P. 1
Robert Ziegler, « Le Chien, le perroquet et l'homme dans "Le Journal d'une femme de chambre" »

Robert Ziegler, « Le Chien, le perroquet et l'homme dans "Le Journal d'une femme de chambre" »

|Views: 229|Likes:
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 16, mars 2009, pp. 39-56.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 16, mars 2009, pp. 39-56.

More info:

Published by: Anonymous 5r2Qv8aonf on Mar 16, 2011
Copyright:Attribution Non-commercial

Availability:

Read on Scribd mobile: iPhone, iPad and Android.
download as DOC, PDF, TXT or read online from Scribd
See more
See less

05/12/2014

pdf

text

original

Robert ZIEGLER

LE CHIEN, LE PERROQUET ET L’HOMME DANS LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE
Connu pour ses voltes-faces idéologiques à couper le souffle, Octave Mirbeau – l’ancien antisémite devenu un défenseur d’Alfred Dreyfus – a reconnu, non sans une bonne dose d’autodérision, son penchant pour l’inconsistance palinodique. Souvent les thèmes horriblement violents des romans de Mirbeau semblent être les résidus thématiques de ses propres préjugés. Tels des réflexes dont son travail créateur a permis au romancier de prendre conscience, ils sont déchargés et évacués par le truchement d’une écriture thérapeutique. Des personnages fantasmatiques qui ont occupé une place éminente dans les romans de Mirbeau – la ménade rapace, l’artiste impuissant, le ploutocrate cynique, le spéculateur juif – ne sont plus l’objet de l’antipathie horrifiée de Mirbeau une fois qu’ils sont analysés et excrétés au cours du processus dissociatif de la fictionnalisation. Comme cela se passe au cours d’une psychothérapie, les matériaux inconscients cessent d’exercer leur contrôle quand leur forme reconnaissable est assumée comme une conséquence de leur verbalisation. C’est dans son roman le plus célèbre, Le Journal d’une femme de chambre (1900), que Mirbeau assigne des positions antipodales aux pulsions agressives et à l’élucidation créatrice. L’espace noir n’y est plus occupé par une nymphomane telle que la Clara du Jardin des supplices. En créant le personnage de Joseph, Mirbeau fait briller une lampe dans son propre inconscient. Des personnages comme étapes de son propre développement : Joseph et l’instinct Plus que dans ses romans précédents, l’adaptation fictive que Mirbeau fait du journal d’une femme de chambre a pour sujet l’acte d’écrire. L’objectif le plus évident du journal de Célestine est la révélation de secrets peu ragoûtants, et le récit arrache les vêtements d’ordinaire revêtus en silence ou ornés des euphémismes de l’hypocrisie. Les maîtresses de Célestine, qui appartiennent à la classe dominante et portent des robes de probité, se voient dépouillées de leurs faux-semblants et exhibées dans leurs vices. Pourtant, alors que le but affiché de Célestine est de découvrir et de révéler, son journal est jugé par Mirbeau trop cru « dans son débraillé » (479). Son texte est encore criblé des ombres de l’ignorance et de l’inconscience, lacunes qui traduisent son échec dans la connaissance d’elle-même et des autres. Son journal occupe une place intermédiaire entre l’incapacité de Joseph à expliquer sa violence instinctive et l’éloquente transparence des explications fournies par Mirbeau, qui l’a révisé. Comme je vais tâcher de le démontrer, le livre de Mirbeau fournit une archéologie de la conscience de l’écrivain : au niveau le plus bas, les pulsions primitives s’incarnent dans le personnage de Joseph. Identifiables par leur résistance à la formulation linguistique, les vestiges de son antisémitisme passé, sa misogynie et son attirance pour un mysticisme sensuel sont prêtés à Célestine, qui représente un stade intermédiaire de son propre développement. Finalement, la lucidité dont fait preuve la narratrice de Mirbeau – sa capacité à exprimer, à expliquer et à discréditer les préjugés violents – révèle l’ascendant pris par l’idéologie progressiste du romancier sur sa conception pessimiste de l’homme gouverné par ses instincts.

