Ils disent pourquoi elle leur est chère !

Numéro (un peu) spécial

1 000. Du 1er au 15 octobre 2009/PRIX : 4,80 € (F. S: 8,00 - CDN: 7,75) ISSN 0048-6493

D’UNE QUINZAINE À L’AUTRE
EXPOSITIONS
LA TURQUIE S’EXPOSE AU MUSÉE DU LOUVRE À la cour du Grand Turc, caftans du palais de Topkapi. À Istanbul, le musée de Topkapi conserve une collection exceptionnelle, composée de vêtements et accessoires réalisés pour les membres de la famille ottomane. Considérés comme des reliques après la mort de leur possesseur, ils sont devenus la mémoire de cette dynastie et le reflet de la magnificence des cérémonies officielles organisées à la Cour. L’exposition propose une sélection de pièces datant de la fin du XVe siècle au début du XIXe siècle jusqu’au règne de Mahmud II (1808-1839), sultan qui fit abolir le port de la robe et du turban. Longs caftans et pantalons taillés dans des soieries luxueuses, accessoires précieux et portraits impériaux permettent d’entrevoir l’impact visuel laissé par les apparitions publiques du Grand Turc. Quelques vêtements talismaniques censés guérir ou protéger de tout péril s’ajoutent à ces vêtements d’apparat. (Aile Richelieu, entresol.) D’Izmir à Smyrne, découverte d’une cité antique. Cette exposition retrace le passé antique de la ville d’Izmir, connue sous le nom de Smyrne, à travers quelque cent trente œuvres issues des collections du Musée archéologique d’Izmir, du Metropolitan Museum of Art de New York, de la Bibliothèque nationale de France et du musée du Louvre. Céramiques, monnaies, plans, bas-reliefs, figurines en terre cuite (Smyrne abritait l’un des plus importants centres de production d’Asie Mineure) et statues (dont notamment trois œuvres envoyées de Smyrne à Versailles et réunies pour la première fois depuis la Révolution) permettent de suivre l’histoire de cette cité, depuis le site achaïque de Bayrakli, sa refondation et son développement aux époques hellénistiques et romaines jusqu’à nos jours. (Aile Sully, salle de la Maquette et fossés.) Tombes princières d’Anatolie, Alaca Hüyük au IIIe millénaire. Grâce à ses ressources minières (or, argent, cuivre), l’Anatolie développe au IIIe millénaire, des échanges commerciaux avec la Mésopotamie, le Levant et le monde égéen. Quelques sites prestigieux (Troie, Alaca Hüyük) illustrent la prospérité des potentats locaux qui bénéficient alors de ces échanges. C’est le site d’Alaca Hüyük, au nord-est d’Ankara, qui a été choisi pour illustrer ce thème, les fouilles ayant révélé treize tombes princières datant de 2500 à 2100 avant J.- C. où les défunts reposaient accompagnés d’un mobilier funéraire extrêmement riche : bijoux et vaisselle en or, coffrets incrustés, armes en bronze, enseignes en bronze et argent. Autant d’objets qui témoignent non seulement d’une grande technicité mais aussi d’un goût prononcé pour la stylisation, la pureté des lignes et le jeu des enchaînements de motifs. (Aile Richelieu, Antiquités orientales, salle d’actualité). Du 11 octobre 2009 au 18 janvier 2010. BATTISTA FRANCO, UN ARTISTE VÉNITIEN DANS LES COURS D’ITALIE Battista Franco, peintre éminent du XVIe siècle, était né à Venise. Mais de tous les Vénitiens, il fut sans doute le plus romain, le plus florentin et surtout celui qui a le plus admiré Michel-Ange. Artiste prestigieux, il œuvre aux apparati de l’entrée de Charles Quint à Rome (1536), au mariage du duc de Cosme de Médicis à Florence (1539), au mariage du duc Guidobaldo à Urbino (1548). Bien des édifices à travers l’Italie lui doivent la sophistication de leur décor, comme la Bibliotheca Marciana et le palais des Doges à Venise. Dans une perspective qui semble aujourd’hui étrange, son biographe, l’irremplaçable Vasari, l’a associé à un autre maître vénitien du temps : Jacopo Tintoretto, dit Tintoret. Mais si Tintoret est, à force d’effet et d’emphase, l’inventeur fécond et quelque peu relâché d’une peinture lyrique, sombre et enflammée, Battista Franco est, avec autant d’ambition et d’obstination, un artiste clair, obsédé par la lisibilité du dessin. Il le travaille tout en finesse, ne négligeant aucun modèle, développant avec acuité une curiosité d’archéologue et cultivant les plus grandes admirations critiques et artistiques (de l’Arétin à Palladio). Son œuvre graphique, subtile et depuis toujours appréciée des collectionneurs, est parfaitement représentée dans le fonds du Louvre. Il est exposé pour la première fois dans toute son envergure. Du 26 novembre 2009 au 22 février 2010, Aile Denon, 1er étage, salles Mollien. LES MAÎTRES DU DESSIN EUROPÉEN DU XVIe AU XXe SIÈCLE Longtemps restés dans l’ombre de la peinture, les dessins de maître font à présent l’objet d’une quête passionnée de la part des amateurs. En peu de décennies, quelques collectionneurs européens ont pu réunir ex nihilo, parallèlement aux cabinets de dessins des musées, des ensembles impressionnants d’études et d’esquisses qui apparaissent aujourd’hui comme la quintessence d’une pensée artistique à l’œuvre. La collection des dessins de Georges Pébereau compte au nombre de ces jeunes collections qui n’ont rien à envier à leurs aînées. Forte en superbes témoignages du dessin français du XVIe au XIXe siècle, elle offre en outre la singularité de faire découvrir de remarquables créations graphiques étrangères, notamment germaniques, britanniques, danoises ou italiennes. Poussin y voisine avec Watteau, Ingres avec Cézanne, Eckersberg avec Overbeck, Van Gogh avec Klimt et Schiele. Aujourd’hui sa présentation rend hommage à l’exceptionnelle donation de dessins de Costa, Castiglione, Honthorst, Brébiette, Vouet, Tiepolo, Boilly et Victor Hugo que le collectionneur a réalisée en faveur du département des Arts graphiques du musée du Louvre. Une invitation à visiter l’Europe du dessin sur une durée de plus de quatre siècles. Du 26 novembre 2009 au 22 février 2010, Aile Sully, 2e étage, salles 20, 21, 22. Musée du Louvre, 01.40.20.50.50, http://www.louvre.fr.

Michel Dreyfus, auteur de l’étude L’antisémitisme à gauche (La Découverte, 2009) et de Nadine Fresco, directeur de recherches au CNRS dont le dernier ouvrage paru est La mort des Juifs (Le Seuil, 2008), le 25 novembre, à 19 h 30. Le mercredi 2 décembre 2009, à 19 h 30, ce sera au tour de Jan Karski de son vrai nom Jan Kozielewski (1914-2000), résistant polonais, d’être à l’affiche du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, à l’occasion de la parution du livre de Yannick Haenel (Gallimard, 2009 ; QL n° 999). RENCONTRES AVEC DOUZE ÉCRIVAINS AMÉRICAINS Organisées par le Centre national du Livre, ces rencontres reposent sur le principe de l’invitation, en novembre de chaque année, d’un groupe d’écrivains d’un même pays ou d’une même aire linguistique et l’organisation d’une série de rencontres dans toute la France, avec des librairies, des bibliothèques, des universités et des associations culturelles partenaires des Belles Étrangères. Pour cette édition 2009, le Centre national du Livre invite douze écrivains américains représentant tous les genres littéraires, roman, nouvelles, poésie, essais, bande dessinée. Le choix des auteurs a été réalisé avec Pierre-Yves Pétillon, conseiller littéraire pour cette édition. Seront ainsi accueillis pour représenter la littérature américaine contemporaine : Charles D’Ambrosio, Percival Everett, Forrest Gander, Andrew Sean Greer, John Haskell, Matt Madden, Jack O’Connell, Eleni Sikelianos, Hannah Tinti, Yuri Slezkine, Richard White et Colson Whitehead. http://www.belles-etrangeres.culture.fr. Cette manifestation verra l’édition d’une anthologie de textes des 12 auteurs invités publiée par les éditions Rivages et la production d’un film d’entretiens avec les auteurs tourné aux États-Unis à l’initiative et avec l’aide du Centre national du Livre (production Films du Bouloi – réalisation Michael Smith). Le DVD du film sera inclus dans le livre, et disponible en librairie à partir d’octobre 2009. HOMMAGE À NINA HAGEN La vie de Nina Hagen, la chanteuse punk des années 1980, est à elle seule un roman. Son histoire se passe dans les années qui ont vu la naissance du rock et de la pop, la chute du mur de Berlin, les hippies et le LSD, la new wave et le sida. C’est un vrai mythe, une chanteuse à la voix phénoménale, chatouillant les tympans par les aigus ou se perdant dans les basses caverneuses, feulant, rugissant, capable de tout faire avec ses cordes vocales. Nina Hagen se révèle une artiste complète qui passe du punk à l’opéra, du rock au cabaret berlinois, des ragas à la comédie musicale. Un talent qu’on imagine inoculé dès l’enfance au théâtre quand, sur les planches du Berliner, jouait sa mère. La voilà donc avec un concert rock, réservé à des nostalgiques ou des curieux, préparé spécialement pour cette occasion. Le dimanche 11 octobre à 17 h, à la Cigale, 120 boulevard Rochechouart, Paris, 18e, métro : ligne 2 ou 12, station Pigalle. Bus : ligne 30/54/67 (arrêt Rochechouart). SIGNATURE Natacha Andriamirado signera son ouvrage J’écris pour mon chien (Maurice Nadeau) à la Cabane à Livres, 75 avenue Pierre-Larousse, 92240 Malakoff, tél. 01.46.55.41.99, le 10 octobre à partir de 10 h 30. RÉPONSE André Guyaux, qui tenait à répondre aux critiques que notre collaborateur Jean-Jacques Lefrère a adressées à son édition des Œuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade (QL n° 988, 16-31 mars 2009), nous signale qu’il a fait paraître sa réponse sur le site internet Fabula (http: //www.fabula.org).

RENCONTRES
GERSHOM SCHOLEM ET JAN KARSKI AU MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE DU JUDAÏSME Né à Berlin en 1897, Gershom Scholem part assez tôt pour Jérusalem où il élabore une œuvre d’une grande érudition où il renouvelle l’histoire de la Kabbale et plus largement de la pensée juive dans toutes ses nuances. Il s’impose en même temps et jusqu’à sa mort, survenue en 1982, comme un penseur d’envergure de la condition juive moderne. « Affronter sa réflexion sur l’actualité d’un judaïsme saisi dans ses permanences et ses évolutions, sur les relations entre Israël et la diaspora, sur le sens d’une identité revendiquée et transformée, c’est se donner les moyens de penser les dilemmes d’aujourd’hui. » À l’occasion de la parution du Cahier Gershom Scholem, dirigé par Maurice Kriegel, (L’Herne, 2009), le musée vous convie à rencontrer Dominique Bourel, religieux à l’EHESS, Maurice Kriegel, directeur du Centre d’études juives à l’EHESS, Marc de Launay, chercheur au CNRS, le jeudi 19 novembre 2009 à 19 h 30. Autour du thème « L ’Antisémitisme à gauche », une rencontre est organisée à laquelle participeront

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SOMMAIRE DE LA QUINZAINE 1000

ROMANS, RÉCITS

JACQUES JOUET PASCAL QUIGNARD JOSÉ SARAMAGO ANNA LUISA PIGNATELLI HYAM YARED JEAN COCTEAU

22 23 24 25 27 29 32

BODO LA BARQUE SILENCIEUSE. DERNIER ROYAUME VI LE VOYAGE DE L’ÉLÉPHANT LE DERNIER FIEF, LES GRANDS ENFANTS NOIR TOSCAN SOUS LA TONNELLE LE COQ ET L’ARLEQUIN, OPIUM

PAR

PAR TIPHAINE

CLAIRE RICHARD SAMOYAULT JACQUES FRESSARD MONIQUE BACCELLI AUBERT JEAN JOSÉ MARCHAND

PAR PAR

PAR VANESSA PAR

ARTS

EXPOSITIONS

MUSÉE DU QUAI BRANLY. LA COLLECTION PAR GEORGES RAILLARD LA PASSION DES ARTS PREMIERS, REGARDS DE MARCHANDS MEDUSA EN AFRIQUE INTERPRÉTATION DE LA DEUXIÈME CONSIDÉRATION INTEMPESTIVE DE NIETZSCHE THOMAS HOBBES
PAR

PHILOSOPHIE

MARTIN HEIDEGGER

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FRANÇOIS VEZIN

PIERRE NAVILLE

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PAR

JEAN LACOSTE

HISTOIRE

CYRIL BUFFET MARC FERRO MICHEL MEYER FREDERICK TAYLOR

LE JOUR OÙ LE MUR EST TOMBÉ PAR LAURENCE ZORDAN LE MUR DE BERLIN ET LA CHUTE DU COMMUNISME EXPLIQUÉS… HISTOIRE SECRÈTE DE LA CHUTE DU MUR… LE MUR DE BERLIN 1961-1989 LE SAVOIR ET LA FINANCE, LIAISONS DANGEREUSES AU CŒUR DU CAPITALISME CONTEMPORAIN
PAR

ÉCONOMIE POLITIQUE

EL MOUHOUB MOUHOUD – 40 DOMINIQUE PLIHON

JEAN-PAUL DELÉAGE

SOCIÉTÉ

ZYGMUNT BAUMAN

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PAR LAURENCE ZORDAN L’ÉTHIQUE A-T-ELLE UNE CHANCE DANS UN MONDE DE CONSOMMATEURS ? PANDÉMIE GRIPPALE…

SCIENCES
LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

JEAN-CLAUDE AMEISEN JOANNY MOULIN

42

DANS LA LUMIÈRE ET LES OMBRES UNE SCANDALEUSE VÉRITÉ BIBLIOGRAPHIE LES ARCHIVES DE LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

PAR

JEAN-MICHEL KANTOR

44 46

PAR PAR

OMAR MERZOUG GILLES NADEAU

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO : LAURE ADLER (15), ANDRÉ MARCEL D’ANS (17), SILVIA BARON SUPERVIELLE (18), MURIEL BONICEL (15), MAÏTÉ BOUYSSY (38), NORBERT CZARNY (20), FRED DEUX (31), DOMINIQUE DOU (19), SERGE FAUCHEREAU (13), LUCETTE FINAS (4), GEORGES-ARTHUR GOLDSCHMIDT (12), SYLVIE GOUTTEBARON (10), GEORGES GUILLAIN (17), ODILE HUNOULT (18), ALAIN JOUBERT (14), ALAIN JUMEAU (28), GILBERT LASCAULT (31), JEAN-JACQUES LEFRÈRE (6), MONIQUE LE ROUX (43), CLAUDIO MAGRIS (7), LAURENT MARGANTIN (21), PIERRE MICHON (10), VINCENT MILLIOT (37), MAURICE MOURIER (30), CHRISTIAN MOUZE (26), MAURICE NADEAU (5), DOMINIQUE NOGUEZ (11), GÉRARD NOIRET (16), MICHEL PLON (37), GEORGES RAILLARD (33), CÉCILE REIMS (31), JEAN-PIERRE SALGAS (12), EUGEN SIMION (15), JACQUES SOJCHER (8), PATRICK SULTAN (28), ALAIN VEINSTEIN (10).

Crédits photographiques Couverture : Jacques Monory P. 7 Louis Monier P. 23 Le Seuil, D. Gaillard P. 24 Le Seuil, Daniel Mordzinski P. 26 D. R. P. 32 D. R. P. 34 K. de Towarnicki

Direction : Maurice Nadeau. Réception des articles : Omar Merzoug (e-mail : omerzoug12@yahoo.fr ou omarmerzoug@gmail.com) Comité de rédaction : Maïté Bouyssy, Nicole Casanova, Bernard Cazes, Norbert Czarny, Christian Descamps, Marie Étienne, Serge Fauchereau, Lucette Finas, Jacques Fressard, Georges-Arthur Goldschmidt, Dominique Goy-Blanquet, Jean-Michel Kantor, Jean Lacoste, Gilles Lapouge, Omar Merzoug, Vincent Milliot, Maurice Mourier, Pierre Pachet, Michel Plon, Hugo Pradelle, Tiphaine Samoyault, Christine Spianti, Agnès Vaquin, Laurence Zordan. In Memoriam : Louis Arénilla (2003), Julia Tardy-Marcus (2002), Jean Chesneaux (2007), Anne Thébaud (2007), Louis Seguin (2008), André-Marcel d’Ans (2008), Anne Sarraute (2008). Arts : Georges Raillard, Gilbert Lascault. Théâtre : Monique Le Roux. Cinéma : Lucien Logette. Publicité littéraire : Au journal, 01 48 87 48 58. Rédaction : Tél. : 01 48 87 48 58 - Fax : 01 48 87 13 01. 135, rue Saint-Martin - 75194 Paris Cedex 04. Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net Pages d’informations 01 48 87 48 58 ; e.mail : selis@wanadoo.fr Administration, Abonnements, Petites Annonces : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87. Un an : 65 € vingt-trois numéros — Six mois : 35 € douze numéros. Étranger : Un an : 86 € par avion : 114 € Six mois : 50 € par avion : 64 € Prix du numéro au Canada : $ 7,75. Pour tout changement d’adresse : envoyer 1 timbre à 0,56 € avec la dernière bande reçue. Pour l’étranger : envoyer 3 coupons-réponses internationaux. Règlement par mandat, chèque bancaire, chèque postal : CCP Paris 1555153P020 IBAN : FR 38 2004 1000 0115 5515 3P02 093 BIC – Identifiant international de l’établissement : PSSTFRPPPAR Éditions Maurice Nadeau. Service manuscrits : Marguerite Nowak 01 48 87 75 87. Catalogue via le Site Internet : www.quinzaine-litteraire.net Conception graphique : Hilka Le Carvennec. Maquette : Daniel Arnault ; e-mail : arnault.daniel@free.fr Publié avec le concours du Centre National du Livre et de la Région Île-de-France. Imprimé en France

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Anne Sarraute et le refus du mensonge
lle me le dit un jour, il y a une dizaine d’années, d’un ton ferme, avec un air de gravité qui me surprit : « Je ne mens jamais. » C’était en 1999, peu avant la mort de Nathalie, sa mère. Sans doute me l’avait-elle dit auparavant et avais-je dû, alors, lui faire les objections qu’on fait en pareil cas, par exemple, dirait-elle à un mourant qui lui demanderait si sa mort est proche, que oui, elle est imminente ? Cette fois, Anne devança ma question en me disant que sa mère avait souhaité sa présence constante à son chevet à l’instant de sa mort, précisément parce qu’elle savait qu’elle, Anne, ne lui mentirait pas. Elle me donna quelques détails sur les questions que ne cessait de lui poser Nathalie et qu’elle lui posa presque jusqu’au dernier moment : comment ce sera ? Est-ce qu’elle souffrira ? À chaque fois, Anne répondait à juste titre que ce n’était pas encore cela… Peu de jours après le décès de Nathalie, j’allai faire une visite à Anne qui me dit, sans que j’aie osé lui poser la question : « Tu sais, je n’ai pas pu… » Je compris aussitôt que sa bonté – qui était grande, masquée trop souvent par sa réserve – l’avait inclinée vers l’attitude rassurante que seul, en pareil cas, permet le mensonge. Et je lui fus reconnaissante de ce choix, comme si ce deuil me concernait au plus près.

E

Anne voulait moraliser le comportement critique. Entendons par là qu’elle se méfiait des complicités entre les auteurs et leurs éventuels commentateurs, lorsque ces derniers auraient pour tâche de parler de leurs collègues, comme c’était parfois le cas à La Quinzaine. Elle croyait, aussi fermement que Bourdieu, à la permanence des « renvois d’ascenseur ». Je lui opposais la plainte de Barthes me prenant à témoin : « Que ferions-nous sans les amis ! » Elle finissait par se laisser convaincre, mais sa malice joueuse lui inspirait, à propos d’autres livres, l’argument opposé : « Tu ne connais pas ses livres précédents ? Mais tu vas être obligée d’en parler ! Quel boulot inutile ! Laisse donc ce livre à Untel ! » Si j’y tenais vraiment, je bataillais pour emporter le morceau. Sinon, j’obtempérais. Il y avait dans ces moments, à La Quinzaine, furtivement et grâce à Anne, un climat de jeu qui me plaisait et qui n’excluait pas le sérieux. Lorsqu’un dissentiment s’élevait au sein du groupe, elle cherchait aussitôt à le rasseoir : elle avait l’intelligence de ne pas en faire un monument. C’était une personne rare.

Lucette FINAS

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Pari tenu
n des temps très anciens – celui du numéro 3 de La Quinzaine – une jeune femme, lunettes noires, accompagnée, vient me rendre visite rue de Nesle, dans le bureau prêté par le Club des Libraires. « Ma mère vous a écrit... » En effet, je viens de recevoir une lettre de Nathalie Sarraute – nous nous sommes connus durant la Résistance, j’ai publié Portrait d’un inconnu (préfacé par Sartre) – me demandant de bien vouloir m’occuper d’une de ses filles, Anne, qui vient de vivre une période difficile. « Elle est pleine de bonne volonté, elle pourra vous aider pour votre journal. » J’avais envie de faire plaisir à Nathalie. Je demande à Anne si je peux l’employer comme secrétaire. « Il y aura du courrier, le téléphone, les services de presse qu’on commence à recevoir, les gens qui vont venir nous voir, les auteurs d’articles à “taper”… – C’est-à-dire… » un sourire : « j’étais dans le cinéma… la photo… Agnès Varda, Chris Marker… je ne sais pas “taper”… », nouveau sourire, « mais j’apprendrai… ». Silence. – Question émoluments, cela ne sera pas le Pérou. Nous avons déjà dépensé pour les deux premiers numéros l’argent qu’on nous avait prêté. – Vous avez quand même l’intention… – De continuer… ? Bien sûr ! Ne vous en faites pas, nous sommes au numéro 3, nous irons jusqu’à 1 000… J’ai dit cela pour plaisanter. Je ne sais rien de l’avenir. Mais nous croyons à ce que nous faisons, Erval et moi… Nous ne partons pas seuls. Erval a ses amis de L’Express. J’ai les miens, des Lettres Nouvelles. Nous avons quelques relations et connaissances. Les deux premiers numéros ont été bien accueillis. – Tiens, justement… voici un article de François Châtelet à dactylographier… – Donnez, je vais essayer… Chère Anne ! Le numéro 1 000… nous y sommes. Anne ne le verra pas, François Erval non plus, décédé il y a une dizaine d’années, qui nous quittait quatre ans plus tard, déçu de n’avoir pas trouvé les moyens financiers pour le grand hebdomadaire qu’il rêvait. Mon ambition était autre et plus modeste. Plus circonscrite également. Ne dépendre de personne, ni des puissants ni des amis, pas davantage de partis, ou de coteries. Il n’y avait qu’à regarder autour de soi pour voir où cela menait. Qu’aucune des lignes publiées dans notre journal ne soit suspecte ! Je n’en voulais pas plus. Il s’agissait là d’un autre « pari ». Les écrivains que j’ai sollicités pour ce numéro, les collaborateurs à qui j’ai demandé les raisons qu’ils avaient d’écrire pour La Quinzaine, tous disent dans ce numéro que cet autre « pari » a été tenu. Bien sûr, ils veulent me faire plaisir et à propos de ma personne ils en remettent un peu, mais ils sont fiers et heureux. Pourquoi ne le serais-je pas ? L’autosatisfaction a ses limites. Le cocorico passerait mal. L ’oiseau est quelque peu déplumé – merci Raymond Roussel ! – qu’avec Sylvie Gouttebaron nous allons conduire ce 17 octobre à la Halle SaintPierre. Il a perdu en route François Châtelet, Marc Le Bot et Gilles Sandier, Louis Arénilla et Jean Chesneaux, Julia Tardy-Marcus, Louis Seguin, André-Marcel d’Ans, Anne, notre jeune mère poule. Le comité de rédaction est toujours d’attaque. Quelques oisillons en renfort permettent à Jacques Monory de portraiturer La Quinzaine en souriante gaillarde, mais j’ai quand même dû mettre hors service deux ou trois coucous, et ce que j’avais demandé aux collaborateurs de dire c’est aussi ce que nous avons manqué : les erreurs, les négligences, les oublis, et je ne m’excepte pas du lot. Après ce numéro 1 000, qui marque une étape de quarante-trois années de labeur, de joies et de soucis, La Quinzaine littéraire, dans ce monde qui a pas mal changé, doit prendre un nouveau plumage. En at-elle les moyens ? À vous, amis et lecteurs, de le dire. En attendant, merci à Jacques Monory, à la SIEP, notre imprimeur, qui nous a fait pour ce numéro un cadeau de prix, merci à tous !

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Maurice NADEAU

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

C’est l’heure…

À

l’heure où les libraires enquiquinent tout le monde avec leurs « coups de cœur » médiatisés et se croient obligés de donner leurs jugements sur des livres qu’on ne leur demande que d’exposer et de vendre ;

À l’heure où le moindre acteur de cinéma, le plus obscur guitariste, le plus récent ex-ministre mise sur sa notoriété pour nous asséner un roman ou un livre de souvenirs, en expliquant que « l’écriture a toujours été sa passion » ; À l’heure où tout écrivain offre ostensiblement ses archives à l’IMEC et survit à une œuvre déjà morte, en espérant qu’on lui consacre prochainement une exposition ; À l’heure où la critique littéraire est remplacée par la réclame de copinage, les perpétuels renvois d’ascenseur, les comptes-rendus fadasses, le recopiage des prières d’insérer et les louches de compliments dithyrambiques ; À l’heure où les représentants officiels de cette critique salissent la chose littéraire en participant aux émissions people qui pullulent sur le petit écran vespéral ; À l’heure où ceux qui se targuent du titre d’écrivains se bousculent pour passer aux mêmes émissions ; À l’heure où les « suppléments littéraires » des principaux quotidiens français sont d’une médiocrité et d’une fadeur telles qu’ils feraient aboyer un chien en porcelaine ; À l’heure où la « rentrée littéraire » voit éclore six cents romans chaque automne, tous pareils, tous médiocres, tous inutiles ; À l’heure où les grands éditeurs en sont réduits à miser sur le premier roman de tant de petits cons ; À l’heure où Max Gallo est entré dans l’immortalité ; À l’heure où Dominique Bona et Philippe Labro s’apprêtent à l’y rejoindre ; À l’heure où tant de fantoches inconsistances encombrent l’espace littéraire ; À l’heure où la littérature devient conformiste jusque dans sa subversion même ; – En ces heures tragiques et comiques à la fois, je reste fidèle à La Quinzaine littéraire.

Jean-Jacques LEFRÈRE

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

La Quinzaine, notre agora
our moi, mais je crois aussi pour bon nombre de ses lecteurs dans d’autres pays, La Quinzaine littéraire est depuis bien des années, ce qu’était l’agora pour l’Athènes de l’Antiquité, la place où les poètes et les philosophes, en bavardant avec simplicité et en se mêlant aux gens dans leur vie quotidienne, découvraient et disaient de manière accessible à tous les vérités profondes de la vie, de la poésie, de la cohabitation civile, contribuant ainsi, sans trop le faire voir, à améliorer l’existence de chacun. Attentive avec son flair très fin à saisir les transformations du monde et de l’art qui le représente, La Quinzaine a un classicisme profond et limpide, la capacité d’interpréter des livres et des choses avec une clarté affable et inexorable, sans acrobaties intellectuelles artificielles ni compromis. Une information qui devient jugement, critique, formation. Il y a eu, certes, d’autres grandes revues qui ont fondé et diffusé des mouvements culturels, qui ont provoqué ou restauré, accompagnant le chemin d’une pensée philosophique ou politique. Mais aucune sans doute n’a été, comme La Quinzaine, une compagnie, un guide ferme et discret dans la lecture des livres et du monde. Sa rigueur incorruptible lui a permis de donner, sans aucun dogmatisme ni préjugé idéologique, non seulement de l’information mais aussi des jugements de valeur fermes et motivés, dans une époque qui semble les mettre au grenier. Il y a eu, et il y a, dans La Quinzaine une symbiose de génialité, d’originalité et d’honnêteté artisanale dirais-je, de travail bien fait, comme dans les boutiques des anciens maîtres ; il y a donc en elle la vocation artistique la plus authentique parce que, comme l’écrivait Broch, le vrai artiste n’essaie pas de faire un « beau », mais un « bon » travail et c’est cela qui lui permet de créer la beauté authentique. Aussi rapide et aussi infaillible qu’un limier pour flairer le nouveau, La Quinzaine a la vocation classique de plonger dans le temps et de lui résister pour en extraire la valeur ; cette résistance à l’air du temps que proclamait Camus et qui n’est pas nostalgie passéiste mais passion du présent contre toute falsification. Avoir en main un fascicule de La Quinzaine qui vient de sortir, cela aide à traverser le chaos de la rue ; ceux qui ont suivi la revue savent combien ils lui doivent, combien elle les a aidés à comprendre un peu mieux le monde, les livres, les littératures, fussent-elles les plus lointaines et les moins connues, les territoires de l’esprit parfois les moins explorés. Son indépendance est pratiquement unique dans le panorama actuel ; on la touche de la main, on parcourt ses pages, elle est devenue l’odeur de son papier ou presque. Mille numéros de La Quinzaine : avec ces milliers de feuilles de papier tenaces mais aussi agréables au toucher, elle s’est construit en quelque sorte un grand bateau de papier sur lequel nous sommes montés confiants, sans avoir peur des courants ni des tourbillons, parce que le capitaine Maurice connaît mieux que quiconque les routes – routes au milieu des livres, lesquels ne sont pas que des livres mais de la vie. Quand j’entre dans des pièces de La Quinzaine, à laquelle je dois personnellement beaucoup, je me sens chez moi, un peu plus en sécurité, un peu plus moi-même. Merci à ces mille numéros, à ces nombreuses années, aux amis qui ont contribué à faire la revue, à l’autorité fraternelle et à la maestria de Maurice Nadeau, le grand frère de nous tous ; au sourire d’Anne, qui est encore et toujours là, dans ces pièces de l’amitié, et qui éclaire toutes ces pages.

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Claudio MAGRIS

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Comment ne pas être un ami de La Quinzaine littéraire ?

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e lis La Quinzaine littéraire depuis plus de quarante ans. J’ai aussi eu le privilège de collaborer à quelques numéros au cours des ans.

La Quinzaine, c’est, pour moi, Maurice Nadeau, le capitaine de ce beau navire littéraire et de la pensée libre. C’était aussi Anne Sarraute, fidèle des fidèles, souriante, attentive aux livres, aux auteurs, aux collaborateurs, si présente, même aujourd’hui dans son absence. La Quinzaine littéraire, c’est la rencontre de poètes, de romanciers, de philosophes, de psychanalystes, de sociologues, d’historiens, de dramaturges, de cinéastes, de plasticiens. Je découvre des auteurs – surtout étrangers – que je ne connaissais pas, ou seulement de nom, de nouveaux venus à l’écriture, des ouvrages classiques, réédités avec des traductions nouvelles, des créateurs de tous horizons et de tous genres. Je me réjouis de la part accordée à la poésie, à l’engagement pour la langue (la « parole essentielle » de Mallarmé), pour l’histoire des idées, pour la politique. La Quinzaine, c’est un périodique, mais surtout un carnet de bord et de babord, intempestif, vivifiant. L ’information n’est pas oubliée. L ’excellente bibliographie (à la fin du journal) établie, depuis des décennies, par Anne Sarraute. Les expositions, les spectacles et les films à l’affiche sont signalés et commentés par des critiques avisés. Il y a enfin, depuis une dizaine d’années, le « Journal en public » de Maurice Nadeau qui revisite les livres, le plus souvent d’amis disparus, qui raconte ses rencontres au fil des jours, qui révèle – une fois encore – des auteurs méconnus ou inconnus. C’est le journal intime et public d’un amoureux de la littérature, d’un homme curieux, passionné, qui a le don de l’admiration et le courage de la mise à distance. Quand je lis La Quinzaine, je suis en effervescence, impatient de passer à l’acte de la lecture des livres commentés, d’en parler avec des amis, parfois d’écrire ou de continuer à rêver.

