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Émile Zola

L’ŒUVRE
(1886)

Table des matières I................................................................................................. 3 II ............................................................................................. 29 III............................................................................................ 58 IV ............................................................................................ 96 V............................................................................................. 127 VI ........................................................................................... 157 VII..........................................................................................190 VIII ....................................................................................... 230 IX .......................................................................................... 262 X ........................................................................................... 306 XI .......................................................................................... 353 XII..........................................................................................391 À propos de cette édition électronique .................................418

I
Claude passait devant l'Hôtel de ville, et deux heures du matin sonnaient à l'horloge, quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne : Brusquement, les gouttes tombèrent si larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de son essoufflement l'arrêta : il trouvait imbécile cette peur de l'eau ; et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains ballantes. Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire. Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'île SaintLouis, un vif éclair illumina la ligne droite et plate des vieux hôtels rangés devant la Seine, au bord de l'étroite chaussée. La réverbération alluma les vitres des hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air triste des antiques façades, avec des détails très nets, un balcon de pierre, une rampe de terrasse, la guirlande sculptée, d'un fronton. C'était là que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien hôtel du Martoy, à l'angle de la rue de la Femme-sans-Tête. Le quai entrevu était aussitôt retombé aux ténèbres, et un formidable coup de tonnerre avait ébranlé le quartier endormi. Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer, Claude, aveuglé par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la sonnette ; et sa surprise fut extrême, il eut un tressaillement en rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant. Puis, à la brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune fille, vêtue de noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur. Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s'écria :
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« Ah bien, si je t'attendais… ! Qui êtes-vous ? que voulezvous ? » Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bégayer. « Oh ! monsieur, ne me faites pas du mal… C'est le cocher que j'ai pris à la gare, et qui m'a abandonnée près de cette porte en me brutalisant… Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers. Nous avons eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait m'attendre… Mon Dieu ! c'est la première fois que je viens à Paris, monsieur, je ne sais pas où je suis… » Un éclair éblouissant lui coupa la parole ; et ses yeux dilatés parcoururent avec effarement ce coin de ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité fantastique. La pluie avait cessé. De l'autre côté de la Seine, le quai des Ormes alignait ses petites maisons grises, bariolées en bas par les boiseries des boutiques, découpant en haut leurs toitures inégales ; tandis que l'horizon élargi s'éclairait, à gauche, jusqu'aux ardoises bleues des combles de l'Hôtel de ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de la rivière, la fosse profonde où la Seine coulait à cet endroit, noirâtre, des lourdes piles du pont Marie aux arches légères du nouveau pont LouisPhilippe. D'étranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarrés au quai ; puis, là-bas, contre l'autre berge, des péniches pleines de charbon, des chalands chargés de meulière, dominés par le bras gigantesque d'une grue de fonte. Tout disparut. « Bon ! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et qui cherche un homme. » Il avait la méfiance de la femme : cette histoire d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'était renfoncée dans le coin de la porte, terrifiée.

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« Vous ne pouvez pourtant pas coucher là », reprit-il tout haut. Elle pleurait plus fort, elle balbutia : « Monsieur, je vous en prie, conduisez-moi à Passy !… C'est à Passy que je vais. » Il haussa les épaules : le prenaitelle pour un sot ? Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Célestins, où se trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait. « À Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles ?… Où diable voulez-vous qu'on pêche une voiture, à cette heure, et par un temps pareil ? ». Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveuglée ; et, cette fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un éclaboussement de sang. C'était une trouée immense, les deux bouts de la rivière s'enfonçant à perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie. Les plus minces détails apparurent, on distingua les petites persiennes fermées du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du Paon-Blanc, coupant la ligne des façades ; près du pont Marie, on aurait compté les feuilles des grands platanes, qui mettent là un bouquet de superbe verdure ; tandis que, de l'autre côté, sous le pont LouisPhilippe, au Mail, les toues alignées sur quatre rangs avaient flambé, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit encore les remous de l'eau, la cheminée haute du bateaulavoir, la chaîne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face, une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant l'énorme coulée, la fosse creusée d'un horizon à l'autre. Le ciel s'éteignit, le flot ne roula plus que des ténèbres, dans le fracas de la foudre.

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« Oh ! mon Dieu ! c'est fini… Oh ! mon Dieu ! que vais-je devenir ? », La pluie, maintenant, recommençait, si raide, poussée par un tel vent, qu'elle balayait le quai, avec une violence d'écluse lâchée. « Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable. » Tous deux se trempaient. À la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'envahit : il avait bien, un soir d'orage, ramassé un chien sur un trottoir !. Mais cela le fâchait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il les traitait toutes en garçon qui les ignorait, d'une timidité souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalité ; et celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte, avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire : « En voilà assez, montons… Vous coucherez chez moi. » Elle s'effara davantage, elle se débattait. « Chez vous, oh ! mon Dieu ! Non, non ; c'est impossible… Je vous en prie, monsieur, conduisez-moi à Passy, je vous en prie à mains jointes. » Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manières, puisqu'il la recueillait ? Déjà, deux fois, il avait tiré la sonnette. Enfin, la porte céda, et il poussa l'inconnue. « Non, non, monsieur, je vous dis que non… » Mais un éclair l'éblouit, encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La lourde porte s'était refermée, elle se trouvait sous un vaste porche, dans une obscurité complète. « Madame Joseph, c'est moi ! » cria Claude à la Concierge. Et, à voix basse, il ajouta :

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« Donnez-moi la main, nous avons la cour à traverser. » Elle lui donna la main, elle ne résistait plus, étourdie, anéantie. De nouveau, ils passèrent sous la pluie diluvienne, courant côte à côte, violemment. C'était une cour seigneuriale, énorme, avec des arcades de pierre, confuses dans l'ombre. Puis, ils abordèrent à un vestibule, étranglé, sans porte ; et il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des allumettes en jurant. Toutes étaient mouillées ; il fallut monter à tâtons. « Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches sont hautes. » L'escalier, très étroit, un ancien escalier de service, avait trois étages démesurés, qu'elle gravit en butant, les jambes cassées et maladroites. Ensuite, il la prévint qu'ils devaient suivre un long corridor ; et elle s'y engagea derrière lui, les deux mains filant contre les murs, allant sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai. Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là, un étage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et raides comme les planches mal dégrossies d'une échelle de meunier. En haut, le palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme, en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin. « N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore. » Et elle ne bougea plus. Elle soufflait, le cœur battant les oreilles bourdonnant, achevée par cette montée dans le noir. Il lui semblait qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi une telle complication d'étages et de détours, que jamais elle ne redescendrait. Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains frôlaient, il y eut une dégringolade de choses, accompagnée d'une sourde exclamation. La porte s'éclaira. « Entrez donc, ça y est. » Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres, empli d'une confusion d'objets, dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les murs peints en gris. Elle ne
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reconnut rien, elle leva les yeux vers la baie vitrée, sur laquelle la pluie battait avec un roulement assourdissant de tambour. Mais, juste à ce moment, un éclair embrasa le ciel, et le coup de tonnerre suivit de si près, que la toiture sembla se fendre. Muette, toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. « Bigre ! murmura Claude, un peu pâle lui aussi, en voilà un qui n'a pas tapé loin… Il était temps, on est mieux ici que dans la rue, hein ? » Et il retourna vers la porte qu'il ferma bruyamment, à double tour, pendant qu'elle le regardait faire, de son air stupéfié. « Là ! nous sommes chez nous. ». D'ailleurs, c'était la fin, il n'y eut plus que des coups là.. éloignés, bientôt le déluge cessa. Lui, qu'une gêne gagnait à présent, l'avait examinée d'un regard oblique. Elle ne devait pas être trop mal, et jeune à coup sûr, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en méfiance, malgré un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle ne mentait peut-être pas absolument. En tout cas, elle avait beau être maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exagéra son allure bourrue, il dit d'une grosse voix : « Hein ? couchons-nous, ça nous séchera. » Une angoisse la fit se lever. Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce garçon maigre, aux articulations noueuses, à la forte tête barbue, redoublait sa peur, comme s'il était sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle murmura : « Merci, je suis bien, je dormirai habillée. – Comment, habillée, avec ces vêtements qui ruissellent !… Ne faites donc pas la bête, déshabillez-vous tout de suite. » Et il bousculait des chaises, il écartait un paravent à moitié crevé. Derrière, elle aperçut une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit à enlever le couvre-pieds.
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et lui tout de suite allongé sur le dos. Enfin. D'une main soigneuse. maintenant ! » Et. continuait de grogner. il se fit un grand silence. Pourtant. qu'avez-vous à vous plaindre ?… Et ne faites pas l'effarouchée. avec une adresse de garçon habitué à cette besogne. un scrupule parut le prendre . le sommier cria faiblement. tapant des poings. il entra en colère. Puis. il l'enferma derrière le paravent. il les arrachait.Vous y êtes. je veux bien changer les draps. il tapait l'oreiller. Lui. comme elle ne disait rien. je vous jure que je resterai là. à l'autre bout de l'atelier. d'un air de menace. «. monsieur. croyant qu'il voulait la battre. -9- . non. Elle répondit d'un souffle à peine distinct. contre le lit de fer. je coucherai sur le divan.« Non. il en tira une paire d'une armoire. Il était revenu sur elle. » Déjà. promenant ses doigts égarés sur son corsage. c'est inutile. mademoiselle ? » demanda Claude d'une voix très adoucie. dans l'inquiétude de cette lumière qui ne s'éteignait pas. ouvrait les draps. comme si elle s'y était reprise à dix fois. au dodo. Saisie. ses jupes s'égouttaient. allez-vous me ficher la paix ! Puisque je vous donne mon lit. et il refit lui-même le lit. il bordait la couverture du côté de la muraille. au moment de souffler la bougie. D'abord. des mouvements lents et étouffés. à présent. ce n'est pas la peine. Mais. Moi. Puis. il les lançait sur le divan. sans se décider à le déboutonner. toujours immobile. Mon Dieu ! que de pudeur ! Vivement. « la fin. il saisissait un petit bruit d'étoffe. et il lâcha enfin. elle ôta son chapeau en tremblant. gesticulant. comme une concession : « Vous savez. il ne l'avait pas entendue remuer : sans doute elle était demeurée toute droite à la même place. encore chevrotant d'émotion. » Du coup. il se coucha lui-même : les draps étalés sur le divan. écoutant elle aussi. il songea qu'elle ne verrait plus clair. ses vêtements pendus à un vieux chevalet. après de longues minutes. il attendit. « Êtes-vous bien. ». Par terre. si je vous répugne.

« Oui. malgré l'orage. ricanant d'avoir déjoué la tentation. pour ce qu'il voulait faire d'elle. on ne se reverrait jamais plus. il suivait. qu'il brûlait. un sourd débat bourdonnait en lui. la tête lourde. la crainte d'encombrer son existence. la chaleur restait si forte. dans l'hallucination du demi-sommeil. – Alors. devenu perplexe . Que faisait-elle ? Longtemps. le silence retomba. il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait contée. pendant que. s'il cédait. . une insomnie le laissa les yeux en l'air. en ne profitant pas de l'occasion . Cette fille l'occupait. et ce serait fini.10 - . – Bonsoir. hors du drap. sur la baie vitrée. mais toute sa logique fuyait. comme lui. dans l'ardente nuit de juillet . et. car elle ne soufflait même pas . il voyait les étoiles étinceler. il l'avait crue endormie. Il étouffa davantage et sortit ses jambes. à quoi bon se casser le crâne inutilement ? Qu'elle eût dit la vérité ou qu'elle eût menti. et. les bras nus. Le ciel était redevenu très pur. elle reprendrait la porte : bonjour. monsieur. frappé à cette heure de petits détails. ». au fond du braisillement des étoiles. le mépris qu'il était heureux d'afficher. Il souffla la lumière. toute la chair vivante de la femme. bonsoir. Dans son peu de pratique des femmes. mais le mépris finissait par l'emporter. la peur de paraître ridicule. très bien. maintenant. Malgré sa lassitude. des nudités amoureuses de femmes. il imaginait un roman contre sa tranquillité. qu'il adorait. ses idées se brouillèrent davantage. avec d'infinies précautions. il s'en moquait ! Le lendemain. Puis. bonsoir. plus profond. ses paupières bientôt se rouvrirent. il l'entendait se retourner. il se jugeait très fort. qui la suffoquaient.

le mieux était de la secouer. il se grattait les jambes. une large nappe de soleil tombait de la baie vitrée. elle eut une brusque secousse d'impatience nerveuse. et qui allait lui gâter sa matinée de travail. en ouvrant les yeux. cette fille. Claude. Ah ! oui. qui dormait là. quand il aperçut. ennuyé de cette aventure dans laquelle il retombait. les jambes nues. il parvint à s'endormir. Pourquoi diable se trouvait-il couché sur son divan ? et il promenait ses yeux. dans le malaise de cet homme. Rien n'avait bougé. à moitié caché par le paravent. malgré la fatigue écrasante du voyage. encore troubles de sommeil. C'était une de ses théories. tourmentée par la lourdeur de l'air. il se souvenait ! Il prêta l'oreille. Bon ! elle dormait toujours.11 - . que les jeunes peintres du plein air devaient louer les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques. près d'elle. Derrière le paravent. il entendit une respiration longue et régulière. et Claude eut un geste inquiet. que ce serait dommage de la réveiller. ceux que le soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons. Alors. pour qu'elle filât tout de suite. Il restait étourdi. et elle se gênait moins. et si calme. continuait à s'agiter. sous le zinc chauffé du toit . Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir. un soupir irrité de vierge. il passa un pantalon doucement. battit des paupières. d'un bien-être d'enfant. il pensa que le mieux était de se remettre à son grand tableau : il ferait son déjeuner plus tard. elle. Le matin. Le coucou sonna neuf heures. chaussa des pantoufles. comme les étoiles pâlissaient. Cependant. Il était très tard. un paquet de jupes. quand il pourrait .Au jour seulement. marcha sur la pointe des pieds. Son cœur tendre l'indignait. le petit souffle continua.

dans la chaleur de serre qui tombait des vitres. qu'il examina. était gêné par le paquet des jupes. Mais il ne se décidait point. d'un gris cendré. il les passa entre ses mains chaudes. sa tête ensommeillée se renversait. les boutons des épaulettes de sa chemise avaient dû se détacher. au grand soleil. s'embarrassait dans le corsage de laine noire. elle dormait.12 - . au milieu d'un grand froissement de linges . dans un désordre abominable. et il céda cette fois. le printemps de la chair. C'étaient des bas de fil d'Écosse. sa poitrine confiante s'offrait. il finit par les ramasser. avant de les pendre. et. Lui qui vivait là. cherchait à quatre pattes les bas. la vêtaient encore d'un manteau sombre. redoublait sa mauvaise humeur. Enfin. longs et fins. Elle avait passé le bras droit sous sa nuque. avec son haussement d'épaules habituel.remuer. C'était une chair dorée. découvrant la gorge. tombés derrière une vieille toile. Et. Pendant la fièvre d'insomnie. tout en étouffant des grognements. gonflés de sève. et par les étendre sur des chaises. les vêtements étaient trempés encore. dénoués. un à un. Le bord de la robe les avait mouillés. tandis que ses cheveux noirs. où pointaient deux roses pâles. baignée de lumière. dans une adorable ligne d'abandon . que pas une onde ne passait sur sa nudité pure. Mais ce qu'il aperçut l'immobilisa. Cette curiosité. eux aussi . jamais elle ne s'en irait ! Il tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme. Claude avait envie d'écarter le paravent et de voir. murmurant : « Ah ! fichtre !… Ah ! fichtre !… » La jeune fille . et il les étira. pour la renvoyer plus vite. passant la tête. glissées à terre. et l'haleine douce reprit. S'il était permis de tout jeter ainsi à la débandade ! Jamais ça ne serait sec. si inconsciente. toute la manche gauche glissait. . anéantie sous l'accablement des nuits sans sommeil. venait de rejeter le drap . grave. d'une finesse de soie. lâchant les pinceaux. Depuis qu'il était debout. extasié. il empoignait ses brosses. qu'il jugeait bête. lorsqu'il y eut des mots balbutiés. deux petits seins rigides. De l'eau avait coulé.

mais si souple. de vagues raisonnements recommençaient à bourdonner en lui. le front limpide. un sourire qui devait illuminer toute la face. accroupi au bord d'une chaise basse. Puis. des seins déjà mûrs. un peu grêle d'enfance. qui l'avait lâchée . en l'étudiant avec soin. uni comme un clair miroir. car elle était trop fraîche. il se mit à dessiner. qu'il ne l'avait pas devinée ? Une vraie trouvaille ! Légèrement. Tout son trouble. il redevenait un petit garçon. Une modestie inquiète le rapetissait devant la nature.« Ah ! fichtre ! elle est bigrement bien ! » C'était ça. dans son application au travail. Claude courut prendre sa boîte de pastel et une grande feuille de papier. Mais il avait peur qu'elle ne bougeât. il serrait les coudes. Cela dura près d'un quart d'heure. des choses effroyables qu'il ne saurait jamais. Mais pourquoi lui avait-elle conté une histoire si peu croyable ? Et il imaginait d'autres histoires : une débutante tombée à Paris avec un amant. aux fines ailes nerveuses . comme il l'avait pensé. il était dans le ravissement de la neige des seins. par crainte de l'éveiller. en retenant sa respiration. Déjà. d'une grande douceur. avec ça. pis une gueuse. le nez petit.13 - . son désir combattu aboutissaient à cet émerveillement d'artiste. des perversions ingénues et extraordinaires. Cependant. à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien emmanchés. cette gorge-là. ou bien une petite bourgeoise débauchée par une amie. très sage. attentif et respectueux. Ces hypothèses augmentaient son incertitude. Le haut était d'une grande bonté. ou encore un drame plus compliqué. tout à fait ça. et l'on sentait le sourire des yeux sous les paupières. il avait oublié la jeune fille. il posa sur ses genoux un carton. d'un air profondément heureux. il s'arrêtait parfois. n'osait rentrer chez ses parents . la veille. éclairant l'ambre délicat des épaules. il se remettait vite à la besogne. Un peu mince. la figure qu'il avait inutilement cherchée pour son tableau. Où diable la cachait-elle. sa curiosité charnelle. . et presque dans la pose. clignait les jeux. Qui pouvaitelle être ? À coup sûr. d'une jeunesse si fraîche ! Et. il passa à l'ébauche dû visage.

le sang fouetté d'une telle angoisse pudique. que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'à la pointe de ses seins.Seulement. Brusquement. C'était comme un coup de passion. le crayon en l'air. « Eh bien. « Je ne vous mangerai pas peut-être… Voyons. pareil à une moire sur le satin de sa peau. dans ces traits noyés.14 - . Elle ouvrit les paupières toutes grandes. Elle finit par bégayer. la mâchoire avançait. oh ! non. . désespéré devant son dessin. le bas gâtait ce rayonnement de tendresse. pelotonnée. d'une délicatesse enfantine. « Ah ! mon Dieu ! » Et une stupeur la paralysa. la mangeant des yeux. « Oh ! non. elle sanglota. jeté hors de lui par la pensée qu'il ne l'achèverait pas. le drap serré au cou. les lèvres trop fortes saignaient. bossuant à peine le lit. la puberté grondante et qui s'ignorait. Peut-être avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la fouillait. remettez-vous comme vous étiez. que la pruderie de cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude pour son tableau. » Mais lui se fâchait peu à peu. en un flot rose. montrant des dents solides et blanches. si je sais comment vous êtes bâtie !… J'en ai vu d'autres. mécontent. et il s'emporta tout à fait. dans un élan éperdu. Cette obstination lui semblait stupide. elle ramena la couverture. accroupi devant elle. « Dites. dans une de ces brusques poussées de colère dont il était coutumier. monsieur !. » Alors. » Un nouveau flot de sang lui rougit les oreilles. qu'est-ce que ça peut vous faire ? En voilà un grand malheur. quoi donc ? cria Claude. un frisson courut. ce lieu inconnu. elle ne bougeait plus. repliée sur elle-même. ce garçon en manches de chemise. elle poussa un cri. Puis. que vous prend-il ? » Elle ne parlait plus. soyez gentille. elle l'écrasa de ses deux bras sur sa gorge.

vous avez couché dans mon lit. elle se risqua. il recommença. Alors. j'aurais eu l'occasion belle. au moins !… De grâce. lentement. la couverture tamponnée autour de son cou. il la laissa se calmer un peu . soyez aimable. N'est-ce pas ? vous m'excusez… Et. rien que la tête ! Si je pouvais finir la tête. non. quand il s'agit de cette sacrée peinture . puisque ça vous contrarie. loin d'elle. « Je vous jure que j'en ai besoin. et vous étiez si bien dans la note ! Moi. elle sortit son bras nu. ce n'est pas très gentil de me refuser ce service. » Tant de larmes le surprenaient. dans l'émotion de son gros désir d'artiste. vous me donneriez encore quelques minutes. vous serez libre tout de suite. si vous saviez ! J'ai là une figure de mon tableau qui n'avance pas du tout. en ayant bien soin de tenir. Du reste. et il se tut. voyez-vous. Non. il n'avait pas bougé. » Il s'était courbé sur son dessin. une dernière gêne. Et. découvrit son visage apaisé. cette nuit… Ah ! ce que je m'en moque. une honte lui venait de sa rudesse . elle le glissa de nouveau sous sa tête. embarrassé. Vous pouvez bien tout montrer… Et puis. écoutez. il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre. hein ? mais c'est imbécile ! Pour qui me prenez-vous ?… Est-ce que je vous ai touchée. toujours accroupi sur la chaise basse. et je vous en serai reconnaissant. autrement je ne vous tourmenterais pas. ma chère !. il agitait pitoyablement son crayon. je ne demande pas le torse ! La tête.« Vous ne voulez pas. » Elle pleurait plus fort. Que pouvait-elle faire ? Elle était à sa merci. n'en parlons plus… Seulement. il suppliait. ensuite. de son autre main. tenez ! si vous étiez aimable. pour . restez donc tranquille ! pas le torse. car enfin je vous ai ramassée. dites ? Si j'avais songé à des bêtises. oh ! reconnaissant toute ma vie ! » À cette heure. et il avait l'air si malheureux ! Pourtant elle eut une hésitation. la tête cachée au fond de l'oreiller. d'une voix très douce : « Voyons.15 - . sans dire un mot. « Ah ! que vous êtes bonne !… Je vais me dépêcher. j'égorgerais père et mère. restée cachée. remettez votre bras comme il était.

la bougie de la veille traînait par terre. d'une lampe à esprit-devin. Mais ce dont elle s'effrayait surtout. Près du divan. barbouillée de vermicelle. de ce peu d'ellemême qu'elle aurait montré ingénument dans un bal. Un petit tremblement d'inquiétude nerveuse le secouait. elle l'étudiait à son tour. sans savoir pourquoi. tandis que son nez la surprenait. la sensation de son bras nu. il est vrai. sur laquelle était restée une casserole. Il ne devait avoir que la brutalité des timides. et il n'y avait que le coucou. continuait à l'effarer un peu. la bouche détendue en un vague sourire de confiance. qu'on devait balayer tous les mois . enluminé de fleurs rouges. où il s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-mêle. et qui ne voit que le modèle. un flot épais d'esquisses qui descendait jusqu'au sol. Puis. c'était des esquisses pendues aux murs. stupéfaite d'un tel désordre et d'un tel abandon. ses gestes emportés ! Il n'était pas laid pourtant. Outre le lit. un nez délicat de femme. il n'y avait d'autres meubles qu'une vieille armoire de chêne disloquée. dans un coin du parquet. de couleurs. entre ses paupières mi-closes. ce garçon lui parut si raisonnable. L'atelier. Des chaises dépaillées se débandaient. la petite table de toilette et le divan. Tout cela. comme chez un ami. et qu'une grande table de sapin. sa grosse tête. elle était redevenue rose. . Comme il l'avait terrifiée depuis la veille. Ce ne pouvait être un méchant. mais elle le sentait. sans cadres. Et.qui la femme a disparu. les joues refroidies. d'assiettes sales. poils hérissés des lèvres. avec sa forte barbe. qui parût gai et propre. D'abord. l'emplissait là de confusion. un coucou énorme. qu'elle se tranquillisa. et dont elle était très touchée. Devant le poêle. avec son tic-tac sonore. elle découvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse. perdu dans les. lui aussi. Elle y jetait des regards prudents. elle se mettait à l'aise. elle ne l'analysait pas très bien. les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.16 - . une continuelle passion qui semblait faire vivre le crayon au bout de ses doigts minces. encombrée de pinceaux. parmi des chevalets boiteux.

ça commence par la même lettre. attirée pourtant par un tableau retourné. l'ayant regardée à ce moment. Lui non plus n'avait pas dit son nom : Depuis la veille. afin de le mieux juger le lendemain. éclatante. au travers de la vaste pièce. Il voulut dire un mot. pour qu'on n'osât même pas le montrer ? Et. ils étaient là. Elle baissait les yeux. côte à côte. s'oubliait. Il clignait les paupières. pour l'occuper : . » Et.17 - . la nappe de brûlant soleil. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience. Puis une autre idée l'amusa. je me nomme Claude. voyageait. _ « Tiens ! Claude. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs noms. tombée des vitres. comme reprise de sommeil. Que pouvaitil cacher. dont elle accentuait l'insoucieuse misère. rugueuse. et dans la terreur qu'elle ne bougeât. d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier. Christine.Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture. il n'imagina que cette question : « Comment vous nommez-vous ? » Elle ouvrit les yeux qu'elle avait fermés. il reprit au hasard. et qu'il poussait chaque soir vers la muraille. celui-là. il la vit qui éclatait d'un joli rire. coulant ainsi qu'un or liquide sur tous ces débris de meuble. C'était l'échappée joueuse d'une grande fille encore gamine. et surtout pour la distraire de la pose. dans la fraîcheur du premier coup d'œil. n'importe quoi. « Moi. Claude finit par trouver le silence lourd. « Christine. le grand tableau auquel travaillait le peintre. il s'étonna. sans être tempérée par le moindre store. entendu sur la porte d'une auberge. se sentait à bout d'imagination. Mais il eut beau chercher. » Le silence retomba. » Alors. sans se connaître. dans l'idée d'être poli.

sur un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées obstruaient la voie. la peau.18 - . une vieille dame très riche. Alors avait commencé une série de contretemps et de retards. les voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une station. alors. conta les choses. simplement. » Tous deux éclatèrent. un bon coup de soleil dans la peau… Dites donc. C'était la veille au matin qu'elle avait quitté Clermont. Mais voilà. cette gaieté native qui renaissait et partait malgré elle. elle étouffa son rire. arrivait à neuf heures dix. un peu chaud ». et lui. uniquement désireux de prolonger la séance. tandis que ses yeux s'égayaient. « Oui. bah ! ça fait du bien.« Il fait un peu chaud. Mais. cette nuit. réglementairement. Claude. que son train était tombé. les bagages. La chaleur devenait si forte. » Cette fois. d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles. Mme Vanzade. on avait même fixé par lettres un signe de reconnaissance. conclut de son air bonhomme : « C'est ce soleil qui entre. répondit-elle sérieusement. se souciant peu au fond de savoir la vérité vraie. enchanté d'avoir découvert enfin un sujet de conversation. un peu au-dessus de Nevers. laissés là en arrière. pour venir à Paris. depuis qu'elle se rassurait. sans curiosité. et toutes les précautions étaient prises. de la pâleur laiteuse des camélias. puis l'abandon forcé de ces wagons. Christine. qui habitait Passy. une femme de chambre devait l'attendre. moite et pâlissante. en quelques paroles. Le train. où l'on s'était décidé . sous la porte. où elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général. une plume grisé à son chapeau noir. nous aurions eu besoin de ça. la questionna sur son aventure. qu'elle était dans le lit comme dans un bain.

lorsque j'ai été reprise de peur.19 - . il a fouetté son cheval si fort. Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon. cette grande halle inconnue. il s'est fâché. intéressé maintenant. se promenant avec son petit sac. elle n'avait point osé prendre une voiture. que j'ai dû me cramponner aux portières. car il n'y avait plus là qu'un cocher très sale. d'un bout à l'autre de la ligne . qui rôdait autour d'elle. Et. « Pas de chance ! interrompit Claude. personne ne vous attendait plus ? » En effet. naturellement. Et vous êtes montée dans sa voiture ? » Les yeux au plafond. Puis. comme s'il eût assisté à la réalisation d'un conte bleu. Enfin. en m'apercevant que nous passions sur un pont. le fiacre roulait doucement dans des rues éclairées. Christine n'avait pas trouvé la femme de chambre de Mme Vanzade. j'ai reconnu la Seine. « Oui. sans quitter la pose : « C'est lui qui m'a forcée. il me faisait peur… Quand il a su que j'allais à Passy. je voyais du monde sur les trottoirs. surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les complications de cette histoire. elle s'était décidée. Il m'appelait sa petite. mais trop tard. espérant que quelqu'un viendrait. qui sans doute s'était lassée. un rouleur. vide. D'abord. à cette heure avancée de la nuit. toujours incrédule. si bien qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard. je me suis rassurée un peu. la pluie commençait. reprit Claude. combattu pourtant. Je ne suis jamais venue à Paris. à une heure du matin seulement. Justement. en s'offrant d'un air goguenard.à former un train de sauvetage. empestant le vin. noire. Christine continua. mais j'avais regardé un plan… Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais. On avait perdu deux heures. et deux autres furent perdues encore. le fiacre. dans le trouble que l'accident occasionnait. bientôt déserte. qui avait tourné dans un endroit très noir. s'est brusquement . Puis.

dans le ruissellement de l'orage. Il ne doutait plus. C'était le cocher qui 'descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la voiture… Il disait qu'il pleuvait trop… » Claude se mit à rire. restée en route. sous cette porte ! acheva Christine. j'ai sauté sur le pavé. j'ai sorti une pièce de cinq francs. elle revoyait la cité tragique. il a juré. un frisson pâlit son visage. et il a fouetté son cheval. cette trouée des quais s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise. et ces éclairs. Et ces tonnerres. Je savais bien que je n'étais pas à Passy. Alors. comme il traversait le pont Louis-Philippe. . dans ce Paris terrible. si je ne le payais pas… La pluie tombait à torrents. – Tout de suite. une moitié de brioche et la clef de ma malle. à côté de ce cours naturel des infinies combinaisons de la vie. Claude s'était remis à son dessin. j'allais donc coucher la nuit là. qui me montraient des choses à faire trembler ! ». Je perdais la tête. était tout bonnement stupide. embarrassée : « Bon ! bon ! le farceur plaisantait. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de la vérité. Maintenant. Ses paupières de nouveau s'étaient closes. oh ! ces éclairs tout bleus. il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à toutes roues.arrêté. souvent. il m'a dit que nous étions arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau. par l'autre portière. et il est parti en emportant mon petit sac. – Mais on prend le numéro de la voiture ! » cria le peintre indigné. qui allongeaient des bras de potence. où il n'y avait heureusement que deux mouchoirs. Comme elle se taisait. tout rouges. ce fossé profond de la rivière roulant des eaux de plomb. elle ne pouvait inventer ce cocher-là. hérissé de grues immobiles. pour être simple et logique. encombré de grands corps noirs. de chalands pareils à des baleines mortes. Ce qu'il avait imaginé. le quai était absolument désert. « Vous pensez si j'étais heureuse.20 - . Était-ce donc là une bienvenue ? Il y eut un silence.

qui l'avait gardée dans son pensionnat. était mort à Clermont. une ville noire… Puis. la supérieure des Sœurs de la Visitation. je ne sais guère. – Je n'ai pas de parents. sans un sou. » Puis. sa mère. la supérieure ayant fini par lui trouver cette place de lectrice. Mme Vanzade. un Gascon de Montauban. depuis quinze mois. chez sa vieille amie. les yeux baissés sur son croquis. où une paralysie des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. toute seule. « Le coude un peu rabattu. et elle était née à Strasbourg. je vous prie. son bras s'engourdissait. et. cette orpheline bien élevée.21 - . devenue presque aveugle. » 'Elle avait dix-huit ans. pour s'excuser : « Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation. « C'est joli. à sa maladresse de gestes et de paroles. avait vécu là-bas. d'un air d'intérêt. . la laissant seule au monde. Il ne travaillait plus. avec l'unique amitié d'une religieuse. Ce couvent.Mais elle remua. ménageant sa maigre pension. Claude restait muet. – Pas beaucoup. Pendant près de cinq ans. s'ils ont appris la catastrophe. Clermont ? demanda-t-il enfin. elle était morte à son tour. Comme elle entrait dans sa douzième année. en province. pour achever d'élever sa fille en demoiselle . à ces nouveaux détails. entre deux changements de garnison de son père. » Elle s'était accoudée. je sortais à peine. peignant des éventails. C'était du couvent qu'elle arrivait tout droit. elle continua très bas. le capitaine Hallegrain. par hasard. ce dernier. travaillant. qui était Parisienne. cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à son embarras. – Comment ! ni père ni mère… Vous êtes seule ? – Oui.

comme se parlant à elle-même. le sang à la tête… La musique m'ennuyait. et je profitais si peu. rien du tout… Maman. Il est temps d'aller à vos affaires. mademoiselle… Pardonnez-moi.22 - . Une brusque honte l'emplit de regret. d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil : « Maman. levezvous. des crampes me tordaient les bras au piano. d'en finir avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille. elle s'agitait. . mal à l'aise dans ce lit où elle brûlait. Sans doute. qu'elle n'osait demander à la regarder de près. j'ai abusé. malgré elle. je vous en prie. dans ses yeux clairs. De loin. Claude eut conscience de cet énervement. elle voyait à l'envers l'étude que le peintre avait ébauchée d'après elle. des grands traits de pastel sabrant les ombres. dont les murs flambaient . C'est encore la peinture qui allait le mieux… » Il leva la tête. j'avais des professeurs de tout . Il lâcha son dessin inachevé. il dit très vite : « Merci bien de votre complaisance. se tuait à la besogne… Elle me gâtait. un trouble reparut. « Vous savez peindre ! – Oh ! non. D'ailleurs. tourmentée de l'idée de s'en aller. ». un regard autour de l'atelier. je ne sais rien. et. il l'interrompit d'une exclamation. et je l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails… Elle en peignait de si beaux ! » Elle eut. sur les esquisses terrifiantes. qui n'était pas forte. qui avait beaucoup de talent. toujours à rire. si consternée des tons violents. l'étonnement inquiet de cette peinture brutale. puis je n'écoutais pas. d'abord_ j'étais tombée malade. me faisait faire un peu d'aquarelle. vraiment… Levez-vous. il n'y avait rien de trop beau pour moi.

n'est-ce pas ? et prenez une serviette propre… Voulez-vous de l'eau davantage ? Je vous passerai le broc. . rougissante. elle ne parlait plus. « Monsieur. il replaça le paravent et gagna l'autre bout de l'atelier. sans les bas et les jupes qu'il avait étendus au soleil ? Les bas étaient secs. » Il se précipita. poussa les bottines. et il aperçut une dernière fois le bras nu. Puis. puis. Où avait-il la tête ? que voulait-il qu'elle devînt. en chemise derrière ce paravent. qui lui fit ranger bruyamment sa vaisselle. continuait de s'occuper d'elle. il les passa par-dessus la mince cloison. Elle avait dit merci. pour qu'elle pût sauter du lit et se vêtir. des bruits discrets d'eau remuée. il lui répétait de se lever. Mais lui. il eut un geste de fou. à mesure qu'il s'empressait devant elle. » L'idée qu'il retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup. si vous étiez assez Obligeant… Je ne trouve pas mes bas. il distinguait à peine des frôlements de linges. « Monsieur. il n'entendait pas une voix hésitante. sur la table… Ouvrez le tiroir.Et. sans craindre d'être écoutée. Au milieu du tapage qu'il déchaînait. sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas. monsieur… » ! Enfin. en se jetant à une exagération de pudeur. frais et rond. « Le savon est dans une soucoupe. ne laissa que le chapeau pendu à un chevalet. Il lança ensuite les jupes sur le pied du lit. il s'en assura en les frottant doucement .23 - . renfonçant au contraire son bras nu. il tendit l'oreille. d'un charme d'enfance.

« Allons, voilà que je vous embête encore ! Faites comme chez vous. », Il retourna à son ménage. Un débat l'agitait. Devait-il lui offrir à déjeuner ? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part, ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit à faire du chocolat, ce qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi. Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut une exclamation ! « Comment ! déjà ! » C'était Christine qui repoussait le paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne gardait même pas l'humidité de l'eau ; son lourd chignon se tordait sur sa nuque, sans qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite et bien. « Ah ! fichtre, si vous faites tout comme ça ! » Il la trouvait plus grande et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment. Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle se sentait sans défense, elle eût remis son armure, avec ses bottines et sa robe. Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il hésitait encore à dire ! « Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas ? » Mais elle refusa. « Non, merci… Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy. », Vainement, il lui répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable de sortir ainsi sans manger. « Alors, je descends vous chercher un fiacre. – Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.
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– Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Permettez-moi, au moins, de vous accompagner jusqu'à la station de voitures, puisque vous ne connaissez point Paris. – Non, non, je n'ai, pas besoin de vous… Si vous voulez être aimable, laissez-moi m'en aller toute seule. » C'était un parti pris. Sans doute, elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par des inconnus : elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colère, affecta de l'envoyer au diable. Bon débarras ! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et il demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate. « Comme il vous plaira, après tout. Je n'emploierai pas la force. ». À cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien ; elle prit son chapeau, chercha du regard une glace ; puis, n'en trouvant pas, elle se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noyé, le front limpide, les yeux tendres, c'était à présent le bas qui avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents. Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait peut-être. « En tout cas, reprit-il, agacé, je ne pense pas que vous ayez un reproche à me faire. ». Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire nerveux. « Non, non, monsieur, pas le moindre. » Il continuait à la regarder, rendu au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été ridicule.
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Que savait-elle donc, cette grande demoiselle ? Sans doute ce que les filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure éclosion de la chair et du cœur, où personne ne descend. Dans ce lieu libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller, avec sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme ? Maintenant qu'elle ne tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé pour rien ? Quoi ! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des doigts ! L'indifférence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie, devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore, et elle s'en allait ainsi, changée, énervée, faisant la brave dans son dépit, emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui n'étaient pas arrivées. « Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures est au bout du pont, sur l'autre quai ? – Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres. » Elle avait achevé de nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser là quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se dirigea vers la porte. Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier. « Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner avec moi. C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins. » Elle refusa de nouveau d'un signe de tête. Sur le palier, elle se retourna, se tint un instant immobile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la première.

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« Merci, merci bien. » Il avait pas la petite main gantée dans sa main large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié. La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une question ! « Quand vous reverrai-je ? » Mais une honte l'empêcha de parler. Alors, après avoir attendu, elle dégagea sa main. « Adieu, monsieur. – Adieu, mademoiselle. » Christine, déjà, sans lever la tête, descendait l'échelle de meunier, dont les marches craquaient ; et Claude, brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant très haut ! « Ah ! ces tonnerres de Dieu de femmes ! » Il était furieux, enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine voix. Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une ! Ces gueuses-là n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas abominablement fichue de lui ? Et il avait eu la bêtise de croire des contes à dormir debout : tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient ? D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air était drôle, au moment de filer. Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait ! mais non, des mensonges sans profit, inexplicables, l'art pour l'art ! Ah ! elle riait bien, à cette heure ! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin. Elle avait dû lui en laisser un désordre ! Et, quand il constata que tout se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire, d'un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa des deux poings l'oreiller

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odorant, étouffé par cette tiédeur, cette odeur pure de jeunesse qui montaient des linges. Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraîchir les tempes et, dans la serviette humide, il retrouva le même étouffement, cette haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier, l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte de grosses bouchées de pain. « Mais on meurt ici ! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend malade. » Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud. Et Claude, ouvrant une petite fenêtre, au ras du toit, respira d'un air de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. Il avait pris son dessin, la tête de Christine, et il s'oublia longtemps à la regarder.

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II
Midi était sonné, Claude travaillait à son tableau lorsqu'une main familière tapa rudement contre la porte. D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le maître, le peintre glissa dans un carton la tête de Christine, d'après laquelle il retouchait sa grande figure de femme. Puis, il se décida à ouvrir. « Pierre ! cria-t-il. Déjà toi ? » Pierre Sandoz, un ami d'enfance, était un garçon de vingt-deux ans, très brun, à la tête ronde et volontaire, au nez carré, aux yeux doux, dans un masque énergique, encadré d'un collier de barbe naissante. « J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te donner une bonne séance… Ah ! diable ! ça marche ! » Il s'était planté devant le tableau, et il ajouta tout de suite ! « Tiens ! tu changes le type de la femme ? » Un long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles. C'était une toile de cinq mètres sur trois, entièrement couverte, mais dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l'ébauche. Cette ébauche, jetée d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de couleurs. Dans un trou de forêt, aux murs épais de verdure, tombait une ondée de soleil ; seule, à gauche, une allée sombre s'enfonçait, avec une tache de lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au milieu des végétations de juin, une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge ; et elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d'or qui la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde, également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'était
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bonnement satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d'un simple veston de velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe. « Très belle d'indication, la femme ! reprit enfin Sandoz. Mais, sapristi ! tu auras joliment du travail, dans tout ça ! » Claude, les yeux allumés sur son œuvre, eut un geste de confiance. « Bah ! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la besogne ! Cette fois, peut-être, je finirai par me prouver que je ne suis pas une brute. » Et il se mit à Siffler fortement, ravi sans le dire de l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, soulevé par un de ces grands coups d'espoir, d'où il retombait plus rudement dans ses angoisses d'artiste, que la passion de la nature dévorait. « Allons, pas de flânerie ! cria-t-il. Puisque tu es là, commençons. » Sandoz, par amitié, et pour lui éviter les frais d'un modèle, avait offert de lui poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul jour où il fût libre, la figure se trouverait établie. Déjà, il endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque réflexion. « Dis donc, tu n'as pas déjeuné sérieusement, toi, puisque tu travaillais… Descends manger une côtelette, je t'attends ici. » L'idée de perdre du temps indigna Claude, « Mais si, j'ai déjeuné, regarde la casserole !… Et puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la mangerai… Allons, – allons, à la pose, paresseux ! » Vivement, il reprenait sa palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant ! « Dubuche vient nous chercher ce soir, n'est-ce pas ? – Oui, vers cinq heures. – Eh bien, c'est parfait, nous descendrons dîner tout de suite… Y es-tu à la fin ? La main plus à gauche, la tête penchée
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davantage. » Après avoir disposé les coussins, Sandoz s'état installé sur le divan, tenant la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas moins un moment encore, car il avait reçu le matin même une lettre de Plassans, la petite ville provençale où le peintre et lui s'étaient connus, en huitième, dès leur première culotte usée sur les bancs du collège. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde, l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues immobilités. C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence où il était né. Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que son fainéant de père avait lâchée à la rue, venait d'épouser un bon ouvrier, amoureux fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgré leur courage, ils n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accepté de grand cœur, lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui : la toquade généreuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes barbouillés autrefois par le mioche avaient frappé. Et, jusqu'à sa rhétorique, pendant sept ans, Claude était donc resté dans le Midi, d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un matin, on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé. Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec la faculté de disposer du capital, à l'âge de vingt-cinq ans. Celui-ci, que l'amour de la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le collège, sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat, et accourut à Paris, où son ami Sandoz l'avait précédé. Au collège de Plassans, dès leur huitième, il y avait eu les trois inséparables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et Louis Dubuche. Venus de trois mondes différents, opposés de natures, nés seulement la même année, à quelques mois de distance, ils s'étaient liés d'un coup et à jamais, entraînés par des affinités secrètes, le tourment encore vague d'une ambition commune, l'éveil d'une intelligence supérieure, au
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souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait d'être aussi la cause. elle n'est pas commode. le jour où Pouillaud alluma les chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie ? Oh ! la terreur de Lalubie. « Dis donc. « Sacredié ! murmura Sandoz dans le grand silence. il m'annonce justement le mariage de Lalubie. Quant à Dubuche. se reculant. et qu'il aperçut cette chapelle ardente !… Cinq cents vers à toute la classe ! » Sandoz. gagné par cet accès de gaieté. sans répondre. en laissant à sa veuve une situation si compliquée. cédant à sa rancune contre les Provençaux. à larges coups de brosse. clignant les yeux. Mais tu la connais. Le père de Sandoz. que la fortune entière avait coulé dans le désastre ! et la mère. une Bourguignonne. avec une obstination de juifs qui escomptaient l'avenir à trois dents pour cent. Puis. vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses parents plaçaient sur lui. s'était renversé sur le divan.32 - . abreuvé d'amertume. en sixième.milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui les battaient. la fille de Galissard. s'était réfugiée à Paris avec son fils. et il suivait les cours de l'École comme élève architecte. hein ? » Claude le laissa s'étirer. il était mort. puis. en disant « Ah ! l'animal de Pouillaud !… Tu sais que. Il attaquait le veston de velours. le mercier. un Espagnol réfugié en France à la suite d'une bagarre politique. Il reprit la pose. égayé par un brusque souvenir. avant de grimper à sa chaire. quand il ouvrit son armoire pour prendre ses livres. ta pose ! elle me casse le poignet… Est-ce qu'on peut bouger. il eut un rire énorme. l'aîné d'une boulangère de Plassans. il était venu rejoindre ses amis. la cervelle hantée de gloire littéraire. avait installé près de Plassans une papeterie. traqué par la méchanceté locale. Cette vieille rosse de professeur épouse une jolie fille. poussé par celle-ci. toute une série de procès si obscurs. où fonctionnaient de nouveaux engins de son invention . tu te rappelles. très âpre. plus tard. dans sa lettre de ce matin. qui la soutenait maintenant d'un maigre emploi. la petite blonde à qui . très ambitieuse.

avec son couteau corse qu'il montrait rouillé du sang de trois cousins. des profils de méchanceté et de souffrance : le proviseur qui se ruinait en réception pour marier ses filles. un gros de la rhétorique. auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme. le pion féroce. l'ancien couvent moisi qui s'étendait jusqu'aux remparts. et qu'on accusait d'une idylle dans les épluchures. Ce fut d'abord le collège. que des dessins et des inscriptions abominables insultaient sur tous les murs . celle dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands. où ils avaient appris à nager. le bassin vaseux.33 - . le petit Chantecaille. parlant du dos. disait-on. si douces sous leur coiffe blanche ! Quelle affaire. deux monstres. le maître de physique. lorsque sœur Angèle. Tu-m'as-trompé-Adèle. décelant au loin sa présence . peuplées de sœurs délicates. et l'infirmerie. et la lingerie. la Crasse qui teignait les chaires en noir. les deux cours plantées d'énormes platanes.nous allions donner des sérénades ! » Les souvenirs étaient lâchés. si bon enfant. le personnel entier défila. l'un fouetté et peignant avec une fièvre croissante. se faisait sur les mains des entailles au canif. avait disparu un beau matin avec Hermeline. chacun éclaboussé de l'injure d'un surnom. qu'il laissait fumer en promenade . l'autre tourné toujours vers le mur. d'autres. vert de mousse. Pifard. et le dortoir des petits. grotesque et terrible. pour monter et pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre ! Puis. du continuel frottement de sa tête. le censeur. Spontini. les épaules secouées de passion. qu'on avait surnommés Paraboulomenos et Paralleluca. . dont le nez fameux s'embusquait derrière les portes. pareil à une couleuvrine. et le réfectoire empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle. le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri. des religieuses en robe noire. fameux par ses horreurs. entre les bras d'un carabinier . une chevauchée lamentable. par amour. Claude et Sandoz ne tarirent plus. deux grandes belles filles élégantes. la kyrielle des professeurs. jusqu'à un marmiton de la cuisine et à la laveuse d'assiettes. un cocu légendaire. et les classes du bas dont les plâtres ruisselaient. qui. d'autres encore. jadis surprise.

avec cette effroyable queue de faïence. mon vieux ! répondit Sandoz. sa sueur froide.Ensuite arrivaient les farces. et lues couramment par tous les cancres. avait eu la belle idée de griller des hannetons. un maigre garçon qui apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe ! Et le soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle. criant . la meilleure. Ah ! oui. celleci ! Dubuche. en long cortège. sans que le professeur s'en aperçût . des cartes de géographie connues . avec des chants funèbres. Oh ! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de Mimi-la-Mort. qui faisait le clergé. puis au matin. avouait maintenant son épouvante. dont on se tordait après des années. près de la veilleuse. les pierres jetées dans les vitres. autrement dit le Squelette-Externe. s'était fichu au fond du bassin. une fumée si épaisse s'était échappée du pupitre. sur le tableau noir. pour avoir un bénitier. puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute. « Cet animal de Pouillaud !… Et il t'a écrit ? qu'est-ce qu'il fabrique maintenant. fameuse. que le pion avait saisi la cruche. Et la plus drôle. s'était mis à tirer en fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier. les leçons de grec écrites à l'avance. un matin de grandes vacances. Et la maraude. Sa lettre est d'un bête !… . les soudaines évocations des bonnes blagues. comme on le disait ! Une puanteur si âcre. qui bondissait et volait en éclats derrière lui ! Claude resta un pinceau en l'air. pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des pipes de roseau ! Sandoz. les bancs de la cour sciés. Et le jour où Claude. la bouche fendue d'hilarité. au fond de son pupitre. en gros caractères. où le grand chic était d'obtenir. le pillage des champs d'oignons en promenade . la nuit où Pouillaud avait attaché tous les pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits. en voulant prendre de l'eau dans sa casquette. Pouillaud ? – Mais rien du tout. en se remontant sur les coussins. pour voir si c'était bon à manger. croyant à un incendie. avec les cassures.34 - . qui avait fait le coup. en dégringolant du chœur noyé de ténèbres.

pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres. » Alors. à se sécher sur le sable brûlant pour replonger ensuite. vois-tu. dont ils couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. mon vieux. s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient. C'étaient des fuites loin du monde. une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres. sur l'aire pavée. encore brûlante. les eaux. les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient vécues là-bas.Il finit son droit. à vivre dans la rivière. Et si tu voyais le ton qu'il a déjà. de passer là des journées entières. Et il ajouta : « Ah ! nous. lorsque jeunes hommes déjà. le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses de Plassans. Dubuche. où la paille du blé battu leur faisait une couche molle.35 - . la chasse les avait envahis. d'autres souvenirs leur vinrent. ils rêvaient de la Viorne. hors du collège. Ils profitaient des moindres congés. où l'eau s'amassait. Tout petits. tout nus. leur donnait des rires frais de galopins échappés. nous avons été protégés. toute la gourme imbécile d'un bourgeois qui se range ! » Il y eut un nouveau silence. une absorption instinctive au sein de la bourre nature. qu'ils savaient nager et c'était une rage de barboter au fond des trous. ils rentraient à la ville. les monts. au fond d'un trou de rocher. sur le dos. qui était pensionnaire. Ce ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait leur enfance. Et ils couchaient au petit bonheur de la route. ceux dont les cœurs battaient à grands coups. par les ardeurs troublantes des soirées de juillet. la chair endormie du bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient pas. Ils avaient douze ans à peine. allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin. dès leur sixième les trois inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. finissant par courir le pays entier. ils s'en allaient à des lieues. des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. mais la . dans quelque cabanon désert. fouillant les herbes des berges. Il avait du reste les jambes lourdes. sur le ventre. en jetant des cailloux dans leurs persiennes. Plus tard. s'enfonçant jusqu'aux oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. se joignait seulement aux deux autres les jours de vacances. L'été surtout.

ils y jouaient les drames qu'ils savaient par cœur. qui les berçait comme du fond d'un rêve. ravagés d'une fièvre de littérature et d'art. allant voir le soleil se coucher . des strophes ailées alternant avec les gravelures de garnison. la forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois. en déchargeant les fusils. six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues. pas une ombre. gesticulant. abattue à l'entrée du faubourg. puis ils coupaient à travers champs. les imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des antithèses. C'était une frénésie romantique. tandis que Sandoz avait toujours dans sa poche le livre d'un poète.36 - . où ils galopaient encore. Ces jours-là. ils avaient ainsi. couvertes d'une couche de poussière. ils laissaient les moineaux tranquilles. à l'infini. dans des terres rouges. rien que des oliviers nains. enthousiastes. toujours. Dans cette province reculée. des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui brûlait . entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules. Claude. vécu isolés. avec une chauve souris imprudente. en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier. le ravissement de ne plus se sentir aller. au milieu de la bêtise somnolente des petites villes. les avaient d'abord ravis en pleine épopée. comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient toujours. des expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides .chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans gibier. encore . à chaque retour. ils s'y oubliaient jusqu'aux étoiles. heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers. que des amandiers au grêle feuillage . Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche ! ils revoyaient les routes blanches. Le décor énorme d'Hugo. chargées de fer. et. dès quatorze ans. d'avancer seulement par la force acquise. quatre saules tachant de gris la terre éclatante. et un ciel de plomb. emportait un album où il crayonnait des bouts d'horizon . et. quand ils avaient découvert une source. la voix enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour les ingénues et les reines. une délicieuse hébétude de fatigue. Déjà.

pas plus. en jouant aux cartes la consommation. qu'ils érigeaient en une austérité de gandins supérieurs. ils montraient une belle gloutonnerie de jeunesse. pendant deux ans. au crépuscule. déclamant des vers sous des pluies battantes. la partie de dominos sans cesse recommencée. à la même heure sur la même avenue. par haine des cités. les jetait à des protestations. Ils projetaient de camper au bord de la Viorne. si avides d'admirer. l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles les indignait.37 - . Ils n'entraient jamais dans un café. Puis. Leur seule . comme Sandoz le disait à présent. Et. dans la joie d'une baignade continuelle. s'était consumé d'amour pour une apprentie chapelière. qui auraient suffi à leurs besoins. et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser la parole. escaladant les collines voisines pour y découvrir des solitudes ignorées. le journal épelé jusqu'aux annonces. Cette vie provinciale qui prenait les enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège. posaient même pour y dépérir comme des aigles mis en cage. un monde s'ouvrait plus humain. ils écoutaient en lui battre leur propre cœur.derrière des ruines. où s'engouffraient l'excellent et le pire. par l'éternel cri de misère qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Claude. ils professaient l'horreur des rues. Du reste. lorsque déjà des camarades à eux traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre. des maladresses. Musset était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes. regardant passer la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. sans vouloir d'abri. d'y vivre en sauvages. un furieux appétit de lecture. puis qui se dissiperaient comme des ombres. La femme elle-même était bannie. avec cinq ou six livres. des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu. c'était l'amour des grandes marches. que chaque soir il accompagnait de loin . qui les conquérait par la pitié. qui se livreraient tout un jour. qui les avaient protégés de l'engourdissement invincible du milieu. ils avaient des timidités. l'habitude du cercle. c'était cette fringale de lecture. des dames rencontrées en voyage. la même promenade. ils étaient peu difficiles. Sandoz nourrissait des rêves. que souvent des œuvres exécrables les jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'œuvre.

38 - . des sentiers de chèvre. roulant à l'infini ses vagues de pierre. d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés . des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons à la peau cuite des cailloux. d'un vert dur et verni. Là. le jour où nous avons grimpé avec . « Tiens ! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude. Puis. pareilles à des mares de sang . enfariné de poussière. jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux tous les pots à eau de la famille. brandit sa palette. une plaine s'étendait. le Jas de Bouffan. et quels rires attendris. pleuraient leur résine sous le grand soleil . si ombreux. l'ardent ciel bleu sur la campagne rousse. le bois des Trois-Bons-Dieux. avec le moutonnement des petits oliviers grisâtres. ça ? » Claude. d'autres encore. autour d'eux. les anciens horizons. des bouts de routes aveuglantes qui tournaient. Tu sais bien. d'autres. des sommets dans l'azur. où estce donc. du temps où ils faisaient partie de la musique du collège .aventure galante les égayait encore. jusqu'aux dentelures roses des collines lointaines. dont les pins. à jouer de la clarinette et du cornet à pistons . des nuits passées sous une fenêtre. des langues de sable altérées et achevant de boire goutte à goutte la rivière. indigné. au milieu de ses écroulements de roches foudroyées. entre des coteaux brûlés. Ah ! l'heureux temps. Ici. d'une blancheur de mosquée. tant elle leur semblait sotte . couleur de rouille. l'eau tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont. au centre de ses vastes terres. toutes sortes de coins bien connus : le vallon de Repentance. des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier. C'était comme s'ils avaient eu. si resserré. dans un récent voyage. « Comment ! tu ne te souviens pas ?… Nous avons failli nous y casser les os. un immense chaos. faites là-bas par le peintre. un désert farouche. des trous de taupe. la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante. Plus loin. des sérénades données à deux petites demoiselles. sans autre verdure que des buissons morts de soif. au moindre souvenir ! Les murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses.

il n'y a plus à flâner. il aimait mieux crever la faim. ils n'en quittaient plus guère le pavé. tellement qu'au beau milieu. en dehors de ses travaux de l'École. Du lundi au samedi. depuis que les trois inséparables avaient réalisé leur rêve de se retrouver ensemble à Paris. et il conclut gravement : « Fichu tout ça. et comme mes baguettes brûlaient.39 - . mon vieux ! Ici. sur des baguettes de romarin. lui. des stores de restaurant et des . Claude. » C'était vrai. et. que de recourir au commerce. traversaient les bois de Bellevue et de Meudon . nous ne pouvions plus ni monter ni descendre… Puis. Ils essayaient bien de recommencer les grandes promenades d'autrefois. maintenant. nous nous cramponnions avec les ongles . un marchand rusé . allaient battre les taillis de Verrières. maintenant. Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement. en haut. De son côté. » Un fou rire les secouait encore. toi et moi. Le peintre se renaît à son tableau. pressé de payer à ses parents les intérêts des sommes placées sur sa tête. quand il_ s'est agi de faire cuire les côtelettes. Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes. que ses cent cinquante francs nourrissaient mal. nous nous sommes presque battus. tout entiers à leur bataille. du reste. surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches ! Heureusement.Dubuche. à la fabrication des portraits bourgeois. certains dimanches. chacun devait faire cuire la sienne. pour le conquérir. des saintetés de pacotille. poussaient jusqu'à Bièvre. il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix et douze francs par le père Malgras. dans un coin sombre du bureau des naissances. grâce aux mille francs de rente . tu m'exaspérais à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon. du fond de Jaumegarde. puis rentraient par Grenelle. l'existence se faisait terriblement dure. cherchait de basses besognes chez des architectes. cloué là par l'unique pensée de sa mère. Dubuche. avait sa liberté. se rappelait. C'était lisse comme la main. ah ! oui. ils partaient à pied. par la barrière de Fontainebleau. mais quelles fins de mois terribles. » Sandoz. « Ah ! oui.

je l'ai gratté. je m'étais fichu là dans une sacrée machine. On parla d'autre chose. et j'en ferai d'autres. ayant rompu avec sa tante. oh ! des machines à les flanquer tous par terre d'étonnement ! » Il eut un grand geste. c'est plus sérieux que s'il avait passé devant tous les jurys de la terre… Tu sais.40 - . par économie. s'ils me refusent celui-ci. ça marche ? Tu as une crâne tournure. décidément : ça ne venait pas. comme pour balayer une foule . dans l'impasse des Bourdonnais. Lors de son retour. Oh ! je reprendrai ça un jour. il ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier . rageant à froid. Claude se montrait débonnaire. un atelier très vaste . il vida un tube de bleu sur sa palette. bien sûr : et. « Hein ? mon vieux. et il sauta du canapé. puis. Il y vivait en sauvage. eh bien. il cria à Sandoz : « Hé ! dis donc. charcutière aux Halles. Quand son travail marchait. puis. brouillé avec sa famille qui le dégoûtait. quand je saurai. pour se dérouiller les jambes. que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau. il s'allumait peu à peu. qu'il continua d'un flot intarissable. à peine son ami eut-il repris la pose. il avait eu. là-dedans… Ah ! les crétins. trop lourde encore pour mes épaules. gardant seulement au cœur la plaie secrète de la déchéance de sa mère. mon tableau des Halles. il était venu au quai de Bourbon. vois-tu. si tu voulais bien ne pas t'avachir ! » Mais Sandoz déclara qu'il s'ankylosait. mes deux gamins sur des tas de légumes. Brusquement. Aussi. par exemple ! Je suis plus sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux. lorsque je me reçois un tableau. sans perdre un coup de pinceau. lui qui peignait les dents serrées.enseignes de sage-femme. il devenait bavard. d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas la peinture. parce qu'elle se portait trop bien. Il y eut un repos de dix minutes. dès qu'il sentait la nature lui échapper.

à Paris. qui. cette peinture au jus de chique. dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois. et. des hommes. quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme celui-ci. près de la porte. et qui parlaient arrogamment de leurs études. il y perdait le boire et le manger. des femmes. ces six mois d'imbéciles tâtonnements. le père Belloque. Quand il avait donné ses vingt francs au massier. le célèbre peintre de Néron au cirque. Elle était superbe. D'ailleurs. disait-il. « Écoute ça. honteusement cuisinée d'après les recettes ? Le jour venait où une seule carotte originale serait grosse d'une révolution. un ancien capitaine manchot. qui encrassent pour toujours la vision du monde où l'on vit. fou de travail. dans son coin . à côté des beaux fils qui l'accusaient de paresse ignorante. un atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette. maintenant. il y avait encore d'admirables morceaux. parce qu'ils copiaient des nez et des bouches. ne lui avait-il pas répété. C'était pourquoi. d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait de la sienne ! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre. plutôt que d'y retourner gâter son œil à une de ces copies. à en faire une débauche. . une botte de carottes ! étudiée directement. luttant sans repos avec la nature. il se contentait d'aller peindre. peinte naïvement. à l'atelier Boutin. qu'il ne ferait jamais rien ! Ah ! qu'il les regrettait aujourd'hui. depuis un quart de siècle. en art. à vingt reprises. dans une salle du Musée. mon vieux. oui. puis à la rendre comme on la sentait ? est-ce qu'une botte de carottes. il se serait. ne valait pas les éternelles tartines de l'École. coupé le poignet. Est-ce que. il trouvait là du nu. enlevée avec une largeur de maître . il montera me le dire. Berthou. il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait dans le ventre ? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne femme devant soi. et il s'acharnait. dans la note personnelle où on la voit. pendue au mur. il indiquait une académie peinte.maître. et nous causerons. des pieds de fillette. sous l'œil d'un maître.41 - . à côté. » Du bout de sa brosse. enseignait les belles hachures aux gamins de Plassans.

qu'il a fait avaler de force aux idiots. tant pis ! ça me gratte. quelle fière allure ! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons ! Et quelle poigne ! Il aurait couvert les murs de Paris. mais. frissonnante. vivante du sang qui coulait sous la peau. il avait un dessin du tonnerre de Dieu. une chair de satin. il avait la fierté de ces quelques études. les seules dont il fût satisfait. si on les lui avait donnés : sa palette bouillait et débordait. doué admirablement. celui-là. au réalisme. Et maintenant. Oui. car il se fichait de tout. qui croient aujourd'hui le comprendre… Après ça. et je le trouve très crâne. lorsque ce fameux réalisme n'était guère que dans les sujets . soudaines et inexpliquées. « Tous des barbouilleurs d'images à deux sous. oh ! maintenant… » Il se tut. se recula pour juger l'effet. des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique ! Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois !… Tiens ! le père Ingres. des réputations volées. tu sais s'il me tourne sur le cœur. ce que pas un de ces crétins n'a senti. entends-tu ! ils ne sont que deux. entravé par des impuissances. c'est que le grand décor romantique de Delacroix craque et . tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées… Tous les deux. Ils ont fait chacun son pas en avant. avec sa peinture glaireuse ? Eh bien ! c'est tout de même un sacré bonhomme. Delacroix et Courbé. le plus vraiment peintre du siècle. se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait personne . Ils ont hurlé. il n'y aurait plus que moi… Mais ce que je sens. se sont produits à l'heure voulue. je serais très fort. Delacroix et Courbet. et d'un métier absolument classique. Je sais bien. celles qui annonçaient un grand peintre. un ventre de femme surtout. s'absorba une minute dans la sensation de son œuvre. « Maintenant. Le reste. et je lui tire mon chapeau.42 - . Dans ses rares heures de contentement. sabrant à grands coups le veston de velours. un rude ouvrier. puis repartit . pour incendier l'École… Puis. c'est de la fripouille… Hein ? le vieux lion romantique. Il poursuivit avec violence.exquis de vérité délicate. il fallait ça. ce n'était que de la fantasmagorie . il faut autre chose… Ah ! quoi ? je ne sais pas au juste ! Si je savais et si je pouvais. parbleu ! ils ont crié à la profanation. l'autre est venu.

voilà ! que lui prendre. ni sale ni propre. dans un rêve . où l'on tâcherait de mettre les choses. elle est aujourd'hui l'unique source possible. Et. mais en pleine coulée de la vie universelle. il dit alors à son tour « Non. il faudrait savoir… Moi.43 - . Un grand silence tomba. frémissant. Sandoz l'avait écouté.s'effondre . il avait publié son premier livré. l'arche immense ! Et pas dans l'ordre des manuels de philosophie. et c'est encore que la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé. je sens que je patauge… Ah ! si je savais. où le chien qui passe. le moisi de l'atelier où le soleil n'entre jamais… Comprends-tu. si l'on donnait son existence entière à une œuvre. nous compléteraient. les bêtes. sans haut ni bas. le grand tout. nous expliqueraient . une peinture claire et jeune. la peinture que nos yeux d'aujourd'hui doivent faire et regarder. si je savais. selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce . j'ai eu une révolte de défiance. un monde où nous ne serions qu'un accident. n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en lui. quelle série de bouquins je lancerais à la tête de la foule ! » Il se tut. une suite d'esquisses aimables. enfin. « Il se trompe ou il me trompe. non. tel qu'il fonctionne… Bien sûr. L'hiver précédent. et jusqu'à la pierre des chemins. » Sa voix s'éteignit de nouveau. pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours. il faut peut-être le soleil. Mais. enfin je ne puis pas dire. rapportées de Plassans. il me semble que la vérité est plus large… Ah ! que ce serait beau. il bégayait. comme s'il eût parlé au mur. chaque fois qu'un professeur a voulu m'imposer une vérité. depuis. lui aussi. il s'interrogeait . Et. les choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans de la vraie lumière. sans lâcher là pose. en songeant . le passionné de vérité et de puissance. les hommes. » Leurs idées m'exaspèrent. il tâtonnait. on ne sait pas. il faut le plein air. c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes. moi ! notre peinture à nous. le dos tourné. parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules le révolté. comment marcher avec elle ? Tout de suite.

qu'euxmêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil. la main. ils s'affolaient de gloire . ragaillardis. plus poussée que le reste. arrivant à son heure jouer son rôle. quitta le divan et alla se mettre près de lui. Oui ! toute la vie moderne ! Des fresques hautes comme le Panthéon ! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre ! » Dès qu'ils étaient ensemble. qui se reculait maintenant jusqu'au mur. et . confuses encore. en trois phases : la création. le peintre et l'écrivain en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. et les bêtes. Ils se fouettaient mutuellement. Claude. l'histoire de l'humanité. car ce ne sont pas les sujets qui manqueront… Hein ? la vie telle qu'elle passe dans les rues. et toutes les passions remises debout. si je ne suis pas une brute ! J'en ai des fourmillements dans les mains. et il cherchait un cadre plus resserré. décorer les gares.44 - . au fond des ruelles populeuses . et il y avait là une telle envolée de jeunesse. Alors. qui battaient son crâne. s'abandonnant. Puis. D'abord. y demeura adossé. la vie des pauvres et des riches. tous deux regardèrent. de nouveau muets. les halles. les êtres se succédant toujours. comme entretenus en souplesse et en force. plus humain. par le travail sans fin de la vie. aux marchés. tout ce qu'on bâtira. sous le plein jour . et les campagnes !… On verra. basé par la pose. il avait eu le projet d'une genèse de l'univers. où il ferait tenir pourtant sa vaste ambition. épris des besognes géantes. après un long intervalle. dans la chaîne des êtres . quand les architectes ne seront plus des crétins ! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides. sur les boulevards. l'avenir. Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasardées de cette troisième phase . rétablie d'après la science . une telle passion du travail. Le monsieur en veston de velours était ébauché entièrement . d'une jolie fraîcheur de ton . les mairies. et les paysans. Avec des lieues de murailles à couvrir. et tous les métiers en branle . « Ah ! tout voir et tout peindre ! reprit Claude. faisait dans l'herbe une note très intéressante. aux courses. Sandoz.dans le tourment des idées. achevant de créer le monde. on verra.

» Sandoz haussa désespérément les épaules : lui aussi se lamentait d'être né au confluent d'Hugo et de Balzac. le bonhomme y serait. il ajouta entre ses dents . Tous deux plaisantèrent. ça ne dit rien. car d'habitude il tuait ses modèles. comment appelles-tu ça ? demanda Sandoz. répondit Claude d'une voix brève. et carrément. tandis que la grande figure. au soleil. Lui-même attendait de tomber. ». malgré lui. Il renversa la tête. – Ça n'a besoin de rien dire… Des femmes et un homme se reposent dans une forêt. sans regard. Pour cette fois. dans la sauce romantique.la tache sombre du dos s'enlevait avec tant de vigueur. « Nom d'un chien. Claude restait satisfait. « Décidément. semblaient s'être éloignées. Notre jeunesse y a trop barboté. avec son visage qui soudait. Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain. Et ça. ne les lâchant qu'évanouis. Est-ce que ça ne suffit pas ? Va. dans l'excitation heureuse d'une bonne séance. ainsi qu'une chair de songe. – Plein air ». que les petites silhouettes du fond. une Ève désirée naissant de la terre. le ventre vide. c'est encore noir ! J'ai ce sacré Delacroix dans l'œil. les paupières closes. les jambes rompues. Il nous faudra une fameuse lessive. flottait toujours. à peine indiquée encore. Cependant. dans le frisson lumineux de la clairière . les deux femmes luttant au soleil. morts de fatigue. tiens ! cette main-là. il y en avait assez. il y en a assez pour faire un chef-d'œuvre. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils.45 - . « Plein air. la femme nue et couchée. . qui. était parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture. c'est du Courbet… Ah ! nous y trempons tous. nous en sommes barbouillés jusqu'au menton.

dans son respect de bon élève pour les formules établies . – Si. On s'en fichait bien. le cheveux ras. Ah ! ils te crétinisent raide à l'École. il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. cette fois. il n'y avait pas cent tableaux composés de la sorte ? Et puis. Il donna des poignées de main. » On frappait. c'est ce monsieur. voici Dubuche. là. comme cinq heures sonnaient au coucou. tu n'étais pas si bête ! » C'était la plaisanterie . Au fond. Épuisé. Est-ce qu'au Louvre. et sa vieille amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. « Eh bien ! quoi donc ? Ça ne te va pas ? demanda Sandoz qui le guettait. si. Dubuche répétait tranquillement : « Le public ne comprendra pas… Le public trouvera ça cochon… Oui. il se jeta sur son reste de pain. Mais. tout habillé. cette peinture déréglée le bousculait. et Dubuche entra. du public ! Sans se troubler sous la furie de ces réponses. Qu'est-ce qui te chiffonne ? – Seulement. visiblement. dit Sandoz qui s'étirait. il le cassait de ses doigts tremblants. dans la pondération de sa nature. au visage correct et bouffi. les bras en l'air. si l'on n'avait jamais vu ça. « Cinq heures. au milieu de ces femmes nues… On n'a jamais vu ça. les deux autres éclatèrent. Nous allons dîner… Justement. il le mâchait à peine. oh ! très bien peint… Seulement… – Allons. on le verrait. accouche.Et. les moustaches déjà fortes. C'était un gros garçon brun. c'est cochon : – Sale bourgeois ! cria Claude exaspéré. il le dévora. » Du coup. revenu devant son tableau. au point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait. tout son être se révoltait.46 - . repris par son idée.

de se prouver qu'il tenait enfin son chef-d'œuvre. la figure de la femme ne tenait plus. Maintenant. dans le besoin d'avoir une certitude immédiate. que de ne pas savoir tout de suite. il se grisait de travail. et il se sauva. » Sandoz hocha la tête . la question changeait. doucement. depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-Arts. » Mais Claude. Mais. au milieu de sa joie d'une bonne séance .courante de ses deux amis. s'aidant de ce document pris sur nature. avait repris un pinceau. allons dîner. une allure très révolutionnaire. machinalement. à l'École. de peur de l'exaspérer davantage : « Tu as tort de t'acharner. et je suis à vous. Énervé. et tu vas encore gâter ton affaire. mon vieux… Oui. comparant. Il battit alors en retraite. – Tout à l'heure. en tapant sur les peintres. ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. du moment que tu fais des excuses. Et il affecta. « Viens-tu ? répéta son ami. . et il s'était remis au travail. il la cernait d'un trait vigoureux. pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper. Ça. que diable ! rien ne presse… Laisse-moi indiquer ça. Où voulait-on qu'il fît ses études ? Il se trouvait bien forcé de passer par là. puis. Plus tard. C'était sa continuelle histoire : il ne pouvait lâcher à temps la besogné. on avait raison de le dire. à côté du monsieur en veston. un peu inquiet de la violence que prenait la querelle . comme l'autre jour.47 - . tu crèves de faim. impatient. Des doutes venaient de le désespérer. Il tira fiévreusement la tête de Christine du carton où il l'avait cachée. tu es éreinté. le peintre lui coupa la parole. « Bon ! dit Sandoz. pour les architectes. avait-il eu raison de donner une telle puissance au veston de velours ? retrouverait-il la note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue ? Et il serait plutôt mort là. » D'un geste irrité. les peintres étaient de jolis crétins.

une juive. saisi de cette question. Zoé Piédefer. Les femmes surtout laissaient là.« Tiens ! s'écria Dubuche. rue Campagne-Première. Il était plus subtil que Dubuche. 32. à vous déranger toujours. – Oh ! personne. sans raisonner. Est-ce que tu as l'adresse. n'est-ce pas ? Elle est très bien… Tu devrais me donner l'adresse. lui qui leur disait tout. qui se payait les belles filles ! Et où l'avait-il ramassée ? Dans un bastringue de. où se trouvaient. un modèle. cédant à une pudeur singulière. puis souriant. pas pour moi. 69. et Judith Vaquez. écrites à la craie. 7. leurs cartes de visite. étonné d'abord. on ne lui demandait pas de la prêter. il mentit. – Vrai. puis. une grande brune dont le ventre s'abîmait. il lui fit un signe d'intelligence. jetées dans tous les sens. où as-tu dessiné ça ?… Qui estce ? » Claude. Pardon ! excuse ! du moment que monsieur la gardait pour son usage intime. des adresses de modèles. as-tu l'adresse ? » Alors. Claude s'emporta. ne répondit point . quand on travaille ! » Sandoz n'avait rien dit. Ah ! le gaillard. Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert ? . mais trop maigres. et ils se mirent à plaisanter. « Eh ! fiche-moi la paix !… Est-ce que je sais ?… Tu es agaçant. « Dis. au sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure. coupait en deux la petite Flore Beauchamp. là ? » Et Dubuche s'était tourné vers un pan de mur grisâtre. pour un sculpteur qui cherche une Psyché.48 - . en grosses écritures d'enfant. l'une et l'autre assez fraîches. un modèle ! Toute jeune. « Hein ! qui est-ce ? répétait l'architecte. rue du Rocher. rue de Laval.

comme il fallait s'y user la peau. désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles. à créer de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre. mal assurée. les deux autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac. se résignèrent. Sans les camarades. il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier de la rue du Four. et lui. la redessina et la repeignit. Ces filles qu'il chassait de son atelier.De plus en plus gêné. sachant qu'il n'y avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi. le peintre s'agitait. le célèbre Dequersonnière. où le patron passait en courant. Ah ! ce sacré Paris. c'était sa passion de chaste pour la chair de la femme. membre de l'Institut. « Hein ! dix minutes. longuement. il les caressait et les violentait. l'église Saint-Mathieu. indiquée à peine sur l'étude. les camarades. un amour fou des nudités désirées et jamais possédées. en phrases monotones. au début. s'égarait. Le second alluma une pipe et s'étala sur le divan : lui seul fumait. ». se turent . tout en partageant son respect des vieilles formules classiques. qu'il blaguait. pour arriver à une position ! Il rappelait ses quinze mois d'apprentissage. il attaqua la gorge. qui au moins . après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue. J'établis les épaules pour demain. pour un cigare trop fort. trois fois par semaine . Sa voix était si altérée. aujourd'hui architecte des bâtiments civils.49 - . de ses deux bras éperdus. d'une main emportée. il parla de lui. vous me faites de la peine. lorsqu'il fut sur le dos. « Que vous êtes bêtes. » Sandoz et Dubuche. une impuissance à se satisfaire. d'après la tête de Christine. officier de la Légion d'honneur. des gaillards féroces. qui. mais. toujours menacés d'une nausée. les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait. chez son patron. et nous descendons. mon Dieu ! Si vous saviez comme vous êtes bêtes !… En voilà assez. n'est-ce pas ? répéta-t-il. dont le chef-d'œuvre. immédiatement. assez vivantes. Son excitation augmentait. qui lui avaient rendu la vie joliment dure. que les deux autres. l'ancien grand prix. Puis. Puis. il les adorait dans ses tableaux. d'ailleurs. tenait du moule à pâté et de la peinture Empire : un bon homme au fond.

très médiocres. son épreuve écrite. comme élève de seconde classe. et il me donne vingt-cinq sous de l'heure. sur les coussins. pour pouvoir donner les vingt-cinq francs au massier ! et que de feuilles barbouillées péniblement. j'en crève… » Un coussin ayant glissé par terre.50 - . tantôt un projet. surtout lorsqu'on doit. trouver le temps de gagner son pain… Moi. un concours d'architecture. il avait failli être retoqué. il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral. si l'on veut passer ses examens et décrocher les mentions nécessaires. régulièrement. tantôt une simple esquisse. cours de géométrie descriptive. cours de construction. enlever son diplôme de première classe. Il n'y a point à s'amuser. j'ai découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur. une cariatide et une salle à manger d'été. j'ai de la chance. l'avaient classé tout au bout . la mère m'avait signifié qu'elle était . cours de stéréotomie. histoire de l'art. malgré son effort de gros travailleur : l'imagination lui manquait. incapable de se tirer d'un décalque . sans rien dénicher ! Avant-hier. tous les mois. que d'heures passées chez lui sur des bouquins. Maintenant qu'il se trouvait à l'École. car il était très ferré sur la partie scientifique. Ah ! ils vous en font noircir du papier. un vrai goujat. en dehors de ces besognes. fuma plus fort. très haut. « Cours de perspective. oh ! non. on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance . « Tout de même. avec son calcul de logarithmes. à prendre des notes… Et. ses épures de géométrie et l'examen d'histoire. avant d'oser se présenter à l'École ! Avec ça. il devait se décarcasser pour. je lui remets ses maisons debout… Ça tombe joliment bien. il le repêcha à l'aide de ses deux pieds. à dessiner et à laver un projet.lui avaient enseigné à coller un châssis. Il y a tant de camarades qui cherchent à faire la place. Quelle chienne de vie ! Jamais ça ne finissait ! Il écarta les jambes. Et que de déjeuners faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain.

j'ai toujours dit qu'il nous donnerait une leçon à tous. Toi aussi !… Hein ? est-il assez vidé. Pauvre mère. . Pouillaud ! En voilà un qui a mal tourné ! – Pourquoi donc ? Il succédera à son père. lorsqu'un juron désespéré de Claude les interrompit. là-bas. ?… Ils y seront tous. – Est-ce que tu espères y carotter une dot ?. les camarades de Plassans. Fagerolles. Sandoz ne prenait pas la. furieux. Comme Dubuche parlait évidemment pour lui. je ne crois pas. » Chaque jeudi. « Jeudi prochain. Ce dernier. animés de la même passion de l'art. pour la vider . est-ce que tu viens dîner jeudi. Il semblait même ne pas les entendre. Mais il finit par interrompre l'architecte. – Tiens ! ce ne serait déjà pas si bête ! » Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche. Sa lettre est très raisonnable. Gagnière. on se réunissait chez Sandoz. peine de l'écouter. en ai-je de l'argent à lui rendre ! ». d'autres connus à Paris. une bande. Il faut que j'aille dans une famille. remâchant ses idées de tous les jours. répondit Dubuche. depuis qu'il s'obstinait au travail. Il avait ouvert la petite fenêtre. Jory.51 - . « Dis donc. n'avait plus desserré les dents. avec un soudain éclat de voix ! « J'oubliais… J'ai reçu une lettre de Pouillaud. il s'était assis au ras du toit. il mangera tranquillement son argent. Mahoudeau. sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte. souffrant à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier. où l'on danse.complètement à sec. tous révolutionnaires. et. avec son air de farceur… Ah ! cet animal de Pouillaud ! » Sandoz allait répliquer.

la voix tonnante : « Non ! ». l'existence entière ! « Écoute. Il y vida de nouveaux tubes. se battant avec sa toile. il la salissait. . l'orgueil du travail. tremblant encore. ce fut l'architecte qui alla ouvrir. tout coule autour de soi. au point qu'il oubliait les premiers éléments du dessin. mon vieux. jamais je ne ferai dent » Et. d'un élan. je suis une brute. quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son œuvre. Pendant dix minutes. Puis. le peintre hors de lui. cette chair adorée qu'il rêvait éclatante. reprit Sandoz. il n'arrivait même pas à la mettre à son plan. dans une crise de folle rage. lorsque tout fuit. Décidément. et tu nous fais crever de faim… Sois sage. » Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette.« Nom de Dieu ! c'est encore raté…. Et sentir son être tourner dans une nausée de vertige. ce n'est pas pour te le reprocher. une colère pareille ! il serait bien avancé ensuite. était-ce enfantin. retombé à son silence. Qu'avait-il donc dans le crâne. la gloire rêvée. Rien de clair ni de vivant ne venait plus sous ses doigts. qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. qui parfois lui rendait la création si heureuse. mais il est six heures et demie. pour la crever du poing. descends avec nous. puisqu'elles refusaient de lui obéir ? Il s'affolait davantage. Ses amis le retinrent. où brûlait l'affreux tourment de son impuissance. Mais lui. Voyons. regardait le tableau sans répondre. il répondit d'un seul mot. personne ne parla plus. et rester là quand même avec la fureur de créer. en s'irritant de cet inconnu héréditaire. d'un regard ardent et fixe. pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile ? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir juste ? Ses mains cessaient-elles d'être à lui.52 - . la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds . il voulut se jeter sur sa toile. comme on frappait à la porte . et qui d'autres fois l'abêtissait de stérilité. les deux autres troublés et chagrins de cette crise.

ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital. qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. d'une voix de rogomme . Il dit. très à l'aise. avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge. dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. vingt pour cent. « Je passais par hasard sur le quai. sous l'épaisse couche de sa crasse. très sale. il allait droit. enveloppé dans une vieille redingote verte. Il le jugea sans gêne. Arrêté près de la porte. en face… J'ai vu monsieur à la fenêtre. aux artistes personnels. « En voilà une machine ! » Et. examinant de ses yeux tachés de sang le tableau ébauché. quel sentiment de la vie. qui s'était retourné vers sa toile. Le père Malgras. encore contestés. Du reste. Quel talent. il ne se troublait pas. plaquée de violet. devant le silence du peintre.53 - . il les contempla quelques minutes en silence. Il mentait d'ailleurs superbement. avec un mouvement d'exaspération. Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres.« Tiens ! le père Malgras ! » Le marchand de tableaux était un gros homme. trente pour cent au plus. pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait. carrément planté sur ses fortes jambes. Avec cela. comme personne encore ne soufflait mot. qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. regardant le long des murs. était un gaillard très fin. les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur. il se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier. et je suis monté… » Il s'interrompit. devant les académies peintes à l'atelier Boutin. n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. il se montrait d'une ruse de sauvage. il avait le marchandage féroce. Ensuite. d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse. chez . qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu. il se contentait d'un bénéfice de brave homme. par instinct.

je ne serai pas venu pour rien… Qu'est-ce que vous me demandez de cette pochade ? » Claude. il vint crier des insultes dans la face du marchand de tableaux. Enfin. bien heureux. je ne donnerai que huit francs. et je finirai à l'hôpital… N'est-ce pas ? vous me connaissez. j'ai encore les deux que je vous ai achetées. de trouver ce peu d'argent. le peintre cédait tout de suite. ils ne mordent pas ! » Il jouait l'émotion .54 - . avec l'élan d'un homme qui fait une folie : « Enfin. ah ! non. Mais. lui retira tout talent. le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente. – Comment ! Vingt francs ! Vous êtes fou ! Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce… Aujourd'hui. puis. pas du tout. interminables . je crains toujours de crever quelque chose. Oh ! pour ça. vous avez du talent. parole d'honneur ! il faudra que je liquide. je ne cesse de le leur crier. un coin de la campagne de Plassans. et il avait déjà fait son choix. il s'entêta. que voulezvous ? ils ne mordent pas. agacé. il s'approcha. sans tourner la tête « Vingt francs. en le traitant de fils . D'habitude. pas un sou de plus ! ». Il répondit d'une voix sèche. quand je me retourne. au fond. honteux et excédé de ces querelles misérables. une petite esquisse. je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. l'admirable ventre de la femme surtout. Il n'y a pas moyen que je continue. » Et il continua en phrases molles. qu'il affectait de ne pas voir. cette fois. « Vous refuserez peut-être de me croire. j'ai le cœur plus grand que la poche. monsieur Lantier. peignait avec des tressaillements nerveux.ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait ! Les jolies jambes de la fillette. ça ne se vend pas du tout. l'accabla d'invectives. une de vos affaires du Midi… C'est trop cru. il dit négligemment : « Qu'est-ce que c'est que ça ? Ah ! oui. violente et délicate. qui se mit à le tutoyer. Mais. J'en ai plein un appartement.

« Une.55 - . entends-tu ! car il y en a déjà une de trop. . que le marchand s'égaya. voilà un sale tour dont tu te repentirai ! » Épuisé. dans la grande redingote verte. Ce dernier avait fini par sortir de sa poche. Son coup fait. n'estce pas ? ». éclatèrent d'un si grand rire. trois… Pas une de plus. une à une. deux. et il les lança de loin comme des palets. Qu'est-ce qu'ils seraient devenus. de son air bonhomme : « Écoutez donc Lantier. À cette proposition. le père Malgras se dirigea vers la porte. Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale ? dormait-elle sous le revers ? Aucune bosse ne l'indiquait. lui aussi. Ces rosses de peintres. » De nouveau. Sandoz et Dubuche. ou un homard avec son bouquet de persil ? « J'aurai mon homard. les sacrés fainéants.ingrat. tu as tort. vous le mangerez avec des amis … Entendu. qui avaient jusque-là écouté curieusement. sur la table. Et il partit enfin. il restait planté devant l'ébauche de la grande toile. ça ne fichait rien de bon. je te la retiendrai sur autre chose. et vous le garderez pour la peine. subitement calmé. Claude le laissa décrocher la toile. une barbue bien fraîche. ça ! Ah ! mon petit. ne leur avait pas apporté un beau gigot. vous m'en ferez une nature morte. si le père Malgras. avec son souffre d'admiration railleuse. parole d'honneur !… Quinze francs. de temps à autre. ça crevait la faim. et tu me la rendras. Mais il se ravisa et revint dire. trois pièces de cent sous . j'ai besoin d'un homard… Hein ? vous me devez bien ça. après m'avoir étrillé… Je vous apporterai le homard . en répétant : . où elles sonnèrent parmi les assiettes. Elle disparut comme par enchantement. n'est-ce pas ? Lantier… Merci bien.