1

Pourtant en dépit de l’évolution de la pensée de Mirbeau en matière de psychologie, Le Journal d’une femme de chambre atteste de la pérennité des convictions anti-utopiennes de Mirbeau. Le roman présente un continuum, qui va de la spontanéité animale de Joseph à la clairvoyance des analyses de l’écrivain, et culmine dans ce qui serait un triomphe de la compréhension de soi et de la maîtrise de la situation. Cependant, l’évolution de Mirbeau lui-même vers la tolérance sociale et la lucidité sur soi-même n’a pas effacé sa conception antérieure d’une humanité plombée par l’égoïsme et l’ignorance. Il continue de penser qu’il est impossible d’espérer parvenir un jour à une société vraiment juste. Chez Mirbeau, aucun système politique, aucune œuvre d’art, ne peut exister dans un état d’équilibre. L’état de perfection artistique aussi bien que l’harmonie sociale de l’utopie ne peut que s’effondrer rapidement et déboucher sur un épuisement entropique. Quand on cesse de consommer de l’énergie et d’effectuer un travail, l’immobilité de l’harmonie débouche sur le vide, la pourriture. À travers la figure mythique de Joseph, dans laquelle l’inconscient de Mirbeau se transmue en langage, le caractère impénétrable du personnage correspond à des convictions tautologiques qui ne souffrent aucune discussion. La glorification, par Joseph, de la tradition, de la hiérarchie, de la terre et de l’orthodoxe catholique permet de comprendre son attirance pour tout ce qui, à ses yeux, est immuable et peut lui servir de justification. Alors que le roman de Mirbeau est structuré selon « un ordre déterminé par la contingence universelle et textuelle », et a ses fondements « dans une origine chaotique/anarchique qui précède […] l’imposition arbitraire de tout système gouvernemental » (McCaffrey 103), la conception que se fait Joseph d’une stabilité anhistorique de la France comme patrie, perpétue un ordre qui ne tolère aucune remise en cause et ne saurait bénéficier d’aucune amélioration. Le monde du déséquilibre économique et du conflit entre les classes dans lequel Joseph est une victime est aussi, paradoxalement, celui dont il s’est fait le champion à coups de vociférations. En tant qu’agent thérapeutique de changements sociaux, Mirbeau fonde son écriture sur le présupposé selon lequel tout système politique, toute œuvre d’art, n’est vraiment achevée qu’à condition qu’on en découvre l’inachèvement. Chez Mirbeau, la perfection est une imposture qui incite notre anarchiste à mener bataille pour rétablir un état de fragmentation nécessitant des efforts pour faire évoluer les choses dans la direction approximative d’une justice sociale qu’il sait inaccessible. Les maîtresses de Célestine, qui se prétendent des parangons de bienfaisance philanthropique et des modèles de fidélité conjugale, nous sont présentées comme des femmes débauchées et dépensières. Tandis qu’en surface le journal de Célestine vise à détruire le crédit des apparences superficielles, il illustre aussi la réalité de l’instabilité sociale et de l’interpénétration des classes : les aristocrates sont moins bien traités que leurs cochers, de riches propriétaires terriens s’abaissent à quémander les faveurs sexuelles de leurs domestiques. Plus un système social est articulé par une hiérarchie sociale et des nuances sémantiques, plus est inévitable son retour à un état de désordre indifférencié. L’homosexualité, l’égalitarisme, la xénophobie, la redistribution de la richesse par des voleurs et des paniers percés – tout cela contribue à cette tension vers un état où règnent l’impossibilité d’exprimer et l’uniformité. Dans un ordre social tel que celui dont le texte de Célestine nous révèle le caractère factice, les prétentions à la légitimité sont réfutées par la confusion entre le haut et le bas et par le mélange de la sphère privée et de la sphère publique. Il n’y a pas de marqueurs fonctionnels de frontières ou de différences sexuelles quand la maîtresse de la rue Lincoln transporte un godemiché dans son sac en velours, quand une gargouille priapique est prise par erreur pour une relique sacrée, quand un vieux monsieur tout propret s’emploie à enlever la boue des bottines d’une femme de chambre. Aucun Logos rédempteur n’est né de l’union de Joseph et de Mary (comme des maîtres ont rebaptisé Célestine), rien qui nomme et qui, en identifiant, sépare et clarifie. Alors qu’un texte sert normalement de lampe dissipant les illusions, celui de Célestine est une lumière éteinte quand elle succombe à son attirance pour Joseph, le tortionnaire des oies. C’est pendant qu’elle est au service de M. Georges, le poitrinaire dont l’érotisme morbide est embrasé par son amour pour la poésie de Maeterlinck, que Célestine découvre pour la première fois sa 2

vocation littéraire. C’est en appréciant le sublime né de soins désintéressés et d’une passion quasiment religieuse que s’est produit, explique-t-elle, « cet élan vers des chose supérieures […] à [elle]même ». Car cette confiance qui la pousse à écrire, comme elle le dit, « c’est à M. Georges que je le dois » (476). Sans hésitation Célestine est d’accord avec le malade pour louer les vers de Baudelaire. Et ce ne sont pas les plus cultivés, les plus instruits, qui savourent le plus aisément de telles beautés. Car, pour jouir d’une image poétique, « il suffit d’avoir […] une petite âme toute nue, comme une fleur » (476). Ce qui est plus incroyable encore que ce que Lucien Bodard appelle « le miracle de la femme de chambre transmuée en génie littéraire » (VII), c’est que Célestine fasse de la naïveté le fondement de la sensibilité littéraire. Par le truchement de son héroïne, Mirbeau tourne en ridicule la préciosité raffinée des poétastres préraphaélites tels que Frédéric-Ossian Pinggleton et John-Giotto Farfadetti, qui posent avec leurs masochistes communions d’âmes et leurs épithalames suicidaires. Le journal de Célestine n’est ni un péan glorifiant l’éclosion des narcisses ou le plumage ocellé des paons, ni un hymne à la sainteté de la Liebestod : il éclabousse les pervers de la lessive corrosive de la vérité. Nonobstant la reconnaissance qu’elle manifeste à M. Georges, son journal est un acte d’accusation chargé de prouver, non un texte romantique chargé d’absoudre. « Pour moi, c’est bien simple », écrit-elle, « je n’ai vu que du sale argent et que de mauvais riches » (402). Déchirant les voiles et arrachant les masques, elle aspire à dresser le plus acéré des réquisitoires. Elle accuse les grimaciers et désarme les charlatans. L’inceste, le saphisme, la pédophilie, le fétichisme : Célestine a révélé par l’écriture tous les vices qu’elle a observés, et c’est pourquoi, quand elle est face à Joseph, on est si surpris de la voir incapable de s’exprimer clairement. Célestine et l’échec de l’auto-analyse Représentant une étape intermédiaire dans l’élargissement de la conscience de Mirbeau, Célestine est apparentée à Joseph pour ce qui est des impressions et des comportements qui résistent encore à l’analyse. Alors qu’elle fait preuve d’une parfaite lucidité quand elle détecte les faiblesses des autres, elle est beaucoup moins sûre d’elle et beaucoup plus tâtonnante quand elle est forcée de s’expliquer sur elle-même – comme si son interprétation d’elle-même était paralysée par son ambivalence à l’égard de son compagnon de domesticité. À ses yeux, Joseph est l’indicible, le ça, la bête, l’assassin d’enfant, il est comme un reflet d’elle-même dans son incapacité à parler et à expliquer. Le personnage de Joseph est comme une caverne qu’aucune analyse ne saurait sonder. « Vous et moi, dans le fin fond de l’âme, c’est la même chose », lui affirme-t-il (514). Le plaisir que Joseph trouve à tuer des animaux et sa haine des marginaux, qu’il stigmatise sous le terme de « cosmopolites », révèlent qu’il est sous l’emprise de la pulsion de mort. La pauvreté de son expression, la banalité de ses idées, la parfaite et inhumaine neutralité de sa chambre le situent hors d’atteinte du langage. En présence de Joseph, l’habituelle assurance verbale de Célestine fait place à de la perplexité : elle reste sans voix ou toute bégayante Alors que d’ordinaire elle est capable de discernement et d’intuition, elle se révèle impuissante à comprendre la brutale pulsion destructrice de Joseph et la fascination qu’il exerce sur elle. Quand elle caractérise Joseph, Célestine met l’accent sur la lourdeur de sa démarche, le poids d’un corps animal qui ralentit sa marche et inhibe l’analyse qu’elle en fait : il avance comme si, à ses chevilles, étaient soudés un boulet et une chaîne. Redoublant l’effet produit par les traits physiques de celui qu’elle voit, il y a les impressions confuses de celle qui l’observe, et qui, ce faisant, devient semblable à celui qui est observé. Pesant dans ses mouvements, Joseph a un aspect « lourd à supporter » (505) pour celle qui l’examine. Très pauvre du point de vue lexical, doté d’une élocution peu respectueuse de la grammaire, Joseph est à plusieurs reprises présenté par Célestine sous une apparence de monstre : son cou est « un paquet de muscles dur comme en ont les loups » (504) ; quand, ne supportant pas les vagabonds, il les chasse du Prieuré, elle le compare à un dogue « flairant et 3