Jacques SOJCHER, Bruxelles

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE

Mon premier souvenir est celui-ci…
l fait beau, il est deux heures de l’après-midi. C’est Chez l’ogre, une brasserie près des facs, à Clermont-Ferrand. Ce doit être au début d’octobre 1966, puisqu’André Breton est mort le 28 septembre. La Quinzaine est ouverte devant moi. Je la lis, je l’ai lue. Je ressens soudain quelque chose que je peux formuler ainsi : que j’ai été contemporain d’André Breton. Que je ne le suis plus, que ce soleil d’octobre ne brille pas pour lui. Quelque chose me fit comprendre, avec gravité, que j’avais été contemporain d’André Breton, quelque chose qu’aucune autre des feuilles littéraires de l’époque ne me disait. Pourquoi La Quinzaine seule, me dis-je aujourd’hui (ayant oublié le contenu exact des articles), me donna-t-elle cette impression de gravité ? Peut-être parce qu’il n’y avait pas de publicité : la tête de Breton, apparaissant entre une réclame de cosmétique et un placard d’éditeur pour un livre à gros tirage, donne Breton pour une marchandise parmi les autres.

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Parce que les articles n’étaient pas des articles de circonstance : pas de nécrologie toute faite, pas de larmes de crocodile (celles qu’Aragon avait versées dans Les Lettres Françaises pour la même occasion, m’avaient vaguement écœuré). Parce que les autres articles de la même Quinzaine, s’ils traitaient d’auteurs qui certes n’avaient pas la carrure de Breton, ne parlaient que d’auteurs remarquables : il n’y avait pas là de place pour les romans de rédacteurs en chef. Tout bon écrivain, s’il apparaît parmi des faussaires, est dégradé. Parce que les signataires de ces articles n’avaient pas de noms tonitruants, dévalués par leur présence sur tous les fronts.` Parce que Maurice Nadeau, qui ouvrait le numéro, avait la note juste. Ni trop, ni trop peu. La note juste, l’élégance, la gravité : voilà La Quinzaine.

Pierre MICHON

C’est peut-être une histoire du temps littéraire…
e veux dire du temps poétique que constitue pour moi l’idée même de La Quinzaine littéraire. Je crois que c’était dans les années 80 (quoi qu’il en soit, justement, ce temps se confond parce qu’étale, impossible à fragmenter, découper, qualifier), je savais que Mlle Kern, ma tante, était liée à cette histoire, sans trop comprendre comment, mais cette nébuleuse de mots agrégés, teintée de la notion de temps, imposait un rythme, un tempo à la littérature naissant à mon esprit naissant, c’est-à-dire une tentation, un paysage où je savais qu’il était bon d’aller, dont aveuglément je présumais que je pourrais faire un peu ma vie, puisque d’aucuns le faisaient, qui m’inspiraient. La Quinzaine ponctuait, ma tante ponctuait. Maurice Nadeau ponctuait, dont Mlle Kern me parlait dans la maison d’été. Ponctuait le temps – ce fameux temps perdu pour certains, à lire, imaginer, faire avec ses petites mains et sa petite tête, des arabesques avec des mots mal assortis, etc., etc., etc., considéré comme inutile – et que je remplissais de ces signes de ponctuation, nez dans le texte, rêvant. Mais la littérature a besoin de ce temps hors, un arrêt assez grand pour comprendre mieux ce qui se passe, entendre la grande rumeur et faire avec. Je faisais avec. Et j’en avais sérieusement besoin. Je retrouvais Mademoiselle au Grand Palais où se tenait le

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Salon du livre et où elle veillait sur le stand de La Quinzaine, peuplé de photos d’auteurs. C’était ces images-là aussi. Peutêtre que ça a commencé comme ça, avec des images, un style en quelque sorte, une intransigeance. C’était la littérature en fraternité de littérature. C’était une présence, une nécessité en noir et blanc. La Quinzaine donnait envie de lire jusqu’à plus soif. Je sentais profondément cette soif. J’éprouvais donc un certain enthousiasme mais je ne savais pas absolument pas d’où me venait cette joie profonde, sincère, ignorante de sa source. Un mystère comme le choc d’un texte fabuleux, inouï. Je savais sans savoir que Maurice Nadeau, Monsieur Nadeau, savait. Puis dans le temps ce rendez-vous urgent est naturellement entré dedans ma vie, bien dedans, bien planté pour connaître mieux, un peu grandir, avec la folie qui va avec une passion pour cette choselà, comprise et pas comprise, en dehors. Alors je vais dehors et je sais que j’ai raison dans cet univers-là, qui demeure, qui donne toujours comme donne une réserve, en amitié. Cher Maurice Nadeau, merci pour cette joie posée une fois pour toute via la littérature dont vous êtes aujourd’hui et pour moi un héros.

Sylvie GOUTTEBARON

J’ai lu La Quinzaine dès son premier numéro

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e déchiffrais les lettres de la une, qui nommaient les écrivains en première ligne, comme les affiches de l’Olympia, quelques années plus tôt, territoire pour moi de la fascination. Chaque programmation du music-hall de Bruno Coquatrix était à mes yeux un programme de rêve. Il n’y avait pas de gloire inatteignable, puisqu’il y avait le haut de l’affiche… Une idée de la gloire que La Quinzaine de Maurice Nadeau a fait voler en éclats. Si elle était, tout autant que l’Olympia, por-

teuse de rêve, c’était moins celui d’une vie vouée aux paillettes que tournée vers une exigence de vérité, plus proche, plus intime. Un rêve dirigé vers le dedans, bien plutôt que vers les mirages du dehors. Et de quinzaine en quinzaine, les sommaires m’ont appris à ne pas me tromper d’espoir. Encore fallait-il ne pas confondre la fièvre de la hâte avec l’urgence de l’essentiel.

Alain VEINSTEIN

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Quarante-trois ans de veine à La Quinzaine
l me fallait, pour mon titre, une rime à « quinzaine ». « Bazaine », « benzène », voire « archidiocésaine » rimaient bien mais nous éloignaient du sujet. J’ai finalement hésité entre « veine » et « déveine ». Eu égard à tous les bonheurs qui me sont arrivés grâce à La Quinzaine littéraire, j’ai choisi le premier. Brève justification chronologique : 1967 (15 décembre) J’envoie, au flan, un article sur La Tactique du texte, de Jean Pernodoux. À ma grande surprise il est accepté. Maurice Nadeau me fait juste retirer un jeu de mots bourvilesque sur « la tac-àtac-tactique du gendarme » (Pernodoux, comme Breton, était fils de gendarme). L ’article a un certain écho (deux lettres de protestation). Il m’est même payé ! 1976 Je publie mon premier roman, Le Hussard rouge. Ô surprise, ô joie, il est signalé dans la rubrique « bibliographie » du journal. Cinq lignes (les seules, d’ailleurs, qui lui seront consacrées, en dehors d’un bref éreintement dans un mensuel suisse). Cinq lignes objectives et denses, sans perfidie ni inexactitude ! Cinq lignes impeccables ! « Le Hussard rouge / Éditions du colibri, / 824 p., 95 F / Un roman d’apprentissage, / le premier de l’auteur ». Bravo les artistes ! 1980 Je publie mon deuxième roman, Le Hussard vert. Cette fois, j’obtiens huit lignes ! 1984 Pour mon troisième roman, Le Hussard jaune, j’ai droit à un article complet de Daniel Oster. « C’est l’un des critiques les plus aigus et les plus cultivés d’aujourd’hui », m’avait annoncé en exultant mon attachée de presse. Elle a moins exulté quand elle a lu l’article. « Beaucoup de fondus enchaînés », notait Oster, se référant à la structure cinématographique du roman. Mais c’était pour ajouter : « Très vite on souhaiterait un bon fondu au noir, sans enchaînement. » Et de conclure : « Rouge, vert, jaune… L’auteur mobilise en vain toutes les couleurs de la palette : il n’est que gris, d’un livre à l’autre. » Cela me sert de leçon : je décide d’appeler mon roman suivant Le Hussard invisible. 1987 Cette année, je n’ai rien écrit. La Quinzaine n’a rien écrit sur moi non plus. Match nul, accord parfait. 1988 Mes actions remontent. Après mon petit libelle De l’art ou du cochon, Georges Raillard salue mon incoercible goût de la plaisanterie (à vrai dire, il emploie seulement le mot « plaisantin » et mon éditeur prétend que ce n’est pas forcément élogieux). 1989 De mieux en mieux : La Quinzaine publie en bonnes feuilles une page et demie de mon essai sur La Signification symbo-

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lique de la vigne. Nous arrosons cela chez mon éditeur au morgon. 1990 Ma photo en gros sur la couverture du numéro 566. Pas compris pourquoi ils m’ont rajouté une moustache. Et puis, j’ai beau savoir ce qu’est le journalisme, qu’on n’est jamais à l’abri d’une distraction ou d’une coquille, tout de même m’appeler en grosses lettres rouges « Octave Mirbeau » ! Je vais demander un rectificatif. 1992 Deux fois à l’honneur la même année. Maïté Bouyssy consacre quelques lignes à mon roman La Jambe, concluant énigmatiquement que « ça lui en fait une belle ». Et Gilbert Lascault salue mes Contes pour trois lapins bleus en observant : « Il y a dans ce petit livre des lapins, mais aussi des tortues, des canards, des coccinelles, des pucerons, des gaufres, des roseaux, du persil, des portes, des routes,

des guides de montagne et des clous. » 1996 On me fait l’honneur de me demander un article pour le numéro spécial de l’été, « Le livre, quel avenir ? ». Je fais dans le laconique, façon Beckett, et réponds en trois mots : « Chi lo sa ? » L ’article ne paraît pas. 2005 (1er mars) J’envoie à Maurice Nadeau mon essai Défense de « de » (contre la disparition des prépositions en français). Pas de réaction explicite, mais je note que, dans son « Journal en public » de La Quinzaine, il emploie 38 fois le mot « de », sans parler de 11 « d » apostrophe : j’y vois un discret hommage. 2008 Mon éditeur se plaint : – Cela fait dix ans que vous n’avez plus d’article dans La Quinzaine ! Moi : – C’est peut-être que, pour eux, cela fait dix ans que je suis un auteur qui résiste à la critique ? Lui : – Moi, je dirais plutôt que cela fait dix ans que, pour eux, vous n’existez pas. Et d’ailleurs, si j’en juge par vos chiffres de vente, pour les autres non plus ! Moi (finaud) : – Une petite cure d’inexistence n’a jamais fait de mal à personne ! 2009 Pour le numéro 1 000, on me demande mon avis général sur La Quinzaine. Si je m’écoutais, contrairement à tous ces Français gentiment colonisés qui vont disant que rien ne vaut la New York Review of Books, je dirais que La Quinzaine littéraire pourrait être la vraie rivale de la NYRB dans le monde, ce qu’elle est parfois, si un mécène ou l’État lui permettait de très bien payer les articles et ainsi, comme la NYRB, de s’assurer dans chaque numéro les concours, y compris internationaux, les plus prestigieux. Mais je ne le ferai pas car on croirait encore que je plaisante.

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Une quinzaine pas comme les autres
e qui est particulier à La Quinzaine et la différencie de beaucoup d’autres journaux littéraires, c’est son timbre, presque sa voix. Il suffit d’ouvrir ce journal (ce n’est pas une « revue ») pour être déshabitué d’un ton coutumier dans lequel il est facile de se glisser. On ne peut deviner d’avance, on ne peut finir les phrases sans avoir besoin de les lire. En d’autres termes les rédacteurs bénévoles toujours par amitié pour Maurice Nadeau qui le mérite bien ne recourent pas plus aux clichés verbaux qu’aux clichés de « pensée ». Ce qu’on y lit est toujours quelque part inattendu et ne va pas tout seul. Il y a une astreinte d’écriture et de réflexion car il est moins facile qu’il y paraît de ne pas suivre le fil de sa plume. Si bien qu’on sait immédiatement que La Quinzaine est à gauche sans pour autant être de gauche puisque tout ce qui n’est pas de l’ordre de la répétition et du « ready made » ou du par cœur est censé être du « mauvais esprit », à gauche.

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Mais La Quinzaine littéraire est aussi un extraordinaire conservatoire où les futurs commencent. Que de jeunes écrivains doivent à La Quinzaine leurs premières recensions, car les collaborateurs sont toujours attentifs à ce qui n’éveille pas forcément l’attention et qui pourtant fait vivre la littérature. Certains y travaillent régulièrement depuis plus de trente ans, pris toujours par l’enthousiasme, l’étonnement et le besoin parfois de mettre les choses au point. La Quinzaine est sans exclusive, mais conduite par des évidences absolument claires qui n’ont pas besoin d’être définies plus avant. C’est l’absence absolue de haine, un certain espoir, une constante curiosité, une recherche sans tabous et sans préjugés qui la caractérisent à l’instar de son fondateur Maurice Nadeau.

Georges-Arthur GOLDSCHMIDT

1983-1990
es premiers souvenirs de La Quinzaine sont liés au « Point G » (j’ai assisté à la genèse de ce dossier proposé par Anne Fabre-Luce ; mon premier papier – contre Pascal Bruckner, Jean Clair et François Georges – paraît à sa suite dans le n° 401 du 16 septembre 1983). « Illusion autobiographique » ? En 1983, j’avais trente ans et le sentiment vif d’une cassure dans le champ littéraire et intellectuel, d’une Restauration qui très vite se nouera au Spectacle. Venu voir Maurice Nadeau au printemps pour lui proposer cet article, il m’a demandé si je connaissais « quelqu’un comme moi » : je me suis retrouvé engagé sur le champ (à mi-temps) comme « courriériste littéraire ». Je ne retrouverai cette générosité (l’individu préféré à sa « position ») que chez Duchateau ou Borzeix (France-Culture), Blaise Gauthier au Centre Pompidou, ou Yves Mabin (Affaires étrangères)… De Maurice Nadeau, vous n’allez pas me croire, le premier texte que je crois avoir lu est sa préface à l’édition 10-18 de Ferdydurke (à la maison de la presse de ma grande banlieue – le livre de poche Hachette fut soudain bousculé par 10-18 et la collection Poésie-Gallimard). Puis, arrivant à Paris en 1970, l’Histoire du surréalisme, qui inaugurait la collection PointsSeuil. Si je me souvenais très bien du premier numéro du journal (Nadeau sur Le Déluge de Le Clézio), je ne l’ai lu attentivement que lors d’un séjour de deux ans en Afrique (« prof de philo » à Niamey, Niger), surtout épluché la bibliographie (œuvre, je le saurais plus tard, d’Anne Sarraute). J’ignore en 1983 presque tout des Lettres Nouvelles dont la collection m’éblouit aujourd’hui. Nadeau signifie modernité : ma tête est tout occupée de Paradis et de La Distinction, et dans la littérature immédiatement contemporaine, mon grand homme est Jean Echenoz à cause du Méridien de Greenwich (1979). À l’exemple de ce premier papier (je réenfoncerai le même clou en 1987 à propos d’Alain Finkielkraut), La Quinzaine me semble lieu idéal pour être critique dans les trois sens du mot (recension, conditions de possibilité, plutôt contre. Qui plus est en se tenant entre les domaines. J’ai toujours lu la philosophie comme le roman policier (Deleuze), et dans les romans l’aventure d’une écriture plus que l’écriture d’une aventure (je n’ai d’ailleurs jamais compris qu’il y ait deux comités du mercredi). Un lieu rêvé à

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l’écart de l’université, qui alors se referme sur sa « reproduction », et des « médias » (rien à voir avec la presse) à l’hétéronomie de plus en plus autonome. Bonheur du comité qui sédimente dans sa diversité le demi-siècle de Maurice Nadeau « revuiste » (de Marcel Bisiaux à François Maspero…). Au journal (hors de lui), je dois d’avoir connu Daniel Oster (Nadeau dans le numéro du 1er janvier 2009, revient sur ses Rangements « un livre que nous avons négligé en son temps ») : nous eûmes même le projet d’une revue mallarméenne nommée Ptyx. Mon grand regret : n’avoir pas réussi à faire se rejoindre l’incarnation du capital symbolique (Maurice Nadeau ou l’homme sans Rolex) et son théoricien Pierre Bourdieu, admirateur de son Flaubert, qui cherchait, à la fin des années 80, un partenaire pour Liber (un projet voisin de la Revue Internationale, de ce que tente aujourd’hui la R.I.L.I.) qui se tournera vers Le Monde avant de se replier sur l’université. Un déjeuner eut lieu (je me souviens du gratin dauphinois). Huit ans durant, je fus préposé aux entretiens (je me souviens des « écrivains et leurs lectures » – de Jean Cayrol ou Henri Thomas à Philip Roth ou Milan Kundera – et des romanciers de l’Est que ce dernier me fit rencontrer). Et à la mise en œuvre des numéros spéciaux : Vingt ans (459), France (491), 500, etc. Le n° 532 (mars 1989) Où va la littérature française ? y insiste : le bon côté de la mutation en cours pourrait être que la littérature française est devenue pour elle-même « une littérature étrangère parmi d’autres », le statut change des littératures étrangères (le monde se met à ressembler aux Lettres Nouvelles…), en témoignent les Belles Étrangères – et les numéros Brésil, Portugal, Espagne, Grèce, Hongrie, Finlande. Auxquels j’ajoute l’URSS (n° 468, été 1986, qui espère dans la perestroïka, malgré Tchernobyl). L’immense intérêt pour l’Est (rappelez-vous la Lettre Internationale d’Antonin Liehm) cessera paradoxalement après 1989. 1990 : je quitte La Quinzaine mais pas Maurice Nadeau, je pars pour écrire sur G comme Gombrowicz, « un Polonais qui avait le tort supplémentaire de vivre en Argentine », qu’il a publié en français à partir de 1958.

Jean-Pierre SALGAS

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Années soixante
a Quinzaine littéraire a si bien jalonné la plus grande partie de ma vie d’écrivain que je m’imagine l’avoir toujours connue. Ce sont pourtant ses débuts lointains, il y a quarante ans et plus, qui me restent les plus présents. Maurice Nadeau, pour qui je collaborais déjà aux Lettres Nouvelles, m’avait mis en main le premier numéro de La Quinzaine littéraire. Bien évidemment, j’étais ravi de participer si peu que ce fût au numéro suivant. Quel débutant ne l’aurait pas été ? Malgré divers prophètes jaloux qui prédisaient : Vous verrez, un journal qui se veut au niveau d’une revue tout en suivant l’actualité, ce n’est pas possible, ça ne tiendra pas, etc. J’adhérais allègrement au concept sans penser que, bon an mal an, je dénombrerais un jour 224 articles, lettres, chroniques et traductions dans ce journal, jusqu’au début des années 80 où le travail à l’étranger me couperait de l’actualité française et rendrait mes contributions plus sporadiques. Quels que soient les pays visités, je demandais cependant : Avez-vous lu La Quinzaine ? Vous ne lisez donc pas La Quinzaine ? Et maintes fois j’ai distribué des numéros dans des Paraguay et des Tadjikistan reculés. Paru le 15 mars 1966, le premier numéro se présentait hardiment, sans aucune explication, sans aucune déclaration d’intentions, comme si le journal existait depuis longtemps. La diversité de ses intérêts et la qualité de ses textes parleraient pour lui. Avec les noms de Maurice Nadeau et François Erval, pas de comité de rédaction annoncé mais l’adresse de la rédaction dans une petite rue du Quartier latin où je crois n’être allé qu’une ou deux fois. Un peu plus tard viendrait l’installation des bureaux, pour de longues années, dans la rue du Temple, avant l’actuelle rue Saint-Martin, dans ce même quartier de l’Hôtel de Ville où n’a pas toujours existé le Centre Pompidou. Il y avait cependant une réunion de six à huit collaborateurs, selon un rituel toujours le même. Quand on arrivait, les paquets de livres nouveaux étaient sur la grande table devant Maurice qui les introduisait l’un après l’autre en quelques phrases. On en discutait, on retenait, on écartait, on décidait de qui ferait quoi ou à quel fin connaisseur on ferait appel. Anne Sarraute n’a pas tardé à être la grande prêtresse de ces cérémonies sans cérémonie, son rire dominant les éventuels désaccords véhéments. Assez vite, les conceptions ont divergé entre Maurice Nadeau et François Erval. Si je me souviens bien, ce dernier avait une préférence marquée pour les grandes maisons d’édition et leur politique ; il croyait aussi qu’il

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fallait choisir les collaborateurs du journal au sein de ces grandes maisons. Maurice Nadeau, toujours soucieux de son indépendance, croyait, au contraire, que c’est une équipe spécifique au journal qui lui donnerait sa cohérence, évidemment sans exclure les renouvellements internes et le concours occasionnel de spécialistes et de sympathisants fidèles. Erval a bientôt rompu avec le journal ; on y perdait en appuis financiers mais on y gagnait en liberté. Plaie d’argent n’est pas mortelle, dit le proverbe, mais elle sera plus d’une fois si périlleuse que La Quinzaine aurait disparu sans l’aide de ses amis officiels et privés. La Quinzaine avait désormais sa vitesse de croisière et son cap implicitement définis par Maurice. Le principal changement au sein du journal a été la division en deux du comité de rédaction pour faire face à l’abondance de publications : un comité pour les lettres et les arts, et, la semaine suivante, un comité pour les sciences et la philosophie, alternativement. Si les deux comités ne discutaient pas ensemble, Maurice et Anne assuraient la liaison. Je ne sais plus quand est apparue l’idée de regrouper éventuellement un ensemble d’articles autour d’un thème particulier, préfiguration du numéro spécial de l’été. Je vois cependant qu’à la fin de 1969, Claude Bonnefoy et moi-même avions été chargés de constituer un dossier sur le roman érotique dont une vague déferlait alors dans les librairies. Des scènes, des bribes me restent de cette préhistoire : François Châtelet secouant sa crinière en signe de désapprobation, un jeu de mots de Bernard Cazes qui détendait l’atmosphère, Gilles Lapouge avançant calmement « Il me semble que… » ou Maurice Henry apportant un dessin de crocodile pour mon article sur V. de Thomas Pynchon. À cette époque, Anne Sarraute installait ma fille cadette, trois ou quatre ans, devant les corbeilles à papier dans un bureau attenant au lieu de réunion, et, durant le temps où débattait le comité, le plaisir de la gamine consistait à sortir tous ces papiers, les défroisser, les mettre à plat et les classer selon leur taille et leur couleur. Ce n’était peut-être pas radicalement différent de ce que nous faisions dans la pièce voisine. Je possède toujours ce numéro un à couverture orange dont j’ai parlé plus haut. Ses 32 pages ont le même format que celui d’aujourd’hui. Nombre de ses collaborateurs ont disparu : Samuel Beckett, Roland Barthes, Pascal Pia, Jean-Louis Ferrier, Albert-Marie Schmidt… Il est probable que les numéros récents portent aussi des signatures dont on s’étonnera plus tard.

Serge FAUCHEREAU

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C’ÉTAIT HIER

Le jeu des mille Quinzaine
u beau milieu du mois de mars 1966, alors que mes amis et moi nous agitions au sein du groupe surréaliste – André Breton était encore des nôtres, même si sa santé commençait à décliner –, une nouvelle gazette fit son apparition, entre nos mains et sous nos yeux, qui attira notre attention par ses ambitions, comme par son créateur : Maurice Nadeau. Elle s’appelait déjà La Quinzaine littéraire, et venait compléter la revue mensuelle Les Lettres Nouvelles, essentielle publication, dirigée aussi par Nadeau depuis une dizaine d’années. Comment, en effet, parler de La Quinzaine sans d’abord évoquer celui qui su lui conférer toutes les qualités nécessaires pour durer plus de quarante ans, et atteindre ce légendaire numéro 1 000 que nous célébrons aujourd’hui. Entre Nadeau et les surréalistes, il est de notoriété publique que plusieurs « différends » nous opposèrent au fil de l’histoire. Mais les compteurs furent remis à zéro par une lettre que lui adressa, le 16 juin 1965, l’ensemble du groupe, Breton en tête. Extrait : « Nous n’oublions pas que notre accord a été total sur la guerre d’Algérie, sur la Révolution hongroise, sur la prétendue déstalinisation. Nous n’oublions pas que vous avez combattu la veulerie d’un bon nombre d’intellectuels de gauche, aussi bien lorsqu’ils tentent de faire passer l’assassin Siqueiros pour un martyr que lorsqu’ils feignent d’ignorer le monstrueux procès Brodsky, poète condamné pour crime de poésie en Russie en 1964. Pour nous, Surréalistes, la publication, par Les Lettres Nouvelles, des œuvres de Norman Brown, Gombrowicz, Arno Schmidt, Norman Cohn, Savarius, Anthony Shafton et du Littérature et Révolution de Trotsky a contribué à un approfondissement théorique et à un enrichissement sensible essentiels. » C’est ainsi que je devins, comme nombre de mes amis, un lecteur assidu de La Quinzaine, puisque Nadeau était à la barre et que nous avions tant en commun. Je crois bien que très peu de numéros m’échappèrent, sauf si quelque voyage à l’étranger, ou même en France – la gazette n’atteignant pas toujours les coins reculés de l’Hexagone ! –, m’empêchait de l’acquérir. Un beau jour, ma compagne, Nicole Espagnol, et moi-même, nous trouvâmes dans l’embarras : nous devions déménager, et l’impressionnante collection que j’avais constituée ne pouvait nous suivre pour diverses raisons matérielles. Avec bien des regrets, nous fîmes venir un libraire intéressé qui se chargea (c’est le mot) de descendre nos sept étages sans ascenseur, croulant sous le poids des cartons, épuisé par plusieurs voyages, et murmurant entre ses dents « Être libraire, c’est d’abord être musclé ! ». Cher homme ! Les années passèrent. Et puis un jour, bien après

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l’autodissolution du groupe surréaliste en 1969, quelques-uns de ceux qui pensaient avoir emporté le Mouvement à la semelle de leurs godillots, écrivirent au Président Mitterrand pour solliciter le soutien de l’État afin de créer un Musée consacré au Surréalisme. Un comble ! Maurice Nadeau publia leur supplique, accompagnée d’un brin d’ironie qui en agrémentait la saveur. La fameuse goutte d’eau se profilait à l’horizon ! Plusieurs anciens membres du groupe firent état de leur réprobation et, pour ma part, j’adressais une longue lettre à La Quinzaine, qui démontait et dénonçait la manœuvre en termes plutôt vifs. Nadeau se fit un plaisir de publier le tout, ce qui mit fin à l’indécent projet ! Ce fut là ma première « participation », en tant que lecteur/collaborateur. D’autres années passèrent. Et puis un jour, échauffé par ce qui s’écrivait, çà et là, sur la « fin » du groupe – des informations volontairement erronées étant distillées par ceux-là mêmes qui s’étaient ridiculisés avec la lettre à Mitterrand –, j’entrepris de révéler la célèbre « vérité-qui-n’est-pas-bonne-à-dire » dans un ouvrage que je portais aussitôt à Nadeau, lequel décida très vite d’en être l’éditeur (1). Dans la foulée de cette décision, il m’invita à participer à La Quinzaine, selon mes désirs. J’acceptais avec enthousiasme et ouvris une chronique intitulée « La Boîte noire » où j’avais « carte blanche » ! Ainsi, de simple lecteur et correspondant occasionnel, je devins successivement « écrivain recensé », collaborateur régulier, puis critique épisodique de ce magazine où je me sentais parfaitement à l’aise, l’amicale connivence qui nous rapprochait, Nadeau et moi, n’étant pas pour rien dans l’affaire. Et c’est toujours vrai à l’heure où j’écris ces lignes. La place de La Quinzaine dans le paysage littéraire actuel est évidemment capitale. Seule – ou presque – cette publication permet de suivre au plus près l’actualité immédiate, ou soigneusement décalée, de ce qui se publie en France, que ce soit dans le domaine purement littéraire comme dans ceux qui relèvent du politique, de l’Histoire, de la poésie, de la sociologie, ou de tout autre question relative à la vie de l’esprit et de la connaissance. Je lui dois la découverte de nombreux ouvrages à côté desquels je serais probablement passé si La Quinzaine n’en avait pas parlé. On ne saurait envisager sans dommage la disparition d’un pareil instrument de plaisir – ce plaisir à nul autre pareil : la lecture…

Alain JOUBERT
1. Alain Joubert, Le Mouvement des surréalistes, ou le fin mot de l’histoire, 2002.

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Aussi loin que je me souvienne…
a Quinzaine littéraire a toujours rythmé mon travail de librairie, depuis Autrement dit avec Georges Dupré, la librairie face au Luxembourg, jusqu’à Tschann à Montparnasse, il y a plus de vingt ans maintenant. Nous ne la vendons en librairie que depuis peu de temps ; comme elle devenait difficile à trouver en kiosque, c’était tellement simple et tentant pour nos lecteurs de l’ajouter à une pile de livres soigneusement choisis – telle une cerise sur le gâteau si je peux oser en cette date anniversaire. Il n’est pas rare que nous en vendions, à chaque livraison, une trentaine d’exemplaires, avec bonheur. La Quinzaine littéraire, jusqu’à ce numéro 1 000, a toujours été un repaire

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fiable de la production littéraire, intellectuelle et artistique, par les choix manifestés, les engagements, l’ouverture aux diverses disciplines. Elle est aussi un outil précieux : il est fréquent que les articles servent de référence auprès de nos clients, ils nous permettent de proposer et de défendre les ouvrages mentionnés. Je ne connais pas d’équivalent à La Quinzaine littéraire, et sa singularité, sa longévité nous permettent aujourd’hui d’en fêter la millième livraison avec vous, cher Maurice Nadeau, et avec les nombreux rédacteurs devenus des amis et des complices au fil d’une longue fréquentation.

