La laïcité à l’épreuve de la sécularisation 1905-2005

Comme tous ceux qui ont un temps appartenu au langage de la guerre civile, le mot « laïcité » reste sujet, dans la France contemporaine, à des mobilisations offensives ou défensives. Ces variations d’interprétation obéissent aux évolutions distinctes mais indissociables d’au moins trois éléments : l’idée que la société se fait de l’État et de ses fonctions, la place qu’elle est disposée à reconnaître aux religions dans l’espace public, l’équilibre qui s’établit entre la science et la foi dans une culture de plus en plus ouverte, hiérarchisée selon d’autres critères qu’au temps où les républicains ont inscrit dans la loi l’obligation scolaire. La séparation des Églises et de l’État date d’un siècle, mais elle avait auparavant, et pendant plus d’un siècle, fait l’objet de propositions et de revendications contradictoires, les unes inspirées par le vœu d’accroître la liberté des cultes, les autres par la volonté de hâter leur disparition. On le sait, les républicains français ont donné la priorité à ce que Pierre Chevallier appelait la « séparation de l’Église et de l’école ». Leur conception du rôle de l’école dans le passage du « gouvernement des esprits » à l’autonomie démocratique les a conduits à exclure des programmes tout dogme particulier, fût-il celui que respectaient la majorité des citoyens. La question n’était pas de quantité mais de principe, dans une France où ce principe même aidait à cimenter l’unité nationale. Dans cette logique, le maintien du Concordat pouvait se justifier, puisqu’en vertu du régime qu’il avait créé, l’Église catholique n’était plus, suivant le mot de Taine, qu’« un compartiment dans un cadre ». Il y eut pourtant la loi du 9 décembre 1905, et celle-ci a suffisamment marqué les esprits pour faire figure, à l’approche de son centenaire, de « moment fondateur » de la laïcité à la française. Les juristes s’étonnent de cette opinion commune, les historiens la constatent, à charge pour eux d’en comprendre les raisons, tant il est vrai, comme le rappelait Jean-Marie Mayeur, que « la “question religieuse”, bien plus que la “question scolaire” à elle seule, a été la ligne de clivage fondamentale dans l’histoire des sensibilités françaises 1 ». Il fallait donc, dans ce numéro, s’intéresser d’abord à ce qu’a été le « moment 1905 » de la société française. Christophe Bellon en restitue la dimension politique, à travers le rôle qu’y tint Aristide Briand. L’inlassable travail pédagogique accompli par le jeune rapporteur de la commission parlementaire, cette particulière intelligence des équilibres, faite de fermeté sur les principes républicains et de souplesse dans les rapports avec les hommes, font de lui une figure centrale du compromis laïque. Mais pourquoi 1905 ? La question s’inscrit en creux de l’article que Jacqueline Lalouette consacre aux projets de séparation qui se succédèrent depuis le second Empire jusqu’à la République radicale. Elle n’est pas absente de la réflexion de Claude Langlois sur cette « vocation » de la République à la laïcité d’État. Vocation bien tardive, écrit-il, qui ne fut introduite dans la constitution qu’en 1946 et pour des raisons largement conjoncturelles, ou fort précoce au
1. Jean-Marie Mayeur, La Question laïque, XIXe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1997, p. 197.

