Adolescents difficiles… adolescents en difficulté
Je vais devant ou tu vas derrière ?
Pratiques et réflexions de travailleurs de l’aide à la jeunesse

Avec le soutien du Ministère de la Communauté française – Direction générale de l’Aide à la Jeunesse.

Adolescents difficiles… adolescents en difficulté Je vais devant ou tu vas derrière ? Un livre rédigé par : Georges CAPART, Miguel CASTELA, Marc COUPEZ, Brigitte DECELLIER, René DUYSENS, Fabienne JEANSON, Alain LEJACQUES, Diane MONGIN, Luc MORMONT, Daniel RECLOUX, Claire RENSONNET, Thérèse RICHE, Denis RIHOUX, Isabel SANCHEZ Y ROMAN, Jean-Christophe SCHOREELS, Myriame SOREL, Jacqueline SPITZ. Au cours d’un atelier d’écriture mené par Réjane PEIGNY. © Copyright 2003 : Tournesol Conseils SA – Éditions Luc Pire Quai aux Pierres de taille, 37-39 – 1000 Bruxelles editions@lucpire.be http://www.lucpire.be Mise en page : ELP Couverture : Delights sprl. Imprimerie : Fortemps – Wandre. ISBN : 2-87415-351-6 Dépôt légal : D/2003/6840/94

Adolescents difficiles… adolescents en difficulté Je vais devant ou tu vas derrière ? Pratiques et réflexions de travailleurs de l’aide à la jeunesse .

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Difficiles ou difficiles à éduquer. Michel BORN Christian MORMONT 1. Le Foyer retrouvé. jeu de lois (Fiction) Poupée Et les filles ? Viol collectif Petite déesse De l’adolescence difficile 3.Table des matières Quelques mots sur ce livre et sur ses auteurs Avant-propos Préfaces Pour qu’ils rebondissent. CAS pour garçons Jeu de l’oie. qui sont ces jeunes ? C’est l’histoire d’un gars… (Fiction) Aide acceptée ou aide contrainte. les différents types de mandat Ce que « ces jeunes » nous donnent à voir Ineptie (Fiction) Profil d’adolescents de l’extrême. Les bases de notre intervention 7 9 11 11 13 15 15 16 19 19 27 28 36 37 44 55 56 58 60 61 63 . Introduction Destin (Fiction) Il y a… 2.

Les intervenants sociaux Fin de journée d’un éducateur ordinaire (Fiction) Itinéraire d’un éducateur devenu spécialisé (Témoignage) J’ai maintenant l’âge d’être leur mère. La permanence du lien (Récit) Ailleurs… la quête de soi Voir Micheline ailleurs. préserve-moi de tous ces intervenants. Partie de ping-pong entre le secteur éducatif et le secteur thérapeutique (Fiction & analyse) L’île déserte aux patates chaudes (Billet d’humeur) 5. mes problèmes. Modèles d’intervention. je m’en charge… (Billet d’humeur) 4. Évaluation de notre travail Plus dure sera la chute (Fiction) À la recherche d’une évaluation À toutes fins utiles… (Souvenir) Conclusions Pour conclure En guise d’aurevoir Lexique Bibliographie 63 78 81 81 84 94 103 116 124 127 127 128 131 140 143 143 144 149 149 148 150 151 155 . ce qui ne fut pas toujours le cas (Témoignage) Lorsqu’il est question de (auto)dérision dans le travail (Billet d’humour) 6. Quelques exemples de nos pratiques Voyage au pays du paradoxe Genèse d’une pédagogie de la reliance Elle.6 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les fondements théoriques de nos interventions psychoéducatives Dieu.

s’il est possible de le parcourir d’une traite en suivant la logique thématique proposée par la table des matières. citées en exergue de chaque chapitre. Dans ces textes-là. . et le lexique vous aidera. des quelques textes écrits spontanément par des adolescents et des récits de fiction – composés à partir de faits réels – destinés à montrer quelques situations très concrètes.Quelques mots sur ce livre et sur ses auteurs Ce livre est le résultat du travail. C’est pourquoi. parfois drôle et souvent noir. il se veut à la fois ouvrage de référence et récit sensible. vous ne connaissez de ce secteur que les clichés habituellement véhiculés par les médias en recherche de sensations fortes. le cas échéant. vous permettront également de vous acclimater. réaliste et optimiste. accessible à tous. d’explications simples et de coupables. C’est ce que je vous propose si. invités par les éditions Luc Pire. et si vous n’avez jamais entendu parler de ces fameux CAS et PPP. à présenter leurs pratiques. Ainsi préférerez-vous peut-être commencer par une exploration sensible de ce livre : vous imprégner d’abord des témoignages des travailleurs sociaux. Ambitieux. précis et interpellant… mais surtout. comme ce fut mon cas. authentiques. Bâti en mosaïque. peu importe que vous ne compreniez pas encore les abréviations : vous serez dans la même situation que nombre de jeunes et de parents. en atelier d’écriture. d’une quinzaine de travailleurs de l’aide à la jeunesse. avec le soutien de Mme la ministre Nicole Maréchal. Les perles. chacun peut le découvrir « à la carte ». il est le reflet du secteur dont il parle : cohérent et paradoxal.

ces jeunes en lesquels ils osent croire. soucis financiers. ces jeunes qu’ils osent aimer. ce serait un comble… – mais n’oublient pas de prendre quelque recul. Je suis désormais persuadée de la nécessité que nous nous en préoccupions tous. que comprennent. et les propos plus personnels des billets d’humeur ayant terminé de vous mettre à l’aise. Ils partagent leur temps entre gestion de situations de crise. sans doute serez-vous curieux de découvrir les courts chapitres théoriques. Bonne lecture. intendance. je me doutais bien que la problématique de l’aide à la jeunesse nous concernait tous. direction d’une équipe – et je l’espère pour eux. Ils n’ont perdu ni humour ni enthousiasme. et qui vous permettront de situer la démarche pédagogique particulière de ces professionnels. Réjane PEIGNY. au-delà des réalités de terrain fort différentes de chacun. Le regard qu’ils portent sur le secteur agité de l’aide à la jeunesse est singulier : lucide. sans doute. leur propre famille. à force de temps. courageux. Et c’est cela. plus ardus il est vrai. administration. de se remettre en question. Car ces hommes et ces femmes. de se concerter. probablement. animatrice de l’atelier d’écriture. tout humains et sensibles qu’ils soient. ∆ . généreux. sont de véritables professionnels. Avant de les avoir rencontrés. que vous aviez sautés dans un premier temps.8 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les regards plus particuliers des spécialistes qui ont accepté de rédiger les préfaces. qui les rassemble. C’est ce regard. respectueux.

Ils vont d’ailleurs les tester.Avant-propos Cet ouvrage est le deuxième issu d’un atelier d’écriture destiné aux travailleurs sociaux de l’aide à la jeunesse. car ils ne croient plus dans les adultes. Et cela prend en effet du temps. la confirmation qu’ils n’intéressent ni leurs pairs. Ce sont des jeunes avec qui il faut à tout prix créer un lien et pouvoir le maintenir un certain temps. parce qu’il permet de faire connaître un secteur social trop discret et parce qu’il donne l’occasion à ces travailleurs de jeter sur la feuille tout ce qu’ils retiennent souvent en eux sans pouvoir le faire connaître. l’atelier d’écriture a été consacré à celles et ceux qui encadrent des adolescents dits difficiles ou en difficulté. eux qui disent leur vouloir du bien. Mais cette capacité est le résultat d’un parcours carencé. c’est-à-dire des difficultés qu’ils ont eues à subir depuis l’enfance. Il n’est pas aisé de définir ces ados sans leur coller une étiquette caricaturale. . ni les adultes. Je soutiens cet atelier. On pourrait dire qu’ils sont difficiles par leur capacité à mettre leur entourage en difficulté. et repousser les limites de l’acceptable afin d’obtenir ce qu’ils croient devoir systématiquement générer : le rejet. Cette année. le renvoi.

un profond respect de l’autre et une éthique du refus. après la construction d’un lien de confiance très fort.10 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les travailleurs psychosociaux qui ont choisi d’aider ces filles et ces garçons doivent donc posséder une dose de patience infinie. pour mieux éduquer. encore et toujours. enrichissent et sont enrichies par un effort permanent de formations. à une mise à distance progressive de ce lien. d’échanges et de conceptualisation du travail mené. À travers les situations exposées dans cet ouvrage. Nicole MARÉCHAL. pour que le jeune devienne autonome et le plus épanoui possible. Tout cela prend du temps et doit paradoxalement aboutir. personnalités si tôt fragilisées par les adultes. la confiance dans les potentialités positives de ces ados en déroute. On peut ensuite les regarder d’un autre œil ! C’est aussi l’intérêt de ce livre : casser les idées reçues et nous aider à la compréhension. les difficultés et les bonheurs des adultes professionnels. Ils doivent aller chercher au fond d’eux-mêmes. On découvre aussi les parcours de ces jeunes. de réflexions. L’ouvrage confirme aussi que ces qualités personnelles. ∆ . ministre de l’Aide à la Jeunesse et de la Santé. du rejet. nécessaires à l’accompagnement de ces jeunes. à travers les textes théoriques relatifs aux approches de ce travail social. par la vie. on ne découvre pas que le regard.

de l’expérience. les explications de ces adolescents difficiles nous ouvrent les portes des services et des institutions qui les accueillent et se targuent de les aider. colloques et journées d’études. voire les traiter. puisque enfin arrive ce livre qui traite à la fois des jeunes et des éducateurs. Seuls quelques grands noms de l’orthopédagogie ont pu parler vrai et utile : Bettelheim. Pourtant. ce sont des praticiens. traitants et traités sont enchevêtrés. Ce livre surmonte et sublime la principale difficulté à savoir qu’aidants et aidés. Les praticiens les ont reconnus comme de leur côté et ont dévoré leurs ouvrages. on tombe dans le subjectif. Ce ne sont pas des théoriciens. des gens d’action qui nous disent : « Vous avez beau parler mais venez seulement vous mettre à notre place. on tombe dans le théorique et l’anecdotique . ils sont déçus quand le discours plane dans la théorie. des services et des servis. de l’intuition. du savoir-faire que les éducateurs se trans- . les paroles. Pourquoi si peu d’ouvrages sur l’intervention auprès de jeunes en difficulté et difficiles à la fois ? Serait-ce un sujet intraitable ? Non. de soutien théorique. avec ce jeune en crise… » L’intervention auprès des jeunes difficiles se nourrit de la pratique. de cadre de référence pour leur action. tous ceux qui travaillent dans l’aide à la jeunesse sont avides de savoir. Si on décrit les jeunes pris en charge. Ils sont heureux quand ils se reconnaissent dans les propos tenus .Préfaces > Pour qu’ils rebondissent ! Michel BORN L’évocation. Redl et Wineman. Ils courent les journées de formation. avec le groupe. de réassurance. si on décrit les éducateurs et leurs pratiques. l’utopie pédagogique ou les analyses froides où plus personne ne se reconnaît.

il faut non une rencontre. des échecs. pour devenir un résilient. comme on dit aujourd’hui.12 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ mettent de génération en génération mais elle a aussi besoin de références aux méthodes éprouvées et aux études qui mettent en lumière ce que ces jeunes sont et ce qu’il est possible d’entreprendre avec eux et pour eux. un peu inespéré. ces interventions modestes de chacun d’entre nous prennent sens en s’inscrivant dans un espoir à long terme pour ce jeune en difficulté. des désillusions. Et pourtant. ils sont allés jusqu’à la prison voire à la tentative de suicide et pourtant. Université de Liège. De même ce message est porté. Souvent. les chemins d’une vie positive. Il faut que ces petites mesures. chaque fois. ce projet est le fruit. socialement acceptable peuvent s’ouvrir. de la rencontre avec une personne qui a donné sens à ce que le jeune vivait et ce qu’il pouvait espérer. professeur. même si nous ne voyons le jeune que quelques minutes. Chacun à notre place. des actes désespérés. Ils sont allés au plus bas. des ruptures. pour rebondir. par des petites touches successives qui donnent une grande idée du travail accompli et à accomplir. à la petite semaine. après bien des déboires. leur vie a continué. c’est de croire qu’on est au bout de ce qu’on peut faire et donc. après la dernière chance. non comme une dernière chance car c’est bien cela le lot de ces jeunes difficiles. peu explicable. Comment pouvons-nous avoir la naïveté de croire qu’une mesure. s’il arrive à se construire un projet de vie. engagement. il est très clair que l’intervention auprès des jeunes difficiles est efficace si elle arrive à rendre un sens à la vie du jeune. affection. dans cet ouvrage. du petit placement au petit accueil. Même tardivement. professionnalisme et en temps. à la petite mesure de huit ou quinze jours. On a enfin misé sur lui. c’est qu’ils ont gaspillé de multiples fois leur dernière chance. travailler dans la discontinuité. Ainsi. . ils ont survécu. Ainsi. nous devons être porteurs de ce message. des violences. toute provisoire et éphémère va faire virer le Titanic de leur vie déchirée ? Pour changer de cap. une mesure magique mais un réel investissement en respect. Michel BORN. nous mettons le doigt sur une des principales erreurs faites dans l’aide à la jeunesse.

l’éducateur. l’usure. Et c’est encore lui. sa compétence professionnelle. que le pouvoir politique et les exigences administratives ne sont pas toujours en phase avec le terrain. réalité et idéologie. qui non seulement doit alors supporter les comportements. seul face à un jeune à qui il doit apprendre ce que la société estime bon qu’il apprenne. Quand on reconnaît à sa juste mesure la pénibilité du métier d’éducateur.> Christian MORMONT La prise en charge d’adolescents difficiles confronte. s’il ne le sait déjà. que l’école ne remplace pas l’expérience. grâce aux effets déresponsabilisants de son statut de mineur. son histoire. que la générosité et le désir de bien faire ne suffisent pas. Il doit apprendre. on est amené à estimer aussi la dose d’enthousiasme. plaisir et contrainte. obéissance et autonomie. Et l’éducateur se trouve à l’intersection de tous ces vecteurs avec sa personnalité. au quotidien. ses valeurs. d’al- . contrôle et impulsivité. va devoir penser. ce jeune qui n’a pas intégré les bases du savoir-vivre social se voit bénéficier. et parfois les agressions physiques. droits et devoirs. Et c’est lui qui se retrouve. violence et force. ses faiblesses. adultes et jeunes. société et individu. le manque de gratifications. Paradoxalement. le salaire insuffisant. Et c’est toujours lui qui. du jeune mais aussi assister quelquefois à sa prévisible déstructuration. ni même avec la science. de manière exemplaire. d’une quasi-impunité tout à fait contraire aux lois élémentaires de l’apprentissage. en dernier ressort. éducation et compréhension. appliquer et maintenir une stratégie d’intervention malgré la fatigue. que la professionnalisation du métier n’en fait pas pour autant un métier routinier. les horaires difficiles.

la question essentielle n’est pas celle de l’efficacité globale des interventions en termes de « réadaptation ». Sur ce point. Le plaisir de faire son travail. docteur en psychologie et professeur ordinaire à l’Université de Liège. des fictions qui précisément affirment que cela a du sens. des analyses. Et c’est bien du sens dont il est question dans cet ouvrage collectif : s’arrêter un moment. Ce livre parle simplement de cela. de soi. c’est aussi chercher. le sens de l’action. des autres. d’initiatives novatrices. l’enfant porteur d’avenir et d’espérance. et fondamentalement celui de l’existence. à comprendre et à tenter pour le bien du plus jeune. les mettre en mots. qu’on dispose de trop peu de temps. elle réside plutôt dans la capacité d’accompagner inlassablement le cheminement d’un être unique même si l’on sait que l’on arrive trop tard. confronter les expériences. l’enfant que l’adulte a été. formuler et mettre en lumière le sens du langage – souvent aussi du non-langage – du jeune. d’expériences audacieuses où l’on prend des coups mais où l’on y gagne en âme. Christian MORMONT. de rencontrer des jeunes difficiles et en difficulté. transparaît au détour des anecdotes. c’est-à-dire de tout ce qu’un adulte aimant est prêt à supporter. qui est à la fois un enfant. Dans cette perspective de réaffiliation humaine et sociale. de normalisation . cet enfant qui nous donne aussi à chacun l’occasion d’être un bon parent réparateur. de moyens et que l’on n’a pas d’espoir d’aboutir à un mieux mesurable. l’enfant reflet intolérable de la vilénie du monde. leur donner ainsi une syntaxe. l’enfant qu’il pourrait avoir.14 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ truisme. d’abnégation sans laquelle le travail serait impossible et la vie vide de sens. quels que soient les effets objectifs de l’acte. . d’élaborer des stratégies. prendre de la distance. Poser un acte de solidarité humaine – tel l’acte éducatif l’égard du jeune – a une légitimité en soi parce qu’il réalise ce qu’il y a d’humain en celui qui le pose et augmente l’humanité brimée de celui qui en bénéficie. de réfléchir. penser les actions. l’éducation dont la visée est pourtant fondamentalement conservatrice est au cœur d’un bouillonnement d’idées. l’enfant brisé et qu’il faut réparer.

enfin. Ils contredisent leurs parents. Ils sont mal élevés. j’avais envie d’être chez ma mère parce que mon beau-père faisait du mal à mes frères et à mes sœurs et qu’elle. Et toujours. SOCRATE (470-399 av. ils ont cherché en vain une case où me ranger. méprisent l’autorité. se hâtent à table d’engloutir les desserts. J. j’avais envie d’être auprès d’elle pour la protéger. Ils ne se lèvent plus lorsqu’un adulte pénètre dans la pièce où ils se trouvent. je vis dans un centre hospitalier où on me donne des médicaments. Un jour. *** . c’est ce qu’ils disaient mais moi je voulais être auprès des miens. plastronnent en société. bon à rien.-C. que mon cas n’était plus de leur compétence. ennuyeux.–1– Introduction Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe. Destin (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout Durant toutes ces années. croisent les jambes. arrogant. voleur.) . dissipé. Ils ont dit que ça me calmerait. et tyrannisent leurs maîtres. On m’a fait rencontrer beaucoup de gens qui voulaient beaucoup de choses pour moi. je fuyais sans m’intéresser aux endroits ni aux personnes. Je ne parle plus beaucoup j’attends j’attends que maman vienne me voir. Moi. J’étais violent. Depuis. n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler. ils m’ont dit qu’ils ne savaient plus quoi faire avec moi. elle laissait faire et que moi.

socialement que financièrement. Sommes-nous des doux rêveurs pour croire encore à ces valeurs qui ont tendance à s’effriter au fil des générations. nous croyons en l’homme. celui de leur famille ou de leurs familiers. psychiquement. ceux auxquels on ne laisse aucune chance. des groupes sont rejetés. en vue de son accession à une vie conforme à la dignité humaine. Mais il y a aussi les enfants qu’on refuse d’écouter. à ses capacités d’adaptation. un peu plus d’une douzaine de . qu’on nie. ceux qu’on évince pour leur différence. Victimes de cette dynamique. avec des moyens accrus. les situations intolérables d’enfants battus. Dans notre société libérale et marchande. le rôle éducatif de la famille. L’intérêt du jeune constitue le mobile essentiel de l’aide spécialisée. à ses capacités de faire le pire et le meilleur. les jeunes qu’on rejette. L’aide spécialisée est un droit pour tous les jeunes en difficulté et pour tous les enfants dont la santé ou la sécurité est en danger. Quelques services se sont dès lors engagés dans l’accueil exclusif d’adolescents « à problèmes graves et récurrents ». dans ce monde de plus en plus sécuritaire ? Non.16 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Il y a… Les auteurs Il y a les crimes qui défraient la presse. des individus. un arrêté du gouvernement de la Communauté française ouvrait la porte à des conventions permettant à certaines institutions privées de travailler autrement. Suite à la réforme de l’aide à la jeunesse (AJ) de 1999. marginalisés et isolés tant physiquement. maltraités. de l’école est fragilisé. dont les conditions d’éducation sont compromises par leur comportement. qu’on brime. prostitués. Nous collaborons à une action sociale et politique. L’aide spécialisée ainsi conçue doit permettre à l’enfant de se développer dans des conditions d’égalité de chances. Déjà en 1987.

Il nous faut aussi beaucoup de patience. C’est la raison de ce livre. de liberté et d’initiative. Riches d’une expérience. Mais nous avons un témoignage à apporter. Ces centres d’accueil spécialisés (CAS) et ces services présentant un projet pédagogique particulier (PPP) ont pour mission d’aider les jeunes à problématique lourde et leur famille à se mobiliser en vue de la résolution de leurs difficultés. Nous travaillons dans ces services qui se doivent d’être près d’eux pour les aider à retrouver un espace de parole. Nous sommes riches. d’expression. le temps travaille pour nous. Et cette richesse. le plus souvent. Nous n’avons pas la prétention de donner des leçons aux autres. Il nous faut pour cela un seuil de tolérance très élevé. ∆ . Riches d’avoir cheminé avec des centaines d’ados. dont la prise en charge est particulièrement difficile. sachant que. nous avons la naïveté de vouloir la partager. tant à l’admission qu’en cours de cheminement avec eux. Ce sont là les caractéristiques primordiales de la pédagogie adaptée et individualisée des CAS et des PPP.INTRODUCTION 17 services agréés continuent à travailler dans cette voie. garçons ou filles. pour qu’ils puissent accéder à une vie conforme à la dignité humaine et être les auteurs de leur devenir.

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. On lui a parlé d’autonomie possible à partir de seize ans et. la tête pleine de rêves. le trouve difficile. depuis longtemps. Jacques a quinze ans et. On a même trouvé du hachisch. au moins on va m’écouter ! J’ai rien à perdre. Alors. Et le voilà maintenant avec plein d’informations sur ses droits.–2– Difficiles ou difficiles à éduquer. Moi. Peutêtre en avez-vous entendu parler. » Jacques y va. on a tout jeté… C’est ses copains qui lui ont parlé. Pourtant. c’est un nouveau qui va entrer ? C’est l’histoire d’un gars… (Fiction) Daniel RECLOUX – La Bastide blanche J’ai envie de vous conter l’histoire d’un gars. Et ses parents ? Ils ne comprennent rien à son comportement. Comment il a pu acheter ça ? Bien sûr. la première fois. qui que vous soyez. Il va aussi à Infor-jeunes. il en a marre de ses parents. Sa mère. comme d’autres de son âge. Ou plutôt l’histoire de milliers de jeunes… Car ce gars-là n’a pas vraiment existé. Il m’a dit « Là. l’avez-vous vu à la télé et l’avezvous jugé. qui sont ces jeunes ? François aperçoit sur le bureau du chef-éducateur un mémoire intitulé : La réinsertion sociale du délinquant juvénile. Peut-être s’appelait-il Freddy ou Jérôme. vous pouvez le rencontrer demain. d’une AMO. je l’appellerai Jacques. il en parle à ses parents. ils ne le laissent pas sortir. Peut-être d’ailleurs l’avez-vous déjà croisé. je ne savais même pas que ça existait. il ne dit rien. Il demande : – Ce Juvénile. où que vous habitiez. AMO… Moi. On ne sait jamais ce qu’il fait.

Hier. il en a peur. vous vous imaginez bien qu’il ne retrouvera rien. Qu’est-ce qui s’est passé ? Moi. mais il est reparti.20 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Vous vous rendez compte. pour faire bonne mesure. ses angoisses. à la maison. Jacques a volé l’argent de son frère et est rentré comme hébété. Mais il n’y a pas eu de poursuites. les voisins. il y a eu le coup de téléphone. déjà que moi. gênée. c’est le juge qu’il veut voir… On dit aux parents. Mais qu’est-ce qu’on doit faire ? Mon mari a été menacé au travail : trop d’absences pour raisons familiales. Même son père. pour faire simple. À quinze ans : « J’ai trop envie de vivre seul ! Il y a plein de gens qui pourront m’aider : le CPAS. S’il perd son emploi. son père l’a giflé. on n’y comprend rien. son incompréhension. On s’en tire à bon compte. Oh ! Même violent. C’est que Jacques devient agressif. Ils ont de la chance : le poste de conseiller-adjoint vient d’être pourvu après un an de vacance. alors ? Il n’est pas bien ici ? Mais il ne pense qu’à lui. je pleure. Alors Jacques s’est enfui. La police : Jacques titubait dans la rue. Il l’avait bien mérité. Quand il est rentré. Sauf pour la honte. parfois. On ne peut quand même pas le laisser faire. je suis au chômage depuis trois ans… Il paraît qu’on doit aller au SAJ. pour être à la hauteur. ce gamin. oui. Et ça continue : l’école avertit d’absences injustifiées . ses difficultés. que le conseiller trouvera la solution et un rendez-vous est pris. c’est déjà ça. à quarante ans. Mais mon mari. Et il ajoute une punition. Devant la conseillère. Toutes ces lettres. Son père. que c’est presque pareil. intenable… . il y avait quatre à six semaines d’attente. l’aide à la jeunesse… » Et nous. déballe son quotidien. Il sait crier. le père de Jacques. C’est le retour à la maison et le mutisme. Avant. Puis. Le Parquet n’a pas le temps et ne le poursuit pas. Il ne nous laisse pas le choix. la situation. Il l’a privé de sortie. et tout ça. Et avec son petit frère. il a encore découché deux fois cette semaine. Deux jours sans nouvelles. il s’énerve. au matin. la mère.

» Et dire qu’il y a des enfants qui n’ont pas de famille ! On n’a qu’à nous dire ce qu’on doit faire. s’il voulait que quelque chose se passe. Et. Puis. Sur le chemin de la gare. plutôt que de nous l’enlever… On a dit d’accord parce qu’on n’en peut plus. Elle est trop loin ! Et puis. il lui arrivera les pires choses. alors… Bah ! Au moins. ils sont déjà venus souvent et ils connaissent tout le monde. c’est le départ… À Tournai. tout le monde signe « pour accord » et s’en retourne chez soi. dépouillé de son argent. C’est dur. avant… Les six semaines seront ponctuées de trois entretiens d’admission… Face à l’angoisse de la mère. Jacques sera menacé avec un cutter. de son pull de marque. il ne veut rien entendre. Il ira dans une espèce de maison. Et puis il faut qu’il réussisse un test. le premier rendez-vous à l’espèce de maison est déjà pris. en effet. et menacé : s’il parle. Mais à Tournai. sous la menace. la conseillère propose de chercher un accueil d’urgence. il ne nous parle plus… Dites-nous ce qu’il faut faire. Le lendemain. il n’y a pas de place. il a demandé à être enfermé dans sa chambre. Ils ont d’emblée proposé à Jacques d’aller faire un tour en ville. La nuit. Il n’a pas pu venir : le travail vous comprenez. enfin. La conseillère rédige les notifications. On règle les comptes et on creuse un peu plus le fossé d’incompréhension et de rancœur. de ses cigarettes. On m’a dit qu’il s’est déjà fait deux copains… Les deux copains ont dix-sept ans. mais pas avant un mois et demi. il a l’air tranquille. Un enfer. On a tout essayé. On nous a dit que « Jacques avait besoin de prendre un peu de distance avec sa famille. Dans la région. mais il est d’accord… On lui a dit qu’il avait intérêt à être d’accord. il paraît qu’il ne doit pas aller à l’école. il pourrait être accueilli dans un Centre d’Accueil d’Urgence (CAU) dans quatre jours. en attendant. Le père est d’accord. une décision va être prise. Les quatre jours d’attente sont un enfer. il devra arracher un sac et remettre le butin à ses nouveaux .DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 21 Il va y avoir un drame si ça continue ! Et on n’a pas les moyens pour l’internat.

Jacques n’a pas voulu lui donner notre numéro de téléphone alors il a appelé la police et c’est comme ça qu’on a été avertis. injures. il criait. à Jacques. maintenant ! ». » On leur explique : un conseiller n’est pas un juge. L’après-midi.22 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ amis. il croit que les gendarmes sont à sa recherche. Au CAU. il était comme les autres quand il était petit. Le voilà de retour dans sa ville. cette fois parce qu’il est malade). le gérant l’a vu. ce qu’il nous fait. il monte dans le train sans ticket. « Non. Pourtant. de toute façon. Mais il s’en fout… Ils sont tous là (le père aussi. tout ça. il faut trouver un accord… Mais on n’écoute plus : énervement. Et vous savez ce qu’elle nous dit ? « Voyez un thérapeute familial. incompréhension. « C’est de ta faute. De toute façon. Il a répété qu’il n’irait pas. » Vous vous rendez compte ? Moi. qu’il était d’accord. qu’il devait rentrer au CAU. Nous. face à la conseillère qui ne peut que constater la rupture de l’accord : Jacques ne veut plus être placé. pour montrer que c’est grave. je prends des calmants. je n’irai pas! ». on l’avait déclaré en fugue. on ne le savait pas. Le contrôleur le réveille. il ne veut plus rentrer chez lui. quand même. en est chassé. le ton monte. Mais que s’est-il passé ? . je ne suis pas folle. s’endort à la gare. tu vas apprendre à vivre… » J’essaie de le calmer. moi : « Madame le juge. on n’en peut plus. On lui a dit qu’il avait signé. Mais où aller ? Il traîne. Qu’est-ce que vous voulez faire ? Il ne veut rien… Je lui ai dit. Il a peur. notre fils. Tu vas voir. Il pourra dormir chez un copain. qu’il crie. Et lui. son père ne lui parle plus… Il ne parle plus à personne d’ailleurs. Il aura une amende mais peut achever son voyage. On lui a tous dit.La conseillère explique que le Tribunal de la jeunesse va les convoquer rapidement. il a volé des cigarettes. Le matin. marche. placez-le de force. Moi. Mon mari l’avait bien dit. il se cachera. il n’y a rien qui sert à rien. « Fini de rigoler. et je le dis à la conseillère. Ce soir. invectives. sans argent. Voilà. il ne rentrera pas. on va aller chez le juge. il n’aime pas les psy. avec Jacques.

Mais il faut voir comment il nous regardait. « Article 39. Ça irait. article 38. Une audience est fixée dans un mois. L’école ? On verra plus tard. Madame. Dans l’intervalle. dossier délinquant. C’était fini. Jacques pourra entrer le 27 de ce mois.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 23 Le juge explique : « Je vous reçois dans le cadre d’un article 39. Et entre-temps. Retour au CAU. les copains du premier séjour ne sont plus là. dans trois semaines. Pour l’heure. non ! Le juge décide : prolongation du placement (maximum 60 jours). Même que mon mari était étonné. on a compris. En vertu de son pouvoir discrétionnaire. mais le procureur me signale qu’il y a déjà 2 PV. » Voilà. Programme pour les trois semaines à venir : deux visites d’admission à l’institution « Machin ». article 39. il y aurait ouverture d’un dossier 36/4. . pouvezvous reprendre votre fils ? » Ça. à la maison « Machin ». le rendez-vous à l’espèce de maison a été manqué et la place envisagée est « pré-attribuée » à quelqu’un d’autre. Il croyait qu’on allait l’enfermer. Et puis. Les quatorze jours au CAU se passent sans trop de problèmes. monsieur. une application de l’article 38 a été entamée. le parquet décidera s’il poursuit ou non. Il a dit qu’il était à notre entière disposition pour tout expliquer… Bref. Jacques va voir. on nous a donné un avocat. Parfois il y a cinq demandes pour une place disponible. Deuxième visite. le juge. on fait affaire. Jacques est maintenant bien installé. mais le conseiller recherche toujours la bonne solution et l’accord des parties. On lui a raconté toute l’histoire. « Le retour au CAU s’impose ». Jacques. il y aura un jugement. très vite. il me faut imposer une solution puisqu’il n’y a pas d’accord entre vous. Trois semaines… Retour chez ses parents ? Toujours. placement pour quatorze jours. mineur en danger. Dans l’affirmative. Et Jacques a déjà acquis un statut : deuxième séjour = récidiviste… Retour chez le juge : où en est-on ? Une place possible. a dit le juge.