Muriel BONICEL,
librairie Tschann

Comme un bateau admirable…
e lis depuis longtemps – dès que j’étais jeune lecteur de la langue et de la littérature roumaine à Paris-IV Sorbonne, au , début des années 70 – la revue La Quinzaine littéraire, une publication, je peux dire, qui m’a accompagné le long de ma carrière intellectuelle. Ce n’est pas la seule, c’est sûr, mais elle est la première, de l’espace francophone, que je cherche. Et, après l’avoir lue, j’ai toujours quelque chose à gagner. J’apprends, par exemple, quels sont les romans parus qui méritent être lus, quels sont les grands écrivains qui ont été réédités, enfin, je suis avec attention les dialogues dans la revue et je me fais une opinion sur les problèmes qui troublent l’intellectualité française. Les semaines passées j’ai lu, par exemple, la discussion sur la critique littéraire, un thème qui nous intéresse tous, à l’Est, aussi bien qu’à l’Ouest de l’espace européen. Je découvre

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le fait que les critiques français d’aujourd’hui pensent, comme nous aussi, que l’institution de la critique littéraire est en crise. Et que la « société interprétative » où nous sommes prêts à entrer ou où nous sommes déjà entrés nous a laissés, pas prêts, dans la charge des lois du marché… Quoi faire ? Rien autre chose qu’aller plus loin. La critique littéraire peut mourir (la variante pessimiste), mais elle ne peut pas renoncer… Situé dans l’arrière-garde de l’avantgarde – comme pensait autrefois Roland Barthes qu’il est propre à un critique littéraire – La Quinzaine littéraire passe, comme un bateau admirable, la frontière du numéro 1 000. Je lui souhaite de continuer son chemin dorénavant…

Eugen SIMION,
Académie roumaine

Toujours en éveil…
a Quinzaine littéraire représente pour moi depuis que je suis étudiante un espace de liberté, un atelier de création, une prise de risque permanente. En ces temps où la presse est souvent vouée au commentaire promotionnel de l’actualité, La Quinzaine littéraire par son indépendance matérielle et dans son esprit critique toujours en éveil, ce journal

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incarne pour moi une lumière toujours allumée dans la nuit. Grâce à votre journal, j’ai pu découvrir des auteurs et ouvert mon imaginaire à d’autres sensibilités et je ne saurais assez vous en remercier.

Laure ADLER

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POÉSIE

Choses qui ont fait battre le cœur rue du Temple
Les photos en noir et blanc de Faulkner, de Kafka et de Michaux au-dessus du fauteuil La bande violette du n° 333 et l’impression que l’on a eue non pas de devenir critique mais de pouvoir se battre pour ce qu’on aimait En pages intérieures était publié un extrait de Mille-Plateaux Le premier verre levé comme membre du comité La rampe dans l’escalier coudé, avec ses moellons et son odeur de La tenir s’était mettre la main sur la main de présence qui avaient fait rêver et réfléchir Le léger courant d’air qui agitait les rideaux de la fenêtre derrière les piles de livres de l’été Le rire d’Anne à quand trop c’était trop Les avis précis de Serge Fauchereau, volontiers en retrait et qui attendait toujours le moment précis Les discussions sous l’horloge astronomique de Beaubourg On ne sait plus à quel moment des 407 655 400 secondes qu’elle égrena

Choses qui ont un goût de regret
Avoir émis des réserves sur les vers de Robert Sabatier La disparition subite de la très protégée Ursule Lecointreau et de ses pilules Le doigt qu’on n’a pas levé pour dire que Phrase de Lacoue-Labarthe était un des grands livres de poèmes des vingt dernières années Mais il y avait la crainte d’être désavoué par l’auteur et tout son arsenal contre ce qui revendiquait la notion de beauté La place libre qu’on a laissée aux habiles et aux savants parce que l’on méprisait ce qui avait allure de « vie littéraire » et que l’on était naïf Aujourd’hui on grogne contre les Héritiers et le règne des « hors-normes », des « atypiques » mais on n’avait qu’à retrousser ses manches Le tas de plaquettes où l’on allait farfouiller, « le biffin » avait un jour dit Maurice

Choses élégantes
Les bretelles à rayures colorées sur la chemise de Maurice La couverture des Lettres Nouvelles en 1978 Les paroles de Marcel Bisiaux relatant ses rencontres avec Artaud dont il possédait toujours un gant La petite-fille de Jacques Fressard dessinant au feutre un bonhomme La formule « C’est dans le tiroir » pour dire qu’un article ne passerait pas La calligraphie de Anne sur son cahier

Choses qui ont continué de faire battre le cœur
Composer le code et sonner fort avant d’entrer Les colonnes et les photos d’un numéro spécial poésie, parce que celle-ci n’est pas spécialement bien servie Le cerisier pour abriter les repas du jardin. Moins d’une heure de retard pour parvenir dans ce coin de banlieue relève de l’exploit Le Journal de Lecture en fin de journal Appartenir à quelque chose qui résiste

Gérard NOIRET

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POÉSIE

Au-delà de l’accueil
’est à Gérard Noiret que je dois la chance de collaborer depuis une dizaine d’années à La Quinzaine littéraire. De façon ponctuelle certes mais fidèle. Confiné dans une région que beaucoup imaginent toujours assommée par les brumes du Nord je m’étais à l’époque fixé comme objectif de faire découvrir aux publics scolaires, souvent ignorants en la matière, ces terres réputées elles aussi ingrates de la poésie actuelle. Je ne craignais donc pas, je recherchais plutôt, la confrontation avec les œuvres nouvelles, attitude malheureusement peu naturelle au corps enseignant dont je fais partie. J’ai toutefois décliné la première proposition faite par Gérard Noiret de participer à un numéro sur le grand poète québécois Gaston Miron. Écrire pour La Quinzaine ne se réduisait pas pour moi à produire un travail d’information et de commentaire plus ou moins pertinents sur un auteur mais signifiait – fantasmatiquement sans doute – entrer dans le puissant courant de l’histoire littéraire que la vaste personnalité de Maurice Nadeau incarnait à mes yeux. Je ne me sentais pas à la hauteur. En lui remettant un article j’aurais craint d’être immédiatement perçu comme un vulgaire imposteur. J’ai lu depuis le beau livre de Belinda Cannone sur ce sentiment d’imposture et compris à quel point il est déconnecté de la valeur véritable. Je ne sais plus trop par quels troubles processus internes j’ai fini par accepter la seconde proposition de Gérard, transmise par Anne Sarraute, me soumettant cette fois deux recueils de poètes, à l’époque très mal connus de moi : Ariane Dreyfus et Hélène Sanguinetti. Deux ouvrages déroutants par leur écriture ne ressemblant à rien de vraiment connu et travaillés par des sensibilités puissantes appliquées à des univers qui m’étaient en outre peu familiers. L ’orgueil sans doute, des lectures attentives et une assez grande plasticité intellectuelle qui me permet progressivement de saisir et d’épouser les mouvements d’un auteur, d’en comprendre le projet, d’en découvrir les ressorts et d’en ressentir peu à peu les effets tout en les remettant en perspective, m’ont permis d’aller au bout de ce qui se présentait à moi comme une gageure : envoyer à Anne Sarraute les deux articles que je m’étais engagé à lui remettre dans un délai d’une quinzaine de jours. Sur ces deux articles le premier ne parut jamais. Trop long ? Pas bon ? Perdu ? Mystère. Je ne découvris le second que quelques mois plus tard alors que j’en avais fait définitivement le deuil. Je me revois à la terrasse d’un café de Saint-Omer le lisant au grand soleil de juin avec le sentiment épaté d’un Georges Duroy au début de Bel-Ami. Légère et enfantine gri-

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serie. Dont le temps et une certaine habitude m’ont naturellement enseigné la niaiserie. Quelques dizaines d’articles plus tard j’ai le sentiment que cette relation que j’ai entretenue avec La Quinzaine m’a fortifié. M’obligeant à découvrir, m’ouvrir à des sensibilités et des écritures multiples. Souvent originales. Me permettant d’élargir mon goût, ce goût dont Ponge écrivait qu’il était une chose plus vitale encore que les idées. Une sorte d’intelligence charnelle débordant les théories, les réflexes étroits de l’idéologie. J’ai vite perçu également que les œuvres contenaient en elles-mêmes un certain nombre de clés qui permettaient de les comprendre. Qu’on pouvait presque toujours à condition d’être attentif, y percevoir, de façon plus ou moins souterraine et continue, leur propre discours critique. Ce que j’ai compris aussi c’est que contrairement à l’idée que j’avais retirée – sûrement à tort – de ma formation universitaire et de mon expérience de professeur dressé aux explications canoniques, aucune lecture ne peut être la simple réception d’un contenu objectif. La lecture, pour parler comme Michel de Certeau, ne peut se résumer à un simple dispositif d’accueil. C’est un phénomène complexe de l’ordre aussi du braconnage, liée qu’elle est aux nécessités de l’instant, aux émotions du présent, aux rencontres improbables. Engageant tout simplement la vie. Sa saisie créatrice. Cette prise de conscience que j’avais sûrement déjà effectuée sur le plan théorique est devenue par la pratique de l’activité critique menée à terme, la matière d’une évidence intérieure à laquelle je dois aujourd’hui un surcroît de liberté. Et de force. Une force, que sur le terrain social, l’association même infime de mon nom à celui de La Quinzaine a accentué auprès de quelques autres. Je n’imaginais pas combien le prestige de La Quinzaine dans les milieux littéraires pouvait rejaillir jusque sur ses plus modestes et discrets collaborateurs. J’y ai gagné d’avoir été écouté, parfois suivi, d’avoir pu faire avancer jusque dans mes lointains territoires quelques beaux projets culturels. Pour tout cela, je dis merci.

Georges GUILLAIN
Georges Guillain vit à Boulogne-sur-Mer. Il est missionné pour la promotion de la littérature contemporaine dans l’Académie de Lille. Fondateur du Prix des Découvreurs, prix national de poésie décerné chaque année par plusieurs centaines de lycéens de toute la France, il est également poète.

Nous avons été mis ensemble…

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e qui fait qu’on aime être au comité de rédaction de La Quinzaine, c’est d’abord, avant tout, le charisme bienveillant de Maurice. Et puis il y a les autres, les autres membres du comité. Très divers : en âges, en statuts, en spécialisations disciplinaires, en orientations idéologiques et politiques aussi, quelquefois. Tous porteurs d’une histoire professionnelle et institutionnelle si différente que s’il n’y avait pas La Quinzaine, aucun d’entre eux ne m’aurait été proche, assurément. Ce qui nous lie n’est donc pas de l’ordre de l’affinité qui

préside à la sélection des amitiés. Nous ne sommes pas choisis : nous avons été mis ensemble. Et si nous faisons corps sans nécessairement faire accord, c’est parce que, comme dans une famille dont on se dit très souvent que de notre propre chef nous n’aurions fréquenté aucun de ses membres, nous nous reconnaissons dans le partage assumé d’une éthique, d’un style de vie. En l’occurrence : le goût de lire et d’écrire, et le privilège que donne la gratuité : la liberté de penser. (QL n° 919)

André Marcel d’ANS

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POÉSIE

Le « dur désir de durer »

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a Quinzaine fête donc le « dur désir de durer », resserrée autour de son fondateur par le fantôme têtu d’Anne, qui ne lira pas ce Mille à elle aussi adressé… qui l’aurait beaucoup amusée – elle qu’on avait plaisir à faire rire. Sinon à qui parler de soi quand on a pour mandat de parler des autres ? Du reste on ne formule une théorie de la critique que lorsqu’on est sur le point d’en changer : chaque livre fait résonner un endroit différent, plus ou moins lointainement. « Ce qu’on dit d’un ouvrage, on le dit de ce qu’on en saisit seulement. Et on en saisit ce qu’on peut, c’est-à-dire ce qu’on a déjà de clair et de fait » (Paul Valéry à André Gide, juin 1897, décortiquant son Voyage d’Urien (1)). La critique en poésie est un exercice un peu à part : une liberté mêlée de crainte. Comme la poésie, cette pierre angulaire de la littérature, est considérée plus souvent comme un amusement de peu d’importance, elle a le temps pour elle, et tout l’espace dédaigné, et cela donne toute liberté. Mais il y a ceux qui en écrivent, et n’en espèrent ni pouvoir ni argent, les deux cannes « sans merci » qui font courir la multitude, et ceux qui en lisent : pour tous ceux-là elle est la part essentielle. La crainte est de leur manquer. La critique, quoi qu’on fasse, est un écran

plus ou moins transparent. Heureux critiques d’art ! Ils font voir des images avec des mots. Mais mettre des mots sur des mots… Mon professeur de Lettres sup à Victor-Duruy, Arlette Ambrosi, c’est un plaisir pour moi d’écrire ce nom, nous citait souvent une phrase de Valéry, tirée je crois d’une conférence, mais impossible de la retrouver : « … les professeurs qui mettent en prose comme on met en bière… ». Critiques ou professeurs, grands réducteurs de têtes. Un regret maintenant, mais il est facile de s’en débarrasser. Les poètes – à l’endroit d’eux-mêmes qui les constituent poètes – sont pleins de délicatesse : souvent à la suite d’un article ils m’écrivent à La Quinzaine qui fait suivre. Souvent aussi je les en remercie. Mais j’ai le courrier paresseux. Là est le regret. Il y a deux ans, Jean Pierre Faye m’a écrit une lettre si pleine de chaleur et de générosité que j’en suis encore ensoleillée. Je n’ai pas répondu. Je répare ici. Merci cher Jean Pierre Faye. Votre nom mettra du soleil dans le Mille.

Odile HUNOULT
1. Correspondance André Gide-Paul Valéry, Gallimard.

Plus de mille fois

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e ne saurais célébrer les mille numéros de La Quinzaine littéraire sans m’adresser à Maurice Nadeau. Pour moi, La Quinzaine c’est lui, autant que le furent les éditions et la revue Les Lettres Nouvelles. Je l’ai rencontré dans les années 70 par l’intermédiaire d’Héctor Bianciotti qui lui donna à lire, ainsi qu’à Geneviève Serreau, un ensemble de poèmes de moi écrits pour la première fois en français. Il les publia sans tarder. Cet accueil a guidé mon destin, je suis restée en France et j’ai continué à écrire en français, la langue m’offrant la possibilité extraordinaire d’une recréation. Et en conséquence l’harmonie entre le ciel, la terre et mon ombre. La porte par laquelle je suis entrée dans le royaume du dépaysement, c’est Maurice Nadeau qui l’ouvrit devant mes pas. Dès que je vois La Quinzaine littéraire dans ma boîte aux lettres, je sens sa présence : son accueil fait un saut à travers le temps et me rejoint, confondu avec l’expectative, la curiosité de ce que je vais découvrir. Je n’ai jamais été déçue par un numéro, ni contrariée ou gênée par un sujet, ou autre chose. En vérité, ma confiance approuve à l’avance ses choix et les commentaires de ses collaborateurs. Je m’intéresse aux livres qu’ils proposent, ouverts à la poésie, à la littérature étrangère, aux essais, aux romans, aux œuvres libres, naturellement singulières et non « difficiles » comme on le dit d’habitude. Je viens à connaissance des auteurs et achète leurs livres. Par instinct, on se rapproche de certains livres sans hésiter, mais l’instinct qui vous en écarte est moins sûr. Le numéro 993 de juin est remarquable. Je le déplie lentement, les textes qui retiennent mon attention sont consacrés entre autres à Pierre Michon, Pierre Lartigue, Éric Fottorino, Louis Massignon, Alfred Döblin – dont le livre est commenté par Georges-Arthur Goldschmidt –, et je ne perds jamais une ligne du « Journal en public ». Dans ce numéro toutes ses pages sans

exception m’attirent, m’intriguent, la dernière incluse, couleur orange, avec la photo de Yourcenar sur un livre énigmatique et sur les marges la liste des titres de la collection « Voyager avec… » qui me font rêver. Je reprends le voyage avec La Quinzaine. Ma rencontre avec Maurice Nadeau n’aurait-elle pas eu lieu, je serais également attachée à la revue. À l’image du souvenir, elle appartient autant au passé qu’au présent. D’un autre côté, je suis incapable de séparer la littérature de l’affection. La Quinzaine ne les sépare pas davantage, les mots se tissant dans un canevas animé d’un battement imperceptible et fort. Par expression ou par omission, celui-ci remet les choses à leur place, défend l’inconnu que j’aime, loue ce qui est digne d’être loué. Les photographies sont intérieurement belles, j’ai du plaisir à m’y arrêter, elles sont un peu effacées, en noir et en blanc d’un monde intemporel et sans frontières. C’est un immense bienfait que de lire La Quinzaine tous les quinze jours, elle ne faiblit pas, il me semble au contraire que sa lumière se répand et se renforce. Mille numéros sans calculs, ni manœuvres intéressées, ni concessions infondées à la mode, aux prix littéraires, aux succès des ventes ou des images : estce un miracle ? Au fil des années, ma confiance est devenue le reflet de cette exigence sans faille, portée par la passion de la littérature, dont l’intégrité invite au partage naturellement. Parmi mes livres, j’ai une photographie de Geneviève Serreau que je regarde souvent, et, tandis que j’écris, le sourire d’Anne Sarraute survole mes papiers. Merci à elles hier et aujourd’hui. Merci aux critiques dont je reconnais la pensée claire et la rare discrétion. Merci à Maurice plus de mille fois.

Silvia BARON SUPERVIELLE

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POÉSIE

Savez-vous que je vous lis, Quinzaine, à rebours ?
e « Journal » de Nadeau d’abord, pour le point de vue du centre ; le papier sur le cinéma pour le point de vue sur le monde ; le papier sur le théâtre pour le point de vue sur la vie. Ensuite, je vais à la page poésie, s’il y en a une… puis je reprends, à partir des dernières pages bibliographiques, à rebours, ma lecture. L ’interrompant, prenant des notes en marge, Stabilo Boss en main – on ne dira jamais assez l’utilité de ce truc transparent d’encre rose qui ré-attire l’œil, des mois après, lorsqu’on cherche quelque chose. Quant à votre numéro qui vient de m’arriver, au milieu des collines où je suis venue écrire au calme (il bourrasque si fort aujourd’hui et je suis à l’abri), et l’ayant déjà feuilleté à l’envers, je lis page 8 votre appel. En est-ce un ? Je me souviens du numéro du Matricule demandant aux auteurs et aux lecteurs comment ils concevaient la critique littéraire… Vous aussi d’ailleurs allez vous attaquer à la question. Au problème : la critique littéraire est aujourd’hui, un problème. Je doute qu’elle en soit un pour vous, Quinzaine. Vous suivez votre chemin et, quoi qu’on en dise – c’est un clan, une tribu, une forteresse à quoi ce chemin mène (de très mauvaises langues le disent) – vous parlez, la plupart du temps, de livres nécessaires. Mais pas toujours. Vous êtes perfectible, c’est certain. Qui ne l’est pas ? Je lis en ce moment – seulement maintenant… – la correspondance de Flaubert. Vous connaissez sûrement cela : « Où connaissez-vous une critique qui s’inquiète de l’œuvre en soi, d’une façon intense ? On analyse très finement le milieu où elle s’est produite et les causes qui l’ont amenée. – Mais la poétique insciente, d’où elle résulte ? Sa composition, son style ? Le point de vue de l’auteur ? Jamais ! Il faudrait pour cette critique-là une grande imagination et une grande bonté, je veux dire une faculté d’enthousiasme toujours prête. – Et puis du goût, qualité rare, même dans les meilleurs (…). » De la bonté, de l’imagination, de l’enthousiasme, du goût, oh ! oui. J’ajouterais de la mémoire, c’est-àdire l’humus de la culture, au sens où Nadeau l’entendait un jour dans son « Journal », en substance : avoir lu tout ce qu’un honnête homme se doit de lire – d’abord – quand il fait métier de critique. Un problème, la critique littéraire. Certes. Mais il y en a tant d’autres problèmes, en matière d’art. Il n’y

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a pas que le marché – de l’art. Il y a le psycho-pouvoir, l’emprise (j’allais écrire l’entreprise) mentale sur tout le monde, dans tous domaines. Mais d’abord sur celui de l’art : de la peinture, de la musique, de l’écriture ; auteurs, et producteurs d’art privés comme publics ceux-là. Faire prendre des vessies pour des lanternes est la chose du monde la mieux partagée et au premier chef par les producteurs de critique. On manipule, on influence les choix, jusqu’à l’écœurement. Je suis écœurée. Mais je me calfeutre. Et je continue de respirer, ailleurs. Par ailleurs, vous êtes unique, Quinzaine. Et puis aucune autre publication littéraire ne vous arrive à l’orteil. Vous êtes rassurante. Et quelques heures avant une lecture que je dois faire devant… quelques égarés par les bourrasques de ce 17 juillet, qui pensent que la poésie est nécessaire, cette couverture aussi verte que le revers de certaines feuilles de chêne (trop long la phrase ! dirait Flaubert) me réjouit finalement car vous pensez à moi, tous les quinze jours, en couleur, et c’est beaucoup (ouf ! dirait Flaubert, mais c’est écrit au fil de la plume… et du coq-à-l’âne). Vous êtes de parti pris. Mais souvent pas assez. Davantage encore de subjectivité, d’incarnation. Il n’y a pas que le titre qui compte. Et quel effort de titraille dans ce n° 996 ! Mais ne vous rapprochez pas du succédané de Libé : c’est tout ce qu’il lui reste d’un esprit évanoui. Oui, davantage de parti pris dans vos articles. Et ces couleurs… Ah ! ces couleurs ! Chaque fois, je ré-ouvre mon Goethe et je cherche à la couleur dite ce qui a bien pu vous passer par la tête quant au choix d’icelle. C’est un mystère. Et je vous aime ainsi, vêtue d’arc-en-ciel, chaque fois différente, au-delà de l’arc-en-ciel ; sans réponse. Avec plusieurs réponses. Votre avenir. Ne parlez que de ce que vous aimez. Il y a trop de choses à n’aimer pas. N’en parlez pas. Alors quelque chose se passe. Quelque chose arrive, tous les quinze jours. Comptez sur votre avenir, à rebours. Il est en couleurs : celles des bontés, des idées, des écritures.

Dominique DOU
(recueil L’Énergie de l’erreur, Éditions Dumerchez).

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ROMANS, RÉCITS

L’intime, l’universel
a consultation des archives de La Quinzaine m’a appris que mon premier article, en 1985, est une interview de Danilo Kiš au sujet de son Encyclopédie des morts. Je crois que Milan Kundera avait pris contact avec Anne et Maurice pour proposer mon nom. C’est mon premier souvenir de La Quinzaine mais je m’en tiendrai là pour la nostalgie, même si prononcer le nom de Danilo Kiš, c’est ressentir cruellement l’absence d’un créateur, d’un écrivain brisé dans son élan et partant les valises pleines. Au cours de ces vingt années passées à La Quinzaine, je n’ai cessé de lire, de connaître la fièvre des pages que l’on tourne, de vivre les joies des rencontres ou des retrouvailles. Il y avait de la boulimie, une boulimie qui venait de loin. Avant mes vingt ans, j’ai peu lu. Et peu de livres avaient changé ma vie. Puis il y a eu L’Éducation sentimentale et Le Voyage au bout de la nuit. D’autres livres, des romans surtout, ont jalonné ma vie d’adulte, et maintenant, avec la perspective que donnent ces années de lecture, je me fais une tout autre idée de la littérature, de ce que j’ai envie de lire et de ne plus lire, de retrouver ou d’oublier. Écrire dans La Quinzaine, c’est aussi, tous les quinze jours, assister au comité, et voir derrière Maurice Nadeau quelques-unes de ses figures tutélaires. J’en citerai deux pour aller vite : Raymond Queneau et Bruno Schulz. Chacun incarne en matière de prose ce que j’aime ou ce qui m’émeut. Même si je ne suis pas un lecteur passionné des romans de Queneau, j’en aime le souci obsessionnel de construction, le goût du feuilleté ou du cryptage, l’inventivité dans le langage. J’aime surtout la poésie de Queneau, ancrée dans Paris, cette ville qu’il arpentait certains samedis avec le jeune homme à qui il donnait des leçons de mathématiques, un certain Patrick Modiano. Et puis il y a la pudeur de Queneau, sa façon de masquer le tragique ou les tourments personnels derrière un éclat de rire. Est-ce la tragédie cachée sous le rire qui a rapproché de lui Perec ? L ’Histoire l’avait atteint comme elle avait détruit la famille de Danilo Kiš, et pas plus que l’écrivain yougoslave, il n’arborait une mine de victime. Il cachait son secret dans les phrases ou dans les lettres manquantes. L ’autre photo que je contemple le mercredi est donc celle de Bruno Schulz, édité comme Perec par Nadeau. Je ne sais ce qui me touche le plus chez cet écrivain et dessinateur. Ses nouvelles qui baignent dans une rêverie autant que dans le réel de la Galicie, son terreau ? La façon dont il transfigure le paysage et l’univers dans lequel il vivait (ou survivait) ? Son sort absurde et tragique qui éclaire d’une lumière nouvelle ce qu’il avait vécu jusque-là ? Ou plus banalement le fait que Schulz, comme ma famille maternelle, est issu de cette Galicie étonnante ? Si l’on imagine un cercle qu’Anne Sarraute avait tracé pour moi, on trouve quelques noms d’écrivains, quelques titres dont j’ai eu la joie de parler dans le journal ; des noms d’hier comme d’aujourd’hui : Aharon Appelfeld, Danilo Kiš, David Albahari, Daniel Mendelsohn ou Andrzej Stasiuk. Tous ont en commun d’avoir vécu sur cette terre ou de l’avoir arpentée. Tous ont parlé d’un monde à l’énergie surprenante, du crime du siècle passé, de l’absence, des ruines. Tous ont raconté, usant de l’ellipse, de la métaphore et de l’énumération qui traduisent ce moment effrayant, nomment les absents, les pauvres objets qu’ils ont laissés ou perdus, et le souvenir d’un temps autre, où la vie l’emportait sur tout. Longtemps, donc, et encore maintenant quand je sens l’exception, je lis les récits et romans qui parlent d’Europe centrale. J’en aime l’humour, le côté rêveur, et ce sentiment de défaite que l’on comprend mal à l’ouest de Pilsen, de Cracovie ou de Novi Sad. Les vaincus s’amusent. Écrivant cela, je songe à Hrabal, qu’on ne peut comprendre si l’on n’est pas sensible aux détails les plus humbles, ceux qui font la beauté incongrue du monde. L’Ouest, au fond, est plus sérieux, plus cérébral aussi. Un peu

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professoral aussi. Cela tombe bien, je le suis également. Je ne peux cacher une intention didactique. Quand je lis pour La Quinzaine, je prends beaucoup de notes, je remplis de façon méticuleuse des fiches, avec l’application idiote de Bouvard et Pécuchet réunis. Écrire un article me prend un temps fou. Je crains de me tromper sur le sens de tel passage, sur la dimension symbolique ou que sais-je d’autre. Cette application d’étudiant autant que de pédagogue ne date pas d’hier. Du jour – tardif – où je me suis mis à lire et à analyser, elle était là. Je suis plutôt fier de mes efforts. « Dix pour cent d’inspiration, quatre-vingt- dix de transpiration » expliquait un vieux détective dans Baisers volés de Truffaut. Je pourrais en dire autant. Le pédagogue évite les effets inutiles et aime la clarté. Je déteste les formules définitives, les adjectifs dévalués, les superlatifs ou comparaisons qui font d’un jeune romancier le nouveau Faulkner ou le fils spirituel de Beckett. Certains quatrième de couverture me paraissent effrayants pour l’écrivain qui les subit plus qu’il ne les choisit. J’ai besoin de citations, de références, de preuves formelles. Le métier vous dis-je, celui que je fais devant des classes ou de jeunes professeurs… S’appliquer pour promouvoir une certaine idée de la prose en France ne me semble pas un vain effort, n’en déplaise aux Cassandre et autres pleureuses qui annoncent la mort de la littérature française avec autant de fatuité que de témérité. J’ai eu la chance de lire – au hasard – Daewoo de François Bon, Equatoria de Patrick Deville, Un soir au club de Gailly, mais aussi Tanguy Viel, Maryline Desbiolles, Jean Rolin, Philippe Forest, Thierry Beinstingel, Hervé Guibert, Laurent Mauvignier. J’arrête là ; vingt autres noms suivent. Quoi de commun entre tous ? D’abord l’idée que le roman n’est pas un genre congelé dans les grosses armoires de quelques éditeurs paresseux, mais une forme mouvante, inventive (tiens, Queneau !), une forme qui amène à explorer le monde en commençant par le tiroir de la cuisine ou les pensées incertaines d’un homme dans sa quarantaine (tiens, Christian Oster !), une forme qui déchire le voile des apparences, et nous touche. Une forme aussi imprévisible que la phrase sur laquelle elle se construit. Aussi souvent que je l’ai pu, j’ai rendu compte des romans d’Éric Laurrent et d’Hélène Lenoir. Le premier parce qu’il suit une voie singulière, déployant un univers à la fois ancré dans le présent et hors du temps, la seconde, parce qu’elle fouille, fouaille, explore, jusqu’au plus intime, sans jamais s’égarer dans les baraques de foire de l’autofiction. J’aime la musique, la répétition, les variations sur un même motif, et en ce sens, suivre ces écrivains consiste à écouter les divers opus d’une œuvre en cours. Cette fidélité à certains est ma fierté. J’ai des regrets, peu, et des questions. N’ai-je pas été trop élogieux sur tel roman énorme qui me « bluffait » ? N’aurais-je pas dû lire Untel, ou tel autre, qu’un manque de curiosité ou une apparente difficulté m’empêchait de feuilleter ? Et tous ces premiers romans délaissés ? Et les grands (Michon, Bergounioux, Quignard) que je n’ai pas osé lire pour La Quinzaine ? Et la poésie ? Dix ans ou plus au comité de lecture, et tant de coups de cœur ! À commencer par les pièces du puzzle construit dans la rêverie par mon écrivain de chevet, Patrick Modiano. En continuant avec Rouge décanté, récit violent sur une enfance dans les camps japonais de Java. Mais aussi Le Jour des fantômes de David Shahar et L’Appât de David Albahari, Séfarade de Munoz Molina, Gadit Pantaï de Toer, nobélisable hélas mort avant que le Prix ne le sauve des geôles indonésiennes. Et Lobo Antunes ! Et Hourrah les morts ! de Venaille ? J’ai beaucoup voyagé, j’ai passé des frontières, flâné, erré de part le monde. C’est le vrai privilège du lecteur.