Ce fut un meurtre véritable. un tressaillement le traversa comme d'un grand sanglot. Puis. il ne quitterait pas la place. mais il avait beau ne plus pouvoir. À pleine main. Alors.56 - . il gratta la tête et la gorge de la femme. il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore. il se décida. Alors. profondément. il bégaya : « Ah ! je ne peux plus. aveuglé. il resterait au moins. debout. le soleil se couchait. c'était comme si le soleil ne devait jamais reparaître. sourd à leurs voix amicales. où cette fin de jour prenait une mélancolie affreuse. et. égaré. Et. la gaieté chantante des couleurs. sans se reposer une minute. de créer quand même. il avait pris un couteau à palette très large . je ne peux plus… Ce cochon m'a achevé ! » Sept heures venaient de sonner au coucou. supplia Sandoz. une ombre commençait à assombrir l'atelier. mon vieux. Maintenant. à . » Dubuche lui-même ajouta : « Tu verras plus clair demain. Mais ses jambes fléchissaient. d'un seul coup. « Viens. il chancelait. sans manger autre chose qu'une croûte. avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle.– « En voilà une machine ! » Claude voulut reprendre encore sa palette et ses brosses. ses bras retombaient. sur une crise de mauvais travail. » Un moment. s'il ne faisait rien. engourdis comme liés à son corps par une force supérieure. farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire. il avait travaillé là huit longues heures. Lorsque la lumière s'en allait ainsi. Claude refusa de se rendre. après l'éclat de la dispute. secoué de fièvre. Dans le grand silence morne qui s'était fait. devant son œuvre informe. après avoir emporté la vie. un écrasement : tout disparut dans une bouillie fangeuse. Viens dîner. Viens. Il demeurait cloué au parquet. maintenant que ses doigts raidis lâchaient le pinceau ? Il ne savait pas . lentement.

côté du monsieur au veston vigoureux. parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites lutteuses si claires. avec la souffrance abominable de la laisser ainsi. sans poitrine et sans tête. une chair de rêve évaporée et morte. Déjà. s'enfuit de son œuvre. Et Claude les suivit. Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. de cette femme nue.57 - . balafrée d'une plaie béante. il n'y eut plus. qu'une tache vague de cadavre. . qu'un tronçon mutilé.

et. le rappelant. engagé dans d'autres ambitions. sourdement hostile. il se souvint . Dubuche n'était pas chez lui. marcher surtout. accablant l'infidèle d'insultes. il referma violemment sa porte. lorsque la concierge. il sortit dès huit heures du matin. il se rendit rue Jacob. jusqu'à ce que la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du cœur au ventre.58 - . à quelle porte frapper ? Et il se décida. la pensée de Dubuche lui vint. comme tous les jeudis. il le devinait inintelligent. Quand une de ces crises le détraquait. le jeudi. aller se prendre de querelle avec des camarades. Il erra un moment sans but. et qu'il avait même découché. Mais que faire jusqu'au soir ? L'idée de rester seul. Pourtant. Lentement. il n'avait qu'un remède : s'oublier. si écœuré de lui-même qu'il jurait de ne plus toucher un pinceau. torturé du besoin de l'adorer encore . d'une exécration d'amant trahi. stupéfié par cette chose énorme. une escapade de Dubuche. C'était une malchance incroyable. cria d'un ton aigre que M. Claude était au second. il se retrouva sur le trottoir. Puis.III Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. où l'architecte habitait une étroite chambre. marcher au travers de Paris. ne sachant de quel côté tourner. à se dévorer. au sixième étage d'une grande maison froide. s'il ne s'était dit que ce dernier devait être à son bureau. Ce jour-là. Il ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses. Mais. et il hésita. Il aurait couru tout de suite chez son ami. car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. où il y avait réunion. comme il s'arrêtait au coin de la rue de Seine. il dînait chez Sandoz. le désespérait. après trois horribles journées de lutte vaine et solitaire. Il était tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture.

dont les vitres inférieures étaient barbouillées. une grande fontaine de zinc était pendue. entre deux serviettes. La vaste salle s'étendait. Peu à peu. Il y . les caisses où chacun serrait sa blouse de toile blanche. l'atelier se trouvait au fond d'un vieux logis lézardé. une dernière nuit de terrible travail. les murs surtout tiraient l'œil. pour conquérir un compagnon de misère. disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres. sous un amas de planches à laver. tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions. Jusque-là. très larges. comme sur les marges d'un livre toujours ouvert. de vases d'eau. Et. Il fallait traverser deux cours puantes. des tables doubles. demeura immobile sur le seuil. il avait évité d'y aller jamais prendre Dubuche. Rue du Four. qu'on n'avait même pas balayé . le poêle oublié du dernier hiver se rouillait. où était plantée de travers une sorte de hangar fermé. Dans un coin. de chandeliers de fer. une débandade de moulages. une vaste salle de planches et de plâtras. de caisses de bois. qui avait servi jadis à un emballeur. sur des étagères. perpendiculaires aux fenêtres. il monta vers la rue du Four. d'une écume montante. jetée là. on ne voyait que le plafond nu. blanchi à la chaux. au point qu'il se sentait prêt à subir des injures. encombrées d'éponges mouillées. par les quatre grandes fenêtres. et l'on arrivait enfin dans une troisième. par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. ayant poussé la porte. Du dehors. de céruse.59 - . dans laquelle était l'atelier. à côté d'un reste de coke. tandis que. ses compas et ses couleurs. Tout de suite. de dessins. à l'autre bout. alignant en haut. à l'endroit le plus étroit. au milieu de cette nudité de halle mal soignée.brusquement de ce que lui avait conté son ami : certaine nuit passée à l'atelier Dequersonnière. occupées des deux côtés par des files d'élèves. la veille du jour où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des Beaux-Arts. Et il y allait carrément. retenues en paquets par des bretelles. avec ses quatre longues tables. sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être seul. de godets. Mais Claude.

comme dessert. aidant les autres. mêlée à celle des saucisses et du vin bleu. lorsque Dubuche le reconnut. le tout dominé. tout l'atelier. Il en restait. on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. des profils d'objets déshonnêtes. l'odeur sure du musc des dames. on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les chandeliers de fer. qui se tournaient contre lui. des adresses . sauvages : « À la porte !… Oh ! cette gueule !… Qu'est-ce qu'il veut. ainsi que les architectes nomment cette nuit suprême de travail. « les nègres ». Depuis la veille. une jonchée de papiers gras. de culs de bouteilles cassées. des mots à faire pâlir des gendarmes. au matin de « la nuit de charrette ». Ce damier devint très rouge. Signé : Godemard. de mares louches. Dès minuit. Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. ceux qui n'avaient pas de projets à déposer. Vers une heure. et il bégaya : . étaient enfermés là. cet empaillé ?… À la porte ! à la porte ! » Claude. Des voix hurlèrent. soixante élèves. écrasé par cette ligne laconique de procès-verbal. la grande élégance. au milieu de la fumée des pipes. forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. chez eux. même pour les natures les plus distinguées. par terre. que le parquet achevait de boire . Il eut honte de son ami. On en arrivait aux mots abominables. il répondait. des additions. car il détestait ces aventures.avait des charges de camarades. la fête avait tourné à l'orgie romaine. sous les huées. le grognement des fauves dérangés. il accourut. étant de rivaliser d'ordures.60 - . sous la rudesse de cette tempête. maintenant . c'était l'aspect de la salle . chancela un instant. à la plus belle place : « Le 7 juin. puis des sentences. en grosses lettres. étourdi. » Un grognement avait accueilli le peintre. Et il se remettait. Et sans que le travail se ralentît. les concurrents en retard. Ce qui l'immobilisait.

et. s'était mis à courir. En moins de cinq minutes. La bande. tirèrent au pas de course . je te laisse… Et tu en es. ceux qui voulaient s'entêter à finir un détail étaient bousculés. » Tous deux s'essoufflaient. chacun sortait ses châssis. que deux gaillards très barbus amenaient au galop. les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture. Il était neuf heures moins un quart. s'attelèrent comme des bêtes. Une débandade énorme vida la salle . sans se ralentir. cependant. depuis huit jours. « C'est bon. répétaient le cri : « Oh ! que je suis en charrette ! » Dès qu'elle parut. Ce fut une rupture d'écluse. » À ce moment. près de Dubuche. pour promener davantage son vacarme. Claude. manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras. je crois. à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs. qui venait à la queue. pour soigner un lavis. C'était de cette charrette que la nuit de gros travail tirait son nom . « Qu'est-ce que tu fais ensuite ? – Oh ! j'ai des courses toute la journée. emportés. au milieu des coudoiements' . tandis que le flot des autres vociférait et poussait par-derrière. qui reculait. la rue envahie. chez Sandoz ? ' – Oui. les deux cours franchies dans un fracas de torrent.« Comment ! c'est toi !… Je t'avais dit de ne jamais entrer… Attends-moi un instant dans la cour. » Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore. une clameur éclata.61 - . inondée de cette cohue hurlante. elle s'était ruée à travers la . on avait le temps bien juste d'arriver à l'École. Après avoir descendu la rue du Four. ce soir. les élèves. Claude. les derniers nouveaux de l'atelier. allongeait le chemin. et les deux gaillards barbus. très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus. retardés par les basses besognes payées du dehors.

forçant les passants à se coller contre les maisons. Tout le quartier était dans le bouleversement. un scrupule de travailleur honnête. un marchand de vin. si bourdonnante de la pensée continue de son impuissance. Puis. bondissait sur les pavés inégaux. et de l'entraîner. la débâcle devint telle. Il connaissait cependant l'histoire. lorsqu'une fraternité d'artiste. dit Claude. à ce soir ! » Le peintre. Devant lui. un grand blond fit la farce de saisir une petite bonne. il se retrouva rue de la Femmesans-Tête. son ami alléguait ce motif. Claude regagna la rue de Seine. Claude dut se résigner. À ce soir ! – Oui. au milieu de cris si affreux. la queue galopait. adieu. il était dit qu'il ne débaucherait pas un camarade. et il remonta la rue. puis. il y déjeuna chez Gomard. il pensa qu'il pouvait toujours entrer à la mairie. et elle se jetait dans la rue de l'Échaudé. que des persiennes se fermèrent. toute une journée de bon travail. Ce serait dix bonnes minutes. il marcha lentement jusqu'à la place du Panthéon. Rue Jacob. la cour de l'École se trouvait grande ouverte. Après avoir soufflé un moment. au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne. Il traîna sa mélancolie noire sur les quais jusqu'à midi. Tout s'y engouffra. Sandoz avait demandé un jour de congé. hors d'haleine. Comme on entrait enfin rue Bonaparte. chez lui. sans idée nette . Dès lors. s'était arrêté au coin de la rue des BeauxArts. s'ils ne voulaient pas être renversés . croyaient à une révolution. pour serrer la main de Sandoz. ce matin-là . puis. béants sur leurs portes. l'arrêta : c'était un crime que d'aller déranger un brave homme.place Gozlin. Sa malchance s'aggravait. ahurie sur le trottoir. Une paille dans le torrent. chaque fois qu'il voulait avoir. poussée plus fort. et les boutiquiers. quand un garçon lui répondit que M. avec la danse lamentable des châssis dont elle était pleine . En tête. « Eh bien. la charrette à bras. tirée. de lui apporter le découragement d'une œuvre rebelle. dont . Mais il demeura suffoqué. la tête si lourde. pour un enterrement. Et il prenait défi sa course. qu'il ne voyait plus que dans un brouillard les horizons aimés de la Seine.62 - .

Il les aurait giflés tous les trois. attablés . restait mouillé et gras. en blouse de travail. C'était encore trop bon. entre un coiffeur et un tripier. À chaque minute. malgré le ciel pur. Fagerolles. il mangea son « ordinaire » de huit sous. où il trempa une soupe. il n'eut que le temps de sauter sur le trottoir. Plantés devant les images. On pouvait causer avec lui. des suavités de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Pendant une heure. car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face. Claude. À un des passages les plus étranglés. dans les conversations des tables voisines. éprouva une sensation de fraîcheur. qui. au hasard. et gai. le bouillon dans un bol. une idée lui fit hâter le pas. il se mettait plus bas que les manœuvres. pour sûr il s'y trouvait encore. S'il avait déjeuné chez son père. Et. un grand garçon pâle rêvait. la rue l'amusait. deux gamines se poussaient en ricanant. trouées de minces fenêtres. rue Vieilledu-Temple. lorsqu'une bousculade le forçait à quitter le trottoir. l'intéressait. et une humidité montait du pavé. et pas bête. mouchetée des éclaboussures boueuses du ruisseau. avec eux. bien qu'il fût élève de l'École des Beaux-Arts . il se ravalait. des camions. bariolées d'enseignes jusqu'aux gouttières. une petite boutique de journaux le retint : c'était. garnie de haricots.l'enseigne : Au Chien de Montargis. comme un omnibus arrivait. il se hâta de traverser la rue. Et. même lorsqu'il défendait la mauvaise peinture. dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. place de l'Hôtel-de-Ville. pour une brute qui ne savait pas son métier : quand il avait manqué une étude. La journée devenait très chaude. il s'attarda. Pourtant. éclaboussés de plâtre. réduit là à . des façades plates. une vieille demeure sombre qui avançait sur les autres. Pourquoi n'avait-il point songé à Fagerolles ? Il était gentil.63 - . et. et la tranche de bouilli. en entrant dans cette rue étroite. Des maçons. un étalage de gravures imbéciles. avec la débandade mal alignée de ses maisons. sous le continuel piétinement des passants. étaient là. où l'on entendait bruire tous les métiers en chambre de Paris. sur une assiette humide des eaux de vaisselle. des tapissières manquaient de l'écraser. Mais. il reprit sa marche lente. dehors. comme eux. il s'abêtit.

comme le peintre passait devant les magasins du premier étage. pour abandonner à ses magasins d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue. il y avait eu des querelles. des gifles. malgré son écœurement d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze. Et. d'un étouffement de cave. il fut inondé jusqu'aux genoux.64 - . Claude enfila le porche de la maison. de verre. se redressa au milieu de ses porte-bouquet. une jongleuse accroupie. L'escalier s'ouvrait sous une marquise. le traitait durement. . et. béante sur une cour qui avait le jour verdâtre. Après s'être secoué. en garçon qui gâtait sa vie. au bord de ce trottoir mangé par les roues. à vieille rampe dévorée de rouille. résigné à le laisser libre. un gros homme blême. Fagerolles. avait ses ateliers au rez-de-chaussée . un petit logement obscur. s'attaquant à la peinture. monsieur… Est-ce qu'Henri est encore là ? » Le fabricant. son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements. parlant de l'École. Aujourd'hui encore. lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes. au premier étage.une simple bordure : les roues lui frôlèrent la poitrine. voulant être poli. le père. M. un large escalier. bien qu'Henri eût remporté de premiers succès. sur la cour. C'était là que son fils Henri avait poussé. de ses buires et de ses statuettes. du tripier et du coiffeur. « Bonjour. fabricant de zinc d'art. trempé par le ruisseau. pour son usage personnel. Alors. une série de brouilles et de réconciliations. une voûte profonde. qui portait sur son nez le léger tube. Puis. il occupait. D'abord. l'odeur fade et moisie d'un fond de citerne. M. par une porte vitrée. Il tenait à la main un nouveau modèle de thermomètre. il aperçut. tout ce joli affreux et menteur de l'imitation. Fagerolles en train d'examiner ses modèles. en vraie plante du pavé parisien. le fabricant de zinc d'art. en face de la boutique à images. il entra. au plein air.

ouvrir la porte. tandis que la mère.. les fenêtres ouvraient sur le vaste jardin des Sourds-Muets. Son atelier lui semblait un lieu d'horreur. furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui : c'était son mal peut-être. que le fils occupait . avait. l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne. au quatrième.. « Ah ! il n'est pas rentré… Je vous demande pardon. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. que dominaient la tête arrondie d'un grand arbre et le clocher carré de SaintJacques du Haut-Pas. de nouveau. répondit-il sèchement. une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et volontaire. . Le petit logement. où il ne pouvait plus vivre. Bonsoir.65 - . monter les trois étages. Et lorsque. s'enfermer en face de ça : il lui aurait fallu une force au-dessus de son courage ! Il traversa la Seine. Fagerolles aussi lui échappait. rue d'Enfer. monsieur. débaucher Sandoz. d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine. Il s'en voulait maintenant d'être venu et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque. Claude. comme s'il y avait laissé le cadavre d'une affection morte. la pensée lui vint de rentrer. de l'autre côté du palier. pour voir si son tableau était vraiment très mauvais. La rue était déserte. se composait d'une salle à manger. Déveine complète. il allait. il suivit toute la rue Saint-Jacques. Tant pis ! il était trop malheureux . clouée par la paralysie. non. Cet accueil troubla le jeune homme. Non. jura entre ses dents. il retomba sur les quais. « Henri n'est pas rentré déjeuner ». » Dehors. – Bonsoir.

Sandoz se glissa chez sa mère . si vous voulez. ça ne va guère… Sortons. pour le dîner. sur le palier. ils finirent par remonter la rue. à le voir si lugubre. c'est décidé. Puis. monsieur : de la raie et un gigot avec des pommes de terre ? – Oui. une vieille femme l'arrêta. veux-tu ? » Mais. l'autre comprit. tombèrent sur la place de l'Observatoire. Un grand tour pour nous dérouiller un peu.66 - . pendant que Claude attendait un instant. on verra ensuite. voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie. j'en ai assez… imagine toi. « Hein ? toi. absorbé devant une page écrite. enfilèrent le boulevard du Montparnasse. comme pour prendre le vent.Claude trouva Sandoz dans sa chambre. du même mouvement discret et tendre. silencieux. et. demanda-t-elle. on ne sait jamais… Mettez toujours cinq couverts. n'est-ce pas ? Nous tâcherons d'y être ». seulement. elle restait l'après-midi entier. après avoir flairé à gauche et à droite. « Je te dérange ? – Non. devant la cuisine. je travaille depuis ce matin. C'était sa femme de ménage. le jeudi. comme il passait. – Et combien faut-il que je mette de couverts ? – Ah ! ça. qui d'habitude venait deux heures le matin et deux heures le soir . courbé sur sa table. quand il en fut ressorti. et. . « Alors. tous deux descendirent. » Le peintre eut un geste de désespoir . Dehors. dont le remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner. Pour sept heures.

que se trouvait la boutique. debout. adoucie encore d'une pointe d'odeur ecclésiastique : des portes charretières restent béantes. pendant que. sous les herbes séchées de la porte. Allons chez Mahoudeau. Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui sautaient à la cordé. une femme maigre et brune. Pourtant. ». Entre les deux vitrines. les dévisageait . flanquée de ce couvent et d'une herboristerie. d'où sortait une continuelle haleine d'aromates. répondit Claude.C'était leur promenade ordinaire. ils y aboutissaient quand même. lorsque la vue de l'herboristerie les attarda un moment. Le sculpteur Mahoudeau avait loué. – C'est ça. Il y avait. large et déserte.67 - . derrière elle. ils arrivaient. si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande machine ? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui. Et c'était là. dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la chaussée. rassérénés peu à peu d'être ensemble. la rue est d'une bonhomie provinciale. À cet endroit. « Dis donc. la boutique d'une fruitière tombée en faillite . apparaissait le profil . en grosses lettres jaunes. en se contentant de barbouiller les vitres d'une couche de craie. Ils ne parlaient toujours pas. et dont l'enseigne portait toujours les mots : Fruits et légumes. de bandages. de toutes sortes d'objets intimes et délicats. aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs. montrant des enfilades de cours. des familles assises. interminable. un mur de couvent s'allonge. la tête lourde encore. et il s'y était installé. à quelques pas du boulevard. très profondes . Devant la gare de l'Ouest seulement. où leur flânerie vaguait à l'aise. devenue un atelier. décorées d'irrigateurs. une vacherie exhale des souffles tièdes de litière. Ils s'engagèrent tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. dans l'ombre. Sandoz eut une idée. sut les trottoirs.

aux concours du Musée . les yeux égayés d'un rire farceur . sans défense. connus autrefois chez tata Giraud.noyé d'un petit homme pâlot. se débandaient quelques moulages d'antiques. qu'elle servait pendant quatre années. une odeur fade de glaise mouillée montait du sol. d'une laideur féroce. pliaient sous le poids de cette masse encore informe. en train de cracher ses poumons. il avait vécu dépaysé. ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à Mahoudeau. devenus aujourd'hui . s'ouvraient des yeux d'enfant. un gâchis de plâtre salissait tout un coin . tandis que. la figure osseuse. déjà creusée de rides à vingt-sept ans . de se mettre aux gages d'un marchand de bons dieux. au bout des quatre ans. Mais à Paris. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans. si bien que. sur les planches de l'ancienne fruiterie restées en place. qui souriaient avec une puérilité charmante. l'ambition l'avait repris. était comme emplie par un tas d'argile. assis devant sa bonne femme. et. des baquets boueux traînaient. puis. Les madriers qui la portaient. puis. Ils se poussèrent du coude. mangeant sa pension à ne rien faire . Il était petit. ratant l'École des Beaux-Arts. il s'était vu forcé. maigre. assez grande.68 - . « Tiens ! c'est vous ! » cria Mahoudeau. De l'eau avait coulé. avec la pension de huit cents francs. des Saint-Roch. dans ce masque jaune. il avait remporté là-bas de glands succès. La boutique. cette saleté du métier s'accusaient davantage. des Madeleine. Une humidité de buanderie. où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph. tout le calendrier des paroisses. à demi renversée sur une roche. en retrouvant des camarades de Provence. une Bacchante colossale. clairs et vides. Et cette misère des ateliers de sculpteur. Depuis six mois seulement. que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre fine. un pensionnat de mioches. sous la clarté blafarde des vitres barbouillées de la devanture. pour vivre. il était venu à Paris comme lauréat de la ville. en train de fumer une pipe. où l'on ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des tours. des gaillards dont il était l'aîné. ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un front très bas .

interdit. Et. halé. il y a le nu. en cuir. durci. oui. à son cou de taureau. « Une bacchante ! est-ce que tu te fiches de nous ! est-ce que ça existe. hein ? et une vendangeuse moderne. je lui mettrai des pampres… Une bacchante. « Hein ! n'est-ce pas ?… Je vais leur en coller. violemment. une paysanne qui se serait déshabillée. et cette ambition tournait au gigantesque.de farouches révolutionnaires . il faut que ça vive ! » Mahoudeau. – Non. dit Claude. Sandoz. se pliait à son idéal de force et de vérité. un gros garçon. On reconnaissait un paysan à ses allures lentes. bombé d'entêtement. écoutait avec un tremblement. lâcha un nuage de fumée. qui lui troublaient la cervelle avec l'emportement de leurs théories. du coup. c'est ce que je voulais dire… Une vendangeuse. de la chair. tira sur sa pipe. et de la vraie. « Fichtre !. Il le redoutait. Seul. peignait en silence. Alors. tonnerre de Dieu ! Je sais bien. « Ah ! ce sournois de Chaîne qui est là ! » En effet. Chaîne. dans cette fréquentation d'artistes passionnés. Claude s'emporta. Tu verras si ça pue la femme ! » À ce moment. derrière le tas. le front se voyait.69 - . quel morceau ! » Le sculpteur. ravi. renchérissant : « Oui. copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. eut une légère exclamation. tu comprends ! ». une bacchante ?… Une vendangeuse. qui faisait le tour de l'énorme bloc d'argile. pas du saindoux comme ils en font ! – C'est une baigneuse ? demanda Sandoz. Mais. . Il faut qu'on sente ça.

Puis. au moins. Le poêle. malgré le goût véritable qu'il montrait à tailler le bois . dormant tous les deux dans le même lit. qu'il disparaissait entre les joues rouges. et il peignait en maçon. Par une imbécillité dernière. il avait tout manqué successivement. détraqué d'espérances.70 - . poussé par lui. on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur ! Vous faites comme vous sentez. trouva un éloge. Claude s'approcha. au fond de l'arrière-boutique sombre. dans des racines. où se complaisait l'enfance de son être. après avoir exigé de son père. le grand homme en herbe du bourgeois amateur. qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. si dur aux mauvais peintres. qui se trouvait être membre de la Commission du Musée. ça ! » . était sec et précis. sans parler. comme il ne lui restait que vingt francs. votre poêle ! » Chaîne. continua Sandoz. et lui. gâchant les couleurs. le souci du petit détail.car son nez était si court. Mais son triomphe était l'exactitude dans la gaucherie. du pain dont ils achetaient une provision quinze jours – d'avance. Dès lors. en attendant le triomphe promis. les concours. la pension de la ville . un paysan misérable. il avait les minuties naïves d'un primitif. les conseils de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture. à deux lieues de Plassans. eut dans sa barbe un rire silencieux de gloire. coupant l'un après l'autre au même. et pour que l'aventure fit complète. et son malheur était né de l'enthousiasme d'un bourgeois du voisinage. mille francs. Chaîne. devenu le pâtre de génie. il venait de se mettre avec son ami Mahoudeau. fut pris de pitié devant cette peinture . avec lesquels il comptait vivre un an. pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger beaucoup. avec une perspective de guingois. les études. C'est très bien. et une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. réussissant à rendre boueuses les plus claires et les plus vibrantes. Il était de SaintFirmin. adulé. sa part anticipée d'héritage. à peine dégagé de la terre. il est joliment exact. pour les pommes de canne qu'il sculptait avec son couteau. un village où il avait gardé les troupeaux jusqu'à son tirage au sort . « Dites donc. pain. d'un ton lugubre de vase. « Ah ! vous. et il n'en était pas moins parti pour Paris. Les mille francs avaient duré dix-huit mois.

Fils d'un magistrat de Plassans. en se sauvant avec une chanteuse de café-concert. et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. tous éclatèrent. » De nouveau. un œil entamé. On causa enfin. il s'était fait critique d'art. entrait en criant : « Vous savez. tu es encore tombé sur les ongles de la tienne. sauf Mahoudeau. célébrant la gorge et les hanches ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits . se contenta de dire le sculpteur. déclara Sandoz en serrant la main au nouveau venu. l'herboriste d'à côté. une oreille fendue. en effet. et un beau garçon blond. . cette fille l'écorchait vif. – Toi. le nez en sang. Lui aussi adorait les grosses femmes. où il avait rencontré la bande. des articles à vingt francs. Il avait débuté. et. Il avait. deux entailles profondes. là-bas. sous le prétexte d'aller à Paris faire de la littérature . le roi des gaffeurs. chaque fois qu'il la trahissait pour le premier jupon crotté. reprit Jory. elle est là qui raccroche… La sale tête ! » Tous rirent.71 - . et. lorsqu'il eut fini par comprendre. « Jory. – Hein ? quoi ? Mahoudeau couche avec. depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel borgne du quartier Latin. enflé et bleu. Tout de suite. il avait comblé la mesure de ses débordements. la face griffée. Eh bien ! qu'est-ce que ça fiche ? Une femme. de son air entêté de bœuf au labour. à Paris. il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre. qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle. elle t'a emporté un morceau de la joue. Aussi montrait-il toujours quelque nouvelle balafre. pour vivre. qui parut très gêné. Jory s'était extasié sur l'ébauche de la Vendangeuse.Mais la porte de la boutique s'était rouverte. ça ne se refuse jamais. avec un grand nez rose et de gros yeux bleus de myope. en écrivant des sonnets romantiques. suivi sur un trottoir. il donnait.

exposé chez le père Malgras. il parla d'autre chose. tu es trop raisonnable ! » murmura Sandoz en souriant. mon avare de père m'a fait des excuses. Quel bourgeois ! Et les invectives s'aggravaient. il se moquait de tout ce qui n'était pas sa jouissance. sans argent et sans dettes . venait de soulever un scandale énorme. à toute heure. tu auras ton article. et cette science innée de jouir pour rien s'alliait en lui à une duplicité continuelle. il répétait simplement les théories entendues dans le groupe. –Hein ! qui est-ce ? l'herboriste ? demanda Jory. le cri d'un sage qui aurait beaucoup vécu. « Oh ! vous autres. cria-t-il. vous ne savez pas le prix de l'argent. très pratique. je vais lancer ta bonne femme… Ah ! quelles cuisses ! Si l'on pouvait se payer des cuisses comme ça ! » Puis. à une habitude de mensonge qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille. même inutilement. Il eut une réponse superbe. une étude sur un tableau de Claude. et il le posait comme chef d'une école nouvelle. il arrivait à mener une vie désordonnée. lorsque de légers coups. dont on s'amusait. Jory montrait en effet une hérédité d'avarice. Au fond. « Tu sais. Oui.72 - . l'école du plein air. Même un de ces articles. firent cesser le vacarme. il craint que je ne le déshonore. . il m'envoie cent francs par mois… Je paie mes dettes.dans un petit journal tapageur. car il y sacrifiait à son ami les peintres « aimés du public ». « À propos. Mahoudeau. le Tambour. brusquement. où le souci de cacher ses vices le faisait mentir sur tout. frappés contre une vitre. il fut hué. – Des dettes. Il ne payait pas les femmes. « Ah ! elle est embêtante à la fin ! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur. » Cette fois.

grâce à la clientèle pieuse du quartier. traversant le mystère de la boutique.Laisse-la entrer. un veuf dont l'herboristerie prospérait alors. Il y régnait une discrétion de cloître. On racontait que les prêtres l'avaient mariée au petit Jabouille. l'haleine chaude qu'elle soufflait au nez des hommes. avec des yeux de passion. . Un instant. les herbes séchées du plafond tombaient en poussière. aux paupières violâtres et meurtries. » D'ailleurs. l'herboristerie dépérissait. Et. embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. et les dévotes qui entraient. parut sur le seuil. la porte s'était ouverte sans attendre. fouillant les coins d'un rapide coup d'œil. je reviendrai. et qu'elle apportait dans sa chevelure grasse. Une senteur forte s'était répandue. « Ah ! mon Dieu ! Vous avez du monde !… je ne savais pas. puis s'en allaient. trouvant qu'elle s'affichait trop avec des jeunes gens. ce sera drôle. maintenant que Jabouille était mangé. chuchotaient comme au confessionnal. Mme Jabouille. la senteur des simples dont sa robe se trouvait imprégnée. Les bocaux semblaient pâlir. glissaient des injecteurs au fond de leur sac. elle feignit la surprise. Par malheur. dans la vente des canules . une onction de sacristie. la chair finie. lui-même toussait à rendre l'âme.73 - . la figure plate. bien que Mathilde eût de la religion « la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu. Mathilde comme on la nommait familièrement. défrisée toujours : le sucre fade des mauves. réduit à rien. les yeux baissés. Elle avait trente ans. ravagée de maigreur. qui était comme son haleine propre. disaient les personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié. elle resta immobile. mais surtout la flamme de la menthe poivrée. l'âpreté du sureau. l'amertume de la rhubarbe. La vérité était qu'on apercevait parfois de vagues ombres de soutanes. D'un geste. des bruits d'avortement avaient couru : une calomnie du marchand de vin d'en face. et la voisine.

Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche. qu'elle voyait pour la première fois. devait la tenter. on nous attend là-bas. l'air soumis et désespéré. Cependant. la peau cuite. pas davantage. par-dessus sa toile. dans un abandon de fille. finit brusquement. pendant que le sculpteur bégayait des explications : oh ! non. et encore quelques indications. collée sur les os. plein d'une convoitise gloutonne de timide. tu l'engraisses ! ». se frottant à eux. Tous répondirent qu'on les attendait. c'est madame qui te pose ces muscleslà ? Bigre. désireux d'une bonne flânerie. la couvait de ses gros yeux. rien que la tête et les mains . heureuse au milieu de tous ces hommes. pas le torse. regarda Mathilde. J'ai affaire… N'est-ce pas ? vous autres. dit Mahoudeau. .74 - . elle les flaira. stupéfait. comme chez elle. avec sa fraîcheur de poulet gras. Vous me donnerez une séance dimanche. dévastée déjà. » Claude. trempés dans un seau. Je vais sortir d'ailleurs.– C'est ça. ne s'en allait point. dit celui-ci en se levant. très contrarié. Jusque-là. tandis que Chaîne. ni les jambes . où manquaient plusieurs dents . il n'avait pas desserré les lèvres. Debout. et ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges. elle se contentait de changer de place. « Comment ! cria-t-il. elle avait refermé la porte. « Non. Jory. Carrément. d'un rire aigu d'impudeur. Puis. voulant l'exciter sans doute. Et les rires recommencèrent. son grand nez rose qui promettait. puis la Vendangeuse. quand on la bousculait . et elle était ainsi laide à inquiéter. par s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau. Mais Mathilde riait avec les autres. elle était entrée. laisse. Elle le poussa du coude. Mathilde. qui ne travaillait plus. » Il avait cligné les paupières.

comme Mahoudeau partait enfin avec les trois camarades. » Et Chaîne demeura seul avec Mathilde. C'était l'expansion habituelle. empâtée de longs silences : « Tu rentreras ?. semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. elle est affreuse. en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de l'herboriste. – Moi ! où ça ?… Et tu sais que. » Cette exagération fit rire Sandoz. – Très tard. et Jory se récria. qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude. « Ah ! non. pendant que les deux autres les suivaient . Chaîne est trop bête ! » On n'en parla plus.75 - . et. d'abord. Ces gaillards. Dès qu'ils se trouvaient ensemble. flânant. Tous quatre. qui éclairait crûment ce coin de misère mal tenu. Ah ! les cochons. dix pas plus loin. lorsque Sandoz l'eut plaisanté. « Laisse donc. Mange et dors… Adieu. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs !… Avec ça. prenaient possession du pavé. par-dessus son épaule : « Et. elle empoisonne la pharmacie. tu en prends qui ne valent guère frileux. il lança de nouveau. au milieu des tas de glaise et des flaques d'eau. avec la belle carrure de leurs vingt ans. tu n'es pas si difficile. la bande peu à peu accrue des camarades racolés en chemin. Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers. la marche libre d'une horde partie en guerre. sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées. Dehors.Mais. derrière notre dos. il se décida. Il haussa les épaules. dans la boutique humide. il dit de sa voix sourde. se retourna au milieu d'une phrase. ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement . pour dire : « Ce que je m'en fiche ! » Il acheva sa phrasé à son compagnon . elle a sauté sur Chaîne. elle pourrait être notre mère à tous. Mahoudeau. des fanfares sonnaient devant eux. ils doivent s'en payer ensemble ! » Vivement.

Ils en étaient stupides parfois. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient qu'un engourdissement vague. n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. se répandait en théories sur la production artistique : on devait se donner tel qu'on était. le mépris de la politique surtout. et il en était de nouveau à discuter sa toile avec Mahoudeau et Sandoz. très bons amis. il est vrai. dans le premier jet de l'inspiration . une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale. les passants s'en allèrent. comme réveillés en sursaut. tout en discutant. au milieu de la vaste étendue. La victoire ne faisait plus un doute. Et. À quoi bon. le mépris de la fortune. jamais ne se raturait. s'émerveiller ensemble. ce bas intérêt de commerce ! De leur côté. Ah ! sacré bon sort. inquiets. là-dedans ! Une injustice superbe les soulevait. de la crever le lendemain. Puis. paraissaient être faites pour leurs disputes. ils suivaient la nourrice sous les quinconces. qu'ils s'arrêtèrent. s'anima. au sujet d'une nourrice vêtue de clair. dont la demi-solitude. les quatre continuaient à descendre le boulevard. les rangées de beaux arbres. qui semblaient vouloir se mordre. croyant à une farce. étonnés d'être déjà là. Des bourgeois. ils promenaient leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués. Claude. Claude traita Jory de crétin : est-ce qu'il ne valait pas mieux détruire cette œuvre que de la livrer médiocre ? Oui.dans leurs poches. mais cette passion les rendait braves et forts. à l'infini. le rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Mais. alors. très myope. en jurant. Sandoz et Mahoudeau parlaient à la fois. la querelle devint si violente. Hors de lui. Jory. avec de longs rubans cerise.76 - . c'était dégoûtant. ces saletéslà ? Il n'y avait que des gâteux. très fort. dédaigneux de ces misères. Et cela n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur art. lorsqu'ils les virent brusquement. . finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux. quand ils eurent débouché sur l'Esplanade. lui. regardait les vieilles dames sous le nez. Il recommençait à croire dans cette chaleur des espérances mises en commun. tournaient la tête. quel ton ! c'est ça qui fichait une note ! Ravis. ils clignaient les yeux. vexés. le mépris du monde.

dix ans après leur mort ! Ils s'étaient engagés sur le pont. Jules Favre a fait un fameux discours… Ce qu'il a embêté Rouher ! » Mais les trois autres ne le laissèrent pas continuer. » Il était quatre heures. À droite et à gauche. ils le remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Puis. finit par déclarer Claude. « Est-ce que vous allez quelque part ? demanda Sandoz à Mahoudeau et à Jory. Jules Favre ? qui ça. des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives. ça. ouverte de partout sous le ciel. indigné : « Quel sale monument !. Et. Qui ça. où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine. lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la place de la Concorde. si calme . si grande. la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux de soleil. tandis que le jardin des Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. les regards perdus. répondit ce dernier. dont personne ne parlerait plus. ils se turent. dit Jory. ils haussaient les épaules de pitié. ce n'est pas bête du tout. – Non. et ils reprenaient un peu haleine. la querelle recommença. . bornée seulement au sud par la perspective lointaine des Invalides. Et. eux qui déclaraient trop étroit Paris. car ils y avaient suffisamment de place pour les gestes . « Ça. se découpaient nettement au ras du ciel . » Ils tournèrent sur le quai d'Orsay. entre les deux bordures vertes des contre-allées. – L'autre jour. les enchantait.Cette Esplanade. murmura : « Je ne sais pas… Par là. le peintre reprit. nous allons avec vous… Où allezvous ? » Claude.77 - . l'avenue des Champs-Élysées montait tout là-haut. Rouher ? Est-ce que ça existait ! Des idiots. vers la Madeleine et vers le Corps législatif. devant le Corps législatif.

« Quel jour sommes-nous ? demanda Claude. ou bien un morceau des fortifications. un double fleuve y roulait. il n'y a qu'à le prendre. peuplée de points noirs qui étaient des hommes . En bas. Ils . traversée en tous sens du rayonnement des roues. mais ils avaient d'autres itinéraires. lorsque Sandoz s'exclama : « Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons ? » Les autres s'étonnèrent. Ils s'étaient remis à marcher. aux chaussées larges comme des lacs. se trouvèrent derrière la Madeleine. dans cette vie ardente. enfilèrent la rue Tronchet. terminée par la porte colossale de l'Arc de Triomphe. sur la ville entière ? Paris tenait là. Un double courant de foule. s'emplissait de ce flot continuel. Enfin. c'était là une de leurs grandes tournées favorites . les vagues fuyantes des voitures. Tiens ! ils allaient chez Baudequin. » Tous quatre se passionnaient. Claude. ou encore une pointe sur le Père-LaChaise. – Parbleu ! » dirent simplement Mahoudeau et Jory. » Et ils gravirent la rue d'Amsterdam. d'un bout à l'autre des quais parfois. « Eh bien. du haut de cette avenue. de la porte SaintJacques aux Moulineaux. et ils le voulaient. nous le prendrons ! affirma Sandoz de son air têtu. N'était-ce pas la gloire qui soufflait. exhalaient une fraîcheur. aux trottoirs immenses. ouvraient des yeux luisants de désir. béante sur l'infini. avec les remous vivants des attelages. cria : « Ah ! ce Paris… Il est à nous. Ils venaient de traverser Paris. ils arrivaient à la place du Havre. suivie d'un crochet par les boulevards extérieurs. Hein ? jeudi… Fagerolles et Gagnière doivent y être alors… Allons chez Baudequin. l'étincelle d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. ils vagabondèrent encore. et les deux fontaines ruisselaient. que le reflet d'un panneau.à perte de vue.78 - . frémissant. la place.

ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un instant. se trouvaient toutes occupées d'un double rang de consommateurs barrant le trottoir. Elle s'y réunissait régulièrement le dimanche soir . le vieux !… J'ai filé ce matin. Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle de la rue Darcet. ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait leur lassitude. où passaient des étincelles d'acier. d'une câlinerie moqueuse. les places. Mais eux avaient l'horreur de ce coudoiement. en jetant leurs théories retentissantes aux façades des maisons . dont la figure de fille était éclairée par des yeux gris. Ce jour-là. à gauche. ils vaguaient des journées entières. tant que leurs jambes pouvaient les porter. bien que Gagnière seul habitât le quartier. la bande l'avait choisi comme lieu de réunion. qui affectait des airs de casseur et de voyou. au fond. les petites tables du dehors. Tous s'assirent. sous la tente. après un attrapage. Il avait marché à leur table accoutumée. les carrefours. » Cette plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les . « Tiens ! Fagerolles qui est seul ! » cria Claude. « Ah ! il m'embête. vers cinq heures.79 - . Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses cochonneries en zinc ! C'est bien assez du zinc de l'École. se tapa sur les cuisses. et le pavé semblait à eux. puis. et il serrait la main d'un garçon mince et pâle. on commanda des bocks. comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après les autres. tout le pavé battu par leurs semelles. Sans qu'on sût pourquoi. par ce beau soleil. le jeudi. pour entrer dans la salle déserte et fraîche. de cet étalage en public : et ils bousculèrent le monde. et le peintre reprit : « Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père… Il m'a joliment reçut » Fagerolles.couraient les rues.

elle est à moi !… Si tu crois que je suis là depuis une heure pour vous attendre ! » Les autres rirent. ébauchaient sur la table des scènes compliquées. apprenant la vie dans les continuels commérages des cuisinières en cheveux. calcul. à toute minute. pendant qu'on leur pesait cinq sous de gruyère. deux sergents jouant aux cartes. buvait un madère .camarades. Sa mère était . que deux autres consommateurs. une grande bouche rieuse dans un museau rose. tandis que le monsieur. « Et Gagnière. il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin flatteur et débineur. il leur parla d'lrma Bécot. de plain-pied avec la rue. Fagerolles intervint. un tour de main à tout réussir. avec des gouttes de bière répandues. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de lentilles. dans le fond de la salle. et elle achevait son éducation. silencieux. qui déshabillaient les abominations du quartier. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres.80 - . sérieusement. demanda Mahoudeau. « Eh ! dis donc. tu ne l'as pas vu ? – Non. elle lançait de gais regards vers la bande. Il avait l'art facile. « Hein ? gentille ! murmura Jory. une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat. » Mais Jory. À qui diable en a-t-elle ?… C'est moi qu'elle regarde. d'une adresse native. poussa du coude Sandoz. elle était fille d'un épicier de la rue Montorgueil. et. Et. orthographe. une de ces galopines de Paris qui gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. Elle feuilletait un journal illustré. Il les amusait. On aurait dit un chien coiffé. Oh ! une petite d'un drôle ! Il connaissait son histoire. C'était presque une enfant. Il n'y avait. tandis que ses longs doigts souples. baissant la voix. car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d'une école du voisinage. du reste. en lui montrant de la tête une jeune fille qui occupait une table avec son monsieur. Très instruite d'ailleurs. pas d'erreur. par-dessus le journal. qui s'allumait. au milieu des bousculades. » Vivement. histoire sainte. vivant sur le trottoir. il y a une heure que je suis là.

un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. il va revenir. puis. les bocaux. ah ! c'est amusant !… Et ces trois-là. « Vous êtes tous des peintres. et elle jeta vivement dans le nez de Fagerolles : . interloqués. et elle se donnait aussi aux autres. comme son monsieur se levait et sortait . après lui avoir parlé bas. Six mois plus tard. avec une violence d'écolier échappé. « Une roulure ! » murmura Claude de son air de mépris. en regrettant qu'ils ne fussent pas assez riches pour se payer des femmes à eux tout seuls. le père Bécot avait fini par coucher avec ses bonnes. » Elle le baisa sur les lèvres. Sandoz. en fermant la boutique. elle entendit revenir son monsieur. but dans son verre . très raisonnablement. Comme il fumait. les tiroirs aux sucreries. Mais elle restait l'oreille aux aguets. la maison était mangée. pour s'envoler définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et des Batignolles. son père mourait d'un coup de sang. il lui en avait fallu d'autres. je vas vous chatouiller. la contemplaient d'un air sérieux. bientôt il s'était lancé dans une telle noce. pourquoi ont-ils l'air de bouder ? Rigolez donc. en partait avec un jeune homme d'en face. que l'épicerie y passait peu à peu. lorsque. car elle avait la passion des artistes. sans interrompre son bavardage de vie polissonne. elle lui enleva sa cigarette de la bouche et la mit à la sienne .morte. Jory surtout semblait l'intéresser. Claude et Mahoudeau. y revenait à trois reprises. très excité. Tout d'un coup. elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles. « Hein ? crois-tu. un soir. pour éviter de courir dehors . les légumes secs.81 - . elle se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait. Irma allait encore à l'école. moi ! vous allez voir ! » En effet. fixant sur elle des yeux de braise. mais cela lui donnait le goût des femmes. Irma Bécot le regarda disparaître . cela. leur riait d'une façon engageante. est-il assez crampon !… Baise-moi vite.

la difficulté d'avoir de la place dans l'omnibus de l'Odéon. elle se cavala à longues enjambées. se remirent à battre leurs cartes. en envoyant du bout des doigts. Du reste. des baisers à toute la table. tandis que Mahoudeau la voyait en gamin. dans une grimace d'un comique extravagant . demanda enfin Claude. mais tous étaient du même avis : les toiles ne valaient pas les cadres. « Ah ! çà. Bientôt. lorsque le monsieur reparut. il la retrouva immobile. un peu pâle. On les connaissait bien. en crevant de rire. Claude demandait si elle voudrait lui poser une étude .« Tu sais. . une statuette qu'on vendrait pour sûr. une légende commençait à se former. après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de Jory. qui était la sienne. derrière le dos du monsieur. Irma les avait tous conquis. la bande fit revenir de la bière. et. si tu veux. Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines. » Puis. Viens me prendre à la brasserie Bréda. ils fumèrent en échangeant des mots rares et des rires d'intelligence. que les deux sergents. une pluie de baisers. la chaleur qu'il faisait. la découverte d'un marchand de vin chez qui on mangeait de la vraie viande. de bons diables. au galop d'une telle drôlerie. Eux. Et ils ne parlèrent plus. Sandoz déclarait son nom de Bécot très bien pour un roman . et ces bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques. les yeux sur la même gravure du journal illustré. très amusé inconsciemment de retrouver en elle une enfant du même trottoir que lui. Un d'eux voulut entamer une discussion sur un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du Luxembourg . qui achevèrent d'enflammer Jory. la mine grave. demain soir. elle s'en alla. est-ce que nous attendons Gagnière ? ». chatouillé par cette perversion du pavé. causaient maintenant de choses bêtes. les bras en l'air. Cette scène s'était passée si rapidement. Il était cinq heures. Mais Fagerolles ne voulait pas la prêter encore. où le dédain se mêlait à une déférence inquiète.82 - .

des fiées.On protesta. Ainsi qu'ils le disaient gaiement. c'était la ville lasse qui attendait l'ombre. le public devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air. d'ailleurs. gagnèrent enfin le Luxembourg par la rue de Seine. comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un clan de sauvages. chuchotèrent en se montrant Claude. ils retraversèrent Paris. il y resta quelques minutes. lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui. et tous sortirent. ils suivirent la rue de la Chaussée-d'Antin. dans son étroit logis. plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs. filons. le flot des passants coulait ralenti. les fit crier d'admiration . C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet. Le soir venait. » Chacun paya sa consommation. des peintres sans doute. Quand ils eurent descendu la rue de Clichy. la réclame violemment enluminée d'un cirque forain. des discussions. un vacarme terrible. Rue d'Enfer. des clameurs. dit Sandoz. Et ce fut aussitôt. traversèrent la Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut. le café Baudequin ne s'était pas douté de l'honneur qu'ils lui faisaient. il disparut dans la chambre de sa mère . de leur air tranquille de conquête. tâchons d'être à l'heure. prête à se livrer au premier mâle assez vigoureux pour la prendre. Fagerolles avait renforcé le groupe . le jour où ils l'avaient choisi pour être le berceau d'une révolution. il arriverait bien à l'odeur de la soupe. ils se retrouvèrent cinq. « Alors. Plus ils étaient. et. puis revint sans dire un mot. où une affiche tirée en trois couleurs. Sur le boulevard. . allèrent prendre la rue Richelieu. Cela émotionna le café. et lentement. Il y a un gigot ce soir. plus ils barraient largement les rues. Gagnière était assommant .83 - . avec le souffre discret et attendri qu'il avait toujours en en sortant. dont la bande plaisantait encore. Des jeunes gens.

« Oh ! Gagnière ! » hurla-t-on en chœur. non. » Mais on conspua Dubuche. quand un nouveau convive parut. aidait au service la femme de ménage. qui fréquentait des femmes du monde. et que son gigot se desséchait. dont il tenait les ombrelles sur les genoux. une soupe à l'oignon très bonne. « D'où sors-tu. qu'une barbe follette blondissait. Il était de Melun. vague. en s'adressant à Gagnière. qui s'emportait en paroles amères. la femme de ménage apportait un couvert. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en voiture avec une vieille dame et sa demoiselle. la reposa dans son assiette. . « Est-ce que je suis de trop ? demanda-t-il doucement. qui allait avaler sa première cuillerée de soupe. petit. Il m'a dit qu'il viendrait sans doute. et il avait appris la peinture tout seul dans la forêt de Fontainebleau. attablés. « Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche ? dit Claude. avec sa figure poupine et étonnée. fils de gros bourgeois qui venaient de lui laisser là-bas deux maisons. Déjà. une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied avec les plus exaspérés de la bande.84 - . mais sa vraie passion était la musique. demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux verts. pour être si en retard ? » reprit Fagerolles. d'intentions excellentes . Celui-ci. – Non. mangeaient déjà la soupe. Gagnière.Lui-même donnait l'exemple. entre donc ! » cria Sandoz. parce qu'il était sept heures et demie. Les cinq. il peignait des paysages consciencieux. une folie de musique.

avançait sa grosse face pâle. pour ne pas pousser à la dépense. il ment !… Qu'il s'en aille. l'effleurement d'une haleine… Parole d'honneur. dit Mahoudeau. non. il avait fini par entrer. les morceaux de pain disparaissaient. On mangeait dur. D'ailleurs. épinglé. On venait de saluer le gigot d'un hourra. chaussé. je vous assure. où ils font de la musique de chambre… Oh ! mon cher. « Vrai. tu nous raconteras ça après. Vous ne voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir. il n'aura pas de gigot !… À la porte. à la porte ! » Pourtant. cria plaisamment Fagerolles. pour corser le beurre noir. avec la raideur cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville. « Mange ta soupe. tout en noir. tu sais. Oui. et l'on remarqua alors qu'il était très correctement mis. essoufflé d'avoir couru. et qu'il accourt manger notre gigot.85 - . qui semblait fade. ahuri de tomber au milieu de ces hurlements. – Non. quelque chose de plus immatériel qu'un baiser.« J'étais rue de Lancry. « Non. et le maître de la maison s'était mis à le découper. par discrétion. parce qu'il ne sait plus où aller ! » Il devint rouge. aucun raffinement. en bégayant des explications. Mais. il pâlissait comme dans une jouissance trop vive. c'est comme si une femme vous soufflait dans le cou. derrière la tête. oui. non. du vin au litre. il balbutia : . cette fois. pantalon noir. des protestations furieuses s'élevèrent. cravaté. c'est la faute de l'omnibus… J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées. redingote noire. des machines de Schumann. tu n'as pas idée ! Ça vous prend là. plus personne !… À la porte. on se sent mourir… » Ses yeux se mouillaient. le lâcheur ! » Dubuche. lorsque de nouveau la porte s'ouvrit. que les convives mouillaient beaucoup. « Tiens ! il a raté son invitation. » La raie fut servie. et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table.

86 - . soudaient . il y avait de la bière. pour lui dire : « Mets ton couvert toi-même. Il affectait d'être affamé. la place manquant. quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de soupe et une part de raie. eut un succès énorme. en faisant claquer sa langue. la fenêtre restait ouverte au grand air du dehors. Même aux heures de misère. C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. ivres d'espoir. placés côte à côte. tout le temps qu'on mangea le gigot. tous parlaient à la fois. Comme il n'avait qu'une pièce. le ventre rond. tous vivant de la même idée. la face fleurie. il avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. et assieds-toi entre nous deux… Ils te laisseront tranquille. tous amis. Les jours de richesse. . en bon enfant. avec la béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement. et le premier appela Dubuche d'un signe. torchait goulûment son assiette. Par ces chaudes soirées d'été. Le pain faillit manquer. se blagua. chacun avala une claire lampée d'eau. et. les plaisanteries continuèrent. une mère qui lui avait refusé sa fille. on apercevait dans la nuit claire deux silhouettes noires. l'unique dessert. parce qu'il était architecte. comme le vin manquait réellement. La fin du dîner fut ainsi très bruyante. au milieu du grand silence mélancolique de ce quartier perdu. une paternité l'épanouissait. très tard dans la nuit. Lui-même. la main dans la main. Chacun apportait son tabac. Cela l'enchantait d'être en bande. deux ou trois devaient s'asseoir sur le lit. » Mais. sa chambre à coucher était à eux . Bien qu'il fût de leur âge . prends là un verre et une assiette. une bonhomie heureuse. Un morceau de brie.« Oh ! quelle idée ! Êtes-vous méchants !… Fichez-moi la paix à la fin ! » Sandoz et Claude. on finissait par causer sans se voir. et il racontait une histoire. On n'en laissa pas. Et. autour de lui. ils passèrent dans la chambre à coucher. la tour de Saint-Jacques du Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets. au milieu des grands rires. la chambre s'emplissait vite de fumée. Puis . quand il les voyait chez lui. dominant les maisons.

« Oui. la femme de ménage vint dire : « Monsieur. si tu trouves qu'on vous y abrutit ? C'est bien simple. que de morceaux de nature. grouillants. tels qu'ils étaient . je lui dis : « Voyez. parce que je défends l'École. elle les a comme ça. Mazel s'approche et me dit : « Les deux cuisses ne sont pas d'aplomb. monsieur. n'estce pas ? Je ferai le thé moi-même. froissé dans son honnêteté. elle a tort. lorsqu'on veut faire un métier. ils corrigent le modèle… L'autre jour. il subissait son influence . Claude surtout. mon vieux. Dubuche. » C'était la petite Flore Beauchamp.87 - . qu'il accusait d'empâter leurs études avec une cuiller à pot. Il disparut derrière la femme de ménage. allez-vous-en… Vous avez laissé de l'eau au feu. pour lui faire sa cour. » On se roula. on s'en va… Oh ! je sais. à l'École. il était allé embrasser sa mère. furieux : « Si elle les a comme ça. Sans doute. osa répondre : « Pourquoi restes-tu à l'École. Voyez-vous. » Sandoz s'était levé. à qui Fagerolles contait l'histoire. Depuis quelque temps. il ne parlait plus que de peinture grasse et solide. dès neuf heures. » Alors. Et il me dit. avant qu'elle s'endormit : Mais le bruit des voix montait déjà. jetés sur la toile. vous êtes tous contre moi. puis-je m'en aller ? – Oui. et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. qui n'avait pas ri. Fagerolles racontait une histoire. bien qu'il continuât de peindre avec une adresse d'escamoteur. et. mon idée est que. il n'est pas mauvais . j'ai fini. dont il bordait le lit chaque soir.Ce jour-là. vivants. ce qui ne l'empêchait pas de blaguer ailleurs ceux du plein air. vous savez.

il était repris de sa passion de la chair vivante. la seule façon d'être Dieu ! » Sa foi revenait. quel idiot ! dire que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb ! Et des cuisses si étonnantes. » Et. et faire vivre.d'abord de l'apprendre.88 - . les yeux en l'air. chacun avait une solution prête. jusqu'à la liberté entière. le Salon libre pour tous les exposants. et faire des hommes. puis il se calma. pendant que les autres discutaient. mais l'embêtant. là-dessus. car cette question du jury était un éternel sujet de colère. comprendre que les prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères. là ! » Il se renversa sur le lit. et il fallut à Claude toute son autorité pour dominer les voix. tous partirent en imprécations. la course à travers Paris l'avait fouetté. » Des cris féroces s'élevèrent. des cuisses qui la disent jusqu'au fond. et. Il eut un geste fou. On l'écoutait en silence. ne pas avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant. y voir la seule beauté vraie. sous la férule de professeurs qui vous entrent de force dans la caboche leur vision à eux… Ce Mazel. ce n'est guère bon de l'apprendre. c'est qu'ils sont encore plus intolérants que nous à l'Institut… Le jury du Salon est à eux. et il murmurait d'une voix éteinte. Gagnière avait attiré Mahoudeau. éternelle et changeante. On exigeait des réformes. « Il a raison. les regards perdus dans la nuit : . depuis le suffrage universel appliqué à l'élection d'un jury largement libéral. Seulement. hein ? vous les connaissez. l'aimer pour elle. Devant la fenêtre ouverte. « Mon Dieu ! chacun ses idées . où il se trouvait . je suis sûr que cet idiot de Mazel va me refuser mon tableau. la vie ! la sentir et la rendre dans sa réalité. on doit apprendre son métier. cette enragée noceuse. il continua d'une voix ardente : « Ah ! la vie.

comme une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée. Mais ce qu'il y a là-dedans !… Pour moi. extasié : « Dans Schumann. « Hein ? quoi ? ce que j'enverrai au Salon ?… Un petit paysage peut-être. Et. il n'osait plus risquer une note vibrante. Gagnière. c'est l'infini… Et Wagner qu'ils ont encore sifflé dimanche ! » Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit sursauter. tu as dans les doigts quelque chose qui plût… Elle sera pleine de jolies choses. il faut avant tout que je sois content. car il posait pour la force. C'est si difficile.« Oh ! ce n'est rien. . Ses scrupules de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile grande comme la main. » Claude haussa les épaules. un coin de route mélancolique. À la suite des paysagistes français. dit Mahoudeau. une grâce invincible qui repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation. une femme passe.89 - . et puis. au milieu de sa passion révolutionnaire. » Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux. elle s'en va. il s'ignorait et méprisait la grâce. Et du reste. il y a tout. en théoricien dont l'honnêteté finissait par alourdir la main. d'une tristesse grise qui étonnait. jamais plus… » À ce moment. à peine un profil . qu'est-ce que tu envoies au Salon. ta Vendangeuse. « Oh ! toi. avec ma bonne femme. souvent. ces maîtres qui ont les premiers conquis la nature. et puis. de l'exacte observation des valeurs. quatre mesures. tu seras reçu : les sculpteurs sont plus larges que les peintres. il se préoccupait de la justesse du ton. je me régale à l'idée de les faire loucher. vois-tu. d'abord. Fagerolles cria : « Dis donc. » Il était redevenu brusquement timide et inquiet. tu sais très bien ton affaire. c'est un paysage qui fuit. il poursuivait. et on ne la rencontrera jamais. un coin de Seine. une impression jetée. avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit pas . cette année ? » Il n'entendit pas. « Moi.

Vous me donnerez des notes. Il n'y en avait pas un. En secret. la bande arrivant d'un bloc. mal débarbouillé de sa province. très malin. ce fut un enthousiasme général. je commence. raffinait la sensation jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence . déboucha une nouvelle bouteille de bière. bien heureux. croyait à la nécessité d'être une armée . Jory se dépensait en camaraderie utile. ne jetait que des mots. il fallait faire campagne ! Tous en étaient. en chef accepté. un bazar infect où la bonne peinture tournait à l'aigre avec la mauvaise. Mais Jory se planta au milieu de la chambre. le jury… Dites donc. dégagé du gris de sa peinture. de conviction pesante. ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. oui. et il tapait sur le Salon. pâmé. à cette minute. sur le même rang. ils recommençaient l'éternel rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre. Est-ce que le succès de l'un n'était pas le succès des autres ? Leur jeunesse fermentait. je le bombarde. tous dans la même chemise. sonnait la victoire. » Claude acheva de se monter. Déjà Claude. en plein milieu des obstacles. il déclara : « À la fin. son verre de bière au poing. . celui-ci poussant celui-là. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues. distribuait des couronnes. Sandoz. les mains convulsées. Tout en le vidant à petits coups. mais des mots pareils à des coups de massue. Alors. et Gagnière. plus épais d'appétits. tous se pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.90 - . il rêvait le prix de Rome. Oui. qui réservât sa part de gloire. tandis que.Fagerolles. il m'embête. Fagerolles lui-même. car rien ne les séparait encore. ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde . et Dubuche. malgré sa blague de Parisien. n'est-ce pas ? et nous le flanquerons par terre… Ce sera rigolo. riant d'aise à les voir si unis. prenant au vol des phrases. n'exposait pas. ils débordaient de dévouement. chacun donnant son effort. voulez-vous que je le démolisse ? Dès le prochain numéro. qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste. ni leurs profondes dissemblances qu'ils ignoraient. préparant là ses articles. comme il disait. de peur de mécontenter ses maîtres .

Il était riche. petit-fils d'un fermier beauceron. Et. affiné par une mère très artiste. et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur. la face tourmentée. s'entendre quand on a des choses dans la caboche. il cria : « Hein ? nous y sommes. cria Sandoz. Mais il aimait la jeunesse. et gardait des goûts et des opinions de bohème. Tous se levèrent vivement. il revenait. un coup de sonnette le stupéfia. fils d'un père bourgeois. de loin en loin. de sang paysan. et que le tonnerre de Dieu emporte les imbéciles ! » Mais. pour fumer une pipe. Déjà.91 - .Il aurait vidé la maison. à ce moment. dont la flamme le réchauffait. C'était un gros homme de quarante-cinq ans. sous de longs cheveux gris. que le maître de la maison annonçait ainsi. n'avait pas besoin de vendre. il reprit : « À onze heures ! qui diable est-ce donc ? » Il courut ouvrir. heureux de cette poignée de main si large et si cordiale. « Leur . Il venait d'entrer à l'Institut. dans le vacarme qui avait repris. il trouva Bongrand installé. Bongrand lui-même parlait d'une voix de tonnerre. s'avança. les mains tendues. ouvrant la porte toute grande. « Je vais faire le thé ». fumant sa courte pipe de terre. Au milieu du silence brusque des autres. on l'entendit jeter une exclamation joyeuse. émotionnés. ses meilleures escapades étaient de tomber là. ne lâchons plus… Il n'y a que ça de bon. au milieu de ces débutants. disant : « Ah ! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre !… Bongrand. avec une familiarité respectueuse. messieurs ! » Le grand peintre. quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses. à califourchon sur une chaise.

je vous en avertis… Vraiment. plus de perfection dans la facture. laissez donc ! je vous compromettrais… Je ne compte pas.jury. » Cette Noce au village restait jusque-là son chefd'œuvre : une noce débandée à travers les blés. « Fichez-moi la paix. Pourtant. – Et la grande paysanne. le joueur de violon. sous les crudités du plein air. « Il n'y a rien de beau. À la suite de Delacroix. car il avait apporté une formule nouvelle. puis la mariée avec le vieux paysan. et très vrais. donc. sans que la nature y fût encore abordée de front. vous pourriez nous rendre un fameux service. fit remarquer Claude. et les deux tâches si jolies de la fille et du garçon qui se poussent. je ne suis personne. avec plus d'exactitude dans l'observation. ». qui avaient une allure épique de héros d'Homère. comme les deux premiers groupes. ah bien ! j'aime mieux crever que d'en être ! disait-il Avec de grands gestes. depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg. la Noce. toute la jeune école se réclamait de cet art. si le peintre de la Noce au village ne compte pas ! » Mais Bongrand s'emportait. celle qui se retourne et qui appelle d'un geste !… J'avais envie de la prendre pour une statue. elle tourne pour moi au cauchemar. en y défendant nos tableaux.92 - . debout. des paysans étudiés de près. et parallèlement à Courbet. c'était un romantisme tempéré de logique. Il y eut une clameur de protestation. De ce tableau datait une évolution. Est-ce que je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables. – Moi. très loin ! ». Elle commence à m'embêter. – Et le coup de vent dans les blés. qui ont souvent leur pain à gagner ? – Cependant. le sang aux joues. hein ! avec la Noce. . ajouta Gagnière. dit Claude. s'écria Mahoudeau. Fagerolles lança d'une voix aiguë : « Alors.

En riant. un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était d'acheter de la peinture. Et le vacarme continua. . Comme Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment. dans la crainte d'en dégringoler trop vite !… Ma parole ! on préférerait être en bas. vous verrez. Cette question du pain les excitait encore. lorsqu'on y est. la conversation tomba sur les modèles. aidait Sandoz à servir le thé. il était vraiment fâcheux que l'amateur se défiât du peintre. avec un sourire de souffrance. Dubuche. en effet. silencieux. vous verrez un jour ! » La bande riait. et des coups de poing. Mahoudeau était furieux. le tumulte grandit. qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était pas d'être salué comme lui du nom de maître ? Les deux bras appuyés au dossier de sa chaise. croyant à un paradoxe. quand il s'agit de monter là-haut ! Et puis. Une vraie torture. parce que les beaux ventres s'en allaient : impossible d'avoir une fille avec un ventre propre. une cousine à sa femme. Claude montrait un beau mépris : on était volé. qui avait des qualités d'homme de ménage. Fagerolles racontait une histoire impayable du père Malgras. Mais. d'être encore au pied de la montagne ! On a de si bonnes jambes. Tous les marchands furent conspués. vous autres. quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis. dans l'espoir d'obtenir un rabais. au point de vouloir absolument passer par un intermédiaire. si l'on avait fait un chef-d'œuvre. et que l'on eût seulement de l'eau à boire ? Jory. qu'il prêtait. je voudrais trouver un coup… Ah ! que vous êtes heureux. eh bien ! qu'est-ce que ça fichait. à une pose d'homme célèbre. et des efforts sans cesse renaissants. va te faire fiche ! les embêtements commencent. des petites choses… Je n'exposerai pas. on est si brave. brusquement. pour avoir tout à faire… Riez.Bongrand écoutait d'un air gêné. en tirant de sa pipe de lentes fumées.93 - . Cependant. ayant de nouveau exprimé des idées basses de lucre. on félicitait Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du Palais-Royal. il renonça à se faire comprendre. les autres demandaient l'adresse. il répondit avec un haussement d'épaules : « Mon Dieu ! rien. il les écouta.

tous les vingt pas. grisés de paroles. le cœur battant à grands coups. Quel désir ! se perdre. exalté par cette bonne journée de camaraderie. causait toujours. jeunesse ! » Jusqu'à deux heures du matin. la seule passion de l'œuvre. la tête douloureuse et grosse d'un monde. et la maison retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. et lui. le dédain du monde entier. À la porte. jusque-là immobile. anéanti de sommeil.souleva une indignation. à la clarté vacillante des becs de gaz. les yeux brûlés . à travers les rues désertes. Il ne voulait pas se coucher. Sandoz. avec une rage d'impatience. lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir. mise en l'air comme un soleil. il était certain de faire un chef-d'œuvre. pour se remettre à son tableau. il attendait le soleil. On n'entendait plus monter du quartier. eut un geste vague de souffrance. les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier.94 - . Il oubliait les cent toiles qui avaient fait sa gloire. Claude. plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée ? Du reste. retirant de la bouche sa petite pipe. que les jurements d'une chatte en folie. dégagée des infirmités humaines. il pensait à l'accouchement de l'œuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. désespéré maintenant de cette absence d'un jour. qui accompagnait Bongrand. Cette fois. cette joie bruyante de l'assaut. Cependant. prit la lampe. Et. se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient ! Bongrand. Enfin. qui lui semblait un abandon sans fin . et en une séance il réalisait son rêve. ma mère dort. on n'écouta pas sa réponse. Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot. le journaliste ! On lui posait des questions sévères : est-ce qu'il vendrait sa plume ? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet. en lui . c'était maintenant la belle folie des vingt ans. la fièvre montait toujours. il avait trouvé la peinture. il murmura. qui se multipliait. et il allait droit à sa toile. devant cette confiance illimitée. la gorge arrachée. » La dégringolade assourdie des souliers le long des marches alla en s'affaiblissant. les yeux mouillés d'attendrissement : « Oh ! jeunesse. Tous divaguaient. en disant très bas : « Ne faites pas de bruit. il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée. remit de l'eau chaude dans la théière.

chacun parlant pour lui. sous les étoiles pâlissantes. il n'y entendait rien encore. lui. Ainsi. Le ciel s'éclairait. avait beau être un malin. Et l'un et l'autre continuaient à vaguer.répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. À chaque œuvre nouvelle. c'était à se casser la tête contre les murs. très haut. des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. Bongrand. il débutait.95 - . .

Mais ce silence frissonnant. De pluies continues avaient attristé le milieu d'août. finirent par l'inquiéter. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable. le visage à demi caché sous une voilette blanche . elle l'avait préoccupé de son souvenir . il la reconnut. raisonnée si longtemps. Son grand tableau n'avançait guère. puis tout cessa. de profil charmant qui se perd et qu'on ne doit jamais revoir. ne pouvant trouver les mots. comme la clef restait toujours sur la porte. et il ne la connaissait point. ensuite. une vague haleine qui palpitait. la concierge. Lui.96 - . et elle tenait une botte de roses qui achevait de l'ahurir. il demeura stupéfait : une femme était là. en artiste combattu et obstiné. sans même tourner la tête. continuait de peindre. c'est moi. à mesure que les jours s'écoulaient. Tout d'un coup. car son cœur battait très fort. On frappa.IV Six semaines plus tard. qui lui montait son déjeuner . Claude peignait un matin dans un flot de soleil qui tombait par la baie vitrée de l'atelier. il y eut un remuement léger. « Oui. et qui avait fini par . Il crut que c'était Mme Joseph. mademoiselle !… Ah bien ! si je songeais à vous ! » C'était Christine. et le courage au travail lui revenait avec le ciel bleu. qui était le cri même de la vérité. « Vous. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée. cette visite. elle balbutiait. elle était passée à l'état de vision fuyante et regrettée. Eh quoi ? était-ce donc déplacé. D'abord. il cria simplement : « Entrez ! » La porte s'était ouverte. il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses. monsieur… J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous remercier… » Elle rougissait. Il regarda. et. depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie. vêtue d'une robe claire.

la contempla. saisi. je vous en prie. elle le sentait lui-même si timide. asseyez-vous… Vraiment. il mit tout de suite le bouquet dans son pot à eau. quand elle fut assise. c'est une surprise. plus troublé encore. puis. Christine se calma. en répétant : « Ah ! par exemple. Alors. » Il ne dit rien d'abord. vous !… C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme. à les briser . se jetait à une exagération de politesse. bravement. Comment les lui donner ? Qu'allait-il penser d'elle ? L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant la porte. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas. il lui demanda. dans l'intention délicate de témoigner sa gratitude à ce garçon . qu'elle eut un souffre. il bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise. il lui serra les deux mains. « Tenez ! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate. vous ne m'avez pas oublié ? . ses yeux dans les siens : « Vrai. « Mademoiselle.97 - . Il revint. elle venait d'acheter cette botte de roses. Il avait lâché sa palette.lui sembler toute naturelle ? Le pis était qu'en passant sur le quai. et ces fleurs la gênaient horriblement. … Vous êtes trop charmante… ». vous êtes un bon garçon. Il était si drôle avec ses grands gestes éperdus. parole d'honneur ! ». Mais Claude. Et elle lui tendit les roses.

et elle croyait être parvenue à chasser cet homme de sa mémoire.98 - . « Mais je ne suis pas libre. avait ainsi tourné en elle à l'idée fixe. le souvenir de la nuit passée chez un homme l'avait tracassée de remords. elle ne sort jamais . debout devant elle. elle rougit. dans la maison de la vieille dame. Chaque soir. sans qu'elle sût comment. mais sans avoir rien à cacher. – Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois ? » De nouveau. après toutes ces averses maussades ! » Claude. dans cette demeure somnolente ! le flot de sa jeunesse bouillonnait si fort. son cœur avait une si grosse envie d'amitié ! « Alors. continua-t-elle. et il a fallu qu'elle-même. Elle était si seule. l'image était ressortie de l'ombre. en se précisant. ne lui devait-elle pas de la gratitude ? La pensée de le revoir. Puis. il faisait tellement beau. la tentation la reprenait dans la solitude de sa chambre. repoussée d'abord. en s'accentuant. si étouffée. longtemps combattue ensuite. Le mensonge qu'elle faisait. se confessa lui aussi. heureux. jusqu'à devenir l'obsession de toutes ses heures. un malaise dont elle s'irritait. En se retrouvant à l'abri. les premiers jours. vous le savez… Oh ! Mme Vanzade est très bonne pour moi . ce n'était plus qu'un mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. seulement. au milieu du grand calme de son existence nouvelle. un désir ignoré d'elle-même . ce matin.– Vous le voyez bien. me forçât à prendre l'air. répondit-elle en riant. comme une faute . je n'osais plus songer à vous… N'est-ce pas ? vous êtes comme ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent . Pourquoi donc l'auraitelle oublié ? elle ne trouvait à lui faire aucun reproche ? au contraire. » Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon l'avait jetée. inquiète de ma santé. elle est impotente. et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce trouble par son besoin de reconnaissance. « Moi. lui rendit un instant son embarras. j'ai profité de ma première sortie… Et puis.

se reconnut. restait en détresse. ça me fait du bien de causer avec vous… Ah ! ce sacré tableau. elle dit. Christine tournait la tête. Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture. oh ! un fier plaisir ! » Souriante et gênée. Au premier plan. Christine. avec leurs deux notes si fraîches. à la femme couchée. je m'en vais. toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. lui qui se flattait de ne pouvoir inventer. l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge. que le peintre travaillait : il n'avait plus repris la tête. tout de suite. sérieuse. Elle fut reprise d'une véritable crainte.99 - . et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. elle la jugeait exécrable. elle ne la comprenait pas. elle se sentait contre elle une haine.dans les murs. Cette peinture. souriant sans regard. la glaçaient comme la première fois. il s'acharnait sur le corps. . la chair meurtrie. affectait maintenant de regarder autour d'elle. et une révolte la soulevait. vautrée dans l'herbe. brutalement. regarda le grand tableau. si rude qu'elle s'en trouvait violentée. Et c'était surtout à la figure centrale. un bras sous la nuque. il me torture assez déjà ! » Et Christine. presque terminées. il cherchait sans document. la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil. la voix changée : « Je vous dérange. – Mais non ! mais non ! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise. et ça me fait un plaisir. Je m'abrutissais au travail. les flamboyantes esquisses du Midi. Mais les deux petites lutteuses. se détachaient dans la lumière. Je me disais : C'est fini. que. en dehors de la nature. le monsieur. la haine instinctive d'une ennemie. tournée l'autre fois contre le mur. depuis deux jours. n'étaient toujours qu'indiqués à larges coups. Son sourire disparut. Les fonds. C'était elle. cette toile. comme si elle avait eu son corps. comme si. changeant le modèle chaque semaine. ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier… Et vous voilà. cette fille. Cette fille nue avait son visage. les paupières closes. recommencé trois fois. la blonde et la brune. la peinture féroce qu'elle retrouvait là. levant les yeux. si désespéré de ne pas se satisfaire. l'anatomie terriblement exacte des études.

sans comprendre. les bras ballants. tournait vivement la tête. le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des lettres. étonné et chagrin de ce changement brusque. elle parut hésitante. « Mais je ne sais pas.Elle se mit debout. cherchant en vain la phrasé. le geste qui avait pu la blesser. un juron jeté dans le vide. débordant du pot à eau. un de ces jours… Adieu ! » Claude était resté planté sur le seuil. cette subite réserve. Adieu ! » Et elle était à la porte déjà. elle répéta d'une voix brève : « Je m'en vais. tant il sentait bon. un soir. au moindre bruit. comme pour se débarrasser de cette préoccupation imbécile. elle s'en alla. avait un geste involontaire de désappointement. La colère le prenait à son tour. elle se dégagea. l'apaisa. Quoi ? qu'avait-elle eu encore. il se remit au travail.100 - . Claude. silencieux. « Comment. l'on m'attend. lorsqu'il put lui prendre la main. Je suis si occupée ! » Puis. Un moment. » Claude la suivait des yeux. Il ne sortait plus avant quatre heures. comme il rentrait. qu'une jeune fille était venue le . Il osa lui demander : « Quand vous reverrai-je ? » Sa petite main mollissait dans la sienne. et la concierge lui ayant dit. un terrible haussement d'épaules. avec les femmes ! Mais la vue du bouquet de roses. en disant très vite : « Quand je le pourrai. cette irritation sourde ? Il referma la porte. Toute la pièce en était embaumée . il marcha. Deux nouveaux mois se passèrent. et. si vite ? – Oui. Est-ce qu'on savait jamais. dans ce parfum. les premiers jours.

ce jour-là. très d'accord. les camarades. inabordable pour tous. Il ne comprenait pas. il était tombé dans un abominable désespoir. portait un large manteau de laine grise qui l'enveloppait tout entière. elle avouait qu'elle avait hésité. C'était elle enfin. à se croire frappé de stupidité. mais il venait de reconnaître un pas qui montait. d'une violence de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. par une matinée brumeuse de la fin d'octobre. sa lutte résignée et solitaire contre son tableau. sans rien de caché ni d'hostile désormais. il n'y avait plus que la peinture. couchée dans l'herbe. ce n'était pas elle. il avait eu une crise furieuse de travail. trouva très gaie.demander vers cinq heures. ils causèrent. qu'elle avait bien failli ne plus vouloir : oui. la figure de femme nue. dans ce premier frisson de l'hiver. Zoé Piédefer. il avait repris son train habituel. les femmes surtout ! De cette fièvre chaude. Puis. Non. sous l'or flambant du soleil. Mais il la. en bonne camarade. Il ouvrit. Elle s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir . et elle souriait de son air franc. Il n'y eut pas d'explication. comme si l'entente s'était faite à leur insu. loin l'un de l'autre. Et il se remettait. Un instant. Pendant près d'une heure. Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée. chacun garda le tourment et le combat des jours passés. une semaine d'impuissance et de doute. les jours suivant les jours. Son petit chapeau de velours était sombre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les études des murs. lorsque. il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle. qu'elle consentit à monter de temps à autre. des idées à elle. il tressaillit et posa rapidement sa palette.101 - . et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire. dans la visiteuse. elle regarda fixement la grande toile. On n'avait pas frappé. toute une semaine de torture. et elle entra. cette fille n'avait ni son visage ni son corps : comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis de couleurs ? Et . il ne demandait pas à comprendre. Christine. des choses qu'il devait comprendre. on devait égorger les parents. puisqu'elle était là. Il balayait le monde d'un geste.

son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main. « Vous savez, je reviendrai. – Oui, dans deux mois. – Non, la semaine prochaine… Vous verrez bien. À jeudi. » Le jeudi, elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir, une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses jours libres ; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne. Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les quais. Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter ; et elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le temps de se dire bonjour : déjà, elle redescendait l'escalier, en criant bonsoir. Maintenant, Claude commençait à connaître Christine. Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté, l'idée d'une aventure galante en province ; mais les yeux doux, le rire clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable. Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y revenait toujours. Le soir où son
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père, le capitaine Hallegrain, avait eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros, très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui avançait ; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter : « Ah ! menton de galoche, tu te mangeras le sang comme ton père ! » Pauvre mère ! l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles de tapage ! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails, avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir : « Elle a vos yeux. » Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari, elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre ? la pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être plus qu'une ombre ; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très sage, la désespérant par son manque d'application au travail, recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt à gagner de l'argent ; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés sur elle. D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne, qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau ; pas une boutique, jamais un
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passant, rien que les façades mornes, aux volets toujours fermés ; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait ; elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions d'un éternel : Je ne sais pas. Les montagnes ? oui, il y avait des montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à l'infini ; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville, elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés : on faisait le tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras ; et il ne fallait point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats de foudre. Oh ! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore ! Dans sa chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon, une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires. C'était là que sa mère lui avait appris à lire ; c'était là que, plus tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son ignorance : Ah ! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire seulement tous les noms des rois de France, avec les dates ! une musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux ; une aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles étaient trop difficiles à imiter ! Brusquement, elle sautait aux quinze mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques ; et les histoires de
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bonnes sœurs ne tarissaient plus, des jalousies, des niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître, en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en elle ? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à une complète indifférence religieuse. Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade ; et, chaque semaine, elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy, silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille, traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles, d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite, quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les tapis. C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de veilleuse, à travers les lames des persiennes. Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire des livres de piété, interminablement. Ah ! ces lectures sans fin, comme elles pesaient à la jeune fille ! Si elle avait su un métier, avec quelle joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des pétales de fleurs ! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à gages, d'une demi-domestique ! Et puis, elle souffrait de cette demeure close, rigide, qui sentait la mort ; elle était reprise des étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au travail, pour faire plaisir à sa mère ; une rébellion de son sang la soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords, lorsque, au
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retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une tendresse plus grande ; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge ; et elle-même aimait beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le cœur noyé de pitié, à la voir si vieille et si infirme. « Bah ! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son héritière. » Christine demeura saisie. « Oh ! pensez-vous ?… On dit qu'elle a trois millions… Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je deviendrais ? » Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque : « Vous deviendriez riche, parbleu !… D'abord, sans doute, elle vous mariera. ». Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire. « Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent… Ah ! la bonne folie ! » Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses, n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle honnête ; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.
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Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement, cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte. Elle-même l'exigeait : de cette façon, personne ne viendrait les déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil abandon ; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles fraîches ; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon changer les choses de place ? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir sous la main ? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée pour ne pas la salir, elle bousculait tout ; elle rangeait la vaste pièce en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre accumulée ; le paravent cachait le lit et la toilette ; le divan était brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de la vaisselle, nette de taches de couleurs ; et, audessus des chaises posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant. Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au moindre travail ? Mais elle riait : le travail de tête, oui ; tandis que le travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation, son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère, dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la surprenait, toute petite,
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balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière avec délices ! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement, qu'aurait-on dit ? Du coup, elle n'aurait plus été une dame. Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu. Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme. Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même, elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. Puis, cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un l'exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon ; mais Claude restait en guenilles ; et tous les deux en plaisantaient, ils trouvaient ça drôle. Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie, dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue ! L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi, au milieu de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle avait voulu s'en aller seule, tourmentée de la honte d'être vue dehors au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie ; et, l'averse ayant cessé tout de suite, de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle l'avait renvoyé, ils étaient seulement restés quelques minutes devant le parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes roues pleines de pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serrées que des planches, entre elles, faisaient des sentiers, où couraient des
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enfants et des femmes ; et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient ; tandis qu'une odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation, s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante, comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des quais, autour de l'île Saint-Louis, elle consentit à une promenade. Ils remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrêtant à chaque pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue, là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s'étonnait : était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d'enfants et de chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite, aperçu dans un éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée ? Ensuite, ils tournèrent la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du silence que de vieux hôtels semblent mettre là ; ils regardèrent l'eau bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade, ils revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin des Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient. Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos, dominée par la double tête de ses tours, audessus de sa longue échine de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe occidentale de l'île, cette proue de navire continuellement à l'ancre, qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent une berge solitaire, plantée de grands arbres : et c'était un refuge délicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil, quand la grosse
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sans s'être donnés encore. dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe. les suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils avaient peur. un vif coup de lumière. montrant chacun. tandis que la rive gauche. où le poêle rouge ronflait. Christine ne venait plus que l'après-midi . Depuis les grands froids de décembre. lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel de ville. coupée des barres minces de ses ponts. cette marche lente sur le même trottoir. Christine refusait de se laisser accompagner plus loin que le Mail. avait pris un charme infini. comme un jeune ménage . Ils étaient l'un à l'autre. du côté de l'eau. Par les jours de ciel clair. puis jusqu'aux Tuileries. toute la trouée des quais. les édifices se découpaient en une ligne noire. comme si Paris. Il semblait que l'âme de la grande ville. Elle oubliait le danger. blanchissant dans un reflet de miroir . que peu à peu elle céda. et. immense à l'infini. montant du fleuve. les cinq arches du pont Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole. et c'était vers quatre heures. eût commencé à cette longue file de quais. puis le pont au Change.110 - . lorsque le soleil déclinait. la Seine pailletée luisait. pendant que les découpures crépusculaires de gauche se terminaient par la . D'un bout à l'autre. puis jusqu'au Pont-Neuf. une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais en éprouver de plus vive. jusque-là. puis le PontNeuf. que Claude la reconduisait à son bras. elle congédiait toujours Claude. une eau de satin bleu. Mais Passy était si loin. avec sa foule et ses rencontres possibles. de plus en plus fins. qu'il lui fallait suivre. bras dessous. et cette promenade sans cesse répétée. au-delà de son ombre. les îles. profondément. tous deux s'en allaient maintenant bras dessus. au travers des âges.chaleur de l'atelier. se déroulait. les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu dans ces vieilles pierres. le soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive droite . Cependant. Enfin cette marche éclatante et cette marge sombre. et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille. Au quai des Ormes. sur la gloire enflammée du couchant.

Des boîtes de bouquinistes commençaient à envahir les parapets . puis. une courbe molle s'arrondissait à droite dans la clarté. fleuries de lauriers et de vignes vierges. à gauche. un promontoire de toitures que les poteries des cheminées faisaient ressembler à une falaise rocheuse. resplendissantes. Alors. léger et tremblant. Mais eux . le quai Voltaire. de murs croulants et de jardins suspendus. la rive se découvrait et se prolongeait : audelà des poivrières du Palais de Justice. serrée dans ses murailles droites et lisses. de petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage. le pâté de maisons très vieilles. au-dessus du Mail . Ils marchaient. Au-dessus des maisons assombries. étaient comme dorées à neuf.silhouette des tours pointues du Palais de Justice. En face. jusqu'à la touffe d'arbres du terre-plein . très loin. si allongée et si perdue. charbonnées durement sur le vide.111 - . une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les fenêtres. luttait contre le courant terrible. qui s'avançait comme une citadelle. d'autres quais sortaient de la brume. tout là-bas. le bâtiment carré de la Monnaie. baignés de soleil sous les platanes sans feuilles. délabrées. malgré la rudesse de la saison. semblait un château du rêve. chargée de charbon. par-derrière. en bas. toujours les mêmes. un enchevêtrement de planches et de maçonneries. aux . à mesure qu'ils avançaient. avaient paru les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge. à droite. Sur la gauche. la caserne. où des boules de verre allumaient des étoiles. s'enfonçant au milieu d'une mer phosphorescente. bleuâtre. ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les giroflées hâtives. que le pavillon de Flore. pour s'intéresser. la coupole de l'Institut. les tours de NotreDame. étalant des linges aux fenêtres. un surtout. et. une péniche. à l'extrême pointe. tout un entassement de constructions baroques. de l'autre côté du fleuve. sous une arche du pont Notre-Dame. les jours de marché aux fleurs. au contraire. détournaient les yeux de cet éblouissement. l'Hôtel de ville. s'égayaient à certains coins. surmontées de terrasses. cependant. à la cité. au milieu des fumées roses de l'horizon. le pavillon de Flore sortait du rêve. Et là. des maisons plus hautes. se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient. le quai Malaquais. sans berge.

tout ce tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle jeunesse des villes. ils regardaient en arrière. reparaissant derrière la pluie. des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers à cette couronne de flammes. et les cages assourdissantes des oiseliers.deux bords de l'eau. la danse des reflets au fil du courant. et l'astre semblait les attendre. c'étaient le Louvre. la campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Tandis qu'ils avançaient. c'étaient les profondes perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais . Un soir qu'une averse venait de les surprendre. . roulait lentement vers les toits lointains. et. la nouvelle préfecture de police en face. au-dessus de la ligne sombre des maisons . sous le ciel ardoisé de l'orient. une fin confuse de capitale. il n'y aura jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de l'Institut. en face du fleuve élargi. au fond. d'où ils venaient. alluma la nuée tout entière. que la nuit gagnait déjà. pendant ces flâneries de chaque semaine ! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante des quais. les lointains sans borne. qui s'irisait de bleu et de rose. Ah ! que de beaux couchers de soleil ils eurent.112 - . ils retrouvaient à l'autre horizon l'île Saint-Louis. avec la tache d'encre de sa statue . Dans aucune futaie séculaire. près des grands arbres des bains Vigier . c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie. dans l'or du soleil devenu rouge. le vieux Pont-Neuf. Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal. la vie de la Seine. l'amusement des boutiques chaudes comme des serres. le soleil. les Tuileries. par-dessus Grenelle. quand ils se retournaient pour échanger encore une poignée de main. par les prairies d'aucune plaine. C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière d'eau embrasée. l'incendie changeait. dès qu'ils avaient dépassé le pont Notre-Dame. puis. À chacune de leurs promenades. et les fleurs en pot de grainetiers. sur aucune route de montagne. Jamais Claude n'allait plus loin. la braise ardente du couchant s'empourprait à leur gauche. s'inclinait à mesure. les coteaux de Sèvres.

ils sentaient ce Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser. le long des vieux parapets de pierre. au contraire. songeait aux camarades.113 - . Et. visibles. on était presque face à face . ce jour-là justement. elle agrandit sa courbe. la boule se violaçait. que des traits d'étincelles jaillissaient. ou encore. descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille . Et le crépuscule se faisait. d'ailleurs. elle tomba droit dans la Seine. . les grandes féeries de l'espace ne flambaient que les soirs de nuages. avait parfois un petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa connaissance. pareil à une boule de feu. Il était travaillé d'une pudeur. ses amis l'avaient aperçu sans doute. la coupole noire de l'Institut l'écornait. en voyant Dubuche faire un mouvement vers lui . c'étaient des palais et des tours. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les rencontrer. Un jour enfin. sans même se retourner. Ils passèrent d'un air indifférent. comme une lune à son déclin . la connaissait ? Elle passerait ainsi. à toujours recommencer ensemble cette promenade. l'idée qu'on pourrait dévisager la jeune fille. des architectures entassées. il arriva ce que Claude redoutait. éternellement inconnue. brûlant. plaisanter peut-être. Qui. Alors. et ils se quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux. Très pâle. l'emmenait. et il pensa tout perdu. Dés février. il tomba sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. lâchant par leurs brèches des torrents de lave . sans le dire. l'aborder. couché derrière un voile de vapeurs. tout d'un coup. ils disparurent dans la cour du Louvre. disparu déjà. se noyait au tond du lac devenu sanglant. qui semblait bouillonner à l'horizon. sous l'approche de ce fer rouge. l'astre. du reste. s'écroulant. et qu'ils approchaient du pont des Arts. comme elle se serrait à son bras. ainsi qu'une volée de flèches d'or. mais déjà Sandoz le retenait. un instant. car ils souriaient. Lui. partaient d'un bout du ciel à l'autre. Impossible de les éviter. il avançait toujours . le soleil. puis.Les jours de ciel pur. c'étaient des mers de soufre battant des rochers de corail. lui causait un insupportable malaise. Mais les grands décors. perçait ce rempart d'une telle poussée de lumière. suivant le caprice du vent.

lui répondait par des mots étranglés. si bouleversé de l'aventure. et il demeura immobile. Les coups continuaient dans la porte. à chacun de ces pas qui s'en allaient. lui reconnut cette façon de s'annoncer. un après-midi. tomba assise au bord du lit. dans une de ces surprises qui les ravissaient. On tapait plus fort. des pas descendirent en faisant craquer les marches de bois. comme elle était montée en courant passer une heure. Depuis quinze jours. et il avait donné rendez-vous à Sandoz . l'haleine coupée. familièrement. en apercevant Jory. À quelques jours de là. Claude. il eut encore une secousse. et Claude n'eut que le temps de murmurer avec désespoir : « La clef est restée sur la porte ! » En effet. elle le suppliait d'un geste éperdu. galamment. très gaie. Fagerolles la lui avait cédée . s'élança derrière le paravent. Elle s'effara. ils venaient à leur habitude de retirer la clef. il la sentait éclater de remords. Une voix cria : « Claude ! Claude ! » Lui. pour étouffer le bruit de sa respiration. qui. lorsqu'on frappa du poing. n'avait rien remarqué. que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. combattu pourtant. Cependant. touché aux larmes. on frappa encore. Un grand silence régna. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense. ou plutôt il s'était résigné à ce . les lèvres blanches. les yeux à terre. Christine. introduisait Irma Bécot. le peintre dut crier : « Entrez ! » Et son malaise augmenta. des rires éclataient. son mouchoir sur la bouche.114 - .Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au pastel. Mais elle était devenue blême. ne bougeait toujours point. Il n'attendait pas Christine. puis. Christine avait oublié de la retirer. comme s'il eût renié l'amitié de toute sa jeunesse. le cœur battant à grands coups. débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons. Tout de suite. qu'il en renversa une chaise : impossible maintenant de ne pas répondre.

montrez-moi tout. expliqua le journaliste. Irma dénoua vivement son chapeau. et elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage. quitte à revenir pour une nuit. si je pouvais vous être utile ? » Du coup. très libre. ici !… Oh ! quelle drôle de peinture !… Hein ? soyez aimable. elle se promenait. anxieux. « Oh ! que c'est drôle. sans attendre. malgré les refus énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté. mon tableau me prendra jusqu'au salon… Il y a là une figure qui me donne un mal ! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles ! » Elle s'était plantée devant la toile. . ma chérie. sans la trouver !… Elle va se défaire. eut peur qu'elle n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là derrière. Comment. tu ne te rappelles pas ? tu lui as promis de faire quelque chose d'après elle… Elle te posera tout ce que tu voudras. d'inquiétude. « C'est elle qui a voulu visiter ton atelier. n'est-ce pas. « Cette femme nue. » D'une main. Défais-toi. Jory s'enflamma. Claude. elle levait son petit nez d'un air entendu. dit le peintre embarrassé.caprice. « Tiens ! mais c'est une idée ! Toi qui cherches une belle fille. pour qu'il voie. « Tu sais ce qu'elle vient te demander ? reprit gaiement Jory. je veux tout voir… Et où couchez-vous ? ». par crainte de la perdre tout à fait. si le cœur lui en disait. défaistoi un peu.115 - . Mais. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des ateliers. dans une telle folie de son corps. dans l'herbe… Eh bien. tout de suite ! – C'est que. et je te l'amène ». elle s'exclamait. ma chère ? – Pardi. il était désolé déjà de ce qu'elle entendait. dites donc. que chaque semaine elle déménageait ses trois chemises.

elle n'en a pas besoin . vous verrez toujours. avec un œil en compote. l'autre jeudi. L'autre fini par comprendre. Claude l'empêcha de se déshabiller. » Et Jory s'obstinait. au café Baudequin. il serait très heureux . Dubuche l'accusait d'être entretenu par une actrice. et elle se contenta de hausser les épaules. il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de l'idéal. Claude l'écoutait. dans une impatience irritée. le dimanche d'auparavant. les réputations volées ! La campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme du diable. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu. non. chez Sandoz ? On ne le voyait plus. de se montrer. . pas du tout ! –Qu'est-ce que ça fiche ? dit-elle. Rien que la gorge. était sorti d'une audition de Wagner. C'est qu'il les menait raides. d'un air de souriant mépris. Il bégayait des excuses : plus tard. Il avait repris sa palette. il piétinait devant son tableau. mais ça la régale. Lui. qui empêcheraient la nature d'entrer. en le regardant fixement de ses jolis yeux de vice. étonnée de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle.116 - . Jory causa de la bande. « Laisse donc ! c'est à elle que tu fais plaisir… Elle ne pose pas d'habitude. il craignait qu'un document nouveau n'achevât de l'embrouiller . avec son vague sourire. Oh ! il y avait eu un attrapage entre Fagerolles et Mahoudeau. pour un de ses derniers articles du Tambour. les peintres de quatre sous. Elle vivrait sans chemise… Défais-toi. ». Irma continuait à regarder le peintre. puisqu'il a peur que tu ne le manges ! » Enfin.« Non. à propos de l'habit noir en sculpture ! Gagnière. c'est inutile… Madame est trop petite… Ce n'est pas du tout ça. nous te laissons. avait manqué d'avoir un duel. « Tu désires travailler. en ce moment. Alors. ma chérie. Jory.

ces éventails d'une délicatesse de rêve. si fausse ? car elle ne trouvait pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres. Un jour. Enfin. » Ils étaient partis. comme sans force pour se lever. était demeuré pour elle un malaise. son atelier. elle déclara simplement qu'elle avait eu bien peur . un chalet et des sapins blancs de neige. Surtout elle n'y comprenait rien. cet atelier empli de tableaux violents. Elle ne parla pas de cette fille. elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière. Christine restait au bord du lit. Souvent encore. Longtemps. à la porte. « Quand vous voudrez. un moulin battant l'eau d'une rivière. C'était laid. Après s'en être longtemps défendue . dans le débraillé de sa jeunesse. emportant au fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.117 - . tremblant d'entendre frapper encore. et Claude dut aller écarter le paravent . il fallait être fou. d'ailleurs. Claude voulut absolument voir un petit album. flattée au fond. dont elle lui avait parlé. et lui-même n'avait rien de beau . car. ces fines aquarelles de sa mère. grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre art. blessée. où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres. elle l'apporta. fine. un lac avec une ruine. .tourmentée maintenant du caprice de l'avoir. derrière. deux ou trois motifs toujours répétés. Et elle s'étonnait : était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît d'une façon si déraisonnable. portant déjà sa fortune. répugnée. elle s'offrit une dernière fois. intelligente. Et. Elle ne pouvait s'habituer aux nudités vraies des académies. si laide. à la réalité crue des études faites en Provence. ce milieu d'art brutal. elle les jugeait aussi en dehors de toute vérité permise. en lui chauffant la main d'une pression longue et enveloppante. malgré lui. mais pourquoi posait-il pour la vertu ? Elle le plaisanta un instant. son ancien album de Clermont. et elle voulut s'en aller tout de suite. ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait.

avec son dédain des jugements de la femme. si elle le trouvait triste . le feuilleta en souriant . comme s'il eût voulu se réserver cette passion de sa vie.118 - . évitant au contraire de parler art avec elle. ce que je fais là. répondit-il. Seulement. de ce don absolu de tout un être : n'était-ce pas touchant ? n'y avait-il pas là quelque chose de très bien ? Puis. et. il éclata franchement de rire. elle murmura la première : « Vous trouvez ça mauvais.Lui. ce n'est pas de la peinture pour les dames. j'aime que ce soit bien fait et que ça plaise. elle finissait par éprouver de l'intérêt pour ces toiles abominables. « Avouez que ma peinture vous rend malade. elle s'attendrit de cette rage du travail. d'autant plus que Claude. quand il l'accueillait gaiement . comme il se taisait. » Le mot la froissa. en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait. » Alors. n'est-ce pas ? – Mais non. Je l'ai remarqué. malgré le ton bonhomme qui le rendait aimable. Christine s'accoutuma. elle s'égayait. il n'y a là qu'une éducation de l'œil . lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le bouleversaient. ne l'endoctrinait pas. elle glissait à l'habitude. encore moins pour les jeunes filles… Mais vous vous y accoutumerez. à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise. » En effet. et vous verrez que c'est très sain et très honnête. vous pincez les lèvres. et. Elle s'attristait. « Dame ! j'ai eu si peu de leçons de maman !… Moi. c'est innocent. ce fut sa préoccupation : avait-il beaucoup travaillé ? était-il content de ce . Ce fut sa première étape. La conviction artistique n'y entra pour rien d'abord. vous arrondissez des yeux de terreur… Ah ! certes . dès lors. elle arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. peu à peu. en voyant quelle place souveraine elles tenaient dans l'existence du peintre.

les regards fixes. une sourde gêne en face de ce grand corps. la honte d'avoir cru un instant se reconnaître. bien qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits. à chaque trait qui s'effaçait. n'en avait plus peur. cette ressemblance s'évanouissait un peu chaque fois. désolé d'avoir gâté la tête. mais commençait à répéter des mots d'artiste. bien dans la lumière ». qu'il la laissait ainsi sortir de son œuvre ? et quelle était cette femme nouvelle. qu'elle s'irritait encore contre la femme nue.119 - . elle se plantait devant les toiles. Et. C'était une rancune personnelle. revenant cent fois sur le même morceau.qu'il avait fait. sans déplaisir. sans qu'elle osât même se l'avouer. Comment donc sa ressemblance avait-elle disparu ainsi ? À mesure que le peintre s'acharnait. qu'après l'avoir excusé de barbouiller de pareilles horreurs. elle l'aimait tant. le grand. sans qu'elle pût analyser cela. elle avait protesté en détournant les yeux. qu'elle fut longue à accepter. dans une contemplation muette. Déjà elle regardait. elle en venait à leur découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu. Maintenant. qui continuait à la blesser. elle se sentait moins près de lui. elle était conquise. les académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans. elle restait des minutes entières. n'approuvait toujours pas beaucoup cette façon de peindre. couchée dans l'herbe. celui du prochain Salon. il était un tableau. ne savait justement de quelle manière lui demander quelques heures de pose. Cependant. jamais content. . elle dont la pudeur s'était révoltée le premier jour. D'abord. elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien d'elle ne demeurait plus. cette face inconnue et vague qui perçait sous la sienne ? Claude. Il lui semblait si bon. déclarait ça « vigoureux. crânement bâti. Leur amitié lui paraissait en pâtir. depuis leur dernière entrevue ? Au bout du deuxième mois. Ne l'aimait-il pas.