Il n’y avait rien à faire. De toute façon. Monsieur le directeur ? A transmis à la conseillère. on dit qu’on a déjà essayé. ne trouve pas d’accord. Puis. ça n’allait pas du tout. le père met Jacques dehors. Je lui demande. Pour voir venir. Mais la maison « Machin ». leur charabia. Le COE dénonce l’absence du jeune et de sa famille aux rendez-vous. Donc on a proposé de le reprendre… Jacques. J’ai trouvé plusieurs milliers de francs. Il avait grandi. On s’est dit alors qu’on pourrait peut-être réessayer. Faut qu’on nous aide… Appels au secours : Monsieur le juge ? Dossier fermé. accepte. on est d’accord. On n’avait pas envie de le voir passer comme ça d’un endroit à l’autre. ce n’est plus possible. La conseillère décide d’arrêter. « Reprendre le suivi avec sérieux. La conseillère rouvre le dossier. Il paraît qu’il vaut mieux y aller ! . On n’avait pas compris. faute de mieux. Il faut que ça marche.24 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On croyait qu’on avait enfin trouvé. Retour au tribunal pour homologation du nouvel accord. J’ai fouillé ses poches. Un Centre d’orientation éducative (COE) sera désigné pour l’accompagnement. Silence. on tente ? » OK. article 36. Les parents collaborent. nous ? On nous propose un placement. on voulait déjà le renvoyer. Oh ! Pas toujours en face. Le jeudi. et puis. il est sorti. l’école était moche : un vrai trou. Échec. on nous demande ce qu’on veut ! Qu’est-ce qu’on sait. Mais on est déjà allés ! On recommence. qu’on nous le disait. mais pas l’adolescent. j’apprends qu’il s’est de nouveau fait renvoyer de l’école : trois jours pour absences injustifiées… Vendredi. C’est de nouveau la crise. Nouvelle convocation chez la conseillère. Violence intra-familiale. Depuis le temps que tout le monde nous disait qu’on aurait dû le reprendre. On dirait qu’ils le font exprès. après un mois. Jacques est de nouveau rentré très tard. La situation s’aggrave. il est rentré dimanche matin.

le Juge : « Madame. Il va de nouveau dormir au poste… Jacques sera présenté au magistrat. quelques nuits à la maison. Impasse. On ne va pas le mettre en prison… » Je l’interromps : « Ça lui servirait peutêtre de leçon. lui. Il y a peu de place et Jacques se présente mal ou il ne se présente pas du tout… Alors. etc. qui me répond : « Je . la rue. partage son temps entre les copains. On n’en meurt pas. C’est ce qu’il dit à ses amis. Jacques a agressé un jeune avec un cutter. Le jeune est blessé et Jacques a été arrêté avec son blouson et son portefeuille. à la gare. amené au Palais de Justice par deux gendarmes. le directeur s’en chargera. le juge le reçoit et lui annonce qu’une sanction sera prise. Le petit en a peur. La conseillère-adjointe est plus sévère. Heureusement. sans résultats. mais pas de place disponible pour le moment. La conseillère-adjointe est mieux. sa mère arrive. Application de l’article 38. d’ailleurs. » « Et qu’est-ce qu’il y a comme autre solution. Midi trente. alors ? ».DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 25 Personne ne parle plus à personne. un placement s’impose. la conseillère était malade. Quatre mois. etc. quelques apparitions à l’école. Personne ne réagit. transmet au tribunal. au moins. il attend. quand même. Jacques. on ne veut plus y retourner… » Mais l’avocat ne voulait pas que je parle. Jacques est le maître du jeu. Il est peut-être allé trop loin. des copains y sont allés : pas trop grave ! Quatre heures. il me dit. il y a le cadet qui a commencé à poser des problèmes. j’ai demandé au Juge. Il n’a sûrement pas un fils comme Jacques. le juge l’a dit… Dimanche. Bref. les CAU sont pleins. C’est l’institut public de protection de la jeunesse (IPPJ). le juge n’a pas de solution : pas de place à Wauthier-Braine ni à Fraipont. Après. il les emmerde tous. lui. Le parquet avertit. il va être placé. Le lundi matin. Il en a entendu parler. Alors. la maison d’arrêt n’est utilisée que si aucune autre solution n’est possible. On a accepté un accompagnement familial. cet article sera supprimé à la fin de cette année. il a essayé de me baratiner : « Ce n’est pas l’esprit de l’article 53 de la loi de 1965.

quand a lieu une audience au tribunal. mais l’avocat l’a interrompu : « Hors sujet. Depuis quatre jours déjà. Jacques a maintenant 17 ans. ce sera pour une autre fois… » Puis le représentant du directeur nous a demandé si on n’était pas opposés à une réinsertion familiale. Jacques a dit : « D’accord. mineur délinquant. c’était de savoir ce qui arriverait s’il recommençait. On est en septembre. Il bénéficie d’une mesure de placement en milieu fermé depuis un peu plus d’un an. Le procureur voulait parler « des délits commis ». la pluie. j’ouvre un dossier 36/4. Il n’avait pas prévu que son « meilleur ami du moment » aurait un vrai revolver. Je ne me doutais pas que cela se terminerait devant une Cour d’appel. il y a le COE qui s’occupe du plus petit qui veut bien réessayer… Le tribunal homologue l’accord. personne n’a le moral… Ça commençait de nouveau fort en charabia. Et puis. Ce n’est pas bon pour l’audience. Il n’a repris ni école.26 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ l’engueule. je le menace. Fatigué. qui sera appliqué par la conseillère… À bord d’une voiture volée. à Braine-le-Château. ni formation. » Il promet de reprendre une formation. Il pleut. comme par hasard. Il pourra commencer dans deux semaines. . on n’est pas dans une procédure de 36/4. C’est quand même mon gamin… Alors je lui demande « Et s’il recommence ? » « On verra. qu’il tirerait sur ce libraire. Le père de Jacques a ravalé un petit rire nerveux. Il est convaincu qu’on ne peut pas grand-chose contre lui. les recherches en vue d’un placement continuent dans le cadre de l’article 38 et vous le reprenez. que la voiture finirait sur ce poteau… Il n’avait pas prévu. j’ai dit. Il fait ce qu’il veut. le 8. Jacques fête son anniversaire. ça. » Ce qui m’intéressait. Jacques restera ce soir à la maison. il est d’ailleurs allé voir au CEFA. Les délits. » « D’accord ». c’est lui qui décide.

Cette aide doit faire l’objet d’un accord signé par le représentant du service . dans une vraie prison… *** Aide acceptée ou aide contrainte. Mon fils.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 27 Attendu que : • les faits sont très graves (le « meilleur ami du moment » est désormais quadriplégique. à un sentiment d’omnipotence impressionnant chez un jeune de cet âge. • à aucun moment. le mien. Jacques va être transféré en maison d’arrêt. • l’expertise psychosociale conclut à une totale absence de prise de conscience. L’aide demandée et acceptée Tout mineur d’âge (de 0 à 18 ans) est susceptible de bénéficier de l’aide à la jeunesse à sa demande et/ou à celle de ses parents. dans l’attente d’un jugement.) . celle-ci s’organise autour de deux logiques de prise en charge totalement différentes. le mineur n’a voulu profiter des mesures d’aide et de protection qui lui ont été proposées . date de création du Décret de l’aide à la jeunesse. la Cour lève les mesures et renvoie l’affaire au ministère public. • les rapports de l’institution concluent à une inaccessibilité totale aux méthodes pédagogiques qui y sont déployées. Par ces motifs. Ce n’est plus le tribunal des jeunes. à un refus de coopérer et d’accepter les mesures prises . les différents types de mandat Diane MONGIN – Le Toboggan Depuis 1991. le libraire souffre de séquelles importantes. maintenant.

« des immigrés ». tant l’exécution des mesures que le suivi de l’aide contrainte sont organisés par le SPJ (service de protection judiciaire) et son directeur.4). il peut y avoir recours à une aide contrainte.28 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de l’aide à la jeunesse – en l’occurrence le conseiller de l’aide à la jeunesse –. il s’agit de dossier Art. L’accord ainsi pris peut être remis en question par chacune des parties. *** Ce que « ces jeunes » nous donnent à voir Denis RIHOUX – La Pommeraie Impossible tâche que de présenter de manière sommaire et juste. Mais n’estce pas le cas chaque fois que l’on veut parler « des jeunes ». il s’agit de dossier Art. il y aura des exemples contredisant la présentation générale. sans dérive. « des femmes ». 36. bref. La première est fondée sur l’intervention du tribunal de la jeunesse ou du Parquet se prononçant sur la nécessité de l’aide sans parvenir à un accord avec le bénéficiaire et/ou sa famille (dans le jargon du secteur. 36. uniquement accessible au jeune dit « délinquant » (Art. 37 ou Art. Si celui-ci n’est pas trouvé et qu’il y a maintien de la demande d’aide par le mineur et/ou sa famille. et par le mineur et/ou sa famille. Dans les deux cas. Dans ce cadre le juge de la jeunesse a la possibilité d’utiliser tous les services du secteur de l’aide à la jeunesse dont le suivi à domicile et le placement en institution. ce que « ces jeunes » nous donnent à voir. L’aide contrainte judiciaire Il existe deux formes d’aide contrainte. La seconde se caractérise par l’intervention du juge de la jeunesse sur base d’un délit (dans le jargon du secteur. Elle peut consister en une aide sociale à domicile ou un placement en institution. Il y a dans ce cas recherche d’un nouvel accord.4). 38). Il peut également user d’un placement en IPPJ (institution publique de protection de la jeunesse). « des gens » ? . Toujours.

DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 29 Autant il nous semble nécessaire de préciser de qui on parle. quand même. qui ont préservé. on se sent tout de suite dans le bain : c’est-à-dire dans la difficulté de la relation. Comment se fondre dans la masse ? Masse qui cache et masse qui tache. il n’existe aucun moule. . mais des comportements qui se retrouvent avec plus ou moins d’acuité chez chacun de ces jeunes. ce sont certaines constantes. s’expriment plus par le retrait. si stigmatisation il y a quand même. La démesure et l’imprévisibilité Ce qui frappe l’observateur. des discours. Car. ne risque-t-on pas. D’autres. lançons-nous ! Et abordons « ces jeunes » de manière progressive. dans un premier temps. s’il est impossible de présenter « ces jeunes » sans un ton et un contenu quelque peu caricaturaux. tournés vers la démonstration active de la souffrance intérieure. une gêne persiste encore à l’écriture de ces lignes. le repli sur soi. du contact. c’est qu’ils sont souvent la caricature de l’ado. il n’y a donc pas un seul mode d’entrée en relation. voire parfois surdéveloppé. des capacités de mise en relation. mais « plus » : en caricature. d’autant plus explosifs. Les modes d’entrée en relation Selon ce qui vient d’être dit. sont expressifs. des expressions. c’est l’aspect perturbant de la présentation. a contrario. de tout stigmatiser… Pour « ces jeunes ». en démesure. difficile à assumer. Voilà. Certains. toutes ces précautions prises. déjà. des comportements. de faire pire que bien ? Bref. Ce que l’on repère. Plus particulièrement. dès le premier abord. « Être » semble. Et pourtant. très rares. des attitudes. autant rien que le fait de les définir risque. « ces jeunes ». comme partout. Mais quelque chose les transcende tous. Ils sont comme tous les ados. À part quelques-uns. masse qui fâche. par ce livre. c’est dit. Avec des sursauts. parfois.

Il faut que l’autre voie à qui il a à faire. déjà. Comme tant d’ados. n’ont-ils qu’un ou deux jeux de ces armes de présentation massive. « Je suis là et tu vas le sentir passer ». L’approche est manipulatoire (ce n’est pas un défaut. Et donc pour l’anticiper. exagèrent certains traits.30 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Fringues de marques. en tout cas pas seul. trop sale. je constate que cela fait partie du jeu). évitement) du hérisson. c’est que le coq devient hérisson (et même lièvre tellement il détale vite) et que le hérisson devient coq (de combat) en moins de temps qu’il ne faut pour le penser. une dégaine. Cigarette au bec. De grands acteurs ! Ils ont « de la présence ». au contraire. tous ces « trop » étant autant de provocations au professionnel… Leurs attitudes prennent ensuite le relais. je souffre trop et de toute façon tu te planteras ». je te provoque mais je te nie ». que dire alors du premier contact ? Ils entrent dans le jeu en choisissant leur rôle. Ils sont « trop » : trop pute. « Rien ne me touche. c’est une fonction – je ne critique pas. trop méchant. et on comprend déjà. pour être certains de ne pas avoir à en endosser un autre ! Et ils choisissent souvent entre deux grands classiques : le défi actif (confrontation du regard) du coq et le défi passif (repli. Mais ce qui complique la donne. Pas fort « prop’sur lui ». « Je te regarde mais je ne te vois pas ». quoi. « Je te cherche. Mais leur normativité est de surface. Dans tous les cas. trop voyou. trop triste. Certains d’entre eux. un poids que tu vas devoir porter ». la première vue interpelle. ils seraient probablement meilleurs dans le théâtre et le cinéma que dans les filières professionnelles toujours les mêmes… . Ça inquiète plus le quidam et ça rassure l’intéressé mal avec les autres et (surtout ?) mal avec luimême. trop provocant… Si. je suis un dur » ou « Ne tente pas de m’aider. en l’imposant d’emblée. « Je suis lourd. le regard est démesuré. Sans qu’ils aient encore rien fait et rien dit : une pose. trop malheureux. Le plus souvent très normatif en apparence. Bien souvent. Souvent en groupe.

Comme. dès le départ ou au dernier moment alors que l’on croyait. le défi. à gérer. On va crescendo. ou plutôt. ou alors : inertie. statistiquement. contre-courant. les prises en charge psy. Il y a des comportements qui ne feront jamais l’objet d’un PV. d’ailleurs. la provocation. Même inerte (car il y en a aussi). C’est démolir ce que l’adulte construit (avec ou sans l’assentiment. la structure. « Détruire » est difficile à supporter.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 31 Look + contact + attitude : on sent de mieux en mieux l’impulsivité. Jusqu’à l’adulte lui-même. imprévisible. les programmes de détente. On sent la méfiance et l’inadéquation. Ce qui comporte des risques pour les intervenants. La composante « dépression » est très présente. naïf (et lui peut-être aussi). un symptôme partagé. du jeune) : les relations. vide. L’humeur est changeante. la vie communautaire. Sans parler de la prise de produits divers. Comportements violents. Et l’inertie n’est pas nécessairement plus facile à appréhender. à supporter. sélectivement ou systématiquement. etc. les programmes éducatifs. ou même siphon. Loin de là. les biens. que la partie était gagnée. « ne pas construire » l’est tout autant. Et dès qu’ils bougent : ça remue ! Ça fait comme du courant. encore latentes. la complexité. la difficulté de la prise en charge n’est pas proportionnelle à l’épaisseur du dossier judiciaire. Car l’imprévisibilité est une autre caractéristique. qui exacerbe ce trait. pour les équipes pédagogiques. l’agressivité. très vite et très fort. les règles de vie. un appel à l’aide lors d’un moment de violence tournée vers soi-même peut subitement et sans aucun préavis se transformer en violence sur l’autre. de manière prévisible ou au contraire. le personnage est en mouvement. C’est pour le jeune une douleur et/ou un outil qu’il utilise quand cela lui sert. Et que dire de ces jeunes qui sont constam- . Et on sent mieux encore le malaise. confinement dans le non-sens (absence de sens et non pas contre-sens) et dans la nonconstruction. tacite. Par exemple.

LA RAGE. sans tenir compte des besoins de l’autre. . le plus fort est libre de faire ce qu’il veut.32 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ ment en révolte et en confrontation mais qui restent. LA LUTTE. Face à tout cela. généralement. milieu psychiatrique fermé ou semi-ouvert. L’ado en général a pour fonction de créer le conflit de génération et de valeur pour se construire mais. alors que les portes sont ouvertes ? Tous ces comportements peuvent prendre des proportions inquiétantes. Mais aussi L’ADAPTATION. si ce n’est pour soi-même. Et ils ont généralement de quoi haïr. il y a la soumission ou LA HAINE. et parfois nos services sont au-delà de leurs possibilités ou flirtent avec leur seuil d’incompétence. Ils ont LA HAINE. des formules non institutionnelles adaptées aux situations particulières. Il n’y a pas de meilleur recherché. LA RAGE. Certaines situations nécessiteraient d’autres formes (temporaires. voire d’autres outils à construire. soit structurellement soit en réponse aux comportements dérangeants du jeune lui-même. Les adultes censés offrir et garantir la réponse aux besoins fondamentaux de l’être en construction – dès la naissance puis en fonction de son âge – ont rarement été bienveillants . Ils sont convaincus – ou se convainquent – d’être les étendards d’une nouvelle génération qui serait en opposition totale et agressive avec les préceptes éducatifs et moraux du passé. La loi y est celle du plus fort. il cherche à transformer le passé nul en un futur meilleur pour tous. où chacun sera respecté et libre. que nous représentons. en tout cas) de prise en charge : milieu éducatif fermé ou semi-ouvert. Les discours Ils sont convaincus – ou se convainquent – de vivre dans une JUNGLE. contre vents et marées. Pas ici. avoir la rage. Dans cette jungle. ce que nombre de phénomènes sociétaux leur prouvent.

Ceci sans jugement de valeur : comme un constat. C’est la rupture dans toute sa splendeur et dans toutes. Le discours devient alors plus nuancé. en virages. quelques jeunes se confient plus. et on le répète donc. Très rares sont les situations qui éclatent sans prévenir. ou presque. Mais rares aussi sont aussi les ciels vraiment bleus. Pour eux. sous nos discours et nos attitudes. les ruptures. Pire. en pannes. les IMP n’acceptent pas la prise en charge. Et ratées. Tout le monde connaît la célèbre phrase de Taylor : « the right man in the right place » (la bonne personne au bon endroit). répétées et répétitives. en chutes. elle a tout bousillé. la psychiatrie n’en veut pas/plus. C’est une des premières choses que l’on constate ou que l’on nous dit lorsque le jeune nous est présenté. il n’est pas en ordre de mutuelle/allocation familiale/carte d’identité /domicile/vaccination/soins divers. Mais il faudra souvent qu’il joue au Tarzan des temps modernes jusqu’à se casser la gueule pour comprendre que. tel un éclair dans un ciel bleu. ce serait plutôt : « never there where he/she should be » (jamais là où il/elle devrait être). Mais il faut généralement que la relation de confiance soit déjà bien solide. comme si elles faisaient schéma : on se sent protégé puisque c’est ce que l’on connaît. Il est en rupture avec chacun de ses parents. Les parcours sont chaotiques et riches en rebondissements. voire une lapalissade. Les ruptures et échecs à répétition Beaucoup de choses ont été tentées dans le passé de ces ados. . Le background est donc chargé et très complexe. il y avait un sens. il a été renvoyé de l’institution X. comme pour se rassurer. sinon ils ne seraient pas arrivés chez nous. ou plus explicite : j’ai LA HAINE parce que… Un travail est alors possible. Pour conclure. les contrats de stage ne marchent jamais. les sphères d’enracinement social. elle est virée de plusieurs écoles.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 33 Au-delà de ce discours presque omniprésent. etc.

tiendra le coup ! Face à ce symptôme caractéristique du décrochage scolaire. assouplir nos modes de prise en charge. confrontation. parfois. La majorité de ces jeunes nous sont confiés parce qu’ils ne font plus rien. à peine dedans ou mal embarqués. on met des mots. il demande rigueur et souplesse. comme l’intérêt et l’envie d’ailleurs. On en trouve presque toujours. . on trace des lignes. un peu fou. de rejets avec tout ou partie de la famille. toujours le temps. Le décrochage scolaire (temporaire ou massif) bouscule le cadre. voire impressionnant : des années de galère scolaire.34 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La première sphère avec laquelle il y a rupture est la sphère familiale. on permet l’ouverture à un avenir. Et puis chercher l’établissement le plus adapté ou le patron. débauche de moyens (humains. Mais comme on arrive souvent une guerre en retard. l’axe familial est travaillé en priorité dans la plupart de nos services. avec l’aide de tiers (Centre PMS). on ouvre à la paix possible. Le niveau scolaire est en moyenne très faible. nous adapter. cet axe familial ne peut pas être travaillé autant qu’on le voudrait. si possible. Leur histoire à tous est jalonnée de plus ou moins d’échecs. La situation a tellement pourri. les possibilités. atteint les sphères scolaire et professionnelle. Évaluer. qui tentera de relancer le jeune dans un projet professionnel et qui. inventivité. par ailleurs. On clarifie. rien d’achevé ou même de réellement commencé… Il faut d’abord reconstituer le chemin parcouru. nous devons développer notre créativité. le retard important. on parvient à ré-enclencher ce qui paraissait totalement et définitivement débranché. Parce qu’il est fondamental pour la construction d’identité. que des jeunes se retrouvent RÉELLEMENT seuls. directe ou élargie. que la rupture est totale. on fait émerger des nouvelles pistes (souvent préexistantes mais qui n’avaient pu émerger auparavant). Il n’y a aucune recette. La rupture. de nombreux établissements scolaires visités. Le temps. qu’ils sont hors circuit.

en plus. on bricole. mais sans lien avec la réalité (le domicile est celui d’une personne avec laquelle le jeune est en rupture. Certains connaissent même mieux que les travailleurs le secteur de l’aide à la jeunesse et les secteurs proches (IMP. d’allocations familiales. Ceci sans compter sur les inscolarisables. provoquant. dérangeant. Ou bien ses dossiers sont en ordre. le révolté. de réseau). psychiatrie). plus souvent qu’on ne le pense. J’avais écrit dans l’intro : perturbant. recherche d’adaptation réciproque du jeune (qui a bien compris les limites du système) et de l’institution (qui est le dernier pion du système). *** . et qu’il est impossible de les intégrer dans une autre structure de l’aide à la jeunesse. avec le plus d’ingéniosité possible. il n’a plus de contact avec la personne qui ouvre le droit aux allocations familiales…). inquiétant. soit après avoir fait le tour de tout ce qui existe (réellement ou lors des demandes d’accueil) et s’être vu refuser partout. Cela existe ! Mais on ne peut pas « faire école ». de protection sociale. de domicile. j’ajouterais : le sans-place. Ils arrivent chez nous soit parce que les actes posés nécessitent une équipe renforcée et un projet adapté. que le jeune soit en « rupture administrative ». Le milieu institutionnel lui-même représente une troisième sphère avec laquelle la rupture est souvent consommée.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 35 financiers. Le jeune a déjà fait l’objet de mesures antérieures. In fine. le dys-affectif. le combattant. Il arrive. parfois nombreuses. Pas ou plus de carte d’identité.

— P. (de plus en plus souriant) : Non ! Je me suis fait virer ! — P. — P. tu seras à la source ! *** . Ils m’ont dit que c’était un cas d’exclusion. (mi-figue mi-raisin) : Génial ! Comme ça. (triomphant) : J’ai frappé un éduc. (perplexe) : Et ton juge ? — A. Je suis entré là il y a deux mois… — P. (interloqué) : Viré d’un centre fermé ? — A. comme ils disent. — P. (souverain) : Ce bouffon ? Il m’a engueulé. (souriant) : Oui. — A. c’était une récidive. Je commence lundi prochain. — P. Il m’a menacé d’une mesure plus grave. je suis sorti la semaine dernière. (désarçonné) : Où vas-tu ? — A. — P. (soucieux) : On m’avait dit que tu en avais pour plusieurs mois. T’avais pas blessé la vieille ? — A. cet arrachage. Je suis trop violent… Je passe à l’acte. alors il m’a donné des heures de travaux à faire. elle a bien morflé… Mais en fait. (ricanant) : Dans un home pour personnes âgées. man. (curieux) : Et tu es déjà en sortie autorisée ? — A. : T’es revenu en ville ? — A. : Salut. : Salut. Et je me suis retrouvé dehors. et mon juge m’a placé dans un centre fermé. Il n’y avait plus de place dans aucun centre. (toujours souriant) : Si.36 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ineptie (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout Deux adolescents se rencontrent dans un parc : — P.

La description qui suit peut paraître méthodique. âgés de 15 à 18 ans. à moins d’une immersion prolongée dans notre quotidien. Mais ils existent. ceux dont plus personne ne veut entendre parler ne représentent qu’un infime pourcentage de la population de l’aide à la jeunesse. de se rendre réellement compte de ce qu’est le travail de terrain avec ce type d’adolescents. Elle est pourtant indispensable dans la mesure où il est des plus malaisé. voire dure et implacable. La capacité initiale de 45 lits s’est réduite au fil du temps. nous les rencontrons. froide. La maison accueille actuellement 15 garçons. leur cumul et leur intensité. le Foyer retrouvé était. La mission débute par une période d’hébergement pouvant déboucher sur un suivi extérieur soit en logement supervisé soit en famille.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 37 Profil d’adolescents de l’extrême. de par leur ampleur. pionner dans le cadre du travail avec des adolescents difficiles (tout comme la Bastide blanche. le service est devenu un CAS depuis le 1er janvier 2002. technique. Ces « durs des durs ». Le Foyer retrouvé. ces « affreux jojos ». le Toboggan et la Maison heureuse). depuis le 1er février 1988. même pour les professionnels du secteur. conventionné pour ce type de prises en charge. Cette nouvelle appellation n’est en fait que la reconnaissance officielle d’une expérience vieille de 15 ans. nous avons appris à les connaître et ils méritent que nous leur tendions la main… . contribuent à rendre « lourde » la prise en charge de ce type d’adolescents. L’intervention du Foyer retrouvé est généralement consécutive à l’interaction d’un ensemble de caractéristiques qui. CAS pour garçons Jean-Christophe SCHOREELS – Le Foyer retrouvé Le Foyer retrouvé a été créé en 1946 pour accueillir les orphelins de guerre. Suite à la réforme du secteur de l’aide à la jeunesse. En effet.

vols de voitures. vols dans des propriétés privées. soit les victimes n’ont pas porté plainte. Une délinquance « classique » : le mineur enfreint la loi. Plus encore que pour les majeurs. Une délinquance récurrente d’une certaine ampleur Les jeunes n’ayant jamais commis de faits délictueux sont l’exception. les prises en charge en provenance des services d’aide à la jeunesse (SAJ : 10 à 15 % de la population) et des services de protection judiciaire (SPJ : 20 à 25 % de la population) sont exemptes de la composante « délinquance ». Le jeune a commis un ou plusieurs faits répréhensibles mais soit il ne s’est pas fait prendre. viols. Ce qui contribue à renforcer un sentiment d’impunité bien ancré.4). trafics de stupéfiants. la nature des faits délictueux accomplis par les jeunes se rattache à deux types de délinquance. qui tend à s’enraciner de plus en plus profondément au fil du temps. soit il n’a pas fait l’objet de poursuite devant le tribunal de la jeunesse. De façon schématique (la délinquance juvénile ne se réduit pas à cette simple dualité. Les actes sont de nature variée et diversifiée. coups et blessures volontaires et involontaires. . force est de constater que le phénomène est bien présent.38 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ 1. dégradations et destructions de biens. La visibilité de leurs actes est moindre. Cette notion nécessiterait une analyse plus complète et fouillée). la délinquance « cachée » est considérable chez les mineurs d’âge. faux et usages de faux…) Il nous arrive de compter parmi notre population des auteurs de meurtres ou d’assassinats. suite à la survenance de faits qualifiés infractions (36. de se procurer de l’argent. détentions illégales d’armes. attentats à la pudeur. Ils embrassent la quasi-globalité du champ des infractions pénales (vols simples. incendies volontaires. Sur le terrain. réalise des coups en vue d’en retirer des bénéfices. consommation et vente de drogues. Une majorité de nos pensionnaires (60 à 70 %) sont placés par les juges de la jeunesse sur base d’un dossier ouvert par le parquet. En théorie. vols dans les magasins.

L’axe de travail majeur consiste à tenter d’enrayer le phénomène délinquant. De là sont induits des sentiments de rejet. sans s’en rendre compte. Échecs et ruptures ont trop souvent fait partie de leur quotidien. des passages à l’acte (certains jeunes représentent de réels dangers) ou encore des attitudes de repli. Une délinquance « pulsionnelle » : le jeune enfreint la loi involontairement. de braquages. il convient de l’aborder de cette façon. Cette prise en charge est nettement plus lourde que la première. de ne pas exister. l’attente… engendrent des frustrations qui se tra- . La délinquance est ici la conséquence de troubles d’ordre comportemental. Le « non ». Pinatel) se rencontrent plus que d’autres : Une agressivité verbale et physique : l’adulte étant généralement considéré comme un agresseur. Autant de traductions d’un équilibre psychologique passablement perturbé. Certains traits psychologiques (voir J. de vols de voitures. de faux et usages de faux… Le « délinquant pulsionnel » sera à l’origine de coups et blessures. il adopte un mode relationnel proche de l’adulte. de dégradations et destructions de biens… 2. ils n’ont jamais connu la stabilité.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 39 Il prend des risques mais le jeu en vaut la chandelle. il sait qu’il ne s’expose pas à grand-chose. à un refus ou à l’autorité. Jusqu’à dix-huit ans (à l’exception du dessaisissement). Le « délinquant classique » va être l’auteur de cambriolages. ce jeune ne pose généralement guère de problèmes comportementaux. il s’agit d’une gestion permanente qui nécessite une dépense d’énergie considérable. l’autorité. Un comportement destructuré Les jeunes placés dans notre établissement sont mal dans leur peau et dans leur tête. il réagit impulsivement à une frustration. En institution. de ne pas être reconnu… qu’ils expriment par des comportements agressifs et violents. Depuis la naissance. sans recherche de profits. Assez mature. À un moment donné.

d’où le phénomène de sous-cultures délinquantes où ils ont un statut et où ils sont reconnus. Beaucoup vivent au jour le jour sans penser au lendemain. héroïne. cocaïne. fortement renforcée par le processus de stigmatisation dont ils sont victimes. le sentiment qu’ils n’ont pas leur place dans notre société. 3. La consommation de produits psychotropes. Nos jeunes ont une vision négative d’euxmêmes. L’égocentrisme. . Pour eux. qu’en réponse à cet « étiquetage ». on remarque chez nos résidents un important déficit social et éducatif. on peut rencontrer un usage de drogues dures (LSD. Les garçons ont déjà vécu tellement de choses dans leur vie que presque plus rien ne semble les toucher. à savoir. L’indifférence affective. À cela s’ajoute le phénomène de déviance secondaire. Nombre de jeunes n’entrevoient la relation avec autrui qu’en termes de rapports de force. amphétamines. La labilité. Dans leur esprit. d’être arrêté ou encore de passer une nuit au poste de police. etc. le pouvoir est détenu par le plus fort physiquement. Le sentiment de culpabilité est minime. Comportements déviants ou conduites à risques Par une série de conduites à risques ou autres comportements déviants régulièrement présents.40 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ duisent par une agressivité verbale. par exemple. de colles et de détachants. c’est-à-dire la tendance à vouloir toujours tout rapporter à leur personne. il est banal de comparaître devant le Juge de la jeunesse. de médicaments.). ils se comportent conformément à l’image que l’on donne d’eux. De manière générale (faute de pouvoir entrer dans de plus amples détails). provoque des ravages épouvantables. À des degrés variables et en fonction des situations. Rares sont les jeunes qui ne fument pas de joints. Le Sassi. le jeune représente non seulement un danger pour lui-même mais également pour son entourage immédiat. Ils ne se soucient pas de l’avenir et ne saisissent pas les conséquences que peut avoir un acte présent. voire physique.

tant les difficultés sont multiples. Il s’agit majoritairement de tentatives de suicide. des luxations. Il est momentanément ou définitivement impossible pour eux de vivre avec les leurs. d’un côté. des fractures. seule et dépassée par la problématique de son fils et de l’autre. Les automutilations. Nous côtoyons des jeunes au potentiel d’inertie hallucinant. l’« absence de conduites » est également remarquable dans certaines situations. produisent un cocktail explosif. Le retour est un moment crucial auquel il faut apporter la plus grande attention. tatouages ou piercing sauvages… Les fugues. Tout ce qui est proposé pour rompre une vie vide de sens est systématiquement rejeté. des plaies à l’aide d’objets divers. en rupture avec leur milieu familial. Le jeune en fait rarement un usage raisonnable. Les suicides sont plus rares mais les risques sont réels dans certaines situations. lorsqu’elles sont combinées. pour la plupart.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 41 La consommation de boissons alcoolisées. Certains jeunes sont de véritables spécialistes de la fugue. 4. Ils errent et « glandent » à longueur de journées. S’il dispose d’une barrette de shit. par un papa absent. il fume joint sur joint tant qu’il a de la matière à sa disposition. appels à l’aide de jeunes en sérieuse détresse. Le schéma de base de la cellule familiale se caractérise. Ces différentes « substances ». S’il a en mains une bouteille d’alcool (souvent liée à un vol). Rupture avec le milieu familial Nos pensionnaires sont. il vide le contenu en un minimum de temps. On peut remarquer chez certains mineurs des traces de mutilations volontaires telles que des brûlures. Il convient de distinguer la véritable fugue (souvent de longue durée) de l’escapade temporaire. Enfin. Les tentatives de suicide et les suicides. Les risques de passage à l’acte sont réels. des morsures. La fréquence et la régularité sont moindres que pour les joints mais l’intensité est généralement considérable. Celle-ci peut présenter de multiples dimensions et significations. par une maman paumée. .

5. SOORF à Fraipont). déchus de leurs droits. toutes sections confondues (premier accueil. Bien souvent. éducation). Un passé institutionnel chargé Une orientation vers le Foyer retrouvé est rarement une première mesure d’hébergement hors du milieu familial prise par l’instance de décision. le cap de la dixième institution est allègrement franchi. hospitalisation. il s’agit de l’ultime action éducative envisagée avant le renoncement. Le rôle du père dans le processus de développement et de maturation d’un enfant est essentiel. A présent.42 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Certains garçons n’ont plus aucune attache familiale. centres d’accueil d’urgence (CAU)… On remarque en outre un ou plusieurs passages (ce qui est plus souvent le cas) en IPPJ. Les adolescents ont transité par les différentes formes institutionnelles existantes : services résidentiels traditionnels. Il est incontestable que nombre de situations ne se seraient pas détériorées à ce point si le papa avait pleinement assumé la fonction paternelle. Leurs parents sont décédés. Les jeunes qui nous arrivent ont connu plusieurs placements antérieurs. Symbole d’autorité et d’instance d’interdiction. orientation. . il contribue à apporter à tout jeune les structures indispensables à sa bonne évolution. y compris des séjours prolongés en section fermée (Braine-le-Château. instituts médico-pédagogique (IMP). parfois inconnus ou ils se désintéressent totalement de l’existence de leur progéniture. Une carence paternelle durant l’enfance peut être la cause de dysfonctionnements au moment de l’adolescence. voire plusieurs séjours en milieu carcéral. centres de premier accueil. disparus. un passage par le centre fédéral fermé d’Everberg peut faire partie du parcours antérieur du mineur d’âge. nous prenions en charge des jeunes ayant connu un. Pour certains. Jusqu’à l’abrogation de l’article 53 de la loi de 1965 sur la protection de la jeunesse (possibilité pour le juge de la jeunesse de placer un jeune de plus de 14 ans en prison pour une durée de 15 jours) en 2002.

a priori sans importance. une tentative de suicide ou encore une surconsommation de drogue. Ces aspects purement matériels. à tout instant. Pour une minorité. nous pouvons être avertis que plusieurs de nos résidents ont commis une infraction. Une lecture brute de ce profil « d’adolescents de l’extrême » peut induire chez le lecteur le sentiment que toute action éducative est illusoire et immanquablement vouée à l’échec. Les difficultés pour se situer dans l’espace et dans le temps sont réelles. ni de mutuelle. loisirs. Retard pédagogique important Le parcours scolaire de nos résidents est particulièrement chahuté. Vous nous direz alors: « À quoi bon s’évertuer à récupérer l’irrécupérable! » Pour notre part. patro. Caractère imprévisible de l’évolution L’évolution de nos pensionnaires est souvent imprévisible. Ils se trouvent en dehors de pratiquement toutes les sphères sociales. 7. Ils sont pratiquement tous déscolarisés lorsqu’ils nous arrivent. ils ne sont en ordre ni de carte d’identité. Décrochage social et administratif Nos jeunes sont marginalisés. les renvois et les années ratées sont légion. ne sont pas à négliger en terme de construction et de quête d’identité. Rares sont ceux qui suivent l’enseignement traditionnel et qui se trouvent à niveau. De même. on peut même estimer qu’ils sont inscolarisables. Ils ne sont intégrés à rien : clubs sportifs. Les capacités d’apprentissage sont faibles. nous pouvons être amenés à gérer une crise de violence. nous nous . Certains sont même sans domicile. Même chose du point de vue administratif. Cela peut bien se passer pendant des mois et puis du jour au lendemain tout s’écroule. À tout moment. ni d’allocations familiales. scouts… dont ils ont été exclus. Les changements d’établissement.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 43 6. Quand ils entrent au Foyer. 8. Le quotient intellectuel se situe souvent en dessous de la moyenne.

