You are on page 1of 25

« Les Dames galantes » au fil  des mots 012

 Il y a une autre sorte de cocus qui se forment par le desdain qu’ils portent à leurs femmes, ainsi que j’en ay cogneu plusieurs qui, ayant de trés-belles et honnestes femmes, n’en faisoyent cas1, les mesprisoyent et desdaignoyent. Celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de bonne maison, se sentans ainsi desdaignées, se revangeoient à leur en faire de mesme2 ; et soudain aprés bel amour, et de là à l’effet3 : car, comme dit le refrain4 italien et napolitain, amor non si vince con altro che con sdegno5.  « ne leur accordaient aucune importance, les tenaient pour quantité négligea-

1

ble » « se vengeaient/prenaient leur revanche en leur rendant la pareille » ‖ seule l’histoire de la langue rend compte des rapports entre vengeance et re-vanche, à partir de uindĭcāre (cf. vindicte et vendetta) 3 « et aussitôt après, belle histoire d’amour, et à partir de là, passage à la pratique » 4 l’écrivain donne ici au mot l’acception de l’espagnol refrán « dicton, proverbe » ‖ italien et (plus précisément) napolitain 5 « contre l’amour, on ne gagne que par le dédain »
2

 Car ainsi une femme belle et honneste, et qui se sente telle et se plaise, voyant que son mary la desdaigne, quand6 elle luy porteroit le plus grand amour marital7 du monde, mesmes quand on la prescheroit et proposeroit les commandemens de la loy pour l’aymer8, si elle a le moindre cœur du monde9, elle le plante là tout à plat10 et fait un amy11 ailleurs pour la secourir en ses petites necessitez12, et eslit son contentement13. « quand bien même elle lui porterait, même si elle lui portait » » « conjugal » 8 « à supposer qu’on lui prêche la bonne doctrine en lui rappelant les commandements de la loi divine pour l’engager à aimer son époux » 9 « si elle est le moins du monde une femme de caractère » 10 « sans ménagement » 11  « se trouve un amant » 12 necessités « besoins naturels » → aller à des necessités « aller à la chaise percée » Confirmation par Mme Dacier, traduisant les Nuées (Νεφέλαι) d’Aristophane, où Strepsiade rappelle dans le détail à son fils Pheidippidès les soins qu’il lui a prodigués dès la petite enfance :
6 7

 

κακκᾶν  δ᾿  ἂν  οὐκ  ἔφθης  φράσας,  κἀγὼ  λαϐὼν  θύραζε   ἐξέφερον  ἂν  καὶ  προυσχόμην  σε

(tu n’avais pas plus tôt dit « caca ! » que je te prenais dans mes bras jusqu’au dehors et que je te tenais devant moi “And you used no sooner to say caccan, than I used to take and carry you out of doors, and hold you before me.” W.J. Hickie) Mme Dacier : « moi qui te portois dehors d’abord que [aussitôt que] je voyois que tu voulois y aller pour tes petites nécessités »

C’est pour cette raison que Tallemant des Réaux tourne dérision un Pierre Rangouze, capable d’écrire une lettre qui portait comme adresse : A monsieur Lesperier, mon bon amy, qui m’a tousjours assisté dans mes petites necessitez. — Trévoux, sous havresac : « C’est un petit sac que les soldats portent sur leur dos quand ils vont à l’armée, où ils mettent leurs petites nécessités. Saccus. Les charretiers s’en servent aussi pour donner de l’avoine à leurs chevaux dans les rues. » Balzac, Les Français peints par eux-mêmes : La fruitière : « Sans elle le quartier ne serait pas habitable. Où trouverait-on les provisions du ménage, toutes ces mille petites nécessités de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore un besoin ? » On voit là comment s’articule la grasse plaisanterie. 13 « et choisit ce qui lui procure la satisfaction de ses désirs »  J’ay cogneu deux dames de la cour, toutes deux belles-sœurs14 ; l’une avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant ne faisoit cas de sa femme comme il devoit15, veu le lieu d’où elle estoit16 ; et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage17, et la rudoyoit fort. Elle, patiente, l’endura pour18 quelque temps, jusques à ce que son mary vint un peu defavorisé19 ; elle, espiant20 et prenant l’occasion au poil21 et à propos22, la luy ayant gardée bonne23, lui rendist aussitost le desdain passé qu’il luy avoit donné, en le faisant gentil24 cocu : comme fit aussi sa belle-sœur, prenant exemple à25 elle, qui, ayant esté mariée fort jeune et en tendre aage26, son mary n’en faisant cas comme d’une petite fillaude27, ne l’aymoit comme il devoit ; mais elle, se venant advancer sur l’aage28 et à sentir son cœur en reconnoissant sa beauté29, le paya de mesme monnoye30, et luy fit un present de belles cornes pour l’interest du passé31. À en croire la tradition commentariale, cafouillage dans les identifications… Paul Lacroix (dit le bibliophile Jacob) a fait le rapprochement entre ce passage et l’Heptameron, Deuxième Journée, XVe Nouvelle. 15 « ne traitait pas sa femme avec égard, comme il l’aurait dû » (il devoit pour il auroit deu est un latinisme) 16 « étant donné la famille dont elle était issue » 17 1596 subst. « homme, femme appartenant à une population primitive » (TLFi) 18 « pendant » 19 jusqu’à ce que construit avec l’indicatif ‖ vint pour « devint » ‖ « jusqu’au jour où son mari perdit un peu de la faveur dont il jouissait, vit son étoile pâlir » 20 « aux aguets » 21 cf. Harpagon « C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. » — L’Occasion (Kαιρός, Kaïros, cf. Cicéron « tempus actionis opportunum Græce εὐκαιρία, Latine occasio appel14

latur » le moment d’agir favorable s’appelle en grec εὐκαιρία, en latin occasio) « Divinité qu’on représente sous la forme d’une femme nue, chauve par derrière, avec une longue tresse de cheveux par devant, un pied en l’air, et l’autre sur une roue, tenant un rasoir d’une main, et de l’autre une voile tendue au vent. » (Littré) — Chez Rabelais : « L’occasion a tous ses cheveux au front ; quand elle est outre passée, vous ne la pouvez plus revoquer [rappeler] ; elle est chauve par le derriere de la teste, et jamais plus ne retourne [ne revient]. » [‘to take time by the forelock’] 22 « opportunément » 23 « lui ayant gardé un chien de sa chienne ; la vengeance étant un plat qui se mange froid » 24  nouvel emploi ironique de gentil 25 « sur » 26 « à un âge tendre » 27 « fille » en dialecte poitevin/saintongeais [Godefroy indique Aunis, Poitou, Vienne ; Vendée, Deux-Sèvres, feillaude] ; cf. la Chonson nouuelle d’in ieune garſan de village qui demandet ine feille en mariage, en langage Poicteuin (dans Revue historique de l’ancienne langue française, 1878) :
Donné me la qualle fillaude Qualle que mon cœur aime tont.
28

Donnez-moi la fille Que mon cœur aime tant.

« (en avançant en âge) avec l’âge » 29 « et venant à éprouver des émotions amoureuses en s’apercevant de sa beauté » 30 « lui rendit la monnaie de sa pièce » 31 (tout comme un capital placé rapporte des intérêts, le comportement durable du mari lui rapporte d’être trompé) cf. note 1  D’autres fois ay-je cogneu un grand seigneur qui, ayant pris deux courtisanes, dont il y en avoit une more32, pour ses plus grandes delices33 et amyes, ne faisant cas de sa femme, encores qu’elle le recherchast avec tous les honneurs, amitiez et reverences34 conjugales qu’elle pouvoit ; mais il ne la pouvoit jamais voir de bon œil ny embrasser35 de bon cœur, et de cent nuicts il ne luy en departoit36 pas deux. Qu’eust-elle fait, la pauvrette, là-dessus37, aprés tant d’indignitez, sinon de faire ce qu’elle fit, de choisir un autre lict vaccant, et s’accoupler avec une autre moitié38 et prendre ce qu’elle en vouloit ? cf. « maure » ; TLFi :
1. Subst. a) 1176-81 Mor « habitant de Mauritanie » (CHRÉTIEN DE TROYES, Chevalier Lion, éd. M. Roques, 286); fin du XIIIe s. [ms.] More (BRUNET LATIN, Trésor, éd. P. Chabaille, p.171, var. du ms. Y); 1636 Maure (MONET); b) 1573 more « nègre » (DUPUYS, s.v. teste); 2. a) 1re moitié du XIIIe s. [ms.] mor adj. « brun foncé » (CHRÉTIEN DE TROYES, Erec et Enide, éd. W. Foerster, 2545, var. du ms. C); b) 1573 cheval teste de more « cheval d’un poil rouan, dont la tête et les extrémités sont noires » (DUPUYS, loc. cit.); c) 1677 teste de Mores hérald. (MENESTRIER, Abr. méthodique des principes hérald., p.136). Du lat. Maurus « habitant de la Mauritanie [région du nord de l’Afrique]) », qui a pris en lat. pop. le sens de « brun foncé ». L’anc. graphie mor a été évincée, d’abord par more puis par maure, à la suite d’un rapprochement avec le lat. Maurus (v. FEW t.6, 1, p.554a). Remarques : 1°) L’anglais ‘Moor’ (cf. Othello) vient de la forme ancienne du français.