menaçant » (505). Le vocabulaire répétitif et pauvre de Célestine est alors en harmonie avec « cette puissance musculaire, […] cette carrure de taureau » (505). En présence de M. Georges, les mots se sont envolés vers un ciel de lyrisme ineffable, sans pouvoir pour autant saisir des choses trop hautes, trop pures, trop impalpables. Mais quand Célestine se meut dans la ténébreuse sphère qui entoure Joseph, le langage s’enfonce dans des bas-fonds où règne l’imprécision. Ce n’est pas en la flattant avec des mots que Joseph la séduit, mais grâce à ses émanations de phéromones, qui sont la langue des animaux musqués s’adressant à des créatures en chaleur. Habituée à la dextérité langagière des gens du monde, à la psychologie superficielle de Paul Bourget, Célestine commence par ne voir en Joseph qu’un lourdaud, « quelque chose d’intermédiaire entre un chien et un perroquet » (472), elle a appris à rivaliser de servilité avec les chiens et à imiter le bavardage des oiseaux. Mais en fin de compte c’est la brutalité mâle de Joseph qui la touche plus éloquemment que ne l’eussent fait les mots d’esprit et les badinages de ses maîtres. Avec Joseph, le talent habituel de Célestine à disséquer les grimaces fait place à des questionnements auxquels elle est incapable d’apporter des réponses. Son journal se mue en un miroir qui reflète le visage absent de la femme qui le rédige : « Je ne sais comment m’exprimer sur lui », écrit-elle de celui qui la fascine (505). L’idéologie politique de Joseph ne dit rien des solutions à apporter à l’injustice sociale et à l’exploitation des travailleurs. Inversement, la vision du monde de Célestine est fluide et instable et reflète sa perception d’une société et d’un moi dont elle sait que l’intégration harmonieuse n’est qu’une pure illusion. Comme l’écrit Carmen Boustani : « Mirbeau dénonce, en la personne de Célestine, la condition des domestiques au début du siècle, opposant la révolte qui démarque les bonnes […] à la soumission des serviteurs de l’Ancien Régime, représentés en la personne de Joseph » (75). Bien que Joseph soit subversif par ses activités criminelles, il est un farouche défenseur de la hiérarchie et de l’ordre social, et il se fait à sa façon l’avocat de la subordination de l’individu aux prétendus intérêts de la collectivité. En abdiquant les droits et prérogatives qui vont avec l’affirmation de soi, au profit des institutions qu’il soutient – l’Église, la race, la nation, la répartition des rôles sexuels –, il tend à assimiler le caractère inattaquable de sa propre personne à un ordre social immuable. La conclusion de Mirbeau n’a pas été perdue pour les lecteurs, qui voient Célestine cesser de rabaisser ses acariâtres maîtresses bourgeoises dès qu’elle s’élève socialement à leur niveau. Criant à son tour des slogans antisémites, elle adopte des positions politiques qui sont les plus utiles pour tirer le profit maximal de son « petit café ». Incarnation des pulsions inconscientes qui se dissolvent lorsqu’on tâche à les exprimer, Joseph est, au début, inapte à toute analyse et à toute symbolisation. Quand il remplace Célestine comme représentation des préjugés archaïques de l’écrivain, ses conceptions en matière de patriotisme, d’ethnicité et de sexe sont des énigmes impossibles à expliciter. Si Joseph, c’est l’antisémitisme, la misogynie, la bigoterie, et la fascination pour la torture infligée aux faibles et aux démunis, et si Célestine, c’est l’irrésistible attirance pour ces pulsions, Mirbeau, lui, c’est la lucidité da l’analyse, qui lui a permis de se débarrasser de ces sortes de sentiments. L’antisémite En exhibant la banalité de haines les plus intraitables, Joseph professe des formes d’antisémitisme du même genre que celui de Mirbeau à l’époque où il écrivait dans Les Grimaces : par exemple, les stéréotypes du Juif errant, sans ancrage dans une terre ou une tradition, toujours prêt à s’échapper n’importe où avec sa richesse portative, qui s’introduit en tous lieux et contamine tout le monde grâce à la séduction de son argent, à ses fourberies et à ses femmes1. À la différence de
Dans « L’Invasion », article du 15 septembre 1883, Mirbeau écrit venimeusement des Juifs : « Aujourd’hui ils roulent leurs sacs d’écus sur nos consciences et nos dignités. Paris s’est laissé invahir, puis conquérir par le juif qui
1