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ROMANS, RÉCITS

Un échange
ne présence manquera bien évidemment à ce millième numéro, celle d’Anne Sarraute. Je pense souvent à elle depuis notre dernière rencontre en juillet 2008, aux côtés de Maurice Nadeau dans les bureaux de La Quinzaine littéraire, deux mois avant sa disparition. Depuis l’année 2000 que je collabore à la revue – c’était pour présenter une nouvelle traduction du Brouillon général de Novalis –, sans doute intimidé par Maurice Nadeau, vivant trop loin aussi pour pouvoir passer fréquemment au 135, rue Saint-Martin (ce que j’ai fait plus tard plusieurs étés de suite), c’est à travers elle que mon lien avec La Quinzaine s’est tissé. Drôles d’échanges à distance à travers lesquels je me suis exercé à la critique littéraire, entre littérature contemporaine et parutions ou reparutions d’œuvres plus anciennes, allemandes, françaises ou anglo-américaines. Je dois ainsi à Anne d’avoir pu écrire aussi bien sur Ezra Pound ou Gary Snyder que sur des auteurs allemands comme Hölderlin, Goethe ou, moins connus, Ritter, le physicien romantique, et Klinger, auteur d’un Faust oublié. Car c’est en vérité une bien curieuse activité que celle de critique. On ne connaît pas forcément l’auteur ni le livre, mais soit c’est Anne qui appelle pour lancer son rituel « Est-ce que ça vous intéresse ? » tout en connaissant déjà la réponse, soit j’écris pour lui faire part de ma curiosité au sujet de telle parution. Avec le recul, il me semble qu’en neuf années de collaboration, ce sont les titres qui m’ont été proposés qui se sont avérés les plus enrichissants pour moi, et j’espère évidemment pour les lecteurs. Je pense par exemple au premier livre traduit en français de l’Autrichien Werner Kofler, que je n’aurais sans doute jamais lu de ma propre initiative, et qui fut une forte découverte. Des amis m’offrent des livres qui leur sont chers, mais, il faut l’avouer, je me laisse parfois beaucoup de temps avant de les ouvrir, et je m’accorde même la liberté de les abandonner en cours de route. Alors que là, on n’a pas le choix, il faut aller jusqu’au bout, et c’est parfois ce qui peut vous arriver de mieux. Lu et relu, Automne, liberté a été pour moi une vraie révélation narrative, et je sais que je serai amené à le relire une nouvelle fois, pour continuer à déchiffrer cet étrange récit. C’est donc, de mon point de vue, un échange singulier que celui que j’entretiens

U

sur ce que je cherchais à travers la littérature, surtout quand je ne décidais pas de mon sujet. Comme si, oui, l’analyse d’un texte, de ce que celui-ci peut avoir de déstabilisant, entraînait une espèce de déchiffrement de soi-même quand il y avait absence de choix, pur hasard en somme, aussi pur que la découverte d’un livre sur un banc public. Et comme si c’était dans cette absence de fixation sur ce qu’on croit, sur un plan littéraire, essentiel pour soi, que se produisait parfois l’essentiel, une expérience qu’on a envie de faire partager. Car ce que j’aime aussi ici, c’est qu’on ne s’y occupe quasiment pas de ce qui déplaît ni de ce qui paraît inutile, on laisse tout simplement pour se concentrer sur ce qui paraît essentiel. Pour ces découvertes inattendues, et pour d’autres encore à venir, que puis-je dire aujourd’hui, sinon merci, oui, grand merci à La Quinzaine ?

avec La Quinzaine, échange – « transaction secrète » dit justement Jaccottet – qui a permis un travail sur moi-même, sur mes goûts, provoqué des réflexions nouvelles

Laurent MARGANTIN

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ROMANS, RÉCITS

Une Afrique de « wassan kara »
Qu’est-ce que le wassan kara ? Que dit de Gaulle quand il rencontre un Nigérien nommé Bodo au tabac de Colombey-les-Deux-Églises ? Que se passe-t-il si on promène le miroir de Stendhal au bord des routes de la province de Zinder, tout en laissant libre cours à une verve intarissable ? La réponse à toutes ces questions (et à bien d’autres) figure dans le dernier roman de Jacques Jouet, Oulipien qui a fait de l’Afrique aussi son pays.

CLAIRE RICHARD
JACQUES JOUET
BODO P.O.L, 362 p., 19,90 €

ais attention, dès la Jouet préMroman«oulipien. Dontpréface,Bodo n’est vient la lectrice » qu’il ne s’agit pas d’un acte : pas le fruit d’un jeu de contraintes, mais d’un ensemble de chantiers théâtraux et rencontres en Afrique, lors desquelles Jouet entend parler du wassan kara, une fête théâtrale dans la population haoussa de Zinder, au Niger. « Il s’agit de représenter les événements politiques, avec les personnalités officielles du moment en les faisant jouer par des monsieur-tout-lemonde qui en sont les sosies. C’est ainsi qu’un colonisé tint le rôle de Baudot le colon, à la fin des années quarante et qu’il lui prit son nom, de la même façon que celui qui joue Kadhafi, on l’appellera toute sa vie Khadafi. » Les identités s’échangent, les politiciens deviennent fantoches, la politique croise le champ du jeu : le wassan kara était le matériau rêvé pour élaborer une histoire parfois documentaire, souvent fictive et toujours joueuse, autour de l’Afrique-Occidentale française. Dans le wassan kara comme dans le roman, « le nom est toujours à cheval sur plusieurs individus personnes ». Ici, le Bodo du titre est un nom à tiroirs. Il y a le colon Baudot qui administra la province de Zinder pendant quelques années, et y devint après son départ une figure mythique de bourreau de travail. Il y a Bodo le père qui tient son nom de la première représentation de wassan kara, où il joua le rôle de l’ancien colonisateur. Il y a Bodo le fils qui est le Bodo principal, et dont la vie vagabonde constitue une bonne part du roman. Le roman entrecroise ces Baudot/Bodo dans un joyeux micmac chronologique et logique. Nous découvrons d’abord Bodo le fils, lors d’un wassan kara où déguisé en Président Kountché (à la tête du Niger de 1974 à 1987), il tient un discours un peu trop libertaire pour sa fonction. Forcé de partir, il découvre son profond manque de talent pour le commerce, médite sur la notion de travail et devient guerillero par hasard, dans un camp au Ghana, qu’il quitte par un concours de circonstances tout aussi involontaire. Fasciné par la décou-

verte récente des ossements de Lucy qui font de l’Afrique le berceau de l’humanité, il se lance dans la paléoanthropologie. « Si les hommes d’aujourd’hui n’étaient décidément pas les bons, revenons aux origines. Du moins saurait-on mieux de quelle façon se serait opéré l’égarement », se dit-il alors. Bodo le père nous ramène aux grandes heures de la colonisation. Baudot le colon, que nous ne connaîtrons que via les archives, fournit à Bodo père sa seule et unique femme, qui conçoit de cette brève rencontre Bodo le fils. Bodo père ignore qu’il s’agit plus de faire procréer la main-d’œuvre que d’aider les timides. Perclus de reconnaissance, s’engage avec les troupes françaises en Indochine, où il rencontre quantité de personnes intéressantes, et trouve la mort. Le roman suit également les péripéties de la vie maritale et polygame de Bodo le fils. C’est l’occasion de découvrir une Phèdre moderne ainsi qu’une conteuse inépuisable (le roman énumère les titres alléchants de ses contes et se joue de la curiosité de la lectrice sans vouloir en développer plus d’un). Pour revenir à l’Histoire, la grande, le roman nous livre en exclusivité le récit des deux rencontres de Bodo fils avec le Général lui-même. Bodo est envoyé à Baden-Baden, où de Gaulle broie du noir, pour lui fournir des idées sur la suite des événements. De Gaulle lui promet alors une médaille, que Bodo ira chercher, avec des explications sur le comportement de la France en Afrique en général et au Niger en particulier, à Colombey-les-Deux-Églises, où le Général rumine sa défaite. Bodo est l’histoire à plusieurs visages de l’Afrique et de la France, à travers la colonisation puis les tentatives de décolonisation et d’indépendances et la Françafrique. On y croise Jacques Foccard, le Monsieur Afrique de de Gaulle puis de Pompidou, Jean Rouch, mais aussi des figures méconnues du public français, que le roman se fait un devoir de rappeler : Djibo Bakary, opposant nigérien, Nkrumah, indépendantiste ghanéen… « Et Toussaint-Louverture, quand finira-t-on de moins le connaître que Bonaparte ? » Les centres de rétention et les pirogues surchargées de migrants volontaires en partance pour l’enfer font de brèves apparitions. Car qu’on ne s’y trompe pas : sous ses airs désinvoltes, Bodo est aussi une charge contre la colonisation, la Françafrique, les préjugés et le récent discours de Dakar – dont une citation figure

dans le texte. Contre l’Afrique de Dakar version 2008, Jouet propose sa version à lui, une Afrique d’Histoire et d’exubérance, de documents (car il y en a, venus des archives de Niamey ou des entretiens menés par l’auteur) et d’extrapolations volontairement irréalistes. C’est une Afrique de wassan kara : faite de parodie et de disgression, d’un mélange indiscernable de comique et de réalité. Cette politique mine-de-rien que mène le wassan kara, et le roman à sa suite, les autorités l’ont bien comprise, qui finissent par annuler le wassan kara de 2005 : trop risqué, trop politiquement incorrect. Il y aurait pourtant bien des wassan kara à faire, et le roman en commence la liste : de celui de « la dépossession de la majorité de l’opposition nigérienne par le pays des droits de l’hum-hum en septembre 1958 » à « celui de Ben Laden reconnu dans les rues de Ouagadougou », en passant par « le wassan kara du brillant discours de Nicolas Sarkozy à Dakar ». Bodo est donc un peu tout ça – et pas tout à fait. Car si la lectrice (et le lecteur) apprennent d’intéressantes choses sur la Françafrique, ils se laissent aussi porter par l’inventivité du langage et l’imagination débridée de Jouet. Qu’on en juge : on lira dans Bodo, entre mille autres choses, la parabole de la monnaie en feuilles de nim, le conte du chasseur imposteur, ainsi que le récit désopilant de la rencontre entre un de Gaulle usé et un Bodo allègre autour d’un champagne tiède et de criquets grillés dans le bistrot de Colombey-lesDeux-Églises. On trouvera à chaque page des phrases débordantes d’humour et de maîtrise, bien trop nombreuses pour toutes les noter malgré l’envie qu’on en a. Bodo est une exploration jouissive des territoires romanesques et des frontières élastiques à volonté du roman et du réel. Laissons la parole (exubérante) à Jacques Jouet pour finir : « Ce roman-ci veut être un roman, certes d’imagination, mais qui n’en est pas moins, souvent, documenté, parfois documentaire – je réfléchis pour le suivant à ce que pourrait être un roman vraiment “expérimental” au sens antéscientifique du terme –, toujours daté, finalement élucubrant, rien n’empêchant à aucun moment la lectrice de considérer que toute ressemblance avec des destins invraisemblables et quotidiens ne saurait être que l’effet d’un art. Un art que, ma conviction va en s’affermissant, le roman est, et que celuici, Bodo, j’espère, exerce. » R

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ROMANS, RÉCITS

Le livre des passages
Les précédents volumes de « Dernier royaume », Paradisiaques et Sordidissimes (après Les Ombres errantes, Sur le Jadis et Abîmes), exploraient des lisières du monde et de la vie. La Barque silencieuse, qui est d’abord bien sûr la barque de Charon, s’intéresse à tout ce qui fait passer d’un monde dans un autre, à une géographie du passage qui ne soit pas le dessin d’une transcendance.

TIPHAINE SAMOYAULT
PASCAL QUIGNARD
LA BARQUE SILENCIEUSE. DERNIER ROYAUME VI Le Seuil, 242 p., 18 €

barque de qui transporte les Lamortsaux côtésCharon,n’est pas seule. Elle chez Virgile, navigue d’autres embarcations qui conduisent vers d’autres vies, vers d’autres rives : les « barques précautionneuses des pêcheurs », les vaisseaux naufragés, les corbillards dont Pascal Quignard révèle qu’ils étaient d’abord dans la langue un coche d’eau transportant des bébés de Paris à la campagne où ils rejoignaient leurs nourrices. Revient en mémoire en lisant La Barque silencieuse, la très belle mélodie de Fauré, « Au bord de l’eau », et ses derniers vers que l’on doit à Sully Prudhomme : « Sans nul souci des querelles du monde / Les ignorer ; / Et seuls tous deux devant tout ce qui lasse / Sans se lasser, / Sentir l’amour devant tout ce qui passe / Ne point passer! » L ’écrivain semble ainsi se tenir sur la rive du fleuve et sa mémoire non oublieuse, l’amour des morts lui permettent de faire remonter ceux qui ont opéré des passages : qu’ils aient cherché une autre vie ou qu’ils aient voulu visiter l’enfer, qu’ils aient abordé de l’autre côté. C’est ainsi qu’il se tient au chevet de Mazarin mourant, qu’il détaille un dessin du XVIIIe siècle représentant l’Île des morts, qu’il honore le geste de ceux qui se sont tués ou pendus. Il rapporte qu’Isaac Bashevis Singer répondait à qui lui demandait pourquoi il continuait à écrire en yiddish alors que presque tous les lecteurs de cette langue avaient été exterminés : « pour leur ombre ». Et Quignard dit alors : « On écrit pour des yeux perdus. On peut aimer les morts. J’aimais les morts. Je n’aimais pas la mort chez les morts. J’aimais la crainte qu’ils en avaient eue. »

du passé : « tout ce qui passe par la porte qui descend dans l’ombre ». Mais l’athéisme ne peut jamais être une certitude. Contrairement à ce que sa terminaison en « -isme » semble suggérer, il n’est l’affirmation que du doute. Aussi est-il une épreuve pour l’esprit et un exercice inlassable pour la pensée ; ce que suggère cette formule volontairement non consolante mais néanmoins réconfortante par l’effort qu’elle implique et qu’elle reconnaît : « si l’athéisme est l’étape la plus difficile que l’expérience mentale humaine ait à connaître, alors cette valeur (ou du moins cette dubitation devant toute valeur) est d’autant plus inestimable que la victoire lui échappe à jamais ». Ou encore, être athée, c’est « être un schisme à l’état vivant ». Malgré l’usage que fait Pascal Quignard de la définition, de l’énoncé au présent qui pourrait paraître énoncer une vérité d’ordre très général, son texte parle de notre situation historique, de notre présent commun, de l’individualisme contemporain et de ce que, dès lors, nous ne pouvons plus partager.

L’athéisme n’est pas une certitude
PASCAL QUIGNARD Il arrive souvent que Pascal Quignard identifie la mer, le fleuve, toute eau vivante, au silence. Ainsi, dans Vie secrète : « Les fleuves s’enfoncent perpétuellement dans la mer. Ma vie dans le silence. Tout âge est aspiré dans son passé comme la fumée dans le ciel (1). » La barque est ici du silence ajouté au silence. Son geste, son action correspondent à ceux de l’écriture, seule façon de dire en se taisant. L’écriture est suspens du langage, écoute, et finalement retour au silence. Cela passe par la pulvérisation de la langue, par le renoncement aux arts du langage, formes fixes ou genres littéraires. « La dislocation du flux linguistique dans les lettres écrites permet la dislocation des saisons, des âges, des rois, des mythes, des dieux, des chroniques, des héros, des expériences, des genres. » Le silence, comme l’absence, ne sont pas rien. D’un mouvement régulier et patient de la rame, on fait remonter d’eux quelque chose d’essentiel, un commencement. R 1. Gallimard, 1998.

La pensée de l’au-delà
La pensée de l’au-delà ou de l’autre côté n’est pas forcément adossée à la religion. La puissance du livre est de dessiner les contours tangibles, géographiques, historiques, d’un autre monde ou d’une autre vie. Lorsque Gilgamesh, Ulysse, Orphée, Énée ou Dante vont aux Enfers, ils en reviennent pour décrire

ce qu’ils ont vu, dresser la topographie des lieux, les nommer, en évoquer le peuplement. L’au-delà n’est ni invisible, ni inconnaissable. Il appartient en tout cas au héros ou au poète d’en lever l’obscurité. La référence à Augustin est importante car la cité de Dieu voyage dans le monde, elle a à voir avec le « dernier royaume » conçu comme espace-temps où, dans l’écriture, la pensée se déploie en faisant revenir le perdu. « Le monde est un mixte : siècle et éternité, passé et jadis, fruit et sève. Pas plus que je n’apercevais un monde dans la mort, je ne cherchais plus pour ce qui me concernait un Dieu dans le monde séculier. » L ’athéisme, la vie sans dieu ainsi revendiquée, développe le sentiment topographique. Le visible et l’invisible coexistent, comme l’ici et l’au-delà, comme l’être et son ombre. Cette topographie est horizontale et détermine un trajet qui est moins transport que passage. L’objet de la quête est une ombre portée dans le temps, qu’appelle cette très belle définition

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ROMANS, RÉCITS

Les imprévus du voyage
« Ne me parlez pas de la mort car je la connais. » C’est en ces termes que José Saramago répondait aux journalistes s’enquérant de sa santé au début de l’année 2008, à la sortie de cette clinique de Lanzarote qui l’avait accueilli très amaigri et affligé d’un hoquet incoercible (1).

JACQUES FRESSARD
JOSÉ SARAMAGO
LE VOYAGE DE L’ÉLÉPHANT trad. du portugais par Geneviève Leibrich Le Seuil, 218 p., 19 €

La technologie de l’époque étant ce qu’elle était, le parcours se fera en cheminant par la route, qui permet toutes les rencontres. Accompagné d’un char de fourrage et protégé par un peloton de cavalerie, le majesteux animal exotique pourvu de son cornac prendra le chemin de la frontière espagnole, traversera la poudreuse Castille pour s’embarquer ensuite sur la côte catalane vers l’Italie où, remettant ses pas dans ceux d’Hannibal, il franchit les Alpes et, bifurquant vers le nord, parvient enfin à Vienne où chacun s’extasiera devant cet être hors du commun, jamais vu en chair et en os. Les mille imprévus du voyage seront le sel de la chose, comme en un chapelet d’historiettes où les dons de conteur de Saramago font merveille et où il égratigne au passage les travers ou les hypocrisies des uns et des autres. Un curé de village, pareil à celui qui purgeait la bibliothèque de Don Quichotte en vouant au feu ses livres mal pensants, se proposera d’exorciser l’exotique animal. Plus tard, arrivé à Padoue, on demandera à celui-ci

au contraire de s’agenouiller devant la basilique dédiée à saint Antoine pour donner l’illusion d’un miracle et faire pièce aux menées des protestants. Le véritable héros du livre reste bien entendu l’éléphant prénommé Salomon qui a visiblement la sympathie de l’auteur, lequel s’amuse à s’imaginer à travers lui comme en un miroir prometteur de longévité. Mais les croyances les mieux ancrées dans notre esprit peuvent s’avérer trompeuses comme il nous est rappelé à l’épilogue : « L’éléphant mourut presque deux ans plus tard, c’était de nouveau l’hiver, le dernier mois de l’an mille cinq cent cinquante-trois. » R 1. Ainsi que le rapporte Manuel Rivas dans une remarquable interview (El País, 23 novembre 2008). Rappelons que Saramago s’était installé aux Canaries à la suite des violentes attaques dont il avait été l’objet de la part de l’Église portugaise lors de la publication de son Évangile selon Jésus-Christ (1991).

qui avait 2005 la fable des L’hommecelle-cide écrit en sur trouvaitextreIntermittences la mort se ainsi confronté à et, remis pied in mis, se replongeait aussitôt dans l’écriture à peine entamée du roman qui nous parvient aujourd’hui où se manifeste un certain changement de tonalité, au-delà des singularités syntaxiques ou orthographiques qui lui sont habituelles. La parabole qu’il affectionnait souvent est en effet ici abandonnée au profit d’un récit d’itinéraire sur toile de fond historique qui nous conduit d’un lieu à l’autre, d’une aventure à la suivante comme dans le roman picaresque, une tradition ibérique bien établie. Le roi du Portugal Jean III s’étant mis en tête d’offrir un cadeau inhabituel à son cousin l’archiduc Maximilien d’Autriche, gendre de Charles Quint et régent d’Espagne en l’absence de l’empereur, décide de lui faire parvenir un éléphant des Indes plus ou moins oublié jusque-là dans son enclos de Belém, au bord de cet estuaire du Tage d’où partirent les grands navigateurs.

JOSÉ SARAMAGO

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ROMANS, RÉCITS

En Toscane, et ailleurs…
Ce n’est pas sans raisons que les éditions Minos-La Différence publient en même temps trois romans d’Anna Luisa Pignatelli. Sans constituer une suite, ils tournent autour de deux phénomènes concomitants : la fin de la paysannerie traditionnelle, et l’abandon des campagnes au profit des villes.

MONIQUE BACCELLI

ANNA LUISA PIGNATELLI
LE DERNIER FIEF trad. par Alain Adaken Minos et La Différence, coll. poche, 220 p., 8 € LES GRANDS ENFANTS trad. par Alain Adaken Minos et La Différence, coll. poche, 253 p., 8 € NOIR TOSCAN trad. par Alain Adaken La Différence, 123 p., 14 €

n toute romancière ses Emutationlogique la saune grandelocalisemais récits en Toscane, province natale, la concerne partie de l’Europe et entraîne d’importantes conséquences sociétales. L’une de celles qui n’est pas toujours mise en évidence est la répercussion des réformes agraires sur la noblesse terrienne. Depuis des siècles, et jusqu’à l’immédiat après-guerre celle-ci, exerçant à l’occasion des fonctions militaires ou ecclésiastiques, vivait essentiellement de fermages et de redevances en nature. C’était le cas du couple qu’Anna Pignatelli met en scène dans Le Dernier Fief. Emma et Ugo, ruinés par l’importante diminution de ces apports, sont obligés de vendre le château ancestral et de se replier, avec quelques domestiques, dans la forteresse délabrée de Roccadipietra, proche d’Accona. Plus de réceptions, plus de contacts avec leurs pairs. Vaincus d’avance ils abordent cette régression avec une incroyable nonchalance et semblent fuir dans le sommeil, complétant de très longues nuits par d’interminables siestes. Leurs rapports avec métayers et fermiers sont assez cordiaux, mais la livraison des produits de la terre et le versement des baux diminuent de jour en jour. Seul Giulio, le frère d’Emma, semblant voir d’où vient le vent, envisage de préparer un doctorat et se rapproche de la bourgeoisie fortunée. Pietro, jeune garçon de seize ans, le personnage le plus attachant du roman, souffre de l’isolement dans lequel il vit. Rejeté par les paysans de son âge, négligé par ses parents, il ne trouve le bonheur qu’au sein de la nature. Il se pose évidemment quelques questions sur son avenir. Abdiquera-t-il comme son père, ou se reconvertira-t-il comme son oncle ? La fin

du roman laisse penser qu’il restera à Pietradipierra, non par paresse ou manque d’ambition mais parce qu’il est profondément attaché à la terre où il a grandi. « Pietro appuya le front contre le verre froid de la fenêtre. À présent qu’on ne distinguait plus l’horizon, partir lui parut une entreprise irréalisable. Les arbustes touffus, les buissons épineux, la solitude de ce lieu d’une beauté absolue avaient planté en lui des racines tenaces. (…) Au fond, conclut-il, il serait moins seul ici, à Accona, que partout ailleurs dans le monde. » Et c’est là le point commun entre les trois romans : la terre ancestrale, que ce soit celle des aristocrates ou celle du paysan, est tellement importante dans la constitution de l’individu qu’elle mérite bien des sacrifices. C’est un autre genre de sacrifice que va réaliser le sympathique jeune couple des Grands Enfants. De vrais grands enfants, en effet, que Pia Maria et Fabio. « Nous étions nés par hasard, personne ne nous avait arrosés, et nous ne grandissions pas parce que personne ne se souciait de nous. Pourquoi grandir ? » De famille bourgeoise pas très fortunée, ils ont la trentaine et font traîner leurs études en longueur. Fabio passe pour la troisième fois un concours pour entrer dans l’administration, Pia Maria envisage mollement de chercher un travail : « ne rien faire était pour moi la vraie vie ». Un peu « soixante-huitards » ils refusent l’idée d’avoir des enfants et sont en fin de compte heureux de faire alterner quelques beuveries avec les saines joies que leur offre la mer et la campagne. Le récit commence au moment où ils se rendent dans une île « paradisiaque » – qui peut être l’île d’Elbe, la Corse, ou une île purement imaginaire – où ils possèdent une vieille maison délabrée, faisant tache au milieu des somptueuses demeures des « rupins ». Peu après l’arrivée de cette noblesse d’argent les belles oliveraies et les champs de citronniers ont fait place aux piscines, aux immenses villas surveillées par des gardiens armés, et aux restaurants chic, dans le port les barques de pêche trouvent difficilement de la place entre les yachts. Fabio et Pia arrivent donc dans cette île, en compagnie de deux jeunes Américains, et leur séjour, dans l’ancienne belle maison puant désormais le moisi et fréquentée par les rats, sera plein d’aventures tragiques et comiques, racontées avec beaucoup d’humour et de fraîcheur. Le

regard critique dirigé sur la noblesse terrienne dans le roman précédent se fixe cette fois sur les nouveaux riches, et le seul véritable ami des quatre joyeux lurons sera le vieux paysan, conteur inépuisable, pétri de traditions, qui ne quittera jamais, fût-il le seul à y rester, la terre où il est né. Malgré son manque de moyens le jeune couple résistera aux offres et aux menaces de ceux qui guignent leur terrain et gardera la vieille maison : seul point fixe dans leur univers incertain. Le troisième roman Noir toscan, nous offre une belle figure de paysan, vivant de la terre et l’aimant profondément. Comme son surnom l’indique « Noir » vient du sud de l’Italie. Il s’installe en Toscane et devient propriétaire de sa petite ferme. Deux raisons qui empêcheront son intégration parmi les paysans locaux, tous toscans, tous fermiers ou métayers. Une intégration que Noir ne recherche pas : « S’ils avaient tenu bon, ils auraient pu, eux aussi, comme lui, arracher un jour la terre aux mains incapables des propriétaires. Mais eux, ils n’avaient pas su se battre pour mériter ce privilège, ils se contentaient de l’envier. » Sa femme est « morte d’ennui », son unique fils, parti à la ville, a pratiquement oublié son père. Seul un adolescent vient de temps en temps lui donner un coup de main pour les travaux des champs, une femme un peu légère lui rend quelques visites, mais Noir refuse d’en faire sa compagne pour garder sa liberté. En fait il n’est pas malheureux car toutes ses joies lui viennent de la nature, de l’observation des plantes, de la vision d’un coucher de soleil, de la fréquentation des animaux domestiques et sauvages. C’est d’ailleurs en protégeant une jeune louve blessée qu’il s’aliènera définitivement les villageois. Il mourra seul, la jambe broyée dans un piège officiellement destiné à son amie la louve. On ne lui pardonne pas d’avoir préféré la compagnie des animaux à celle des hommes. Une histoire brève, sans grandes péripéties, racontée avec des mots simples (bien rendus par le traducteur), qui vient compléter de façon parfaite les deux précédents romans. Sans prêcher un retour massif à la terre, où la mécanisation a fortement diminué le besoin de maind’œuvre, la romancière souhaite du moins que les campagnes ne soient ni désertées ni défigurées. Un vœu exprimé d’une voix qu’Antonio Tabucchi qualifie de « lyrique, mordante et désolée ». R

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ROMANS, RÉCITS

Ne jamais être acquis à soi-même
e verbe de la critique naît du verbe du livre. La critique émane des mystères du livre comme l’eau d’une terre humide. Un livre se dit et ne se dit pas comme il est : il y a la réception, la réflexion et la réfraction du lecteur. Il échappe à son auteur. Il est absorbé par le critique. Mais ce que je saisis me saisit à son tour. Lire c’est peu à peu parvenir à ce que nous savons et ne nous représentons pas encore, le livre portant lui-même sa représentation critique : en offrant un cadre, des éléments d’approche, des points d’appui, il façonne l’outil d’analyse. Il offre sa faculté de vision. Je ne me sens critique que par une relation vivante à ce qui est, non par la grâce d’une position préétablie. Devant un livre, je sais ce que je ne peux par moi-même et j’apprends à travers un autre. La lecture d’un texte le rend comme attentif au lecteur dont l’attention par trop labile est rappelée à l’ordre. L’objet se rappelle toujours au sujet. Mieux encore : le livre n’est pas tant l’objet d’une recherche qu’il n’en est le sujet, toujours plus intime à l’âme du lecteur. C’est que l’attention est un flux qui va de l’un à l’autre (texte et lecteur), et l’un et l’autre la nourrissent et l’entretiennent. Dans ce mouvement et cet échange, sinon cette lutte, où chacun se laisse prendre et prend quelque chose de l’autre, il est rare qu’un livre rebute par tous ses côtés. Même si d’emblée je n’aime pas, j’aime ma pensée qui cherche et elle finit toujours par trouver quelque chose à aimer. Mais tout ce qu’a d’aléatoire et de fragile une critique ! C’est une expérience de plus de l’incertain des choses et de l’incessante muabilité de la vie. En un mot, des mots temporels et transitoires. Comme des limites intellectuelles de soi qu’on voudrait bien reculer, mais ce n’est qu’un chemin de mieux vivre et de mieux comprendre que l’on cherche à retenir et continuer à tracer, à défaut de vivre plus pleinement sinon réellement et de comprendre plus simplement, sans le secours de l’écrit. De quelle façon pourrais-je saisir un livre quand je ne saisis pas la façon même avec laquelle je veux le saisir, mon attention m’échappant sans cesse ? Que sais-je de

L

ma pensée quand ma pensée veut appréhender un texte ? Comment comprendre un livre quand nous ne comprenons pas au finale ce qu’est notre intellect et son opération ? Pour autant, est-ce qu’on vit de lire ? Découvertes, enthousiasmes, regrets ne peuvent manquer bien sûr, mais ils ne sont que partie prenante de cette mobilité intérieure inhérente à notre nature, l’écume rejetée en surface d’un courant plus profond. Il nous faut mettre de la distance, plus que de l’adhésion. Votre question m’a révélé que j’aurais aimé être un critique plus volontaire et libre : j’entends libre vis-à-vis de moi-même, non entravé par mes opinions, mes contradictions, mes raisons, car c’est un bonheur de la lecture que de se sentir en même temps soustrait à soi et davantage soi. Que ce que je saisis d’un livre ne soit pas ma propriété individuelle, mais reconnu comme une propriété commune. Il n’y a d’ailleurs pas de propriété individuelle de la pensée : par nature, et pour grandir, et s’étendre et s’enrichir, celle-ci se nourrit de tout et de tous et se donne à tous. C’est un même entraînement pour elle que de recevoir, donner et se donner. Auteur, lecteur et critique sont les faisceaux d’une même source lumineuse qui leur reste une énigme. Cette lumière dessille et aveugle. Nous lisons, nous disons de multiples choses pour arriver à quoi ? Comme tout un chacun je garde les défauts de ma vue. L’imperfection et l’insuffisance nous lient, mais l’amour que l’on porte aux livres, à quelque chose ou à un être nous délie. C’est comme ne pas hésiter à se mettre en porte-à-faux avec soi-même, en déséquilibre de confiance, sachant que notre main va rencontrer une autre main. Il y a mieux qu’être seul : c’est commencer par être deux. Il y a mieux que passer son temps à lire : c’est à faire lire. Et, critique ou non, ne jamais être acquis à soi-même. Car, auteur, lecteur, critique, qu’écrivons-nous, que lisons-nous, qu’affirmons-nous que nous n’ayons avant tout reçu ? Encore un mot : merci, Anne. Tu nous lies tous, toi qui nous as tous lus.