32

2°) Grec ancien Μαυρουσία,   d’où (avec déplacement automatique de l’accent tonique) latin Maurūsĭa « Mauritanie » ; TLFi s’abstient, avec raison selon moi, de ne pas faire intervenir le grec ancien μαυρός, qui n’a peut-être rien à faire ici, ne serait-ce que parce qu’il n’avait pas le sens de « noir » (qui n’apparaît qu’à l’époque hellénistique et est devenu usuel en grec moderne, où on notera le déplacement d’accent : μαύρος, voir Hésychius et Galien). Voici ce qu’en dit LSJ : μαυρός, όν, = ἀμαυρός, Hdn. Gr.1.193 (μαῦρος codd.); μαῦρος Hsch.; cited (without transl.) as properisp. by Gal. 18(2).518. ἀμαυρ-ός [ᾰμ], ά, όν (ός, όν Pl.Com.1 D.), A dark, i.e., 1 hardly seen, dim, faint, εἴδωλον ἀ. shadowy spectre, Od.4.824; νέκυες Sapph.68; ἴχνος faint footstep, of an old man, E.HF124, cf. X.Cyn. 6.21; of the sun, ἀχλυώδης καὶ ἀμαυρότερος obscure, glimmering, Arist. Mete.367a21; of a comet’s tail, ib.343b12, cf. Theoc.22.21. 2 having no light, νύξ Luc.Am.32; ὄψις X.Cyn.5.26:—hence, blind, sightless, of man, S.OC1018; ἕπεο . . ἀμαυρῷ κώλῳ ib.182; ψαύσας ἀμαυραῖς χερσίν ib.1639; ἀμαυρά or ἀμαυρῶς βλέπειν dimly, Hp. Acut. (Sp.)55, AP12.254 (Strat.), cf. IG14.2111. 3 of sound, dim, faint, Arist.Aud.802a19. II metaph., 1 dim, faint, uncertain, κληδών A.Ch.853; σθένος E.HF231; δόξα, ἡδοναί, ἐλπίς, Plu.Lyc.4, 2.125c, Arr. ap. Suid.; ζῷα-ότερα creatures of obscure kind, Arist.HA608a11; ἐντομαὶ -ότεραι less conspicuous notches, Thphr. HP6.2.5, cf. 6.7.1. 2 obscure, mean, unknown, -οτέρη γενεή Hes.Op.284; τυχηρὸν . . τιθεῖσ’ ἀμαυρόν A.Ag.466, cf. E. Andr.204; ἀ. ἀσθενής τε Pl.Com.l.c. Adv. -ρῶς obscurely, opp. ἀκριϐῶς, Arist. Cael.279a29. 3 gloomy, troubled, φρήν A.Ag.546, Ch. 157. III Act., enfeebling (or perh. baffling, obscure), νοῦσος AP7.78 (Dionys.): Subst. ἀμαυρά, ἡ (sc. Τελε-­‐ τή), = ἀμαύρωσις 1.3, PMag.Leid.W.6.21. [cf. amaurose fugace, de Leber, etc.] De la même façon, le latin maurus « noir », populaire et tardif, loin d’expliquer l’ethnonyme, s’explique peut-être par lui, « dont la couleur évoque des habitants d’Afrique septentrionale ». 3°) Et s’il y avait eu contamination de mōrum « mûre (fruit) » (plur. mōra) (μόρον,  avec  -­‐ο̆-­‐, mais Hésychius μῶρον) ? Première attestation chez Plaute (dans Pœnulus, le Petit Carthaginois) via le dérivé mōrŭlus « noir (comme la mûre) » (Anthemonides : Sed mea amica nunc mihi irato obuiam ueniam uelim ! / Iam pol ego illam pugnis totam faciam, ut sit morula, / ita replebo atritate, atrior multo ut siet, quam Ægyptini, qui cortinam ludis per circum ferunt « je voudrais bien que ma maîtresse se trouve sur mon chemin pendant que je suis plein de colère : je la martèlerais de coups de poings de la tête aux pieds jusqu’à ce qu’elle ressemble à une mûre [variante merulea à un merle], je la rendrais si noiraude que pâliraient à côté d’elle les Égyptiens qui portent la cuve à travers le cirque pendant les jeux ») 4°) Le Dupuys (ou Du Puys) mentionné deux fois dans la notice est l’auteur du Dictionaire francois-latin : auquel les mots François, auec les manieres d’vser d’iceulx, sont tournez en latin, 1573.

Brantôme écrit constamment more ; illustration [allusion au même personnage] :
Si diray-je encor ce mot de ce seigneur, M. le vidasme [François de Vendôme, 1522-1560, vidame de Chartres ; cf. la Princesse de Clèves], que luy, qui avoit servy en son temps tant de belles, grandes et honnestes dames, et assez bien desiré d’elles, il se mit sur ses vieux jours [il mourut à 38 ans] à aymer une More, qu’il ayma et la tint en ses delices, de telle sorte qu’il desdaigna toutes autres dames honnestes, jusqu’à sa femme [Jeanne d’Estissac], qui estoit une trés-honneste et sage dame, estant de la maison d’Estissac, de qui j’estois fort proche.

L’écrivain emploie une fois more comme nom de langue, ce qui ne laisse pas d’intriguer :

[Charles-Quint] fut fort curieux [désireux] d’attirer à soy le drogman [drağman / tercüman / tarǰumān truchement, interprète ; cf. assyrien ragāmu] du grand sultan Soliman [Süleyman, Soliman le Magnifique], jusques à luy proposer soubz main de grandz gages et pentions : mais il estoit entre trop bonnes mains qui luy donnoient tout ce qu’il vouloit ; il parloit distinctement et bien parfaictement dix sept langues, qui sont : grec vulgaire et literal, turc, arabe, more, tartare, persian, armenien, hebrieu, hongre, moscovite, esclavon, italien, espagnol, allemand, latin et françois ; et s’appeloit Genus Bey [Yunusbey, Jonas ; d’où, à Istanbul, Drağman   Yunus   Cami, la mosquée de l’interprète Yunus], natif de Corfou, homme certes faict par miracle, voire incroyable qu’il eust jamais attainct cette perfection : et l’empereur le devoit bien estimer et desirer, puis que luy mesme parloit cinq ou six langues.

Je me permets de renvoyer pour ce passage à mon billet intitulé « Un proverbe turc de Charles-Quint chez Brantôme » et publié sur Scribd. occasion, somme toute assez rare, de vérifier qu’à date ancienne délice était bien du féminin au pluriel 34 conserve le sens du latin rĕuĕrentĭa « crainte respectueuse, respect, déférence » 35  comme on l’a déjà vu (cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 235 p. 42), le sens usuel était « serrer dans ses bras » ; dans le cas présent, de même que la voir de bon œil veut dire « la désirer », (l’)embrasser est un euphémisme pour « avoir des relations sexuelles avec elle » 36  « il ne lui en attribuait pas deux en partage, il ne lui en accordait/consacrait pas deux » 37 « dans ces conditions, dans ces circonstances » 38 moitié, « âme sœur », su media naranja cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 006, note 28 p. 5.
33

 Au moins, si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de telle humeur39, qui, pressé de sa femme40, qui estoit trés-belle, et prenant plaisir ailleurs, luy dit franchement : « Prenez vos contentements ailleurs ; je vous en donne congé41. Faittes de vostre costé ce que vous voudrez faire avec un autre : je vous laisse en vostre liberté ; et ne vous donnez peine42 de mes amours, et laissez-moi faire ce qu’il me plaira. Je n’empescheray point vos aises et plaisirs : aussi ne m’empeschez les miens. » Ainsi, chascun quitte43 de là, tous deux mirent la plume au vent44 : l’un alla à dextre et l’autre à senextre45, sans se soucier l’un de l’autre ; et voilà bonne vie. (qui négligeait sa femme) « sollicité par sa femme » 41 « je vous le permets, je vous y autorise, j’y consens » 42 « ne vous souciez pas » 43 « libéré, débarrassé » 44 l’expression se trouve déjà chez Molinet, Cretin, Villon, Rabelais, Montaigne… ; cf. jeter la paille au vent — « allèrent d’aventure en aventure » 45 (analogique de dex tre et très fréquent ; curiosité : dextre est un emprunt savant au latin, qui s’est substitué à la forme héréditaire des tre)
39 40