Certains venus d’horizons différents ont créé des liens solides à partir de leur vécu commun. D’autres nous ont épatés. Mais il y a de si beaux pissenlits. Après plus de 25 années dans l’institution. Maman m’oublie. Si notre action éducative veut être efficiente. Une de nos missions consiste à les déceler et à aider les jeunes à les exploiter de façon positive. se cachent des potentialités non explorées qui leur permettront de se faire une place au sein de la société.44 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ refusons à jeter l’éponge. une grande majorité d’adultes qui gardent de leur passage chez nous le souvenir d’une étape importante de leur vie. un peu de chacun d’eux… Jules… Je suis né le vendredi 28 novembre 1980. nous croyons pouvoir dire que nous n’avons pas perdu notre temps. . Ma maman souffre d’un coup de déprime et. je suis amené par une assistante sociale à la pouponnière. Nous aimons notre travail et sommes loin d’être démotivés. Jules est un peu de ceux-là. Certains nous ont déçus. jeu de lois (Fiction) Myriame SOREL et Thérèse RICHE – Altitude 500 – L’Orée Souvent. Nous disons souvent que si nous avons des graines de pissenlits. *** Jeu de l’oie. Bien sûr. il y eut des échecs. alternative et individualisée à CHAQUE situation prise en charge. Si nous regardons dans notre rétroviseur. à six mois. il est indispensable de mettre en œuvre une pédagogie adaptée. il nous est demandé d’évaluer notre travail. nous ne pouvons faire pousser des roses. Car. derrière ces jeunes qui dérangent et qui font peur. nous sommes heureux de compter parmi les anciens.

Je me plais bien. Elle va beaucoup mieux. D’abord certains week-ends. Et toutes les grandes vacances. Elle a un nouveau copain. Et des congés scolaires. Je ne reste pas en place deux minutes. Ils ont fait une enquête. Voilà. Elle a repris contact avec mes trois sœurs placées en institution. nous souhaitons vous rencontrer pour éclaircir votre demande de revoir Jules. Vu votre souhait de reprendre contact avec vos enfants. Je veux tout pour moi. Je me montre agressif avec les autres enfants.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 45 Je reçois une première visite pour mon premier anniversaire. Je vais y passer trois ans. Je vais devoir déménager. Demain. Les contacts avec maman ne sont pas autorisés. Il paraît que je ne suis pas facile à gérer. je suis replacé en famille. C’est un peu comme l’école gardienne. . Je ne fais guère d’efforts. Je suis autorisé à rentrer chez ma mère. Je balbutie. L’école est dans notre rue. Mes sœurs restent en institution. Mon éducatrice s’occupe de moi à merveille. Ma maman m’inscrit en première primaire. J’ai douze autres copains et copines. Je marche. Je découvre petit à petit mon environnement. Il paraît… Mai 1985 – Extrait d’une lettre de l’assistante sociale à la maman de Jules : … Je me permets de prendre contact avec vous afin de vous signaler que votre fils Jules se trouve chez nous depuis le 29 novembre 1982. Le calendrier a dit que j’allais avoir deux ans. en route pour la petite maison familiale. L’assistante sociale a fait des démarches et coucou revoilà ma maman. Elle ne comprend pas pourquoi autant de temps s’est écoulé sans avoir de mes nouvelles.

Jules est impoli .racket Le conseil de classe et la direction.utilisation de projectiles .Jules mange pendant les cours .Jules n’a jamais son équipement .Jules n’accepte pas les remarques . Il me frappe. Le médecin constate des coups et informe l’AS du PMS. Le PMS et l’institutrice de l’école ont dit que j’étais un type 8 ! Il paraît qu’il y a des écoles spéciales pour ça. les casse…) .Jules vole à la cantine . C’est une sorte d’institut : une école avec un internat.Jules fume en cachette . Il prend la décision unanime de prononcer le renvoi définitif de Jules pour préserver la réputation de l’école. Il faudra trouver une autre solution. Les institutrices trouvent que je ne suis pas en bonne santé.46 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Le copain de maman me trouve trop difficile. je suis admis dans un IMP. Maman lui dit que je suis très difficile.devoirs et travaux non faits .Jules embête les autres (vole les objets. en date du 15 décembre 1987. une maison pour ceux à qui il manque une case. . Elle est enceinte de trois mois et elle préfère que je retourne dans la maison familiale.punitions non rendues . analysent le comportement de Jules et constatent avec regret que son contrat n’est pas du tout respecté. Pas de place avant la fin de l’année scolaire.Jules n’a pas envie de travailler . C’est la dame qui visite les familles. Il propose de me laisser à la garderie. Quand elle vient. Je ne peux pas continuer à l’école… Extrait d’un rapport de l’école : . Comme j’ai 7 ans.

il nous sera possible de t’accueillir et tu pourras même loger une nuit… À très bientôt. Je suis impatient de te voir et de te connaître mais je dois t’avouer que depuis notre premier contact le 19 mars 1988. éducateurs sympas. Il paraît qu’ils ont dû beaucoup enquêter. Discussion avec Jules : « Oui je te jure mon père s’est cassé en Espagne. Malgré tout il est temps de penser à des sorties de w-e car il ne peut être envisagé de rester tout le temps dans l’institut. Mais les démarches ne sont pas simples : je ne porte pas son nom. j’ai fait des recherches qui n’ont pas abouti et je me suis découragé. il n’habite pas tout près. . Léona ma nouvelle compagne qui se réjouit de devenir ta nouvelle maman. Comme pour toi le temps m’a paru long sans avoir de tes nouvelles. Jules se montre preneur de beaucoup d’activités. a proposé d’aller au terrain de foot avec les autres. beaucoup de choses ont changé. a rangé sa chambre sans rouspéter. Le soir il va en chambre sans problème et écoute sa musique calmement. Il vient de refaire sa vie. Je pense qu’au moins une fois par mois. beaucoup d’activités. ton papa qui t’aime beaucoup. Avec sa compagne. est tombée enceinte et a du mal à s’acclimater en Belgique. Ils ne sont pas opposés à me rencontrer. Extrait du « cahier de soirée » : Samedi 13 décembre 1987 Au cours de l’après-midi. Ça prend beaucoup de temps. Pas de retours en famille. ils sont revenus en Belgique. » J’ai fait des démarches au consulat de Belgique à Tenerife car Jules me dit que son père est parti vivre là… Mon père est retrouvé.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 47 Les débuts se passent bien : nouveaux copains. Lettre du père de Jules à son fils : Mon gamin. il a aidé à la vaisselle sans qu’on lui demande.

comme ma famille ne collabore pas. j’ai signé mon ticket de sortie. il est grand temps de faire le point sur ta situation qui pose de plus en plus de problèmes aux personnes qui vivent avec toi. le titulaire de sa classe. une stagiaire et Jules : La conseillère: Jules. la déléguée. Alors. Extrait du rapport du psychologue : Jules a du mal à s’adapter . on fait aussi appel à ma grand-mère qui avait repris contact une fois que j’étais chez lui. Il paraît que je deviens ingérable. Il paraît que je suis aussi voleur que ma mère et on a peur que je ne contamine le futur bébé. l’IMP ne peut plus me garder. Elle est d’accord de me reprendre un week-end par mois.48 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On fait de nouveau appel à ma maman. sa grand-mère. le directeur de l’IMP. n’est pas disponible. lui. Extrait de la réunion de synthèse : Présents : la conseillère. Lui imposer des retours plus fréquents en famille ne ferait qu’accentuer les troubles déjà relevés consécutifs à un vécu trop lourd et sur lequel l’adolescent n’a eu que trop peu de prises. je retourne chez elle à la place de chez mon père. Ça ne dure pas très longtemps. Elle a eu deux autres enfants et elle a changé de compagnon. Ce serait le positionner encore plus comme un objet sur lequel l’adulte a du pouvoir. son référent. Mon père. Tenté par 125 euros dans le sac de ma grand-mère. le psy de l’IMP. Comme on manque de pistes pour le week-end. Jules : Moi. je trouve que ça va bien. Un week-end par mois. On ne souhaite plus me recevoir. Toutes ces aventures me rendent de plus en plus difficile. il lui faut longtemps quand le cadre de référence se modifie pour qu’il y trouve sa place et tout nouvel effort d’adaptation requiert une « dépense d’énergie psychique » qui hypothèque son insertion. .

Le référent: Jules me dit souvent que l’endroit où il se sentait le mieux c’était à la maison familiale. J’ai pas fait ça : je ne connais même pas ce mot-là. On a dit qu’une solution plus familiale me conviendrait mieux. pour moi ce n’est plus possible de le reprendre . je n’ose plus le laisser tout seul. Pour qu’ils décident si on me garde ou pas.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 49 Le directeur : Tu dois savoir que dans notre institution tous les pensionnaires doivent retourner au moins deux week-ends par mois en famille. il y a une place à la maison familiale. J’y suis réadmis. il fume et depuis qu’il a volé. Jules : De toute façon. vous n’en avez rien à cirer de moi. Ne pourrait-on pas envisager de les contacter pour savoir si un nouvel accueil de Jules serait possible? La déléguée : Si Madame la conseillère est d’accord je veux bien les contacter pour savoir s’il y a de la place. je suis redevenu le vilain canard. . moi. Le mardi 8 février 1994. je suis accusé d’attouchements sur les plus jeunes. je ne sais plus de chemins avec Jules. Coup de bol. J’ai besoin d’être entouré dans un milieu plus stable et chaleureux. Tout baigne. Momentanément. ce qui pour toi nous pose problème. la chambre dans laquelle je dormais quand j’étais petit. Pour leur permettre un temps de réflexion. Mais voilà. Je retrouve la cuisinière qui me gâtait. Coup de téléphone de la déléguée au centre d’accueil d’urgence (CAU) Ordonnance de placement 9 février 1994 — Déléguée : Avez-vous une place pour un gamin de 13 ans ? — CAU : Oui. Je dois quitter l’institution au plus vite. son père n’en veut plus car il y a Roberto qui ne passe pas encore ses nuits . La grand-mère : En tout cas.

un soir. Je vais dans une école professionnelle tout près de chez ma grandmère. un CAS-PPP. je suis amené au cabinet du juge de la jeunesse. ils ont rien dit. D’abord. je ne veux pas y retourner : je suis accusé à tort. Ils vont pas me faire chier longtemps. Ma famille est à nouveau contactée mais je refuse de les voir. J’ai la rage… Après l’audition. Et de m’accueillir à nouveau si un service d’aide en famille me suit. On ne doit pas aller à l’école. Ça veut dire qu’on peut rester dans sa maison.50 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Je suis placé en CAU. Moi. Mais on ne peut pas le dire. Mais il paraît qu’il faut que j’aie un projet ! . Ma grand-mère accepte de reprendre contact avec eux. Je ne veux plus en entendre parler. pour deux ans. On emprunte une voiture chez les voisins et on se fait caler par la gendarmerie. Il paraît que c’est bien. c’est la prison. Je vais me tailler. On m’a menotté. Il y a des gens qui viennent voir si tout va bien. c’est chez ma grand-mère. au terme desquels mon admission sera renégociée à la maison familiale. Le juge décide de m’expédier en IPPJ. je suis là pour 20 jours. Je suis prolongé pour 20 jours. Ils me cassent la tête. Moi. Ça pue l’entourloupe. Je suis inscrit en accueil. En fait. on décide de se faire la malle. Je ne vois pas dans quelle langue ils veulent que je parle. Avec ma bande de potes. service éducation. Je suis placé en COE. Ils me disent que mes copains ont tout avoué. Le CAU contacte ma famille. Il faut que j’aille me présenter. C’est cool. Mais je suis pas assez con pour me faire piéger. Des contacts sont alors pris avec Beauplateau. C’est comme les vacances. Si ça tombe. on a des activités.

J’aimerais mieux boulangerie. Réflexions de l’éducateur référent. plus que Jules. Je voudrais m’occuper des autres. Je me rappelais un ancien qui avait mordu à ce projet. est monté dans mon train. lors d’une discussion : À la réflexion. » Il n’est même plus utile de fréquenter l’école trop souvent… . Je sèche les cours. Les cours ne correspondent pas à ce que je croyais. je suis inscrit en mécanique. il faut déjà trouver un stage. qui avait besoin d’un nouveau projet. les cours ne sont pas bien donnés. je me rends compte que ce n’est pas ce que je veux faire. Il faudrait que je m’abstienne de suggérer mes idées. je fais encore un nouveau projet. » Début septembre. Même si le projet met plus de temps à se concrétiser. il faut à tout prix que ce soit Jules qui bouge… J’abandonne l’école. Avec mon référent. je suis inscrit en boulangerie. Je deviens enfin « élève libre. Un mois de farniente. Et Jules. Au mois de janvier. C’est ça qui me démotive. En octobre. c’est peut-être moi qui ai induit l’idée de la boulangerie. C’est pas raisonnable vu mon manque de formation. J’ai atteint les 30 demi-jours d’absence. À l’analyse. Je suis inscrit en aide aux collectivités de personnes. je me suis demandé si ce n’est pas moi. Fin septembre. Il n’y a pas assez de pratique et quand il y en a.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 51 Mon projet est le suivant : « Pouvoir reprendre l’école en mécanique à temps plein et me préparer à vivre en kot. tout content de ne plus devoir réfléchir.

Et puis. Les démarches s’enclenchent pour mon billet d’avion. de quitter les institutions. j’essaie de construire le projet. . Je suis entouré. la journée. Ça coûte cher. Il me faut penser aux vaccins. je l’abandonne. Une réunion de mise au point est prévue chez mon juge. Comme l’école ne me trouve pas de stage. Tout le monde me parle d’Afrique ! Ça me casse la tête ! En même temps. Partir… Et pourquoi pas l’Afrique ? Tout se bouscule : pour y faire quoi ? avec qui ? combien de temps ? combien ça va coûter ? qui pourrait m’accueillir ? Je prends contact avec une institution au Burkina Faso. Ça me convient. Je ne peux pas me payer la gêne. J’ai envie de rêver. je suis obligé. Mon projet se construit. Jamais je n’aurais pensé cela possible. qui décidais ? D’autres jeunes du home l’ont fait. avec les adultes. J’ai un petit boulot. Mon éducateur m’en trouve un autre. C’est génial… L’argent n’arrive pas assez vite. Je n’y arriverai jamais. au visa. Enfin je vais pouvoir faire la vente. Il paraît qu’une évaluation sérieuse de mon projet s’impose. Ça me paraît trop beau. avec mon délégué. Et si c’était moi. Je corresponds avec l’institution qui va m’accueillir. Je suis dans les conditions pour m’inscrire au CEFA. Découragement. Le 3 novembre. on ne m’en demande pas trop. cette fois-ci. de participer aux activités de l’institution. Je tiens le coup ! Pendant plusieurs mois.52 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ J’ai seize ans. Il faut dire que les adultes autour de moi m’ouvrent des portes. je ne me sens plus capable de reculer. Ça n’a pas duré. Je commence vachement à paniquer. Deux jours de cours par semaine. au passeport.

mais je voudrais les voir partir plus vite. J’en garderai les détails pour moi… Trois mois. C’est Ousmane. seul. déjà. Je ne sais pas quoi dire. Je suis. Je vais me retrouver seul avec mon défi. Je suis content. responsable de moi-même. ma trouille. Retour dans le froid. Ils parlent français. J’angoisse. 8 heures plus tard. J’ai envie de faire demi-tour. J’ai fait ce qu’il fallait pour m’inscrire au CPAS et avoir mon revenu d’intégration. mon éducatrice et ma responsable de groupe sont là. Avec mon éducatrice. Je garde des contacts avec l’institution et les éducateurs prennent contacts entre eux également. Mais je ne peux pas craquer. pas trop cher. J’ai dix-huit ans. . Je suis à Ouagadougou. J’ai besoin de me sentir exalté et je ne veux en aucun cas perdre la face. Tout des Noirs. Je suis dans le hall de Zaventem. Il est éducateur à Orodara. J’ai été m’inscrire à l’agence d’intérim. La solitude me pèse. Début février. C’est pour m’acheter ma consommation d’herbe. Mes sacs.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 53 Voilà. Un homme m’interpelle. Je vole. Il vient me chercher. J’habite à Bruxelles. 38°. on me recherche un kot. Ça y est. dans son immeuble. Je veux voler de mes propres ailes. Ma grande aventure commence. mais pas le même que nous. Les temps sont durs. Je ne veux pas de prolongation. J’ai trouvé un kot par le biais d’un ancien du home.

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ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ

Je rencontre des Africains et on se lance dans un groupe de musique et d’animation. Ça me motive. Je m’investis dans le groupe. L’an prochain, je participe à un projet au Burkina. Enfin, j’espère… J’ai rendez-vous avec deux éducatrices qui voudraient que je leur transmette mon récit de vie… Elles la connaissent mieux que moi, ma vie. Mais bon, j’accepte. C’est pour un bouquin ! Ma vie dans un bouquin ! Il paraît que des gens ont dit que mes sentiments n’apparaissaient pas dans mon histoire. Moi, je dis que c’est normal : c’est toujours les adultes qui ont tout décidé pour moi. Comme pour un objet. Un objet ne parle pas de ses sentiments. Je regrette souvent de ne pas avoir de photos de moi, enfant. Mais je n’étais pas considéré comme une personne, avec de l’affection à prendre et à donner. Plutôt comme un cas à placer. Et à déplacer… J’ai grandi trop vite. Je ne me souviens pas d’avoir joué. Mais je me rappelle bien des réunions interminables, où on parlait de moi. J’assistais en spectateur en essayant de comprendre ce que tous ces gens me voulaient. Il ne faut pas croire que cela ne me touchait pas. D’ailleurs, le soir, je pleurais, dans mon lit. J’essayais pour m’endormir de me souvenir du nom des gens de ma famille : Joëlle, Marc, Agnès… D’imaginer où ils étaient… À Bruxelles, nous nous retrouvons à plusieurs anciens de Beauplateau. Même si nous n’étions pas placés en même temps, on a beaucoup de souvenirs en commun. Nous formons un réseau et notre lien est d’avoir tous étés placés en Ardenne, même si toutes nos histoires sont différentes…

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DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER …

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Poupée Texte anonyme
J’avais mal aux dents Je l’ai dit à ma maman mais elle ne m’a pas écoutée elle était en train de téléphoner alors je l’ai dit à mon papa mais il ne m’a pas écoutée y avait du foot à la télé. Je l’ai dit à ma poupée Mais elle a gardé ses yeux fermés… J’ai vu un gros loup blanc Alors je l’ai dit à ma maman Mais elle s’est mise à crier Elle ne m’a pas écoutée Je l’aurais bien dit à mon papa Mais j’ai eu peur qu’il ne me croie pas Je l’ai dit à ma poupée Mais elle a gardé ses yeux fermés… Je suis tombée du toboggan J’ai couru vers ma maman elle m’a flanqué une bonne fessée Faut dire que j’ai taché sa robe d’été J’espère qu’elle dira rien à mon papa J’ai pas envie qu’il cogne sur moi Je le dirai peut-être à ma poupée Mais ça m’énerve, ses yeux fermés… J’ai mal dans mon cœur en dedans Mais je le dis pas à ma maman Elle passe sa vie à sangloter Et je veux plus la fatiguer

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ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ

Et puis, je peux pas le dire à mon papa On l’a pas vu depuis des mois Je peux pas le raconter à ma poupée Je l’ai enterrée sous le cerisier C’est tout de sa faute ce qui est arrivé Elle avait qu’à pas tenir ses yeux fermés. Maintenant, j’ai plus personne pour m’écouter C’est peut-être pour ça que je peux plus parler…

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Et les filles ? Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse
La réflexion et la discussion sur les particularités des conduites et des rôles sociaux des filles et des garçons gardent toute leur actualité. Il est dès lors judicieux de se demander comment se présentent les filles qui nous occupent, d’observer les caractéristiques qu’elles mettent en avant. De manière un peu caricaturale, lors de la première rencontre, certaines adolescentes donnent l’image de la « super nana » sûre d’elle et pour le moins provocante, d’autres adoptent l’attitude du caïd qui doit « en donner à voir », d’autres encore sont plutôt repliées sur ellesmêmes et fermées au contact « comme une huître ». Mais toutes présentent, dans cette première image qu’elles donnent à voir, les signes de leur profonde souffrance. Dans la vie quotidienne, ces adolescentes transgressent régulièrement les règles de vie, fuguent, consomment des substances toxiques, se mutilent. Elles ne trouvent plus guère leur place à l’école car elles ont accumulé du retard ou leur comportement y est peu adapté.

elles ont connu des expériences de victimisation (physique. l’absence de motivation à s’impliquer dans une activité sont fréquentes chez la plupart d’entre elles. elles agissent. sexuelle). désarroi à l’image de leur propre détresse. Mais il suscite par contre des réactions plus marquées des familles et des instances judiciaires : ces adolescentes sont davantage contrôlées et sanctionnées. Leur engagement dans la délinquance reste toutefois moins fréquent et moins grave que celui des garçons. Elles ne trouvent pas ou peu de soutien auprès des leurs. où les besoins de maturation affective ne sont pas satisfaits. Elles ne trouvent pas les mots pour dire leur souffrance. où elles ne rencontrent guère d’empathie.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 57 L’oisiveté. La relation avec elles devient difficile à établir tant leurs défenses occupent l’avant-scène et s’intensifient au cours du temps. Le contexte familial de ces adolescentes apparaît souvent très conflictuel et très détérioré. C’est ce bagage que les adolescentes apportent… il est souvent plus volumineux que leurs valises ! *** . Elles rêvent certes d’une totale liberté mais en même temps elles cherchent implicitement un engagement solide des équipes éducatives. Elles cherchent alors à fuir des situations familiales difficiles. Elles ont une piètre image d’elles-mêmes et ne perçoivent pas leurs compétences et leurs ressources. où les besoins d’autonomie à l’adolescence ne sont pas pris en compte. Un certain nombre d’entre elles commettent des délits de manière récurrente. émotionnelle. n’arrivent pas à s’adresser à ceux et celles qui les ont fait souffrir et cherchent le premier bouc émissaire sur qui déverser leur rancœur. Penser un projet ne semble pas ou plus ou pas encore faire partie de leurs préoccupations. Leur vie est marquée par les ruptures. Plutôt que de parler. les échecs ou les abandons. Les adolescentes que nous côtoyons suscitent souvent un désarroi important autour d’elles.

Mais pourtant. tu vois que malgré ça. en regardant autour de moi. je m’isole quand tout me désole. mais j’ai gardé la foi. Étaient-ils sans compassion ou moi sans imagination à toute cette science-fiction ? Avec haine. . adolescente Pour toutes les filles qui en ont souffert… Même si tu as goûté le goût amer. Et oui. la ferme. pépère. Je vais leur montrer à tous ces pédés qui sans gêne vont s’empresser de tout raconter qu’un jour. Et non. je dégaine ce riot-gun à tous ceux qui pensent pouvoir me dresser comme un animal sans foyer. innocente. c’est vrai que de temps en temps. mon identité. qui m’ont baisée et sans pitié m’ont délaissée. Et pour tous ceux qui ont ri de ma misère. Plus d’une fois on m’a montrée du doigt. j’ai vécu des galères que même un putain de ver de terre n’a pas connues dans cet univers. c’est clair que je serre les dents pour ne point avoir d’attachement avec tous ces gens. Ils m’ont laissée glacée gisant sur le seuil de leurs actes. j’aimerais quand même bien quelqu’un qui m’ouvre les bras rien que pour moi. Comment pourrais-je rester impassible devant le sabotage de mon image ? La couleur de ma peau n’altère pas l’intensité du message. pire. Seule. avec le temps. ce sera à mon tour de les enculer et là ils vont hurler pour toutes les cicatrices qui m’ont défigurée pour l’éternité. je leur ferai bouffer les couilles de leur père. je voulais juste m’intégrer dans ce monde artificiel. ce serait plus sympa ! Et donc ! S’il te plaît. j’ai été trop de fois trompée par l’ignorance de l’enfance. idiote et naïve. je ne pleure pas sur mon sort car mon sort est en accord avec mon esprit et mon corps. ça m’a fait mal . sister. Personne n’a cru en moi. Même si je n’en ai pas l’air. J’ai dû encaisser ces êtres du mal qui m’ont pénétrée. reste fière. c’est bien avec ça qu’ils sont venus sur cette putain de terre. J’ai perdu ma virginité sans dignité. car j’ai été trop de fois déçue par des personnes de confiance. ne baisse jamais les bras à terre.58 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Viol collectif Texte de Sophie. sévère.

comment aurais-je pu me débrouiller ? À chaque pas où je voulais avancer. arrachée. Vous avez commis un viol. De combat en combat depuis mon enfance. vous m’avez écrasée. Mais quand aurez-vous capté que vous m’avez encombrée d’une tonne de saletés ? Quand et comment retrouverai-je mon intimité. sans vous demander ce que je pouvais bien penser. Malgré ça. mais ne pouvait résister à exploser. mais bref. Persévérer. calciné. Car vous avez des yeux pour voir et un esprit pour percevoir. rien ne s’arrête. douce passion et affection. la vie va beaucoup trop vite pour que tu restes à rien faire et à bouffer les restes que les gens trop fiers laissent. son esprit s’est endormi depuis des décennies. bien sûr ! Rêver est ma seule liberté pour résister à cette dure réalité. écrasée alors que je ne voulais faire qu’exister. Pourquoi dès mon arrivée ont-ils dû me cracher dessus comme sur une vulgaire poupée en papier mâché ? Alors. il est beaucoup trop tard. consumé. je veux aller de l’avant. déchiqueté en moi tout espoir du verbe « aimer ». tant pis. à vous de réparer ce que vous m’avez infligé. à quoi ça sert si ton esprit est grillé. Sans évidence. son esprit restera toujours enterré sous terre. tu seras tenue en . Par manque d’idées. pleurer. m’ont déchirée. Mais vous n’êtes point excusés. ma vie n’a encore aucun sens mais je sais que je ne veux point finir en transe avec des salopards qui pensent qu’à soulager leur panse. cette pression d’être rejetée qui ne veut point me lâcher. retrouverai-je le chemin de la liberté ? Ok. Mais seule avec tous ces éclats à ramasser. Toutes ces idées mal pensées. vous m’avez regardée hurler. je me suis dégradée. je ne veux pas finir sur un banc à rêver de dollars. ils s’en délectent de ta tristesse . je n’ai point pu oublier d’avoir été considérée comme une ratée.DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 59 j’aime quand je vole pour imiter mes idoles. il n’y aura point de caresse. Et non. Mais malgré tout ce passé gâché. ma vie est en suspens. Comment pourrait-il continuer sa vie ? Son cœur en a trop pâti et je ne veux point finir comme lui : il pourrait devenir milliardaire. Et malgré ta détresse. Vous m’avez engueulée. Car regarde bien ce clochard. Mais ça m’écœure n’avez-vous donc pas de cœur ? Car j’ai le même âge que vos petites sœurs. Regarde ce taulard. Mon cœur ne cherchait que réconfort. pire qu’humiliée sans aucune pitié.

Et sans façon. mais t’en fais pas. qui sont les spectateurs ? Avec vigueur. jamais ne se gomment des gros boulets de canon. je dois voir du paysage . ta justesse. Je veux m’en sortir de cet empire dans lequel ils m’ont soumise à la peur. Mais quelle rançon veulent-ils pour que je retrouve la raison ? *** Petite déesse Texte de Sophie. nous pensons tous avoir plus d’ampleur dans ce monde de rancœur. la haine. c’est pire qu’un mirage de rage. Ça blesse de ne plus avoir d’adresse. mais t’en fais pas. c’est pas une faiblesse ! Quelques caresses auraient fait de toi une déesse. au contraire. corrompues par une vérité mal vue : elle vit dans la détresse à cause des maladresses des gens qui la délaissent. La rage. La naissance est une merveille mais il faut savoir la préserver jusqu’au bout. petite déesse. c’est pour cela qu’on pleure tous à la naissance. t’es plus solide qu’une forteresse. Progresse et laisse tomber ce stress.60 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ laisse dans ce monde d’invasions où nous jouons tous les rôles des pions. la tristesse. la violence et les cris. Mais si nous sommes les acteurs. ça fait mal dès que ça commence. adolescente La vie. *** . Mais quel décalage à mon âge. Mais c’est dans mon sang que coulent la haine et toutes ces choses obscènes qui m’ont explosé à la face comme une balle de riotgun.

Coincés par l’obligation scolaire et la majorité (toutes deux fixées à dix-huit ans). castratrices .DIFFICILES OU DIFFICILES À ÉDUQUER … 61 De l’adolescence difficile Brigitte DECELLIER – Service Airs Libres On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent. le quartier…) De cette période de confrontation – variable dans la durée. autoritaires . dans l’intensité et dans la manière dont l’adolescent expérimente – est censé naître un adulte. les adolescents ne trouvent plus dans les structures proposées par la société de lieux. s’interroge : « Sans doute. les règles et les limites habituelles et requises dans le système où il évolue (la famille. . Aujourd’hui. depuis que le monde est monde. rejetantes. le courant psychologisant du XXe siècle a accentué cette tendance. respectueux des valeurs de la société (le travail. où se confronter. la famille…) et des lois. dans La compétence des familles. BERTOLT BRECHT L’adolescence est une période pendant laquelle l’enfant confronte les valeurs. pourtant nécessaires. Guy Ausloos. pères absents. mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. » D’après lui. l’institution) avec celles d’un système plus large (l’école. l’adolescence est qualifiée par tous de « difficile » ou de « complexe ». a-t-on considéré les parents comme responsables de tous les défauts de leurs enfants. familles rigides. chaotiques… (cette liste n’est pas exhaustive) pour s’en rendre compte. Étonnamment. il suffit de se pencher sur le vocabulaire utilisé : mères hyper protectrices.

62 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ S’interrogeant sur la tendance actuelle qui consiste à ne chercher que ce qui va mal. judiciaires ? Et si grâce à eux – ces adolescents difficiles – nous nous remettions en question pour trouver de nouveaux projets et relever des défis ? Ces adolescents difficiles nous poussent vers la cohérence… ∆ . scolaires. intervenants. gais ou beaux pour les rendre acceptables. dès l’instant où nous regardons les compétences des adolescents. le péché. Ce travail le resocialise. Avec une certaine créativité. comprenions enfin qu’il s’agit de travailler non pas sur des symptômes de violence. dans son ouvrage Le Péché et la Peur. qui est à la base du système éducatif : on apprend aux élèves en soulignant leurs erreurs plutôt qu’en amplifiant leurs compétences. La cause de cette fâcheuse vision de la bouteille à moitié vide serait la faute. nous pouvons apprendre à voir différemment le système familial auquel ils appartiennent et donc concentrer notre énergie à développer les facultés individuelles. ce qui ne va pas. » Les adolescents sont riches de paradoxes. Boris Cyrulnik. Les intervenants tant en psychologie qu’en éducation reprennent ce rôle de confesseurs quand ils essaient de faire dire à l’individu. à condition qu’autour de lui une relation lui permette de réaliser une métamorphose. en les rendant intéressants. lui. Quand cherche-t-on à voir ce qui va encore bien ? Pourtant. Et si nous. Et d’interpellations. dans Les Vilains Petits Canards insiste. ou à la famille. de dépression… mais sur leur faculté à interpeller les systèmes institutionnels. de délinquance. il a trouvé une première réponse chez Jean Delumeau. l’enfant travaille à sa modification en adaptant ses souvenirs. sur le fait que « le processus de résilience permet à l’enfant blessé de transformer sa meurtrissure en organisateur du moi.

qu’il ne s’est rien passé dans le bus ! Les fondements théoriques de nos interventions psychoéducatives Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse Claire RENSONNET – Vent Debout L’analyse des situations des jeunes et l’élaboration de nos méthodologies d’intervention ne s’inscrivent pas dans un courant théorique unique. Au début du XXe siècle.–3– Les bases de notre intervention Quatre jeunes sont interrogés par les forces de l’ordre. La pédagogie s’est alors centrée progressivement sur l’enfant. malgré des contradictions évidentes. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à une agression dans un bus. Le souci était alors de donner une éducation sociale aux enfants et le modèle éducatif était calqué sur celui des institutions publiques. la relation univoque allant de l’éducateur à l’enfant et le système disciplinaire dans lequel l’éducateur transmettait des valeurs et des connaissances furent remis en question. Elles sont le fruit d’une réflexion basée sur un savoir et une approche intégrative de différents courants théoriques. Jules argumente : — Je n’ai pas pris le bus cet après-midi ! — Et tu en es vraiment certain ? Jules se retourne vers ses pairs : — Hein. En réponse aux questions des policiers. Examinons les apports spécifiques des principaux courants théoriques dans la pédagogie et l’intervention auprès des jeunes en difficulté. les gars. Cette . Une importance majeure fut d’abord accordée à la collectivité. Nous verrons ensuite comment ils peuvent sous-tendre nos pratiques. Le modèle le plus connu est celui élaboré en 1920 par Anton Makarenko.

qui doit négocier avec la réalité et la « possible liberté » et d’autre part.64 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ approche masquait les difficultés psychiques profondes des enfants et des adolescents. C’est à partir de l’étude sur le mécanisme des rêves qu’il élabore les articulations de « l’appareil psychique » au sein duquel il distingue deux processus. L’inconscient. Nietszche et H. ceux qui sont toujours présents. ni volontairement : l’inconscient. les éléments de notre activité cérébrale. Les concepts de l’analyse freudienne ont eu des retentissements déterminants. une méthode de traitement : la cure. et elle fut critiquée sur cet aspect. de reprendre certaines notions déterminantes. et une conception psychologique de l’être humain. bien qu’elle restât une référence pendant des années. à tel point qu’il est aujourd’hui quasiment impossible d’évoquer des pratiques thérapeutiques et éducatives sans y faire référence en termes de fidélité ou d’opposition plus ou moins conflictuelle. Nous allons donc tenter dans cette section. les éléments absents de la conscience par manque de place mais qui peuvent rester à sa disposition. Elle est à la fois une méthode d’investigation du psychisme. est mis à l’honneur par S. bien que déjà évoqué par F. et capable d’évoluer et d’entretenir des relations avec le conscient. Le premier concerne les éléments qui ne peuvent être ramenés à la conscience ni spontanément. Freud qui en fait un concept central établissant la spécificité de la psychanalyse. Le courant psychodynamique La psychanalyse prit naissance à la fin du XIXe siècle. puis d’envisager leur retentissement ou leur utilisation dans nos pratiques éducatives. le conscient. L’approche éducative s’est ensuite enrichie des concepts théoriques et des modes de conceptualisation amenés par les grands courants théoriques qui traversèrent le siècle. L’inconscient serait donc un système vivant qui se construit au fil des expériences individuelles et personnelles. Hartmann. Le second comprend d’une part. et en toute modestie. le pré-conscient. .

