XIIe siècle. Avant l’achèv ement des grands défrichements. Elle permettait de mettre en sécurité divers bâtiments d’exploitation et la cuisine. elle évitait à la tour un assaut immédiat et rendait moins aisé. singulièrement rudimentaire. que le danger d’incendie consei llait de placer à l’écart .. vivait. disposer de plus de suivants d’armes que ne pouvait en entretenir le commun des chevaliers. Tour et enceinte enfin se dressaient assez fréquemment sur une motte. tantôt naturelle. tantôt — partiellement du moins — élevée de main d’homme. N’importait -il pas à la fois d’opposer à l’attaque l’obstacle de la pente et de mieux surveiller les environs ? Ce furent les magnats qui les premiers eurent recours à la pierre : ces « riches hommes bastidors ». la disposition. vis-à-vis de ce réduit. corvéables toujours prêts. entourée à son tour d’un autre fossé. Que. vers la fin du XIe siècle. les villes soucieuses d’établir la liberté des communications. les rois ou les princes ne devaient pas avoir de préoccupations plus pressantes que d’abattre les tours innombrables. quoi que l’on en ait dit. courait à quelque distance. dans les habitations des petits et moyens chevaliers. s’abriter des ennemis.. Elles répondaient à des besoins élémentaires. spontanément ressentis et satisfaits. de sable et de pierres de taille. Les institutions de paix. dans les ténèbres. décrivant la tour de Tournehem. Mais il fallait. encore que dans un esprit dépourvu de sympathie : « pour ces hommes constamment occupés de querelles et de massacres. » En un mot. mangeait. se protéger et dominer. Lambert d’Ardres. grands ou petits. l’emploi du mode d’attaque le plus efficace. avant tout. la tour de bois. les tenanciers.. triompher de leurs égaux. Le plus répandu fut longtemps. dans la petite forteresse seigneuriale. opprimer leurs inférieurs (264). un dangereux repaire. pour la garnir. conversait. voûtes et escaliers à vis ». Habituellement. le cellier à provisions (265). n’a garde d’oublier les culs de basse-fosse « où les prisonniers. presque toujours. Un hagiographe en a rendu un compte fort exact. Elle ne s’introduisit que lentement.Marc BLOCH — La société féodale 285 établies. les forêts semblaient d’exploitation plus facile et moins coûteuse que les carrières . voire du XIIIe siècle. dont tant de « tyranneaux » locaux avaient couvert le plat pays. L’opinion des contemporains avait cependant de bonnes raisons pour voir en elle. au moins hors des pays méditerranéens. tandis que la maçonnerie exigeait une main-d’œuvre spécialisée. dormait » . les châteaux avaient leurs oubliettes. le paysan pût trouver quelquefois une protection et un abri n’est pas douteux. Un curieux passage des Miracles de saint Benoît décrit. qui était le feu. avec sa mesnie. Ces édifices étaient généralement d’un type très simple. p. que Bertrand de Born dépeint prenant leur plaisir à faire « de chaux. de l’une d’elles : au premier étage. Et.420 et. au cours du XIIe. . étaient presque tous un peu charpentiers en même temps que bûcherons. Parfois une enceinte de palissades et de terre battue. tours. ce n’est pas seulement dans les romans d’Anne Radcliffe que.

littéralement. III. et le type du gentilhomme rural appartient à un tout autre temps. après la révolution des fortunes du XVIe siècle. étaient. les exerce beaucoup moins en personne qu’il ne les délègue à des sergents. le gardaient. lorsqu’o n en écrira. ne respirait qu’entouré de suivants qui — hommes d’armes. non au maître. Bien que les droits de justice dont il dispose sur ses tenanciers soient une des sources essentielles de son pouvoir. Mettre la main à la houe ou à la charrue eût été pour lui un signe de déchéance. Les manuels du bon gouvernement domanial. Le baron. sans doute. du reclus. Il n’est pas séant qu’un seigneur mange seul. continuaient à le protéger de leur présence jusqu’aux abords du lit conjugal. Dans la grande salle. une des rares occupations pacifiques familières au chevalier. Plus bas. sur ses terres. Elles expliquent certaines fuites vers les seules formes de vie qui permissent alors de goûter la solitude : celles de l’ermite. les moines mêmes avaient des dortoirs. sans nul doute. un guetteur. contraires à tout recueillement. valetaille.421 deux pénitents illustres. Mais il ne s’y adonne. les tables étaient longues et les sièges avaient presque exclusivement la forme de bancs. Chez les nobles. il ne semble point qu’à l’ordinaire. le comte Simon de Crépy. chaque nuit. vassaux non chasés. en ce temps. veille sur la tour. dans les deux ou trois pièces de l’étroite forteresse. le chevalier vit en état de perpétuelle alerte. seront destinés. le noble n’avait pourtant rien d’un agriculteur. dans la légende. mais aussi d’habitudes qui alors. elles se raccordaie nt à une culture où les connaissances étaient transmises beaucoup moins par le livre et par l’étude que par la lecture à haute voix. même chez les plus grands. Occupations et distractions Pour habituellement campagnard qu’il fût par le logis. la récitation rythmée et les contacts humains. générales . l’heure du sommeil enfin venue. Ces mœurs. mêlés d’hôtes de passage. qui se coudoie en une constante promiscuité : résultat du manque de place. eux-mêmes d’extraction paysanne. Personnage familier à l’épopée comme à la poésie lyrique. saint Alexis. Et si on le voyait parfois se plaire à contempler les travailleurs dans les champs ou.Marc BLOCH — La société féodale 286 Comme l’indique la nature même de sa demeure. que dans le cadre de sa classe : soit qu’il décide des procès de ses propres vassaux ou qu’il siège . généralement. il dirigeât de bien près la culture (267). non des cellules. comme il advint au pauvre chevalier dont nous entretient un recueil d’anecdotes. les moissons jaunissantes. conversaient avec lui et. Cependant la pratique de la juridiction est. le plus souvent. jeunes nobles remis comme « nourris » à ses soins — le servaient. c’est tout un petit monde d’habitants permanents. mais à ses officiers. dans l’histoire. Là moururent p. le potentat de village. de l’errant. Sous l’escalier les pauvres établissaient leur gîte. enseignait-on encore dans l’Angleterre du XII Ie siècle (266). faits pour le côte à côte. semblaient nécessaires à toute existence de chef.

était bien un trait de classe. les moines de Saint-Gall ne faisaient-ils pas grief. pour pratiquer le sport sous ses formes les plus attrayantes — chasse au lévrier courant. De plus d’un chevalier.423 chasse au faucon surtout. elle était interdite aux rustres (268). parmi tant d’autres apports. avant tout. notamment chez les riches. que « d’un autou r frappant l’air de son aile il faisait plus de cas que de prêtre prêchant ». et leur protection portèrent aux plus étranges excès. très naturellement. des justices publiques. dès le début du XIIe siècle. d’autre part. désignait toute étendue ainsi gardée. Parce qu’elle demeurait ainsi une activité presque nécessaire. des lapins et des lièvres. S’ils n’avaient. à la saison où avaient lieu les grandes réunions de chasseurs. un monopole de classe. Le cas de la Bigorre semble exceptionnel où. été éle vés à . d’élever des chiens pour courir sus aux lièvres. Partout cependant les rois. qu’avaient transmise à l’Occide nt. elles n’en avaient souvent d’autre que la loi du maître. qu’ils accusaient de vouloir se pousser au rang des nobles. des loisirs.Marc BLOCH — La société féodale 287 comme juge de ses pairs à la cour où l’a convoqué son seign eur de fief . ne fournissait que de tristes produits de boucherie. ou répéter le propos naïf et charmant qu’un jongleur prête à un de ses personnages. » En rapprochant ces guerriers de la nature. parfois aux dépens de la terre arable. tenait dans l’al imentation carnée. il fallait de la fortune. sans elle.422 juridique une des formes de culture le plus précocement répandues dans les milieux chevaleresques. On l’a déjà dit. A leurs maires. la chasse n’était pas non plus. De même. comme. La chasse d’abord. Les distractions nobles par excellence portaient l’empreinte d’une humeur guerrière. en un temps où le bétail. des dépendants. le chroniqueur de sa maison. les réquisitions imposées aux tenanciers : obligation d’héberger et de nourrir la meute seigneuriale . La venaison. selon toute apparence. en eût sans doute été absent. aux loups. tendait déjà à accaparer la poursuite du gibier dans certains territoires réservés : celle des grosses bêtes dans les « forêts » (le terme. une part prépondérante. les princes et les seigneurs. et ce fut. lui. les civilisations équestres des plaines asiatiques — . soit encore. on eût pu dire. elle n’était pas qu’un jeu. p. la chasse introduisit dans leur contexture mentale un élément qui. C’en était assez pour faire de l’esprit p. par tradition de groupe. construction de « loges » dans les bois. Le fondement juridique de ces prétentions est obscur . insuffisamment nourri et mal sélectionné. chacun dans les limites de ses pouvoirs. au sein d’une nature définitivement pacifiée par l’extermination des bêtes sauvages. comme nous. et. comme en Angleterre ou en Allemagne. aux ours et aux sangliers ? Aussi bien. là où subsistent. qu’elle fût ou non boisée) . moult l’aimaient ses chiens (269). Car l’homme de nos climats ne vivait pas encore. à strictement parler. dans un pays conquis — l’Angleterre des rois normands — que la constitution des forêts royales. De pareils abus attestent la vivacité d’un goût qui. d’un comte de Guines. originellement. pis encore. devant le héros assassiné autour duquel la meute hurle à la mort : « Gentilhomme fut . dans les « garennes ». qu’il prenne place au tribunal de comté ou de centaine.

par les rois ou les barons. Charles le Chauve et Louis le Germanique se donnèrent l’agrément d’un spectacle de ce genre et ne dédaignèrent pas d’y prendre part en personne. voire — lorsque. au lieu de se joindre aux Flamands et aux habitants du Vermandois qui étaient. près de Gournay. En fait. les coups mortels n’étaient point rares. qui fleuraient le « paganisme » — . christianisées plutôt que chrétiennes : tels ces autres « jeux païens » — le retour du mot est significatif — durant lesquels. Henri II Plantagenêt les avait formellement interdits en Angleterre. groupés parfois en « compagnies ». par ailleurs. mais aussi de très hauts seigneurs .424 relativement bien réglée. réservée à des escrimeurs montés et pourvus d’armes chevaleresques : par suite un vrai plaisir de classe. le concile de Tribur. les poètes de condition chevaleresque. qui devaient donner tant d’eux -mêmes au lyrisme français et au Minnesang allemand. le comte de Hainaut Baudoin IV ou. auraient-ils trouvé des notes si justes pour chanter l’aurore ou les joies du mois de mai ? Puis les tournois. à certaines fêtes. On les croyait volontiers. pour parler comme le poète de Raoul de Cambrai. tant s’en faut. au moyen âge. Pour le même motif — et aussi en raison de leurs rapports avec les amusements des fêtes populaires.Marc BLOCH — La société féodale 288 « savoir de bois et de rivière ». Les luttes des jeunesses ne sont-elles pas un trait folklorique presque universel ? Dans les armées. un certain Geoffroi de Preuilly. on voyait les amateurs courir le monde de tournois à tournois. parmi les princes anglais. D’autant qu’il ne s’agissait point toujours. les « jeux païens ». l’habitude de ces simulacres de combat remontait certainement au plus lointain des âges : témoins. C’est pourquoi les souverains les mieux avisés ne favorisaient point ces ébats où s’épuisait le sang des vassaux. dont l’organisation n’allait pas sans frais assez élevés. se mirent du camp des gens de la France propre. Ce n’étai ent pas seulement des chevaliers sans fortune. parfois mortels. surtout. que mentionne. disait-on. qui pourtant n’y brillait guère. L’usage s’en maintint. dans le peuple. tel en vérité que les milieux nobles n’en connurent guère de plus vif. en 895. L’originalité de l’ère féodale fut de dégager de ces joutes ou militaires ou populaires un type de bataille fictive p. se célébraient ordinairement à l’occasion des grandes « cours ». dotée généralement de prix et. en 1066. leurs alliés habituels. en 1077. d’institution relativement récente. sur ce terrain du moins. mort. les chevaliers se groupaient ordinairement par régions : un grand scandale s’éleva le jour où les Hennuyers. l’Église . tels. tenues. Nul doute que ces associations de jeux n’aient contribué à fixer les solidarités provinciales. Comme ces réunions. De même que dans nos compétitions sportives. alors qu’il s’y livrait avec d’autres jeunes gens. de temps à autre. d’une guerre pour rir e : les blessures. l’imitation de la guerre servit de tout temps à entraîner les troupes comme à les amuser : durant la célèbre entrevue qu’illustrèrent les « Serments de Strasbourg ». le fils d’un cordonnier de Vendôme fut blessé à mort (270). le « jeune roi » Henri. la joute « tournait mal » — . et l’on citait même le nom de leur prétendu inventeur.