 J’aimerois autant de46 quelque vieillard impotent47, maladif, goutteux, que j’ay cogneu, qui dit à sa femme (qui estoit trés-belle et ne la pouvant contenter comme elle le desiroit) un jour : « Je sçay, m’amie, que mon impuissance n’est bastante48 pour vostre gaillard49 aage ; pour ce, je vous puis estre beaucoup odieux50, et qu’il n’est possible que vous me puissiez estre affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices ordinaires51 d’un mary fort et robuste. Mais j’ay advisé52 de vous permettre et vous donner totale liberté de faire l’amour, et d’emprunter53 quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy ; mais surtout que vous en elisiez54 un qui soit discret, modeste55, et qui ne vous escandalize56 point, et moy et tout57, et qu’il vous puisse faire une couple58 de beaux enfans, lesquels j’aymeray et tiendray59 comme les miens propres : tellement que60 tout le monde pourra croire qu’ils sont nos vrays et legitimes enfans, veu qu’encores j’ay en moy quelques forces assez vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire paroir61 qu’ils sont miens. »  « Je préfère l’attitude d’un certain vieillard » non pas « infirme » mais « atteint d’impuissance sexuelle » (sens usuel de l’anglais ‘impotent’) — La 1re attestation d’impuissant se trouve chez Bonaventure des Periers [mais l’attribution est maintenant jugée douteuse], Nouvelles recreations (1552), XXXII (Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit chaucher), où il s’agit d’une impuissance passagère. 48  « ne suffit pas (ne répond pas aux exigences) » 49 « plein d’énergie, débordant de vie » 50 « pour cette raison, je risque de vous inspirer une haine profonde » 51 (office est un emprunt direct au latin officium « devoirs (d’une fonction) ; service ; obligation ») « comme si je remplissais le devoir conjugal » 52 « j’ai décidé » 53 « de recourir aux bons offices de » 54 « surtout je tiens à ce que vous en choisissiez » 55 « modéré, qui ne se livre pas à des excès » 56  « ne vous rende pas objet de scandale, ne vous perde pas de réputation, ne vous diffame pas » 57 « et ne jette pas l’opprobre sur moi et sur notre famille » ‖ pour et tout :
46 47

Amyot, Crassus, XXVII.
(Tραπομένων   δὲ   πρὸς   ἔργον,   οἱ   μὲν   ἱππόται   πλάγιοι   περιελαύνοντες   ἐτόξευον,   αὐτοὶ   δὲ   τοῖς  

κοντοῖς  οἱ  πρότακτοι  χρώμενοι,  συνέστελλον  εἰς  ὀλίγον  τοὺς  Ῥωμαίους,  πλὴν  ὅσοι  τὸν  ὑπὸ  τῶν   τοξευμάτων  φεύγοντες  θάνατον  ἀπετόλμων  παραϐόλως  εἰς  αὐτοὺς  φέρεσθαι,  μικρὰ  μὲν  βλάπ-­‐ τοντες,   ὀξέως   δὲ   θνῄσκοντες   ὑπὸ   τραυμάτων   μεγάλων   καὶ   καιρίων,   παχὺν   ἐπωθούντων   τῷ   σιδήρῳ   τὸν   κοντόν,   τοὺς   ἵππους,   πολλάκις   δὲ   καὶ   διὰ   δυοῖν   ἀνδρῶν   ὑπὸ   ῥύμης   διαπορευ-­‐ όμενον.)
58 59 60 61

« une paire » « considérerai » « à tel point que, si bien que » cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 008, note 76 p. 12.

 Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d’avoir cette agreable jolie petite remonstrance62 et licence de jouir de cette plaisante liberté, qu’elle pratiqua si bien qu’en un rien63 elle peupla la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le marry, parce qu’il la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et le croyoit, et le monde et tout ; et, par ainsi, le mary et la femme furent trés-contents et eurent belle famille. le mot, déjà rencontré avec d’autres nuances, a d’abord voulu dire « discours » (afin de renouveller amiables traictiez et remonstrances d’amour [d’affection] qui dou temps passé avoient esté entre les rois de France ses predecesseurs et le roi Robert Brus d’Escoce sen tayon [grandpère] et le roy David son oncle, Froissart) a ici le sens bien documenté d’« exhortation » (Pantagruel leur feist une briefve remonstrance, à ce qu’ilz eussent à soy monstrer vertueux au combat). 63 cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 001, note 114 p. 27. « certaines »
62

 Voicy une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion qu’ont aucunes femmes : c’est à sçavoir qu’il n’y a rien de plus haut, ny plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu’elle ne s’estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d’estre secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d’ayder à esteindre le feu aux pauvres amans langoureux que l’on voir brusler d’un feu d’amour ardent : « Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre plus charitable que de rendre la vie à un que l’on voit se mourir64, et raffraischir du tout celuy qu’on void se brusler64 ainsi ? » Comme dit ce brave palladin65, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Genievre dans l’Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie à son serviteur, et non celle qui la luy donne66. la forme pronominale réfléchie doit sa notoriété à Bossuet (Madame se meurt, Madame est morte !), mais on peut citer des exemples où les aspects qui lui sont d’ordinaire associés (« sur le point de », « en train de ») ne s’imposent pas avec la même évidence ; Jean-François Féraud rappelait la lettre de Mme de Sévigné, datée du 12 juin 1680, dans laquelle elle raconte comment Mme de Saint-Pouanges [Marie de Berthemet, femme de Gilbert Colbert, marquis de Saint-Pouanges, cousin du ministre et neveu du
64

chancelier Le Tellier ; voir l’Ingénu] se rendant à Fontainebleau, verse en chemin, « une glace lui coupe son corps de jupe, et entre dans son corps si avant, qu’elle s’en meurt. On me mandoit de Paris qu’elle etoit desespérée, et des chirurgiens, et de mourir si jeune. » 65 le français emprunte le latin médiéval palatinus (comes) et en fait « (comte) palatin », qui passe en italien, d’où paladino « pair de France » (à propos des douze pairs de Charlemagne), étiquette qu’Arioste attache donc à Roland/Orlando et que Ronsard va emprunter à l’italien sous la forme de paladin avec le sens de « personnage [masculin !] valeureux » : Et pourquoy, Cieulx, l’arrest de vos destins Ne m’a fait naistre un de ces Paladins Qui seulz portoyent en crope les pucelles ? 66 Renaud de Montauban/Rinaldo di Montalbano, chevalier errant, apprend par les moines de l’abbaye écossaise qui l’accueille que Guenièvre/Ginevra, fille du roi, aurait eu — au dire de son accusateur — une conduite tombant sous le coup de la loi du pays, selon laquelle une femme qui se donne à un autre homme que son mari est passible de mort :
L’aspra legge di Scozia, empia e severa, Vuol ch’ogni donna, e di ciascuna sorte, Ch’ad uomo si giunga, e non gli sia mogliera, S’accusata ne viene, abbia la morte.

Voici la réaction du chevalier (Chant IV, strophe 63) :
Pensò Rinaldo alquanto, e poi rispose : — Una donzella dunque dè’ morire perché lasciò sfogar ne l’amorose sue braccia al suo amator tanto desire ? Sia maladetto chi tal legge pose, e maladetto chi la può patire ! Debitamente muore una crudele, non chi dà vita al suo amator fedele. Renaud réfléchit un moment, puis répondit : « Faut-il donc qu’une noble jeune fille meure parce que dans ses bras amoureux elle a laissé de son ardent amant éteindre la flamme ? Maudit celui qui a fait pareille loi, et maudit celui capable de la tolérer ! La mort, soit, mais pour celle qui est sans cœur, non pour celle qui à son amant fidèle donne la vie. »

 S’il disoit cela d’une fille67, à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l’endroit des femmes68, que des filles, d’autant qu’elles n’ont point leurs bourses69 deliées ny ouvertes encor, comme les femmes, qui les ont, au moins aucunes, trés-amples et propres70 pour en eslargir71 leurs charitez. « Puisque Renaud de Montauban disait cela d’une jeune fille » « sont plus recommandables quand il s’agit des femmes » 69 à la fois « aumônière » (en rapport avec la charité) et « sexe » de la femme ; on rapprochera la Mélusine de Rabelais qui « avoit corps feminin jusques aux boursavitz [bourse à vits] et … le reste en bas estoit andouille serpentine ou bien serpent andouillicque. » ‖ Brantôme joue, sans finesse, sur la largesse (générosité) des âmes charitables — cliché datant, au mieux, de l’amour courtois mais thème éternel de la complainte du soupirant —, et la largeur (dilatation) vaginale. On reconnaît le thème de la bourse de devant ou du devant. 70 « qui conviennent, idoines, adéquates » 71 É. Vaucheret : « répandre, distribuer » ; cela est vrai, mais aussi stricto sensu « élargir »
67 68