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Des savants face à l’occulte. Depuis les travaux de Lyell et de Darwin. un champ du savoir s’efforçait d’affiner ses outils critiques. qui préféraient voir dans la préhistoire la meilleure arme contre le parti clérical et rêvaient d’en découdre. Paris. est particulièrement éclairant. n’est pas sans reconnaissance réciproque. Cette morale enseigne le respect de la personne humaine. C’est pourtant une autre histoire qui se dessine. l’espoir qu’elle en fera de plus grandes encore. selon un processus que les travaux de Bernadette Bensaude-Vincent nous ont appris à repérer ailleurs 1. Ne pouvons-nous appliquer une grille de lecture analogue aux congrès diocésains catholiques dont Christian Sorrel raconte la mise en place au lendemain de la Séparation ? Sans doute le monde catholique s’y range-t-il en ordre de bataille contre la République anticléricale.). La loi de 1905 aurait-elle mis en œuvre juridique une séparation qui s’était déjà jouée ailleurs. Mais cet ordre est. Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir. Ils croient à l’existence d’une morale naturelle. que leurs travaux confrontaient à la fois à l’autorité romaine. plutôt démocratique. Christian Topalov (dir. D’un côté prévalait toujours le Bossuet du Discours sur l’histoire universelle (1681). à peine émoussé d’un peu de concordisme . Laboratoires du nouveau siècle. depuis son vote en 1850 jusqu’à la fièvre que suscita en 1993-1994 la menace de son abrogation par François Bayrou. entre la raison religieuse et la raison scientifique ? Illustre-t-elle le tour particulier pris en France par l’entrée dans l’ère démocratique. de l’EHESS. c’est en effet le départ entre histoire sainte et histoire naturelle qui était en cause. prêtres ou laïcs. depuis plus d’un siècle. Or. entre l’ordre familial et l’ordre citoyen. mais dont 1905 pourrait n’avoir été qu’un moment de particulière radicalisation. particulièrement sourcilleuse en ces temps de crise moderniste. La Découverte. entre « gouvernement des esprits » et respect de la liberté de conscience. l’admiration pour les conquêtes accomplies par elle. celle d’un champ disciplinaire définissant peu à peu ses codes de scientificité. il reconnaît à chacun le statut de membre d’une cité commune et participe à sa manière de la « nébuleuse réformatrice » dont Christian Topalov faisait naguère l’une des forces vives de la société française à l’heure de sa démocratisation républicaine 2. nombre des découvreurs étaient des catholiques. du modèle républicain et de la place assignée au catholicisme par la société française. 2002. de la nôtre aussi bien que des personnes étrangères. 1999. Jean-François Chanet montre combien cette question de l’école libre donne à voir les transformations conjointes. sous une République qui s’est d’abord voulue institutrice ? Le cas de la préhistoire. et aux partisans du « matérialisme scientifique ». La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France. pour être sans concession. Paris. la confiance dans 1. montre que la « question scolaire » excède largement l’héritage de 1905. 1880-1914. puisqu’elle était déjà présente lors de la Révolution parlementaire de 1789. dans un dialogue entre rationalités scientifique et croyante qui.). 1870-1940.Jean-François Chanet – Denis Pelletier contraire. accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. 2. 8 . Elle enseigne le respect de la science. « L’idéal positif qui unit les partisans de la société laïque est facile à indiquer. parce que cette jeune discipline en quête de légitimité scientifique a dû relever le défi intellectuel d’une séparation. Éd. Elle enseigne enfin l’amour de l’humanité. du côté du rapport entre la croyance et la science. En tout cas. proches des radicaux. étudié par Fanny Defrance-Jublot à travers la revue L’Anthropologie. Entre « légicentrisme républicain » et puissance de l’opinion. de l’autre. au vrai. l’histoire de la loi Falloux.

patriotisme des droits de l’homme : que restet-il. au Tonkin. En effet. Paris. entre l’interrogation sur l’identité de l’Europe et la place qui y sera faite à la laïcité. 2005. pays de la Révolution et de la démocratie. travaille pour le bien de tous 1. p. Histoire de l’idée laïque en France au XIXe siècle. Denis Pelletier suggère pourtant que. la construction européenne. 1929. 3. d’abord. qu’est-ce donc que la mission émancipatrice dont se réclama la République pour coloniser les peuples. d’autre part. La Laïcité face à l’islam. En revenant sur les controverses qui ont entouré « l’affaire du voile ». dont on est en droit de se demander si elle ne constitue pas l’avers de la laïcité républicaine. le port du voile nous renvoie à une incertitude sur la sphère privée et ses frontières. dans lesquels l’État colonisateur voit autant de fauteurs de troubles potentiels . selon Oissila Saaïdia. Librairie Félix Alcan. 157-229. cette religion qui fut une religion de colonisés avant de devenir la deuxième confession nationale 3. légiférer sur les religions risque de donner une reconnaissance inespérée aux bonzes. l’anticléricalisme se complique de la proximité d’un islam devant lequel catholiques et républicains pourraient être solidaires . Les travaux d’histoire du genre ont en effet établi que la laïcité s’était longtemps accommodée du maintien des femmes à l’écart de la République. » Morale naturelle. « Pluriel ».La laïcité à l’épreuve de la sécularisation 1905-2005 ses progrès. Olivier Roy. « Applications de la loi de Séparation outre-mer ». Hachette Littératures. Berg international. que plusieurs articles fussent consacrés à la question encore trop peu traitée de la laïcité aux colonies 2. p. le désir d’y contribuer. de l’Atelier. de la tranquille assurance avec laquelle Georges Weill résumait ainsi les fondements de l’idée laïque ? La décolonisation. Paris. pèse sans doute lourdement dans les difficultés récemment rencontrées face à l’islam. 2.). dont les colonies furent le théâtre. l’évolution des rapports de genre. En Algérie. Paris. 2005. 2004. près de quatre-vingts ans plus tard. Éd. Sans doute le contexte international y tient-il son rôle. Paris. Voir toutefois Émile Poulat. p. se révèle un précieux allié dans le maintien de l’ordre – et sait parfois en jouer pour sauvegarder ses intérêts. cité dans la réédition par Jean-Michel Ducomte. Il souligne combien la place assignée au corps féminin est devenue pour nos sociétés un enjeu politique. sinon la laïcisation d’un projet missionnaire ? Cette rencontre entre deux politiques du salut. foi en la science. malgré ses défauts. si le foulard porté à l’école par quelques centaines de jeunes filles suscite tant d’inquiétude. 92-101 . La Séparation de 1905. et la séparation pourrait affaiblir une Église coloniale qui. Mais l’essentiel est peut-être ailleurs. la place désormais acquise au multiconfessionalisme. vrais ou faux. au nom même de cet ordre de la nature érigé 1. C’est pourquoi il importait. Georges Weill. et les craintes suscitées par les fondamentalismes religieux à l’échelle internationale. et Jean-Pierre Chantin et Daniel Moulinet (dir. 2003. car la France. « La France est une République laïque ». ce n’est pas seulement parce qu’il remet sur le métier un « pacte laïque » construit par le face-à-face quasi exclusif entre la République et l’Église romaine. Stock. d’une part. Manifestation publique d’une croyance intime. les questions juridicopolitiques ouvertes par l’essor de sciences du vivant : autant d’enjeux nouveaux qui ont modifié les conditions d’exercice de la laïcité et constituent un autre axe de cette livraison de Vingtième Siècle. Cet amour de l’humanité fortifie l’amour de la patrie. 3e partie. l’une républicaine et l’autre chrétienne. Paris. une solidarité tacite. 398. Les hommes et les lieux. Le passage par les colonies montre qu’il existe entre républicains et catholiques plus que des appréhensions partagées. montre Charles Keith. 9 . Notre laïcité publique.