appelé le transfert. et la frontière entre le normal et le pathologique n’est en réalité pas étanche. les désirs inconscients du patient reviennent à la surface. à renforcer le moi. en tant que défense contre les souffrances et les chocs et exclut de la conscience les représentations associées aux souvenirs d’événements désagréables ainsi que les désirs primitifs et infantiles n’ayant plus de raison d’être. Son but est l’apaisement de cette tension par un comportement susceptible de produire sa décharge. il tente de détourner tout ce qu’une pulsion risque de provoquer comme déplaisir. ne doit en aucun cas entrer dans le jeu mais au contraire maintenir sa neutralité et sa réserve. par l’analyse du transfert et des résistances. l’important est moins ce qui est dit que ce qui se joue de très particulier entre l’analyste et l’analysant. Le désordre des conduites peut être alors considéré comme le résultat d’un déséquilibre entre des pulsions contradictoires. L’analyste. l’appareil psychique s’efforce de maintenir au niveau le plus bas possible les excitations qu’il contient. c’est-à-dire à le rendre plus fort face aux exigences du pulsionnel. toujours en référence avec le principe de constance de l’appareil psychique. À l’occasion de cette relation.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 65 Or. La différence tient en fait dans la quantité de souffrance et d’angoisse produite. La pulsion est comprise comme une poussée. Ce processus. Pour ce faire. c’est-àdire non pas une remémoration mais une répétition d’éléments dont l’origine infantile échappe au patient. La personnalité totalement mature (totalement « génitalisée ») n’est qu’une hypothèse. issue d’une excitation corporelle localisée. Dans la cure. constitue l’outil thérapeutique par excellence pour autant qu’il soit bien pris pour ce qu’il est. Ce dernier cherche. et à limiter les contraintes du surmoi. Cette conception implique la notion de refoulement. Celui-ci agit comme un frein. influencé par son propre contre-transfert. .

où le désir est limité par la loi. enfin. le dépassement de l’Œdipe et de l’angoisse de castration est la condition d’une existence adulte. Elle évolue à travers différents stades (oral. . Son immaturité sexuelle le protégeait jusque-là de ses propres désirs. Les comportements provocateurs peuvent alors être compris comme une fuite face aux conflits internes et à l’angoisse ainsi provoquée (pour éviter une rupture affective trop difficile). la source est la bouche et la cavité buccale. cette conception apporte un éclairage fondamental sur ce qui se joue à l’adolescence. de fusion amoureuse à l’égard du parent de sexe opposé et des fantasmes d’agression destinés au parent de même sexe perçu comme rival dans cette quête – formule ici très schématisée du complexe d’Œdipe. Elle est transposable à d’autres activités mentales ou corporelles et constitue un mode de référence fantasmatique. À chacun de ceux-ci correspond une source particulière de la pulsion. La jouissance immédiate et la décharge instantanée sont interdites par l’éducation. À l’adolescence. Elle conduit à supporter une certaine dose de déplaisir par renoncement aux satisfactions pulsionnelles immédiates en vue d’obtenir un autre plaisir. anal. Pour Freud. La relation avec les objets du monde extérieur s’organise sur un mode particulier à chaque stade. Pour ce qui nous intéresse. et ce dans toute culture. mode qui n’est pas complètement abandonné lors de l’accession au stade suivant. Par exemple pendant le stade oral. la sexualité est tout à fait centrale. un objet vers lequel elle est dirigée et un mode de satisfaction privilégié. l’objet est le sein maternel et la satisfaction s’étaye sur le besoin d’être nourri.66 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Dans la conception freudienne. tout d’abord par la loi qui interdit l’inceste. étape qu’il faut franchir pour prendre place dans un monde social. et conduit à une accommodation progressive à l’impossible conjonction de notre désir et de notre bien-être. phallique et. sa maturation physique les réactive par « ce nouveau possible ». Celle-ci consiste à amener l’enfant à tenir compte de la réalité extérieure et de sa réalité psychique. et. le stade génital). L’enfant avait nourri des fantasmes de rapprochement. et également comme une tentative de conquête de la future identité d’adulte.

pour se défendre. En revanche. une perte de poids et une rigidité faciale conduisant à la léthargie. le cadre lui-même. est l’un des pionniers de l’utilisation de la théorie analytique comme outil de rééducation des adolescents dans un internat. associant méthode expérimentale et approche clinique. sa stabilité et son caractère apaisant peuvent constituer un environnement réconfortant. sa fiabilité. qu’elle ne réagit pas ou alors de façon défectueuse. Il évoque les conditions d’un environnement normal qui incite l’enfant à évoluer favorablement. adaptatif à la réalité. Ces effets sont réversibles. dont des comportements antisociaux. Au point de vue du traitement. ancienne maison de redressement à Oberhollabrunn et à Saint-André. Spitz. Winnicott explique que lorsque la mère n’est pas en empathie avec les besoins du petit enfant. et « le faux moi ». . pédagogue et psychanalyste autrichien. l’enfant. R. Il insiste sur l’importance structurante du groupe. étudie les « maladies des carences affectives » chez le nourrisson. opère une scission entre « le vrai moi ».LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 67 La qualité des premières relations affectives a une influence déterminante sur la structuration de la personnalité et sur les relations ultérieures à l’environnement. La défaillance maternelle chronique comme des circonstances traumatiques peuvent conduire à des troubles psychopathologiques graves. Il peut permettre une régression. un dénouement du retrait du « vrai moi » et le début d’une consolidation de relations à l’autre gratifiantes. Il décrit « la dépression anaclitique » qui survient lors d’une absence maternelle ininterrompue de trois mois et qui se traduit par un retrait de plus en plus marqué de la relation. qui se retire dans un monde de fantasmes. W. Aichorn. D. « l’hospitalisme » s’installe avec des détériorations motrices et intellectuelles irréversibles. aussi de nombreux psychanalystes se sontils intéressés au lien entre les désordres du comportement et les conditions de vie connues dans la prime enfance. Sur le terrain de la rééducation. chez l’enfant subissant une séparation de plus de cinq mois. un retard moteur. A.

À l’encontre de Freud qui recommandait fermement d’éviter les attitudes induisant le transfert. F. considère que les possibilités de survie dépendent de la capacité à garder des repères liés à l’identité antérieure. s’attaquant aux valeurs des jeunes délinquants et à leur capacité de s’y référer en se sentant responsables de leurs actes. Aichorn. J. alors un environnement extrêmement favorable peut inverser un processus psychotique. Il propose une « stratégie pédagogique totale ». prône l’utilisation de l’interprétation. Malgré les meilleures intentions du monde. Il influença F.P. Le fonctionnement de son École repose sur l’engagement des éducateurs dans leur travail. Il insiste également sur l’effet dommageable de certaines entreprises éducatives. entre l’enfant et l’éducateur. évitant ainsi l’emprise absolue dépersonnalisante. Bettelheim. s’appuyant sur son expérience concentrationnaire. conscientes et inconscientes. dans l’École orthogénique de Chicago. Redl s’est intéressé à la pathologie du Moi chez les enfants agressifs et les jeunes délinquants. Si un environnement vécu comme une situation extrême et impossible peut engendrer un état psychotique. dans le sillage de A. . il estime que l’éducateur doit jouer un rôle actif dans celui-ci. du transfert et de l’identification comme « outils latents du changement ». B. Redl. Bettelheim. Chartier. dans son Internat thérapeutique de Detroit. psychanalyste français. et B. éradiquer trop vite un symptôme invalidant peut reproduire des violences connues dans les premières années de la vie. La « transdisciplinarité » devient pour lui le garde-fou contre le dérapage qui transforme la relation éducative en relation passionnelle mortifère. Au travers de la guérison d’un patient quelque chose se transforme en chacun. Plus près de nous. Il a repéré les déficiences du système de contrôle de cette instance et élaboré des techniques de soutien du Moi défaillant dans lequel l’éducateur occupe un rôle déterminant en exploitant les événements de la vie quotidienne.68 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Il élargit la notion de transfert à toutes les réactions affectives.

Le courant systémique Le terme « systémique » est apparu dans la langue française au début des années septante. Cette perspective était induite par la prise en compte de l’importance de relier l’étude psychologique à la connaissance des milieux de vie et des conditions d’existence. Dans cette optique. Par contre. Elle tentait d’organiser en un ensemble cohérent des données jusque-là éparses. les connaissances du fonctionnement psychique sont incontournables et questionnent nos pratiques.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 69 Le courant psychodynamique a révolutionné la vision de l’enfant et de l’être humain avec la primauté donnée à l’inconscient. . un lien qui tienne le coup et permette de restaurer la confiance. la structuration de sa personnalité. Elle est née de la rencontre de la théorie générale des systèmes et des théories de la communication. La cure est difficilement utilisable dans toute sa rigueur avec les adolescents qui nous sont généralement confiés. si l’éducateur ne peut ignorer dans sa pratique le passé du jeune. il doit également se connaître lui-même pour éviter les dérapages de sa propre affectivité. Cette intervention ne pourra être porteuse qu’à la condition de s’inscrire dans une relation. beaucoup de choses peuvent se dire avec certaines modalités mais tout ne peut pas se faire. les règles et la réalité. a un rôle primordial auprès de l’enfant de médiation entre ses désirs. porte-parole de la loi. Freud insistait sur la nécessité de ne pas soumettre l’enfant à un « interdit de penser ». Tout peut se penser. D’autre part. Cela ne signifie pas pour autant que tout est permis. l’éducateur. ses irruptions dans nos conduites et nos orientations affectives ainsi que la mise en question de « la normalité ».

Lorsqu’apparaît en son sein une personne à problèmes. le repli. celle-ci est désignée comme déviante ou malade. luimême partie intégrante d’un environnement plus large. la violence.) Le qualificatif « systémique » renvoie donc au cadre de référence. L’évolution du système familial et l’évolution de chacun de ses membres se trouvent dans un rapport réciproque. système institutionnel. Suite à cette analyse. est un mécanisme d’autorégulation en vue du maintien de la stabilité ou de changement en vue de sa réorganisation. alliances. la famille est considérée comme un système vivant constitué d’éléments interdépendants. le quartier. etc. les interactions entre les membres se structurent en dyades. qui doit être planifiée. Pour cela. les rôles. Il fonctionne selon un ensemble de règles et de valeurs. . D’un point de vue systémique. coalitions impliquant nécessairement des exclusions. etc. La famille peut encore être vue comme un écosystème dans la mesure où elle est insérée. avec toutes ses composantes. explicites. Le système comprend des sous-systèmes selon la génération. L’intervention systémique tient compte du fait que le jeune.70 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ce courant de pensée perçoit le comportement-problème (la fugue. c’est-à-dire tout comportement posant difficulté. etc. implicites ou non conscientes. visera à débloquer un mauvais fonctionnement dans cet ensemble donné. il est en apparence stable mais est en fait en continuel changement. les actions entreprises auront pour cible le système luimême et seront mises en place selon leur impact sur celui-ci. Le symptôme déviant. l’école. L’adolescent n’est plus vu comme un individu isolé mais comme un élément d’un système. le sexe. La démarche systémique va d’abord analyser la situation en fonction du système qu’on aura choisi d’isoler (famille ou autre). voire du fonctionnement de l’ensemble des interactions de ce milieu immédiat. triangles. dans un contexte immédiat. l’intervenant social mais aussi son action éducative sont immergés dans des systèmes (système familial. la stratégie d’intervention.) de l’adolescent comme une manifestation du fonctionnement de l’interaction entre lui et son milieu immédiat (la famille.). Le système cherche à maintenir inchangé son milieu interne.

l’approche est principalement centrée sur les faiblesses dans l’organisation du système et vise à le modifier. . selon les besoins nouveaux qui se présentent à l’intérieur ou à l’extérieur de ses frontières. chaque fois qu’on croit par-là augmenter l’efficacité de l’intervention.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 71 On distingue deux types d’interventions. Ceci n’implique pas que l’éducateur renie le travail éducatif qu’il faisait. Pour ce faire. L’intervention de réseau s’inscrit dans cette perspective systémique. Il peut y avoir avantage à recourir au réseau élargi plutôt qu’à l’individu seulement ou à sa famille. Spech est considéré comme le père de l’intervention de réseau. les rapports entre les différentes parties du système). auquel il recourt pour reconstituer les effets de régulation sociale que les sociétés contemporaines ont perdus. Ross V. Il peut tout à fait intervenir sur une base strictement individuelle tout en inscrivant son intervention dans un cadre systémique. l’objectif est de s’arrêter avant tout aux blocages et de sortir le jeune et son environnement du piège dans lequel ils se sont enfermés (cercle vicieux). Cette approche a été développée par la Mental Research Institute de Palo Alto (« thérapie brève »). le réseau social étant constitué par un ensemble de personnes qui sont en relation entre elles. Elle vise à redonner aux réseaux primaires (les ensembles spontanés d’individus en interaction les uns avec les autres) la maîtrise des solutions qu’ils désirent pour leurs besoins. Dans le second cas. Dans le premier cas. Haley (« thérapie stratégique ») et par le groupe de Milan. Le système pourra alors retrouver sa mobilité et sa capacité de se réorganiser. Cela implique seulement qu’il considère les implications et les effets de ce travail éducatif dans le champ élargi que constitue la famille ou l’environnement du jeune. à le restructurer. en fonction de l’angle sous lequel le système est considéré et des caractéristiques de celui-ci sur lesquelles l’action porte : les interventions portant sur les processus vitaux du système (et leur évolution dans le temps) et les interventions portant sur la structure du système (son organisation. il est indispensable pour l’intervenant de créer un système thérapeutique fonctionnel et de s’y assurer une position d’influence. Minuchin. Cette approche a été développée par S. par J.

Ceci risque de faire négliger les processus transférentiels et contre-transférentiels. Les approches comportementales se sont développées sur des bases théoriques issues de la psychophysiologie de Pavlov en URSS et du béhaviorisme de Watson aux États-Unis. aux comportements dont l’organisation résulte d’un ou plusieurs apprentissages. il faut essayer de trouver les moyens de combattre les origines du comportement dysfonctionnel. se désintéressant de tout ce qui est signification et se référant à ce que l’on peut observer directement. en visant la réduction du symptôme. Dès lors. pour modifier un comportement. l’activité fantasmatique du groupe familial et leur retentissement chez les intervenants. En conséquence. de limiter l’action à un seul stimulus et effectuer ainsi un apprentissage discriminant.72 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les interventions systémiques s’intéressent à la recherche du comment plutôt qu’à la recherche du pourquoi. qui résulte des bénéfices . relationnel. cette centration sur les échanges interactionnels occulte la dimension de l’inconscient. Des facteurs plus internes doivent aussi être pris en compte : l’état interne général. d’évolution et de maintien des comportements. on distingue trois types de renforcement : le renforcement extérieur. Il y a donc lieu d’étudier les conditions d’apparition. tous deux ayant comme domaine d’intérêt l’apprentissage et les névroses expérimentales. l’histoire vécue. Ces courants ont pris de l’ampleur dans les années soixante aux États-Unis et septante en Europe. il est fait usage des principes de l’apprentissage établis expérimentalement. L’expression « thérapie comportementale » fut introduite par Skiner en 1954. Ces orientations sont apparues en opposition à la psychanalyse. Le but est de rompre le lien inadéquat entre un stimulus et sa réponse. Pour modifier un « comportement inadapté ». Le courant comportementaliste Ce courant s’intéresse exclusivement à l’observable. l’hérédité. Dans l’apprentissage des comportements. l’état émotionnel. etc.

Une conduite inappropriée. par contre. Dans la technique du contrat comportemental. Une approche strictement comportementale applique des procédures de renforcement et d’extinction.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 73 reçus à la suite de l’adoption du comportement . y compris le comportement asocial. Elles sont aussi apprises par l’expérience directe : la réponse des autres à un acte de déviance va agir sur la probabilité d’apparition de cette conduite. elle peut recourir à des « renforçateurs symboliques intermédiaires ». Par exemple. et l’auto-renforcement. Il existe des agents renforçants (les récompenses concrètes ou sociales). Le contrat comportemental spécifiera les contingences du renforcement. services ou récompenses. les comportements cibles . ou des expériences dissuasives (le fait de voir la victime souffrir). il s’agit bien d’établir avec le jeune un contrat destiné à l’aider à modifier sa conduite et à acquérir un meilleur contrôle de soi. Donnons à présent quelques exemples d’interventions. sont apprises par l’observation de modèles agressifs issus de trois sources : le milieu familial. qui se réfère à la capacité d’auto-évaluation des conséquences des comportements. les groupes sociaux ou sous-cultures avec lesquels le sujet est en contact. le renforcement vicariant. Pour cela. Tout comportement. en particulier. les modèles véhiculés par les mass medias. Les récompenses symboliques peuvent être échangées ultérieurement contre des gratifications plus substantielles. de comportements socialement adaptés. une conduite positive est récompensée par des jetons ou des points qui peuvent être échangés contre des privilèges. La théorie de l’apprentissage social (développée par Bandura) et le courant d’intervention comportementale mettent l’accent sur la nécessité de désapprouver les conduites inadéquates et sur la possibilité d’un apprentissage. même tardif. qui résulte de l’observation du comportement d’autres personnes. Les conduites asociales. est sanctionnée par une perte de points. peut être appris à travers les renforcements émanant de l’environnement extérieur (autrement dit son approbation) et à travers l’observation des partenaires sociaux. qu’il soit renforcé ou puni .

L’entraînement aux habiletés sociales (les comportements nécessaires pour entretenir des interactions fructueuses à l’école. s’est situé dans une optique globalisante. Dès 1962. Ce type d’approche vise à enseigner aux jeunes des comportements spécifiques et non des valeurs comme telles. précisant les clauses et les conditions. et celui de se sentir utile pour lui-même et pour les autres. vise à remédier aux déficits en construisant un répertoire d’interactions interpersonnelles adaptées dans des situations et des contextes diversifiés. Le contrat responsabilise autant le jeune que les adultes puisque toutes les parties sont concernées et participent à son élaboration. W. Toutefois. Un programme d’apprentissage planifié et systématique enseigne des comportements spécifiques nécessaires et consciemment désirés par l’individu. Ces idées ont rencontré du succès en France au cours des deux dernières décennies. et dans une variété de contextes interpersonnels. lorsqu’il a élaboré la notion de « reality therapy ». des déficients mentaux et des toxicomanes. Deux besoins essentiels sont identifiés chez l’individu : celui d’aimer et d’être aimé.74 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ qui seront évalués et les récompenses accordées au jeune en cas de réussite. il met en œuvre sa méthode dans l’école de Ventura en Californie. qui utilise des techniques dérivées des théories de l’apprentissage social. à la maison et dans toute la communauté). pendant une période de temps étendue. ces . principalement dans l’intervention auprès des autistes. conditionnement opérant) et ce choix fut souvent critiqué. aversion. La responsabilisation progressive des adolescentes de Ventura et leur apprentissage de comportements sociaux satisfaisants s’effectuent au travers d’un lien fort entre elles et le personnel éducatif. afin de fonctionner de manière efficace et satisfaisante. autrement dit d’apprendre à vivre plus efficacement. L’objectif de la prise en charge est de saisir toutes les occasions d’enseigner de meilleurs moyens pour satisfaire ces besoins. La plupart des méthodes behaviorales se sont effectivement centrées sur un seul comportement-cible à modifier (désensibilisation. établissement fermé pour adolescentes « gravement délinquantes ». Par contre. Glasser.

capacité de résolution de problèmes) et des compétences sociales (répertoire comportemental. chez les jeunes en grande difficulté. habiletés sociales). . depuis que des connaissances nouvelles éclairent le développement durant l’adolescence. à la mémoire. Ces interventions ne traitent donc pas les causes passées du comportement (tout en reconnaissant leur importance). Le courant cognitiviste Le cognitivisme s’intéresse au traitement de l’information. On a relevé. Les concepts touchent à la manière dont l’information entre. à l’attention. aux processus. l’existence de distorsions cognitives. Elles examinent plutôt comment les conditions actuelles influencent et maintiennent le comportement. chez les adolescents déviants et à conduite agressive. Ainsi. Dans cette perspective. comme produits de l’activité mentale. de défaillances dans le raisonnement moral et une immaturité relative dans leurs modes de relations interpersonnelles. dont les techniques de modification du comportement par programme de « renforcement positif ». schémas et événements cognitifs. et tout particulièrement au niveau des processus cognitifs et de la médiation par la verbalisation. Les études sur la socialisation et celles sur le développement cognitif ont constaté. il s’agit donc de considérer l’inadaptation sociale et la délinquance sous l’angle de la cognition (niveau de raisonnement moral. voire suscité des controverses. Il traite donc des processus mentaux et du langage. aux structures mentales et aux comportements. les solutions aux problèmes du jeune peuvent être construites dans son environnement actuel et il faudra agir sur les aspects de l’environnement immédiat pour modifier le comportement.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 75 méthodes. des lacunes significatives dans la résolution des problèmes de la vie quotidienne. ont été amenés à faire porter les efforts éducatifs spécialisés sur les caractéristiques de cette période particulière. ont entraîné des réserves. Les intervenants.

Les . Par ailleurs.76 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Les travaux sur le développement du jugement moral de Piaget et de Kohlberg sont à l’origine de programmes portant sur ce développement du raisonnement moral. leur niveau de développement moral est très précaire : moralité fort égocentrique. l’incapacité à générer des solutions alternatives et à penser à leurs conséquences. L’entraînement au raisonnement moral tel que conçu par Kohlberg consiste en la présentation d’un dilemme moral à partir duquel le sujet est amené à choisir la position qui lui paraît la plus adaptée et à argumenter son choix. Il ne s’agit plus ici de modifier la capacité de raisonnement moral ni d’enseigner des compétences techniques (comme. de façon à fournir aux jeunes une alternative plus sûre à la conduite déviante. par exemple. Pour Kaplan et Arbuthnot. ils sont très dépendants des contingences externes. Kohlberg a décrit six stades de développement en fonction des principes selon lesquels le sujet justifie sa conduite. respecter l’ordre de parole dans une conversation en groupe) mais bien de leur inculquer un processus de résolution de problèmes (une méthode toute prête) permettant de court-circuiter les solutions de type passage à l’acte. les jeunes délinquants ont des difficultés à envisager un élargissement des perspectives temporelles et à éprouver de l’empathie pour autrui (faible décentration de soi). Il est assez clair que le niveau de raisonnement moral est surtout lié à la capacité générale de raisonnement de l’individu (la complexité de sa manière de penser). Cela est en lien avec l’impossibilité d’apprendre à s’arrêter et à penser. Ils raisonnent à court terme et de manière essentiellement égocentrique . Le fait de devoir argumenter son choix dans une session de groupe l’aide à mieux en comprendre les implications. dominée par l’évitement de la punition et surtout par la satisfaction des besoins personnels. Ross et Fabiano ont mis en évidence le fait que l’impulsivité des jeunes adolescents délinquants peut être due à un échec à insérer une place pour la réflexion entre la pulsion et l’action. Le programme d’entraînement à la résolution de problèmes se propose d’agir spécifiquement sur le processus de traitement de l’information et de résolution de problèmes.

Si les différentes approches évoquées présentent un intérêt manifeste pour l’intervention auprès des jeunes en grande difficulté. sur la mise en évidence d’éléments de compréhension de la conduite et sur la définition de cibles et de priorités dans l’intervention. Aucune de ces perspectives ne peut avoir la prétention de couvrir l’entièreté du champ des besoins en matière d’intervention psychoéducative. la recherche du sens de la conduite et la prise en compte de la vie psychique du sujet sont certainement aussi importantes qu’une vision intégrant le sujet dans son système familial et se préoccupant des interactions au sein de ce dernier. la prise en compte de la conduite du bénéficiaire et l’approche psychoéducative reposent sur des postulats concernant le fonctionnement de l’être humain. à la décoder. Les fondements théoriques à l’origine des méthodes d’intervention ont toute leur importance pour assurer rigueur et cohérence dans l’action. . En effet. Les différents angles de perception de cette réalité complexe qu’est l’être humain en assurent alors une compréhension plus fine. Le but est donc de construire des stratégies cognitives destinées à augmenter l’autocontrôle et la responsabilité sociale de l’adolescent. Quelle intégration dans nos interventions psychoéducatives? En matière d’éducation spécialisée.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 77 jeunes apprennent à recevoir une information. à identifier un problème. individuellement elles ont des limites indéniables et elles ciblent des facettes qui leur sont propres. à imaginer les réponses possibles et à évaluer leur efficacité avant de poser un choix. de lui fournir une stratégie générale d’adaptation (coping) pour traiter efficacement une multitude de problèmes situationnels. Les techniques de modeling. D’zurilla et Goldfried ont minutieusement décrit ce processus de résolution de problème. de jeux de rôle et de renforcement sont utilisées pour agir à la fois dans le registre cognitif et dans le registre comportemental. Les conditions d’apparition et de maintien d’un comportement ne présentent pas moins d’intérêt que les processus cognitifs en vigueur dans la conduite.

Ce sont des valeurs éthiques à côté des choix théoriques qui caractérisent le développement de nos interventions auprès de ces adolescents. je m’en charge… (Billet d’humeur) Miguel CASTELA – Oasis Aujourd’hui. Au contraire. comme corollaire. Il ne s’agit pas toutefois de vouloir inclure dans un ensemble indifférencié des approches ayant des spécificités incontestables. Et quand cela ne fonctionne pas. un travail familial de proximité de plus en plus sophistiqué. Une approche humaniste nous semble donc particulièrement indiquée dans l’intervention auprès des adolescents en grande difficulté et elle est le garant d’une prise en charge adaptée. Cette conception de l’intervention psychoéducative nécessite une attitude de base de l’intervenant. *** Dieu. Chacune offre l’opportunité d’aborder des facettes et des niveaux que les autres ne prennent pas en compte. préserve-moi de tous ces intervenants. de nier des contradictions bien réelles. la croyance en ses potentialités et en la tendance à les réaliser. mes problèmes. le « dys- . la plupart des institutions se revendiquent de la pensée systémique avec. l’« homéostasie ». l’intérêt est de rechercher dans chacune d’entre elles la manière la plus adéquate de répondre à un besoin spécifique à un moment particulier de la prise en charge en fonction d’un objectif précis. ce sont la « résistance ». Leur jargon est parsemé de concepts tels que « stratégies d’intervention » ou « travail relationnel thérapeutique ». une approche intégrative offre une réelle richesse. une vision positive de celui-ci.78 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Dans cette perspective. à savoir un profond respect de l’être humain et de ses besoins. La richesse est alors de les utiliser en fonction du choix le plus opportun pour répondre à un objectif défini.

que confirmer la pensée dominante. en tant qu’experts. l’approche systémique s’est vue réduite à un simulacre de thérapie familiale. Mais pourquoi faire simple ? Il y a plus de vingt ans. d’y remédier en faisant prendre conscience. Mais la souffrance. Malheureusement. Rien ne leur est épargné : de leur secret le plus enfoui jusqu’à la remise en question de leur parentalité. les (ré) éducateurs. et on vous absoudra… . voire même inductrices. les seules possibilités « d’agir cette pensée » se limitant à mener – à l’intérieur ou à l’extérieur de l’institution – des entretiens thérapeutiques avec les familles. Ces personnes fragilisées – les jeunes et leurs familles – se trouvent embarquées dans un labyrinthe de questions de plus en plus intimes. pour nous permettre de confirmer nos hypothèses. l’idéologie dominante dans le secteur social consistait à pointer du doigt les parents coupables d’avoir failli dans leurs tâches éducatives et à attribuer leurs prérogatives à des substituts parentaux. Parlez. Et c’est ainsi que bon nombre d’institutions se réclamant de cette pensée systémique restent persuadées que les problèmes se situent uniquement au sein de la famille et qu’il nous appartient. à tout ce « laid » monde. Les salles d’entretien deviennent des confessionnaux à dimension inhumaine où tout doit se dire devant tout le monde pour la rémission des péchés. Cela ne fit. L’approche systémique aurait pu bousculer cette façon de voir les choses.LES BASES DE NOTRE INTERVENTION 79 fonctionnement parental » qui expliquent leur incapacité à venir en aide à telle ou telle famille. à mon sens. à tel ou tel individu. semble ne plus avoir la cote dans ces nouvelles grandes chapelles systémiques. concept trop judéo-chrétien. des règles de leur dysfonctionnement. chez les grands prêtres de cette épistémologie aux hypothèses de plus en plus complexes. pour utiliser un terme à la mode. pour les amener à un changement qui ne pourra que leur être bénéfique. de plus en plus investigatrices. Individu qui reste avant tout une personne qui souffre.

en tentant d’intégrer le contexte et les nombreuses interférences sociales.). ces théories eurent peu d’impact sur les travailleurs sociaux car elles remettaient en question cette recherche – plus commode – des « coupables idéaux » au sein du système familial. l’exploitation économique. voire périlleux. qui aurait dû nous permettre de tenir compte d’un ensemble plus important de paramètres et nous donner ainsi une image plus complète – plus complexe aussi – de la réalité. la répression sociale. Des auteurs intervenant dans le champ de la santé mentale (voir Danièle Desmarais and co) mettaient eux aussi en avant le fait que concevoir les problèmes de santé mentale comme relevant uniquement de la vie privée contribue au maintien de l’aliénation (restent alors masqués les facteurs comme les conditions de travail. À la même époque est apparue la notion de réseau – et les pratiques qu’elle sous-tend –. et le système préservé… ∆ . sortir des ornières dans lesquelles nous baignons depuis notre tendre enfance est un exercice difficile. économiques et politiques aux problèmes qui se posent (voir Jacques Pluymackers). les coupables identifiés. Quelle est encore la marge de manœuvre des parents pour maintenir leur dignité.80 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ On se croirait revenu au temps de l’Inquisition. culturelles. Élargir son champ de vision. les rapports sociaux. si les pratiques de réseaux telles qu’elles sont pensées aujourd’hui confirment elles aussi que le problème est à chercher à l’intérieur du cercle familial ? La boucle est ainsi bouclée. Telles quelles. aboutit en pratique au regroupement de spécialistes qui dissertent autour des problèmes de l’individu. démarche idéologique qui préconise de sortir de la logique linéaire qui attribue une cause unique – et la plupart du temps intra psychique – aux comportements déviants. etc. Le travail en réseau. les conditions de logement. individu qui est encore un peu plus mis à nu.

–4– Modèles d’intervention Quelques exemples de nos pratiques
Michaël comparaît en audience publique. Le juge de la jeunesse donne solennellement lecture de la citation à comparaître, qui contient une impressionnante liste de faits délictueux à charge du mineur. Ensuite, il demande à Michaël s’il a quelque chose à ajouter. Michaël se lève et, à haute et intelligible voix : — Mais, Monsieur le juge, tout ce que vous venez de dire, c’est des couilles…

Voyage au pays du paradoxe Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse
Les carences ou les ruptures au niveau du lien social sont un dénominateur commun chez les jeunes en grande difficulté. Cette affirmation devrait, nous semble-t-il, rencontrer aisément l’approbation de tous ceux qui ont côtoyé ces jeunes. La fonction structurante et protectrice du lien social dans le développement de l’être humain est tout aussi bien connue. En poursuivant le raisonnement, il apparaît logique que l’objectif prioritaire de l’intervention sociale est de favoriser la restauration de ce lien social déficitaire. Mais, par définition, le lien social, pour se créer, implique présence, constance, apprivoisement et investissement réciproques. C’est là que les choses commencent à se compliquer. Tentons de comprendre. Du côté des jeunes, d’abord. Au niveau individuel, ils se débattent depuis leur enfance avec un vécu de rejet ou d’abandon, ils ne croient pas en la fiabilité du parent qui n’a pas su être présent quand il fallait et comme il fallait. En grandissant, ils se demandent si tous les adultes ressemblent à leurs parents, si ceux qui s’intéressent à eux vont tout

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aussi vite les oublier, les abandonner, les repousser, les éjecter. La création du lien elle-même plonge ces jeunes au cœur de leur problématique, les amène à la source de leurs angoisses, à l’objet de leurs désillusions. Alors ils consacrent toute leur énergie à la mise au point d’un véritable test à l’égard des adultes, nous l’appellerons le « test de la crédibilité et de la solidité ». Ils mettent leurs questions en actes. Tantôt ils sont plutôt charmants et charmeurs, tantôt ils sont plutôt opposants, vindicatifs, agressifs. Ils sont souvent plus doués pour se faire remarquer que pour parvenir à être pris au sérieux. Ils utilisent leurs poings plus que les mots quand ils veulent se faire entendre, ils se cachent derrière l’alcool ou la drogue quand ils ne savent plus « faire face ». C’est d’être rassurés qu’ils ont besoin, ces jeunes… Ils veulent savoir si l’adulte va « tenir le coup ». Or la société tout entière (que ce soit au niveau de l’école, du quartier, des mouvements de jeunesse ou des clubs sportifs, des intervenants sociaux) leur apporte une réponse mitigée, faite de « oui mais », qui aboutit souvent, au nom de leur intérêt, à une exclusion. Davantage encore insécurisés, ils sont pris dans ce qu’ils voudraient tant éviter : l’abandon et le rejet. Du côté des intervenants à présent. De façon unanime, ils affirment leur intention de travailler à l’insertion sociale des jeunes. L’aide, telle qu’elle est organisée, répond au souci de rencontrer l’intérêt des jeunes et d’élaborer des interventions adaptées à leurs besoins. Aussi le contexte dans lequel les intervenants évoluent se caractérise-t-il par la multiplication des types de services, avec des missions précises et limitées dans le temps. La demande, le projet, la collaboration sont des notions clés dans cette perspective. Ce sont des instances différentes qui organisent l’aide aux jeunes selon que ces derniers négocient cette aide, collaborent, définissent un projet (service de l’aide à la jeunesse) ou qu’ils se dérobent, s’opposent, transgressent (service de protection judiciaire) ou qu’ils commettent des délits (tribunal de la jeunesse). Dans les deux derniers cas, l’aide qui leur est apportée est une aide contrainte. Des passages entre les instances sont prévus parce que les jeunes doivent avoir la possibilité de passer à des systèmes plus ou

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moins contraignants en fonction de leur évolution. Chacune de ces instances a ses propres intervenants, dont la mission est inévitablement limitée dans le temps et tributaire des réactions des jeunes. Et comment réagissent les jeunes ? Avec le même besoin effréné de tester la crédibilité et la solidité des intentions de ceux qui vont les approcher, parce qu’ils ne croient pas plus a priori en ces adultes qu’en ceux qu’ils ont rencontrés antérieurement. De plus, ces adultes les interrogent sur leurs objectifs, leur projet, leur demande d’aide. Ces adultes s’adressent, en ces termes, à eux qui n’ont de cesse que d’effacer le passé, qui évitent de penser le futur, qui recherchent une sécurité indicible. Alors ces jeunes, qui ne savent pas, ils font semblant de savoir, et ils disent des choses peu satisfaisantes pour l’adulte. Leur comportement devient de plus en plus dérangeant, intriguant, inquiétant, délinquant, ce qui ne les rend pas particulièrement attachants aux yeux de ceux qui voudraient s’en occuper… Il est illusoire d’imaginer que ces adultes pourraient échapper au « test de la crédibilité et de la solidité » cher à ces jeunes en grande difficulté. Mais il est tout aussi plausible que ce test ne soit pas compris comme tel par les intervenants sociaux et suscite une interrogation sur l’adéquation de l’orientation, avec le risque d’en préconiser une autre. Et voilà comment ces jeunes sont prisonniers d’une spirale les menant invariablement à l’exclusion. Comment peuvent-ils alors être rassurés par rapport à leurs angoisses fondamentales ? Comment peuvent-ils être en sécurité dans une organisation sociale qui les met malgré elle en échec, qui organise structurellement mais implicitement des situations qui réveillent le spectre de l’exclusion et de la rupture ? N’ont-ils pas intérêt à accélérer le processus pour avoir l’illusion de le contrôler ? Les services spécialisés dans la prise en charge des adolescents en grande difficulté sont nés de ces difficultés d’ajustement entre les jeunes et les adultes susceptibles de s’occuper d’eux. Les intervenants de ces services font le choix de prendre le temps d’aller au-delà du

Elle repose sur trois principes fondamentaux. *** Genèse d’une pédagogie de la reliance Isabel SANCHEZ Y ROMAN – Foyer Lilla Monod Malgré le fait que certaines notions. Sont-ils pour autant les « irréductibles Gaulois » d’une conception surannée de l’intervention sociale ? Des adeptes de la relation avant tout.84 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ « test de la crédibilité et de la solidité ». les réalités de terrain de chaque institution sont trop particulières pour qu’on puisse en parler de manière générale. Ils parient sur les bénéfices d’une prise en charge individualisée et intensive. . soient partagées par plusieurs services. Ils rejoignent les jeunes là où ils sont dans leur désarroi avant d’envisager de construire quoi que ce soit d’autre. sur l’utilité de « tenir le coup » avec ces jeunes. en dépit des pressions sociales qui encouragent les interventions brèves. Il permet une mise à distance et une temporisation des conflits mais non leur résolution sans une approche spécialisée et globale. variées mais rapides. ses turbulences. Ils accordent une importance particulière à l’établissement d’un lien de qualité. avec ses aléas. comme la « non-exclusion ». et des modalités d’intervention promues dans la société contemporaine. ses avancées et ses reculs. Le placement d’un jeune en institution n’est pas réparateur en soi. C’est donc à titre d’exemple que je vous livre le cheminement de l’approche éducative que nous développons depuis trois ans au Foyer Lilla Monod. ciblées. Ils prennent du temps pour cela. au risque de perdre de vue le bénéfice d’un cadre structurant ? Des intervenants trop peu conscients de l’importance de l’autonomie de chacun et du bien-fondé d’un projet ? Certainement pas ! Ce sont des professionnels qui ont l’audace de soulever le paradoxe des besoins fondamentaux et spécifiques de ces jeunes en grande difficulté.

