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Pierre MICHEL

MIRBEAU VU PAR ALEISTEIR CROWLEY
Le prolifique poète anglais Aleister Crowley (1875–1947), auteur de White Stains1 (1898) et rénovateur de l’ésotérisme (The Book of the Law, rédigé en 1904 et publié en 1938), n’a pas bonne réputation, c’est le moins qu’on puisse dire. Il jouit même d’une image de marque des plus sulfureuses, pour avoir bravé les convenances de l’establishment puritain de son temps et multiplié les œuvres hermétiques à prétentions initiatiques qui, pour le profane, ont toutes les apparences de la fumisterie. Son athéisme à la Shelley, son goût pour la provocation, l’humour très noir et la mystification, sa bisexualité assumée et son aspiration à l’hermaphrodisme, sa prédilection affichée pour la sodomie passive2, son addiction à l’héroïne et à l’éther, son racisme cynique et son antisémitisme déchaîné, ses rituels, suspects de magie noire, pour maîtriser les forces spirituelles, après une expérience mystique et les révélations qu’il prétend avoir eues au Caire en mars 1904, sa tentative pour créer, en 1907, après avoir quitté la Golden Dawn, un nouveau mouvement occultiste syncrétique, Astrum Argentum, souvent qualifié de sataniste, bien qu’il ait toujours nié l’existence effective du diable, la fondation, à Cefalù, en 1920, d’une Abbaye de Thélème – par référence à la totale liberté accordée aux thélémites de Rabelais –, soupçonnée d’abriter les pires orgies et qui lui a valu d’être expulsé d’Italie par Mussolini en 1923, son surnom, en forme de défi, de Great Beast3, car il s’identifiait à la Bête 666 de l’Apocalypse, et l’accusation, bien que totalement infondée, d’avoir pratiqué des sacrifices d’enfants, autant d’éléments qui ont contribué à donner de lui l’image exécrable d’un pervers indécrottable, d’un monstre moral (il se présentait même comme « the wickedest man in the world »...), d’un charlatan égocentrique et sans scrupules et d’un gourou aussi fascinant que dangereux, dont ont pu se réclamer aussi bien des hippies et des rockers de la contre-culture des années 1960 que la secte auto-baptisée “Scientologie”4. Cela n’a pas empêché Crowley d’être l’ami de Fernando Pessoa, de fréquenter Alfred Adler et Aldous Huxley, de recevoir les éloges de Joseph Conrad et d’avoir été un admirateur et même un chantre d’Auguste Rodin. C’est la fréquentation de ce dernier qui aurait pu le mettre en contact avec Octave Mirbeau en 1902 ou 1903, au cours de son séjour parisien, sans qu’aucune rencontre soit attestée pour autant. Mais, à défaut de l’homme, Crowley, qui lisait parfaitement le français, connaissait déjà l’écrivain, comme en témoigne ce passage de ses Confessions, relatif à son départ pour la Chine en 1904, où il se dit nourri de l’imaginaire du Jardin des supplices :
I went toward China, my veins bursting with some colossal bliss that I had never yet experienced. I boiled with love for the unknown, the more so that my brain was overcharged with grisly imaginings bred of Octave Mirbeau's Le Jardin des Supplices, combined with fervid actualities born of the feeling that I was (after all) treading, though reverently and afar off, in the footsteps of my boyhood's hero, Richard Francis Burton.5

Alors qu’il n’est encore qu’un poète inconnu, marqué par l’héritage de Baudelaire – dont il a 1 Poèmes qualifiés de pornographiques et publiés à Amsterdam. Ils sont accessibles en ligne (http://www.rahoorkhuit.net/library/crowley/stain.html). 2 Il a notamment rédigé A ballad of passive paederasty, dont toutes les strophes se terminent par : « A strong man’s love is my delight » (White Stains, pp. 64-65 ; http://www.scribd.com/doc/2525513/White-Stains-by-AleisterCrowley). 3 C’est sous le titre de The Great Beast speaks qu’ont été recueillis, en C.D., de très anciens enregistrements audio de Crowley. Quant à la biographie de Crowley par John Symonds, elle s’intitule The Great Beast – The Life of Aleister Crowley (Rider, 1951). 4 Ron Hubbard, le romancier de science-fiction qui a fondé cette secte, a fréquenté l’Ordo Templi Orientis, que Crowley a dirigé pendant plus d’une décennie. 5 The Confessions of Aleister Crowley, Arkana, 1989, chapitre 54, p. 460 (accessible sur Internet : http://www.hermetic.com/crowley/confess/chapter54.html).