 Sur quoy je me souviens d’un conte d’une fort belle dame de la cour, laquelle pour un jour de Chandelleur72 s’estant habillée d’une robbe de damas blanc, et avec toute la suitte73 de blanc, si bien que ce jour rien ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné74 une sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et mieux parlante75, et propre à interceder76 pour luy, ainsi que77 tous trois regardoyent un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en candeur78 et voile blanc, icelle79 dit à sa compagne : « Vous portez aujourd’huy le mesme habit de80 cette Charité ; mais, puisque la representez81 en cela, il faut aussi la representer en effet82 à l’endroit de vostre serviteur, n’estant rien si recommandable83 qu’une misericorde et une charité, en quelque façon qu’elle se face84, pourveu que ce soit en bonne intention85 pour secourir son prochain. Usez en donc ; et, si vous avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c’est une vaine superstition86 que nous autres ne devons avoir, puisque nature nous a donné des biens en plusieurs sortes, non pour s’en servir en espargne87, comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer honnorablement aux pauvres souffreteux88 et necessiteux. Bien est-il vray que nostre chasteté est semblable à un tresor, lequel on doit espargner en choses basses ; mais, pour choses hautes et grandes, il le faut despenser à largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de merite et vertu, et de souffrance, et la denier à ceux qui sont viles, de nulle valeur et de peu de besoin. Quant à nos marys, ce sont vrayement de belles idoles, pour ne donner qu’à eux seuls nos vœux et nos chandelles, et n’en departir point aux autres belles images : car c’est à Dieu seul à qui on doit un vœu unique, et non à d’autres. » « octroyer, accorder » la Présentation de Jésus au Temple (sa Rencontre, Ὑπαπάντη  ou  Ὑπάντη, occursus Domini, avec Siméon et Anne), appelée par la suite la Chandeleur (festa candelarum), se célébrait en blanc. 73 « l’ensemble (harmonieux, fait de coordonnés) » 74 « s’étant concilié » 75 « plus éloquente » 76 « capable d’intercéder » 77 « alors que » 78 emprunt direct au latin candŏr « blancheur éclatante », cf. candĭdus (« Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques, Vêtu de probité candide et de lin blanc »), candĭdātus « revêtu d’une toge blanche (blanchie à la craie, pour solliciter une charge publique) » 79 ancienne forme renforcée de celle, ici pronom ; renvoie à la dame qui intercède en faveur du soupirant 80 « le même vêtement que » cf. Nouvelles Recreations : « De là à quelques jours La Roche Thomas estant encor allé disner [déjeuner] chez un sien voisin (ne sçay si c’estoit chez le mesme de l’autre jour), sa chambriere lui porte son disner. » Racan : « Mon soin n’est plus d’estre mis dans les Cieux Au mesme rang de ces grands demy-dieux Dont les vertus nous servent de modelle. » Un exemple datant de 1784, tiré des Archives de la Chambre de Commerce de Marseille et cité par Jean-François Brière, 1986 : « (Jourdan, capitaine de la « Jeanneton ») me marque avoir deux hommes de la petite vérole et en avoir 12 de couché malade [sic] desquels il ne pense tirer aucun parti, son chirurgien le mesme de l’an dernier quoique jeune luy est tombé malade paralisé… » 81 (absence de pronom personnel)
72

« l’incarner effectivement, concrètement » 83 « rien n’étant autant à préconiser » 84 « quelle que soit la façon dont elle se traduise, la forme qu’elle prenne » 85 (on reconnaît les artifices de la direction d’intention, cf. les Provinciales : nous sommes en pleine casuistique) 86 (superstition + idoles + images : thématique idolâtre ; après la casuistique, cela fait un fourre-tout où une truie idéologue ne retrouverait pas sa portée. Mais si la solidité de l’argumentation laisse à désirer, le propos est anticonformiste et pourrait passer pour moderne) 87 « avec parcimonie » 88 « qui sont dans le dénuement, dans la privation »
82

 Ce discours ne déplut point à la dame et ne nuisit non plus nullement au serviteur, qui, par un peu de perseverance, s’en ressentit89. Telz presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys. J’ay oüy conter (je ne sçay s’il est vray, aussi ne le veux-je affirmer) qu’au commencement que les huguenots planterent leur religion, faisoyent90 leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d’estre surpris, recherchez et mis en peine91, ainsi qu’ils furent un jour en la rue de Saint-Jacques92, à Paris, du temps du roy Henry deuxiesme, où des grandes dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuiderent93 estre surprises. Aprés que le ministre avoit fait son presche, sur la fin leur recommandoit la charité ; et incontinent aprés on tuoit94 leurs chandelles, et là un chacun et chacune l’exerçoit envers sa sœur et son frere chrestien, se la departans l’un à l’autre selon leur volonté et pouvoir : ce que je n’oserois bonnement asseurer, encore qu’on m’asseurast qu’il estoit vray ; mais possible que cela est pur mensonge et imposture95. « octroyant, accordant » « en recueillit les bienfaits » (absence de pronom personnel) 91 « poursuivis et condamnés » 92 (Une des références sur le sujet demeure l’article du pasteur Nathanaël Weiss [18451928] : « L’assemblée de la rue Saint-Jacques, 4-5 septembre 1557 », dans BSHPF, 1916, p. 195-235.) Voici le passage traitant de ce sujet chez Ernest Lavisse :
89 90

Dans la partie de la rue Saint-Jacques, bordée d’un côté par le collège du Plessis, de l’autre par des maisons particulières [note de Lavisse : Le collège du Plessis donnait sur la rue Saint-Jacques, à l’endroit où se trouvent les bâtiments du lycée Louis-le-Grand, vers la rue du Cimetière-Saint-Benoît ; la maison de Berthomier était en face : probablement une de celles qui subsistèrent jusqu’à l’achèvement de la nouvelle Sorbonne], une maison, appartenant à un bourgeois nommé Berthomier avait été prêtée à des réformés qui, le soir, y tenaient des assemblées. Il paraît qu’ils furent découverts par quelques boursiers du collège du Plessis. La foule est amassée par les cris de ces jeunes gens, le guet prévenu, la maison entourée. Des trois à quatre cents personnes qui s’y trouvaient, suivant Crespin et de Bèze, un certain nombre se font jour l’épée à la main ou se sauvent par les cours et jardins. Mais les femmes et quelques hommes étaient restés. Ces malheureux furent arrêtés par le Procureur du Roi au Châtelet, qui était accouru avec le guet, horriblement maltraités à leur sortie par la foule, qui n’avait pas quitté la place, puis enfermés au Châtelet. Pendant qu’on répandait sur eux les bruits les plus infamants, — on prétendait que, sous prétexte de célébrer le culte, ils se livraient dans l’obscurité à des orgies et à des débauches — les calvinistes, à l’étranger, s’agitaient en leur faveur. (…) [Les négociations] n’empêchèrent pas le supplice de

quelques-uns des prisonniers. Nicolas Clinet, un ancien maître d’école, Taurin Gravelle, avocat au Parlement de Paris, une « damoiselle de Luns », âgée de vingt-trois ans, veuve d’un gentilhomme, M. de Graveron, furent les premiers condamnés à mort. Mademoiselle de Luns eut, comme les deux autres victimes, la langue coupée ; on lui fit seulement la grâce d’être étranglée, « après avoir été flamboyée aux pieds et au visage », avant d’être brûlée. Elle montra une constance invincible. Un peu plus tard, deux autres prisonniers furent encore suppliciés, au milieu des cris forcenés du peuple. Un vent très vif chassait par moments la flamme du bûcher, de sorte que les jambes des suppliciés brûlaient lentement, alors que la poitrine et la tête n’étaient pas encore atteintes.

Emplacement  du   Collège  du  Plessis  

(D’après http://membres.multimania.fr/sethmes/plans.html)

« faillirent y être surprises » « aussitôt après, on éteignait » Mérimée et Lacour : « c’est une expression espagnole : matar une vela » (confirmé par Oudin, matar las velas : tüer les chandelles, c’eſt les eſteindres [sic] et par Covarrubias, matar, por apagar el fuego, ô la luz, como matar las velas ; matar el fuego, matar candelas). 95 Mérimée et Lacour :
93 94

L’auteur ne recueille pas un bruit en l’air, peu répandu. Cette calomnie avait cours dans toutes les classes de la société. Th. de Bèze et Calvin n’ont pas été plus discrets que Branthôme. Le premier, dans son Hist. ecclés. des Églises réformées, s’exprime ainsi : « La commune opinion estoit qu’on s’assembloit pour faire un banquet, et puis paillarder pesle et mesle les chandelles estaintes. » (Liv. II, p. 120.) Il ajoute qu’en Sorbonne on s’efforçait de rendre populaires ces accusations : « L’un d’entre ces docteurs amasse toutes les choses enormes qu’on peut imaginer et les charger sur ceux de la religion, ne disant pas seulement que, dans ces assemblées, on paillarde, les chandelles estaintes,

mais qu’ils maintiennent qu’il n’y a pas de Dieu ; niant la divinité et humanité du Christ, l’immortalité de l’ame, la resurrection de la chair : brief tous les articles de la vraye religion. » Voy. aussi Calvin, Lettres, éd. Jules Bonnet, Paris, Meyrueis, 1854, 2 vol., t. II, p. 151-158.

Pierre De La Place, Commentaires de l’Estat de la Religion et Republique, dit de même :
…Et recommença une nouvelle poursuyte contre les lutheriens, desquels on faisoit courir un bruict, qu’ils s’assembloyent de nuict et après avoir tué toutes les chandelles, que chascun s’addressoit à la premiere qu’il pouvoit rencontrer, et en abusoit à son plaisir, avec plusieurs autres propos semblables qui se trouverent faulx et controuvés.

De Thou confirme :
Il courut divers bruits au sujet de cette assemblée nocturne, qu’on traitoit de chose nouvelle et odieuse. On disoit que ces gens s’estoient assemblés la nuit, pour y faire la debauche, et qu’aprés le repas [la communion], ils avoient commis des crimes horribles ; que le pere n’avoit pas eu honte d’avoir commerce avec sa fille, le fils avec sa mere, et le frere avec sa sœur. On ajoutoit, qu’on avoit trouvé des tables dressées, l’appareil d’un festin, et des tapis qui conservoient encore les marques toutes recentes d’une infame lubricité. Pour animer encore plus le peuple contre eux, on faisoit exprés courir le bruit qu’ils avoient sacrifié des enfans.