Christian MOUZE

À PARAÎTRE EN OCTOBRE 2009

Natacha Andriamirado

J’écris pour mon chien
ÉDITIONS MAURICE NADEAU LES LETTRES NOUVELLES 64 p., 12 €

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Les adieux
Après L ’Armoire des ombres, la poétesse libanaise Hyam Yared renoue avec la veine romanesque et dévoile son nouveau roman Sous la tonnelle. Quand une âme poétique et violente se retrouve au carrefour de l’inspiration romanesque, la plume se transforme en art. Dramatique. « J’étais née le jour où tu m’avais aimée. »

VANESSA AUBERT
HYAM YARED
SOUS LA TONNELLE Sabine Wespieser éd., 277 p., 21 €

plus profond de l’intime et du Audenarratrice s’adresse à sphèrepoétique, la sa grand-mère afin re-convoquer leur privée, l’enfance et la famille. Lignes imprégnées de souffrance car écrites comme un éloge de l’amour, un éloge de celle qui fut le seul modèle. Ce récit se veut avant tout un adieu. Le 13 juillet 2006, le jour de son départ pour Paris, elle apprit par son père la mort de sa grand-mère. Dans la maison familiale, « les corbeaux » se présentent afin de faire leurs condoléances. « Tout est noir. Même les mots. » Recroquevillée dans le boudoir de la grande maison de Beyrouth, elle part à la recherche de lettres, photographies, coupures de journaux pour retracer avec précision et maintes louanges les grands événements de cette femme. Sa vie. Son sang. Farouchement attachée à sa maison et à son Liban pluriconfessionnel de son enfance, sa grand-mère persistait à garder racine, au milieu des bombes et des combats des années 80. N’ayant que l’amour à communiquer, elle accueillait tous les combattants, quels que soient leur origine et leur camp. Seuls lui importaient le respect et l’aide qu’elle pouvait leur apporter sans aucun intérêt recherché. Ses enfants savaient qu’il était vain de la déraciner. Elle proposait

« dans l’urgence le gîte à ceux que le système rejetait ». Au Liban régnait un marasme politique qui ne faisait que s’accroître. « Un pays où la paix n’est qu’un répit entre deux récidives. » À travers ses louanges, la narratrice nous fait pénétrer dans ce huis clos où la chaleur du souvenir règne, elle se confie comme à un ami, chuchotant sans tabou son expérience, en se livrant entièrement et totalement. Ne sachant faire sans son instinct et sans « ce trop », elle livre les détails de son mariage avec un homme sanglé par son éducation, un homme prostré dans un élan éternellement figé. Fayçal, celui qu’elle a pourtant aimé, celui qui ne comprenait pas sa passion, son besoin de chaleur et de vie. « Je pratiquais la désillusion. » Son divorce, l’incompréhension des siens. Le besoin de voir par ses propres yeux, de comprendre par elle-même la diversité et la multitude des mondes et des pensées. Vivante, violente, l’écriture de Hyam Yared se veut être une poésie mélancolique. « Et tout continue. Tout recommence. » À la lecture des lettres de sa grand-mère, elle croyait pourtant tout savoir de celle qui coulait dans ses veines. La vieille femme, veuve à trente ans, avait confié à sa petite-fille la promesse qu’elle avait faite à son mari de ne jamais se donner à un autre. Le jour du deuil, sous la tonnelle, un homme vient ouvrir les portes des secrets de la grand-mère. Il lui fit comprendre qu’audelà de la confiance éternelle et du lien qui liait les deux femmes, il pouvait y avoir des onces de mystère, des non-dits, des souffrances que l’on ne peut communiquer. Au fur et à mesure, ce qui était un portrait de femme se transforme peu à peu en portrait d’homme, celui de Youssef, l’homme que sa grand-mère a aimé après avoir perdu son mari. Au fil de l’écriture, le style si violent et poétique s’assagit comme après la passion ; il devient plus linéaire comme si le rituel prenait fin, une fois les esprits calmés. Les louanges font place à la description d’un Paris des années 1968. Qui était cet homme ? Pourquoi lui a-t-elle caché l’identité de cet être si important à ces yeux ? Au-delà de cet hommage et de ces cris de peine et de nostalgie, Hyam Yared dépeint des portraits d’hommes et de femmes dans la souffrance et en quête d’identité. Comment se construire dans l’abandon d’un père ? Comment trouver la force de se déraciner et de vivre guidé par sa propre raison avec sa propre foi ? Ces êtres se sont battus afin de trouver leurs repères, ayant pour seul but de cesser de tourner en permanence autour et entre les convictions et l’éducation des autres. C’est une « réincarnation des mots. Des sentiments ». Une écriture de l’urgence et de l’intime. R

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ROMANS, RÉCITS

Une critique d’affinité
La Polynésie, les Antilles, l’Afrique, l’océan Indien… Glissant, Ananda Devi, Nimrod, Farah, C. T. Spitz… epuis près de dix ans, il m’a été donné de lire, pour La Quinzaine, les œuvres de romanciers issus de ces régions du monde que l’on n’appelle plus le Tiers-Monde et que l’on ne peut pas toujours appeler « des pays ex-colonisés ». Ces écrivains extraeuropéens écrivent dans des langues européennes et surtout publient souvent en Europe ; s’ils ne vivent pas toujours dans les pays dont ils sont originaires et si, par la force de l’histoire, ils résident en Europe leur pays vit en eux et s’inscrit fortement dans la mémoire de leur écriture. Aller au plus près de ces œuvres, s’en approcher, c’est d’abord mesurer les distances qui en éloignent le « common reader » européen. La question (linguistique, politique, culturelle, éthique) de l’altérité se pose avec acuité quand on aborde ces littératures post-coloniales porteuses de traditions ancestrales mais en rupture avec la tradition, hantées par un passé violent et sombre mais héritières aussi, dans le choc brutal des conquêtes, d’une langue imposée ou adoptée qui leur échoit. Sous les images chatoyantes, les parlers savoureux, la

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splendeur des paysages exotiques, le critique doit percevoir en quoi, dans des formes généralement empruntées à l’Europe et mêlées à d’autres venues de partout, s’exprime le grand lamento des nations dépossédées, le deuil des peuples ou des multitudes traumatisés. Il doit donc se déprendre du sentiment de fascination exotisante, de l’empathie militante naïve, du voyeurisme eurocentré, de l’objectivation stéréotypique ou du réductionnisme identitaire. En somme, transformer un regard informé par le colonial pour accéder à une écoute « postcoloniale » (selon le néologisme formé par les Postcolonial Studies anglo-saxonnes dont l’Université française aurait tant à apprendre...). Pour tenir ce cap difficile et éviter ces écueils, peutêtre faut-il s’efforcer de pratiquer une lecture que je dirais « d’affinité » ; j’entends par là, une critique qui côtoie l’œuvre, se déplace vers ses frontières, en éprouve les limites, apprécie sa beauté, circonscrit son lieu qui, bien qu’il soit enraciné dans l’histoire et la géographie (coloniales ou décoloniales), demeure singulier et offert librement à tout lecteur qu’il soit d’Europe ou d’ailleurs, à tout lecteur fraternel.

Patrick SULTAN

Au fil du temps
a publication de ce numéro 1 000 est pour moi l’occasion de prendre conscience que je suis un collaborateur et un lecteur de La Quinzaine littéraire depuis quinze ans. J’ai commencé par publier des articles sur mon domaine de prédilection, la littérature britannique du XIXe siècle, et notamment le roman victorien, mais il m’est arrivé plusieurs fois de sortir de ce champ habituel pour aborder des publications plus récentes, comme celles de Peter Ackroyd, dont la biographie de Londres a été pour moi une révélation et un enchantement, sans parler de son roman récent sur la chute de Troie. J’ai aussi abordé des textes plus anciens, comme Oroonoko, le surprenant roman d’Aphra Behn (la première romancière anglaise, au XVIIe siècle) sur un prince africain réduit en esclavage, ce qui fut pour moi l’occasion d’une réflexion sur la traite et l’esclavage des Africains. Au fil du temps, j’ai publié une bonne trentaine d’articles, espacés d’abord, et plus fréquents récemment. J’en ai tiré un double plaisir : découvrir ou redécouvrir des œuvres (comme à l’occasion de la sortie de la magnifique anthologie bilingue de la poésie anglaise en Pléiade), et faire connaître des œuvres que j’admire depuis longtemps et qui ne sont pas nécessairement bien connues du public français (c’est le cas de certains romans de Walter Scott et de George Eliot, par exemple). D’autre part, j’ai eu le privilège de bénéficier de

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comptes-rendus très riches et très approfondis, lorsque j’ai publié moi-même des traductions de Scott, d’Eliot et aussi de Stevenson. Et je me rappelle avec beaucoup de fierté l’article qu’avait signé Maurice Mourier et qui parlait favorablement d’une de mes traductions de ce dernier auteur, consacrée au Maître de Ballantrae. Comme me l’a expliqué alors une amie universitaire et romancière : la reconnaissance de La Quinzaine est précieuse, car c’est la revue des connaisseurs. C’est également ce que pense un ami libraire, qui prend toujours très au sérieux vos articles. Moi-même, je lis assidûment ce que vous publiez sur la littérature de langue anglaise du monde entier, et, lorsque j’en ai le loisir, ce qui relève de la littérature française, de l’histoire, de la philosophie. J’apprends toujours beaucoup ainsi et mon seul regret est de ne réussir que rarement à tout lire, tant chaque numéro est riche. Au moment où la revue connaît une étape importante, avec ce 1 000e numéro, je mesure le chemin parcouru depuis l’origine, le courage, le travail et la persévérance de ceux qui en assurent le succès, Maurice Nadeau et ses associés, avec qui j’ai tissé des liens peu à peu. Je souhaite que la revue continue d’apporter longtemps l’information littéraire essentielle, qu’elle contribue ainsi à la culture et à la réflexion de tous ses lecteurs, dont le nombre dépasse largement celui des abonnés.

Alain JUMEAU

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ROMANS, RÉCITS

Un défenseur de l’ordre : Jean Cocteau
Si sa poésie est flamboyante d’énigmes, la personnalité de Jean Cocteau semble beaucoup plus lisible. Il le disait lui-même : « Vous découvrirez plus tard que je fus un défenseur de l’ordre. »

JEAN JOSÉ MARCHAND
JEAN COCTEAU
LE COQ ET L’ARLEQUIN, 1918 Stock (réédition), 144 p., 11 €

JEAN COCTEAU
OPIUM, 1930 Stock (réédition), 267 p., 12 €

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eaucoup de poètes de l’entre-deux-guerres n’ont jamais « gagné » leur vie. Cocteau en est l’archétype. (Son frère était agent de change, sa famille fort aisée.) Il a beaucoup posé à « l’enfant » (Les Voleurs d’enfants est la réussite totale de ce lecteur de la comtesse de Ségur). En fait, il jouait. Il s’est amusé – avec prudence – de son inversion ; il faut ici se méfier : quand il eut un fils de la princesse géorgienne Nathalie Paley, il lui en voulut à mort de s’être fait avorter (c’était un garçon) et ne l’appelait plus, même en public, que « la meurtrière ». A-t-il vraiment « joué » au catholique avec le bon Maritain ? L’humanité est complexe (Maurice Sachs n’est-il pas entré au séminaire, portant la soutane ?) Son « opiomanie » n’estelle pas un autre jeu, sans besoin authentique ? C’est un symbole que sa meilleure nouvelle s’intitule Thomas l’Imposteur, un vrai chefd’œuvre de satire du milieu de Missia Sert, une bourgeoisie financière cultivée, dont la culture déjà était en voie de disparition ; ce fut la Princesse de Clèves du déclin d’une société au moment où la « gloire » se transformait en « succès ».

Ayant fait la guerre dans les fusiliersmarins : Adieu marins, naïfs adorateurs du vent Cocteau, au retour de l’Yser, a compris les ressorts de cette société où Picasso devint roi après la mort de Diaghilev (avant sa transformation en marque automobile). Il a tenté d’en prendre la tête en 1920, mais déjà venaient d’autres « horribles travailleurs », les dadaïstes lui arrachaient le flambeau, avant de s’égarer à leur tour dans l’onirisme et le culte d’une Russie imaginaire, fuyant l’énorme Réalité. Alors qu’il venait de se lancer dans le rêve littéraire d’« étrangler l’homme endormi », il avait publié d’habiles pochades dans le goût d’Apollinaire et de Max Jacob : Un dahlia c’est lourd penché après la pluie Le téléphone raccroché laisse l’aventure détruite Ma tête éponge lourde au bord du corridor C’est à ce moment que son aventure avec un gamin de génie, Raymond Radiguet, lui inspira son chef-d’œuvre, un très long poème admirable, Plain-Chant : Mauvaise compagne, espèce de morte / De quels corridors / De quels corridors poussestu la porte/ Dès que tu t’endors ? (…) Rien ne m’effraye plus que la fausse accalmie / D’un visage qui dort / Ton rêve est une Égypte et toi c’est la momie / Avec son masque d’or / Où ton regard est-il sous cette riche empreinte / D’une reine qui meurt / Lorsque

la nuit d’amour t’a défaite et repeinte / Comme un riche embaumeur ? / Abandonne, ô ma reine, ô mon canard sauvage / les siècles et les mers / Reviens flotter dessus, regagne ton visage / Qui s’enfonce à l’envers (…) Votre travail fini, c’est fini. J’entends l’ange / La porte refermer sur vos grands corps distraits. Radiguet était lui aussi un « faux pédéraste » (On lui connaît au moins cinq maîtresses.) Il disait à Irène Lagut, en lui faisant l’amour : « Surtout, ne le dis pas à Jean. » Après sa mort à 20 ans, Jean ne retrouva plus le moment de la grâce divine. (Osons le mot, puisque Cocteau s’affirma, jusqu’à la fin, chrétien.) Après 1930, ce fut un déluge de subtilités, de plaisanteries langagières par un Edmond Rostand en folie. La surprenante finesse critique du Coq et l’Arlequin alors qu’il était fouaillé par Satie se transforme en acrobaties. Il semblait avoir perdu la main. Le journalisme, Le Figaro, Lazareff le sauvèrent. Ses Portraits-Souvenirs sont un chef-d’œuvre. Hélas, il y eut 1940, la compromission retentissante de ses louanges au « Tibet » (c’est-à-dire à l’Allemagne victorieuse) pendant que son ami Desbordes était assassiné par la Gestapo. Après la guerre, l’Église, sous forme de décoration de chapelles, et l’Académie, l’accueillirent enfin. Il s’est défini lui-même : un mensonge qui dit la vérité. Son œuvre est une cathédrale crevée, avec des chefs-d’œuvre car l’ange était là. Il veille toujours sur sa mémoire. R

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La Quinzaine littéraire bimensuel paraît le 1er et le 15 de chaque mois – Le numéro : 3,80 € – Commission paritaire : Certificat n° 1010 K 79994 – Directeur de la publication : Maurice Nadeau. Imprimé par SIEP, « Les Marchais », 77590 Bois-le-Roi Diffusé par les NMPP – octobre 2009

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HISTOIRE LITTÉRAIRE

Mimile
uand il y avait encore en plein Paris des petits commerces tenus par des « Français de souche » – cela n’étant nullement pour dénigrer leurs remplaçants arabes ou kabyles qui nous sont si souvent providentiels, mais Allah est le plus grand ! – dans une obscure boutique de la rue SaintMarc, à un saut de puce de la Bourse, s’activait un authentique épicier du pays des Fouchtras, noir de cuir et de poil, haut comme deux pommes et demie, et qui, ayant posé sur le comptoir vos emplettes, lorgnait avec satisfaction le gros billet tiré de votre poche – c’était au temps des anciens francs – et entreprenait de solder le compte comme suit : « Neuffe chent quatre vingt diche chett, neuffe chent quatre vingt diche huit, neuffe chent quatre vingt diche neuffe », là il stoppait un court instant, vous lançait un coup d’œil complice, puis abattait, jovial, le dernier franc avec un sonore : « et Mimile ! ». Là-dessus il se redressait un peu, osait affronter le regard courroucé de sa femme, qui jouait à la commeil-faut ayant contre son gré épousé un malotru, et éclatait d’un rire formidable, formidablement niais, ravi d’une plaisanterie si innovante qu’il la recommençait dix fois par jour, moment d’intense jubilation et de vraie joie libératrice. Puis, profitant en douce de la confusion de sa moitié, il s’éclipsait illico pour aller s’en jeter un au coin de la rue Vivienne, non loin de ce lieu mythique qui devait à l’époque – vers 1950 – avoir si peu changé depuis que Lautréamont, au dernier des Chants, y avait fait rôder ses « vendeuses d’amour ». Il va de soi que, bien que je fusse fort jeune alors, je réclamais toujours un billet de mille quand on m’envoyait faire des courses en cet antre si rempli, pour moi, de poésie brute. Et Mimile ! Cela me ravissait, me ravit encore. Qu’y a-t-il de plus exaltant que le jeu de mots le plus inepte ? Dans son infinie nullité, celui-ci réussissait le miracle d’être à la fois affirmation, et même proclamation du moi contraint, rupture modeste mais efficace dans le morne et répétitif tissu des jours (et pourtant répétitif lui-même à satiété, c’est là sa force), enfin érection sur le piédestal de la voix de la magie mystérieuse des nombres. Car fichtre ! 1 000 ce n’est pas rien. Surtout – nous y voilà, avouez que, si c’est tiré par les cheveux, c’est une longue et belle tignasse – quand il ne s’agit pas de mille jours, moins de trois petites années, mais bien de mille quinzaines, ce qui, si je ne me trompe, jauge quinze mille jours, ou encore quarante et un ans et d’assez grosses poussières. Alors moi ! Non pas l’un des premiers arrivés, tant s’en faut, mais pas non plus l’un des ultimes, pris en somme au milieu du flot ininterrompu de cette aventure qui me déborde de toutes parts, où situer, où trouver mon grain de sel, bon sang ! et Mimile, où est-ce qu’il perche dans tout cela ? Au sein d’une entreprise collective, même si elle est,

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comme la nôtre, constituée d’un conglomérat d’individualités assez nettement tranchées et soucieuses de leur autonomie, même si – le paradoxe n’est qu’apparent – elles ont conscience de s’insérer dans un organisme inventé, nourri et rendu vivant par la volonté d’un seul homme, le difficile est bien d’essayer de mesurer ce que pourrait être un apport personnel, mon apport. Qu’est-ce que j’ai pu, moi, apporter à La Quinzaine qui, à l’évidence, a fonctionné sans moi, et continuera à fonctionner si elle me laisse sur le bord du chemin ? Question insoluble à moins d’une stupide prétention – et peut-être d’une non moins stupide humilité. Coltine ta pierre, mon gars, et ne nous casse pas les pieds ! En fait de pierres, d’ailleurs, il en existe un bon tas qu’on aurait aimé apporter, soit pour construire, soit pour détruire. On a eu la chance de parler de beaucoup d’auteurs qui nous importent, mais pas de tous : quand on marche à l’admiration – c’est mon cas – on voudrait ne laisser passer aucun de ses livres de chevet (pour ce qui est des anciens), signaler en bien tout ce qui a vraiment frappé (pour ce qui est des nouveaux). Sur ce plan, il me semble pourtant que La Quinzaine est sacrément bonne fille : à moins de se faire porter pâle – comme disait le Capitaine Hurluret – il est bien rare qu’une dévotion authentique pour X ou Y ne soit pas récompensée, en Comité, par l’octroi du livre à commenter. Quand il s’agit, selon le mot de Flaubert, de « tonner contre », il en va un peu autrement. Mais c’est poser toute la question, fortement épineuse, de la raison d’être principale d’un grand périodique littéraire. Tout au long du XIXe siècle, qui finit en 1914 et pour la littérature française fut vraiment le Grand Siècle, il est clair qu’écrire dans les journaux n’allait pas sans un droit imprescriptible à l’éreintement, que les Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Remy de Gourmont ont exercé avec allégresse, et que les surréalistes, si redevables, à bien des égards, Breton surtout, à la « fin de siècle », ont prolongé. J’ai longtemps regretté qu’il ne fût pas dans la politique de La Quinzaine, ce droit de libérer parfois sa rage devant certaines fausses gloires qui ne doivent leur statut qu’à une valeur marchande façonnée par la prodigieuse inculture ambiante. Et puis je me suis ravisé. À quoi bon en effet ? Maurice Nadeau doit avoir raison : on a si peu de place (et de temps) pour parler des bons livres, pourquoi s’encombrer la plume avec ceux qui vous tombent des mains ? Donc « rien de rien, non, je ne regrette rien… ! » Ou, en termes plus nobles, à moi Baudelaire encore, mon maître : « Pour soulever un poids si lourd, / Sisyphe, il faudrait ton courage ! / Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, / L’Art est long et le Temps est court. »

Maurice MOURIER

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ARTS

J’ai passé ma vie… à…
À dessiner, à écrire, à lire Notre herbe pousse dans le jardin Il y a des heures plus chaudes Que d’autres. Dans la petite ville Il y a – le matin – en haut À la porte d’entrée – avec Un grincement métallique C’est le grincement de la boîte Aux lettres La vie coule – la rivière coule – Les graines poussent. Les feuilles Poussent – les branches poussent Par terre, une tache jaune éclaire le carrelage On se dirige vers elle. On se baisse. On ramasse La couleur. Une fois verte, une autre rouge Cette fois c’est un beau jaune. Avec un dessin De Picasso. Une page pour Cézanne et l’inoubliable Max qu’on a connu À qui on serrait les mains, l’article de Lascault fait visiter La semaine de bonté. Max rit. Je m’allonge, et tourne Les pages. Je suis chez moi L’encre du journal sent bon Je me balance – en attendant Le numéro 1 000. Une chance Salut Momo. Fredy.

Dans l’écart volontaire du bruit
et de la profusion qu’est notre existence quotidienne à La Châtre, dans la France profonde, l’arrivée de La Quinzaine est celle d’un visiteur attendu qui vient de ce là-bas devenu étranger, porteur du message de ceux qui y parlent notre langue… Qui « résistent » eux aussi Chacun à sa façon On se sent moins seuls Merci à La Quinzaine pour sa Réconfortante et nourrissante visite.

Cécile REIMS

Fred DEUX

Douze mille messages énigmatiques
haque numéro de La Quinzaine littéraire comporte dix à quinze messages énigmatiques : des phrases interrogatives, des sentences imprévues, des titres insolites, des maximes qui déconcertent. Se dispersent douze mille incitations dans les mille numéros de La Quinzaine littéraire. Par exemple… « Un continent d’incontinence »… « Un caïman, ça trompe énormément »… Surgit « le sexe sauvage »… « Que sauveriez-vous du XXe siècle ? »… « Un bon écrivain estil un écrivain mort ? »… Courir « à la recherche d’une ombre chinoise »… « Il faut tout détruire »… Écouter « un dialogue du violon et de l’alto »… « La Russie est un sac, l’Europe un rayon de miel »… Circule « le fils d’un prêtre »… Un dessinateur « tresse et tord l’espace »… Respecter « Sa Majesté le Sexe »… Tu vois « l’univers comme cirque »… « Maintenant, il faut des armes ! » La Quinzaine littéraire est loin des quotidiens, des hebdo-

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madaires, des mensuels. Tous les quinze jours, la réflexion respire. Elle se calme, puis elle s’accélère. Elle se détend, puis décide. La réflexion méthodique examine les labyrinthes de la littérature (d’abord), de l’ethnologie, de la psychanalyse, des images : notre époque… La Quinzaine littéraire trouve son souffle, peut-être à la manière des Cahiers de la Quinzaine (1900-1914) que Charles Péguy a fondés et dirigés. En 1902, Péguy précise le chemin de la revue : « Libres de toute haine et de toute illusion, mais non pas libres de toute vigueur et de toute fraîcheur, nous travaillerons dans la sérénité… » La Quinzaine littéraire vit dans les livres. Elle avance par la littérature, pour la littérature. Elle reste une revue rebelle, insoumise. Elle résiste. Elle lutte.

Gilbert LASCAULT

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ARTS

Regards sur les arts premiers
Trois ouvrages qui retiennent l’attention : une anthologie des œuvres maîtresses du Quai Branly, la place actuelle des marchands dans la circulation des arts premiers, le pouvoir d’« enchantement » de ces œuvres. Des textes apportent des points de vue mesurés. Des expositions concomitantes, sur lesquelles s’ouvre à neuf notre regard, les soutiennent.

GEORGES RAILLARD

EXPOSITIONS
Musée du Quai Branly La Collection Un ouvrage collectif sous la direction d’Yves Le Fur, directeur du Patrimoine et des Collections 480 pages illustrées, Éd. Skira-Flammarion, musée du Quai Branly, 55 € La passion des arts premiers. Regards de marchands Exposition à la Monnaie de Paris du 9 septembre au 18 octobre 2009 Catalogue sous la direction d’Elena MartinezJacquet Primedia Monnaie de Paris éd., 212 pages, 45 € Medusa en Afrique Exposition au Musée d’ethnographie, Genève, jusqu’au 31 janvier 2010 Catalogue : Medusa en Afrique. La sculpture de l’enchantement Textes de Boris Wastiau, photographies de Johnathan Watts, 256 pages, 160 illustrations en couleurs, 49 €

es arts premiers gagné LcommercegaleriesontLeur cotelentement le français. s’est élevée, le nombre des spécialisées s’est accru. Elles viennent de présenter à Saint-Germaindes-Prés durant quelques jours un choix de leurs fonds. Et soixante marchands ont prêté à une exposition installée dans l’important Hôtel des Monnaies, des pièces leur appartenant ou passées entre leurs mains avant d’entrer dans des collections privées ou dans les musées. De beaux objets. Le musée du Quai Branly, après le Pavillon des Sessions du Louvre, a modifié notre regard sur les arts premiers. Arts premiers, arts primitifs, arts sauvages, art magique, autant de désignations originaires de joutes. Les différends semblent apaisés. Rappelons-nous que « art nègre » a jadis réuni l’art africain et l’art océanien. Ce ne fut pas seulement une question de mots. De telle ou telle définition pouvait dépendre la place – le lieu – donnée à des objets ne répondant ni aux canons de l’art classique, ni même à l’art. Objets d’art ou d’ethnographie ? Medusa, la sculpture de l’enchantement est exposée au Musée d’ethnographie de Genève (MEG). André
PÉROU, CIVILISATION CHIMO XIIe SIÈCLE. TÊTE DE BOIS TEINTÉE EN ROUGE PLANTÉE
DANS LES SACS FUNÉRAIRES

Breton avait dressé dans L’Art magique une liste d’œuvres qu’on aurait mal vu coexister au musée : des œuvres de la ColombieBritannique, des îles Marquises, confrontées au Frontispice de Du Spirituel dans l’art publié en 1912 par Kandinsky, au revenant de Chirico. Lévi-Strauss répondant, à la conclusion de l’ouvrage, à une enquête menée par Breton sur l’art et la magie, répondait qu’elle le gênait « parce qu’elle pose les termes de l’art et de la magie dans une acceptation si vague et si générale qu’elle rend difficile, et presque impossible, une réflexion sérieuse sur ce sujet ». Breton utilisait le mot « enchantement », Lévi-Strauss le relève. Breton souligne aussi le rôle de l’inconscient, et cite Lévi-Strauss,

lui-même s’appuyant sur Marcel Mauss : « En magie comme en religion, comme en linguistique, ce sont les idées inconscientes qui agissent. » Le terme « primitif » renvoie à un Ur-. Breton évoque l’Uralptraum – « le cauchemar fondamental – la source de toute mythologie et ajoutons de toute magie ». En 1930 eut lieu, à la galerie Pigalle, une exposition qui est entrée dans l’histoire de la réception des arts « primitifs » ; le marchand Charles Ratton et Tristan Tzara en rédigent le catalogue. À propos de l’art africain (réuni par Pierre Loeb) ils écrivent : « Le canon de cet art ne peut être naturaliste puisque sa tâche est de rendre visible l’invisible. » Et encore : « l’Africain croit que l’homme est formé de plusieurs subs-

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ARTS
tances : le corps, l’esprit, l’ombre ou l’âmeimage. Le pluralisme magique prouve le nonsens qu’est l’usage du mot “primitif ” » (cité in Carl Einstein, Ethnologie de l’art moderne, réédition André Dimanche, 1993). Carl Einstein, co-fondateur de la revue Documents (avec Georges Bataille, GeorgesHenri Rivière et Georges Wildenstein) voue une passion à l’art moderne et à l’art primitif, comme Tristan Tzara. Aussi peut-on s’étonner de la préface écrite par William Rubin pour l’ouvrage collectif qu’il dirigea, Le Primitivisme dans l’art du XXe siècle. Il s’y excuse de sa « plus grave erreur d’historien », « mon mutisme sur le sujet du primitivisme dans Dada and Surrealist Art écrit dans les années soixante ». En 1984, il explique sa conversion : « Quelques propos sur l’art tribal, échangés avec Picasso dans les dernières années de sa vie changèrent tout cela. Je fus stupéfait de découvrir que ses opinions sur ces sculptures étaient aux antipodes des idées reçues. » Le nom de Picasso est absent de l’index de l’ouvrage que publie le musée du Quai Branly (l’adresse du musée dispense de trancher entre toutes les dénominations passées, présentes ou à venir). En tout cas le « primitivisme » n’entre pas dans le champ de cet ouvrage remarquable. Son sous-titre est La Collection. Près de 500 pages et 125 illustrations. Le titre eût-il pu être « Regards sur la collection », un fonds qui compte 300 000 objets, 700 000 photographies ? L ’abréviation, la métonymie, signifient clairement qu’ont été retenus et commentés des objets représentant des pièces maîtresses de la Collection. Il fallait que les illustrations soient assez belles et précises pour rendre sensible quelque chose de la « magie » des originaux, et aussi faire apparaître le rôle social, la signification religieuse qu’ils avaient dans la civilisation où ils avaient été recueillis. Ce qui était le vœu de Lévi-Strauss. Les notices sont éclairantes, les images rayonnantes. Tout s’y trouve de ce que l’on peut savoir pour regarder aujourd’hui ce masque de l’Esprit de la Lune (Alaska), qui appartint à Robert Lebel, le commentateur aigu de Marcel Duchamp, ou tel masque anthropomorphe de la Côte-d’Ivoire venu de la collection de Tristan Tzara. De moindre notoriété sont les marchands qui exposent à la Monnaie. Seul, peut-être Albert Loeb, joint à son métier de galeriste, celui de marchand d’art premier, suivant une voie semblable à celle de son père Pierre Loeb, organisateur de la première exposition des surréalistes dans sa galerie (Galerie Pierre) de la rue des Beaux-Arts. Les marchands interrogés sur l’origine de leur « passion », font sa place souvent au hasard. Vient ensuite le regard, son affinement par la pratique d’un métier qui les met en contact avec un grand nombre d’œuvres. Pour certaines, les marchands ne récuseraient pas le mot d’« enchantement », selon la voie tracée au Musée d’ethnologie de Genève. L’exposition de la Monnaie est distribuée en six stations : Objets de désir, La marque du Sacré, La séduction de la forme, L ’aventure de la découverte, Le souvenir de la provenance, La quête de l’œuvre classique. Breton, aux premières lignes de L’Art magique, allait à ce qui était toujours pour lui l’essentiel : la poésie. Ici « un très haut esprit comme Novalis ». « S’il a choisi les mots d’“art magique” pour nous dépeindre la forme d’art qu’il aspirait lui-même à promouvoir, on s’assure, en effet, qu’il avait disposé des balances voulues pour peser ses termes et aussi que, dans la si forte tension vers l’avenir qui fut la sienne, c’est à ces mots qu’il avait reconnu le plus grand pouvoir d’attraction. » L’enchantement naît de l’échange de deux regards, celui d’un masque et le nôtre, qui accueille son pouvoir d’attraction pour en recueillir la poésie. R

50 ans…

A

vant La Quinzaine littéraire, ce fut Les Lettres Nouvelles. En sous-titre : « lettres, arts, spectacles, essais, mythologies ». C’est par Les Lettres Nouvelles, amené par Bernard Pingaud, que j’entrais en 1968 dans la galaxie Nadeau, pour ne plus la quitter, sauf lors de mes longs séjours à l’étranger. Je donnais au numéro 2 de la revue « nouvelle série » paraissant alors « tous les mercredis », un papier sur Les Corps étrangers de Cayrol. Maurice Nadeau ouvrait la livraison, son « Journal » les conclura plus tard. Des étoiles jugées de petite grandeur y sont citées : Jean Nocher (qui se souvient de ce personnage ?), Aragon (Pétrarque et sa Laure), « la gentille littérature de M. Philippe Sollers ». Des étoiles géantes. Raymond Queneau revient sur Zazie (tiré alors à 50 000 exemplaires), sur sa genèse et sa jeunesse : « D’abord j’avais mon titre : Zazie dans le métro, là-dessus Arland intitule un roman Zélie dans le désert. Fallait changer mon titre. Pas long à le trouver : Les Vacances de grand-mère. Bon. » Marek Hlasko, et, pour la bonne bouche, une Mythologie de Barthes. Le film Le Beau Serge fournit l’ouverture au texte « Cinéma droite et gauche ». On y découvre les formules barthésiennes. On s’en délecte : « le désespoir du beau Serge tient, d’une façon ou d’une autre, à la France entière, voilà le fondement d’un art vrai ». Du Brésil je rends compte de la biennale de São Paulo, dans la rubrique Arts où m’a amené Gilles Lapouge. Les Lettres Nouvelles parcouraient tous les champs de la culture. J’ignore pourquoi La Quinzaine dut se contenter de la seule épithète de « littéraire ». Peu importait. La liberté du choix des expositions,

des ouvrages sur l’art était totale. On a pu nous reprocher des partis pris. Aujourd’hui encore je les assume. La Quinzaine, comme, avant elle, Les Lettres Nouvelles, comblait, plus que toute autre revue, les lecteurs expatriés. Je manifestai ma gratitude en montant une exposition La Quinzaine littéraire dans les vitrines du hall de l’Institut français de Barcelone. Maurice Nadeau en fut surpris. Et, je crois, heureux. L’intelligentsia catalane, y compris les artistes, venait lire La Quinzaine à la bibliothèque de l’Institut. Tàpies eut plaisir à voir Nadeau accepter de publier dans La Quinzaine de décembre 1968 de larges extraits d’un article de lui, « Sommes-nous tous des monstres ? ». Aujourd’hui, dans toutes les rééditions de La Pratique de l’art, publiée chez Gallimard, est rappelée cette prépublication dans La Quinzaine. Pour les numéros anniversaire, les artistes ont mis leur talent au service de la revue : Tàpies, Alechinsky, Adami, et maintenant Monory ont composé de superbes pages de couverture. Une belle anthologie artistique pour La Quinzaine littéraire. Il y eut aussi, de la part des artistes, un grand mouvement de générosité, quand La Quinzaine traversa une passe particulièrement difficile. Je ne saurais énumérer tous les artistes – parmi les plus grands, les plus « cotés » – qui furent vendus aux enchères dans les salles de la Galerie Jeanne Bucher. Je crois cependant pouvoir rappeler qu’alors Miró sauva La Quinzaine. La Quinzaine littéraire et artistique. Fidèle ainsi à la pensée de Miró : « Je ne fais aucune différence entre peinture et poésie. »

Georges RAILLARD

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PHILOSOPHIE

Heidegger :
modèle de séminaire ou séminaire modèle
Le mot séminaire a été singulièrement galvaudé depuis une quarantaine d’années. Partout on parle maintenant de séminaire, c’est tout juste si le Conseil des ministres qui se tient chaque mercredi à l’Élysée n’est pas rebaptisé : Séminaire gouvernemental !