120 - . comme s'il se fût agi d'une inconvenance. Tout d'un coup. il cria : « Vrai ! vous consentez !… Nom d'un chien ! la sacrée bonne femme que je vais bâtir avec vous ! » De. même devant elle. « Quoi. Après s'être promis de la supplier gaiement. Un après-midi. en lâchant des ruades dans les meubles. bredouilla. « Je vous en prie. elle se renversa sur un coussin. dont il n'était pas le maître. elle aurait bien juré que jamais plus elle ne lui servirait de modèle. nouveau. car elle ne se savait pas décidée à cette chose. Mais il l'avait vue si fâchée. Ravi. Rien n'avait marché. parole d'honneur ! » Effarée. elle dit : « Oh ! la tête seulement ! » Et lui. il n'aurait pris que des indications. l'avaient rendue grave . cette semaine-là. Il parlait de gratter sa toile. dans une hâte d'homme qui craint d'être allé trop loin : . tout d'un coup honteux. que voulez-vous ? » Puis. rendez-moi ce service. ou j'en crève. sans réfléchir. elle ajouta étourdiment : « Ah ! oui… pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt ? ». Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite. il la saisit par les épaules et la posa sur le divan. il la bouleversa par un de ses accès de colère. il ne trouvait pas les mots. elle ne comprenait pas. elle glissa le bras sous la nuque. D'elle-même. qu'il craignait de l'irriter encore.Elle se serait simplement assise. il se promenait furieusement. lorsqu'elle le vit prendre ses brosses.

ce qui le força à changer les tonalités. jamais il n'avait baigné dans de la vraie lumière. Ils restèrent longtemps devant le tableau. Claude redevint sombre. il se mit à peindre. je vais la bâcler avec un modèle… Ah ! cette gueuse. seulement la tête ! » Une gêne les rendit muets. il fit revenir Zoé. en deux séances. les deux petites femmes. Les choses se gâtèrent. solides. pour poser le corps. Déjà. Il s'obstina. Mais. et elle ne lui donnait pas ce qu'il voulait : la tête. le retourna contre le mur . dit-il enfin.« Bien sûr. pas très ressemblante toujours.. elle aussi. ils dansèrent ensemble ce qu'il appelait « le pas du triomphe ». malade d'incertitude et d'angoisse. Il exultait de joie. mais d'une expression étonnante. et il avait raison. bien sûr. à se reculer jusqu'au mur. quinze jours plus tard. le monsieur en veston. au point de trouver sa tête très bien. éclatante sous le soleil. Vers le milieu de janvier. comme si elle entrait dans quelque chose de coupable. en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme. n'éprouvant plus rien de son trouble. je la tiens donc ! » Et. dès la semaine suivante. il criait que c'était son meilleur morceau de peinture . pris de désespoir. Heureuse de le voir si heureux. elle restait troublée d'avoir lâché une pareille phrase. un visage plus vivant. les arbres. ni scrupules ni malaise. il lâcha le tableau. disait-il. « Maintenant. gratta. Christine s'était égayée.121 - . la grande Judith. le satisfaisaient pleinement. car le reste de l'œuvre. Février s'achevait. Et le pis était que la figure centrale seule l'enrageait ainsi. encore. ne s'emmanchait point sur ces épaules canaille. sa complaisance l'emplissait de remords. adorant le jeu. ne sut plus où il allait. terminés. il empoigna la jeune fille. immobile. il ne lui . Il avait choisi Zoé Piédefer. à cligner les yeux. avec un autre modèle. recommença. si fine. il s'y remit. Claude. pourtant. tandis que les yeux en l'air. dans un accès de gaminerie. puis. campa la tête. Elle riait très fort.

S'il ne l'avait pas. Il la revoyait dans sa fraîcheur de jeunesse. il jura. avec son rire de camarade. qu'elle savait sa . il lut. et il perdait tout courage. devant Christine. qu'elle céderait peut-être. car aucune autre ne le contenterait. il lui dirait son tourment. puis une discussion muette. elle si brusquement sérieuse. il prenait des résolutions héroïques : dès qu'elle entrerait. lui frémissant devant les pointes des seins relevés qui crevaient l'étoffe. de peur qu'elle ne le surprit à chercher. sous le fouet de la nécessité. avait germé. rayonnante.restait que quelques jours pour l'envoi au Salon. » Au fond de lui. en paroles si touchantes. c'était un désastre. lentement. les bras en l'air. Cette gorge qu'il avait entrevue quelques minutes. le hantait d'un souvenir obsédant. comme il s'apprêtait à la reconduire et qu'elle remettait son chapeau. Lorsque. dans un ciel couleur de vieux cuivre. sous le corsage.122 - . qu'il se sentit deviné. maintenant. aigu. Cela. À deux autres reprises. On ne pouvait exiger d'une amie un service pareil. il détournait les yeux. jamais il n'en aurait l'audace. une pensée unique montait : obtenir d'elle qu'elle consentît à poser la figure entière. Un soir. enfin le désir net. indispensable. ils parlèrent à peine : cette chose demeura entre eux. tonnerre de Dieu ! est-ce qu'on plante la tête d'une femme sur le corps d'une autre !… Je devrais me couper la main. pourtant. pendant des heures. un soir. il lâcha ce cri de colère : « Aussi. Mais elle arrivait. Et. d'abord un simple souhait vite écarté comme absurde. pendant que le soleil se couchait. sans cesse reprise. sa robe chaste qui ne livrait rien de son corps. tombé sur une chaise. ils restèrent deux secondes les yeux dans les yeux. si pâle. la ligne souple du torse. au fond de son regard. Le long des quais. il se dévorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un coup de pinceau. autant valait-il renoncer au tableau.

la poitrine gonflée de grands soupirs. les mots innocents retentissaient en significations gênantes . à une de ses visites. . ils ne risquaient plus un geste. jamais . malgré les éclats subits de ses colères. Vers le milieu de mars.123 - . écrasé de chagrin. mais leurs silences en étaient pleins . C'était désormais comme une excitation de chaque minute. rien d'autre ne resta dans leur vie de camarades. Christine. elle s'était mise à y songer aussi. ils ne pouvaient plus ne pas y penser. depuis qu'il y songeait. malgré elle. le trouble de leur liaison . elle l'aurait fait taire d'un souffle. S'il la regardait. elle dut s'y arrêter ensuite . En effet. ils se découvraient une fièvre secrète. elle croyait se sentir déshabiller par son regard . éclatait enfin. dans cet envahissement de tout leur être. sans pouvoir se le cacher. Et ce qu'ils avaient évité jusque-là. tandis que.continuelle pensée. ignorée d'eux-mêmes. ils n'échangeaient plus un sourire. entre eux. s'exagérait au point qu'ils en étouffaient. simplement. Il ne l'avait pas même entendue. sans retrouver au fond cette chose impossible à dire tout haut. faisait couler un léger frisson le long du corps. Jamais. trouva Claude assis devant son tableau. Elle en fut effleurée d'abord. l'éveil de l'homme et de la femme dans leur bonne amitié. les yeux vides et hagards sur l'œuvre inachevée. car cela lui semblait hors de la vie. il restait immobile. des jours s'écoulèrent . ils rougissaient pour s'être frôlés du doigt. Des chaleurs leur montaient aux joues. le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi. Dès qu'ils se trouvaient ensemble. sous l'évocation constante de cette nudité vierge. avant qu'il eût bégayé les premiers mots. mais elle ne croyait pas avoir à s'en défendre. chaque poignée de main allait au-delà. Dans trois jours expiraient les délais pour l'envoi au Salon. et dont ils débordaient. et. La peur même qu'il osât le demander ne lui vint pas : elle le connaissait bien à présent. une de ces imaginations du sommeil dont on a honte. Bientôt. fouettant leur sang . l'idée fixe grandissait. Peu à peu. l'attention éveillée par des allusions involontaires. du poignet. C'était fou. Ils n'en ouvraient point la bouche.

et j'ai cru un moment avoir une idée : oui. abattit les jupons. Les yeux brûlants dont il la regardait. si vous me faisiez ce suprême sacrifice ! Je vous implore. elle continua du même geste calme. le retira ainsi que le corset. Puis. elle se déshabillait machinalement. je vous le demande. Où voulez-vous que je trouve un modèle. c'est fichu.« Eh bien ? » lui demanda-t-elle doucement. et ces yeux d'ardente prière exerçaient sur elle une puissance. enfermée dans sa chambre. elle reprit. qui glissa sur les hanches. Je sais bien qu'elle est petite et ronde. dégrafa le corsage. « Eh bien. Il tressaillit. Sans hâte. désespérée de son désespoir. disaient clairement : « Ah ! il y a vous. . je me débats.124 - . la plus belle. où s'agitaient de grandes choses confuses. qu'il faudrait tout changer peut-être . la plus chaste ! » Elle. pensant à voix haute : « On aurait le temps encore. ce serait d'aller chercher cette fille. à cette heure ?… Tenez ! depuis ce matin. déboutonna les épaulettes de la chemise. très blanche. comme les soirs. cette Irma qui est venue comme vous étiez ici. toute droite. mais elle est jeune. entendait chaque mot . le triomphe certain. comme à une amie adorée. je n'exposerai pas cette année… Ah ! moi qui avais tant compté sur ce Salon ! » Tous deux retombèrent dans leur accablement. elle doit être possible… Décidément. je vais en essayer… » Il s'interrompit. elle ôta son chapeau et sa pelisse' . Ah ! ce serait le miracle attendu. – Le temps ? eh non ! Il faudrait un miracle. simplement. elle semblait autre part. perdue au fond de quelque rêve. sans y prêter attention. il se retourna. Elle n'avait pas prononcé une parole. puis. où.

Pendant les trois heures. lui la regarda se dévêtir. ils se contemplèrent. redevenu gauche. de temps à autre. sans un frisson. Seulement. remontant son col. tirant ses manches. redevenait vivante. qu'il acheva d'un coup une ébauche superbe du corps entier. et il s'étonnait de nouveau : où cachait-elle cette gorge épanouie. Tous deux sentaient que. . dans sa tendresse. d'un geste. elle ouvrait ses yeux clairs. elle se coucha sur le divan. Jamais la chair de la femme ne l'avait grisé de la sorte. les fixait sur un point vague de l'espace. en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui causait depuis longtemps. dont les mâchoires un peu massives et sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des joues. sans une gêne. il restait surpris de la transfiguration du visage. Pourtant. dans un grelottement brusque. Et.125 - . elle se rhabilla. grêle encore.Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps. faisant le don de sa pudeur. Il la retrouvait. dit qu'il avait fini . mais si souple. qu'on ne soupçonnait point sous la robe ? Il ne parla pas non plus. et. il ne remua pas. d'une jeunesse si fraîche . restait ainsi un instant sans qu'il pût rien y lire de ses pensées. prise d'un tel émoi. pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. nue et vierge. La vision rapide. immobile de joie. un bras sous la tête. Durant trois longues heures. son cœur battait comme devant une nudité religieuse. tandis que. tant de fois évoquée. ne se décidait pas à risquer un regard. il bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite . Et elle était contre le mur. quand elle avait déjà donné sa face ? Elle voulait être là tout entière. En hâte. il se mit à peindre. d'un effort si viril. prit la pose. qu'elle s'agrafait de travers. Christine quittait le divan. Claude. retombait dans son néant de beau marbre. chez elle. avec le sourire mystérieux et figé de la pose. une grande honte leur viendrait. toujours muette. elle ne souffla pas. Il ne s'approchait point. Saisi. C'était cette enfance. il se rua au travail. très rouge. dans le silence recueilli qui s'était fait. les yeux fermés. il revint vers elle. puis les refermait. s'ils disaient une seule phrase.

il la baisa au front. de toucher le fond de la misère humaine. attendri et navré. ne trouvant rien. une tristesse infinie. Était-ce donc de la tristesse. pas même un remerciement. Alors. étranglés d'une émotion qui les empêcha encore de parler.hésitants. comme s'ils venaient de gâter leur existence. inconsciente et innommée ? car leurs paupières se gonflèrent de larmes. .126 - .

nu-pieds. en déroute depuis le départ de la grande toile. il ne pouvait plus mettre la main sur rien. Des parcelles d'or s'envolaient . il avait promis à Dubuche et à Sandoz de les prendre. pour se rendre tous les trois ensemble au Palais de l'Industrie. ne sachant où se procurer l'argent d'un cadre.127 - . et il les avait dorées lui-même. il donna sa clef à la concierge. Sous la voûte. chez ce dernier. comme d'habitude. car c'était un grand jour pour lui. La veille. sur la table. je n'y serai pas de la journée. il chercha ses souliers. ces lilas frais et odorants. en grondant d'avoir dormi si tard. Claude fut rue d'Enfer. qui s'était révélée comme une doreuse très maladroite. son chapeau de feutre constellé d'étincelles jaunes. chaussé. Enfin. vers neuf heures. justement. il aurait un affront. où l'on trouverait le reste de la bande. il avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage. à genoux parmi de vieux châssis. lorsque Mme Joseph lui monta un gros bouquet de lilas blancs. En chemise. » En moins de vingt minutes. qu'un commissionnaire venait d'apporter. comme s'ils étaient le présage d'une bonne journée. et où allait être exposée son œuvre. qui était rentré la veille de chez Sandoz à trois heures du matin. dans son atelier. Pendant cinq minutes. Il les baisa. Christine lui fêtait à l'avance le succès de son tableau . « Madame Joseph. dès huit heures. créé de cette année-là.V Le 15 mai. embaumé par leur odeur forte de printemps. effaré. les yeux enflés de sommeil. il s'en allait lorsqu'une pensée superstitieuse le ramena vers les fleurs. avec son amie. repoussée par le jury du Salon officiel. chez Sandoz. il s'habilla. le touchèrent beaucoup. Il comprit. Mais celui. Et il était déjà en retard d'une heure ! Mais. dormait encore. qui l'éveillaient. l'ouverture du Salon des Refusés. Claude. vêtu. Cette pensée tendre. qui restaient seules au milieu de la table. car. il les mit dans son pot à eau. Puis. S'il ne baisait point ces lilas.

Ce n'était rien. et il demanda avec mépris : « Dis donc.128 - . à droite et à gauche. froide encore. perdu et mouvant comme une fourmilière. donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Il regarda. se trouvait également en retard. Une heure sonna. couleur de blé mûr. Quelques équipages. et dont le pavé humide sonnait sous les pieds. lorsqu'ils traversèrent les Champs-Élysées. il lui conta que Dubuche avait écrit de ne pas. fraîchement verni . est-ce que nous allons traverser leur saleté de Salon ? » . envahis d'une paresse dans leur ardent désir de voir. Sous le soleil. montaient . c'était par une journée exquise. qu'il craignait de ne plus rencontrer. Tous les deux partirent . d'une fraîcheur de cave. les deux escaliers monumentaux. rares à cette heure. l'attendre. longuement. pendant qu'un flot de foule. les rangées de marronniers avaient des feuilles neuves. Quand ils furent entrés.ci. Rassuré à présent. dans le vestibule géant. au fond d'une petite crémerie déserte de la rue Saint-Honoré. la profondeur des allées et la largeur des espaces. comme il était près d'onze heures. dont une brise. ainsi qu'un dallage d'église. goûtant une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi de vieux souvenirs d'enfance. en leur donnant rendez-vous là-bas. Claude eut un léger frisson. et. les pelouses correctement tenues. d'un vert tendre. semblait aviver le bleu. s'engouffrait sous l'arcade énorme du Palais de l'Industrie. et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes. au grand ciel limpide. ils se décidèrent à déjeuner. simplement une mauvaise nuit. qui l'avait bouleversé d'inquiétude. à la suite d'une indisposition de sa mère.

seules. sans un coup d'œil autour d'eux. blonde sous le soleil. il n'y avait du monde qu'au buffet. sous l'horloge. comme ils pressaient le pas le d'une interminable ligne de bustes. dit Claude.– Ah ! non. et. Il y a. Au midi. seul. tandis que les vols des moineaux qui habitaient. là-bas. la cohue des gens en train de déjeuner là. s'interrompant : « Vous venez de là-haut ? – Non. harassés déjà. s'abattaient avec des petits cris de poursuite. que baignait la lumière diffuse. Dans l'écartement d'immenses rideaux de velours rouge. À ce moment de la journée. les statues blanches bordaient les allées de sable jaune. dans les salles . tachée aux deux bouts par les rouges et les bleus éclatants des vitraux. fichtre ! répondit Sandoz. la forêt des charpentes de fonte. en l'air.129 - . qu'ils ont eu au moins l'intelligence de recevoir et de bien placer… » Et. C'était un peuple de marbre immobile. l'escalier de l'Ouest qui mène aux Refusés. le jardin était presque vide. qui découpaient crûment le dessin vert des gazons. la Minerve d'un membre de l'Institut. Je regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau. faisant lentement le tour d'une figure couchée. colossale et débordante. « Tiens ! c'est vous ! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. des stores de toile barraient une moitié de la nef. les avait exaspérés la porte. rassurés et fouillant le sable. Quelques visiteurs. . occupaient les chaises et les bancs tout neufs. » Et ils passèrent dédaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues. Mais. Toute la foule se trouvait au premier étage. ils reconnurent Bongrand. Un bronze raide et noble. luisants de peinture . descendue comme en poussière des vitres hautes. le jardin vitré apparaissait. Filons par le jardin. au-delà d'un porche d'ombre. Claude et Sandoz affectèrent de marcher vite. nous arrivons ».

130 - . et le coup d'État artistique de ce rêveur silencieux.Alors. cet effort de création humaine. lui demanda Sandoz. car il n'y avait point d'âme plus haute ni meilleure. cette peur inavouée qui le hantait. D'un geste. la campagne menée par les petits journaux comme le Tambour. pris d'une gêne. mais retour sur luimême. Ce n'était pas jalousie. « Non. car la mesure venait uniquement de lui . ce sont eux enfin qui triomphent… Ah ! j'en entends de belles. « Et aux Refusés. les protestations. Puis. Lui. continua-t-il. dit Claude simplement. se tournant vers Claude. quand je suis là !… Toutes les rages sont contre les affreux réalistes. il leur parla du Salon des Refusés. ces tableaux. parmi les membres du jury !… Et encore on se méfie de moi. s'égayait sur l'aventure : l'éternel mécontentement des peintres. le tapage de tous. mais qui vivait à l'écart de ses collègues. à la suite de ce pavé tombé dans la mare aux grenouilles. je ne donnerais pas cher de vos peaux. et l'effarement. les bras ouverts. qui était de l'Institut. au travers de laquelle il marchait. Il n'avait rien exposé. ses statues. comment ça marchet-il ? – Superbe ! vous allez voir. jeunes gens ! » Il riait de son grand rire. l'emplissait d'un regret. vous n'avez pas idée des indignations. on se tait. avaient enfin troublé l'Empereur . « Vos élèves poussent ». ». et toute cette production. peur sourde d'une lente déchéance. très chaudement. c'est à cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de réviser le procès . les réclamations continues qui. Bongrand le fit taire. comme pour embrasser toute la jeunesse qu'il sentait monter du sol. lui gardant les deux mains dans les siennes : . C'est devant eux qu'on fermait systématiquement les portes du temple .

voulant cacher son émotion. toucha le jeune peintre aux larmes. Et les deux jeunes gens. trop de cuisses. » Cet éloge. sa figure !… Un sacré tempérament. un éclat de jeunesse. je vous laisse. montèrent au Salon des Refusés. qu'est-ce donc ? – Ça. Je vais m'asseoir un peu. le premier aspect était le même. Mais une gaieté particulière y régnait. écrans de toile blanche sous vitrées des plafonds . de velours rouge. « Tiens ! murmura-t-il. sorti d'une telle bouche. il parla brusquement d'autre chose. dit Bongrand qui s'éloignait. n'est-ce pas ? » Sandoz et lui s'étaient mis à tourner autour du plâtre. et. c'est la foule. vous êtes un fameux… Écoutez ! moi. là-haut. oui. il tenait donc un succès ! Il ne trouva pas un mot de gratitude. je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande coquine de femme. les tableaux reçus n'étaient pas logés plus richement : hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes. c'est fin et joli comme tout… Allons. « Ce brave Mahoudeau ! mais elle est très bien. dans l'enfilade des salles. le même or des cadres. dans les salles. le grondement d'un assaut infatigable. après avoir traversé le jardin. Enfin. dont on ne se rendait pas nettement . Mais regardez les attaches des membres. cimaises garnies de serge verte. Bongrand répondit avec un sourire : « Oui.131 - . ». » Claude avait levé la tête et prêtait l'oreille. que l'on dit un malin. trop de gorge. les mêmes taches vives des toiles. se ruant de l'infini. Un bruit énorme.« Vous. j'ai les jambes cassées. mon bon. roulait dans l'air. qui ne l'avait pas frappé d'abord. adieu. avec un fracas continu : c'était une clameur de tempête battant la côte. On l'avait fort bien installé.

ici ! – Dame ! c'est qu'il y a de quoi. « Laisse donc ! s'écria Claude.compte d'abord. s'attendant toujours au. . et toujours saignant. regardait. une poussière fine montait du plancher. « Fichtre ! dit Sandoz en jouant des coudes. il se remit tout de suite. Il eut un sursaut. à ce moment. affecta de ne pas se presser. ça ne va pas être commode de manœuvrer là-dedans et de trouver ton tableau. augmentait de minute en minute. que couvraient le roulement des pieds et le bruit des conversations. » Il se hâtait. des visiteurs plaisantaient. dans une fièvre de fraternité.132 - . Il murmura : « Ils sont gais. sans les voir. amusé enfin dès le seuil par la certitude qu'on allait voir des choses extrêmement plaisantes. » Mais. tomba sur eux. Devant certaines toiles. car on désertait le Salon officiel. on accourait. mon tableau ! » Et lui. « Tiens ! je songeais à vous… Je suis là depuis une heure. contrarié sans doute de la rencontre. on étoufferait sûrement vers quatre heures. Ce jour-là. Il faisait très chaud. La foule. Regarde donc ces rosses extravagantes. il distingua des rires légers. il ne vivait que pour l'œuvre et la gloire de son vieux camarade. martyre. très aimable. au contraire. Il ne s'envolera pas. dans la voix haute de la foule qui l'avait étourdi. Bientôt. piqué du désir de juger les juges. contenus encore. fit remarquer Sandoz. nous arriverons bien. comme ils s'attardaient dans la première salle. Fagerolles. Du reste. toujours stupéfait d'être repoussé et raillé. déjà compacte. Cela l'inquiéta. Il levait la tête. car il était d'une crédulité et d'une sensibilité de femme au milieu de ses rudesses révolutionnaires. malgré l'irrésistible envie qu'il avait de courir. fouetté de curiosité.

Fagerolles. voulezvous ? ». « Comment ! mais c'est plein de qualités. Il ajouta. Fagerolles joua l'enthousiasme. violets. Qu'est-ce que ça fait.– Où ont-ils donc fourré le tableau de Claude ? demanda Sandoz. et dont la stupéfiante anatomie perçait la peau. cette année ! Je serais ici avec vous autres. ces chevaux… » Il montrait. Et il ajouta cette allusion méchante. mes enfants ! Par exemple. devant laquelle la foule s'attroupait en riant. si tu ne te fichais pas de nous ! » déclara Claude. bleus. Et il se joignit à eux. la vaste toile. soupçonneux. mais les lèvres désormais pincées en une moue sérieuse de garçon qui veut arriver. roses. disait-on. n'affectait plus autant des allures de voyou. qui venait de rester vingt minutes planté devant ce tableau. mais des chevaux fantastiques. Le terrible farceur qu'il était. luisait une étincelle jeune de moquerie. l'air convaincu : « C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoyé. déjà correctement vêtu. dont lui seul put jouir : .133 - . des chevaux grandeur nature lâchés dans un pré. au fond de ses yeux clairs. s'il est original et s'il apporte un document ? » Son fin visage de fille restait grave. répondit sans une hésitation : « Je ne sais pas… Nous allons le chercher ensemble. en face d'eux. j'aurais ma part du succès… Et il y a des machines étonnantes. ça ! Il connaît joliment son cheval. le bonhomme ! Sans doute. l'étudiant et étudiant l'impression du public. C'était. l'œuvre d'un ancien vétérinaire. toujours d'une moquerie à mordre le monde. À peine. il peint comme un salaud. « Dis donc.

murmura-t-il. avec ses cheveux pâles et sa petite face imberbe. lâchant tout. L'histoire est si drôle… Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement très chic . il ne marqua aucune surprise de les trouver dans son dos. ce fut Irma Bécot au bras de Gagnière. oui. elle a des rages de lits de sangle. ils parcoururent les murs d'un coup d'œil .134 - . « C'est inouï. vers une heure du matin. celui dont on parle dans les journaux. avançaient avec une peine infinie. ravie de la bousculade. mais le tableau cherché ne s'y trouvait pas. Lorsque Gagnière se retourna. vous vous souvenez ? Une gaillarde qui ira loin. elle est tombée au café Baudequin dimanche. expliqua Fagerolles d'un air tranquille. tu vas en voir bien d'autres. Et ce qu'ils virent. écrasés tous les deux contre une cimaise. » Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des gestes tendres. et naïf. l'air plus falot encore que de coutume. Nous venions de partir. lui en train d'examiner une petite toile. qui s'étaient remis en marche. et convaincu ! » Il désignait la toile minuscule devant laquelle il s'était absorbé. je l'ai toujours dit !… Mais on a beau la mettre dans des lits armoirés. – Mais ce petit chef-d'œuvre… Et honnête. au milieu de la houle des épaules. En rentrant dans la seconde salle. Ils durent s'approcher. – Quoi donc ? demanda Fagerolles.« Ah bien ! si tu te laisses influencer par les imbéciles qui rient. « Comment ! dit Sandoz étonné. endormi sur sa chope… Alors. tout à l'heure ! » Les trois camarades. il n'y avait plus là que Gagnière. une petite maison au bord . ce jeune crétin de marquis. levait son museau rose et riait à la cohue. tandis qu'elle. une toile absolument enfantine. telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la peindre. elle est avec Gagnière. il y a des soirs où il lui faut la soupente d'un peintre. elle a pris Gagnière. maintenant ? – Oh ! une passade. Et c'est ainsi que.

la toile envoyée par lui se trouvait justement près du petit chef-d'œuvre. Dire qu'il n'avait même pas eu l'idée de la revoir ! Elle le trouvait si différent. en face. sans aucune brutalité révolutionnaire. les yeux vagues sur le flot des têtes. dit Fagerolles. . et d'un parfait équilibre. elle lui toucha le bras. où est-il donc ? – Mon tableau ? il est là. « Dites. « Parce que c'est réaliste ». qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau. d'une voix si tranchante. au moment où Claude tâchait de se faire voir. le tout de travers. Mais pourquoi. C'était un paysage d'un gris perlé. soigneusement peint. un de vos amis qui vous cherche ? » C'était Dubuche. regardait fixement Claude. si drôle. Irma. cerné de traits noirs. n'est-ce pas. le teint brouillé comme après une grosse fièvre ! Et. dont personne ne s'occupait. tandis que Fagerolles répétait avec flegme : « Très fin. avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garçon lui mettait aux lèvres. Claude avait eu un geste nerveux. sans oublier le tire-bouchon de fumée qui sortait du toit. peinée de son peu d'attention. je vous le demande ? » En effet. en gesticulant. » En effet. pour l'avoir rencontré une fois au café Baudequin. Cependant.135 - . avec un petit arbre à côté. Mais. qu'elle connaissait. pas en beauté ce jour-là. joli de ton quoiqu'un peu lourd. un bord de Seine. aucune raison n'expliquait le refus du jury. pourquoi. tout d'un coup. qui s'était approché avec intérêt. très fin… Mais ton tableau. Il fendait péniblement la foule. hérissé.d'un petit chemin. « Sont-ils assez bêtes d'avoir refusé ça ! dit Claude. d'un geste familier. Gagnière.

toi ? – Moi. en expliquant les tableaux. Sans doute Dubuche s'était trouvé en rapport avec lui. et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de Paris. le père gras et court. mangée d'anémie. cet animal-là ! Où a-t-il pêché ces horreurs ? » Gagnière. que la maigreur de la jeune fille apitoyait. C'est bien fait… Tiens ! notre lâcheur file avec eux. couleur de cire. bâtissant à lui seul des boulevards entiers. la face cuite d'un sang trop chaud. la jugea d'un mot. dit Fagerolles. ils ont sur la face tous les crimes de la bourgeoisie. qu'il la perdait sans cesse en chemin. dit les connaître de nom. stupéfait de la retrouver toujours près de lui. venait d'offrir son bras à la mère et s'en allait. « Bon ! murmura le peintre. le geste débordant d'une complaisance exagérée. la mère très maigre. Il les accompagna. par un des architectes dont il redressait les plans. nous autres ». Est-ce assez plat. qui n'avait pas aperçu ses amis. déjà cinq ou six fois millionnaire. « Continuons. la fille si chétive à dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvreté grêle de la première enfance.136 - . Et. le voilà pincé… A-t-il de laides connaissances. Bécot contre la cimaise. « Ah ! le pauvre petit chat écorché ! Quelle tristesse ! – Laisse donc ! déclara Claude avec férocité. ils suent la scrofule et la bêtise. Le père Margaillan était un gros entrepreneur de maçonnerie. il oublia Irma. s'adressant à Gagnière : « Sais-tu où ils ont fourré la toile de Claude. je la cherchais… Je vais avec vous. Mais Sandoz. qu'il nous retrouve ! » Dubuche. un architecte ? Bon voyage. ne sachant plus comment ni pourquoi ils étaient . paisiblement.l'autre lui tourna le dos et salua très bas un groupe de trois personnes. C'était elle qui avait eu le caprice de visiter le Salon à son bras. et il avait si peu l'habitude de promener ainsi une femme. non.

C'était. s'animait. et une bataille gaie. ni l'Antiquité blafarde. en face d'une petite toile. elle lui reprit le bras. les rires sonnaient plus haut. avec Fagerolles et Sandoz. ils vaguèrent tous les cinq. qui passait déjà dans une autre salle. vue de dos. On se sentait là dans une bataille. la tête tournée. les femmes ne les . à mesure qu'il avançait. de bravoure et de passion. ragaillardi par ce souffle de lutte. Elle courut. Mais. tous les genres confondus . ils admirèrent une très belle étude de femme. de cet ensemble incohérent. la moyenne y était à coup sûr plus banale et plus médiocre. fable. un immense Berger regardant la mer. Une abomination de Chaîne les arrêta. Alors. des Espagnols jouant à la paume. que les clairons sonnent. réunis par une autre. quand le petit jour luit. près de la Dame en blanc. comme s'il eût entendu siffler des balles. des paysages surtout. emportés au fil du courant. se fâchait.137 - . très curieuse vision d'un œil de grand artiste. Mais. Discrets à l'entrée. à côté. ni les tableaux militaires aux soldats de plomb. les reins saillants. un coup de lumière d'une intensité splendide. les simples niais restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité. un Christ pardonnant à la femme adultère. un mélange de l'excellent et du pire. d'une charpente osseuse violaçant la peau. coupés par une poussée. une Jézabel morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'École des Beaux-Arts. Rien ne manquait dans l'exécrable. l'air provocant. des portraits encore. le long des murs. Claude. livrée de verve. et peintes avec de la boue. de sèches figures taillées dans du bois. Dans la troisième salle déjà. presque tous d'une note sincère et juste. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon officiel. le nez eu l'air. les gâteux de l'école historique coudoyant les jeunes fous du réalisme. il sortait une bonne odeur de jeunesse. la plupart très intéressants de facture. écoutait maintenant monter les rires du public. que l'on marche à l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.ensemble. ni le Moyen Âge sabré de bitume. pour suivre Claude.

138 - . comme sortie de la toile. manqua gifler une vieille dame dont les gloussements l'exaspéraient. ce qui augmentait la gaieté . dont la croupe saillante. en entrant dans la quatrième salle.étouffaient plus sous leurs mouchoirs. « Quels idiots ! dit-il en se tournant vers les autres. elle aussi. Dès qu'il aperçut Claude. égayée autant par les belles choses que par les détestables. gesticulait. il se formait toujours là un groupe. La Dame en blanc. mon vieux. oh ! un succès… – Quel succès ?. tirait à sa suite Irma ravie. tu vas voir. C'était l'hilarité contagieuse d'une foule venue pour s'amuser. Sandoz s'était enflammé. si bien que Claude. On riait moins devant le Christ de Chaîne que devant l'étude de femme. Hein ? on a envie de leur flanquer des chefs-d'œuvre à la tête ! ». éclatant à propos d'un rien. donc !… Viens. c'est épatant ! » Claude pâlit. Non. on se tordait. Mais. des gens s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne. vague au milieu de la bousculade. il cria : « Ah ! c'est toi. Et chaque toile avait son succès. exultait comme d'un triomphe personnel. une . et Fagerolles continuait à louer très haut les pires peintures. – Le succès de ton tableau. brusquement. Son grand nez rose. récréait le monde : on se poussait du coude. sa face blonde de beau garçon resplendissait. les hommes tendaient le ventre. lui aussi . tandis que Gagnière. Jury parut devant eux. continuellement des mots d'esprit circulaient de bouche en bouche . paraissait d'un comique extraordinaire. enfin ! Il y a une heure que je te cherche… Un succès. Il fendait violemment la foule. dont les jupes s'enroulaient aux jambes de tous les hommes. il faut que je te montre ça. s'excitant peu à peu. afin de se soulager mieux. la bouche fendue.

s'épanouissaient. « Où est-ce. qui s'écrasait devant le tableau. tranquillement. confuse. resté en arrière. le roulement d'une marée qui allait battre son plein. lui. Tous les rires s'enflaient. dans un partage bon enfant. Et. « Tiens ! bonjour ! » continuait Jory. murmura : « Trop de succès… J'aimerais mieux autre chose. suivi de la bande. tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec flegme. entendait toujours monter les rires. grouillante. la voix étranglée de douleur. demain tous les journaux parleront de nous. » Jory prit la tête.grosse joie l'étranglait. comme il pénétrait enfin dans la salle. « Hein ? répéta Jory. Mais Claude. C'est le succès. C'était de son tableau qu'on riait. ça… Qu'est-ce que ça fiche qu'ils rient ! Nous voilà lancés. Il fallut faire le coup de poing à la porte de la dernière salle. Conduis-nous. . honteux comme si on l'eût giflé lui-même. en voilà un succès ! » Gagnière. en tas. Et. une clameur grandissante. triomphant. intimidé. pour entrer. – Crétins ! » lâcha seulement Sandoz. aboutissaient là. Le mot de Bongrand lui revint. en donnant des poignées de main aux autres. – Es-tu bête ! reprit Jory dans un élan de conviction exaltée. à la fin ? demanda Sandoz impatient.139 - . comme elle disait elle-même. Fagerolles et Gagnière entouraient Irma qui leur souriait. en famille. il vit une masse énorme. il se crut du génie.

avec la tenue désintéressée et digne d'un ami de la famille qui suit un convoi. elle semblait également diminuée.140 - . le reconnaissait à peine. elle le tutoya et lui souffla doucement dans l'oreille : « Faut pas te faire de la bile. de la clairière ensoleillée . dans ce resplendissement de vie. Un grand froid le glaçait. tant la déception venait d'être cruelle. mal assis . les deux petites lutteuses. puis. s'aggravait dans une gamme ascendante de fous rires. restées trop à l'état d'ébauche. le monsieur au veston de velours ne valait rien. Décidément. il écoutait et regardait la foule. Son cœur s'était arrêté un moment. L'explosion continuait. manquaient de solidité. Maintenant qu'il avait jugé son œuvre. d'un geste caressant. il voyait se fendre les mâchoires des visiteurs. reculait les plans. Irma restait souriante. C'est des bêtises. Et. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l'écran de toile . lui apparaissait supérieure à son talent même. la femme couchée sur l'herbe. on s'amuse tout de même. il la refaisait. dans cette salle. mais il s'entêtait. mon petit. il regardait son tableau. la blonde.Fagerolles se taisait. c'est incomplet… N'importe. changeait la valeur d'un ton. attirés et fixés par une force invincible. il en voyait du premier regard tous les défauts. redressait un membre. Et. après avoir vécu des mois aveuglé devant elle. il se rapprocha au contraire. et c'étaient des souffles tempétueux d'hommes gras. s'élargir le visage . Au fond. comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas connue encore. Mais il était content des arbres. En quelques coups. elle s'appuya contre l'épaule du peintre hué. il dit simplement : « Ils ont raison de rire. » Son ami s'efforçait de l'emmener. » Mais Claude demeurait immobile. et. Dès la porte. soit à cause du nouveau milieu. et la femme nue. des . amusantes uniquement pour des yeux d'artiste. la femme est bien ! Bongrand ne s'est pas fichu de moi. Ce n'était certainement pas la même œuvre que dans son atelier. plus brutale et plus laborieuse à la fois . la brune. trouvant ça drôle . les yeux élargis. empâté. la main seule était belle. soit par l'effet des voisinages. seule. Il se tourna vers Sandoz. il s'étonnait. se rapetisser les yeux.

on le commentait : plein air. le monsieur l'a retirée d'une mare. Le mot courait. en se bouchant le nez. et il se repose à distance.141 - . le ventre à l'air. un petit homme méticuleux. tra-la-la-laire ! Cela tournait au scandale. d'une cocasserie à se rendre malade. tâchant de reprendre haleine dans son mouchoir. des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait chatouillé les côtes. on le répétait. et lisant à voix haute le titre : Plein air. pour sûr qu'il l'a passé au bleu. en déclarant à sa femme qu'il n'aimait pas les mauvaises plaisanteries. on trouvait ça insensé. voulaient en être. tandis que le monsieur a mis sa veste de velours. pour l'instruction de sa demoiselle. cette notation nouvelle de la lumière semblaient une insulte. Une dame venait de se laisser tomber sur une banquette. oh ! oui. Le bruit de ce tableau si drôle devait se répandre. – Je vous dis que c'est un pensionnat de jeunes filles en promenade : regardez les deux qui jouent à saute-mouton. la dame a trop chaud. son tableau ! » Ceux qui ne riaient pas entraient en fureur : ce bleuissement. de ricanements . les arbres sont bleus. tout en l'air. c'était le sujet surtout qui fouettait la gaieté : on ne comprenait pas. vexé. des cris. les faces se congestionnaient dans la chaleur croissante. les genoux serrés. la foule grossissait encore. se poussaient. « Où donc ? Là-bas ! Oh ! cette farce ! » Et les mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs. des bandes arrivaient. chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants qui jugent de la peinture. – Mais non. En face. on se ruait des quatre coins du Salon. Est-ce qu'on laisserait outrager l'art ? De vieux messieurs brandissaient des cannes. – Tiens ! un savonnage : les chairs sont bleues. ayant cherché dans le catalogue l'explication du tableau. dominés par les petites flûtes aiguës des femmes. plein air. Un personnage grave s'en allait. exprimant à elles toutes la somme d'âneries. des huées. elle est déjà bleue. l'homme ! il pourrait nous montrer son autre figure. – Pas poli. étouffant. « Voilà. de peur d'un rhume. ce fut autour de lui une reprise formidable. de réflexions saugrenues.grincements rouillés d'hommes maigres. Mais un autre. contre la cimaise.

à ce moment. ayant quitté les Margaillan à la porte. si ronflant. comme dernier coup. Mais déjà l'entrepreneur s'était planté sur ses courtes jambes. Et. il dit carrément à Sandoz. que la vue d'une œuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise. emmener son monde. et lui. et il déployait des muscles vigoureux. Dès qu'il arriva devant le tableau. dit la pâle Mme Margaillan à l'oreille de Dubuche. au fond de sa poitrine grasse. Ah ! race ennemie. les poings serrés. se fâchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup. C'était l'alléluia. interrompit Sandoz. Puis. lui demandant très haut. redoubla l'hilarité . ce cri d'un parvenu millionnaire qui résumait la moyenne de l'opinion. Claude vit reparaître Dubuche. après des poignées de main et des saluts d'homme du monde. il revint vers ses amis. stupidité de bourreaux ! Gagnière. Il se précipita. à Fagerolles et à Gagnière : « Que voulez-vous ? ce n'est pas ma faute… Je l'avais prévenu que le public ne comprendrait pas. qui traînait les Margaillan. . en affectant de n'avoir aperçu ni la toile ni ses amis. oui. pris d'une honte lâche. de sa grosse voix rauque : « Dites donc. blanc de rage. quel est le sabot qui a fichu ça ? » Cette brutalité bon enfant. les côtes chatouillées par l'étrangeté de cette peinture. qu'il dominait tous les autres.142 - . l'architecte. écarquillant les yeux. chaque dimanche pour la vraie musique. qui avait baissé les paupières . l'éclat final des grandes orgues. C'est cochon.stupides et mauvais. flatté de son succès. Ils ont tué Courbet. « Emmenez ma fille ». voulut presser le pas. c'est cochon ! – Ils ont hué Delacroix. comme s'il eût sauvé ce pauvre être d'un danger de mort. dégagea Régine. mais d'un rire tel. partit à son tour. embarrassé. vous aurez beau dire. qui partageait maintenant cette rancune d'artiste. si démesuré.

Il dit. et. Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. il jetait des coups d'œil sur le public. Il n'avait point faibli. » Claude. tu l'as voulu. il se rendait compte du malentendu . un morceau de peinture comme il n'y en avait pas deux dans le Salon ! Un grand mépris lui venait de ce peintre admirablement doué. quelques tricheries peut-être. aurait excité la foule. Il examinait toujours la toile. Seulement. qui faisait rire tout Paris comme le dernier des barbouilleurs. le regarda. mon cher. qui étaient parmi les plus acharnés blagueurs. Avec son flair de Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit. Ce mépris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage. un adoucissement de la facture. Et Irma. les lèvres agitées d'un léger tic nerveux : personne ne le connaissait. je les reconnais… Tenez ! ce gros.143 - . pâle seulement sous les rires. et qu'elle endoctrinait. un arrangement du sujet. c'est toi qui es trop bête. en leur donnant des tapes sur les doigts.« Et ils sifflent Wagner. venait de retrouver dans la cohue deux amis à elle. à jamais marqué. Lui. en silence. vaguement. il le trouvait archi-fou d'exposer une pareille chose. Il répétait que c'était fameux. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait : il en restait pénétré. lâchée encore. N'était-ce pas stupide de croire à l'intelligence du public ? À quoi bon cette femme nue avec ce monsieur habillé ? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond ? Et les qualités d'un maître. des atténuations. qu'il y avait là pour cent mille francs de publicité. deux jeunes boursiers. ce sont les mêmes . il sentait déjà ce qu'il faudrait pour que cette peinture fit la conquête de tous. là-bas… » Il fallut que Jory le retînt. dans un accès d'invincible franchise : « Ah ! écoute. . qu'elle forçait à trouver ça très bien. détournant les yeux de la foule.

dont on avait reçu un projet de Musée. Alors. quel coup de lumière apporté. La salle était vide. « Ah ! dit plaisamment Jory. tombait . dans le désastre de ses illusions. il reporta un instant les regards sur le tableau. en entrant dans la salle. ce bleuissement dont on se moquait. N'était-ce pas l'aube attendue. bien des efforts puérils. Du plafond. si tu es un malin ! ». Puis. le père Malgras. Tout de suite. » Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec soulagement. car. des peintres célèbres.son œuvre seule était souffletée. montant à l'assaut de l'antique routine. et il est à croire que je resterai bête… Tant mieux pour toi. Dubuche. allant de tableau en tableau avec sa moue de fin dégustateur. lentement. sans remords. au bout d'une longue course en plein soleil. Fagerolles lui tapa sur l'épaule. diffuse. et Claude se laissa prendre le bras par Sandoz. Il en était consolé et raffermi. il l'étonna par cette réponse tardive : « On est bête comme on peut. sans contrition. tendu d'un écran de toile blanche. la bande entière quitta le Salon des Refusés. depuis un instant. poussé au contraire à heurter le public davantage. une lumière gris d'argent. un jour nouveau qui se levait pour l'art ? Il aperçut un critique qui s'arrêtait sans rire. et le soleil entrait. lui vinrent de toute cette peinture si gaiement brave. il se retourna vers Fagerolles. qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette satisfaction. éclatait parmi les autres. absorbé. comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur de ombrages. On l'emmenait enfin. très sale. dans les jus recuits de la tradition. mais quel joli ton général. en camarade qui plaisante. une bouffée de santé et d'enfance. quelle glacière ! On respire ici. avec une passion si désordonnée. égayée de tous les reflets dansants du plein air ! C'était comme une fenêtre brusquement ouverte dans la vieille cuisine au bitume. mon cher. Certes. il y avait là bien des maladresses. fine. en décidant qu'on allait passer par la salle de l'architecture . parcourut de là les autres toiles de la salle. piétinait et les suppliait d'un regard si humble. Et.144 - . un souffle de courage. immobile. surpris. et les murs riaient de cette matinée de printemps ! La note claire de son tableau. tombant en arrêt devant le sien. dans la douleur vive de son orgueil. la mine grave.

Fendant la foule. Et seul. voulez-vous ? Moi. Gagnière admirait. « Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'école du plein air. malgré le serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds. mettaient les taches lavées de leurs teintes d'aquarelle. » La bande reprit sa marche. s'effacèrent. dans le miroir du parquet fortement ciré. d'un branle de la tête. absolument seul au milieu de ce désert. qui pourtant la lui avait fait recevoir. examinaient et s'intéressaient sincèrement. un monsieur barbu se tenait debout devant un projet d'Hospice. pareille à une eau de source immobile. qu'il avait envoyée par hâte ambitieuse. en dehors des usages. par protestation. bordés de bleu pâle. . « Ah ! filons. finit par l'interrompre. dit le premier. se croyant engagé d'honneur. Ce n'était plus le gai scandale de leur Salon à eux. tandis que Claude et Sandoz. Déjà Dubuche montrait et expliquait son œuvre aux camarades. en songeant à autre chose . les grands et les petits châssis. douce et morne. par amitié. les tons clairs. en jetant à droite et à gauche des regards indignés. la lumière exagérée du soleil. avançant avec raideur. et ils s'y résignèrent. d'un rouge déteint. traversèrent en fuyant à petits pas pressés. ils suivirent l'enfilade des salles. mon vieux. Mais le pis était que. C'était un seul châssis. plongé dans une contemplation profonde. « Eh ! ce n'est pas mal.145 - . Aux quatre murs. pour couper au plus court. et contre la volonté de son patron. Les ornements sont encore d'une tradition joliment bâtarde… N'importe. ça va ! » Jory. les projets.une clarté égale. ton Musée ? » demanda Fagerolles sans rire. Trois dames parurent. qui se reflétait. une pauvre petite salle de Musée. il leur fallait traverser tout le Salon officiel . je m'enrhume. impatient.

Mahoudeau et lui se joignirent à la bande . lorsqu'ils rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne.146 - . rien .Des cadres d'or pleins d'ombre se succédaient. ton tableau. l'apitoya. criant qu'il n'y avait là rien. trempés ensemble au fond du même cambouis de la convention. Une médiocrité uniforme suintait des œuvres. Il trouvait une mélancolie profonde à l'exécrable peinture à la vie manquée de ce paysan. auquel personne ne parlait de sa Femme adultère. tu leur en as fichu par la tête. le genre. . dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et dégénéré. rien. Le premier se jeta dans les bras de Claude. sous les broussailles noires de sa barbe. des nudités d'atelier jaunissant sous des jours de cave. et qui errait silencieux. Toujours il lui donnait la joie d'un éloge. bien sûr ! » déclara Chaîne. et ils galopaient pour échapper à ce règne encore debout du bitume. un morceau ! » Mais la vue de Chaîne. loua la Vendangeuse. toute la défroque classique. votre machine… Ah ! mon gaillard. le paysage. condamnant tout en bloc avec leur belle injustice de sectaires. le dessin ne vous fait pas peur ! – non. le seul morceau de sculpture du Salon. tout de suite. « Et toi. quel tempérament ! » Le peintre. Tous le suivirent dans le jardin. Enfin. victime des admirations bourgeoises. Il le secoua amicalement. ils s'échappèrent. la salissure boueuse du ton qui les caractérisait. l'histoire. des choses gourmées et noires. et ils descendaient au jardin. et le premier demanda aux autres s'ils avaient vu le Semeur. que la foule envahissait maintenant. « Ah ! mon cher. Et ils pressaient le pas. dis donc. dont la face s'était empourprée de vanité. il cria : « Très bien aussi. C'était inouï. de Chambouvard.

il n'en revenait point. dans l'ignorance absolue de ce qu'il créait. de l'air foudroyé d'un homme qui s'étonne d'avoir enfanté une pareille œuvre. il avait une face épaisse et belle d'idole hindoue. se pâmait. On le disait fils d'un vétérinaire des environs d'Amiens. « Regardez-les donc. il éclata d'un rire doux et invincible. qu'il traînait d'ordinaire à sa suite. et cela au hasard de la production. sans raffinement . en s'arrêtant au milieu de l'allée centrale. le semeur ! murmura Claude. sans un doute. mauvais le lendemain. il avait un orgueil de Dieu. hein ? quelle bonne tête de brute. ma parole !… Et lui. toujours solide et convaincu. qui n'avait pas regardé la statue s'amusait beaucoup du grand homme et de la queue de jeunes disciples béants. Sans fièvre nerveuse. pétrie par un ouvrier de génie. « Étonnant. . il était déjà l'auteur de vingt chefsd'œuvre. Chambouvard s'ébahissait. en répétant à dix reprises : « C'est comique… c'est comique… » Toute sa queue derrière lui. campé fortement sur ses grosses jambes. de la chair bien moderne. des statues simples et vivantes. et quelle bâtisse. Puis. il dodelina de la tête. donnant ses œuvres comme un champ donne son herbe. et les détestables magots qu'il lui arrivait de bâcler parfois.« Tiens ! reprit Mahoudeau. transfigurée dans la contemplation de son nombril ! » Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous. Il semblait la voir pour la première fois. un ravissement noya sa face large. bon un jour. et quel geste ! » Fagerolles. un homme obèse était là. entre les fils les plus glorieux de ses mains. Chambouvard. et s'admirant. La tête dans les épaules. Il poussait le manque de sens critique jusqu'à ne pas faire de distinction. » En effet. il est justement devant son Semeur. tandis qu'il n'imaginait rien d'autre. ils communient. À quarante-cinq ans.147 - . pour dire l'adoration où il était de lui-même.

s'adressant à Claude : « Eh bien. il se tranquillisa . – Ah ! oui. s'en allait lentement au travers de la foule. je cherche. » Bongrand eut un geste de vague souffrance. qui . Allons donc ! farceur . son abandon de vieux romantique rangé. et le public. s'intéressait à la poignée de main échangée par les deux artistes célèbres. et il suivit les autres. s'écartant. décoré. et leur désignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du menton.Mais il y eut un léger émoi : Bongrand. Du buffet encombré sortait un gros murmure. Tous les bancs étaient pris d'assaut. l'autre grand et frissonnant. ça vient tout seul. On était retourné voir la Vendangeuse. On entendit des mots de bonne camaraderie : « Toujours des merveilles ! Parbleu ! Et vous. répondit Claude.148 - . pendant que Bongrand. où la marche lente des promeneurs s'arrêtait. lorsque Jory s'aperçut que Gagnière n'avait plus Irma Bécot à son bras. Je me repose. rien cette année ? Non. Puis. Ce dernier fut stupéfait : où diable pouvait-il l'avoir perdue ? Mais quand Fagerolles lui eut conté qu'elle s'en était allée dans la foule. se montra paternel pour tous. les yeux vagues. qui se promenait. en disant : « Taisezvous donc ! je ne suis pas même mon maître ! » Un moment encore. làhaut… Vous voici passé chef d'école. la bande erra dans le jardin. en disant : « En voilà un gaillard que j'envie ! Toujours croire qu'on fait des chefsd'œuvre ! » Il complimenta Mahoudeau de sa Vendangeuse. avec deux messieurs. et il se sauva. accompagné de sa cour. Chambouvard. plus léger. un bruit de soucoupes et de cuillers. notre maître à tous. chuchotait. avec sa large bonhomie. qu'est-ce que je vous disais ? Vous avez vu. on ne circulait qu'avec peine. rien. ils m'arrangent… C'est vous. qui avait reconnu Claude et ses amis. venait de tomber sur Chambouvard . refluait sans cesse autour des bronzes et des marbres à succès. Adieu ! Adieu ! » Déjà. les mains derrière le dos. des groupes barraient les allées. avec des regards de monarque heureux de vivre . soulagé de cette bonne fortune qui l'ahurissait. les mains fébriles. Maintenant. s'approchait d'eux. l'un court et sanguin.

et tout flambait. je ne prends rien au buffet. ronflait toujours. Mais. s'échouèrent enfin dans un petit café. le piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin.149 - . le Pavillon de la Concorde. affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Il eut un geste énervé. le roulement des pieds sur les planchers de fer. avant la place. les jambes cassées. La salle était si étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée. Dehors. d'un air de délices. malgré le froid tombant de la voûte des feuilles . Les moineaux étaient remontés dans là forêt des charpentes de fonte. déjà touffue et noire. un air immobile. les queues serrées des équipages. des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient dans la lumière. ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue. ils descendirent. sous les vitres chaudes. ici ? Moi. les gerbes des bassins qui jaillissaient et s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie. Claude. à gauche. dont les huées et les rires soufflaient en ouragan devant son tableau. il s'écria : « Ah ! çà. les feuillages neufs des arbres. voulez-vous ? » Tous sortirent. . ils respirèrent bruyamment. Il faisait lourd. le soleil oblique enfilait les Champs-Élysées . après les quatre rangées de marronniers. ça pue l'Institut… Allons boire une chope dehors. les voitures aux roues rayonnantes comme des astres. finissait par n'avoir que lui. des cavaliers dont les montures semblaient jeter des étincelles. qu'est-ce que nous fichons. C'étaient des gaietés de la foule. déchaîné et hurlant. Quatre heures sonnaient à peine. une tiédeur humide de serre. au-delà de cette bande d'ombre verdâtre. Et. dominant cette houle du jardin. le fracas des salles du premier étage. on entendait leurs petits cris aigus. dans les oreilles. ils y voyaient passer Paris à travers une gloire. avec sa clameur de tempête battant la côte. la face tirée et méprisante. les grands omnibus jaunes plus dorés que des chars de triomphe. en rentrant dans la bonne nature printanière. hésitèrent.s'ajoutait au frisson vivant de l'immense nef. qui percevait nettement ce grondement d'orage.

durant près de trois heures.Et. avec la raideur des timides lâchés au travers de la théorie pure. et Sandoz. Et voilà qu'ils lancent le mot. où roulaient dans le soleil. descendait jusqu'à la place de la Concorde. « Le plein air. dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux. il montrait d'un geste prophétique l'avenue triomphale. lui aussi. c'est une victoire. s'interrompant. par . Rouen aux mamelles géantes. moi. jusqu'à ce que tu tombes à nos genoux ! » Et. ces crétins ! Ce que nous allons les embêter. nous sommes l'avenir… Oui. le plein air. Lille qui avance l'énormité de son pied nu. C'était. le luxe et la joie de la ville. la tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. Nous avons la bravoure et l'audace. hier. on verra plus tard. Claude parla. dans une fièvre croissante. discuta. cette année-là. un bout fuyant de ses balustrades. qui seul écoutait . une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les langues pâteuses. et deux de ses statues. sous les arbres. que. le public rit. oui. nous le tuerons. toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse. avec mes articles. l'habituelle sortie du Salon. ça les amuse ! reprit-il. ris donc. grande bête de Paris. en face de sa chope restée pleine. Nous y entrerons en conquérants. le corps brisé. à coups de chefs-d'œuvre… Ris donc. Enlevez deux cents toiles grotesques. passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur : un flot montant de théories. et notre Salon enfonce le leur. parlait de guillotiner l'Institut .150 - . Va pour l'école du plein air ! » Jory s'allongeait des claques sur les cuisses. en ramenant continuellement sa Vendangeuse. « Quand je te disais ! J'étais sûr. tandis que Gagnière. maintenant ! » Mahoudeau chantait victoire. ça n'existait pas. de les forcer à mordre. avec une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient. Soit ! puisqu'ils le veulent. en dehors de quelques peintres. leur Salon. « Eh bien. qu'on apercevait en écharpe. quoi ? criait-il. il faut faire l'éducation du public… Au fond. l'école du plein air !… Hein ? c'était entre nous. avec les camarades. ce sont eux qui fondent l'école… Oh ! je veux bien. Son geste s'élargissait.

au milieu de poules. retiré dans une petite maison. « Ah ! Courajod. par le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des farces qui tourneraient mal. il n'y avait plus qu'un flot descendant de voitures. il y avait des mélancolies de vieux artistes. le retour du Bois. avalaient Paris. ayant chacun un catalogue sous le bras. du côté de Montmartre. ». en voilà un qui a inventé le paysage ! Avez-vous vu sa Mare de Gagny. au Luxembourg ? – Une merveille ! cria. Gagnière s'enthousiasma brusquement. Ainsi. Fagerolles gardait son sourire. la . lorsque Fagerolles affirma que le maître paysagiste. dans l'or pâli du couchant. tapaient sur la table. disparus avant leur mort. dit Fagerolles. vivait quelque part. et on n'a encore rien fichu de plus solide… Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg ? Ça devrait être au Louvre. passant au bras d'un ami. Bongrand.sympathie enflammée de travailleur. – Mais Courajod n'est pas mort. un frisson les avait pris.151 - . Tous se taisaient. dans chaque gorgée de bière. Très calme. Il les avait suivis par amusement. et Dubuche. Claude. de canards et de chiens. on pouvait se survivre. des messieurs à tête de critique. Et la sortie du Salon devait s'achever. on n'en parle plus. s'exaspéraient. une queue défilait. – Comment ! Courajod n'est pas mort ! On ne le voit plus. Le soleil baissait à l'horizon. il jugeait imbécile de compromettre son talent davantage. Pendant qu'il fouettait leur esprit de révolte. il prenait justement la ferme résolution de travailler désormais à obtenir le prix de Rome : cette journée le décidait. âgé de soixante-dix ans. lorsqu'ils aperçurent. Il y a trente ans que c'est fait. cédant à la contagion de ses amitiés révolutionnaires. Et ce fut une stupeur.

l'édifice où elle serait chez elle. quelque chose d'immense et de fort. la musique même. et. ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge. ce quelque chose qui s'indiquait déjà dans nos gares. seulement. qui leur envoya un salut . c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait bientôt. Oui. Chambouvard se montra.face congestionnée. làbas. n'allait pas renouveler l'architecture ? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un style à elle. » Le sculpteur haussa les épaules. « Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme. et il partit. un siècle neuf. on y retrouvait une patiente marqueterie des formules de l'École. des bijoux d'art où notre démocratie ne pouvait se loger ! Et il voulait. Maintenant. puisque la foi aux légendes était morte ! par terre. ça n'apportait rien. l'œuvre de pierre qui l'exprimerait. au milieu des rires. l'herboriste. un champ fraîchement ensemencé. de simple et de grand. Est-ce que tous les arts ne marchaient pas de front ? est-ce que l'évolution qui transformait la littérature. presque derrière lui. certain de l'éternité. et regarde-le courir. la peinture. les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons d'être sous notre ciel. ce garçon . Mais Claude n'entendait point. ce n'était pas mal. dans nos halles. la femme aux herbes qui puent… Ma parole ! j'ai vu ses yeux flamber tout d'un coup . un terrain balayé. il entreprenait Dubuche sur l'architecture. L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes . dit Jory à Mahoudeau. les cathédrales gothiques. qui se levait. prêt à la reconstruction de tout. après avoir distribué des poignées de main. riant très haut. cette salle de Musée. qu'il exposait . avec la solide . ça le prend comme une rage de dents. tapant les talons. les dentelles ouvragées de la Renaissance. Par terre.152 - . au milieu de notre société ! par terre. Sans doute. le geste inquiet. les colonnades fines. il réclamait avec des gestes violents la formule architecturale de cette démocratie. dans lequel pousserait un nouveau peuple. en maître absolu. au milieu de ses disciples. « Tiens ! tu nous lâches ? » demanda Mahoudeau à Chaîne.

Claude s'animait de plus en plus. les idiots ! cria Claude dans un dernier éclat. La contre-allée était toute noire.élégance de leurs charpentes de fer. Jory. finissaient par s'égayer bruyamment des mots extraordinaires qu'il lançait . couleur de cendre. ah ! quand je serai libre !… ». j'ai promis à ma mère de rentrer. je ne donnerais pas ma journée ! » Il se tut. Seul. gagné par sa fougue. et quand je serai libre. derrière le café.153 - . C'est ce que je veux faire. un chant perdu sortait d'un massif de verdure. tu verras un jour… Donne-moi le temps d'arriver. un restaurant à vingt-cinq sous : déjà Sandoz l'emmenait à son bras. viens. disant la grandeur de nos conquêtes. dans une sorte de stupeur. mais épuré encore. Et ils se séparèrent avec des poignées de main lasses. Personne n'avait plus de salive. » Tous deux . haussé jusqu'à la beauté. Un silence régna. Sur l'avenue. en parlait avec une gaieté énorme. « Ah ! m'ont-ils amusé. Mahoudeau et Gagnière voulurent entraîner Claude chez Foucart. Dubuche dînait en ville. inquiet de le voir si gai. Vainement. dans l'énervement de sa passion. d'une éloquence que les camarades ne lui connaissaient pas. épuisé. Tous s'excitaient à l'écouter. quelque répétition au Concert de l'Horloge. « Allons. nous finirons la journée ensemble. La nuit venait. un froid de glace tombait des arbres. imitait la gamme bête des rires. « Eh ! oui. d'une abondance. tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. étant revenu sur son tableau. on ne voyait plus filer que les ombres de rares voitures. Fagerolles avait un rendez-vous. faisait la charge des bourgeois qui regardaient. et lui-même. Entendez-vous. la voix sentimentale d'une fille s'essayant à la romance. Tu mangeras un morceau avec nous. eh ! oui ! répétait Dubuche. et ce sera gentil. pour cent mille francs.

il continua de filer tout seul par les quais. La clef se trouvait sur la porte. Cette femme est là-haut. il leva les yeux. tu me quittes ! s'écria Sandoz. « Bon ! bon ! finit par dire l'autre en souriant. assise au bord du divan. tu vis dans le mystère… Va. le peintre s'arrêta net. fraternellement. Mais. devant sa porte. je ne veux pas te gêner. puis qu'il referma. « Je l'ai donnée à cette dame. sans rien voir.154 - . le nez à terre. Il marchait les bras ballants. laissant son ami passer le pont. Il ne voyait plus nettement le parquet. vous savez bien ? celle qui vient toujours. noyant les choses. » Il ne savait plus. le long des Tuileries. cria Mme Joseph du fond de la loge. semblait se fondre. dans une confusion extrême d'idées. il se décida à monter.descendirent le quai. Puisque tu dînes avec moi ! – Non. et. raidie par l'attente. Et il s'obstina sur cette excuse. Quai de Bourbon. mon vieux. on ne te voit plus. pour prendre sa clef. étonné qu'un fiacre attendît là. » Claude retint un geste d'impatience. arrêté au bord du trottoir. lui barrant le chemin. ». à longues enjambées de somnambule que l'instinct conduit. se détachait une forme sombre. sans hâte. L'ombre avait envahi l'atelier. anxieuse et désespérée au . les toiles. « Comment. une ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique crépuscule. au pont des Saints-Pères. merci. Claude resta un moment immobile. tout ce qui traînait vaguement. j'ai trop mal à la tête… Je rentre me coucher. comme dans l'eau dormante d'une mare. Et ce fut du même pas mécanique qu'il entra chez la concierge. – Quelle dame ? demanda-t-il effaré. serrés l'un contre l'autre. qu'il ouvrit. où les meubles. Mais. – Cette jeune personne… Voyons.

son escapade au Salon. le remonta jusqu'à sa . puis le long de la Seine. grossissant l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme. sa gaieté et sa violence. moi aussi… » Il l'écoutait bégayer ardemment ces tendresses. puis rentrer vite… Mais je serais restée la nuit entière. C'était Christine. elle s'était sauvée. et comment elle était tombée dans la tempête des rires. et. roulant sa tête. il s'abattit devant elle. sa bravoure d'artiste sifflé. d'en être un peu. et je ne voulais que venir. ne vous faites pas de peine !… Je voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux. j'ai pris une voiture. sous les huées de tout ce peuple. elle dit son désir violent de voir le tableau. ce tableau. toujours immobile . puis à présent encore chez lui. la voix éteinte. C'était elle qu'on sifflait ainsi.milieu de cette agonie du jour. derrière son dos. et il répéta. en éclatant en larmes. là-bas aux Champs-Élysées. Et. c'était sur sa nudité que crachaient les gens. devant la blague de Paris. « Ô mon ami. trois heures que je suis là. le geste vague : « Mon Dieu ! que je souffre ! » Alors. toute seule. débordant d'un besoin de charité immense. oui. bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir. à écouter… Au sortir de là-bas. elle. crevaient là. éperdue de souffrance et de honte. il l'avait reconnue. la cingler au sang de coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant. elle ne songeait qu'à lui. ». en une crise de sanglots qui le suffoquait. que je le trouve très bien.155 - . prise d'une terreur folle. Elle tendit les mains. comme si elle avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue. il les entendait le poursuivre comme une meute aboyante. je ne pouvais pas m'en aller. cette nudité dont le brutal étalage. il se sentait plus débile qu'un enfant . elle murmura d'une voix basse et entrecoupée : « Il y a trois heures. brusquement. Sa force entière s'en était allée. sans vous avoir serré les mains. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté. Toute son excitation de l'après-midi. il laissa tomber la tête sur ses genoux. Elle continua. que je suis très fière et très heureuse de vous avoir aidé. des deux poings. l'avait étranglée dès la porte.

en larmes sous cette première joie d'amour. Le crépuscule les enveloppa. pareilles à un fourmillement d'étoiles. luisaient seules d'un reste de jour. elle lui souffla jusqu'au cœur. leur camaraderie devait aboutir à ces noces. sur ce divan. dans l'aventure de ce tableau qui peu à peu les avait unis. anéantis. tais-toi. les lilas qu'elle avait envoyés le matin embaumaient la nuit . d'une haleine chaude : « Tais-toi. . au milieu de la table. Près d'eux. envolées du cadre.156 - .bouche. Elle le baisa. ils restèrent aux bras l'un de l'autre. et les parcelles d'or éparses. je t'aime ! » Ils s'adoraient. dans un emportement de passion.

ils partirent comme des fous. Bennecourt. des saucisses. ravi de la posséder ainsi tout un jour. et avec qui elle passerait la journée. avec son petit commerce d'épicerie. par un besoin de l'avoir à lui seul. Elle fut enchantée. où était une auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades. elle était là. sa grande salle qui sentait la lessive. après Mantes. monsieur Claude ? . les petits flots se pailletaient d'or au soleil. dès sept heures. voulut l'emmener à la campagne. « Je ne peux pas. nous venons déjeuner… Une omelette.VI Le soir. un vieux bac craquant et filant sur sa chaîne . à bientôt ! » Et. Et. demain… Je t'en prie. comme il l'aurait menée à Asnières. arrivèrent à la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. si c'était au bout du monde ! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. comme il la tenait encore dans ses bras. – Demain. il faut que je rentre. quelle joie que cette auberge de campagne. au-delà des îles. non. Claude. et. un petit village. – Alors. ils descendirent à Bonnières . le lendemain. reviens demain. sous le grand soleil. il la conduisait déjeuner là. il lui avait dit : « Reste ! » Mais elle s'était dégagée d'un effort. À dix heures. – Est-ce que vous coucherez. La journée de mai était splendide. dont la rivière est peuplée en cet endroit. du fromage. très loin. sa vaste cour pleine de fumier.157 - . rouge du mensonge qu'elle avait fait à Mme Vanzade : une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la gare. connaissait. car Bennecourt se trouve de l'autre côté de la Seine. c'est impossible… Adieu. Elle s'égaya beaucoup de ce voyage qui n'en finissait plus. sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer. les jeunes feuillages verdissaient tendrement. Lui. dans le bleu sans tache. où barbotaient des canards ! « Hé ! père Faucheur. ils prirent le bac. Tant mieux.

pas le poignet. expliquait le pays. elle demanda au peintre. Tout le village était aux champs.158 - . » Ils remontèrent Bennecourt. affirmait qu'elle était grise . à cette heure ? – Dame ! répondit-il rondement. Christine avait suivi la mère Faucheur dans la basse-cour . l'autre. Ils burent deux bouteilles. quand cette dernière revint avec des œufs. hein ! du petit rose qui gratte la gorge. . le pain d'une telle dureté. dans la grande salle où ils mangeaient seuls. dit-elle enfin. un gazon d'une douceur de velours. et jamais ça ne lui était arrivé. très touffu. » Le déjeuner fut exquis. qu'il dut lui couper des mouillettes pour qu'elle ne s'aimât. quand arrivés à la dernière maison. et elle s'était abandonnée.– Non. si bruyants. un abri de feuilles où le soleil seul pénétrait en minces flèches de flamme. en face des coteaux de Jeufoise. en entamèrent une troisième. « Allons prendre l'air. Lui. il le faut bien. il en fit le tour. et il l'avait prise. sur près de deux kilomètres. qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes. non. Elle. qui aligne ses maisons jaunes. du geste. et. oh ! si drôle. – C'est ça. Longtemps. ils ne rencontrèrent que trois vaches conduites par une petite fille. nous avons trois heures devant nous. avec son rire sournois de paysanne. : « C'est donc que vous êtes marié. semblait savoir où il allait . ils restèrent à cette place. leurs lèvres s'unirent dans un baiser avide. et elle trouvait ça drôle. si gais. le long de la berge. marchons un peu… Nous repartons à quatre heures. une autre fois… Et du vin blanc. au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées. l'omelette trop cuite. les saucisses trop grasses. riant à ne plus pouvoir se retenir. une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine. Tout de suite. » Déjà. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et. puisque je suis avec ma femme. les joues ardentes. entra dans un bois de chênes. et.

couverts de roses . Quant aux meubles. deux heures plus tard. C'était une grande lanterne de maison. peut-être que vous connaissez du monde… Ah ! il y en a. pour cacher sa gêne : « Tiens ! le père Poirette ! ! !. si loin des . qu'on s'y perdait. dit le père Poirette. qui semblait taillée dans un hangar : en bas. sur la porte grande ouverte de la mairie. ils consistaient en un lit de noyer. une cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser .attendris. qui seraient contents !… Trois cents francs par an avec les meubles. si vastes. Elle devint toute rose. « Je laisserai les pommes de terre ». avec des paroles rares et basses. allant jusqu'au bois de chênes. Mais.159 - . Ah ! que ce serait bon de s'aimer là. Claude et Christine s'étaient regardés. derrière. deux pièces également. dans l'une des chambres. le vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le payer. comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond de leurs yeux bruns. tandis que lui criait. et en une table et des ustensiles de ménage. dans un de ces brusques désirs de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. « Vous pouvez toujours voir. planté d'abricotiers magnifiques. maintenant. il y avait un petit champ de pommes de terre. Et il les invita à entrer. en lui laissant leurs meubles. devant la maison. n'est-ce pas que c'est pour rien ? » Curieusement. en haut. quand ils sortirent du bois. le jardin abandonné. et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de vieux loup. au fond de ce trou. qui garnissaient la cuisine. se trouvait envahi de rosiers géants. tandis que. ils le suivirent. enclos d'une haie vive. ils tressaillirent : un paysan était là. C'est donc à vous. la cambuse ? » Alors. Puis. occupés de la seule caresse de leur haleine. des Parisiens.

autres ! Mais ils sourirent. puis. et elle accourait.160 - . pour courir chez son amant. ce sera deux cent cinquante francs… Envoyezmoi du monde. où elle se mourait d'ennui. si vieille. et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute. Ses étourdissements l'avaient reprise. ils échangèrent une longue poignée de main. si bonne. Lui. Deux semaines encore se passèrent. ainsi qu'une servante qui craint un renvoi. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse. la questionnait. Maintenant. où son amour lui semblait une tache. c'était frémissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide. de ce caveau. Ils étaient devenus très tristes. énervée. le manque d'exercice faisait battre le sang à ses tempes. est-ce qu'ils pouvaient ? ils avaient à peine le temps de reprendre le train pour rentrer à Paris. n'ayant que quelques minutes à elle. dans sa chambre. Une vie de tourment commença. Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme Vanzade. à mentir bassement . elle ne put venir que trois fois . comme ils montaient dans le bac. chaque fois qu'elle l'abandonnait. Cela lui coûtait comme une vilaine action. Elle lui avoua qu'elle s'était évanouie. sans air et sans jour. qui était le père de Mme Faucheur. qui l'appelait sa fille. essoufflée. désespérée et muette. les accompagna le long de la berge . un soir. Elle s'était donnée. après tout un combat intérieur : « Vous savez. lui devinrent intolérables. Les mensonges dont elle devait payer chaque heure de liberté. n'osant s'embrasser. il leur cria. si infirme. . Et le vieux paysan. elle s'attendrissait au contraire : une pauvre créature. elle l'aurait crié tout haut. inquiet de la voir pâlie. Et elle n'avait pas de paroles mauvaises contre sa maîtresse. car justement la vieille dame se montrait exigeante. » À Paris. En quinze jours. les yeux brillants de fièvre. comme tout d'un coup étranglée par une main de plomb.

les rosiers géants. un soir. Claude et elle avaient évoqué la vieille maison déserte de Bennecourt . jamais plus. ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux ? Je ne demande point que tu m'épouses. dans un dernier sanglot de torture : « Ah ! tu as raison. Christine se jeta entre les bras de Claude. emporta sa malle. je demande seulement à vivre avec toi… » Puis. éperdument.Enfin. . dans l'atelier. c'est mal de l'abandonner. « Bien vrai ? tu m'aimes ! Oh ! cher amour !… Mais je n'ai rien. « Ah ! je ne peux pas. Et que ce soient les autres qui meurent. « Son argent. – Reste ! reste ! cria-t-il. moi. les pièces immenses. et tu perdrais tout. cette pauvre femme ! Ah ! je me méprise. Ah ! qu'elle garde tout et que je sois libre !… Moi. il n'y a que nous deux ! » Il l'avait assise sur ses genoux.161 - . je souffre trop. ses paroles bégayées se brisaient dans ses larmes. Est-ce que je puis tolérer que tu te dépouilles ainsi ? » Elle sanglot à plus fort. Christine quitta brutalement Mme Vanzade. je ne peux pourtant pas en mourir. empêche-moi de retourner là-bas ! » Il l'avait saisie. en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se sépareraient jamais. Ce fut une folie. je te le jure. n'est-ce pas ? ce qu'elle me laisserait… Tu crois donc que je calcule ? Jamais je n'y ai songé. tous deux pleuraient et riaient. Tout de suite. sanglotant de souffrance et de passion. au moment où elle partait une fois encore. je n'ai aucun parent. il l'embrassait à l'étouffer. je ne peux pas… Garde-moi donc. je ne tiens à rien ni à personne. je voudrais avoir la force… Mais je t'aime trop. dès le lendemain.

un trousseau. partir sans perdre une heure. il rapporterait des chefs-d'œuvre. Mais la désillusion restait sans prise. Mélie.162 - . surtout heureux. de manger dans la cuisine. et il aurait là-bas le vrai plein air. et ils confondaient tous les jours de la semaine. pour acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe. Et ils se sauvèrent. des journées adorables se suivirent. Lui. . près de l'âtre où chantait le pot-au-feu. dans la douceur de leur jeune ménage ! Elle. Ils avaient pris pour les servir une fille du village. tout fut prêt. ayant le besoin de se reprendre. qui venait le matin et s'en allait le soir. abandonnant l'autre aux souris. joyeuse. le congé de l'atelier donné. En deux jours. et ils découvrirent que le père Poirette. il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou. avant de signer avec eux. ils faisaient des voyages de trois lieues. une véritable fuite. cinq cents francs payés par le père Malgras. aspirait à ce grand repos de la bonne nature . Juin s'achevait. ils pataugeaient avec délices sous les averses. jusqu'à Vernon. Claude avait sa rente de mille francs. une nièce des Faucheur. des robes. saignant encore de son échec du Salon. ils furent chez eux. pour un lot d'une vingtaine de toiles.Ah ! partir . une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur installation . qu'il avait triées au milieu des épaves du déménagement. les amis évités. sur une table de sapin. avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. on n'en aurait pas trouvé une plus bête dans tout le département ! Le soleil ayant reparu. battait des mains. amusés comme des enfants. Enfin. transformant en bas la salle à manger en un vaste atelier. Une chance heureuse leur était advenue. des mois coulèrent dans une félicité monotone. Christine apportait quelques économies. dont la stupidité les enchantait. Le matin. Non. n'occupant en haut qu'une des deux chambres. ils s'oubliaient très tard au lit. pas même prévenus par une lettre. vivre au bout de la terre. Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement. une fortune. les quatre meubles portés au chemin de fer. Ils allaient vivre comme des princes. Jamais ils ne savaient la date.

puis. Entre les îles semées au fil de l'eau. Et. par des chemins herbus de campagne. – Oui. Puis. devait sauter sur le sable. ils étaient au lit. naviguant. leurs bras à leurs cous. voulait remonter les courants les plus durs. découvrant des terres nouvelles. » Le lendemain.malgré les rayons qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre. quelle idée !… Puisque je suis venu pour travailler. dès neuf heures. ils riaient de la bêtise de Mélié dont ils avaient ri la veille . maniait les rames. et où ils faisaient leurs douze heures. – Et tu sais. Lui. et ils avaient aussi la rivière. les jambes nues. dans les champs de blé de Bonnières et de Jeufosse. à travers les fentes des volets. forcé de quitter le pays. vaste à y loger une famille. le soir. y vivant des jours entiers. vaillante. au milieu des près. il y avait toute une cité mouvante et mystérieuse. ils s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages. cette fois… Est-ce que c'est moi qui t'empêche ? – Toi. frôlés de la caresse des branches basses. ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine. de grandes courses sur le plateau planté de pommiers. ils repartaient en . des explorations plus lointaines. seuls au monde avec les ramiers et les martins-pêcheurs. Christine disait : « Maintenant. glorieuse de sa force. mon chéri. c'étaient des flâneries sans fin. restant cachés sous les saules des berges. tu vas me promettre une chose : c'est que tu travailleras demain. Un bourgeois. leur avait vendu un vieux canot trente francs . Chaque nuit. pour pousser le canot. jusqu'à la Roche-Guyon. puis se rendormant. parfois. je me fâche. des promenades le long de la Seine. de véritables voyages de l'autre côté de l'eau. après le déjeuner. que diable ! Demain. demain.163 - . tu verras. un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement. dans le vieux lit de noyer. Elle. je te le jure. jouant dès l'aube à se jeter les oreillers. dans les petits bras noirs d'ombre.

une de ces chairs sensuelles. touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. abritée de pommiers antiques.164 - . il y vint . la toile avait séché. puis. Une autre fois. il s'impatienta à la reprendre. dans la carrure du menton. couché près d'elle. une femme était née de la jeune fille. si troublantes quand elles se dégagent de la pudeur où elles dorment. Il commença une étude du coteau de Jeufosse. il goûtait la joie unique de vivre par toutes les fonctions de son corps. Elle se révélait ce qu'elle devait être. Aujourd'hui. Et c'étaient de nouvelles remontrances attendries : demain. Christine le suivait.canot . irréfléchi. Christine seule existait. délicieusement. seulement. qu'elle lui avait posé aux lèvres la première. dans une réaction d'indifférence et de paresse . fière de sa puissance. et elle était si désirable dans ces verdures. elle-même le regardait avec un sourire gêné. le troisième. il n'eut ainsi que des velléités. elle l'embrassait en riant. comme après les grandes maladies. la journée suivante fut encore perdue. Pendant toute la saison chaude. il végétait. sans un effort de persévérance. qui avaient grandi comme des chênes. cette fièvre de jadis qui le mettait debout dès l'aube. l'amante qui se débattait chez la vierge. Depuis le baiser ardent. C'était elle qui l'enveloppait de cette haleine de flamme. une vieille ferme le séduisit. mais. ni couleurs . des bouts de tableau ébauchés à peine. qui gonflait sa bouche et l'avançait. oh ! demain. et finalement l'abandonna. où s'évanouissaient ses volontés d'artiste. quand elle le voyait n'emporter ni toile. dans l'île où il s'était installé. Sa passion de travail. elle l'emmena au marché de Bonnières pour acheter des poules . bataillant contre la peinture rebelle. D'un coup et sans . et. elle l'attacherait plutôt devant sa toile ! Claude. s'allongeait sur l'herbe près de lui. quittés au moindre prétexte. avec la Seine au premier plan . fit quelques tentatives de travail. les lèvres entrouvertes. Deux jours de suite. tous les deux anéantis et bercés par la terre. cependant. semblait s'en être allée. les yeux noyés au fond du bleu . qu'il lâchait sa palette à chaque minute. au-dessus de Bennecourt. dans ce désert où seules passaient les voix murmurantes de l'eau. malgré sa longue honnêteté : une chair de passion.

faisant ensemble les découvertes de la volupté. Et toujours. heureuse d'être sans rivale. depuis sa nuque jusqu'à ses pieds. absorbé par elle. dans le petit bois de chênes où ils allaient parfois. lorsqu'elle ramait. toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. lui presque neuf encore. avec le besoin inassouvi de se posséder encore. Les jupes rattachées. ses jambes douces qui le gardaient si tard. Une des surprises de Claude était de la voir rougir pour le moindre gros mot qui lui échappait. derrière leur maison. il se laissait emporter sans force. C'était. s'exaltaient dais le ravissement de cette initiation commune. il restait en extase des journées. Et elle. à l'entrer au fond de sa propre chair. et elle.165 - . ignorante jusque-là. un jour. aux allusions gaillardes. ayant tué la peinture. qui était son bien. il le tenait à pleins bras. à ce propos. elle savait l'amour. vidé de son cœur et de son sang. les yeux au fond de ses yeux. prolongeait les noces. Elle n'aimait pas ça. c'étaient ses bras ronds. elle y apportait l'emportement de son innocence . ivre. il la serrait d'une étreinte à la faire sienne. souple et tiède. Et. cette tendresse dont il épuisait autrefois le désir dans ses œuvres. Au lit. Il s'accusait de son ancien mépris : fallait-il être sot de dédaigner en enfant des félicités qu'on n'avait pas vécues ! Désormais. détournait la tête. ne le brûlait plus que pour ce corps vivant. et partout. en canot. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges de soie. ils se fâchèrent presque.maître. Quelle illusion de rêveur ! À cette heure seulement. . les beaux tons d'ambre pâle qui dorent la rondeur des hanches. le modelé douillet des ventres purs. sur l'herbe des îles. en souvenir du baiser qu'ils y avaient échangé lors de leur première visite à Bennecourt. Elle se donnait entière. toute sa tendresse de la chair de la femme. comme lié par des Chaînes. il la prenait. ce triomphe de posséder son rêve. le matin. ils se possédaient. rien qu'à regarder le balancement de ses reins . elle souriait d'un air de gêne. dans la fatigue de leur bonheur .