l’ adresse ou la force avaient leurs profits. conformément à ses origines. sert couramment à désigner le faisceau des qualités nobles par excellence est caractéristique : « courtoisie ». affirmait Saint Louis. assez vague. avait fini par s’appliquer avant tout à la valeur guerrière. Mais ces normes ne se précisèrent. Comme le vainqueur s’emparait fréquemment de l’équipement et des chevaux du vaincu et quelquefois même de sa personne.425 contre rançon. Les règles de conduite Il était naturel qu’une classe aussi nettement délimitée par le genre de vie et la suprématie sociale aboutît à se donner un code de conduite qui lui fût propre. qui y avait trouvé la mort. Ce fut. Nom si grand et si bon que rien qu’à le prononcer « il emplit la bouche ». en fait. IV. qui. pour. à mesure que. s’affiner. en même temps. celui de la prise de conscience. la passion n’était toujours désintéressée. aurait dit un jour Philippe-Auguste. temporaires ou permanentes. montre combien il répondait à un goût profond. et fort lucrative. On disait aussi et. Qu’en dépit des lois politiques ou religieuses. qui. qui tenait le second pour de beaucoup . Le terme qui. — quand on se prit à penser que la force et le courage ne p. qui vient de cour (écrit alors et prononcé avec un t final). L’isol ement du chevalier dans sa « tour » ne l’eût point permis. indéracinable. Ici encore l’évolution sémantique est singulièrement instructive. Tant l’amour du noble pour les armes unissait inextricablement « l’allégresse » et le besoin du gain (271). formées autour des principaux barons et des rois. pas plus que dans la vraie guerre. l’usage se soit manifesté. même pénitent. en effet. on dit de plus en plus volontiers. Les deux termes divergèrent — preux gardant sa signification traditionnelle.Marc BLOCH — La société féodale 289 les proscrivit rigoureusement. dans les réunions. pour ne la libérer que p. « courtois » glissait à un sens purement mondain. depuis les environs de l’an 1100. entendait par là revendiquer les droits de celles du siècle. « Il y a une grande différence entre un homme preux et un prudhomme ». Car « prudhomme » n’e st en réalité que le même mot que « preux ». de toutes façons. au point de refuser la sépulture en terre consacrée au chevalier. que ces lois réussirent à se dégager. d’ » utile » ou d’ » excellent ». en face des vertus du moine. que durant le second âge féodal. Il y fallait l’émulation et les échanges humains. Plus d’un chevalier « tournoyeur » fit littéralement de sa science des combats une profession. qui fut. Et c’est pourquoi ce progrès de la sensibilité morale fut lié à la fois à la consolidation des grandes principautés ou monarchies et au retour d’un e vie de relations plus intense. avec une signification plus haute : « prudhomme ». A dire vrai.426 suffisaient pas à faire le parfait chevalier. parti de l’acception première.

ces dernières. Dès le XIe siècle. à travers l’Occident. le code nouveau eut incontestablement pour patrie les cours de la France et du pays mosan. le vocabulaire chevaleresque allemand. les modes venues de chez nous s’imitaient en Italie (273). d’ailleurs. Plus d’un jeune noble « thiois » venait apprendre auprès des princes français. à la bataille de la Mansourah. Qu’il s’agît de simples usages de bienséance ou de préceptes proprement moraux. Mais. inaptes aux armes . le Brabant ou la Flandre. cela p. en l’état présent de nos connaissances sur l’homme. ou de « prudhommie ». ce rayonnement d’une forme de culture aristocratique était seulement un des aspects de l’a ction exercée alors dans l’Europe entière — et là encore. semble bien d u domaine de l’inexplicable : le tonus d’une civilisation et ses capacités magnétiques. venus ordinairement par le Hainaut. Ce mot. dont on chercherait vainement l’équivalent dans les chansons de geste. Profond changement. « nous parlerons plus tard dans la chambre des dames (274) ». Subtilité apparente . de traits de mœurs — . au sens étroit. prestige des écoles chartraines. si l’on veut bien songer à l’extraordinaire grossièreté de l’attitude que les vieux poètes épiques prêtaient volontiers à leurs héros vis-à-vis des femmes.Marc BLOCH — La société féodale 290 supérieur (272). il arrivait aussi qu’elle gouvernât le fief. les règles du bon ton. On croit entendre les gros rires de l’auditoire. fussent-elles reines : jusqu’aux pires injures. La femme noble n’avait jamais été enfermée au gynécée. témoignage précieux de l’évolution subie par l’idéal chevaleresque. disait le comte de Soissons. Le poète Wolfram d’Eschenbach ne nomme -t-il pas la France « la terre de la droite chevalerie » ? A vrai dire. Ces emprunts n’étaient pas transmis que par la littérature. puis parisiennes . Il était réservé cependant au XIIe siècle de créer le type de la grande dame lettrée et qui tient salon. Le public courtois n’était . signale une société où la mondanité a fait son apparition et. avec elle. Si elle gouvernait sa maison. dès le XI Ie siècle. et parfois durement. toutes françaises par le langage et les mœurs. à la vérité. Höflich même n’est que le calque de courtois. de vêtemen ts. ces influences se marquèrent avec plus de force encore : témoin. à aller au fond des choses. distinction précocement accentuée entre la classe chevaleresque et la tourbe des imbelles. malgré tant de guerres locales. entourée de servantes. « De cette journée ». prospérité relative d’un pays touché beaucoup plus tôt que l’Allemagne (mais non.427 dit. principalement sur les hautes classes — par la culture française en son ensemble : propagation de styles d’art et de littérature . tout plein de mots « welches » — noms d’armes. Aux deux siècles suivants. par la plus aventureuse des chevaleries . de « courtoisie ». avec la langue. l’influence féminine. mais qu’eût pu prononcer plus d’un héros de roman. Et sans doute n’est -il pas impossible d’en découvrir quelques raisons : longues randonnées accomplies. reste à se demander si l’effort n’est pas vain de prétendre expliquer ce qui. avant l’Italie) par les progrès des échanges . que la mégère ren d par des coups. nul déchirement comparable à celui que provoqua dans l’Empire la grande querelle des empereurs et des papes. cela va de soi. emploi quasi international de la langue.

qui vivaient aux crochets des grands. Et c’est en écoutant la vielle de Volker. avec admiration. ait été la poésie lyrique. imperméables à l’influence de la littérature. Sur son lit de mort. mais il ne les admettait plus. surtout chez les clercs séculiers. où la réforme grégorienne même n’épura guère que l’épiscopat. moyenne et petite chevalerie furent abondamment représentés. de pieux personnages. Guillaume le Maréchal. L’Église imp osait à ses membres l’ascétisme et aux laïques ordonnait de limiter l’union sexuelle au mariage et à la génération. moins encore. des jongleurs professionnels. écoutée plutôt que lue. « dit-on ». Car la courtoisie était essentiellement affaire de classe. dans la nuit calme. quoiqu’il en eût fort envie. Dans la liste des chanteurs provençaux qui vinrent après lui. qui avait été un si rude batailleur. par son talent littéraire aussi. Le plus ancien des troubadours qui nous soit connu — il convient d’ajouter qu’il n’était certainement pas le premier — comptait au nombre des plus puissants princes du royaume de France : p. voire abbés. La « chambre des dames » nobles et. ordinairement. dans son ensemble. cela va de soi.Marc BLOCH — La société féodale 291 pas devenu insensible à ces lourdes plaisanteries . la classe qui s’y complaisait prenait de sa supériorité une conscience d’autant plus aiguë que le plaisir. Étroitement liée à l’attrait du mot — car les poésies. Ne rapportait -on pas. en effet. ils étaient morts vierges ? L’exemple du clergé prouve combien la continence répugnait au . n’osant. que. plus généralement. A savoir ainsi goûter des jouissances que leur raffinement même interdisait aux vilains. le fameux trobar clus — se prêtaient admirablement à être produites dans des réunions aristocratiques. franchement réaliste. l’attitude générale de la classe chevaleresque semble bien avoir été. Vis-à-vis des joies de la chair. jusqu’au XIIIe siècle. comme dans les fabliaux. la sensibilité musicale n’exerçait pas un moindre empire. les milieux nobles n’avaient jamais été ni totalement illettrés ni. se laisser aller à chanter lui-même. que les héros burgondes du Nibelungenlied s’endor ment du dernier sommeil dont ils jouiront sur cette terre. ils s’adonnèrent. la cour est désormais le lieu où le chevalier cherche à briller et à éclipser ses rivaux : par la réputation de ses hauts faits . Ces pièces courtes et généralement d’un art savant — parfois jusqu’à l’hermétisme volontaire.428 c’est Guillaume IX d’Aquitaine (mort en 1127). s’aidaient du chant et d’un accompagnement — . à peu près à l’exclusion de tout autre. par sa fidélité aux bons usages . Nous l’avons vu. C’était celle de l’époque. ne dit du moins adieu à ses filles qu’après qu’elles lui eurent fait entendre une dernière fois le « doux son » de quelques « rotrouenges ». était souvent très vif et très sincère. Il est significatif que le genre auquel. émules de ceux du Midi. en pratique. qu’aux dépens des paysannes ou des bourgeoises. prêtres de paroisse. Mais elle pratiquait assez mal ses propres enseignements. A côté. Mais un grand pas fut accompli le jour où les chevaliers se firent eux-mêmes littérateurs. de même qu’un peu plus tard parmi les poètes lyriques du Nord. les milieux de haute.

interprétée à contresens. toujours désirable. en tout cas. il s’oppose directement à ses lois. en effet. C’était qu’elle n’attachait pas grande importance à décrire des ébats qui n’avaient. l’amant n’est jamais le mari. Il s’adresse fréquemment à une dame de rang supérieur . lui fournir pour la nuit une belle fille. ne font que l’embellir d’une poétique mélancolie. les châteaux fournissaient de si faciles occasions (275). par principe. il comporte. la sensualité est volontiers présentée comme le fait de la femme plutôt que des héros.430 naître la fameuse légende de la Princesse Lointaine. A la vérité — une fois mis à part tel épisode p. devait trouver plus d’un imitateur. chez les poètes qui le suivirent. constamment un vif accent de dévotion de l’homme envers la femme. Non certes qu’il se refuse. qui fut une des créations assurément les plus curieuses du code moral chevaleresque. où l’on voit un vassal. au lieu de le détruire. Le mariage du noble. l’avènement de la courtoisie ne semble point. l’épopée est assez chaste. a fait p. sans cesse traversée. Pourtant. Dulcinée est-elle pour nous séparable de Don Quichotte ? Les traits caractéristiques de l’amour courtois peuvent se résumer assez simplement. A ces mœurs. moins réticents. il est. un trait lève un coin du voile : ainsi. avoir changé grand-chose. Telle est l’image que nous tracent les poètes.429 volontairement plaisant. si d’aventure — selon le mot d’André le Chapelain qui le mit en théorie — il doit renoncer à « l’ultime soulas ». puisque si l’aimée est en général une femme mariée. Les témoignages de l’histoire sont plus nets encore. mais dont le déroulement stéréotypé n’est pas sans comporter de bonne heure quelque chose de rituel. à la jouissance charnelle ou que. cependant. chez Guillaume déjà. une autre conception de l’amour apparaît : cet amour « courtois ». Et tout. héritier vraisemblablement d’une tradition dont les débuts nous échappent. de l’âge courtois. Car nous ne connaissons l’amour courtois que par la littérature et c’est pourquoi nous sommes fort en .Marc BLOCH — La société féodale 292 commun des hommes . comme le dit le troubadour Jaufroi Rudel. un amour « de loin ». il n’ambitionne du moins la menue monnaie des plaisirs d’épiderme. Il n’a rien à voir avec le mariage ou. au premier abord. dans une poésie qui. La possession. rien d’épique. Même dans les récits. s’avère -t-elle décidément impossible ? Le sentiment n’en subsiste pas moins comme un excitant du cœur et une poignante « joie ». pour mieux dire. Il se donne pour une passion envahissante. Mais l’absence o u les obstacles. avec prédilection. on le sait. à en croire les romans. il n’était certaine ment pas particulièrement propre à l’inspirer aux fidèles. Çà et là. chargé de donner l’hospitalité à un messager. Les maisons seigneuriales pullulaient de bâtards. les viriles vanteries d’Olivier — . sans doute. Il ne hait point la casuistique. Enfin. volontiers jalouse et nourrie de ses troubles mêmes. était souvent une simple affaire. dans le Pèlerinage de Charlemagne. dans le vieux poème de Girard de Roussillon. comme. n’était pas fiction dans les « délitables » rencontres dont. Certaines des chansons de Guillaume d’Aquitaine chantent la volupté en style de corps de garde et cette veine.

on ne saurait sans absurdité invoquer à ce propos. que la civilisation gréco-romaine a consacrés à l’analyse de l’amitié masculine. Moins encore. était -il. alors même qu’il renonçait au plaisir physique. une attitude neuve. des deux morales. en tout cas. de son côté. en particulier. Aussi bien l’opposition. Comme la poésie lyrique qui nous en a conservé l’expression. Il rés onne. Elle devait peu de chose aux arts d’ai mer antiques. la genèse de ces ratiocinations amoureuses. ni même. Mais on sait de reste que chez la plupart des hommes la sincérité affective est à plusieurs plans. ne sublimait -il point. lorsqu’elle fut conçue. dès la fin du X Ie siècle. pur de toute compromission. La confusion de l’être aimé et du chef répondait à une orientation de la morale collective tout à fait caractéristique de la société féodale. Ne faisait-il point de l’amour des créatures presque une des premières vertus. tributaire de la pensée religieuse (276) Si l’on veut bien négliger quelques superficielles analogies de forme. L’authentique écho du sentiment chrétien de ce temps sur la vie sexuelle. jusqu’à prétendre en remplir l’existence. pour leur assigner comme justification la propagation de l’espèce — à laquelle l’amour courtois ne songeait g uère — . elles naquirent. nous donne -t-elle peut-être la clef de l’énigme que pose. sous forme lyrique encore ou par le truchement des romans. ce qui en passa ensuite dans le Minnesang allemand ne fut que reflet. ce code amoureux. supplier le Seigneur de faire tomber sur eux une grande nuit. le sentiment de la chair. pour conce voir « Abel le juste ». celle -ci de continuer à se satisfaire.431 sans d’ailleurs que ses tenants aient eu vraisemblablement une bien claire conscience de cette antithèse. assurément la joie par excellence ? Surtout. dans ce texte de la pieuse et cléricale Queste du Saint-Graal où l’on voit Adam et Ève. On a déjà vu qu’elle s’exprimait volontiers en termes empruntés au vocabulaire de l’hommage vassalique. il n’empêcha point. tendant à dissocier. avant de s’unir. toujours un peu équivoques. une pareille notion des rapports amoureux. Or. Il est sûr que. dans les milieux courtois de la France du Midi. de ces appétits charnels dont le christianisme n’admet la légitimité que pour les brider par le mariage — profondément dédaigné par l’amour cour tois — . quoi qu’on en ait dit parfois. tant s’en faut. p. en faveur de la civilisation de . en son principe. qu’une marque d’ambiance. La transposition n’était pas seulement verbale. afin de « comforter » leur vergogne. Incontestablement. sur ce point. — bien qu’ils soient peut -être plus proches d’elle — aux traités. pour les cantonner enfin. de toute façon. ce n’est pas dans le lyrisme chevaleresque qu’on peut espérer le trouver. Ce qui s’en retrouve un peu plus tard dans le Nord. représentait. à la géographie sociale. un élan du cœur né. qui ne sont.Marc BLOCH — La société féodale 293 peine d’y démêler la part de la mode ou de la fiction. au plus. assez brutalement. La subordination de l’amant était. en une certaine mesure. on devra même reconnaître qu’il lui était directement contraire. dans un registre secondaire de l’expérience morale. une combinaison fort originale. où nous saluons aujourd’hui au passage tant d’éléments qui nous sont devenus familiers. sous l’Arbre.