traduit les Petits poèmes en prose –, de Shelley et de Swinburne, Crowley est arrivé à Paris à la fin du mois d’octobre 1902 et y restera jusqu’en mars 1903. Il raconte ainsi son premier contact avec Rodin :
Mais, par bonheur, j'arrivai à Paris à un moment sans égal dans l'histoire de la France ; Rodin était attaqué pour sa statue de Balzac. Je fus présenté à Rodin et tombai immédiatement amoureux de ce vieil homme majestueux et de son œuvre colossale. Je persiste à penser que son Balzac est la chose la plus intéressante et la plus importante qu'il créa. C'était une nouvelle idée dans la sculpture. Il y eut, avant Rodin, certaines tentatives visant à transmettre la vérité spirituelle par des méthodes plastiques; mais elles furent toujours limitées par l'obligation présupposée de "représenter" ce que les gens nomment "la nature". L'âme devait être servante de l’œil. On ne pouvait suggérer les relations d'un grand homme avec l'univers qu'en entourant son portrait plus ou moins photographique de ce qui constituait l’œuvre de sa vie. Nelson fut peint avec une longue-vue sous le bras et un arrière-plan de trois-ponts ; Wren avec un compas en face de Saint-Paul. [...] Rodin m'expliqua comment il avait conçu son Balzac. Il avait réuni tous les documents disponibles ; lesquels l'avaient réduit au désespoir. (Laissez-moi vous dire que Rodin n'était pas un homme, mais un dieu. Il ne possédait aucun intellect au véritable sens du mot ; le sien était virilité tellement surabondante qu'elle s'épanchait perpétuellement dans la création de nouvelles visions. Assez naïvement, je le fréquentais afin de puiser à la source des informations de première main sur l'art. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un – blanc, noir, brun, jaune, rose ou moucheté de bleu – qui soit si complètement ignorant au sujet de l'art qu'Auguste Rodin ! Au mieux de sa forme, il aurait balbutié que la nature est la grande enseignante ou quelque autre platitude également puérile. [...] Le résultat fut que Rodin m'invita à venir à Meudon et à y séjourner en sa compagnie. L'idée était que je livre une interprétation poétique de tous ses chefs-d'œuvre. J'écrivis un certain nombre de poèmes, lesquels je publiai à l'époque dans le Weekly Critical Review, un effort pour établir une entente cordiale artistique. L'ensemble constitue mon Rodin in Rime. Ce livre est illustré par sept des dix lithographies réalisées à partir d'esquisses que Rodin m'offrit à cette fin.6

Ce Rodin in rime, que le célèbre critique anglais William Ernest Henley encouragea Crowley à publier, parut à Londres en 1907, imprimé par The Chiswick Press, et illustré par sept lithographies d’Auguste Clot – qui avait déjà gravé les dessins de Rodin illustrant Le Jardin des supplices –, d’après des aquarelles du sculpteur. On y trouve 42 poèmes de longueur diverse, inspirés par les œuvres de Rodin, dont deux ont été traduits dès 1903 par Marcel Schwob, intermédiaire obligé entre le poète et le sculpteur, qui ne connaissait pas l’anglais7. Parmi ces poèmes, un sonnet intitulé « Octave Mirbeau » suit de peu « Balzac » et précède « Socrate », alias « l’homme au nez cassé ». Une traduction française de l’ensemble du volume, due à Philippe Pissier, et qui ne semble pas avoir été publiée en volume, a été mise en ligne sous le titre Le Dit de Rodin, précédée par une préface d’André Murcie et illustrée par les lithographies originales de Clot (http://blockhaus.editions.free.fr/images/BibPo%E9si/DitRodin.pdf). C’est à cette version que nous empruntons le texte français du poème consacré à Mirbeau reproduit ci-dessous, après l’original anglais. Dans ce sonnet, composé d’un huitain et d’un sizain, aux rimes embrassées (ABBA), selon le modèle italien et français plutôt qu’anglais (ABAB), Crowley tente de deviner (guess), à travers le buste du romancier par son grand ami et Maître à « l’œil de givre », les traits permettant de reconnaître l’auteur du Jardin des supplices et du Journal d’une femme de chambre. Il semble qu’il doute d’y être bien parvenu, puisqu’il se sent obligé d’indiquer en note les deux titres auxquels il 6 The Confessions of Aleister Crowley, Arkana, 1989, chap. 42, pp. 338-340 (http://www.hermetic.com/crowley/confess/chapter42.html). Traduction française de Philippe Pissier (http://www.oeildusphinx.com/rodin.html). Philippe Pissier a également mis en ligne les lettres de Rodin à Crowley : http://www.oeildusphinx.com/rodin-lettres.html. 7 Ces deux poèmes sont intitulés « Balzac » et « Rodin » ; la traduction de Schwob est accessible en ligne (http://blockhaus.editions.free.fr/BalzacRo.htm). Marcel Schwob a rapproché le jeune poète anglais de Maurice Maeterlinck, dans un article paru dans L’Écho de Paris le 10 mars 1903 (cité par André Murcie, Le Dit de Rodin, loc. cit., p. 20).