Ce lien se fonde sur la confiance et s’inscrit dans une pédagogie du projet éducatif personnalisé et négocié. En effet. nous qui travaillons au quotidien au ré-accrochage scolaire. de permettre aux parents de réinvestir leur fonction parentale et de bénéficier d’une écoute et d’un soutien dans leurs difficultés. au maintien de la relation entre le jeune et sa famille. Si ces principes humanistes paraissent évidents pour les intervenants de l’aide à la jeunesse et les rallient. bien qu’incluant une dimension philosophique plus large. . comme réponse à la transgression du règlement intérieur de l’institution. l’usage d’une mesure de renvoi. la notion de « non-renvoi » attise des polémiques et éveille de nombreux débats. nous nous sommes concentrés sur la spécificité de notre finalité éducative et sur le fil conducteur de nos actions. à la marginalisation ou en difficulté grave de développement et d’adaptation. terme impropre à nos pratiques et réalités de terrain. La notion centrale qui rassemble les équipes éducatives est le mot « lien ». au soutien du jeune dans son processus d’individuation et d’identité. s’inscrit dans le même moule d’insatisfaction puisqu’il s’agit d’un terme toujours négatif dont l’antonyme d’inclusion est loin d’être une de nos finalités institutionnelles. à l’insertion socioprofessionnelle. Le terme de « non-exclusion ».MODÈLES D ’ INTERVENTION … 85 La construction d’un lien fiable entre le jeune et l’institution. Face à ce constat et plutôt que de nous définir « par défaut ». l’antonyme du mot renvoi est adoption. malheureuse puisqu’elle définit son objet par la négative. en effet. et d’offrir aux intervenants les moyens de comprendre des situations complexes et de finaliser des actions efficaces et constructives. De plus. Ce travail a pour but de permettre aux jeunes de construire leur identité grâce à une meilleure compréhension de leur histoire. Nous privilégions une prise en charge qui tente de faire échec à la chronicité et à la répétition des placements. Nous sommes les « experts artisans » du lien. répète un mécanisme d’abandon qui déforce la relation d’aide. Un travail de médiation avec les familles comme levier nécessaire au processus de réadaptation et d’insertion sociale du jeune confronté à des ruptures multiples. Cette expression est.

C’est une aberration pédagogique. de l’abandon et de la banalisation de la perte du lien? Enfin. au moyen notamment du non-renvoi. en revanche. il est indispensable. Cette similitude de fonctionnement est une violence qui discrédite notre fonction d’aide. en effet. d’une part. Pour cela. Cheminement Si nous sommes d’accord pour dire que le placement n’est généralement pas la meilleure solution – il serait la moins mauvaise – pour les jeunes et les familles que nous accompagnons. notre principale action est de relier le jeune à son environnement pour l’amener à l’autonomie.86 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ En somme. incapable de le contenir et impuissant à l’aider ? Le renvoi confirme et entretient une pédagogie de l’échec. c’est parce qu’elle est l’aboutissement d’une maturation d’équipe et d’un cheminement ardu et complexe. que l’alliance trouve place dans une relation de confiance et. Si aujourd’hui. L’échec du contrat qui implique d’une part la soumission à la règle dans l’ici et maintenant. le renvoi d’un jeune d’une institution est toujours la plus mauvaise. d’autre part. dans le sens de lier. elle se précise. se colore et se développe. et d’autre part l’obligation de la disparition rapide des . puisqu’ils sont à l’origine de la prise en charge spécialisée. Il est aussi paradoxal que nos institutions perpétuent le scénario familial de l’abandon. paradoxal de renvoyer des jeunes en raison de leurs symptômes et de leurs difficultés. Il est. que ce lien soit maintenu et puisse évoluer. le renvoi ne le conforte-t-il pas dans sa conviction que l’adulte – et les institutions qu’il représente – est peu fiable. Quel type d’adulte ce jeune deviendra-t-il si la représentation fondamentale qu’il se fait de toute relation émotionnelle est celle de l’instabilité. la maturité et l’épanouissement personnel. Cela maintient auprès du jeune l’apprentissage de l’abandon comme modèle relationnel préférentiel. de l’éphémère. allier et relier. Notre pédagogie serait donc celle de la reliance.

le jeune va généralement tester la solidité du lien. l’institution n’a pas de limites. progressif et à long terme. Il semble difficile pour certains de concevoir qu’un cadre structurant puisse opter pour d’autres stratégies que le renvoi. vous ne me renvoyez pas ? ». Pourtant. mais ils le feront comme tous les autres et finiront par se fatiguer quand ils verront combien je suis insupportable et incapable de me faire aimer. elle est épineuse à mettre en pratique. Or. C’est la phase « des grands tribunaux ». Il nous faut bien du courage pour canaliser les débordements de tous genres. capacité flexible selon leurs sentiments de sympathie à son égard. Une première difficulté vient souvent des jeunes. leur critère étant leur capacité à accepter l’agression de l’autre. durant laquelle les jeunes vont exercer des pressions à propos de qui renvoyer ou non. » Alors. ceux-ci ne peuvent disparaître que dans un processus évolutif. Sous-entendu : « Puisqu’il n’y a pas de renvoi. s’étonnent-ils d’abord. pour faire comprendre que la porte n’est pas ouverte au tout permis. prendre le contrepied du renvoi est un cheminement lent et compliqué. Car si l’idée est séduisante sur le plan théorique. les jeunes vont tester cette pédagogie. qu’il y a des conséquences… Dans une seconde phase. cela devient moins clair et évident de ne pas renvoyer l’autre. il se dira que s’il est généreux de ne pas être renvoyé soimême. l’amalgame est total. évidemment. tout en maintenant ses limites ! Cette confusion est une étape éprouvante pour les équipes éducatives qui devront gérer une période d’explosion des transgressions puisque. « Ils disent qu’ils ne vont pas me renvoyer. Ensuite. « Comment.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 87 symptômes. . » Il rentrera donc dans l’escalade pour vérifier la fiabilité de notre parole. pourquoi se gêner ? Dans cette phase de sentiment d’impunité.

Certaines sont très vite favorables à une telle pédagogie : c’est un soulagement d’avoir la garantie que nous garderons leur enfant malgré les problèmes qu’il posera ou de savoir que nous continuerons à les soutenir dans leurs difficultés. Elles s’attendent parfois à ce que nous soyons magiciens. Elle offre en apparence davantage de désagréments : plus de travail. un travail de collaboration entre la famille et l’institution doit être établi dès le départ pour contrer un processus d’abandon sous prétexte de notre professionnalisme. Malgré ces difficultés. Quels bénéfices les équipes éducatives en tireront-elles ? La troisième difficulté concerne les familles. . elles n’ignorent pas ces phénomènes d’escalade à la transgression. pourquoi les jeunes se soumettraient-ils à nos règles ? » Choisir cette pédagogie. plus de crises. ces moments où autorité et contrôle vont clairement être mis à l’épreuve. « Si la menace au renvoi n’est plus d’application. Généralement fatiguées de répéter leur histoire aux intervenants successifs. Cadre et outils de travail Le projet pédagogique individualisé Le placement en institution est une parenthèse dans la vie d’un jeune. plus de stress… sans offrir plus de reconnaissance ou de gratifications. Aussi. Elles anticipent et appréhendent ces périodes de turbulence. Cette histoire d’un temps s’inscrit dans trois finalités : structurer le présent. ce n’est pas choisir la facilité. construire l’avenir. positionnement qui nous mobilise dans la recherche créative d’alternatives au renvoi et nous force à l’élaboration de stratégies de maintien. les passages à l’acte pour tester le cadre. l’expansion des phénomènes d’influences. notre institution a donc officialisé un projet pédagogique qui a pour principe éthique l’évitement du renvoi disciplinaire. Et la tendance à la démission est forte. comprendre le passé. inquiètes de tout recommencer et d’être à nouveau abandonnées. elles sont généralement surprises. Expertes en bons sens.88 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La seconde difficulté vient des équipes éducatives.

imaginer des changements profonds dans la trajectoire des destins individuels et familiaux est une utopie : notre secteur dispose de trop peu de moyens. parfois. à accepter un compromis qui tienne compte à la fois des besoins individuels de l’adolescent dans l’ici et maintenant. qu’ils vont transgresser car trop exigeants et éloignés de leurs ressources actuelles. et du principe de réalité de l’institution ou de la société. Apprendre ainsi que les lois ou certaines règles ne sont pas modifiables mais que d’autres. Celui-ci peut. au dialogue sur le passage à l’acte. et qui colle davantage au principe de réalité. à parvenir à un accord. C’est ainsi que les jeunes peuvent à tout moment négocier avec l’éducateur leur régime de sorties. avec des objectifs réalistes. de leur apprendre à discuter avec l’adulte pour trouver un terrain d’entente. mais nous nous attachons surtout à son évolution future (quel adulte sera-t-il ?) L’apprentissage de la négociation Les jeunes que nous accueillons sont convaincus du fait que seul l’acting est porteur de message et moteur d’interpellation de l’adulte qu’il force au changement. Notre option pédagogique est de privilégier la négociation. Nos prétentions de changement sont ramenées à un seuil d’exigence qui tient compte des limites individuelles. Nous nous efforçons d’élaborer un projet pédagogique particulier. peuvent évoluer. c’est-àdire de donner priorité à la parole. fluctuer à la hausse ou à la baisse en fonction de trois critères : l’âge. Nous veillons à ne pas produire nos propres disqualifications en plaçant les jeunes dans des projets irréalisables. discuté et défini avec le jeune. la capacité à ne pas se mettre en danger et la prise en charge efficiente de son projet. . ajustés au cas par cas. en effet. institutionnelles et sociales. changer ou être adaptées. familiales.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 89 Mais ne nous leurrons pas. Nous visons le long terme c’est-à-dire que nous apprécions non seulement l’évolution globale de la personne dans l’ici et maintenant.

Si. adapté aux besoins et souhaits des deux parties. la sanction négociée doit répondre à certains critères. Par ailleurs. La négociation. . comme outil. par le fait que le changement ne dépend pas seulement du bon vouloir de l’adulte.90 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Ce principe a également pour intérêt de les responsabiliser. La question est-elle de se battre avec lui sur l’heure appropriée pour la vaisselle ? Ou de se battre avec lui pour que sa charge soit faite comme cela lui avait été demandé. Il ne s’agit en aucun cas d’une peur de la confrontation : « Dire oui pour avoir la paix ». Pour être réparatrice. La négociation entraîne automatiquement une autre conception de la punition. » Il s’agit plutôt de la mise en place d’un processus individualisé. punitions et récompenses. de les rendre acteurs au quotidien. mais aussi d’eux-mêmes. ni d’un marchandage : « Tu fais cela et je te donne ceci ». et qui maintient l’équilibre. Elle permet d’obtenir une plus grande collaboration du jeune qui se sent écouté. dont la finalité première doit être la réparation et non la soumission passive à la règle. ni d’un nivellement par le bas : « Il n’est pas capable. un jeune refuse de faire la vaisselle juste après le souper parce qu’il veut voir sa série préférée. nous évitons de fixer des règles que nous ne pourrons pas tenir et qui nous disqualifieraient et nous n’imposons pas de règle qui mettrait directement le jeune en échec car l’objectif serait loin de ce qu’il peut assumer. Notre spécificité est de mettre en place un modèle éducatif qui responsabilise l’adolescent face à ses transgressions. par exemple. donc j’abaisse mon seuil d’exigence. prévu et négocié ? La sanction réparatrice Il n’existe aucun modèle éducatif sans référence aux limites. compris et partie prenante de son projet. qui l’aide à dissocier l’acte du message dont il est porteur et qui le rend conscient de la nécessité d’une réparation. de les rendre progressifs et non figés une fois pour toutes. permet donc de mieux finaliser les objectifs.

pour celui qui a volé. qui permet à tous de souffler. nous sommes tentés d’envisager le renvoi. Ces hypothèses. Comme. Notre pratique. Elle doit être aussi un outil d’apprentissage. Enfin. de prendre distance. Et ce n’est en aucun cas l’aboutissement d’une pédagogie permissive et laxiste. Hypothèse sur le fonctionnement familial L’analyse de l’anamnèse et du génogramme familial nous permet d’établir une ou des hypothèses quant au fonctionnement du système familial.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 91 Elle ne peut être ni avilissante ni humiliante pour la personne. nous procédons. En aucun cas. est de recourir à l’éloignement temporaire qui. dans ces moments d’essoufflement et de lassitude. l’adulte reste le garant du cadre et assume la responsabilité d’une autorité structurante et bienveillante. Ce n’est pas facile. d’accepter de rencontrer sa victime. L’analyse des besoins et la définition des objectifs Afin de déterminer nos orientations pédagogiques et de fixer des objectifs concrets de travail (à court. qui permettent l’élaboration des interven- . de relativiser et de construire un projet mieux adapté. lors de nos réunions de synthèse. c’est l’occasion pour nous d’accentuer le travail familial. à une analyse globale de la situation de l’adolescent par rapport au fonctionnement tant familial qu’individuel. Souvent. Il s’agit d’un sas qui protège la relation. de son intégrité physique et morale et proportionnelle à l’acte. Nous allons le voir et gardons avec lui des contacts téléphoniques fréquents. Elle doit être respectueuse de ses valeurs. nous n’abandonnons le jeune. moyen et long terme). de discuter avec elle de son acte et de la réparation. elle est décidée en accord entre le jeune et l’adulte. sera envisagé en famille ou en institution. Si l’éloignement se fait dans la famille. selon les cas. face à l’escalade à la transgression. En cas d’impossibilité d’accord ou de dialogue.

la définition des objectifs : « Que faudrait-il entreprendre ou modifier pour résoudre ce problème ? » Puis. finalisée avec lui lors d’entretiens. et qui envisage quatre aspects différents. D’abord. l’auto-évaluation c’est-àdire « Quel constat le jeune fait-il de sa situation ? » : définition du problème ou des difficultés. des entretiens réguliers à domicile ou au foyer. de Guy Ausloos. Ensuite. Celui-ci propose que les entretiens familiaux soient menés par deux intervenants : l’un d’entre eux (l’assistante sociale chez nous) gère l’ensemble de la dynamique familiale et les rapports famille-institution. la liste des moyens : « Quels sont les moyens structurels nécessaires pour atteindre les objectifs ? » Et enfin. jaugées et réadaptées grâce au travail d’entretiens mené avec les familles. la définition des besoins et des actions éducatives : « Quels sont les besoins personnels à satisfaire pour aller mieux ? Que peut prendre en charge le jeune pour changer ? Et quelles sont les actions éducatives à mener par l’équipe pour soutenir le jeune et l’aider à atteindre ses objectifs ? » Le travail familial Le modèle d’intervention sur lequel nous nous appuyons s’inspire du concept de « cothérapie scindée ». L’éducateur référent quant . l’autre (l’éducateur référent) est le porte-parole du jeune et soutient le projet pédagogique de l’institution.92 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ tions et des actions éducatives. Hypothèse sur le fonctionnement personnel du jeune Notre démarche a pour but d’aider le jeune à mieux cerner ses besoins et les mécanismes de fonctionnement qu’il met en place et qui freinent son évolution (mécanisme d’auto-sabotage). vers ce qu’il veut atteindre. Nous partons de là où il se trouve. nous utilisons principalement une grille d’évaluation des besoins et des objectifs. seront vérifiées. Les objectifs concrets ainsi définis lui permettront d’élargir sa vision du monde et de concrétiser des possibilités de changement. Pour ce faire. L’assistante sociale veille au maintien et à la consolidation du lien parents-institution par des contacts téléphoniques hebdomadaires.

pour l’essentiel. dans sa famille nucléaire . La scolarisation ou rescolarisation Un programme spécifique est mis en place. les centres de guidance et les thérapeutes. le travail systémique mené avec les familles vise à canaliser les perturbations. des stages envisagés. Les jeunes déscolarisés participent à des activités scolaires organisées au sein du foyer et poursuivent des démarches auprès de services extérieurs avec lesquels la situation scolaire est évaluée. en vue d’un réaccrochage scolaire ou professionnel.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 93 à lui développe dans les entretiens individuels avec le jeune certains aspects discutés lors des entretiens familiaux et approfondit avec lui la compréhension de l’histoire familiale et les enjeux sur la dynamique actuelle. en collaboration avec les mandants. le jeune est éloigné de l’institution pour une durée déterminée en accord avec le mandant. en alliance avec l’institution. Lors de transgressions graves. Les sas d’éloignement Le refus du renvoi n’est jamais synonyme d’impunité. des orientations recherchées. un travail de médiation et de gestion des conflits entre le jeune et ses parents. à comprendre les problématiques et à s’accepter les uns et les autres avec et malgré les carences. De manière succincte. La prise en charge thérapeutique Un partenariat étroit peut être mis en place avec les services de psychiatrie pour adolescents. Le travail en réseau Des collaborations avec des services extérieurs sont nécessaires pour une prise en charge efficace. pour une action cohérente. Ce véritable « partenariat » permet aux parents de rester éducateurs responsables de leur enfant. Il est. la famille et l’école.

Mais je commençai par m’enquérir plus prosaïquement des raisons qui avaient mené au choix de notre institution. Beaucoup manquent des ressources qui leur permettraient de sortir de leur marasme. des expériences de réussites… autant de possibles pour l’éclosion de leurs compétences. se maintiennent généralement dans des dynamiques d’échec et des comportements de destruction. le responsable d’un établissement psychiatrique me téléphone : « Nous avons une jeune fille de seize ans. les ateliers créatifs que nous organisons leur offrent de nouvelles découvertes. mais que cela ne relève pas de l’intervention psychiatrique. Elle est guérie… » Guérie… Je trouvais le mot assez surprenant. les activités culturelles. Le travail entrepris se poursuit durant l’éloignement. Le travail communautaire Nous constatons souvent que les jeunes que nous accueillons. me répond-on. Donc nous nous adressons à vous. Le jeune réintègre le foyer après une réévaluation du projet avec l’équipe éducative. des expériences qui élargissent leur vision du monde. de passions qui leur donneraient le goût et le sens de vivre. qu’elle présente des difficultés de comportement. » . « Nous avons l’impression. blessés et abîmés par leur histoire. Ce sont également des moyens pour cultiver la solidarité et l’action créatrice. Les réunions de jeunes.94 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ ou élargie ou dans d’autres institutions. notre intervention se termine et nous avons besoin de trouver une institution d’aide à la jeunesse qui peut la prendre en charge. *** Elle – La permanence du lien (Récit) Marc COUPEZ – Le Toboggan Ce jour-là.

Ce qui nous était décrit ne s’apparentait pas. il nous a fallu la moitié. la population dite « délinquante ». prend en charge. Nous convenons d’un rendez-vous. au point qu’il y avait lieu de . de jeunes qui sont à la frontière de toutes les problématiques. Et c’est ainsi que nous avons finalement appris que l’autorité de placement avait été interpellée car la « malade » avait. pour une première entrevue. voire jusqu’à 20 ans. Spécialisé… En quoi ? Cette appellation cache en fait la volonté de créer des services qui s’occupent de jeunes dont personne ne veut. 15 adolescentes de 14 à 18 ans. créé à Mons en 1988. ni même à quelque comportement face auquel un hôpital psychiatrique aurait pu s’avérer indispensable. encadrée de deux soignants. Le Toboggan étant mentionné sous la rubrique Adolescents difficiles du bottin social. de la population dite « psychiatrique ». les filles qui passent à l’acte. pour comprendre que cette jeune fille était hospitalisée depuis l’âge de douze ans. le parti pris est d’accueillir les jeunes que nous acceptons de rencontrer. et non après ? Et bien. quelque temps auparavant. C’est ce qu’on appelle un Centre d’accueil spécialisé. Pourquoi l’accepter avant. je me souviens de m’être demandé d’emblée pourquoi cette jeune fille était allée dans un hôpital psychiatrique. si ce n’est les trois quarts de l’entretien. Sans doute faut-il préciser d’emblée que l’on peut distinguer. frappé. à des troubles psychiatriques. chez nous. Enfin.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 95 Le Toboggan. cet appel téléphonique avait abouti chez nous après un nombre considérable de refus. soit depuis quatre années dans deux hôpitaux différents… Un deuxième élément a fini par nous intriguer : l’équipe du dernier hôpital paraissait épuisée. à nos yeux en tout cas. on vous dira après si on vous accepte ou pas… » Nous l’accueillons. chez nous. qui présente par ailleurs des troubles du comportement assimilés à des troubles psychiatriques. Or. en hébergement simultané. quand c’est nécessaire. donc. imaginez-vous expliquer à la gamine : « Venez vous montrer. Or.

probablement à juste titre. par ailleurs. Une question. nous te considérerons comme responsable. L’intervention du magistrat ayant été demandée. se trouve dans une incompréhension totale des raisons pour lesquelles elle quitte l’hôpital. il n’y a plus de raison que nous continuions d’intervenir ! ». quant à elle. et sur les dires de l’hôpital : « Tout le travail d’intervention que nous avons pu mener est arrivé à ses fins. peu de motivation pour suivre une médication pourtant déjà en place ou pour un travail d’aide thérapeutique : l’hôpital est soulagé. nous décidons de la contrarier : « Non. Elle nous disait. ne souhaitait pas du tout quitter l’hôpital où elle vivait depuis des années. dès lors.96 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ prendre des mesures. au mépris peut-être de certains constats qui ne nous étaient pas transmis. . d’ailleurs : « Moi ? Je suis folle. Nous constatons alors qu’il reste des problèmes dont il n’avait jamais été question. se posait : cette jeune fille était-elle malade. tentait de faire correspondre le profil de cette jeune fille à la réalité de notre institution ou en tout cas de montrer qu’il ne correspondait pas à la réalité de la leur. C’est sous cet éclairage que nous avons accepté cette jeune fille qui. » Nous appuyant sur tout cela. tu crées des problèmes. tu n’es pas folle ! Tu es comme les autres. et donc irresponsable ? Ou responsable ? Auquel cas que faisait-elle dans un hôpital psychiatrique ? Il me sembla dès lors évident que le personnel de l’hôpital. La jeune fille. Et si tu viens chez nous. tu seras prise en charge comme toutes les autres filles. à cause de cette volonté de faire glisser aux forceps la jeune dans une maison d’hébergement telle que la nôtre : elle souffrait d’énurésie. cette jeune fille avait été sanctionnée par un séjour en IPPJ. » Trop peu de place. Si dans ton évolution. Pas comme une malade.

elle va nous le prouver. En tout cas insupportables dans une institution d’aide à la jeunesse : elle s’accroche à un pont pour sauter dans le canal. avec une certaine constance. . entourée d’autres du même âge pas particulièrement tolérantes. l’année de ses douze ans. qui ne peut se retenir d’uriner dans sa culotte. elles ont néanmoins été rassurantes: elle avait un papa et une maman pour elle toute seule. Ces comportements tendent clairement à nous persuader que c’est bien à l’hôpital qu’elle doit retourner. les hospitalisations psychiatriques. d’autant que chacune de ses conversations téléphoniques avec l’hôpital se conclut par : « Non. Si ses dix premières années n’ont pas été faciles. tu sais bien qu’on a dit que tu ne reviendrais pas ! » Avant qu’elle ne sache vraiment où était sa place. avec cette angoisse de perdre sa place. nous sommes face à des comportements invraisemblables.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 97 Imaginez une jeune fille de seize ans. se sont alors transformés en actes agressifs et dangereux envers le bébé. non. non tu ne peux pas revenir ! Non. Situation évidemment insupportable pour la famille d’accueil. répète qu’elle va se jeter de la fenêtre et exerce sa violence sur les autres. elle est adoptée par une famille d’accueil. À un an. Depuis qu’elle est née. son départ de l’hôpital et son arrivée chez nous ne constituaient-ils pas une forme de maltraitance susceptible d’amener à ce type de comportement ou du moins de le renforcer ? Prenons en effet le temps de découvrir son passé. elle s’y efforce. dans son lit… Elle s’entête à dire qu’elle est folle et. en voiture. s’auto-mutile. Pendant plusieurs mois. qui n’a d’autre ressort que de l’écarter. jusqu’alors difficiles mais raisonnablement acceptables. puisque nous ne voulons pas la croire. Et c’est ainsi que débutent. cette jeune fille a été ballottée de situation difficile en situation difficile. crée des embouteillages au centre de la ville parce qu’elle va sauter sous un bus. Quand arrive un nouveau-né… Ses comportements. Et effectivement.

notamment). jusqu’à ce qu’un jour. Cette structure très lourde. Oui. par peur de souffrir plus encore d’une rupture qu’elle n’aurait pas décidée. Et elle fit même en sorte que ce soit sa chambre et son lit qui commencent par brûler. elle claironne : « Je mets le feu à l’institution ». était celui qui la reliait à cet hôpital. provoquer des situations de peur généralisée. un lien s’était créé. la jeune fille tentait de vérifier si nous avions la même capacité que l’hôpital de maintenir un lien. elle le rompt. la place d’une mère. On peut envisager ton départ ». ne connaît ni limite d’âge. Si elle pouvait (re)devenir un point d’accrochage ? Cela semblait sensé.98 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ La jeune fille que nous accueillons est ce que nous appelons une « abandonnique ». Et plutôt que de nous tourner vers l’hôpital. malgré toutes les épreuves qu’elle lui avait fait subir. Le seul lien qu’il lui restait. et qu’elle le fasse. Comment aurait-elle mieux exprimé son angoisse : « Vous voyez bien que je ne suis pas prête… » Ces notions d’abandon nous ont permis de reconsidérer la situation et nous avons décidé de travailler cela. Que nous étions en train de rompre. Quel moyen plus clair de nous dire que nous ne pouvions plus la garder ? Il n’y avait plus de place pour son lit. . mais qui ne veut pas admettre qu’il existe ! Dès l’instant où ce lien s’installe. Je ne détaillerai pas les symptômes censés prouver qu’elle était folle. elle mit le feu à ses cheveux. et qui nous mettaient dans la quasi-impossibilité de la supporter : frapper sur les éducateurs. ni mandat… Entre-temps. En effet. si l’institution est soumise aux limites de son mandat judiciaire (pour mineures d’âge. par voie de médicaments. nous nous sommes tournés vers la famille naturelle. grâce au nombre de personnes et à leur travail. Quand le psychologue rédigea un rapport positif : « Cela va beaucoup mieux. avait pu supporter ses différents symptômes. elle. Cela aurait permis de dépasser le cadre formel de l’intervention. le lien affectif. Une personne tant abandonnée qu’elle recherche à tout prix la relation. Car elle avait une maman.

Pendant ce temps-là. Et il est vrai que nous n’avions pas vraiment le désir de continuer à travailler avec elle. dans l’immédiat ! Sans parler de l’émeute parmi les jeunes qui n’avaient qu’une envie. la plus grande de ses surprises. Nous lui avons dit : « Oui. Mais que pouvait-on mettre en place ? Il fallait absolument qu’elle n’ait pas réussi dans la rupture du lien. effectivement. alors que nous avions toujours affirmé : « Tu es une jeune fille comme les autres. de découragement. là. aurait été le rejet total. je lui ai répété : « Tu . si grave fût-il. la logique de la situation apparaissait. responsable de tes actes ». Il y avait eu transgression massive de la loi et. c’était de lui « faire la peau » ! Nous étions confrontés à une impossibilité. Nous ne devions pas nous arrêter à cet événement. Quand. après. C’est ce qui nous a guidés.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 99 La réaction première. il était difficile de ne pas lui faire assumer sa conduite ! Elle a donc été orientée vers l’IPPJ de Saint-Servais : quarante-deux jours en section fermée. fut probablement l’acte le plus thérapeutique posé dans toute cette histoire. également. de démonter son parcours depuis son arrivée. J’aurais aimé être un spécialiste de l’hypnose… À force d’en discuter. L’institution ne doit pas se mettre dans une position de juge et d’acteur de la loi. beaucoup plus globale. logique et habituelle dans ce genre de situation. Il fallait réagir de manière pertinente. Il ne fallait pas s’arrêter à ce qu’elle venait de commettre en le voyant de manière primaire et isolée. avec un sentiment d’isolement. à l’IPPJ. Et notre décision. avec l’équipe éducative. Il me fallait convaincre les éducateurs de la reprendre ! Les discussions n’ont pas été faciles. Il fallait l’inscrire dans une vue d’ensemble. à ce moment-là. on te reprend… » Cela a probablement été. C’est là que le juge de la jeunesse a pris une décision déterminante. d’atteinte des limites. sur ce fameux lien entre elle et nous. j’avais la volonté de travailler. humaine. et en même temps ne pas détruire le travail qui pouvait encore se faire.

l’inquiétude de celui-ci qui ne le souhaitait pas vraiment. Je ne vous dis pas. nous avons repris notre travail d’apprivoisement. des perspectives d’avenir. comme troisième acteur. et. Quoi qu’elle ait fait. et ainsi. Dans l’année et demie qui suivit. Mais. une institution ne devrait jamais être l’endroit de vie d’un jeune –. le travail ambulatoire du médecin de l’hôpital psychiatrique reprit de manière très régulière. Elle s’imaginait encore retourner à l’hôpital. en lui forçant un peu la main. mais cela ne signifiait pas qu’elle ne payait pas les conséquences de ses actes. Alors. ensemble. ne fût-ce que financières. de construction du lien. des trois. le discours de l’équipe hospitalière est devenu beaucoup plus vrai. Il devint dès lors possible de mettre en place un vrai trépied. le juge de la jeunesse. devait intervenir ? Constituant le « pied » le plus permanent. avec elle. Et la réalité de la trajectoire de cette jeune et de sa prise en charge nous apparurent enfin plus clairement. Qui. c’était trop court. Ce qu’il fallait. mais dans un contexte qui donnait sens à la raison de repartir. elle revenait. lui avons permis d’envisager des lendemains moins angoissants. une réelle collaboration triangulaire : entre l’institution dans laquelle elle vivait – même si. Nous avons pu commencer à construire. d’ailleurs. l’hôpital – non pas en tant que centre d’hébergement mais pour tout le travail qui peut nous permettre de prendre du recul face à la brutalité des faits –. en collaboration avec notre équipe. C’est ce qui permit le retour aux liens du . je pense qu’elle s’est demandé si je n’étais pas fou.100 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ reviens ». Il fallait au préalable reconstruire l’institution et ne plus prendre le risque de la faire brûler. « Vous avez vécu ça aussi ! » nous direntils. Et il y aurait d’autres conséquences. répétons-le encore. dire : « Tu reviens ». à ce qui s’était passé… Mais en pratique ? Quel contexte mettre en place ? Nous avons remis l’hôpital autour de la table. il est vrai. c’était repartir.