Il n’est point contestable. le noble croyait affirmer sa supériorité envers des classes moins confiantes dans l’avenir ou plus soucieuses de le calculer. Cette faiblesse relative des centres religieux peut seule expliquer les succès exceptionnels remportés. ces préceptes de l’amour chevaleresque se soient. il « taille » lourdement ses paysans ne choque point ou guère. je ne sais quelle couleur de supériorité. l’épopée d’expression française. dit un troubadour. Ne pas aimer comme le commun. plus enclins à amasser dans les coffres la monnaie rare ou les joyaux qu’à les distribuer. Distincte ainsi par sa puissance. Sans doute aussi. son genre de fortune et de vie. Le gain est légitime. plus encore peut-être. parasites professionnels. Il n’en est pas moins vrai qu’à laisser couler entre ses doigts la fortune vite acquise. par la profusion. si aisément propagés atteste combien ils répondaient aux besoins nouveaux d’une classe. Que. » Sans doute a-t-on le droit de juger un peu suspecte l’insistance que les jongleurs. n’est -ce pas se sentir autre ? Que le chevalier suppute avec soin butin ou rançons. par-dessus tout autre devoir. vite perdue. Un chroniqueur nous a conservé le souvenir de la singulière compétition de gaspillage dont fut. « je puis vous le garantir ». ne manqua-t-il jamais d’avares ou. par des hérésies. « dame et reine qui toutes vertus illumine ». De cette joute de prestige. toute . qui invinciblement évoque à nos mémoires certains récits d’ethnographes. ces dernières développèrent plus librement une morale plus purement mondaine. dans le Midi. un troisième. l’Église. Autant vaudrait nier.433 autre. A une condition toutefois : qu’il soit promptement et libéralement dépensé. simplement. sa morale même. préalablement labouré . la classe sociale des nobles était. fut moins p. qu’eût pensé un marchand ? Ici encore. auquel on reproche ses brigandages. rentré chez lui. d’un bloc. ce fut pour donner. intellectuel ou économique. Un chevalier fait semer de piécettes d’argent un terrain. parmi les hauts barons. Que l’attention se porte sur l’ordre artistique. « si j’ai pris. non pour thésauriser (277). La générosité ni le luxe n’étaient pas toujours les seules formes où s’arrêtât cette louable prodigalité.Marc BLOCH — La société féodale 294 langue d’oc. de prudents. la largesse. Il en résulta sans doute aussi que. « par jactance ». mettaient à prôner. de la Provence au Toulousain. les foires de Champagne et les ruches urbaines de la Flandre. moins cultivée. ordonne de brûler vifs trente de ses chevaux (278). en elles-mêmes internationales. la prétention serait également insoutenable. pour sa cuisine. surtout durant le premier âge féodal. d’ailleurs. aucun des grands mouvements de réforme monastique ne sont venus de là. parmi les menus ou moyens seigneurs et. le théâtre une grande « cour ». l’influence des clercs sur les hautes classes laïques étant moins forte. par la suite. tenue en Limousin.432 riche. que. brûle des cierges . Ils l’aidèrent à se percevoir elle-même. par contre. que. un p. moins agissante que dans les provinces septentrionales. l’art gothique. Aucune des grandes œuvres de la littératur e cléricale. la nature du point d’honneur marquait la ligne de séparation entre les groupes humains. vers le milieu du XIIe siècle. les premiers efforts de la philosophie dans les écoles d’entre Loire et Meuse. un jour.

que s’opéra la cristallisation. semble-t-il. * ** .Marc BLOCH — La société féodale 295 prête à se solidifier en classe juridique et héréditaire. l’adoubement chevaleresque. L’usag e de plus en plus fréquent. c’est -à-dire de bonne race — indique l’importance croissante attribuée aux qualités du sang. pour en désigner les membres. qui. Ce fut autour d’u n rite. se fait dès lors du mot de « gentilhomme » — homme de bonne « gent ».

Nous le savons. rappeler. fournissent tant d’exemples — pratiques qui. au jeune homme. mode de fixation du souvenir. un grand coup que. elles étaient à l’image d’une civilisation guerrière. d’un coup de lance. d’autre part. Mais de ce geste. sous des formes diverses. un des procédés de commémoration le plus fréquemment infligés aux témoins des actes de droit — plutôt. qui parfois se retrouvera plus tard. ont toutes pour objet commun de faire passer le jeune garçon au rang de membre parfait du groupe. généralement à peine sorti de l’adolescence. Notamment. dans les mœurs juridiques du temps. enfin. unie à l’adoubement chevaleresque — . qui. . sans la rendre (279). un chevalier plus ancien remet d’abord les armes significatives de son futur état. Sans préjud ice peut-être d’autres traits — tels que la coupe des cheveux. selon le mot de Raimon Lull. ce parrain assène sur la nuque ou la joue du garçon : la « paumée » ou « colée » des documents français. le sens premier p. destinée. que l’évêque donne au clerc qu’il consacre prêtre. comme le pensèrent. originellement conçu comme si essentiel à la cérémonie que celle-ci. divers textes. l’adoubement se rattache visiblement à ces cérémonies d’initiation dont les sociétés primitives. du plat de la main. devra. tout entière. observe un chroniqueur. Au postulant. la seule.435 Par ses origines et par sa nature. la « promesse » ? De fait. Puis vient. semble-t-il. certains interprètes un peu tardifs. le soufflet était. Le nouveau chevalier s’élance à cheval et va. il le ceint de l’épée. disent-ils. dont jusque-là son âge l’avait exclu.Marc BLOCH — La société féodale 296 CHAPITRE III La chevalerie I. qu’un chevalier doive jamais recevoir. transpercer ou abattre une panoplie fixée à un pieu : la « quintaine ». en Angleterre. terminait souvent la fête. Le contact ainsi établi entre la main de l’adoubeur et le corps de l’adoubé transmettait de l’un à l’autre une sorte d’influx : tout comme cet autre soufflet.436 était. presque toujours. commencent à mentionner qu’ici o u là une cérémonie a eu lieu. Chez les Germains. sa vie durant. les poèmes montrent volontiers le héros appliqué à ne point plier sous cette rude gifle. en prit son nom habituel d’ » adoubement ». L’adoubemen t A partir de la seconde moitié du XIe siècle. bien différent et beaucoup moins purement rationnel. en vérité. qu’à leurs participants. qui bientôt vont se multipliant. Une manifestation sportive. dès le moyen âge. p. Épreuve de force ? Ou bien. Le rituel en est à plusieurs actes. à « faire un chevalier ». comme celles du monde antique. (d’un vieux verbe germanique qui voulait dire : frapper).

A ces soldats par excellence devait naturellement se restreindre l’appl ication de l’antique cérémonie. obtenait d’être accepté dans la société des adultes . pour imposer ce formalisme. Assurément. dire du fils d’un grand vassal : « il n’est pas chevalier » équivalait à le supposer encore enfant ou adolescent (280). de quelque heureux parvenu qu’une puissance récemment acquise. Elle avait servi de rite d’accès au peuple. le rituel. il se maintint. Puis. constitué avant tout par les vassaux militaires et leurs chefs. d’un emploi bien général. Dans les pays qu’avait marqués la coutume franque. à vrai dire. souvent si pittoresque. beaucoup plus rarement. cependant. sa force ou son adresse semblaient égaler aux membres des anciens lignages. au moyen d’un acte formaliste. comme l’on sait. pendant longtemps. la formation d’un groupe de combattants professionnels. Dès la fin du XIe siècle. une des caractéristiques de la société féodale fut. Par contre. la continuité n’est pas douteuse. mais sans être. en changeant d’ambiance. l’acte avait également changé de sens humain. avant tout. le besoin se fit sentir plus impérieusement de sanctionner. Elle commençait à servir de rite d’accès à une classe. ni. Or le peuple. au contraire . qui obligeait à le servir ainsi armé. C’est pourquoi la généralisation de l’adoubement se présenta vraiment comme le symptôme d’une modification profonde dans la notion de chevalerie. Encore fallait -il. que le changement d’état fût clairement perçu comme tel. Entre le rituel germanique et le rituel de la chevalerie.Marc BLOCH — La société féodale 297 elles consistaient essentiellement en une remise des armes. Mais cette classe manquait encore de p. en Normandie. à aucun degré. l’usage disparut : tel semble avoir été le cas chez les Anglo-Saxons. né parmi les « nobles ». à l’époque des invasions. au sens ancien — la petite cité des hommes libres — n’existait plus.437 tous contours précis. par un geste sensible aux yeux. par suite. par endroits. avec l’équipement complet. soit qu’il s’agit. mais purement personnel. là où la tradition du peuple imposait cette pratique. est attestée par quelques textes. qui n’eût droit à l’initiation par les armes : du moins. tout changement d’état juridique comme tout contrat répondait à des tendances caractéristiques de la société médiévale : témoin. . tantôt un lien de droit. Il ne s’en trouvait aucun. Il arriva que. risquait de perdre dans ce transfert tout substrat social tant soit peu fixe. tous les hommes libres étaient des guerriers. obligatoire. à mesure que les milieux chevaleresques prenaient une conscience plus nette de ce qui les séparait de la masse « sans armes » et les élevait au-dessus d’elle. l’entrée dans la collectivité ainsi définie : soit que le nouvel admis fût un jeune garçon qui. On se disait chevalier parce qu’on combattait à cheval. dont nous ignorons si elle était partout répandue. ce qu’on avait entendu par le terme de chevalier était. Durant le premier âge féodal. Chez les Germains. de l’accession aux corps de métier. le souci de signifier ainsi. On se disait le chevalier de quelqu’un lorsqu’on tenai t de ce personnage un fief. Mais. tantôt une situation de fait. que Tacite a décrite et dont la persistance. Celle -ci.

Une institution. On l’ » ordonne » tel. le nouveau marié. en vérité. agissait de même pour les outils propres à sa profession. Il s ne prétendaient nullement. ni la possession d’un fief. ou son seigneur. dans des bouches laïques. On ne « fait » pas seulement un chevalier. par exemple. la bénédiction de l’épée. son troupeau. ni le critère. Comment. le lit nuptial . du moins dans leur premier emploi. pourtant. originellement. son puits . Inspirées du schéma général de la bénédiction. l’un et l’autre fort anciens. Le futur chevalier déposait un moment son glaive sur l’autel. le rite. le pèlerin. Il y faudra. du genre de vie ne vont plus suffire à mériter ce nom. Tout ce qui était au service de l’homme semblait alors mériter d’être mis ainsi à l’abri des pièges du Démon. naturellement. suggérer une assimilation avec les ordres sacrés. servirent de point de départ à l’intervention de l’Église.438 Un tour de langage usité dès avant 1100 aidera à en saisir la portée. le pape Serge avait passé le . Le guerrier. p. n’aurait -il pas reçu une empreinte sacrée ? Deux usages. l’Église pouvait tenir son rôle. Il répandit au loin le modèle de la bénédiction de l’épée « nouvellement ceinte ». en outre. Ainsi s’exprime. qui s’apprête à armer le futur Louis VI (281). peu après 950. mots d’Église. de bonne heure. D’abord. conforme au plan divin. le comte de Ponthieu. d’ailleurs. qu’à un chevalier déjà confirmé dans ce titre : son père. Non plus seulement une réalité toute nue. Mais une division régulière. Le soin d’armer l’adolescent n’avait pu appartenir. dès le début. temporelle aussi bien qu’ecclésiastique. Dans le vocabulaire que les écrivains chrétiens avaient emprunté à l’Antiquité romaine. par exemple. son bâton de voyage. celles dont le jeune guerrier se parait pour la première fois semblaient appeler une pareille sanctification. Entendons bien. Fait sans doute. nettement délimitée. on les voit cependant. de la remise des armes. Des prières accompagnaient ou suivaient ce geste. forcément un peu flottant. une sorte de consécration.439 recueil se propagea rapidement dans toute l’Allemagne. d’emprunts à des sources plus anciennes. La encore. La transformation était accomplie vers le milieu du XIIe siècle. pour une bonne part. Dès 846. l’Angleterre et jusqu’à Rome même. en 109 8. cependant. Le vieux droit lombard ne connaissait-il pas déjà le serment « sur les armes consacrées » (282) ? Mais. mais que l’on trouve. dans un pontifical rédigé dans l’abbaye de Saint-Alban de Mayence. maintenant. Elle n’avait o riginellement rien eu de particulier à l’adoubement. Telles. que cette consécration ne constituait alors dans la solennité qu’une sorte de préface. se produire sous une forme spécialement appropriée à une première vêture. d’abord purement profane. Un rite de contact en était le trait essentiel.Marc BLOCH — La société féodale 298 Or. ce p. plus que toutes autres. Mais il arriva aussi qu’on le confiât à un prélat. la France du Nord. elles apparaissent déjà. dans une société habituée à vivre sous le signe du surnaturel. où il fut imposé par l’influence de la cour ottonienne. voici que. Mots savants. un ordo était une division de la société. L’ensemble des chevaliers adoubés constitue un « ordre » : ordo. Le paysan faisait bénir ses récoltes. L’ado ubement se déroulait ensuite selon ses formes particulières.