4

catholiques fin-de-siècle tels que Huysmans, dont l’antisémitisme avait des racines religieuses et qui voyaient dans les Juifs ceux qui avaient mis à mort le Christ, des écrivains tels que Jean Lorrain ont répandu des lieux communs sur les Juifs qui accroissent leur richesse grâce à leurs coups fourrés, et non par leur travail. Bien que plus tempérées, des images de banquiers et investisseurs juifs, capables de produire de l’or avec de l’or, apparaissent encore dans des œuvres ultérieures telles que La 628-E8 (1907), où une connaissance du romancier, le trafiquant de métaux Weil-Sée, pousse à l’extrême cette image caricaturale du Juif comme statisticien faisant trafic des probabilités, qui prend de la matière et, grâce à son intelligence, la raffine pour en extraire des sophismes et des nombres. Parce que le Juif est atteint de logorrhée, il est démasqué par les antisémites, qui croient que leur sincérité ne peut être mise en doute et que leur véracité va sans dire. Du point de vue de la race, de la politique, du sexe et de la métaphysique, le monde de Joseph est un ensemble compact imperméable à toute modification. Absolument pas réceptif aux notions de progrès et de transformations sociales, Joseph rejette la promesse du futur, s’attache au présent et s’en satisfait. Les peurs de la castration suscitées par l’antipathie pour quelque chose que l’on perçoit comme incomplet, l’intolérance pour des états de choses imparfaits et nécessitant des améliorations ou des révisions,déterminent l’antiféminisme de Joseph aussi bien que son dégoût pour le corps des Juifs ou leur culture. En dépit de ses fulminations et de ses menaces de patriotiques effusions de sang, la rage antisémitique de Joseph s’exprime conformément à une iconographie conventionnelle, quand il se souvient de chansons antijuives, recueille et distribue des libelles diffamatoires et décore sa chambre des portraits de Drumont et du pape. Les préjugés de Joseph sont l’expression d’une forme d’hostilité à l’art qui se limite à distribuer des images et à répéter des idées toutes faites, dont le caractère pernicieux est tempéré par leur totale absence d’originalité. C’est parce qu’il est incapable de décrire les Juifs et d’exposer les raisons pour lesquelles des gens les méprisent qu’il en revient toujours à cette image prédominante de leurs manœuvres sournoises et de leur mimétisme protéiforme. Si on peut reconnaître un Juif, c’est précisément parce qu’il est impossible de le distinguer de tout le monde ! Comme il est invisible, explique Sandor Gilman, le Juif n’est pas individuellement la cible de violences physiques, les persécutions sont d’ordre général. Pour Joseph, c’est collectivement qu’il faudrait éliminer les Juifs : « Le Juif est attaqué dans son identité religieuse » – expose Sandor Gilman – « dans son histoire, dans sa race » ; aussi, « chaque fois qu’un Juif est persécuté, c’est toute sa race qui se trouve persécutée à travers lui » (198). Comme Joseph n’a aucune raison valable de haïr les Juifs, ils deviennent synonymes de son échec dans sa tentative pour les identifier. Ils sont des étrangers qui mettent la France en danger dans la mesure où on ne peut ni les nommer, ni les voir. Joseph « englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, libres-penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à l’église, et qui ne sont, d’ailleurs, que des juifs déguisés » (465). L’impuissance de Joseph à les identifier a pour corollaire l’incapacité de Célestine à les classifier. Elle a bien entendu dire que les Juifs sont riches, mais elle sait qu’il n’y a que de l’argent sale, et pas seulement celui des Juifs. On lui a bien dit que les Juifs sont sournois, qu’ils sont âpres au gain et avares, mais elle trouve qu’une richesse excrémentielle a également été accumulée « dans les maisons catholiques » (466). L’exactitude taxinomique de la diariste qui catalogue les perversions disparaît quand Célestine tombe sous l’emprise du brutal jardinier. Ce qui la distingue pourtant de Joseph, c’est qu’elle reconnaît que son langage est inapte à faire sien l’antisémitisme : « Lorsque je m’interroge sérieusement, je ne sais pas pourquoi je suis contre les juifs » (466). Établissant une relation d’homologie entre les maîtresses et les femmes de chambre, les autoritaires et les anarchistes, Mirbeau nous présente un Joseph qui ressemble par bien des traits au Juif
l’exploite âprement : le mâle avec la toute-puissance de son argent, la femelle avec la toute-puissance de sa beauté » (cité par Michel et Nivet, 166).

5

traître du mythe : il inspire aussi la confiance, mais profite de l’inattention et de la tolérance des autres. Joseph s’apprête à disparaître avec des objets de valeur ayant appartenu à la vraie classe dominante quand il échafaude un plan pour voler la précieuse argenterie des Lanlaire. En lien avec l’aspiration de Joseph à être à la fois le Juif et son persécuteur, le bourreau et sa victime, il y a la perception qu’en a Célestine : elle voit en lui un être paradoxal et mystérieux, qui, à l’instar des Juifs, est à la fois partout et nulle part, séduisant et repoussant, réel et immatériel. Quand elle l’observe, de la buanderie, en train de planter des planches de légumes dans le jardin, il s’abolit un moment, puis se réincarne, il disparaît, puis reprend forme : « D’où vient-il ? D’où sort-il ? D’où est-il tombé ? » (506). Les intermittences ontologiques de Joseph, le caractère périodique de ses apparitions suivies de disparitions, sont aussi le reflet des oscillations de Célestine entre compréhension et perplexité. Parfois Joseph semble avoir le poids que lui prête Célestine dans ses descriptions. D’autres fois, quand il est déréalisé, il s’évanouit en même temps que ses mots à elle. Bien que le texte de Mirbeau n’établisse jamais catégoriquement la culpabilité de Joseph, Célestine est persuadée qu’il a violé et tué « la petite Claire ». Alors que d’autres peuvent également être soupçonnés, son caractère fuyant et sa cruauté convainquent Célestine que c’est bien Joseph qui a éventré la petite fille. Ses violences sont des promesses non tenues de satisfaction, de trompeuses prémisses de total contentement. Souvent Joseph se sent trahi par les instruments de plaisir oral et sexuel. Sachant que sa faim, une fois rassasiée, reviendra inévitablement, il continue à tourner une aiguille dans le cerveau d’un canard abattu pour le dîner, et il a, selon elle, commis un acte de violence gratuite sur une fillette qu’il laisse morte, exposée aux regards, et toute souillée. Peut-être les abus sadiques de Joseph résultent-ils d’un utopisme impossible, de l’incapacité de réaliser le rêve de servir un dieu juste et un maître bienveillant, d’un désir de mener une vie stable, d’avoir à ses côtés une épouse fidèle. La peur de la castration est sous-jacente dans l’insistance avec laquelle il souhaite que tout ce qui existe soit entier et suffisant, et il explose de rage quand il découvre des objets incomplets, factices ou éphémères. Le thème décisif du fétichisme que Mirbeau présente dans son roman commence par le portrait satirique de M. Rabour, qui remplace le phallus maternel manquant par des bottines de femme. Rabour est l’annonciateur, sur le mode comique, du silencieux et ruminant Joseph, qui déteste tout ce qui n’est pas achevé : les Juifs circoncis, qu’il exècre tout en voulant rivaliser avec eux ; la femme, dont l’absence de phallus suscite à la fois le désir et l’horreur ; les animaux, dont la faiblesse autorise la violence musculaire de la part de celui qui les torture. Le fétichiste et le coprophile Si Joseph est bien le violeur et l’assassin que Célestine voit en lui, sa perversion manifeste une forme de fétichisme qui consiste à substituer à l’objet lui-même l’effet produit par l’objet. Le misogyne violent qui s’attaque aux femmes plutôt que de dominer ses propres désirs, ce n’est pas l’orgasme qu’il recherche, mais la sérénité qui va de pair avec l’impassibilité sexuelle. Avec ses yeux injectés de sang et son hideux regard fourbe, l’homme qui prend plaisir à torturer à mort un animal reste indifférent aux avances de Célestine. Bien qu’il prétende avoir faim d’elle (« Je rêve de vous, Célestine, de vous dans le petit café. J’ai les sangs tournés de vous » [515]), Joseph fait preuve d’un calme terrifiant en sa présence. Ce qu’il souhaite d’elle, en réalité, c’est qu’elle mette un terme à son désir d’elle, qu’elle élimine les troubles qui naissent du désir et de la frustration, qu’il retrouve l’unité primitive résultant de la satisfaction et de l’éradication des désirs, la sereine immuabilité engendrée par la soumission à la pulsion de mort. Quand Joseph se regarde lui-même, ce qu’il aperçoit, ce n’est plus un fantoche manipulé par des séductrices qui mériteraient un bon coup de couteau. Il se découvre lui-même à travers Célestine, qu’il appelle « une femme d’ordre » (512). 6