FRANÇOIS VEZIN
MARTIN HEIDEGGER
INTERPRÉTATION DE LA DEUXIÈME CONSIDÉRATION INTEMPESTIVE DE NIETZSCHE Gallimard, 420 p., 35 €

ma avant 68, quand Dansdisaitjeunesse, bienhommemaiéquivoque on d’un jeune : « il entre au séminaire », cela voulait dire sans possible que, se destinant à être prêtre catholique, il entrait dans un institut ecclésiastique ayant pour fonction de former les futurs prêtres. Il y avait le grand séminaire qui conduisait à l’ordination sacerdotale et il y avait le petit séminaire où des enfants, dont on pouvait déjà penser qu’ils décideraient un jour de devenir prêtres mais qui ne portaient pas la soutane, faisaient leurs études secondaires (celles-ci s’accompagnant d’une instruction religieuse assez poussée) en attendant d’aller (ou non) au grand. C’est, ayant quitté Messkirch, une institution de ce genre qu’a commencé à fréquenter à l’âge de quatorze ans Heidegger mais, selon l’usage allemand, l’établissement en question (situé, il est vrai, dans les dépendances de la cathédrale de Constance) s’appelait simplement « lycée » Henri-Suso. À l’article séminaire Littré signale un usage de ce mot particulier à l’Allemagne. Devenu étudiant j’ai moi-même parfois entendu parler des « séminaires » de Heidegger. J’avais forcément saisi que le mot avait un sens différent de celui qui m’était familier mais je n’avais aucune idée de ce qu’on appelle de ce nom dans les universités allemandes. Je savais ce qu’était un cours de khâgne mais, quand j’entendais dire, par exemple, que Hans Jantzen avait « suivi un séminaire de Heidegger », je ne voyais que très vaguement ce que cela pouvait vouloir dire. Lorsque, au début des années 1960, le séminaire de 1940 sur la Physique d’Aristote a été publié (cf. Questions II), je l’ai lu avec un immense intérêt mais j’ai eu l’impression de me trouver devant un texte suivi du même type que celui consacré à Hegel dans Chemins qui ne mènent nulle part. Je n’ai pas vu en quoi il s’agissait d’un « séminaire ». De la pratique du « protocole » je n’avais alors aucune idée (les Français ne connaissent pas l’Allemagne !).

MARTIN HEIDEGGER
Je l’ai lu comme un texte que Heidegger aurait pu écrire de bout en bout seul chez lui, dans son bureau. C’est le procès fait en 1968 au « cours magistral » qui a faussé l’usage français du mot « séminaire », qui l’a mis sur la voie publique et l’a vidé de son sens avant même qu’il ait pu en avoir un. Dans nos universités, puisqu’il n’était plus question de faire des cours magistraux, on a annoncé de toutes parts des « séminaires », mais ce sont en fait les cours magistraux qui ont continué sous ce nom faussement nouveau ! Lacan avait pris les devants et depuis un certain nombre d’années tenait sous ce nom ses monologues devant un vaste auditoire muet et béat d’admiration. Tout cela n’a et n’avait strictement rien à voir avec la forme d’enseignement qu’a pratiqué Heidegger d’un bout à l’autre de sa carrière de professeur. Dans les toutes dernières années de sa vie Heidegger a consacré une très grande partie de son travail à mettre minutieusement au point l’édition intégrale, dont plus de soixantequinze volumes ont à ce jour déjà paru, et il a expressément voulu que, dans ces publications vouées à être posthumes, les cours aient la priorité (avec au cours de 1927, Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, la priorité des priorités). Maintenant connus, ceux-ci forment un vaste ensemble auquel ne sont peut-être comparables que la série des sermons de Bossuet ou « l’océan » (E. Buchet) des cantates de Bach. Mais il est à noter qu’au milieu de ces cours et notamment de la série des cours sur Nietzsche que Heidgger a faits, en pleine

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PHILOSOPHIE

période hitlérienne, de 1936 à 1940, il a tenu à faire figurer les traces écrites d’un séminaire consacré durant l’hiver 1938-39 au pamphlet de Nietzsche sur les études historiques. On se méprend complètement sur Heidegger tant qu’on s’en tient au cliché du « solitaire de Todtnauberg ». L’enseignement, avec tout ce que cela implique comme échange direct et comme contact vivifiant avec ses interlocuteurs, a tenu une place considérable dans son activité et dans sa vie. Heidegger a été un extraordinaire pédagogue. Or son enseignement s’est presque toujours partagé en deux temps. II y avait les cours, sortes de « conférences » qu’il faisait dans un amphithéâtre devant un public souvent très nombreux sur la base d’un texte soigneusement préparé (c’est la matière des volumes à présent édités) et il y avait les travaux dirigés, c’est-à-dire des réunions de travail auxquelles prenait part un nombre limité d’étudiants inscrits qui prenaient place autour d’une grande table, c’était cela le séminaire. Et là Heidegger ne monopolisait pas la parole : il attendait (et savait susciter) une participation active des étudiants, il leur posait des questions mais était attentif aussi à celles qui lui étaient posées et il avait toujours sur la table un texte philosophique avec lequel on s’expliquait et qui donnait son unité et sa direction au travail. Le séminaire est un lieu de dialogue, dialogue entre les participants mais surtout dialogue avec le penseur dont un écrit est au cœur du débat. Professeur et élèves sont là sur le même plan : on est là pour apprendre à penser dans un dialogue avec Nietzsche. Car apprendre à lire et apprendre à penser ne font qu’un : « Sommes-nous décidés à lire, maintenant et à l’avenir, les textes et les œuvres des vrais penseurs autrement que nous ne l’avons fait jusqu’ici, c’est-à-dire en nourrissant des exigences plus élevées, avec une volonté plus endurante de questionner, en pressentant qu’il y a là quelque chose que l’on peut savoir et qui vient avant toutes les sciences et se situe au-dessus d’elles ? Avons-nous appris à lire ? » (p. 242). À chaque séance un étudiant est chargé de rédiger un protocole, c’est-à-dire un compte-rendu du travail accompli en commun, qui sera lu au début de la séance suivante et dans lequel les participants retrouveront les étapes du travail commun. Le protocole n’est pas un simple bilan, il donne occasion à des précisions et des mises au point et surtout, par les questions qu’il contient ou qu’il suggère, il a pour rôle de relancer le travail. « Il faudrait, dit Leibniz dans les Nouveaux Essais, toujours disputer la plume à la main, en tenant comme un protocole de ce qui se dit de part et d’autre » (IV, 7, § 11). On voit bien l’idée que Heidegger se faisait du travail de séminaire quand il écrit à une ancienne étudiante : « Audelà de vingt participants les travaux dirigés n’ont plus aucun sens » (lettre à Hannah Arendt, 15 septembre 1950). Au fond Heidegger n’était pas loin de penser que c’est en séminaire que se fait le vrai travail. Il est bon d’avoir tout cela présent à l’esprit en ouvrant la traduction française, due à Alain Boutot, du tome 46 de l’édition intégrale car il ne s’agit pas ici de « lire un livre », un livre de plus (même si, matériellement, le volume se vend comme tel en librairie) ni un « texte » mais d’entrer dans un travail et dans un travail à plusieurs, à moins qu’il ne faille dire dans le retentissement d’un travail à vocation collective. Certes, nous ne sommes plus en 1938 – soit dit en passant, quel dommage que

Raymond Aron n’ait pas participé à ce séminaire ! – et il n’est plus temps de nous joindre au groupe d’étudiants dont on lit les noms à la fin des protocoles et dont on se demande quels sont ceux, s’il y en a, qui ont survécu à la guerre... Tout commence le 7 novembre 1938, soit deux jours avant les pogromes et l’incendie des synagogues. On n’oublie évidemment pas que parmi les impostures de la propagande hitlérienne la captation de Nietzsche comme figure dont le régime se réclame pèse ici sur chacun des participants, parmi lesquels se trouve d’ailleurs, âgé de dixhuit ans, Hermann Heidegger, qui va s’orienter vers des études d’histoire. Ce fait mérite d’être signalé car on ne recommandera jamais trop à un étudiant en histoire de lire la seconde Considération inactuelle / intempestive / à contre-temps – selon des traductions possibles – mais, de toutes façons, à contre-courant, celle que Nietzsche intitule Avantage et inconvénient des études historiques pour la vie (1874). Un texte qui porte témoignage de l’ascendant qu’a exercé sur le jeune Nietzsche l’enseignement de Jakob Burckhardt et auquel fait probablement écho la phrase de Marc Bloch : « J’ai toujours pensé qu’un historien a pour premier devoir, comme disait mon maître Pirenne, de s’intéresser “à la vie” » (L’Étrange Défaite, p. 30). Ce n’est pas à la divinisation de l’histoire telle qu’elle a sévi depuis Lénine que s’en prend Nietzsche. Sa problématique n’est pas celle de Camus (L’Homme révolté) ou de René Char (« Pourquoi me soucierais-je de l’histoire, vieille dame jadis blanche, maintenant flambante, énorme sous la lentille de notre siècle biseauté ? Elle nous gâche l’existence avec ses précieux voiles de deuil, ses passes magnétiques, ses dilatations, ses revers mensongers, ses folâtreries ») mais il le dit à sa manière, puissante et poignante : l’histoire nous gâche la vie. L ’hypertrophie du sens historique, la définition de l’historiographie comme science du devenir universel ont quelque chose de mortifère et la vertu dont se prévalent les historiens positivistes n’est qu’« objectivité d’eunuques ». Je ne vais pas me risquer à résumer un texte que parcourt un souffle d’ouragan. À chacun de le lire et d’y trouver son bien. Nietzsche aurait très bien pu dire comme Blaise Cendrars : « Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie. » Un texte salubre et juvénile qui, par sa bravoure, sa véhémence, a tout pour surprendre, pour impressionner et enthousiasmer. Le pédagogue est par définition l’adulte au milieu des jeunes gens. II a pour lui le recul et la patience et c’est en quoi son rôle peut être bienfaisant auprès de ceux qui sont, eux, dans l’âge de la passion et de l’impatience. II y a tant de beautés et de force à découvrir dans l’œuvre de Nietzsche qu’on imagine facilement l’élan qu’un professeur peut donner à des étudiants qui abordent ce texte pour la première fois. Face à ce texte si propre à enflammer, Heidegger garde la tête froide. Face à cette considération « intempestive », il s’attache à montrer en quoi elle n’est justement pas aussi intempestive qu’elle le dit ou qu’elle le croit dans la mesure où elle reste cramponnée à la conception de l’homme comme sujet et à sa définition comme « animal raisonnable », à dégager en quoi sous la question moderne de la vérité comme objectivité, l’enjeu le plus grave n’est pas celui de la justesse mais bien celui de la justice – qui est

quant à la vérité la législation de la vie ellemême, le trait d’union entre vérité « et » vie. Et que dans ces conditions l’opposition de Nietzsche à Descartes est plus apparente que réelle, aussi ne peut-on attendre de lui un dépassement du subjectivisme. De tout cela ressortira combien la pensée de Nietzsche, dès qu’on la soumet à une investigation radicale, est différente de l’image qu’on en donne par le temps qui court (Nietzsche est « à la mode ») et que brandir des citations picorées çà et là et sorties de leur contexte n’est jamais que « faux monnayage » (p. 30 et 217, suivez mon regard). Ce volume ne livre pas un texte, il fournit du travail à celui qui le lit car il demande de continuelles plongées dans l’œuvre de Nietzsche d’où celle-ci, sondée dans ses sous-entendus et jusqu’en son impensé, sort transfigurée. Car il ne s’agit pas simplement de rompre des lances contre le darwinisme et le scientisme ambiant mais, en jugeant sur pièces, de mesurer en quel sens bien précis la science ne pense pas, en quel sens la comparaison de l’homme avec l’animal oblige pour peu qu’on s’y arrête à mettre en question plus radicalement que toute charge « intempestive » ne le peut la définition même de l’homme, de l’être humain et, en fin de compte, de l’être lui-même. Ce n’est donc pas seulement le subjectivisme qui est poussé à ses limites, c’est la métaphysique elle-même qu’il s’agirait avec ou sans égard pour Nietzsche de dépasser. On le voit, il n’est pas question de s’emballer pour une banale « philosophie de la vie » mais bien d’entrer avec toute la rigueur possible dans la pensée propre de Nietzsche, non de s’amuser d’une polémique d’époque. II s’agit de reconnaître à cette pensée toute sa portée ontologique et véritative, pour parler ici avec Leibniz. La question de la justice est de cet ordre dans la mesure où elle ne se dissocie pas de celle de la vérité. Les questions de méthodologie historique, quel qu’en puisse être l’intérêt, ne sont pas le fond du débat. On n’est pas là pour s’extasier (ah ! quel beau texte) mais pour se mettre au travail. La forme souvent morcelée que prend le texte concrétise sous nos yeux les efforts d’une recherche en cours qui procède par tâtonnements et par assauts successifs pour atteindre ce qui est à saisir. L ’essai de Nietzsche n’est pas expliqué, il est constamment interrogé, mis en question. « I1 n’y a, dit Péguy, rien de plus profond qu’un labour. » Il ne s’agit pas de faire, au gré de nos références, un choix parmi les trois manières d’écrire l’histoire que distingue Nietzsche (monumentale, antiquaire et critique), mais de comprendre que, comme l’a dit depuis Soljenitsyne, « ce n’est pas aux fins de régler des comptes qu’il faut nous souvenir de l’Histoire ». Pour le lecteur français s’il fait le va-et-vient entre la traduction et le texte original, quelle extraordinaire leçon d’allemand que ces pages ou Heidegger analyse la mémoire et passe au crible toutes les nuances possibles de l’oubli et du souvenir ! Oui, il y a de quoi travailler avec un « livre » comme celui-là. « Un séminaire, dit Heidegger, est ce que le mot indique : un lieu et une occasion de jeter ici et là une semence, un germe de méditation qui peut un jour à sa manière s’ouvrir et fructifier » (Questions I, p. 308). R « … Pense, mon fils. Pense à ceux Qui un jour plantèrent des dialogues comme des arbres. » Peter Huchel

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PSYCHANALYSE

Pastout ? Heureusement !
t d’abord, pour marquer cette date quasiment sans précédent dans l’histoire de la presse non quotidienne libre de toute dépendance publicitaire, bon anniversaire à La Quinzaine littéraire et à son fondateur, directeur et animateur, Maurice Nadeau ! Un hommage ensuite à Roger Gentis : même s’il n’y a jamais eu de « passation de pouvoirs » entre nous comme cela se fait entre ministres qui se succèdent pour la bonne raison qu’il n’y a pas ici de pouvoir, d’idée de détention, encore moins de propriété et parce qu’il n’a jamais été question dans ce cadre d’administrer quoi que ce soit et surtout pas la psychanalyse. Il y a eu, je me plais à le croire puisque ayant travaillé et continuant de travailler en ce sens, une continuité complice en matière de défense et illustration de la psychanalyse, d’une psychiatrie non carcérale et de leurs développements. Une remarque de Maurice Nadeau, trace de son humour feutré comme à l’habitude, souhaitant que la tonalité dominante de ce numéro 1 000 ne soit pas celle d’un regard tourné vers le passé, m’a conduit à me demander si l’heure avait sonné de recenser les regrets, de déplorer les oublis, pire, d’égrener la liste sans fin des choix arbitraires trahissant je ne sais quelle

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inféodation ou quel esprit partisan dans un secteur, la psychanalyse, où ils ne cessent de croître et de se multiplier. Au risque de paraître présomptueux et démuni de la moindre parcelle de sens de l’autocritique – démarche dont l’histoire encore récente témoigne de ce qu’elle n’a jamais conduit vers une quelconque rédemption ceux qui furent contraints de s’y soumettre – je m’empresse de déclarer, s’agissant de la quantité d’articles visant à rendre compte d’ouvrages traitant de la chose psychanalytique sous les angles les plus divers – je laisse bien sûr de côté la question de la qualité desdits articles dont seuls les lecteurs de La Quinzaine sont juges – que j’assume sans réserve les choix effectués et au moins autant ce que ces choix impliquent, à savoir, comme tout choix, le reste, la somme des laissés-pour-compte, ajoutant qu’en cette matière, celle du décompte de ces absences, la tâche n’est pas mince. Bien évidemment il serait aisé de répondre aux doléances, toutes justifiées, des auteurs d’ouvrages qui n’ont pas été recensés autrement que sous la forme, déjà non négligeable, de la rubrique bibliographie, que la place manquait pour traiter de tous les livres qui paraissent dans ce champ que la vulgate contempo-

raine qualifie de « psy » et cela dans un journal dont le titre rappelle suffisamment sa vocation littéraire. Mais s’en tenir à cet argument ou à d’autres du même ordre reviendrait à passer à côté de la question. Car si le cadre de ces quelques lignes ne se prête guère aux considérations théoriques, il me semble toutefois opportun de rappeler que s’il est au moins un domaine, celui de l’inconscient, objet de la théorie et de la pratique psychanalytiques, où la complétude n’est pas de mise, où l’oubli, l’acte manqué, le manque et le pastout chers à Freud et à Lacan ont plus que droit de cité, sont chez eux, c’est bien celui que constitue ce champ psychanalytique. Que les oublis, que les choix ressentis comme arbitraires, que les regrets, les doléances et autres réclamations continuent au contraire de se manifester au fil de la lecture de ces pages, ils seront l’heureuse manifestation que la nave va, que La Quinzaine continue d’être lue, de vivre donc, et que le seul secteur où le manque aura été éradiqué sera celui des… abonnements ! Psychanalystes encore un effort !

Michel PLON HISTOIRE

Livre ou Barbarie
crire pour La Quinzaine ? Participer à son comité de rédaction ? À bien y réfléchir l’idée de franchir le pas ne me serait sans doute jamais venue sans la demande insistante de deux historiens de renom, collaborateurs réguliers, spécialistes des Temps modernes, mais soucieux de passer le flambeau, d’assurer une relève. Il fallut l’adoubement silencieux des « grognards » du comité de rédaction « sciences humaines », ceux des origines ou presque, ceux de bien des épreuves et de toutes les passes d’armes. Il y eut aussi l’accueil si souriant, si chaleureux, on pourrait dire ensoleillé, d’Anne Sarraute et la complicité bonhomme de Maurice Nadeau. Ensuite ce fut affaire d’accoutumance, ou de fidélité c’est selon, que de venir depuis quelques années aux séances du mercredi, deux fois par mois sauf impair, pour sélectionner des ouvrages, proposer des recenseurs, repartir avec son lot de lectures. Presque sans y penser, je me suis habitué à la liberté, toute simple, qui accompagne ces séances régulières où l’on s’engueule parfois mais comme on se donne une bourrade amicale, où l’on apprend et on écoute, où l’on commente et apprécie, où l’on rigole aussi. Écrire pour La Quinzaine, y collaborer, tient de l’acte gratuit et de l’engagement militant, de l’amour de l’art et du plaisir de la confraternité. On est loin des jeux académiques, des canons de la rhétorique

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savante, des épanchements courtisans, des renvois d’ascenseur. Il faut trouver un ton ; on peut s’abandonner à ses humeurs ou polir ses formules comme un artisan. Le bonheur procuré par le texte qu’on a lu, les colères, les désaccords ou l’envie de débattre peuvent être dits en toute indépendance : La Quinzaine ne dépend d’aucun groupe de presse, d’aucun mastodonte éditorial ou médiatique. Cette liberté est précieuse, elle est rare, elle mérite d’être défendue contre vents et marées car, seule, elle autorise l’esprit critique, sans concession, et préserve les vertus émancipatrices du travail intellectuel. La conception de la liberté qui imprègne les murs des locaux de la rue Saint-Martin est révolutionnaire, non parce qu’elle annonce depuis des lustres des matins rouges et des lendemains qui chantent – bien des désillusions sont passées par là – mais parce qu’elle renouvelle et actualise, chaque fois dans des registres variés, la conviction humaniste, « éclairée » dirait l’homme du XVIIIe siècle, que les progrès de l’Esprit humain sont toujours possibles, mieux, souhaitables et espérés. Livre ou Barbarie, même si la littérature ne sauve pas le monde. Cette liberté est parfois cruelle car elle impose de choisir dans un flot toujours montant de publications qui toutes, heureusement, ne sont pas dues aux seules logiques mercantiles et aux faci-

lités de l’air du temps. Les choix faits – est-on jamais certain d’avoir fait les bons, de n’être pas trop injuste, de n’avoir pas péché par indifférence ou ignorance ? – il faut s’employer à rendre son papier rapidement sans l’assurance de le voir publier, car l’actualité des livres et des idées peut tout bousculer ou parce que l’article, parfois moins inspiré, semble ne plus s’imposer au moment de la relecture. Pour un collaborateur relativement récent comme je le suis, le temps des regrets – ce livre dont on aurait tant aimé parler – n’est pas encore venu. Admettre que l’on ne peut rendre compte de tout est une manière de se protéger du remords. L ’essentiel est d’apporter sa pierre à l’édifice, de transmettre, de vouloir faire partager ce que, déjà, l’on a extrait de la masse des imprimés. Dans cet atelier où l’on aime tout à la fois la poésie et la vie politique, le vers libre comme la rigueur philosophique, l’antique et le moderne, les Lettres, les Arts et les Sciences de l’Homme, flotte encore un peu l’idéal renaissant, revisité par les Lumières et par l’idéal révolutionnaire, de la République des Lettres. Un atelier ? Ou une moderne abbaye de Thélème. Un morceau d’utopie sans cesse réalisé que l’on espère voir durer encore longtemps.

Vincent MILLIOT

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HISTOIRE

Les livres me tombent comme par surprise…
ifficile question que de dire ses succès et insuccès de chroniqueur, cette alchimie, une rencontre entre un livre offert et une culture propre, des préoccupations, un air du temps. Si le comité distribue les tâches, il y a toujours une surprise, une impression d’imprévu, et c’est ce qui ravit, détourne de toute autre préoccupation puisqu’on va lire, lire sans fin un texte, un auteur. J’ai attendu quelques rares titres, ou plutôt livres, car je ne suis pas en contact avec les auteurs. Les livres me tombent comme par surprise et à ma plus grande honte dans le comité, j’ai toujours l’impression que si le livre m’intéresse passionnément, son auteur aucunement. Je fuis les signatures où je crains toujours que l’on finisse par envoyer des cacahuètes au pauvre auteur aussi captif qu’un animal de zoo. L ’absence de lien concret du texte à son auteur fait, pour moi, partie de sa sacralisation. Cette abstraction libère la lecture. Pourquoi ai-je écrit pour La Quinzaine ? D’abord parce que Maurice Nadeau me l’a proposé, sur le trottoir des « Cahiers de Colette », la libraire de notre quartier, un jour de signature, mais après m’avoir entendu éructer contre Favier, alors directeur des Archives nationales qui inventait par le mobilier et les règlements tatillons l’infériorisation du chercheur. Je n’aurais jamais imaginé pareille chose ni sollicité quoi que ce soit car je suis loin de ce monde et du « papier », non le billet que l’on doit remettre, et vite, et qui ne paraîtra peut-être pas, mais de ce qui se méprisait jadis dans la littérature de trottoir, la pire, la feuille volante, le pamphlet du jour qui se vendait le soir sur les boulevards parisiens et signe toutes les dépravations de l’intelligence, toutes ses lâchetés et compromissions. Si j’aime lire, j’ai un surmoi provincial, une méfiance de « fermière » me dit il y a fort longtemps un jeune ami psychanalyste, qui rend mon contact avec la chose écrite très paradoxal. Le texte écrit est d’abord un suspect : je n’appartiens pas pour rien à la génération critique et à l’ère du soupçon. Pourquoi ne retourneraiton pas l’approche ? N’est-ce pas notre propre horizon d’attente de parvenus de la culture qui se sont ailleurs forgé des identités qui a fait une réception enthousiaste à ce qui aujourd’hui s’épuise et passe de mode sans trop se soucier d’inventorier ce qui en reste nécessairement et moins encore ce qui en fit le succès et l’adéquation à une génération. Point de « feuilleton » donc au sens des journaux d’autrefois, qui confiaient un sujet, une rubrique à un auteur, point de régularité ni de chronique fixe, qui susciterait l’ennui, le mien du moins. En sus, je ne suis pas auteur au sens usuel : menant essentiellement mes propres travaux sous la forme d’articles, j’estime pouvoir tout dire en 15 ou 20 pages. Quant à mes entrées directes dans la contemporanéité, elles deviennent chimériques. L ’invention militante ne se joue plus, même par temps de « grève active » entre Beaubourg et la Sorbonne. Quand je me souviens que je suis historienne, ce qui m’importe est de saisir ce qui n’est point trop rebattu, ce qui peut encore me surprendre et va à l’encontre de toutes ces prétendues nouveautés, la nouvelle façon

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obligée de se présenter pour obtenir la bienveillance de l’auditeur, et la stratégie convenue de ceux qui fondent leur épistémologie sur une ignorance soigneusement cultivée. Par ailleurs, le billet que l’on doit rendre est une transaction permanente entre ce que l’on a envie de raconter et un format bref qui oblige à densifier sa pensée, excellent exercice. La seconde négociation tient au respect que l’on doit aux gens qui ont écrit, travaillé, rêvé pour nous. Les règlements de compte se font oralement, en comité, et paraît-il tout se sait instantanément dans le petit monde des critiques et attachés de presse si ce n’est au-delà. Mystère de la parole qui court. Pour un livre, la parole fatale est bien le mot, le conseil d’Anne Sarraute qui prenait alors son sourire mitigé : « laisse tomber, cela n’intéresse pas le public de La Quinzaine ». Mystère des choses sues et qui ne se démontrent pas. Le second échec tient au papier qui ne passe pas : une précipitation qui engendre trop de coquilles, une admiration incontrôlée qui rend niais… ou le simple pas de chance quand c’est au marbre qu’un papier a été décollé au profit d’une affaire plus prestigieuse et ne repasse pas. Horreur s’il s’agit d’une œuvre sérieuse et riche, pot cassé du temps qui passe et fait mal, à sa propre autorité, issue d’un petit travail en résonance avec un bien plus grand travail. Or, indéniablement, ce petit gâchis au quotidien touche plus souvent des livres de femmes, moins soucieuses des prérogatives que l’on doit à leur narcissisme. C’est ainsi, jamais voulu, non concerté, point malveillant, mais dans l’ordre du monde. Reste que chroniquer instaure un présent perpétuel auquel on s’oblige car la démente volonté de tout lire, avec appétence et sans fin, est une addiction. C’est là l’accroche et le piège de la rencontre fantasmée avec le prochain livre, mais le livre offert par tablées, par charretées. Cette matérialité instaure, en sus de l’urgence d’en rendre compte, la résistance de la durée qui autorise un vrai vagabondage. Ce n’est pas l’insertion codifiée dans la bibliothèque mais un jeu de décryptage, la poursuite de l’ombre de la caverne loin des miettes de Google, plus loin encore des profusions de la « largesse », ce festin qui engageait le peuple affamé aux bagarres sans rémission où tout se dissolvait, plus encore que le butin, la dignité des participants : Sade la situait à Naples, Rousseau la dénonça et le des Esseintes d’Huysmans la provoquait en son jardin de Fontenay-aux-Roses. Quant à la grande littérature, elle n’est pas du ressort d’une chroniqueuse à la « tante Ursule » telle que Maurice Nadeau nous l’a fait entrevoir dans Grâces leur soient rendues (1990) mais lire de façon vorace et brouillonne a évidemment fait mon identité culturelle de gueuse, un choix que domine l’inguérissable blessure de l’avenir, car je garde comme droit d’inventaire des apprentissages qui viennent d’ailleurs et tiennent aux chemins creux de la vie, mortelles rivières et touffeurs d’été.