compilé. Au moine Pierre des Vaux-de-Cernay. Vient ensuite une bénédiction du futur p. Guillaume le Conquérant fit plus tard adouber un de ses fils par l’archevêque de Canterbury. armèrent chevalier pour le service du Christ. C’était chose faite au X Ie siècle. la veillée n’était -elle pas toujours vouée entièrement à de pieuses méditations. vers ces pays d’entre Seine et Meuse qui furent l’authentique berceau de la plupart des institutions proprement féodales. Quant aux pratiques accessoires — le bain purificateur. Mais de la seconde il ressort clairement que l’officiant était supposé remettre lui-même l’arme. avec une bénédiction de l’épée. que deux évêques. elles ne semblent pas s’être introduites avant le XI Ie siècle ni avoir jamais été autre chose qu’exceptionnelles. De même. dit le texte. la veillée des armes — . Un pontifical de Besançon. Ne fit -on pas. Simon de Montfort avait entouré d’un pieux éclat. imité de celui des catéchumènes. qui y assista. Sans doute l’ho nneur ainsi rendu allait-il moins au prêtre qu’au prince de l’Église. il est vrai. cependant pouvaient-ils renoncer à s’entourer d’une pompe religieuse ? La liturgie.Marc BLOCH — La société féodale 299 baudrier au Carolingien Louis II. au chant du Veni Creator. à la seule exception des éperons dont la remise sera jusqu’au bout réservée à des mains laïques. bouclier. mais dont les éléments essentiels datent vraisemblablement du règne de saint Louis. en eussent assez souvent empêché l’accomplissement. pour trouver un véritable rituel religieux de l’adoubement. en France encore. l’adoubement de son fils. Ne nous y trompons pas — aucun de ces gestes religieux ne fut jamais indispensable à l’acte. devait devenir le rite officiel de la chrétienté. il donne aussi la paumée . Il ne ceint plus seulement le glaive . cette solennité arrache un cri . par là. Enfin. par un clerc qui. n’en puisait pas moins abondamment dans les usages locaux. de tout temps. profanement. c’est plus au nord qu’il faut regarder. dans le Pontifical de l’évêque de Mende. l’une et l’autre fort simples. chef de nombreux vassaux. que deux bénédictions de l’épée. digne d’un héros croisé. Aussi bien. A en croire un poème de Beaumanoir. la mention expresse que l’épée sera ceinte par l’évêque. lance. le cérémonial apparaît pleinement développé. En 1213. Un pape ou un évêque. tout en s’inspirant du recueil mayençais. Passé au XIVe siècle dans le Pontifical Romain. était comme invitée à imprégner la cérémonie tout entière. il « marque ». après une lacune de près de deux siècles. des chevaliers sur le champ de bataille. selon l’usage du moyen âge finissant — Bayard donna à son roi. des prières. après Marignan. Cependant. au son des vielles (283). Les circonstances. ne contient. La liturgie comporte. Notre plus ancien témoin est ici un pontifical de la province de Reims. Ici le rôle consécrateur du prélat est poussé aux dernières limites. la colée que — de l’épée. applicables aux autres armes ou insignes : bannière. Puis.440 chevalier lui-même. de même sens. avant ou après le combat ? Témoin encore. ce schéma. qui reproduit celle de l’original rhénan. d’ailleurs. le postulant « du caractère chevaleresque ». il arrivait qu’elle se fît. vers le début du siècle. qui fut établi en ce temps. d’origine française. rédigé vers 1295. Guillaume Durant.

par ses outrances. au siècle suivant. » Plus modeste. Mais. au témoignage de Jean de Salisbury (284). dans divers éc rits en langue profane. en Catalogne. avait cherché à transformer l’antique remise des armes en un « sacrement » — le mot. à la messe. avec la décadence d’une institution passée du droit à l’étiquette. n’avait rien de choquant à une époque où. qui se rencontre sous la plume de clercs. contribuèrent grandement à aviver le sentiment que la chevalerie était une société d’initiés. Avant que le futur chevalier ne reprît son épée sur l’autel. Ses efforts. Elle n’y avait pas réussi pleinem ent. devait épuiser jusqu’à la lie l’exégèse symbolique de l’adoubement et. peu après 1180. imité. Puis ce sont. . on continuait volontiers à confondre sous ce nom toute espèce d’acte de consécration.Marc BLOCH — La société féodale 300 caractéristique : « O nouvelle mode de chevalerie ! Mode jusque-là inouïe. L’Église.441 bien loin de la rigidité scolastique. l’esprit de corps. par une sorte de quasi-contrat. l’élément religieux ne borna point ses effets à fortifier. « les chevaliers restent debout. en marquant l’importance qu’elle attachait au rite d’ordination. plus tard. la théologie étant encore p. Cet opuscule eut un vif succès. par le seul fait d’avoir accepté la chevalerie. dans les prières. Tel. dans le Minnesang allemand. pour l’honorer. une pièce du « Meissner » . comme à toute institution chrétienne il fallait la sanction de fastes légendaires. souvent fort belles. là plus restreinte. avec d’inévitables variantes. la bénédiction de l’épée elle -même. Il exerça également une puissante action sur la loi morale du groupe. « Quand on lit. l’affadissement de l’idéal même qu’on affectait de faire sonner si haut. Bientôt paraphrasé en une « couronne » de sonnets italiens. dans le monde chevaleresque. Elle semble cependant avoir été alors très répandue. une fois entré en scène. qui scandaient le déroulement de la cérémonie . par Raimon Lull. ceux-là même qui ne l’avaient point prononcé des lèvres s’y étaient « tacitement » soumis. il ouvrit la voie à la foisonnante littérature qui. Peu à peu les règles ainsi formulées pénétrèrent dans d’autres textes : d’abord. un serment lui était ordinairement demandé. n’était pas générale vers le milieu du XI Ie siècle. car il fut chevalier (285). dit un liturgiste. dénoncer. quelques pages du roman en prose de Lancelot . enfin et surtout. qui précisait ses obligations (286). les écrivains d’Église estimaient volontiers que. Et. puisqu’ils ne faisaient pas tous bénir leurs armes. » II. Mais elle s’était du moins taillé une part. Tous les adoubés ne le prêtaient point. ici plus large. Le code chevaleresque Cependant. p. l’hagiographie vint à la rescousse. en un mot. avec Jean de Salisbury. le petit poème didactique français intitulé L’Ordene de Chevalerie. un passage célèbre du Perceval de Chrétien de Troyes. les épîtres de saint Paul ».442 durant les derniers siècles du moyen âge.

pour la mettre a u service des bonnes causes.Marc BLOCH — La société féodale 301 Dans sa fraîcheur. Cependant ce héros chrétien demeure. particulièrement contre les païens. « si l’on peut ». depuis saint Anselme jusqu’à saint Bernard. A ces préceptes généraux. dit le poète allemand Thomasin. si on ne peut les empêcher. s’introduisait dans le vieil idéal de la gu erre pour la guerre. pour le gain. en nettoyant le bagage traditionnel des éléments de nature très profane qui y avaient tenu et. un vassal fieffé . le pauvre. pourtant. le « los » . ou. contre des ennemis personnels ou ceux d’un maître — le chevalier l’a reçue. de la souffrance et de la mort — « celui-là ». quitter la place . dans le Livre de la Vie Chrétienne de l’évêque Bonizon de Sutri. Il protégera la veuve. son prochain dans l’embarras. — la pratique des tribunaux et de la vie publique : ne point participer à un faux jugement ou une trahison . pour qui le chevalier. l’orphelin. visiblement. A ces morales mondaines. Ainsi une discrimination. le nouveau décalogue emprunta les principes les plus acceptables à une pensée religieuse : largesse. poursuite de la gloire. que développent largement les liturgies postérieures. Mais l’épée. vers la fin du XIe siècle. par nature. Il doit aller à la messe. quel écrivain désormais eût osé répéter cette équation ? Enfin aux préceptes anciens. du moins. plus encore. Mais c’était en colorant ces normes mêmes de teintes chrétiennes . — enfin les incidents de la vie quotidienne : ne pas donner de mauvais conseils à une dame . d’intérêt capital. Il se superposait aux règles de conduite dès auparavant dégagées par la spontanéité des consciences de classe : code de fidélité des vassaux — la transition apparaît clairement. avaient amené le vieux jeu de mots. Du chevalier. l’adoubé défendra la Sainte Église. De la bénédiction des armes.443 ainsi consacrée — si nul ne songe à interdire de la tirer. il doit jeûner le vendredi. qui portaient l’empreinte de préoccupations exclusivement spirituelles. sans laquelle Philippe Auguste lui-même estimait qu’il n’était point de vrai « prudhomme ». . sur les lèvres de tant de rigoristes. ainsi épurés. n’attendait -on pas avant tout qu’elle les rendî t efficaces ? Les prières expriment clairement cette croyance. avant tout. et. Avec ce glaive. les textes laïques joignent volontiers quelques recommandations plus spéciales qui touchent la conduite au combat : ne point tuer le vaincu sans défense . cet idéal n’avait pas été sans vie. un guerrier. sed malitia (288). Il poursuivra les malfaiteurs. des vertus chevaleresques. d’autres étaient venus s’ajouter. « tous les jours » ou. est encore. — surtout code de classe des gens nobles et « courtois ». continuaient d’y tenir une si large place : ces scories qui. par l’Église. en pratique. avant tout. p. clercs et lais s’accordent donc à exiger cette piété. au besoin. Déjà les vieilles bénédictions du Xe siècle finissant mettent l’accent sur ce thème. ajoute modestement l’Ordene de Chevalerie. mépris du repos. « ne veut pas faire métier de chevalier qui ne veut vivre que doucement » (287). aider. « Chevalerie égale méchanceté » après l’annexion définitive. tout gonflé du mépris du clerc pour le siècle non militia. « volontiers » .

recueillie dans le Pontifical de Guillaume Durant. « Le plus haut ordre que Dieu ait fait et commandé. pénétrée de souffles religieux. la réalité fût loin de répondre toujours à ces aspirations. conçu comme une des divisions nécessaires d’une société bien policée. dressés par les imagiers au portail de Chartres ou au revers de la façade de Reims : « Seigneur très saint. sur terre.. Et de même qu’on point le cheval et que celui qui dessus sied le mène où il veut. comme. pour la protection du peuple as voulu instituer l’ordre de chevalerie. à vrai dire. de même le chevalier doit mener le peuple à son vouloir. au siècle suivant. la liste des vertus chevaleresques paraît bien avoir souvent subi un assez inquiétant amenuisement. fais. Peut -être.. Ce p. Raimon Lull ne croira pas heurter le sentiment chrétien en déclarant conforme au bon ordre que le chevalier « tire son bien-être » des choses que lui procurent « la fatigue et la peine » de ses hommes (289). Chrétien représente-t-il plutôt la « courtoisie » des grandes cours princières du XIIe siècle que la « prudhommie ». que ton serviteur que voici n’use jamais de ce glaive ou d’un autre pour léser injustement personne . toi qui as permis. familier à toute cette littérature. C’était en même temps fournir à cette classe la justification d’une suprématie sociale. comment s’en étonner ? Inclinera-t-on.. Il est plus important de noter qu’en passant des théoriciens ou liturgistes d’Église aux vulgarisateurs laïques. État d’esprit . c’est l’ordre de chevalerie ». » Plus tard. ne poursuit-il pas.444 n’est pas hasard sans doute si l’époque et le milieu mêmes où vécut ce saint adoubé ont donné naissance à la noble prière qui. nous offre comme le commentaire liturgique des chevaliers de pierre. soit d’une morale d’inspiration « sociale ».. qui après la chute. avec son ampleur coutumière. d’autre part. s’identifiait de plus en plus avec la collectivité des chevaliers adoubés : « O Dieu. prêtre excepté ? Plus crûment. tissée de beaucoup de ruses et de violences. qui. soit d’un code plus purement chrétien. Chrétien de Troyes. le roman de Lancelot. mais qu’il s’en serve toujours pour défendre le Juste et le Droit. le très orthodoxe Ordene de Chevalerie ne dit-il pas qu’il convient de les honorer par-dessus tous les autres hommes. achevait de légitimer l’existence de cet « ordre » des guerriers qui. on l’entendait autour de Louis IX. dit. lit-on dans une de ces prières de la liturgie bisontine. Mais il faut avouer qu’apr ès ce préambule sonore les enseignements que son prudhomme donne au jeune garçon par lui armé paraissent d’une déconcertante maigreur.Marc BLOCH — La société féodale 302 Que. en disposant son cœur au bien. as constitué dans la nature entière trois degrés parmi les hommes ». une pareille table des valeurs peut sembler un peu courte ? Ce serait se laisser aller à juger. en montrant dans les chevaux qu’ils montent le propre symbole du « peuple » qu’ils tiennent « en droite subjection » ? « Car dessus le peuple doit seoir le chevalier. à observer que du point de vue. là où l’historien a pour seul devoir de comprendre. en lui assignant une tâche idéale. » Ainsi l’Église. dès longtemps ressentie en fait. l’emploi du glaive pour réprimer la malice des méchants et défendre la justice . Père tout Puissant. Des chevaliers. après avoir exposé comment ils furent institués « pour garantir les faibles et les paisibles ». conformément au goût du signe.