 Toutesfois je sçay bien qu’à Poictiers pour lors il y avoit une femme d’un advocat, qu’on nommoit la belle Gotterelle96, que j’ay veuë, qui estoit des plus belles femmes, ayant la belle grace et façon, et des plus desirables qui fussent en la ville pour lors ; et pour ce chacun luy jettoit les yeux97 et le cœur. Elle fut repassée98 au sortir du presche par les mains de douze escolliers99, l’un aprés l’autre, tant au lieu du Consistoire que sous un auvent, encor ay-je oüy dire sous une potence du Marché-Vieux, sans qu’elle en fit100 un seul bruit ny autre refus ; mais, demandant seulement le mot du presche, les recevoit les uns aprés les autres courtoisement, comme ses vrays freres en Christ. Elle continua envers eux cette aumosne longtemps, et jamais n’en voulut prester pour un double101 à un papiste. Si en eut-il neantmoins plusieurs papistes qui, empruntans de leurs compagnons huguenots le mot et le jargon de leur assemblée, en jouirent. D’autres alloyent au presche exprés, et contrefaisoyent les reformez pour l’apprendre, afin de jouir de cette belle femme. J’estois alors à Poictiers jeune garçon estudiant, que102 plusieurs bons compagnons, qui en avoyent leur part103, me le dirent et me le jurerent ; mesme104 le bruit105 estoit tel en la ville : voilà une plaisante charité, et conscientieuse femme, faire ainsi choix de son semblable en la religion ! « attentive à la voix de sa conscience » (en 1557) 96 (faut-il comprendre Goutterelle ?) 97 « lui faisait les yeux doux » 98  « possédée sexuellement » ‖ Elle fut repassée … par les mains de combine repasser et passer par les mains de 99 « étudiants » 100 on attendrait fist 101 cf. elle ne luy en donneroit pas un double (cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 008, note 97 p. 16), on ne leur en donneroit pas l’aumosne pour un liard 102 « quand » 103  « qui jouissaient d’elle » 104  « surtout » 105 « la rumeur »

« à l’égard, vis-à-vis »  Il y a autre forme de charité qui se pratique, et s’est pratiquée souvent, à l’endroit des pauvres prisonniers qui sont és106 prisons et privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui en ont la garde, ou les castellanes107 qui ont dans les chasteaux des prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de108 leur amour et leur donnent de cela109 par charité et misericorde, ainsi que dit une fois une courtisane romaine à sa fille, de laquelle un gallant estoit extresmement amoureux, et ne luy en110 vouloit pas donner pour un double. Elle luy dit : « E dagli, al manco per misericordia ! 111 » (cf. note 101) contraction de en les, archaïsme peu employé par Brantôme 107 « femme d’un gouverneur de château » TLFi : « empr. à une lang. rom. : l’a. prov. castellan (XIIIe-XIVe s. ds RAYN.), l’a. ital. castellano (XIVe s. ds DEI) ou l’a. esp. castellano (ca 1140 ds COR.) » ; dans cette acception, castellane est probablement un hapax Mérimée et Lacour :
106

Ce n’était point châtelaine telle que nous l’entendons maintenant, mais la femme du châtelain. On appelait ainsi le plus souvent le gardien d’un château de porte, alors que chaque grande porte de ville était un poste fortifié flanqué de tours, ayant deux portes qu’on ne pouvait franchir sans traverser une cour sur laquelle les logements de l’intérieur prenaient jour.

« leur font partager, leur communiquent » 109 (euphémisme) 110 en donner : encore un euphémisme 111 Eh dagli, al manco per misericordia ! « Donne-lui donc [ce qu’il désire], ne serait-ce que par charité ! » [mais le sens pourrait bien être : « pour qu’il nous laisse tranquilles ! »]
108

 Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs prisonniers, lesquels, bien qu’ils soyent captifs et miserables ne laissent à112 sentir les picqueures de la chair113 comme au meilleur temps qu’ils pourroyent avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe : « L’envie en vient de pauvreté114 » ; et aussi bien sur la paille et sur la dure115 messer Priape116 hausse la teste, comme dans le plus doux et le meilleur lict du monde. « ne manquent pas de » 113 (dues à l’aiguillon du désir, cf. l’épine dans la chair σκόλοψ  τῇ  σαρκί, stimulus carnis) 114 (en constitue le troisième euphémisme) — Je n’ai trouvé le proverbe répertorié nulle part ailleurs. Jeu de mots : pauvreté, outre le sens évident de « dénuement », avait le sens de « sexe ». ● Béroalde de Verville, le Moyen de Parvenir (1616), passim ; exemple : « Il y a des femmes qui sont enclines à faire la pauvreté par nature qui les induit vivement à la contenter, qui au reste sont les plus justes et admirables du monde, et ne voudroient endommager autrui. » ● Antoine Oudin, Curiositez françoises (1656), p. 310 : « faire la pauureté, i. l’action charnelle. Le vulgaire y adiouſte, dequoy les chiens ſe battent »
112

Cesar Oudin, Tresor des langues françoise et espagnole, II (1675), p. 497 : « faire la Pauvreté, Hazerlo a la muger » ● Antoine Oudin, Dittionario italiano e francese, I (1693), p. 275 : « far le male fini, nous diſons, faire la pauvrete, l’acte Venerien »

Il est possible, en y mettant beaucoup du sien et au prix d’un échafaudage spéculatif évoquant un château de cartes, de faire remonter l’idée à Rabelais (qui emprunte à Platon et à Plutarque) :
La sentence du satyricque [Perse] est vraye, qui dict messer Gaster [γαστήρ] estre de tous arts le maistre [Magister artis, ingenique largitor/Venter]. Avecques icelluy pacificquement residoyt la bonne dame Penie [πενία, indigence], aultrement dicte Souffrete [privation], mere des Neuf Muses : de laquelle iadis en compaignie de Porus [πωρός],  seigneur  de  Abondance  [πόρος],  nous  nasquit  Amour [ἔρως], le noble enfant mediateur du ciel et de la terre, comme atteste Platon in Symposio  [Συμπόσιον, Conuiuium, le Banquet].

« qu’à même le sol, que par terre » 116 messer Priapus chez Rabelais (comme messer Gaster) ‖ Priape (Cucurbitarum ligneus uocor custos « On m’appelle le gardien en bois des citrouilles ») est d’abord une divinité grecque, Πρίαπος (avec variantes), ithyphallique (d’où hausse la teste)
115

 Voilà pourquoy les gueux117 et les prisonniers, parmy118 leurs hospitaux119 et prisons, sont aussi paillards120 que les rois, les princes et les grands dans leurs beaux palais et licts royaux et delicats.  « mendiants » « au beau milieu de » 119 hospital « établissement charitable [le plus souvent dépendant d’un monastère] où l’on accueille les pauvres, les voyageurs » (TLFi), « hospice » ; il y a cinq siècles d’écart entre ce sens et celui d’« établissement accueillant les malades » (1671)
117 118

Cf. Petites chroniques du Scribd accroupi, no3 :
L’hôpital fut d’abord une fondation charitable destinée à accueillir les pauvres, miséreux et indigents, qu’ils fussent bien portants ou non ; voir le passage de la Vie sainte Élysabel, chez Rutebeuf, où il n’est pas question de soins médicaux : El non du Pere esperital Fonda iluec .i. hospital ; Iluec couchoit à grant honor Mult de povres nostre Seignor. A boivre, à mengier lor donoit, Tout le sien* i abandonoit.

* « tout son bien (y passait) »

Pas davantage chez Villon, qui lègue aux hospitaulx ses « chassis tissus d’arigniée » (cadres de fenêtre où les toiles d’araignée tiennent lieu de vitres ou de papier huilé) et ne sait « qu’à l’Ostel Dieu/ donner, n’à povres hospitaulx ». D’où des locutions qui associaient hôpital et pauvreté ; ainsi, dans le Médecin malgré lui, Martine parlant de Sganarelle, son mari, comme « Un homme qui me réduit à l’hôpital, un débauché, un traître, qui

me mange tout ce que j’ai » ou bien dans l’altercation entre Trissotin et Vadius, dans les Femmes savantes, cet échange : — Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit. — Et toi, de ton libraire, à l’hôpital réduit. « C’est L’Hôpital qui se moque de La Charité », rappelle le dicton : les deux institutions (lyonnaises ou pas) secouraient les mêmes détresses. On disait aussi jadis : • L’un asne appelle l’autre roigneux [« galeux »] (Morawski no1123), • La pelle se moque du fourgon [sorte de tisonnier, tire-braise], • C’est un pietre qui se moque d’un boiteux (Jacques Tahureau, 1568), • The pot calls the kettle black arse [le dernier terme est généralement omis], • The kiln calls the oven burnt house [‘kiln’ = « four à chaux »], • The chimney-sweeper bids the collier wash his face [‘collier’ « charbonnier », de ‘coal’], • Ein Esel schimpft den anderen Langohr, • Dijo la sartén a la caldera: ¡ tira allá, culnegra ! (d’où Cervantes, DQ II, LXVII, avec euphémisme : Paréceme —respondió Sancho— que vuesa merced es como lo que dicen: « Dijo la sartén a la caldera: ¡ Quítate allá, ojinegra ! » ; de nos jours, la réplique apparaît sous la forme tronquée « Dijo la sartén al cazo »), • De pot verwijt de ketel dat hij zwart ziet, • La padella dice al pajuolo, fatti in là che tu mi tingi, • Rîde dracu de porumbe negre şi pe dinsul nu se vede, • Kocioł garnkowi przygania, a oba smolą, • Det er underlig striid, naar det eene œsel skielder det andet for en sœkke-drager, etc. — la plupart des formules admettant des variantes. Chez Rabelais : Se mocque qui cloque [cf. à cloche-pied]. La paille et la poutre, en somme.
120