Avec son vaste échantillonnage de passages relatifs à l’hygiène, le roman de Mirbeau peint la réalité sociale de la France de la fin-de-siècle, enfoncée sans vergogne dans la saleté, les souillures et les vices. D’un autre côté, l’utopie de l’ordre répressif dont rêve Joseph ne peut se réaliser que par des actes de violence dirigés contre soi et contre les autres. Le mythe préféré des bourgeois, c’est d’occuper un univers propre et par conséquent hors du temps : « Il s’agit bien pour la bourgeoisie de se croire imperturbablement immuable, hors du temps, de la chair et du pourrissement, qui constitueraient sa perte, et la presseraient de s’examiner […] comme déchet face à l’inexorable cycle naturel » (Davoult 130). D’un côté, le style mordant de Célestine se complaît à énumérer tous les miasmes des vices cachés de ses employeurs successifs. Des images d’ordures évoquent une réalité déchue, où des choses immatérielles se rematérialisent, où l’hyper-matérialité des choses vient de ce qu’elles ont été souillées et corrompues. En guise de majestueuse demeure où se cacher, la crasse se voit affectée aux maisons des riches : « la sale bicoque où il vivent dans la crasse de leur âme, le château » (405). Ces beaux contenants, amalgamés avec leurs contenus dégoûtants, font d’un corps gracieux une cachette pour la vilenie des âmes, et d’un sac à bijoux en velours le réceptacle d’un godemiché impossible à montrer, de même que que l’onctueux emballage des mots ne fait qu’envelopper des idées dépourvues de toute valeur. Le journal de Célestine vise à réaménager la relation entre les surfaces et les profondeurs, en prenant par exemple un intérieur impur caché par une couche extérieure impénétrable et en échangeant leurs places. Après la messe du dimanche, dans la boutique de Mme Gouin, se réunissent toutes les domestiques du village, et leurs propos dégagent la puanteur de la médisance. Transformées en anus, leurs bouches sont des robinets que l’on ouvre pour laisser s’écouler les égouts, des actions méprisables et des commentaires méprisants se matérialisent en objets qui puent. Les bavardages des servantes coulent comme un fleuve sale emportant les excréments de leurs maîtres, les immondices et les déchets émanant de la boutique de Mme Gouin se mélangent aux insinuations malveillantes déversées par les lèvres de ces femmes : « Flot ininterrompu d’ordures vomies par ces tristes bouches, comme d’un égout » (422). Ici encore le journal de Célestine rétablit la métaphore dans un corps, resitue des abstractions d’ordre moral dans un lieu auquel elle donne des dimensions et des caractéristiques d’ordre physique : par exemple, la boutique donne sur une cour humide qui pue la saumure et la fermentation, et l’eau dégoûtante qui s’écoule de l’égout se mue en dégoût chez la narratrice (422). La richesse des images du style de Célestine vient de l’origine du langage : dans les expériences consistant à goûter, puis à avaler. Des mots doux comme du miel révèlent la saveur gustative des objets qu’ils expriment, alors que les images répugnantes que l’on crache sur le papier sont là pour que chacun puisse les voir. Comme si elle y enregistrait des expectorations de critiques, le journal de Célestine atteint le maximum de puissance quand des mots outrageants servent à envelopper le caractère outrageant de l’action des autres. Quand certains condamnent Mirbeau et l’accusent de pornographie, ils confondent le contenu du document lui-même et les effets de sa publication. De sales secrets n’ont pas de réalité si un silence complice permet de les avaler, mais quand Célestine exhibe les dessous peu ragoûtants de ses maîtres, la puanteur s’en élève encore de la page de Mirbeau. Le croyant Différent de la fonction de ventilation remplie par le journal, où des descriptions crues sont proportionnées à la crudité des sujets traités, il y a le caractère vague et désodorisé des idéaux exprimés par Célestine. Quand on les relâche dans l’air, les matières refoulées ont une odeur nauséabonde. Quand elle tâtonne en vain à la recherche de croyances dont les origines lui paraissent inexplicables, le style de Célestine est neutre, dépourvu de tout parfum et inapte à établir la communication. La foi religieuse, son attachement à sa patrie bretonne, ses conceptions romantiques de l’amour, son 7