Marc BLOCH — La société féodale 303 nobiliaire. s’il en fut. éminemment favorable à l’éclosion de la noblesse la plus stricte. * ** .

Cependant. Pour être autorisé à revêtir le blanc manteau. Car. 1130 . 1250 ou environ : entre ces deux dates. dès avant son entrée dans l’Ordre. pour la défense des colonies de Terre Sainte. précise encore le texte. une constitution de paix de Frédéric Barberousse à la fois interdit aux « rustres » le port de la lance et du glaive — armes chevaleresques — et reconnaît pour « légitime chevalier » celui-là seulement dont les ancêtres l’ont été avant lui . l’opposition ne répondît à une différence d’origine sociale. la seconde Règle procède. Mais cela même ne suffit point. Nul doute que. décidait évidemment de l’admission dans l’un ou l’autre grade. le roi Roger II de Sicile . les simples « sergents » — manteaux blancs contre manteaux bruns. p. Même chez des moines soldats. dès le principe. distinctes par le costume. les armes et le rang : en haut. Un état de fait. être « gentilhomme ». c’est à cette condition seulement qu’un homme « doit et peut » recevoir la chevalerie. qui tient à crime toute déchéance volontaire.446 l’orgueil de caste. comme il est dit dans un autre passage. la plus ancienne Règle ne formule à cet égard aucune condition précise. taisant sa qualité chevaleresque. ait été adoubé. Mais la jurisprudence de la cour royale. que s’était -il donc passé ? Rien de moins que la transformation du droit à l’adoubement en un privilège héréditaire. le roi Jacques Ier d’Aragon . L’h érédité de l’adoubement et l’anoblissement Fondé. rédigée en 1130. une autre. il n’était alors guère de lois. déterminé par une sorte d’opinion commune. Dès 1140. en d’autres termes. en 1294. En France. se soit glissé parmi les sergents ? La vérité une fois connue. avec une rigueur toute juridique. les « chevaliers » . il sera mis aux fers (290). en 1234. l’Ordre du Temple groupait deux catégories de combattants. parmi les recrues. En 1152. au contraire.445 Dans les pays où la tradition législative ne s’était point perdue ou avait repris vie. défend expressément aux fils des paysans de se faire adouber. Il lui faut en outre être « fils de chevalier ou extrait de chevaliers du côté de son père » . vers 1119. p. il est d’abord nécessaire que le postulant. en 1187. en bas. sous Saint . des textes réglementaires avaient précisé le droit nouveau. en ce milieu du XIIIe siècle. Il y a plus.Marc BLOCH — La société féodale 304 CHAPITRE IV La transformation de la noblesse de fait en noblesse de droit I. Arrive-t-il qu’un nouvea u venu. Postérieure d’un peu plus d’un siècle. le comte Charles II de Provence ordonnent de n’admettre à la chevalerie que les descendants de chevaliers. parlait plus haut que l’humilité chrétienne.

devint un privilège légal et rigoureux fut donc. ordre international. Sans doute. on concevait mal que le droit de combattre à cheval et équipé de pied en cap fût séparable de l’adoubement. à la veille de la bataille de Courtrai. auxquels leur richesse permettait de se procurer la monture et l’équipement nécessaires (293) ? Le jour où ce qui n’avait été longtemps qu’une vocation héréditaire de fait. par leur nombre. p. comme devait dire Raimon Lull. une nouvelle puissance était née : celle du patriciat urbain. désireux de se faire une cavalerie. Aucune loi. Aux yeux d’une opinion de groupe de plus en plus exclusive. le roi Alfonse le Sage. le blâme même dont ces intrusions étaient l’objet prouve qu’elles n’étaient pas exceptionnelles. Sauf grâce spéciale du roi. que fit rédiger. en vertu du même préjugé de classe. donner la colée à quelques riches bourgeois. les princes flamands. Au XIIe siècle. Ne vit-on pas encore. à la fois entre eux et avec la règle du Temple. est formelle. la grande majorité des adoubés avaient été pris parmi les descendants de chevaliers. n’eussent point dédaigné le « baudrier de chevalerie ». les guerriers d’origine ne pouvaien t manquer de percevoir des éléments beaucoup plus étrangers à leur mentalité et à leur genre de vie. susceptible de beaucoup d’accrocs. les coutumiers. jusque-là. en ligne masculine. aucun adoubement ne saurait être valable si le père de l’adoubé ou son aïeul. en tout cas un peu plus tard. Elles semblaient d’ailleurs parfois presque nécessaires au recrutement des armées . en 1302. Cependant. . La même conception semble également à la base d’un passage. en dehors des personnes bien nées. une très grande date. Rien de plus remarquable que la quasi-coïncidence dans le temps et le parfait accord de ces divers textes. du grand traité de droit castillan. se faisaient acquéreurs de seigneuries et dont beaucoup. En ces riches marchands qui. aucune coutume ne les rendaient caduques.447 seule la naissance. le poète de Girard de Roussillon (292). « Ah Dieu ! qu’il est mal récompensé le bon guerrier qui de fils de vilain fait chevalier ! » s’écrie. volontiers. à la vérité moins clair. De toujours. car. vers 1260. les Siete Partidas. n’ont déjà été chevaliers (peut -être dès ce temps. Du moins sur le continent — car l’Angleterre. même si les contemporains n’en eurent pas une claire conscience.Marc BLOCH — La société féodale 305 Louis. les coutumes provinciales d’une partie au moins de la Champagne accepteront cependant que cette « noblesse » puisse se transmettre par le « ventre » maternel). « garante ». que les soldats de fortune ou les officiers seigneuriaux. s’étaient presque ex clusivement recrutés. De même. lorsqu’ils élevaient expressément cette b arrière. doit être mise à part — l’évolution des hautes classes obéissait à un rythme fondamentalement uniforme (291). beaucoup plus inquiétants aussi. pour eux-mêmes ou pour leurs fils. nous le verrons. Les profonds changements sociaux qui s’opéraient alors sur les frontières du monde chevaleresque avaient certainement beaucoup contribué à inspirer des mesures aussi draconiennes. souverains et tribunaux avaient-ils à peine le sentiment d’une innovation. vers 1160. parmi lesquels. paraissait habiliter à l’observation du code de vie auquel engageait la remise des armes. « de la continuation de l’honneur ancien ».

les réactions des barons allemands devant les adoubements qu’ils jugeaient trop aisém ent distribués. que si le postulant appartenait déjà à un lignage chevaleresque. dans p. Une classe de puissants ne saurait se transformer. toutefois. c’était afin de reconnaître de longs services ou une situation sociale prééminente. C’est quand une classe se sent menacée qu’elle tend. Qu’à cela ne tînt ! Ils happèrent en chemin un paysan et lui donnèrent la colée : « Chevalier soyez ! » A cette date. a très clairement exposé comment la poussée des nouvelles couches. amena les rois à prendre les précautions nécessaires pour que l’achat d’un fief ne fît pas de tout enrichi l’égal d’un descendant de chevaliers.Marc BLOCH — La société féodale 306 les candidats à l’initiation par l’épée et la colée. le soir de Mons -en-Pevèle (294). des « novelletés ». n’était -ce pas obtenir d’être assimilé aux « nobles » d’origine ? Les premiers exemples que nous possédions de ce genre de documents. par nature. telle était. c’était retarder sur la marche du droit . et Beaumanoir. comme dit Beaumanoir. dans l’entourage des Capétiens. datent de Philippe III ou de Philippe IV. tendit beaucoup moins. Gardons-nous. à la « gent mécanique » . Bientôt l’habitude se prit. L’évolution de l’opinion juridique. en caste héréditaire sans se condamner à exclure de ses rangs les puissances nouvelles dont l’inévitable surgissement est la loi même de la vie . en France. en tant que force sociale. l’aptitude de « l’ordonné » à conférer l’ordre ne subsistait plus. la jurisprudence de la cour royale française. sans se vouer. Pourvus eux-mêmes de la chevalerie. pour un acte de procédure. surtout. Tout chevalier naguère pouvait faire un chevalier. Mais à condition d’être spécialement autorisé par l’unique pouvoir auquel les conceptions alors communément répandues accordaient l’exorbitante faculté de lever l’application des règles coutumières : celui du roi. vers la fin du XIIIe siècle. cependant. par suite. promis à un si grand avenir. le roi usait de son droit pour récompenser sur le champ de bataille. dont la présence était exigée. Parfois. Ainsi pensaient encore ces trois personnages que Beaumanoir met en scène. de même dignité. demeure encore possible. presque dès le p. Le plus souvent.449 début. d’imaginer un obstacle. de génération . selon l’antique usage. par l’évêque Otton de Freising. dès Saint Louis. infranchissable. cependant. Car. en somme. ils manquaient d’un quatrième comparse. L’acte ne permettait pas seulement de créer un nouveau chevalier . empressées à placer leurs capitaux en terres. Aussi bien connaissons -nous. dans son intégrité. à interdire rigoureusement les admissions nouvelles qu’à les soumettre à un très strict contrôle. seul dispensateur. au terme de l’ère féodale. l’adoubement. quelque trait de bravoure : ainsi. On l’a déjà vu. l’aptitude à l’adoubement se transmettant . en faveur d’un boucher. par la coutume. en vérité. par principe. et une lourde amende fut le juste châtiment de cet anachronisme. de donner à ces autorisations la forme de lettres de chancellerie désignées.448 l’Italie du Nord. à un fatal étiolement. désormais. Philippe le Bel. sous le nom de lettres d’anoblissement : car être admis à recevoir la chevalerie. à se clore. Lorsque tel n’est point le cas. absolument.

Dans l’Empire. le titre naissant. Plus grave était le cas des intrus qui. ce privilège. par les interdictions. une classe de puissance et de genre de vie. en les . au bout du compte. Il n’en est pas moins vrai que. La résistance fut vive surtout du côté des hauts feudataires. Florence. il faisait. adoubé des « vilains » p. au maître d’une seigneurie rurale. pour plus d’un demi -siècle. comme il était naturel. en dépit de la loi. surgir un nouveau lignage chevaleresque. Plus tard. l’évêque de Strasbourg (297) . Depuis Conrad IV. avec moins de difficulté. comme à l’ordinaire. et le seul espoir qui. à partir du règne suivant. du long usage. comme. De même. coupables d’avoir. les nobles et les prélats de la sénéchaussée de Beaucaire prétendaient encore. le nom de noble et. dès 1260. au bout de quelques générations personne ne songeait plus à le contester à la famille . du même coup. finalement. — avec quel succès ? nous ne savons — au droit de créer librement des chevaliers parmi les bourgeois (296). mettaient à profit une situation de fait pour se glisser indûment dans les rangs chevaleresques. qui commença à régner indépendamment en 1250. La législation et la pratique siciliennes s’inspirèrent de principes tout pareils. communes urbaines. la transformation de l’hérédité de pratique en hérédité juridique n’avait été rendue possible que par l’affermissement des pouvoirs monarchiques ou princiers. Mais s’agissait -il là d’autre chose que du dépècement des attributs régaliens ? Le principe qui au seul souverain reconnaissait le droit d’abaisser la barrière r estait sauf.Marc BLOCH — La société féodale 307 en génération. voire. Assurément les monarchies ne parvinrent pas sans peine à établir ce monopole. la permission de recevoir le « baudrier de chevalerie ». au guerrier vieilli sous le harnois. il ne se considérait donc pas comme lié. entre le plus grand nombre de mains : princes territoriaux. que l’Empereur s’estimait en droit d’armer chevaliers de simples soldats (295) . l’aptitude à l’adoubement. les constitutions de Barberousse. à des personnages qui n’y étaient pas habilités de naissance. en Espagne. dans une large mesure. de ses propres lois. préparée au cours d’une longue gestation spontanée. l’opinion commune. lui-même. que la faculté d’ouvrir ainsi à de nouveaux venus l’accès de la chevalerie se divisa. en apparence absolues. devaient unir les deux couronnes. ne refusait guère au possesseur d’un fief militaire. de tirer de ceux qui en avaient bénéficié un peu d’argent. nous voyons les souverains allemands concéder. en quantité certainement considérable. ne prévoient rien de tel. restât permis aux gouvernements était. l’exemple sicilien ne manqua pas d’exercer son action sur des souverains qui. à vrai dire. Mais nous savons. Roger II de Sicile. de leur propre gré. Ce fut dans l’Empire. Aussi bien. fit une exception en faveur de l’abbé della Cava. La noblesse demeurant. étaient de fort riches personnages. Puis. Sous Philippe III. par lettres. seuls capables à la fois d’imposer une police sociale plus rigoureuse et de régulariser. en réalité. en s’offr ant à sanctionner cet abus. les grands princes apanagés s’arrogèrent. dès 1281. quelle que fût son origine. par suite. en Italie. personnellement. dans les désordres du temps des Valois. en 1298. par ailleurs. la cour du roi dut entamer une procédure contre les comtes de Flandre et de Nevers. comme.450 — qui. En France.