« luxurieux » (cf. note 107)

 Pour en confirmer mon dire, j’allegueray un conte que me fit un jour le capitaine Beaulieu121, capitaine de galleres, duquel j’ay parlé quelques fois. Il estoit à feu M. le grand prieur de France, de la maison de Lorraine122, et estoit fort aymé de luy. L’allant un jour trouver à Malthe dans une fregatte, il fut pris des galleres de Sicile123, et mené prisonnier au Castelà-mare124 de Palerme, où il fut resserré125 en une prison fort estroitte, obscure et miserable, et trés-mal traitté l’espace de126 trois mois. Par cas127, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort belles filles, qui, l’oyans plaindre et attrister128, demanderent un jour congé129 au pere pour le visiter, pour l’honneur de Dieu130, qui leur permit librement. Et, d’autant131 que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant homme certes, et disoit des mieux132, il les sceut si bien gaigner dez l’abord133 de cette premiere visite, qu’elles obtindrent134 du pere qu’il sortist de cette meschante prison, et fut mis en une chambre assez honneste135, et receut meilleur traittement. Ce ne fut pas tout, car elles obtindrent congé de l’aller voir librement tous les jours une fois et causer avec luy. (cf. note 74) N. de Chasteigner/Chastaigner, seigneur de Beaulieu, ami de Brantôme François de Lorraine [1534-1563], grand-prieur de France et général des galères de Malte puis de France, fils de Claude, premier duc de Guise. — Remarque de L. Lalanne, dans Brantôme, sa vie et ses écrits (1896) :
121 122

Les chevaliers de Malte n’avaient point à prendre tant de précautions pour exercer leur métier de corsaires, comme on disait alors, de pirates, comme nous dirions aujourd’hui…
123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135

(le royaume de Sicile était sous domination espagnole) la forteresse du Castello a mare fut détruite en 1923 « écroué » « pendant » « Par le fait du hasard » « l’entendant se plaindre et s’attrister » « la permission, l’autorisation » ad honorem Dei « à la gloire de Dieu »  « étant donné » « était beau parleur » « d’emblée »  forme analogique de tindrent, vindrent (qui sont héréditaires) « très convenable »

 Tout cela se demena136 si bien que toutes deux en furent amoureuses, bien qu’il ne fust pas beau, et elles trés-belles, que, sans respect137 aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d’hazard138 de mort, mais tenté de privautez139, il se mit à jouir de toutes deux bien et beau à son aise ; et dura ce plaisir sans escandale140 ; et fut si heureux en cette conqueste l’espace141 de huict mois qu’il n’en arriva nul escandale, mal, inconvenient ny de ventre enflé, ny d’aucune surprise ny descouverte : car ces deux sœurs s’entendoyent et s’entredonnoyent si bien la main, et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu’il n’en fut jamais autre chose142. Et me jura (car il estoit fort mon amy) qu’en sa plus grande liberté il n’eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur ny appetit à cela143 qu’en cette prison, qui luy estoit trésbelle144, bien qu’on die145 n’y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps l’espace de huict mois, que146 la trefve147 fut entre l’empereur et le roy Henry IIe, que148 tous les prisonniers sortirent et furent relaschez. Et me jura que jamais il ne se fascha tant149 que de sortir de cette si bonne prison, mais bien gasté150 de laisser ces belles filles, tant favorisé151 d’elles, qui au departir152 en firent tous les regrets du monde. « se déroula, se passa » cf. Marot « Au bon vieux temps un train d’amour regnoit, Qui sans grand art et dons se demenoit », Montaigne « Vn homme de monſtrueuſe fortune, venant meſler ſon aduis à certain leger propos, qui ſe demenoit [avait cours], tout láchement, en ſa table, commença iuſtement ainſi : Ce ne peut eſtre qu’vn menteur ou ignorant, qui dira autrement que, &c. Suyvez cette pointe philoſophique, vn pouignart à la main. » 137 « sans égard, sans considération pour, sans qu’il ait envisagé » (acception qui s’est maintenue en anglais : ‘in this respect’ « à cet égard, de ce point de vue ») 138 « risque » 139 Furetière illustre joliment privautés : « On dit encore, qu’un homme a eu habitation charnelle avec une fille, quand ils ſe ſont connus de prés, lors qu’ils ont eu enſemble les dernieres privautez. » 140 « sans que l’affaire ne s’ébruite, clandestinement »
136

(cf. note 126) 142  « qu’il n’y eut jamais de conséquence fâcheuse » 143 « désir » + le même euphémisme que celui relevé à la note 109 144 « qui était très belle à ses yeux, qu’il trouvait très belle » 145 « dise » forme du subjonctif qu’on trouve encore La Fontaine, Molière et Corneille (chez qui elle est constante) ‖ la tournure par l’infinitive (n’y en avoir) est un latinisme 146 « aussi longtemps que, tant que » 147 trêve conclue à Vaucelles, en 1556, entre Henri II et Charles-Quint 148 « lorsque, au moment où » 149 « jamais il n’éprouva autant de regret » 150 « malheureux » 151 « lui qui avait été si chéri » 152 « au moment de se quitter, lors de la séparation »
141

 Je luy demanday si jamais il apprehenda inconvenient153 s’il fust esté descouvert. Il me dit bien qu’oüy, mais non qu’il le craignist154 : car, au pis aller155, on l’eust fait mourir, et il eust autant aymé mourir que rentrer en sa premiere prison. De plus, il craignoit que, s’il n’eust contenté ces honnestes filles, puisqu’elles le recherchoient tant, qu’elles en eussent conceu un tel despit et desdaing qu’il en eust eu quelque pire traittement encore ; et, pour ce, bandant les yeux à tout156, il se hazarda à cette belle fortune157. Certes, on ne sçauroit assez loüer ces bonnes filles espagnoles si charitables ; ce ne sont pas les premieres ny les dernieres. « s’il s’était rendu compte du malheur qui l’attendait » « mais sans le craindre » 155 « dans le pire des cas, au pire » TLFi fournit comme 1re attestation « au piz venir » ca 1500 chez Commynes (les Franchimontois « n’eſtoient point hors d’eſperance d’auoir vn bien grant victoire, ou à tout le moins, et au piz venir, vne bien glorieuſe fin ») ; mais la locution se trouve déjà dans Pathelin :
153 154

Il [Thibault Aignelet, berger] frappe à la porte de Pathelin. A-il ame là ?
PATHELIN

Il [Thibault Aignelet, berger] frappe à la porte de Pathelin. Il y a quelqu’un ?
PATHELIN

On me pende, S’il ne revient, parmy la gorge !
GUILLEMETTE

Je veux bien qu’on me passe la corde au cou si ce n’est pas lui [le drapier] qui revient !
GUILLEMETTE

Et non faict, que bon gré sainct George ! Ce seroit bien au pis venir.

Pas du tout, grâces soient rendues à saint Georges ! Ce serait bien ce qui pourrait arriver de pire.

L’autre terme du couple antinomique, au mieulx venir « dans le meilleur des cas, au mieux », est employé par Eustache Deschamps. Ici comme là, venir signifie « advenir, se produire, arriver » (cf. ‘should it come to the worst, if worse come to worst, let the worse come to the worst ; come better, come worse’ [« au mieux comme au pire »]) et tel est le sens d’aller dans au pis aller.

Robert Estienne, Dictionarium latino gallicum (1522), sous adiuuo, entérine l’équivalence : « Vt omnes dii adiuuent, Cic. Au mieulx faire, Au mieulx aller, Au mieulx venir. » Legrand d’Aussy, Fabliaux, I (3e éd., 1829, p. 147 : Le Manteau mal taillé ; la nouvelle publication a été assurée par Antoine-Augustin Renouard), semble permettre d’antédater au pis venir ; mais, à l’examen, on constate que le lecteur a sous les yeux une version modernisée de l’édition du comte de Caylus et qu’au bout du compte le texte est une mise en prose « dans le XVIe siècle ».
156 157

« fermant les yeux sur, préférant ne pas voir/envisager tous les risques » « il se lança dans cette belle aventure »

 On a dit d’autres fois158, en nostre France, que le duc d’Ascot,159 prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d’une honneste dame qui toutesfois s’en cuida trouver mal160, car il y alloit du service du roy161. Et telles charitez sont reprouvables qui touchent le party du general162, mais fort bonnes et loüables quand il n’y va que du particulier, et que le seul joly corps s’y expose163 : peu de mal pour cela164. « jadis, autrefois » 159 NB — Le cliché qui occupe la page 19 est tiré d’une édition de 1742 de la traduction en français de l’Historia sui temporis de Jacques-Auguste de Thou [1553-1617], ouvrage connu sous le titre d’Histoire universelle. ║
158

Pour ce qui est du duc d’Ascot, des commentateurs se sont fourvoyés.  Lalanne se contente d’indiquer « Arschot » en note pour les Dames galantes, mais fournit les précisions que voici pour le Discours sur les duels :
Philippe, sire de Croy, premier duc d’Arschot. Il avait été fait prisonnier dans un combat près de Dourlens, en 1553, et s’échappa de Vincennes en 1556. Voyez de Thou, liv. XII, XVII et XX. Françoise d’Amboise, mariée 1o à René de Clermont, seigneur de Saint-Georges ; 2o à Charles de Croy, comte de Seninghen. Elle était belle-sœur du duc d’Arschot.

