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Tristan JORDAN

LA COMÉDIE FRANÇAISE A-T-ELLE ACCUEILLI ALICE REGNAULT ?
Les mirbelliens avertis savent que la carrière théâtrale d’Alice Regnault n’a pas laissé un souvenir impérissable. Pourtant douze années sur les planches lui ont valu quelques admirateurs dans le public et chez les journalistes. Parmi ceux-ci la palme revient au critique Félix Jahyer qui, dans sa revue Camées artistiques, en avril 1881, n’hésite pas à lui faire une place dans sa galerie de portraits aux côtés de Sarah Bernhardt, Réjane ou Jeanne Granier, accompagnée d’un long article dont voici un extrait :
Je ne me trompais pas quand j’écrivais en 1876 : « Alice Regnault appartient au petit groupe de jeunes artistes qui ne veulent point se contenter du succès immédiat, que leur a valu au théâtre l’éclat de leur beauté, et je ne doute pas qu’elle ait prit pour objectif le talent de Blanche Pierson et de Léonide Leblanc, qui s’est formé petit à petit, mais sûrement, et se développe aujourd’hui de façon à satisfaire les plus exigeants » ; et je terminai mon esquisse en disant : « Heureusement douée par la nature sous le rapport physique, elle a pour elle la finesse des traits, le charme de la physionomie et une rare distinction. Sa taille bien proportionnée a la souplesse et l’élégance…Jeune, intelligente, laborieuse et bien dirigée, elle ne peut donc manquer d’obtenir de beaux succès au théâtre. »

Sans doute convaincue de son talent par de semblables discours, la future madame Mirbeau se mit dans la tête de se produire sur la scène du Théâtre-Français, comme le montre une lettre, datée du 6 juillet 18801, adressée à l’Administrateur général, Émile Perrin:
Monsieur, Vous avez bien voulu me dire que votre décision serait prise dans les premiers jours de ce mois. Il m’a été dit qu’il y avait eu comité le 1er juillet. M’avez-vous oubliée ? Certainement j’ai le désir le plus immodéré d’entrer à la Comédie-Française et je vous presse bien un peu, mais souvenez-vous, Monsieur, que depuis le mois d’Avril vous m’avez promis une prompte solution, que j’attends toujours et que je me suis libérée de tout engagement, afin de me tenir absolument à votre disposition. J’aurais voulu quitter un peu Paris, je n’ose et je ne veux le faire avant votre appel définitif. Je vous prie donc bien, Monsieur, de le hâter de tout votre pouvoir. Je vous en serais encore plus reconnaissante, s’il m’est possible de l’être davantage. Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes meilleurs sentiments. Al. Regnault 7 av. du Bois de Boulogne

Voici la réponse de M. Perrin à cette lettre aussi courtoise qu’énergique :
9 juillet 1880 Madame, Je ne vous avais pas oubliée et j’ai fait ce que je vous avais dit que je ferais. J’avais même lieu de croire ce qui m’avait été affirmé, que vous étiez instruite du résultat. C’est pour cela que je ne vous en avais pas donné moi-même connaissance. Tout le monde a été d’accord pour reconnaître les progrès que vous avez faits depuis quelques temps, progrès qui attestent de sérieux et méritants efforts. L’opinion a été moins unanime quant à l’opportunité présente de votre engagement à la Comédie-Française et à la
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Archives de la Comédie-Française, dossier Émile Perrin, boite n° 2.

situation que vous pourriez vous y créer. Je vous avais dit mon sentiment à ce sujet ; tout est dans une occasion qui peut se produire, mais qui n’est pas venue. J’aurais été désolé, Madame, qu’il eût pu résulter pour vous quelques dommages, du désir très légitime que vous avez d’entrer au Théâtre-Français et des démarches faites par vous dans ce but. Il n’en est pas ainsi, heureusement, puisque vous restez au Gymnase. J’y suivrai avec intérêt vos travaux et, j’en suis sûr, vos succès. Il me reste, Madame, à reconnaître la bonne grâce, la mesure de tact parfait que vous avez mis dans ces négociations qui vous tenaient tant à cœur et à vous assurer que j’en garde le meilleur souvenir. Je vous prie donc d’agréer l’expression de mes sentiments les plus sympathiques et les plus dévoués. Émile Perrin