En vérité. le privilège fiscal des nobles demeura encore aussi mal défini que l’impôt d’État lui -même . les inévitables et salutaires passages d’ordre à ordre. Riche bourgeois. après la défaite de Courtrai. la porte n’était pourtant que faiblement entrouverte — beaucoup moins aisée à franchir certainement qu’elle ne l’avait été auparavant ou ne devait l’être. aux mains de gouvernements éternellement besogneux. est révélateur. si petit sire qui n’eût continué à distribuer. ouvertement. aux serfs royaux. l’inventaire des combattants. leur liberté. la période qui s’étend de 1250 à 1400 environ fut. sur le p.451 d’adoubement n’échappèrent pas à ce sort commun. chargés de solliciter les acheteurs d’anoblissement. à de rares exceptions près. Sous Louis XI ou Louis XIV.452 continent. II. la chevalerie dans le commerce. Il n’était alors guère d’institution qui. expressément. on n’aurait vu.Marc BLOCH — La société féodale 308 sanctionnant. en machine à faire de l’argent. de multiplier des faveurs ressenties comme autant d’insultes à la pureté du sang. les rois. jusque vers le milieu du XIVe siècle. bien générale ou qu’elle ait beaucoup rapporté. par une somme une fois versée. en France du moins. Mais Philippe le Bel semble avoir été le premier souverain à mettre. Si le groupe des chevaliers à titre héréditaire ne s’était pas. n’étaient gratuites. à sa volonté. D’où. Non moins. et l’esprit de corps. Les autorisations p. plus tard. très puissant dans les milieux chevaleresques — auxquels les princes eux-mêmes avaient conscience d’appartenir — n’eût guère permis. premier magistrat de la première des bonnes ville. presque officiellement employé au temps de la jacquerie. pourtant. les lettres royales. Étienne Marcel se posait. fermé. il eût été. devaient apprendre à faire une des ressources régulières de leur trésorerie et les riches contribuables un moyen d’échapper. ne se transformât. que cette pratique ait été dès ce moment. à la rigueur. En 1302. en Europe ni en France même. la colée. en ennemi des nobles. dans le royaume. Pas plus que les autres expéditions des chancelleries. cependant. Constitution des descendants de chevaliers en classe privilégiée A elle seule. peu ou prou. la violente réaction antinobiliaire qui. sans doute. la restriction de l’adoubement aux membres des familles déjà confirmées dans cette vocation ou aux bénéficiaires de faveurs . à l’avenir. Mais. De la forte constitution d’une classe et de son exclusivité peut-on rêver symptôme plus éloquent que l’ardeur des attaques dont elle est l’objet ? « Sédition des non-nobles contre les nobles » : le mot. éclata au XIVe siècle. Parfois aussi on payait pour ne pas avoir à prouver son origine (298). celle de la plus rigoureuse hiérarchisation des couches sociales. en même temps que de vendre. Si le Parlement de Paris n’avait été là ou s’il avait manqué de la force nécessaire à l’exécution de ses sentences. des commissaires parcoururent les provinces. De la « savonnette à vilains ». aux impôts dont la noblesse exemptait. l’un d’eux. On ne voit pas. lui-même.

453 ne semble plus permise — vingt-cinq ans en Flandre et Hainaut. On s’étonnait de la singulière superstition qui. L’affaiblissement général des services vassaliques eut pour effet que. personnellement. que. selon le terme que. faisait retarder le plus possible cette cérémonie. depuis Philippe Auguste jusqu’à Philippe le Bel. il sera. c’est encore au fils seulement qu’en dehors de toute obligation d’adoubement. Pour jouir de ces avantages. peu à peu. Il faut aussi qu’il ait été adoubé. il prenne part à l’ost et aux chevauchées. A -t-il. les rois de France. Car c’était encore faire dépendre d’un rite. nécessaire à un bon service. Dans la Provence. En 1238 encore. il faut d’abord que l’homme s’acquitte effectivement de ses devoirs de vassal. à la fois en tant que guerriers « ordonnés » et que vassaux. par allusion au rôle traditionnel du jeune noble auprès de ceux qui l’ont précédé dans la carrière. un fils ? Celui-ci. on cessa d’insister sur la première condition . les mêmes règles se font écho. donne la primauté au cadet sur l’aîné. si celui-là a reçu la chevalerie et celui-ci non. les privilèges dont l’idée nobiliaire exigeait qu’ils fussent attachés à la pure naissance. de La Garde-Guérin. Plus éloquente encore. Advient-il cependant. resta longtemps bien vivante. disent les Usages catalans. Il ne s’agissait pas que de prestige. dans la dynastie des comtes de Provence. sauf s’il est retenu par la vieillesse. La seconde. qui pouvait être ou n’être pas accompli. Or. dans la Normandie. les textes les plus récents la passent sous silence.Marc BLOCH — La société féodale 309 exceptionnelles n’eût pas suffi à constituer une véritable noblesse. de la maison de Barcelone. chargés des plus hautes missions du combat et du conseil. chevaliers. devra. qu’un fils de chevalier ait omis de se plier à cette cérémonie ? Est-il demeuré trop tard simple « écuyer ». leurs fils et leurs petits-fils » (300) ? Comment cependant ne se fût-on pas fatigué de compter les générations ? Assurément la réception solennelle des armes continuait de passer pour un devoir de rang auquel le jeune noble ne pouvait se dérober. le statut des « pariers » qui possédaient en commun le château gévaudanais. tendait à se concrétiser en un code juridique précis. à travers l’Europe féodale. on reconnaît les bienfaits de la condition paternelle. précise le texte provençal. De plus en plus. Parce qu’elle paraissait garantir la constitution de l’équipement complet. Mais le sentiment de la dignité de la race était devenu trop impérieux pour que ces exigences pussent éternellement se maintenir. aux plaids et aux cours ». de la fin du XIe siècle aux premières années du XIIIe. en Allemagne. depuis 1269 aux « chevaliers et fils de chevaliers. par contre. rejeté parmi les « rustres » (299). s’il veut participer à ces privilèges. la chevalerie. la série des chartes royales concédées aux gens d’Oppenheim : les mêmes droits sont octroyés en 1226 aux chevaliers. en 1275 aux. trente en Catalogne — . comme un présage de mort prochaine (301). un règlement familial privé. vers le même moment. à son tour. sans déchoir un peu. la situation prééminente que l’on s’accordait à recon naître aux chevaliers. où que ce soit. en 1235 . recevoir. « qu’il ait armes et chevaux. brutalement. s’efforcèrent d’en imposer . Leur effacement s’opéra par étapes. on s’est habitué à employer pour désigner cette position d’attente ? Une fois passé l’âge à partir duquel une pareille négligence p.

droits et franchises dont ont coutume de jouir les nobles selon les deux lignes d’ascendance » (302). légèrement postérieure à 1284. d’être vassal — autrement dit. d’autre part.Marc BLOCH — La société féodale 310 l’accomplissement à leurs sujets de familles chevaleresques. par un véritable renversement de l’ordre des termes. réduits à l’état d’une formalité de bienséance. quiconque est « de lignée de chevaliers ». c’es t. Naguère on avait passé pour noble parce qu’on était vassal. en pratique. à peu près partout. la plus ancienne autorisation d’adoubeme nt accordée. elle fut très loin d’être constamment observée — ce qui ouvrit la porte à beaucoup d’usurpations de noblesse — en droit même. Cependant l’ascension de la fortune bourgeoise comme les besoins d’argent dont les vieilles familles étaient si souvent pressées ne permettaient pas de maintenir la règle dans toute sa rigueur. On se bornera à en indiquer ici les caractères les plus universels. p. d’autant plus mal observée. de détenir un fief militaire. l’administration royale dut finalement se contenter de prescrire. surtout. Et. à un état de fait se substitua un monopole de droit. Ces dernières. dans les détails. tournèrent au profit des . qu’on la mette ou non à profit. vers le milieu du XIIIe siècle. aux « gentilles femmes » comme aux gentilshommes. toute la postérité du récipiendaire « aux privilèges. une fois de plus. Générales quelquefois : ainsi. C’ est chose communément admise. en principe. selon les pays. que lentement et subit. en faveur des personnes nées d’une mère noble et d’un père non noble (303). force fut de prévoir des exemptions. le code nobiliaire ainsi constitué variait sensiblement. au cours des temps. Ce qui désormais crée le noble.454 grosses dépenses . ou fief « franc » — si l’on ne figure déjà parmi les nobles de naissance. écrit Beaumanoir. comme ailleurs. la simple possession de l’armement. sans poser la moindre condition. Dans les dernières années du XIIIe siècle. dans la mesure où le permettaient les différences de sexe. qu’elle entraîne ordinairement de p. tels qu’ils se dégagèrent au cours du XIIIe siècle. On appelle gentilhomme. Désormais. dès qu’une guerre pointait à l’horizon. l’évolution était à peu près partout achevée. d’importantes modifications. par la chancellerie des rois de France. Mais ici. ce ne sont plus les vieux gestes d’initiation. les liens du vasselage étaient la forme de dépendance propre aux hautes classes. du moins par la masse. élève d’un trait. Le droit des nobles Commun. il sera impossible. à un personnage qui ne fût pas né dans un de ces lignages. Non seulement. Ils n’y réussirent guère : si bien qu’impuissante même à tirer de la perception des amendes ou de la vente des dispenses un procédé fiscal lucratif.455 Particulières. la capacité héréditaire de prétendre au bénéfice de ce rite. III. Traditionnellement. Il ne s’élabora.

décidèrent de n’en plus admettre que venus de la noblesse (305). du moins. tend à lui être réservé . ce qui avait été la coutume attachée à l’exercice d’une fonction te ndit à devenir celle d’un groupe de familles. avec des amendes ordinairement plus lourdes que celles des gens du commun . nous le verrons. Comportait-il. considérée comme inséparable du port des armes. trop égalitaire.456 la hiérarchique Allemagne. Ils n’étaient pas jugés par les mêmes tribunaux que les autres dépendants. là plus tard. Leur statut familial même portait la marque de leur condition. qui se ferma ainsi. S’agissait -il d’assurer la pureté du sang ? Pas de moyen plus efficace. n’avaient point coutume de distribuer gratuitement leurs faveurs. On n’en vint là. instructif : là où on avait parlé autrefois de « bail féodal » — l’institution a été définie au début de ce volume (304) — . que d’interdire toute mésalliance. jusqu’alors. on ne reconnaissait ordinairement pas à l’acquéreur non noble le droit de requérir leur hommage . on peut constater. à son tour. se contenter des taxes et services. il était des formes interdites à l’homme mal né. pourtant. il devait. Partout aussi. certaines grandes communautés religieuses. on se prit désormais à dire. Les vassaux militaires. Ailleurs. la suprématie sociale de la classe en même temps que son caractère d’ordre combattant. le droit privé des nobles conserva un tour volontiers archaïque. que le recours à la vengeance privée. à l’exclusion de la petite chevalerie issue d’anciens officiers seigneuriaux. sur le plan matrimonial. Leurs fiefs ne s’héritaient pas comme les autres biens. avaient été régis par un droit différent des règles communes. que les lois somptuaires lui attribuent une place à part. par ces dérogations. on en éliminait le baiser. L’importance attachée au . comme feudataire. « garde noble ». Partout. Quand des possesseurs de fiefs militaires fut sortie la noblesse. On réduisait la cérémonie à un serment de foi ou. dans ce dernier pays. jusque dans la façon de solliciter ou de contracter l’obéissance. évidemment. fut-ce seulement la couche supérieure de celle-ci. ici plus tôt. par contre. par un échelonnement très poussé à l’intérieur même de la noblesse. Encore. en droit. sur ce point. de longue date. qui. seules capables de légitimer de pareils accrocs à l’ordre social. la soumission d’arrière -vassaux ? Si ceux-ci étaient gentilshommes. sans gestes de fidélité. Le fief étant le plus souvent une seigneurie. les pouvoirs de commandement sur les petites gens tendaient. avec plu s de vigueur encore. qu’il est soumis à un droit pénal exceptionnel. sinon en pratique. accomplir ce rite envers le seigneur du degré supérieur.Marc BLOCH — La société féodale 311 monarchies. Comme il était naturel pour une classe qui tirait son originalité du reflet d’institutions très anciennes. que dans une féodalité d’importation — à Chypre — et dans p. que le noble est spécialement protégé dans sa personne contre le non-noble . Un changement de nom est. Une série d’autres traits marquaient. en France. en revanche. qui. le souvenir de l’ancienne égalité des hommes libres continua d’exercer ses effets. n’avaient manifesté leur esprit aristocratique qu’en écartant les postulants d’origine servile. caractérisé. L’on répug nait même à admettre qu’il pût. à se détacher de la qualité nobiliaire.

Quelle que fût la force des droits acquis de naissance. les rois normands. ne saurait. L’exception anglaise En Angleterre. se soumettre aux corvées rurales. d’ancien devoir vassalique devenue le devoir nobiliaire par excellence. unanimement. plus soucieux. l’usage de ces symboles de continuité passa désormais pour le monopole des familles classées comme nobles. parfois transmises avec le fief. cependant.Marc BLOCH — La société féodale 312 lignage. piocher. En Provence aussi. peints sur le bouclier du chevalier ou gravés sur son sceau. et restera toujours une classe de genre de vie. ni au lavoir. de génération en génération. Enfin. A cette fin. les travaux agricoles passaient pour contraires à l’honneur des armes. fit les armoiries. elle n’était pas telle. l’évolution de la noblesse de fait suivit d’abord à peu près les mêmes lignes que sur le continent. plus souvent héréditaires. à son égard. l’obligation militaire. la vocation de l’épée. un chevalier. Maîtres très puissants d’un royaume insulaire qu’ils concevaien t. Elle restait. IV. comme destiné à leur fournir les moyens de poursuivre des ambitions véritablement impériales. puis angevins s’appliquèrent à y tendre au maximum les ressorts de l’obligation militaire. Certes la notion de dérogeance p. même sans le bien. Mais.457 était loin d’être encore pleinement élaborée. la privation des privilèges chevaleresques. Mais pour s’infléchir. avant tout. Fût-ce de son propre consentement. d’âges divers : levée en masse de . avait d’ores et déjà pour effet de mettre le genti lhomme à l’abri des charges pécuniaires communes. comme porteur du privilège. de protéger le quasi monopole des bourgeoisies marchandes que de servir l’orgueil d’une caste adverse. ils utilisèrent concurremment deux principes. dans un sens bien différent. Elle n’était plus une classe d’initiés. entraînent. L’interdiction de commercer paraît alors avoir été imposée aux nobles surtout par certains statuts urbains. où les institutions vassaliques et chevaleresques étaient toutes d’importation. selon une ordonnance provençale. ne caractérisait-on pas la femme noble comme celle qui ne va « ni au four. décide le Parlement de Paris. s’il a acquis une tenure en vilainage. au XII Ie siècle. que remplaçait. « Labourer. automatiquement. ni au moulin » (306) ? La noblesse avait cessé de se définir par l’exerci ce d’une fonction : celle du fidèle armé. s’ exprima dans la transformation qui des anciens signes individuels de « reconnaissance ». transporter à dos d’âne bois ou fumier » : autant de gestes qui. par là. sans que l’exemption fiscale eût encore rien de rigoureusement défini. Né d’abord dans les dynasties royales et princières. où l’orgueil de la race était particulièrement fort. bientôt adopté par beaucoup de plus modestes maisons. par contre. qu’ils ne dussent se perdre par l’exercice de certaines occupa tions censées incompatibles avec la grandeur du rang.