Maïté BOUYSSY

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HISTOIRE

Qui a fait tomber le mur de Berlin ?
La question se pose en termes personnels, car ce ne sont pas les masses, mais des protagonistes qui ont pris des décisions telles que le symbole de la guerre froide s’est écroulé. Si assurément ils ne poursuivaient guère ce but, ils en ont toutefois été les initiateurs, involontaires mais insistants, avec une sorte d’obstination somnambulique. Les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. Les caciques ont certes été dépassés par les citoyens, mais la brèche inaugurale est, paradoxalement, le fait d’une révolution de palais, à huis clos. L’histoire se prête alors à la dramaturgie, véritable art de la composition théâtrale, avec ses conspirations et rebondissements.
comme chez le prince des espions dont Michel Meyer brosse un portrait saisissant, Markus Wolf étant dépeint sous les traits d’un Paul Newman germanique. Jusqu’à la chute du Mur, en tentant de supplanter des dirigeants sclérosés, il a cru pouvoir incarner un renouveau qui eût évité l’effondrement de la RDA. Or, le « chef charismatique d’un réseau de quatre mille espions infiltrés dans le monde entier » s’est trouvé désemparé devant le million de manifestants rassemblés sur l’Alexanderplatz. « Il attendait de cette comparution redoutable que la foule le sacre comme un prétendant au trône. Mais il s’est vite retrouvé en guenilles. » Le moteur de la conspiration se grippe devant le mouvement populaire, qu’il a toutefois aiguillonné. Se laisser dépasser ou ne rien voir venir : le tempo a échappé aux dirigeants qui, pourtant, l’orchestraient par les plus savants calculs, à l’Est comme à l’Ouest. Déjà, en 1987, régnait un malentendu radical : « Erich Honecker fut reçu avec les honneurs en Allemagne fédérale. Personne n’osa soulever la question du Mur, des morts, de la persécution incessante des dissidents, de la Stasi, ou évoquer le fait que ses compatriotes prenaient encore de gros risques en sollicitant des visas de sortie. La position de la plupart des hommes politiques ouest-allemands fut résumée par un éminent social-démocrate en 1987 : « la réunification est un grand mensonge ! », déclara-til. Il s’appelait Gerhard Schröder et remplacerait bientôt Kohl à la chancellerie. L ’Allemagne de l’Est semblait s’imposer comme un élément permanent sur la scène internationale, rappelle Frederick Taylor. Les manipulations aux fins de conquérir le pouvoir s’inscrivent donc dans un terreau de méconnaissance, où jouent l’inadvertance, le lapsus. Les ouvrages de Michel Meyer et de Cyril Buffet consacrent des pages particulièrement vivaces à la bévue de Schabowski, premier secrétaire de la SED (parti socialiste unifié de la RDA). Alors qu’un texte avait pour simple objectif de canaliser les déplacements sans se prononcer sur la liberté de circulation, il lui donne, en pleine conférence de presse, une portée inattendue : une nouvelle réglementation, dit-il, permet à tout citoyen de quitter la RDA par les postes frontaliers, et ce… immédiatement. Adverbe par lequel Schabowski fait advenir l’irréparable. L ’irréparable, mais pas le massacre comme à Tienanmen. Les soldats ne tirent pas sur la foule. Or, le Mur était jusqu’alors un symbole sanglant, avec des fugitifs criblés de balles. Assimiler ceux-ci à des criminels constituait le ressort de la formation idéologique des gardes. En ce 9 novembre 1989, aucun coup de feu. Singulière retenue. Les quatre ouvrages ont en commun de ne pas céder à l’illusion rétrospective du récit orienté où tout devient explicable. Or, il est difficile de rendre compréhensible un emballement qui, tout en se retournant contre ses promoteurs, ne fait pas de victime collatérale. Sans mauvais jeu de mots, il est permis de penser que la frontière entre probable et impensable est parfois ténue. R

LAURENCE ZORDAN
CYRIL BUFFET
LE JOUR OÙ LE MUR EST TOMBÉ Larousse, 320 p., 18 €

MARC FERRO
LE MUR DE BERLIN ET LA CHUTE DU COMMUNISME EXPLIQUÉS À MA PETITE-FILLE Le Seuil, 122 p., 8 €

MICHEL MEYER
HISTOIRE SECRÈTE DE LA CHUTE DU MUR DE BERLIN Odile Jacob, 346 p., 21 €

FREDERICK TAYLOR
LE MUR DE BERLIN 1961-1989 J.-C. Lattès, 620 p., 218 €

cristallisation de six facteurs explique les possibilité l’événement. L aconditions de: idéologique,deavec la peresPremier facteur troïka, d’où le rôle de Gorbatchev, même s’il n’est pas un acteur direct. Deuxième facteur : géopolitique, avec trois niveaux ; en premier lieu, le problème de l’Allemagne divisée et l’action d’Helmut Khol ; en deuxième lieu, la Hongrie permettant, en mai 1989, aux Allemands de l’Est transfuges de fuir vers l’Autriche en passant par son territoire ; en troisième lieu, sur fond de rivalité/négociations avec les États-Unis, l’infléchissement, en octobre 1989, du pacte de Varsovie reconnaissant le droit de chaque nation à décider librement de sa politique. Troisième facteur : politique, justement, avec Erich Honecker contraint de démissionner le 18 octobre 1989. 1989, date répétée, date emblématique. Quatrième facteur : économique, avec la banqueroute à l’Est. Cinquième facteur : sociologique, avec l’influence des médias occidentaux, dessinant une géographie mentale qui veut échapper à celle de la propagande. Sixième facteur, enfin : psychologique, avec le mot « schizophrénie » employé pour évoquer à la fois la partition et tel complexe d’infériorité/supériorité prêté à qui prétend s’ériger en modèle tout en reconnaissant qu’il échoue. Pourtant, cette imbrication ainsi résumée ne

rend aucunement compte de la propagation rapide de l’onde de choc, mécanique infernale pour les uns, bouleversement salvateur pour les autres. Les conditions de possibilité de l’événement le rendent possible mais pas réel. C’est alors qu’entrent en jeu les protagonistes, dont il reste à écrire l’histoire secrète, pour paraphraser le titre de l’ouvrage de Michel Meyer. Vingt ans après, que reste-t-il à décrypter ? Il faut écrire l’histoire de l’Histoire. Loin de verser dans l’anecdote, ce roman vrai, selon l’expression de l’auteur, montre le divorce entre ourdir et ouïr, entre ourdir une conspiration et ouïr, entendre les aspirations d’un peuple. Divorce entre machination et mise en marche de l’incontrôlable. Michel Meyer décrit les rouages de l’Opération Loutch, imaginée par les plus hautes autorités du Kremlin et du KGB pour liquider le numéro un est-allemand Erich Honecker. La raideur idéologique de ce dernier l’empêche plus que tout autre de faire face aux missions impossibles pour lesquelles « même un Machiavel eût été à la peine » : jouer subtilement le jeu du Kremlin, sans pour autant finir par déstabiliser la RDA, tout en entraînant l’Allemagne occidentale dans une alliance économique et technologique qui sauverait l’Europe de l’Est et la Russie soviétique d’une faillite annoncée. La complexité et le caractère difficilement conciliable des enjeux furent tels que le constat de Marc Ferro aujourd’hui revêt toute sa pertinence : à l’heure actuelle, c’est la commémoration qui suscite enquêtes et retours en arrière, mais sur les liens entre la chute du Mur et celle du communisme, à l’Est et en URSS, rien. Teneur analogue de l’introduction du livre de Michel Meyer : pourquoi cette nuitlà ? Pourquoi le jeudi 9 novembre 1989, après quarante années de dictature communiste ? Pourquoi dans des circonstances largement surréalistes ? Et pourquoi dans une apparente improvisation ? En somme, qui a déclenché quoi, avec quelles intentions et quelles conséquences ? Quels sont les mobiles, les modes opératoires et les résultats ? Le regard des personnages, – car ils finissent pas acquérir une dimension romanesque, – est l’élément déterminant : la perspicacité se mue soudain en myopie néanmoins agissante,

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ÉCONOMIE POLITIQUE

Entre connaissance et finance
Cet ouvrage livre l’étude précise des rapports actuels entre l’économie de la connaissance et le rôle central de la finance. Depuis une trentaine d’années en effet, le capitalisme subit une profonde mutation sous le double effet de la montée en puissance de la finance désormais force planétaire ; et de la violence de l’impact des nouvelles technologies qui ont ouvert, aux sociétés industrielles, le seuil de l’ère de la « société de la connaissance ».
fondamentale, libre et non orientée. Or cette dernière est un accumulateur de découvertes désintéressées indispensables à l’innovation technologique elle-même. Voilà qui augure mal des effets à court terme de la réforme antidémocratique de l’enseignement supérieur et de la recherche consacrée en France par les lois Pécresse et la signature de ses décrets d’application à l’été 2009, et cela contre la volonté manifestée par l’immense majorité des enseignants-chercheurs lors du plus ample et plus puissant mouvement de toute l’histoire de l’université française. Plus globalement, c’est le statut même de la connaissance qui est soumis à de nouvelles contraintes. À côté des institutions-clés de la finance contemporaine, les grands pays industrialisés ont mis en place un second groupe d’institutions destinées à protéger les oligopoles de la connaissance : le système des droits de propriété intellectuelle, aux effets ambivalents sur l’accumulation et la diffusion de la connaissance. Ils engendrent notamment une augmentation des coûts de l’accès aux innovations et un renforcement des inégalités, notamment entre pays du Nord et pays du Sud. La sélection des migrants avec le slogan de « l’immigration choisie » aggrave les inégalités planétaires en favorisant la fuite des cerveaux du Sud vers le Nord. Face à l’accaparement des connaissances et de leur diffusion par une minorité de pays et d’acteurs, les auteurs explorent finalement les conditions d’une alternative : « L des enjeux du XXIe ’un siècle doit être de créer les conditions d’une libre circulation et d’un partage des connaissances », à rebours de la mondialisation en cours. Selon eux, quatre mesures pourraient y contribuer : « la priorité donnée à l’éducation et à l’apprentissage collectif, le ciblage des aides publiques sur les personnes et les territoires plutôt que sur les entreprises, le soutien aux centres d’excellence locaux à côté des pôles de compétitivité, et enfin la lutte contre l’emprise excessive de la propriété intellectuelle ». La première crise mondiale de la mondialisation qui poursuit inexorablement ses ravages sociaux et écologiques est aussi une incitation à favoriser une sortie de crise dans laquelle les formes nouvelles de travail et d’accumulation centrées sur la libre connaissance prennent le pas sur les politiques de libéralisation financière. La crise crée de nouvelles opportunités pour investir massivement dans les secteurs publics de la recherche, de l’innovation et de l’enseignement, au service de la société. Rien de cela ne sera possible sans un poids accru de la régulation publique sous l’égide d’un État stratège et investisseur, sans une réforme profonde des institutions internationales de l’économie et de la finance mondiales. Un tel avenir, notre avenir humain, passe par l’inversion des rapports de force entre le mouvement social et les élites qui nous gouvernent. Remarquons enfin que les auteurs ont banni « l’hypothèse de rationalité », sorte de barrière infranchissable que les économistes ont bâtie autour de leur discipline et qui les autorise à pénétrer les autres champs disciplinaires en interdisant de fait le chemin réciproque. R

JEAN-PAUL DELÉAGE
EL MOUHOUB MOUHOUD – DOMINIQUE PLIHON
LE SAVOIR ET LA FINANCE, LIAISONS DANGEREUSES AU CŒUR DU CAPITALISME CONTEMPORAIN La Découverte, 240 p., 18 €

relation entre finance et connaissance, Lasocle du ambivalente ;contemporain,discapitalisme est complexe et il importe de tinguer deux sphères dans la production de la connaissance : celle de la connaissance incorporée dans l’intelligence de tout individu (sphère 1) et celle de la connaissance marchandise médiatisée par la finance (sphère 2). Dans la société capitaliste, la connaissance ne peut être qu’objet d’appropriation ou d’échange marchand. Le marché s’avérant inefficace dans l’évaluation du risque lié à la connaissance et à la R&D (recherche / développement) et de la mesure de leur valeur, « la finance remplit ce rôle en endossant le risque lié à ces activités [...]. La marchandisation consiste alors à transformer une partie des savoirs acquis par l’intelligence humaine en compétences ou qualifications répertoriées et rémunérées. » Contrairement à une idée reçue, l’économie du savoir et de l’information ne se traduit pas par une organisation réticulaire et décentralisée. Les activités intensives en connaissance connaissent une tendance lourde à la concentration, au lieu d’être dispersées dans l’espace et motrices de nouvelles formes de décentralisation, voire d’auto-organisation. De plus, dans le système productif contemporain coexistent, selon des proportions variables, les deux logiques « taylorienne » et « cognitive ». Plutôt que de permettre l’émergence d’un « monde plat » au bénéfice de toutes les populations de la planète, la montée en puissance de l’économie de la connaissance et de la finance a donc favorisé les processus de polarisation planétaire et le creusement des inégalités à toutes les échelles géographiques. Enfin, il y a coexistence entre deux mouvements de périphérisation et de polarisation. Ainsi, tout en ayant été le moteur de la mise en œuvre de l’économie de la connaissance, « la finance favorise le retour de la vieille économie et la domination du néotaylorisme dans les entreprises industrielles et de services ». L ’industrie financière elle-même est traversée par ces logiques de cohabitation entre les

deux modèles productifs : d’une part, les grands centres financiers internationaux au niveau mésoéconomique et de l’autre, les groupes financiers multispécialisés et transnationaux au niveau microéconomique. L’hypothèse centrale des auteurs est que « la finance moderne est une réponse aux besoins de l’économie du savoir dont, simultanément, elle influence le fonctionnement ». Au final, les institutions-clés du capitalisme financier se sont converties aux besoins de l’économie du savoir, en assumant une triple fonction : gestion du risque, évaluation des actifs et appropriation de la richesse créée par les entreprises au profit de leurs actionnaires. Mais la finance a des effets ambivalents. Si d’un côté elle permet de répondre aux besoins fondamentaux de l’économie du savoir, elle tend, d’un autre côté, à fragiliser les entreprises, comme Keynes l’avait bien vu lorsqu’il soulignait à quel point « le risque d’une prédominance de la spéculation tend à grandir au fur et à mesure que l’organisation des marchés financiers progresse » ; et surtout, en raison de ses calculs enfermés dans l’impératif du rendement immédiat, à freiner l’accumulation du savoir qui ne peut se penser que dans le long terme. Ainsi, les crises financières expriment l’une des contradictions majeures du capitalisme contemporain, entre d’une part les intérêts des acteurs financiers bornés par l’horizon court du rendement immédiat et de l’autre, ceux des entreprises qui s’inscrivent dans la durée, et plus encore des laboratoires dont l’horizon temporel est le très long terme. Il s’agit donc bien, entre connaissance et finance, d’une liaison dangereuse, désormais porteuse de contradictions explosives.

La contradiction prend une autre dimension
Si le capitalisme a été en effet de façon récurrente ébranlé depuis le XVIIIe siècle par des crises boursières associées à des innovations technologiques, la contradiction prend une tout autre dimension à l’ère de la technoscience et de la mondialisation. Les entreprises cherchent à externaliser une partie de leurs investissements en R&D dont les gains sont jugés trop aléatoires et risqués et sont amenées à se rapprocher des acteurs publics de recherche, notamment les universités. Liaison elle aussi dangereuse pour ces institutions publiques poussées à délaisser la recherche

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SOCIÉTÉ

La grippe comme métaphore
L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? demande Zygmunt Bauman dans son dernier livre. La question pourrait être complétée par : un monde de consommateurs a-t-il une chance face à la pandémie s’il ne donne pas une chance à l’éthique ? L’ouvrage collectif dirigé par le directeur de « l’espace éthique » de l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris montre qu’une crise sanitaire met en jeu les valeurs de la démocratie. À quelles conditions un ordre de mobilisation, non pas martial mais civique, face à la menace grippale peut-il être envisageable à l’heure de ce que Zygmunt Bauman appelle « le présent liquide », labilité généralisée où l’individualisme dénie toute consistance, y compris à lui-même ?
guidé chaque fois par des intérêts nouveaux, invariablement changeants, et attiré par des cibles changeantes et mouvantes. Le pouvoir de séduction de celles-ci suffit en général à coordonner les mouvements de l’essaim. Il n’a ni haut ni centre et consiste en la seule direction qu’il suit, plaçant certaines de ses unités autopropulsées en position de leader à suivre le temps d’un certain vol, ou d’une partie de ce vol, rarement plus. Cette image, liée à celle du « présent liquide », est en harmonie avec les pistes esquissées par l’ouvrage sur la pandémie grippale : l’objectif n’est pas de planifier l’inimaginable, mais de s’entraîner à lui faire face. Non pas de recourir à des plans pour contrer la surprise, mais de s’entraîner à être surpris. Un plan ne pourra être opératoire que dans un climat de solidarité, qui se distingue des groupes figés, hiérarchisés, formels. Le formalisme, réduit à une forme vide, serait rédhibitoire : moins une norme a de chances d’être respectée, plus on s’obstine à la réaffirmer, remarque Bauman. Ce n’est donc pas sur le mode de l’injonction que l’éthique a quelque chance dans un monde de consommateurs. C’est en perturbant la suffisance d’un tel univers, dans sa prétention à faire de l’homme une marchandise comme une autre, le consommateur devenant à son tour jetable. Cette « jetabilité » (pour reprendre le mot du sociologue) est la forme extrême de la vulnérabilité décrite dans Pandémie grippale : faudra-t-il mettre en quarantaine les plus vulnérables ? La « mixophobie » (pour citer à nouveau Bauman) ne risque-t-elle pas d’être exacerbée, faute de « modus covivendi » ? Le sociologue ne cesse ainsi d’approfondir une réflexion qui lui inspirait déjà, dans un précédent ouvrage (La Décadence des intellectuels : des législateurs aux interprètes), un constat : tandis que l’intellectuel « d’avant la post-modernité » émettait des idées ayant un caractère d’autorité qui permettait d’arbitrer les controverses d’opinions et de sélectionner celles qui deviendraient valides et contraignantes, il s’agit aujourd’hui de prendre acte d’une vie vécue dans des conditions d’incertitude permanente et irrémédiable, une vie en présence d’une quantité illimitée de vies concurrentes et incapables d’apporter la preuve qu’elles possèdent des fondements plus solides que leurs conditions et conventions historiquement déterminées. Apporter la preuve : tâche redoutable lorsqu’il s’agit de tenter de justifier le bien-fondé de choix pour lutter contre une crise. Une crise sanitaire est assortie de tout un imaginaire dont La Peste de Camus n’est qu’un exemple. Susan Sontag, dans La Maladie comme métaphore, dénonçait les manipulations consistant à importer (comme dans la propagande nazie) des images de pathologie dans le champ du politique. Peut-être convient-il d’inverser les termes et d’exporter, en quelque sorte, les concepts du politique et de l’éthique dans le champ de la maladie. R

LAURENCE ZORDAN
ZYGMUNT BAUMAN
L’ÉTHIQUE A-T-ELLE UNE CHANCE DANS UN MONDE DE CONSOMMATEURS Climats, 296 p., 23 €

Pandémie grippale : l’ordre de mobilisation
sous la direction d’Emmanuel Hirsch Éd. du Cerf, 389 p., 20 €

livre de Bauman ne parle la grippe Leetne cite pascollectif sur la pas dethèses du l’ouvrage pandémie grippale explicitement les sociologue. Pourtant, ils se recoupent parfaitement, en soulignant la nécessité de refondre notre cadre cognitif. Une telle ambition ne se borne pas à changer de schémas mentaux. Elle modifie le rapport au monde et à autrui. Un monde dont la vitesse de changement s’accroît toujours plus vite que notre capacité d’adaptation, plus vite que nos modes de réflexion et de discussion à son sujet réclame que l’on se penche sur la façon dont se façonnent les dilemmes, avant que de prétendre leur offrir artificiellement et superficiellement une solution. Rien ne va de soi, et Zygmunt Bauman montre que nos conceptions prétendument logiques sont en fait « praxéomorphiques » : elles se forment en réaction aux réalités telles que perçues à travers le prisme des pratiques humaines, – ce que les êtres humains font, ce qu’ils savent faire, ce qu’ils ont appris à faire, ce qu’ils sont enclins à faire. La portée praxéomorphique croit gommer l’acuité éthique des dilemmes. Or, en cas de pandémie grippale, ceux-ci seraient poignants (plus encore que prégnants) : en cas d’insuffisance de la quantité de vaccins, qui sera prioritaire ? Ceux qui ont les moyens de l’acheter ? Ceux qui sont à risque le plus élevé

de mortalité (mais le sait-on ?) ? Ceux dont les activités sont indispensables à la continuité de la vie du pays ? Les populations les plus fréquemment atteintes par le virus et les populations ayant une probabilité plus élevée de développer une forme grave ou mortelle de l’infection ne sont pas les mêmes. Dans ce contexte, on ne peut décider de vacciner simultanément (strictement avec la même priorité) les individus dont l’infection conduit à propager l’épidémie et ceux que l’infection met directement en danger, sauf à disposer d’une quantité très importante de vaccins. Une voie de solution peut être approchée si l’on estime que vacciner les vecteurs non vulnérables revient à protéger « les vulnérables moins vecteurs ». En outre, le taux d’occupation des lits de réanimation avoisinant chroniquement les 90 %, sur quels principes fonder un « tri » en cas d’afflux soudain de malades ? Qui va-t-on choisir de laisser aux portes de la réanimation, avec des conséquences mortelles ? Ce n’est plus une affaire de gestion, mais bel et bien de morale. L ’image du choix déchirant se profile, qui éclipse les aspects technocratiques. Ainsi, par exemple, l’Union européenne recèle des niveaux de préparation très inégaux suivant les pays. En cas de pandémie, le problème de la rétrocession de traitements d’un pays à l’autre ne manquerait pas de se poser. Mais alors, suivant quelle clé de répartition ? Le dilemme sur fond de mondialisation acquiert une puissance délétère. Une nouvelle carte cognitive ne peut confiner l’éthique à quelque territoire étriqué. La morale n’est pas un simple supplément d’âme, adventice, accessoire. Elle est ce qui permet de mesurer l’ampleur de la mutation en marche. Cette mutation, explique Bauman, consiste à passer de l’image du groupe à celle de l’essaim. Au premier, son cortège de chefs, hiérarchies et ordres de préséance, tandis que le second en fait l’économie. L ’essaim s’assemble, se disperse et se reforme d’une occasion à l’autre,

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SCIENCES

Les pinsons des Galápagos
Darwin et les mystères de l’évolution
Avez-vous déjà rencontré un dodo ? Un diable de Tasmanie ? Certainement pas : ces animaux n’existent plus (le dodo ou dronte a disparu au XVIIe siècle), comme nombre d’espèces au cours des siècles, qu’on ne peut plus admirer qu’au dernier étage de la Galerie de l’évolution du Muséum d’histoire naturelle. L’évolution des espèces, la naissance ou la disparition de certaines d’entre elles par exemple, ont été constatées depuis bien longtemps. Pour expliquer ces phénomènes, jusqu’au siècle dernier, on recourait à la volonté divine, ainsi de Georges Cuvier (1769-1832), et encore aujourd’hui les partisans du créationnisme.

JEAN-MICHEL KANTOR
JEAN-CLAUDE AMEISEN
DANS LA LUMIÈRE ET LES OMBRES. DARWIN ET LE BOULEVERSEMENT DU MONDE Fayard/Le Seuil, 2008 (2e édition 2009), 500 p., 23 €

JOANNY MOULIN
UNE SCANDALEUSE VÉRITÉ Éd. Autrement, coll. « Littératures », 391 p., 23 €

fut Lamarck (1744-1829) qui en 1809 Ceproposa la premièretransformaient selon: thèse différente l’idée que les espèces se la pression du milieu extérieur : une girafe a besoin d’attraper des bananes, son cou s’allonge dans ce but, de génération en génération. C’est l’hérédité des caractères acquis, idée rejetée totalement aujourd’hui. Charles Darwin (1809-1882) – dont l’œuvre principale : L’Origine des Espèces (1859) a été célébrée cette année de son 150e anniversaire – a le premier donné une explication cohérente du mécanisme de l’évolution. Comment fait la Nature ? Quel dispositif utilise-t-elle ? Darwin, au terme d’une vie mouvementée, propose un moteur pour l’évolution. La vie et l’œuvre de Darwin forment un ensemble passionnants, une étape dans l’histoire culturelle de l’humanité. C’est d’abord l’aventure d’un homme dont la vie est un véritable roman, très bien mis en scène par Joanny Moulin, pourtant spécialiste… de littérature anglaise, à Aix-en-Provence. Après des études de médecine et de théologie, le jeune Darwin part à l’aventure. C’est le célèbre voyage de cinq ans (1831-1836) en Amérique du Sud à bord du Beagle. Darwin consacre ces années à des observations de géologie et de biologie. Ce sont ces observations qui rendront célèbres par exemple les diverses espèces de pinsons des îles Galápagos.

Au retour c’est une nouvelle aventure, intellectuelle cette fois, qui conduit Darwin au travers d’une lente maturation de ses idées, aux principes directeurs de l’évolution. Avec J. Dumont on suit Alfred R. Darwin rêver à ses voyages en dessinant des schémas qui symbolisent l’évolution d’espèces, des arborescences sur ses carnets, d’ailleurs en forme de corails plutôt qu’en forme d’arbres. Darwin, qui craint d’éventuelles cabales contre ses thèses, n’envisage de publication de ses travaux qu’après sa mort. Mais une circonstance inouïe, le manuscrit reçu pour avis d’Alfred R. Wallace en 1858 qui annonce des idées proches de celles de Darwin, le pousse à publier en 1859, dans la précipitation, L’Origine des Espèces, avec le succès qu’on connaît. L’apport fondamental de Darwin est le suivant : L’évolution des êtres vivants peut s’expliquer par le couplage entre la sélection et le processus de mutations au hasard. Pour certaines écoles aujourd’hui cette évolution procède par sauts brusques (Gould), pour d’autres par petites touches successives (Dawkins). En tout cas la théorie darwinienne a reçu en un siècle et demi de très nombreuses confirmations. En particulier l’étude statistique des populations vivantes à partir des années trente (Fischer, Mayr) et bien sûr la révolution de la génétique moderne et de la biologie moléculaire, ont apporté des fondements nouveaux à l’édifice darwinien. Par exemple Darwin, qui adorait les fleurs (un homme qui aime les pivoines peut-il être foncièrement mauvais ?), trouvait que l’évolution des fleurs était « un mystère abominable ». On commence seulement maintenant à comprendre les mécanismes génétiques de construction des diverses sortes de fleurs… Cependant l’une des particularités de la théorie de l’évolution c’est son caractère ouvert : elle pose encore de très nombreuses questions, en particulier concernant le rôle fonctionnel des organes vivants, qui ne sont

pas réglées par la révolution de la biologie moléculaire. Ceux des lecteurs qui veulent connaître plus en profondeur ces questions dans leur développement historique liront l’ouvrage solide et encyclopédique de JeanClaude Ameisen qui cherche les antécédents des idées de Darwin, depuis Adam Smith et Malthus, et suit leur développement contemporain jusqu’à l’histoire ultérieure de la biologie, avec les prémisses de la théorie de l’hérédité chez le moine Mendel. D’ailleurs le passage de flambeau aurait presque pu se faire, on a retrouvé dans la bibliothèque de Darwin l’ouvrage fondamental de Mendel (1865), les pages non coupées ! Ameisen a un style original pour brosser avec enthousiasme et précision les étapes successives jusqu’à la révolution de la biologie moléculaire et le nouveau point de vue « évo-dévo » (évolution-développement). Pas vraiment étonnant de la part d’un spécialiste reconnu ! Remarque finale : cette partie importante de l’histoire des sciences nous touche : la vie, l’hérédité, quels thèmes sont plus universels ? Mais ils ont une dimension tragique : Darwin écrivait déjà à l’âge de 30 ans, pressentant le bouleversement, les succès mais peut-être aussi les ravages que ses idées allaient apporter : « Je suis presque convaincu que les espèces ne sont pas immuables. Mais c’est comme confesser un meurtre. » R Quelques références : Brederkamp Horst, Les coraux de Darwin, Premiers modèles évolutionnistes et tradition de l’histoire naturelle, Les Presses du réel. Darwin Charles, L’autobiographie, Le Seuil. Grimoult Éric, La preuve par neuf : les révolutions de la pensée évolutionniste, Ellipses, 25 avril 2009. Schutzenberger M. P., Les failles du darwinisme, La recherche, n° 283, janvier 1996, pp. 87-90. Zimmer, Where did all the flowers come from, Sept. 8, 2009, New York Times.

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THÉÂTRE

Vingt-huit années : regrets et bonheurs
in juin 1981, par l’intermédiaire de Jean-Pierre Morel, alors membre du comité de rédaction, je reçus une proposition de collaboration à la rubrique théâtrale. Comment ai-je osé accepter, si impressionnée que j’étais par La Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau, Gilles Sandier encore présent dans « l’ours » ? La vie venait de me donner l’énergie du désespoir ; les circonstances favorisèrent une timide tentative : la Comédie-Française programmait encore La Locandiera, très beau spectacle de Jacques Lassalle que j’avais vu au printemps, pièce de Carlo Goldoni dont mes recherches universitaires étaient censées me rendre spécialiste. Quelques années plus tôt, j’avais déjà écrit mon tout premier article dans la revue Travail théâtral sur Il Campiello, l’inoubliable mise en scène de Giorgio Strehler. Bernard Dort m’avait donné ma première leçon d’écriture critique, que je transmets toujours aux étudiants de Poitiers. En cette rentrée, à quelques jours près, j’aurais encore pu ouvrir la saison sur une autre grande pièce de Goldoni, La Serva amorosa, montée par Christophe Lidon au Théâtre Hébertot, avec Clémentine Célarié, Robert Hirsch, Claire Nadeau. Mais L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill, superbe spectacle de Bob Wilson venu du Berliner Ensemble au Théâtre de la Ville grâce au Festival d’Automne, fut l’occasion des retrouvailles toujours heureuses de septembre. Inévitablement des regrets ne peuvent qu’accompagner la traversée de ces vingt-huit années. Ils tiennent d’abord à mes propres manques (temps de crise, blocage d’une écriture fragile, décalage entre la qualité du spectacle et son compterendu), face auxquels la confiance, la patience de Maurice Nadeau et d’Anne Sarraute ne m’ont jamais fait défaut. Ils sont dus aussi à l’évolution de la vie théâtrale, indissociable de plus grands bouleversements. Malgré les soutiens accrus aux « écritures contemporaines », la pratique de la « performance », l’hybridation des arts, le développement du théâtre post-dramatique ont correspondu à un relatif déclin du texte, et plus encore du texte politique (1). Quant à la situation de la critique dramatique, elle participe d’une dégradation générale de la presse. Ainsi le débat théâtral s’est appauvri, appauvri aussi de morts prématurées, celle d’Antoine Vitez ou de Bernard Dort, plus précoces encore, celles de Didier-Georges Gabily, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce. Le sida, dans un temps de cauchemar, a particulièrement décimé les milieux artistiques, a emporté, dans le seul premier cercle de mes interlocuteurs d’élection, mes compagnons de théâtre, Bernard Chatellier, Denis Berthier, Jacques Cousinet, JeanPierre Blanc…

F

Puisse mon parcours plus solitaire ne pas avoir trahi les espoirs partagés d’alors : ma responsabilité est à la hauteur de ma position privilégiée ! Entre les termes d’une alternative posée dans un fameux débat (2) de Bertrand PoirotDelpech, unique critique dramatique d’un quotidien, Le Monde, et Bernard Dort, co-fondateur d’une revue trimestrielle, Travail théâtral, je n’ai pas eu à choisir. Comme le journaliste de cette époque révolue, je bénéficie d’une continuité avec des lecteurs, pour qui la familiarité d’une inévitable subjectivité sert de repère dans l’attente d’une prescription. Comme l’essayiste et universitaire qui fut mon maître, je jouis généralement du temps nécessaire à la recherche, la réflexion, la rédaction, de l’espace indispensable à l’information, la description, l’expression de l’opinion, même aux notes si appréciées des éditeurs de théâtre souvent méconnus. Vu le calendrier des établissements publics en Île-de-France, préserver ce temps et cet espace précieux impose des choix, qui évitent le plus souvent l’exercice aisé et fastidieux de la critique négative, mais donnent la priorité à des spectacles programmés au moins jusqu’à la parution du numéro, parfois célébrés dès les avant-premières, au détriment des révélations. Pas plus que bien d’autres, je n’ai contribué à la découverte de Bernard-Marie Koltès ou de Jean-Luc Lagarce, même si j’ai beaucoup écrit sur leurs pièces. J’ai soutenu certains artistes à leurs débuts : Marc François, Marc Paquien, Édouard Signolet… J’ai aussi accompagné certains parcours, dans une continuité destinée à pallier le caractère éphémère de la représentation, la réception isolée de chaque spectacle. Un seul cas : après une lecture de L’Ordinaire par son auteur, Michel Vinaver, au Festival d’Avignon, j’ai assisté à sa création, la saison 81-82, à Chaillot avec Anne Sarraute et à son entrée au répertoire du Français au printemps 2009, Anne disparue. Il me plaît de citer cet exemple, car Michel Vinaver fait partie de ces artistes plus sensibles au prestige de La Quinzaine littéraire qu’à son tirage, à la différence de certains attachés de presse. D’avoir modestement contribué à cette réputation dans les théâtres me comble : vous lisez donc une critique dramatique heureuse, qui n’a jamais aspiré à un autre rôle.