pense et que ses lecteurs anglophones ne connaissent pas forcément8... Ce qui semble le frapper, c’est le mélange fascinant de raffinement et de brutalité, de délicatesse esthétique et de « vice profondément ancré », de beauté et de sordide, de luxure et de meurtre : ne verrait-il pas, en ce Mirbeau, fantasmé par lui à travers le filtre de Rodin, une espèce de double ? Il n’est pas sûr que les mirbeauphiles soient facilement convaincus de la validité d’un tel rapprochement. Pierre MICHEL * * *

Aleister Crowley
OCTAVE MIRBEAU Brutal, refinement of deep-seated vice Carves the coarse features in a sentient mould. The gardens1, that were soft with flowers and gold And sickening with murder of lust to entice The insane to filthier raptures, carrion spice Of ordure for perfume, bloom there, fixed hold By the calm of the Master, god-like to behold The horror with firm chisel and glance of ice. Ay ! and the petty and the sordid soul, A servile whore's deformed debauchery2, Grins from the image. Let posterity From Rodin's art guess Mirbeau’s heart, extol The lethal chamber men ere then will find For the pimp's pen and the corrupted mind.
1. Le Jardin des supplices, par Octave Mirbeau. 2. Les Mémoires d'une femme de chambre, par Octave Mirbeau.

The Collected Works, New York, Gordon Press, 1974, vol. III, p.1239 OCTAVE MIRBEAU La cruelle délicatesse du vice profondément ancré Grave les traits lourds dans une forme sensible. Les jardins1, attendris de fleurs et d’or, Et écœurants de meurtrière luxure à même d’inciter Le dément à des extases plus viles encore, avec le fumet De l’ordure en décomposition pour parfum, là s’épanouissent, témérairement fixés Par le calme du Maître, qui, tel Dieu contemple L’horreur d’un œil de givre, tient le ciseau d’une main assurée. Oui ! Et l’âme mesquine et sordide, La débauche difforme d’une servile putain2 8 Le Jardin des supplices n’a été traduit en Angleterre qu’en 1938 ; quant à la première traduction anglaise du Journal, The Diary of a Ladys’s Maid, elle a bien paru en 1903, mais à Paris, chez un éditeur spécialisé dans l’érotisme, Charles Carrington, son prix était élevé et son écho outre-Manche a donc dû être extrêmement restreint. 9 Accessible en ligne : http://93beast.fea.st/files/section1/collectedworks/vol3/Volume%20III.pdf , p. 244.

Qui devant nous s’épanouissent. Que la postérité D’après l’œuvre de Rodin devine le cœur de Mirbeau, Et célèbre le cabinet mortifère que les hommes y trouveront Fin prêt pour l’âme dépravée et la plume du maquereau. (Traduction française de Philippe Pissier)
1. Le Jardin des supplices, par Octave Mirbeau. 2. Les Mémoires d'une femme de chambre, par Octave Mirbeau.