est aussi engagée dans cette révolution silencieuse des ressorts de la vie commune. ont contribué à arracher celui-ci à l’emprise de la nature pour en faire un enjeu politique. Jean-François Chanet – Denis Pelletier 1. les gestes et les procédures qui mettent en ordre ces nouveaux usages des corps que sont la procréation médicalement assistée. ce système de partage entre l’un et l’autre. dès lors que des objets aussi précieux. Archives de philosophie du droit. Ainsi en vient-on à confier aux médecins le rôle de « gardiens du sacré » naguère dévolu aux prêtres. l’interruption de grossesse ou les soins palliatifs.Jean-François Chanet – Denis Pelletier en fondement moral 1. qui n’a jamais eu le même sens pour les hommes et pour les femmes. s’est-elle transformée à la faveur du mouvement d’émancipation féminine. Mieux : les combats des années 1968 pour la contraception et l’avortement. Dominique Memmi montre que de nouveaux partages se jouent entre le sacré et le profane comme entre le privé et le public. Les auteurs souhaiteraient que ce numéro de Vingtième Siècle éclaire la manière dont la laïcité. Dans les mots. 95-107. Mais qu’advient-il de la laïcité. En retraçant la genèse de la notion de « chef de famille » dans l’entre-deux-guerres. « Laïcité et droits des femmes : quelques jalons pour une réflexion historique ». 48. également soucieux de limiter la portée de la capacité civile que la loi reconnaît aux femmes mariées en 1938. au nom d’une démocratie étendue à la sphère de l’intime. Florence Rochefort met en évidence le « pacte de genre » qui s’est alors noué entre radicaux et catholiques. les embryons et les tissus organiques entrent dans une sphère que la technique pourrait suffire à réguler et où politiques et religieux avouent. et à la République le soin de réguler des pratiques qui échappent à l’Église. aussi « sacrés » que les corps. p. qui touche aux fondements anthropologiques et philosophiques de la modernité démocratique. Ainsi la distinction entre le privé et le public. loin de n’être que la réponse française à la « question religieuse » posée aux démocraties. 2004. ils soustraient le destin des corps à la Providence pour le confier à la médecine. Florence Rochefort. du moins leur dépendance à l’égard des experts ? Une transformation est à l’œuvre dans nos sociétés. pour l’émancipation sexuelle et le droit de chacun à la maîtrise de son corps. modifiant en retour le contenu de la laïcité. Les progrès des techniques du vivant vont dans le même sens. Une des caractéristiques du 20 e siècle réside dans la manière dont le processus de sécularisation n’a cessé de transférer au politique des responsabilités qui relevaient naguère du religieux. 10 . sinon leur incompétence.

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