Monique LE ROUX
1. Cf. Gérard Noiriel, Théâtre, histoire et politique, Agone, 2009. 2. Travail théâtral, n° 9, octobre-décembre 1972.

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE ÉCRIVAINS
DE LANGUE FRANÇAISE
Daniel Blanchard, Ces éclats de liberté, L’une et l’autre éditeur, 576 p., 25 € Un homme tente de découvrir un sens à son parcours et à sa vie. Ariane Charton, Le roman d’Hortense, Albin Michel, 456 p., 22 € Le portrait d’une femme libre. Noëlle Châtelet, Au pays des vermeilles, Seuil, 144 p., 16,50 € Les effets de la « grand maternité ». Devenir grand-mère, c’est un événement moins banal qu’il n’y paraît. Alain Durel, Les amants du silence, L’œuvre éditions, 182 p., 17 € Le roman de Charles de Foucauld. Jean-Louis Ezine, Les Taiseux, Gallimard, 222 p., 16,90 € Un roman sur la quête du père. Louis Guilloux, D’une guerre l’autre, édition préfacée et présentée par Philippe Roger, Gallimard, 1120 p., 29 € La réédition de La Maison du peuple, Compagnons, Le Sang noir, O.K. Joe, L’Herbe d’oubli. Alexandre Jardin, Quinze ans après, Grasset, 353 p., 19 € L ’histoire d’un homme qui rêve d’un quotidien enchanté et d’une femme qui se refuse à tout engagement. Vanessa Schneider, Tâche de ne pas devenir folle, Stock, 169 p., 16,50 € L ’auteur raconte une histoire d’une famille de « fous » dont son père l’avait tenu à l’écart. Jean-Claude Tardif, La Nada, Le Temps qu’il fait, 85 p., 15 € L ’auteur donne la parole à « la multitude des hommes et des femmes qui furent sacrifiés en Espagne par la guerre civile ». cœur de la tradition, trad. de l’anglais par Katia Holmes, Phébus, 384 p., 23 € Un roman inspiré par les émeutes raciales d’une petite ville du sud des États-Unis, en 1898. Nedim Gürsel, Les filles d’Allah, trad. du turc par Jean Descat, Seuil, 336 p., 21,50 € Un homme revisite son enfance. Hamid Ismaïlov, Contes du chemin de fer, trad. du russe par Luba Jurgenson et Anne Coldefy-Faucard, Sabine Wespieser, 264 p., 23 € Des contes à la manière des Mille et Une Nuits qui juxtaposent les histoires les plus diverses. Natalia Klioutchareva, Un train nommé Russie, trad. du russe par Joëlle RocheParfenov, Actes Sud, 192 p., 18,90 € Le parcours échevelé du protagoniste à travers la Russie. Norman Manea, L’enveloppe noire, trad. du roumain par Marily Le Nir, Seuil, 372 p., 22 € Le vécu d’un homme traumatisé par le suicide de son père. Rebecca Miller, Les vies privées de Pippa Lee, trad. de l’anglais par Cécile Déniard, Seuil, 300 p., 21,50 € Derrière les apparences d’une épouse parfaite et d’une épouse modèle, le vrai visage d’une femme sensuelle, rebelle et déchirée. Philip Roth, Exit le fantôme, trad. de l’anglais (États-Unis) par MarieClaire Pasquier, 326 p., 21 € L’ultime coup de foudre d’un homme en proie à la déchéance physique. Alexandre Soljenitsyne, La roue rouge, récit en segment de durée, Fayard, 702 p., 39 € La révolution soviétique revisitée par Soljenitsyne. Ces contes des nations iakota, apache, iroquoise, navajo, pueblo, ojibwé permettent de connaître l’imaginaire, d’être initié à leur pensée et leur imaginaire. Patrick Fischmann, Contes des sages nomades, Seuil, 240 p., 16,50 € 28 récits constituent une anthologie cocasse, tendre, profonde, épique par un amoureux des peuples et des pistes. damnation d’olivier/aux jujubes des naissances éjectées/du massacre/quand tu t’avances parmi les champs hybrides des yeux/comme la lune tombée dans le lait des mygales. » dessins de Adami, Alechinsky, Jean Le Gac, Pignon-Ernest, François Rouan, Titus-Carmel, Vladimir Velickovic, Galilée, 131 p., 23 € L ’auteur s’interroge sur le dess(e)in, ce désir de la forme advenue, l’idée, sur la finalité sans fin de provenance kantienne. Jean-François Pradeau (sous la direction de), Histoire de la philosophie, Seuil, 944 p., 29 € Entre l’Histoire de la philosophie d’Émile Bréhier et celle de La Pléiade, il restait une place pour une histoire de la philosophie en un seul volume, accessible aux débutants et de lecture plus féconde pour les amateurs chevronnés. Alain Renaut, Un humanisme de la diversité, Flammarion, 441 p., 26 € L ’auteur a pour visée d’élever « la diversité au rang de concept philosophique » pour dissiper les confusions qui planent sur les débats en cours en France et aux États-Unis à ce sujet. Moritz Schlick, Théorie générale de la connaissance, Gallimard, 547 p., 22 € La version définitive de l’ouvrage majeur de Schlick (1882-1936), le fondateur du Cercle de Vienne. John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, Gallimard, 309 p., 24,90 € Un essai de définition et de description de la meilleure forme de gouvernement possible. est la situation qui nous porte à écrire ce livre. »

HISTOIRE
Stéphane Audoin-Rouzeau, Les armes et la chair, Armand Colin, 192 p., 10 illustrations, 19,90 € Un regard inédit sur la violence subie par les soldats, durant la guerre 1418, à travers l’étude de trois objets, un éclat d’obus, une dague de tranchée et une maquette relatant une attaque par les gaz. Pierre Darmon, Un siècle de passions algériennes, Fayard, 932 p., 32 € Une histoire de l’Algérie coloniale de la conquête à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Orlando Figes, La Révolution russe 18911924, préface de Marc Ferro, trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, tome I, 880 p., 11,60 €, tome II, 752 p., 11,60 € Un ouvrage salué comme une contribution fondamentale à l’écriture de l’histoire de la Révolution russe qui a fait couler beaucoup d’encre. Jean-Pierre Gougeon, L’Allemagne du XXIe siècle, une nouvelle nation ?, Armand Colin, 192 p., 16,50 € L ’Allemagne est redevenue une « nouvelle puissance ». Saura-t-elle la gérer ? Mogens H. Hansen, La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, Tallandier, 493 p., 10 € « Je crois d’un bon citoyen de préférer les paroles qui sauvent aux paroles qui plaisent. » Une formule profonde de Démosthène à méditer. Gwenolé Jeusset, Saint François et le Sultan, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 296 p., 9,50 € La rencontre en 1219 entre Saint François d’Assise et le sultan d’Égypte à Damiette sur les bords du delta du Nil, en pleine folie meurtrière de la cinquième croisade. Rencontre pacifique et bienveillante. Yves Renouard, Les Hommes d’affaires italiens au Moyen Âge, Tallandier, 382 p., 10 € L ’auteur analyse la façon dont les industriels italiens, grands commerçants ou encore banquiers surent profiter des occasions offertes par les croisades pour multiplier les échanges dans un monde en pleine mutation. Éric Roussel, Le Naufrage16 juin 1940 « Les journées

THÉÂTRE
Heiner Müller, Philoctète, préface de Jean Jourdheuil, traduction de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, Minuit, 96 p., 8 € Le « Philoctète » de Müller n’est pas une adaptation de la pièce de Sophocle, mais « un palimpseste qui efface et recouvre l’œuvre première et la laisse transparaître par instants sur le mode de la radiographie ».

POÉSIE
Jacques Dupin, Ballast, Gallimard, 329 p., 7,60 € « Il n’est de retour que par la chaîne d’un mourir – dont les cimes, les feux, les quintes, l’effondrement, les pierres blanches, les étoiles les plus intenses aux premières nuits de l’hiver, jalonnent, en se défalquant de la page, le long regard de la démence d’un cheval, et le ruissellement des menstrues de la mort… » Lautréamont, Œuvres complètes, édition établie par Jean-Luc Steinmetz, La Pléiade Gallimard, 848 p., prix de lancement, 39 € jusqu’au 31 décembre 2009 et 45 € au-delà Un grand poète méconnu en son temps qui a bouleversé la modernité par les procédés auxquels il a recouru pour l’exprimer et la marquer par sa violence, ses blasphèmes, ses perversions, « son cri d’ironie immense ». Robert Marteau, Le temps ordinaire, Champ Vallon, 296 p., 21 € « Au rythme de la marche la surprise survient, l’inattendu sollicite l’esprit, cela par le soudain écart entre la présence et la perception : c’est l’alerte de l’ouïe, de l’œil ; l’attention à tel bruit de la nature. Un oiseau chante : quel est-il ? que dit-il ? Traduire en notre idiome la langue des oiseaux, le langage des fleurs, le texte de l’araignée. Ainsi rejoindre le mythe, renouer : non pas expliquer, mais déplier en même temps que pli sur pli se constitue cet objet sonore : le sonnet ».

HISTOIRE ESSAIS
LITTÉRAIRE LITTÉRAIRES
Michel Déon, Lettres de château, Gallimard, 165 p., 15,90 € Un florilège d’études consacrées aux écrivains et aux peintres préférés de l’auteur. Ernesto Ferrero, Primo Levi, traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont, Liana Lévi, 200 p., 18 € Une analyse au microscope de l’œuvre de Primo Levi, « inégalable témoin de l’extermination des Juifs et exceptionnel observateur de l’être humain ».

PHILOSOPHIE
Jérôme Alexandre (sous la direction de), Philosophie et théologie dans la période antique, ouvrage publié avec le concours du CNRS, Cerf, 396 p., 45 € Cette anthologie des relations entre la philosophie et la théologie est la première d’une série prévue en quatre volumes. Le deuxième sera consacré à la période médiévale, le troisième aux Temps modernes et le dernier à la période contemporaine. Jean-François Marquet, Leçons sur la Phénoménologie de l’esprit, Ellipses, 441 p., 35 € Cet ouvrage propose une introduction commentée et détaillée d’un des monuments de la philosophie moderne. Kojève lui consacra en 1935 un cours célèbre auquel ont assisté Lacan, Merleau-Ponty, Queneau, Raymond Aron. Jean-Luc Nancy, Le plaisir au dessin, accompagné des

ESSAIS
Clemens Pornschlegel, Penser l’Allemagne, Fayard, 273 p., 22 € Un essai sur les rapports de la littérature et de la politique aux XIX et XXe siècles. Tzvetan Todorov, La signature humaine, Seuil, 400 p., 22 € Des essais sur les mille et une manières qu’ont les hommes d’être ensemble.

NOUVELLES
Ignacio Aldecoa, Entre le ciel et la mer, trad. de l’espagnol par José-Ruiz Funes et Karine Louesdan, Autrement, 104 p., 13 € Chaque nouvelle isole un moment essentiel de la vie, un drame, une action, un malaise et laisse le lecteur ému.

ÉCRIVAINS
TRADUITS DE
Andrea Bajani, Si tu retiens tes fautes, trad. de l’italien par Vincent Raynaud, 204 p., 17,90 € La découverte du vrai visage d’une mère et d’une Europe en pleine mutation par l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. Charles W. Chesnutt, Au

POLITIQUE
Olivier Le Cour Grandmaison, Marc Bernardot et alii, Douce France, rafles, rétentions, expulsions, Seuil, 252 p., 19 € « Nous n’ignorons pas les existences et les espoirs ruinés de ceux qui sont raflés, placés en centre de détention, puis forcés d’embarquer dans les avions ou des navires à destination de leur pays d’origine. Telle

ANTHOLOGIE
Mohammed Khaïr-Eddine, Soleil arachnide, nouvelle édition présentée par JeanPaul Michel, Gallimard, 144 p., 6,40 € « Je vous entends sous ma carcasse de blocs de sang/fagots d’étoiles vomies par l’orage des enfances d’oponce où circulent le trionyx et l’ambre/mais je porte malheur je porte une

CONTES
Pascal Fauliot, Patrick Fischmann, Contes des peaux-rouges, Seuil, 240 p., 16,50 €

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LA QUINZAINE LITTÉRAIRE
qui ont fait la France », Gallimard, 262 p., 19 € La IIIe République expire à Bordeaux devenue capitale « improvisée d’une France envahie par les troupes hitlériennes ». Maurice Sartre, Histoires grecques, Seuil, 458 p., 10 € Une monnaie, une page de rhétorique, une dédicace, tous ces morceaux ont une signification pour l’historien et plus encore quand il s’agit de l’Antiquité grecque dans la mesure où ils révèlent des aspects majeurs de la civilisation grecque. Éric Teyssier, La mort en face, le dossier gladiateurs, Actes Sud, 537 p., 33 € Une analyse détaillée et minutieuse du phénomène de la gladiature pendant huit siècles. Plus qu’un amusement sanglant, la gladiature comprend des aspects religieux, politiques, sportifs, militaires, sociaux et économiques de premier plan qui sont commentés par l’auteur. Jean-Bernard Paturet, Audelà de Freud : « une culture de l’extermination », Essai de polémologie freudienne, Cerf, 136 p., 14 € Ce texte « tente de démontrer un au-delà de Freud dans l’apparition d’une culture de l’extermination soft qui trouve son origine dans les grands textes fondateurs des monothéismes puis son champ de réalisation dans l’histoire occidentale ». François Roustang, Le secret de Socrate pour changer la vie, Odile Jacob, 288 p., 22 € Socrate, « le narcotique », fut-il le premier thérapeute ? Une réflexion originale d’un dissident de la psychanalyse. Colette Soler, Lacan, l’inconscient réinventé, PUF, 238 p., 23 € Après « l’inconscient est structuré comme un langage », Lacan a fait un second pas en parlant de « l’inconscient réel », pourquoi ce pas ? Mark Williams, John Teasdale et alii, Méditer pour ne plus déprimer, Odile Jacob, 308 p., 19, 50 € La déprime viendrait-elle de nos « efforts parfois héroïques pour ne plus être tristes, chagrins, amorphes » ? En associant les dernières découvertes de la science moderne aux formes de méditation bouddhistes, les auteurs tentent de comprendre le phénomène de la déprime. 500 p., 28 € Une biographie d’une scrupuleuse exactitude historique d’une figure féminine importante à l’époque « brillante et troublée de Charles VI, le roi qui perdra la raison, d’Isabeau de Bavière, du premier humanisme et de la guerre de Cent Ans et du Grand Schisme ». Gérard Bonal, Gérard Philipe, Seuil, 352 p., 21 € La biographie d’un héros idéal, personnage qu’il a incarné depuis sa première apparition au théâtre en 1943 jusqu’en 1959. Christian Chevandier, La fabrique d’une génération, Les Belles Lettres, 432 p., 31 € La vie de Georges Valero, postier, militant et écrivain. Tristram Hunt, Engels, traduction de MarieBlanche et Damien-Guillaume Audollent, Flammarion, 572 p., 26 € La vie du compagnon de Karl Marx, éditeur du dernier volume du Capital notamment. Anne Marie Jaton, Queneau, le pouvoir incendiaire du rire, Infolio, 157 p., 10 € Vie et œuvre de Queneau, un personnage décapant, étonnant à plus d’un titre. Pierre Maraval, Théodose le Grand (379-395), Fayard, 377 p., 25 € Cet ouvrage retrace par le menu les seize années du règne de Théodose considérées sous l’aspect des rapports entre le pouvoir et la foi. Weegee, Weegee par Weegee, une autobiographie, La Table ronde, 287 p., 18 € Le pionnier du journalisme, le précurseur de la photographie à sensation parle de lui-même.

PALÉONTOLOGIE
Yves Coppens, L’histoire des singes, Odile Jacob, 64 p., 21,90 € L ’auteur cherche à rendre compte de l’inégalité des primates face à l’évolution. Certains ont disparu il y a plusieurs millions d’années, d’autres ont survécu. Pourquoi ?

ouverte aux avant-gardes et fidèle au meilleur de la tradition ». Sybille Ebert-Schifferer, Caravage, Hazan, 272 p., 177 illustrations (dont 103 en couleurs), 59 € Un portrait tout en nuances de l’artiste et une présentation fine de son œuvre. Remettant en question bien des clichés et des idées préconçues, elle replace l’œuvre dans son époque et donne à voir de nouveaux visages de l’œuvre. Michel Pastoureau, L’Art de l’héraldique au Moyen Âge, Seuil, 240 p., 45 € En quatre temps, l’auteur se propose de retracer l’histoire de l’héraldique, de décrire la symbolique immanente, de dire à quelles règles l’héraldique obéit, de fournir au lecteur les clefs pour en comprendre le fonctionnement. Gérard-Julien Sauvy, Les cent énigmes de la peinture, Hazan, 360 p., 200 illustrations, 45 € Le mystère de la main qui peint ou dessine, le mystère du modèle, le personnage représenté, les incertitudes entretenues par le peintre sur l’identité du sujet, quelques-unes des énigmes examinées par l’auteur.

public sans glose, commentaire ou analyse. De surcroît, les textes n’ont pas fait l’objet d’une retraduction. Maître Eckhart, La mesure de l’amour, Sermons parisiens, traduction inédite d’Éric Mangin, 466 p., 24 € Rédigés à Paris entre 1311 et 1313 durant son magistère à la Faculté de théologie de Paris, les sermons parisiens contiennent déjà la plupart des thèmes mystiques favoris de l’auteur, l’Incarnation du Verbe, le détachement de l’âme et la filiation divine. Ces sermons sont traduits pour la première fois en français. Meïr Malbim, Cantiques de l’âme, traduit de l’hébreu, annoté et commenté par Julien Darmon, Verdier, 288 p., 18,50 € Commentaires du Cantique des Cantiques avec une traduction inédite.

PRÉHISTOIRE
François Bon, Préhistoire, la fabrique de l’homme bon, Seuil, 384 p., 22 € La Préhistoire fait partie de notre imaginaire collectif. L ’auteur se penche sur cette époque fondatrice dans cette somme qui retrace l’invention de la science préhistorique du XIXe siècle jusqu’aux plus récentes recherches.

BEAUX LIVRES LIVRES D’ART HISTOIRE DE L’ART
Philippe Abadie, L’histoire d’Israël entre mémoire et relecture, Cerf, 240 p., 19 € Qu’en est-il du rapport entre le récit biblique et l’archéologie en matière d’histoire d’Israël ? La vérité émerge-t-elle nécessairement des fouilles archéologiques et qu’est-ce que la « vérité historique » ? Questions analysées par un professeur spécialiste de l’Ancien Testament. Daniel Arasse, Décors italiens de la Renaissance, Hazan, 288 p., 80 illustrations, 2 dépliants, 39 € Un grand savoir mis au service d’une lecture exigeante des fresques de la Renaissance italienne. La Bible de Jérusalem, une coédition RMN/Éditions du Cerf, 3 volumes, 3 104 p., 380 € (prix de lancement jusqu’au 31 mars 2010, 295 €) Le texte intégral de la Bible, 400 images témoins majeurs de l’histoire biblique commentées par les meilleurs spécialistes de l’iconographie religieuse. On y découvre l’ange Gabriel sous le pinceau de Michel-Ange, la Cène vue par Salvador Dalí, Moïse sauvé des eaux représenté par Poussin. Sous la houlette de Grégoire Aslanoff, Jean-François Colosimo et Isabelle SaintMartin. Vincent Bouvet, Gérard Durozoi, Paris 1919-1939, Hazan, 400 p., 360 illustrations, 39 € Les auteurs se penchent sur les années 1919-1939 où « Paris va connaître une période culturelle et intellectuelle féconde,

VOYAGES
Philippe Duboÿ, Le Corbusier, La Quinzaine littéraire/Louis Vuitton, 343 p., 26 € Le Corbusier, architecte virtuose, revit dans ces pages.

PSYCHANALYSE MÉDECINE PSYCHIATRIE
Edmundo Gomez Mango, Un muet dans la langue, Gallimard, 258 p., 22 € L ’auteur « explore les frontières où la parole émerge du silence, où une langue est traduite dans une autre en suivant le paradigme freudien « qui n’a cessé de confronter la psychanalyse avec les œuvres des grands écrivains ». Lucrèce Luciani-Zidane, L’acédie, le vice de forme du christianisme, Cerf, 326 p., 34 € Un essai de conceptualisation de l’acédie à partir de sa généalogie en s’aidant des outils de la psychanalyse. Jean-Pierre Olié, Guérir la souffrance psychique, Odile Jacob, 256 p., 21,50 € Un essai pour redéfinir le rôle du psychiatre, délimiter son champ de compétences, mettre l’accent sur l’importance du diagnostic. Lisa Ouss, Bernard Golse et alii, Vers une neuropsychanalyse, Odile Jacob, 304 p., 22,50 € Qu’est-ce que la neuropsychanalyse ? Les neurosciences sont-elles compatibles avec la psychanalyse classique ? Des questions en vue de tenter de « mieux comprendre la vie psychique depuis le langage, la conscience, la représentation de soi et d’autrui ».

ENVIRONNEMENT
Laure Noualhat, Les déchets du nucléaire, Seuil, 192 p., 18 € Des tabous qui entourent le nucléaire, domaine réservé aux experts, aux problèmes que le nucléaire pose dans son ensemble, l’auteur fait le tour d’une manière critique.

RELIGION MYSTIQUE
Leili Anvar, Makram Abbès, Trésors dévoilés, anthologie de l’Islam spirituel, Seuil, 298 p., 21 € Une anthologie de textes religieux, mystiques, soufis, philosophiques livrés au

SOCIOLOGIE
Jean-Claude Kaufmann, L’étrange histoire de l’amour heureux, Armand Colin, 192 p., 16,90 € L’auteur raconte l’échec de l’amour à mener le monde et son repli sur la sphère privée.

ENQUÊTE
Paul Moreira, Hubert Prolongeau, Travailler à en mourir, Flammarion, 300 p., 20 € « Travailler plus, mais pour quoi faire ? » Pour un surcroît de souffrance au travail. En 2007, il y eut cinq suicides d’ouvriers chez Renault « pour que le constat de la dureté extrême du travail s’impose ». L’essai se propose de mettre à nu la mécanique qui broie les travailleurs.

SCIENCES
André Klarsfeld, Les horloges du vivant, Odile Jacob, 288 p., 21,50 € Quoi de commun entre un décalage horaire, des troubles du sommeil, des enjeux de santé liés au travail de nuit ? Ce sont « les horloges biologiques qui rythment nos vies sans que nous en ayons conscience ». L ’auteur en examine les fonctions les plus diverses. Jean-Michel Salanskis, Vivre avec les mathématiques, Seuil, 154 p., 17 € L ’humanisme des mathématiques.

BIOGRAPHIES AUTOBIOGRAPHIES
Françoise Autrand, Christine de Pizan, Fayard,

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LES ARCHIVES DE LA QUINZAINE LITTÉRAIRE
UN DEVOIR DE MÉMOIRE
Aujourd’hui nous vivons une telle révolution silencieuse des habitudes et des modes de vie, que le rapport au papier, à l’écriture, pose problème. Le sort du livre est en question. L ’accès à la culture passe désormais davantage par l’écran de l’ordinateur et de la télévision. Les émissions littéraires ont fait place à des opérations de promotion du livre grand public, via les coups de cœur de présentateurs. Parallèlement, la critique littéraire a plus ou moins disparu des pages des grands journaux au profit de la chronique des ouvrages qui marchent. Il n’existe pour ainsi dire plus que deux acteurs prescripteurs, France-Culture et La Quinzaine littéraire pour défendre les œuvres dont on parlera encore dans 50 ans.

IL Y A QUARANTE ANS
À partir d’aujourd’hui, les abonnés pourront télécharger chaque quinzaine les numéros publiés il y a quarante ans et suivre ainsi au fur et à mesure des nouvelles mises en ligne, l’évolution de la vie littéraire et culturelle de l’année 1969.

Un retour vers le futur
C’est ce qu’on peut constater en feuilletant par exemple les numéros des années 1966 à 1970. Le lecteur y découvre les noms de Roland Barthes, Samuel Beckett, Jean-Louis Bory, Madeleine Chapsal, François Châtelet, Jean Chesneaux, Roger Dadoun, Jean Duvignaud, Marc Ferro, Dominique Fernandez, Michel Foucault, Henri Jeanson, Jean-Jacques Lebel, Dionys Mascolo, Georges Perec, Pascal Pia, Jean-François Revel, Philippe Sollers, Pierre Viansson-Ponté, comme collaborateurs des premiers numéros. On y relève aussi des entretiens avec Gombrowicz, Foucault, Capote, Leiris, Sartre, Bellow, Kerenski, Painter, Cage, Godard, Deleuze, Hawks, Grotowski, Visconti, Styron, Moravia, Chlovski, Simon, Roubaud, Lichtenstein, Asturias, Butor, Xenakis, Sollers, Robbe-Grillet, Sarraute, Stockhausen, Kojève, Canetti, Yourcenar, Pasolini, Parain, Kundera, Marquez, Jünger, Grass, Eco, Delvaux, Chomsky, Morin, Oshima… sans compter les entretiens secrets de Pierre Bourgeade avec François Mauriac, André Pieyre de Mandiargues, J.-M. G. Le Clézio, Nathalie Sarraute, Eugène Ionesco, Pierre Klossowski, Raymond Queneau, Marguerite Duras, Claude Roy, Joyce Mansour, Georges Perec. On peut ainsi constater que La Quinzaine littéraire ne s’était pas contentée de son rôle de prescripteur, mais s’était aussi fait acteur du mouvement structuraliste. Autour des noms de Deleuze, Félix Guattari, Lacan, Foucault, La Quinzaine avait exploré des champs de pensée en effervescence qui étaient à la fois des champs philosophiques, sociaux, psychanalytiques, historiques et politiques en essayant de s’adresser au plus grand nombre possible en évitant de tomber dans la critique érudite classique pour revues spécialisées.

Plus près de nous
Même s’il lui est arrivé de manquer parfois le coche, on peut dire que parmi les écrivains français qui comptent aujourd’hui, La Quinzaine n’a pas manqué le rendez-vous avec des écrivains tels que Magris, Michon, Echenoz ou Bergounioux. Si le Surréalisme, le Marxisme et toute une lignée littéraire et philosophique ont marqué le journal, du fait de la personnalité de son fondateur, Maurice Nadeau, ce dernier a publié les chroniques de ses collaborateurs sans brider leurs opinions personnelles, mêmes si elles pouvaient le choquer. La Quinzaine, tout au long de ses 43 premières années, est restée un organe de presse au service de la littérature, qui a maintenu sa ligne envers et contre tout, un peu à contre-courant. Elle s’est définie non pas comme un journal de démolition à la mode, mais un lieu de construction, autour des auteurs qu’elle apprécie. Cela a été rendu possible par son indépendance, par le fait qu’elle ne soit inféodée à aucun groupe de pression.

Au sommaire du numéro 80 du 1er octobre 1969, un inédit de Nietzsche, « Qu’est-ce que la vérité ? » ; une interview de Günter Grass par Irmelin Lebeer, sous le titre : « Pour l’écrivain, s’engager signifie travailler » ; Maurice Nadeau chronique La Bataille de Pharsale de Claude Simon ; Serge Fauchereau Poèmes et proses de la folie de John Clare ; Claude Bonnefoy, Les Murs du havre de Jean-Louis Bergonzo ; Rémy Laureillard, Dedans d’Hélène Cixous ; Philippe Boyer, Les Lieux communs de A. L. Rouquier ; Pierre Bourgeade continue sa série d’Entretiens secrets avec un écrivain sous le titre Qui est-ce ? et révèle les identités des précédents. Jean Wagner chronique L’Imprésario de l’au-delà de Bruce Jay Friedman ; Samuel S. de Sacy, Journaux et œuvres diverses, 1717-1755 de Marivaux ; Philippe Boyer, Figures II de Gérard Genette ; Gérald Gassiot-Talabot, la Rétrospective Vieira da Silva, à Paris ; Gilbert Walusinski, Les Mathématiques modernes d’André Warusfel ; Jean-Marie Benoist, Un œil en trop. Le complexe d’Œdipe dans la tragédie d’André Green ; José Pierre, Théâtre complet, volume 1, La Mère (1924) et La Métaphysique d’un veau à deux têtes (1921) de Stanislaw Ignacy Witkiewicz.

BIENTÔT SUR LE BLOG DE LA QUINZAINE
(http://laquinzaine.wordpress.com) Des extraits d’entretiens avec les membres du comité de rédaction, filmés à l’occasion du numéro Mille. Gilles Nadeau

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LA QUINZAINE RECOMMANDE
LITTÉRATURE
Marie NDiaye Laurent Mauvignier Vincent Message Yannick Haenel J.-M. Guenassia Philip Roth Alberto Manguel Ismaïl Kadaré Colum McCann Joseph Roth José Saramago Trois femmes puissantes Des hommes Les veilleurs Jan Karski Le club des incorrigibles optimistes Exit le fantôme Tous les hommes sont menteurs Le dîner de trop Et que le vaste monde… Juifs en errance Le voyage de l’éléphant QL 998 QL 998 QL 999 QL 999 Albin Michel Gallimard Actes Sud Fayard QL 999 QL 999 Ce N° Joseph Roth James K. Galbraith Henry Bauchau Jean-Luc Nancy G. Didi-Huberman Violaine Binet Cabinet des figures de cire L’État prédateur Les années difficiles, Journal 1972-1983 Le plaisir au dessin Survivance des lucioles Diane Arbus Seuil Seuil Actes Sud Galilée Minuit Grasset

ANTHOLOGIES, ŒUVRES
Stefan George Valery Larbaud Collectif Lautréamont Eugène Delacroix Jean Jaurès

COMPLÈTES

JOURNAUX, ESSAIS, CORRESPONDANCES
Dominique Noguez L. S. Mercier Catherine Malabou Franck Fischback Catherine Simon Dominique Kalifa Daniel Lindenberg Miguel Abensour Duras, toujours Néologie Changer de différence Manifeste pour une philosophie sociale Algérie, Les années pieds-rouges Biribi. Les bagnes coloniaux… Le procès des Lumières Pour une philosophie politique critique QL 999 QL 999 Galilée La Découverte QL 999 QL 999 Seuil QL 998

François Jullien

Poésies complètes, éd. bilingue La Différence Journal, éd. définitive QL 998 François Maspero… La fosse aux ours Œuvres complètes (J.-L. Steinmetz) Pléiade Journal (Michèle Hannoosh) José Corti Les années de jeunesse, O.C.1 Fayard Dictionnaire des littératures hispaniques « Bouquins » R. Laffont La philosophie inquiétée… « Opus » Seuil

RÉÉDITIONS
Marquis de Sade Robert Walser Philippe Soupault Éd. Maurice Lever / Bartillat La Rose «L ’Imaginaire » Gallimard Le Grand Homme «L ’Imaginaire » Gallimard Écrits politiques

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