acceptation des normes hétérosexuelles, sont autant de valeurs qui ne sont pas justifiées et qu’elle ne peut pas plus exprimer que ses raisons de détester les Juifs. Quand Célestine décrit ceux qui assistent à la messe, quand elle se souvient de son enfance à Audierne, quand elle évoque sa première expérience sexuelle avec le chevelu Cléophas Biscouille, contremaître dans un sardinerie, son récit manque d’émotion et de distance critique, il est comme détaché. Des expériences que l’on s’attendrait à voir susciter l’incrédulité ou l’horreur sont rapportées dans un style débarrassé de tout affect. L’habituelle clairvoyance de Célestine se limite alors à noter tranquillement sa propre incompréhension. Des transports éthérés, soutenus par des hymnes et des homélies : la religion de Célestine est une forme d’esthétisme sentimental. L’église est un endroit où l’on a un maintien propice à la méditation et où l’on jouit d’une euphonie propice à la prière, c’est un refuge loin des aspects sordides de la servitude domestique. Le journal de Célestine ne mentionne ni Dieu, ni dogme, ni aucune prescription sur ce que devrait être le comportement d’un bon chrétien. Elle n’aspire à aucun paradis et n’a apparemment aucune peur de l’enfer. Comme Joseph, qui remplit sa chambre d’un bric-à-brac antijuif fabriqué en masse, Célestine dispose son crucifix en cuivre, sa statue de la Vierge en porcelaine et des bondieuseries qu’elle place à côté d’autres « petits bibelots » et des « photographies de monsieur Jean » (400). Dans ses premiers romans, nombreuses sont les crtiques que Mirbeau adresse à la religion en tant qu’analgésique moral. La houle océanique de la musique d’orgue suscite des effusions mystiques, qui transportent les croyants loin du domaine où s’exerce l’esprit critique – extases spirituelles qui se caractérisent par l’inaptitude du langage à les accueillir. La mise en accusation du catholicisme ne repose pas seulement sur son caractère répressif. Mirbeau critique aussi la dissolution de l’individu dans la stupide béatitude de la communauté, la disparition des facultés d’analyse de l’homme dans une liturgie et des rites qui contribuent à émousser la conscience des véritables maux sociaux et politiques, alors que la religion prétend élever l’homme jusqu’à un niveau de conscience supérieur et lui permettre de connaître des expériences ineffables et inexplicables rationnellement. De même que l’amour ou l’antisémitisme, la foi est quelque chose que l’on ne peut dire. L’utilisation que Mirbeau fait de ses romans afin d’exorciser l’influence de la religion, qu’il considère comme un moyen de conditionner les comportements et de contrôler les âmes, est particulièrement évidente dans son évocation de l’élève Sébastien Roch : ravi par la musique et intoxiqué par la prière et la poésie, il subit un lavage de cerveau de la part du père de Kern, son maître d’études jésuite, qui en profite pour le violer. On la voit aussi quand l’abbé Jules du roman homonyme dénonce la religion qui pervertit les impulsions naturelles de l’homme en préconisant l’ascétisme et la chasteté. Pourtant les personnages de Mirbeau restent sensibles au message consolant de la religion, à son enseignement apaisant, à la pompe de ses spectacles resplendissants, à l’imperméabilité de sa doctrine à toute approche rationnelle. Quand Mirbeau prétend avoir complété ou corrigé le véritable manuscrit de Célestine, c’est afin de mettre en ordre et de clarifier des sensations et émotions que son héroïne est bien en peine de comprendre : « On aura beau faire et beau dire, la religion c’est toujours la religion » (415). Le misogyne En ce qui concerne la misogynie du romancier, il suffira de rappeler la façon dont il a caractérisé Juliette Roux dans Le Calvaire, ou celle dont le peintre Lirat représente les femmes : des goules, des ogresses à la poitrine flasque, aux joues carminées et aux lèvres rougies. Il y a aussi le portrait, plus nuancé, de Clara dans Le Jardin des supplices, créature hybride dont la sexualité participe de la luxuriance des parterres de fleurs irrigués de sang et dont la fascination pour les supplices révèle son admiration pour le caractère purement instinctif des bêtes. 8

Cependant dans Le Journal d’une femme de chambre, Mirbeau s’est émancipé du cauchemar de l’esclavage sexuel, comme le montre son choix d’une héroïne telle que Célestine. En tant que narratrice dotée d’une psychologie complexe, elle est beaucoup plus que la simple cible d’un désir mâle incontrôlable. Certes, comme ses prédécesseuses, elle utilise sa sexualité dans le but de s’élever socialement, elle sait allumer le désir chez des patrons qu’elle manipule habilement. Mais elle n’est pas pour autant une émule de la Nana de Zola, brasier où se consument la dignité et la fortune de ses amants, qui échangent leur intégrité contre des babioles qu’elle écrase ou qu’elle jette : Célestine se distingue des prostituées, car les plaisirs qu’elle dispense ne sont pas monnayés, et son seul paiement, c’est l’intense satisfaction dont témoignent les gémissements de ses amants, leurs yeux révulsés et leur abandon pendant le coït. Dans les souvenirs de son héroïne, Mirbeau évoque la diversité de ses pratiques sexuelles : la nécrophilie vampirique visible dans sa liaison avec M. Georges, ou le lesbianisme, dans ses étreintes avec Clé-Clé, sa camarade chez les nonnes de Notre-Dame-des-Trente-Six-Douleurs. Malgré ses expériences en la matière, Célestine n’en a pas moins des opinions conservatrices sur la sexualité : elle désapprouve, avec quelque indulgence il est vrai, le gadget auto-érotique d’une de ses maîtresses, et elle se prétend choquée par les goûts contre-nature de M. Rabour, retrouvé mort d’apoplexie avec une bottine de Célestine fortement serrée entre ses dents. « Et où vont-il chercher toutes leurs imaginations quand c’est si simple, quand c’est si bon de s’aimer gentiment… comme tout le monde ? » (387). Les pervers, les Juifs – tous ceux que Célestine critique parce qu’ils cherchent Dieu ou le plaisir par des voies différentes – reflètent les préjugés de l’héroïne. C’est l’auto-justification circulaire des conventions religieuses et sexuelles que le roman de Mirbeau illustre. En passant de l’inconscient, que Joseph incarne dans sa dimension instinctuelle, à l’aveuglement émotionnel et au comportement d’une héroïne qui, par ailleurs, est extrêmement lucide, Mirbeau en arrive à analyser ses propres impulsions inexplicables d’autrefois. Des attachements irrationnels, des antipathies non justifiées, sont maîtrisés à partir du moment où il reconnaît la persistance de leurs effets. Autorité et maîtrise de soi Sous cet angle, l’Avertissement qui ouvre le roman fournit une déclaration théorique sur le rôle de Mirbeau dans le roman. Au départ il s’agissait d’un matériau brut dont le processus analytique n’était pas achevé. Par la suite, le journal a été ordonné et réaménagé, devenant du même coup « de la simple littérature ». C’est la sincérité émotionnelle du texte de Célestine qui lui confère « sa grâce un peu corrosive » (379), mais c’est l’élévation de Mirbeau dans la prise de conscience de matériaux auparavant refoulés qui transforme l’absence de composition du journal de l’héroïne en maîtrise littéraire de l’écrivain. Au fur et à mesure que le roman avance vers son épilogue, la lucidité de Célestine va diminuant. Sa confusion émotionnelle est projetée sur Joseph, qu’elle décrit comme de plus en plus opaque. Accessible dans son absence de signification, Joseph est un mystère que tout le monde peut voir. L’habitude prise par Célestine de décoder les autres grâce à l’étude déductive de leurs comportements habituels, de leurs vêtements, de leurs maisons, se trouve comme bloquée par son refus d’élucider les émotions qu’elle refoule. Quand elle se glisse dans la chambre de Joseph en son absence, elle explore ses affaires, et la neutralité de sa description est aussi banale que le logement de Joseph. Les meubles du jardinier, les perceptions de Célestine et les phrases sont également plats dans leur pauvreté symbolique. Dépourvue d’images pour souligner le caractère tout à fait ordinaire des objets exposés en pleine vue, le langage de Célestine reflète des murs blancs, des tiroirs ouverts. Il n’y a ni petits coins porteurs de sens, ni cachettes, ni malles fermées à clef et susceptibles de contenir des secrets. Joseph, qui se vante d’accomplir ses devoirs en professionnel, qui affiche une religiosité conventionnelle, est matérialisé sous la forme d’un missel aux pages jaunissantes, de pièges à rats bien 9