On aurait pu croire qu’une lettre aussi aimable mettrait un terme à notre interrogation. C’était sans compter sur une presse à l’affût des rumeurs qui, au mois de février suivant, donne des nouvelles de notre Alice décidément bien médiatique. Le 23 février 1881, Le Figaro et Le Gaulois démentent formellement une information parue la veille annonçant l’engagement d’Alice Regnault à la Comédie Française : * « … Ainsi tombe le bruit répandu hier matin par un de nos confrères de l’engagement de Mlle Alice Regnault pour créer sur la demande de l’auteur, le rôle que va jouer Mme Broisat. » Signé Jules Prével, Le Figaro. * « Nous démentons purement et simplement la nouvelle que donne un journal du matin de l’entrée immédiate de Mlle Alice Regnault à la Comédie-Française. » Signé François Oswald, Le Gaulois. Le 24, c’est au tour du Gil Blas de publier un article catégorique :
Un de nos confrères annonce que Mlle Alice Regnault qui vient d’obtenir de grands succès à Bruxelles en jouant le rôle de Chaumont dans Divorçons, était nommée pensionnaire de la Comédie-Française. Elle devait même, ajoute ce reporter à court de nouvelles, remplir dans Le Monde où l’on s’ennuie, le rôle destiné à Mlle Broisat. Tout cela est absolument faux : Alice Regnault n’est pas engagée au Théâtre-Français et Mlle Broisat garde son rôle de l’Anglaise à lunettes dans la pièce de Pailleron. L’idée de prendre dans notre premier théâtre des jolies femmes portant bien la toilette n’est pas encore entrée dans la tête de M. Perrin.

Le 28, le même journal, sous la plume de Colombine, pseudonyme d’Henry Fouquier, devient plus nuancé :
… La semaine dernière encore, on parlait de son engagement à la Comédie-Ffrançaise, et personne n’a trop ri… Mais prendre la succession d’Augustine Brohan, non, ce serait trop drôle ! Si entichés que soient les amateurs de sourires provocants, de fossettes et de taille à la torture, si gobeurs que soient les Muffat parisiens, on ne leur fera jamais avaler, j’espère, cette nouvelle pâte Regnault.

Et, le 1er mars, c’est au tour du Gaulois de faire machine arrière en concluant ainsi un article signé Triolet :
… Sincèrement, ses progrès s’accentuèrent chaque jour, à chaque création, et, comme elle est toujours une femme adorable, personne aujourd’hui ne parait trouver étrange qu’on l’engage au Théâtre-Français. Mais qu’elle ne s’y trompe pas : les grands seigneurs du dix-huitième siècle entraient à l’Académie par la vertu de leurs titres de noblesse ; les portes de la ComédieFrançaise s’ouvrent devant sa radieuse beauté. C’est un grand honneur qu’on lui fait. Elle méritera cet honneur en acquérant, au contact de ses nouveaux camarades, le talent dont elle n’a, jusqu'ici, donné que les promesses.

Alors, où se cache la vérité ? On va la trouver en allant à la source, c’est-à-dire dans les archives de la Comédie Française où se trouvent déjà les deux lettres précédemment citées.

D’une part, les archives ne possèdent pas de dossier au nom d’Alice Regnault, alors que celui de la plus obscure des pensionnaires y est conservé. Ensuite, il existe des registres où sont inscrits, au jour le jour, le titre des œuvres jouées, les rôles et le nom des comédiens. Pour l’année qui nous occupe, le nom de Regnault ne figure jamais. De plus, dans Le Monde où l’on s’ennuie, le rôle de Lucy, l’Anglaise à lunettes, est bien tenu par Mlle Émilie Broisat et ce, dès la première représentation. Ainsi, sur cette ambition insatisfaite, s’acheva la carrière artistique de madame Alice Regnault, qui va bientôt entamer un nouveau rôle auprès de celui qui, lui, s’apprête à l’accueillir et à lui donner son nom, Octave Mirbeau. Tristan JORDAN

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