Dès la fin du siècle vraisemblablement.458 Cependant on considérait. au siècle suivant. N’était -il pas plus raisonnable d’asseoir. l’Angleterre médiévale n’eut pas de noblesse.459 accessoires d’une étiquette archaïsante. et. à beaucoup près. que les désobéissances prévues promettaient au trésor royal la perspective d’agréables amendes. d’abord dans ses domaines continentaux. p. la cérémonie chevaleresque. on exigea. celles qui seront exigées du détenteur d’un fief de chevalier. entre autres. Dès 1180 et 1181. nous le savons. comme sur le continent. sans conteste. en 1224 et 1234. ne se fût-il pas avisé de l’inefficacité croissante à laquelle le vieux système du service fieffé était désormais condamné ? Beaucoup de fiefs avaient été morcelés. ses sujets à se munir chacun des armes conformes à sa condition. où l’organisation féodale n’était pas. d’ailleurs. d’obliger tout possesseur d’un tel fief à se plier. parmi les hommes libres. avait déjà été le principe qu’en 1180 Henri II s’était efforcé d’appliquer à ses États du continent. L’ » assise » anglaise spécifie. ne devait jamais y voir le jour. ne put servir de centre à la formation d’une classe fondée sur l’hérédité. en usant de critères économiques variables. en vérité. fut finalement rejetée parmi les p. était forcément limité. ce fut l’adoubement que. D’autres passaient à travers les mailles de recensements sans cesse réitérés et toujours imparfaits. Mais de la politique royale — à laquelle s’était ajoutée. par un inévitable corollaire. on voit Henri II astreindre. Même en Angleterre. Du moins — ce fut la restriction introduite par la seconde ordonnance — . dont le détail ici importe peu. Mais. de tous les libres possesseurs d’une certaine quantité de terre libre. Jusque-là. cette fois. conformément aux habitudes prises. le gouvernement anglais. service spécialisé réclamé aux vassaux. dans ces mesures. il n’y avait. Il fallut y renoncer . à cette initiation. sans doute. sans retard. de s’armer sur une réalité beaucoup plus tangible : la fortune foncière. là où Henri II s’était borné à parler d’armement. à vrai dire. puis en Angleterre. Structure. Henri III jugea-t-il sage. Elle ne fait point mention d’adoubement. elles étaient devenues à peu près inopérantes. par suite. à partir de 1254. partout aussi régulière qu’en Angleterre ou dans le duché normand. Aussi. le rite comme une sûre garantie de l’équipement. résolument. l’absence de toute tentative pour mettre une barrière au commerce des fiefs — une très grave conséquence avait découlé. en . dorénavant. quelle qu’en fût la natur e ? Tel. En Angleterre l’adoubement. le devoir de servir et. Cela d’autant plus volontiers. Au sens français ou allemand du mot. Enfin leur nombre. au total. si l’ hommage était rendu directement au roi. cependant. métamorphosé en institution censitaire. aucun groupe d’essence supérieure ne se constitua.Marc BLOCH — La société féodale 313 tous les hommes libres . pourtant. On fit de m ême dans l’île. avec ses fortes traditions administratives. pourvu d’un droit particulier qui se transmît par le sang. Cette classe. Comment. de moins en moins régulièrement pratiquée. rien qui différât sensiblement de la législation capétienne du même temps. Entendez que. aucune machinerie d’Ét at n’était alors assez bien agencée pour assurer le strict respect de pareilles mesures.

Avec. étonnamment égalitaire ! A aller au fond des choses. auprès de la monarchie. d’officiers du roi et de représentants ordinaire s. des cours de comté : tous gens dont les modes de vie différaient grandement et sciemment de ceux des hommes libres du commun. selon une norme caractéristique. on continua d’exiger.460 que « juridique » . ne sera qu’une imitation tardive des mœurs françaises). le cercle étroit des comtes et « barons ». au sommet. dans les comtés. où. une aristocratie aussi puissante que dans le reste de l’Europe. l’aristocratie anglaise tira. Sur le sol anglais. aucune famille. la notion de servitude avait été étendue au point de frapper de cette tare la majorité des paysans. C’était une classe de possesseurs de seigneuries. être pris parmi les chevaliers adoubés. naturellement. Mais les freemen eux-mêmes sont une oligarchie. parce que la terre paysanne était davantage à sa merci. Au moment même. à la « libre » tenure — officiellement habiliter au droit d’élire. le simple freeman. solidement établie en richesse et en distinction sociale. partout ailleurs. connus sous le nom significatif de « chevaliers des comtés » et qui. Point de lettres d’anoblissement chez les Anglais de ce temps (la création des baronets. attachés au fief de dignité. au -delà de la Manche. pratiquement. elle devait — toujours limitée. suffi à autoriser. qu’ils pussent fournir la preuve d’armoiries héréditaires. en effet. elle reposait cependant sur l’existence d’une frontière hiérarchique singulièrement dure. il ne semble pas que. bien que. ou environ. jusqu’à la fin du moyen âge. en Angleterre. encore que placée plus bas. plus puissante peut-être. Le fait suffisait à en tenir lieu. en Angleterre. En un mot la classe des gentilshommes. en droit. Ce n’est pas à dire. à vrai dire. Il n’en était pas besoin. la caste des gens nobles s’élevait au -dessus de la masse de plus en plus considérable d’une population qualifiée de « libre ». au XIIIe siècle. commencé de s’élaborer durant le XIIIe siècle. par la monarchie besogneuse des Stuarts. le meilleur d’une force qui devait traverser les âges. comme sur le continent. avaient dû. le prestige du sang fût ressenti avec beaucoup de force. ait jamais rencontré beaucoup de difficulté à se faire reconnaître l’usage de pareils emblèmes (307). en effet. en principe. voire à imposer l’adoubement. Surtout. La fortune foncière avait. Et de s’être ainsi maintenue tout près des réalités qui font le vrai pouvoir sur les hommes. ils ne passaient qu’à l’aîné. et bien que. Et si de ces députés mêmes. au contraire. des privilèges assez précis avaient. à « l’honneur ».Marc BLOCH — La société féodale 314 apparence. pouvoir et revenus le plus souvent s’héritassent. Au profit de ce groupe suprême. qu’il n’existât point. les députés des « Communes de la Terre ». d’avoir échappé à l’ankylose qui guette les classes trop bien délimitées et trop dépendantes de la naissance. sans doute. Un siècle et demi plus tard. d’ailleurs. Mais ils étaient de nature presque exclusivement politique et honorifique. cette collectivité était trop mal définie pour ne pas rester largement ouverte. originellement. . demeurait. dans son ensemble. ne se distingue guère du gentilhomme. plus « sociale » p. de guerriers ou de chefs de guerre.

c’est -à-dire de l’équivalent d’une tenure paysanne. plus ou moins gauchement exprimée par l’opinion d’abord. « la composition sera doublée » (309). les mendicités d’un Bertrand de Born . le portrait du père de l’héro ïne — « moult pauvre était sa cour » — ou. Parfois. on disait aussi. puis de droit. l’indigente maisonnée d’où s’évada. naturellement. celui du vavasseur au grand cœur et à la rustique armure . d’un « manse ». à la poursuite p. p. on le voyait grandir en dignité.Marc BLOCH — La société féodale 315 CHAPITRE V Les distinctions de classes à l’intérieur de la noblesse I. La hiérarchie du pouvoir et du rang Malgré les caractères communs de la vocation militaire et du genre de vie. vassal de beaucoup de vassaux (vassus vassorum). cette situation juridique coïncidait presque toujours avec une fortune des plus modestes. frappé. Dès que le noble devenait le chef d’autres nobles. Au plus bas des degrés.461 Au temps où les obligations vassaliques conservaient encore toute leur force. De profondes différences de fortune. Du moins quand le mot. fut toujours très loin de constituer une société d’égaux. voici d’abord le « vavasseur » qui. « bachelier ». dans le poème de Gaydon. Notre personnage groupe-t-il. plus tard par la coutume ou la loi. à peu près dans le même sens. la condition normale de beaucoup de jeunes. Voyez. n’est lui-même le seigneur d’aucun autre guerrier. Pratiquement. disent les Usages de Barcelone. voué à l’aventure. de préférence. hors de la fiction. une vie besogneuse de petit gentilhomme rural. littéralement « jeune homme ». le groupe des nobles de fait. Ne pas commander ou ne commander qu’à des croquants : c’était n’avoir droit qu’à une médiocre considération. le principe de ce classement. Car telle était. ce fut à l’échelonnement même des hommages que l’on demanda. sous son fanion. dans l’ Erec de Chrétien de Troyes. fait prisonnier ou de toutes façons maltraité : « mais s’il a lui -même deux autres chevaliers établis sur des terres de son honneur et en maintient un autre dans sa mesnie ». un Robert Guiscard . ou encore ces chevaliers que diverses chartes d’un cartulaire provençal nous montrent pourvus. une troupe . Après avoir énuméré les diverses indemnités dues au chevalier. de puissance et par suite de prestige établissaient entre eux une véritable hiérarchie.462 des coups d’épée et du butin. commun à tout le domaine roman. Mais il arrivait qu’elle se prolongeât fort tard (308). était pris dans son sens strict. non encore chasés ou encore insuffisamment dotés. pour tout fief.

autour de Charlemagne. on s’accoutuma. le terme de « pair » appartenait. Le cercle des « pairs ». par excellence. tirant argument d’une prétendue conformité de soumission. dès l’origi ne. L’égalité résultant de la similitude du lien. qui se contentaient de mettre l’accent sur le pouvoir et la richesse. on le dira aussi tenant en chef. issus d’une lignée comtale. telles que la Flandre . Dans le Poème du Cid. très abrupts. n’était -ce pas se reconnaître son « homme » ? Puis on prit l’habitude de l’appliquer. il s’en trouvait de très divers par la puissance et la considération. d ans les affaires graves. si le coupable est « supérieur » à la victime. remplissaient la bouche des chroniqueurs ou des poètes. exposent les Usages catalans. « captal » ou baron. en nombre apostolique. on ne saurait exiger de lui. aux pr incipaux vassaux des grands chefs. par rapport aux autres fidèles du même groupe. douze. Il en existait dans de moyennes seigneuries — celle des moines du Mont-Saint-Michel. à l’intérieur même de la noblesse. à la cour de son seigneur. se limita ainsi. qu’une suprématie toute relative. par exemple — aussi bien que dans de grandes principautés. quand ils évoquaient les figures des grands aristocrates. . en beaucoup de lieux. Mais. ce dernier mot avait d’abord passé du sens premier d’ » homme » à celui de « vassal » : avoir remis sa foi à un seigneur.463 vassal était de n’être jugé. Mais d’autres noms aussi. les gendres du héros. Regardant vers le haut et constatant qu’aucun autre échelon ne le sépare du roi ou du prince territorial auquel il prête directement hommage. comme les Apôtres. en personne. en propre. pour le langage usuel. les plus importants feudataires des monarchies étaient. Mais. puissants entre les puissants. cependant. celle aussi d’offrir leurs conseils. les « barons » tout court. au vocabulaire des institutions judiciaires. Pouvait-on admettre que. L’évêque de Chester ou le sire de Bellême avaient leurs barons. donc. plus particulièrement. « Magnats ». « poestatz ». pourvu. De bonne heure. à réserver aux premiers d’entre les féaux la faculté de siéger dans les procès qui concernaient leurs véritables égaux en dignité . Un des privilèges les plus chers du p. le « pair » ainsi décidait du sort du « pair ». dans cette acception. et l’épopée imaginait ceux de France groupés. Lorsqu’un chevalier a fait tort à un autre chevalier. d’un contenu juridique plus précis. parmi les personnages qui tenaient leurs fiefs directement du même maître.Marc BLOCH — La société féodale 316 étendue de ces fidèles armés ? Le voici « banneret ». employé par certains textes comme son exact équivalent — . tout comme les rois. que par les autres vassaux de celui-ci. Presque synonyme de « baron » — de fait. en vérité. les conséquences d’un état de droit se heurtaient au sentiment de réalités plus concrètes. Il n’exprimait. Emprunté aux langues germaniques. « demeines » leur semblaient dominer de très haut la foule chevaleresque. l’hommage expiatoire (310). Car les antagonismes de rang étaient. souvent par recours à un chiffre traditionnel ou mystique : sept comme les échevins dans les juridictions publiques de l’époque carolingienne . le plus petit gentilhomme obligeât le riche banneret à s’incliner devant ses sentences ? Une fois de plus.