luisants et de banales images pieuses. À la différence du mystère farouchement gardé d’un criminel en cavale ou d’un repaire de pervers, la chambre de Joseph n’est qu’une annexe pour le jardinier, une petite chapelle, et « un musée consacré à un nationalisme inarticulé » (McCaffrey 502). Avec ses mots, qui sont aussi silencieux que le sujet qu’ils expriment, le texte de Célestine est comme un espace noir dans la conscience de la diariste. « Décidément », écrit-elle, « Joseph communique à tout ce qu’il touche son impénétrabilité… Les objets qu’il possède sont muets, comme sa bouche, intraversable comme ses yeux et comme son front » (591). Vers la fin, l’acuité de la perception de Célestine est émoussée par sa passion et sa complicité. En découvrant par expérience que Joseph est à la fois tout et rien, elle cesse de faire l’effort de regarder, de douter de ce qu’elle voit et d’enquêter : la religion, c’est la religion, et la sexualité, la façon de « s’aimer gentiment ». Le texte de Célestine suggère que les domestiques ne sont pas plus complexes que leurs maîtres. Une des connaissances de Célestine, un nommé William qui s’y connaît parfaitement en chevaux, avait le chef couronné d’un chapeau reflétant le spectacle mouvant du ciel, la beauté changeante du monde et les objets passant à sa portée. Le couvre-chef de ce William est comme une toile parfaite, il représente l’impossibilité de l’art à saisir la simultanéité et le caractère transitoire de toutes choses : « Oh ! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d’eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux reflets » (630). Tout luisant du lustre conféré par la sueur recueillie sur le front du valet de William, le chapeau est la chose manquante, le fétiche magique qui rétablit la complétude. Capable de nier l’incontestable réalité de la perte, il ramène le domestique à l’utopie, l’élevant au-dessus de son statut de chien ou de perroquet. Le plan de Joseph pour voler l’argenterie des Lanlaire et l’huilier Louis XVI a pour objet de châtier les privations que s’impose la classe des maîtres, tout en récompensant, en termes de richesses et de vengeance, ceux qui se sont affranchis. Comme tous les phénomènes qui transcendent la rationalité et l’intérêt personnel, la criminalité participe de la transgression du sacré. Au même titre que la sexualité et que l’antisémitisme, elle touche Célestine au niveau des instincts : son attrait est impossible à exprimer, comme elle l’écrit gauchement : « Je ne sais comment exprimer cela, […] ce que je ressens n’influence, n’exalte que ma chair… C’est comme une brutale secousse, dans tout mon être physique » (655). Le vol ne constitue nullement l’affirmation politique d’un égalitarisme social. Il n’exprime pas davantage une atteinte à la hiérarchie des classes ou à l’injustice sociale. En revanche, il inverse la corrélation existant entre l’attirance érotique de Célestine et le recours à des objets volés pour financer l’acquisition du petit café de Cherbourg. La dénonciation des Juifs par Joseph et les slogans militaristes qu’il hurle n’apparaissent plus comme l’expression de son inconscient, mais comme une stratégie visant à amener des clients. Comme Célestine – qui revêt « un petit costume aguichant » (664) – Joseph fait des professions de foi nationalistes afin de bien établir sa réputation de possédant. Chez lui, la pureté idéologique de sa naïve bigoterie s’est transmuée en un vulgaire opportunisme d’homme d’affaires : « Et il n’y a rien comme le patriotisme pour saoûler les gens », note-t-il avec insistance (666). C’est comme si, à la fin du journal de Célestine, dans son élucidation de sentiments longtemps refoulés, le mystère d’une violence pathologique, le prestige du véritable Mal, avaient rapetissé et n’apparaisaient plus que comme de méprisables manifestations d’un matérialisme purement égoïste. Le tortionnaire d’animaux, l’éventreur de petites filles, perd la grandeur du monstre quand on ne voit plus en lui qu’un faiseur. L’analyse rationnelle, à laquelle se livre Mirbeau, ramène l’être diabolique et impressionnant au niveau d’un vulgaire escroc. L’objectif thérapeutique du roman de Mirbeau n’est pas d’exorciser ses démons, mais d’explorer les névroses qu’il projette sur ses personnages et de réduire en conséquence les symptômes dont ils témoignent. Le personnage terrifiant qui a exercé une attraction magnétique irrésistible n’est 10