Les heures . elle finit par bouder. conte-moi un peu… Est-ce que tu te doutais ? » Mais elle avait son rire mécontent. Pour la première fois. Et jamais elle n'en avoua plus long.Lui. muette. elle essayait de se dégager. d'une visite à faire ou à recevoir. travaillé d'une curiosité. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre. cet éveil de leur sexe dont le souvenir demeure enseveli et comme sacré. avides d'étreindre toujours davantage. la chatouillait de son souffle. là-bas ? qu'en disait-elle avec ses amies ? quelle idée se faisait-elle de ça ? « Voyons. tu savais ? » Elle eut un geste de confusion. entre leurs bras éperdus. « Mon Dieu ! comme les autres. le froid d'un autre corps. même à lui qu'elle adorait. la couvrit d'une pluie de baisers. la serra follement. ce jour-là. au-delà même de la possession ? Les jours passaient cependant. Claude sentit qu'ils restaient étrangers. impénétrable. ainsi que d'un camarade qui n'a rien à cacher. derrière l'oreille. en se cachant la face contre son épaule : « On est bien étonnée tout de même. quand ils s'étouffaient. elle se réservait. « Es-tu bête ! laisse-moi donc !… À quoi ça t'avance-t-il ? – Ça m'amuse… Alors. les joues envahies de rougeur. en tâchant de la confesser. Elle était très femme. Il la tenait à la taille. Il y avait là ce fond que les plus franches gardent. Une impression de glace. mon mimi. ne les avait encore sortis d'eux-mêmes. quand il crut l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences. » Il éclata de rire. et ils ne souffraient point de la solitude. Puis. elle s'échappa en phrases fuyantes. l'avait saisi.166 - . l'interrogeait sur sa vie de couvent. Aucun besoin d'une distraction. en se donnant toute. Mais. Que savait-elle de l'homme. des choses… ».

les trois casseroles de la cuisine. Après la fuite de Paris. l'argent devenant rare. Continuellement. C'était une paix absolue. Mais. Une seule plaie secrète saignait au fond de cette joie. débarqués de Paris. mordait moins à la culture. et elle en tirait une vanité extraordinaire. exigeant qu'il les rappelât. en montant se coucher. que pas un coup de sonnette ne le dérangerait.167 - . Il répétait chaque soir. qu'il évitait de passer devant l'auberge des Faucheur. elle s'était donné une courbature à vouloir cueillir les abricots. Claude n'avait pas répondu. il n'en faisait rien. C'était fini. ayant des fringales d'activité qui la faisaient se battre en personne contre. dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de camarades. pas une âme ne se montra. à aucun moment de la journée. Une brouille s'en était suivie. Christine s'en désolait. ne voulant pas le fâcher avec ses amis. Il avait mis son divan dans la vaste salle transformée en atelier. dont elle avait vendu la récolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque année . Mais le jardin surtout l'occupait : elle abattait des moissons de roses sur les rosiers géants. demandant s'il pouvait aller le voir. à son cou. elle les employait en ménagère bruyante. s'il promettait d'arranger les choses. De tout l'été. Il poussait si loin cette peur du dehors. elle en parlait. il s'y allongeait pour la regarder semer et planter. car elle sentait bien qu'il avait rompu pour elle. par la fenêtre grande ouverte. à quoi bon revenir sur le passé ? Vers les derniers jours de juillet. il dut se rendre à Paris pour vendre au père Malgras une demi-douzaine . la certitude qu'il ne viendrait personne. Sandoz ayant su l'adresse et ayant écrit. et cette vieille amitié semblait morte. bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mélie devait exécuter sous ses yeux. armée d'un sécateur. elle rêvait de vivre des produits du jardin. que tout de même c'était une rude chance. Lui.qu'elle ne vivait pas près de lui. les mains déchirées par les épines .

elle lui fit jurer d'aller serrer la main à Sandoz. lorsque. soudain. vous êtes-vous embrassés ? » Il se mit à marcher près d'elle. la triste enfant qui regardait passer l'amour avec des yeux stupéfaits fut poussée par son père.168 - . se croyant bien seuls. en pleurant lui aussi. C'était au-dessus de Bennecourt. devant la station de Bonnières. demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes . comme ils étaient sous les arbres. un de ces délicieux chemins creux. Et. il la baisa au visage. à un détour. hors d'eux. la famille restait collée contre un des talus. Saisie. d'une voix sourde : « Non. le père. . « Eh bien. en l'accompagnant à la gare. et la surprise fut si vive. et. » Alors. muet d'embarras. le père gros et apoplectique. sous le grand soleil. Le soir. ils s'étaient pris à la taille. elle dit. Est-ce qu'il pouvait changer la vie ? N'était-ce point assez déjà d'être heureux ensemble ? Pendant ces premiers mois. elle était là de nouveau. Puis. la mère d'une maigreur de couteau. qui l'attendait. la mère et la fille. lui. navrée. en la suppliant de ne pas augmenter son chagrin. exaspérés de ce baiser libre. en amoureux qui s'oublient derrière les haies : elle. ils firent une seule rencontre. tandis que deux grosses larmes noyaient ses yeux : « Tu me fais beaucoup de peine. Justement. rieur. emmenée par sa mère. marchant du même pas ralenti. déplumée comme un oiseau malade. en pleine vie de la terre. Ils suivaient un chemin désert et boisé. la fille réduite à rien. toujours liés d'une étreinte. qu'ils ne se dérangèrent point. ils tombèrent sur trois bourgeois en promenade. ployée. abandonnait ses lèvres . l'as-tu vu. tous les trois laids et pauvres du sang vicié de leur race.d'anciennes études . Ils étaient une honte. avançait les siennes . en remontant du côté de la Roche-Guyon. je n'ai pas eu le temps. » Et.

jamais ils n'avaient songé que cela pût arriver. dit Claude en redescendant vers Bennecourt. comme il débouchait avec Christine du chemin creux. Deux cents pas plus loin. cette déchéance bourgeoise. saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas. dans leur gloire. dès le milieu d'août.169 - . quand ils se furent habitués. Où diable avait-il vu ces têtes-là. qu'ils avaient fait sans le vouloir. la mémoire hésitante. Elle pleura longtemps à son cou. cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon des Refusés. étranglé de la même tristesse sans nom. Ils l'avaient payée quinze cent mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus d'un million. Et il se souvint. ces monstres ! » Mais. le jour tragique où elle s'était livrée à lui. toujours sans hâte. dans les larmes. comme on la nommait. ces faces déprimées et tassées. et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste propriété. Claude pourtant s'interrogeait. appartenait aux Margaillan depuis trois années. dans son insouciance d'amoureuse. il reconnut les Margaillan. Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui . ils s'attendrirent sur le pauvre petit. sans joie pourtant. Ils gâtent le paysage. et elle ne s'en apercevait qu'au troisième mois. et qui avait ri devant son tableau.tandis que. d'un rire tonnant d'imbécile. lui. Puis. qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde ? C'était assurément dans une circonstance grave de sa vie. ils apprirent d'une vieille paysanne que la Richaudière. une grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres. sous le crépuscule navré . comme si elle eût craint que cet accident-là ne fût la fin de leur grand amour. « Voilà un coin du pays où l'on ne nous reprendra guère. un gros événement changea leur vie : Christine était enceinte. les deux amoureux s'en allaient triomphants. Plus tard. troublé de ce petit être qui allait venir compliquer l'existence. ils se raisonnèrent. il tâchait vainement de la consoler. elle.

comme ils n'étaient pas méchants. Et lui. ils l'attendirent. Et. s'étonnait de la façon dont avait tourné sa vie. elle était obligée de se fâcher pour que Claude sortît sans elle. devant le feu.qui noyait l'atelier : les dates y étaient. las de rouler les ateliers . il était de ceux qui n'ont point le courage de rompre. « Oh ! pas si fort ! tu me fais du mal ! » Elle portait les mains à son ventre. à sa chance d'être tombé du moins sur une fille honnête. ce serait l'enfant de la souffrance et de la pitié. il se hâtait de rentrer pour serrer Christine de ses deux bras tremblants. comme s'il avait failli la perdre. le souhaitèrent même. toujours avec la même surprise anxieuse. le vent glacial figeait sa rêverie. Jamais il n'avait voulu ce ménage. La terre dure sonnait sous ses galoches. . fit de longues marches sur la terre gelée et sonore des routes. tétait si goulûment qu'elle devait se lever jusqu'à cinq fois la nuit. Évidemment. Sa grossesse lui causait de fréquents malaises. l'enfant. s'occupant déjà de lui et préparant tout pour sa venue. et ça n'était plus à défaire . en poussant un cri de douleur. déconcerté seulement lorsqu'elle se dégageait. qu'on ne parvenait pas à chauffer. car. en dehors de sa volonté. en se retrouvant seul après des mois de continuelle existence à deux. et lui regardait ce ventre. tout marcha très bien : la mère fut sur pied au bout de trois semaines. il en aurait eu l'horreur. dès lors. même avec elle . si on l'avait consulté . pendant ces promenades. il devait s'en tenir à la première qui n'aurait pas honte de lui. attardée à des pensées vagues. sans parler de l'enfant.170 - . et ça s'était fait cependant. souffleté à sa conception du rire bête des foules. L'hiver eut des froids terribles. elle restait accroupie. cette destinée l'attendait. L'accouchement eut lieu vers le milieu de février. Une sagefemme était venue de Vernon. à tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il s'était mis avec un modèle. et il était repris de tendresse. Christine fut retenue par un gros rhume dans la maison mal close. un garçon très fort.

malgré son bon cœur et ses désolations au moindre bobo . vêtue de blanc. La maternité ne poussait pas en elle. Une ardeur même l'avait reprise après la délivrance. en négligeant du reste de le faire baptiser. quatre pommes. Dès lors. Jamais sa chair de passion ne s'était offerte dans un tel frisson de désir. finit par le hanter . dès ce moment. Elle n'était qu'amante. fit une pochade de l'allée d'abricotiers. appelait Mélie. une sève remontante d'amoureuse qui se retrouve. du nom de son grand-père maternel. qui aggravait les embarras par sa stupidité béante . Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un peu à peindre.pour l'empêcher de crier et de réveiller son père. le gamin qu'ils avaient nommé ainsi. il ne savait à quoi employer les gaies matinées de soleil depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi. à demi . sans comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. vêtue de rouge au milieu des verdures. d'abord par désœuvrement. d'ailleurs complaisante. il s'éleva un peu à l'aventure. sur une serviette.171 - . heureuse de lui faire un plaisir. Il fut assez mal tenu. et. debout ou marchant. se rebutait tout de suite. son inaptitude aux travaux de son sexe. cette poitrine de l'homme qu'elle aimait. L'hiver finissait. elle se lassait. Son ancien malaise à coudre. si active ménagère. l'unique source de l'oubli et du bonheur. avec sa taille libre. sa beauté refleurie. Il travailla dans le jardin. de jouets cassés. de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait ses dents. composa des natures mortes. car elle. au travers du jardin et des pièces laissées en désordre de désespoir. se montra nourrice très maladroite. ébaucha les rosiers géants. Puis. quand les choses se gâtaient par trop. Il la peignit à vingt reprises. plus gêné encore que les deux femmes. et il fallait que le père accourût l'aider. elle aurait donné vingt fois le fils pour l'époux. le petit être révolutionna la maison. C'était pour se distraire. à cause de Jacques. une bouteille et un pot de grés. reparaissait dans les soins que réclamait l'enfant. elle ne savait que se jeter aux bras de son cher amour : c'était son refuge. il s'échauffa. sa femme fut sa victime. l'idée de peindre une figure habillée en plein soleil. Et. encombrées de langes.

en refusant de tenir la pose. ses petits pieds roses en l'air. jurait contre ce sacré mioche qui ne pouvait pas être sérieux une minute. il s'obstina. on le couchait. Et il recommençait l'expérience. Jamais il ne se contentait pleinement. plein de remords. s'entêtant au même sujet. qui achevait de se pourrir . mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur facture. Le père. par les journées chaudes. « Tiens ! c'est vrai. chatouillé par le soleil. il le guettait des jours entiers. » Le printemps et l'été se passèrent encore. on avait presque délaissé le canot. « Mon ami. se fâchait. recommençait tout de suite. On le mettait nu comme un petit saint Jean.172 - . tête nue sous une ombrelle. et il ne fallait plus qu'il bougeât. furent sauvées du couteau à palette et pendues aux murs de la salle à manger. tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. il riait et gigotait. sur une couverture . avec ma peinture !… Les enfants. ce fut Jacques qui dut poser. dont la soie cerise baignait sa face d'une lumière rose. tu le fatigues. ce n'est pas fait pour ça. il grattait les toiles au bout de deux ou trois séances. ce pauvre mignon. incomplètes. comme un motif à chef-d'œuvre. maintenait le petit pour que le peintre attrapât au vol le dessin d'un bras ou d'une jambe. je suis stupide. exaspéré que ce polisson-là ne voulût pas dormir. après avoir ri. » Alors. Christine dit doucement : . rêvant le tableau. dans une grande douceur. faisait les gros yeux. Mais c'était le diable. On sortait moins. se roulant. Et. Quelques études. Égayé. le derrière par-dessus la tête. la mère. Est-ce qu'on plaisantait avec la peinture ? Alors. à son tour. coiffée d'un grand chapeau de campagne. culbutant. aux heures où l'on aurait pu le peindre. après Christine. clignant les paupières. Il ne le couvait plus que de ses yeux d'artiste. Claude s'emporta.allongée sur l'herbe. Un jour que Jacques sanglotait. Pendant des semaines.

sous la cendre fine du crépuscule. Sa voix tremblait un peu. la vérité était qu'elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié dans sa besogne. qui déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration. comme éclaircie. en le forçant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de peinture. plus tard. d'une gaieté de tons chantante. sur la nature même. elle expliqua que ça réveillait des choses en elle. baignant dans la clarté diffuse. cette sensation si juste des êtres et des choses.contre la berge . précisément à cause d'un peuplier lavé d'azur. D'ailleurs. et. Après cette année de repos en pleine campagne. risqua deux ou trois aquarelles. découragée par ses sourires. sentant bien que la communion ne se faisait pas sur ce terrain. quand il aurait le temps. elle aurait déclaré cela absolument bien. gagnée par ce régal de couleurs. Un jour qu'elle osait se permettre une critique. il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune fille. sans jamais s'écarter à plus d'un kilomètre. en pleine lumière. Puis. devant un terrain lilas ou devant un arbre bleu. fatigué des éternels motifs du jardin. et si elle n'était restée interdite parfois. elle lâcha de nouveau son album. . Elle dessina. il peignait avec une vision nouvelle. s'asseyait pour le regarder peindre. désormais. Elle en plaisanta. il lui avait fait constater. ce bleuissement délicat des feuilles. Mais on descendait souvent à pas ralentis le long de la Seine. tentait maintenant des études au bord de l'eau . elle trouvait très jolies ses dernières toiles. depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. d'être là. Lui. d'une main soigneuse de pensionnaire. elle allait le chercher avec l'enfant.173 - . Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets. s'il avait voulu finir davantage. car c'était toute une histoire que d'emmener le petit dans les îles. en attendant de rentrer languissamment tous les trois. ces jours-là. derrière lui. Et. Un après-midi.

mais. il ne parlait jamais de Paris. En un mois. « Tu m'aimes. malgré la saison. bien fort. il n'évitait plus de passer devant l'auberge des Faucheur. dans l'attente . mais la ville se dressait là-bas. puis. La saison fut justement abominable. l'arbre était bleu . désespéré de solitude. lorsque l'automne de cette seconde année fit jaunir les feuilles et ramena les premiers froids.C'était vrai pourtant. sous le prétexte de voir Malgras. bien fort ! » Puis. la ville d'hiver avec son gaz qui flambait dès cinq heures. l'accompagnant jusque sur la route : « Et travaille. acceptait un verre de vin blanc . il rentrait.174 - . sa vie de production ardente que même les glaces de décembre ne ralentissaient pas. L'hiver s'écoula pourtant. auquel il avait encore vendu quelques petites toiles. Il restait assombri devant le feu. Elle ne parla plus que gravement des études qu'il accrochait aux murs de la salle. tu sais que je ne t'ai jamais empêché de travailler… Va. malade de n'avoir personne pour crier ce dont éclatait son crâne. lorsque tu travailles. au fond. il lui arrivait de se pendre d'un élan à son cou. Il s'attardait. embrasse-moi comme tu m'aimes. à l'horizon. il s'y rendit à trois reprises. et Claude eut la consolation de peindre . elle ne se rendait pas. sa pique et son parasol. condamnait la réalité : il ne pouvait y avoir des arbres bleus dans la nature. va. étouffant de tout ce qui bouillonnait en lui. comme s'il eût cherché. quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif à la maison . ses réunions d'amis se fouettant d'émulation. dis ? – Es-tu bête ! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas ? – Alors. Maintenant. et elle en demeurait songeuse. je suis contente. des brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses séances. L'art rentrait dans leur vie. ensuite. et ses regards fouillaient la salle. des camarades d'autrefois. il se laissait même arrêter par le Poirette. Quand elle le voyait partir avec son sac. tombés là du matin. » Une inquiétude parut s'emparer de Claude.

il avait renoncé au prix de Rome. non ! on m'avait bien appris quelque chose comme ça. que veux-tu ? on est forcé à des ménagements… Et toi. « Oui. « Comment ! c'est toi ! » L'architecte bégaya de contrariété. après avoir décroché avec une peine infinie les mentions réglementaires. et il resta stupide. mais je croyais que c'était de l'autre côté. c'est moi le plus coupable… Ah ! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus ! Si je te disais le coup que j'ai reçu au cœur. certain d'être battu. au détour d'un chemin.quelques beaux effets de neige. Il était. Il venait de passer élève de première classe à l'école. dans la continuelle préoccupation de sa fortune. pressé de gagner sa vie . pleurant misère. les bords de la Seine ayant fini par le lasser . et il était las déjà. dont il était aimé pour sa docilité d'élève piocheur. » Claude. et l'autre. dans les derniers jours de mai. monté sur le plateau. très remué. « Bon. Ses parents ne lui envoyaient plus un sou. qui le faisait parler de lui sans cesse. Quelle route choisir ? où prendre le plus court chemin ? Il quitterait l'École. le puissant Dequersonnière. Une troisième année commençait. quand ton nez a débouché des feuilles ! » Alors. Mais ce succès le laissait perplexe. plus loin. pour chercher un motif.175 - . de gagner un franc vingtcinq de l'heure chez des architectes ignorants. mon vieux. à la campagne ! Mais. je vais faire une visite… Hein ? c'est joliment bête. bon. il l'accompagna en ricanant de plaisir . devant Dubuche qui s'avançait entre deux haies de sureau. pour qu'il les soutînt à son tour . il lui prit le bras. . coiffé d'un chapeau noir. écœuré de faire la place. tu n'as pas à t'excuser. une rencontre inattendue l'émotionna. il aurait un bon coup d'épaule de son patron. pincé correctement dans sa redingote. lorsque. le tira d'embarras. se mit tout de suite à causer de son avenir. ce matin-là. qui le traitaient en manœuvre. tu habites par ici – ? Je le savais… C'est-à-dire.

« N'empêche que le père Margaillan. protesta d'un air gourmé. au milieu de ses bâtisses : une activité du diable. un flair merveilleux des rues à construire et des matériaux à acheter. – Mais je ne vous ai pas mis à la porte ! cria Claude hors de lui . un sens étonnant de la bonne administration. et la Richaudière apparaissait. au milieu de ses grands arbres. il tendait la main. Brusquement. Pas un mot de Christine ne fut même prononcé. si on les voyait ensemble. et qui n'assuraient même pas une position à tous ceux qu'elles jetaient sur le pavé. mais il se tut. ont-ils de sales têtes ! » Dubuche. venez me voir . » Tout en parlant. lorsque cette question sortit malgré lui de ses lèvres tremblantes : « Sandoz va bien ? – Oui. Et il se résignait à le quitter. Je serais si heureux ! .176 - . s'écria Claude. est un fier homme dans sa partie. que de peine encore. et pour lui faire entendre qu'ils devaient se séparer là. pas mal. le mois dernier. Il faut le voir sur ses chantiers. je vous en supplie. Ah ! les magots. l'air vexé de ce cri d'artiste. « Tiens ! c'est vrai. Les haies de sureau débouchaient en plaine rase.Seulement. mais. tout crétin qu'il te semble. on ne gagne pas des millions sans être un monsieur… Et puis. il s'arrêta au milieu du sentier. Il est toujours désolé que tu nous aies mis à la porte. il barrait l'étroit chemin. pour ce que je veux faire de lui. que d'inconnu devant lui ! Et il se plaignait avec amertume de ces écoles du gouvernement. moi ! Je serais bien bête de n'être pas poli à l'égard d'un homme qui peut m'être utile. sans doute par crainte d'être compromis. Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris . il empêchait son ami d'avancer. je n'avais pas compris… Tu vas dans cette baraque. où l'on trimait tant d'années. Du reste. Je le vois rarement… Il m'a encore parlé de toi.

elle causait avec une voisine.177 - . comme elle hâtait le pas. qui descendait du bac. Elle ouvrit la porte. et Claude le regarda qui se rapetissait au milieu des cultures. gagnée par la joie : « C'est vrai. » Et Dubuche s'en alla vers la Richaudière. » Il y eut une grande exclamation. Christine était allée chez les Faucheur acheter une livre de vermicelle. que je suis content ! ». qui semblait la connaître. nous viendrons. ils marchèrent côte à côte. Huit jours plus tard. il se taisait. qui souriait. ah ! que tu es gentil d'être venu !… Et Dubuche ? – Au dernier moment. avec la soie luisante de son chapeau et la tache noire de sa redingote. une visite pour toi. monsieur. s'approcha et lui demanda : « Monsieur Claude Lantier ?. parole d'honneur !… Adieu. mais. c'est ça.– Alors. Si vous voulez bien me suivre… » Pendant une centaine de mètres. Je lui dirai de venir. le cœur gros d'une tristesse sans cause. mon vieux. toi ! Ah ! tonnerre de Dieu. n'est-ce pas ? » Elle resta saisie. lorsqu'un monsieur. « Ah ! mon vieux Pierre. Et. et elle s'attardait au retour. c'est par ici. L'étranger. les deux hommes étaient déjà dans les bras l'un de l'autre. son enfant au bras. elle répondit simplement : « Oui. Je suis pressé. l'avait regardée avec un bon sourire . cachant son trouble sous un air grave. Il ne dit rien à sa femme de cette rencontre. Il rentra lentement. elle l'introduisit dans la salle. – Bon ! je. en disant : « Claude. J'ai rencontré l'autre jour . une affaire l'a retenu. se tournant vers Christine. je ne t'ai pas conté. m'y attendais un peu… Mais te voilà. et il m'a envoyé une dépêche pour que je parte sans lui. adieu.

car c'est encore ce qu'il y a de meilleur. lorsque son ami voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. ! Ma chérie. et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins heureux. à la propriété de ces monstres… » Mais il s'interrompit de nouveau. il lui conta leur histoire.178 - . ça De me gêne point… Tu l'as eue honnête. parce qu'elle ne semblait pas y tenir. . Tout de suite. c'était une chose sans conséquence.Dubuche. et je vous laisse là. pendant que Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner. décidément ! Vous ne vous êtes jamais parlé. mon brave. avec des rires d'orgueil. – Mais quand elle voudra. » Ensuite. Et vous allez vous embrasser tous les deux. pour crier avec un geste fou : –» Je perds la tête. Sandoz lui avait plu. qu'elle avait au bras : « Alors. En deux mots. Une émotion mouilla ses yeux. lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes. comment il l'avait connue. mon vieux ! Bien sûr que je ne songe pas à la planter là avec un enfant. et elle tendit la joue. » Christine se mit à rire franchement. Enfin. l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. et il parut s'étonner. que j'aime comme un frère… Et toi. sa solide amitié. ravi. Sandoz s'émerveilla des études pendues aux murs. » Puis. en voilà déjà un ? » « Que veux-tu ? ça pousse sans qu'on y songe ! » Claude garda Sandoz dans la salle. de grand cœur. je te présente ma femme. quelles circonstances les avaient fait se mettre en ménage . qui elle était. « Bon ! dit l'autre. et il faut vous aimer toujours. tu vois ce monsieur : c'est mon vieux camarade Pierre Sandoz. Ah ! le gaillard avait joliment employé son temps ! Quelle justesse de ton.. Moi. qui l'écoutait. avec sa bonhomie. en disant : « Vous êtes bien gentille d'aimer Claude. se penchant pour baiser le petit. quel coup de vrai soleil ! Et Claude. Mon Dieu ! pourquoi ? parce qu'ils n'en avaient même jamais causé. tu devrais l'épouser. qui se rendait là-haut.

on causa sans fin.179 - . puis un beau jour écraser Paris. lorsque Christine rentra. les œufs sont sur la table. au coin du fourneau. lorsqu'on ne voulait pas se laisser trop oublier. l'odeur forte et appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise. avec des pommes de terre et un hareng saur. Naturellement. La femme dévastatrice. en criant : « Venez vite. la chanson du café qui passait goutte à goutte dans le filtre. vivre à la campagne. » On déjeuna dans la cuisine. Et. je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin ! » En attendant le train. dame ! ils jouaient des coudes. le peintre éclata de rire. ils se poussaient à qui se caserait le premier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent ? est-ce qu'on n'arrivait pas toujours. pour les grands producteurs modernes. Pourtant. de la besogne réglée et solide. c'était le rêve. un fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine. lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare. » Du coup. un déjeuner extraordinaire. la femme qui tue l'artiste. les absents avaient tort. les coudes carrément sur la table. qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du bon travail. ce dernier lui dit : « À propos.allait le questionner sur les camarades. sur ce qu'ils faisaient tous. était une idée romantique contre laquelle les faits protestaient. lorsqu'on en avait la volonté et la force ? Ah ! oui. Sandoz expliqua ses idées sur le mariage. . quand le dessert parût. les camarades ne faisaient rien de bien neuf. des fraises cueillies à l'instant. il était bon d'y être. je comptais te faire une confidence… Je crois que je vais me marier. ils causèrent encore. lui broie le cœur et lui mange le cerveau. À Paris ? mon Dieu ! à Paris. y entasser des chefs-d'œuvre. une friture de goujons après les œufs à la coque. « Ah ! farceur. puis le bouilli de la veille assaisonné en salade. C'était délicieux. en ouvrant ses malles ! Le soir.

malgré les dégoûts du métier. dit Claude. oui. des après-midi entiers de confidences . cette gueuse de presse. si je suis forcé de m'en servir. où il gagnait plus largement sa vie. quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir peut-être. je n'y vieillirai pas. Il venait d'installer sa mère dans une petite maison des Batignolles. » Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse chaleur. ne devant se mettre en ménage qu'à l'automne. « Marie-toi. il se confessa tout haut. une antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu… Mais. vois-tu. il s'était lancé dans le journalisme. seul avec Claude. ce n'est qu'un terrain de combat. Il reprit d'une voix ralentie. en phrases sans suite : « Hein ? étudier l'homme tel qu'il est. Il faut vivre et il faut se battre pour vivre… Puis. Depuis six mois. C'étaient des journées heureuses. Il tombait au hasard. libre encore. mais belle. quand son journal le lui permettait. avait le besoin d'une affection gardienne de sa tranquillité. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir. les anciennes volontés de gloire reprises en commun. la simple fille de petits commerçants sans un sou. afin de consacrer sa vie entière à l'œuvre énorme dont il promenait le rêve. il y voulait l'existence à trois. « Le journal. » Sandoz revint très souvent. d'ailleurs. et lui des reins assez forts pour nourrir tout son monde. agissant sous le jeu de tous ses organes… . ah ! non ! Et je tiens mon affaire. Et il ajoutait que tout dépendait du choix. dans une île. les yeux perdus au ciel. une machine à crever de travail. il croyait avoir trouvé celle qu'il cherchait. intelligente. non plus leur pantin métaphysique. il lui conta sa vaste ambition. étendus côte à côte. je tiens ce que je cherchais. mais l'homme physiologique. Un jour.180 - . après avoir donné sa démission d'employé.Lui. mon vieux. deux femmes pour l'aimer. déterminé par le milieu. d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer. voici ton train. est une sacrée puissance. On doit faire ce que l'on sent… Et adieu. une orpheline.

psychologie. la science n'y est plus. comment ils réagissent les uns sur les autres . même quand on a des ambitions trop vastes… Je vais prendre une famille. enfin. il n'y avait. eh ! tonnerre de Dieu ! la pensée est le produit du corps entier. la façon dont l'humanité pousse et se comporte… D'autre part. D'ailleurs. La pensée. on verra. le long des saules. c'est la mort fatale de l'antique société. dans ce nouveau terrain… Oui. et j'en étudierai les membres. physiologie. se perdit au fond du ciel immense. et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques. vingt bouquins. un morceau d'histoire… Hein ? tu comprends. quand le ventre est malade !… Non ! c'est imbécile. une humanité en petit. à moi. sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble ?…. j'ai trouvé ce qu'il me fallait. toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui. ce qui me donnera le milieu et les circonstances. une série de bouquins. d'où ils viennent. notre révolution moderne n'a pas d'autre base. où ils vont. Oh ! pas grandchose.N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau. la philosophie n'y est plus. quinze. ce qui suffit pour une vie humaine. et c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art. nous sommes des positivistes. il lui dit dans la face : « Alors. le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions… Ah ! la formule est là. des épisodes qui se tiendront. la pensée. des évolutionnistes. on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie ! » Son cri monta. que le glissement muet de la rivière. cela ne signifie rien : l'une a pénétré l'autre. une suite de . Pas un souffle ne passait. Et il se tourna brusquement vers son compagnon. je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée. un à un. c'est la naissance d'une société nouvelle.181 - . Faites donc penser un cerveau tout seul. un petit coin seulement. voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau. tout en ayant chacun son cadre à part. et nous continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure ! Qui dit psychologue dit traître à la vérité.

ce qui surtout la décidait. parut vouloir entrer dans la terre. et qui fait des arbres nos grands frères immobiles !… Oui. – Oh ! dit Sandoz qui se leva et s'étira. pour cacher cet attendrissement. s'ils ne m'écrasent pas ! » _ Il retomba sur le dos. prends-moi. sous mes membres. que faisait trembler une émotion profonde de poète . c'est toi seule qui seras dans mon œuvre comme la force première. je ne veux pas manquer le train. il élargit les bras dans l'herbe. l'immortelle. il ajouta d'une voix brutale. où toutes les choses s'animent du souffle de tous les êtres ! » Mais. une âme à chacun de nous. cette invocation s'acheva en un cri de conviction ardente. et ses yeux se mouillèrent . c'est toi que je sens là. et elle osa enfin lui demander un service. il conclut : « Ça y est. le moyen et le but. riant. avec l'enflure de son emphase lyrique. où circule l'âme du monde. toi qui es la mère commune. je veux me perdre en toi. celui d'être le parrain de Jacques. mon vieux ! crève-les tous !… Mais tu vas te faire assommer. m'étreignant et m'enflammant. » Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié. ce parrain .182 - . et. plaisantant. quand il y a cette grande âme ! » Claude n'avait pas bougé. l'unique source de la vie ! toi l'éternelle. c'était de lui donner un soutien. mais à quoi bon laisser ce gamin en dehors de l'usage ? Puis. en le voyant droit et robuste dans la vie . « Ah ! bonne terre. avec un vaste geste qui embrassait l'horizon : « Est-ce bête.romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours. elle ne mettait plus les pieds à l'église . l'arche immense. Ils se casseront les poignets… Rentrons. disparu au fond de l'herbe. Après un nouveau silence. cette sève épandue jusque dans les pierres. Sans doute. j'ai les os trop durs. commencée en blague.

amer pour Sandoz lui-même. au coin du feu. dans les éclats de sa force. lorsque Jacques dormait. à s'abrutir avec sa musique. la fille d'une voisine. tombait dans des tristesses noires. ne tarissait pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur. consentit avec un haussement d'épaules. il y allait chaque mois. Et le baptême eut lieu. n'est-ce pas ? Il s'ennuie. apporté de Paris. à propos d'affaires qu'elle ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces visites. et lui dit. il prenait chez une demoiselle des leçons de piano. trempé de boue . lui qui aurait pu avoir un talent si consciencieux de paysagiste ? Maintenant. ce jour-là. étourdissait maintenant Christine. L'automne arriva. Claude s'étonna. marié d'octobre. » Claude. ces deux-là. d'une voix suppliante : « Revenez bientôt. comme on se séparait. un hiver humide. sortait seul. Est-ce que Gagnière n'était pas idiot. l'entretenait du matin au soir. qui. on mangea un homard. .qu'elle sentait si pondéré.183 - . rue de Moscou ! Elle les connaissait. Christine prit Sandoz à part. on trouva une marraine. incapable de travail. C'était. n'est-ce pas ? Mais le malin des malins. Lui. ne pouvait plus faire si souvent le voyage de Bennecourt. Il abandonnait ses études. à l'endroit où le bac abordait. auparavant. et il le passa dans un engourdissement maussade. il en gardait une excitation pendant une semaine. en effet. Ce fut une fête. depuis que celle-ci avait un petit hôtel. à son âge ! Hein ? qu'en pensait-elle ? une vraie toquade ! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot. puis l'hiver. Il se passionnait. en revenait désolé. cachait son regret de Paris. comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. lui. des commentaires sans fin. quand il le verrait. qu'elle se prononçât dans les histoires. auquel il flanquerait ses quatre vérités. c'était Fagerolles. deux bonnes rosses qui faisaient la paire. Paris le hantait. disait-on. et il fallait encore qu'elle donnât son opinion. si raisonnable. Justement.

elle ne suffisait plus. et revint le soir même. le besoin de passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins.184 - . pour quel compromis. et que tous deux. Voyons. la terrible herboriste : oui ! tué. la démangeaison du succès. il le questionnait sur les envois des camarades. une actrice devant sa glace. il en parla ensuite avec des rires indignés. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser. appelés par la femme. il ne craignait plus d'exposer. les bourgeois aimaient trop . Le jour de l'ouverture. invincible. un autre tourment l'avait repris. il y alla. qu'il trouvait d'un comique extraordinaire : l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne. bien. rien que le tableau de Fagerolles. peut-être ? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre ? Et. un petit paysage de Gagnière. puis rien autre. qui parlait de tout démolir ! Ah ! décidément. » Il l'adorait encore. rien ne te fait rire… Allons nous coucher. qu'il leur était resté dans les mains ! Alors. ça vaudra mieux. si Christine ne s'égayait pas. quel truqueur . par une affectation de dédain. Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau. très sévère. poussait à faire de bien grandes saletés.Comment ! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome. Claude se levait et disait d'une voix bourrue : « Oh ! toi. quand elle avait dit comme lui. le mari de Mathilde. Claude. qui avaient tué le petit Jabouille. était aussi d'une jolie note blonde . qui avait juré de ne plus exposer. Quand il voyait Sandoz. Maintenant qu'il avait raté son prix. sans importance . Ce Fagerolles. il la possédait avec l'emportement désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout. il lâchait décidément l'École. s'étaient mis à le frictionner si dur. frémissant. faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord. s'inquiéta beaucoup du Salon. une peinture qui jouait l'audace du vrai. la joie unique. qu'il avait raté. Au printemps. sans une seule qualité originale ! Et ça aurait du succès. un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope. il retombait toujours avec de grands rires nerveux sur la même histoire. reçu dans le tas. du reste ! Un gaillard qui blaguait l'École. mais il fallait voir avec quelle adresse. elle ne le défendait pas.

si appliqué. du coup il donna sa fille. tranquillement. – Qui te parle de ça ? cria-t-il. qui lui apportât. D'ailleurs. qu'il présidait. la pauvre Régine. rêvait de trouver un gendre qui l'aidât. toujours triste. sans que tu cherches midi à quatorze heures. Ensuite. les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des familles riches ! Le père Margaillan. finit par dire en hésitant : « Si tu voulais. si. Six semaines plus tard. il couvait des yeux ce jeune homme. comme tous les parvenus. Hein ? un joli trafic. le comble était que cette récompense attendue avait décidé le mariage. au milieu de ces malins et de ces imbéciles ! Quelle place à prendre. en ayant l'air de les bousculer. la fille du propriétaire de la Richaudière . et. » . La médaille l'enthousiasma. tonnerre de Dieu ! Christine. d'une santé chancelante. des diplômes authentiques et d'élégantes redingotes . D'abord. maintenant. qui l'écoutait se fâcher. nous rentrerions à Paris. ce qui était déjà très amusant. cet animal de Dubuche venait de décrocher une médaille. qu'il avait exposé . . et c'était une histoire compliquée. dans ce désert morne du Salon. il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse. car le projet. il apprit une nouvelle qui l'occupa huit jours : son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan. Ah ! comme il était temps qu'un véritable peintre parût. dont les notes étaient excellentes. dont les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. lequel. On ne peut causer avec toi. avait dû être remis debout par son patron Dequersonnière. pour un projet de pavillon au milieu d'un parc. dans sa partie..qu'on les chatouillât. disait-où. cet élève de l'École des Beaux-Arts. aurait là un mari bien-portant. l'avait fait médailler par le jury. puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir. depuis quelque temps.185 - . si recommandé par ses maîtres.

et le baiser. l'existence leur était douce et à bon compte. dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. . plus calme. faut-il aimer l'argent. il se traînait dans la terre. à un malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. des joies premières de la campagne. même ils faisaient des économies. et de ce qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux. ils avaient beau vivre tranquilles. gagnez donc des fortunes. lorsqu'elle le voyait bien manger. Et c'en était fait. son cher homme. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas ! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l'ambition stupide. l'argent ne leur avait pas manqué. les mille francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs besoins . la situation empirait. d'une belle santé rougeaude. âgé de deux ans et demi. Chaque jour. comme Christine. il comprenait. sa femme devait l'étreindre. le garder entre ses bras. se trouvait admirablement de la campagne. sa mère ne savait plus par quel bout le prendre. pour mettre vos fœtus dans de l'esprit-de-vin ! » Il tournait à la férocité. bien dormir. et. apitoyée. Souvent. lui le sang gâté par des générations d'ivrognes. poussant à sa guise. Depuis qu'ils y habitaient. la défendait : « Mais je ne tape pas sur elle. le petit Jacques. sans cause de chagrin aucune. d'épouser une fille de bourgeois. De son côté. en loques et barbouillé. elle réservait ses tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste. il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons. Du matin au soir. Ah ! une jolie dégringolade. pour épouser ce malheureux petit chat écorché ! » Et. au milieu des pièces de cent sous ! Gagnez. pour le nettoyer un peu . que tous les trois avaient pris femme ! Comme la vie était drôle ! Une fois encore. le quatrième qu'ils passaient à Bennecourt.« Crois-tu ? répétait Claude à sa femme. elle ne s'en préoccupait pas autrement. ils n'en glissaient pas moins à une tristesse. pourtant. Alors.186 - . l'été s'acheva. Jamais ils ne devaient être plus heureux. pour qu'il redevînt le bon enfant des premiers jours. et rire. elle épuisée. C'était vrai. la chair mangée de tous les virus des races finissantes. ils avaient acheté dû linge. au fond de ce village.

La rivière les ennuyait. en disant : « Allons-nous-en. il gifla Jacques. quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y risquer ses jambes. très vieux. on s'y enrhumait l'hiver . on y était grillé l'été. avait coulé au fond de la Seine. il ne ferait plus rien de bon. et. battant les champs d'un pas morne. dans cette satiété lasse des mêmes horizons ! Mais le pis était que. envahis d'une lèpre. cette caserne où il fallait manger dans le graillon de la cuisine.Leur barque pourrie. le peintre se dégoûtait de la contrée. ainsi qu'un domaine vide désormais. Ah quelle usure mélancolique de l'habitude ! comme l'éternelle nature avait l'air de se faire vieille. ne trouvant plus un seul motif qui l'enflammât. les exclamations enthousiastes d'autrefois. oh ! retournons à Paris ! » Il se dégagea. Christine. à ces vastes terres plantées de pommiers qui dominaient le village. qui se roulait dans ses jambes. étaient morts. Du reste. défoncée. elles devenaient comme un pays lointain. dont il aurait épuisé la vie. dans ce pays de chien ! – Octobre arriva. ils répétaient. il cria d'une voix de colère : « Encore cette histoire !… Jamais. c'était fini. la récolte des abricots avait manqué. une paresse leur était venue de ramer. sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré. Claude s'emporta. cette année-là. l'embrassa. quant au plateau. Non. ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur mettaient à leur disposition. sans jamais être tentés d'y retourner voir. entends-tu ! . Par un surcroît de malchance. pleurante. d'un coup de lumière imprévu. avec son ciel noyé d'eau. Alors. Un des premiers soirs de pluie. et les plus beaux des rosiers géants. c'était glacé. sur certains coins délicieux des îles.187 - . où leur chambre était le rendez-vous des quatre vents du ciel. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte. parce que le dîner n'était pas prêt. en lui. Même les promenades le long des berges avaient perdu de leur charme . Leur maison aussi les irritait.

par une contradiction involontaire. sans qu'il se l'expliquât lui-même. le Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. – Non. je veux que tu travailles. sans pouvoir dire quoi. avec le petit Jacques. reprit-elle ardemment. Ce serait un crime de t'enterrer davantage. il s'obstinait à refuser d'y aller. qui montait du fond de ses entrailles. pour redevenir le chef. Claude était déjà sur la route. ce retour dans la ville de passion. Elle revint seule dans la maison. elle la trouva complètement vide et se mit à pleurer : c'était une sensation d'arrachement. laisse-moi ! » Il frémissait. il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui. c'est à moi que tu feras plaisir. lorsque Christine s'imagina qu'elle oubliait quelque chose. dans cette hallucination. j'y mourrai. – Tu t'ennuies donc ici ? – Oui. Était-ce la peur dont tremble la chair des plus braves. où elle sentait une rivale ! Pourtant. je fais les malles et je t'emmène. Paris l'appelait à l'horizon. je sens bien que ta place est là-bas. Cinq jours plus tard. ils partaient pour Paris. après avoir tout emballé et tout envoyé au chemin de fer. quelque chose d'elle-même qu'elle laissait. elle finit par cueillir . ». Il y entendait le grand effort des camarades. elle continuait à chercher ce qui lui manquait.188 - . dans le besoin qu'il éprouvait de courir là-bas. elle qui venait d'exiger ce départ. C'est moi qui te le demande. Et. dit violemment Christine.– Fais-le pour moi. puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de l'être. Comme elle serait volontiers restée ! quel ardent désir elle avait de vivre toujours là. si nous restons… Et puis. le débat sourd du bonheur contre la fatalité du destin ? « Écoute.

elle ferma la porte sur le jardin désert.189 - .une rose. rouillée par le froid. devant la cuisine. . une dernière rose. Puis.

la boutique de la rue du Cherche-Midi. saisi d'un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles nues. il tomba chez Mahoudeau. Pourtant. reprit Mahoudeau. Et. raccommodés avec des cordes. les planches des moulages antiques. depuis avant-hier. près du boulevard de Clichy. il y avait. d'aller voir les camarades. que le sculpteur occupait toujours. était ouverte . en se retournant. barbouillée de craie. ce matin.VII Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris. « Attends. comme par dérision. à huit heures du matin. Un vent de misère avait soufflé là. » Mais Claude. par un petit jour gris et glacé de novembre. une cave de maçon tombé en déconfiture. on allume du feu. agrémenté d'un visage au centre. vidant. Ces sacrés ateliers. la face blanche. . enlevait les volets en grelottant. un grand soleil rayonnant. Il filait dès son réveil. il laissait Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai. Il garda le collet de son paletot relevé. sur la vitre de la porte. « Ah ! c'est toi !… Fichtre ! tu étais matinal. ça commence à piquer. avec l'eau des linges. C'était un coin de gâchis et de désordre. » Alors. dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire. Claude aperçut Chaîne agenouillé près du poêle. la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui trempaient le sol. ça se refroidit tout de suite. eut plus froid que dans la rue. mal réveillé. le surlendemain de sa rentrée. Ce fut de la sorte que. Claude fut pris d'une fièvre de vacarme et de mouvement. de battre la ville. à la campagne… Est-ce fait ? es-tu de retour ? – Oui.190 - . il fourra les mains au fond de ses poches. dans la boutique. du besoin de sortir. et celui-ci. dessiné à coups de pouce. cassant les selles et les baquets. – Bon ! on va se voir… Entre donc. qui se levait à peine.

sans trop lâcher encore le parti pris du colossal. val Une fichue année. Il rôda un instant. dit bonjour . car c'était une histoire qu'une figure debout. qui la regarda en silence. autrement tout fiche le camp ! ». « C'est un avocat d'à côté… Hein ? est-il assez répugnant. le coco ? Et ce qu'il m'embête à vouloir que je soigne sa bouche !… Mais il faut manger. Le poêle ronflait. allongée encore par des favoris. il y a une baisse sur la sainteté . Il fallait des armatures de fer. une figure debout. sans le décider à lever la tête. malgré ses cuisses de bouchère . et une selle qu'il n'avait pas. dans cette fraîcheur dont le frisson rend si adorable la chair de la femme . mon vieux. mon vieux ? demanda-t-il au sculpteur. Oui.achevant de dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. qui n'avait rien valu !… Tu sais que les bons dieux traversent une crise. mais il n'en tira qu'un sourd grognement. « Et que fais-tu. . surpris et mécontent des concessions qu'il y remarquait : un épanouissement du joli sous l'exagération persistante des formes. » Il débarrassait un buste de ses linges. Un peu romance. il montra une figure longue. « Hein ? qu'en dis-tu ?… Comment la trouves-tu ? – Pas mal. monstrueuse de prétention et d'infinie bêtise. il se désolait. tâtant l'eau de son pied. et. muet. Seulement. une baigneuse. et il en montra une maquette déjà fendillée à Claude. et Chaîne. j'en suis réduit à ça. – Oh ! pas grand-chose de propre. n'est-ce pas ? » Il avait bien une idée pour le Salon. debout. et tout un attirail. dame j'ai dû me serrer le ventre… Tiens ! en attendant. répondit enfin le peintre. se releva.191 - . qui coûtaient bon. Il lui. plus mauvaise encore que la dernière. mais ça ne se jugera qu'à l'exécution… Et debout. en ce moment. une envie naturelle de plaire. Aussi allait-il sans doute se décider à la coucher au bord de l'eau.

en chemise tous les deux. – Et vous couchez ensemble ? – Oui. La vie s'était organisée. remets du charbon dans le poêle. Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chaîne. puis. charbonnées le long des murs. – Depuis quand ? – Trois mois. « Quoi donc ?. Est-ce qu'un soir. il écrivit sur le mur : Je vais acheter du tabac.192 - . on partage . mangeant un pot de confiture ! Ce n'était pas l'affaire de la trouver sans jupon : ça. Stupéfait. il prit un morceau de fusain. il s'en fichait . D'ailleurs. où se trouvait le lit qu'il partageait avec Mahoudeau . – Nous ne nous parlons plus. l'herboriste d'à côté. » Claude éclata d'un grand rire. après être tacitement tombés d'accord sur les . Il se tourna vers l'autre. lorsque lui mangeait son pain sec ! Que diable. Sans hâte. on fait comme pour la femme. il ne l'avait pas surpris avec Mathilde. ils continuaient à n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient qu'un lit. ils réduisaient les rapports strictement nécessaires aux courtes phrases. sans une détente. seulement. le pot de confiture était de trop. accablant. rentrant à l'improviste. sans une explication. le chapeau sur la tête. plus silencieux encore.entra dans l'arrière-boutique noire. il reparut. Claude l'avait regardé faire. nous nous écrivons. d'un silence volontaire. de ses doigts gourds de paysan. Non ! jamais il ne pardonnerait qu'on se payât salement des douceurs en cachette. Ah ! par exemple. vexé. Et il sortit. il fallait des caboches joliment dures ! Et à propos de quoi cette brouille ? Mais. Et il y avait bientôt trois mois que la rancune durait. dit tranquillement le sculpteur.

Hein ? très fort. se soulagea de tout ce qu'il amassait. ça n'a pas duré. nous vivons dessus. il s'est fait mettre à la porte de partout… Alors. ma foi . son village. ce n'est pas désagréable de ne jamais s'adresser la parole. « Eh bien. on s'abrutit dans le silence. « L'animal ! murmura-t-il. qui ont des positions à Paris. » . Claude cessa de rire. il s'est lancé dans le négoce. nous trempons notre pain dedans. les jours où nous avons du pain. Et il tomba ainsi sur une copie que Chaîne avait faite au Louvre. Mon Dieu ! on n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence. le bonhomme ! et tu vas voir son plan : il se faisait envoyer de l'huile d'olive de SaintFirmin. il est trop rustre. Oui. Oui. la muraille et le sol étaient noirs de larges taches grasses. tolérait l'affreux buste lui-même. Malheureusement. » Et il montra la jarre.193 - . on s'entendait tout de même. mon vieux. un petit négoce qui devait lui permettre d'achever ses études. quel découragement ! comment en vouloir à ceux qu'elle écrase ? Il se promenait par l'atelier. c'est presque ça. L'huile avait coulé. ne se fâchait plus contre les maquettes aveulies de concessions. l'un sortant quand venait le tour de l'autre. rendu avec une sécheresse d'exactitude extraordinaire. sans arriver à gagner avec la peinture la fortune attendue. Mahoudeau. qui achevait de charger le poêle. c'est comme un empâtement qui calme un peu les maux d'estomac… Ah ! ce Chaîne.heures de chacun d'eux. mais quand on crève la faim. il plaçait l'huile dans les riches familles provençales. dans un coin de la boutique. puis il battait le pavé. tu me croiras si tu veux. un Mantegna. jamais il n'a fait mieux… Peut-être n'a-t-il que le tort d'être né quatre siècles trop tard. Cependant. comme il reste une jarre d'huile dont personne ne veut. tu n'as pas idée de son fonds paysan ! Lorsqu'il a eu mangé son dernier sou. Ah ! cette misère.

194 - . derrière le mur. pour défaut de paiement. glissait à un abandon de ruine. qu'elle revendait à des couvents des canules qui avaient servi. la boutique mystérieuse. je le connais. elle était retombée à la dévotion. chez le marchand de vin d'en face. en disant simplement qu'elle devait être malade. Enfin. la faillite semblait imminente. les amours avec elle ? – Oui.Puis la chaleur devenant forte. ce qui ne l'empêchait pas de scandaliser le quartier. val – Ça dure donc toujours. fouillant les favoris. – Oh ! son tabac. avec ses ombres fuyantes de soutanes. c'était un désastre. en ajoutant : « Il est bien long a aller chercher son tabac. elle était venue emprunter chez ses voisins de l'huile d'olive. dit Mahoudeau. qui d'ailleurs avait refusé de brûler dans les lampes. son encens refroidi de sacristie. Il est là. il parlait de Mathilde sans colère. la Compagnie du Gaz lui ayant fermé son compteur. Un soir. Et la misère en était à ce point que les herbes séchées du plafond . parce qu'il croit voler sur ma part… Idiot. son tabac… Quand il me voit occupé. tout ce qu'on y remuait de petits soins dont on ne pouvait parler à voix haute. qui s'était mis à son buste. ses chuchotements discrets de confessionnal. il ôta son paletot. il file trouver Mathilde. soigneusement dissimulés dans des journaux. » Du reste. Depuis la mort du petit Jabouille. l'herboristerie périclitait. c'est elle qui revient… Ah ! grand Dieu ! elle m'en donne encore de trop. elle en arrivait à s'éviter les frais d'un ouvrier. On prétendait même. Elle ne payait plus personne. en confiant à Chaîne la réparation des injecteurs et des seringues que les dévotes lui rapportaient. une habitude ! Elle ou une autre ! Et puis. pour éviter à leur pudeur le premier embarras de les demander autre part. Malgré les quelques dames pieuses qui continuaient à acheter chez elle des objets délicats et intimes.

grouillaient d'araignées. et que les sangsues. Il sortit avec affectation un cornet de tabac. . comme s'il n'y avait eu personne là. ce n'était plus la douceur des camomilles. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses cheveux dépeignés. elle embrassa Mahoudeau. surnageaient dans les bocaux. » Et.195 - . Tu vas la voir arriver derrière lui. elle vint serrer la main du premier. » Chaîne. en effet. reprit le sculpteur. et nous allons nous la payer pour déjeuner… Hein ? c'est gentil. rentrait. « Tiens ! le voilà. la face éclaboussée de sang sous la peau. voyant Claude remettre son paletot : « Tu pars ? – Oui. sa bouche élargie par la perte de deux autres dents. ça m'empâte. lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et écrire sur le mur : Donne moi le tabac que tu as fourré dans ta poche. qui paraissait être son haleine. crevées. Mathilde parut. mon bibi. en voisine qui vient dire un petit bonjour. j'ai retrouvé une boîte de guimauve. prenant chacun son morceau. cette façon de jeter le ventre en avant. il fut de nouveau stupéfié. avec ses yeux de flamme. » Sans s'inquiéter de Claude. déjà vertes. la fraîcheur des anis . Et. il s'attarda quelques minutes encore à regarder Chaîne et Mathilde qui se gavaient de guimauve. dans un redoublement de silence. tout de suite. dit le sculpteur. de respirer un peu l'air de Paris. j'aime mieux fumer une pipe. j'ai hâte de me dérouiller. » Pourtant. et elle emplit la pièce de cette menthe poivrée. partageons ! – Merci. bourra sa pipe. avec cette impudeur. bien qu'averti. Bonjour. Et. l'un après l'autre. qui la faisait s'offrir à tous les hommes. gomme gâtée par la chair meurtrie qui la soufflait. Et elle continua : « Vous ne savez pas. « Déjà au travail ! cria-t-elle. mais tournée. Puis. Claude la trouva maigrie encore. semblaient rancir . se mit à fumer devant le poêle.

en l'arrêtant sur le trottoir. on y défilait chacun à son tour. « Oh ! pour ce qu'on en fait !… Ainsi. Claude eut une exclamation. très occupé à fouiller du regard l'intérieur de la boutique. Chaîne tira le cornet. toute la bande venait chez Mathilde . le tendit au sculpteur. sous les fleurs à tisane qui pleuvaient du plafond .Sans une parole. » Et il emmena le peintre. » Jory eut un geste d'insouciance. à bientôt… En tout cas. « Alors. il baissa la voix pour demander. ça s'était dit de l'un à l'autre. avec son empoisonnement de parfumeuse louche. où j'ai accompagné quelqu'un. il lui apprit des abominations. à bientôt ? – Oui. Une boutique très chic. Maintenant. Et c'est en . dit Claude en riant. au milieu des bousculades de la foule. je reviens de la gare de l'Ouest. Ce sera pour un autre jour. et il se passait de vraies horreurs. qui bourra sa pipe. « Tiens. comme si l'on avait pu l'entendre : « Elle est chez les camarades. n'est-ce pas ?… Bon ! filons vite. Hein ? c'était renouvelé des Romains ! voyait-il le tableau. « Moi. entre les bandages maculés et poussiéreux de la vitrine. à jeudi prochain. derrière le rempart des bandages et des clysopompes. planté devant l'herboristerie. tu la déclarais affreuse. plusieurs même à la fois. ce matin. en se heurtant contre un monsieur. Jory ! qu'est-ce que tu fais là ? » Le grand nez rose de Jory remua effaré. si l'on trouvait ça plus drôle . « Mais. des choses épatantes qu'il lui conta dans l'oreille. à côté.196 - . rien… Je passais. une débauche à curés. installée dans le recueillement d'une chapelle. moi. cette femme. je regardais… » Il se décida à rire. » Dehors. chez Sandoz.

d'autres. c'est possible. dont il devait guetter les heures de faction . le peintre. Puis. amenée par lui de sa petite ville. intimidé.197 - . » Violemment. Mais. comme les ivrognes se toisent sur le vin. il avait rompu avec la chanteuse de café-concert. mais ensorcelante ! Enfin. devant chaque client. une de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes. puis réveiller. d'un bout de l'année à l'autre. qu'il le sut réinstallé. les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge. qui gagnait soixante francs par mois à se laisser endormir. la franchise de son vice lui arracha ce cri de vérité. les filles vagues des bastringues. l'épouse légitime d'un sergent de ville. soudain. il se plaisanta. à lui qui mentait toujours :. si tu veux le savoir… Pas belle. avoua des histoires. toutes celles qui voulaient . Depuis longtemps. tout d'un coup : « Écoute donc ! je t'enlève. pour donner confiance . il s'étonna de voir Claude à Paris. un furieux galop de femmes traversant son existence. » Il donnait ces explications d'un air d'embarras. je te dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons être reçus comme des princes. Et c'était. « Et. les femmes les plus extravagantes. les femmes de ménage qui retournaient ses matelas. les plus inattendues : la cuisinière d'une maison bourgeoise où il dînait . la jeune employée d'un dentiste. prétexta qu'il n'avait pas même de redingote. en causant. « Qu'est-ce que ça fiche ? Au contraire. tu vas venir déjeuner avec moi chez Irma. elle sera enchantée… Je crois que tu lui as tapé dans l'œil. elle nous parle toujours de toi… Voyons. » Alors. on ne se dérange pas exprès. refusa. il se taisait sur ses amours. et quand il fut au courant. D'ordinaire. celle qui lui dépouillait la face à coups d'ongle. zut ! d'ailleurs. ne fais pas la bête. ce matin-là.passant dans la rue que l'idée m'a pris de profiter de l'occasion… Tu comprends. et pour qui on fait des bêtises à en crever. » Il ne lui lâchait plus le bras. il reprit. seulement. je la trouve extraordinaire. les dames comme il faut en quête d'aventures. il débordait. d'autres encore. tous deux continuèrent à remonter vers la Madeleine. c'est plus drôle.

elle parle de faire bâtir un hôtel qui en coûtera cinq cent mille… Non. bien qu'il restât au fond le jouisseur sceptique. ses raccrocs. il était enchanté de la vie. sans répondre directement. sacrifiant la qualité à la quantité. car jamais ses vices ne lui avaient moins coûté. il ne payait. il avait trouvé sur l'oreiller la tête blanche d'une misérable de soixante ans. qu'il avait crue blonde. mais il s'en moquait maintenant. Claude demanda : « Alors. dans sa hâte. les jeunes. il plaçait déjà de l'argent dans d'infimes spéculations. les laides. travaillé de sa ladrerie héréditaire. Chaque mois. les jolies. quand il rentrait seul. si myope d'ailleurs. Les jours tapageurs du Tambour. révolté. elle a un loyer de vingt mille francs. Chaque nuit. que cela l'exposait à des méprises : ainsi. il gagnait sept ou huit mille francs dans le journalisme. non. mon vieux. ce qui s'offre et ce qu'on vole . la terreur de son lit froid le jetait en chasse. à son réveil.bien. les matins de grande largesse. en le maudissant de s'entêter à suivre une voie de scandale . qu'une tasse de chocolat aux femmes dont il était très content. n'allant se coucher que lorsqu'il en avait braconné une. il se rangeait. et je dîne parfois chez elle. où il faisait son trou comme chroniqueur et comme critique d'art. collaborait à deux journaux très lus . connues de lui seul . et cela au petit bonheur. il raconta qu'un matin. les articles à un louis étaient loin . toute la rue avec ses hasards. il prenait une importance bourgeoise et commençait à rendre des arrêts. Son avare de père lui avait bien coupé les vivres de nouveau. On arrivait rue de Moscou. c'est bien assez. sans choix. battant les trottoirs jusqu'aux heures où l'on assassine.198 - . ses affaires marchaient. les vieilles. c'est toi qui l'entretiens . Mais. cette petite Bécot ? – Moi ! cria Jory. et. l'adorateur du succès quand même. Au demeurant. – Et tu couches ? » Il se mit à rire. . je déjeune. uniquement pour la satisfaction de ses gros appétits de mâle.

rousse ardente de blonde pâle qu'elle était. affreux. Lui. avait encore des trous. s'étonnait. Sa femme l'attendait pour déjeuner. étroit. elle s'écria. qui se prélassait sur une console du salon ? Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre prévenir chez son ami. une ébauche de Delacroix surtout. dans ses heures d'abandon : ça. la face tirée en longueur. » Mais Claude se débattit encore. Ainsi qu'elle le disait parfois. en répétant que ce n'était pas une excuse. « Comment ! c'est vous. il ne pouvait pas. elle était devenue autre. Et il fallut que Jory sonnât. pleine de surprise : « Comment ! vous êtes marié ? – Mais oui ». si bien qu'une courtisane du Titien semblait maintenant s'être levée du petit voyou de jadis. Une porte s'ouvrit. qu'elle ne remarquait même pas son vieux paletot. En quatre ans. un Courbet. c'était sa tête pour les jobards. en effet. puis le poussât dans le vestibule. nous y sommes. en l'accueillant comme un ancien camarade. ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs. répondit Claude simplement. grâce à un effort de sa volonté sans doute. qu'on allait envoyer le valet de chambre prévenir rue de Douai. Ce qui frappa le peintre. la tête faite avec un art de cabotine. Elle n'était donc pas bête. le front diminué par la frisure des cheveux. et il vit. L'hôtel. au milieu de son luxe. sauvage ! » Elle le mit tout de suite à l'aise.199 - . elle comprit et ajouta : « Ah ! vous vous êtes collé… Que me disait-on que vous aviez horreur des femmes ?… Et vous savez que me voilà vexée . car il la reconnaissait à peine. lorsqu'elle aperçut le peintre. malgré un chat en biscuit colorié. Elle regarda Jory qui souriait.« Bête ! on couche toujours… Allons. entre vite. cette fille. ils se trouvèrent devant Irma Bécot. qui s'exclama .

pour le plaisir. et elle le vidait. au dessert. tu vois bien que tu mens. « Ah ! mes enfants. hier soir. pour couper court aux protestations : « Fagerolles était ici. et elle avançait le visage. elle se tourna vers Claude : « Non. retombée sur son trottoir de drôlerie canaille. souriante et vraiment blessée au fond. très rouge. ils s'oublièrent. Le déjeuner . vers dix heures. que vous vous reculez encore ? » Des deux mains. se passa correctement. dit Irma. peu à peu ils s'animèrent. sans quitter la table.joliment. lorsque j'ai rencontré Fagerolles… – Tu mens ». dit-elle en l'interrompant d'une voix nette. comme s'ils s'étaient retrouvés au café Baudequin. sous l'œil froid du domestique : on parla des grands travaux qui bouleversaient Paris. le regardant de tout près. elle venait de prendre le flacon de chartreuse près d'elle. alors. très délicat. Mais. on discuta ensuite le prix des terrains. pour annoncer que Madame était servie. avec la volonté aiguë de plaire. ainsi que des bourgeois ayant de l'argent à placer. continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoyé le matin un livre qu'elle désirait. nous recauserons de ça. c'est dégoûtant. rigoler ensemble et se ficher du monde ! » Elle roulait des cigarettes. il n'y a que ça de bon. Et. rappelez-vous ! Hein ? vous me trouvez donc bien laide. car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle à manger. j'allais donc l'acheter. pour des . « Alors. vous n'avez pas idée d'un menteur pareil !… Il ment comme une femme. elle avait pris les siennes. en disant : « Enfin. moi qui vous ai fait peur. les cheveux envolés. » Puis. tandis qu'elle le lâchait.200 - . dans les yeux. Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la barbe. » Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude. qu'ils avaient décidé de prendre là. lorsque tous trois furent seuls devant le café et les liqueurs.

Il ne se défendit pas d'ailleurs. Il se contenta de dire avec un ricanement : « Du moment que tu as renoué avec Fagerolles… – Je n'ai pas renoué du tout ! cria-t-elle. Oh ! nous nous connaissons tous les deux. buvait des petits verres de cognac. ou bien il n'y avait plus de fleurs dans Paris. une voiture a passé dessus. » Elle se mit à rire. rien qu'un signe du petit doigt. Ah ! en voilà un qu'il faut aimer pour lui ! » Jory. entends-tu ! de ton Fagerolles. Hein ? était-elle amusante. à me lécher les pieds… Il m'a dans le sang. sans se fâcher. tu fais craquer ton Titien. il préféra tourner la querelle au plaisant. murmura-t-il. nous avons poussé dans la même fente de pavé… Tiens ! regarde. très ennuyé devant Claude. Il sait bien. Chaque fois qu'il a dû m'envoyer un bouquet. renversait sa chaise. une griserie . il n'y a qu'une chose : ne pas dépenser trois francs à m'acheter ce livre. cette fois. bégaya. quand je voudrai. si tu appuies un artiste aimé du public ? » Jory. je n'aurai qu'à faire ça. ton Fagerolles ! ». furieuse.petites saletés sans conséquence.201 - . ton Fagerolles ! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas. Elle s'animait. Depuis deux heures qu'on était là. noyé de bien-être. et il sera là. quand elle s'allumait ainsi ? l'œil en coin luisant de vice. sans savoir. la bouche tordue pour l'engueulade ! « Seulement. Et puis. lui toujours à te passer la main dans le dos. calculant le bénéfice que tu en tireras. et toi faisant le bon prince. il crut prudent de battre en retraite. « Mon Fagerolles. Ainsi. se balançait en suçant son cigare. lui. parce qu'il espère des articles. qu'on ne se fâche pas avec moi. ma chère. désarmée. Claude. au fond de toute son histoire. mon Fagerolles… – Oui. estce que ça te regarde ?… Je m'en moque.

qu'on bâtit. » Un instant. gardait un bout éteint de cigarette aux lèvres. elle s'arrêta devant une glace. elle semblait effacer de la main le sang de ses joues. elle était chez une dame. avec un sourire : « Fichtre ! quelle veine ! Il n'y en avait plus. Et elle l'interrogea brusquement. – Jolie ? – Mais oui. fâchée de se voir si rouge. je vous flanque à la porte. On causait d'autre chose. » On était revenu au salon. Elle rabattait ses cheveux sur son front. ta femme ? » Cela ne parut pas le surprendre. dans ce quartier neuf. Irma. « Où l'as-tu prise. se . J'ai flairé un coup par là. cette griserie hallucinante des liqueurs. Tu as donc trouvé l'argent ? ». les yeux fixés sur le peintre. Oui. rallongeait l'ovale fie sa figure. on en a fait une pour toi.montait. puis. n'est-ce pas ? demanda Jory. il était question des grands prix que commençait à atteindre la peinture. Irma retomba dans son rêve . jolie.202 - . vous savez. « C'est pour cet hôtel. je vais visiter un terrain près du parc Monceau. elle cria. alors ! » Mais elle se secoua. qui ne parlait plus. le tutoyant comme dans un songe. « Elle arrivait de province. en quittant la table : « Bientôt trois heures… Ah ! mes enfants. au milieu de la fumée du tabac. ses idées s'en allaient à l'abandon. et honnête pour sûr. j'ai rendez-vous avec un architecte.

elle lui jeta pour toute réponse : « Regarde ! le revoilà. un vaste atelier. bonsoir. une peau d'ours. une vaste armoire normande. accrochées sans cadre. . qui avait perdu tous ses poils. Le seul luxe consistait en une psyché Empire. Dans un coin. C'était l'ancien atelier nu et gris. se retournant. Mail l'artiste gardait. tous deux gagnèrent le boulevard de Clichy. avant de partir. et. serrées comme les ex-voto d'une chapelle. on couche . ça n'engage à rien : on déjeune. où elle reprit les deux mains de Claude. d'ailleurs. excité par le déjeuner.203 - . » Mais une sorte de honte empêchait Claude de rentrer tout de suite. elle les poussait vers le vestibule. il fut ravi de l'idée. depuis vingt ans. d'avoir parlé de Christine à cette fille. le sommet du crâne coiffé d'une calotte ecclésiastique. qu'il avait pris dans la boîte. en robe nouée d'une cordelière. d'un charme intelligent d'œuvre d'art . cette magnificence de tentures et de bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. mis en appétit de flâne. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle. en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des yeux. recouvrait un large divan. où il n'avait point sacrifié au goût du jour. sa palette et ses pinceaux à la main. on dîne. un remords le torturait maintenant. deux fauteuils de velours d'Utreché. disait Jory. sans parler. et ce fut en culotte flottante. mon Titien ! » Déjà. il éprouva un malaise. au milieu des rires. Bongrand occupait là. et bonjour . Il était venu ouvrir lui-même. orné des seules études du maître.refaisait sa tête de courtisane fauve. Dans la rue. parla de monter serrer la main à Bongrand. et lorsque son compagnon. l'habitude d'un costume de travail spécial. Tu sais. L'air froid le dégrisait. limés par l'usage. « Hein ? n'est-ce pas ? une bonne enfant. de sa jeunesse romantique. on va chacun à ses affaires. en allumant un cigare. qu'il reçut les visiteurs.

« C'est exquis ». Bongrand haussa lés épaules. dans un élan de vive affection. cligna les yeux. dont la place était assurée dans l'École française. jeune pontife. c'est un bijou de vérité et de lumière. « Bah ! une petite bêtise. cette toile… Parole d'honneur ! je broyais du noir. » Il s'était remis au travail. Il faut bien s'occuper. leur cria : . debout devant un chevalet où se trouvait une petite toile. Oui.« Vous voilà ! Ah ! la bonne idée !… Je pensais à vous. je ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour. les jeunes gens regardaient. la simplicité c'est ce qui me bouleverse. sans se retourner. tout son grand corps était dans le tressaillement douloureux de la création. voyez-vous. vraiment ?… Eh bien. » Ses mains tremblaient. Il se débarrassa de sa palette. – Mais c'est complet. j'ai lu votre dernier article . par ces sacrées journées de novembre. et je me disais que je ne tarderais pas à vous voir. moi ! » – Du coup. j'étais convaincu que je n'avais plus pour deux sous de talent. » Sa main libre était allée d'abord à Claude. et cet artiste vieilli au milieu du succès. la mère et la fille. d'un air plein de surprise. car on n'a le temps de rien faire. « Vous trouvez ? ça vous plaît. et je nettoie un peu. n'est-ce pas ?… J'ai fait ça sur nature. reprit Claude qui s'échauffait. deux femmes. quand vous êtes entrés. j'étais en train de la juger infecte. je profite du jour jusqu'à la dernière minute. chez des amies. finit par murmurer Claude.204 - . il revint vers eux. avec des gestes qui battaient le vide . Derrière lui. Il serra ensuite celle de Jory. cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée. le peintre se recula. je vous remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi… Entrez. entrez donc tous les deux ! Vous ne me dérangez pas. Ah ! la simplicité de ça. mon cher. en ajoutant : « Et vous.

que la joie n'était pas d'être arrivé là-haut. il s'agit de la garder. jeunes gens. brûle ton sang. vous ne comprenez pas. à chacun de mes tableaux. Ah ! le trac. qui sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes. j'ai encore une grosse émotion de débutant. et sa grande face rouge exprimait une angoisse. vous en êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meilleure. emporté comme malgré lui par un souffle de violence : « Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait toujours. on espère tout. Il marcha. nous qui avons donné notre mesure. tandis que nous. dans l'oubli où tu es de tes œuvres immortelles. eh bien. si tu sens que tu déclines. et si tu piétines sur place. en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de l'époque. toujours plus haut. vous ne pouvez pas comprendre. estime-toi heureux. les vieux. et vous ne vous en doutez même pas. la cime est conquise. il continua. éperdu de ton effort impuissant à créer davantage ! » Sa voix forte s'était enflée avec un éclat final de tonnerre . sinon de progresser. que les premiers petits succès emplissent la bouche d'un goût délicieux. parce que. et l'on s'écorche avec bonheur ! Puis. on la trouve courte. quand on va pouvoir rassasier son ambition ! et l'on y est presque. use tes pieds à piétiner le plus longtemps possible . on a épuisé l'ivresse.« Ça vous étonne. d'en être encore aux gaietés de l'escalade. Seulement. sans culbuter dans la fosse commune… Va donc. mais de monter. et.205 - . on rêve tout. . on est dévoré d'un tel appétit de gloire. toujours plus haut . nous ne pouvons faiblir. mais il y a des jours où je me demande si je vais savoir dessiner un nez… Oui. pour monter encore. Alors. C'est l'heure des illusions sans bornes : on a de si bonnes jambes. vous croyez le connaître. enfin un trac abominable. il faut y passer soi-même… Songez donc . Quel festin. mon Dieu ! vous autres. ne valant pas la lutte qu'elle a coûté. le cœur qui bat. une angoisse qui sèche là bouche. achève de te briser. c'est fait. si vous ratez une œuvre. personne ne vous accable . mange-toi la cervelle. amère au fond. au sommet. grand artiste. homme célèbre. l'abomination commence. que les plus durs chemins paraissent courts .

206 - . comme cet animal de Chambouvard. il ne reste qu'à mourir. ébranlant le haut plafond de l'atelier. de sensations à sentir. je n'ose plut croire. on sait qu'on a donné ses grandes œuvres. on ne veut pas être fini. Dès que je me mets à une étude. vous aimez cette petite toile ? » Claude et Jory restaient immobiles. connaissaient bien le bruit courant. pour que ce maître hurlât de souffrance. devant son dernier chef-d'œuvre ! » Il s'était grandi.Plus d'inconnu à connaître. il demanda de l'air inquiet d'un élève qui a besoin d'être encouragé : « Alors. À quel instant de crise étaient-ils donc venus. Dès ce moment. péniblement. que des larmes parurent dans ses yeux. en les consultant comme des camarades ? Et le pis était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation. n'avait rien fait qui valût ce tableau fameux. ou bien y voir très clair et ne plus peindre… Franchement. je l'exalte . depuis sa Noce au village. on s'entête à la création comme les vieillards à l'amour. après s'être maintenu dans quelques toiles. Même. vraiment. secoué d'une émotion si forte. L'orgueil a eu sa ration de renommée. l'on devrait avoir le courage et la fierté de s'étrangler. ça vous paraît bien ?… Moi. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout. sous les gros yeux ardents dont il les suppliait. puis. l'horizon se vide. des yeux où se lisait la peur cachée de sa décadence. il glissait désormais à une facture plus savante et plus sèche. Mon malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique. Et il revint tomber sur une chaise. embarrassés devant ce sanglot de grande douleur. dans l'enfantement. en face de sa toile. étonnés. on s'étonne qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus vives. aucun espoir nouveau ne vous appelle là-bas. Et pourtant on se cramponne. honteusement… Ah . . je me torture. ils partageaient l'opinion que le peintre. si elle n'a pas de succès. Eux.

Et il murmura. droit dans les yeux. Jory. mais goguenard à présent. quand j'ai un marchand dans le dos. s'exclama : « Vous n'avez jamais rien peint de si puissant ! » Bongrand le regarda encore. se calma dès le premier coup de pinceau. comme s'il eût fait craquer ses os. » Et. se parlant à lui-même : « Nom de Dieu ! que c'est lourd ! N'importe. » Jory se mit à rire. dans cet article où vous me nommiez ! ils étaient deux ou trois cadets là-dedans qui avaient tout bonnement du génie. . il se retourna vers son œuvre. si légère. plutôt que de dégringoler ! » Il reprit sa palette.207 - . j'y laisserai la peau. « Non… Ça me paralyse. leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes. avec sa nuque large. Puis. vous. dans le croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit. le public aime ça. eut un mouvement de ses deux bras d'hercule. les yeux toujours sur le tableau. Un silence s'était fait.L'éclat s'en allait. Mais c'étaient là des choses qu'on ne pouvait dire. lorsqu'il se fut remis. où. l'aimable journaliste. moi qui tourne à l'ancêtre… Ainsi. « Ah ! on commence à en faire un négoce. demanda : « C'est vendu ? » Le peintre eut un geste vague d'excuse. sans cesser de travailler. qu'on lui découvre des grands hommes. Et puis. pour soulever cette petite toile. il continua. arrondissant ses épaules de brave homme. « Dame ! quand on a un journal. c'est pour en user. s'absorba. avec la peinture !… Positivement. je n'ai jamais vu ça. il restait de la carrure obstinée du paysan. et Claude. chaque œuvre semblait déchoir.

et il repartit. ce qu'ils m'amusent. se demandant s'il défendrait Fagerolles. que. Il y a du bien et du mal à en dire. maintenant. pour poser cette question : « À propos. il se tourna vers Claude. déclara Jory. Tous deux continuaient de se regarder.– Sans doute. la bêtise du public est infinie. puis tombant à l'éternel oubli ! – C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là. au milieu des populations béantes. le premier godelureau sachant camper un bonhomme. à nous autres. diable ! » Bongrand secouait la tête . voyez-vous. je veux bien que vous l'exploitiez… Seulement. comme si une association d'idées s'était produite en lui. mais il faut être de son temps. et Fagerolles. un sourire invincible était monté à leurs lèvres. répondit simplement le jeune homme. ces pauvres œuvres annoncées par des salves d'artillerie. enrageant Paris pendant huit jours. avez-vous vu son tableau ? – Oui ».208 - . et Bongrand ajouta enfin : « En voilà un qui vous pille ! ». dans une hilarité énorme : « Non ! non ! on ne peut plus lâcher la moindre croûte. je me rappelle nos débuts. avait baissé les yeux. Fichtre ! nous n'étions pas gâtés. attendues dans un délire d'impatience. Et quelle publicité ! un charivari d'un bout de la France à l'autre. il s'apaisa. qui était allé s'allonger sur le divan. fait retentir toutes les trompettes de la publicité. avant de pouvoir imposer grand comme ça de la peinture… Tandis que. et qui éclatent en coups de foudre. en allumant un nouveau cigare. pris d'un embarras. Sans doute. nous avions devant nous dix ans de travail et de lutte. il lui sembla profitable de le . sans devenir un jeune maître… Moi. Sans parler des œuvres. vos jeunes maîtres ! » Mais. de soudaines renommées qui poussent du soir au matin. Jory.

avec Naudet. Bongrand.209 - . Et l'on noie ça de facilité. mais on garde le dessin banal et correct. puis. « Fichez-nous la paix. qui répéta. dans ses deux poings fermés. qui sculpteraient aussi bien des noix de coco. depuis quelques années. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. Penché sur sa toile. Estce que le sujet n'était pas moderne ? est-ce que ce n'était pas joliment peint. révolutionnait le commerce des . il fallait laisser sa nature à chacun . oh cette facilité exécrable des doigts. Oui. ça ne traînait pas dans les rues. enfin la formule qu'on enseigne là-bas. qui. dont une reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. plaisante. faisait un visible effort pour ne pas éclater. qu'il connaissait bien. C'était un marchand. ce jeune monsieur-là. « Vous êtes sévère. qu'il venait de passer un traité très dangereux avec Naudet. qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes. dans la gamme claire de l'école nouvelle ? Peutêtre aurait-on pu désirer plus de force . qui fait le succès et qui devrait être punie du bagne. détendit une fois encore Bongrand. murmura Jory.faire. en dodelinant des épaules : « Ah ! Naudet… ah ! Naudet… » Et il les amusa beaucoup. de cette facilité coulante. hein avec votre Fagerolles ! Vous nous croyez donc plus bêtes que nature !… Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. dit Claude gêné. seulement. tout le truc consiste à lui voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des Beaux-Arts ! Parfaitement ! on prend du moderne. qui est devant vous ! Eh bien. on peint clair. entendez-vous ! » Il brandissait en l'air sa palette et ses brosses. – On m'a conté. frémissait. car il loua le tableau. la composition agréable de tout le monde. le charrue et la distinction. pour l'agrément des bourgeois. Fagerolles a vraiment des qualités de finesse. cette actrice dans sa loge. » Ce nom jeté ainsi dans la conversation.

mon cher. je m'en charge. un boursier. Il apportait l'unique flair du succès. Il ne s'agissait plus du vieux jeu. qui ne se connaît pas en art. le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme. il le promène chez ses . votre fortune est faite. mais celui dont le talent menteur. gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques sous de capital. grand train d'ailleurs. la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras. non pas celui qui promettait le génie discuté d'un grand peintre. très farceur. un spéculateur. Naudet . les toiles des débutants guettées. en écartant l'ancien amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l'amateur riche. jaquette de fantaisie. dès aujourd'hui. Ah ! votre tableau de l'autre jour est vendu. adorant au fond la peinture. combien ? – Mon Dieu ! je ne sais pas. pommadé. faisant la moue devant l'œuvre convoitée pour la déprécier. Pour le reste. table réservée chez Bignon. mettons douze cents. Combien ? – Cinq cents francs. fréquentant partout où il était décent de se montrer. « Vous avez du génie. qui se moquait radicalement de la bonne peinture. Adieu. il devinait l'artiste à lancer. par vanité ou dans l'espoir qu'elle montera. se mit à jouer la scène. » Le voilà parti. il emporte le tableau dans sa voiture. adieu. – Allons donc. Là. douze cents ! Vous ne m'entendez donc pas. verni . enflé de fausses hardiesses. allait faire prime sur le marché bourgeois. voiture au mois. ne vous prodiguez pas. astiqué. qui vous reste. mon cher. vous ne travaillez plus que pour moi. Bongrand. mon cher ? il en vaut deux mille ! Je le prends à deux mille. Et. tout ce petit train-train de connaisseur. Naudet arrive chez Fagerolles. Et c'était ainsi qu'il bouleversait ce marché. achetées à dix francs pour être revendues quinze. dans des opérations prudentes. – Mais vous êtes fou ! il en valait douze cents.tableaux. fauteuil à l'Opéra. avec un vieux fond de cabotin. Non. brillant à la cravate.210 - . qui achète un tableau comme valeur de Bourse. Et celui-ci.

» Du coup. lancées par des banquiers. pas du tout ! reprit Bongrand d'une voix tranquille.211 - . Naudet. et la peinture n'est plus qu'un terrain louche. celui-ci. doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes. une cote s'établit. il en case de la sorte neuf ou dix dans l'année. très flatté. si bien que. . sans une moucheture de boue. et autour desquelles on se bat à coups de billets de banque !. La vanité se mêle à l'espoir du gain. saluait. l'amateur est tenté : que risque-t-il ? bon placement au fond. » Sans s'émouvoir. – Mais pas du tout. qui alla ouvrir. cher maître… Et vous ne disiez que du bien. je vous propose une affaire : je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le reprendre à six mille dans un an. vous vous moquez de moi ! – Écoutez. « Cinq mille. les prix montent. des mines d'or aux buttes Montmartre. en paie un autre huit mille. j'en suis sûr. très correct. Et la hausse va toujours son train. » Naudet. parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il venait de découvrir un peintre extraordinaire. au lieu de rendre le tableau. s'il a cessé de vous plaire. Claude s'indignait. Un de ceux-ci finit par mordre et demande le prix. Naudet ne perd pas de temps. Jory trouvait ça très fort. Comment ! cinq mille ! le tableau d'un inconnu. Bongrand. eut une exclamation. entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre dans une église. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs. malgré le temps atroce. Alors. nous parlions de vous. Naudet souriait. « Tiens ! Naudet !… Justement.amateurs. lorsqu'il retourne chez son amateur. lorsqu'on frappa. et il achète. « Très heureux.

mon Dieu ! Et vous ne pouvez vous dégager ? Dites-moi au moins à qui. hein ! » Pourtant. Dès qu'il ne fut plus là. à Rembrandt !… Écoutez. en êtes-vous bien sûr ? Si l'on vous offrait le double ? – C'est vendu. » Et. qui avait écouté avec surprise. se pâma devant d'autres études. il s'en alla. je ferai tout. fit le tour de l'atelier avec les coups d'œil aigus d'un parieur qui cherche la chance. Il resta quelques minutes encore. Faisons enfin une affaire. » On voyait le dos de Bongrand s'irriter à chaque phrase. oui. tombant en extase devant le tableau. « Trop tard. je donnerai tout… Ah ! quel coup terrible ! vendu. je le couvre d'or. c'est une merveille !… Ah ! cette lumière . cette facture si solide et si large ! Il faut remonter à Rembrandt. s'exclamant d'admiration jusque sur le palier. mais c'est ma bonne étoile qui m'a conduit. rien ne me blesse de vous. cédez-moi ce bijou… Tout ce que vous voudrez. c'est vendu. se permit une question. . Lorsqu'il comprit que l'heure était mauvaise et qu'il n'emporterait rien.« Le mot est dur. – Vendu. mais si charmant ! Allez. cher maître. et en voilà assez. Naudet. le marchand continua à se lamenter. Il l'interrompit rudement. cher maître.212 - . les deux petites femmes qui cousaient : « Ah ! mon Dieu ! je ne le connaissais pas. Jory. je suis venu simplement pour vous rendre mes devoirs. saluant d'un air de gratitude. allez.

« Mais vous nous aviez dit. se jeter en pleine lutte littéraire : il gardait son jour. ça m'ennuie beaucoup… – Quoi donc ? – Tu n'es pas marié… Oh ! moi. dans la boue glacée des rues. il me semble… Ce n'est pas vendu. « Dis donc. en le laissant au travail. un tas de . il n'y avait qu'un camarade de plus. Claude attendit impatiemment le jeudi. avait-il dit franchement à Claude. pareils à des étoiles fumeuses au fond du brouillard. Venait qui voulait. je recevrais bien volontiers ta femme… Mais ce sont les imbéciles. Et. Il avait eu beau se marier. ce jeudi qui datait de sa sortie du collège. Claude et Jory prirent eux-même congé. Un quart d'heure plus tard. qui s'allumaient un à un. malgré sa longue absence. sous la clarté des becs de gaz. changer son existence.213 - . Ainsi qu'il le répétait lui-même. où les rencontres d'une seule journée lui emplissaient le crâne. de sa voix tonnante. de s'abandonner à ce Paris. Puis. au temps des premières pipes. Un besoin de marcher encore. mettant dans ce cri toute la souffrance cachée. une fois par semaine. revint devant sa toile. il ne rentra pas tout de suite rue de Douai. le couvert était mis. acharné dans le jour qui tombait. recevait toujours les camarades. mon vieux. pour dîner chez Sandoz : car ce dernier. n'est-ce pas ? ». le fit errer jusqu'à la nuit noire. en faisant allusion à sa femme. sans répondre d'abord. quand le premier se fut séparé de son compagnon. Bongrand. tu sais. immuable. dehors. tout le combat naissant qu'il n'avouait pas : « Il m'embête ! jamais il n'aura rien !… Qu'il achète à Fagerolles ! ».

mon vieux. « Entre ». Claude se rendit chez Sandoz. installé là comme ornement sous les pluies d'hiver. veux-tu te taire ! Tu ne vois donc pas que c'est un ami.214 - . Mais il faisait si noir. plantée d'un immense prunier. le pavillon se trouvait au bout d'une allée. répéta Sandoz. la queue haute. il avait si bien failli se rompre les jambes dans l'escalier. compte là-dessus ! » Dès six heures. en sonnant une fanfare d'allégresse. dont l'ombrage pourrissait l'herbe . où luisait un banc tout neuf. et il eut toutes les peines du monde à découvrir le petit pavillon que son ami occupait. régnait une tonnelle de vigne vierge. pour que notre monde ne se casse pas la tête… Entre. j'irai seul. « Ah ! c'est toi… Hein ? nous sommes à la campagne. qui lui fit traverser trois cours . il n'y avait qu'une petite pelouse centrale. il fila le long d'un couloir entre deux autres bâtisses. Dans le jardin. mais Christine elle même refuserait d'aller chez toi… Oh ! nous comprenons très bien. D'abord. il entendit la voie de Sandoz. qu'elle vint accrocher à la grille. descendit un escalier de quelques marches. au fond des Batignolles . Enfin. d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. en attendant le soleil. puis. . imbécile ! » Alors. de trois fenêtres de façade seulement. très basse.bourgeois qui abominations… me guettent et qui raconteraient des – Mais certainement. devant la maison. qui s'avançait en calmant le chien. pour éclairer le terrible escalier. le chien les accompagna vers le pavillon. rue Nollet. entre… Sacré Bertrand. il entra dans une grande maison bâtie sur la rue. On va mettre une lanterne. et. buta contre la grille d'un étroit jardin : c'était là. s'adressa au concierge. Une jeune bonne avait paru avec une lanterne. qu'il n'osait se risquer davantage.

dans ce vieux pot de Rouen… Hein ? c'est chic ! » Justement. pas de monsieur. une bouillabaisse. bien qu'ils eussent pris une servante à demeure. Elle en tenait la recette de son mari lui-même.Il l'introduisit. était fière de certains de ses plats. à droite du vestibule. assis devant sa table. chérie… Et toi. sa femme entrait. les coudes parmi les pages du livre en train. La salle à manger et la cuisine étaient à gauche. Tout de suite. disait-il. elle y avait acquis un tour de main extraordinaire. le visage calme et gai. dit Claude. Grande. tandis que le ménage se contentait de l'autre et du cabinet de toilette. dans le salon. égayée déjà d'un commencement de bien-être et de luxe. En haut. appelle-la Henriette… Pas de madame. vieux. Claude et elle furent d'anciennes « Appelle-le Claude. réclamée à la cuisine par un plat du Midi. » Mais Sandoz. des compartiments de tiroir. très simple. occupait la grande chambre . et elle te gâte. dont elle voulait faire la surprise aux amis de Plassans. ta femme. placé entre les deux pièces. elle avait pardessus sa robe de popeline noire. et ma femme m'a donné ce palmier. vaste à côté des greniers de jeunesse. dont il avait fait son cabinet de travail. et elle s'échappa. sa mère. elle s'occupait de la cuisine. se mit à parler du premier . « Elle est charmante. « Hein ? cria-t-il. Petite maison de travail et d'espoir cependant. avec de beaux cheveux bruns. » Ils rirent. car. j'ai une pièce à moi tout seul. de la place ! Ah ! c'est joliment plus commode que rue d'Enfer ! Tu vois.215 - . mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise bourgeoises. Et j'ai acheté une table de chêne pour écrire. écrites dans la matinée. qui ne quittait plus le lit. que séparaient des cloisons minces comme des feuilles de papier. ou je vous flanque chaque fois une amende de cinq sous. un large tablier blanc . connaissances. Et c'était tout. une vraie boîte de carton. nous en avons.

une bordée d'imprécations. envahi d'une tristesse. sous le soleil. tu travailles. les épaules solides. et surtout l'acte sexuel. non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait. un massacre. et les audaces de langage. le couvraient de boue. au milieu de quels tourments ! Est-ce que ces crétins ne vont pas . « Ah ! oui. excité plutôt. je pousse mes livres jusqu'à la dernière page… Mais si tu savais ! si je te disais dans quels désespoirs. tu produis. la conviction que tout doit se dire. toute la bourgeoisie en crève ! » Il se tut. je crois qu'il y a encore plus de niais que de méchants… C'est la forme qui les enrage en moi. il eut un geste de brusque douleur. la vie totale. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures : son étude nouvelle de l'homme physiologique. la vie du style. remis dans sa gloire. qui va d'un bout de l'animalité à l'autre.roman de sa série. l'image. l'origine et l'achèvement continu du monde. la vie enfin. la vaste nature éternellement en création. universelle. il l'admettait aisément . la profonde inintelligence de ces gaillards. Qu'on se fâchât. sans beauté ni laideur . son pauvre bouquin ! C'était un égorgement. la phrase écrite. toi ! » Sandoz s'était levé. sans haut ni-bas. tiré de la honte où on le cache. le rôle tout-puissant rendu aux milieux. mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces. Un étonnement seul lui restait. « Tiens ! continua-t-il. je travaille. Oui. Et il en riait. avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. tu es heureux. comme s'il eût assassiné les gens. qu'une langue sort enrichie de ces bains de force .216 - . à la corne d'un bois. dont les articles bâclés sur des coins de bureau. Ah ! on le lui arrangeait. qu'il avait publié en octobre. la haine de la littérature. toute la critique hurlant à ses trousses. « Bah ! dit Claude après un silence. qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges. sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions.