Car atteindre sa majorité signifiait un arrêt dans ce chemin parcouru ensemble. une nouvelle peur apparut. Et c’est comme ça que nous avons trouvé un « quatrième pied ». notamment du côté de la maman. à éviter les nouvelles ruptures… C’était bien sûr prévisible et nous avions. soudain. pour ne pas la laisser. Mais que signifie « collaboration » au quotidien ? . une fois. de chez nous. avec ces mêmes personnes. Il fallait qu’elle soit à nouveau hospitalisée. mais tout simplement parce qu’elle n’était plus en mesure de se gérer. tu ne seras pas renvoyée ! ».MODÈLES D ’ INTERVENTION … 101 passé. Et nous non plus. livrée à elle-même. Mes propos s’étaient voulus rassurants : « En tout cas. qu’à deux mois de son anniversaire. évoquant même des possibilités d’intervention au-delà de la majorité. justement. avec une aide médicamenteuse. un nouveau collaborateur : un service dépendant de l’Agence wallonne pour l’intégration de la personne handicapée (AWIPH). des mois à l’avance. Nous avions envisagé tout ce qui lui aurait permis de ne pas se sentir isolée. Nous l’avons décodée. d’ailleurs… Une hospitalisation. le tribunal de la jeunesse a décidé d’une prolongation: elle pouvait revenir chez nous. nous avons recouru. Mais là encore cette décision fut prise dans des limites très précises. a été mise en place dans une logique très précise avec le psychiatre qui avait assuré l’aide ambulatoire. limitée dans le temps et dans ses objectifs. déjà. s’inscrivant dans la logique de ce qu’elle avait vécu. mais dix-huit ans était pour elle un cap tellement insurmontable. à une nouvelle hospitalisation de quinze jours. Nous voulions lui trouver un nouvel endroit de vie qui ne soit pas en rupture. non pas parce qu’on pensait que c’était le meilleur endroit pour elle. Ensuite. à l’approche de ses dix-huit ans. cherché des ressources. elle fit une très jolie crise. En effet. Et c’est tout de même extrêmement paradoxal quand on sait que ce chemin consistait. Il s’agissait de nous donner plus de temps. Par la suite.

notre attitude. il ne faut pas oublier combien le rapport humain – la confiance en ce jeune – doit être une valeur incontournable. parfois sans objet. Des instants uniques où notre réaction. notre conviction qu’elle « y arriverait ». Pourquoi le parcours de cette jeune fille reste-t-il gravé dans ma mémoire ? Si le mandat qui nous est confié et notre devoir professionnel nous incitent et nous obligent à trouver les solutions les plus adaptées. que je qualifie de moments magiques. qui a cessé de fuir notre monde vers la « folie ». marginale et limitée. l’avenir nous a donné raison. À condition que l’autre accepte de vous voir entrer et vous asseoir. L’apprivoiser. et de le prouver par nos attitudes non rejetantes. Accoutumer quelqu’un à votre présence. À ces moments. rares. Cette adolescente se construit une place dans la société. vers les hôpitaux psychiatriques.102 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Boire des tasses de café. L’accompagnement de ces « jeunes-très-en-souffrance-et-enrebellion » est parsemé de quelques instants. Dans le cas de cette jeune fille. Discuter autour d’une table. d’affirmer notre confiance en elle. il était impératif d’être là. *** . notre positionnement conditionnent l’avenir de ce futur adulte. notre réponse. Ce sont des rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte. qui aujourd’hui ne recourt plus à tous ses symptômes. L’accompagnement de cette jeune fille nous a offert quelques instants clefs où nous ne pouvions en aucun cas ne pas nous montrer à la hauteur.

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Ailleurs… la quête de soi Claire RENSONNET – Vent Debout
« Ce ne sont pas des vacances ! Ce n’est pas une croisière ! Ce n’est pas non plus le Club Méd’!…» C’est souvent avec ces mots que Vent Debout est présenté à l’adolescent, par celui qui voudrait l’y envoyer. Tout est-il vraiment dit ? Imaginez. Vous avez seize, dix-sept ans. Vous êtes face à trois autres jeunes, inconnus jusque-là. Dans un groupe où chacun essaie de donner le change, de se montrer sûr de soi, malgré sa peur de l’inconnu, de ne pas être à la hauteur. Confié à des éducateurs qui, vous dit-on, vont vous accompagner dans une aventure exigeante et pleine d’imprévus. Pendant un mois, équipier sur un voilier… Tenir la barre. Participer aux manœuvres d’entrée et de sorties de ports. Naviguer le plus souvent entre les côtes françaises et britanniques, dans un climat aussi souriant que notre bonne météo. Et la vie à bord ! Ça tangue continuellement. Préparer les repas. Faire la vaisselle. Entretenir les lieux. Puis il y a les autres. Sur une dizaine de mètres carrés. S’entendre avec ceux que l’on n’a pas choisis. Négocier, entendre les remarques, commentaires et interpellations pas toujours faciles à accepter. Être secoué dans ses affirmations, dans sa façon de regarder le monde, de se regarder soi… Ou alors randonneur… Traverser les vallées écossaises, le maquis corse ou les massifs du sud marocain. Mettre un pied devant l’autre avec, sur le dos, un sac de 16 kg, contenant ce qui garantira un minimum de confort au quotidien. Tous les matins, petit déjeuner rustique, toilette rudimentaire si on a la chance d’être proche d’un point d’eau. Démonter sa tente. Remettre tout dans son sac. Reprendre la route. Le soir au bivouac, cuire un repas dans sa gamelle (il aura les qualités gastronomiques de ce que l’on aura porté, dans le sac à dos). Ici, on est moins collés les uns aux autres, mais ces autres sont aussi présents. Chacun son caractère, son histoire, ses moments de blues ou de fureur. Les éducateurs sont là pour conseiller, stopper les déra-

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pages, écouter aussi, et susciter une réflexion sur ce qui est vécu maintenant et qui rappelle furieusement des habitudes parfois sources de bien des ennuis. Alors ? Prêt à relever le défi ? Les adolescents qui viennent à Vent Debout ont pris connaissance de ce qui les attendait. Sans doute n’en ont-ils pas véritablement pris conscience. Ces jeunes en décrochage, qui souvent ne vont plus à l’école depuis des mois, qui n’ont pas de projets, d’objectifs personnels, dont on dit qu’ils ne sont intéressés par rien, qu’ils refusent et se rebellent… Ceux-là, justement, se jettent à l’eau, attirés par le risque, la nouveauté mais aussi par l’envie de se mesurer à eux-mêmes, de mieux savoir qui ils sont, ce qu’ils veulent au bout du compte. À ce moment de leur vie, souvent, leur situation est devenue insupportable. Ils ont envie d’un changement ? C’est là que nous pouvons commencer à travailler. Notre mode de prise en charge est né d’un constat : la nécessité de sortir l’adolescent de son quotidien mais surtout de la répétition d’échecs. Pour cela il fallait quelque chose de fort, d’attirant aussi. Mais attention : coups d’éclats et exotisme ne sont pas indispensables pour créer l’inattendu et ouvrir une brèche. Organisant d’abord « des expéditions », Vent Debout a peu à peu développé une approche pédagogique spécifique. Les écrits relatifs à ce type de travail avec des adolescents en difficulté sont rares. Il fallut construire son outil, définir les modalités pédagogiques. Au-delà des modifications purement structurelles que l’institution a connues depuis 1985, le travail poursuivi fait l’objet d’une réflexion et d’une remise en question régulières. Ces expéditions sont un outil pour le travail pédagogique et thérapeutique mené avec les jeunes qui nous sont confiés. Elles s’intègrent

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dans un programme de prise en charge global comprenant les entretiens préliminaires, la période de préparation, l’expédition, les évaluations et le suivi, personnalisé selon la nécessité (hébergement dans la structure, guidance en famille, accompagnement vers l’autonomie). Elles sont pour nous un moyen privilégié pour mettre en place le travail avec les adolescents ; une occasion de les interpeller sur la perception qu’ils ont d’eux-mêmes, la place qu’ils occupent, les relations qu’ils établissent avec le monde qui les entoure. Les expériences vécues en expédition deviennent un point de départ pour (re)trouver une nouvelle énergie. Mais reprenons, étape par étape, pour mieux cerner cette démarche et les objectifs qui la soutiennent.

1. Cadrage initial
Depuis de nombreuses années, les différentes autorités qui nous adressent les jeunes ont bien compris que nous ne pourrions travailler que si l’adolescent adhérait au type de travail proposé. Il s’agit d’une aventure requérant de la part du jeune beaucoup d’énergie. Tirer ou pousser quelqu’un n’aurait guère de sens ; la participation à un projet n’est donc jamais imposée. Lors des premiers contacts téléphoniques, nous nous assurons qu’il n’y a pas de contre-indication telles qu’une consommation lourde de produits toxiques, une violence incontrôlable ou une problématique psychiatrique. Il est important à ce stade de s’assurer que le jeune a de grandes chances de pouvoir assumer son contrat et d’aller jusqu’au bout de l’expérience. Un échec supplémentaire pourrait être très dommageable pour l’adolescent. D’autre part, sa présence ne doit pas mettre ses coéquipiers en danger. La procédure d’admission vise, d’entrée de jeu, à faire une grande place au jeune et à son initiative. Pour le premier rendez-vous, qui consiste en un échange réciproque d’informations, il est demandé que

en présence de ses parents ou éducateurs. On y voit les prémices de ce qui sera vécu par la suite. sont importantes. nous proposons au jeune quelques jours de réflexion. Dans un deuxième temps. Se considère-t-il comme actif dans ce qui lui arrive ? Se voit-il comme une victime. C’est ce que le jeune dit de lui qui constitue notre principal outil. . Cela permet aussi d’éviter la répétition des plaintes suscitées par son comportement et de ce qui est défini par son entourage comme « son problème ». dans toute leur subjectivité. Nous mettons en lumière l’ensemble du projet. ses contradictions. Il est d’abord reçu seul. nous lui expliquons le plus concrètement possible les attentes liées à ce type d’activité. irresponsable ? Quelle est sa perception des adultes qui lui sont proches ? Peuvent-ils être des recours ou s’en méfie-t-il ? Ces données. Il doit alors normalement nous recontacter pour nous donner sa réponse. Le jeune évoque ainsi sa situation. ses colères et ses tristesses… que nous allons pouvoir élaborer une réflexion. La façon dont va s’établir ce premier contact est déterminante. Première confrontation Avant le départ véritable. et notamment l’évaluation auprès de l’autorité de placement ainsi que le scénario envisageable pour les mois suivant l’expédition. C’est à partir de ses « oublis ». pendant cinq à six jours. Marcher toute la journée. l’avant et l’après. son parcours. 2. C’est une manière de manifester que nous le considérons comme un interlocuteur valable. bivouaquer dans les bois. Au-delà des données chronologiques. c’est surtout l’occasion de situer les rapports qu’il entretient avec sa propre histoire. capable de parler en son propre nom. Au terme de cet entretien.106 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ le jeune nous contacte lui-même – ce qui pour certains exige déjà un effort d’audace et de débrouillardise. les jeunes d’un même groupe participent à une randonnée en autonomie totale. Nous-mêmes lui faisons alors part de notre accord ou non de travailler avec lui.

les pantalons Sergio Tachini. Les éducateurs sont là pour les conseiller. Et les éducateurs ? Ils sont aussi une énigme. parfois à la limite de l’insolence. dès lors.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 107 Cela nous permet de vérifier d’une part s’ils sont suffisamment motivés pour l’aventure qui suivra et d’autre part. et leurs capacités d’autonomie. Le premier jour de « la préparation ». Va-t-il être à la hauteur de ce qu’il s’est luimême imposé ? Il quitte un entourage. Être à leurs côtés dans le quotidien permet aussi d’établir une qualité de communication ancrée dans une expérience partagée. mais aussi familier. des vestes en Gore Tex ! L’important n’est plus désormais le look et le jugement sur les apparences. les tops coquets ! Il faut convaincre de l’utilité des godasses de randonnée. adaptés aux conditions de vie dans la nature. si ces adolescents que nous avons artificiellement rassemblés vont pourvoir cohabiter. Il n’est pas rare que chacun prête à l’autre un itinéraire « hard » et que chacun. des pantalons épais. c’est aussi l’occasion de découvrir la démarche éducative qui sera pratiquée au cours de l’expédition. avec une lourde expérience. certes source de relations conflictuelles. la prunelle de leurs yeux. mais le but que l’on . qu’il faudra ensuite confirmer par ses attitudes au quotidien. pense devoir s’affirmer lui-même comme inaccessible. mais pas pour faire les choses à leur place. Chacun ainsi peut être tenté de se construire un personnage. les soutenir dans ce qu’ils ont entrepris. Pour eux. le dernier rempart pour affirmer à la fois son appartenance et sa singularité ! Ils doivent endosser des vêtements « techniques ». chaque jeune connaît des moments particulièrement difficiles. Chacun vient avec ses doutes sur ses propres capacités et sa résistance. Sont-ils sévères ? Peut-on leur faire confiance ? Ne vontils pas se gausser des maladresses de chacun ? Pour couronner le tout. Nous allons cerner leur adaptation au groupe. il leur faut quitter leurs vêtements. de son bout de lorgnette. affiché par certains adolescents. Il ne faut pas se fier à l’air frondeur. transformables en short. pour se tourner vers des inconnus. leur tolérance à l’autorité et aux frustrations. Adieu les baskets de marques. Il « entre dans le film » et doit maintenant faire face à ce qui jusque-là n’était qu’un projet.

encore moins aux adultes qui leur demandent de formuler des projets. Ces nouvelles attitudes à découvrir puis à s’approprier sollicitent une écoute. Se déplacer sur le voilier impose de trouver. son équilibre. une aventure crée un effet de surprise salutaire. les habitudes ne fonctionnent plus. des négligences graves. Leur curiosité mise en éveil peut alors être disponible pour de nouvelles expériences. à chaque pas. 3. des abandons. Cette transformation ne se fait pas toujours sans mal. Leur proposer un décalage. Marcher en montagne avec un sac de 16 kg requiert une posture et des mouvements différents. parfois de la maltraitance. ils sont dans cet entre-deux dont ils ne peuvent rien dire.108 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ s’est fixé et les moyens pour y arriver. La bienveillance et la fermeté sont indispensables pour accompagner les adolescents dans cette première étape. Aller voir ailleurs Au terme de la préparation. ce qu’ils veulent devenir. pour élaborer son propre style. Les jeunes qui participent aux expéditions ont pour la plupart entre 15 et 18 ans. ne savent plus ce qu’ils veulent. par le voyage peut aller voir ailleurs. L’expédition les place face à un univers inconnu où les réflexes. L’adolescent. pas encore ce qu’on sera. Ils ont souvent connu de nombreux échecs. On sait ce que l’on n’est plus. N’étant plus enfants mais pas encore adultes. Le goût de soi – questions d’existence L’adolescence est un temps de deuil de l’enfance. de ce qui constitue son ancrage. un éloignement. de prendre appui sur les cordages ou les parois. Ils sont dans une impasse. qui ils sont. une disponibilité . c’est le départ pour une grande aventure souvent très dure et très exigeante mais aussi riche de nouvelles expériences. s’écarter de son quotidien.

exclusion ou directement physique : toxicomanie. quand elle est amorcée. s’arrêter peut être fatal. celui qui se persuade qu’il n’a plus rien à perdre prend conscience de la valeur de sa propre vie. des comportements que le jeune pensait incontestables et immuables. Ils doivent mobiliser toutes les énergies pour avancer. l’adolescent a des choses à raconter. ils expérimentent un danger réel mais défini. Une brèche peut alors s’ouvrir pour un remaniement de la perception de soi et de sa place. tentatives de suicide…) Pendant les expéditions. Au retour. Elles jettent aussi une autre lumière sur des habitudes. Ils sont immergés dans une nature âpre. mais elles ne s’inscrivent plus dans la déviance. Il peut devenir quelqu’un capable de réussir. Ne pas faire face et se laisser aller peut faire courir un risque mortel. . être distrait peut entraîner des conséquences dramatiques… Les métaphores sont nombreuses. Sa « carte de visite » peut changer. découvre qu’il y tient plus qu’il ne l’imaginait. Son horizon peut s’ouvrir à de nouveaux projets. ne pas garder le cap. Ils peuvent aussi découvrir le plaisir qu’il peut y avoir à dépasser ses doutes et à tenir bon. d’une marginalité destructrice mais d’une réussite qui lui appartient. Ces adolescents cultivent souvent l’ennui et le risque (risque social : rejet. suscite un questionnement et permet d’intervenir sur la chronicité d’une situation où tout semblait bloqué et sans issue. le milieu hostile et les conditions difficiles le poussant à réagir. Cette dynamique. inconnue et qui impose ses lois. Ils doivent impérativement gérer et doser la part de contrôle et de liberté qu’ils peuvent accorder à leurs gestes. Sur le bateau. La fierté qu’il peut y gagner ne vient pas d’un délit. Sevré de Play-Station et loin de MTV.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 109 aux apprentissages. Ce regard neuf qu’il pose sur lui-même lui autorise de nouvelles perspectives. Il n’est plus objectivé par les adultes au travers de problèmes. Dans une marche en montagne. même des choses reconnues comme difficiles.

L’absent peut manquer. c’est l’apprentissage de l’autonomie. mettre un pied devant l’autre. L’éducateur sert de repère pour dire les règles de survie et ce qui doit régir la vie en groupe. mais beaucoup d’autres ne le sont pas. Le retour est pour chacun l’occasion d’enfin exprimer ce qui. la sortie de la dépendance et de la colère qui entretenaient la confusion des rôles. le plus souvent. En mer. Alliant fermeté et qualité d’écoute. on regarde avec plus de tendresse certains moments vécus auparavant comme des entraves aux plaisirs immédiats. Ces règles sont irréfutables. Le goût des autres L’expédition permet un travail de socialisation à la fois verticale et horizontale. Devoir poser tel acte d’une certaine manière ou. par pudeur ou par routine. ou dans les bois. on relativise certains conflits… Pour d’autres. pour beaucoup. de celui qui exerce l’autorité. ne pas pouvoir agir de telle ou telle façon. C’est dans – et grâce à – la relation avec l’adulte que l’adolescent peut progressivement les admettre.110 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ L’éloignement des proches est. au sein de la famille. à l’inverse. une expérience nouvelle qui permet une clarification des relations entretenues jusque-là. l’absence de l’adolescent permet aussi une mise en perspective. autorisent de nombreuses méditations. Il va pourtant falloir les supporter. Elles se construisent dans une relation concrète à la nature et sont guidées par des impératifs de sécurité. Les frustrations ainsi engendrées sont nombreuses. on se rappelle de questions anesthésiées par le quotidien. pris ici au sens large. Pendant ce temps. Certains aspects de la vie quotidienne peuvent être négociés. elles sont l’occasion de faire l’expérience du sens et du fondement de la loi. On rumine certains souvenirs. regarder l’horizon le nez au vent. il est le garant du respect de tous et de l’environnement. Ces règles ont . découvrir que l’on peut survivre malgré l’abandon. n’est pas dit : l’attachement réciproque. ne tient pas au bon vouloir de l’adulte. Par extrapolation.

Chacun doit apprendre à connaître ses compagnons. de leurs regards. dans les mêmes conditions. la façon la plus adéquate de vivre dans ce contexte. Entre elles. C’est l’occasion pour les adolescents d’entrevoir la condition humaine sous un jour différent. L’éducateur est détenteur d’un savoir. il n’y a pas d’histoires communes. Eux aussi connaissent la fatigue. Ils n’ont pas le répit accordé par la fin de la journée. Cela laisse la place à l’instauration d’autre communication. Il connaît l’itinéraire. pairs et adultes. Chaque jeune véhiculant ses inquiétudes. elle l’est également pour les éducateurs. La permanence – la présence des deux mêmes éducateurs pendant un mois – détone avec le vécu de petites et grandes ruptures de la plupart des jeunes qui nous sont confiés. et disposent de ressources identiques. Son pouvoir de décision ne peut. dont le fait de vivre avec d’autres. Sa connaissance comporte ses propres limites. Nul n’est tenu de démontrer sans cesse sa force et sa maîtrise. bien entendu. Si cette expérience est difficile pour les adolescents. ressentir des émotions. ses renoncements va se « frotter aux autres » et s’adapter. En cas de conflit. les éducateurs vivent les mêmes événements du quotidien. qui ne sont pas infaillibles. Pour chaque acte posé.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 111 une raison d’être en fonction des circonstances. Les personnes mises en présence sont inconnues. selon ses possibilités. pour autant. Elle permet une cohérence dans la relation et intervient sur les sentiments de morcellement et d’abandon souvent éprouvés. Le groupe en expédition est une microsociété. d’un scénario peut-être différent de celui que les jeunes ont donné à voir d’eux-mêmes jusque-là. il faut tenir compte des autres. et à former une équipe. ses révoltes. les accepter tels qu’ils sont. D’autre part. la chaleur ou le froid et parfois le découragement. On peut avoir des doutes. Il n’en est pas. tout-puissant. mettre des mots sur ce que l’on ressent sans pour autant perdre la face ou son honneur. Ils ne rentrent pas chez eux après leurs prestations quotidiennes pour se ressourcer. rien contre les éléments. les adversaires .

Ce sont les mêmes jeunes. Un travail non fait ou mal exécuté. la constance des personnes concernées limitent fortement les échappatoires. D’autre part. Le jeune sait quand il part et quand il revient. Chacun est responsable du travail qui lui est confié. S’il ne l’accomplit pas correctement. Il devient plus facile de faire le lien avec l’origine de la difficulté. que rien ne sera arrangé par une fuite ou un changement dans la composition du groupe. Le goût de la découverte Les jeunes qui nous sont confiés sont souvent démotivés à l’égard du savoir et envisagent tout apprentissage sur le mode d’un ennui insondable. La proximité incite à une certaine transparence. l’expédition fonctionne comme un accélérateur de la séquence « action-réaction ». les mêmes éducateurs qui doivent arriver au terme du voyage. un conflit non résolu déclenchent des effets plus rapides et plus concrets qu’ailleurs. En cela. La durée du projet. de jouer sans cesse un rôle. dialoguer. il est aussi plus urgent d’y apporter une ébauche de solution. Les tâches sont partagées. . Le voyage a l’avantage d’être d’emblée déterminé dans le temps. les conséquences peuvent toucher ses coéquipiers. il est plus ardu pour celui qui en est la cause de projeter les responsabilités sur les autres ou sur l’extérieur et de se dérober.112 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ savent qu’ils devront continuer à se côtoyer. Ils ont perdu toute confiance en leurs capacités de progrès. Les membres d’une équipe découvrent une convivialité et une confiance réciproque. une réelle victoire sur soi. pour de nombreux jeunes. Vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec les mêmes personnes est très contraignant. Aller jusqu’au bout est déjà. Chacun doit donc trouver une autre issue et négocier. Il est difficile de tricher. Il peut donc se fixer un délai à respecter. Par ailleurs. La solidarité est indispensable à la sécurité de tous. le terme ne vient pas d’une fugue ou d’un rejet mais tout simplement de ce que l’expédition touche à sa fin. Ceci contraste souvent avec les expériences antérieures où le déroulement des choses s’arrête suite à un échec. Savoir quand l’aventure dans laquelle on s’engage se termine peut être rassurant et faciliter le respect du contrat de départ.

Au-delà de l’anecdotique. la verbalisation des émotions. Les éducateurs ayant accompagné le jeune ont été témoins du quotidien. Connaître la région traversée. à l’intérêt qu’il pourrait y trouver. davantage qu’une évaluation. facilite la remémoration des événements. savoir se situer dans le temps et dans l’espace est furieusement indispensable ! Ces acquis mettent en jeu des connaissances dépassant le cadre strict de l’expédition. se mettent à la disposition de l’adolescent pour repasser avec lui le film à l’envers. La nature les émerveille autant qu’elle peut les inquiéter. Les situations permettent ainsi la réactivation et l’acquisition de notions oubliées ou négligées. s’informer de la météo.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 113 Lors des expéditions. C’est un temps privilégié pour la réflexion. suivre un itinéraire sur une carte. Cette intervention. Cette déroute. Un temps pour conclure L’évaluation est un moment important du programme. un temps de réflexion qui a lieu au sein de Vent Debout. les éducateurs et un interlocuteur « naïf » n’ayant que peu d’éléments sur le vécu de l’expédition. ils se trouvent face à un environnement inconnu. Ils sont souvent déstabilisés par des situations qu’ils n’ont jamais rencontrées et dans lesquelles leurs comportements habituels sont devenus inopérants. des obstacles et des efforts. des impatiences et des espoirs qui naissent au cours du projet. de ce qui souvent constitue pour ces jeunes en rupture un véritable exploit. Les adultes. Elles ne sont plus perçues comme arides et abstraites mais utiles et vivantes. Ils facilitent l’émergence des lignes de force de cette expérience afin de l’ancrer dans la réalité quotidienne. cet effet de surprise les rend disponibles à la curiosité et à de nouveaux apprentissages réalisés au départ des besoins concrets du projet. nous tentons de relier ce que vit le jeune à une formation. La première étape est. voire à la (re)découverte d’un certain plaisir à apprendre. À cette personne « naïve ». . 4. décalée et après coup. des doutes.

ce nouveau passage doit être prévu et organisé bien avant le retour. Déjà envisagé lors de l’admission. répond aux interrogations toutes naturelles de quelqu’un qui n’était pas là. Ainsi. Bon nombre de jeunes nous quittent après les évaluations. l’adolescent peut raconter ce qu’il a vécu et surtout comment il l’a perçu. Il s’agit cette fois pour lui d’y raconter ce qu’il a vécu et ce qu’il en retient. . une insertion scolaire. normalement. La présence de « celui-qui-symbolise-l’autorité » peut accorder un poids supplémentaire aux propos de leur enfant. par exemple. témoigner sa sympathie. Lors de ces nombreuses conversations. que la réprimande ou l’interpellation ne constituent pas son seul registre de communication. Vient ensuite la réunion d’évaluation proprement dite avec l’autorité de placement. Il découvre. L’évaluation est un temps où beaucoup de choses peuvent encore se jouer et prendre après coup une nouvelle perspective. il n’est pas opportun de les maintenir dans la région liégeoise et d’y entamer. Cette évidence est pourtant souvent battue en brèche par des rebondissements au sein de la famille de l’adolescent ou par le manque de place dans les différentes structures qui devraient. Pour une fois. Venus parfois des quatre coins de la Communauté française. voire une sanction. conviés à cette réunion. souvent avec stupéfaction. que cette personne peut aussi féliciter. bien entendu. il peut récolter d’autres fruits ! Les parents sont. perspectives nouvelles ou paraissant comme telles. quand il met autre chose dans la balance. Il précise son point de vue. encourager.114 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ qui l’avait précédemment reçu pour l’entretien d’admission. le passage de l’adolescent dans ce bureau n’est pas associé à des problèmes appelant une réaction. C’est l’occasion d’exprimer les attentes et les engagements réciproques. prendre le relais. Les différents intervenants ne peuvent pas laisser l’adolescent dans l’ignorance de ce qui l’attend au-delà de l’expédition. le souci premier est d’aider l’adolescent à reprendre pied dans sa réalité tout en faisant émerger ses capacités. Il peut ainsi approfondir son propos et le clarifier.

accuser le coup et formuler. Au-delà Le retour est un moment difficile et éprouvant. il n’y aura pas encore assez de « preuves » d’un changement réel et ses bonnes résolutions seront considérées avec méfiance. Nous pouvons envisager des solutions allant de la guidance en famille à l’hébergement. à ceux-là. construire un projet personnel plus distant de leurs proches qu’ils ne l’auraient voulu. Des parents chaleureux attendent avec impatience le retour de l’enfant prodigue. Pour d’autres. le centre d’hébergement de Vent Debout offre un sas de décompression. Les jeunes vivant à Vent Debout gardent les spécificités liées à cet âge et à leurs parcours douloureux. la piste est balisée. retrouver ses marques. Pour d’autres encore. comme dans les autres institutions accueillant de grands adolescents. Celui-ci peut être entendu dans ses émotions. patienter. que personne n’attend. ainsi qu’un souci constant de maintenir le lien au-delà des conflits du quotidien et des comportements provocants. pouvant réserver de douloureuses surprises. selon l’évolution du jeune et de sa situation. rebondir.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 115 5. beaucoup de souplesse et d’adaptation de la part de l’équipe pluridisciplinaire. Un accompagnement individualisé peut alors se mettre en place selon les nécessités. ses envies de redémarrer autrement. il faut atterrir. Il leur faudra. Ils requièrent. À tout moment de l’année. Dans le meilleur des cas. l’équipe pédagogique intervient ainsi sur le front des expéditions mais aussi sur l’hébergement. Ce type de travail représente aussi une part très importante de notre activité. puis retournent progressivement en famille ou soient accompagnés dans la vie autonome au départ d’un appartement. Mais ceci pourrait être l’amorce d’un autre texte… *** . sa volonté de sortir de l’affrontement mutuel et d’y mettre du sien. Notre intervention consiste à les accompagner dans la recherche d’un autre lieu de vie et doit être la plus brève possible. et selon les données géographiques. Pour chacun. il n’est pas rare que certains jeunes vivent à Vent Debout plusieurs mois. Ainsi.

Des problèmes de comportement se manifestent : Micheline éprouve des difficultés à vivre en groupe. Son père. la situation n’est pas brillante. Mais Micheline s’en lasse et son père ne l’y contraint pas. À l’école. au chômage. Le service d’aide à la jeunesse (SAJ) intervient dans la famille alors que Micheline est âgée de sixsept ans. Les problèmes de comportement. il est rare qu’émergent explicitement des demandes d’aide. les retards dans les apprentissages sont les éléments les plus aisément repérables au sein du système scolaire. les agressions d’abord verbales puis physiques tant envers les autres enfants qu’envers les enseignants se multiplient. Il n’intervient pas quand les situations l’imposeraient. suite à des plaintes du voisinage pour maltraitance… Dans les familles à problèmes multiples. après avoir doublé une première année primaire. elle n’a pas la chance d’avoir auprès d’elle une mère disponible et en bonne santé. agent de socialisation pour l’enfant. grossière envers tout le monde et ne veut rien entendre. Mais Micheline n’accepte pas du tout le changement. n’exerce aucune autorité. Parmi les plus jeunes d’une fratrie nombreuse. Le service . Lors de la visite de la nouvelle école. est orientée vers l’enseignement spécialisé où une rééducation logopédique intensive apporte une amélioration. Les premières interventions s’inscrivent souvent dans le registre du contrôle social : un tiers signale la situation au travers d’éléments observables et en référence aux normes en vigueur dans la société. essaie de faire face à certaines tâches familiales mais il est manifestement dépassé dans l’éducation des enfants. est aussi le premier lieu où vont s’actualiser ses difficultés. Le père ne réagit pas… L’école.116 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Voir Micheline ailleurs Partie de ping-pong entre le secteur éducatif et le secteur thérapeutique (Fiction & analyse) Jacqueline SPITZ – La Maison heureuse Micheline est née dans « un milieu socio-économique défavorisé ». Micheline. elle est infernale. Au point que le centre PMS envisage un autre type d’enseignement. ne fixe pas de limites.

des désirs d’explication certes légitimes mais comme souvent stériles. Un événement dramatique bouleverse l’équilibre déjà précaire de la cellule familiale et est à l’origine de son éclatement. on aura encore moins de temps ou de moyens de se la poser… Comment éviter un tel emballement dans les décisions? . lui manifestant colère et rancœur. En attendant de trouver « une institution spécialisée ». L’urgence est de trouver une solution d’hébergement et cela semble prévaloir sur une réelle évaluation de l’adéquation de l’orientation choisie. Après trois semaines. L’escalade dans la violence entraîne des ruptures et des décisions purement réactionnelles. Le père est victime d’un accident de la route et meurt. qui peut initier une prise en charge logopédique ou psychologique ou rendre un avis d’orientation. suite à des comportements violents. c’est le moment des premières stigmatisations. C’est le début d’un processus qui va s’accélérer. Ce décès accidentel a tendance à susciter des émotions particulièrement intenses voire violentes.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 117 habilité à intervenir dans ce contexte est le centre PMS. On ne se doute pas qu’après. censé héberger de manière temporaire des enfants de moins de six ans et leur fratrie. C’est le débordement des difficultés en dehors de la famille qui vivait assez repliée sur elle-même. La fratrie rend Micheline responsable de ce décès. et l’entrée en jeu des instances sociales. Micheline est admise dans un hôpital psychiatrique. Pour Micheline. Micheline vit quelques semaines chez un frère avant que celui-ci ne déclare la situation insupportable et refuse de la garder un jour de plus. Micheline a alors onze ans et demi. Micheline est une enfant qui souffre de graves difficultés de gestion de ses réactions. elle est confiée en urgence à un centre d’accueil et de dépannage de l’ONE. des premières ruptures mais aussi de l’apparition d’un sentiment d’impuissance des adultes face aux problèmes qu’elle pose. et son insertion sociale et scolaire en est tributaire. C’est la première fois que la question de l’orientation se pose pour Micheline mais on n’y répond pas.

ce qui soulage l’équipe éducative… Les comportements de Micheline. très vite. fait des gestes obscènes. une nouvelle recherche d’établissement est entamée. mais à proximité de l’hôpital psychiatrique. L’hôpital psychiatrique remplit alors une double fonction : apporter des soins à Micheline (médication) mais aussi soulager une équipe éducative qui s’épuise. plusieurs types de services résidentiels sont contactés mais ils refusent la prise en charge. Après un peu plus d’un an. son absence de limites et sa violence sont rapidement difficiles à assumer pour une équipe éducative. Pendant six mois. loin de sa famille et de sa région d’origine. C’est presque du bricolage au quotidien. La spécificité de cet institut est la prise en charge résidentielle des jeunes caractériels. . Micheline finit par entrer dans un institut médico-pédagogique (IMP). Le sens de la prise en charge a tendance à se perdre. le rejeter. Les séjours en hôpital psychiatrique se multiplient sans qu’en apparaissent les objectifs. Micheline est hospitalisée sept fois. toujours hébergée dans le premier IMP. refuse de faire ce qui lui est demandé… Micheline passe certains week-ends à l’hôpital psychiatrique pour y recevoir un traitement médicamenteux. L’état de souffrance constaté par le psychiatre au moment de l’admission est important. C’est sans doute l’occasion de voir « une prise en charge difficile » quitter l’établissement de manière honorable. suite à des débordements comportementaux. Micheline s’y intègre assez facilement et reprend sa scolarité. sans réellement évaluer la pertinence de ce choix. La fonction d’hébergement est remplie par différents lieux. Ensuite. Elle insulte. d’abord parce que ses comportements justifient une prise en charge médicale lourde. qui se retrouve aux prises avec un sentiment d’impuissance et d’usure. selon le désir de Micheline de se rapprocher de son milieu familial.118 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Cette hospitalisation se prolonge pendant huit mois. On est ici dans la gestion ponctuelle des difficultés mais pas dans l’anticipation nécessaire à la définition d’objectifs d’intervention. Elle se montre parfois très proche de l’adulte mais peut. L’usure de l’équipe éducative l’amène à répondre à un désir exprimé par la jeune adolescente. dans sa région.