plus qu’un épouvantail qui ne fait peur qu’à ceux qui ne comprennent pas ce qu’ils ressentent. Si Joseph est le corps instinctif qui échappe à l’expression verbale, et si Célestine est un ensemble d’émotions conflictuelles, Mirbeau, lui, est celui qui diagnostique et résout les problèmes posés par son propre texte. En ce sens, Le Journal d’une femme de chambre suit le chemin habituel aux romans naturalistes, qui retracent l’histoire d’un personnage dont le désordre vient de ce qu’il est différent, et qui entendent précisément traiter cette anomalie. Le texte fournit une étiologie du mal, qui le transforme en une simple maladie, dont la thérapie marque la fin de l’histoire. Le livre de Mirbeau retrace le mouvement qui va du primitivisme à la raison, et de l’inconscient, sous la forme de la violence sexuelle, à l’examen conscient de ces pulsions, dont la compréhension permet à l’écrivain de s’en rendre maître et de les contrôler Cependant, l’esthétique anarchiste de Mirbeau est brouillée avec le dogme de la théorie naturaliste et rejette le recours à une méthode de diagnostic qui aboutirait à une homogénéité sociale, ce qui créerait un monde fade et intolérant, où règneraient la soumission et l’égoïsme. Le but de Mirbeau dans son roman n’est pas de vider l’inconscient. Son projet est d’exprimer, non de purger, de sorte que de porter au grand jour des secrets ne suffit pas à les éliminer. S’il est vrai que Mirbeau entretient des aspirations humanitaires et souhaite des réformes sociales, il s’avère qu’elles impliquent l’assimilation des gens à des êtres dotés de la capacité de s’exprimer, et l’autorisation qui leur serait reconnue de proclamer qu’une vie instinctive est saine. Les animaux que mentionne explicitement Mirbeau sont connus pour être utiles aux gens. Les chiens, par exemple, qui servent de métaphores zoomorphes pour désigner des domestiques, sont appréciés pour leur servilité. De même les perroquets, parce que ce qu’ils disent est dépourvu de toute originalité et de toute pensée Le capitaine Mauger, qui fait montre d’une arrogance propre aux espèces dominantes, essaie d’éliminer l’altérité en s’assimilant des animaux rares qu’il dévore. Dans le dernier roman de Mirbeau, Dingo (1913), le chien sauvage tient son prestige de sa révolte : loyal, mais non obéissant, Dingo n’est pas un simple épigone de son maître. Des domestiques qui cessent de remuer leurs queues et de faire des courbettes, qui renoncent à répéter comme des perroquets la langue de ceux qui les oppriment, sont capables de reconnaître la place qui leur revient dans la société et de s’emparer du pouvoir. Pas plus capables de réfréner leurs appétits que les êtres gouvernés par leurs instincts, leurs femmes de chambre ou leurs valets de pied, les riches affectent un narcissisme moral, et ils se fabriquent un personnage public qui n’est en fait que mensonge et mirage. Les fautes et les haines qu’ils suscitent, ils les projettent sur des boucs émissaires : les jeunes femmes, les cosmopolites, les incroyants et les étrangers. Le roman de Mirbeau constitue un argument pour jeter de la lumière dans la grotte de l’inconscient, et il montre que le mal que l’on dissimule en le rejetant loin de soi résulte en réalité d’un ajustement défectueux qui se trouve en soi. Une fois que le monde est vidé de ses influences perverses, il n’y a plus que des sujets malheureux. Le message positif du roman, c’est que la violence peut être surmontée par l’analyse des racines inconscientes des comportements antisociaux. Véritable bête humaine, ou démon intérieur qui assouvit sa vengeance en faisant des ravages dans les vies des gens, Joseph perd son pouvoir une fois que ceux qu’il domine réussissent à le comprendre. Cependant la vénalité, une connaissance de soi mal adaptée, peuvent facilement l’emporter sur la lucidité éclairée. Alors qu’il est trop désabusé pour continuer de croire à la perfectibilité des êtres humains, et trop sceptique pour entretenir l’illusion d’une société utopique composée d’individus ayant confiance en eux-mêmes, Mirbeau a vu qu’il y avait une chance d’améliorer la santé et la dignité des gens en leur faisant adopter une régulation de leurs instincts par la discipline et la sobriété Son récit s’achève sur l’image de victimes qui reproduisent les mêmes injustices dont elles ont pâti et s’inclinent devant le dieu argent. Pour pouvoir échapper au cycle de l’exploitation et de la soumission, on doit embrasser la totalité de ce qu’on est, oublier toute honte et 11

prendre confiance. L’homme de l’avenir est un animal parfaitement lucide sur son propre compte, doté d’intelligence et de force. Robert ZIEGLER Université du Montana (Traduit de l’anglais par Pierre Michel) Œuvres citées : - Bodard, Lucien, Préface du Journal d’une femme de chambre, Livre de Poche, 1986, pp. VXII. - Boustani, Carmen, « L’Entre-deux dans Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers d’Octave Mirbeau, n° 8, 2001, pp. 74-85. - Davoult, Gaétan, « Déchet et corporalité dans Le Journal d’une femme de chambre (Quelques remarques) », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 115-137. - Frosch, Stephen, « Freud, Psychoanalysis and Anti-Semitism », The Psychoanalytic Review 93. 3, juin 2004, pp. 309-330. - Gilman, Sander, The Jew’s Body. New York: Routledge, 1991. - McCaffrey, Enda, « Le Nationalisme, l’ordre et Le Journal d’une femme de chambre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 7, 2001, pp. 99-105. - Michel, Pierre, « Octave Mirbeau philosémite », Cahiers Octave Mirbeau, n° 6, 1999, pp. 207-213. - Michel, Pierre, et Nivet, Jean-François, Octave Mirbeau - L’Imprécateur au cœur fidèle. Paris: Séguier, 1990. - Mirbeau, Octave,. Le Journal d’une femme de chambre, in Œuvre romanesque, tome II, . Paris, Buchet/Chastel, 2001.

12

You're Reading a Free Preview

Download
scribd
/*********** DO NOT ALTER ANYTHING BELOW THIS LINE ! ************/ var s_code=s.t();if(s_code)document.write(s_code)//-->