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Pierre MICHEL

MIRBEAU ET LE PAIEMENT DE L’AMENDE DE ZOLA POUR « J’ACCUSE »
Grâce à un extrait de catalogue de 19581, je savais depuis longtemps que c’était Octave Mirbeau qui, le 8 août 1898, était allé à Versailles payer, de sa poche, les 7 555, 25 francs de l’amende, grossie des frais du procès, à laquelle Émile Zola avait été condamné le 18 juillet précédent par la Cour d'Assises de Seine-et-Oise, lors de son deuxième procès en diffamation pour « J’accuse ». Le Journal du 11 août mentionnait le versement effectué par Mirbeau et en expliquait ainsi l’intérêt : « Ce paiement aura pour effet d’éviter la saisie et vente des meubles de M. Zola, saisie et vente qui auraient pu être légalement pratiquées, la signification au domicile suffisant au point de vue civil, alors qu’au point de vue pénal, il est de toute nécessité qu’elle soit faite à personne, c’est-à-dire au condamné lui-même » – ce qui explique le départ précipité de Zola pour l’Angleterre et son choix d’y vivre sous une fausse identité, afin d’éviter que ne lui soit signifiée sa condamnation, fût-ce à l’étranger. Cette somme énorme avancée par Mirbeau – environ 25 000 euros d’aujourd’hui – ne lui sera jamais remboursée. Suite à la honteuse loi d’amnistie du 28 décembre 1900, qui mettra dans le même sac les héros et les crapules et n’aura pour but que de passer l’éponge sur les diverses forfaitures du haut état-major et de divers ministres, Zola enverra à son avocat, Fernand Labori, une lettre datée du 6 mars 1901 et publiée par L’Aurore le 10 mars, intitulée « Qu’ils gardent l’argent », où il écrira notamment : « Pendant mon exil en Angleterre, un ami avait dû verser la somme de 7 555 francs en paiement temporaire des amendes et des frais du procès de Versailles. Puisque leur amnistie, selon eux [c’est-à-dire « les hommes qui ont rédigé et voté la loi d’amnistie »], effaçait tout, il me semblait bien qu’on rendrait cet argent, qui n’était point acquis, du moment que j’avais frappé l’arrêt d’une opposition et que le procès devait être jugé à nouveau. Point du tout ! On m’a fait répondre que le paragraphe 8 de l’article 2 porte que “les sommes recouvrées, à quelque titre que ce soit, avant la promulgation de la loi, ne seront pas restituées”. Ce paragraphe ne s’applique évidemment qu’à certaines contraventions amnistiées. N’importe, on y fait rentrer les 7 555 francs, on torture le texte de la loi et l’État lui aussi garde l’argent. Si le parquet s’entête à cette interprétation, ce sera une monstruosité encore, dans l’indigne façon dont on m’a refusé toute justice. » Zola annonce donc à son avocat qu’il renonce à réclamer quoi que ce soit : « Je ne veux pas être complice en acceptant quoi que ce soit de leur amnistie. [...] Cela me gâterait tout notre effort d’abnégation et de bravoure2 ». Et pourtant, le 4 mars 1901, soit deux jours plus tôt, Zola avait écrit à Mirbeau : « Labori va tenter une démarche pour tâcher de rattraper les sept mille et quelques cents francs que vous avez versés en mon nom pour l’affaire de Versailles 3 ». Sans doute cette tentative, dont nous ignorons la nature, a-t-elle échoué, ce qui a dû inciter Zola à adopter une attitude qui souligne davantage encore son désintéressement et celui de son « ami » – lequel n’est pas désigné, sans doute à la demande de Mirbeau. On ne peut donc pas dire que la générosité du geste de Mirbeau ait été ignorée. On n’en est que plus étonné que, dans sa monumentale biographie de Zola en trois volumes4, qui fait autorité,
C’est cet extrait qui figure dans le tome III de la Correspondance générale de Mirbeau, le texte complet de la lettre à Ernest Vaughan m’ayant été communiqué trop tard pour être inséré dans le volume, qui était déjà sous presse. 2 Correspondance de Zola, t. X, pp. 245-246. 3 Ibid., p. 242. 4 Les trois gros volumes, d’un total de 3 000 pages, ont paru chez Fayard en 1999, 2001 et 2002. Pour le tome III, qui traite notamment de l’affaire Dreyfus, voir le compte rendu de Yannick Lemarié dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003, pp. 215-218.
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Henri Mitterand n’en dise mot. Il est vrai qu’un simple extrait de catalogue n’est pas en soi une garantie suffisante de fiabilité, car des erreurs – de lecture, de datation, voire d’attribution – n’y sont pas exceptionnelles. Il n’en est donc que plus intéressant de connaître aujourd’hui le texte complet de la lettre que Mirbeau écrivit, de Versailles, à Ernest Vaughan, le fondateur et directeur de L’Aurore, après être allé régler l’amende de Zola « de [ses] deniers personnels », auprès du percepteur de la ville. C’est Jean-Étienne Huret, petit-fils du grand journaliste Jules Huret, qui nous l’a communiquée, après l’avoir retrouvée dans les archives familiales, où elle moisissait, à l’insu des mirbeaulogues et des zoliens, depuis un demi-siècle, après avoir été achetée au libraire Blaizot par son père, le fils de Jules Huret. Son intérêt majeur est de confirmer que Mirbeau a agi « spontanément » et en son propre nom – et non au nom de Zola, contrairement à ce que ce dernier affirmera dans sa lettre du 4 mars 1901 –, sans être chargé par qui que ce soit d’accomplir cette formalité pourtant si importante. Car elle devait notamment éviter de recourir à la vente-saisie de biens de Zola jusqu’à concurrence de la somme à recouvrer, augmentée de nouveaux frais. On sait qu’une vente finira tout de même par avoir lieu, le 11 octobre suivant, en dépit des efforts et des diverses oppositions de Mirbeau, qui agira alors au nom de Zola. Non plus à cause de « J’accuse », puisque le problème financier en est maintenant résolu, mais parce que Zola a dû affronter un autre procès en diffamation, à l’égard des pseudo-experts en graphologie aux « noms de fripouilles balzaciennes », et a été condamné, le 9 juillet 1898, à 2 000 francs d’amende, plus 15 000 francs de dommages et intérêts que se partagera le « triolet » d’experts – somme qui s’élèvera à 32 000 francs en tout 5, lors du procès en appel rondement mené, le 10 août suivant. Une nouvelle fois, c’est Mirbeau qui règlera l’affaire, non pas avec ses propres deniers, cette fois, mais grâce aux 40 000 francs que lui aura remis Joseph Reinach le 31 août, de la main à la main et sans reçu6, et qui mettront fin à la vente. Bien entendu, Reinach ne sera pas davantage remboursé. Il est grand temps que, nonobstant sa modestie, le rôle et le dévouement de Mirbeau, au cours de l’Affaire, soient enfin mis en lumière. Pierre MICHEL * * *