Elle n'avait plus son tablier de cuisinière. accablé de travaux ! La salle à manger où l'on passa. mais. dans un cabinet noir. parce qu'il se détache sur le bleu du ciel. on ne voulut rien entendre : il devenait ridicule. va. » Claude. expliquait à l'autre son procédé. racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa soirée libre. on avait dû percer une sorte d'alcôve. qui s'étaient rencontrés à la porte. Presque aussitôt.s'aviser aussi de m'accuser d'orgueil ! moi que l'imperfection de mon œuvre poursuit jusque dans le sommeil ! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille. et il y a toujours la grande culbute au bout ! » Un éclat de voix l'interrompit. voulant y installer le piano. « Bon ! dit Sandoz. il promet de nous surprendre vers onze heures. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit . la bouillabaisse n'attendait pas. parce que je suis né pour ça . lorsque la bonne apporta un télégramme. l'orangé. Gagnière et Mahoudeau. si bien que la bonne ne pouvait plus y aller . enfoncé depuis quelques mois dans une théorie des couleurs. de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver ensuite la force de continuer !… Je travaille. mais à la condition de condamner le buffet. je n'en suis pas plus gai. les grands jours. arrivèrent en causant. intéressé. continuait-il. le questionnait déjà. était si petite que. « Je pose mon ton. enchanté de l'existence. on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la suspension de porcelaine blanche.217 - . et Jory parut. à poser pour le jeune maître. Henriette ouvrit la porte toute grande. À ce moment. réservé jusque-là à la vaisselle. À table ! à table ! il était sept heures et demie. ». eh ! sans doute. jamais je ne me contente. dont la couleur complémentaire. les mains qui se tendaient. Pourtant. c'est Dubuche qui s'excuse. Le premier. elle serrait gaiement. Jory ayant fait remarquer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait. et annonça ellemême le dîner. je travaille ! je travaille comme je vis. en maîtresse de maison. se combine avec le rouge. Fagerolles.

la bouillabaisse. Mahoudeau et Jory surtout. « Ah ! mon vieux Claude ! Il y a si longtemps que je voulais te voir ! Oui. en s'impatientant. relevée par la pointe de débraillé artiste qu'il gardait. puis commençait à verser dessus le bouillon de la bouillabaisse. il affecta une vive joie. il avait une tenue d'homme de cercle. qui continuait de servir. rose encore de la chaleur du fourneau. en effet. Placez-vous là. et le maître. deux rôties… Je l'adore. la vie… » Claude. « Voyons. madame. Fagerolles. Très élégant maintenant. ravie. la grande cuiller en main. D'ailleurs. tandis que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz. vous la faites si bonne ! une merveille ! » Tous. Donnez-moi donc les rôties. en s'asseyant. D'ailleurs. allégua un rendez-vous d'affaires. Tout de suite. » Il s'excusa d'un air de galante politesse. se plaçait en face.218 - . enfin ! dit-elle. pour y prendre et passer ce dont on avait besoin.chercher une assiette. c'était la maîtresse de maison qui servait . ne suffisait que juste à . la bonne lui ayant apporté les rôties. il secoua la main de son voisin. pris de malaise devant ces protestations. et puis. contre le buffet bloqué. répondez-moi… Est-ce deux rôties que vous désirez ? – Certainement. lui. elle les distribuait deux par deux dans les assiettes. pincé dans des vêtements de coupe anglaise. Mahoudeau à sa gauche . tâchait de répondre avec une cordialité pareille. j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas . elles sont sur le fourneau. le sauva. « Fagerolles. » Et. « Françoise ! appela-t-elle. lorsque la porte s'ouvrit. qui déclaraient n'en avoir jamais mangé de meilleure à Marseille . si bien que la jeune femme. se pâmaient. Mais Henriette. tu sais. Henriette avait mis Claude à sa droite. près de Claude.

aida au service. car la servante perdait la tête. pénétré par cette bonhomie heureuse. trop serrés autour de cette table. le milieu était nouveau : une femme. surtout. un jeudi. n'avait pas bougé. leurs visages avaient vieilli un peu. pendant qu'on plaisantait Jory sur les pâtées qu'il aimait. étrangers. aujourd'hui. Sans doute. Puis. se demandait s'il les avait quittés la veille. et même elle quitta sa chaise.remplir les assiettes qui lui revenaient . Ils étaient autres pourtant. il les voyait à part. les regardait tous. Oui. près de lui. « Laisse… Tu ferais mieux de passer le pain. malgré l'exagération de sa cordialité. Et Claude. des vides paraissaient se faire entre eux. Nous attendrons bien que tu aies mangé. ainsi qu'il l'était jadis de partager avec eux son maigre repas de garçon. derrière toi.219 - . les calmait par sa présence. bien qu'ils fussent coude à coude. avait-il donc cette sensation de recommencement ? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place. pourquoi. dégageait du froid. Gagnière plus lointain. demeurait debout. courut en personne chercher à la cuisine le reste du bouillon. Mais elle s'entêtait. et. envolé ailleurs . Un rêve d'éternelle amitié l'immobilisait. comme réveillé d'un long sommeil. lui. le jeudi de la semaine précédente ? et il crut comprendre enfin : c'était Sandoz qui. Alors. mais ce n'était pas cela seulement. ». des jeudis . Jory enfoncé dans sa jouissance . la mie qui trempe. apportait son charme. radieux de les recevoir à la table de son jeune ménage. ». il lui semblait que Fagerolles. Mahoudeau aigri de misère. ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là. « Mange donc ! lui cria Sandoz. à l'usure de l'existence . devant ce cours fatal des choses qui meurent et se renouvellent. sur le buffet… Jory préfère les tartines. Sandoz se leva à son tour. aussi entêté dans ses habitudes de cœur que dans ses habitudes de travail. il les sentait changés.

accompagnée d'une salade. la coupe de la barbe lui . continua-t-il épanoui. le dessert traîna. « Alors. et une volaille rôtie. lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne. la cuisine est un peu meilleure que rue d'Enfer… Vous en ai-je fait manger. finissait par se taire. jusqu'aux derniers lointains de l'âge. rien ne change. Au fromage. moi. en voyant que personne ne l'écoutait. tu as traité avec Naudet ? demanda Mahoudeau. nous sommes tous les mêmes… N'est-ce pas ? vous autres ! ». un peu aigrelet. je signe ce qu'on voudra. il lui dit au travers de la nappe. écoutaient Fagerolles. cinquante mille… Mais rien n'est fait. « Seulement. Mais on resta longtemps à table. t'y voilà encore ! Ah ! nom d'un chien . sur les droits d'auteur du premier roman. dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce. » Tous. sans doute !. je me tâte. mais un certain arrangement des cheveux. on s'anima. Sans doute. les voix s'élevèrent. c'est raide de s'engager ainsi. Est-ce vrai qu'il t'assure cinquante mille francs la première année ? » Fagerolles répondit du bout des lèvres : « Oui. avec son bon rire de jeunesse : « Hein ? vieux. Il avait toujours sa jolie figure inquiétante de gueuse . dont le visage osseux d'affamé s'était creusé encore. cependant. qui jouait l'homme excédé par le succès naissant. que tu nous as manqué !… Mais. un civet de lièvre avait paru . tu vois. Ils répondirent par des hochements de tête. termina le dîner. Ah ! c'est moi qui ne m'emballe pas ! – Fichtre ! murmura le sculpteur. bien que la conversation n'eût pas la fièvre ni les violences d'autrefois : chacun parlait de lui. des ratatouilles ! » Après la bouillabaisse.220 - .pareils se succédaient à l'infini. Tous éternellement ensemble ! tous partis à la même heure et arrivés dans la même victoire ! Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet. Pour vingt francs par jour. tu es difficile. maintenant.

non pas en mâle brutal comme Jory. il ne fallait plus avoir rien de commun avec ces révolutionnaires. Bien qu'il vînt encore de loin en loin chez Sandoz. mais il souriait. une volonté de se tailler son triomphe à part. as-tu lu l'étude de Vernier sur toi ? En voilà un encore qui me répète ! – Ah ! il en a. Ne lui suffisait-il pas de rompre. « Dis donc. lui. car il avait la prétention d'avoir fait Fagerolles.221 - . ni les relations. pour réussir. mais en vicieux supérieur à ses passions. avec le mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits. C'était une tactique. dans l'unique dessein de se donner une importance. après les avoir pillés ? Il bénéficiait de toute la haine qu'on avait contre eux. pour achever de tuer leurs œuvres obstinément violentes. des articles ! » soupira Mahoudeau. « Hein ! l'article de Vernier ? . ni les habitudes. ni un marchand. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou trois salons dans sa chance.donnaient une gravité. Fagerolles eut un geste insouciant de la main . s'entêtant à une rudesse de niais. « As-tu lu. que le reflet du vin tachait de rouge. l'article de Vernier ? répéta Jory à Gagnière. fréquentait les cafés. se lançait sur les boulevards. comme il prétendait jadis avoir fait Claude. il se séparait de la bande. Justement. Il sursauta. toi. Jory lui signala un article. lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. en simple chatouilleur de baronnes sur le retour. tous les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles. on couvrait d'éloges ses toiles adoucies. cette idée maligne que. Gagnière s'absorbait dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche. les bureaux de rédaction. N'est-ce pas qu'il dit ce que j'ai dit ? » Depuis un instant.

les biscuits sont sur le buffet. pourquoi donc ? » Un fou rire s'éleva. » Stupéfait. dis donc. qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre. dit Henriette. moi. elle remettant les salières dans un tiroir. jamais de la vie ! Que devenait la conscience ? Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. ». « Mon ami. je ne les ai pas vus… Ah ! on écrit des articles sur toi . croyant à une farce méchante. Le ménage aidait. ce que je pense de ton talent. Tu sais. répétait-elle à Sandoz. j'irai voir ce que tu rapportes. « Tiens ! on écrit des articles sur toi… Je n'en sais rien. « Vous pouvez fumer. Un succès à ce truqueur-là. tu ne fumes pas… Et. autour de la table. bien rare chez lui. Mais son humilité s'aggravait d'une gêne. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi : il s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait seulement pas la loi des valeurs. lui offrit un cigare. Allonge la main. Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce. Hein ? des choses très intéressantes. Vous savez que ça ne me gêne nullement. » On se récria. seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes. veille donc. continuant de causer contre les murs. que celui-ci refusa.222 - . tous se levèrent. Fagerolles. du trouble où le jetait le silence que le . sincère au fond. à prendre du thé. Comme on passait ensuite la soirée là. il se tourna vers celui-ci. malgré les calculs compliqués de sa malice. On ne mangeait plus. qu'il reconnaissait. « Ah ! c'est vrai. lui donnant un coup de main pour plier la nappe. marqué pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre. ils se tinrent debout. laissant remonter son admiration d'autrefois.– Oui. très excité au milieu du bruit. Tu es le plus fort… » Il se montrait très humble. enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles. pendant que la bonne ôtait le couvert.

fit rire aux larmes Claude lui-même. Et il se décida. . chère madame. il redevint un instant le farceur de jadis. car lui seul. il tendit la main à Henriette. et il achevait de perdre pied. disparut . pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. sa poigne solide. » Déjà. Mon père traite ce soir un chef de bureau. tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider ses compromis. franchement ? » Claude hésita une seconde. les lèvres tremblantes. Du reste. au Salon ? Aimes-tu ça. Henriette. puis en bon camarade : « Oui. Et ils se rabattirent sur Claude.223 - . comme je suis un de ses titres. Mahoudeau et Gagnière causaient de Fagerolles. j'ai dû jurer de paraître. avec ses dons de grand peintre. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine. qui avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz. pour prendre congé. Puis. « Comment ! vous nous quittez si vite ? – Hélas ! oui . Fagerolles saignait d'avoir posé cette question stupide . sans attaque directe. Depuis le Salon des Refusés. et l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier étage : depuis le mariage. l'école du plein air s'était élargie. s'absentant ainsi à plusieurs reprises dans la soirée. le chef reconnu. c'était elle qui soignait la vieille mère infirme. Ah ! il était temps qu'il revînt. toute une influence croissante se faisait sentir . « Est-ce que tu as vu mon actrice. se montraient d'une aigreur sourde. l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. » Lorsqu'il fut parti. il y a des choses très bien. qu'il travaille pour la décoration… Et. tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas exécuter un camarade.maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. pouvait être le maître. ils se prosternèrent. il s'excusait maintenant. les amusa tous. Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre. exaspéré contre sa maladresse. comme le fils autrefois. des haussements d'épaules.

Mais la soirée s'attrista. quitta la table. répondit Jory. comme les deux autres s'entêtaient. où il ronfla comme un homme. engourdie d'une lassitude. maintenant. tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les tasses. fumait en silence. et les yeux de Sandoz ayant cherché les siens. » Ils se récrièrent. comme s'il eût triomphé déjà. une peur de cet avenir. je me cherche encore ! » Jory. elle eut ce sourire tendre et discret. Fagerolles ! le jeune maître ! quelle bonne farce ! « Oh ! tu nous lâches. nous le savons. dit Mahoudeau. créer un art ! Claude les écoutait. à un moment. qui se livra à des bassesses devant le sucre. d'impressions bâclées en trois coups de pinceau . il ne put retenir cette phrase : « Tout ça. ouvrir un siècle. elle lui répondit d'un regard. Brusquement. Oui. en les entendant le hausser à ce rôle de dictateur. Quelle place à prendre ! dompter la foule. Vous vous faites exécrer partout… Ah ! si j'avais un journal à moi ! » Henriette reparut. c'est parce que vous êtes embêtés du succès de Fagerolles. On eut beau laisser entrer Bertrand. et qui alla se coucher contre le poêle. ils se rassirent autour de la table. qu'il avait lui-même jadis. c'était bien là son rêve inavoué. vexé. il y en a qui me valent. quand il sortait de la chambre de sa mère. des silences régnaient. elle les appela tous. les efforts s'éparpillaient. avec les . où il estropia en sourdine des phrases de Wagner. Il n'y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous. mes petits. Seulement. l'ambition qu'il n'osait se confesser à lui-même. le grand chien. pour se mettre au piano. les yeux à terre. une sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée épaissie des pipes. il se mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse. Depuis la discussion sur Fagerolles. agacé. la face envahie d'une pâleur. mon cher. – Dame. Puis. les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches. Même Gagnière. « Laissez donc ! finit-il par crier.224 - . celui qui incarnerait la formule en chefs-d'œuvre. et l'on attendait l'homme de génie nécessaire. éclatèrent en protestations. tout ce que j'écris sur vous.malheureusement. on me le coupe.

ne s'apercevait toujours de rien. désireux de remplir envers ses anciens camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir . si fraternelles dans leur violence. en mille pièces. Quand il eut serré la main de Claude. des tracas de son installation dans une maison neuve dont il essuyait les plâtres. Claude sentit nettement quelque chose se rompre. en gonflant les joues. la peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. il parla lentement. où pas un d'eux ne réservait sa part de gloire ? Aujourd'hui. somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin de ses affaires. Pourquoi changer ce qui était bon ? est-ce que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes. La vie avait-elle donc emporté déjà les soirées d'autrefois. l'importance qu'il donnait à ce sacrifice. sa grosse face pâle exprimaient à la fois la contrariété d'être venu. la fente à peine visible. pour ne pas avoir à l'amener chez Sandoz. puis éternellement goûtée ? Et. Mais Sandoz.225 - .doigts raides d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente ans. et qui devait les faire craquer. partis en conquérants. toute une rue à bâtir. et son habit. lorsque les camarades se décidèrent à s'en aller. du travail qui l'accablait. Il évitait de parler de sa femme. Il s'était échappé d'un bal. suivi de sa femme. Chaque affamé donnait son coup de dent. les voyait tels que rue d'Enfer. qui avait fêlé les vieilles amitiés jurées. Sandoz. près du parc Monceau. arrivant enfin. malgré la nuit . La fissure était là. aux bras les uns des autres. sa cravate blanche. une heure plus tard. lorsqu'on eut arraché du piano Gagnière hypnotisé. dans son besoin d'éternité. la bataille commençait. un jour. depuis qu'il s'occupait des constructions de son beau-père. Vers onze heures. où rien ne les séparait encore. sans plus d'émotion que s'il l'avait rencontré la veille. Alors. il refusa une tasse de thé. Dubuche. acheva de glacer la réunion.

Sur le boulevard. Jory se lança derrière ses jupes. on s'y réunissait toujours le dimanche. Et.226 - . assis à leur ancienne table. À cette heure. Claude !… À jeudi. endormi devant une soucoupe. jusqu'à la rue du Cherche-Midi. demanda ce dernier. Et. Il prit . qui l'emporta. en se retirant. on était peu à peu submergé par la banalité montante des élèves du plein air. lui serrer la main . Gagnière et Mahoudeau répondirent en plaisantant : « À jeudi. qui avait pris la lanterne et qui la haussait. comme chez lui. du reste.froide. très à l'aise. au milieu des rires. jeune maître ! » Dehors. mais la bande s'y noyait dans un flot de nouveaux venus. trois jeunes peintres. que Claude ne connaissait pas. pour éclairer l'escalier. dans la rue Nollet. comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café Baudequin. après avoir prétexté des épreuves qui l'attendaient au journal. dans le bleu du ciel… Hein ? tu pioches la théorie des couleurs complémentaires. le rouge du drapeau qui tourne au jaune. le café se vidait . là-bas. » Mais l'autre ne répondit pas. qu'expliquais-tu donc à Mahoudeau. Mahoudeau refusa d'entrer. Dubuche appela tout de suite un fiacre. une ferveur s'était déclarée même. s'en alla seul. il criait : « À jeudi. voulut absolument les accompagner jusqu'au bout du jardin. roulant des idées tristes. Le café n'avait pas changé. Les quatre autres remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur. sans l'avoir voulu. les yeux vagues. regardait Claude sans le voir. jeune maître !… Bonne nuit. « À propos. presque sans échanger un mot. ce soir ? Oui. Gagnière. vinrent. en face de Gagnière silencieux. indifférent aux bâillements de l'unique garçon qui s'étirait dans la salle. – _ Claude se trouva. une fille ayant passé. dont le gaz flambait encore. Il distribuait des poignées de main. tous !… Hein ? venez tous ! – À jeudi ! » répéta Henriette. et il n'y eut plus qu'un petit rentier du voisinage. à la grille. l'air étourdi d'être depuis si longtemps ensemble. depuis que Sandoz habitait le quartier .

« Weber passe dans un paysage romantique. se moquant du monde. une petite musique chevrotante de vieille aïeule poudrée… Mozart. salie de crachats et de bouts de cigare. Une mélancolie envahissait la salle déserte. au milieu des saules éplorés et des chênes qui tordent leurs bras… Schubert le suit. car ils sont tous partis de la symphonie avec chœurs. Gagnière. un pétrisseur de cervelles. se mit à éteindre les becs de gaz. parce qu'ils ont fait Beethoven… Ah ! Beethoven. le mysticisme militaire. la personnalité des instruments le récitatif dramatique accompagné symphoniquement à l'orchestre. si gai. la puissance. c'est le génie précurseur. tandis que. d'une main paresseuse. du boulevard assoupi. par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des voix et de la répétition enflée du même thème… Ces trois-là. continuait à suivre la chevauchée de ses rêves. les grands d'aujourd'hui ! » Le garçon. le frisson des légendes fantastiques. le long des lacs d'argent… Et voilà Rossini. mettant après Weber la symphonie dans l'opéra. qui n'est pas mon homme. las d'attendre. la force dans la douleur sereine. ne venaient plus que les sanglots perdus d'un ivrogne. donnant l'expression dramatique à la formule inconsciente de Rossini. au loin. ah ! non. en traînant les pieds. avec un sourire d'extase : « Haydn. sous la lune pâle. le don en personne. sans souci de l'expression. le premier qui ait donné à l'orchestre une voix individuelle… Et ils existent surtout. pour aboutir à Meyerbeer.sa chope. ces deux-là. la reposa sans avoir bu. c'est la grâce rhétoricienne. la . la pompe féodale. un malin qui a profité de tout.227 - . un cri de passion traversant l'histoire ! Et des trouvailles. exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations . Oh ! des souffles superbes. finit par murmurer. conduisant la ballade des morts. si naturel. Michel-Ange au tombeau des Médicis ! Un logicien héroïque. certes ! mais si étonnant tout de même par l'abondance de son invention.

au tabernacle reculé. quand le garçon la lui eut ramassée sous les chaises. tâtonna dans le coin sombre où il se trouvait pour avoir sa canne . Ah ! ce qu'il a dit des clarinettes : « Les clarinettes sont les « femmes aimées ». comme Gagnière ne tournait même pas la tête. vint dire le garçon. derrière son dos. Mais quel peintre ! le Delacroix de la musique. ». dont chacun pour lui représente un personnage. ayant poussé à l'extrême la personnalité des instruments. au saint des saints. il en arrivait à ses dévotions. .phrase typique sur laquelle toute l'œuvre est construite… Un grand bonhomme ! un très grand bonhomme ! – Monsieur. dans des oppositions fulgurantes de couleurs. « Je ferme. Et. ah ! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la peau… Et Chopin. il faut se mettre à genoux… » Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allumé au-dessus de sa tête. qui a fait flamber les sons. si dandy dans son byronisme. dans le vide noir et glacé de la salle. monsieur. il alla réveiller le petit rentier. et le garçon. il sortit. dont les romances sans paroles sont des bijoux pour les dames intelligentes !… Et puis. C'est l'illustrateur musical de Shakespeare. la fêlure romantique au crâne. de Virgile et de Goethe. et. Mauvais constructeur d'opéra. le poète envolé des névroses ! Et Mendelssohn. « Berlioz a mis de la littérature dans son affaire. Sa voix avait pris un tremblement religieux. une religiosité qui l'emporte. exigeant trop parfois de l'orchestre qu'il torture. Avec ça. des extases par-dessus les cimes. attendait.228 - . ce ciseleur impeccable. toujours endormi devant sa soucoupe. Shakespeare en escarpins de bal. » Frissonnant. le consommateur attardé se leva. merveilleux dans le morceau. et puis. je ferme.

Goulûment. et quel massacre des conventions. et. l'humanité vraie des personnages exprimée enfin. pour les emporter sur les ailes d'un hymne triomphal ! – Je ferme. puis.229 - . enfoncé lui aussi dans sa passion. la fin de tout. le thème sacré qui revient graduellement comme une aspiration de l'espace. Gagnière tressaillit. monsieur ». il s'éloigna. dormait sous la lampe éteinte. acheva sa chope et dit très haut : « Hé ! mon vieux. le désespoir. ah ! c'est l'alléluia sublime du nouveau siècle : d'abord. les Voluptés de Vénus pleines d'énervantes délices. des formules ineptes ! quel affranchissement. la jouissance du désespoir ! Oui. de plus en plus hautes et impérieuses. les voix des sirènes qui l'étouffent peu à peu. planant sur les ruines du monde !… Oh ! Wagner. le motif religieux.« Oh ! Schumann. profond. l'orchestre vivant à part la vie du drame . . après avoir serré en silence la main de son compagnon. s'il retombait d'un astre. tous les arts en un seul. vaincue par la fatigue. calme. Mais jamais encore il n'était revenu si tard. le dieu. puis. d'assoupissantes langueurs. Christine. Il était près de deux heures. désordonnées . qui n'écoutait plus. on ferme ! » Alors. le dernier chant d'une pureté triste. bientôt. Claude. il but sa bière . Sa face enchantée eut une contraction douloureuse. il y rapportait ainsi chaque soir les fièvres de sa journée. en qui s'incarnent des siècles de musique ! Son œuvre est l'arche immense. dans l'infini !… L'ouverture du Tannhäuser. à palpitations lentes . répéta le garçon. la tête si chaude et si fumante. Depuis une semaine qu'il battait de nouveau Paris. et il grelotta. le chant des pèlerins. révolutionnaire. lorsque Claude rentra rue de Douai. le front tombé au bord de la table. sur le trottoir. comme. s'enfonça au fond des ténèbres. qui s'empare de tous les chants et les fond en une harmonie suprême.

sans pouvoir décider par où il entamerait la série des grandes pages qu'il rêvait. tout conquérir. le crâne bouillonnant de projets. c'était une seconde jeunesse. et ils furent installés. en pleine flambée de cette fournaise. Jamais il ne s'était senti une telle rage de travail ni un tel espoir. elle se mit à le tenir sur un pied de propreté bourgeoise. Et elle avait eu bien du mal à tirer parti de leurs quatre meubles.VIII Enfin. . Et il rentrait frémissant. Les courses. toutes les idées chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se passionner à voix haute. et. avec l'enfant toujours en travers des jambes. ayant résolu de faire tout en personne et de se passer de servante. elle dut acheter un vieux lit d'occasion. à sept sous le mètre. tout faire. qu'il jugeait toujours trop petites. jetant des croquis sur des bouts de papier. comme s'il lui avait suffi d'étendre la main. car elle voulait éviter la dépense. Christine donna un dernier coup de plumeau. ses carrefours. Pourtant. ce trou lui parut charmant. pour créer les chefs-d'œuvre qui le mettraient à son rang. il découvrait des tableaux partout . avec ses rues. les visites chez les camarades. le ménage y vivait. qui allait être difficile. enfiévrées de discussions. Dès lors. Cet atelier de la rue de Douai . se déroulait en fresques immenses. un enthousiasme et une ambition à désirer tout voir. la ville entière. pris de l'ivresse des besognes colossales. le soir. au premier. elle céda même au besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche. Quand il traversait Paris. était accompagné seulement d'une étroite chambre et d'une cuisine grande comme une armoire : il fallait manger dans l'atelier. violemment . ses ponts. pour ne pas trop changer leur vie. à la lampe. au milieu des rues tumultueuses. ses horizons vivants. toutes les colères. jusque dans son sommeil. Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante.230 - . Paris l'avait repris aux moelles. petit et incommode.

231 - . qui apporterait enfin une note d'originalité et de franchise. Et quel coup. solide et entière. noircis par l'âge. sans ménagements. ou bien même la vaste salle à manger de Bennecourt ! Mais que faire. sous l'influence commençante de l'école du plein air. mais le branle était donné. tourné au nord. . en se disant que la dimension des œuvres ne fait point le génie. après l'avoir couvert d'un vitrage ? Et le pis était que ce vitrage. ne laissait tomber qu'une lumière verdâtre de cave. C'était indéniable. au milieu de ces copies inconscientes des impuissants.Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son atelier. travaillaient sourdement bien des peintres. Le moment lui paraissait si bon pour le succès d'un artiste brave. dans la débâcle des vieilles écoles ! Déjà. dans cette pièce en longueur. réalisant la formule avec l'audace de la force. si ravagé par le doute d'habitude. et il semblait aisé de prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait des leurs. telle qu'il fallait la planter. Courbet avait à peine derrière lui quelques imitateurs maladroits . Delacroix était mort sans élèves. resserré entre deux murailles hautes. que le propriétaire avait l'effronterie de louer quatre cents francs à des peintres. cette aube limpide qui se levait dans les récents tableaux. une évolution se déclarait. un couloir. en quête de son courage perdu. leurs chefs-d'œuvre n'allaient plus être que des morceaux de musée. de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles. cette poussée du grand soleil. Il dut donc remettre à plus tard ses grandes ambitions. dont l'angoisse le lançait pendant des jours sur le pavé. les formules de la veille se trouvaient ébranlées. crut en son génie. il résolut de s'attaquer d'abord à des toiles moyennes. les œuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des Refusés. Claude. si. qui devenait de plus en plus sensible à chaque Salon. Personne n'en convenait encore. un maître se révélait. Il n'avait plus de ces crises. pour qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle ! Dans cette première heure de passion et d'espoir. simples témoignages de l'art d'une époque . éclaircissaient peu à peu toutes les palettes. S'il avait eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon.

l'étonna lui-même par sa brutalité . les deux figures se détachaient. Et. il sentit qu'un pareil tableau ne serait pas reçu . mais il n'essaya point de l'adoucir. où pour la première fois la nature baignait dans de la vraie lumière. cette peinture d'une gaieté de tons chantante. il alla. il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques. et c'était aussi une certitude de progrès. lamentables. l'embarrassait de difficultés presque insurmontables. très haut. au premier plan. quand ils le venaient voir. pour en tirer le fruit dont il est tourmenté. à l'angle d'un terrain vague. n'abandonnant rien de ses idées. D'abord. d'un gris boueux. il ne se permit à son atelier qu'un nettoyage. où aboutissaient enfin d'anciens efforts stériles. L'œuvre. fouetté par les échecs. d'où il peignait un fond de misère. et. il l'envoya quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne tenterait jamais plus d'exposer. il tenait son plein air. dominées par des cheminées d'usine . la première année. la neige aveuglait. avec la rudesse de la foi. convaincus qu'il n'aurait qu'à se produire. un profond contentement devant des morceaux réussis. c'était comme une porte ouverte sur la rue. des masures basses. Claude lutta sans faiblir. Son obstination à peindre sur nature compliquait terriblement son travail. il termina cette toile dehors. marchant droit devant lui. sous le jeu des reflets et la continuelle décomposition des couleurs. avec des œuvres d'une notation si personnelle. quand elle fut posée sous la clarté morte du vitrage. Son long repos à la campagne lui avait donné une fraîcheur de vision singulière. Pourtant. pour prendre sa place. Tous admiraient. qui étonnait les camarades.232 - . il établissait maintenant en principe qu'on devait toujours . dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait jamais eus . qui dévoraient des pommes volées. se planter quatre heures chaque jour derrière la butte Montmartre. durant trois années. il travaillait avec l'obstination aveugle de l'artiste qui s'ouvre la chair. Tout de suite. pendant les neiges de décembre. Comme il le disait à Bennecourt.Une fièvre le raidissait. une joie ravie d'exécution : il lui semblait renaître à son métier.

en mai : de gros marronniers jetant leur ombre. ce soleil de Paris. Il choisit un bout du square des Batignolles. Il voulut le plein soleil. il prit un couteau et la fendit. dont il se souviendrait : est-ce qu'il aurait dû retomber dans ce jour de cave de l'atelier ? est-ce qu'il retournerait à la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic ? Quand la toile lui revint. la permission obtenue. tourna sa colère contre son tableau. Et ce fut de la stupeur. La seconde année. Cette fois. chauffe à blanc le paré. Le jury refusa le tableau. Il le crut reçu. puis à finir dans l'atelier. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel. regardant trois gamines en train de faire des pâtés de sable. il s'agissait de l'étranglement systématique d'un artiste original. répandirent le bruit que le Salon allait en être révolutionné. au milieu de la foule goguenarde. au fond . sur un banc d'un vert cru. exécrable. Le parti pris n'était plus niable. déshonnête. après le premier emportement. dans la réverbération éblouissante des façades : nulle part il ne fait plus chaud. Enfin. la facture avait un peu de l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. uniquement pour le mettre dans son tort . sous la pluie lourde d'un ciel en feu. des maisons à six étages. il avait dû se résoudre à n'en prendre que des croquis.présenter quelque chose au jury. C'était une leçon méritée. peindre les fonds . le seul terrain de bataille où un artiste pouvait se révéler d'un coup. il s'était décidé à venir. les gens des pays brûlés s'épongent eux-mêmes. qui. une fuite de pelouse. tandis que. il chercha une opposition. le tableau lui parut moins rude. de l'indignation. au premier plan. dès cinq heures du matin. lorsqu'une rumeur annonça un nouveau refus du jury. Aussi. tous les amis crièrent au chef d'œuvre. pour mener à bien son travail. et. certains jours. à une heure. qu'il déclarait menteur. et il reconnaissait du reste l'utilité du Salon. Il lui avait fallu de l'héroïsme. la troisième année s'enragea-t-il sur une œuvre de révolte. réservant les figures. Lui. on dirait une terre d'Afrique. s'alignaient des bonnes et des petits-bourgeois du quartier. lorsque l'astre tape d'aplomb.233 - . .

au fond. C'était cette impuissance qui l'exaspérait. Les Tuileries. tout en s'exclamant encore. où personne n'était accoutumé d'en voir. lui eut fermé le Salon. les passants n'étaient plus que des indications. restèrent gênés. et. et qui contrecarrait toutes les habitudes de l'œil. ne voyait plus. Cette fois. au cocher somnolent. comme dans l'élément de flamme où elle devait vivre. des rouges. une jeune femme. pourquoi de brusques trous ? pourquoi des parties indignes. il retombait pourtant à ses doutes d'autrefois. n'exécutait plus. tuant le tableau ensuite d'une taré ineffaçable ? Et il se sentait incapable de correction. seule. cette décomposition d'une observation très exacte. les camarades. si la bravoure de son obstination paraissait grandir. il était content de celui-ci. il ne pardonnait pas à ce dernier : ses œuvres. ravagé par la lutte qu'il soutenait contre la nature. S'il reprenait vingt fois le morceau. incomplète surtout. la tête basse. en arrivait à une véritable paralysie de la volonté. plus encore que les refus du jury. Sans doute. sous leurs éloges. saisis d'une même inquiétude : le martyre était au bout d'une peinture pareille. il s'écria douloureusement dans une minute de lucidité : « Allons ! c'est entendu… J'en crèverai ! ». Mais ce qui. un obstacle infranchissable.234 - . mais quelle souffrance de ne jamais se donner entier. au cheval en eau. au-delà duquel il lui était défendu d'aller. rose et gaillarde sous son ombrelle. en accentuant des bleus. vague dans la vibration de la chaleur . valaient cent fois les médiocrités reçues . même embryonnaires. Alors. de cet autre. Étaient-ce donc ses yeux. Lui. surtout. dans le chef-d'œuvre dont il ne pouvait accoucher son génie ! Il y avait toujours des morceaux superbes. rendait ce tableau terrible. un mur se dressait à un moment. des taches sombres mangées par la clarté trop vive. ne réalisant pas l'effort tenté. tout se brouillait et glissait au gâchis. de nouveau. vingt fois il aggravait le mal. les pavés saignaient. comprit très bien la rupture qui s'opérait . des jaunes. s'évanouissaient en nuée d'or . quand le jury. Il s'énervait. des passants semblaient ivres. c'était l'étude nouvelle de la lumière. marchait à l'aise d'un pas de reine. de celui-là. .Un fiacre cahotait. Peu à peu. Toute toile qui revenait lui semblait mauvaise. inaperçues pendant le travail. pendant que.

pour chaque personnage. dans . son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses doigts. éternellement secoué de l'incertitude à l'espérance . évidemment. sans concevoir la toile suivante. où ses mains se délieraient pour la création. la peinture sur nature. mais ce qu'il ferait ensuite. en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec luimême. devenait impossible. un bateau sur la Seine. dès que la toile dépassait certaines dimensions. indestructible. il recommençait à vivre des semaines abominables. N'était-ce donc point assez de ne pas arriver à sortir ce qu'on avait dans le ventre ? Il fallait en outre se battre contre les choses ! Bien qu'il refusât de le confesser. une voiture à Paris. car il rêvait d'avoir des ateliers mobiles. Puis. pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de la vie !. Perpétuel mirage qui fouette le courage des damnés de l'art. il le voyait superbe et héroïque. n'admettait que certains sujets déterminés. c'était le rêve consolateur de l'œuvre future. au plein air.235 - . aux tricheries. mensonge de tendresse. la pluie qui arrêtait les séances. pour ne pas être prise et vaincue. à tout ce qu'un artiste doit abandonner de sa conscience . qui l'avait inquiété déjà ? Les crises se multipliaient. ça ne vaudrait rien encore. Par un phénomène constant. et l'unique soutien.étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir. le vent qui emportait le chevalet. les heures de pose suffisantes ? Cela. et de pitié sans lequel la production serait impossible. inattaquable. il en était aux concessions fatales. les difficultés matérielles s'accumulaient. ah ! ce qu'il ferait. des paysages. il ne travaillait jamais à une toile. se dévorant. où les figures ne sont que des silhouettes faites après coup. il rentrait hors de lui. au milieu des foules ? comment obtenir. dont il agonisait . Comment s'installer dans les rues. dans le progrès des lésions anciennes. se débarrasser du travail en train. menaçant du poing le ciel. passées à s'acharner sur l'œuvre rebelle. il y avait les mille contrariétés du temps. Une seule hâte lui restait. Il se plaignait amèrement de n'être pas riche. celle où il se satisferait enfin. accusant la nature de se défendre. Et. des coins restreints de ville. sans doute. pendant ces heures mauvaises. Ces jourslà.

découragée quand elle le voyait sans force. elle demeurait la chair de passion. et. l'insatiable amour grondait. données ainsi qu'une aumône aux femmes dont on se détache . se laissait emporter avec lui. quand elle y était seule. et une mère se dégagea de l'amante. égayant l'atelier de son activité de ménagère . une envie de pleurer sans cause.lesquels il aurait vécu comme un bohémien de l'art. maintenant. une crainte de ce qui l'attendait là-bas.236 - . C'était une douleur triste. À cette époque. un frisson de recul la glaçait jusqu'au cœur : Elle se sentait vieillir. blessée dans son amour-propre de femme. s'immolant sans cesse ? Au fond d'elle. Il commençait à la rendre malheureuse. Mais rien ne l'aidait. des pardons continuels qu'elle était forcée de lui accorder. elle s'asseyait. la sensuelle aux lèvres fortes dans la saillie têtue des mâchoires. très brave. Elle avait partagé ses espoirs. elle montrait une douleur plus vive. Christine. la grande affaire de leur vie. la seule importante désormais. pendant des heures. après les chagrins . Cette maternité pour son grand enfant d'artiste était faite de la pitié vague et infinie qui l'attendrissait. et elle n'en était pas encore à la lutte. si elle ne l'aimait pas de cette autre affection de chaque minute. elle n'avait plus de lui que ces caresses d'habitude. elle épousait ses passions. plus large. en adoration devant lui. L'amertume du peintre l'aigrissait. alors. qu'elle contentait dans l'atelier lugubre. elle cédait. souffrit avec Claude. identifiée à ses goûts. comment l'aimer encore. quand il s'échappait de ses bras. pour ne faire qu'un. tout conspirait contre son travail. et. qu'il montrait un air d'ennui dans les étreintes ardentes dont elle l'étouffait toujours ? comment l'aimer. de la faiblesse illogique où elle le voyait tomber à chaque heure. défendant sa peinture qui était devenue comme une dépendance d'elle-même. ayant cet orgueil du succès qu'elles ont toutes. Chaque jour. elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage . au fond du même effort. À chaque tableau refusé. tandis qu'une pitié immense la bouleversait. Mais une tristesse montait de ce commencement d'abdication. celle dont elle espérait son bonheur. son cœur s'ouvrit. alors. Parfois.

demeurait un simple témoignage de leur grande passion d'autrefois. de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir. sans savoir répondre. tu vois bien que ton père travaille ! » L'enfant s'accommodait mal de Paris. ne s'étant éveillée à la maternité que par l'amour. À mesure qu'elle l'avait vu grandir et ne plus demander autant de soins. ne remue donc pas. Très doux. bouleversée de voir le père s'irriter à son chevalet. si la peur d'un accident la secouait. car la mère ne pouvait comprendre ces vacarmes subits. tu fatigues ton père ! Jacques. il se rendormait. par un phénomène singulier. Il venait d'avoir cinq ans. sa tête avait démesurément grossi. Alors. et l'autre. restée muette pour lui. tais-toi. le premier cri. au milieu de leur vie gâtée maintenant. les « tiens-toi tranquille ! » pleuvaient. qui devenait son enfant . les yeux élargis sur les choses. c'était dans des crises folles de sauts et de cris. Et sans cesse elle le reléguait. sans dureté au fond. la meilleure place. le supprimait : « Jacques. il semblait que l'intelligence diminuât. n'était pas pour sa petite chaise . simplement parce qu'elle sentait ainsi. courant vite rasseoir le petit dans son coin. A table. le pauvre être. craintif. Calmé tout d'un coup. elle ne lui donnait que les seconds morceaux .secrets de la nuit. désiré. Elle le négligeait davantage. le petit Jacques eut à pâtir de ce déplacement de tendresse. la chair. elle s'était mise à le sacrifier. il ne poussait plus que chétif. au contraire. se fâchant elle-même. l'enfant s'absorbait pendant des heures. Seul. de goûter une dernière et pâle jouissance dans la bonté. s'il sortait de cette immobilité. Lui. qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en liberté. les . à mesure que le crâne augmentait. et. qui faisait dire à son père : « Le gaillard a la caboche d'un grand homme ! » Mais. sérieux comme un petit homme. dans le bonheur qu'elle tâchait de lui faire. près du poêle.237 - . étouffait dans l'espace étroit où il devait se tenir sage. l'esprit en fuite . le premier geste de protection n'allait jamais vers sa faiblesse. avec le frisson peureux d'un réveil trop brusque. C'était l'homme adoré. Ses belles couleurs rouges pâlissaient. comme une jeune bête joueuse que l'instinct emporte.

ne réussit qu'à lui vendre une dernière toile. un ancien chef de bureau. disait-il. avec le dédain des millions que remuait cet agioteur. À Paris. avait choisi les œuvres les plus rudes. Il s'était débattu avec des larmes et l'on attendait un an ou deux encore pour le mettre à l'école. qu'il pendait à côté de ses Delacroix. ils s'étaient tirés d'embarras. qui laissait une fois de plus le génie mourir de faim . grâce à quelques toiles vendues. Claude ayant retrouvé l'ancien amateur de Gagnière. qui ont des âmes ardentes d'artistes. Hue. d'un . une de ses académies de l'atelier Boutin. Le pis était que le père Malgras venait de se retirer. des millions qui lui retomberaient sur le nez. Le ménage n'avait d'assurés que les mille francs de rente . pour effrayer l'argent. les débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir. en leur prophétisant une fortune égale. malgré ses économies de toutes sortes. après fortune faite : une très modeste aisance d'ailleurs. et il ne pouvait que se lamenter sur l'aveuglement du public. des bouchons. Claude. si paresseux à vivre. convaincu. Christine. et les fins de mois devenaient terribles. à la suite d'une rencontre. qu'il s'était décidé à manger dans une petite maison de Bois-Colombes. elle avait essayé de lui apprendre ses lettres. n'était malheureusement pas assez riche pour acheter toujours. une légende inquiétante se créait peu à peu autour de cette peinture continuellement repoussée du Salon . en homme prudent. la superbe étude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un regain de passion au cœur. un de ces bourgeois détestés. Aussi fallait-il l'entendre parler du fameux Naudet. enfin. où les maîtres sauraient bien le faire travailler. commençait à s'effrayer. dans les habitudes maniaques où ils s'enferment . une rente d'une dizaine de mille francs. frappé par la grâce dès le premier coup d'œil. que les jouets. la vie était plus chère.238 - . lorsqu'on avait prélevé les quatre cents francs du loyer ? D'abord.yeux ouverts. devant la misère menaçante. des images. de vieux tubes de couleur lui tombaient des mains. et comment vivre avec cinquante francs par mois. avec cet enfant qui poussait. M. celui-ci. Déjà. pour lui. car lui. sans compter qu'il aurait suffi. C'était donc la misère prochaine.

comme il le disait : quelque chose d'énorme. s'était opposée à ce moyen extrême : elle rognerait encore sur les dépenses. violemment. Un soir. Au fond. l'été fut si miraculeux. quand ils sortaient ensemble. se passionnant pendant une semaine pour un sujet. ils refirent leur ancienne course. sous les . Mais Christine. où ils s'étaient aimés. Et ils descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe. à regarder en face. Il s'était remis à courir la ville. que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Claude avait emmené Christine. avec la volonté de chercher un coup. plutôt que de descendre à la production basse des tableaux de commerce. Un après-midi. il ne trouva rien. de décisif. ne sachant comment acquitter une note de couleurs. aux aguets. Pas un nuage. il croyait à des influences compliquées et secrètes : tout allait dépendre de l'horizon choisi. C'était une envie soudaine de promenade. laissant le petit Jacques à la garde de la concierge. toujours à la minute de mettre la main sur cette réalisation de son rêve. toujours sans une parole. néfaste ou heureux. où l'œil effaré ne retrouvait aucune des conventions admises. Puis. des journées limpides sur l'activité géante de Paris. ils filèrent le long des quais. Après le refus de son troisième tableau. Et. restèrent un quart d'heure sur le quai aux Ormes. derrière lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance.239 - .art si incomplet et si révolutionnaire. Il vivait dans un continuel frémissement. par un des derniers beaux jours de la saison. enfin elle préférait tout à cette folie. le vieil hôtel du Martoy. qui fuyait toujours. cette année-là. qui les jetterait ensuite au pavé. son intransigeance de réaliste cachait des superstitions de femme nerveuse. faite tant de fois . un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois. le peintre s'était écrié qu'il vivrait sur le capital de sa rente. de l'autre côté de la Seine. comme ils faisaient d'ordinaire. silencieux. debout contre le parapet. il ne savait pas au juste. jusqu'à septembre. sans pain. une vieille brave femme. puis déclarant que ce n'était pas encore ça.

rentrons. Elle sentait le détachement qui s'opérait. et la vie de la rivière. pendant qu'ils marchaient doucement. les lavoirs. l'impossibilité de remonter et de revivre. tel qu'ils n'en avaient pas eu de plus beau. les péniches. une lente descente au milieu de petits nuages. elle devenait très triste . l'astre à son déclin les suivait. la sensation de l'éternelle fuite. Ces antiques pierres demeuraient froides. il demeurait immobile. Au pont des Saints-Pères. le voyant s'oublier. Claude. les bains. les yeux toujours fixés là-bas. sur l'île continuellement à l'ancre. Mais. rien ne venait qu'une mélancolie invincible. ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leurs bras. les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin de l'eau. désespéré. Maintenant qu'ils s'appartenaient. la joie de l'espoir. roulant sur les toits des maisons lointaines. sur ce berceau et ce cœur de Paris. de ce passé qui s'évoquait. ce continuel courant sous les ponts. la Cité dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de Notre-Dame. De nouveau. qui se changèrent en un treillis de pourpre. terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore. Il avait quitté le bras de Christine. comme enveloppés dans la vie énorme de Paris. tu sais. Elle dut le suivre. Comme jadis. dont toutes les mailles lâchaient des flots d'or.240 - . et. s'écornant derrière la coupole de l'Institut : un coucher éblouissant. il est l'heure… Jacques nous attend. où depuis des siècles vient battre tout le sang de ses artères. voyant à chaque pas se lever le passé . » Mais il s'avança jusqu'au milieu du pont. noyée de soleil. leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes. le charme du premier désir.platanes. elle voulut le reprendre. dans la perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la . et tout se déroulait. et les larges avenues. « Mon ami. les monuments des deux rives. s'arrêta. la courbe immense de la rive droite. il s'était retourné vers la pointe de la Cité. là. cette eau qui avait coulé.

avec des petits flots dansants. où grouillait un peuple de débardeurs. une trouée s'ouvrait à gauche. bruni de la rouille des pierres . une encoignure de l'Hôtel de ville et le clocher cané de Saint-Gervais. « Regarde ! regarde ! » D'abord. dans les perspectives des deux rives : sur la rive droite. En bas. on voyait les vieilles arches du Pont-Neuf. des tapissières bariolées défilaient avec une régularité mécanique de jouets d'enfants. une fuite de miroir d'un raccourci aveuglant .241 - . cette proue de l'antique vaisseau. Puis. éteignant dans l'ombre les maisons grises du quai de l'Horloge. de bleu et de rose. c'était le port Saint-Nicolas. tandis que. Et le pont des Arts établissait un second plan. que dominait le bras gigantesque d'une grue de fonte . laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient de toiture. c'était la Cité. une chevauchée de fourmis. le soleil opposait les deux faces. de tonneaux et de sacs. verdâtre. égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison. perdus dans une confusion de faubourg . encombrée de tas de sable. au loin . Mais ce qui tenait le centre de l'immense tableau. la Seine vide montait. bordée d'une file de péniches encore pleines. cachant la statue. la grande berge pavée qui descend. fouettée de blanc. et l'autre bras tournait court. éclairant d'une flambée les maisons vermeilles du quai des Orfèvres. la façade plate de la Monnaie. occupait le ciel. les maisons des quais. ses yeux s'allumaient. Tout le fond s'encadrait là. animé du perpétuel va-et-vient des piétons. sur la mince ligne de son tablier. un bain. les peupliers du terre-plein verdissaient en une masse puissante. sur la rive gauche. des arbres encore. d'une légèreté de dentelle noire. Une flamme était montée à son visage. au premier plan. d'où émergeaient. à l'horizon. En dessous. la Seine continuait. de grands omnibus jaunes. il eut enfin un geste large. des files de . se haussait. ce qui montait du fleuve. très haut sur ses charpentes de fer. en enfilade. au milieu. de l'autre côté de l'eau. les cabines basses des bureaux de la navigation. Le long du Pont-Neuf. au-dessous d'eux.plaine. l'écluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume. éternellement dorée par le couchant. une aile de l'Institut. froid. jusqu'à l'île Saint-Louis. Plus haut. à demi cachées par un bouquet de grands arbres.

peinte sur un mur. saisie d'une sorte de peur religieuse . derrière l'échiquier oblique des petits toits. coupées d'une colossale affiche bleue. avait eu le tressaillement d'un homme qu'on réveille. dont les lettres géantes. fumait là en une onde visible. cette âme de Paris épandue autour de son berceau : Alors. tandis qu'on entendait une palpitation énorme et lente. tournant la tête. parmi la dentelure des cheminées. tu te fais du mal… Je veux rentrer. un vol de petits nuages roses traversait très haut l'azur pâlissant. Et la vie de la rivière. étaient comme l'efflorescence de la fièvre moderne au front de la ville. Christine s'empara du bras de Claude. roulait sur les ponts. « Rentrons. venait de tous les bords de l'immense cuve. mon ami ? » répéta Christine doucement. plongeant dans la clarté. par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame. à son contact. que l'œil en distinguait les moindres détails. une gaieté dans la précision des détails.maisons irrégulières. les boutiques. jusqu'aux rideaux des fenêtres. cette humanité dont le flot débouchait des rues. La belle soirée élargissait l'horizon. » Lui. Plus haut. Puis. des ombres franches. hautaine mâture du vaisseau séculaire. si nettes. Un vent léger soufflait. les poivrières du Palais et les combles de la Préfecture étendaient des nappes d'ardoises. dans un dernier regard : . en un frisson qui tremblait dans le soleil. d'une élégance si fine. vues de tout Paris. en arrière la flèche de la cathédrale. deux flèches s'élançaient. sur la gauche la flèche de la Sainte-Chapelle. Plus haut. plus haut encore. comme si elle l'avait senti en grand péril. une transparence de l'air vibrante d'allégresse. et elle l'entraîna. ce cœur de Paris l'avait pris tout entier. inquiète de le voir si absorbé. en plein ciel. l'activité des quais.242 - . les enseignes. « Viens-tu. qu'elles semblaient frémir à la brise. d'un ton de vieil or. Claude ne l'écoutait toujours pas. C'étaient des lumières vives.

que. cette exaltation et cette nausée que les femmes connaissent. . toute une excitation de joie secrète . autrefois . Une telle crainte de l'avenir la tourmentait maintenant. et il avait une grosse faim. justement. un être qui naissait en lui. elle avait une autre préoccupation. tout se dégagea. À quelle porte frapper ? comment lui mentir davantage. on aurait dit le travail sourd d'une germination. cette maison publique des pauvres. une rencontre l'avait achevée. à table.243 - . et que sa femme. son visage s'empourprait d'un effort intérieur. avec des gestes gais. il s'endormit du sommeil lourd des grandes fatigues. Puis. il cessa de se retourner dans le lit. elle tremblait de peut et de honte. cela parut pénible. Ce jour-là.« Ah ! mon Dieu ! murmura-t-il. parce que le couvert n'était pas mis. Mais. puis. elle se contenta de faire une soupe à l'oseille et un ragoût de pommes de terre. car si elle s'était rassurée un peu. Au sortir du bureau d'engagement. ne pouvant tirer de lui une réponse. et elle avait dépensé son dernier sou le matin. il cria. pas même de quoi mettre un pain sur la tablé. toute la soirée. ah ! mon Dieu ! que c'est beau ! » Il se laissa emmener. si préoccupé. obstrué de mille liens . des yeux clairs. il resta étourdi. et jusqu'en se couchant. finit également par se taire. quand il rentrerait ayant faim ? Elle se décida à engager la robe de soie noire dont Mme Vanzade lui avait fait cadeau. anxieuse : était-ce donc l'envahissement d'une maladie grave. dans la crainte de l'abattre encore. dès qu'il eut déjeuné. qu'elle venait de lui cacher. sur les dix francs qu'on lui prêta. pour la première fois. il ne lui restait rien pour le soir. D'abord. Et elle passa une journée douloureuse. près du poêle ensuite. où elle n'était jamais entrée. il se sauva. Elle le regardait. ils allaient manquer de tout . Claude. rentra très tard. en l'entendant siffler au réveil des airs du Midi. confus. qu'il ne prononça pas quatre phrases. mais cela lui coûta beaucoup. quelque mauvais air qu'il aurait pris au milieu de ce pont ? Ses yeux vagues se fixaient sur le vide. à l'idée de ce mont-de-piété. Le lendemain. une semaine entière les séparait du jour où ils touchaient la petite rente .

retourné là-bas. retomba dans son immobilité morne. et. n'osa dire la vérité. sous la clarté ronde et vive qui tombait de l'abat-jour. dans cet égoïsme des sensations vives qu'il semblait vouloir garder pour lui. par des paroles qui la chagrinaient davantage. l'esprit perdu. l'air ravi de cette musique. il s'emporta tout d'un coup contre Jacques. oubliant de manger. tout de suite très sage. Tu aurais bien pu ajouter un peu de viande… Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines ? » Elle balbutia. parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier . « Tais-toi donc. entre Christine et le petit Jacques. « Comment ! c'est tout ? demanda-t-il ensuite. les yeux ternes sur ses pommes de terre. blessée au cœur de cette injustice. qu'il ne mangeait toujours pas. il avala la soupe. dans le besoin qu'il avait de traduire au-dehors le tumulte d'idées battant son crâne.244 - . les yeux rieurs. continuait. le petit muet devant un livre d'images. mais il refusait. se rassit avec une feuille de papier et un crayon. tandis que Christine. Et ce croquis. ne suffit même bientôt plus à le soulager. . elle cousant. la plaisantait sur les sous qu'elle faisait disparaître pour se payer des choses . Laisse ton père manger tranquille ! » Et le petit. il se leva. lui tambourina longtemps de ses doigts. quand la table fut desservie et qu'ils se retrouvèrent tous les trois autour de la lampe pour la soirée. il la retenait. tais-toi ! gronda la mère à son tour. Claude affecta de se bourrer de fromage. sacré mioche ! C'est agaçant à la fin ! » Jacques. dévora une assiettée de pommes de terre. Puis. tapait sa cuiller au bord de son assiette. effrayé. « Jacques. se mit à jeter des traits rapides. Mais lui. fait de souvenir. Brusquement.quand il fut attablé. désolée. de plus en plus surexcité. d'où il venait.

Hein ? tu comprends. ses péniches qu'on décharge. Il aurait parlé aux murs. il finit par dégonfler son cerveau en un flot de paroles. reprenant à dix fois les traits hâtifs. la Cité triomphale au milieu. un coup à tout démolir… Regarde ! je me plante sous le pont. il indiquait les contours fortement. on passe devant sans s'arrêter . il s'adressait à sa femme. Paris qui s'amuse. « Tu suis. – Enfin. j'ai le fond. qu'elle n'y distinguait rien. pour occuper le centre de la composition . « Tiens ! c'est ce que nous avons vu hier… Oh ! superbe ! J'y ai passé trois heures aujourd'hui. toute la rumeur dont il débordait lui sortait des lèvres. c'est Paris qui travaille. Elle. immense… » Du crayon. les deux trouées de la rivière avec les quais. mais ça.245 - . crevant le papier. j'ai pour premier plan le port Saint-Nicolas. parce qu'elle était là. l'admiration s'amasse . de l'autre côté. oui. affectait de s'intéresser vivement à ses explications. glorieux sous le soleil… Dis ? étais-je bête de n'y . se chargeait d'une si grande confusion de détails sommaires. pour lui être agréable. je ne sais pas bien encore. il faut que je cherche… Naturellement. et une barque sans doute. ça ! des gaillards solides. étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras… Puis. mais il vous pénètre. large. à mesure qu'il parlait. Rien au monde n'est plus grand. un bel après-midi. tant il y mettait d'énergie. je tiens mon affaire. oh ! quelque chose d'étonnant. son peuple de débardeurs. Mais le croquis s'embrouillait d'un tel écheveau de lignes. se penchait. s'enlevant sur le ciel… Ah ! ce fond. c'est Paris lui même. avec sa grue. très beau !.Cela le fouettait au contraire. la Seine au milieu. il apparaît. là. et. j'ai le bain froid. quel prodige ! On le voit tous les jours. n'est-ce pas ? – Oui.

s'oubliait. agacé parce bourdonnement. Elle. furieux. et le ton fin d'un arbre. reprenait sans cesse le dessin. une fois encore. Mais Jacques. Après être resté longtemps silencieux devant son livre. pendant qu'il parlait. tu te rappelles. l'approuvait toujours. se répandait en mille petites notes caractéristiques. où semblaient nager des plaques d'huile . tâchait de s'émerveiller. tais-toi. absorbé sur une image qui représentait un chat noir. et la gamme des gris pour les façades. il s'était mis à chantonner doucement des paroles de sa composition : « Oh ! gentil chat ! oh ! vilain chat ! oh ! gentil et vilain chat ! » et cela à l'infini. Claude. après cette course le long des quais… Et. il y a un coup d'ombre de ce côté. les tours sont là-bas. attends que je te montre… » Il recommença. l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait . quand ton père cause ! répéta Christine. la flèche de la Sainte-Chapelle s'amincit. « As-tu fini de nous assommer avec ton chat ! cria-t-il. – Jacques.246 - . que son œil de peintre avait retenues : à cet endroit. et la qualité lumineuse du ciel. Puis. n'avait pas compris d'abord ce qui l'énervait ainsi. il ne se lassait point. du même ton lamentable.pas songer ! Que de fois j'ai regardé sans voir ! Il m'a fallu tomber là. un coin verdâtre de la Seine. le soleil ici tape droit. plus près. elle est plus à droite. complaisamment. la phrase obsédante de l'enfant lui était nettement entrée dans les oreilles. . d'une légèreté d'aiguille dans le ciel… Non.

il annonçait qu'il irait. Il en vint aussi à dire qu'il s'achèterait un petit chevalet de campagne. » Elle se taisait. sauf une . blême. malgré ses soixante-dix ans. elle est morte. vois-tu. C'est désespérant… Réponds. c'est lui qui m'a parlé… Oui. » Lui. Ah ! vraiment ! Comment le savait-elle ? « l'ai rencontré l'ancien valet de chambre… Oh ! un monsieur à cette heure. Ses millions ont passé aux hospices. mais Claude avait déjà repris ses explications. Et il eut alors un accès de remords et de tendresse. Et. sans cause apparente. découragés. le dernier sou mangé le matin. cela sortit de ses lèvres. « Mme Vanzade est morte. lorsque cette sacrée peinture le tenait aux entrailles. mais. comme il le répétait. faire un croquis sur nature. simplement pour fixer ses idées. il y a six semaines. elle finit par avouer tout. La soirée s'avançait. ». une emplette rêvée depuis des mois. c'est le succès. à table. les yeux tout grands. invinciblement. le mont-de-piété le fit rire. sans transition. dans la sorte de torpeur qui l'avait envahie.– Non. ma parole ! il devient idiot… Vois-moi sa tête. Le petit. ne parla plus. Ce tableau-là. qu'est-ce que tu veux dire. il l'embrassa en lui demandant pardon de s'être plaint. la robe de soie engagée pour le dîner du soir. D'ailleurs. il aurait tué père et mère. « Je te dis que ça y est ! s'écria-t-il. Je ne le reconnaissais pas. il ne bougea plus. Christine voulut le coucher . Maintenant. dès le lendemain. très gaillard. répondit d'un air de stupeur : « Sais pas. dodelinant sa tête trop grosse. il appuya une de ses joues dans son livre ouvert. il défiait la misère. s'étonna. Elle devait l'excuser.247 - . Il insista. avec ton chat qui est gentil et qui est vilain ? ». s'il n'a pas l'air d'un idiot. parla d'argent : Elle se troublait. elle songeait à la rencontre qu'elle avait faite et qu'elle voulait lui cacher . comme son père et sa mère se regardaient.

sur le pont. Elle rapprocha violemment sa chaise. nous nous en tirerons ! Et. car. qui m'appelait sa fille. « Voyons. où elle ne pouvait lire. tu as des regrets. tu sais que je ne suis pas menteuse .rente que les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois. en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. s'abandonna contre lui. elle en souffrait. déjà . » Mais elle parut alors s'éveiller. Toi qui n'étais pas nerveuse. comme si elle eût cessé d'être à lui . cette pauvre infirme. Je te l'avouerais. mais j'ignore moi-même ce que j'ai eu. qu'elle n'avait plus que du malheur à attendre de la vie. et depuis la veille. elle t'aurait mariée. essuie tes yeux. n'est-ce pas ? Elle t'aurait dotée. ça ne me portera pas chance. il l'avait oubliée.248 - . que c'est fini pour moi désormais. tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau… Hein ? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance ! » Il riait. et tu ne crèverais pas la faim avec un toqué comme moi. suffoquée par ces regrets confus. un bouleversement. sous cette sensation unique que son existence était gâtée. si j'avais songé à son argent. est-ce possible que tu te forges des chimères et que tu te tourmentes de la sorte ?… Que diable. Tu serais peut-être son héritière. » Et elle pleura. je le sens bien. Va. ». Il la regardait. Mais elle se laissa . elle hocha la tête. oui. le remords de l'avoir quittée brutalement. reprit-il. J'ai mal agi. je te le disais bien jadis. elle le sentait de plus en plus loin d'elle. elle le saisit d'un bras. dans une protestation de tout son être. Ah ! vois-tu. Son tableau. une tristesse à croire que tout allait finir pour moi… C'est le remords sans doute. devenu tendre. ailleurs. ne dis pas non. cette femme si vieille. là-bas. dans un monde où elle ne montait pas. oh ! non… Ce serait une honte. d'abord. il murmura enfin d'une voix triste : « Ma pauvre Christine. une tristesse. « Qu'est-ce que tu dis ? Oh ! non.

Engourdi d'immobilité. elle n'avait pas reparlé de mariage. il venait de s'endormir. Puisqu'il ne devait jamais la quitter. elle se jeta à son cou. comme détachée du monde. Le petit Jacques n'avait rien entendu. il n'ouvrit même pas les yeux. des liaisons forcées. quand il lui en parla. si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou. Ce fut à cette époque seulement que Claude eut l'idée d'épouser Christine. il obéit surtout à un sentiment de pitié. Pendant une semaine. qu'il ne savait de quelle joie l'égayer. À quoi bon ? cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Lui. en effet. il la voyait si triste. d'autre part.249 - . Ensuite. qui s'étonnait d'une irrégularité inutile. ce n'était plus la liberté ni la solitude de la campagne. et sa tête trop grosse d'enfant manqué du génie. tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. mais il comprenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue chez Sandoz . surprise elle-même d'en éprouver une si grosse émotion. blêmissait sous la lampe. pourquoi ne pas lui faire ce plaisir ? Et. d'une discrétion qui s'en remettait à lui seul . Lorsque sa mère le coucha. Sans doute. au besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses torts. avant de quitter la table. Ils avaient résolu de se marier . cela se calma. Depuis quelque temps. elle semblait ainsi que lui sans impatience. si inquiète de l'avenir. Tout en cédant aux conseils de Sandoz. avec les mille méchancetés du voisinage. Du reste. D'ailleurs. elle en fut profondément heureuse. longtemps avant la cérémonie. c'était Paris. retombait dans ses anciennes colères. au fond. Claude ne hâta aucune des formalités. ils échangèrent un de leurs baisers d'autrefois. elle eut un grand cri. la traitait parfois en servante à qui l'on donne ses huit jours. la joue dans son livre d'images . pour se mettre au lit. et l'attente des papiers nécessaires fut longue. d'être sa femme légitime. Il continuait à réunir des études pour son tableau. et. n'avait contre le mariage que ses anciennes préventions d'artiste débridé dans la vie. elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses brusqueries.consoler. Lui-même s'aigrissait.

semaines s'étaient passées. Pour lui-même. voulant éviter un gros dérangement chez eux. enfin. et. par un froid terrible. d'abord. Des. dans un redoublement de misère. Comme elle ne connaissait personne. l'herboristerie vendue. . il vivait seul. Depuis l'automne. non par un mépris affiché de la religion. tenant un jeu de tournevire pour le compte d'une veuve. un petit atelier de la rue des Tilleuls. déjà en redingote. on se trouvait en décembre. Puis. un envolement brusque de Mathilde. qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance. Maintenant donc. au lieu de ce dernier. Le matin. dans un petit restaurant du boulevard de Clichy. il se contenta de Jory et de Gagnière. avec une simple poignée de main . ils résolurent de leur offrir à déjeuner. et. personne n'en causerait. faisant les foires de la banlieue de Paris. chacun rentrerait chez soi.seulement à la mairie. seulement. enlevée sans doute. faute de paiement. à la suite d'une série de drames qui avaient bouleversé son existence : d'abord. La chose resterait ainsi entre camarades. comme Christine mettait un col à une robe de laine grise. en prétextant que ce gaillard était bien capable d'oublier le rendez-vous. eut l'idée d'aller prendre Mahoudeau. cachée au fond d'un logement discret par quelque monsieur à passions. l'herboriste disparue. il avait bien songé à Dubuche . ensuite une rupture définitive avec Chaîne. il ne le voyait plus. piétinant d'ennui. bien qu'il leur restât trente-cinq francs à peine. le sculpteur habitait Montmartre. une expulsion de l'ancienne boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-Midi .250 - . Claude. et il craignit de le compromettre. mais pour faire vite et simple. que le désespoir de ne pas vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale. La veille du mariage. il lui donna Sandoz et Mahoudeau . La question des témoins les embarrassa un instant. ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs témoins.

lamentable. d'une tristesse nue et raidie de cimetière. attends. au plâtre colossal de la Vendangeuse. rangés en une file lugubre d'infirmes. Nous avons encore deux heures devant nous… Et. sans un sou. j'étais à me demander si je ne devrais pas faire un peu de feu. L'atelier de Mahoudeau se trouvait au fond d'une cité . étalant des moignons. pareille à un tas de gravats déchargés d'un tombereau. éclaboussés de terre glaise . fais-les attendre. Cet atelier était une sorte de caveau tragique. exposés. Claude hâta le pas. » L'eau d'un baquet était prise. il économisait un petit reste de charbon. Nous descendrons tous ensemble à la mairie. tous encrassés de poussière. qui chargeait ses moustaches de glaçons. il reconnut la porte. d'autres statues. « Tu entends. le plafond lézardé jetaient aux épaules une glace de suaire. tellement les murs nus. plusieurs déjà cassés. en n'allumant le poêle qu'une heure ou deux le matin. moins encombrantes. dans le froid cuisant. près duquel la boutique d'autrefois éveillait des souvenirs de tiède bien-être. le nez contre la muraille. depuis huit jours. et il dut traverser une suite de petits jardins. Dans les coins. c'est plus sûr. faute d'acheteurs. J'ai peur pour ma bonne femme.mangeant lorsqu'il avait des ornements de façade à gratter ou quelque figure d'un confrère plus heureux à mettre au point. je vais le chercher. Je n'ai que mon chapeau à mettre… Mais.251 - . rongée. » Dehors. répéta Claude à Christine. La clef était sur la porte. le visage creusé par les grandes larmes noires de la pluie. il entra. qu'on n'avait pu loger dans le rez-de-chaussée étroit : elle achevait de se pourrir là. des plâtres faits avec passion. l'ancien succès du Salon. De loin. car. si les autres arrivent. grelottaient. il gelait dans l'atelier aussi fort que dehors . puis revenus là. « Tiens ! tu viens me prendre ? dit Mahoudeau surpris. et ces misérables nudités traînaient ainsi des années leur . blancs de givre.

le marbre ou le bronze. » Alors. en allumant le poêle. « Hein ? tu dis que nous avons deux heures. une statue bâclée au rabais de loin en loin. après avoir écouté ronfler le poêle. Ah ! quel chien de métier que cette sculpture ! Les derniers des maçons étaient plus heureux.agonie. il les achevait lui-même. sous le prétexte que la place manquait : les niches des monuments étaient vides. sous les yeux de l'artiste qui leur avait donné de son sang. « Ta machine avance ? demanda Claude. mais elle n'avait pas encore bougé. toutes sortes de frais . comme sous la blancheur d'un linceul. oui ! mais l'art dont on crevait le plus sûrement de faim. irréalisé jusque-là. le modèle. à peine quelques bustes. ils la dessinaient. gelés fortement. consolidée de traverses. il avait fabriqué lui-même une armature avec des manches à balai. prenant un marteau. conservées d'abord avec une passion jalouse. les écrasait en plâtras. la Baigneuse dont plus de dix maquettes traînaient chez lui. C'était enfin son ancien rêve. ce sera plus prudent. et cela pour rester emmagasinée dans quelque cave officielle. n'importe ! la place manquait toujours. sur une selle faite d'une caisse d'emballage. elle serait terminée. Le plus noble des arts. se passant du fer nécessaire. Eh bien. le plus viril. Dans une heure de révolte impatiente. jusqu'au jour où. et. Tu vas la voir. il la secouait. Pas de travaux possibles chez les particuliers. la terre. des socles attendaient dans les jardins publics. tombées ensuite à une horreur grotesque de choses mortes. d'une voix de colère. pour en débarrasser son existence.252 - . espérant que le bois serait assez solide. répondit-il. d'une dureté cassante de plis. faute d'argent : une figure debout. malgré le peu de place. pour une souscription. . il se plaignait. De temps à autre. » Il se releva. depuis des années. – Sans ce maudit froid. se dressait une statue que de vieux linges emmaillotaient . Une figure que l'administration achetait trois mille francs en avait coûté près de deux mille. pour voir . reprit Mahoudeau. je vais faire une flambée. Au milieu de l'atelier.

des seins amoureux. » Les linges craquaient sous ses doigts. ça plaira beaucoup. lançant toujours le mot féroce de tempérament. par les jolies choses qui fleurissaient de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres. se brisaient en morceaux de glace. Il dut attendre que la chaleur les eût dégelés un peu . hocha la tête. puis les hanches. forcément chaste. mais cédant à la douceur font se noyaient ses yeux. il en avait ainsi fait une chair sensuelle. un air de feu lui fera du bien… C'est collé sur elle. sans rien lâcher de ses convictions. si… Je crois que tu as raison d'adoucir un peu ton affaire. une vraie cuirasse. souriant en amant à sa nudité de femme adorée. sembla ravi. reprit-il. Exagérée encore. « Hein ? qu'en dis-tu ? ». Claude. il la désemmaillotait. Les gorges géantes devenaient enfantines. c'était enfin la nature vraie qui perçait sous le dégonflement de l'ambition. puisque tu sens de la sorte.« Fichtre ! murmura-t-il. Oui. pétris dans le désir de la femme. avec mille précautions. » Mahoudeau. que des éloges pareils auraient consterné autrefois. Il expliqua qu'il voulait conquérir le public. puis la gorge. en arrivait à la grâce malgré lui. qu'exaspérait sa misère . ça ne te va pas. « Alors. Et tu auras du succès avec ça.253 - . qui le troublait. et. sans paraître s'en douter lui-même. pour ne pas répondre tout de suite. l'air fâché. Depuis sa Vendangeuse colossale. ses deux bras serrés qui remontaient les seins. il était allé en rapetissant ses œuvres. – Oh ! si. et. heureux de la revoir intacte. Décidément. avec son frissonnement des épaules. . la tête d'abord. les cuisses s'allongeaient en fuseaux élégants. c'est évident. qui ne l'avait vue qu'en ébauche. sa Baigneuse était déjà d'un grand charme. ce bon Mahoudeau trahissait.

lorsque Mahoudeau eut un cri terrible. mon vieux. que tu sois content. une grosse chaleur se dégageait. la peau. la Baigneuse. la détaillant. Hein ? le ventre en coquille. la statue s'animait tout entière. comme si la jambe droite allait se mettre en marche. elle tombait d'une chute vivante. semblait revivre. assis maintenant. l'élan de douleur d'une femme qui se jette. continuait Mahoudeau. Claude comprenait enfin. « Et les petits plans qui filent vers les reins. sous le souffle tiède qui lui montait le long de l'échine. La Baigneuse bougeait. Peut-être une s'interrompant : médaille ! » Il riait. » Le poêle commençait à rougir. si tu m'avais dit de la démolir. assieds-toi donc… J'attends que les linges soient dégelés complètement. « Nom de Dieu ! ça casse. Et tous les deux. les yeux sur le ventre.« Ah ! nom d'un chien ! ça me soulage. Et. « Puisque nous ne sommes pas pressés. le ventre avait frémi d'une onde légère. Le sculpteur surtout s'excitait dans sa joie. s'agitait . pour payer le mouleur… Dis ? ça va me faire un fameux salon. elle se fout par terre ! » En dégelant. la gorge se gonflait dans un grand soupir. et je vendrai ma peau à qui la voudra. car je l'aurais démolie. la tête s'inclina. placée très près. » Peu à peu.254 - . Claude. des jarrets à la nuque. la terre avait rompu le bois trop faible de l'armature. la hanche gauche s'était tendue encore. continuaient à la regarder de face et à causer d'elle. entre les bras desserrés. la caressait de loin d'un geste arrondi. Justement. qui accusait le renflement de la hanche gauche ! À ce moment. et. brusquement. Les reins roulaient. les cuisses fléchirent. sans rien voir. Ah ! c'est ça que j'ai soigné ! Là. s'arrêtant à chaque partie de son corps. et ce joli pli à la taille. Il y . crut avoir une hallucination. c'est du satin. parole d'honneur !… Encore quinze jours de travail. avec l'angoisse effarée.

la gorge amoureuse s'aplatit contre son épaule. tandis que la tête. les bras qui s'étaient rompus . que de ne pouvoir seulement acheter deux tringles !… Et la voilà. tremblant de la voir s'achever sur le sol. il s'était seulement meurtri le visage. on entendit des os se fendre. bégaya-t-il. le torse. Claude s'était élancé pour le retenir. se mêlant à ses larmes. et la voilà… » Ses sanglots redoublaient. il demeura étourdi. ouvrit les deux bras. tachaient de rouge les blessures. et. qui s'animait comme sous le premier éveil de la chair. laissant ses pieds collés à la planche. le suffoquait.eut un craquement. et il éclata en gros sanglots. du même geste d'amour dont il s'enfiévrait à la caresser de loin. sondant la plaie. gisant près d'elle. » L'émotion avait gagné Claude. « Bougre ! tu vas te faire écraser ! » Mais. au risque d'être tué sous elle. la tête. Mahoudeau s'agenouilla. ce sein aplati. La secousse fut si rude qu'il se trouva emporté. « Ah ! bougre ».255 - . comme opéré d'un mal affreux. « Chienne de misère. Péniblement. roulait par terre. le faisait revenir toujours là. « Aide-moi donc. Et elle sembla lui tomber au cou. serra les bras sur cette grande nudité vierge. puis s'abattit d'un coup. sans lâcher ce tronçon de femme. Dans sa chute. Une seconde. sur la face. Mahoudeau restait les mains tendues. une douleur hurlante d'amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses. il la reçut dans son étreinte. les cuisses vinrent battre les siennes. va ! Si ce n'est pas à se ficher à l'eau. cherchant la fente par laquelle la vie s'en était allée . Et lui. qui le croyait mort. il en touchait les membres. une lamentation d'agonie. dont les . Il y entra. mais surtout la gorge défoncée. De ses mains égarées. répétait furieusement Claude. elle oscilla. culbuté jusqu'au mur . et ses larmes sanglantes ruisselaient. On ne peut pas la laisser comme ça. détachée. coupée aux chevilles. Du sang coulait d'une de ses joues. épars autour de lui.

que veux-tu !… Ah ! ma pauvre bonne femme.256 - . eux aussi. tandis que les témoins . les deux époux dirent le « oui » sacramentel d'une voix brève. un dégel emplissait d'eau l'atelier. et je la trouvais si grande ! ». à cause du retard. venait de partir avec les trois. Mais. laissé en garde chez la concierge. Rue de Douai. devant elle. devant la mairie. dans une salle absolument vide. ne rattrapèrent la jeune femme et les camarades que rue Drouot. il se traînait à genoux. comiques et lamentables. D'ailleurs. Puis. Et ceux-ci se remirent vivement en marche. Lentement. Lui. Le poêle ronflait. autres témoins. pareille à une de ces suicidées d'amour. j'avais eu tant de peine à la mettre debout. Christine. voulait être seul à ramasser ces débris. on fut très mal reçu par l'huissier de service. en compagnie de Mahoudeau. s'oubliait dans une contemplation navrée. Pourtant. dans sa fraternité d'artiste. prenait les morceaux un à un. qui se sont fracassées du haut d'un monument. pour les porter à la Morgue. lasse d'attendre. il n'y avait plus que le petit Jacques. il dit enfin avec un grand soupir : « Je la ferai couchée. les rapprochait sur une planche. et qu'on recolle. tous deux s'en allèrent en courant. Comme il n'avait pas d'autre redingote. ses sanglots se calmaient.yeux se mouillaient. après avoir réclamé son aide. Bientôt. les couchait. mais le sculpteur. ainsi qu'une morte sur laquelle on a tiré le drap. lorsque la figure fut couverte de linges. Le maire ânonnait. On monta tous ensemble. retombé sur le derrière. où les vieux plâtres poussiéreux ruisselaient de boue. la figure fut de nouveau entière. croyant à un malentendu : peut-être Claude lui avait-il dit qu'il irait directement là-bas. le mariage se trouva bâclé en quelques minutes. Il s'empressa. il dut se contenter d'un veston. tout d'un coup. comme s'il eût craint pour eux la brutalité de tout autre. Et son mariage ? Il fallut que Mahoudeau changeât de vêtements. Claude s'inquiéta. ne la quittait pas du regard.

sous son affectation d'indifférence. Gagnière demanda soudain à Jory : « A propos. la peau meurtrie. comme à une de leurs réunions ordinaires. dont le récit. Il faisait bon marcher. La bande revint tranquillement à pied. le second démontrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue. ne tarissait pas sur son émotion. Sandoz trouvait ça d'une allure étonnante. Depuis que les autres savaient l'histoire. entendit pendant trois heures son mari et les témoins s'enfiévrer au sujet de la borine femme à Mahoudeau. au dessert. que c'était elle seule qui importait ce jour-là. Pourtant. envahi d'une stupeur. elle seule qui passionnait Claude.257 - . répété à vingt reprises. encore ébranlé.s'émerveillaient du mauvais goût de la salle. Jory et Gagnière discutaient la solidité des armatures. pour se rendre au restaurant du boulevard de Clichy. comme au sortir des bras d'une amante de pierre. qu'il n'avait pas sentie d'abord : tous ses membres s'endolorissaient. toi. devant cette gorge et ces hanches d'argile broyées à ses pieds. dimanche… . le premier sensible à la perte d'argent. par cette gelée claire. Ce fut ainsi que Christine. je t'ai vu avec Mathilde. et il lui semblait que cette statue de femme mutilée s'asseyait à la table avec eux. il se plaignait d'une courbature. Dehors. Un petit salon était retenu. Et Christine lui lava l'écorchure de sa joue de nouveau saignante. il y eut une diversion. il avait les muscles froissés. on parla d'autre chose tout le temps. très émue au fond. ils en remâchaient les moindres détails. Quant à Mahoudeau. gravit la rue des Martyrs. et on ne dit pas un mot de la simple formalité qu'on venait de remplir. le déjeuner fut très amical . et ce fut tout. Claude reprit le bras de Christine. entre camarades.

Elle restait là. Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle. Claude et Christine. Va. Alors ils n'avaient pas faim. rue Dauphine. dit Sandoz. tâcha de mentir . ainsi que tous les soirs. il glissait au ménage avec cette goule. trouvèrent l'atelier tout froid. – C'est bien vrai ». la nuit tombait. un coin de son tableau. plein d'une indulgence philosophique. pour ne pas payer. qui. cloîtrait maintenant Mathilde dans une petite chambre. ils achevèrent un reste de bouilli. On s'attarda. « Bah ! on prend son plaisir où on le trouve. lui. Cependant. répondit-il simplement. en rentrant. des ouvriers du port SaintNicolas déchargeant du plâtre. et.258 - . vivait autrefois des raccrocs de la rue. il se mit à rire d'un air bête. Il fallut aussi rallumer le poêle .Oui. en allumant un cigare. » La vérité était que Jory. sept heures sonnaient. s'était tout de suite enfoncé dans un dessin. » Jory. sa bouche se fronçait. quand on reconduisit Mahoudeau. qui. . avant de pouvoir allumer la lampe. personne ne te la redemande. trop remuée pour travailler. – Comment ! c'est toi qui la caches ? s'écria Mahoudeau. devenu très rouge. voulait se mettre au lit : Et. Elle le tenait par son vice. ils s'installèrent sous la lampe. « Oh ! une rencontre… Parole d'honneur ! je ne sais pas où elle loge. noyé d'une ombre si épaisse qu'ils tâtonnèrent longtemps. regardant Claude. mais son nez remuait. je vous l'aurais dit. lui qui. plutôt pour engager l'enfant à manger sa soupe . décidément. oui. après avoir repris Jacques chez la concierge. quand ils l'eurent couché. tu peux la garder. les mains oisives sur la table. rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice. lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise.

des regrets passaient en elle. « Dis ? le poêle s'est éteint. mais comme elle le sentait loin. ce fut une tristesse croissante. de l'autre côté de la table . le fit tressaillir d'une brusque exaspération. Il était bien toujours avec elle. au fond de ses yeux vagues . que jamais plus elle ne le rejoindrait ! Plusieurs fois. des souvenirs. « Nous avons neuf sous… Ah ! quelle misère ! » Il haussa les épaules.259 - . elle eut un frisson. où elle tombait. elle avait tenté de causer. si tu veux !… Tu vois bien que je veux achever quelque chose. elle s'engourdissait à ne rien faire. Minuit sonnèrent. Une demi-heure. Les heures passaient. en laissant la porte grande ouverte. malade d'attente et de froid. et. si près de lui. laisse donc ! » Et le silence recommença. se sentant importune. au milieu de cette indifférence. elle finit par tirer son portemonnaie et par compter son argent. » Un instant. une grande douleur muette qui parut l'envahir tout entière. saisie devant cette colère. contemplant les neuf sous alignés sur la table. Puis. « Couchons-nous. elle demeura encore. comprenant que sa seule présence de femme inoccupée le mettait hors de lui. si loin maintenant. elle n'essaya même plus de le rompre. nous allons prendre du mal… Couchons-nous. Je n'en puis plus. » Cette voix suppliante le pénétra. « Tu sais ce que nous avons pour entrer en ménage ? » Claude ne leva même pas la tête. de cette solitude sans borne. il gronda enfin : « Nous Serons riches.Une songerie invincible. peu à peu. dans l'infini inaccessible de l'art. elle quitta la table et alla se coucher. là-bas. . plus loin encore. dis ? murmura-t-elle. devant la pointe de la Cité. » Il s'enrageait tellement à son travail qu'il n'entendit pas. la face douloureuse. « Eh ! couche-toi. sans le décider à répondre.

– Ah ! je sais. « Comment ! tu ne dors pas ? – Non. en apercevant Christine. les yeux ouverts. faute d'huile. Dans l'atelier. Mais son mécontentement grandit encore. la lampe charbonnée brûlait avec une flamme rouge . allongée sur le dos. au bout de réflexions vagues. les jambes gourdes. ne sortait de la chambre . ». . dans l'obscurité. viens te coucher. Tous deux restaient éveillés. Claude se leva. » Et. pourtant. je t'attends… De grâce. c'est qu'elle ne se soit pas abîmé le ventre. le froid de glace augmentait. Elle ne bougeait toujours pas. effarée. il s'allongea près d'elle. aucun bruit. « Mon mimi. il bâilla deux fois. les yeux ouverts dans l'ombre . écrasé de fatigue. penché sur son dessin. oh ! un ventre d'un joli ! – Qui donc ? demanda Christine. et elle se risqua timidement à jeter un dernier appel. pour ne pas s'y déshabiller à tâtons. mais ils ne trouvaient rien. comme le sommeil le prenait. la lampe morte. tandis que lui. c'est un reproche… Je t'ai dit vingt fois combien ça me contrarie que tu m'attendes. il s'écria en sursaut : « Ce qu'il y a d'étonnant. je n'ai pas sommeil.trois quarts d'heure s'écoulèrent . pas même un souffle. mon mimi. glaçait les draps. furieux de ce que la lampe s'éteignait. elle s'était assoupie peut-être. Il n'eut que le temps de l'apporter dans la chambre. Lui refroidi. sur le dos. du fond de l'alcôve ténébreuse. ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des minutes. Enfin. À deux heures.260 - . Rien ne bougea plus. ils ne se disaient rien. mais elle ne dormait point. Un juron seul répondit.

il devenait une vraie brute. « Voyons. » Elle eut une secousse nerveuse. avec cette sensation d'un obstacle entre eux. un jour comme celuilà. que le matelas. Tu voulais être la mariée. ma chérie.261 - . Elle le connaissait. voyons ! » À mesure qu'il parlait. une cassure. » Il l'avait prise. « Voyons. et il fut stupéfait de l'entendre éclater en larmes. quand ils se lâchèrent et qu'ils se retrouvèrent étendus côte à côte. dont le froid les avait déjà effleurés. qu'est-ce que tu as ? Je ne t'ai rien dit… Ma chérie. il n'avait pas seulement songé à ces histoires. Certes. . « Quoi ? tu pleures ! » Elle étouffait. il aurait dû se coucher en même temps qu'elle . nous ne sommes pas d'hier ensemble… Oui. il devinait à présent la cause de ce gros chagrin. Ils le comprirent. dès le début ardent de leur liaison.– Mais la bonne femme à Mahoudeau. ne pleure plus. tu avais arrangé ça. maintenant. Jamais plus. en était secoué. certains jours. cette formalité du mariage semblait avoir tué l'amour. elle s'abandonna. Il y avait là quelque chose d'irréparable. d'un autre corps. la passion était morte. un vide qui s'était produit. mais il était bien innocent. quand il était au travail. Alors ils eurent beau s'étreindre. elle se retourna. hein ?… Voyons. étrangers désormais. ils ne se pénétreraient. enfouit la tête dans l'oreiller . tu sais bien que je ne suis pas méchant. dans ta petite tête. L'épouse diminuait l'amante. elle sanglotait si fort.

il s'habitua à prendre sans compter. heureuse du bien-être où elle vivait. qui ne pouvait peindre son grand tableau dans le petit atelier de la rue de Douai. et il s'entêta à la préparer lui-même. C'était un ancien séchoir de teinturier. à mi-côte de la rue Tourlaque.262 - . cette rue qui dévale derrière le cimetière. dans la pratique de son art. puis. On lui louait ça trois cents francs. il entama le capital de sa rente de mille francs. une baraque de quinze mètres de long sur dix de large. il s'était caché de Christine. puis donnerait congé. pourquoi l'entraver par des prudences inutiles ? Usant de son droit. que deux camarades et lui eurent toutes les peines du monde à tendre avec des tenailles . on n'aurait pu y manœuvrer une telle pièce. dans sa fièvre de travail et d'espoir. rendait la peinture claire et solide. d'espace suffisant . il abattrait vite son tableau. Claude ne vécut plus que pour son tableau. Puisque la fortune était certaine. La vanité d'une installation luxueuse lui manquait. D'abord. Dès lors. payée cent sous chez une fripière. à platefourre et à marchepied mobile. une table de sapin. qu'il voulait longue de huit mètres. Il ne fallait pas songer à un chevalet. Ce furent quelques années de tiède abandon. refusant de la coller. après huit jours de reproches et d'alarmes.IX Claude. Bientôt. son ancien divan du quai de Bourbon. dont les planches et le plâtre laissaient passer tous les vents du ciel. car elle l'en avait empêché deux fois déjà . il se décida à tous les frais nécessaires. commanda le châssis. haute de cinq . s'y accoutuma. pour qu'elle restât absorbante. il se contenta de la couvrir au couteau d'une couche de céruse. Sa seule dépense fut une échelle roulante. cédant à la douceur d'avoir toujours de l'argent dans la poche. et. Il avait meublé le grand atelier sommairement : des chaises. disait-il. lorsqu'il dut le dire. L'été allait venir. elle aussi. acheta la toile sans couture. Aussi imagina-t-il un système de . Ensuite. et il trouva son affaire en flânant sur la butte Montmartre. et d'où l'on domine Clichy jusqu'aux marais de Gennevilliers. résolut de louer autre part quelque hangar. ce qui. il s'occupa de sa toile.