Le grand-père qui devait accueillir Micheline certains week-ends refuse toute visite. de la part des intervenants. Sans interlocuteur. ni dans la famille ni chez les professionnels. Micheline n’a plus de lieu de vie… Un IMP ? Un hôpital psychiatrique ? Les avis divergent. Le malaise va croissant. l’équipe éducative se sent isolée.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 119 À treize ans et demi. pour protéger les autres. Elle dépose une plainte pour les faits de violence. de fuite par rapport à la lourdeur du problème à gérer. Au terme de ces deux semaines. et pour la contraindre à se montrer plus conforme. Le match de ping-pong va commencer… Ne renonçant pas à l’idée de soins psychiatriques. à insulter. le juge de la jeunesse la confie à un Centre de premier accueil (CPA). On assiste alors. La violence de Micheline est à présent considérée comme un fait de délinquance. Un juge de la jeunesse requiert un expert pour évaluer l’adéquation d’une éventuelle mise en observation conformément à la loi sur la protection des malades mentaux. mesure privative de liberté. établi lors de l’admission. Micheline continue à provoquer. Elle est régulièrement mise à l’écart dans sa chambre ou en chambre d’isolement. Le service de pédopsychiatrie accepte quelques rendez-vous en ambulatoire mais ne joue pas le rôle de relais prévu pour de courts séjours. Micheline est accueillie dans un nouvel IMP assez proche de sa famille. Mais le protocole d’accord. La recherche de solutions vise à les soulager. Micheline n’entend aucune limite et se montre à nouveau violente à plusieurs reprises. Là. Le juge de la jeunesse la place à la section de premier accueil de l’IPPJ pour deux semaines avec pour objectif de souligner qu’un tel comportement est inacceptable. plus qu’à prendre en charge Micheline de manière adéquate. excluant ainsi la mise en observation psychiatrique. à menacer. n’est nullement respecté. eux. dans l’attente . espérant une saisie du juge de la jeunesse… L’ampleur des débordements comportementaux de la jeune et le sentiment de solitude de l’institution sont deux facteurs hélas souvent associés. À l’IMP. à l’intensification des stratégies d’évitement. L’expert conclut à l’absence de maladie mentale et au fait qu’il s’agit d’un cas purement psychosocial. Micheline va avoir quatorze ans.

les intervenants de ce centre affirment qu’une prise en charge dans un milieu résidentiel du secteur de l’aide à la jeunesse est irréaliste : Micheline doit recevoir des soins psychiatriques. elle est transférée en pédopsychiatrie. tandis que les structures de soins sont confrontées à une problématique qu’elles ne prennent habituellement pas en charge. Elle est transférée dans un Centre d’accueil d’urgence (CAU). sans que Micheline ait le temps de s’installer où que ce soit. préconi- . le service de pédopsychiatrie accepte de reprendre Micheline. façon élégante de traduire un sentiment d’impuissance croissant face à la violence de Micheline. les services résidentiels. Sous l’insistance du juge de la jeunesse. les IMP tiennent le coup peu de temps et renvoient vers la psychiatrie. qui pourraient lui apporter des soins. susceptibles d’assurer l’hébergement et l’éducation de l’adolescente. Après un épisode de crise où elle casse du matériel. bien que le pédopsychiatre se dise convaincu du bien-fondé d’une orientation vers un IMP. exigent la présence d’un tiers pour envisager une éventuelle admission. Les intervenants préconisent un « encadrement spécialisé en dehors du secteur de l’aide à la jeunesse ». Aucune logique de prise en charge n’émerge. refusent de la prendre en charge. Elle y reste une semaine. Les missions dévolues aux différents types de services ne guident pas le choix. Les services éducatifs sont débordés par les comportements et la violence de Micheline. qui semble assumer des « intérims ».120 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ d’un transfert au service de pédopsychiatrie ! Au bout de quelques jours. les services qui accueillent Micheline estiment l’un après l’autre qu’elle aurait davantage sa place dans un autre type de structure. où des faits graves de violence sont constatés après quelques jours. les centres thérapeutiques. De manière générale. Elle est ensuite orientée vers un autre CAU. c’est la recherche effrénée d’une solution d’hébergement qui a la priorité et mobilise les intervenants. faute de place disponible ailleurs. Les transferts s’accélèrent et se multiplient. Au contraire. les centres d’accueil (CAU et CPA) capitulent au bout de quelques jours.

Elle s’occupe peu seule et sort rarement seule de la maison. qui soutient un projet de retour vers l’enseignement traditionnel et dit rester disponible pour un suivi thérapeutique en ambulatoire. Le suivi ambulatoire avec le psychologue de l’hôpital n’est pour elle que l’occasion d’une promenade en voiture avec un éducateur. Le matériel souffre de ses colères. Une rencontre avec le pédopsychiatre est exigée. Et si la vision de l’équipe soignante est optimiste et généreuse. sa présence aux cours est très irrégulière. et de recadrer ses comportements. elle devient moins violente même si son côté envahissant reste difficile à gérer. Les épisodes de crise se gèrent par le recours à la chambre d’isolement. elle apparaît vite irréaliste. après une longue période de décrochage. La médication est alors fortement diminuée. Elle refuse l’inscription dans la nouvelle école. L’équipe éducative doit intervenir sans cesse pour gérer les moments de crise qui se répètent et s’aggravent et n’arrive pas à élaborer un projet avec elle. Il n’y a de toute façon pas de place. Elle passe de la complicité à la menace. Re- . l’équipe soignante souligne les progrès de Micheline et elle n’est plus convaincue de l’utilité d’une orientation vers un IMP. s’inquiète de la rencontre avec ses condisciples . Elle est manipulée par les aînées. Le comportement de Micheline se stabilise. de la pacifier. L’injection mensuelle de neuroleptique est maintenue.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 121 sant la relation plutôt que la médication. Au terme de l’hospitalisation qui aura duré cinq mois. dans un CAS. Anxieuse. et elle arrive chez nous. elle se montre en opposition régulière. Micheline a alors un peu plus de quatorze ans. est déclarée inadéquate par le PMS. avec les recommandations de « bienveillance et de limites fermes » de l’équipe précédente. demande énormément d’attention. et de toute manière impossible en cours d’année… Le discours semble davantage se calquer sur les opportunités de place disponible plutôt que sur une évaluation rigoureuse des besoins. Mais une réorientation vers l’enseignement ordinaire. avec comme objectifs de rassurer Micheline. Micheline n’est pas d’accord avec le maintien dans l’enseignement spécialisé. déprimée.

seule. mais surtout sa violence. dort très peu. sont utilisées par les autres. Suivent des comparutions devant le juge de la jeunesse : il s’agit d’interpeller Micheline sur ses comportements et de tenter de la contraindre à y apporter du changement. La police l’emmène au poste où elle restera quelques heures. occupée à dessiner. Micheline épuise l’équipe éducative par la nécessité permanente d’intervenir en urgence. Notre direction insiste auprès . Les neuroleptiques n’ont guère l’effet attendu. menace. elle est transférée à la section de premier accueil de l’IPPJ. Reprendre un mode de vie d’adolescente est difficile pour elle. est en état d’agitation permanent. Micheline n’a pas la volonté (sans doute aussi n’est-elle pas encore capable) d’entreprendre une démarche thérapeutique qui demande un minimum d’introspection et de mentalisation. s’oppose. Au moment où elle arrive chez nous. cela fait plus de trois ans que Micheline parcourt la Communauté française pour trouver un milieu de vie. Les intervenants qui s’étaient engagés à apporter leur contribution se montrent assez réservés. Elle met tout en œuvre pour que les adultes s’occupent d’elle : de la crise avec débordements comportementaux à des attitudes déprimées. Et quelques jours plus tard. provoque. qui se révèlent rapidement insuffisantes. Micheline porte des coups à l’éducatrice avec qui elle est. Mais son agitation est croissante. Un soir. Micheline. et trépigne pour… revenir chez nous ! Les difficultés réapparaissent dès le trajet du retour. casse du mobilier et du matériel. ReIPPJ mais cette fois à la section fermée.122 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ neuroleptique. agressive. Les effets sont peu probants. équipe contrainte de recourir essentiellement à ses ressources internes. Re-comparution devant le juge de la jeunesse. Micheline est privée de liberté la nuit. dans le contexte d’un règlement de comptes entre adolescentes. Elle y apparaît très nerveuse. Elle ne sait plus réellement ce que c’est. les médecins sont perplexes. opposante. Re-appel à la police. Micheline insulte. Suite à un épisode où sa violence a l’effet d’un raz-de-marée.

voit Micheline « ailleurs ». un diagnostic et des recommandations… Chacun. c’està-dire là où il ne travaille pas. etc. cela ne facilite pas son admission dans les hôpitaux… Mais nous maintenons notre position catégorique. c’est-à-dire celui qui répondrait le mieux à ses besoins. celle du diagnostic. avec mise au point et stabilisation d’un traitement neuroleptique adapté. de manière récurrente. ce qui l’amène vers un nouveau CAU. nous pouvons adopter une position ferme. À partir de ce moment-là. il est devenu possible de ne plus concevoir la prise en charge de Micheline comme une partie de ping- . il est urgent d’examiner la question de ce qui est nécessaire à l’évolution de cette jeune fille. À partir de ce moment-là. permet à chacun de se « renvoyer la balle ». Nous refusons son retour à la sortie de l’IPPJ. L’expert mandaté par le juge de la jeunesse conclut à la nécessité de soins psychiatriques. dans le contexte précis d’une collaboration avec nous. implicite. Pour commencer. Comment sortir de ce cercle vicieux ? Il est plus qu’impératif de poser trois questions. Enfin. Les intervenants nous sollicitent encore sans tenir compte des recommandations… Le CAU demande à ce que nous la reprenions… Micheline n’étant pas porteuse d’une demande d’aide explicite. du type de prise en charge adéquat.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 123 du juge pour obtenir une nouvelle expertise psychiatrique.) qui. C’est finalement le premier hôpital psychiatrique dans lequel elle avait séjourné qui la reprendra en charge. C’est aussi l’occasion de poser la question des compétences (médicales. avant de voir son intérêt à elle. Seul un expert n’ayant aucun intérêt direct à voir Micheline séjourner dans un endroit plutôt qu’un autre pourra envisager la situation avec sérénité. avant de reprendre le travail éducatif dans un milieu résidentiel. Il insiste aussi pour que l’IPPJ joue son rôle de recadrage en cas de passage à l’acte violent. pédagogiques. Il faudra encore beaucoup de patience et d’énergie pour résister aux pressions. Le juge de la jeunesse suit ces recommandations.

*** L’île déserte aux patates chaudes (Billet d’humeur) Jean-Christophe SCHOREELS – Le Foyer retrouvé Il était une fois une petite île. Mais les différents traitements.124 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ pong – « l’un ou l’autre » – mais comme un travail en réseau – « l’un avec l’autre ». particulièrement à l’égard de variétés de pommes de terre atypiques. arrivaient à maturité… se révélant tout simplement indigestes. cadrant et accueillant. l’hôpital psychiatrique et l’IPPJ se sont engagés en sachant d’une part qu’ils resteraient les trois partenaires privilégiés. la « maison »… où elle fait l’expérience d’une relation solide et où elle se remet aux divers apprentissages nécessaires à sa croissance et à son autonomie. l’IPPJ un lieu de recadrage en cas de passage à l’acte violent. parfois. située non loin du continent. Dans un souci de normalisation et de calibrage. nous sommes le lieu de vie de Micheline. À l’origine. le fil du temps et l’environnement contribuant à accentuer leur croissance anarchique. de qualité. mais aussi. se sont soldés par des échecs : ces pommes de terre rebelles se développaient. bienveillant. C’est le juge de la jeunesse qui est chargé de la gestion de la situation et de la prise des décisions en collaboration avec les intervenants. Mais pour de multiples raisons elles n’ont pas poussé de façon traditionnelle. des plus élémentaires aux plus élaborés. souvent. . mais en sachant aussi le rôle que chacun jouerait. dont certaines sont appelées « patates chaudes ». Le CAS. Et nous. nombre de jardiniers se sont penchés au chevet de ces plantes. impropres à la consommation. il s’agissait de patates comme les autres. L’hôpital reste un lieu de soins. Un petit coin de terre.

au plus : « Faites-en n’importe quoi. Mais si certaines pommes de terre ne s’éternisent pas sur l’îlot. déploré des victimes… ∆ . refusent d’être associés à une quelconque recette de pommes de terre chaudes… L’eau. la couleur ou la saveur de sa chair n’a mentionné aucune recette. permet de gagner un peu de temps. ces ingrédients. sachez qu’une pomme de terre n’est dite « patate chaude » que si. Pour les amateurs de botanique. retournant. » – les seuls ingrédients (qui n’existent pas bien sûr sur l’île mais bien sur les côtes environnantes) indispensables à la cuisson qui sied le mieux à notre pomme de terre atypique et sans lesquels elle chauffe et chauffe encore. comestibles. intéressés par nos longues observations. d’autres. tôt au tard. sur le continent.MODÈLES D ’ INTERVENTION … 125 C’est à ce stade qu’elles sont envoyées sur la petite île où une méthode spécialisée et individualisée permet parfois d’éviter l’envoi direct au compostage. et seulement si : – le propriétaire qui l’a placée sur l’île n’a donné aucune indication sur la fermeté. Le message étant. On a même. donc. même de la purée. la seule ressource disponible sur cette île. Et ses éclats feront d’importants dégâts jusque parfois loin sur les terres voisines. par contre s’y transforment progressivement en « patates chaudes ». Mais. dans certains cas. la pomme de terre explosera. pourvu qu’elle ne me revienne pas.

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pour l’excursion de Karine et pour les photos d’identité de Sandra. Je vais te laisser. j’irai me coucher sans tarder. souriant. À son retour. n’oublie pas de réveiller tout le monde à 6 h 30. son sac. Il est malade.–5– Les intervenants sociaux Fin de journée d’un éducateur ordinaire (Fiction) Luc MORMONT – Vent Debout 21 h 50 — Salut. Je vais rechercher mon aînée chez sa copine. puis ils sont montés se coucher. Elle n’avait pas l’autorisation de sortir. Bon… Là. Ils étaient exténués. elle a eu son cours de danse aujourd’hui. ça va. Je dois me lever tôt demain : mes deux cadets partent en excursion et je dois être à 7 h 30 à l’école. Le docteur est venu et l’a mis en congé pour la semaine. Et puis. ça a un peu gueulé. — Oui. elle a passé la journée en ville avec son copain : l’école a téléphoné pour signaler son absence. *** . Ils ont mangé. Je pense qu’une fois rentré à la maison. serre la main de son collègue et sort. je crois que je t’ai tout dit. André traîne encore entre la salle de bains et sa chambre… Ah oui. fait leurs devoirs. Elle râlait parce que « Je n’ai pas à me mêler de son emploi du temps ! » À propos. la vaisselle. Sandra est rentrée il y a une heure. tu vas bien ? L’autre se retourne. John. il faudra donner l’argent. Il se lève. prend sa veste. pour les bus. Karine et Pierre sont rentrés à l’heure. La routine… Aujourd’hui Alain n’est pas allé aux cours. N’oublie pas les reçus.

son épouse faisant le plus souvent office de cuisinière. Ces jeunes nous étaient confiés pour leur hébergement. L’admission consistait en une discussion dans la salle à manger de l’institution. L’éducateur se donnait pour mission de se substituer à la famille. le directeur de l’institution et le chef éducateur. Les institutions étaient alors gérées en majorité par des congrégations religieuses. La plupart du temps. les prêtres et les sœurs qui officiaient comme éducateurs étaient encore très nombreux. tout le monde vivait dans la même maison : les jeunes. À cette époque. nous ne prenions pas l’initiative de les rapprocher. La majorité pénale. Les jeunes étaient généralement accueillis pour de longues périodes et les parents dès lors. Le métier découvrait donc la première génération d’éducateurs laïques et professionnels. Étaient présents le délégué du tribunal de la jeunesse. leur éducation. Les conditions d’admission étaient principalement basées sur la capacité du jeune à s’intégrer et sur sa volonté de participer à la vie du groupe. Nous nous conduisions en bon . de suppléer aux carences familiales. le directeur et sa famille . relative à la protection de la jeunesse. ils étaient les mauvais parents qui ne savaient pas éduquer leur progéniture ! Rares étaient les enfants qui réintégraient leur famille avant d’être adultes. Si le jeune nous disait n’avoir plus de contact avec eux. le jeune. rappelons-le. Notre secteur (les homes ou les maisons d’enfants) était alors uniquement régi par la loi du 8 avril 1965. Elle concernait tant les mineurs ayant commis des faits qualifiés « infraction » que les mineurs en danger.128 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Itinéraire d’un éducateur devenu spécialisé (Témoignage) Alain LEJACQUES – Oasis En 1975. était encore fixée à 21 ans. Elles dépendaient aussi de sa scolarité. ils ne quittaient ces institutions qu’à leur majorité. leur traitement. Après tout. quand j’ai commencé à professer dans le secteur de la protection de la jeunesse. autour d’une tasse de café. leur instruction ou leur formation professionnelle. n’étaient plus impliqués dans le processus d’éducation.

d’une part. quand à leur majorité. À quoi cela avait-il servi d’élever ces jeunes dans ce monde artificiel. nous en sommes persuadés. l’intérêt naissant pour l’approche systémique et de récentes circulaires ministérielles – nous permettant de suivre quelques jeunes en appartement – changèrent fondamentalement notre travail. en homme de peine. applicable aux services résidentiels agréés par la direction générale de l’aide à la jeunesse.LES INTERVENANTS SOCIAUX 129 père. En 1991. sans rapport avec leur milieu d’origine ? En 1983. soit des jeunes en danger. La famille reprenait une place centrale dans la prise en charge. François et les autres. En 1990 la loi sur la majorité à 18 ans était votée. Si. les études. l’arrivée de nouveaux éducateurs dans l’équipe. Mais. en professeur. en bonne mère. Luc. sont sortis grandis de cette expérience de placement. en cuisinier. il déjudiciarisait la protection de la jeunesse : le tribunal de la jeunesse conservait les jeunes délinquants et la Communauté française se chargeait de l’aide à la jeunesse. il légiférait notre pratique. Les intentions du décret (nous l’appliquions depuis longtemps !) étaient louables ! Mais notre réglementation. La préparation des repas. d’autre part. en animateur sportif et culturel. Que de bons moments passés avec Philippe. ne nous permettait de l’appliquer que partiellement ! . ils retournaient dans leur famille. les couchers et les levers… occupaient la majeure partie de notre temps. Que de grands déclics pédagogiques ! Un bon nombre de jeunes. ce qu’ils y retrouvaient ne correspondait plus en rien avec le type d’éducation qu’ils avaient reçue chez nous. La problématique individuelle et les raisons pour lesquelles le jeune faisait l’objet d’une saisine par le tribunal de la jeunesse n’étaient pas prises en compte. le décret relatif à l’aide à la jeunesse faisait son apparition. Jean.

favoriser la communication en leur sein sont les concepts auxquels nous nous attachons encore. Rendre les compétences aux familles. qui mettait en application l’arrêté de 1987 relatif à l’agrément et à l’octroi de subventions aux personnes et services assurant l’encadrement de mesures pour la protection de la jeunesse) nous permettait d’avoir. Paul ou Huguette ont réussi ? Comment mesurer s’ils sont devenus autonomes ? La plupart de mes collègues qui se sont essayés à ce genre d’exercice d’évaluation globale ont été atteints par le phénomène de « burn out » : sorte d’usure professionnelle qui se matérialise par des phases de découragement. Or une circulaire (la 87/3. au maximum. nous voulions faire le bonheur des bénéficiaires envers et contre tout. en réponse aux objectifs fixés par le représentant d’une instance de décision (le juge. plus précis et plus faciles à évaluer. nos objectifs sont beaucoup plus humbles. les jeunes et les familles pour qui nous recevons une mission. le directeur). aujourd’hui. être proche du milieu de vie des jeunes. nous ne sommes plus des éducateurs. nous faisons des propositions concrètes d’accompagnement – c’est-à- . les résultats de notre action ? Comment apprécier si Pierre. nous demandions des dérogations et. le conseiller. hier.130 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Un des principes fondateurs du décret est que le service doit. mais des intervenants qui accompagnons. dans l’immédiat. quelquefois. de démotivation… Par contre lorsque. nous nous mettions en porte-à-faux avec notre réglementation. pour un bout de chemin. dans son travail. 25 % de notre population en extra-muros… Nous forcions donc les portes administratives. Pourtant. Si. développer leur potentialité. Notre volonté fut dès lors d’individualiser au maximum nos prises en charge (terme très en vogue à cette époque) en favorisant la réinsertion des jeunes dans leur milieu de vie ou en les accompagnant en logement autonome. le temps moyen d’un accompagnement est descendu à six mois. Car se pose la question de l’évaluation ! Comment appréhender. Et nos missions sont plus courtes : de plusieurs années. mobiliser leurs ressources.

à nos valeurs personnelles. Et ce n’est pas un luxe que de nous inscrire dans un processus de formation permanente ni d’utiliser nos collègues pour partager tant nos émotions. Le juge écrit sur son ordonnance provisoire : « Je veux que Pierre structure son temps. Pour l’aider à structurer son temps. criminologue. *** J’ai maintenant l’âge d’être leur mère Ce qui ne fut pas toujours le cas (Témoignage) Fabienne JEANSON – Le Toboggan Premier semestre de 1989 Lors des différents entretiens d’embauche. Prenons un exemple.LES INTERVENANTS SOCIAUX 131 dire que nous proposons des moyens pour atteindre ces objectifs –. nous pourrons prévoir l’organisation pratique de son réveil. J’ai vite compris pourquoi. si j’avais déjà réellement travaillé avec des caractériels. que les stratégies de nos futures interventions. assistant social. notre action est évaluable.45 euros par mois de prime de pénibilité !). Pour l’aider à être régulier à l’école.) est un métier difficile. à la lecture de mon CV. nous noterons. Émotionnellement. (Pour la note humoristique un éducateur classe 1 reçoit 53. Cela nous renvoie très souvent à nos propres expériences douloureuses. le directeur du Toboggan m’avait demandé. par exemple : inscription dans un club sportif ou à une activité sociale. travailler sans cesse avec et dans la détresse des bénéficiaires est difficile à vivre. soit régulier à l’école et ne commette plus d’acte de délinquance. à ce qu’il va mettre concrètement en place. etc. nos impressions. . de ses trajets… Notre action sera donc divisée en éléments faciles à mesurer. » Nous allons réfléchir avec Pierre à la manière la plus adéquate d’y arriver. Nous élaborerons notre programme de prise en charge en accord avec lui. psychologue. Il n’empêche que le métier d’intervenant social (éducateur spécialisé.

une jeune fille de dix-neuf ans qui vient d’accoucher d’un petit garçon. La loi sur la majorité vient d’être modifiée : elle passe de 21 à 18 ans. L’ambiance est détendue et bon enfant. pull et baskets. seule. Jeans. me fixant comme une bête curieuse. On fait confiance aux jeunes. Je fais un bon café. les portes restent ouvertes. Les semaines. les filles sont en camp. Je ne suis pas très à l’aise. Lara quitte l’institution… . friment un peu. les mois s’écoulent. m’avait dit mon directeur. Mon apparence est très différente. quoi! Les filles se présentent. Nous nous asseyons autour de la table et commençons à papoter. Je les vois encore arriver: heureuses de retrouver le foyer. rigolent. Quelques jours plus tard Je pars en camp dans les Ardennes. je suis l’éducatrice référente de Lara. une des jeunes vient de lancer son poing dans le carreau pour un motif futile. l’ancienne éducatrice leur proposait des cours d’anglais. Février 1990 Mon contrat passe à durée indéterminée. Je suis la nouvelle éducatrice qui remplace une folle. Je tente de détendre l’atmosphère. je la fais le jour de leur retour. j’ai le look éducateur. faisait la purée avec de l’eau et venait travailler en Vespa. Souvenir inoubliable… Août 1990 Depuis quelques mois. Ma première prestation de vingt-quatre heures. c’est gagné. Les jeunes sont contentes. Enfin. je vais pouvoir être enceinte : « Pas de bébé pendant la période d’essai ».132 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Le 11 août 1989 Le jour où je commence à travailler. Une sortie au cinéma un soir de tempête nous vaut quelques frayeurs mais se termine par de grands éclats de rire. Bref. Jupes plissées et deux longues tresses.

Moi. tandis que le décret de l’aide à la jeunesse parle . Elle est issue d’un milieu modeste. des conflits verbaux de plus en plus violents apparaissent. j’essaie toujours de régler les difficultés seule. est mort il y a six ans… Quand je la rencontre. crie son désespoir. Claire souffre. sort le week-end et les prolonge jusqu’au mardi soir en usant d’amphétamines. fugue… Sophie. Elle est en rébellion contre sa mère : elle refuse son autorité. Sandrine. Ses parents étaient séparés et son père. Après avoir été maîtrisée physiquement. l’adolescente sent le poids d’un secret de famille. suite à une dispute avec sa maman. institution. L’institution met en place un travail familial et Sophie apprend que son père. est issue d’une famille bourgeoise du Brabant wallon. Claire a quinze ans. je reprends le travail en force : deux nouveaux suivis individuels – chaque éducateur de l’institution s’occupe plus particulièrement du dossier de deux jeunes. Sandrine se calme. elle est rejetée par sa famille suite à une plainte d’abus à l’encontre de son père. envisageons le temps comme un élément fondamental de la thérapie . Aujourd’hui. La crise passe. Pendant plus de six ans. pleure. se précipite vers un carreau et se cogne violemment la tête sur le verre cassé. Ce n’est pas dans mes habitudes. même âge. avait choisi de mourir. Février 1991 Après mon congé de maternité. après avoir souffert d’une grave maladie.LES INTERVENANTS SOCIAUX 133 Septembre 1990 Les jeunes sniffent du Sassi. qui aurait bien voulu qu’elle vive avec lui. Sa mère l’a abandonnée quand elle était encore en bas âge. J’ai tellement peur de recevoir un coup dans mon gros ventre que je fais appel au chef-éducateur. elles perdent le contrôle d’elles-mêmes. Quand elles en reniflent trop. sniffe du Sassi pour oublier. de l’accueil jusqu’au départ de ces jeunes – complètement dissemblables. je suis enceinte et la dernière nuit que je preste est pénible. Nous. la famille avait préféré taire ce choix… Mes deux jeunes mettent des mois à se stabiliser. Elle décroche au niveau scolaire.

C’est complètement paradoxal ! D’autant qu’il est vrai que l’idéologie du décret est formidable : avant. en plus des tâches inhérentes à ma nouvelle fonction. Mon directeur et moi sommes d’accord : les nuits éveillées sont inefficaces et inconfortables. je presterai près de 70 heures par semaine. je suis la plus jeune de l’équipe. je poursuis mon travail d’éducatrice référente. Deuxième semestre 1991 Notre directeur nous quitte pour occuper une fonction liée à l’application du décret. Ce poste de responsable de l’équipe éducative est donc ouvert et deux éducatrices postulent. de 22 h à 6 h. Et il y a aussi le déménagement de l’institution à préparer pour la fin de l’année… . je ne preste « plus qu’une nuit » ! Ce qui éveille une jalousie qui atteindra son paroxysme quand je n’en ferai plus du tout.134 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de diminuer la durée du placement. Durant les trois mois suivants. S’occuper de nos propres enfants après avoir passé une nuit de garde effective – les nuits éveillées – relève du défi. les papas sont présents et prêts à assumer leur rôle. Mais.) Pour ma part. Quant aux nuits dormantes. Je sais qu’on m’attend au tournant. La plupart d’entre nous sont devenus parents. J’ai vingt-six ans. Elles sont enceintes toutes les deux. 1993 Mon attention est accaparée par Claire et Sophie. certaines de nos jeunes étaient placées encore bébés et ne connaissaient rien d’autre que les foyers… Cette année-là est difficile pour tous les membres de l’équipe. Il est remplacé par le chef-éducateur. Par chance. Ce n’est pas facile. Restent donc uniquement des nuits dormantes (qui ne comptent toujours que pour trois heures. elles ne sont comptabilisées que pour trois heures. Nous les supprimons. Janvier 1992 C’est moi qui suis choisie.

Ils attendent mon arrivée et celle du papa . C’est l’aboutissement d’un long travail. Claire me demande d’y assister. nous quittons la chambre. Nous fuyons tous les trois par l’escalier de secours. À peine ai-je raccroché. dans une des chambres du service pédiatrique. Ils se séparent. Quand nous attendons l’ascenseur. un aide-soignant nous rejoint : nous devinons que cette grosse boule de drap qu’il tient sous le bras est le corps de Flore.LES INTERVENANTS SOCIAUX 135 Septembre 1993 Quelques semaines avant son accouchement. J’accepte. Un peu plus tard Claire et son ami ne parviennent pas à partager leur chagrin. Le 14 septembre 1993 Elle met au monde une petite fille qu’elle appelle Flore. morte. Claire va bien. Le jeune couple ne résistera pas au deuil. Son ami ne se sent pas de taille à l’aider. Sassi… Cette errance va durer quelques mois. On pleure. Je rassure Claire comme je peux. Claire reproduit les travers tant usés auparavant : alcool. C’est un honneur pour moi. On se retrouve tous les trois avec Flore. Ils refont tous deux leur vie de leur côté. . puis. Il se déchire. Le 23 novembre 1993 Je reçois un coup de fil désespéré de Claire : elle est à l’hôpital et Flore ne s’est pas réveillée après son biberon du matin. c’est l’hôpital qui m’appelle. J’essaie de ne pas pleurer. mais je ne sais que lui répondre quand elle me demande de lui dire que son bébé n’est pas mort… C’est insupportable. dans son corps et dans sa tête. ils annoncent à la jeune mère la mort de son bébé. Après une heure. Il descend à la morgue.

pour calmer les crises. Le psychiatre du Toboggan. lorsque j’arrive suite à l’appel des deux éducatrices. elle se demande si Audrey est au foyer. l’éducatrice référente et l’assistante sociale iront rechercher Audrey à l’école pour lui annoncer une terrible nouvelle. lundi. Mon directeur et moi sommes souvent appelés au téléphone. tard dans la soirée ou en pleine nuit. Mon directeur confirme la présence de l’adolescente. Auparavant. les jeunes ont déjà tout saccagé dans la cuisine. dont j’assure le suivi individuel depuis quelques mois. les mères « partagent ce privilège ». Lors d’une soirée particulièrement mémorable. en pleine crise de folie. Auparavant. se retrouve enceinte à quatorze ans. c’était principalement les pères qui étaient absents. Maintenant. Elle est en train de massacrer les carreaux du bureau où se sont enfermées mes deux collègues. nous occupions une partie d’un ancien couvent. en vain. a assassiné la mère d’Audrey ainsi que sa propre fille. C’est dur de redresser la tête. Pratiquement. qui travaille principalement au soutien de l’équipe éducative. Le lendemain. nous passons d’un living-salle à manger 150 m2 à un de 40 m2. Tout le monde. nous sommes maintenant dans une maison de type familial.136 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Fin 1993 L’institution a déménagé. le futur père. perd ses repères. Je dis bien : tout. comme le dit si bien la chanson. je maîtrise Nahima en l’entourant de mes bras. jeunes et adultes. avant de retourner l’arme contre lui. Je suis inquiète pour elle: elle veut garder le bébé et son petit ami. est ultra-violent. la demi-sœur d’Audrey. Il ne reste qu’Audrey. est inquiet. 27 novembre 1994 La police judiciaire de Bruxelles nous contacte : inquiète. Les conséquences sont alarmantes et déroutantes: nos jeunes filles se font des bébés (souvent) toutes seules. Parallèlement. 1994 Les situations des jeunes s’aggravent. Ainsi. Dans cet enfer. Nahima. . Mais tout le monde s’y met et l’orage finit par passer. Son beau-père. Audrey essaie de joindre sa mère.

Lors du deuxième avortement. Audrey demandera donc à changer d’institution. Je le suis. L’intervention est douloureuse. J’assiste à l’accouchement. Nous. je leur conseille d’avorter. Même quand je vais lui porter sa pilule contraceptive le jour où elle doit la reprendre. Nahima est enceinte de 14 semaines. ne sont pas finies. Volontairement. Il lui faudra plusieurs années pour franchir à nouveau sereinement le seuil du Toboggan. Maintenant. elle ne l’avait jamais fait. La vie n’est pas facile pour Nahima. sommes touchés dans nos tripes. je leur ai dit que. je ressentirai cette même douleur dans le ventre. je dois rester pro. mais quand elle nous regarde. je les soutiendrais. Comme elle. qui est passé aux drogues dites dures. Comment . Nahima subira deux interruptions de grossesse. adultes de l’institution. elle finit quand même par l’oublier. elles-mêmes. Elles n’ont pas encore réglé leur propre histoire. Elle a du mal à joindre les deux bouts : la petite famille doit vivre avec 32 000 francs belges dont est ôté un loyer de 16 000 francs. Juillet 1995 Nahima met au monde un petit garçon. Chaque fois que j’accompagnerai des jeunes pour des interruptions de grossesse. Je me sens trop investie. Soit audelà du délai légal de 12 semaines.LES INTERVENANTS SOCIAUX 137 Audrey est effondrée et quasiment inconsolable. Et elle vient ! C’est son petit-fils qui lui fera faire le chemin de Bruxelles à Mons : depuis deux ans que sa fille est au Toboggan. Jusqu’à sa majorité. Il ne tient pas ses promesses. en vain. elle revient mais n’aborde jamais la question du drame. j’ai mal au ventre. Ce n’est pas dans mes convictions mais ces jeunes filles. Or. sa mère au secours. Nahima appelle. elle voit les personnes qui lui ont annoncé le départ définitif de sa maman et de sa sœur. promet toujours d’arrêter de la battre. Sa maman a promis de venir. Et cette sensation restera identique quand elles me diront qu’elles ont bien réfléchi et qu’elles veulent garder leur bébé… Pendant des années. Quand les crises sont trop éprouvantes. Maintenant. mais aussi inconsciemment. Son ami. quelle que soit leur décision.

les parents de Marie ne s’entendent plus. les bibis et les areuh-areuh ? 1996 En quelques mois. entre les couchesculottes.138 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ croire qu’elles vont enfin parvenir à la régler. L’institution a des sueurs froides. À cette époque. Septembre 1999 C’est à cette époque que je rencontre Marie qui. Janvier 1999 On commence à évoquer la réforme de l’aide à la jeunesse. en tout cas dans les situations de grossesse. La fonction de l’éducateur est enfin un peu plus reconnue. Ils boivent beaucoup. 1999-2000 Le temps file. elle se voit faisant les piqûres d’insuline à son papa. vit depuis de longs mois dans la rue. Cela améliore notre travail. aussi loin que ses souvenirs remontent. Marie a perdu son papa quand elle avait six ans. nous apprenons la mort par surdose de trois de nos anciennes. Les conditions de travail des éducateurs s’améliorent : l’horaire passe de 40 heures à 39. en un an. Les heures de nuit comptent entièrement. à quatorze ans et demi. On pense à doubler l’éducateur référent. On parle de supprimer des lits et du personnel. Juin 1999 La réforme aboutit à la création de deux nouveaux emplois temps plein pour l’équipe éducative (ils ne seront subsidiés qu’à partir de janvier 2002). Puis de 39 à 38. Quand le père . Marie est la cadette et.

notre petite Marie s’interpose entre sa mère et son beau-père. et Marie finit quand même par s’y abandonner. Elle traîne les rues. l’épouse de Dutroux. Marie est donc élevée par sa grand-mère paternelle. lui.LES INTERVENANTS SOCIAUX 139 meurt. me fend le cœur. au foyer. Malgré tout cela. et qu’elle le choisit. sa maman vient la rechercher. Mais elle a été dénoncée. Marie est surprise : d’habitude les institutions renoncent à garder une fugueuse qui leur fait perdre de l’argent (subsides atrophiés après dix jours de fugue). Monsieur est violent. Elle fugue de l’institution qui refuse de poursuivre avec elle. Nous sommes patients. et personne n’avait rien remarqué. Ce n’est pas facile de quitter la rue. tous les week-ends. Elle est placée. préfère la confier à sa belle-mère qu’elle déteste. Elle a passé des pilules d’ecstasy dans une discothèque. d’aller visiter Marie en prison. dans la même aile que Michèle Martin. En fait. Elle semble heureuse. officiellement fin septembre. sa place est prête. Jusqu’au jour où il lui demande de choisir entre lui et ses filles. sur les tables du café. Quand il a bu. Voir ce bout de fille d’1m40 au parloir. Marie est ravie. mignonne. elle ne l’intègre réellement que quelques mois plus tard. pour moi. La maman le quitte à plusieurs reprises. pour que des messieurs donnent de l’argent à cette petite poupée ! Et puis. Marie évolue bien. alors qu’elle a dix ans. le juge . Elle a refait sa vie et son compagnon est d’accord pour s’occuper de ses deux derniers enfants. sa mère. Janvier 2001 C’est très difficile. Ici. Mais elle déchante très vite. Mais elle revient toujours vers lui. la trouvant trop difficile. Elle commence à fumer. Elle arrive chez nous. et pas que du tabac. un jour. L’article 53 de la loi sur la protection de la jeunesse ne sera supprimé qu’en 2002 : s’il n’y a pas de solution de remplacement. Marie a douze ans. emmenant ses filles. Elle est petite. Elle me confiera plus tard que sa grand-mère la faisait danser. Elle côtoie des voyous qui l’entraînent dans leurs délits.