La lecture du texte de De Thou montre qu’il y a des erreurs de la part de Lalanne, et pas seulement de la sienne : Il ne saurait être question ici de Philippe II de Croÿ (famille dont le nom se prononce croui /kʁui/), premier duc d’Arschot, décédé en avril 1549 ; le personnage dont il s’agit est Philippe III de Croÿ, troisième duc d’Arschot, né à Valenciennes le 10 juillet 1526 et mort à Venise le 11 décembre 1595. Selon De Thou, Françoise d’Amboise était soupçonnée d’avoir favorisé l’évasion d’un cousin de feu son second époux, mais Philippe III de Croÿ était un neveu de Charles de Croÿ.

 Monmerqué et Buchon évitent de s’appesantir et donnent pour seule indication : « On accusa la comtesse de Senizon de l’avoir fait évader et on lui en fit une affaire. » (La source pour comtesse de Senizon = Seninghem (Seninghen en 1568 ; De Thou écrit aussi Senigan) est Le Duchat.) C’est cette note que Maurice Rat choisit de reproduire, après la mention « Arschot » pour éclairer Ascot [forme ancienne Aerschot, forme actuelle Aarschot, prononcée /'arsχɔt/ et /'arskɔt/] .  Mérimée et Lacour font, eux aussi, de Françoise d’Amboise la belle-sœur du duc d’Ascot.  Étienne Vaucheret se fie à la généalogie vue par Lalanne et Mérimée. Brantôme, dans son Discours sur les duels, replace l’événement dans son contexte :
Épisode de la guerre qu’Henri II a déclarée à Charles-Quint. Après la destruction de Thérouanne (20 juin 1553 : François de Montmorency, fils du connétable, est fait prisonnier), les opérations militaires se poursuivent, les Impériaux franchissent la Somme et tombent dans une embuscade (19 août) à proximité de Doullens [/d̪ulɛ̃/ ; à l’époque : Dourlens] : parmi les prisonniers de marque faits par les Français, le duc d’Arschot, habillé en paysan (d’où le sarcasme de Charles-Quint : « pris en Flandre comme un gueux ») et qu’on enferme au château de Vincennes — d’où il s’échappe le 10 mai 1556, par un conduit de latrines. Les Français ayant plaisanté à ce sujet : « Il est plus aisé, dit-il, de nettoyer un peu de merde que de payer une énorme rançon » (d’après Jean-François Le Petit, La Grande Chronique). Quand le duc d’Ascot sortit hors de prison du bois de Vincennes, du règne du roy Henry IIe, la comtesse de Senningan [Françoise d’Amboise] fut fort accusée et suspecte [soupçonnée] de sa delivrance, et d’y avoir fort tenu la main [contribué], et y trouvé les moyens [de l’avoir organisée] ; car elle estoit fort sa proche parente. M. le Connestable [Anne de Montmorency], à qui estoit le prisonnier, et qui avoit soigneuse cure [mettait un soin particulier] de le garder pour en faire eschange de luy à M. de Montmorency son fils, qui estoit prisonnier en Flandres, ne faut point penser s’il fut fasché de ceste escapade [il ne faut pas demander s’il fut furieux de cette évasion] ; et, pour ce, par ordonnance du Roy, que M. le Connestable gouvernoit [manipulait], ladite comtesse fut constituée prisonniere et resserrée [incarcérée], et commissaires ordonnez [désignés] pour l’oüyr [l’auditionner] et faire son procès : et de faict, fut en une trés-grande peine, et possible [peut-être] en grand danger de la vie [risquait-elle la peine de mort], sans messieurs de Guyse et cardinal son frere, lesquels, esmeus [motivés], prirent sa cause en main, et luy rendirent si bonne, qu’elle n’en eut que la peur.

« faillit en pâtir » (aider un détenu à s’évader d’une prison royale constituait un crime de lèse-majesté et, par tant, était passible de la peine capitale) 162 « Et de tels gestes charitables sont blâmables quand ils touchent l’intérêt général »
160 161

Cet emploi du substantif general fait penser à la formule de Hamlet, devenue cliché en anglais : “I heard thee speak me a speech once, but it was never acted ; or, if it was, not above once ; for the play, I remember, pleased not the million ; ’twas caviare to the general […]” « Je t’ai écouté un jour me dire une tirade, mais elle n’a jamais été jouée, ou — si elle l’a été — pas plus d’une seule fois, car la pièce, je m’en souviens, n’était pas du goût de la multitude : c’était (donner) du caviar à la foule » → jeter des perles aux pourceaux*, donner de la confiture aux cochons ║ *Μὴ δῶτε τὸ ἅγιον τοῖς κυσίν, μηδὲ βάλητε τοὺς μαργαρίτας ὑμῶν ἔμπροσθεν τῶν χοίρων, μήποτε καταπατήσουσιν αὐτοὺς ἐν τοῖς ποσὶν αὐτῶν καὶ στραφέντες ῥήξωσιν ὑμᾶς. Nolite dare sanctum canibus, neque mittatis margaritas uestras ante porcos, ne forte conculcent eas pedibus suis, et conuersi disrumpant uos. Matthieu, 7:6.

163 164

« court un risque » « cela ne tire pas à conséquence »

 J’alleguerois force braves exemples faisant à ce sujet165, si j’en voulois faire un discours à part, qui n’en seroit pas trop mal plaisant. Je ne diray que cettui-cy, et puis nul autre, pour estre166 plaisant et anticque. « se rapportant à ce sujet » « parce qu’il est » « malheur, disgrâce » (cf. note 134)

165 166

 Nous trouvons dans Tite-Live167 que les Romains, aprés qu’ils eurent mis la ville de Capouë à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à Rome pour representer au senat leur misere, le prierent d’avoir pitié d’eux. La chose fut mise au conseil168 : entre autres qui opinerent fut M. Atilius Regulus169, qui tint170 qu’il ne leur falloit faire aucune grace, « car il ne se sçauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capuan, depuis la revolte de leur ville, qu’on pust dire avoir porté le moindre brin d’amitié et d’affection à la chose publique romaine, que deux honnestes femmes : l’une Vesta Opia, Atellane (de la ville d’Atelle), demeurant à Capoue pour lors ; et l’autre Faucula Cluvia171 », qui toutes deux avoient esté autresfois filles de joye et courtisanes172, en faisant le mestier publiquement. L’une n’avoit laissé passer un seul jour sans faire prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain ; et l’autre pour avoir secouru à cachettes de vivres les pauvres prisonniers de guerre mourans de faim et pauvreté173. XXVI, 33-34. L’épisode évoqué appartient à la Seconde Guerre Punique, au cours de laquelle Capoue, s’étant rangée dans le camp d’Hannibal et des Carthaginois et ayant pris les armes contre Rome, fut assiégée et prise par les Romains (seconde bataille de Capoue, 211 av. J.-C.) qui exercèrent une répression impitoyable : le territoire fut confisqué dans sa totalité et ceux des habitants qui ne furent pas mis à mort furent déchus de leur citoyenneté, à la suite de quoi ils envoyèrent une délégation présenter une supplique au Sénat. 168 « la question fut mise en débat » 169 « parmi ceux qui intervinrent se trouva Marcus Atilius Regulus » (un des lieutenants de Quintus Fuluius Flaccus et Appius Claudius Pulcher, qui commandaient les assiégeants ; homonyme du célèbre Régulus, mort vers 250 av. J.-C.) 170 « estima » 171 les deux femmes ont des noms sabins (Capoue est dans le Samnium, en italien Sannio ; Samnium ← Sab-) ou osques (Atella était la plus importante cité osque ; les atellanes) : Vesta Oppia, Faucula (Paucula ?) Cluuia. 172 quæ quondam quæstum corpore fecisset « qui avait jadis vécu de ses charmes » [le texte dit avait jadis tiré profit (quæstus) de son corps] ne s’applique qu’à la dernière nommée 173 le Sénat rendit un sénatus-consulte qui, notamment, Oppiæ Cluuiæque primum bona ac libertatem restituit : si qua alia præmia petere ab senatu uellent, uenire eas Romam, dans un premier temps restitua leurs biens aux intéressées et les réintégra dans leurs droits et pré167