En ce sens — auquel le langage usuel. jusque-là plus vivement ressenties que définies avec précision. le mot de « baron » continua de désigner les principaux feudataires du roi. d’officiers de la couronne. « li barons ». Avec. par contre. comme d’habitude.464 Robert de Clary. Afin de tracer. où du vieux devoir féodal de « cour » l’aristocratie avait su tirer un instrument de gouvernement. On se bornera ici. » Inversement. Ces personnages se plaisaient également à se parer du nom de « pairs de la terre » et parvinrent. Ils étaient trop peu nombreux. Au XIIIe siècle. « li rikes hommes ». nous ont conservé l’aigre écho des rancunes longuement nourries par « le commun de Post » contre « li hauts hommes ». ne se rallia jamais sans réserves — . On n’y avait pas cessé de parler de vavasseurs et de barons. dans son ensemble. Non. à moins d’en être priés. en fin de compte. entre les évolutions nationales de fortes dissemblances. de l’une à l’autre cond ition une plus nette frontière. chez les juristes. appelés à son « Grand Conseil » en vertu d’un monopole de fait qui peu à peu se mua en une vocation strictement héréditaire. qui s’adaptait mal à des réalités demeurées beaucoup plus souples. Aussi bien. elles n’étaient pas nos égales. En Angleterre. sans un certain excès d’esprit géométrique. les six plus importants vassaux du Capétien réussirent. sur la quatrième croisade. âge de clarté et de hiérarchie. il y avait. concurremment avec les six plus puissants évêques ou archevêques dont les églises dépendaient directement du roi. p. un système rigoureusement conçu. aussi. Très peu de pairs de France. Car. pour qu’il leur fût possible de faire passer dans le domaine des réalités politiques une prééminence condamnée à demeurer toute d’ét iquette. à n’obtenir qu’un beaucoup plus médio cre succès dans leurs efforts pour en déduire des privilèges pratiques : leur droit même à n’être jugés qu’entre eux dut accepter pour limite la présence. Quitte. les deux termes divergèrent grandement. cependant.465 exclusif de ce titre. Mais c’était. du reste. par suite du . les techniciens imaginèrent d’en demander le principe à la gradation des pouvoirs judiciaires : l’exercice de la haute justice distingua la baronnie . La décadence du lien vassalique enlevait toute portée aux critères tirés de la superposition des hommages. et trop extérieurs au royaume même. En France. d’ailleurs. une multitude de barons. au tribunal. l’influence de la légende épique favorisant le chiffre douze. trois sur six des pairies laïques primitives s’étant éteintes au cours du siècle. aux exemples les plus caractéristiques. à en imposer officiellement l’usage (311). Pour dormir dans nos bras. au contraire. pour exprimer une simple différence de fortune et de considération.Marc BLOCH — La société féodale 317 tiennent pour une mésalliance leur mariage avec les filles d’un simple fidèle : « Nous ne devions pas les prendre même pour concubines. leurs intérêts de grands princes territoriaux étaient trop étrangers à ceux de la haute noblesse. les mémoires du « pauvre chevalier » picard. couramment. le fief du vavasseur était réduit à la basse ou la moyenne. à s’attribuer le bénéfice p. dans le pays. il était réservé de chercher à faire de ces distinctions.

Ils s’appliquaient. l’histoire des titres de dignité. à partir de 1297. Entendons bien. du moins y était-il. Si. Si quelques usurpations. archaïsante par son langage. on considéra que. par la suite.466 caractère universel. que ces deg rés dans l’honneur et parfois. après coup. en fait. la France du XIIIe siècle pouvait faire figure d’une société hiérarchisante. les rois se prirent à faire des comtes (313). Au point de départ. on n’en ramenait plus l’exercice à la notion d’une autorité comtale. A l’âge des formations nobiliaires spontanées succédait celui où. naguère offices publics. exprimaient un genre de commandement bien défini. en face de l’Angleterre. ce rigoureux ordonnancement . De tout temps les comtes — avec les ducs ou marquis. nous le verrons. Le développement. l’État désormais allait détenir le pouvoir de fixer et de changer les rangs. ce droit spécifique. hérités de leurs ancêtres fonctionnaires . exclusivement. au point de se vider de tout contenu spécifique. neuve dans son esprit. le mot. avait suivi la chose. en France. dérivés de la nomenclature franque.Marc BLOCH — La société féodale 318 retour au domaine royal des fiefs qui leur avaient servi de base. dans le Midi. Le nom subsistait seulement. alors qu’ailleurs la gradation des hommages fixait les rangs. c’était ici sur une distinction de classes préexistante que devait se modeler leur échelonnement. du haut en bas de l’échelle sociale. de p. elles avaient porté. Les détenteurs des divers comtés avaient beau continuer à posséder de nombreux droits qu’ils avaient. en somme. Depuis 1338 au plus tard. dans ses lignes essentielles. le faisceau des droits comtaux se fragmenta. chefs chacun de plusieurs comtés — avaient figuré au premier rang des magnats. d’ailleurs. dans la noblesse française. à toutes les personnes habilitées à la chevalerie. cependant. se compliquant de plus en plus. sur la nature du pouvoir lui-même . dans chaque cas particulier. de beaucoup de puissance et de prestige. à en créer. s’inscrit une règle particulière à la féodalité allemande. de leur propre autorité. l’unité de la conscience de classe. fiefs maintenant. commun. Mais. pourtant. les membres de leurs lignées. d’un comté à l’autre. En d’autres termes. Bien qu’il ne fût pas toujours strictement respecté par la pratique. ne pouvait tenir un fief de qui était censé son inférieur. A côté d’eux. devait aller. de nouvelles (312). un personnage. en Allemagne. ces termes. « comtors ». s’étaient de bonne heure produites. sous peine de déchoir. où il n’existait point de droit des gentilshommes. d’un niveau social déterminé. De bonne heure. comme le signe. en premier lieu. Il n’y avait donc plus de raison valable pour en limiter l’emploi aux successeurs des gouverneurs provinciaux de temps très lointains. originellement. le privilège n’entamaient point très profondément. semble-t-il. Ainsi débutait une classification d’étiquette qui. et que rarement les comtes en avaient l’absolu monopole. les rois commencèrent. qu’on appelait. distinct de celui des hommes libres. comme la liste en variait fortement. Telle est également la leçon qu’impose. Peu à peu. s’orienta dans un sens bien différent. aux héritiers des grands « honneurs » de l’époque carolingienne.

notamment par la faculté des intermariagcs. en tant que groupe juridique. passait toujours pour exercer son office au nom de la monarchie. quelque chose ne subsistât longtemps d’une sorte d’unité interne. des institutions allemandes par un esprit véritablement féodal amenèrent un déplacement très marqué de la frontière des rangs.Marc BLOCH — La société féodale 319 des « boucliers chevaleresques » exprimait. également. qui.467 ce nom tous les titulaires de pouvoirs comtaux. à la fois la puissance croissante des grands chefs territoriaux et l’imprégnation. Les textes latins traduisent par principes et l’habitude s’es t introduite de dire. lever les redevances. Car l’usage primitif fut de comprendre sous p. Au sommet de l’aristocratie laïque. et. d’un dernier échelon chevaleresque. forma définitivement. l’inégalité n’allait pas si loin que. dans la noblesse. Par une restriction doublement significative. aux relations proprement féodales. p. ce « bayle ». Du moins jusqu’au jour où. Électeurs compris. siégeaient aux grandes cours où les rois étaient élus. une seconde scission fit surgir. A la plus modeste seigneurie rurale. l’esprit d’une société qui. alors. Sergents et chevaliers serfs Un puissant ne vit pas sans serviteurs. plus réduit encore. solidement enraciné. Cela sous réserve. à ceux qui étendaient leur suprématie sur plusieurs comtés. ils ne figuraient point parmi les vassaux directs du roi. sinon comme couche sociale. II. à la société allemande : la ministérialité ou chevalerie servile. en français. veiller au bon ordre parmi les sujets. refusait du moins de les laisser venir à la traverse d’un sentiment hiérarchique. où l’empreinte carolingienne était demeurée si vive. avec beaucoup de force. avec leurs confrères ecclésiastiques. toutefois.468 requérir les corvées et en contrôler l’exécution. très vite. n’ayant accepté qu’avec quelque répugnance les liens vassaliques. ne commande pas sans seconds. il fallait un représentant du maître pour diriger la culture du domaine. Là encore. on s’accordait à placer ceux qu’on appelait « les premiers ». Là non plus. un groupe. ce reeve disposait. lors même qu’ayant reçu l’investiture d’un duc ou d’un évêque. quel que fût le seigneur qui lui avait inféodé sa dignité. ainsi définis. à son . fut hautement caractéristique de l’empilement des rangs propre. originellement. le troisième degré des « boucliers ». Restait à établir les degrés. de plus en plus sensible. d’Électeurs nés. il est caractéristique que le critère n’ait pas été demandé. à vrai dire. Fürsten. « princes ». ces magnats du premier ordre furent. on s’habitua dorén avant à borner le titre princier aux feudataires directs du roi . Souvent ce « maire ». ce Bauermeister. Cependant. La nouvelle classe des princes laïques. Seuls. admis à élire le souverain. dans leur nombre même. Tous les princes. vers le milieu du XIe siècle. le comte. derrière le roi et les princes d’Église — qui étaient les évêques et les grands abbés dépendant immédiatement de la monarchie — . Dans cet Empire. au-dessus d’eux.

d’ouvriers attachés aux ateliers de la « cour ». les offices dont il ne réservait pas le monopole à ses vassaux. d’ adjoints. tout bonnement. et l’on sait que plus d’un. les mots étaient les mêmes. eux aussi. soit des artisans domestiques. désormais qualifiées de servitude. dans leurs rangs. d’ailleurs. « sergents » l’allemand. rémunérées et soumises. ne se distinguaient guère des censives environnantes que par quelques exemptions de taxes et de corvées. de préférence. Cependant l’évolution qui avait entraîné le « chasement » de tant de vassaux se reproduisit au degré inférieur du service. deux procédés s’offraient pour rémunérer ces diverses charges : l’entretien par le maître ou la tenure qui. à l’époque franque. prélevé sur les redevances dont la perception leur incombait. on pouvait concevoir que des fonctions aussi simples fussent. Le régime de la provende s’adaptait p. beaucoup étaient de statut servile. Il en fut ainsi très fréquemment. Dans sa maison même. exclusivement. des tenanciers . du moment qu’elles ne se classaient pas sous l’honorable rubrique des obligations chevaleresques. d’autre part. par des paysans. complétait leur salaire. primitivement du moins. le français. Sur le continent. par contre. exercées par roulement entre les tenanciers. Plus que l’homme libre. par . Langue internationale. groupait en nombre. ministeriales . communément. comme il était naturel. retenus loin de leur beaucoup plus nomade seigneur. Mais surtout. ce qui. des esclaves s’étaient vus chargés. la question ne se posait guère. s’appelait fief. de toute catégorie. ne semblaient -ils point. presque toujours. Un certain pourcentage. remplies là aussi. messagers. Paysans et. d’officiers qui aidaient à gouverner les hommes ou le ménage. tout un petit monde de valets. très naturellement. A vrai dire. de véritables charges. de missions de confiance. cela va de soi. dans l’entourage direct du chef : pour tous. par définition. aux dépendants de cette nature que le seigneur remettait. Dienstmänner (314). fieffés . comme le baron. n’en constituaient pas moins. Comme à l’ordinaire. à mesure que se développaient les relations de sujétion personnelle et héréditaire. A la vérité. les titulaires provisoires. ici. Un grand nombre des ministériaux de ce type furent de bonne heure. ils étaient. soit des officiers de la maisonnée. par leurs fonctions mêmes. durables. le hobereau. à la nomination du seigneur. administrateurs des terres. Entre ces façons de servir.Marc BLOCH — La société féodale 320 tour. ces tâches.469 assurément beaucoup mieux aux conditions de vie. ne les empêchait nullement de continuer à demander une part appréciable de leurs revenus aux distributions coutumières de vivres et de vêtements. en Angleterre. leurs « fiefs ». étant grevée de tâches professionnelles. le langage distinguait mal. avait ainsi réussi à se glisser dans les rangs de la primitive vassalité. voire que ceux-ci fussent appelés à en désigner eux-mêmes. contrepartie naturelle des obligations spéciales qui pesaient sur l’homme. La tradition remontait très haut : de tout temps. membres de la menue domesticité. c’était. Parmi les sergents. extrêmement variable selon sa fortune ou son rang. chefs du personnel. Artisans. pour les sergents ruraux. dans la maison du maître. le latin des chartes disait.

mais aussi — et de plus en plus — hiérarchisé. éminemment symptomatique ! Unis par la notion d’un genre de service commun qu’exprimait la communauté du nom. de la même « macule » servile. des usages particuliers au groupe. Car les profits licites étaient déjà appréciables et plus encore. un paysan riche et que ses fonctions enrichirent de plus en plus. Combien. Mot. çà et là. offrir la garantie d’une prompte et stricte obéissance ? Si la ministérialité servile ne fut jamais toute la ministérialité — une fois de plus constatons que cette société n’avait rien d’un théorème — . surtout de redevances ou de corvées qu’à son seul bénéfice ce tyranneau rural extorque aux vilains . de transformer en devoirs. des excès si éclatants demeurèrent toujours exceptionnels. Sans doute ordonne-t-il. la notice contemporaine dit : il avait voulu « monter plus haut ». un maître. ceux qui tenaient du simple abus. au bas de l’échelle. dans sa sphère. dans l’humble cadre du village ? Déjà Charlemagne manifestait envers les maires de ses villae une juste méfiance : ne recommandait-il point d’éviter de les prendre parmi des hommes trop puissants ? A vrai dire. frappés. de poules prélevées sur leurs basses-cours. la participation aux pouvoirs de commandement et le port des armes. au début du moins et quelquefois jusqu’au bout. que tout cela .Marc BLOCH — La société féodale 321 l’humilité de leur condition. employé d