Si je compte bien. Elles sont merveilleuses ! Elles me (elles nous) poussent constamment. Soit environ 600 adolescentes à rencontrer. N’est-ce pas finalement la meilleure façon d’être et de rester à la page ? Mais le serai-je encore lorsque j’aurai l’âge d’être leur grandmère ? *** . en Communauté française. La plupart des jeunes filles que j’ai rencontrées. sont inoubliables à bien des égards. J’aime mon travail. Elles en connaissent beaucoup sur la vie. c’est leur perspicacité. dans de grands éclats de rire. elles nous aident à nous investir (tout en restant pro). il me reste 28 ans de carrière. dans le domaine de la pédagogie. la finesse avec laquelle elles analysent les situations. qu’une institution publique de protection de la jeunesse pour les filles. Marie est confiée à l’IPPJ de Saint-Servais pendant plusieurs mois. régulièrement. Même si ce que j’ai relaté est souvent triste. il est passionnant. Elle s’est enfin décidée à reprendre une formation. Mais pas seulement : d’un point de vue personnel aussi. à innover. je pars très souvent avec mes gamines. Fin janvier 2001 Après quinze jours passés en prison. comme je le dis si souvent. Aucune ne méritait le placement. Ce qui les rassemble toutes. à créer. Elle a dix-huit ans.140 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ de la jeunesse est en droit d’incarcérer un mineur pour une durée de quinze jours maximum. Janvier 2003 Marie revient nous voir. (Il n’existe. à nous remettre en question. leur intelligence.) Elle en fuguera. et il y en eut déjà près de 250.

Mais ne nous prenons pas au sérieux comme certains de nos collègues et certains de nos concitoyens. la seule valeur. Quelles que soient les complexités des situations que nous rencontrons. aujourd’hui. Alors attachons-nous donc à simplifier les choses au maximum. et politiques. C’est une chance dans cette complexité incroyable. Nos tâches ont des implications humaines.LES INTERVENANTS SOCIAUX 141 Lorsqu’il est question de (auto)dérision dans le travail (Billet d’humour) Denis RIHOUX – La Pommeraie Nous sommes une infime partie de l’humanité qui avons la chance d’avoir une mission intéressante dans cet espace-temps dont on ne connaît ni la naissance ni la suite. potentiellement énormes. Quelle est l’alchimie entre scientificité et mise en relation ? L’un sans l’autre c’est l’ouverture à la dérive et la fermeture au développement. c’est avant tout la rencontre entre êtres humains. sociales. Le seul truc. partiellement. à mon sens. c’est que nous jouons des rôles différents et que nous les avons plus ou moins (pas) choisis. Moi. Disons-nous nous-mêmes. gais lurons du non-savoir. nous faisons des choses sérieuses mais pas plus sérieuses que la plupart des collègues et des concitoyens. embarqués malgré eux sur un même esquif. qu’il vaut la peine de poursuivre Ne laissons pas aux autres le soin et le droit de nous définir. c’est la mise en relation qui m’intéresse le plus. animés par la quête du bienêtre. surtout. Oui. peut-être. . (cela restera trop compliqué quand même) et à nous regarder nous-mêmes (et les autres mais d’abord nous-mêmes) comme de pauvres petits empiristes.

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Être au clair par rapport à cette errance commune et à cette attribution hasardeuse des rôles de la pièce permet une prise de distance salutaire pour soi, pour les autres et permet d’accéder à un stade avancé de la mise au monde : l’autodérision. Et mon projet est de l’ériger, l’autodérision, en art de vivre et en technique de travail.

–6– Évaluation de notre travail
Antoine se vante de réaliser régulièrement des « coups » et d’être certain de ne jamais se faire prendre. Lorsque l’éducateur utilise l’exemple d’Icare, qui à force de vouloir voler de plus en plus haut s’est brûlé les ailes, Antoine demande : — Icare, c’est un ancien du foyer ?

Plus dure sera la chute (Fiction) Luc MORMONT – Vent debout
Georges est fort. Très fort. Lorsque ses poings parlent, les autres se taisent. Même les profs, à l’école. Enfin… avant. Avant les juges, la police, les homes, et tous ceux qui voulaient le voir baisser sa garde. « Life is a fight », c’était ainsi qu’il voyait le monde. Il fallait être fort, plus fort que les autres, alors, il a voulu montrer à tous, et il s’est engagé. Il a pris le train pour la France. La Légion étrangère. Là, on ne lui a rien expliqué. Ils lui ont hurlé dessus, il a frappé. Maintenant, il est en route pour le bataillon disciplinaire, en route pour la Corse. La Corse… là où il avait fait un voyage, une expédition avec d’autres jeunes placés comme lui. En ces temps-là, il aurait pu choisir de changer, ils le lui avaient dit. Maintenant, c’est eux qui vont tenter de le changer, de le briser. À genoux devant les waters, Georges vomit. Il dégueule ce piège dans lequel il s’est fourré. Il crache toutes ses frimes. Il pleure. Il appelle sa mère. Le voilà homme dans un monde aussi violent que les coups de poings qu’il distribuait. Et soudain, il regrette le temps des discussions où il pouvait asséner son avis avec hargne, où les éduca-

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teurs indulgents l’écoutaient et tentaient de le raisonner. Ils avaient entendu sa révolte, son cri. Lui ne les avait pas écoutés. Il lui fallait tenir le rôle qu’il s’était assigné. Georges sombre, parce qu’il s’est réveillé trop tard.

***

À la recherche d’une évaluation Marc COUPEZ et Diane MONGIN – Le Toboggan
Nous accueillons des adolescents en grande difficulté pour les accompagner (ainsi que leurs familles), pour les aider à concevoir leur projet de vie et à devenir des adultes pacifiés et autonomes. Ils sont tous différents. Si notre intervention est à chaque fois sur mesure, enthousiaste, professionnelle et humaine, elle respecte néanmoins les règles de la société où nous vivons. Nous ne travaillons jamais seuls mais en étroite collaboration avec les autorités mandantes et souvent avec d’autres services. Qu’est-ce qui peut nous permettre d’évaluer si nous avons réussi ou de juger de la qualité de notre travail ? Faut-il chercher à déterminer les qualités intrinsèques d’un travail supposé bien mené, en tirer des règles reproductibles et analyser en quoi elles sont effectivement mises en œuvre ? Supposé en vertu de quoi ? Faut-il se fonder sur les résultats obtenus pour dire si une intervention est pertinente ? S’il est une matière, un secteur, une forme d’intervention laborieuse à évaluer, c’est incontestablement l’action éducative menée auprès des jeunes difficiles. Quelle est l’évaluation de notre travail la plus appropriée à ce qu’il est véritablement ? Pour répondre à cette question, nous évoquerons les méthodes d’évaluation existantes avec leurs points forts et leurs failles. Nous nous appuierons sur leurs manques pour tenter de définir une méthode d’évaluation encore à construire.

. ce qui entre en contradiction avec l’hyperspécialisation des services. Tentation légitime parce que rassurante. C’est à ce niveau que se situe le paradoxe. organisé et structuré de manière très formelle. qui plus est. et qui répond à un besoin des travailleurs. En effet ce type d’évaluation met parfaitement en lumière un paradoxe important. Dès lors. Il est donc insuffisant et doit être adapté. dits spécifiques ou alternatifs. pour évaluer des services prenant en charge des jeunes. dite objective. Mais il ne s’agit là que d’une vision très mécanique. de s’appuyer sur une analyse minutieuse. la tentation est grande. s’encombre d’une multitude de règles. L’évaluation des résultats Une autre possibilité est d’opérer une évaluation en termes de résultats.ÉVALUATION DE NOTRE TRAVAIL 145 L’évaluation du respect des règles Le secteur de l’aide à la jeunesse. toujours en décalage avec la spécificité très pointue des services qui pourraient les accueillir. qui ne rend pas compte de la qualité ou de la permanence du travail effectué avec les adolescents et. voire légaliste. Or les symptômes des adolescents en crise ne doivent pas être entendus isolément. entre autres. alors que la qualité de leur travail tient justement. à leur capacité à dépasser cette spécificité pour porter sur l’adolescent et ses difficultés un regard global et unifiant. de circulaires et d’informations de tous ordres. ne trouvent pas de place adaptée… L’inconvénient majeur de ce type d’évaluation est qu’il est avant tout contrôle et surtout contrôle de la spécificité des services. il est impératif de poser sur eux un regard global et non dissocié. porte sur l’hyperspécialisation des services. L’histoire a amené le secteur de l’aide à la jeunesse à s’organiser en créant des services de plus en plus spécialisés. formelle du respect des règles et des circulaires administratives. Cette situation a d’ailleurs pour conséquence que ces jeunes. de manière à ce que le jeune puisse être orienté de manière précise vers la structure spécialisée susceptible de lui convenir en fonction de ses difficultés.

trente ans après ? Et dès lors. comment évaluer la part de l’intervention d’un service sur autant d’années et avec les innombrables facteurs à prendre en considération sur une aussi longue période ? Pour légitime qu’elle soit. s’apparentant plutôt à un accompagnement et à une compréhension réciproque des interventions. à travers la recherche à tout prix de ces résultats de verser dans le seul contrôle social ? Notre action éducative vise à permettre à chaque adolescent de construire son autonomie comme acteur dans la société mais tout en réalisant ce qui fait de lui un être tout à fait singulier. dix ans. comment discriminer les effets des interventions ponctuelles des travailleurs sociaux en présence dans l’histoire tumultueuse de la vie d’un jeune en crise ? Quand faut-il opérer cette évaluation ? Sur le moment. cette évaluation n’a que peu de sens eu égard au contexte particulier de notre travail. en tout cas particulièrement ardu à réaliser car il met en jeu des critères infinis et souvent difficilement objectivables. L’intervision et l’évaluation de la pertinence de notre action éducative Il nous faut donc rechercher du côté d’une évaluation subjective. D’où la nécessité d’envisager l’évaluation en étroite relation avec nos objectifs sous peine de voir ceux-ci être déterminés par la nature de l’évaluation choisie.146 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Or les résultats quantifiables sont-ils vraiment représentatifs d’un chemin parcouru par l’adolescent ? Il y a risque de dérive… En effet. En effet. La course aux résultats risque d’oublier en cours de route ce deuxième volet. . sinon impossible. vingt ans. ne risque-t-on pas. Elle n’est guère praticable car elle ne tient pas compte de la subjectivité de notre action et de notre interdépendance avec les autres acteurs sociaux. si la qualité de notre intervention n’est mesurée que par les résultats que nous obtenons. ce type d’analyse est. Même en dehors de ce risque de dérive.

regard qui s’appuie plus sur une transparence des pratiques et sur un partage de celles-ci (intervision) que sur des règles objectives totalement inadaptées à la réalité subjective de ces prises en charge. de formation. Contrôler le respect des règles spécifiques n’a valeur que de contrôle et peut même dans certains cas entraver une action éducative globale pertinente. ses surprises. pour ce faire. la composition et la forme à donner à cette brique en fonction des autres pièces de l’édifice… *** . la complexité et l’interdépendance des facteurs en jeu. Ce qui n’empêche pas de s’efforcer de connaître la qualité. elle s’éloigne des règles édictées. même si. À ces types d’évaluation finalement peu opérants. mais il nous paraît inutile. nous préférons une évaluation subjective qui tienne compte des interactions des différents services en présence et qui privilégie l’accompagnement et la compréhension des interventions.ÉVALUATION DE NOTRE TRAVAIL 147 Il manque d’études. de compétences dans ce domaine… La particularité même des situations et des jeunes pris en charge isole les services et les travailleurs qui ont choisi d’assumer ces missions. Nous devons en effet prendre conscience que notre travail n’est qu’une brique d’un large édifice qui se construit grâce à une multitude d’expériences et d’actions et que cet édifice fait partie intégrante d’un être humain avec ses ressources. La valeur d’un service doit pouvoir s’apprécier en fonction de la pertinence de son intervention éducative. ses choix. d’user de modes d’évaluation inadéquats. voire dangereux. Évaluer notre action peut nous aider à affiner nos interventions et à mieux conjuguer nos efforts entre intervenants sociaux. Évaluer la qualité d’une intervention à la mesure des résultats obtenus est difficile à mettre en œuvre vu le nombre. Il est dès lors fondamental de chercher à développer un nouveau regard sur ces interventions. Il peut même parfois être dangereux de viser à tout prix des résultats tangibles.

bien sûr : que deviendra-t-il dans dix ans. Dans les semaines qui suivent. Un an après. responsable d’un manège équestre où il donne des cours d’équitation à des enfants. nous le perdons un peu de vue. ∆ . Il est majeur. je le retrouve avec son amie et leur bébé. tous nos vœux l’accompagnent. c’est bien grâce à la Bastide blanche ! » C’est une manière de faire une évaluation . il me dit : « Si j’en suis là. soins intensifs… Il s’en sort. les réunions… ne laissent guère de place à l’inspiration ou de temps pour la transpiration. je me retrouve avec ce souvenir. les conneries de nos jeunes. À toutes fins utiles… X nous arrive à dix-sept ans. il nous fera une sérieuse tentative de suicide : coma. Entre deux occupations. les rapports aux mandants. évaluation à court terme. Plus tard. Il tombe amoureux d’une fille qui travaille avec lui. révélateur du métier. Il est visiblement en grande forme et on ne peut ignorer le bonheur qui se lit sur son visage. les paperasses. Parti pour écrire un billet d’humeur. hôpital.148 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ À toutes fins utiles… (Souvenir) Georges CAPART – La Bastide blanche Les comptes. il arrive vaille que vaille à travailler avec des chevaux. dans un manège. dans vingt ans ? En attendant. avant-bras et poignets lacérés à coups de cutter.

les loisirs. l’administration. Les interventions décrites au long de ces pages se veulent attentives à la richesse de l’échange avec autrui. Elle fait partie de la vie. Des histoires. Pour cela nous préconisons de mettre à leur disposition un accompagnement professionnel et humain. la sexualité. les propriétaires. et porteurs nous l’espérons de cette subtile alchimie d’échanges entre des adolescents et leurs aînés. la révolte et l’incompréhension du monde côtoient une action raisonnée et profondément respectueuse de la personne humaine. professionnels de l’éducation. parents. les parents. des réflexions où l’inexpérience. éducateurs. le travail. Parce que c’est exclusivement de celle-ci qu’il est question. Il n’est pas question d’appliquer des solutions toutes faites à des consommateurs plus ou moins volontaires. Ces mots du quotidien résonnent dans la vie de chacun d’entre nous : jeunes. mais d’aider des adolescents en souffrance à mettre en œuvre leurs ressources personnelles. qui a la volonté et les moyens . la famille. des témoignages. l’amour. Un parcours fait de mots chargés de sens et d’émotions. etc. les copains. L’aide à la jeunesse n’est pas une entité isolée du reste du monde.Conclusions Pour conclure Les auteurs Nous voici au terme de notre écriture. comme l’école.

Que la qualité de votre présence. aux comportements. votre cœur. que votre attention laisse au cœur de vos jeunes une richesse qui ne passera pas. De leur donner les moyens. *** En guise d’au revoir Georges CAPART – La Bastide blanche Ce que je voudrais vous dire avant de m’en aller. (Georges Capart aura pris sa retraite lorsque paraîtront ces lignes. jusqu’à pouvoir pleurer avec eux. aux croyances. votre cœur. les aléas de chaque journée. Ayez de la patience. dans ce monde complexe et en constant devenir. de leurs échecs et de leurs déviances. Qu’il puisse partager. à l’identité. le temps travaille avec vous . pour comprendre le passé et agir. éducateurs et éducatrices. à vous.) ∆ . À chacun sa carte. Un placement en institution. des difficultés de vie. Soyez des professionnels: que cela ne vous empêche pas de les aimer. au sens… bref à tout ce qui fait l’homme. sachez pardonner jusqu’à septante-sept fois. Les événements se succèdent. la relation à autrui… c’est cela notre territoire. Heureusement. d’ouvrir les portes d’autres « possibles ». puis cent fois sur le métier… Que votre autorité les guide. mais qu’il souffre. pour construire demain et non pour que demain arrive. Que votre professionnalisme ne dessèche pas votre cœur pour qu’il puisse encore se réjouir lorsque des jeunes que vous avez pris en charge réussissent et s’en sortent.150 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ d’adapter le scénario à l’environnement. nous croyons aux compétences de chacun de ceux et celles avec qui nous cheminons. de joie ou de peine. Ça n’arrête jamais. ici et maintenant .

AWIPH AJ CEFA CAS . (RW). Centre d’accueil spécialisé. (Enseignement). La jeune fille : Si tu le dis ! L’éducateur : Un exemple ? Si un passant dit à un pêcheur : « Vous avez pris quelque chose ? » les gens sourient. vous accordez autant d’importance « aux mots et au contexte ». au souper. Aide à la jeunesse. A pour activité l’aide préventive au bénéfice des jeunes dans leur milieu de vie et dans leurs rapports avec l’environnement social. c’est clair ! L’éducateur : CQFD. (Communauté française). Aide en milieu ouvert. La jeune fille … L’éducateur : Attends… Et si un mec dit à ses copains toxicomanes : « Vous avez pris quelque chose ? » La jeune fille : Vu sous cet angle. Les abréviations AS AMO Assistant(e) social(e). (AJ). (AJ). L’éducateur : Nous leur accordons de l’importance parce qu’ils sont des jalons qui nous permettent de construire le territoire des autres. La jeune fille : Je ne comprends pas pourquoi vous. des problèmes psychologiques graves. Centre d’Éducation et de Formation en Alternance.Lexique Un soir. les éducateurs. des faits qualifiés infraction répétitifs ou lorsque la demande d’accueil concerne un jeune qui est confié au groupe des institutions publiques de protection de la jeunesse. Agence wallonne pour l’intégration de la personne handicapée. A pour mission d’organiser un accueil collectif de quinze jeunes qui nécessitent une aide particulière et spécialisée eu égard à des comportements agressifs ou violents.

en suite de l’accompagnement. CF COE COO CPA CPAS DGAJ IMP IPPJ PMS PPP RW SAJ SPJ TJ . Le centre établit pour chaque jeune un bilan d’observation et un projet d’orientation favorisant. Braine-le-Château (fermé). Direction générale de l’aide à la jeunesse. Dirigé par le conseiller. Service de protection judiciaire. Parquet et juges de la jeunesse. Pour les filles. à régime ouvert ou fermé. (Ministère fédéral de la Justice). (AJ). Région wallonne. A pour mission d’organiser un projet particulier et exceptionnel d’aide aux enfants et aux jeunes en difficulté. Cette aide est apportée selon des modalités particulières non prévues par les arrêtés spécifiques. Centre de premier accueil. à ses parents ou à ses familiers un accompagnement social. Tribunal de la jeunesse. Institut médico-pédagogique (AWIPH). 37 de la Loi) des mineurs de plus de douze ans ayant commis un fait qualifié infraction (art. Jumet (ouvert) et Fraipont (ouvert et fermé). (Communal). Dirigé par le directeur. Centre d’orientation éducative. une mise en autonomie. éducatif et psychologique dans le milieu socio-familial ou. A pour mission d’apporter au jeune. Centre public d’aide sociale. Communauté française.152 CAU ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Centre d’accueil d’urgence (AJ). Saint-Servais (ouvert et fermé). si possible et si l’intérêt du jeune ne s’y oppose pas. Projet pédagogique particulier. Pour les garçons : Wauthier-Braine (ouvert). (AJ). (AJ). Même mission que le COO. Peuvent y être placés (art. A pour mission d’organiser en permanence un accueil collectif de sept jeunes au moins qui nécessitent une aide urgente consistant en un hébergement en dehors de leur milieu familial de vie. Service d’aide à la jeunesse. Contribue à l’élaboration de programmes d’aide pouvant être mis en œuvre à l’issue de l’accueil du jeune par le centre selon les directives données en ce sens par l’instance de décision. 36/4 de la Loi). la réinsertion du jeune dans son milieu familial de vie. l’analyse approfondie et une action spécifique visant au dépassement de la crise par le biais d’un encadrement adapté à cette fin. Institution publique de protection de la jeunesse. Centre psycho médico social (enseignement). A pour mission d’organiser l’accueil collectif et l’éducation de dix à quinze jeunes qui présentent des troubles et des comportements nécessitant une aide spécialisée en dehors de leur milieu familial et justifiant par leur gravité l’observation. (AJ). (AJ). (Administration de la Communauté française). (AJ). (AJ). Centre d’observation et d’orientation.

12. se dessaisir et renvoyer l’affaire au ministère public aux fins de poursuites devant la juridiction compétente en vertu du droit commun s’il y a lieu. conformément au décret de 1991 . de préservation ou d’éducation. EVERBERG : Centre de placement provisoire (fermé. MANDANTS : Les conseillers. RÉFÉRENT : travailleur social – éducateur – chargé spécialement de la prise en charge et de l’accompagnement individuel d’un jeune au sein d’un service ou à partir de celui-ci. de type carcéral) pour mineurs (garçons de plus de quatorze ans) ayant commis un fait qualifié infraction (grave).03. par décision motivée. Art. il met en œuvre les mesures prises par le juge de la jeunesse en application de l’article 38 du même décret. CONSEILLÈRE : il ou elle dirige le service de l’aide à la jeunesse (SAJ) dans chaque arrondissement. Si la personne déférée au tribunal de la jeunesse en raison d’un fait qualifié infraction était âgée de plus de seize ans au moment de ce fait et que le tribunal estime inadéquate une mesure de garde. conformément au décret de 1991. il peut. Le tribunal de la jeunesse connaît des réquisitions du ministère public à l’égard des personnes poursuivies du chef d’un fait qualifié infraction commis avant l’âge de dix-huit ans accomplis. 36/4 de la Loi de 1965. DIRECTRICE: il ou elle dirige le service de protection judiciaire (SPJ) dans chaque arrondissement. créé le 01. du service de protection judiciaire (SPJ) ou du service d’aide à la jeunesse (SAJ). il propose et conclut des accords d’aide aux bénéficiaires et à leur famille.03. . MAISON FAMILIALE : petit service résidentiel (AJ).1987 abrogé le 15. DIRECTEUR. MILIEU FERMÉ : hébergement privatif de liberté (uniquement en IPPJ ou à Everberg).1999).LEXIQUE 153 Divers CONSEILLER. Les articles de la loi du 8 avril 1965 (État fédéral) et du décret du 4 mars 1991 (Gouvernement de la Communauté française) Art. DÉLÉGUÉ (E) : travailleur social de terrain et membre du service social du tribunal de la jeunesse (TJ). 38 de la Loi de 1965.2002 à Everberg par l’État fédéral avec la coopération des Communautés française et flamande. les directeurs et les juges de la jeunesse. A pour mission de prendre en charge au minimum six et au maximum dix bénéficiaires en vue de leur offrir un cadre familial (Arrêté Communauté française du 07. TYPE 8 : enseignement spécialisé adapté aux besoins éducatifs des enfants atteints de troubles instrumentaux.

s’il a plus de seize ans.F. le mineur peut être gardé provisoirement dans une maison d’arrêt pour un terme qui ne peut dépasser quinze jours. • décider… que l’enfant sera hébergé temporairement hors de son milieu familial de vie . – soumette l’enfant ou sa famille à des directives ou à un accompagnement d’ordre éducatif .01. de se • fixer dans une résidence autonome. 39 du Décret C.2002. de sa famille ou de ses familiers lorsque l’intégrité physique ou psychique d’un enfant… est actuellement et gravement compromise et lorsque des personnes investies de l’autorité parentale… refusent l’aide du conseiller ou négligent de la mettre en œuvre. 53 de la Loi de 1965. Art. En cas de nécessité urgente de pourvoir au placement d’un enfant… le tribunal de la jeunesse peut. Le tribunal de la jeunesse peut. Ces mesures sont mises en œuvre par le directeur. soit prendre une mesure de garde provisoire pour un délai qui ne peut excéder quatorze jours. Article abrogé depuis le 01. Le tribunal de la jeunesse connaît des mesures à prendre à l’égard d’un enfant. 38 du Décret C. • permettre à l’enfant. soit autoriser le conseiller à placer l’enfant de moins de quatorze ans pour un terme qui ne peut excéder quatorze jours.154 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ Art. de 1991. après avoir constaté la nécessité du recours à la contrainte. de 1991. S’il est matériellement impossible de trouver un particulier ou une institution en mesure de recueillir le mineur sur-le-champ et qu’ainsi les mesures prévues à l’article 52 ne puissent être exécutées. ∆ . assisté du service de protection judiciaire… Art.F.

Les services qui ont participé à la rédaction de ce livre LA BASTIDE BLANCHE – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue de l’Abattoir 62 – 6200 Châtelet Tel : 071/39 53 28 – Fax : 071/40 23 79 e-mail : bastide.be Hébergement de 15 garçons de 14 à 18 ans (prolongation possible jusqu’à 20 ans) LE FOYER RETROUVÉ – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue Jean Volders 2 – 6043 Ransart (Charleroi) Tel : 071/35 06 75 – Fax : 071/35 73 85 e-mail : michel. 12 jeunes dans le projet CAS et 14 jeunes dans le PPP VENT DEBOUT – PPP depuis le 1er mai 2002 Rue des trois Rivages 39 – 4020 Liège Tél : 04/362 40 43 – Fax : 04/362 11 78 e-mail : lucmormi@hotmail.bellaire@belgacom. 43 – 7603 Froyennes Tel : 069/88 81 94 – Fax : 069/88 81 81 e-mail : airslibres@skynet.com Hébergement de 15 filles de 14 ans à 18 ans ALTITUDE 500 – L’ORÉE – CAS et PPP depuis le 1er janvier 2002 Domaine de Beauplateau – Allée des Hêtres.net Hébergement de 15 filles de 12 ans à 18 ans LE TOBOGGAN – CAS depuis le 1er janvier 2002 Route d’Obourg 16 – 7000 Mons Tel : 065/36 11 49 – Fax : 065/33 70 83 e-mail : toboggan@ibelgique.be Hébergement de 15 garçons de 15 ans à 18 ans LA MAISON HEUREUSE – CAS depuis le 1er décembre 2001 Rue Émile Vandervelde 536 – 4610 Bellaire Tel : 04/362 67 99 – Fax : 04/370 00 06 e-mail : mh. 1 – 6680 Sainte-Ode Tel : 061/68 80 43 – Fax : 061/68 87 80 Accueil résidentiel et non résidentiel de jeunes (filles ou garçons) à partir de 15 ans.blanche@swing.vdw@swing.be Accueil résidentiel et non résidentiel de 15 jeunes (filles ou garçons) de 14 à 18 ans .com Accueil résidentiel de 12 jeunes (filles ou garçons) de 14 à 18 ans SERVICE AIRS LIBRES – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue des Combattants.

be Suivi dans le milieu de vie de 8 adolescents (filles ou garçons) ∆ .be octogones.amarrage.pommeraie.A. secrétariat et Antenne Dolhain : Rue Moulin en Rhuyff 20 – 4830 Dolhain Limbourg Tel : 087/76 51 89 – Fax : 087/76 40 77 e-mail : oasis.) Autres services appartenant au Groupement des CAS et PPP L’ODYSSÉE – CAS depuis le 1er janvier 2002 Rue du Redeau 68 – 5530 Yvoir Tel : 082/61 03 96 – Fax : 082/61 03 92 Chaussée de Dinant 980 – 5100 Wépion Hébergement de 11 jeunes (filles ou garçons) de 14 ans à 18 ans LE CHENAL (DE L’AMARRAGE) – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue de Virginal 15 – 7090 Hennuyères Tel : 067/64 60 77 – Fax : 067/64 60 77 e-mail : amarrage@proximedia.be – site : www.be Hébergement et prise en charge de 15 garçons de 12 ans à 18 ans OASIS ASBL – PPP depuis le 1er février 2003 Siège social. FOYER LILLA MONOD – PPP en demande d’agrément Rue du Prévôt 26 – 1050 Ixelles Tel : 02/537 94 06 – Fax : 02/537 65 93 e-mail : lillamonod@skynet.be Antenne liégeoise : bd Émile de Laveleye 114/052 – 4020 Liège Tel : 04/344 44 49 – Fax : 04/341 03 59 e-mail : oasis. comptabilité.be Prise en charge individuelle de 15 jeunes (filles ou garçons) De 0 à 18 ans pour les interventions familiales De 16 à 18 ans pour les accompagnements en logement autonome Deux lits pour l’hébergement d’urgence des jeunes pour lesquels nous sommes mandatés. direction.chanmurly@wanadoo.dolhain@tiscali.be Hébergement de 18 filles de 14 ans à 18 ans (dont 3 jeunes telles que décrites dans l’Arrêté des C.be Hébergement de 10 jeunes (filles ou garçons) de 15 ans à 18 ans OCTOGONES-LE CHANMURLY – PPP depuis le 1er février 2003 Rue de Sélys 31 – 4000 Liège Tel : 04/252 50 66 Fax : 04/252 77 87 e-mail : chanmurly@skynet.be – site : www.156 ADOLESCENTS DIFFICILES … ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ LA POMMERAIE – PPP depuis le 1er janvier 2002 Rue de Gesves 10 – 5340 Faulx-les-Tombes Tel : 081/57 07 46 – Fax : 081/57 01 40 e-mail : denis.rihoux@pommeraie.liege@tiscali.S.

Histoire. PUF. Odile Jacob. Il répond. 2001. avec la plus grande assurance : – La Lufthansa AICHORN A.. 1999. Détournement de fond. PLUYMACKERS Jacques in MONY Elkaïm. PUF. AUSLOOS Guy. Les Pratiques de réseau. CYRULNIK Boris. SOULE S. DESMARAIS Danièle and co. 2001. Intervenir auprès des jeunes inadaptés sociaux : approche systémique.. L’amour ne suffit pas. BETTELHEIM Bruno. Les Vilains Petits Canards. 1994.. 1995. ESF. Pédagogie psychosociale. 1956 réédité en 1992.. DE BACKER Bernard. française de : Verwarhloste Jungen). Dunod. « Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent » in LEBOVICI S. Fayard – Coll. Du Mur à l’ouvert. Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. DIATKINE R. Fleurus – Coll. DIATKINE G. 1987. 2000. 1975 – Réédité : Éditions du champ social. BORN Michel. Santé mentale et contexte social. Privat – Méridien. 1970.Bibliographie L’assistante sociale demande à Grégory s’il sait à quelle mutuelle il est affilié. Le Péché et la peur. 1997. BELPAIRE François. Éducation Spécialisée. Dunod. Les Adolescents difficiles. FREUD S. Les Pratiques de réseau. . 1975. Luc Pire – Coll.. « Les approches comportementales et cognitives dans l’éducation des jeunes à conduite agressive » in LEPOTFROMENT. DELUMEAU Jean. 1996.. 1997. De Boeck. La technique psychanalytique. CHARTIER Jean-Pierre. Jeunesse à l’abandon (trad. Privat. CHEVALIER Vinciane. La Compétence des familles.. BALIER S. 1987. Paris. ERES – Relations. ESF.

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be . chronique de vingt-cinq ans d’application de l’aide sociale . • L’exclusion et l’insécurité d’existence en milieu urbain .be Fax : 02/646 72 22 http: //www. 37 Quai aux Pierres de taille. Vo i x d ’ a c c è s • La dignité… parlons-en. : 02/640 85 96 editions@lucpire. Vo i x p o l i t i q u e s Vo i x p e r s o n n e l l e s Vo i x d u r a b l e s Vo i x d u r i r e Vo i x d e l e t t r e s Pour recevoir notre catalogue : Editions Luc Pire.Sous la direction de Pascal Iacono et José Recht.Bernadette Bawin-Legros. l’aventure au service d’un projet social .lucpire.À lire aussi dans la collection Vo i x d ’ a c c è s • Paroles de délégués. • Jeunes filles. 1000 Bruxelles (Belgique) Tél.Réalisé par le mouvement Luttes Solidarités Travail (LST). récits et témoignages de travailleurs sociaux de l’aide à la jeunesse (SAJ-SPJ) Collectif.Viviane Buekenhout. Yves Kayaert. objets ou sujets ? . • Itinéraire d’une rencontre.

ACHEVÉ D’IMPRIMER EN SEPTEMBRE .2003 SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE FORTEMPS À WANDRE.

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