rogatives de citoyennes romaines : si elles souhaitaient adresser une requête au Sénat en vue d’obtenir d’autres récompenses, il leur était loisible de venir à Rome (présenter leur demande). Cette décision officielle fournit la trame du paragraphe suivant.  Certes, voilà des charitez et pietez trés-belles ; dont sur ce un gentil cavalier, une honneste dame et moy, lisans un jour ce passage, nous nous entre-dismes174 soudain que, puisque ces deux honnestes dames s’estoyent desja avancées et estudiées à de si bons et pies offices175, qu’elles avoyent bien passé à d’autres, et à leur departir176 les charitez de leurs corps : car elles en avoyent distribué d’autres fois à d’autres, estans courtisanes, ou possible qu’elles l’estoyent encor ; mais le livre ne le dit pas, et a laissé le doute là : car il se peut presumer177. Mais, quand bien178 elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque temps, elles le purent reprendre ce coup-là (n’estant rien si aisé ni si facile à faire) ; et peut-estre aussi qu’elles y cogneurent et receurent encor quelques-uns de leurs bons amoureux de leur vieille connoissance, qui leur avoyent autres fois sauté sur le corps, et leur en voulurent encor donner179 sur quelques vieilles erres180 ; ou du tout aussi que, parmy les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus qu’elles n’avoyent jamais veus que cette fois, et les trouvoyent beaux, braves et vaillants de belle façon, qui meritoyent bien la charité toute entiere, et pour ce ne leur espargnant181 la belle jouissance de leur corps ; il ne se peut faire autrement182. Ainsi, en quelque façon que ce fust183, ces honnestes dames meritoyent bien la courtoisie184 que la republique romaine leur fit et recogneut, car elle les fit rentrer en tous leurs biens185, et en jouirent aussi paisiblement que jamais. Encor plus186, leur firent à sçavoir qu’elles demandassent ce qu’elles voudroyent, elles l’auroyent. Et, pour en parler au vray187, si Tite-Live ne fust esté si abstraint188, comme il ne devoit, à la verecondie189 et modestie, il devoit franchir le mot tout à trac d’elles, et dire qu’elles ne leur avoyent espargné leur gent corps ; et ainsi ce passage d’histoire fust esté plus beau et plaisant à lire, sans l’aller abbreger et laisser au bout de la plume190 le plus beau de l’histoire. Voilà ce que nous en discourusmes pour lors. cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 003, p. 20 : s’entre-disoyent entr’elles 175 « s’étaient déjà employées et consacrées à rendre des services aussi charitables et pieux » (l’adjectif pie ne s’est maintenu que dans la locution faire œuvre pie) 176  « accorder » 177 « il est permis de le supposer » 178 « quand bien même, même si » 179 leur en donner « avoir des relations sexuelles avec elles » 180 « selon quelques vieilles habitudes »
174

Illustration du mot dans cette acception — qui n’est pas des plus fréquentes — dans un passage savoureux dû à Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes (éd. Petitot, tome III, 1822, p. 9) : [une couverte était une couverture]

181 182 183 184 185 186 187 188 189 190

« leur donnant généreusement » « il n’a pas pu en être autrement » « de toute façon, dans tous les cas, en tout état de cause » « le beau geste » « les fit rentrer en possession de tous leurs biens » « Qui plus est » « à vrai dire »  « astreint, soumis »  « retenue, réserve, discrétion, pudeur, bienséance » « au lieu que le récit ne s’en trouve écourté, en laissant dans l’encrier »

 Le roy Jean191, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs faveurs de la comtesse de Salsberiq192, et si bonnes que, ne la pouvant oublier, et les bons morceaux qu’elle luy avoit donné193, qu’il s’en retourna la revoir, ainsi qu’elle luy fit jurer et promettre. Jean II le Bon [1319-1364]. Défaite de Poitiers, 19 septembre 1356. Traité de Brétigny, 1360 : le roi peut rentrer en France mais deux de ses fils, Louis et Jean, sont cédés en otages ; Louis s’enfuit (pour rejoindre sa femme) en octobre 1363. Jean le Bon quitte la France le 2 janvier 1364 pour renégocier sa rançon et meurt à Londres le 8 avril. 192 Catherine Montagu, Countess of Salisbury. Violée par Édouard III, maîtresse du même, maîtresse encore de Jean le Bon (le moine continuateur de Guillaume de Nangis rapporte que Aliqui uero dicebant quod illuc iuerat causa ioci, selon certains, le roi de France était retourné en Angleterre en ayant en vue son propre plaisir) : les rumeurs n’ont pas manqué à son sujet. Rien qui mérite qu’on s’y attarde. 193 nous écririons donnés
191

 D’autres dames y a-il qui sont plaisantes194 en cela pour certain poinct de conscientieuse charité ; comme une qui ne vouloit permettre à son amant, tant qu’il couchoit avec elle, qu’il la baisast195 le moins du monde à la bouche, alleguant par ses raisons196 que sa bouche avoit fait le serment de foy197 et de fidelité à son mary, et ne la vouloit point souiller par la bouche qui l’avoit fait et presté ; mais, quant à celle du ventre, qui n’en avoit point parlé ny rien pro-

mis, luy laissoit faire à son bon plaisir198 ; et ne faisoit point de scrupule de la prester, n’estant en puissance de la bouche du haut de s’obliger pour celle du bas199, ny celle du bas pour celle du haut non plus ; puisque la coustume du droit ordonnoit de ne s’obliger pour autruy sans consentement et parole de l’une et de l’autre, ny un seul pour le tout en cela200. « divertissantes » 195 cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 004, p. 15, note 120, passage où il est d’ailleurs question d’une autre dame qui répugne à se laisser embrasser sur la bouche 196 « avançant comme motif » 197  foi (f   ĭdēs) conjugale, promesse de fidélité que mari et femme se font mutuellement au moment du mariage 198 « à sa guise » ║ l’anecdote est empruntée à la XLVIIIe des Cent Nouvelles Nouvelles 199 « la bouche proprement dite n’ayant pas compétence pour s’engager en lieu et place de son homologue (ou désignée comme telle) » 200 « le droit coutumier interdisant de s’engager au nom d’un tiers en l’absence d’accord verbal préalable entre les deux parties, et faisant d’ailleurs interdiction à une personne de prendre un engagement au nom d’un groupe [sans en avoir reçu mandat] »
194

 Une autre conscientieuse201 et scrupuleuse, donnant à son amy jouissance de son corps, elle vouloit tousjours faire le dessus202 et sousmettre à soi203 son homme, sans passer d’un seul iota cette regle204 ; et, l’observant estroitement et ordinairement205, disoit-elle que, si son mary ou autre luy demandoit si un tel luy avoit fait cela206, qu’elle pust jurer et renier207, et seurement protester208 sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer qu’elle contenta209 son mary et autres par ses juremens serrez en leurs demandes210 ; et la creurent, veu ce qu’elle disoit, « mais n’eurent jamais l’advis211 de demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus ; sur quoy m’eussent bien mespris et donné à songer212. » Je pense en avoir encor213 parlé cy-dessus ; mais on ne se peut pas tousjours souvenir de tout ; et aussi il y a en cettui-cy plus qu’en l’autre, s’il me semble214.

 illustration du sens dans la notice que Brantôme consacre à Dom Antoine de Leve (Antonio de Leyva, 1480-1536) :
201

… ce brave Empereur [Charles-Quint], lequel, pour excuser les braves et gallans hommes comme luy, disoit qu’estant courageux, ambitieux et grand guerrier, il ne pouvoit estre bon religieux et conscientieux.

(prendre la position dite de l’amazone ou d’Andromaque) Brantôme (qui s’en est d’ailleurs rendu compte et va l’écrire) a déjà évoqué les préférences de cette dame [cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 004, p. 13], mais en se livrant à une analyse psychologique 203  « à elle » forme accentuée du pronom personnel masculin employée au lieu du féminin 204 « sans déroger si peu que ce soit à cette règle, sans s’écarter le moins du monde de
202

cette règle » ║L’expression s’inspire d’un passage du Nouveau Testament :
Ἀμὴν γὰρ λέγω ὑμῖν, ἕως ἂν παρέλθῃ ὁ οὐρανὸς καὶ ἡ γῆ, ἰῶτα ἓν ἢ μία κεραία οὐ μὴ παρέλθῃ ἀπὸ τοῦ νόμου ἕως ἂν πάντα γένηται. Amen quippe dico uobis : Donec transeat cælum et terra, iota unum aut unus apex non præteribit a Lege, donec omnia fiant. Matthieu, 5:18 (cf. Luc, 16:17) « Car en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé. » En note : « Litt. pas un iota, pas le moindre trait. Dans l’alphabet hébraïque, le yod est la plus petite lettre : le trait désigne peut-être la pointe ou la barre distinguant deux lettres (un peu comme pour G et C). De toute façon, le sens est qu’aucun détail de la loi ne doit être négligé. » (Traduction œcuménique de la Bible) [παρέρχεσθαι et præterire « disparaître »]

« strictement/rigoureusement/à la lettre et habituellement » 206 euphémisme (de même, à la ligne suivante : il ne luy avoit fait), cf. « Les Dames galantes » au fil des mots 004, p. 18, note 147 207  « nier » 208  « affirmer, déclarer d’une manière solennelle » 209 « convainquit » 210 « ses serments adaptées au plus près à (la formulation de) leurs questions » 211 « la présence d’esprit » 212 « dans ce cas, ils m’auraient bien prise en défaut et fait réfléchir »║Incohérence : si jamais elle avoit fait le dessus ; sur quoy m’eussent (erreur auctoriale ou éditoriale ?) 213  « déjà » 214 graphie erronée (mais très répandue) pour l’incidente si me semble (« me semble-til, à ce qu’il me semble »), la prononciation de l’époque ne permettant pas de les distinguer. On comparera avec ce qu’écrit Christiane Marchello-Nizia, Histoire de la langue française aux XIVe et XVe siècles :
205

Parfois, il est difficile de savoir si qui est réellement un relatif ou s’il s’agit de qui (= qu’il, il se prononçant sans doute i devant consonne) ; et inversement, une graphie qu’il(z) doit parfois être interprétée comme un relatif sujet : … pour seullement faire passer le temps aux lisans qu’ilz voudront prendre la peine de le lire. Le roman de Jehan de Paris … pour ce que il luy sembloit qui balloit {dansait} mieulx que luy. Faits merveilleux de Virgille

Voir aussi Pierre Kunstmann, Le Relatif-interrogatif en ancien français, 1990.