D'autres fois encore. se détachant sur un ciel d'ardoise claire.madriers et de cordes. des orages. ce furent des pluies battantes qui la submergeaient. lorsque tout se trouva prêt. dont les éclairs la montraient fauve. nue et flagellée. entre les deux trouées du fleuve. avec les pousses vertes des grands arbres du terre-plein. au-dessus de l'eau couleur de boue. Mais. Puis. lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de ténèbres. aiguisant les angles. L'idée qu'il n'avait peut-être pas choisi. dans le bleu pâli de l'air. devant l'œuvre à bâtir. toute vivante déjà dans le ciel rose par le réveil éclatant de ses tours et de ses flèches. qui la tenait contre le mur. la cachaient derrière l'immense rideau tiré du ciel à la terre . sous un jour frisant. Et. il y vécut trois mois encore. se reculer. Sous une tombée de neige tardive. ainsi qu'un manteau qui tombe. retrouver une enfance.263 - . À toutes les heures. se dégageant des brumes matinales. une charpente de cathédrale. là-bas. la nuit descend des édifices. Il voulut la voir à midi. Il la vit. la Cité se leva devant lui. lentement. un jour de fin brouillard. le long de cette vaste nappe blanche. il la vit fourrée d'hermine. d'une délicatesse charmante de bijou taillé en plein or fin. un peu penchée. d'une lumière louche de coupe-gorge. à demi détruite par l'écroulement des grands nuages de cuivre . décolorée et muette comme une ville morte. quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine. aux premiers soleils. l'échelle roulait : c'était toute une construction. n'ayant plus que la vie de la . le tourmentait. Il voulut la voir sous le soleil levant. s'essuyer de l'hiver. tandis que. sur nature. mangée de clarté crue. la découpant sèchement. également éclairée partout. le meilleur éclairage. elle baignait au fond de cette clarté diffuse. des vents qui la balayaient d'une tempête. sans une ombre. légère et tremblante comme un palais des songes. par tous les temps. Peut-être un effet de matin aurait-il mieux valu ? peut-être aurait-il dû choisir un temps gris ? Il retourna au pont des Saints-Pères. s'évaporer. Il la vit. sous le soleil frappant d'aplomb. il fut pris de scrupules.

devant ces vingt Cités différentes. s'essoufflaient. hissait des blocs de pierre . Claude passait là ses journées. audessous des énormes cintrés de fonte. à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands et de péniches . afin qu'il n'eût pas la peine de les promener chaque jour à travers les rues. et. ce refuge. il dessinait le même détail à dix reprises. Jamais il ne se trouvait assez renseigné. dont les bureaux était là. ce cœur de Paris battant dans la transparence de l'air. en plein quartier de l'Institut : la grue à vapeur. son toit. sur les gros pavés en pente qui descendaient. de brusques flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. lui gardait ses toiles fraîches.264 - . Mais. Installé contre la première culée. la Sophie. deux enfants et un chat. dont il sentait la vie ardente couler sur sa tête. pendant des semaines. avec son mari. vers quatre heures. cette Cité sereine sous le vent léger. un beau soir de septembre. des bêtes et des hommes tiraient. Les employés de la navigation. il en revenait toujours à la Cité qu'il avait vue la première fois. ne le gênait plus. sous ce Paris qui grondait en l'air. comme élargi par le ciel immense. qui habitait une sorte de cabine goudronnée. manœuvrait. peignait des études. quelles que fussent les heures. il prenait des croquis. semblable à un roulement éloigné de foudre. avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres. en avait fait sa demeure. avaient fini par le connaître .chaleur. Il voulut la voir sous le soleil à son déclin. des tombereaux venaient s'emplir de sable . des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre. dans l'ombre du pont des Saints-Pères. Le fracas continu des voitures. Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activité de lointain port de mer. C'était une joie pour lui. laissant . quel que fût le temps. que traversait un vol de petits nuages. jusqu'à l'eau. le frisson dont remuaient les toitures lointaines. portant sur l'épaule des sacs blancs. il s'était appliqué à une étude. se laissant reprendre par la nuit montée peu à peu de la rivière. gardant aux arêtes des monuments les franges de braise d'un charbon près de s'éteindre. et même la femme d'un surveillant. Il s'y abritait.

tandis que. il couvrit la toile violemment. un autre bateau. agenouillées au ras du courant. les blanchisseuses alignées. poudrés de blanc eux-mêmes. tapant leur linge. durant tout l'été. Les fonds. Il jeta en quelques jours une esquisse d'ensemble. puis un remorqueur plus au fond. une de ces ébauches où le génie flambe. maniant des brosses énormes. il n'avait guère pour compagnon que le chat du surveillant. quitte à corriger plus tard. les châssis vitrés ouverts. un grand ciel tout seul où ne s'élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. dépensant une force musculaire à remuer des montagnes. dont il n'avait point l'habitude. Dans le milieu il étudia une barque menée à la godille par un marinier. les pêcheurs à la ligne passaient avec le mépris de leur indifférence. De ce travail héroïque. rue Tourlaque. rarement un curieux le dérangeait. Le soir. Ensuite. et la grande œuvre fut commencée. ainsi qu'un enfant. les deux trouées de la Seine. Enfin.derrière eux un chemin blanc. Et. empêtré dans de continuelles erreurs. il prit le profil du bain froid. dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de roches. vide de son chargement de charbon. il s'endormait à la dernière bouchée. paisible dans le tumulte du monde d'en haut. Claude eut tous ses cartons. il en recommença pourtant des morceaux. pris d'une telle fièvre qu'il vivait sur son échelle les journées entières. un vapeur du touage qui se halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches. sur la rive gauche.265 - . car il s'était obstiné à vouloir mettre lui-même sa composition au carreau. près de là. faisant sa toilette au soleil. avait maculé la berge d'une large tache d'encre. une première bataille . Il passa outre. dans le chaos encore mal . et il fallait que sa femme le couchât. il chancelait comme un homme ivre. ainsi qu'un lavoir à l'autre plan. entre lui et sa toile immense. Cela l'indignait. sous le pont hospitalier. Mais. pour la moindre déviation de ce tracé mathématique. foudroyé . il les avait depuis longtemps. il sortit une ébauche magistrale. et il ne s'en tirait pas. il s'engagea.

car toujours. il se dépensait d'un coup. en un élan magnifique . Mais rien n'existait plus. tantôt ravi en plein ciel par des joies folles. les yeux aveuglés de larmes. si ses mains défaillantes en avaient trouvé la force. Et Claude. en amont du pont Saint-Nicolas. puis éclata en félicitations. puisqu'il était incapable des grands labeurs. enthousiaste. il vécut deux années sur cette toile. il travaillait . ne fit ensuite que gâter son ébauche : C'était sa continuelle histoire. Son impuissance recommença. même morte. qui vint le voir. puis. Jory. au dernier moment. Gagnière. mêlée d'une étrange jalousie. ce fut comme on rentre dans une maison vidée par la mort : il tourna la grande toile contre le mur. Bongrand. si misérable. et. des trous se déclaraient. Sandoz. il resta quinze jours sans aller à son atelier de la rue Tourlaque . Malgré lui. il n'avait pu être prêt pour le Salon . il sentait la composition craquer et crouler sous ses doigts.débrouillé des tons. comme si cette ironie d'un habile homme lui eût porté malheur. il parlait de se mettre à de petites choses. il roula l'échelle dans un coin. il aurait tout cassé. Mahoudeau. si déchiré de doutes que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui. Cette fois. il ne savait pas finir. sur une toile moyenne ? Seulement. Déjà deux fois. au moins. son premier projet de petit tableau le ramena làbas. devant la Cité. quand il y rentra.266 - . donna un dîner . qu'il ne devait pas déflorer la virginité de la grande œuvre. trouvant ça trop beau. les autres. l'empêcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pères : il lui semblait que cette place fût sacrée maintenant. un vent de colère venait de balayer le plancher. tantôt retombé à terre. n'ayant d'entrailles que pour elle. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue. Et il s'installa au bout de la berge. il n'arrivait pas à faire sortir le reste. À l'approche du troisième Salon. lorsqu'il espérait terminer en quelques séances. saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa à l'étouffer. en effet. quant à Fagerolles. il resta un instant immobile. une sorte de pudeur. il eut une crise terrible. tout brûlé. colportèrent de nouveau l'annonce d'un chef d'œuvre .

qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. la certitude de la soulever de ses deux poings. se heurtait de front. le sujet restait le même : le port Saint-Nicolas à gauche. ne finissait rien. D'ailleurs. Il souffrait comme un damné roulant l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait . admirable encore de couleur. Seulement. plus poussé que de coutume. la barre qui fermait sa vie. avec un rire douloureux. eut cependant le sort des autres devant le jury indigné. disait lui-même. Le petit tableau. qui jusque-là n'avait pas rouvert sa porte. Claude. il se réjouissait de n'avoir pas à tricher. maintenant à ce sujet de la Cité. voulut bien laisser entrer Sandoz. était toujours emporté. très soigné. à la place de la barque conduite par un marinier. la conscience tenace de son génie lui laissait un espoir indestructible. et le peintre. lorsqu'elle lui revint. Celleci. Un matin. au-delà de l'œuvre présente. bientôt.directement sur la nature. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible. tenant tout le milieu de la composition. une autre barque. par cette peinture de balai ivre. dans une nouvelle flambée d'enthousiasme. il fallait l'anéantir. ulcéré. même pendant les longues crises d'abattement. on sut qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Au fond. un jour. il ne lui suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau. et de la lancer dans les étoiles. selon la phrase qui courut alors les ateliers. C'était l'idée fixe. il en reparla librement. autrefois. Celui-ci tomba sur une esquisse. l'école de natation à droite. il demeura stupéfait en apercevant. par le rêve élargi de l'œuvre future.267 - . sans modèle. faite de verve. comme cela était fatal pour les toiles de dimensions démesurées. d'avances faites à l'École pour être reçu . Lui qui. très grande. la Seine et la Cité au fond. mais l'avenir lui restait. On vit enfin ses yeux se rallumer de passion. arracha la toile par minces lambeaux et la brûla dans son poêle. et que trois femmes . qu'on avait parlé de concessions. Et. pleurant de rage. criant avec des gaietés d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe. Il travaillait par habitude. Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues.

resplendissante d'une beauté de femme. ce tournent d'un symbolisme secret. pouvait-il abâtardir une œuvre. ». assise au bord.268 - . la ville nue et passionnée. « Tiens ! quelle idée ! murmura Sandoz. si elle est bien peinte. ces femmes ? – Mais elles se baignent. en y introduisant des imaginations pareilles ? Il était si aisé de prendre d'autres sujets. par un besoin de sa nature. cette femme nue. hein ?… Est-ce que ça te choque ? » Son vieil ami. ramant . j'ai peur que le public ne comprenne pas. « Moi ? oh ! non ! Seulement. son amour des beaux ventres. Comment un peintre moderne. Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid. ma bonne femme ? J'ai besoin de ça. en costume de bain. plaidant. Sandoz revint avec douceur sur cette étrange composition. son corsage à demi arraché montrant l'épaule . où s'imposait la nécessité du nu ! Mais Claude s'entêtait. Que font-elles là. une trouvaille. » Les jours suivants. . d'une nudité si éclatante qu'elle rayonnait comme un soleil.occupaient : une. vois-tu. donnait des explications mauvaises et violentes. si peu claire qu'il n'aurait pu la dire avec netteté. la cause de la logique outragée. ça me donne un motif de nu. ce vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudité la chair même de Paris. car il ne voulait pas avouer la vraie raison. Ce n'est guère vraisemblable. une autre. la troisième. qui se piquait de ne peindre que des réalités. au beau milieu de Paris. Il s'étonna naïvement. des cuisses et des gorges fécondes. toute droite. les jambes dans l'eau. qui le connaissait. pour me monter. trembla de le rejeter dans ses doutes. cette fois encore. une idée à lui. « Ah ! tu crois… Eh bien. Et il y mettait encore sa propre passion. toute nue à la proue. tant pis ! Qu'est-ce que ça fiche. répondit tranquillement Claude.

Hein ? tu comprends. il feignit pourtant d'être ébranlé. triomphale. rognant sur le pain. Tout de suite. devant la mauvaise grâce du propriétaire. . après quatre années. un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut que le peintre lui même. ayant demandé des comptes. Mais l'installation n'en fut pas moins laborieuse. Devant l'argumentation pressante de son ami. puisqu'elle te gêne… Mais je vais toujours la faire comme ça. car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce. d'une cloison de planches. dans un bout. malgré les crevasses de la toiture. je l'habillerai plus tard. où soufflait le vent : les jours de gros orages. je verrai. « Eh bien. se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air embarrassé. la coupât. à voir cette Vénus naître de l'écume de la Seine. depuis que la source paraissait inépuisable : Puis. d'une. parmi les omnibus des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas. encore éclaboussé des eaux de teinture. ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop larges. lorsqu'une allusion disait l'étonnement de tous. il en restait à peine trois mille. changea la vie du ménage. Cela les enchanta. ma bonne femme. lorsqu'une décision. il s'étaient épouvantés un matin. sur les vingt mille francs. projetant de couper court même aux besoins nécessaires . lorsque. ils avaient appris que. prise en un jour de prudence. Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si vite. elle m'amuse. des sommes dont ils écornaient sans cesse le capital. On ne comptait plus. » Jamais il n'en reparla. derrière laquelle il ménagea une cuisine et une chambre à coucher. Claude allait se remettre à son grand tableau. pour les enfantements continus de son art. et ce fut ainsi que.269 - . On était au printemps.comme il brûlait d'en créer à pleines mains. ils quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi bon deux loyers ? Il y avait assez de place dans l'ancien séchoir de la rue Tourlaque. pour qu'on y pût caser l'existence de trois personnes. Parfois. obstination sourde. dans ce premier élan de sacrifice. ils se jetèrent à une réaction d'économie excessive.

vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues séances. et qu'il s'attardait rue Tourlaque. acoquiné et épuisé comme chez une maîtresse. ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux. Non. heureuse de se rabaisser à des travaux de manœuvre. Tout. rapprochée d'abord par sa tendresse pour le peintre. Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile. malgré ses neuf ans sonnés. se traînant dans les coins. sa tête seule continuait de grossir. elle et cette toile. lui. Et ils se montraient fiers d'être logés si à l'aise. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle esquisse. peut-être allait-elle le reconquérir. à regarder encore. de quelle haine jalouse elle l'exécrait ! Ce n'était plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle. accroupie. contre cet art libre. Ah ! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui avait pris ! C'était pour cela qu'elle se faisait sa servante. si bien que. le plus souvent. avec sa passion. une seconde fois. ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de l'espace. et. d'où il revenait hébété. depuis longtemps. Mais ils constatèrent un désastre : l'échelle roulante s'était détraquée sous l'humidité du toit .270 - . elle aussi. pendant que. Ah ! cette peinture. superbe et brutal. de crainte d'une chute. . restant là. qui. Alors. S'il lui avait échappé. Depuis qu'elle rentrait dans son travail. était prêt. elle l'avait compris peu à peu. se laissant ensuite glisser par terre. maintenant qu'elle était là. gagnée ensuite par le régal de la lumière. Ce pauvre Jacques. ne poussait guère vite . le charme original des notes blondes. elle lui passait les clous. debout derrière lui. il dut la consolider par une traverse de chêne. pour courir un peu. un à un. un espoir la ranimait. jusqu'à défaillir de fatigue. elle lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. on ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école. malade d'avoir voulu apprendre . lorsqu'elle pleurait toute seule rue de Douai. Christine. côte à côte ainsi tous les trois.C'était d'un vide lugubre. leurs quatre meubles dansaient le long des murailles nues. n'était plus mêlée au travail quotidien de Claude.

elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Souvent. dont elle copiait docilement une étude . sur un pied de simple camaraderie. les terrains lilas. Claude avait pris d'après Christine des indications. peindre elle aussi. car il achevait d'oublier la femme en elle. une tête. maintenant qu'elle était sa femme. honteuse. d'homme à homme. elle mit une blouse. les arbres bleus. une épaule. Puis. elle demeurait là. l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art : pendant un mois. Elle s'imposait. déjà.Aujourd'hui. elle s'indignait d'assister à cette diminution d'elle-même.271 - . lorsqu'ils parlaient des toiles d'un . il la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger. elle avait tout accepté. son ancienne idée repoussa. Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes. Elle les voyait puissantes. une main. répugnant pourtant à se dévêtir. blessée de ce métier de modèle. sachant le rôle où elle descendait. Il lui jetait un manteau aux épaules. après avoir fermé la porte à double tour. elle refusa. une allure du corps. Un jour qu'il avait besoin de l'attache d'une cuisse. Elle entendait encore les rires insultants des camarades et de Claude lui-même. un geste des bras. de peur que. à cet autre amour qui la souffletait dans son ménage. C'étaient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre. pour camper les petites figures de ses derniers tableaux. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces œuvres qui lui avaient paru si abominables jadis. entre le peintre et son tableau. Et sa rancune grandissait avec son admiration. Aussi revint-elle à son unique force. à lui rappeler qu'il était sien. Toujours. puis consentit à retrousser sa robe. à l'envelopper de son haleine. leurs plaisanteries grasses. on ne la cherchât nue dans tous les tableaux de son mari. glissait à chaque instant ce qu'elle pouvait de son corps. travailla ainsi qu'une élève près du maître. et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner contre son but. comme trompé par cette besogne commune.

grande bête ! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici. songeuse. qu'elle portait justement très montantes. » Cette idée d'économie le décida tout de suite. lorsqu'il retomberait dans ses bras ! Avait-elle donc à offrir autre chose qu'elle-même ? N'était. et se donner nue à lui pendant des jours. Et. au fusain. qui allait tenir le milieu de son tableau. et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre nous !… Un modèle va te coûter sept francs par séance. quand elle passait habillée. ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris goguenard. vivre nue sous ses regards. depuis que Claude avait établi largement. et l'emporter. avec des particularités bien connues. devant laquelle s'en allaient un à un ses scrupules. « Oh ! le bout de mon nez ! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de ton Plein air. toi ! Mais tu te fâches. qui lui volait son amant. avec moi… N'importe ! avoue-le donc. Mais elle se moquait bien des autres femmes. la grande figure de femme debout. Christine regardait cette vague silhouette. car tu sais que ce n'est pas un amusement de fainéante. elle l'était. et à en agoniser de souffrance. et le reprendre ainsi. pleine d'embarras. le ventre trop haut .272 - . » Jalouse ! oui. « Comment. autant économiser cet argent. cette peinture préférée. envahie d'une pensée obsédante. serrée jusqu'au menton par des robes sombres. autrefois. « Je veux bien. des semaines. elle s'offrit. Ah ! jeter sa robe. quand il parla de prendre un modèle. cuirassée. c'est même très gentil à toi d'avoir ce courage. tous les modèles de Paris pouvaient retirer là leurs jupons ! Elle n'avait qu'une rivale. tu es jalouse. d'aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois.peintre qui se servait ainsi uniquement de sa femme. Mais. et dans lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces. dès que je te demande le bout de ton nez ! » Elle souriait. jeter jusqu'où dernier linge. la chute des reins un peu longue. Nous ne sommes pas si riches.

ce pas légitime, ce dernier combat où elle payait de son corps, quitte à n'être plus rien, rien qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre ? Claude, enchanté, fit d'abord d'après elle une étude, une simple académie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques fût parti à l'école, ils s'enfermaient, et la séance durait des heures, Les premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilité ; puis, elle s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fâcher, retenant ses larmes, quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude en fut prise, il la traita en simple modèle, plus exigeant que s'il l'eût payée, sans jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme. Il l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à chaque minute, pour un bras, pour un pied, pour le moindre détail dont il avait besoin. C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant, qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié la cruche ou le chaudron d'une nature morte. Cette fois, Claude procéda sans hâte ; et, avant d'ébaucher la grande figure, il avait déjà lassé Christine pendant des mois, à l'essayer de vingt façons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa peau, disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche. C'était un matin d'automne, par une brise déjà aigre ; il ne faisait pas chaud, dans le vaste atelier, malgré le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques, malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller à l'école, on s'était décidé à l'enfermer au fond de la chambre, en lui recommandant d'être bien sage. Et, frissonnante, la mère se déshabilla, se planta près du poêle, immobile, tenant la pose. Pendant la première heure, le peintre, du haut de son échelle, lui jeta des coups d'œil qui la sabraient des épaules aux genoux, sans lui adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un désespoir, venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume.
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Sa fatigue était si grande, qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses jambes engourdies. « Comment, déjà ! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu poses ! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs ? » Il plaisantait d'un air bourru, ravi de son travail. Et elle avait à peine retrouvé l'usage de ses membres, sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit violemment : « Allons, allons, pas de paresse ! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il faut avoir du génie ou en crever ! » Puis, lorsqu'elle eut repris la pose, nue sous la lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il avait de faire du bruit, dès que sa besogne le contentait. « C'est curieux comme tu as une drôle de peau ! Elle absorbe la lumière, positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin. Et l'autre jour, tu étais rose, oh ! d'un rose qui n'avait pas l'air vrai… Moi, ça m'embête, on ne sait jamais. » Il s'arrêta, il cligna les yeux. « Très épatant tout de même, le nu… Ça fiche une note sur le fond… Et ça vibre, et ça prend une sacrée vie, comme si l'on voyait couler le sang dans les muscles… Ah ! un muscle bien dessiné, un membre peint solidement, en pleine clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon Dieu !… Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais à genoux là-devant, pour toute l'existence. » Et, comme il était obligé de descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la détailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt chacune des parties qu'il voulait désigner. « Tiens ! là, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout ! Il y a des petites veines qui bleuissent, qui donnent à la peau une délicatesse de ton exquise… Et là, au renflement de la
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hanche, cette fossette où l'ombre se dore, un régal !… Et là, sous le modelé si gras du ventre, ce trait pur des aines, une pointe à peine de carmin dans de l'or pâle… Le ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en voir un, sans vouloir manger le monde. C'est si beau à peindre, un vrai coucher de chair ! » Puis, remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre de création : « Nom de Dieu ! si je ne fiche pas un chef-d'œuvre avec toi, il faut que je sois un cochon ! » Christine se taisait, et son angoisse grandissait, dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalité des choses, elle sentait le malaise de sa nudité. À chaque place où le doigt de Claude l'avait touchée, il lui était resté une impression de glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par là maintenant. L'expérience était faite, à quoi bon espérer davantage ? Ce corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus, il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait, une ligne du ventre l'agenouillait de dévotion, lorsque, jadis, aveuglé de désir, il l'écrasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah ! c'était bien la fin, elle n'était plus, il n'aimait plus en elle que son art, la nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son cœur, réduite à cette misère de ne pouvoir même pleurer. Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient contre la porte. « Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie… Ouvre-moi, dis, maman ? » C'était Jacques qui s'impatientait. Claude se fâcha, grondant qu'on n'avait pas une minute de repos. « Tout à l'heure ! cria Christine. Dors, laisse ton père travailler. » Mais une inquiétude nouvelle parut la prendre, elle lançait des coups d'œil vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller accrocher sa jupe à là clef, de façon à boucher le trou de la serrure. Puis, sans rien dire, elle vint se
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remettre près du poêle, la tête droite ; la taille un peu renversée, enflant les seins. Et la séance s'éternisa, des heures, des heures se passèrent. Toujours elle était là, à s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette ; pendant que lui, sur son échelle, à des lieues, brûlait pour cette autre femme qu'il peignait. Il avait même cessé de lui parler, elle retombait à son rôle d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, étrangère désormais, chassée de lui. Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait. « Tiens ! est-ce que tu as froid ? – Oui, un peu. – C'est drôle, moi je brûle. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. À demain. » Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser. D'habitude, par une dernière galanterie de mari, il payait d'un baiser rapide l'ennui de la séance. Mais, plein de son travail, il oublia, il lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouillé, dans un pot de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, espérant encore. Une minute se passa, il fut étonné de cette ombre immobile, il la regarda d'un air de surprise, puis recommença à frotter énergiquement. Alors, les mains tremblantes de hâte, elle se rhabilla, dans une confusion affreuse de femme dédaignée. Elle enfilait sa chemise, se battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle eût voulu échapper à la honte de cette nudité impuissante, bonne désormais à vieillir sous les linges. Et c'était un mépris d'elle-même, un dégoût d'en être descendue à ce

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moyen de fille, dont elle sentait la bassesse charnelle, maintenant qu'elle était vaincue. Mais, dès le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glacé, sous la lumière brutale. N'était-ce pas son métier, désormais ? Comment se refuser, à présent que l'habitude en était prise ? Jamais elle n'aurait causé un chagrin à Claude ; et elle recommençait chaque jour cette défaite de son corps. Lui, n'en parlait même plus, de ce corps brûlant et humilié. Sa passion de la chair s'était reportée dans son œuvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts. Là-bas, à la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le bonheur, en en possédant une enfin, vivante, à pleins bras, ce n'était encore que l'éternelle illusion, puisqu'ils étaient restés quand même étrangers ; et il préférait l'illusion de son art, cette poursuite de la beauté jamais atteinte, ce désir fou que rien ne contenait. Ah ! les vouloir toutes, les créer selon son rêve, des gorges de satin, des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir les étreindre ! Christine était la réalité, le but que la main atteignait, et Claude en avait eu le dégoût en une saison, lui le soldat de l'incréé, ainsi que Sandoz l'appelait parfois en riant. Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture. La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire, comme s'il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il peignait d'après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les séparait d'une muraille infranchissable ; et c'était au-delà qu'il vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne, comprenant la misère d'une
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telle souffrance, n'osant avouer son mal dont il l'aurait plaisantée. Et pourtant elle ne se trompait pas, elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même, que cette copie était l'adorée, la préoccupation unique, la tendresse de toutes les heures. Il la tuait à la pose pour embellir l'autre, il ne tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce donc pas de l'amour, cela ? et quelle souffrance de prêter sa chair, pour que l'autre naquît, pour que le cauchemar de cette rivale les hantât, fût toujours entre eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table, au lit, partout ! Une poussière, un rien, de la couleur sur de la toile, une simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux, indifférent, brutal parfois, elle, torturée de son abandon, désespérée de ne pouvoir chasser de son ménage cette concubine, si envahissante et si terrible dans son immobilité d'image ! Et ce fut dès lors que Christine, décidément battue ; sentit peser sur elle toute la souveraineté de l'art. Cette peinture, qu'elle avait déjà acceptée sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait écrasée, comme devant ces puissants dieux de colère, que l'on honore, dans l'excès de haine et d'épouvante qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude qu'elle n'avait plus à lutter, qu'elle serait broyée ainsi qu'une paille, si elle s'entêtait davantage. Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire ; tandis qu'elle ne les jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant toutes formidables, répondant toujours aux questions de son mari : « Oh ! très bien !… Oh ! superbe !… Oh ! extraordinaire, extraordinaire, celle-là ! » Cependant, elle était tans colère contre lui, elle l'adorait d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dévorer lui-même. Après quelques semaines d'heureux travail, tout s'était gâté, il ne pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'était pourquoi il tuait son modèle de fatigue, s'acharnant pendant des journées, puis lâchant tout pour un mois. À dix reprises, la figure fut commencée,
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abandonnée, refaite complètement. Une année, deux années s'écoulèrent, sans que le tableau aboutît, presque terminé parfois, et le lendemain gratté, entièrement à reprendre. Ah ! cet effort de création dans l'œuvre d'art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie ! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l'Ange ! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu'il pût jamais accoucher de son génie. Ce dont les autres se satisfaisaient, l'à-peu-près du rendu, les tricheries nécessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme une faiblesse lâche ; et il recommençait, et il gâtait le bien pour le mieux, trouvant que ça ne « parlait » pas, mécontent de ses bonnes femmes, ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les créer vivantes ? Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au-delà peut-être. Un jour, le mot de génie incomplet ; entendu derrière son dos, l'avait flatté et épouvanté. Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le détraquement héréditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son œuvre, il emportait maintenant cette idée d'une impuissance fatale, il l'écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d'une cloche. Son existence devint misérable. Jamais le doute de lui-même ne l'avait traqué ainsi. Il disparaissait des journées entières ; même il découcha une nuit, rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où il revenait : on pensa qu'il avait battu la banlieue, plutôt que de se retrouver en face de son œuvre manquée. C'était son unique soulagement, fuir dès que cette œuvre l'emplissait de honte et de haine, ne reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore. Et, à son
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retour, sa femme elle-même n'osait le questionner, trop heureuse de le revoir, après l'anxiété de l'attente. Il courait furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de s'encanailler, vivant avec des manœuvres, exprimant à chaque crise son ancien désir d'être le goujat d'un maçon. Est-ce que le bonheur n'était pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour lequel ils étaient taillés ? Il avait raté son existence, il aurait dû se faire embaucher autrefois, quand il déjeunait chez Gomard, au Chien de Montargis, où il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard très gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue Tourlaque, les jambes brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture le regard navré et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre de deuil ; jusqu'à ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la créer vivante enfin, lui fît remonter une flamme au visage. Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus, allait être finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait, perdait de la joie d'enfant qu'il avait montrée au début de la séance. Aussi n'osait-elle souffler, sentant à son propre malaise que tout se gâtait encore, craignant de précipiter la catastrophe, si elle bougeait un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura dans un éclat de tonnerre. « Ah ! nom de Dieu de nom de Dieu ! » Il avait jeté sa poignée de brosses du haut de l'échelle. Puis, aveuglé de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile. Christine tendait ses mains tremblantes. « Mon ami, mon ami… » Mais, quand elle eut couvert ses épaules d'un peignoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva. au cœur une joie aiguë, un grand élancement de rancune satisfaite. Le poing avait tapé en plein dans la gorge de l'autre, un trou béant se creusait là. Enfin, elle était donc tuée !
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Il étranglait. qui acheva de passionner le peintre. elle est crevée… » Alors. immortelle. Christine fui remuée jusqu'aux entrailles. Était-ce possible ? était-ce lui qui avait assassiné ainsi ce qu'il aimait le plus au monde ? Sa colère tombait à une stupeur. le vrai couteau de Delacroix. Elle pardonnait comme toujours. en changeait chaque mois. et elle l'aida. croyait avoir brusquement découvert la bonne . Il proscrivait l'huile. Claude en arrivait à une sorte de superstition. elle voyait bien qu'il n'avait plus qu'une idée. l'autre était là de nouveau. à une croyance dévote aux procédés.. il bégayait. par-derrière. car il l'employait pour les fonds. il se forgeait des recettes. car ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs. Du reste. de larges et trapus. du copal liquide. il en possédait une collection. Un immense chagrin lui venait de la blessure. infinie : « Elle est crevée. en parlait comme d'une ennemie personnelle. ne gardant à la place du cœur qu'une mince cicatrice.281 - . Mais il se permettait toutes sortes de pratiques mystérieuses dans l'application du ton. dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste. un surtout. des solutions d'ambre. Puis. Claude regardait cette poitrine ouverte sur le vide.Immobile. dédaignant la marte. tirant les bords de la déchirure. raccommoder à l'instant la déchirure. ni du rasoir. comme Courbet . saisi de son meurtre. d'autres résines encore. Seulement. de longs et flexibles. Quand elle se rhabilla. qui séchaient vite et empêchaient la peinture de craquer. par où le sang de son œuvre lui semblait couler. Au contraire. comme s'il avait voulu rapprocher les lèvres d'une plaie. Toujours la question des pinceaux l'avait préoccupé : il les voulait d'un emmanchement spécial. il collait un morceau de toile. l'essence faisait mat et solide . Dans ce déséquilibrement qui s'aggravait. ce fut elle qui tint les lambeaux. et il avait des secrets à lui qu'il cachait. il se mit à promener ses doigts sur la toile. il n'usait jamais du grattoir.. pendant que. qu'il avait fait fabriquer exprès. guérir le mal . triangulaire. qu'il trouvait déshonorants. il devait ensuite se battre contre des embus terribles. la grosse affaire était le couteau à palette. exigeant du crin séché au four. éperdu d'une douleur douce. pareil à celui des vitriers.

Après quoi. La folie semblait au bout. il n'y avait qu'à prendre la dominante d'un tableau. très enclin également aux spéculations techniques.peinture. et. venait d'être sa théorie envahissante des couleurs complémentaires. des chairs violâtres sous des cieux tricolores. l'aventure où il s'était détraqué encore. tout un paysage changeant de ton. il était convaincu que cela lui portait bonheur. affreuse. son œil prévenu forçait les nuances délicates. le rouge. et par les reflets. si claire. Il en tirait cette conclusion vraie. puis toute une série de couleurs complémentaires et similaires. Et le cas terrible. une méthode était créée pour l'observation logique. par exemple. Une de ses manies avait longtemps été de peindre de droite à gauche : sans le dire. à un renversement de toutes les habitudes de l'œil. à mesure que le ménage puisait sans compter . qu'ils se colorent suivant les circonstances ambiantes . répudiant le flot d'huile. Ainsi. tournait à la gageure. les trois couleurs secondaires. le violet. qui voulut chercher du travail. la science entrait dans la peinture. ne savait . elle s'abattit. selon les nuages qui passent. un rouge se transformant en un jaune près d'un bleu. à en établir la complémentaire ou la similaire. Christine.282 - . si vibrante de soleil. La misère acheva Claude. affirmait en notes trop vives l'exactitude de la théorie . parce que. le vert. la coulée ancienne. lorsque plus un sou ne resta des vingt mille francs. de sorte que son originalité de notation. l'orange. luimême. et le grand mal était que. le bleu. par la continuelle outrance de sa passion. et par la décomposition même de la lumière. lui en avait parlé. lorsqu'il revenait maintenant à l'observation directe. le jaune. béjoitées. Gagnière. dont les composés s'obtiennent mathématiquement les uns des autres. la tête bourdonnante de cette science. il procédait par des touches successives. jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte. s'était mis à exagérer ce principe scientifique qui fait découler des trois couleurs primaires. irréparable. le premier. que les objets n'ont pas de couleur fixe. Elle avait grandi peu à peu. pour arriver d'une façon expérimentale aux variations qui se produisent.

incapable d'une séance sérieuse. trois francs. Aujourd'hui. et le peintre avait beau dire qu'il les lui donnait. les stores dessinés d'après des poncifs. tombé dans la moquerie parisienne. si désespéré de culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre. Une exposition indépendante. restait là. venait de l'achever près des amateurs. rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin. M. pas même coudre : elle se désolât. Claude avait dû se résigner à des travaux de commerce. il travailla « au numéro » : des petits marchands infimes. regardant son grand tableau en détresse. le petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire. si répugné. et tout coulait à l'abandon dans le désastre . se désespérant de ne pas les couvrir d'or . ceux qui éclataient en fusées imprévues. lui achetèrent tant par toile. avec des camarades. s'irritait contre son éducation imbécile de demoiselle. qu'il aurait préféré mourir de faim. tant le public s'était égayé de ces tableaux bariolés de tous les tons de l'arc-en-ciel. qu'il le suppliait de les accepter. Les marchands étaient en fuite. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque. sans y toucher d'une semaine parfois. s'y traînait. cette halle dont Christine s'était montrée glorieuse. toutes les besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans naïveté. Il connut les chemins de croix bâclés au rabais.283 - . et le petit Jacques . comme s'il s'était senti les mains encrassées et déchues. où il avait montré quelques toiles. en s'y installant. parce qu'il ratait la ressemblance : et il en arriva au dernier degré de la misère. Même il eut la honte de se faire refuser des portraits à vingt-cinq francs. Lui. n'avait plus de cœur à la balayer . les mains inertes. il en dépérissait.rien faire. il en sortait malade. selon la dimension réglementaire. devant les morceaux excessifs. qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les sauvages. puis emportait alors avec religion la toile délirante. elle. sans les deux pauvres êtres qui agonisaient avec lui. si active ménagère autrefois. À peine avait-on du pain. qu'il pendait à côté de ses tableaux de maître. deux francs. extasié. ne vendait absolument plus rien. avec des yeux de damné. C'était pour lui comme une déchéance physique. si leur vie continuait à se gâter. la vaste baraque devenait inhabitable l'hiver. qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour domestique. les saints et les saintes à la grosse. Cette aubaine était trop rare.

tandis que le fiacres rigolaient de l'enlèvement. les cochers s'impatientaient. vous allez être renversé ! » En effet. mal conduite. fit une rencontre. les vêtements en loques.284 - . et elle l'emporta. en le regardant de ses yeux de vice. béant . aperçue chez une fruitière borgne. il s'était juré de ne rentrer jamais. toujours laissée informe. glissée à la saleté des pauvres qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes. crotté jusqu'à l'échine. recouverte de Chantilly. Un brouillard fondait en une petite pluie jaune. Elle avait abaissé d'une main vive. poussaient leurs chevaux. Elle s'égaya plus haut. comme s'il avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la grande figure nue. Et . et leur vie entière. Lui. Cette fois. Après une année encore. hé ! Claude !… Vous ne reconnaissez donc pas vos amies ? » C'était Irma Bécot.débilité de mauvaise nourriture. en prenant la queue. délicieusement vêtue d'une toilette de soie grise. et leurs repas fûts debout d'une croûte. étourdi . le poursuivant de son désir douloureux de naître. elle rayonnait dans l'encadrement de la portière. mal soignée. ravagée de continuelles retouches. ruisselant. avec le retroussis de lèvres pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudité. dans le petit coupé de satin bleu. il courait Paris depuis midi. elle souriait. « Claude. pour rétablir la circulation. au risque d'être écrasé. salissant les rues boueuses. . répondit qu'il n'allait nulle part. assis à moitié sur les dentelles de sa jupe . et il monta. il traversait la rue Royale de son pas de somnambule. avec son hérissement farouche de pauvre. dans un de ces jours de défaite où il fuyait son tableau manqué. Claude. au milieu d'un vacarme . « Montez alors. – « Où allez-vous ? ». quand un coupé s'arrêta brusquement. il y a si longtemps qu'on ne s'est vus !… Montez donc. vers cinq heures.

Elle poussa le verrou. après avoir beaucoup coûté. se laissait faire. les trois cent mille francs de meubles fournis par d'autres. car on y payait le renom de ses matelas de pourpre. c'est trop bête ! » Alors. un grand lit d'amour qui commençait aux tapis du vestibule.Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle. et elle couvait le peintre d'un regard ravi. le maître d'hôtel servait avec une dignité hautaine. les nuits y étaient chères. Comme ils passaient ensemble dans la salle à manger. mangeait aussi avec l'appétit glouton des grandes crises. je te garde… Hein ? il y a assez longtemps qu'on en cause ! À la fin. le terrain d'abord acheté par un amant. Mais elle y avait mis des années. Aujourd'hui. surtout d'un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux. drapé de broderies anciennes. lui. au lit colossal. Il avait . une grande alcôve de femme sensuelle. enleva son veston dans la chambre somptueuse. elle eut des rires d'enfant. « Louis. C'était une demeure princière. Elle aurait mis le feu à toute cette fortune pour un caprice satisfait. Le dîner fut silencieux. sans craindre d'être entendue. d'un luxe magnifique. à table. de son veston de travail aux boutons arrachés. aux murs de soie mauve. très haut. madame est couchée !. mais elle le fit renvoyer. elle qui n'avait jamais faim . tranquillement. tenta d'y pénétrer quand même . Il n'était guère plus de huit heures. « Mets-toi à ton aise. plaisanta : bonsoir. Puis. dans un rêve. En rentrant avec Claude. et Irma voulut s'y enfermer tout de suite avec Claude. puis les cinq cent mille francs de la bâtisse. l'auberge rapportait davantage. mangea de tout.285 - . vous porterez le café et les liqueurs dans ma chambre ! ». monsieur. pour monter et s'étendre jusqu'aux murs capitonnés des chambres. Lui. au petit bonheur des coups de passion. l'amant qui payait alors. pareil à un trône. garnis d'une dentelle d'argent. l'air amusé de sa forte barbe mal tenue. sur l'avenue de Villiers. Irma défendit sa porte.

Et elle. le pinçant. ça ne t'a pas fait plaisir. qu'elle le baisait partout avec rage. il se crut chez lui. à moi. « Mon pauvre gros. mon Titien. au milieu des draps froissés. lui disait combien elle avait eu envie de lui. Il lui semblait si laid. vrai ! tu es différent ! » Et elle l'empoignait. coiffée déjà et calmée. Non ! ne jure pas. nous autres femmes… Mais. très affectueuse. Son aventure ne l'étonnait même pas. jouant à des jeux de mains. elle ajouta simplement : « Ah ! mon pauvre gros. quand Irma laissa partir Claude. comme ils disent.l'habitude d'être en manches de chemise. tu l'as donc épousée ? » Claude. à moitié dévêtue elle-même. qui s'endormait. nue. mon pauvre gros. en vrai petit voyou du pavé. ne pouvant comprendre cet abandon brutal. Vers trois heures du matin. comme après une nuit de grand repos. le trouvait drôle à mourir. à propos. – Et tu couches toujours avec ? – Mais oui. ma tête pour les jobards.286 - . nous le sentons. « Tu sais. ça m'en a fait . puisqu'il avait juré de ne rentrer jamais plus. bégayante de lassitude. « Et ton collage. dans le détraquement de sa vie. et. elle garda un instant ses mains entre les siennes . Autant dormir là que sous un pont. » Elle se remit à rire. toute rose. ce que vous devez vous embêter ! » Le lendemain. ce n'est pas pour toi… Ah ! tu me changes. « Oui. rouvrit des yeux hébétés. Irma s'allongea. elle le contemplait d'un air à la fois attendri et blagueur. si comique. arrachés. correcte dans son peignoir. la chair gonflée de sa débauche. se récréait comme une fille échappée. parce qu'il était mal peigné. le mordant. De grands rires étranglaient les mots dans sa gorge.

Il en éprouvait un singulier mélange de vanité et de remords. Claude eut une nouvelle poussée de courage. Il y eut une scène. pour qu'elle recommençât. « Nom de Dieu ! que c'est beau ! » Tout de suite. il était si étrange à son retour.beaucoup. Claude. tombé derrière. en la coupant dans le tableau. il passa des heures à la contempler. rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa vie. Christine l'ayant questionné. il retrouva. rangeant de vieux châssis. Elle frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rapportait. oh ! beaucoup… Merci. Était-ce possible qu'il eût peint un tel morceau de maître ? Il avait donc du génie. . la femme couchée de Plein air.287 - . du fond de son chagrin. montait une joie inconsciente. C'était la figure nue. comme il la déroulait. l'égaiement passionné de le voir capable d'une escapade. merci bien ! » Et c'était fini. dès lors. Un jour. directement. l'espoir aussi qu'il lui reviendrait. l'orgueil qu'on ait pu l'aimer. s'inquiétant maintenant. qui pendant deux jours le rendit indifférent à la peinture. il balbutia d'abord. Mais. lorsque celui-ci lui était revenu du Salon des Refusés. il aurait fallu qu'il la payât très cher. vers le milieu de l'hiver. que. rentra rue Tourlaque. elle n'avait toujours au cœur qu'une jalousie. il la fixa au mur par quatre clous . un ancien bout de toile. un tel besoin de s'épancher. qu'il finissait par appeler sa femme. D'ailleurs. cette peinture exécrée. et les yeux. puis avoua tout. comme si elle eût craint qu'une pareille nuit ne l'eût trop fatigué. Et. puisqu'il était allé chez une autre. pleine d'une indulgence infinie pour ses fautes. qu'il avait seule gardée. Ses mains tremblaient. et. Et. un flot de sang lui montait au visage. pardonna encore. dans la secousse de cette bonne fortune. et les doigts ? Une telle fièvre l'exaltait. à ce point qu'elle l'aurait plutôt jeté à une femme. si débordant de sa nuit. elle pleura longtemps. il lâcha un cri d'admiration. en ce temps-là ? On lui avait donc changé le crâne.

il exigeait que sa figure debout valût cette figure couchée. à dix-huit ans. les pieds malades d'immobilité. il fut pris d'une fringale de travail. comme si je la touchais. Noirci. » Claude protestait avec violence. qu'il voyait sur le mur rayonner de vie. je la sens vivre. des muscles emmanchés finement ?… Cette cuisse-là. l'avait d'abord flattée et surprise. nous allons voir ! » Et Christine. une vague irritation sans cause avouée. avait de brusques besoins de la voir. il parlait d'elle ainsi que d'une personne. allons donc ! Jamais elle ne noircirait. moi. il la tint huit heures par jour. debout près de lui. telle qu'elle était. qui lui faisaient tout quitter. avec son odeur. il la consultait. nom d'un chien ! puisque j'ai fait ça. brûlant de se remettre à son grand tableau. elle a noirci. Il s'entêtait à un chefd'œuvre.288 - . ». « Mais. il la comparait. regardait. elle avait l'immortelle jeunesse. depuis qu'elle le voyait se passionner ainsi. Christine. si je ne suis pas une brute. désespéré et fouetté par la peur de . je puis bien le refaire… Ah ! cette fois. « Comment ! tu ne la trouves pas d'une beauté à s'agenouiller devant elle ? – Si.« Viens donc voir !… Hein ? est-elle plantée ? en a-t-elle. Un véritable amour s'était emparé de lui. tiens ! baignée de soleil. jusqu'au renflement du sein… Ah ! mon Dieu ! c'est de la vie. Mais. ici. nue. car il était déjà sur son échelle. répondait par des paroles brèves. Cette résurrection d'elle-même. la peau souple et tiède. après des années. Continuellement. Et l'épaule. Pendant un mois. sans pitié pour l'épuisement où il la sentait. si… Seulement. comme pour courir à un rendez-vous. elle ressentait un malaise grandissant. Puis. de même qu'il se montrait d'une dureté féroce pour sa propre fatigue. dut lui donner une séance de pose. immédiatement. un matin.

son corps vierge dévêtu librement. son abaissement . regarde-toi dans la glace : il y a là. ces poches n'y sont pas. « Le ton est toujours splendide. de souffler sur sa jalousie. s'emportait en jurons. sa vie entière. avait pesé sur son existence ! Tout son malheur était là : sa gorge montrée d'abord dans son sommeil . un autre à Christine. mais le dessin. Quelle était donc cette nouvelle invention. à elle.289 - . il parlait simplement en observateur. ce don d'elle-même. tu n'es plus comme là-bas. tandis que le reste gardait la finesse grêle de l'enfance… Et si souple et si frais. puis. Ces heures de pose. Ainsi. très bien encore . il tomba sur sa femme. ce n'est plus ça !… Les jambes. tu as eu la poitrine mûre de bonne heure. non. et il conclut : « Ce n'est point ta faute. c'est ce qui s'en va en dernier. feutrant les yeux à demi. Seulement. oh ! les jambes. « Aussi. quai de Bourbon. Il lui jetait un coup d'œil. plus du tout !… C'est très drôle. en une minute de tendresse charitable . une éclosion de bouton. puis. un autre à sa toile. dans son chagrin. avec sa jeunesse. non. et ça n'a rien de beau. Va.ne l'égaler jamais plus. mais c'est évidemment ça qui me fiche dedans… Ah ! pas de chance ! » Elle écoutait. tu peux t'en flatter. causant de son corps comme d'une pièce d'étude qui s'abîmait. tournaient maintenant à un supplice intolérable. ma chère. » D'un regard tendre. sans être mordue au cœur d'une envie mauvaise ! Ah ! que cette image. Ah ! mais. un chantre de printemps… Certes. de l'accabler. oui. quand il ne se contentait pas. dame ! ça se gâte. près des aisselles. des poches qui se gonflent. quand je t'ai vue avec une gorge de vraie femme. ton corps a été bigrement bien ! » Il ne disait pas ces choses pour la blesser. en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue ? Voilà qu'elle devenait sa propre rivale. qu'elle ne pouvait plus regarder son ancienne image. dont elle avait déjà tant souffert. elle chancelait. Enfin. Je me souviens de ma surprise. cette étude faite d'après elle. huant sa nudité . il désignait la figure couchée . le ventre et les seins. puis. tu peux chercher sur son corps. après les rires de la foule. chez la femme.

c'était la femme couchée de l'ancienne toile qui se relevait à présent. plein de remords. que les ondes douloureuses passaient le long de ses membres . dans la femme debout du nouveau tableau. se déformer les lignes pures. Et. n'ayant plus la coquetterie de sa grâce.290 - . dans . puisqu'elle était vieille. nue entre ses bras. hors de lui. se soulageant sur elle. elle en tombait à une échéance. lui. enragé par une mauvaise séance. le poing tendu : « Non. cette image. car il n'y avait désormais qu'une œuvre. Elle abaissait sur elle des regards troubles. elle reprit la pose. Et elle pardonna une fois de plus. elle courut se rhabiller. vivant en camisole et en jupe sales. Christine se sentit vieillir. où il semblait irresponsable. découragée par cette idée qu'il devenait inutile de lutter. et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature de son œuvre ? Elle en perdait l'intelligence nette des choses. je suis un misérable… De grâce. si frémissante. ce désespoir infini des femmes ardentes. pour achever de la tuer . Mais ses mains s'égaraient. Un jour. pose encore un peu. Claude. Alors. quand on veut poser. il ne faut pas avoir d'enfant ! » Révoltée sous l'outrage. décidément. était descendu la consoler. j'ai eu tort.à ce métier de modèle. secoué d'une de ces colères. plus vivante qu'elle. lorsque l'amour les quitte avec leur beauté. eut un cri terrible dont elle ne devait plus guérir. elle ne trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. « Voyons. Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus. pour me prouver que tu ne m'en veux point. qu'elle avait déjà passée à moitié. Jamais elle ne s'était étudiée ainsi. qu'il allait passer les nuits chez d'autres. pose. elle ressuscitait. je ne puis rien faire avec ça… Ah ! vois-tu. tandis que. » Il la rattrapait. Et elle renaissait. Il avait failli crever de nouveau sa toile. elle avait la honte et le dégoût de son corps. il lui disputait sa chemise. pleurante. où elle avait perdu jusqu'à l'amour de son mari. elle croyait voir se creuser des rides. Tout de suite. à chaque séance.

le gorgeait de tout ce qu'il aimait. une vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner. comme Sandoz montait le soir. après s'être marié. l'ancien coureur de trottoirs. l'abêtissait de pratiques amoureuses. Chacun de ces derniers avait écourté et espacé ses visites. épuisé. et qu'elle haïssait maintenant. Il ne quittait plus son échelle. à la stupéfaction des camarades. de grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge. pas un n'y retournait. elle se sentait une colère sourde contre le pauvre être. pour prendre l'air un moment sur la butte. il ne le trouva point. La lente rupture s'était aggravée entre Claude et les amis de l'ancienne bande. maintenant. Son enfant. en était tombé à une domesticité de chien fidèle. vers quatre heures. que personne ne voyait. Quant à Mahoudeau. il aurait mieux fait de ne pas naître ! C'était lui peut-être la cause de tout. il nettoyait les fonds jusqu'à la nuit noire. ah ! certes. Elle ne pleura plus. grâce à un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses modèles. que lui. donnant les clefs de son argent. à cette idée qu'il a pu. de plus en plus bousculé par le détraquage de cette admiration de jeunesse . les jours seulement où elle voulait bien lui laisser vingt sous . Claude s'obstinait cette fois. oui. elle excusait déjà le père. il alléguait son travail. et il acheva le tableau. pour aller habiter l'une de ses maisons de Melun.son immobilité de statue. avec sa maîtresse de piano. ayant en poche de quoi acheter un cigare. mal à l'aise devant cette peinture troublante. détruire l'amante. pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée. ce jour-là. tous étaient en fuite.291 - . car il commençait à gagner quelque argent. et. où il vivait chichement de la location de l'autre. en elle. Gagnière. depuis que Mathilde le tenait cloîtré. il déclara qu'il n'y toucherait pas davantage . à un tel point. avait même quitté Paris. l'avare qui ramassait ses plaisirs au coin des bornes pour ne pas les payer. Pourtant. Enfin. Christine répondit qu'il venait de sortir. et. où elles ruisselaient. on racontait même qu'en fille . despotiquement : elle le nourrissait à crever de petits plats. le soir. il jura qu'il l'enverrait quand même au Salon. C'était une autre histoire pour Jory. lui.

au rang des maîtres qui révolutionnent une époque. devant ce tourment effroyable de l'impuissance. en le plaçant très haut. en continuelle dispute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été trompé sur ses capacités d'architecte. Le jour où . comme une de ces visions de grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres. il se mettait le second depuis le collège. elle le jetait dans la religion et lui parlait de la mort. Fagerolles affectait une vive cordialité à l'égard de son vieil ami. Ensuite. n'était pas heureux non plus de son côté. De toutes ces amitiés mortes. Et. car il avait cru à son ami plus qu'à lui-même. il en était resté plein d'étonnement. comblé de millions sans doute. en marche pour toutes les fortunes et tous les honneurs ! Et Claude ne regrettait guère que Dubuche. un attendrissement douloureux lui était venu de cette faillite du génie. au milieu de cette misère. afin de consolider sa conquête. affiché. Seul. plus il frémissait de charité. une amère et saignante pitié. que l'on élevait sous de la ouate. ce qu'il ne faisait jamais du reste : il avait tant d'occupations. sombrer au fond de la folie héroïque de l'art. des fœtus venus avant terme. promettant toujours d'aller le voir. son filleul. D'abord. il n'y avait donc que Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la rue Tourlaque. pour cette triste femme aussi. Est-ce qu'on savait jamais. Il y revenait pour le petit Jacques. où était le fou ? Tous les ratés le touchaient aux larmes. en art. lorsqu'il le rencontrait. à l'effort grotesque et lamentable. cette Christine dont le visage de passion. avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l'œuvre. depuis qu'il voyait Claude perdre pied. et plus le tableau ou le livre tombait à l'aberration. semblait-il. obligé de vivre dans les potions de sa femme malade et de ses deux enfants. célébré. surtout. le remuait profondément.autrefois dévote. par une lâcheté tendre des vieux souvenirs d'enfance. et cependant misérable. sa fraternité d'artiste augmentait. malgré les froissements que la différence de leurs natures avait amenés plus tard. dont il avait une peur atroce. depuis son grand succès. Mais Dubuche.292 - . tambouriné.

sans le souffle fort qui sortait des lèvres décolorées. en voyant les yeux de Christine rougis de larmes. je vais l'attendre. était allée se rasseoir près d'un lit de fer. et il s'effraya. cette sorte de hangar mal crépi. » Jamais elle ne l'avait ému à ce point. elle ne rangeait plus une chaise. il insista. laissant s'accomplir la débâcle du ménage. sans cesse. Mais il va de moins en moins bien. qu'il ne pouvait plus. son insouciance de tout ce qui n'était pas la passion dont elle brûlait. pour qu'il soit avec nous… Oh ! il n'a jamais été solide. on l'aurait crue déjà morte. « Mon petit Jacques. c'est désespérant. « Tiens ! demanda-t-il. la tête de l'enfant semblait avoir grossi encore. est-ce que Jacques est malade ? » Elle recouvrait l'enfant. il ne se lève plus depuis trois jours. – Oh ! il ne peut tarder. la tête fit un vain . n'essuyait plus un meuble. la porter. avec son affaissement de femme délaissée.Sandoz était monté sans trouver le peintre. ses gestes las. » Les regards fixes. c'est moi. Blême. quand il se fut approché. si lourde de crâne maintenant. où l'on grelottait de tristesse. « Oui. Christine. je reste. que Sandoz n'avait pas remarqué en entrant. nu et encombré de désordre. sous la lumière crue de la grande baie. il ne s'en alla pas. – Alors. dont les mains. ayant à peine la force de se mouvoir elle-même. c'est ton parrain… Est-ce que tu ne veux pas me dire bonjour ? » Péniblement. à moins que je ne vous dérange. sa parole lente.293 - . Et c'était à serrer le cœur. Depuis une semaine peut-être. Nous avons apporté là son lit. elle parlait d'une voix monotone. malgré le clair après-midi de février. « Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt. cette misère culbutant dans la saleté. pesamment. Elle reposait inerte. repoussaient le drap.

puis se refermèrent. il s'assit sur le divan. des morceaux très travaillés ceux-là. les débardeurs qui déchargeaient les sacs de plâtre. fini ! » – Et. et la grande figure nue surtout. d'une belle puissance de facture. puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. – Comment. il a dit qu'il n'y avait rien à faire… Espérons que ce sera une alerte encore. quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine suivante pour le Salon. mais d'ébauche magistrale. montrant le blanc des yeux. il resta gêné. Le voilà qui a douze ans. Il se promena en silence.effort pour se soulever. trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas à leur place . la Seine. demeuraient à l'état d'ébauche.294 - . en le finissant davantage. au milieu. avait un éclat. pour ne pas augmenter son inquiétude. « Ah ! ah ! ça marche. un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange et déconcertante. en homme qui désirait la juger sans hâte. les quais. les paupières s'entrouvrirent. Seulement. comme si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve. peinte dans la fièvre. au milieu des réalités voisines. cette fois. C'est la croissance. » Sandoz. Les fonds. d'où montait la pointe triomphale de la Cité. . – Il est fini. glacé. « Mais avez-vous vu un médecin ? » Elle eut un haussement d'épaules. « Oh ! les médecins ! est-ce qu'ils savent ?… Il en est venu un. il s'arrêta devant le tableau. il est en bonne route. se tut. À gauche se trouvait aussi un groupe excellent. la barque des femmes.

tandis que Christine. baisa le petit Jacques. Tous deux s'abandonnaient. couchés à demi. Claude rentra au même moment. oh ! la femme. dans la désolation continue de son cœur. qui avait de nouveau rejeté la couverture. étonnante ! » D'ailleurs. se renversaient. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami. les regards en l'air. ne semblait penser à rien.295 - . il faut en sortir. Peu à peu.Sandoz. et l'homme qui soulève un sac. et il eut la force de murmurer : « Étonnante. à côté du lit. « Alors. – Tu as raison. le repos le remettra. près de Sandoz. c'est décidé. à gauche . « Comment va-t-il ? – Toujours la même chose. se décolorait en une tombée de crépuscule. » Et Claude alla s'asseoir sur le divan. ne regardait rien. la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà. la nuit venait. là-dedans ! Cette fuite du quai. il s'approcha de Christine. Je te disais bien de ne pas t'inquiéter. Puis. silencieux. Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui. il lui serra vigoureusement la main. de cette machine… Oh ! il y a des morceaux. en bas… . uniforme et lente. se désespérait en face de cet avortement superbe. – Bon ! bon ! il grandit trop. parcourant le tableau. ta femme m'a dit que tu l'envoyais ? – Oui.

je ne pouvais plus passer devant. qui est au Luxembourg ! Tu te rappelles. je le croyais mort. qui dédaigne même de donner des raisons. rapetissé à . le peintre de la Mare de Gagny. j'avais découvert sa baraque. sans avoir l'envie d'entrer. une petite porte. encombrée de toute une basse-cour faite de planches verdies. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque. et tu m'avais promis de les habiller.Seulement… » Il hésitait. l'envahissant peu à peu. « Aujourd'hui. terré comme une taupe !… Puis. voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte… Un vieux de quatre-vingts ans passés. comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement rentrée en lui. c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses nues… Ça ne s'explique guère. je t'assure. rue de l'Abreuvoir… Eh bien. inconnu. » Claude répondait sèchement. mon vieux. avec de petites fenêtres. il se mit à parler d'autre chose. fini. et qui vit là. plantée de quatre poiriers. « Seulement. un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent. Pense donc ! un maître. que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine. de l'autre côté de la Butte. une cambuse pareille à un jouet d'enfant. bordée de talus gazonnés . sans quitter des yeux son tableau. une lichette de terre en pente raide.296 - . tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse : une rue de campagne emplie de volailles. de vieux plâtres. Courajod ! En allant prendre l'air parfois. « Tu ne sais pas d'où je viens ? Je viens de chez Courajod… Hein ? le grand paysagiste. de grillages en fer consolidés de ficelles… » Sa voix se ralentissait. au point de le gêner dans ce qu'il disait. et nous avons su qu'il habitait une maison près d'ici. avec l'obstination de l'idée fixe. ratatiné. il clignait les paupières. oh ! le jardin. il osa enfin. te souviens-tu ?… Tu y tiens donc bien. à ces femmes ? – Oui. un petit jardin. il me tracassait.

comme si je voulais le battre. je m'approche. Enfin. ses lapins. reculer. vous resterez comme notre père à tous. ce retour volontaire au néant. il m'a flanqué dehors. quel talent ! Si vous saviez l'admiration que nous avons pour vous ! Vous êtes une de nos gloires. je suis revenu à mon affaire. sa voix s'éteignit en un grand soupir douloureux. vous avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'œuvre. toute la . il me regardait de son air d'épouvante stupide. des villes. le dos tourné à Paris. avec des rivières. son tricot de paysan. m'a montré ses poules. la gloire pour qui nous mourrons. il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus suppliant. superbe ! toute la plaine Saint-Denis. il ne parle plus qu'à des bêtes. La nuit continuait à se faire. une ménagerie extraordinaire. ses chiens. » Ah ! du coup. si tu l'avais vu prendre peur.la taille d'un gamin. bégayer. il s'est calmé. un zézaiement de vieillard retombé en enfance. une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue lente. contre les tentatives d'admiration de la rue… Ah ! ce grand homme finissant en épicier retiré. entre ses gencives. des lieues et des lieues. Non ! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots. des fabriques qui fument. « Oh ! monsieur. permettez à un peintre de vous serrer la main. bravement. les yeux là-bas. je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment. » Ses lèvres s'étaient remises à trembler. Quant à l'horizon. ainsi qu'à un maître.297 - . un vrai trou d'ermite dans la montagne. impossible à comprendre : « Sais pas… si loin… trop vieux… m'en fiche bien… » Bref. submergeant les pieds de la table et des chaises. dans la campagne sans bornes… Naturellement. ses canards. et il mâchonnait des paroles sans suite. je lui dis : « Monsieur Courajod. Courajod. qui se barricadait avec ses bêtes. je vous connais bien. avant la mort ! Ah ! la gloire. si j'avais déterré devant lui quelque cadavre de sa jeunesse . Une fuite… Je l'avais suivi. des trains qui soufflent. jusqu'à un corbeau ! Il vit au milieu de ça. sa marmotte de vieille femme… Et. inexorable. nous autres ! » De plus en plus étouffée.

qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent. parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine.confusion des choses traînant sur le carreau. mon vieux. ce serait naturellement de produire beaucoup. le bas de la toile se noyait . les membres. il dit ses propres tourments. entre dans le vacarme. sans me laisser respirer une bouffée de grand air . qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine. tout ce que j'aime. près de qui apparaissait encore la silhouette noire de la mère. d'être vu. le matin. ma femme. fais d'autres tableaux. C'est le germe apporté dans le crâne. dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais ! Nous qui ne croyons plus à Dieu. moi. pendant que. je remâche sourdement mes phrases avec . le dos renversé sur un coussin du divan. Déjà. comme s'il eût enfin jugé son œuvre. il se confessa.298 - . qui ronge le corps entier. immobile. Dès que je saute du lit. pénétré par la mélancolie du crépuscule. parla à son tour. les yeux désespérément fixés. les bras également noués sous la nuque. Sandoz. si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme. comme disent les bourgeois. mais tu ne me crois pas. semblait étudier le progrès des ténèbres. alors. si tu es heureux enfin… Écoute. et tu me diras ensuite si cela te suffit. me cloue à ma table. Et. j'en meurs !… Je te l'ai répété souvent. le travail a pris mon existence. qui ne peux arriver au public. dans cette agonie du jour . et lui. on n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade. puis. au milieu du profond silence. eh bien. le travail m'empoigne. nous croyons à notre immortalité… Ah ! misère ! ». oui ! moi qui commence à faire mes affaires. « Tiens ! moi que tu envies peut-être. il me suit au déjeuner. Peu à peu. il m'a volé ma mère. « Est-ce qu'on sait ? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu ? Quelle duperie. loué ou éreinté… Ah ! sois reçu au prochain Salon. qui mange la cervelle. qui envahit le tronc.

j'ai rêvé de repos à la campagne. Puis. « Encore si l'on se contentait. je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. bon à quitter. il y en a. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes.299 - . je monte embrasser ma mère.mon pain . car le bonheur est uniquement fait de bonté. aujourd'hui que je pourrais me contenter. aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. dans mes jours de misère . j'ai fermé la porte au monde derrière moi. et il me mangera. et. bon à prendre. rentre dîner dans mon assiette. un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. pour lesquels la production est un plaisir facile. plus rien ! ». selon le bon plaisir du travail dévorateur… Non ! non ! plus rien n'est à moi. l'œuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal. ils ne peuvent écrire . et j'en ai un grand remords. il recommença péniblement. sans fièvre aucune. tant pis si une d'elles est restée en détresse ! La maison rira ou pleurera. que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'œuvre en train. je retombe au somnambulisme des heures de création. l'habitude est prise. et il n'y aura plus rien. dont la végétation continue. et j'ai jeté la clef par la fenêtre… Plus rien. il m'accompagne quand je sors. Ma pauvre femme n'a pas de mari. tellement distrait. mais est-ce que je puis m'échapper des pattes du monstre ! Tout de suite. puis. ils s'admirent. pas une escapade chez un ami. se couche le soir sur mon oreiller. Il se tut. de franchise et de gaieté. des voyages lointains. Oui. si impitoyable. ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. paraît-il. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché. plus rien dans mon trou que le travail et moi. si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien !… Ah ! je ne sais pas comment ils font. je ne suis plus avec elle. que dix minutes après l'avoir quittée. même lorsque nos mains se touchent. pas une folie de paresse ! Jusqu'à ma volonté qui y passe. Ils sont ravis. dans un ménage . jusqu'au fond de mon sommeil… Et plus un être n'existe en dehors.

si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte. ça recommencera toujours . quel soulagement ! non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit. Eh ! c'est toujours très laid. le jugeant inférieur aux aînés. un livre ! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine. . deux lignes d'une qualité rare. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute. rien ne vaut. puis. enragé de pas laisser une œuvre plus complète. si elles ne plaisaient pas.300 - . des livres sur des livres. lorsqu'il s'agit de leurs enfants bâtards. mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée… Puis. distinguée. introuvable… Eh bien. ça recommence . furieux contre moi. je me désole à ne plus vivre une minute heureux. et moi. Mais l'insulte est saine. pour vous entretenir en souplesse et en force. dès le jour où je commence un roman ! Les premiers chapitres marchent encore. certaines femmes en mourraient. Et. avec l'illusion consolante qu'on sera aimé un jour… Ah ! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères ! Seulement. Au lieu de m'incommoder. quand même. et l'on arrive très bien à en mourir. pour croire en soi ? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres. ni même examen sérieux. j'en crèverai. je m'accouche avec les fers. plus haute. J'en vois que les attaques bouleversent. me voilà éperdu. me forgeant des tortures de pages. la huée des imbéciles. c'est une mâle école que l'impopularité. elles m'excitent plutôt. moi. qu'on n'attend ni justice immédiate. Mon Dieu ! que d'heures terribles. ensuite. de phrases. et l'enfant. je m'accable. il y a moi. j'ai de l'espace pour avoir du génie . qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. quand il est fini. ah ! quand il est fini. exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent. jamais satisfait de la tâche quotidienne. pour l'aimer… Je ne parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. et j'aurai.deux lignes qui ne soient pas. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie à une œuvre. puis. en dehors de la volonté . Simple fatalité de nature. l'entassement d'une montagne . perdre toute critique. me semble une horreur. condamnant déjà le livre en train. tout bon sens. uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le cœur. de mots.

maintenant. lorsque j'ai passé à droite . Il s'était contenu. je ne l'enverrai pas. pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore ! » La nuit s'était faite. un dernier reste de jour qui s'effaçait. Après un long silence. n'ayant de net que la rondeur du ventre. dans l'obscurité qui le cachait. les jambes déjà évanouies. flotter la figure nue. On voyait. j'en ai eu la secousse au cœur ! » Ses larmes. le tableau reste.301 - . tombé à un noir lugubre. il répéta sa question . couleur de lune. raté encore. bégaya enfin : « Merci. avant de jeter ce cri passionné. – Comment. une seconde vie. dont la chair luisait. qui me la donnera. j'étais décidé… Mais je ne l'avais pas vu. on n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère. il dut souffler un instant. lorsque tu accompagneras làbas ton tableau ? » Claude ne lui répondant pas. après avoir ravalé un sanglot. oui. il semblait que le souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres. alors. le désespoir dont il venait d'être secoué lui-même ? Il attendit. si je ne devais pas aller à gauche. une détresse énorme et lointaine montant des rues. Était-ce la tristesse infinie. ruisselaient lentes et tièdes. De tout l'atelier. tu étais décidé ? – Oui. et le peintre. mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire… » Une émotion l'avait pris. et ma dernière parole. mais sans forme précise. . pareille à une vision agonisante. Sandoz demanda : « Veux-tu que j'aille avec toi. l'affreux doute de la besogne faite. et je viens de le voir. me demandant si c'était bien ça. ah ! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing. mon vieux. un bras mangé. la grande toile seule gardait une pâleur. sous ce jour qui tombait… Ah ! c'est raté.en mourant. il crut l'entendre pleurer. où s'envolait tout son lyrisme impénitent : « Ah ! une vie. ses paroles s'étranglaient.

à son tour. on revint . on l'entendit jurer dans la nuit épaisse. le tableau. elle reparut très pâle. « Nom de Dieu. la fin du monde ! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre. éclatait malgré lui. toute la baraque. jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. ça ne fait rien… Je vais m'y remettre… » Christine. toute noire ! » En effet. rien ne tient. et il me tuera. répondit : « Toi ! je ne t'écoutais pas… Non. avait quitté sa chaise. et il y a eu un moment. et il tuera ma femme. sous un petit jours gris. Mais le peintre s'était levé. la terre roulée au néant du vide. très fin. dans cette sacrée toile. j'allume la lampe. les fonds seuls sont jolis. décroissant comme une lune malade. je suis furieux. les ténèbres ont coulé encore. murmura Sandoz bouleversé. et contre laquelle il se heurtait. qui. elle aussi. Eh quoi ! il ne partait pas. Et tiens ! tiens ! à cette heure. il n'y a plus rien d'elle. La lumière s'en allait. mon enfant. les jambes mauvaises… Ah ! c'était à en crever du coup. un engouffrement. je tout qui fichait le camp. mais ce sera un chef-d'œuvre. pas même d'aplomb. « Mon pauvre ami. » Claude. mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre. la femme nue détonne comme un pétard.302 - . elle est morte. l'interrompit. encore : un vertige.et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé. j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse… Puis. l'abomination recommençait ! « Je vais m'y remettre. nom de Dieu ! » Christine alla se rasseoir. » Elle l'alluma. car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé. avec mon éternel et stupide mécontentement des choses. « Prends garde. simplement. où j'ai brusquement vu clair : oui. répéta Claude. c'est dur à se dire. pour soigner des morceaux… Seulement. plus une lueur. avait complètement disparu.

Christine s'abattit devant le lit . Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut. le pauvre enfant. Le lendemain matin. les bras tordus. Le pauvre être. ils restèrent béants audessus du lit. et elle pleurait à grands sanglots.près de Jacques. qui s'était découvert. du tâtonnement égaré de ses petites mains. il est mort ? » Un instant. il venait de trop obéir. La mère semblait hébétée. qu'ils jugeaient incroyable. du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise. uniquement frappés de la brutalité de l'aventure. qui la secouaient toute. Une vision rapide déroulait les jours. sur le dos. des paroles mauvaises. les genoux cassés. ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille . Elle lui avait tant de fois . chacun d'eux lui apportait un regret. lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. » Et leur stupeur était telle. Claude achevait de s'habiller. et ses yeux vides s'étaient ouverts. « Claude ! Claude ! vois donc… Il est mort. le trouva d'un froid de glace. répétant d'un air de profonde surprise : « Comment. cette chair vivante de sa chair. » Il accourut. des caresses différées. Sandoz dit ses craintes.303 - . le père retournait déjà devant sa toile. exagérée jusqu'à l'enflure des crétins. les yeux gros. pendant qu'elle gardait le malade. des rudesses même parfois. sa bouche élargie. l'œuvre à créer. sans comprendre. avec sa tête trop grosse d'enfant du génie. Le père le toucha. qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs. dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant. ne soufflait plus. Puis. la tête enfoncée dans l'oreiller. il est mort. seulement. pareille à un poids dont le lit craquait. décolorée. En partant. Il soufflait toujours. Lui qu'elle trouvait si désobéissant. trébuchant. le front au bord du matelas. celui de ne l'avoir pas aimé assez. Dans ce premier moment terrible. Et c'était fini. jamais plus elle ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son cœur. « C'est vrai. inerte. son désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords. une fois encore.

Et. Lorsque Christine se releva. grands ouverts. Alors. assura sa main . Les yeux fixes. l'idée confuse se précisait. se complaisait. ses larmes l'empêchèrent de voir. ce ton de cire des chairs. il ne pleurait que de grosses larmes rares. il ne bougera plus ! » Durant cinq heures. Claude travailla. laisse travailler ton père ! » qu'à la fin il était sage. lorsque Sandoz le ramena du cimetière. quand il jouait : « Tiens-toi tranquille. D'abord. le surlendemain. Et. le travail sécha ses paupières. il résista. un chef-d'œuvre de clarté et de puissance. il frémit de pitié et d'admiration devant la petite toile. elle dit seulement : « Ah ! tu peux le peindre. ces yeux pareils à des trous sur le vide. bientôt. pour longtemps. C'était un des bons morceaux de jadis. alla prendre une petite toile. reprise d'un accès de larmes. d'un revers de main. Il céda enfin. après l'enterrement. qu'il essuyait régulièrement. un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. La face convulsée. le chauffait d'une flamme. Puis. Cette idée la suffoqua. s'entêtait d'un pinceau tremblant. dans un besoin nerveux de changer de place. et. souriait vaguement à son œuvre. la vie mourant de la mort de cet enfant. il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard. Il se reculait. finissait par être une obsession. Claude s'était mis à marcher.répété.304 - . Pendant les premières minutes. il n'y eut qu'un modèle. noyant tout d'un brouillard : il continuait de les essuyer. quand il passait devant le petit cadavre. chaque sanglot lui arrachait un cri sourd. Ce dessin exagéré de la tête. elle le trouva ainsi à la besogne. tout l'excitait. semblaient exercer sur lui une puissance. la fin de tout. avec une immense tristesse en plus. il n'y eut plus là son fils glacé. commença une étude de l'enfant mort. .

je vais envoyer ça au Salon. tu me décides. resta saisi d'entendre Claude lui dire : « Vrai. ». plein d'éloges.305 - . .Mais Sandoz. Puisque l'autre machine n'est pas prête. tu aimes ça ?… Alors. qui se récriait.

de cette petite toile. lorsque. les ambitions. malgré tes promesses… C'est là. ce dernier gardait une importance de palais. je suis candidat au jury. dut le suivre. qu'est-ce que tu fais ? On se voit si peu ! » Puis. pour en regarder la façade. solide. réduit à une fantaisie de bibelot. la reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges. puis abandonnées. toute la basse cuisine qui déshonore la politique. et il demeura surpris. devant le petit hôtel.X La veille. une véritable fièvre électorale s'était déclarée. Tu sais que. l'administration venait de confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture. l'hôtel royal d'lrma Bécot. avec les fenêtres à meneaux. où tu n'as pas encore mis les pieds. Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie. la tourelle d'escalier. » Et Claude. l'artiste. cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et de désir. en face de son voisin. il aperçut. . au coin de l'avenue de Villiers. un découpage coquet et précieux d'architecte. continua Fagerolles. mais alors je vais te faire recevoir ça. Il était envahi d'une lâcheté. dans le tumulte et l'éternel mécontentement des artistes. à l'autre bord de la chaussée. lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon. Sur l'avenue. mon petit hôtel. Vaste. il s'arrêta. cette année. Il faut que tu visites mon installation. mon vieux ! s'écria cordialement ce dernier. tout près. lorsqu'il rencontra Fagerolles. « Je t'emmène. » En effet.306 - . où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme un rêve. le toit historié de plomb. les intrigues. « Comment ! c'est toi. les coteries. en se retournant. après des tentatives de réformes vingt fois reprises. presque sévère. C'était un vrai bijou de fille . dont il était plein. dont il avait pris gaiement le bras. Et qu'est-ce que tu deviens. un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau. il ajouta : « Ah ! tu as envoyé.

après l'avoir lancé. » L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre : de vieilles tapisseries. dans les coups de hausse. une salle à manger. Fagerolles exigeait. l'atelier surtout était une merveille. Est-ce que cela était payé ? Décoré de l'année précédente. de vieilles armes. quarante mille francs. dont les chimères portaient la hotte. occupé d'un bout par une cheminée énorme. elle en a. de curiosités de la Chine et du Japon. qui. l'accablement de l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. glorieux de la grande situation qu'il prenait dans l'art contemporain. ce luxe étalé sentait la dette. Claude examinait. dès le vestibule . cet argent gagné comme à la Bourse. . entièrement recouvert de portières d'Orient. fort de l'espoir de vendre toujours. si le peintre n'avait pas affecté le dédain. Et. Naudet. des lances soutenant en l'air le dais somptueux des tentures. à gauche. tendue au plafond d'un dragon rouge . ne s'inquiétait pas. Du reste. Fagerolles. où flottaient des bannières. avec une nuance de respect. au-dessus d'un entassement de tapis.« Hein ? cette Irma. tout un monument. cependant. toute en panneaux de laque. tout l'argent. un escalier de bois sculpté. trente. assez étroit. presque au ras du parquet.307 - . moi. Mais. À la fin. en haut. ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt. il n'y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs. exploitait maintenant son succès par coupes réglées. je ne vends que de la peinture !… Entre donc. sans un tableau. C'était tout ce qui traînait du métier. où montaient en panaches des plantes vertes. de plus en plus cher. dit Fagerolles. assurait-on. qu'il retint. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle. empli à l'autre bout par un vaste divan sous une tente. encore en pleine flamme de cette brusque fortune. drapé de peluche rouge. ne comptait pas. une cathédrale !… Ah ! dame. se dépensait sans qu'on en retrouvât la trace. et une question lui venait aux lèvres. avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel. dix nulle francs d'un portrait. de fourrures et de coussins. un amas de meubles anciens. filait entre les doigts. Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir. oubliée sur un meuble.

Dieu merci ! Ce que j'ai eu de monde ! Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes. » Sa voix hésitait. il avait senti le mépris secret de son ancien maître . Va. Ce fut très sincèrement. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat. un peu de ce que tu as de trop. dit Claude. ça déconsidère. pour que je les défende… Oh ! mon tableau est bien simple. Mais du monde arrivait. Naudet. il acheva de se troubler. et il voulait le reprendre. s'y opposait. c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée. que veux-tu ? on m'a tant sollicité. « Ça. il plaisanta la petite toile. pour être aimable. devant la petite toile. tous les jeunes gens désirent me mettre du jury. des exposants qui venaient se recommander. je n'ignore pas ce qui me manque. posée sur le chevalet. du matin au soir… Je ne voulais pas exposer. des câlineries de gueuse disant : « Je suis une gueuse ». Un déjeuner. et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement. pour qu'on l'aime. dans une sorte de déférence inquiète. .308 - . comme j'ai nommé ça. mon vieux… Moi. jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de leur charme. Et ton Salon. c'est assez original. les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière… Tu verras. je t'aime toujours. tu sais. Mais. » Il lui tapait sur les épaules. par ses caresses d'autrefois. il est envoyé ? – Ah ! oui.« Très fin. des camarades qui avaient à échanger des influences. lui aussi. plus de quinze personnes entrèrent et sortirent en moins d'une heure : des pères qui amenaient de jeunes élèves. je t'ai encore défendu hier chez les peintres. deux messieurs et trois dames sous des arbres. qu'il lui promit encore de s'employer de tout son pouvoir à la réception de son tableau.

en ai-je. il en ouvrit brusquement un des panneaux. de l'autre côté de l'avenue. Ils s'étaient remis ensemble. dans le silence qui s'était fait. Lui-même agita la main. du temps à perdre avec ces crétins ! » Mais.309 - . Fagerolles s'expliqua tranquillement. ça me plaît tant ! » s'étonner devant un autre : « Comment ! vous n'avez pas encore eu de médaille ! » répéter à tous : « Ah ! si j'en étais. de quoi ? – Mais de tout ! Un vice. si adroit. et. d'une rage si amusante. rompu à toutes les farces du pavé . une intelligence !… Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre ! oui. Claude avait reconnu Irma . les deux fenêtres se refermèrent. comme il s'approchait de la baie vitrée. « Tu vois.prodiguer les poignées de main. mon vieux. et l'on distingua. ce que je les ferais marcher ! » Il renvoyait les gens ravis. quand ça la prend de vous aimer ! » Deux petites flammes rouges lui étaient montées aux joues. tandis qu'une sorte de vase remuée troublait un instant ses yeux. « Hein ? crois-tu ! dit-il à Claude. où perçait le ricanement secret de l'ancien rouleur de trottoirs. il poussait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité extrême. une femme vêtue d'un peignoir de dentelle. on disait même que lui. toujours voyou au fond. depuis qu'ils habitaient l'avenue . dans un moment où ils se retrouvèrent seuls. avec ça. qui levait son mouchoir. Puis. en voilà une qui nous donnerait des leçons ! – Des leçons. un art. on peut correspondre… Nous avons une télégraphie complète. elle a un flair du succès extraordinaire !… Et. dire à l'un : « C'est si joli votre tableau de cette année. à trois fois. oh ! d'une drôlerie. parole d'honneur. à un des balcons de l'hôtel d'en face. il faut que j'y aille… Ah !. une forme blanche. Elle m'appelle. c'est commode.

Fagerolles piétinait. avec sa turbulence. sa dette grandissante. la liste des ateliers de l'École. pour l'unique plaisir de lui vider les poches . oublieux de tout l'argent qu'il donnait ! Claude avait remis son chapeau. il n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile. malgré le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. elle m'attend… Eh bien. une trentaine de listes. pour un fournisseur. Cette protection de Fagerolles lui était lourde . Autant là qu'ailleurs . la liste libérale. en se donnant le prétexte d'une longue promenade. Claude jura qu'il ne se dérangerait point. par lâcheté devant l'insuccès.310 - . de toutes les coteries. Mais. qui le faisait rire et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de cœur. se laissait manger par elle. . il y avait entre eux comme le cadavre de leur perversité. On eût dit. son défilé d'artistes électeurs. pour un caprice. à moins qu'on ne me nomme pas… Viens donc au Palais de l'Industrie. il passa devant le Palais de l'Industrie. » D'abord. une distraction de femme aimant la peinture. puisqu'il fallait avoir été reçu au moins une fois. le soir du dépouillement. des dames. intransigeante. criant les listes. des jeunes. pour rien souvent. prise derrière le dos des messieurs sérieux. dans l'attente inavouée du Salon. c'est convenu. et il recommençait ses interminables courses à travers Paris. il s'en alla rôder aux Champs-Élysées. mais tu vois. jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face.parisien. ton affaire est faite. « Je ne te renvoie pas. il ne put demeurer en place. un vacarme ! et. qu'elle envoyait sa femme de chambre demander. et il n'avait pourtant qu'une peur. ne pouvait voter. de toutes les opinions. Puis. Lui. au fond. que s'arrachaient des hommes en bourgerons sales. celle que le terrible gaillard ne tînt pas sa promesse. du reste. le jour du vote. D'ailleurs. Oh ! une bousculade. payant en maris. saigné à chaque instant de quelque somme ronde. dont le trottoir l'intéressait. car il avait cessé tout travail. un ragoût de bassesse. à plusieurs reprises. Elle en plaisantait. et cela expliquait en partie la gêne où il était. tu saurais tout de suite si tu dois compter sur moi. de conciliation.

Justement. l'escalier était libre. dont les fenêtres donnent sur les Champs-Élysées. trente . déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage. à la porte d'une section. à ce moment.311 - . il nous manque un homme !… Voyons. Mais il restait à en organiser trois ou quatre. une quinzaine en tout. Et il y avait là quatre ou cinq cents électeurs. « Ah ! toi. En haut. sur la brèche depuis le matin. entrait qui voulait. parlant fort. ayant l'air de croire que la réception de sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Une table de douze mètres en occupait le centre . dans le bruit cinglant de grêle de ces vingt. restés pour le dépouillement. émotionné au fond. que diable ! » Claude. du coup. dans la cheminée monumentale. composés chacun d'un président et de deux scrutateurs. il tomba dans l'immense salle du jury. la folie du scrutin.au lendemain d'une émeute. se trouva président d'un bureau. Fagerolles. Et cela dans le plus effroyable des charivaris. à l'un des bouts. fonctionnaient. Déjà. criait. qu'on lui passait par petits paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Il appelait tout haut les noms inscrits sur les listes. riant. ayant aperçu Claude. il se précipita. Le soir. s'agitait. tous fuyaient. tandis que. mêlés à des amis. l'amena de force. à de simples curieux. dès quatre heures. brûlaient des arbres entiers. Maintenant. autour de la table. et personne ne se présentait plus. messieurs. lorsque le vote fut terminé. « Voyons. Claude ne résista pas à la curiosité de monter voir. et il remplit sa fonction avec une gravité de timide. par crainte de l'écrasante besogne qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. pour dominer le vacarme. des bureaux s'installaient. un homme de bonne volonté par ici ! » Et. tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de nous aider ! C'est pour la bonne cause.

tous fumèrent. Du reste. faisant l'Empereur. heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois de plus. lorsqu'on servit la collation. s'en allaient. Fagerolles était là comme l'enfant gâté de tous. c'était une kermesse en goguette. que la gaieté déborda. une couche épaisse de papiers. dans cette salle géante que les bûches de la cheminée éclairaient d'un reflet de forge : Puis. sous un nez crochu. la nuit tomba. salis encore des bouchons. risquaient des cris d'animaux. désespéré quand une liste ne contenait pas le nom de Fagerolles. Vers onze heures. Comme il ne pouvait rien faire sans passion. et des artistes méfiants. tandis que. risquant même des professions de loi. Les garçons apportèrent des lampes . des quelques assiettes cassées.noms criés ensemble par des voix différentes. au milieu du ronflement continu de la foule. se montrant partout. par cette pluvieuse journée de mars. cependant. car le camarade s'était rendu populaire. il s'animait. lâchaient un essai de tyrolienne. on n'était plus que deux cents. il goûtait souvent. Peu à peu.312 - . On vidait violemment les bouteilles. beaucoup se lassaient. Vers six heures. des viandes froides et du vin. sans négliger de saluer très bas les membres de l'Institut. cette joie. des miettes de pain. un peintre à la moustache raide. D'autres commençaient les farces. s'engageant vis-à-vis des jeunes. se rapprochèrent. enfourcha une chaise et galopa autour de la table. Mais ce fut à huit heures seulement. la fumée brouilla d'une vapeur la lumière jaune des lampes . On se lâchait. sur le parquet. Une sympathie générale montait. . des profils muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un œil oblique. traînaient les bulletins jetés pendant le vote. un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour haranguer le peuple . on s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés. fréquentant les cafés où se tenaient des groupes influents. saluant. tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes.

qui parut embarrassé. » La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle hostilité avec Mazel. Claude. les résultats du scrutin. ça ne marche guère… Mais tout n'est pas perdu. Une heure du matin. C'était Bongrand. un soir. appelait toujours. il vécut anxieux. cette hostilité avait . Il dépouillait. après minuit. pendant deux semaines. Le premier. il lui dit : « Vous savez. un à un. Dix fois. avec ces bougres. des flâneurs en habit noir et en cravate blanche. puis deux heures sonnèrent. chez Fagerolles . dès qu'une addition partielle leur était communiquée. un maître célèbre de l'École. en échangeant de grandes poignées de main. D'ailleurs.Mais.313 - . une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol. nommé président du jury. on proclama les résultats définitifs. car moi. qui sortaient du théâtre ou de soirée. mais une honte le retenait. le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. comme le jury procédait par ordre alphabétique. et la conscience qu'il y mettait. sur le boulevard de Clichy. mon bon. de cinq places avant Bongrand. Et. Et comptez sur Fagerolles. il eut un coup au cœur. quand le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante. Il arriva aussi des reporters . toutes les additions furent centralisées. piqués du désir de connaître avant Paris. que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail. et on les voyait s'élancer hors de la salle. mais dont le nom avait dû être souvent rayé. dont le dandinement lui était bien connu. il revint du monde. Et le jour pointait. Alors. là-bas. il eut l'idée d'aller aux nouvelles. La fumée et la chaleur devenaient intolérables. j'ai une peur de chien de vous compromettre. Bien qu'ils se traitassent de chers collègues. en voyant venir deux larges épaules. l'attardait tellement. enroué. nous veillons. rien peut-être n'était décidé. Fagerolles et moi. porté sur la même liste. lorsque Claude rentra rue Tourlaque. brisé et ravi. il dépouillait. Enfin.

dans un piétinement de fatigue. des discussions arrêtaient parfois le groupe. malgré tout. les quarante.éclaté dès le premier jour. Fagerolles. intriguant. et dont les ventres. on bâclait le plus possible la besogne. l'un ne pouvait demander l'admission d'un tableau. on se querellait pendant dix minutes. qui poussaient dans le feu de la dispute. qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève. où Bongrand luimême usait ses fortes jambes. chaque après-midi. comme des cadavres après la bataille. à quatre pas de la ligne des tableaux. et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau. un interminable rang de grands tableaux posés à terre. les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart. fuyant à travers les salles du premier étage. tant ce renégat l'adulait aujourd'hui. abondant alors en inventions drôles. appuyés contre la cimaise. et. Au contraire. le vice de Mazel. très rosse. Et le tour durait deux grandes heures. tout le temps sur les jambes. qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots de fourrure. sans que l'autre votât un refus. on réservait l'œuvre en cause pour la révision du soir . enlevant le vote avec des souplesses d'escamoteur. sans un répit. faisant le tour entier du Palais .314 - . tenant une corde de dix mètres. ayant à leur tête le président. la raidissaient. le travail se trouvait préparé par les gardiens. Les jugements étaient rendus debout. plus dure que les membres de l'Institut . jusqu'à l'épuisement de toutes les lettres de l'alphabet. sans un siège pour s'asseoir. élu secrétaire. Derrière le jury. tandis que deux hommes. marchaient les soixante-dix gardiens en blouse blanche. Ces travaux du jury étaient une rude corvée. afin de maintenir à bonne distance le flot des jurés. recommençaient la même promenade. s'était fait l'amuseur. rejetant sans vote les pires toiles . comme disaient les camarades. le jeune maître. au milieu des courants d'air glacés. Tous les jours. pourtant. . faisant le tri à chaque décision communiquée par les secrétaires. creusaient la corde. évoluant sous les ordres d'un brigadier. armé d'une sonnette. dès une heure. Du reste. les audacieux. se montrait pour les débutants.

mais plus douce. un repos d'une demi-heure à un buffet. Depuis huit jours. de l'encre. elle ne s'emmanchait pas avec ses autres engagements. La plupart avait de petits carnets. austères ou insouciants. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions mutuelles. achevaient une cigarette. au-dessus du flot tumultueux des têtes. le vote à main levée était rendu dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en l'air. Parfois. « passaient au chevalet ». au chevalet. n'avait pas de carnet. par des éclats de franchises inopportuns. la besogne reprenait. rangés par dix ou douze le long d'une sorte de tréteau.315 - . détachés de ces intrigues. et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand. le regard perdu.Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue . les échanges d'influences et de voix. au contraire. D'autres. d'une telle maladresse d'ailleurs. des sandwiches. recouvert de serge verte. dont le carnet débordait de notes. dès qu'il prononçait le nom de son ami . pour avoir des majorités présentables. même des tables. Fagerolles. qui. pour n'oublier personne. il n'essuyait que des refus. Et ce fut là. où l'on trouvait du bordeaux. si celui-ci votait pour les leurs. lui. il fallait que le président se fâchât. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante étaient jugés là. et ils le consultaient. un coup de passion soufflait. dans une salle unique. avec des plumes. plusieurs faisaient leur correspondance. mais l'affaire était dure. du papier. où il y avait des chaises. dans la grêle de recommandations qui s'abattait sur eux . se livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de Claude . du chocolat. Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges. qu'il gâtait les meilleures causes. ils s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue. Vingt . que l'Enfant mort parut enfin. Puis.

si je ne puis pas même obtenir le silence ! » Il donna un terrible coup de sonnette. Justement. un artiste qui était. tellement il la trouvait mauvaise. il eut encore une mésaventure. au fond de sa conscience. Entre autres. on avait jeté ce tableau à la fosse commune. la veille. sur cette admission réputée impossible. Mazel abominait ces histoires. nous y sommes… Un peu de bonne volonté. une toile attira son attention. dans le mépris unanime. le sourd respect pour l'homme dont il volait le talent. et l'effarement du brigadier. Peut-être y avait-il en outre. au galop. Comment veut-on qu'on juge de la sorte. qu'il sentait désastreuses pour l'autorité de l'École. sans l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance.316 - . » Par malheur. « Monsieur Mazel. sans remarquer qu'il était d'un vieux peintre classique. en murmurant : « Quel est donc le cochon… ? » Mais il se releva vivement. tout secoué d'avoir lu le nom d'un de ses amis. d'un air provocant. ce jour-là.fois. et comme sa vue baissait. cette bonne farce d'une exécution involontaire. je vous prie. égayait les jeunes du jury. d'un ton aigre à agacer les dents . le brigadier venait d'accourir. une femme nue sous un arbre. On a refusé un hors-concours… Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente. un cri de justice. respecté de l'Institut . Il avait eu un geste de colère. « Allons. qui se mirent à ricaner. repêchez-le. hier. il dit sèchement : « Eh bien. Fagerolles aurait lâché Claude. on faisait hier un bruit insupportable. » En effet. Mazel était d'une humeur détestable… Dès le début de la séance. dès les premiers tableaux posés sur le chevalet. . portez-le aux reçus… Aussi. il se pencha pour voir la signature. On verrait bien s'il n'était pas de taille déjà à violenter le jury. messieurs. il y a eu une erreur.

quelque toile suspecte d'un membre du jury. avant de se promener. il cria : « Superbe !…. Il en fut très blessé et devint farouche. on se poussait du coude. on se fâchait. lorsque passait l'œuvre d'un collègue. un malheureux père de trois filles. le rempart des saines doctrines. et le président s'était longtemps fait prier : que diable ! on lâchait la peinture. évidemment . On protestait. seul avec Fagerolles. . maintenant. et les vieux. c'est de lui ! » Malgré l'énervement de la séance. très riche. et une grosse majorité se déclara. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu. gonflant le dos. il y tient. je crois. peint par un de ses élèves. Enfin. deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes. ce qui finissait par les rendre prudents. Et-ce qu'on allait. Fagerolles enleva une première affaire. dès qu'ils avaient déchiffré la signature . effarés. « Prenez garde.317 - . on avait la précaution de s'avertir d'un signe. s'assurant du nom. l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement. un singe crevé d'avoir avalé une courge. dont la famille. » Et les deux académiciens levèrent promptement la main. Mais des rires. qui mourait de faim . c'est Mazel qui m'a supplié de voter… Un parent. C'était un épouvantable portrait. leur envoyer la Morgue ? Et les jeunes blaguaient la grosse tête. on riait. en lui contant une histoire sentimentale. pas de gaffe. n'est-ce pas. messieurs ? » On accorda le numéro un. derrière les épaules du peintre . l'œil furtif. puis rattrapaient leurs phrases. Le numéro un. lorsque Fagerolles leur souffla très bas : « C'est pour Mazel. Il avait dû emmener Mazel à l'écart. reculaient.lui aussi. des mots d'esprit. D'ailleurs. pour l'attendrir. quand on avait faim ! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles ! Il leva la main pourtant. des cris indignés éclatèrent : on venait de placer sur le chevalet l'Enfant mort. beaucoup s'épanchaient au premier regard. le recevait. Et ils en étaient tous là.