Lettre inédite de Mirbeau à Ernest Vaughan [En-tête : Hôtel des Réservoirs] Versailles, le 8 août 1898 Mon cher ami, En même temps que cette lettre, vous recevrez un constat de M. Lambotte, huissier à Versailles, par lequel il est relaté que, spontanément, de mes deniers personnels, sans mandat d’aucune sorte, et simplement parce que Zola est mon ami, et que j’ai voulu lui éviter tous les dommages et tracas qui peuvent résulter d’actes d’exécution 7, j’ai acquitté, entre les mains du percepteur de Versailles, les frais et amendes du procès du 18 juillet, et ce, sous la réserve au

L’amende restera fixée à 2 000 francs, mais les dommages-intérêts passeront de 5 000 à 10 000 pour chacune des trois fripouilles : Couard, Belhomme et Varinard. 6 Cette somme, Mirbeau est allé la solliciter humblement, le 23 août, auprès d’un homme qu’il avait pourtant bassement insulté et dont, faisant un public mea culpa, il va très vite reconnaître publiquement le courage et le mérite. Mirbeau avait, récemment encore, accusé Joseph Reinach d’être liberticide par sa « manie légiférante et dénonciatrice » et son « jacobinisme violemment persécuteur », et il était allé jusqu’à l’imaginer en train de rêver de devenir « le grand inquisiteur de la France ». Voir « Paysage parlementaire », Le Journal, 11 novembre 1896, et « De Moïse à Loyola », ibid., 26 septembre 1897. 7 C’est-à-dire la vente et la saisie de biens de Zola.

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contraire de tous les droits de Zola et de Perrenx8. Frais et amendes se montent à la somme de 7 555 F , 25. C’est une affaire que nous règlerons plus tard, au retour de Zola9. Recevez, mon cher Vaughan, mes meilleures amitiés. Octave Mirbeau
Archives Jean-Étienne Huret.

Alexandre Perrenx était le gérant de L’Aurore, où avait paru « J’accuse », le 13 janvier 1898, et c’est à ce titre que, le 18 juillet, il avait été condamné, en même temps que Zola, à 3 000 francs d’amende. Le 23 février précédent, lors du premier procès, il avait écopé de quatre mois de prison et de 3 000 francs d’amende. La « réserve » évoquée par Mirbeau implique que cet argent pourrait être remboursé le jour où Zola et Perrenx bénéficieraient d’un acquittement ou d’un non-lieu. Mais ce ne sera pas le cas, et Mirbeau ne récupèrera jamais l’argent avancé. 9 Zola ne rentrera en France que le 4 juin 1899.

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