. un vieux lutteur… » Des paroles furieuses. hors de lui. selon sa manœuvre adroite. tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet ! » Oui. – Si vous défendez ça. « Voyons. un navet ! tous répétaient le nom avec conviction. Ah ! non. D'abord.Fagerolles. je demande le vote.318 - . ce mot qu'ils jetaient d'habitude aux dernières des croûtes. il tâcha d'escamoter le vote en plaisantant. » Et. sans jamais y envoyer une toile possible ! Toute la haine de l'originalité déréglée. non. de la force invincible qui triomphe. un petit peintre blond très rageur. l'interrompirent. on le poussait. Fagerolles eut le tort de s'irriter. et plate des barbouilleurs. le tumulte fut à son comble. des phrases partaient comme des balles. froide. un orgueilleux qui posait pour le génie. Mazel agitait sa sonnette sans relâche. « Monsieur. « C'est bon. des bras s'agitaient menaçants. oui. On l'entourait. soyez justes au moins ! » Du coup. perdant jusqu'à la souplesse de sa blague. Non. lui aussi. « Vous êtes injustes. très rouge de voir son autorité méconnue. vous déshonorez le jury. qui avait parlé de démolir le Salon. cédant à la colère de constater son peu d'influence sérieuse. c'est pour qu'on mette votre nom dans les journaux. pas celui-là ! On le connaissait. sentit la partie perdue. – Tais-toi donc ! reprit un camarade. messieurs. Fagerolles. tout de suite. à la peinture pâle. le vieux lutteur ! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans. de la concurrence d'en face dont on a eu peur. répondit lourdement : « Je m'y connais autant que vous. à la porte ! Alors. grondait dans l'éclat des voix. même battue. les dents serrées. – Vous ne vous y connaissez-pas. » Depuis que la discussion s'aggravait. dit enfin Fagerolles.

Au fond. » Lui-même allait peut-être lever la main. qu'on ne puisse s'entendre sans crier… Messieurs. que personne ne répondit. partit brusquement. refusé. Presque toujours. Mais. on demande le vote. « Messieurs. pour compléter le .« Messieurs. lors de la révision générale. la voix sèche. le sang aux joues. Rarement. il y avait des blessures à jamais saignantes. allons. on demande le vote ». Et le ton suffit. bien qu'il le jugeât exécrable ? On en recevait tant d'autres !. on s'entendait. il éprouvait un frisson. avait beau s'accorder deux journées de repos. lâcha ce cri de sa conscience révoltée : « Mais. cette révision générale. je vous en prie… » Enfin. des duels au couteau dont on agonisait en souriant. l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage des trois mille tableaux refusés. parmi lesquels il devait repêcher un appoint. dans une colère qu'il contenait. après ses vingt jours de séances quotidiennes. Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main. il n'était pas mauvais homme. n'eut plus que la chance d'être repris. les rivalités féroces sous la bonhomie des poignées de main. Le jury. hors de propos. messieurs… C'est extraordinaire.319 - . afin de permettre aux gardiens de préparer le travail. et l'Enfant mort. – « Voyons. devenu pâle. le coup de massue était si rude. il obtint un peu de silence. on en arrivait à ces querelles. nom de Dieu ! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre un pareil morceau ! » Des grognements coururent. Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau. lorsque Bongrand. répéta Mazel. muet jusque-là. C'était la besogne terrible. messieurs. au fond des vanités ravagées. c'était la haine latente.

un débordement qui montait. renonçant à en sortir. très loin. voir et juger toujours. Comment être justes. les regards clairs . tournant sans espoir de trouver jamais le bout. suivaient les sentiers étroits. sans bien distinguer un paysage d'un portrait. il en manquait encore huit. deux cent quarante. autour de la galerie extérieure. autour de l'Enfant mort. . hors d'haleine. entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le long des cadres. perdus entre les cadres. Deux cents. ils s'en allaient en béquillant. libres ! Une nouvelle scène les avait arrêtés dans une salle. Fagerolles se mit à blaguer. comme pour chercher le vrai sens du tableau. D'autres. contre les cimaises de toutes les salles. lui aussi. déclarant qu'il était beaucoup mieux à l'envers. un à un. d'une heure à sept. leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes . une inondation. mais. on complétait le nombre. bientôt. six heures de galop désespéré. étalé à terre. le submergeait sous le flot trouble de tout ce que l'art peut rouler de médiocrité et de folie ! Et ils n'avaient qu'une séance. ils avaient trouvé le bout. grand Dieu ! Que reprendre dans ce tas d'épouvante ? Au petit bonheur.chiffre réglementaire de deux mille cinq cents œuvres reçues. c'était une déroute. c'était fait ! Enfin. et il fallait marcher toujours. Mais. Ah ! ces trois mille tableaux placés bout à bout. un farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la toile. Dès quatre heures. d'autres couraient le long des petits sentiers. jusque sur les parquets. étendus en mares stagnantes. cette fois. Celui-là ? Non. des jurés se traînaient. cet autre ! Comme vous voudrez. leurs jambes se cassaient à cette marche forcée. Sept. En arrière. jusqu'à défaillir de lassitude. partout enfin. on plaisantait. encore huit. ils tenaient bon contre la fatigue.320 - . au travers de ce dédale ! D'abord. parmi d'autres épaves. une débâcle d'année battue. envahissait le Palais de l'Industrie. sauvés. huit.

« Un peu de courage à la poche. C'était un usage. s'il ne tenait pas sa promesse. en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être compromis. si exécrable qu'elle fût. sans galanterie aucune. d'une dame… » _ Des ricanements l'interrompirent. soyez gentils. messieurs. Voyez le tour. se trouvait reçue sans examen. des fleurs. faites cette bonne action.321 - . jamais ! « Le prends-tu pour ta charité ? » cria la voix d'un camarade. indigné de ce négoce. comme on ricanait toujours. vous en aurez pour votre argent… De grâce. D'ordinaire. Et lui. « Tiens ! et vous. voulant que la victoire lui restât. c'est que j'en ai un. ce petit rigolo d'enfant mort ? » Bongrand. nom de Dieu ! qu'il ne foute jamais rien au Salon ! » Alors. Fagerolles. » Tous s'égayaient à l'entendre. . Non. pour ma charité… Oui. l'air superbe. se décida. le cœur crevé. chacun d'eux pouvait choisir dans le tas une toile. dans la cruauté de leur rire. se montraient goguenards. examinez. le ventre vide. les jurés avaient droit à une « charité ». ceux qu'on laissait se glisser au bas bout de la table. demeurait perplexe. Un expédient lui vint. Bongrand ?… Vous pouvez bien le prendre pour votre charité. Il tremblait à l'idée de la terrible scène. devant la peinture de femme. dès lors. Était-elle jolie ? Ces messieurs. « Moi ! je ferais cette injure à un vrai peintre !… Qu'il soit donc plus fier. Ces quarante repêchés de la dernière heure étaient les mendiants de la porte. messieurs. répéta Fagerolles plein d'embarras. car la dame en question était une protégée d'lrma. non. agita ses grands bras. autre. « Pour ma charité. mais ils refusaient plus rudement. et qui. reprenez-le. on faisait l'aumône de cette admission à des pauvres.

de tout ce qui touchait à leurs personnes : un de ces engouements en coup de foudre. . Ah ! être vu. en deux lignes. Depuis une semaine. le public appartenaient aux artistes. de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours gratuits au travers des salles. Ils tenaient Paris. des poignées de main. Dès le lendemain matin. Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage. vivant dans une illusion qui lui montrait une foule. avec l'impatience fébrile d'un débutant. Claude.322 - . quelque chose de bienveillant. cette délicatesse s'émoussa. il était uniquement question d'eux. il retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste. dans cette grande boutique d'images. malgré la joie de la nouvelle. Peu à peu. un flot de têtes moutonnant et acclamant sa toile. la presse. de pitoyable. Un instant. les arrière-bataillons du menu peuple ignorant. éprouva un serrement de cœur : cette brièveté. il se remit à souhaiter l'ouverture du Salon. qu'il aurait voulu reprendre son œuvre et la cacher. une de ces solennités qui mettent la ville debout. et ce fut de la sorte qu'un tableau du peintre de Plein air se trouva enfin reçu par le jury. dont l'énergie soulève les pavés. » On cria bravo. de leurs gestes. je le prends pour ma charité. il fut malheureux de cette victoire. à un point tel. suivant le monde. Puis. de leurs faits. un billet de Fagerolles apprit à Claude. qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort. c'était une primeur. arriver quand même ! Il en était aux capitulations dernières. jusqu'à ce chiffre effrayant de cinquante mille visiteurs. souillée . de leurs envois. par certains beaux dimanches.« C'est bon. la rue. pour venir faire la toilette suprême de leurs tableaux. qui la font se ruer dans un écrasement de cohue. toute une armée. on lui fit une ovation railleuse. cette journée accordée aux seuls peintres autrefois. tant sa misère humaine saignait de la longue attente du succès. cahotée. toute l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. jusqu'à dés bandes de campagnards. Maintenant. mais que cela n'avait pas été sans peine. de grands saluts. les yeux arrondis. défilant. Honneur au brave qui avait le courage de son opinion ! Et un gardien emporta entre ses bras la pauvre toile huée.

abominablement mises. par des portes voisines. Il parcourut d'un coup d'œil les tableaux des murs. Des espaces restaient vides. dès huit heures. une telle fièvre le brûla. mon chéri. les hommes avaient des cannes. des paletots sur le bras. les femmes marchaient doucement. lui fit ramener ses regards sur la foule peu à peu grossie. dans l'or trop neuf des cadres. n'était occupé que par trois dames. Lui. placé au centre. l'embrassa encore émue. » Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur. en se donnant à peine le temps d'avaler un morceau de pain et de fromage. un moment. il entendit une voix rauque broyer de dures syllabes : c'était un Anglais en veston à carreaux.323 - . et d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes. Puis. et son œil de peintre . gardant une vague odeur de vernis. une colossale et pâle sainteté à gauche. ruisselant de rouge. le cœur battant d'avoir monté vite le grand escalier. Mais la peur qu'il gardait du public fameux de cette solennité. tous éclatant en notes aigres. Il refusa même à Sandoz de l'accompagner. s'arrêtaient en profil perdu . trois monstres. au milieu du musc discret des femmes. des intérieurs. résolu à attendre le jour plus démocratique de la véritable ouverture.D'abord. une immense scène de massacre en face. enfouie au fond d'un cache-poussière de voyage. Derrière lui. des groupes se fourraient. tamisait le soleil en une vive lumière blanche . Le pouf circulaire. expliquant la scène de massacre à une femme jaune. inquiète. qui ne s'était pas senti le courage d'aller avec lui. la banale illustration d'une fête officielle à droite. et. ouvertes sur la galerie du jardin. des paysages. qu'il partit brusquement. le rappela. s'émiettaient. reprit haleine. allaient se reformer plus loin . le velum de toile. d'une fraîcheur frissonnante. toutes les têtes étaient levées. quoi qu'il arrive. intimidé. Il faisait dehors un limpide ciel de mai. Christine. par la bousculade de beau monde dont on parlait. une commande de l'État. puis des portraits. ne te fais pas de chagrin. surtout. Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage. dans cet air qui s'alourdissait déjà. « Et. installées pour une journée de médisances. tendu sous les vitres du plafond. venaient des souffles humides.

travaillant pour la médaille. passer une gueuse. revint par l'autre enfilade. beaucoup se connaissaient. racolant tous les visiteurs de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux . qui recevait devant son œuvre. chez lui ce jour-là. de loin. on commençait à y marcher avec peine. il y avait. sans trouver sa lettre. deux simples soldats tombés là on ne savait d'où. qui regardait. tâchant de comprendre. le peuple des peintres. belle encore. quand il retomba dans le salon d'honneur. Cette fois. échouée sur une banquette Au milieu de toute une tribu de mioches mal mouchés. Et. une jeune femme. la cohue y avait grandi rapidement. Claude se mit à chercher son tableau. c'était une profonde perspective de portières en vieille tapisserie.324 - . Il aperçut trois prêtres. distribuant déjà les médailles . les autres. le peintre. Il alla jusqu'à la grande salle de l'Ouest. les farouches guettant d'une porte les succès des camarades. maigre. puis. une grosse mère. accompagnée d'un enfant coquettement pomponné. d'une galanterie affichante avec les femmes. Toutes les portes s'ouvraient à la file. des sourires.était surtout accroché par les fleurs de leurs chapeaux. les rivaux qui s'exècrent en se criant à pleine voix des éloges. se trompa. au passage. parfois une poignée de main rapide. Les voix demeuraient discrètes . puis. les blagueurs cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite. charmante. avec des angles de tableaux entrevus. les sincères absorbés. et qui faisait les honneurs de la maison : un surtout. riche. célèbre. une dame mûre. Alors. une bourgeoise revêche. parmi les vagues sombres des hauts chapeaux de soie noire. un sourire de triomphe aux lèvres. dont il avait une cour sans cesse renouvelée . jeune. un ancien ami de l'atelier Boutin. et il y avait aussi les familles des peintres. suivit les salles de gauche. les timides qu'on ne ferait pas pour un empire passer dans leurs salles. des saluts. ne pouvant avancer. très aiguës de ton. flanquée de deux laiderons en noir. dévoré d'un besoin de publicité. Cependant. avec sa grande fille. des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la circulation. Il tâcha de s'orienter d'après les lettres. il reconnut des peintres. couvertes par le roulement continu des pieds. des queues ininterrompues de messieurs décorés. la maîtresse du .

où les tableaux semblent se rembrunir d'ennui. les femmes de tous les rangs. un autre professait.père.325 - . Sa lettre était de ce côté. du disparate des toilettes. Alors. parmi le trop-plein des numéros débordant au-dehors. On s'y écrasait. affichées ensemble. tout ce qui éclate en vacarme. dans les nudités des tableaux. sortit sur la galerie du jardin. Ahuri. les hommes de cercle. accablait chaque œuvre d'une impassibilité . demeurait planté. habillées sans goût. ne trouva rien. puis. des femmes qui se tiraient par les bras. Le Paris célèbre. et il y avait encore les modèles. Peut-être sa toile. échangeant un sourire . de cheval ou de Bourse. peu d'élégantes pour beaucoup de communes. il vagabonda. il s'étonnait de la vulgarité des visages. Quand il se fut dégagé. il ne découvrit rien. toutes deux au courant. Il visita les salles marquées d'un L. au centre d'un groupé de débutants . très calmes. Un critique affectait de prendre des notes sur les marges de son catalogue . Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau. il retomba pour la troisième fois dans le salon d'honneur. et. parlant haut. et qui est la terreur des peintres. du manque de majesté de ce monde. après d'autres courses lointaines. du théâtre et du journal. adoré. les mains derrière le dos. il se lança au travers des autres petites salles en retour. confondue. un autre. comme il était arrivé dans la grande salle de l'Est. catins. solitaire. cette queue reculée. qu'elles semblaient bossues à côté des poupées bien mises. montaient en une houle accrue sans cesse . égarée. le talent. maintenant. au déballage. continua de chercher. actrices. le million. vus de la sorte en masse. la grâce. blafards et grelottants sous la lumière crue . qui se montraient leurs corps les unes aux autres. moins fréquentée. des Parisiennes dont rien ne serait resté. dans la colère de ses vaines recherches. si on le retrouvait ? Deux petits reporters blonds complétaient une liste des personnes à citer. à tel point que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris. gâtant leurs chairs superbes sous de telles robes. désespéré. Claude enfila les portes de droite. les maîtres du roman. mondaines. avait-elle servi à boucher un trou ailleurs. Là encore. riche.

la fatigue des visages. C'était le galop ordinaire de la première heure. Et il poussa l'obligeance jusqu'à promettre son intervention. il avait une réponse pour chacun.326 - . il y avait là des lieues nouvelles de peinture. sans rien perdre de sa bonne grâce. et. les panneaux de chaque mur étaient disposés par terre. il réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté toute une file de salons. tous se cherchant. à le voir si entouré. à droite . Depuis le matin. . un air de souffrance mauvaise. les voisinages tuaient l'effet. sans qu'on favorisât personne. Et ce qui le frappait surtout. hausse terriblement les épaules. Accablé d'éloges. Mais Fagerolles venait de paraître . chuchotant les bas. sans un mot. le jour tombait mal. puis s'en va . il supportait l'assaut des petits peintres de sa clientèle qui se trouvaient mal placés. les deux qui restent un quart d'heure. après les médailles. de remerciements. un grand maigre. la main tendue. l'aigreur des voix. le nez sur une petite toile. interminables : on était trop haut. avec des regards torves de conspirateurs. il n'y avait plus que lui. coude à coude. Mais une fierté l'arrêta. relançant de salle en salle Fagerolles. c'était cette bousculade de troupeau. Un surtout s'acharnait. appuyés à la planchette de la cimaise. au milieu du flux continuel des groupes. se prodiguant dans son double rôle de jeune motive et de membre influent du jury. éclatant en récriminations. Claude fendit la foule pour lui demander où l'on avait mis sa toile. Déjà. et. de réclamations. on suivait l'ordre des numéros de classement. ce continuel besoin d'un autre ? Du reste. Il finit par déboucher dans une salle. se montrant partout à la fois. courant se voir. lors du remaniement des salles. qui avait beau lui expliquer son innocence : il n'y pouvait rien. N'était-ce pas imbécile et douloureux. en fureurs bruyantes. qui continua de le poursuivre. sans arriver à calmer le grand maigre. en effet. l'envie était à l'œuvre : le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames : celui qui. cette curiosité en bande sans jeunesse ni passion. puis accrochés. regarde. on parlait de décrocher son tableau et de l'emporter. Un instant .auguste.

tirait encore un panier du landau. le respect du public. au milieu.327 - . d'une création débordante . au loin. D'abord. tandis qu'un valet. mais combien adoucie. un esprit ! Ce n'était pas lui qui se fâchait incongrûment en morceaux passionnés. seulement. ne pouvant s'approcher. tant le flot des épaules moutonnait. avec sa croupe tendue de cavale. en rempart de chapeaux. sur les verdures assombries du fond . la même formule d'art. à force de se hausser sur la pointe des pieds. une muraille épaissie de têtes. l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage. en vestons de campagne. galants. il savait tout mettre sans rien mettre. la même note blonde. il les avait déshabillées. Fagerolles n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues . en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau d'honneur. Enfin. il reconnut le sujet. d'après ce qu'on lui en avait dit. arrangée avec une adresse infinie pour les satisfactions basses du public. ils réalisaient le rêve du distingué . Une tempête dans un pot de crème.où la foule s'étouffait. la nature morte du déjeuner. truquée. d'une élégance d'épidémie. l'art des sous-entendus. en voilà un qui faisait de la vraie vérité ! Il n'appuyait pas comme ces goujats de l'école nouvelle. les étoffes. non. les suffrages de la bonne compagnie ! Et avec ça une finesse. Tout cela. Quant aux deux messieurs. Enfin. et l'habileté suprême était dans cette forfanterie d'audace. s'enlevait gaiement en plein soleil. en se renversant pour prendre une assiette. gâtée. les figures. un chantre. il aperçut la merveille. il . dans ce Déjeuner. autour de lui. dans une admiration béante. Claude. vêtue d'une robe si étroitement ajustée. C'était le tableau de Fagerolles. dans cette force menteuse qui bousculait juste assez la foule pour la faire se pâmer. la troisième qui ne livrait pas un coin de sa peau. qu'elle en était troublante l'indécence. arrêté derrière les arbres. On se ruait. écoutait des mots. dans leurs toilettes osées de mondaines. Ah ! les nuances. il ne put le voir. quand il avait pris trois notes sur nature. l'autre découvrant sa jambe droite jusqu'au genou. Et il retrouvait son Plein air.

éteignant le milieu de la salle . trouva le mot : une peinture bien parisienne.328 - . il reconnut les gens qui l'avaient hué. La salle devenait trop petite. éclairait les tableaux des murs d'une nappe blanche. stupide devant ce triomphe. tandis que la lumière vive. l'odeur de vernis errante encore . des airs mourants de tête. étaient poussés. extasiés. il avait le public de face. On le répéta. Les chapeaux noirs se renversaient à demi. il tourna le tas. cette bile de l'envie tirant et jaunissant la peau. d'un air entendu. ce qui domina. les souffles froids montés du jardin. Un chroniqueur qui arrivait. ce fut l'odeur de chien mouillé. De vieux messieurs arrondissaient les yeux. Tout de suite. continuellement. austères. Bientôt. cette fatigue de la lutte.donnait les trois notes. qui hochait le menton. la bouche ouverte. qu'il avait remarquées d'abord. étonnés. c'étaient leurs frères . maintenant. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute. Il . mais sérieux. dans l'unanime régal d'un mensonge aimable. Deux grosses dames. profonds. gais. s'attendrissaient ici. pris du besoin de voir les têtes dont se composait un succès. ces admirations montant en une marée d'échines finissaient par exaspérer Claude . Là. s'aigrissait du parfum des toilettes. Ce n'étaient plus les vides de la première heure. des sourires inconscients. où l'or des cadres prenait le ton chaud du soleil. Ces dos enflés. dans le jour gris que filait la toile du plafond. s'extasia. autrefois : si ce n'était pas ceux-là. dans un joli mouvement du col. bâillaient d'aise. L'air mauvais des figures. Claude s'oublia. Un mari expliquait tout bas le sujet à sa jeune femme. et. embellis de respectueuse attention. Il y avait des émerveillements béats. glissée des bords de l'écran. on ne passa plus sans déclarer ça bien parisien. remplacés par d'autres qui leur ressemblaient. Alors. l'air s'échauffait. toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. pas une de plus. il manœuvra de façon à s'adosser contre la cimaise. les fleurs des femmes coulaient sur leurs nuques.

qui leva les yeux.329 - . si l'expérience de ses soixante ans ne valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse . le groupe des filles de la Vierge portant la bière. sur le panneau de gauche. une de ces averses brusques de printemps. jusqu'à ce que la nuée emportée. Une moire d'ombres courait le long des murs. dès qu'ils entraient dans la chaleur de la salle. autrefois. le prêtre en surplis. débandé parmi des champs de seigle et d'avoine. avec les mêmes bouches rondes. les visiteurs défilaient avec indifférence. raidie par l'obstination. . d'où était parti l'artiste. ce premier chef-d'œuvre dont on avait écrasé sa vie de travailleur. C'était pourtant l'effort suprême. la famille derrière le corps. des vêtements lourds qui semblaient fumer. Il aperçut. qui n'arrêtent même pas les passants. de bise. car les derniers venus apportaient une humidité. l'œuvre allait être un insuccès morne. la fille à la bannière. Il luttait contre lui-même. et dont les robes blanches. des trombes d'eau battant les vitres de la baie. le public se noyait de nuit . désagréable de science. devina un galop de grandes nuées fouettées. au travers des verdures . fatal. Il y avait là un retour inconscient. et l'expérience était battue. le peintre revît sortir les têtes de ce crépuscule. Des morceaux de maître s'indiquaient toujours. au romantisme tourmenté. faisaient un joli contraste avec l'endimanchement noir du cortège. les mêmes yeux ronds de ravissement imbécile. personne ne se bousculait. l'enfant de chœur tenant la croix. seulement. on verrait bien s'il était fini.devait pleuvoir. En effet. devant celui-là. le tableau de Bongrand. le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des années. tous les tableaux s'obscurcissaient. sur l'écran du plafond. La haine qu'il nourrissait contre La Noce au village. depuis un instant. Et. Claude. une de ces chutes sourdes de vieil homme. un convoi de jeune fille. une dernière œuvre enfantée dans le besoin de se prouver la virilité de son déclin. en pendant à celui de Fagerolles. des coups de ténèbres passaient. plaquées sur des chairs rougeaudes. venait de le pousser à choisir le sujet contraire et symétrique : L'Enterrement au village. toute la toile d'ailleurs était d'une facture sèche. Mais une autre amertume était réservée à Claude.

Sans répondre. le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. au milieu de la foule. il s'en allait. il se survivait. et. il eut un mouvement pour fuir. jusque-là. suivi de sa cour. « Ah ! farceur. avec l'hésitation d'un débutant timide. en bas. « Et ma machine. lorsque le sculpteur Chambouvard. cette année-là. une de ces figures stupidement ratées. depuis la vogue des grands éblouissements de lumière. Justement. entra dans la salle. sans se soucier des personnes présentes. qui semblaient des gageures. qu'il n'entendait pas rire. Si.330 - . jamais plus il n'enfanterait des œuvres vivantes. dans cette peinture cuite et un peu terne. l'avez-vous vue ?… Qu'ils y viennent donc. l'interpella. puis un autre à celui de Fagerolles. sorties de ses puissantes mains et il n'en était pas moins rayonnant. continua l'autre. il avait une brusque certitude. avec sa queue ordinaire de disciples. Bongrand le regarda de ses yeux brûlés de fièvre. En cette minute. ce n'était qu'un doute . Bongrand. . certain d'un chef-d'œuvre de plus. qui ne l'accrochait plus au passage. Il devint très pâle.Et c'était bien le pis de l'aventure. la vieille France ! » Déjà. de sa voix grasse. la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré. maintenant. son talent était mort. promettant son infaillibilité de dieu. l'indifférence du public avait sa raison dans cet art d'une autre époque. qui faisait émeute. les petits d'à présent ! Il n'y a que nous. avait une Moissonneuse exécrable. saluant le public étonné. je vous y prends. et Claude eut le cœur serré en le voyant jeter un coup d'œil à son tableau solitaire. qui arrivait par l'autre porte. à vous admirer ! » Lui.

son âme haute. enflé. centralisant les chefs-d'œuvre. Des bruits de millions sonnaient dès son vestibule. Millet. et celui des amateurs ne pouvant guère s'étendre. il installait chez lui des expositions. auxquels il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté dix mille . un succès !… Je mentirais. niés de leur vivant. Ses premiers gains venaient de la hausse des morts illustres. et Claude reconnut Naudet. vraiment… Et puis. . N'était-ce pas lâche de fuir cette salle ? Et il voulait montrer son courage. où il se posait en roi du marché. mais lui est très gentil. attendait en mai l'arrivée des amateurs américains. grandes chasses. « Le petit cimetière. « Hein ! mon ami. ce qui avait fini par lui donner le mépris de toute œuvre signée du nom d'un peintre encore dans la lutte. doré par le succès des affaires colossales qu'il brassait à présent. Le nombre des toiles connues étant limité. L'ambition lui tournant la tête. chevaux. Cependant. que je n'aime guère . notre ami Fagerolles en a.331 - . maîtresse. est si joli !… Est-il possible que le public… » D'une voix rude. Bongrand l'arrêta. il avait fait bâtir un palais. où l'envie n'était jamais entrée. vous savez qu'il a été tout à fait bien pour vous. montait au-dehors des galeries. « Dites donc.« Brute ! » murmura Bongrand. quelqu'un les salua d'un geste familier. enfants. pas de condoléances… Je vois clair. un Naudet grandi. d'assez mauvais bruits couraient déjà. étranglé de chagrin. révolté comme de l'éclat d'un rustre dans la chambre d'un mort. » Claude s'efforçait de trouver un mot d'admiration sur L'Enterrement. si je m'extasiais sur son tableau. » À ce moment. au fond. ouvrant les grands magasins modernes de l'art. domaine en Picardie. et il menait un train de prince. femme. il s'approcha. Rousseau . il parlait de couler tous les autres marchands de tableaux. Il avait aperçu Claude. Courbet.

le meublant ainsi qu'une fille. il fallait savoir rester chez soi. où j'ai appris que Fagerolles mangeait tous les matins deux œufs à la coque. mais rien n'était plus mauvais pour les hauts prix. jamais un peintre sérieux ne l'aurait envoyé au Salon . et la faillite semblait être fatalement au bout de ces opérations de Bourse. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre à lui. » Son attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité câline et respectueuse d'autrefois. admirer mon Fagerolles. des tableaux rachetés très cher par le marchand lui-même . ils ont peut-être poussé les indiscrétions un peu loin… Hier. comme tout le monde. Hein ? vous venez. à la salle Drouot. « Bonjour. qui écoutait bravement. d'une entente avec des banquiers pour soutenir les hauts prix . cela faisait du tapage. dit Naudet. maintenant. qui s'était avancé. de se compromettre en garçon léger. qu'il gourmandait souvent. ». comme un bon dieu au fond de son tabernacle. on parlait même de la médaille d'honneur . Bongrand. une culbute dans l'outrance et les mensonges de l'agio.332 - . pour le tenir ensuite à sa merci . On parlait d'un syndicat. ce tableau. Quand on voulait avoir les Américains. l'endettant par des fournisseurs de tapis et de bibelots. « Mon cher. on en était à l'expédient des ventes fictives. j'aurais donné vingt mille francs de ma poche pour que ces imbéciles de journaux ne fissent pas tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette année. vous me croirez si vous voulez. j'ai lu un article. et. cher maître. « En effet. Par exemple. le forçant à avoir un hôtel. eut un sourire. d'un ouvrier à ses gages. il commençait à l'accuser de manquer d'ordre. » Il riait de ce . malgré sa souffrance. sans doute. C'était lui qui l'avait installé avenue de Villiers.l'époque arrivait où les affaires allaient devenir difficiles.

de l'audace gris perle. on le déshabillait. son enfance. comme il se taisait. de l'accident qui bouleverse la foule le matin. que personne encore n'avait vu. l'immortalité assurée à son nom. on devait mourir debout. la peur le prit d'avoir laissé deviner son mal. sans cesser de sourire . quand elles vous enterrent. il ne voyait plus que la vogue immédiate. La Noce ! » Bongrand l'écoutait toujours. lui qui avait lutté dix années avant d'être connu. Toute la bande des reporters s'était mise en campagne. ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'École. Est-ce qu'il tomberait à cette bassesse de l'envie ? Une colère contre lui-même le redressa. je vous en aurais détourné… Ah ! La Noce. sans effort. occupait Paris du jeune maître. Ces générations nouvelles. dont il gardait les procédés : fortune d'une saison que le vent apporte et remporte.coup brutal de publicité. seul. depuis une semaine. au lieu de la réponse violente qui lui montait aux lèvres. alors. le jeune maître selon le goût du jour. Et il était la passion du moment. caprice nerveux de la grande détraquée de ville. son père le fabricant de zinc d'art. Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village. venant à ce galopin indigne de nettoyer sa palette. vous avez voulu donner un pendant à la Noce ? Moi. à la suite d'un premier article sur son tableau. ses études.333 - . qui. si elles savaient quelles larmes de sang elles vous font pleurer dans la mort ! Puis. « Tiens ! c'est votre tableau ?… Et. succès de l'à-peu-près. un pli douloureux coupait ses lèvres tremblantes. jusqu'à la couleur de ses chaussettes. il dit familièrement : . et. pour se perdre le soir dans l'indifférence de tous. le poussant à l'oubli. Il oubliait ses chefs-d'œuvre. comment il vivait. où il logeait. Et. jusqu'à une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez.

dans la chaleur devenue intolérable. qui regardait et écoutait. portant sa fortune avec son aisance de garçon d'esprit. Par-dessus les épaules. en lui montrant avec des gestes de martyre une nature morte. sans même que Bongrand s'en aperçut. derrière cette face calme et gaie. pardon ! » cria le marchand. une idée venait de pousser Claude. il partit. d'autres épaulés montaient. vit bien que. N'y avait-il donc pas une salle où l'on riait. de ses yeux vides. j'aurais mieux fait d'aller me coucher. tout droit dans sa défaite. une femme le retint. Il s'ébahissait de n'avoir pu découvrir son tableau. Il avait encore dans les oreilles les rires du Salon des Refusés. se signalaient le tableau. De nouveau. envolée dans le deuil. Du reste. C'était Fagerolles. placée dans l'ombre d'une encoignure. Claude. les regards clairs sur Paris ingrat. solide sur ses vieilles jambes de lutteur. car ce dernier déborda de reconnaissance. Deux autres se précipitèrent pour le congratuler . saignante d'un affreux tournent. et. Il n'entra pas. .334 - . dont la bonté est large. sur le peuple en extase devant son tableau. qui lui parla sans recevoir de réponse. il appela d'un signe un jeune homme et lui donna une réponse. un coin de blague et de tumulte. saisi d'un respect effrayé. après avoir jeté. il n'avait plus en face de lui que des figures béantes et suantes. jusqu'à la porte. le jour où j'ai eu l'idée de cette toile. à coup sûr. qui s'échappa. Puis il disparut. discret. il cherchait quelqu'un. Claude. un attroupement de public farceur injuriant une œuvre ? Cette œuvre serait la sienne. heureuse sans doute. Rien n'était plus simple. du bout de leurs parapluies. qui se montrait à l'entrée de la salle. Et Bongrand restait là par fierté. l'âme était absente. souriant. un seul coup d'œil. ruisselant des averses du dehors. d'où ceux qui ne pouvaient rien voir. sentit alors sa tristesse lui noyer le cœur. –Ah ! c'est lui.« Vous avez raison. au travers de la foule. il n'insista pas. Naudet. La bousculade augmentait toujours. Il voulait finir en brave homme.

posée en hirondelle. le dépotoir où l'on empile les vastes compositions historiques et religieuses. les yeux en l'air. enflée et blanchie ? et ces pauvres mains_ tordues sur les linges. une nymphe colosse. d'une profonde et affreuse piffé. la carcasse échouée de quelque bête informe ! Était-ce un crâne. il écoutait maintenant. la petite toile. comme on l'avait placé ! sans doute par dédain. Le jour était si mauvais. sous la pâleur des membres. se recula. d'un froid sombre. dans un paysage lunaire. le cadavre exsangue d'une assassinée. jusqu'à une ouverture de la Chambre. comme il se retrouvait dans la salle de l'Est. À gauche. des choses rosâtres. et alentour. il demeura immobile. avec toute une page écrite sur un cartouche doré. où les têtes des députés connus étaient reproduites au trait. il y avait encore le pitoyable portrait en pied d'un général couleur de cendre . au milieu de ces voisinages blafards. le cas de quelque maladie de la cervelle. le misérable petit cadavre. si haut. jusqu'à une scène comique de moines se grisant. qui se gâtait sur l'herbe . trop rude. Cependant. la fin dernière ! Puis. à cette distance. dans une grimace douloureuse de monstre. toute petite. cette pâleur des draps. à droite. il eut une secousse. le grouillement d'un peuple jaune. un évanouissement du ton. Et. sur le coin d'un cadre. qui n'était plus. afin de se débarrasser de sa laideur lugubre. Lui. . Son petit Jacques. des images tristes. Ah ! l'Enfant mort. le cadre monumental d'un immense tableau de dix maîtres. culbuté dans de l'eau lie-de-vin. on distinguait les yeux clairs et fixes. pour mieux voir. violâtres. Claude s'approcha. représentant le Déluge. était-ce un ventre. si haut. Là-haut. tout ce blanc si triste. on reconnaissait une tête d'enfant. qu'une confusion de chairs. comme des pattes rétractées d'oiseau tué par le froid ! et le lit lui-même. là-haut. qu'il hésitait à la reconnaître. c'était bien sa toile. Et. il était passé deux fois déjà. de partout. Mais. de chaque porte. éclatait férocement. cette halle où agonise le grand art. que des reflets dansaient dans la toile. ou par honte plutôt. accompagnées des noms. partout. là-haut. pour entendre si ce n'était pas là qu'on le huait.autrefois.335 - . cette tête phénoménale.

un gros et un mince. quand il se roulait dans l'herbe.336 - . les indignations. Et tous ces gens passaient sous le petit Jacques. il se retourna : mais on ne se moquait point . elle avait bien fait de ne pas venir : c'était trop triste. si brutalisé par la lumière. puis rue Tourlaque. Des rires ayant éclaté derrière lui. le faisait chercher des yeux la foule. là-bas. où sans cesse un groupe se renouvelait. pendant que sa mère dormait . d'un rire abominable. l'évoquait. la rue Saint-Roch. restée à la maison. causaient. peu à peu pâli et stupide. ce qui l'avait déchiré et fait vivre ! Non. déjà froid dans son lit. la triste femme. il les écouta. pas même un crachat au passage : c'était la mort. mourant une nuit tout seul. en déclarant ça étourdissant d'esprit.pourtant. la poussée à laquelle il s'attendait. le retrouvait. jeté à l'écart en paria. renversés contre le dossier de velours. deux personnages. plus rien. pour y pleurer sans doute. puis rue de Douai. disait le gros. lisant la légende. se montrant les têtes des députés. ainsi qu'elle pleurait maintenant les journées entières. regardant les tableaux. le public défilait rapidement. N'importe. « Et je les ai suivis. Un étonnement. que le visage semblait rire. que des messieurs expliquaient à des dames. décorés tous les deux. Il s'approcha. Dans la salle immense. Et Claude souffrait plus encore de l'abandon de son œuvre. les moqueries. frais et rose. pris d'un frisson d'ennui. la mère. Ils ont pris la rue SaintHonoré. Sur le pouf central. eut un espoir. on s'égayait simplement des moines en goguette. ne pouvant plus porter son front. et il la revoyait. la rue La Fayette… . pas un ne savait même qu'il fait là-haut ! Le peintre. à la campagne. leur petit Jacques. elle aussi. la rue de la Chaussée d'Antin. et pas un ne levait la tête. le succès comique du Salon. Il n'y avait du monde que devant l'image de l'ouverture de la Chambre. une déception. en face. Pourquoi ne le huait-on pas ? Ah ! les insultes de jadis. cependant.

au milieu du troupeau continu de la foule qui galopait. les longues escapades au bord de la Viorne. – Non. chaque fois qu'un rare visiteur stationnait et promenait un lent regard de la cimaise au plafond. stupéfaite de n'y rien comprendre . revint à trois reprises. dans ces coudoiements.– Enfin.337 - . et. Un besoin maladif l'enrageait d'entendre une parole. elle l'entraîna. rencontrée par hasard. Elle avait aperçu le tableau. sa femme étant restée près de sa mère souffrante. lorsqu'il vit s'approcher un jeune ménage. feuilletant le catalogue. indifférente. les courses libres sous le brûlant soleil. et ce fut là. le talent des autres !. À cette époque. vous leur avez parlé ? demanda le mince. en bas de la petite toile. lui aussi. le cœur fendu. Claude demeura là. l'allure délicate et fluette d'une bergère en Saxe. inconscient et hanté. frissonnante. Pourquoi exposer ? comment savoir ? tout. très loin. d'un air de profond intérêt. et. celui dont le génie débridé devait laisser en arrière. que de fois il avait vu en Claude le grand homme. le cœur battant. la belle fringale. sans un regard à cette chose unique et sacrée. Ah ! quel dégoût de cette misérable vie ! Il revécut brusquement leur jeunesse. Alors. elle en demandait le sujet. quand son mari. d'appétit démesuré. dans leur existence commune. eut trouvé le titre : l'Enfant mort. toute cette flambée de leurs ambitions naissantes . plus tard. que Sandoz finit par le reconnaître. j'ai eu peur de me mettre en colère. une seule. il se rappelait leurs efforts. les yeux cloués en l'air. la femme ravissante. debout. Flânant en garçon. visible pour lui seul . » Claude s'en alla. Sandoz venait de s'arrêter. plutôt que cette torture du silence ! Et il étouffa. le collège de Plassans. avec ce cri d'effroi : « Oh ! l'horreur ! est-ce que la police devrait permettre une horreur pareille ! ». . qui parlait d'avaler Paris d'un coup. leurs certitudes de gloire.

tous maintenant t'imitent. car c'est toi le véritable triomphateur du Salon. à cette pauvre chose sinistre. « Comment ! tu es venu ?… Pourquoi as-tu refusé de passer me prendre ? » Le peintre ne s'excusa même pas. il désignait des toiles. tu avais rêvé autre chose. n'est-ce pas. toute petite. d'une . dont ils ont tant ri… Regarde. des toiles immenses rêvées. « Allons. cuisiné au bitume. reconnut Claude. je sais. le serrant. Ils ont beau l'avoir mal placé. et ça. Il semblait très fatigué. descendons au buffet. quoi ? après vingt années de cette passion. tu vas déjeuner avec moi… Des gens m'attendaient chez Ledoyen. frappé d'une stupeur douce et sommeillante. un travail de dix heures par jour. un don entier de son être. Il n'y a pas que Fagerolles qui te pille. cela nous rajeunira. En effet. le coup de clarté. tâchant de le tirer de son silence morne. Que diable ! tu n'es pas mort. cette année. éclatait enfin. le réchauffant. en voilà un autre. regarde ! tu devrais être fier. regarde ! en voilà encore un de Plein air. vieux ! » Et Sandoz l'emmena. depuis ton Plein air. Il est midi sonné. Mais je les lâche. plus tard l'atelier du quai de Bourbon. Une maternelle émotion fit trembler sa voix. sapristi ! il ne faut pas te démonter de la sorte. tous ! » De la main. et ça. L'ancien Salon noir. un bras sous le sien. une vie usée au dur labeur de l'enfantement. près de lui. ce sera pour plus tard… Et.338 - . mon Dieu ! Sandoz. et ici. aboutir à ça. c'était une lutte incessante. au travers des salles. sans révolte. avait fait place à un Salon ensoleillé. tous. un fameux morceau de peintre !… Oui. ton tableau est superbe. Et puis. de tortures. ne reste pas là. peu à peu introduit dans la peinture contemporaine. tu les as révolutionnés. d'une navrante mélancolie dans son isolement de pestiférée ! Tant d'espoirs. inaperçue. « Voyons. et là-bas. des projets à faire éclater le Louvre .C'était d'abord l'atelier de l'impasse des Bourdonnais.

339 - . avant que lui ou un autre ait eu la force de planter le chef-d'œuvre qui daterait cette fin de siècle. avec une brutalité sombre : « Qu'est-ce que ça me fout de les avoir faits. Sandoz protesta. l'avenir restait libre. dévoré par des bâcleurs de besogne. haussées aux dimensions et au sérieux de l'histoire. sa désolation de se voir volé. jusque dans les portraits et dans les scènes de genre. Bientôt. l'influence était évidente. éparpillant leurs efforts. pour le distraire. et qui. les légendes sans foi. C'était l'aube. De loin. et. ouvrir une fenêtre sur le dehors. il l'arrêta. car la brèche était large. tu les as tous faits. L'art de demain sera le tien. grandissait.gaieté de printemps. le jour nouveau qui avait pointé jadis au Salon des Refusés. la grande nature entrerait. s'en étaient allés. on voyait un tableau trouer le mur. il acheva sa pensée. rajeunissant les œuvres d'une lumière fine. mon vieux ! continua Sandoz. son tournent de précurseur qui sème l'idée sans récolter la gloire. desserra les dents. à chaque pas. c'était trop gros pour moi. les murs tomberaient. . » D'un geste. ce bleuissement se retrouvait. chez les attardés des antiques recettes. le coup de soleil avait passé là. usé par des générations de malins ou d'imbéciles . comme si la doctrine condamnée emportait son peuple d'ombres . les cadavéreuses nudités des mythologies et du catholicisme. à cette heure. les anecdotes sans vie. décomposée en nuances infinies. les imaginations devenaient rares. avec les jus recuits de la tradition. diffuse. encanaillant l'art nouveau. dans cette gaie bataille de témérité et de jeunesse. l'assaut avait emporté la routine. Partout. alors. si je ne me suis pas fait moi-même ?… Vois-tu. le bric-à-brac de l'École. « Ah ! ta part est belle encore. Eux aussi. Puis. dit très bas. en traversant le salon d'honneur. et c'est ça qui m'étouffe. toute une nuée de gaillards souples. les vieux sujets académiques. » Claude. son impuissance à être le génie de la formule qu'il apportait. même chez les maîtres vieillis.

trois dressoirs étageaient symétriquement leurs compotiers de fruits . Au fond. sous la grande clarté pâle qui tombait des vitres. un empilement. perdant la tête. que des draperies de serge brune ménageaient.« Oh ! cette dame en bleu. « Je t'en prie. Et. ». des profondeurs obscures de cet antre. une marée de chaises. la vie des salles. à demi noyés de ténèbres. J'ai même remarqué. une blonde. plus en avant. restaient en détresse dans les passages trop . ils eurent toutes les peines du monde à trouver une table libre. des asperges sentant le linge humide .340 - . car les garçons. un filet desséché au four. s'enflait. aujourd'hui. dans le vaste trou d'ombre. « Ah ! fichtre ! nous y sommes… Que veux-tu manger ? » Claude eut un geste insouciant. » Au buffet. un flot de petites tables de marbre. un paysage dont la tonalité jaune éteignait complètement les femmes qui s'en approchaient. d'un regard militaire . emmène-moi… Je n'en puis plus. occupant les comptoirs de droite et de gauche. moutonnait. surveillaient la mêlée. Sandoz vit des personnes se lever. tandis que. Il s'élança. bousculés. serrées. Le déjeuner d'ailleurs fut exécrable. devant ce portrait ! Quelle claque la nature fiche à la peinture !… Tu te souviens. de la truite amollie par le court-bouillon. et. Pas un tableau ne tenait le coup. Enfin. les toilettes. sous les travées du haut plancher de fer. deux dames. Mais Claude eut un tressaillement d'indicible souffrance. C'était un étouffement. quand nous regardions le public autrefois. venait déborder et s'étaler jusque dans le jardin. au milieu du tas. il y en a qui ne se démolissent pas trop. et encore fallut-il se battre pour être servi. allons-nous-en. une brune. enchevêtrées. là-bas. il conquit la table de haute lutte.

la cuisine installée là. il voyait le massif central.341 - . s'espaçait un cercle de statues : le dos d'une faunesse. de grands artistes. De sa place. puis se dégantant. jusqu'à les boucher complètement. On plaisantait les plats. quelque Andromède du quartier Pigalle . ainsi que ces fourneaux de kermesse qui campent au plein air des routes. Sandoz et Claude devaient manger de biais. une colossale romance. haussait la voix. Claude n'entendait pas. au milieu du terrible vacarme des conversations et du service. la tête tournée. gesticulant par-dessus les épaules des voisins. une familiarité s'établissait de table à table. sur le sable. une pointe de petit sein rigide . et. de grands palmiers qui se détachaient sur les draperies brunes. Des inconnus finissaient par sympathiser. relevant leurs voilettes. Sandoz. à la croupe enflée . ainsi que l'abominable nourriture. Derrière la draperie de gauche. on entendait un tintamarre de casseroles et de vaisselle. de simples imbéciles. hein ?… Et tâchons d'avoir du café. . Là. irritante de patriotisme bête . dont tout le pourtour était orné. qui avait renoncé à finir sa viande. le joli profil d'une étude de jeune fille. « Un morceau de fromage. Et ce qui était le ragoût de ce jour du vernissage. que le flux des chaises resserrait toujours. c'était justement la promiscuité où se coudoyaient là tous les mondes. chaque fois que passait un garçon. » Les yeux vagues. d'abord inquiètes de cette cohue. une rondeur de joue. le ventre laiteux d'une femme pendue par les poignets. Cependant. il ébranlait les chaises d'un violent coup de hanche. Il regardait dans le jardin. étranglés entre deux sociétés. la face d'un Gaulois en bronze. une rencontre de hasard. égayait. un mélange dont le louche imprévu allumait les yeux des plus honnêtes.étroits. Mais cette gêne. dans la commune infortune qui se changeait en partie de plaisir. des bourgeoises. des filles. Les femmes surtout s'animaient. des amis soutenaient des conversations à trois rangs de distance. riant au premier doigt de vin pur. dont les coudes peu à peu entraient dans leurs assiettes .

s'exclamaient de l'aventure. le grand luxe des toilettes. une soubrette à petit nez retroussé. des bras. au passage d'un gros monsieur mal mis. le nez magistrat. solitaire. des têtes. ainsi que sur le gravier de quelque serre de château.et d'autres. Deux amies hâtaient le pas. fouillant de la pointe des bottines à la plume du chapeau. la joie des bustes. des gorges. avec un regard noir. Sa stupeur continuait. tous les nez. allait et revenait. il eut une seule sensation. ce n'étaient que des taches grises dans le jour brouillé et verdi. Une autre. des jambes. On regardait beaucoup une actrice marchant d'un pas de reine. parmi les rares bourgeois égarés là. au bras d'un monsieur qui prenait des airs complaisants de prince époux. aunant les dentelles. estimant la soie. le nez industriel. et qui là se développait librement. toutes se dévisageaient de ce lent coup d'œil dont elles se déshabillent. s'arrêtait en face d'un marbre. tout ce que Paris comptait d'illustrations. en riant. le nom ailé . qu'il avait mal jugé au milieu de la poussée des salles. les robes méditées. destinées à être dans les journaux du lendemain. des files d'épaules et de hanches qui suivaient les tournants des allées. les femmes venues pour se montrer. tandis que. un prêtre à nez énorme et pointu. ainsi qu'aux Tuileries. le nom d'une gloire retentissante. refluait devant un bronze . uniquement occupées de celles qui passaient. des dames assises avaient rapproché leurs chaises. Les mondaines avaient des allures de gueuses. le nez décoré.342 - . D'autres encore. muette. Toute l'élégance de Paris défilait. C'était comme un salon neutre. d'autres encore. une Italienne du XVe siècle au beau nez classique . confondus et envolés dans l'éloignement de la perspective. Mais Claude ne voyait rien. immobiles et sans fin. qui s'étaient perdues. se retrouvaient. l'extraordinaire comique d'une enfilade de nez. un matelot au nez de simple fantaisie. circulaient des noms célèbres. Et la masse mouvante et assombrie des hommes stationnait. se remettait en marche. des fuites de blancheurs au travers des verdures. À gauche se perdait une ligne de bustes.

ajouta. à l'approche d'un homme blême. qui se retournait. on ne riait plus : c'était Fagerolles. en train d'achever la plantation des corbeilles. à travers l'air immobile . Fagerolles ! » En effet. promenaient des arrosoirs dont la pluie s'exhalait des gazons trempés. n'entendit au loin que le bruit de mer. ayant aperçu les deux camarades. tournaient les robinets des bouches d'arrosage. la neige des statues dans les verdures luisantes. Une onde vivante montait de cette foule dans la lumière égale et décolorée. fit resplendir le vitrail du couchant. là-haut. l'autre. et. les pelouses tendres que découpait le sable jaune des allées. lui avait soufflé en ouragan devant son tableau. piquait le sable devant le buffet. les toilettes riches aux vifs réveils de satin et de perles. « Oui. dans les salles. Le dernier continuait une conversation de sa grosse voix. le grondement du public roulant en haut. Des jardiniers. mangeant les miettes de pain qu'une jeune femme s'amusait à lui jeter. . à cette heure. venaient de s'emparer d'une table voisine. descendu des charpentes de fer. de tout ce tumulte. plut en gouttes d'or. Claude. et tout se chauffa. en une fumée tiède. qui avait la face plate d'un portier. quelle fin ! » Fagerolles lui donna un coup de coude . j'ai vu son enfant crevé. Justement. que l'haleine géante de Paris acclamait. sans les voir. les voix elles mêmes. Un moineau très hardi. Sandoz. Alors. derrière les nuages d'une dernière averse. Ah ! le pauvre bougre. lorsque.d'un poète. dont le grand murmure nerveux et rieur sembla pétiller comme une claire flambée de sarments. dit à Claude : « Tiens.343 - . tout de suite. Mais. Fagerolles et Jory. brusquement. malgré le monde. Et un souvenir lui revint. il se rappela ce bruit. un coup de soleil enflamma les vitres hautes.

Oh ! un monde. – Superbe ! » appuya Fagerolles. « Eh ! fichez-moi la paix ! » finit par crier Fagerolles . il murmura d'une langue pâteuse : « Je t'ai écrit.« Ah ! ce vieux Claude !… Comment va. lorsque son mari le lui eut nommé à l'oreille. ils vous rendraient enragés !… Tous sur la cimaise ! des lieues de cimaise !… Ah ! quel métier que d'être du jury ! On s'y casse les jambes et l'on n'y récolte que des haines ! » De son air accablé. l'artiste mal placé qui ne dérangeait pas et le poursuivait depuis le matin. en mâchonnant de sourdes menaces : « C'est vrai. hein ?… Tu sais que je n'ai pas encore vu ton tableau. Puis. une bousculade. . immédiatement. il s'étonna. quitta une table du fond où il se trouvait. on a beau vouloir être obligeant. je voulais aller te voir pour te remercier… Bongrand m'a dit la peine que tu as eue… Merci encore. une gaieté !… Approchez donc votre table que nous causions un peu. l'interrompit. Mais on m'a dit que c'était superbe. quelle idée ! on y est si mal !… Nous autres. Et le grand maigre. en exigeant la cimaise. n'estce pas ? »… Mais Fagerolles. « Vous avez mangé ici. le saluèrent bruyamment de loin. Mais déjà des flatteurs. Claude le regardait. nous revenons de chez Ledoyen.344 - . Trois amis se levèrent. vivement. accourut de nouveau se plaindre. Ensuite. Il sembla s'éveiller un instant. des solliciteurs relançaient le jeune maître triomphant. » On réunit les deux tables. à bout d'amabilité et de patience. Une dame tomba dans une contemplation souriante. lorsque l'autre s'en fut allé.

pour être bon et courageux. Lorsque Fagerolles eut également réussi à se faire apporter deux chartreuses. tachées de vin. dans la joie égoïste de se sentir gras et victorieux. cette sorte d'humilité invincible. il dut se contenter des morceaux laissés par une famille voisine. Il avait lâché la chronique. s'empara de Claude. nous avons fait ça entre nous. puis. en face de l'homme dont le muet dédain suffisait en ce moment à gâter son triomphe. redevenu morne et silencieux. « Dis donc. mais la liberté avait grandi. je ne t'ai pas envoyé de lettre. » Et il avait cet embarras qui le reprenait toujours devant le maître inavoué de sa jeunesse. donna des détails. mon cher. pour mon mariage… Tu sais. disait-il. qu'il ménageait.« Que diable ! je devais bien çà à notre vieille amitié… C'est moi qui suis content de t'avoir fait ce plaisir. brûlé à toutes les farces. alors. Tout lui réussissait. à cause de notre position. flairant la nécessité d'installer sérieusement sa vie . On fumait. il s'était haussé à . sans foi. sans personne… Mais. un rire de femme sonna si haut. heureux de vivre. « Ton tableau est très bien ». il se mit à causer avec Sandoz.345 - . tout de même. encombrées de vaisselle grasse. répondit d'une voix tremblante : « Ah ! mon brave. que toutes les têtes se retournèrent. et le gaillard. en face de ce pauvre diable vaincu. une lente vapeur bleue s'exhalait au-dessus de la débandade des nappes. Ce simple éloge gonfla le cœur de Fagerolles d'une émotion exagérée. devinant là une force. n'est-ce pas ? » Il se montra expansif. ajouta Claude lentement. ah ! tu es gentil de me dire ça ! » Sandoz venait enfin d'obtenir deux tasses de café. Tu m'excuses. montée il ne savait d'où . et comme le garçon avait oublié le sucre. Et Jory. Quelques tables se vidaient. j'aurais voulu te prévenir. irrésistible.

en dehors des pratiques d'autrefois.la direction d'une grande revue d'art . qu'elle avait gardées avec lui seul. je la laisse aller. oui ! par crainte d'être mal jugée et de me faire du tort. cette hérédité du gain qui l'avait jeté secrètement à des spéculations infimes. elle mène tout. affamée de respect. Dévouée. Elle ne le trompait même pas. ils s'appelaient de petits noms tendres. tu en sais quelque chose… Si je te disais qu'elle ne voulait pas. d'une vertu aigre de femme honnête. Et c'était au milieu de cette fortune que Mathilde. et fine. s'étalait aujourd'hui. le mieux est encore de régler la situation. dès les premiers sous gagnés. « Lorsqu'on doit vivre ensemble. économe. finissait par faire de lui un terrible monsieur saignant à blanc les artistes et les amateurs qui lui tombaient sous la main. . d'une délicatesse !… Non. vois-tu. La rapacité bourgeoise qu'il tenait de son père. Oh ! une âme d'une grandeur. pour en faire l'instrument conjugal de sa puissance. toujours aux petits soins. venait de l'amener à la supplier en pleurant d'être sa femme. continuait-il. Ils s'embrassaient devant le monde. Hein ? toi qui as passé par là. que la seule menace d'être privé de confiture rend sage. s'était dégagée de l'ancienne goule impudique. ma parole ! » La vérité était que Mathilde avait achevé de le réduire à une obéissance peureuse de petit garçon. Une épouse autoritaire. et de bon conseil… Ah ! c'est une rude chance que je l'aie rencontrée ! Je n'entreprends plus rien sans elle. ce qu'elle avait fièrement refusé pendant six mois. dévorée d'ambition et de lucre. On disait les avoir vus communier tous les deux à Notre-Damede-Lorette. toutepuissante. mon cher.346 - . on n'a pas idée des qualités de cette femme-là. et l'on assurait qu'il y touchait trente mille francs par an. sans compter tout un obscur trafic dans les ventes de collections.

un homme était bête de mal parler d'une maîtresse. quand ils se turent : « Hein ? filons… J'ai les jambes engourdies. la mémoire morte. et si l'emploi d'une heure restait louche. descendue d'un vieux cadre de la Renaissance . répéta Jory. répondit l'autre.Seulement. Elle était en beauté. nous avons attendu la mort de mon père. au fond de l'herboristerie empestée par l'odeur forte des aromates. il la leur présentait. très intéressé par ce beau cas. « Alors. hochant la tête sans écouter. Mathilde. ces vieilles maîtresses. Elle semblait venir d'ailleurs. » Claude. sans une allusion. il achetait plus chèrement son pardon. il devait raconter sa journée. les cheveux dorés à neuf. « Eh ! oui. s'il ne rapportait pas jusqu'aux centimes des sommes qu'il touchait. » Mais. sans un embarras sous les regards des camarades. il se rappelait ses confidences. à ce moment. des orgies romantiques. qui suivait d'une oreille la conversation. un matin. à le menacer de maladies graves. chaque fois. et je l'ai épousée. dans son éclat truqué de courtisane fauve. que. sur un trottoir. même de la plus basse. un jour. Irma Bécot parut et s'arrêta devant le buffet. Va. l'esprit perdu jusque-là. « Comment. fut seulement frappé par la dernière phrase. Ce Jory. ça fait encore les meilleures femmes » Il était plein de sérénité. tous les souvenirs qui lui revenaient de la boutique à Mahoudeau. à refroidir le lit de ses refus dévots.347 - . il l'entendait encore parler d'elle en termes abominables. . elle lui faisait passer une telle nuit. tu l'as épousée ?… Mathilde ! » Il mit dans cette exclamation son étonnement de l'aventure. souriant. et il l'épousait ! Vraiment. car il ne savait jamais s'il ne l'épouserait pas. s'écria. lui s'était montré plus insultant que les autres. se complaisant dans son histoire. Sandoz. Toute la bande y avait passé. le soir. comme s'ils ne l'avaient pas connue aussi bien que lui. des horreurs.

Puis. Un instant. et ils découvrirent une figure de Mahoudeau. à peine grande comme une fillette de dix ans. entêtée et vivace. une hésitation exquise de bouton naissant. mais rapetissée encore. dit simplement Sandoz. que Jory se décida également à suivre. arrondissant des yeux surpris. toute la mastication forte d'un campement de bohémiens. elle entre les deux hommes. en face de ce misérable mal vêtu. des bruits de mâchoires. saisie d'une honte lâche. Et. elle eut la vaillance de son ancien caprice. Toutes les tables se dégarnissaient. « On voit bien que Mathilde n'est pas là. sali de miettes. il n'y avait plus qu'un saccage d'os et de croûtes. la grâce que rien ne donne et qui fleurit où elle veut. Claude et Sandoz firent le tour du jardin. en apercevant Claude parmi les autres. C'était enfin la Baigneuse debout. et d'une élégance charmante. lui dit-elle gaiement. derrière la draperie de serge brune. la grâce invincible. laid et méprisé. quelle paire de gifles en rentrant ! » Luimême demanda l'addition. au milieu de tous ces hommes corrects. redoubla son rire. qu'ils furent les seuls à comprendre. très salués. elle hésita.et elle portait une tunique de brocart bleu pâle. grattait le sable. Un parfum s'en dégageait. trempé de crachats. c'était maintenant le personnel qui déjeunait. « Sans rancune ». très admirés. repoussant quand même de ces gros doigts . en train de torcher les marmites. armé d'un râteau. Elle riait d'un air de tendresse. très mal placée. tandis qu'un autre. Fagerolles payait les deux chartreuses et s'en allait avec Irma. Le pauvre garçon qu'elle avait dû violenter. Et ce mot. près du vestibule de l'Est. Deux garçons lavaient les marbres à l'éponge. des rires empâtés. sur une jupe de satin couverte d'Alençon. dans un coin. marchant royalement parmi la foule. Claude les regarda s'éloigner tous les trois. ce fut à lui qu'elle serra la main le premier. Ah ! mes amis. C'était toute leur histoire.348 - . la gorge toute petite. d'une telle richesse qu'une escorte de messieurs l'accompagnait. les cuisses fines. avec une amicale moquerie qui pinçait un peu les coins de sa bouche. et qui n'y avait pris aucun plaisir ! Déjà.

lancés à toute vapeur. sablée. comme si des trains interminables. avaient ébranlé sans fin les solives de fer. les envois refusés de la sculpture. Là. éclairée d'une clarté blafarde par ses grandes fenêtres rondes . derrière un rideau déchiré. Mahoudeau dit à Claude qu'il avait vainement cherché sa toile : au. où les pieds enfonçaient. déjà sous le vestibule. les discussions qui enflaient les langues et vidaient les crânes ! . c'était le fracas continu. qui s'ignoraient au point de l'avoir si longtemps méconnue. un froid de glace soufflait de haut. Au loin. s'alignaient des statues.349 - . il aurait un gros succès. ils aperçurent Mahoudeau. il s'inquiéta de Gagnière et de Dubuche. comme en pays ennemi. Où étaient les Salons d'autrefois. et tous trois restèrent à causer quelques minutes. on en était assourdi. Mais ce qui surprenait. Quand on l'eut complimenté. – Oui.d'ouvrier. mouillant le sol. et l'on aurait pu se croire sous un pont de chemin de fer : de forts piliers soutenaient les charpentes métalliques. « Et dire que ce gaillard a tout fait pour gâter son talent !… S'il était mieux placé. se dirigeant vers l'escalier. les violents dédains de la sortie ensuite. les courses rageuses à travers les salles. ce qui faisait lever la tête. les plâtres que les sculpteurs pauvres ne retiraient même pas. un gros succès. fond de quel trou l'avait-on fourrée ? Puis. ils coururent. cela roulait démesurément. Ils l'appelèrent. le piétinement énorme du public sur le plancher des salles. lorsqu'on y débarquait en bande. Sandoz ne put s'empêcher de sourire. La galerie du rez-de-chaussée s'étendait. une Morgue blême. répéta Claude. d'un abandon lamentable. vide. dans un attendrissement du passé. » Justement. C'est très joli.

était remonté là. désireux de solitude. à chaque seconde. volante. « J'allais monter. et la poussière des parquets. attiré. pour cacher sa blessure. j'irai chez toi. s'effare et s'écrase. qui. obsédé. pâli d'un malaise. » Claude. » Puis. que le public ne l'avait jamais remarqué. dans cette exhalaison de litière humaine. deux heures plus tard. dont il sentait la secousse jusque dans ses membres !. pris du besoin de fuir seul . aperçut Claude. Sandoz. poursuivi par la tempête d'en haut. Montez-vous avec moi ? » Claude. effaré. ce galop dévorateur du monstre. Et. adieu. reprit Mahoudeau. après avoir perdu Mahoudeau. Des gens s'emmenaient . d'un joli ton gris. Ah ! ce grondement terrible. lorsque la cohue. Le misérable. et il se désintéressait tellement de la peinture. consciencieux et si discret.Personne ne voyait plus Dubuche. venait de le retrouver avec Jory et Fagerolles. debout devant sa toile. pour un concert . Depuis le petit froid du matin. chancelant. « Tu nous quittes ? s'écria Sandoz. épuisée de tourner le long des salles. C'était l'étouffement embrasé de cinq heures. qu'il n'était venu au Salon. à la place même où il l'avait rencontré la première fois. dans la salle de l'Est. Gagnière arrivait de Melun. malgré lui. sans trouver la sortie. où il avait pourtant son paysage de Seine qu'il envoyait depuis quinze ans. disparut derrière les massifs du jardin. montait en un fin brouillard. Il tendit la main sans parler. levait les yeux. la chaleur des corps. Deux ou trois fois par mois. « Alors. mon vieux… Demain. Fais encore un tour avec nous. saisie du vertige des troupeaux lâchés dans un parc. une pitié lui serra le cœur. et nous partirons ensemble. l'odeur des haleines avaient alourdi l'air d'une vapeur rousse .350 - . au moment de partir. Il le sentait à bout de courage. en le voyant si las.

que ce dernier coup de la fatigue. on revenait. « Et. faite de la cassure continuelle de la nuque et de la danse aveuglante des couleurs. tirait la face. sur le pouf où ils se contaient déjà leurs histoires. Tous les yeux inquiets et suppliants. n'ayant pas découvert le moindre petit coin pour s'asseoir. répondait le mince. cette migraine spéciale des Salons. à en être jusqu'au moment où les gardiens les pousseraient dehors. emporté . La foule. comme une chose inerte. se retrouvait à la même place. ne voyait que l'Enfant mort. qui délabrait les jambes. et. comme ça.351 - . des pieds écrasaient les siens. dans sa nausée de lassitude. dont les sujets seuls frappaient et retenaient le public. – Étonnant ! vous êtes étonnant. en l'air. dès le premier coup de six heures. il s'abandonnait.encore devant des tableaux. Il ne le quittait pas des yeux. sans baisser la tête. s'appuyaient fortement sur leurs ombrelles. disait le gros. défaillantes. Seuls. mon cher ami ! » Mais Claude n'entendait que les sourds battements de son cœur. tournoyait autour de lui . guettaient les banquettes chargées de monde. obstinées quand même. Et il n'y avait plus. on piétinait sans fin. ravageait le front de migraine. ignorant ce qui se passait en . en affectant de ne pas comprendre ? – Parfaitement. Hein ? c'était clair. On s'en allait. je les ai regardés et j'ai ôté mon chapeau. De grosses dames s'étaient échouées. il subissait la fascination qui le clouait là. vous êtes entré. en dehors de son vouloir. à cent lieues. peut-être n'en avaient-ils pas même bougé. D'autres. flagellant ces milliers de têtes. Peut-être y étaient-ils revenus. Les femmes surtout s'entêtaient à ne pas lâcher pied. il était heurté. flottait. près du plafond. les deux messieurs décorés causaient toujours tranquillement. dès midi.

immobiles entre ses paupières. elle ne le trouva plus devant la table. feignit de ne pas avoir aperçu son vieil ami. avec son œuvre. Sandoz. comme elle revenait de porter des assiettes à la cuisine. Deux grosses larmes. justement. Tous s'en allèrent. « Claude ! Claude ! que fais-tu ? » Il s'était retourné. et. l'écarta. Il lui semblait que jamais il n'aurait le temps de voir assez. les camarades passaient en bande. Alors. tellement penché. Il avait ouvert une fenêtre qui donnait sur un terrain vague. qu'elle ne le voyait pas. elle le tira violemment par son veston. Le soir. l'emmena. Après le dîner. Christine n'obtint de Claude que des paroles brèves : tout marchait bien. un peu haut peut-être. d'une pâleur de linge. le tableau faisait bon effet. qu'elle fut prise de peur. Mahoudeau lui ayant demandé où était le tableau de Claude. le public ne se fâchait pas. l'empêchaient de bien voir. sur la tombe de sa vie manquée. ne vivant plus que là-haut. comme s'il eût voulu le laisser seul. « Je regarde.bas.352 - . Puis. dans sa pitié profonde. son petit Jacques. Sandoz mentit. les yeux fous. il était si étrange. elle se précipita. et elle en garda une telle angoisse. il était là. enflé dans la mort. Et. De nouveau. malgré cette tranquillité froide. Fagerolles et Jory filaient en avant . qu'elle ne donnait plus la nuit. . terrifiée. » Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes.

il s'était inquiété de son vieux camarade. Souvent. comprenant qu'elle aussi vivait dans l'effroi d'un malheur. venait de louer rue de Londres un vaste appartement. si intime. Après le coup terrible du Salon. Sandoz montait rue Tourlaque. d'une application entêtée et sans espoir. il semblait se résigner à ce labeur éternel. Sa mère mourut. quelque plaie où la vie coulait. il lui demanda : « Eh bien. où ne pénétraient que quelques amis.353 - . dans un dégoût commun des choses. il avait pris en haine le pavillon de la rue Nollet. Sandoz. et le ménage. invisible. lui aussi. Un matin de juillet. Claude s'était remis au travail. Mais ses yeux restaient fous. dans une tranquillité lourde. vous êtes contente ? Claude est tranquille. un brusque succès s'était déclaré. l'air calme. il avait fini par se rassurer un peu. comblé de cette richesse . toute son existence fut bouleversée. et les jours s'écoulèrent. au moindre bruit. cette existence à trois. Il avait trouvé une besogne. si sage. quand ils se fixaient sur l'œuvre manquée de sa vie. eut un grand chagrin. Elle avait la face tourmentée. des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre. dans la vente jusque-là pénible de ses livres .XI Dés le lendemain. Puis. dont l'argent suffisait au pain quotidien. il la questionnait. Vers cette époque. on y voyait comme une mort de la lumière. à le voir si froid. devinant en lui une cassure irréparable. les tressaillements nerveux d'une mère qui veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer. D'ailleurs. et quand il lui arrivait de n'y rencontrer que Christine. dont l'installation l'occupa pendant des mois. l'été se passa. il travaille bien » Elle jeta vers le tableau son regard accoutumé. Son deuil avait encore rapproché Sandoz de Claude. un regard oblique de terreur et de . Toutes ses heures disponibles étaient de nouveau consacrées à sa grande toile : il n'y montrait plus les mêmes éclats de colère. dont elle ne parlait jamais.

l'œil vacillant lorsqu'il la rencontrait. sans avouer la crainte qui l'obsédait. avec des tintements d'harmonica. l'infinie tendresse et l'effroi sacré d'un amour qu'il se refusait. c'était comme le désir hésitant d'une volupté mortelle. prit à part le maître de la maison. trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. elle ajouta plus bas : « Mais ses yeux. dans la certitude d'y laisser la vie. ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de Chaîne. Sandoz inventa des motifs de promenade. emmenez-le pour le distraire. avant de se remettre à la femme… » Et. des ronds chargés de porcelaines. Presque toujours. Un soir. Des lassitudes l'arrêtaient. des tirs. venez le prendre. Christine. il travaille… Il veut tout finir. aux fonds du tableau. sans qu'il donnât un coup de pinceau. son regard revenait avec une ferveur religieuse sur la figure de femme. aidez-moi. à laquelle il ne touchait plus . « Oui. de bibelots dont le vernis et les dorures luisaient dans un éclair. C'était une sorte de chapelle très ornée : quatre jeux de tournevire s'y alignaient. la sachant toujours là pourtant. aidez-moi ! » Dés lors. Sandoz ayant justement des notes à chercher pour un roman. en le suppliant de tomber le lendemain chez eux. une torpeur qui l'engourdissait pendant de longues minutes. Puis. il se remettait aux autres figures. oui. quand . avez-vous remarqué ses yeux ?… Il a toujours ses mauvais yeux. où il restait assis. dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant malade d'artiste. alla violenter Claude. où se tenait une fête perpétuelle. comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt. et qui ne manquait plus un jeudi.354 - . il fallait l'arracher de son échelle. même quand il ne peignait pas. À ces moments de contemplation muette. seulement maître de son vertige. arriva dès le matin chez Claude et l'enleva de force au travail.haine. de verreries. l'emporta. je sais bien qu'il ment. Moi. de l'autre côté de la butte Montmartre. avec son air de ne pas se fâcher… Je vous en prie. des chevaux de bois. tant qu'il ne retournerait point à sa chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. des guinguettes. le débaucha jusqu'à la nuit. le lendemain. Ce jour-là. qui était reçue maintenant chez Sandoz. Il n'a plus que vous. Et.

Vous savez qu'ils font rudement de l'effet. tandis que le poêle minutieux et de guingois. le gros lot. Et ces richesses s'encadraient dans des tentures rouges. au fond de la boutique. la Femme adultère au centre. qui venait d'apercevoir les deux amis. ces toiles ! elles étaient faites pour ça. en pendant avec le Christ de pain d'épice. » Le Mantegna surtout. quand les lampes à pétrole flambaient. Le soir. sans orgueil ni honte de sa boutique.la main d'un joueur lançait le plateau. les trois chefs-d'œuvre de Chaîne. le nez complètement disparu entre les deux joues. que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des astres. C'est très malin. – Ce farceur ! ajouta Claude. « Hein ? on se retrouve ! dit gaiement Sandoz. rien n'était plus beau que ces peintures. clouée là pour le plaisir des gens simples . Mais Chaîne. la bouche empâtée de silence. ça ! » La face de Chaîne resplendit. tournait sans fin. la copie du Mantegna à gauche. ivre d'épouvante. Une pareille vue arracha une exclamation à Claude. toujours en cuir. même un lapin vivant. comme s'il les avait quittés la veille. d'un bout à l'autre de Paris . Il était calme. il a son petit Salon à lui tout seul. noué de faveurs roses. le poêle de Mahoudeau à droite. des rideaux. leur tendit la main. des lambrequins. valsait. et il lâcha son mot : .355 - . dans la pourpre saignante des étoffés . enfoncée dans la barbe. « Ah ! mon Dieu !… Mais elles sont très bien. qui grinçait contre la plume . avait l'air d'une image d'Épinal décolorée. entre lesquels. vos tableaux. et le peuple béant s'attroupait. prenait une gaieté inattendue. d'une sécheresse si naïve. et il n'avait pas vieilli. on voyait pendus trois tableaux. comme au saint des saints d'un tabernacle. qui le suivaient de foire en foire.

n'ayez point de regrets. » Mais Chaîne mâchonna des paroles amères. qui avait dans ses bras une petite fille souffreteuse. il était uniquement persuadé qu'il fallait du temps. je serais arrivé comme vous. et il en meurt ! ». il lâchait simplement la partie. – Lui ! s'écria Sandoz. Il y eut une forte émotion. Le peuple ne jouait plus. non. tout de même.« Bien sûr ! » Puis. devant les chefs-d'œuvre. tournait. On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la table. il croit qu'il a raté l'Institut. pour que la plume ne s'arrêtât pas Aux gros lots : c'était à peine s'il y avait désormais de l'eau à boire. les deux amis s'éloignèrent. lui dont on ne tirait guère que des grognements. voyez le jeu !… À tous les coups l'on gagne ! » Un ouvrier. « Il est heureux. il s'interrompit. aux grands yeux avides. reprit Claude redevenu sombre. si rapide. . Non. n'est-ce pas ? le commerce. faits en silence. vous seul avez réussi… Ça marche. les bibelots dansaient dans un éblouissement. dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas. pas même les tournevires. lui fit jouer deux coups. « Allez. « Ah ! bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous. comme du monde s'était approché.356 - . Jamais il n'avait mis son talent en doute. après avoir serré la main de Chaîne encore tremblant. la fillette avait failli le gagner. il prononça toute une phrase . tout l'argent filait chez les marchands de vin. rien ne marchait. Au Louvre. parce qu'elle ne nourrissait pas son homme. Alors. Les plateaux grinçaient. Puis. les oreilles rabattues. il cria d'une grosse voix que les deux autres ne lui connaissaient point. » C'était sa conviction. dans le réveil de son orgueil d'artiste. et qui les stupéfia : – « Voyez. qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un cercle blanchâtre. le lapin en vie tournait.

que la tentative se solda par une perte sèche de deux cent mille francs. invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière. ça n'existait plus. Il fallut que Christine s'en mêlât. glorieux de son gendre médaillé. s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la situation vraie de Dubuche. Justement. la pointe de la Cité. toute cette campagne où des années heureuses étaient défuntes et ensevelies. les îles. repris de fièvre. sur des terrains à son beaupère. dans Paris. à titre d'associé et de successeur. où il prétendait vouloir appliquer des vues personnelles. et il finit par céder. vers le milieu d'août. il avait travaillé très tard à son tableau. puisqu'il semblait si désireux de renouer ? Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude. car le gaillard avait pâli sur les livres ! Mais la première idée de Dubuche fut déplorable : il inventa un four à briques et l'installa en Bourgogne. À quoi bon retourner là-bas ? C'était mort. présenté en tous lieux. les yeux à la portière. la veille du jour convenu. qui renouvellerait l'art de bâtir. dévoré de l'envie de peindre.À quelque temps de là. Dans le wagon. dans des conditions si désastreuses. comme s'il était saisi de peur à l'idée de revoir Bennecourt. C'étaient les anciennes théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa . l'avait promené. remuant le passé. en le voyant nerveux. ce coin unique où il laissait son cœur. morne. Sandoz. un ensemble très mûri. toute une partie qui devait leur prendre une journée entière. Aussi. un Dubuche ravagé. Rien n'existait que Paris. où il se trouvait seul pour quinze jours encore. un dimanche. Il se rabattit alors sur les constructions. d'après un plan si défectueux. il n'existait qu'un horizon. D'abord. la Seine. En voilà un qui allait mener les affaires rondement. comme s'il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue et noyée de vapeurs. dans une sorte d'arrachement douloureux. le père Margaillan. qui s'était montré plaintif et affectueux. plein de répugnance.357 - . construire moins cher et plus beau. Sandoz imagina la distraction d'un vrai voyage. celui-ci refusait obstinément. avec ses deux enfants. le matin. Pourquoi n'irait-on pas le surprendre. Il avait rencontré Dubuche. s'en alla-t-il avec peine. et encore. cette vision qui le hantait toujours et partout.

que fait-il. qui mettait du chêne où le sapin devait suffire. maintenant ? – Je ne sais pas. se retranchant derrière sa science. Les millions périclitaient. répondit Sandoz. bâtissait. l'autre criant que le dernier des manœuvres. la brique. les choses allèrent de mal en pis. puisqu'il n'était pas même bon à conduire un chantier de quatre hommes. mais mal digéré. comme un pain bénit. la banqueroute de l'École devant un maçon !. . la dégénérescence. cette femme pâle. tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre. jeta Dubuche à la porte de ses bureaux. et c'était le mal héréditaire. surtout l'emploi du fer. rien sans doute. à tant de loyer. Et. qui s'était mis à écouter. pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. lui qui. avec la lourdeur du bon élève sans flamme créatrice : les décorations de terres cuites et de faïences.358 - . non. en établissant d'un coup d'œil les devis des maisons de rapport . à tant le mètre. ne retrouvant même pas son application au travail. gâté. les solives de fer. achetait les terrains. appliqué hors de propos. en autant de petits carrés qu'il le fallait ! Non. d'autant plus qu'il était un administrateur pitoyable et qu'il perdait la tête depuis sa fortune. une faillite lamentable. comme ces matériaux augmentent les frais. les grands dégagements vitrés. Claude. devant donner tant d'appartements. il avait de nouveau abouti à une catastrophe. les combles de fer . en savait beaucoup plus qu'un architecte. des querelles terribles éclatèrent entre le gendre et le beau-père. revendait. la meulière. Il m'a dit que la santé de ses enfants l'inquiétait et qu'il les soignait. après avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa routine. décidément. les escaliers de fer. Cette fois. demanda : « Alors. Un désastre. un beau jour. » Mme Margaillan. le père Margaillan se fâcha. pas de ça ! il se révoltait contre l'art. qui ne se résignait pas à couper un étage. en lame de couteau. et. tant de mères de construction. Margaillan. Qui est-ce qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux. était morte phtisique . dès lors. en lui défendant d'y remettre les pieds. désorienté.jeunesse. l'un dédaigneux. épaissi encore par l'argent. depuis trente ans.

trois serres immenses. Dubuche avait même laissé entendre que. débouchèrent en face d'une pelouse. entrebâillées à peine. où elle n'avait point osé emmener ses enfants. – Sandoz et Claude suivirent une allée. surtout une cascade colossale. sans une trace de pas. ainsi qu'un invalide de la vie. de ciment et de conduites d'eau. pour conclure. là-bas. l'année précédente. un jardin français avec des rampes et des perrons qui se déroulaient royalement. elle faisait une cure aux eaux du Mont-Dore. quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur. d'une saison dans cet air trop vif pour leur débilité. dès la première lutte. sauf deux. au gymnase. il répondit que Monsieur était derrière la maison. qui s'était décidé à paraître. se battant au milieu de ses quatre cents ouvriers. le grand-père à Paris où il avait repris ses grands travaux. Pourtant. avec une seule femme de chambre . . commis à la garde de sa fille et de son fils. toussait elle-même depuis son mariage. ce fut le désert mélancolique de ce domaine. sa femme ayant failli mourir à ses secondes couches et s'évanouissant d'ailleurs au moindre contact trop vif. et le père réfugié à la Richaudière. accablant de son mépris les paresseux et les incapables . les lointains vides que traversaient les rares silhouettes des jardiniers. Pas même cette récréation. où le propriétaire avait englouti une fortune. et ce qu'ils virent les arrêta un instant. La propriété. la maison morte dont toutes les fenêtres étaient closes. un valet de chambre. il rentra.car sa fille. les émerveilla : une futaie superbe. Il était dix heures. Dans un instant d'expansion. quand les deux amis sonnèrent à la grille de la Richaudière. dit simplement Sandoz. Cela expliquait l'éparpillement de la famille : la mère. il se montra insolent. Et ce qui les frappa plus encore. qu'ils ne connaissaient point. interné là. par une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. et. les avenues ratissées. Régine. qui s'étaient trouvés très mal.359 - . « Un beau mariage ». il s'était fait un devoir de cesser tous rapports conjugaux avec elle. une folie de rocs rapportés. En ce moment. Puis. les interrogea .

isolé sous le ciel large . comme je l'ai accompagné. le dimanche. soulagé. Dubuche. nous avons eu l'idée de pousser jusqu'ici. allait à Paris. tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets . qu'elle ne marchait pas encore. qui avait. un pauvre être malingre. Mais on nous attend. la fillette. levait les bras pour y maintenir son fils Gaston.360 - . ne te dérange pas. assise dans une voiture. Ils avaient bien une heure. la femme de chambre. tandis que les cheveux et les . tandis que. d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc… Mais. veiné de rouge. et que. il l'emporta et le roula dans une couverture : tout cela en silence. Alice. en se relevant. nous ne pouvions que te serrer la main… Claude à dû se rendre dans le pays pour des affaires. « Comment ! c'est vous !… Un dimanche. absorbé. si mal finie. venue avant terne celle-là. non. Justement. Il avait eu un geste désolé. Le père. affecta de les retenir. il expliqua tout de suite que. « Je parie que vous veniez déjeuner ? » Sur un regard suppliant de Claude. les petits membres mous de la première enfance . à dix ans. Sandoz se hâta de répondre : « Non. comme si la bile avait éclaboussé la peau . à six ans. d'un jaune. puis. la seule femme à qui il osât confier les enfants. dès lors. Et. il lui était impossible de quitter Alice et Gaston une minute. Claude le regardait. le balança. que diable ! Et tous trois causèrent. il aperçut les deux amis. » Alors. étonné de le retrouver si vieux : le visage bouffi s'était ridé. attendait son tour. comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur. Tu sais. il a vécu à Bennecourt.Dubuche. et sans m'avoir prévenu ! ». debout devant un trapèze. continua d'exercer les membres grêles du petit garçon.

À ce moment. rabats encore la couverture. s'affola. pour développer ses muscles . mais il restait les bras ouverts. elle avait de grands yeux pâles. les sous de poche qu'il lui fallait. ayant jeté un coup d'œil sur Gaston. il l'encouragea. reprit Dubuche. avec des précautions infinies de mère. d'une telle légèreté pitoyable. qui allaient pourrir sa race. ce qu'il mangeait. l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui. dans la crainte de la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire. tout chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre. les vêtements qu'il portait. De la fortune épousée. c'étaient ces deux êtres inachevés. il tira la petite Alice de la voiture. « Mon Dieu ! mon Dieu ! le voilà qui va prendre froid. à suivre chaque mouvement. Les défaites de l'argent étaient donc aussi lourdes que celles de l'art ? La voix. Dubuche. la continuelle accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point. vacillants. c'est la même chose : tu attends que je sois occupé avec ta sœur… Sandoz. en lui faisant risette.moustaches grisonnaient déjà. En outre. tombée à la déchéance dernière de la scrofule et . mon mimi ! Tous les jours. une lassitude amère appesantissait chaque geste. qu'elle ne tendait pas les cordes. le regard.361 - . et là. et nous rentrons. de grâce !… Ah ! merci. le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s'endolorir. la continuelle aumône enfin qu'on lui faisait. il ne lui restait que ça. obéissante pourtant malgré sa terreur de cet exercice. la faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face. dans cette herbe ! Et moi qui ne puis bouger !… Gaston. sans les plier. recouvre-le. » Doucement. en bégayant des chatteries. dans ce fils. le corps semblait s'être tassé. que le moindre souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. « Attendezmoi. pareille à un de ces petits oiseaux étiques qui tombent des branches. la laissa deux minutes accrochée. dans cette fille lamentables. en remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant se trouvaient découvertes. Elle ne disait rien. j'en ai encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis. n'aie pas peur ! » C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair. comme à un vulgaire filou dont on ne pouvait se débarrasser. la souleva jusqu'au trapèze .

dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père. car il leur fallait une nourriture spéciale. « Eh bien. avec les domestiques. Il faut qu'ils fassent leur promenade. il refusa. adieu. et une noix de côtelette. Ce jour-là. non. de crainte qu'une goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Le matin. avec l'effroi de les perdre chaque soir.de la phtisie. que le père leur . ils eurent un jaune d'œuf délayé dans du bouillon. les sauvait chaque matin. par un continuel miracle de tendresse. on n'est jamais sûr. le bain. puis le déjeuner. pesée. discutée. sur l'un de ses bras . et je vous accompagnerai avec eux. L'office et l'antichambre. « Là. comme ses amis voulaient l'aider. des jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme .362 - . il prit Gaston. la douche. à chaque morceau de pain qu'il osait redemander. admirable. et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait devant lui. « Merci. il se mit à pousser la petite fille de sa main restée libre. mon mimi. il achevait de les mettre au monde. ils ne sont pas lourds… Et puis. » En entrant dans la maison. la séance de gymnastique. toujours enveloppé. il luttait heure par heure. il demandait l'aumône dans le geste impoli des domestiques. chez ce gros garçon égoïste. Et. et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie. un cœur enflammé d'une passion unique. À chaque chemise qu'on lui préparait. dit Sandoz. j'ai l'habitude. au milieu de son existence finie. » Chaque journée était ainsi réglée heure par heure. – Non. nous te laissons. Il n'avait plus que la volonté de faire vivre ses enfants. Maintenant. n'est-ce pas ? Tu verras comme tu deviendras grande et belle ! » Il replaça Alice dans la voiture. épousant les mépris du beau-père qui payait. traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité. attendez un moment… Les enfants vont déjeuner. Ah ! les pauvres mignons. eux seuls existaient. qui était toute une affaire. et il s'acharnait. qui souffrait. un père s'était révélé. c'est assez. Sandoz et Claude revirent le valet de chambre qui s'était montré insolent . et.

Enfin. anéanti d'oisiveté. dans une simple constatation. où il n'y avait même pas de colère : « Adieu. puis. marchait près de lui. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux timides et inquiets. mes parents n'ont pas de reproches à m'adresser. soutenant les pas déjà trébuchants de Gaston. j'ai raté ma vie. avec Dubuche. Du reste. » Et ils le virent s'en retourner. Une heure sonnait. qui poussait de nouveau la voiture d'Alice . le long des larges avenues. Je leur ai acheté une petite maison. en se dirigeant vers la grille. Ensuite. affamés. comme je l'avais promis… Ça. avant la sieste. à présent. Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on l'accusait de ne pas connaître. où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat… N'est-ce pas ? maman avait assez avancé pour mon instruction. « Et tes parents. il ne s'occupait de rien. tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt. tandis que Gaston. » On était arrivé à la grille. on stationna quelques minutes. il fallait bien tout rendre. lui-même avec le dos voûté et la marche lourde d'un vieillard. tâche de t'en sortir… Moi. il ne savait rien. Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors.coupa en tout petits morceaux. ils sont heureux. Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche. dévoyé. Mais d'autres mélancolies les y . gardant un instant celle de Claude. venait la promenade. attristés. « Oh ! mes parents. je peux le dire. On causa de la propriété. comment vont-ils ? » demanda Sandoz. il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades . il conclut. comme s'il ne se fût pas senti chez lui. poussant Alice.363 - .

des cheveux dans l'omelette. le barrage établi en aval. la proposition de Sandoz éveillait en lui des souvenirs . grand Dieu ! à la place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la puanteur. Il ne regardait ni à droite ni à gauche. devenait répugnante de saleté et de grossièreté. et. plus de ruelles mouvantes où se perdre. un vent meurtrier avait passé là : les Faucheur. n'est-ce pas ? » Claude allait refuser. sa tête. par moments. à gauche. le mari. son être entier était resté là-bas. ». et dont la note noire. coupant le courant. à Port-Villez. ils se sauvèrent. ayant remonté le niveau de la rivière.attendaient. allons voir. les petits bras s'élargissaient. « Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur ! dit Sandoz. Plus de jolis coins. la pointe de la Cité lui semblait se dresser et l'appeler du milieu des vastes chaumes. des côtelettes sentant le suint.364 - . c'est ça. On avait construit un pont pour relier Bonnières à Bennecourt : un pont. l'île où nous allions causer dans l'herbe. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte. un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine ! « Tiens ! ce bouquet de saules qui émergent encore. une mollesse l'envahissant. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. ils n'eurent pas le courage de commander du café. il se révoltait de douleur. tu te . Pourtant. marcher plus vite. et l'auberge. au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence du trou à fumier. était si intéressante ! En outre. que les tables en étaient noires. tombée aux mains de cette oie de Mélie. n'ayant au crâne que son idée fixe. comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. c'était le Barreux. dans une hallucination telle que. la plupart des îles se trouvaient submergées. filant sans rien distinguer des champs ni des arbres. On leur y servit un déjeuner abominable. tellement remplie de mouches. Mais. le père Poirette étaient morts . la femme. il répondit : « Oui. Son cœur. Une maison finie… Nous faisons un tour. à mesure qu'il avançait le long de la berge.

il monta derrière l'habitation. Claude. en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois. il eut un geste de malédiction. exaspéré qu'on se fût permis d'abîmer la nature. abattu. « Allons-nous-en ! cria-t-il. On avait vendu la maison à des bourgeois. car le passé n'était que le cimetière de nos illusions. lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure. Puis. posée sur un pied. où il ne retrouvait pas un vestige de leur existence. Les rosiers étaient morts. roulant à pleins bords. la coulée de la Seine élargie. ses carrés de fleurs et de légumes entourés de buis. qui ne pouvait voir couper un arbre sans montrer le poing au bûcheron.souviens ?… Ah ! les misérables ! » Sandoz. balaie et emporte la trace de ses pas ? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir. Mais cette eau n'intéressait plus Claude. vendu. à laquelle il colla son visage. on s'y brisait les pieds contre des tombes. si le vent. brûlé. dans une lenteur superbe. allons-nous-en vite ! C'est stupide. il ne restait là rien de lui. rien de leur grand amour de jeunesse ! Ii voulut voir encore. au beau milieu . très propre. badigeonnée à neuf. peinturlurée aux angles et aux encadrements en fausses pierres de taille. chercha le petit bois de chênes. il jeta son chagrin à toute cette campagne si changée. mais le petit bois était mort. Sandoz tenta de le calmer. qui enragea le peintre.365 - . derrière l'homme qui marche. . et la maison. les abricotiers. rien de Christine. Non. étaient morts . avait un endimanchement gauche de rustre parvenu. Alors. ce trou de verdure où ils avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte . de se crever ainsi le cœur ! » Sur le nouveau pont. joui et souffert ? À quoi bon cette agitation vaine. il y avait maintenant une grille. non. les dents serrées. avec ses petites allées. le jardin. pâlissait de la même colère. se reflétait dans une grosse boule de verre étamé. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où l'on avait travaillé. mort avec le reste. devint muet.

on compte sur l'équité des siècles à venir. Heureusement. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour . ou sortir de la gare. mon vieux. les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. si on les retenait. dans un restaurant de la place du Havre. que la postérité n'est peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons ? On se console d'être injurié. dans la ferme croyance à une autre vie. toi. en traversant Paris. il crut y apercevoir des reflets glorieux. dans ce pays si lourd à leurs épaules. les pieds sur le pavé de Paris. Si les choses. des vins. Sandoz lui-même finit par s'assombrir. parfois… As-tu jamais songé à cela. c'est ce qui me donne des sueurs froides. et elle le toucha dès lors. Cette campagne ingrate.Il fit une seule réflexion : c'était la même eau qui. avait cessé de s'agiter nerveusement. de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant. qui ont l'éternité. Mais la gaieté restait rebelle.366 - . oubliaient si vite. pour tâcher de se remettre. Celui-ci le traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir : des plats fins et épicés. les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer. Aussi résolurent-ils de dîner en garçons. avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité . Et il écoutait. on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre. ce Bennecourt tant chéri et oublieux. ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient par un train de nuit. Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent. où chacun sera traité selon ses mérites. comme jadis. Ce fut un supplice que de passer deux grandes heures encore. est-ce qu'on pouvait compter une heure sur la mémoire des hommes ? « Vois-tu. Les deux amis. d'être nié. qui grisent. dans lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur souvenir. en causant au ressert. il se pencha un instant. Claude. manquèrent le train de trois heures. en homme qui se retrouvait enfin chez lui.

. criblée d'étoiles. chaude. à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne. ils passèrent devant l'ancien café Baudequin. sur le boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois . « Bah ! qu'est-ce que ça fiche ? il n'y a rien… Nous sommes plus fous encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. nos œuvres n'ajouteront pas un atome à sa poussière. Ils philosophaient. après tout. s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. si je n'avais plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour ! » Claude l'avait écouté. auxquels on peut préférer les tempéraments libres. moi ! Est-ce que je garderais le courage de ma besogne. Puis.. de production inégale. Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards. comme ils faisaient un détour. préféraient aux œuvres fortes les petites bêtises aimables !. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude jusqu'à la rue Tourlaque. ce qui achevait de leur noyer le cœur de tristesse. il eut un geste d'amère indifférence. ils en étaient venus aux souvenirs de leur enfance. c'est bien vrai ! conclut Sandoz très pâle. si les générations futures se trompaient comme les contemporains. j'en frissonne. Ah ! quelle duperie. – ça. et que notre orgueil s'acharne ! » Ils quittèrent le restaurant. il ne faut pas se dire ces choses. cloué au travail. pour une chimère !… Remarque que c'est bien possible. Une heure du matin sonnait. connus des seuls lettrés. non.l'artiste que pour le catholique. nous a imposé comme génies des gaillards corrects et faciles. est-ce que je resterais debout sous les huées. l'enseignement classique a tout déformé. quand nous n'avons pas encore la force de nous défendre… Non. Quand la terre claquera dans l'espace comme une noix sèche.367 - . quand ils se décidèrent à rentrer chez eux. Par exemple. La nuit d'août était superbe. Et.. remontant par le quartier de l'Europe. vaguèrent dans les rues. de son air d'accablement. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie. hein ? quelle existence de forçat. À quoi bon vouloir combler le néant ?… Et dire que nous le savons. continuaient le malentendu.

« Ah ! ce triste Dubuche ! dit Sandoz en serrant la main de Claude. c'est lui qui nous a gâté notre journée. pris de la terreur enfantine des revenants. Les deux amis hâtèrent le pas. par la porte grande ouverte. par une vieille habitude des jambes. – Gagnière ! » murmura Claude. et les couches de consommateurs s'y étaient succédé. Et ils se séparèrent rue Tourlaque. puis. à gauche. et lui. si pensif. » Dès novembre. Il n'avait pas encore touché à sa chope. Ils voulaient revoir leur table d'autrefois. comme il en avait gardé la coutume. l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe. en effet. le faisait riche . si bien que les anciennes avaient disparu comme des peuples ensevelis. dont il se donnait la débauche . C'était Gagnière. C'était toujours la meilleure de ses joies : la vente de ses livres augmentait. sans qu'il bougeât. s'y entêtait. au fond de la salle vide. témoin d'un autre âge. les unes recouvrant les autres. et lui restait immuable. lorsque tous les vieux amis furent rentrés. Il avait dû venir de Melun pour un de ces concerts du dimanche. Pas un des camarades n'y remettait les pieds. . pour jeter un coup d'œil dans le café. à côté de la petite maison bourgeoise des Batignolles .la salle n'était plus la même. le soir. la curiosité. tout seul à cette table.368 - . En outre. que les garçons commençaient à mettre les chaises sur les tables pour le balayage du lendemain. solitaire. leur firent traverser le boulevard. disposée autrement. « Oh ! regarde ! dit Sandoz. au fond. Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du jeudi. il était monté au café Baudequin. stupéfait. repeinte. inquiets de cette figure vague. l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils venaient de remuer ensemble. il la regardait. avec deux billards à droite . perdu dans Paris. Pourtant.

un filet aux cèpes. ?… C'est drôle. Henriette voulut soigner le menu. « Comment ! un froid. hésita. une glace pralinée. et. des fruits. lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de convives. et une salade de truffes. ». elle continuait à tenir la maison sur un pied de chère très délicate. Elle accompagna la cuisinière à la halle. On serait dix. Le ménage avait le goût des curiosités gastronomiques. Fagerolles avec les autres ? Ils ne l'aiment guère… Et Claude non plus d'ailleurs. plus méfiante. de donner à Claude une distraction certaine. si elle ne faisait plus des plats elle-même. simplement. Aussi veilla-t-il aux invitations : Claude et Christine naturellement . passa en personne chez les fournisseurs. pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.cette fois. Jory et sa femme. Henriette. par une de leurs chères soirées de jeunesse. et rien que des camarades de l'ancienne bande. du . une cuisinière. Fagerolles. Comme vin. un petit fromage hongrois couleur d'émeraude. venues des quatre coins du monde. des raviolis à l'italienne. on se décida pour un potage queue de bœuf. par tendresse pour son mari. il complotait. ne voulant pas en convenir. dont la gourmandise était le seul vice. pas un gêneur. Ce jeudi-là. Mahoudeau. les femmes ne peuvent comprendre qu'on se plaisante. sans compter du caviar et des kilkis en hors-d'œuvre. des gelinottes de Russie. des rougets de roche grillés. « Oh ! Fagerolles ? Tu crois. dans sa bonhomie. Gagnière enfin.369 - . Au fond. puis. des pâtisseries. Elle avait maintenant tout un petit personnel à diriger. j'ai cru remarquer un froid… » Mais il l'interrompit. Dubuche qui venait toujours seul . du vieux bordeaux dans les carafes. Cette fois. un valet de chambre . ça n'empêche pas d'avoir le cœur solide. qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage .

allaient vers Claude. en l'attirant sur un canapé. non. et un vin mousseux de la Moselle au dessert. il disait en riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher. si farouchement moderne. tandis qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur. Henriette lui prit les deux mains. Il n'avait rien du collectionneur. finie. en remplacement du vin de champagne. s'encombrait de vieux meubles. On venait chez eux en redingote. Elle l'aimait beaucoup. et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse. les cent petites notes des ivoires. un flot montant. se logeait dans le Moyen Âge vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans.370 - . débordant à cette heure. nées jadis de ses premières lectures . d'un rouge sombre. et ses regards. Cette dernière avait mis son unique robe de soie noire. pour les occasions semblables. des faïences. à la vérité. même communes. Claude et Christine arrivèrent les derniers. Sandoz et Henriette attendirent leurs convives. les ors éteints des dalmatiques réappliqués sur les sièges. pour les grands effets d'ensemble . Ils couraient ensemble les brocanteurs. ils avaient une rage joyeuse d'acheter . qui avait commencé aux Batignolles par le vieux pot de Rouen. il était tout pour le décor. Dès sept heures. les teintes fondues des portières orientales. prenait des tons fanés très doux et très chauds. en la voyant singulière. et le salon. comme pour . pâlis par l'âge et se détachant contre la tenture neutre de la pièce. Comme excuse. qu'elle entretenait avec des soins extrêmes. librement. Tout de suite. de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles. très heureuse de venir . qu'ils achevaient d'installer. elle la questionna. Le salon. les incrustations jaunies des cabinets italiens et des vitrines hollandaises. elle très élégante dans une robe de satin noir tout unie. lui en simple jaquette. avec des vieilleries. elle répondit qu'elle était très gaie. des ambitions romantiques. si bien que cet écrivain. Qu'avait-elle donc ? souffrait-elle ? Non. qu'elle lui avait donné un jour de fête. des émaux. une robe usée.Chambertin au rôti. éclairé par deux lampes de vieux Delft. jugé banal. les yeux inquiets dans sa pâleur touchante. de vieilles tapisseries. à chaque minute.

J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent jamais ma formule littéraire. » Les yeux de Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon. D'ailleurs. sous les attaques persistantes de ses adversaires. Seulement. L'écrivain. ils revinrent. obstacles. où quelque chose l'avait appelé. fixés là-bas. je laisse de côté les imbéciles et les gredins… Le mieux. et je parle des confrères qui se respectent. les yeux larges et perdus. et. va ! ils se rattraperont. ces volumes qu'il lançait coup sur coup. sans se laisser vaincre par rien. pour travailler gaillardement. recommencerait à chacun de ses livres. trouant le mur. au loin dans le vide. « C'est vrai. mes bonshommes physiologiques évoluant sous l'influence des milieux . d'une main obstinée et régulière. il se faisait enfin. tu leur as cloué le bec. fatigues. injures. d'une fièvre de paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois. » Tous deux causèrent devant la cheminée. allant là-bas. même gagnée. par instants. puis se détournaient. il savait bien que la bataille. ils faiblissent. sur quelque chose qui semblait l'appeler. Voilà comment tout dégénère !…. marchant au but qu'il s'était donné. « Ah ! mon vieux. Puis. en effet. vois-tu. cette fois ! Il y en a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis un honnête homme. cette rumeur du succès qui consacre un homme.l'étudier. répondit-il gaiement.Mais. mes audaces de langue. C'est rudement fort. j'ai achevé ton bouquin cette nuit. où des bûches flambaient. Le grand. cette série de romans. dit-il à Sandoz. tandis qu'il disait : . c'est de n'attendre ni bonne foi ni justice. Lui paraissait excité. il se troublèrent. bien que la critique ne désarmât pas. il n'avait aucune illusion. cette fois. travail de sa vie avançait. cette agitation tombait. venait de publier un nouveau roman . autour de ce dernier.371 - . Il faut mourir pour avoir raison. il demeurait silencieux.

» Mais la porte s'était ouverte. ronde et blonde. Henriette. qui l'exécrait. J'ai voulu peindre aujourd'hui. quand elle voulait bien sourire. La seule chose qu'elle gardait était une violence de parfums. depuis que la tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre elle-même dans quelques salons. dès qu'elle le traversa. suivie de Jory. reprit sa conversation avec Christine. l'âpreté du sureau. Si je crevais. la fit asseoir en face de Christine. corrigée d'une pointe aimé de musc. qui semblait être son neveu. Henriette. s'emplit d'une odeur indéfinissable de pharmacie. d'un retroussement dédaigneux des lèvres. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans une enflure bourgeoise de la face. n'est-ce pas ? Vous vous êtes déjà rencontrées ici ? ». sur une jupe de satin paille. ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids. mais l'amertume de la rhubarbe. avait vécu longtemps avec un homme. la flamme de la menthe poivrée persistaient . comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée . c'était qu'il ne la reconnaissait pas. D'ailleurs. autrement tu me rendrais trop malheureux. et le salon. On la sentait respectable avec exagération. Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme. qui. à côté de son mari plus jeune. .« Bah ! tu parles pour toi. de maigre et brûlée qu'elle était. avec des brillants aux oreilles et un gros bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude. et Mathilde entra. moi. une tunique de velours capucine. Elle était d'une rigidité excessive sur ce point. avant d'être mariée. elle se noyait des essences les plus fortes. j'aurais tort… N'importe. devenue très grasse. sa bouche aux trous noirs montrait maintenant des dents trop blanches.372 - . « Vous vous connaissez. impossible ! Ah ! ça va bien que je ne puisse pas être jaloux de toi. après les strictes politesses d'usage. ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre. Elle avait une toilette riche. qui s'était levée. disait-on.

car il ne montrait sa femme à personne. que l'on commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises. « Tiens ! mais Gagnière est là ! » s'écria Sandoz. Du reste. il blondissait en vieillissant. c'est dans l'ordre. debout avec eux. Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer. une redingote qui plissait dans le dos. cet article. pour lequel il travaillait. il ne changeait pas. comme Gagnière se décidait à saluer les dames. de son air vague d'ombre falote. et Gagnière se glissa doucement. répondit tranquillement Sandoz. avec sa face creusée et farouche.373 - . quand je l'ai parcouru tout à l'heure… Je suis désolé. qui maltraitait le roman de l'écrivain. Aussi tu comprends ma colère. De nouveau. où vacillaient des yeux d'enfance. qu'il remportait le soir même. et tout seul. en reprenant un train de nuit. Il portait encore un pantalon trop court. Il arrivait droit de Melun. il faut bien que ce soient mes amis qui m'attaquent. Mahoudeau fit son entrée. ». il s'excusait. avait lancé de lui des statuettes charmantes. Et. désolé… – Laisse donc. auprès de ce dernier. tu le sais. me fiant à ce qu'on m'en avait dit. la porte s'entrebâilla. mais j'ai si peu de temps ! Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu. car le marchand de bronzes. il gardait à ses souliers la poussière de la province. on n'est jamais le maître chez soi… Je devrais tout faire. malgré l'argent qu'il gagnait à présent . .Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. avait blanchi déjà. l'âge semblait le rajeunir. Quand il venait dîner ainsi. devant la cheminée. Alors. Lui. « Mon cher. d'un article paru le matin même dans sa revue.

où il a été brusquement forcé de paraître… Il s'échappera et nous rejoindra vers onze heures. pour s'excuser : un dîner officiel. avec la résignation chagrine d'une maîtresse de maison qui voit s'émietter ses convives. crut devoir la lui présenter. Mais la chose se passa très simplement. en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu prompte. de son air d'inconscience sereine. le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger en annonçant que Madame était servie. on apporta une dépêche. elle ajouta : . lorsque le mari. elle qui jadis ne pouvait pas mordre. Hein ? elle avait des dents aujourd'hui. » « Eh bien. heureusement ! On attendait Dubuche. à ce moment.374 - . curieux d'assister à cette rencontre de Mahoudeau avec Mathilde et Jory. pour la vingtième fois peut-être. Le sculpteur s'inclinait devant elle. tous deux se murent à ricaner et à se rappeler en mots terribles les abominations d'autrefois. Toux inquiétante d'Alice. très graves.Sandoz et Claude s'étaient tournés. C'était Dubuche qui télégraphiait . dès que celui-ci se fut débarrassé de la corvée et qu'il eut retrouvé Gagnière dans un coin du salon. Seulement. Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. « Impossible de bouger. « Oui. « Eh ! c'est ma femme. expliqua tout haut Henriette. respectueux. Fagerolles nous a écrit ce matin. » Mais. nous ne serons que huit ! » reprit Henriette. nous ne serons que neuf. car il avait formellement promis de venir. camarade ! Serrez-vous donc la main ! » Alors. Et.

très grande. vous avez été content de l'article de ce matin. avec la blancheur de sa nappe. bégaya : « Mais non ! mais non ! Il est très mauvais. Voulant être aimable. » Sandoz avait pris celui de Mathilde. une corbeille de roses pourpres. Édouard en a revu lui-même les épreuves avec tant de soin ! » Du coup. qui détachait la belle ordonnance du couvert. On s'asseyait. Jory se chargea de Christine. elle lui jeta un regard aigu. . sous la suspension garnie de bougies. avaient des tons amusants d'imagerie d'Épinal. Et là table surtout braisillait au milieu. en continuant de plaisanter crûment ce qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste. Jory se troubla. tu sais bien qu'il a passé pendant mon absence. Mais elle aggrava la situation. les assiettes peintes. les verres taillés. Henriette entre Claude et Mahoudeau. je ne veux pas que tu me rendes ridicule ! ». cet article. n'ayant pas entendu les excuses de son mari. rangés autour du bouquet central. était d'une vive gaieté de lumière. au sortir de la clarté discrète du salon. Les murs. Deux dressoirs. et le domestique achevait à peine de servir le potage.« Nous y sommes tous… Offrez-moi votre bras. elle dit au maître de la maison : « Eh bien. couverts de vieilles faïences. en chapelle ardente. tandis que Mahoudeau et Gagnière suivaient. Claude. elle comprit sa faute.375 - . l'autre soir. les hors-d'œuvre symétriques. pour l'accabler et se mettre à part : « Encore un de tes mensonges ! Je répète ce que tu m'as dit… Tu entends. l'un de verrerie. l'autre d'argenterie. » Au silence gêné qui s'était fait. les carafes blanches et rouges. en répondant très haut. Jory et Gagnière aux deux bouts. étincelaient comme des vitrines de joyaux. lorsque Mme Jory lâcha une phrase malheureuse. La salle à manger où l'on entra. Sandoz ayant à ses côtés Mathilde et Christine.

avec la certitude méprisante de ne pouvoir trouver un homme assez riche. Ah ! Marseille. c'est que ça ne marche pas tout seul… Ah ! il a mangé son pain blanc. ça va se faire… Moi. pris de l'affolement des gens de Bourse. je ne connais personne… Fagerolles lui-même est très inquiet. glorieux d'emporter la toile la plus chère de l'année. Et il fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute ! Il avait tenu bon d'abord. seule Christine les trouva très bons. ils se réjouirent de la débâcle qui consternait le monde des jeunes maîtres. qu'il devait défendre contre l'assaut des huissiers.376 - . dit Mahoudeau. lui rappela joyeusement. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs. les prix s'effondraient de jour en jour. solitaire comme un dieu. C'était fatal. quand les rougets grillés parurent. Mais ces coups-là ne se recommençaient pas. ils se soulagèrent en paroles mauvaises. Alors. . leur peinture à millions ! » Il eut un rire de rancune enfin satisfaite. un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille. entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal. le tableau dont il ne voulait même pas dire le prix. absorbé depuis un instant. sembla sortir d'un rêve. entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son œuvre. sous le vent de la baisse. ça se gâte. S'il n'est point ici ce soir. la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à une catastrophe. ça craque. le tableau unique caché au fond d'une galerie.Cela glaça le commencement du dîner. et Gagnière à l'autre bout de la table. laissa entendre le même ricanement. dont les dépenses avaient grandi avec les gains. sans transition : « Est-ce que c'est décidé ? est-ce qu'ils ont choisi les artistes. Sandoz. pour demander. et qu'il vendait enfin deux ou trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York. – Non. Henriette recommanda les kilkis. les temps prédits arrivaient. autrefois. et Naudet. on ne vendait plus rien. je n'aurai rien. Vainement. pour les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville ?. la seule ville où l'on mange ! Claude. que l'embarras de Jory récréait. il avait inventé le coup de l'Américain.

par une vanité d'étourdi .377 - . mais l'aigreur était telle. On se récria. semblait s'être allumée davantage. moi ! Nous allons en voir. La table. Non. on mangeait. au feu âpre de la querelle. et qui l'avait meublé comme une canin. Et Sandoz. merci. Naudet. c'est que Naudet poursuit Fagerolles. paraîtil… Vous voyez l'histoire : le marchand l'accuse d'avoir gâché son affaire en exposant. plein de dédain. « Laissez-moi donc tranquille ! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une valeur. Mais l'autre a emprunté dessus. le peintre répond qu'il entend ne plus être volé . Il hochait la tête. il n'a jamais eu de succès. Fagerolles !… D'ailleurs. Et sa vente annuelle de cent mille francs. et sa croix ? Mais lui. on vidait les carafes de vin . Parfaitement ! il est en train de le faire saisir… Ah ! ce que je rigole. ce qui désolait la maîtresse et le maître de la maison. « Rasé. Le domestique présentait le filet. « Le drôle. au printemps… Donc. a voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. au milieu du bruit cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. chez tous ces petits peintres à hôtel. Il y eut une courte détente. comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà. » Jory allait défendre le talent de Fagerolles. et ils vont se manger. j'espère bien ! » La voix de Gagnière s'éleva. gagné d'une inquiétude. ». « Hein ? des cèpes ? finit par répéter le sculpteur. lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement pour les raviolis. dont la belle symétrie se débandait déjà. qu'il regardait comme son œuvre. que les bonnes choses passaient sans être goûtées. et ses médailles. obstiné. une voix inexorable et douce de rêveur éveillé. un nettoyage. » Et il continua. ne . avenue de Villiers. souriait d'un air mystérieux. La bâtisse sera pour rien. qui avait forcé Fagerolles à bâtir. vous ne reprenez pas des cèpes ? » interrompit obligeamment Henriette.« Mahoudeau. s'étonnait : qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement ? n'avait-on pas débuté ensemble.

devait-on pas arriver dans la même victoire ? Un malaise. triste et charmante. Mais Claude revint à sa préoccupation. vous dites que Fagerolles aura la salle du Conseil municipal ? » Et cette parole suffit. affectait de cracher sur les commandes. était en train de lécher consciencieusement les bottes de quelque chef de bureau. sans savoir . autrefois. qui ne disait rien. cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder. Fagerolles. Claude était retourné dans son rêve. Mahoudeau et Gagnière. Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. à ce dîner officiel. ne le quittait pas des yeux. où es-tu ? ». sous le bon vouloir imbécile d'un ministre ! Ainsi. ménage-toi. Ah ! un joli badigeonnage à l'eau claire. depuis que sa peinture ne se vendait plus. amusé. les regards perdus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un fonctionnaire. tous heureux. repartirent. il assiégeait l'administration de ses bassesses. reprenant des raviolis. que cette dépendance de l'art. jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge. « Hein ! sentez-vous ça ? cria Sandoz. et Christine. et les concessions. pour sûr. Lui. il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on servait. troublait son rêve d'éternité. qui.378 - . « Alors. On croirait qu'on avale toutes les forêts de la Russie. et il faisait assez de vilenies pour l'avoir. Il dit en riant : « Claude. voici les gelinottes… Hé ! Claude. ». si on la lui donnait. pour la première fois. Il eut un sursaut. et il a raison… . Depuis qu'on se taisait. et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de résine. quelque crétin à empailler ! « Mon Dieu ! dit Jory. et les courbettes. remis sur la piste. une école de domesticité. il fait ses affaires. et les lâchetés ? une honte. tous pareils. cette salle . en grand artiste débordé par les auteurs.

mais c'est elle qui le paie ! » On se fâchait. et le vin de la Moselle passèrent comme de l'eau pure. du . les murs de Paris à couvrir ! » On retourna au salon. réservée et muette jusque-là. elle souriait. tout fut avalé sans joie. qui le ruine ? » Gagnière. s'indigna vivement. tandis que lui. sa violence de causerie. Henriette et Sandoz. Personne. On y eut presque froid. et le café calma un instant les convives. Ce n'était plus l'ennui vague. ce saccage qui les enfiévrait là. en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait . de grâce ! » Dés lors. avec la débâcle de son couvert. par une affectation de bon genre. lorsque Henriette se décida à se lever. est-ce qu'on a des maîtresses comme cette Irma. une bouche prude de dévote qu'on violente. lointaine et fêlée. et le Chambertin.Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes. acharnés. Vainement. consternés. Les bougies de la suspension brûlaient très hautes. on plaisantait. Est-ce qu'on se fait bâtir un palais. les faïences des murs épanouissaient leurs fleurs peintes. un besoin de se détruire. dont le petit lustre et les appliques venaient d'être allumés. est-ce que j'en ai. si je l'avais. cette fille… Pas cette fille. c'était maintenant de la férocité dans la lutte. de son étrange voix d'oracle. dit enfin. bonhomme. un mot les rejetait les uns sur les autres. pour les faire taire : « Ah ! l'Hôtel de ville.379 - . de nouveau. au milieu du bruit. la glace. – « Irma. avec des gestes effarés. Et Claude. en faisant la part des infirmités humaines. s'efforçait de les calmer. – Des dettes. le dessert. moi. la satiété somnolente qui attristait parfois les anciennes réunions . le nom d'lrma volait par-dessus la table. et si je pouvais ! C'était mon rêve. lorsque Mathilde. dans la colère montante de la querelle . la table semblait s'être incendiée. – « Oh ! messieurs ! Oh ! messieurs !… Devant nous. moi qui ai crevé la faim ? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. depuis deux heures. Pas un ne lâchait prise. assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes. l'interrompit.

la soirée parut longue. avaient Leurs voix. » Mahoudeau. n'y muselait pas la presse à coups d'invitations. le ménage n'y racolait pas des clients littéraires. Les dames. en buvant de la bière. d'abord chuchotantes. Pouillaud. pour s'être laissé pincer avec des petites gueuses de douze ans. et l'aimer toujours. qui ne fumaient pas. Le premier. répondit : . qui recommencé le massacre. et jamais on n'y avait lu une page de littérature. inassouvis.reste. « Oh ! l'homme. après avoir ôté le couvert. dans la sourde irritation qui persistait. irréalisable ? quelques amitiés solides. lui rappelait des souvenirs de Plassans. devant le feu mourant. devenu un avoué si grave. revinrent bientôt s'asseoir côte à côte sur un canapé. C'étaient Jory. ayant entendu prononcer son nom dans la salle à manger. avait des ennuis. un coin d'affection familiale. en rompant avec vous et en se faisant un succès sur votre dos ! Aussi vous n'avez guère été malins. Sandoz et Claude. et tâchant de comprendre. s'élevaient peu à peu. et. N'était-ce pas le bonheur.380 - . Ah ! l'animal de Pouillaud ! Mais Claude ne répondait plus. près de la porte. comme le domestique. les hommes allèrent y fumer. c'est vrai. rouvrait la salle voisine. l'ancien farceur du dortoir. Mahoudeau et Gagnière. en dehors de Fagerolles. La femme exécrait le monde. s'étaient mises à causer . à propos d'une nouvelle apprise la veille : oui. l'oreille aux aguets. Il ne vaut pas cher… Et il vous a roulés. n'était attendu. elles restèrent seules. heureux de voir son vieil ami excité et bavard. le mari disait en riant qu'il lui fallait dix ans pour aimer quelqu'un. disait Jory en parlant de Fagerolles. furieux. Ce jeudi-là. Ils en arrivaient à crier. je vous abandonne l'homme. C'était un salon très feutré. les dents longues. On n'y faisait jamais de musique. ah ! ce qu'il vous a foulés.

cet impuissant incapable de mettre une figure debout. reprit Mahoudeau. les avait-il assez compromis. Et ils continuèrent. ses câlineries à des baronnes sexagénaires. – Et à moi donc. le succès était dans la rupture ! S'ils avaient pu recommencer. qui lâchent et déchirent les camarades. « Enfin. c'étaient eux qui n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des histoires impossibles ! Et ils l'accusaient de les avoir paralysés. j'aime mieux ne plus rien faire… N'empêche que si j'avais vu clair autrefois. qui raccrochent le public au coin des rues. son alliance avec leurs ennemis. moi. » C'était le sauve-qui-peut. comme il y en a tant. les derniers . je ne comprends plus pourquoi je m'étais mis de sa bande. Est-ce que je lui ressemble ? Est-ce qu'il y avait quelque chose de commun entre nous ?… Hein ? c'est exaspérant de s'en apercevoir si tard !. assez fichus dedans ! Ah ! oui. Mais Claude. je ne l'aurais pas fréquenté. malgré son orgueil. et d'une main si maladroite et si lourde. – C'est Claude qui nous a tués ». qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti. parfaitement ! exploités. Mon Dieu ! l'autre après tout n'était qu'une simple gueuse. pour faire monter le bourgeois chez eux. continua Gagnière. il m'a bien volé mon originalité ! Croyez-vous que ça m'amuse d'entendre à chaque tableau.« Pardi ! il suffisait d'être avec Claude pour être flanqué à la porte de partout.381 - . affirma carrément Gagnière. je me tâte. parmi les artistes. de les avoir exploités. répéter derrière moi. abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son aplatissement devant les journaux. depuis quinze ans : C'est un Claude !… Ah ! non. ce grand peintre raté. j'en ai assez. tapant désormais sur Claude devenu le grand coupable. ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment ? Quand je songe à ça.

Gagnière. « Eh ! c'est la faute de ce bougre de Claude !… Je n'ai pas envie de perdre mes abonnés. Vous êtes impossibles. Jory s'emporta à son tour. vous savez ! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué ridicule. » Gêné et bégayant. ça ! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris sur nous. Gagnière se joignit à « C'est vrai. car tu es aussi un joli lâcheur… Oui. en arrivèrent aux reproches abominables. Mahoudeau. tous les trois parlèrent à la fois. qu'on enfermera un de ces quatre matins. Mahoudeau se. fâcha. « Le fait est. il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller . « Tu as tort de rire. cet espoir de bataille et de victoire côte à côte. qui maintenant aggravait leur rancune. et encore. là. dans la stupeur de se voir tout d'un coup étrangers et ennemis. Mahoudeau. tu auras beau même ne plus rien faire du tout : vous avez une étiquette dans le dos. avec des éclats tels. La vie les avait débandés en chemin. » Alors.382 - . que Fagerolles ne s'est pas laissé piller comme un niais. des coups si durs de mâchoires. tu ne nous as pas seulement nommés. dans ton dernier Salon. qu'ils semblaient se mordre. vexé. et les profondes dissemblances apparaissaient. toi. ricana Jory. » Mais. permets… ». quand tu aurais un journal à toi… – Ah ! permets. tu peux te décarcasser à faire des petites choses gentilles . il ne leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien rêve enthousiaste. après une longue jeunesse de fraternité.liens qui se rompaient. ce fut terrible. toi. . comprenez-vous ! Toi. puisque tu es le maître… Et jamais un mot. tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main. on en a vu qui ne se décollaient jamais… Le public s'amuse. pour vous être agréable.

je ne veux pas que tu les fasses taire. cette joie des yeux. en échangeant un regard. qui emportait sa chimère d'éternelle amitié !. comme elle disait. cette odeur fine du thé ne détendaient pas les cœurs. ils se remirent à ricaner. non. lui dit Claude très bas. Tous rentrèrent dans le salon. qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là. les yeux sur la pendule. soufflant. des assiettes de sucreries et de gâteaux. puisque je n'ai pas réussi. et il y avait. qui lui arrivait par la porte ouverte.Sur le canapé. whisky. Henriette. Par exemple. brodée en rouge d'une chasse au cerf . Elle se leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames. On était retourné dans la salle à manger. sous les bougies rallumées. reste là. et qu'il exécrait ! En effet. suant. Mais ce bien-être. Sandoz. raki de Chio. heureusement. Et. genièvre. lui ! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se rencontrer avec d'anciens amis devenus gênants. Le domestique apporta encore du punch. et il s'empressait autour de la table. pendant que la maîtresse de la maison remplissait la théière au samovar.383 - . cette rancune des personnalités aux prises. avec un sourire de souffrance. pâlissant. kummel. une brioche. tout un luxe barbare de liqueurs. pour se quereller. continua d'écouter cet enragement dans la lutte pour la vie. bouillant en face d'elle. ils m'arrangent bien !… Non. La conversation était retombée sur le succès des uns et la mauvaise chance des autres. n'était-ce pas une . Ah ! il avait bon nez. J'ai mérité ça. où le thé se trouvait servi sur une nappe russe. Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva péniblement. avait dû lui-même prêter l'oreille à ce tumulte. s'inquiétait de la violence des voix. gardant la secousse de leur colère. « Tu entends. troublé dans les gais souvenirs qu'il évoquait. » Et Sandoz.

vous sentez comme moi. envolées. je le vois bien. dans le salon de nouveau. Gagnière. comme Sandoz. et puis la phrase de mort qui reprend. si colorée. madame. il remarqua Mathilde et Gagnière. les mâchoires mortes. oh ! toujours plus haut. toutes ces récompenses qui déshonoraient l'art. lointaines. aux concerts du Cirque. « Ah ! monsieur. et le chant d'amour recommence. un Véronèse. cette docilité et cette lâcheté devant les pions. cette vieille gaupe engraissée. les violoncelles !… – Et. au milieu des autres exténués.honte.384 - . les violoncelles. une blancheur qui monte… La fête éclate. Ils s'étaient aperçus. en arrivait à souhaiter ardemment de les voir partir. avez-vous entendu. ce glas qui revient toujours. parlant musique avec langueur. toujours plus haut !… – Monsieur. en phrases alternées. avec l'accompagnement des harpes ! Un ravissement. le dernier dimanche. ces croix. c'est une communion que la musique… . ces médailles. en extase. le duo des violoncelles !… Ah ! monsieur. les femmes aimées. cette phrase funèbre. pour avoir des bons points ! Puis. l'air de fête de Roméo ?… Oh ! le solo des clarinettes. philosophait et poétisait. sans salive. Berlioz. et ils se communiquaient leur jouissance. qui vous bat sur le cœur ?… Oui. exhalant sa senteur louche de pharmacie. faisait les yeux blancs. dans la symphonie en la de Beethoven. assis côte à côte sur un canapé. Mathilde. ce Meyerbeer. la magnificence tumultueuse des Noces de Cana . tant on les distribuait mal ? Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons en classe ? Toutes les platitudes venaient de là. oh ! combien doux. et puis cette danse de paysans si emportée. désolé. se pâmait sous le chatouillement d'une aile invisible. cette ouverture de Struensée.

après des poignées de main molles et silencieuses. heureusement. un rayon qui les essuie. à peine une larme dans l'espace !… Wagner. et à peine la porte s'était-elle refermée sur son dos. l'ouverture du Vaisseau fantôme. rien que les instruments à cordes. c'en était assez ! qu'on se déchirât. qui l'habilla dans . dites que vous l'aimez ! Moi. il s'en alla coucher à Melun. s'exaspéra de cette pose langoureuse. ça m'écrase. plus rien. non. vous l'aimez. Sandoz se demanda d'où Mathilde pouvait tenir ce jargon. madame !… La rêverie de Schumann. mon Dieu ! qu'il est triste et bon d'être deux à le comprendre. jamais il ne fichera rien.Beethoven. madame. peut-être. que Jory déclara : « Avez-vous vu son dernier presse-papiers ? Il finira par sculpter des boutons de manchette… En voilà un qui a raté la puissance ! » Mais déjà. on meurt… » Leurs voix s'éteignaient. il avait remarqué que les femmes causaient très bien musique. cette farceuse sur le retour. emmenant son mari. ah ! Wagner. que l'aigreur des autres n'avait fait que chagriner. roucoulant et se chatouillant avec du Beethoven et du Schumann !.385 - . anéantis. ils ne se regardaient même pas. coude à coude. Il savait l'heure au fond de son extase. Mathilde était debout. noyé. sans en connaître une note. Et. leur visage en l'air. et de défaillir !… – Et Schumann. Gagnière. La musique a tué la peinture. une petite pluie tiède sur les feuilles des acacias. et Wagner. il n'avait que juste le temps de reprendre son train de nuit. se leva tout d'un coup. Il n'y a plus rien. Lui-même dut partir. saluant Christine d'un petit geste sec. Non. passe encore ! mais quelle fin de soirée. « Quel raté ! murmura Mahoudeau. Et lui. D'ailleurs. ». D'un article de Jory. affectant une familiarité mondaine à l'égard d'Henriette. surpris.

à l'horizon : « Oui. j'y vais. « Voyons. » Mais elle. il ne faut pas vous désoler ainsi… Il a beaucoup causé. viens-tu ? » Deux fois. ne parlait plus. personne ne le fera. lui dit Sandoz à l'oreille. Henriette lui avait saisi les mains. Sandoz cria. comme s'il avait répondu à l'appel lointain. d'une voix de terreur : « Non. très loin. c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de ratés. regardez ses yeux…. chauffé par les lampes. depuis. il finit par tressaillir et par se lever. elle la suppliait de venir souvent. et elle lui répétait combien elle l'aimait. Ah ! que je souffre. Tant qu'il aura ces yeux-là. elle dut répéter la phrase. les regards fixes. Ce que vous n'avez pas fait. dans le salon où l'air s'étouffait. affaissé au fond d'un fauteuil. il a été plus gai ce soir. comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des querelles. merci. ayant à régler un compte. en s'excusant de partir ainsi les derniers. » – Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent seuls enfin. humble et terrifié des yeux sévères dont elle le regardait. Ce dernier. derrière eux. en disant. d'un charme si douloureux dans sa robe noire. tous les deux se regardèrent. non. moi ! de ne rien pouvoir ! » Et tout haut : – « Claude.l'antichambre. il entendait un appel du silence. au-delà des murs. Sa face se tendait. une attention convulsée la portait en avant : il voyait certainement l'invisible. Alors. repris par cette sorte de sommeil magnétique qui le raidissait. le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise publique !… Ah ! Mathilde la Revanche ! » Il ne restait que Christine et Claude. et ils .386 - . là-bas. que le salon se vidait. je tremblerai… Vous avez fait ce que vous avez pu. de ne plus compter. Ça va très bien. Il ne l'entendait pas. d'user d'elle en tout comme d'une sœur . Christine s'était levée à son tour. après avoir jeté un coup d'œil sur Claude. hors de lui : « C'est la fin. secouait la tête avec un pâle sourire. j'y vais. tandis que la triste femme.

Claude lâcha le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course . des grandes affections perdues en chemin. dans le navrement de leur malheureuse soirée. dans la vie. ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic. tant de souvenirs en deuil. Elle. à vivre au désert. après cette banqueroute du cœur ! Et il s'étonnait des amis qu'il avait semés le long de la route.laissèrent tomber leurs bras. du perpétuel changement des autres. ils se mangeraient. il s'échappait. il la pria de rentrer sans lui. qu'il ne la laisserait pas. une certitude se faisait au fond de son chagrin : tout finissait et rien ne recommençait. devant le flot des inconnus et des indifférents ? Peu à peu. Eh quoi ! était-ce donc la fin de sa longue illusion. quelle cassure dernière. à une pareille heure. dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité. puis goûtées jusqu'à l'extrême vieillesse. autour de son être qu'il ne voyait pas changer. de ce rêve d'éternité. elle resta effarée de surprise et de crainte : une course. Ah ! la bande lamentable. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de pitié. pour quoi faire ? Il tournait le dos. murmurant : « Je t'avais prévenu. à minuit passé ! pour aller où. Il lui reprit le bras. Cette considération parut seule le ramener. pourtant.387 - . ». Il sembla se rendre à l'évidence. en le suppliant. cette mort lente de ce qu'on aime ! Est-ce qu'ils allaient se résigner. j'avais bien compris… » Mais il l'interrompit encore d'un geste désespéré. se trouvèrent enfin rue . quand elle le rattrapa. en prétextant qu'elle avait peur. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson. il dit avec un gros soupir : « Tu avais raison… Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble. quel bilan à pleurer. si tard. qui lui avait fait mettre le bonheur dans quelques amitiés choisies dès l'enfance. remonter ainsi à Montmartre. Dehors. sa femme et lui. cloîtrés dans la haine du monde ? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte toute large. tâcha d'en rire.

se pendre à son cou.Tourlaque. ne bougeait pas. de crainte de l'exalter davantage. il se sauvait. Et. il s'y rendait tout droit : la place du Théâtre-Français. marchant à une trentaine de mètres. si elle se montrait. ce cœur de Paris dont il emportait l'obsession partout. « Te voici chez nous… Moi. très grand. et à chaque pas qui les rapprochait de la rivière. elle sentait la vie se retirer de ses membres. avec sa passion ravagée. qui le hantait. et elle ne la referma même pas. debout. et redoutant de précipiter la catastrophe. mais. en gesticulant comme un fou. le surveillant dans un vertige d'inquiétude. elle le rejoignit . Il y marcha un instant. Après la rue Lepic. après avoir sonné.388 - . devant leur porte. le Carrousel. mon Dieu ! Aller avec lui. Mais non. » Déjà. qu'il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs. là-bas ? Elle n'avançait plus qu'en chancelant. elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue. assister à tout. à grandes enjambées. qui lui criait ce continuel appel à des lieues. N'était-ce donc que la Cité. un froid mortel l'envahit : il allait à la Seine. regardait dans la nuit. il demeurait immobile. le voyant toujours faire le terrible saut. jusqu'à la rue Richelieu. Rue Lepic. Mon Dieu ! être là. être là. Et que faire. je vais faire ma course. et résistant au besoin de s'approcher. elle s'élança. s'approcha de la rampe. . un grand cri s'étouffa dans l'étranglement de sa gorge. Oui. sans qu'il la sût derrière ses talons. Quand elle le vit s'engager dans cette dernière. la nuit. éveillée d'angoisse. pour le suivre. puis il fila par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du QuatreSeptembre. enfin le pont des Saints-Pères. c'était l'affreuse peur qui la tenait. au-dessus de l'eau. sa maternité saignante. elle s'était arrêtée en arrière. entendu de lui seul ? Elle n'osait l'espérer encore. en face. de nouveau il la quitta. La porte s'était ouverte. et elle crut qu'il se jetait . il redescendit la rue Blanche. sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir ! Lui.

qu'une bise. réguliers et symétriques .C'était une nuit d'hiver. où l'on sentait la coulée infinie de l'eau. Toute la Seine en était allumée comme d'une fête intérieure. Puis. de plus en plus minces. les plus reculés. noir et or. au-dessus des quais étoilés. dans la Seine. les ponts jetaient des barres de lumières. d'un continuel frissonnement d'écailles. en un redoublement d'ombre. par groupes et comme suspendues. Paris allumé s'était endormi. chaque nuit. un noyau qui s'allongeait en une queue de comète. éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes. les yeux emplis de larmes. d'un noir de suie. comme s'il l'avait emportée dans une débâcle de tout l'horizon. d'une féerie mystérieuse et profonde.389 - . rendait très froide. grelottante. faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. entre ces cordons fuyant à perte de vue. soufflant de l'ouest. qui se rapetissaient. Les plus proches. chaque bec de gaz reflétait sa flamme. les quais se déroulaient. sous les ponts. faites chacune d'une traînée de paillettes. D'abord. sentait le pont tourner sous elle. des taches rondes qui scintillaient. au-dessus de cet incendie. Et là. En haut. et Christine. n'étaient que des petites touches de feu immobiles. dont la réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans. il n'y avait plus là que la vie des becs de gaz. l'exhalaison chaude et phosphorescente qui. remuantes à mesure qu'elles s'étalaient. il y avait dans le ciel sans astres une rouge nuée. à gauche les maisons du quai du Louvre. Le vent soufflait. met au sommeil de la ville une crête de volcan. Claude n'avait-il pas bougé ? N'enjambait-il pas la rampe ? . pour n'être. à droite les deux ailes de l'Institut. avec leur double rang de perles lumineuses. masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient ensuite. incendiaient le courant de larges éventails de braise. au ciel brouillé. piqué des étincelles lointaines. au loin. se confondant. Mais les grandes queues embrasées vivaient. qu'une poussière d'étoiles fixes.

il n'en aurait pas même retrouvé la place. et il ne la voyait pas. qu'il venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes.390 - . Christine. descendait avec lenteur au milieu des reflets.Non. Et le gros bruit triste du courant l'attirait. qu'il ne voyait pas. au ras du barrage de la Monnaie. ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. jetait dans l'eau un filet de sang. Il ne distinguait que les ponts. comme si. Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trébuchait. où dansait le mystère de ces flammes. que flagellait la bise. luttant contre cette douceur de mourir . Puis. par moments. tout s'immobilisait de nouveau. tout se noyait. Mais Claude était resté tout droit. cette fois. il en écoutait l'appel. désespéré jusqu'à la mort. dans sa raideur entêtée. . les yeux sur la pointe de la Cité. et reprise aussitôt par l'ombre. sur la Cité. Christine dut le dépasser et courir. des carcasses fines de charpentes se détachant en noir sur l'eau braisillante. d'une fraîcheur d'abîme. appelé par elle. le long du Pont-Neuf. Il se penchait sur ce fossé si large. à un élancement de son cœur. afin d'être rentrée rue Tourlaque avant lui. un corps à la dérive. n'ayant plus la conscience du temps. Une lanterne rouge. une péniche détachée sans doute. les regards toujours là-bas. audelà. parfois entrevue. sentit. Quelque chose d'énorme et de lugubre. si des fiacres attardés n'avaient promené. au fond des ténèbres. Où avait donc sombré l'île triomphale ? Était-ce au fond de ces flots incendiés ? Il regardait toujours. elle le retrouvait à la même place. Il était venu. ses yeux allaient faire de la lumière et l'évoquer pour la revoir. par un miracle de puissance. envahi peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. et il ne bougea pas d'une heure encore. l'île tombait au néant.

après une lente rupture des liens de leur chair : volontaire abstinence. dans la nuit noire. ils se couchèrent à près de trois heures.391 - . À quoi songeait-il donc ? était-il demeuré là-bas. un pareil froid. mal réveillée. comme un ciel d'hiver ? et quel débat intérieur. pour cacher qu'elle venait de le suivre . fixés sur cette flamme qui l'aveuglait. l'angoisse d'un malaise.XII Cette nuit-là. avant cette nuit-là. Elle se rassura. elle l'avait bien senti en dormant. à côté d'elle : il n'était plus là. elle tomba au néant des grandes fatigues. avait quitté ses vêtements un à un. haletante de sa course. par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers de leur chambre et du vaste atelier. une torpeur l'engourdissait . lorsqu'elle aperçut. ils s'y allongeaient côte à côte. comme si rien désormais ne pouvait les réchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre. Et jamais encore. elle lutta contre le sommeil envahissant. depuis de longs mois. se glaçait . Une heure plus tard . s'était glissée vivement sous la couverture. la tête lourde et bourdonnante. Et elle s'effarait. chasteté théorique. Mais il n'avait pas éteint la bougie. quelle résolution à prendre convulsait ainsi son visage ? Puis invinciblement. elle pensa . Pour dormir ellemême tranquille. Tout de suite. et qu'elle avait acceptée. inquiète de le laisser éveillé. Elle était très lasse. elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. elle n'avait senti entre eux un tel obstacle. Christine. par la porte entrouverte de la chambre. la sensation d'un vide. il restait les yeux ouverts. accablé. Pendant près d'un quart d'heure. dans cette haleine humide des quais. une raie de lumière qui venait de l'atelier. malgré le tournent de sa passion. elle succomba. et Claude. où il devait aboutir pour donner à la peinture toute sa virilité. Leur couche. en face de Paris criblé d'étoiles. et elle ne cédait pas. sans une parole. l'éveilla dans un tressaillement brusque. elle avait tâté de la main la place déjà froide. en étrangers. dans une douleur fière et muette.

en manches de chemise malgré la rude température. le groupe des débardeurs . la planta sur le carreau. Christine devinait. Et pas un souffle. C'était l'obsession. torturé de quelque ton faux.qu'il y était allé chercher quelque livre. Ensuite. il n'était monté sur l'échelle que pour s'emplir les yeux de plus près. malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour. pris d'insomnie. aux mouvements cassés d'automate. sur le pont des Saints-Pères. était debout sur sa grande échelle. Les fonds eux-mêmes. et qui l'avait ramené en face de sa toile. il s'épuisait en dehors de l'heure. Ce tableau. rien autre. Il avait des yeux élargis de somnambule. Claude. Sans doute . et de quels yeux trempés de larmes Christine le regardait ! Un instant. elle eut la pensée de le laisser à cette besogne folle. pour prendre de la couleur. Plus il s'y acharnait. projetant contre le mur une grande ombre fantastique. dans l'immense pièce obscure. pour voir. qui lui rendait le sommeil impossible. c'était bien certain maintenant. l'heure passée là-bas. dévoré du besoin de la revoir. Mais ce qu'elle vit la bouleversa. pieds nus. elle finit par se lever doucement. Frissonnante. se baissant à chaque instant. jamais il ne le finirait. malgré la nuit. dans cette clarté pâle que ses gestes effaraient. n'ayant mis dans sa hâte qu'un pantalon et des pantoufles. comme il ne reparaissait pas. tout de suite. qu'un effrayant silence. Puis. il avait saisi une brosse. tandis que de l'autre il peignait. des gestes précis et raides. qu'elle n'osa d'abord se montrer. devant son tableau. un empâtement de tons lourds. comme on laisse un maniaque au plaisir de sa démence. d'abord dans le désir d'une simple retouche. Sa rage impuissante de création l'avait repris. la bougie au poing.392 - . il voulait souffler la vie à son œuvre. Ah ! quelle pitié. et plus l'incohérence augmentait. en dehors du monde. un effort épaissi et fuyant du dessin. dans une telle surprise. se relevant. arrivant enfin à peindre comme un halluciné. peu à peu emporté ensuite de correction en correction. et d'une main il tenait la bougie. Sa palette se trouvait à ses pieds.

ce qui la rendait tolérante et pitoyable. Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste. la Femme nue. que fais-tu là ?… Claude. Une révolte invincible. elle ne voulait plus tolérer cette trahison. il n'y donnait plus un coup de pinceau. la poussait. d'avoir des idées pareilles ? Je t'en prie. éclatant de jaune et de rouge purs. dans sa rancune jalouse : tant qu'il ne retournait pas à cette maîtresse désirée et redoutée. » Il ne . Depuis des mois. se gâtaient . elle se montra simplement désespérée et suppliante. autrefois solides. dans la pièce voisine. le geste éperdu de caresse . le jour où il s'efforcerait encore de la faire vivante. et c'était ce qui tranquillisait Christine. il peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé. trompée pendant son sommeil.surtout. Elle avait trop souffert. reviens te coucher. et il avait un rire immobile aux lèvres. « Claude. C'était à la Femme nue qu'il travaillait. et il ne sentait pas la cire brûlante de la bougie qui lui coulait sur les doigts . où des pierreries semblaient luire. pour quelque adoration religieuse.393 - . De sa brosse trempée de couleur. Oui. elle se croyait moins trahie. avant de repeindre la figure centrale. Les pieds gelés par le carreau. le va-et-vient passionné de son bras remuait seul contre la muraille : une confusion énorme et noire. acheva de la fâcher. tandis que. qui demeurait la peur et le désir de ses heures de travail. silencieux. et il se butait là. et ces cuisses se doraient en colonnes de tabernacle. une étreinte emmêlée de membres dans un accouplement brutal. splendide et hors de la vie. il était bien avec l'autre. il s'était obstiné à vouloir terminer tout. Alors. la chair de vertige qui l'achèverait. elle voyait enfin. il arrondissait à grands coups des fourres grasses. lorsqu'une secousse la ramena. chez elle. est-ce raisonnable. où tu vas prendre du mal. Elle n'avait pas compris d'abord. que le tournent du vrai jetait à l'exaltation de l'irréel . ne reste pas sur cette échelle. Christine ouvrit la porte et s'avança. d'abord. ce ventre devenait un astre. elle faisait un mouvement pour regagner le lit. Pourtant. la colère d'une épouse souffletée. Une si étrange nudité d'ostensoir.

n'est-ce pas ? Ce n'est plus moi. le cœur. c'est elle qui couche avec toi… Ah ! maudite ! Ah ! gueuse ! » Maintenant.394 - . moi aussi. Claude l'écoutait. j'ai fini par m'y faire. le cerveau. hein ! Je travaille. c'est elle. tout ! Elle te tient comme un vice. la voir s'installer entre toi et moi. à cette criminelle… Mais. oui ! ta peinture. que j'en ai souffert. écoute-moi. depuis que je te connais. elle te mange. qu'il accusa de deux traits de vermillon vif. ce qui me tue. reviens avec moi. il faut que je parle . l'assassine. « Claude. on est lâche. dans un grondement d'esclave poussée à bout. il se baissa encore pour tremper son pinceau. et puis. dans l'étonnement de ce grand cri . tu vois l'inquiétude où tu m'as mise… Reviens. il lâcha seulement d'une voix étranglée. qui a empoisonné ma vie. » Hagard. se sentir de plus en plus jetée à l'écart. Ah ! cette peinture. j'en avais eu peur comme d'un monstre. exécrable . je te dirai ce qui m'étouffe. elle éclata. laisse-moi. toute une rébellion gonflait son être doux et charmant. Je l'avais pressenti. plus tard. oh ! reviens.répondit pas. je t'aimais trop pour ne pas l'aimer. et m'insulter… Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre. en fleurissant de carmin le nombril : « Fous-moi la paix. le premier jour. je me soulage. je la trouvais abominable. si tu ne veux pas que j'en meure. puisque j'en ai trouvé la force. il ne la regarda pas. Enfin. et l'autre. en arriver à un rôle de servante . ses yeux s'allumaient d'un feu sombre. Christine resta muette. je ne te foutrai pas la paix !… En voilà assez. Dix années d'abandon. Puis. d'écrasement quotidien . de grâce… Tu sais que je t'aime. « Eh bien. elle est ta femme. non. » Un instant. la chair. et triompher. je ne me souviens pas d'avoir vécu une journée sans larmes… Non. et te prendre. et fit flamboyer les aines. Elle se redressait. ne plus rien être pour toi. la voleuse. d'avoir si froid et de t'attendre. comme elle m'a torturée ! En dix ans.

de nous aimer. et rien que la joie de vivre !… Cela ne te suffit donc pas que je t'aime. elle monta sur l'échelle.395 - . serrant avec force les mains inertes qu'il laissait pendre. de vieillir déjà. Rappelle-toi. de vivre. est-ce imbécile ?… Tu vois bien que tu es vaincu. lui tombé sur la dernière marche. ah ! la vie. comme ce serait bon. je t'aime. que je consente à être ta servante. et tu verrais comme je te rendrais l'existence douce. ce sont des flâneries au soleil. « Voyons. nous trouverions quelque part un coin de tranquillité. le déjeuner qui sent bon. la promena à son tour devant le tableau. pourquoi t'obstiner encore ? Ça n'a pas de bon sens. elle accroupie. elle sauta pour le rejoindre. la vie… » Elle avait posé la bougie au poing. l'après-midi paresseuse. la soirée passée sous la lampe. elle s'emporta davantage. il y a la vie… Chasse ton cauchemar. devant cet hébétement. lui arracha la bougie du poing. je voudrais t'emporter demain.de souffrance. . Et plus de tourments pour des chimères. Moi. il faut que tu t'en aperçoives à la fin ! Hein ? est-ce laid. ils se trouvèrent tous les deux en bas. va ! tâchons d'avoir un peu chaud. ne comprenant pas bien encore pourquoi elle lui parlait ainsi. voilà ce qui me révolte… Si tu ne peux être un grand peintre. puis. « Mais regarde donc ! mais dis-toi donc où tu en es ! C'est hideux. Et. et de nous torturer. et il n'y a rien de plus. que je t'adore. je t'aime. à exister uniquement pour ton plaisir… Entends-tu. ce frissonnement d'homme surpris et dérangé dans sa débauche. mal éveillé de son rêve exaspéré de créateur. et vivons. la vie nous reste. d'oublier tout aux bras l'un de l'autre… Le matin. on dort dans son grand lit . Nous irions loin de ce Paris maudit. et comme il était descendu. à Bennecourt !… Écoute mon rêve. trébuchant. c'est lamentable et grotesque. de ne pas savoir nous faire du bonheur ? La terre nous prendra assez tôt. vivons ensemble… N'est-ce pas trop bête de n'être que deux.

Sa voix redevenait dure et emportée. il n'y avait qu'à voir de quelle main tu caressais leur nudité. tes amours avec tes bonnes femmes.396 - . Souviens-toi. Hein ? était-ce malsain et stupide. je sais bien que ce sont tes maîtresses. moi ! et elles sont mortes. tu prenais en pitié ces ombres. je t'aime ! » Il avait dégagé ses mains. tu diras merci. que le monde crève ! » Elle se redressa. C'est ainsi. Avant d'être la tienne. de quels yeux tu les contemplais ensuite. pendant des heures. serrer dans ses bras le vide d'une illusion ! et tu en avais conscience. Puis. c'est le tout-puissant. je m'en étais aperçue déjà. que nous achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes !… Il n'y a que l'art. tu as paru m'aimer un instant. « Mais je suis vivante. oh ! si vite ! comme un maniaque retourne à sa manie. – Oui. je ne veux pas être heureux. qu'il fasse de moi ce qu'il voudra… Je mourrais de ne plus peindre. je préfère peindre et en mourir… Et puis. je veux peindre. je lui appartiens. un pareil désir chez un garçon ? brûler pour des images. le dieu farouche qui nous foudroie et que tu honores. avec un geste de refus : « Non. tu t'en cachais comme d'une chose inavouable.c'est assez. il dit d'une voix morne. – Et que j'en meure. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises. toutes ces femmes peintes. n'est-ce pas ? et que tu en meures. Moi qui . tu es retourné à elles. Il peut nous anéantir. ce n'est point assez… Je ne veux pas m'en aller avec toi. rien n'existe en dehors. dans une nouvelle poussée de colère. lorsque tu me tenais entre tes bras… Et ça n'a pas duré. ma volonté n'y est pour rien. comme tu disais en te plaisantant toi-même. il est le maître. les femmes que tu aimes… Oh ! ne dis pas non.

» Elle continua hardiment. tu vas ailleurs. et tu vois où nous en sommes. tu te recules de moi. ne voulant pas en causer. accusait la peinture encore. acheva-t-elle violemment. la nuit. Et sa jalousie ne se trompait pas. si muette sur ces choses. tu ne l'as jamais su. des occasions négligées. Quand je posais. et rien. Il y a huit mois et sept jours. j'espérais te reprendre . et pour . Au fond. Oui. qui redevenaient les seules réalités de ton existence… Ce que j'ai enduré alors. elle parla en phrases libres. sans nous toucher du doigt. là. Mais le désir l'exaltait. et la rupture s'était ainsi peu à peu produite. car tu nous ignores toutes. Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi. ensuite. ton mépris n'a fait que grandir. elle. et qu'elle se serrait contre lui en se couchant. que ça le fatiguerait trop . quand il avait le lendemain un gros travail. le cerveau ébranlé. la déshabitude lente. il en avait pour trois jours à se remettre. il avait prétendu qu'au sortir de ses bras. à nous allonger côte à côte toutes les nuits. je les ai comptés ! il y a huit mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.existais. l'oubli final. « Tu me repousses. comme si je te répugnais. une idée seule m'en donnait le courage : je voulais lutter. toute nue. et si discrète ensuite. elle retrouvait la théorie répétée cent fois devant elle : le génie devait être chaste. une semaine en attendant l'achèvement d'un tableau. la sensuelle pudique. puis un mois pour ne pas déranger la mise en train d'un autre. de me sentir dédaignée et trahie !… Depuis ce moment. avant de me laisser rhabiller ! Mon Dieu ! que j'ai été honteuse souvent ! quel chagrin j'ai dû dévorer. détournant la tête avec des sourires confus. puis des dates reculées encore. j'étais jalouse d'elles. Souvent d'abord. incapable de rien faire de bon . si ardente à l'amour. car cette virilité qu'il lui refusait. c'était un outrage que cette abstinence. pas même un baiser sur mon épaule. je n'étais plus. il lui disait que non. les visions. il la réservait et la donnait à la rivale préférée. et c'étaient elles.397 - . j'ai vécu près de toi. les lèvres gonflées de cris. sans que tu me comprennes. il fallait ne coucher qu'avec son œuvre.

entre les colonnes précieuses des cuisses. l'emplissait de stupeur. À quoi bon. Il s'éveillait enfin de son rêve. béant. « Mais pourquoi ces bêtises. vue ainsi d'en bas. elle le saisit entre ses deux bras. encore un coup. dis ? est-ce que ces copies me valent ? . dans son vain effort d'en faire de la vie ? Et. devenue de l'or et du diamant entre ses doigts. qui t'aime ?… Tu m'as prise pour modèle. et la Femme. comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible. avec quelques pas de recul. sans le savoir. sacrée du ventre ? Était-ce lui qui. tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans les ténèbres. de marbres et de gemmes. très bas. balbutiait : « Oh ! qu'ai-je fait ?… Est-ce donc impossible de créer ? nos mains n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres ? » Elle le sentit faiblir. rentre dans l'existence. regarde-la donc. de la couleur sur de la toile !… Mais. Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue ? qui l'avait faite de métaux. au bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle. de cette image extra-humaine de la chair.398 - . épanouissant la rose mystique de son sexe. La bougie. ta femme là-haut ! vois donc quel monstre tu viens d'en faire. sous la voûte. dans ta folie ! Est-ce qu'on est bâtie comme ça ? est-ce qu'on a des cuisses en or et des fleurs sous le ventre ?… Réveille-toi. de ses mains d'homme. obéissant au geste dominateur dont elle lui montrait le tableau. tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà. Et lui. il avait peur de son œuvre. ouvre les yeux. s'était levé et regardait. » Claude. « Tu vois ! tu vois ! » répétait victorieusement Christine. une apparence. éclairait comme d'une lueur de cierge la Femme. était l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable. restée sur la plate-forme de l'échelle. en l'air. pourquoi autre chose que moi.aimer quoi ? un rien. tu as voulu des copies de mon corps. un peu de poussière.

« Oh ! non. les lèvres rouges. Il faut tout te dire. pour vaincre. C'est que je t'aime. entends-tu ? c'est que je suis en vie. dans cette pose qu'elle avait gardée durant de si longues séances. elle le liait de ses membres. que je suis là. elle continua : « Tu me crois peut-être vieille. à te frôler. « Va. d'un grand geste. immobile. elle indiqua la figure du tableau.399 - . que je t'offre de poser. et. toujours forte… ». D'un simple mouvement du menton. de ses jambes nues. De sa voix ardente. pour chercher des rides… Mais ce. elle se trouva toute nue. Puis. les yeux doux et le front limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux. qu'elle voulait entrer en lui. débridée enfin avec son désordre et sa flamme. que je n'ai pas vieilli. et je veux t'avoir. n'était pas vrai. elle ôta sa chemise. ça ! Je le sens bien.elles sont affreuses. je suis plus jeune qu'elle… . Oui. de ses bras nus. quand je rôde autour de toi. tu disais que je me gâtais. qu'elle écrasait contre lui. je m'examinais pendant la pose. à tout faire. laisse ! murmura Claude. sans les réserves chastes d'autrefois. Et elle était la passion elle-même. avait laissé jaillir sa gorge. moi ! et que je te veux… » Éperdument. comme il se débattait encore : « Regarde donc ! » Elle s'était reculée de trois pas . il n'y avait plus que les mâchoires saillantes. à moitié arrachée. que je suis toujours jeune. tu ne comprends pas. Oh ! je suis trop malheureux ! ». dans cette dernière bataille de sa passion. Sa face s'était gonflée. tu peux comparer. le menton violent. Sa chemise. dans ton haleine. emportée à tout dire. et je l'ai cru moi-même. elles sont raides et froides comme des cadavres… Et je t'aimé.

400 - . et encore. dans l'attendrissement de cette passion infinie. « Oh ! reviens. sur la peau. confondus. tandis qu'elle le baisait rudement. je t'ai suivi. l'idole . aimons-nous… » Alors. là-bas. passer des nuits comme ça. » Et. tu ne vas pas me tuer peut-être !… Aimons-nous. aux épaules. un évanouissement du monde entier où se fondait son être. oui ! je n'ai jamais osé t'en parler. le fouillaient partout. d'une bouche inassouvie. cette prise de possession. et recommencer le lendemain. mais je ne dors plus la nuit. que je ne t'avais plus… Mon Dieu ! qu'est-ce que je deviendrais ? J'ai besoin de toi. je sais que tu s une affreuse pensée. Sa voix expirait. tu m'épouvanter… Ce soir. en effet. elle l'avais repris. parce que je t'aime. lui aussi. Déjà. bégayant : . gonflée du sang de son désir. sur les manches. Dans ce grand élan d'amour. où elle semblait vouloir le faire sien . sans cette chemise gênante . il s'abandonna. sur la barbe. et ses mains s'égaraient. comme si elle eût cherché son cœur. et elle redoublait de séduction. dans cette caresse tâtonnante. elle ne parlait plus que d'un souffle haletant. dans la peur que lui avait faite l'autre. « Écoute. les hanches élargissaient leur rondeur soyeuse. elle l'amollissait et le conquérait. aux flancs. C'était une immense tristesse. elle rayonnait de jeunesse sous la clarté pâle. charmantes et fines. les jambes s'effilaient. collée à lui maintenant. parce qu'il ne faut pas attirer le malheur . il lui rendait peu à peu son étreinte. Il la serra éperdument. sur ce pont que je hais. que des ombres te suffisent ? Reviens. oh ! j'ai cru que c'était fini. et encore… » Il frémissait. sanglotant. serrés. elle est fanée comme une feuille sèche… Moi. coupé de soupirs. et tu verras que c'est bon de vivre… Tu entends ! vivre au cou l'un de l'autre. et j'ai tremblé. j'ai toujours dix-huit ans. la gorge ferme se redressait.Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau. oh ! aimons-nous… Tu n'as donc pas de sang. dans le vide.

grondante. pas une lueur n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre.« C'est vrai. pour me loger sous tes pieds. '. si je pouvais. je nouerai mes bras à tes reins. avaient roulé en travers du lit. il brûla avec elle. tu verras… Tiens ! je te prendrai ainsi. il fut vaincu. je lierai mes jambes aux tiennes. anéantis-moi. fais-m'en connaître un qui me retienne… Endors-moi. il n'y a plus que moi. la bougie qui s'achevait clignota un instant derrière eux. ne vivre que de ton odeur. je serai ton souffle. triomphante. quelque chose qui me fît oublier tout… Déjà tu as été sans force. je te baiserai sur les yeux. si. et j'ai résisté en songeant à ce tableau inachevé… Mais puis-je vivre encore. Sur l'échelle. se réfugia en elle. ce que j'ai abîmé tout à l'heure ? – Je t'aimerai et tu vivras. après ça. dans tes pantoufles… Ah ! descendre là. j'ai eu la pensée affreuse… Je l'aurais fait. Tu ne peux rien. enfonçant la tête entre ses seins. sur toutes les places de ton corps. assez esclave. à tâtons. puis se noya. l'autre est bien morte ! » Et elle l'arracha de l'œuvre exécrée. Christine et Claude. jamais ils n'avaient connu un emportement . – Si. Cinq heures sonnèrent au coucou. manger. si tu ne veux pas que je me tue !… Et invente du bonheur. dans son lit. assez petit. ta chair… » Cette fois. t'obéir comme un chien.401 - . sur la bouche. « Eh bien. « Enfin ! tu es à moi. ton sang. Et tout retomba aux froides ténèbres. t'avoir et dormir. oui ! prends-moi. si je pouvais ! » Elle eut un cri de victoire. Il faudrait une joie qui n'existe pas. la couvrant à son tour de ses baisers. elle l'emporta dans sa chambre à elle. que je devienne ta chose. si le travail ne veut plus de moi ? Comment vivre.Ah ! jamais tu ne m'aimeras assez… Je me connais bien. Je te réchaufferai contre ma gorge. sauve-moi. après ce qui est là. Ce fut une rage.

pareil, même aux premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au cœur, mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse délirante. L'obscurité flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus, toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère, oubliant, renaissant à une vie de félicité. Elle le fit blasphémer ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. « Dis que la peinture est imbécile. – La peinture est imbécile. – Dis que tu ne travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux, pour me faire plaisir. – Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai plus. – Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir là, comme tu me tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende ! – Tiens ! je crache, il n'y a que toi. » Et elle le serrait à l'étouffer, c'était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur chevauchée à travers les étoiles. Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu'ils volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur ! comment n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur certain ? Et elle se donnait encore, et il vivrait heureux, sauvé, n'est-ce pas ? maintenant qu'il avait cette ivresse. Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, foudroyée de sommeil, s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe jetée en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui échapperait plus ; et, la tête roulée sur cette poitrine d'homme qui lui servait de tiède oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux lèvres. Lui, avait fermé les yeux ; mais, de nouveau, malgré sa fatigue écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une sourde poussée d'idées confuses remontait dans son
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hébétement, à mesure qu'il se refroidissait et se dégageait de la griserie voluptueuse, dont tous ses muscles restaient ébranlés. Quand le petit jour parut, une salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre, il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute. l'appeler du fond de l'atelier. Ses pensées, étaient revenues toutes, débordantes, torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans un dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face ravagée d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allongée sur lui, prenait une lourdeur de plomb ; il en souffrait comme d'un supplice, d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées ; et la tête également, posée sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un poids énorme les battements de son cœur. Mais, longtemps, il ne voulut pas la déranger, malgré l'exaspération lente de tout son corps, une sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de révolte. L'odeur du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure, surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier, l'appela une seconde fois, impérieuse. Et il se décida, c'était fini, il souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il n'y avait rien de bon. D'abord, il laissa glisser la tête de Christine, qui garda son vague sourire ; ensuite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies, pour sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu à peu, dans un mouvement naturel, comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait rompu la chaîne enfin, il, était libre. Un troisième appel le fit se hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant : « Oui, oui, j'y vais ! » Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de ces petits jours d'hiver lugubres ; et, au bout d'une heure, Christine se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi donc se trouvait-elle seule ? Puis, elle se souvint : elle s'était endormie, la joue contre son cœur, les membres mêlés aux siens. Alors, comment avait-il pu s'en aller ? où pouvait-il être ? Tout d'un coup, dans son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à l'atelier, Mon Dieu !
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est-ce qu'il était retourné près de l'autre ? est-ce que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir conquis à jamais ? Au premier coup d'œil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri terrible jaillit de sa gorge béante. « Claude, oh ! Claude… » Claude s'était pendu à la grande échelle, en face de son œuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de consolider les montants, Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide. En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui eût soufflé son âme à son dernier râle, et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles fixes. Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d'épouvante et de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau, ferma les deux poings. « Oh ! Claude, oh ! Claude… Elle j'a repris, elle t'a tué, tué, tué, la gueuse ! » Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit sur le carreau. L'excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son cœur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence. Le lundi seulement, après les formalités et les retards occasionnés par le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, à neuf
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heures, pour le convoi, il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forcé de s'occuper de tout ; d'abord, il avait dû faire transporter à l'hôpital de Lariboisière Christine, ramassée mourante ; ensuite, il s'était promené de la mairie aux pompes funèbres et à l'église, payant partout, cédant à l'usage, plein d'indifférence, puisque les prêtres voulaient bien de ce cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens qui attendaient, il n'aperçut encore que des voisins, augmentés de quelques curieux ; tandis que des têtes s'allongeaient aux fenêtres, chuchotantes, excitées par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu écrire à la famille, ignorant les adresses ; et il s'effaça, dès qu'il vit arriver deux parents, que les trois lignes sèches des journaux avaient tirés sans doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait : une cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, très riche, décoré, propriétaire d'un des grands magasins de Paris, bon prince dans son élégance, désireux de prouver son goût éclairé des arts. Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette misère nue, redescendit, la bouche dure, irritée d'une corvée inutile. Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrière le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fière. Comme le cortège partait, Bongrand accourût et resta près de Sandoz, après lui avoir serré la main. Il était assombri, il murmura, en jetant un coup d'œil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient : « Ah ! le pauvre bougre !… Comment ! il n'y a que nous deux ? » Dubuche était à Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un exécrant la mort, l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnière. devait avoir manqué le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre, Par moments, des rues transversales qui dévalaient, des trouées brusques montraient l'immensité de Paris, profonde et large ainsi qu'une
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mer. Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-Pierre, et qu'on transporta le cercueil, là-haut, il domina un instant la grande ville. C'était par un ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportées au souffle d'un vent glacial ; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume, emplissant l'horizon de sa houle menaçante. Le pauvre mort qui l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle de chêne, retournant à la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. À la sortie de l'église, la cousine disparut, Mahoudeau également. Le petit cousin avait repris sa place derrière le corps. Sept autres personnes inconnues se décidèrent, et l'on partit pour le nouveau cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a nommé du nom inquiétant et lugubre de Cayenne. On était dix. « Allons, il n'y aura que nous deux, décidément », répéta Bongrand, en se remettant en marche près de Sandoz. Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de deuil où s'étaient assis le prêtre et l'enfant de chœur, descendait l'autre versant de la butte, le long de rues tournantes et escarpées comme des sentiers de montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pavé gras, on entendait les sourds cahots des roues. À la suite, les dix piétinaient, se retenaient parmi les flaques, si occupés de cette descente pénible, qu'ils ne causaient pas encore, Mais, au bas de la rue du Ruisseau, lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes espaces, où se déroulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de ceinture, les talus et les fossés des fortifications, il y eut des soupirs d'aise, on échangea quelques mots, on commença à se débander. Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la queue, comme pour s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment où le corbillard passait la barrière, le second se pencha.

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« Et la petite femme, qu'en va-t-on faire ? –Ah ! quelle pitié ! répondit Sandoz. Je suis allé la voir hier à l'hôpital. Elle a une fièvre cérébrale. L'interne prétend qu'on la sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force… Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à son orthographe. Une déchéance, un écrasement, une demoiselle ravalée à une bassesse de servante ! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme, elle finira laveuse de vaisselle quelque part. – Et pas un sou, naturellement ? – Pas un sou, Je croyais trouver les études qu'il avait faites sur nature pour son grand tableau, tes études superbes dont il tirait ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouillé vainement, il donnait tout, des gens le volaient. Non, rien à vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense que j'ai démolie et brûlée moi-même, ah ! de grand cœur, je vous assure, comme on se venge ! » Ils se turent un instant, La route large de Saint-Ouen s'en allait toute droite, à l'infini ; et, au milieu de la campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de cette chaussée, où coulait un fleuve de boue. Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains s'étalaient à droite et à gauche, il n'y avait au loin que des cheminées d'usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais. On traversa la fête de Clignancourt : des baraques, des cirques, des chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sans l'abandon de l'hiver, des guinguettes vides à des balançoires verdies, une feutre d'opéra-comique : A la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre ses treillages arrachés. « Ah ! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai de Bourbon, vous vous souvenez ? Des morceaux
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extraordinaires ! Hein ? les paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des jambes de fillette, un ventre de femme, oh ! ce ventre… C'est le père Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes maîtres n'est fichu de peindre… Oui, oui, le gaillard n'était pas une bête. Un grand peintre, simplement ! – Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'école et du journalisme l'ont accusé de paresse et d'ignorance, en répétant les uns à la suite des autres qu'il avait toujours refusé d'apprendre son métier !… Paresseux, mon Dieu ! lui que j'ai vu s'évanouir de fatigue, après des séances de dix heures, lui qui avait donné sa vie entière, qui s'est tué dans sa folie de travail !… Et ignorant, est-ce imbécile ! Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire d'apporter quelque chose, déforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi, ignorait son métier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne exacte. Ah ! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une incorrection ! ». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta : « Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué… Et il ne laisse rien. – Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand. Je ne connais de lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées, tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public… Oui, c'est bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre ! » Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant ; et, devant eux, après avoir roulé entre des commerces de vins mêlés à des entreprises de monuments funèbres, le corbillard tournait à droite, dans le bout d'avenue qui conduisait au cimetière. Ils le rejoignirent, ils franchirent la porte avec le petit cortège. Le prêtre en surplis, l'enfant de chœur armé du
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bénitier, tous les deux descendus de la voiture de deuil, marchaient en avant. C'était un grand cimetière plat, jeune encore, tiré au cordeau dans ce terrain vide de banlieue, coupé en damier par de larges allées symétriques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes les sépultures, débordantes déjà, s'étendaient au ras du sol, dans l'installation bâclée et provisoire des concessions de cinq ans, les seules que l'on accordât ; et l'hésitation des familles à faire des frais sérieux, les pierres qui s'enfonçaient faute de fondations, les arbres verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvreté, une nudité froide et propre, d'une mélancolie de caserne et d'hôpital. Pas un coin de ballade romantique, pas un détour feuillu, frissonnant de mystère, pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'éternité. On était dans le cimetière nouveau, aligné, numéroté, le cimetière des capitales démocratiques, où les morts semblent dormir au fond de cartons administratifs, le flot de chaque matin délogeant et remplaçant le flot de la veille, tous défilant à la queue comme dans une fête, sous les yeux de la police, pour éviter les encombrements. « Fichtre ! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici. – Pourquoi ? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air… Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur. ». En effet, sous le ciel gris de cette matinée de novembre, dans le frisson pénétrant de la bise, les tombes basses, chargées de guirlandes et de couronnes de perles, prenaient des tons très fins, d'une délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait de toutes noires, selon les perles ; et cette opposition luisait doucement, au milieu de la verdure pâlie des arbres nains. Sur ces loyers de cinq ans, les familles épuisaient leur culte :
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ce symbole extravagant… .c'était un entassement. toutes les lessives du monde n'en ôteront pas l'odeur. lui. recouvrant les pierres et les entourages. en médaillons. de jaunes photographies de faubourg. des mains enlacées.410 - . des nœuds de satin. Ainsi. vous autres. ramené à Claude par son observation de peintre. il a été la victime d'une époque… Oui. des perles qui encadraient des sujets sous verre . de pauvres visages laids et touchants. qu'importe ! Je ne puis renier la religion de toute ma vie d'artiste… Mais votre remarque est très juste : vous en êtes. avec leur sourire gauche. des perles en cœurs. S'il est vrai que ma paralysie dernière vienne de là. des pensées. un ruissellement de perles cachant les inscriptions. « Oh ! moi. comme il le disait. et nous en sommes restés imprégnés quand même. la tache s'entête. les fleurs naturelles. Mais il n'y avait que les perles. je suis même impénitent. notre génération a trempé jusqu'au ventre dans le romantisme. jusqu'à des photographies de femme. avec son enragement de modernité… Sans doute. il souffrait dans sa chair. Mon art en a été nourri. et nous avons eu beau nous débarbouiller. ravagé par cette lésion trop forte du génie. Quelques couronnes d'immortelles jaunes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé. prendre des bains de réalité violente. s'étaient fanées déjà. « Un cimetière qu'il aurait compris. Et. Seules. comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point. un épanouissement que le récent jour des Morts venait d'étaler dans son neuf. lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si drôlement bâti ! Mais son mal n'était pas en lui seulement. » Bongrand souriait. Sandoz. les fils révoltés. j'en ai eu par-dessus la tête. avec sa grande Femme nue au milieu des quais. se remit à causer. en festons. entre leurs collerettes de papier. trois grammes en moins ou trois grammes en plus.

disparaissait sous un amoncellement de couronnes.. Et. . c'étaient les planches pourries des bières. comme le corbillard roulait doucement à gauche. qui emportera toujours le créateur. le coup de pouce involontaire qui déforme et qui fait notre pauvre création à nous ! » Mais il tourna la tête. Même après la vôtre. un crépitement s'était fait entendre. notre génération est trop encrassée de lyrisme pour laisser des œuvres saines. Il faudra une génération. et qu'on ne craigne pas d'aplatir l'œuvre. où était l'ossuaire. c'est elle qui l'a étranglé. quand de pareilles fantasmagories repoussent dans le crâne ?. Les longues fosses vides bâillaient. en arrivant au Rond Point. la nature. On approchait avec lenteur. dans l'avenue transversale numéro deux. le caveau commun. est la base possible. qu'on avait fouillé profondément de larges sillons parallèles. on finit par comprendre. les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel . dans la haute et pure simplicité du vrai… Seule. on apercevait de loin un gros tas de choses terreuses qui s'allumaient. au centre d'une pelouse ronde. pour en arracher les bières. deux générations peut-être. Est-ce que quelqu'un songe à nier la personnalité. Si vous saviez comme il y tenait ! Jamais il ne m'a été possible de la chasser de lui… Alors. de même que le paysan retourne un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. afin de rendre le sol à d'autres corps. Cela se trouvait au bord d'un vaste carré. au-dessus des petits platanes bordant le trottoir. peu à peu empli de tous les débris enlevés des fosses. Puis. il ajouta brusquement : « Tiens ! qu'est-ce qui brûle ?… Ils allument donc des feux de joie. comment voulez-vous qu'on ait la vue claire.411 - . le tempérament est là. la vérité. et. en dehors de laquelle la folie commence . la police nécessaire. ici ? » Le convoi venait de tourner. avant qu'on peigne et qu'on écrive logiquement . un bûcher . interrompit Sandoz. une grosse fumée avait grandi. le cerveau équilibré et solide. et dont la pierre. ce qu'on brûlait ainsi. déposées là au hasard par la piété des parents qui n'avaient plus leurs morts à eux. dans ce coin du champ.– Ah ! cette Femme.

cette passion du vrai poussée jusqu'à l'analyse scientifique. rien ne se perd. cette fin de siècle encombrée de démolitions. qui tous exhalent une puanteur de mort ! Est-ce qu'on peut se bien porter. » Sandoz.énorme de planches fendues. brisées. elle aussi… Vous savez. l'air de l'époque est mauvais. mangées par la terre. N'est-ce pas irritant. moi. Puis. là-dedans ? Les nerfs se détraquent. déchirait en lanières rousses. cette notation nouvelle de la lumière. aux terrains retournés cent fois. le premier reprit : « Non. l'art se trouble : c'est la bousculade. et qui tombe aux mains des habiles. pas un ne semble avoir la force d'être le maître attendu. et qui s'attarde. parce que l'homme nécessaire n'est pas né ?… Bah ! l'homme naîtra. la folie de la personnalité aux abois… Jamais on ne s'est tant querellé et jamais on n'y a vu moins clair que depuis le jour où l'on prétend tout savoir. volantes. sans une parole. au travers des tombes basses de toute une moitié du cimetière. la grande névrose s'en mêle. éclatant en sourdes détonations. Je veux dire qu'il n'a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l'imposer dans une œuvre définitive… Et voyez. comme les efforts s'éparpillent ! Ils en restent tous aux ébauches. Elles refusaient de flamber. tombées en un terreau rougeâtre. La vie avorte. de grandes fumées qui montaient dans le ciel blafard. . regardait au loin les grandes fumées rousses rouler dans le vent.412 - . aux monuments éventrés. cette évolution commencée si originalement. après lui. devenu pâle. Sandoz et Bongrand avaient regardé. et je sens tout qui crève… Ah ! oui. fumant seulement avec une intensité croissante. et que la bise de novembre rabattait. quand ils eurent dépassé le feu. mais je suis un désespéré. il n'a pas été l'homme de la formule qu'il apportait. humides de boue humaine. il faut bien que la lumière soit. aux impressions hâtives. l'anarchie. je vous écoute. Je crève de tristesse. autour de lui. et qui n'aboutit point. – Qui sait ? Pas toujours ! dit Bongrand.

entre ses quatre planches. car nous avons eu beau chasser les fantômes sous les grands coups de lumière de l'analyse. il me semble que cette convulsion dernière du vieil effarement religieux était à prévoir. cet excès d'activité et d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute . ce siècle. de croire que nous marchons à la raison et à la solidité de la science… » Sa voix s'était altérée d'une émotion profonde. puisqu'on ne saura jamais tout et que notre pain restera aussi amer ? C'est une faillite du siècle. et l'impatience gronde.413 - . sans parler. l'esprit des légendes se révolte et veut nous reconquérir. dans cette halte de fatigue et d'angoisse… Ah ! certes ! je n'affirme rien. On a trop promis. et. régulièrement séparées par des . notre malaise vient de là. à l'infini. le peintre montra du regard à l'écrivain un carré de sépultures que longeait le cortège. je suis moi-même déchiré. comme le vieux camarade qui dort là. et il ajouta : « À moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir. mais une transition. cela me fait du bien. en cent ans. le surnaturel a repris les hostilités. on a trop espéré. pour tourner à droite dans l'avenue latérale numéro trois . étranglés par l'idéal. le pessimisme tord les entrailles. la certitude absolue. un commencement d'autre chose… Cela me calme. songea-t-il à demi-voix. on a attendu la conquête et l'explication de tout . Nous ne sommes pas une fin. » Le corbillard quittait l'avenue transversale numéro deux. rangées avec ordre. Seulement. rien que des tombes d'enfants. le bonheur parfait ? Alors. à quoi bon continuer. Comment ! on ne marche pas plus vite ? la science ne nous a pas encore donné.« C'était fatal. qui a fait déjà tant de clarté devait s'achever sous la menace d'un nouveau flot de ténèbres… Oui. le mysticisme embrume les cervelles . Il y a là un cimetière d'enfants. et que nous ne partions tous.

jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fenêtres. les découpures des wagons. N'être pas encore et dormir déjà là.414 - . tu seras bien à côté d'eux. et des lignes géométriques se détachaient en noir sur le gris du ciel. les poteaux télégraphiques reliés par les minces fils. comme les enfants que les familles. d'autres coups de sifflet appelaient. Les croix disaient les âges : deux ans. blanches. sous la bise. un simple trait à l'encre coupant l'horizon . à l'extrémité de l'avenue latérale numéro trois. le prêtre attendait . dont la voie dominait le cimetière. on distingua nettement. à l'angle du carré voisin. font dîner à la petite table ! Mais. Le petit cousin. d'un bleuissement de lait. Tous les autres se découvrirent. seize mois. Et la ligne redevint nette. dans ce bout vide encore. les dix n'étaient plus que sept. au milieu de l'avenue. qui débordait et se trouvait plantée de biais dans une allée. Maussade. tandis que. d'un ton si doux. La pente gazonnée montait. et le champ paisible. en face du cimetière des tout-petits. et des fossoyeurs étaient là. ». pareilles à une ville enfantine de la mort. avec des pelles. Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête. aux soirs de fête. grand cœur d'enfant. Quand le train roula. qui tenait son chapeau à la main depuis l'église. au loin. cinq mois. la seule tache rouge et vibrante. Les croque-morts descendaient le cercueil. enfin. C'étaient de toutes petites croix. de tout petits entourages blancs. se rapprocha. une guérite de surveillant. C'était. et les prières allaient commencer. lorsqu'un coup de sifflet déchirant fit lever les têtes. trois jours. à part. portait simplement : Eugénie. la plaque d'un signal. le corbillard s'était arrêté.sentiers étroits. un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de ceinture. sans relâche. Une pauvre croix. au ras du sol . qui disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et bleues. sans entourage. malgré le temps affreux. comme sur un transparent d'ombres chinoises. se . avec son fracas de tonnerre. semblait s'être fleuri de cette enfance couchée dans la terre. Trois voisins avaient lâché en route. il murmura tendrement : « Ah ! mon vieux Claude.

exaspéré. c'était une part de lui-même. un sifflet guttural. Mais. Brusquement. récitait le prêtre.lamentaient. Cela n'en finissait pas. il lui semblait qu'on allait mettre en terre sa jeunesse . et. « Requiescat in pace. derrière le corps de son vieux camarade. s'éternisant au milieu de l'impatience du prêtre et de l'intérêt des quatre voisins. elle lâcha sa vapeur. une corne d'appel résonna. dans une haleine furieuse de tempête. qui avait ouvert un livre et qui se hâtait. Et. sans qu'on sût pourquoi. étranglés de détresse. – Amen ». pour la vider à la pelle. au milieu de cette détonation cinglante et assourdissante. pour la faire glisser au fond du trou. venait. Celle-là avait une voix énorme et grasse. ému déjà des choses sorties involontairement de ses lèvres. disait le prêtre. se tournait vers la locomotive. ce fut un soulagement. Bongrand. « Revertitur in terram suam unde erat… ». Des larmes étaient montées aux yeux de Sandoz. qui se prolongeait avec une violence continue de fusillade. d'un jet lent et rythmique. aigus de colère. Et tout fut emporté. et elle manœuvrait juste au-dessus de la cérémonie. Puis. avec son profil de monstre lourd. haletait. sur le talus. Elle allait. Il avait tellement plu. Elle se tut. là-haut. et la terre était si molle qu'un brusque éboulement se produisit. un accident vint encore augmenter son chagrin. répondait l'enfant de chœur. une grosse locomotive était arrivée en soufflant. la locomotive avait . Un des fossoyeurs dut sauter dans la fosse. d'une mélancolie géante. rauques de souffrance. la meilleure.415 - . lugubre. qui avaient suivi jusqu'au bout. celle des illusions et des enthousiasmes. que les fossoyeurs enlevaient. à cette minute terrible. les jours précédents. comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs causeries grisantes d'autrefois . Mais on ne l'entendait plus. maintenant.

. sanglotant. à chaque tour de roue. – Oui. lisaient les inscriptions. dit Bongrand.416 - . Sandoz. Debout. malgré mon effort. pas même un nom ! – Il est bien heureux. » La face pâle. Il a avoué son impuissance et il s'est tué. le petit cousin fit les honneurs. . se résigner à l'àpeu-près et tacher avec la vie… Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout.. le foyer ouvert. Enfin. ils s'en allaient lentement. dit Bongrand. » Tous s'en allaient. je me méprise de les sentir incomplets et mensongers. les voisins débandés flânaient. Et Sandoz. côte à côte. les surplis du prêtre et de l'enfant de chœur disparaissaient entre les arbres verts. et qui ne vivent pas. auxquels il manque toujours des morceaux. il faut vraiment manquer de fierté. de son air correct et charmant. au bord des blanches tombes d'enfants. serra les mains de tous ces gens qu'il n'avait jamais vus. la fosse fut vidée. Plus rien. reculait en hurlant. le peintre déclinant et couvert de gloire. les jambes ou la tête. répondit : « Très bien. en voilà un qui a été logique et brave. « Au moins. ce calicot ». « Mais il est très bien. continua Sandoz. dans la terre où il dort… Autant partir que de s'acharner comme nous à faire des enfants infirmes. le romancier alors dans toute la force de son labeur et de sa renommée. incendiant le jour mode d'une pluie de braise. reprit : « Nous seuls l'aurons connu. on descendit le cercueil. en mémoire de ce parent dont il ne se rappelait pas le nom la veille. il n'a pas de tableau en train. on se passa le goupillon : C'était fini.repris ses manœuvres. se décidant à quitter la fosse à demi comblée. qui ravalait ses larmes.

dit Bongrand. Maintenant. encore aveuglé de larmes. « Comment ! déjà onze heures ! » Il promena sur les sépultures basses. un long regard de désespoir. » .417 - . Il faut que je rentre. » Sandoz eut une exclamation de surprise. Puisque nous ne pouvons rien créer. Puis. » Ils se retrouvaient devant le tas allumé des vieilles bières pourries. la fumée seule avait augmenté. il ajouta : « Allons travailler. oui. nous ferions tous comme lui… N'est-ce pas ?. « Fichtre ! onze heures ! dit Bongrand en tirant sa montre. si régulier et si froid. elles étaient en plein feu. une fumée âcre. sur le vaste champ fleuri de perles. – Ma foi. suantes et craquantes .– C'est vrai. que le vent poussait en gros tourbillons. puisque nous ne sommes que des reproducteurs débiles. Si nous ne tenions pas si fort à nos peaux. autant vaudraitil nous casser la tête tout de suite. épaisse. et qui couvrait le cimetière entier d'une nuée de deuil. mais on ne voyait toujours pas les flammes.

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