TITRES D’ACTUALITÉ

Les spectres de l’idéologie

Slavoj Zizek
Nous assistons aujourd’hui à un étrange échange entre l’Europe et l’Asie : au moment même où, pour ce qui est de l’infrastructure économique, la technologie et le capitalisme européens triomphent dans le monde entier, en revanche, en ce qui concerne la superstructure idéologique, l’héritage judéo-chrétien est menacé sur le terrain européen par l’avancée d’une pensée new age « asiatique » qui, sous différents aspects allant du bouddhisme occidentalisé – dans lequel on reconnaît le contrepoint contemporain du marxisme occidental (différent du marxisme-léninisme asiatique) – à diverses formes de taoïsme, s’impose comme l’idéologie hégémonique d’un capitalisme global. La nature hautement spéculative des contraires dans ce phénomène de civilisation globale réside dans ce paradoxe : alors que le bouddhisme occidental se présente comme le remède aux tensions stressantes qu’engendrent les dynamiques capitalistes, remède permettant de « décrocher » et de recouvrer la paix intérieure, la Gelassenheit, il fonctionne en fait comme le parfait supplément idéologique de ce même capitalisme. Prenons, par exemple, l’idée répandue du « choc du futur », c’est-à-dire le fait que les gens ne parviennent plus à affronter psychologiquement le rythme infernal des innovations technologiques et des évolutions sociales qui les accompagnent : les choses changent trop vite, nous avons à peine eu le temps de nous adapter à une invention qu’une autre invention l’a déjà supplantée de telle sorte que, de plus en plus, nous manque ce qu’on pourrait appeler une cartographie cognitive. Dans une telle situation, le recours au taoïsme ou au bouddhisme offre une issue bien plus efficace que le repli désespéré vers de vieilles traditions ; plutôt que de tenter de s’adapter au rythme accéléré des progrès technologiques et des bouleversements

Slavoj Zizek, chercheur au département de philosophie de l’université de Ljubljana (Slovénie), Visiting professor, Cinema département, New York University (États-Unis) Traduction Annie Bourgois.

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elle poursuit le cours de son existence et est même capable d’en parler rationnellement parce qu’elle conserve le chien qui était le compagnon préféré de son amant. mais le traumatisme refoulé revient dans le symptôme . pragmatique. « se laisser aller ». Dans le roman mélodramatique de Nevil Shute sur la Deuxième Guerre mondiale. Requiem pour un roitelet. Si Max Weber vivait de nos jours. En d’autres termes. à l’égard de l’agitation frénétique liée à ce processus. au contraire. ici. pour Marx. au contraire. Mais. le rôle structurel est semblable : si l’élément exceptionnel est déplacé. alors que le symptôme est l’exception qui trouble la surface des fausses apparences. Dans ce sens. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre que. l’héroïne survit à la mort de son amant sans traumatisme visible. Il apparaît donc que le bouddhisme occidental s’accorde parfaitement au mode fétichiste de l’idéologie d’une époque soi-disant « postidéologique ». un bout de vêtement par exemple. la ligne de partage entre les deux est imperceptible : un objet peut fonctionner comme symptôme (d’un désir refoulé) et presque simultanément comme fétiche (représentant la croyance à laquelle nous avons officiellement renoncé). pris de rage. Le fétiche est en quelque sorte l’envers du symptôme. il en va de même pour le sujet privé de . et Souvarine. Ce qui a appartenu à un défunt. intitulé l’Éthique taoïste et l’Esprit du capitalisme global. je ne doute pas qu’il écrirait un deuxième volume à son Éthique protestante. le point d’irruption de l’autre scène refoulée. alors tout le système s’écroule.Titres d’actualité sociaux. le fétiche peut jouer un rôle constructif qui nous permet d’affronter la dure réalité : les fétichistes ne sont pas des rêveurs perdus dans leur monde intérieur. le fétiche. Prenons l’exemple de la mort d’un être cher : dans le cas du symptôme. roman dans lequel l’attachement à un lapin aide le révolutionnaire russe Souvarine à survivre . pleinement conscient du cours des choses. lorsque finalement le chien meurt écrasé par un camion. symbolise le mensonge par lequel l’insupportable vérité devient supportable. voire une indifférence. il faut. tout en conservant une distance intérieure. il faut renoncer à toute tentative de garder le contrôle sur ce qui change. je refoule cette mort. Sans doute l’univers faux du sujet s’effondre-t-il s’il doit affronter la signification de son symptôme . dénoncer ces tentatives comme relevant de la logique moderne de l’esprit de domination. d’exhumer le vieux cliché marxiste réduisant la religion au statut « d’opium du peuple ». en tant que « retour du refoulé ». explose violemment. on peut citer Germinal de Zola. Parfois. capables d’accepter l’ordre des choses. distance qu’accorde la prise de conscience que tous ces bouleversements technologiques et sociaux ne sont in fine que proliférations de semblants dépourvus de substance et qui n’affectent pas le noyau profond de notre être… On est presque tenté. tandis que l’argent-fétiche représente ma croyance déniée. lui. Cette tension ambiguë n’est-elle pas homologue à celle qu’on rencontre entre l’objet phobique et le fétiche ? Dans les deux cas. le bouddhisme occidental propose un mode méditatif qui nous paraît offrir le moyen le plus efficace de participer totalement à la dynamique capitaliste. supplément imaginaire à la misère terrestre. elle s’effondre complètement et tout son monde s’écroule… Dans un style plus classique. dans le cas du fétiche. En effet. le lapin est tué et mangé par erreur. tout en conservant l’apparence de la santé mentale. ce sont de solides réalistes. défauts dans le tissu du mensonge idéologique. « se lâcher ». l’argent est un fétiche : je prétends être un sujet rationnel. peut fonctionner comme un fétiche dans lequel le défunt continue miraculeusement à vivre et comme un symptôme par lequel sa mort nous est douloureusement rappelée. dans la mesure même où ils ont leur fétiche auquel ils s’accrochent pour annuler l’impact cruel de la réalité. je tente de ne pas y penser. telle qu’on l’oppose à un mode traditionnel symptomatologique et où le mensonge idéologique qui structure notre perception de la réalité est menacé par les symptômes. j’accepte rationnellement et pleinement cette mort tout en m’accrochant au fétiche qui incarne pour moi le désaveu de cette 52 mort.

sont perçus comme des rapports sujets à improvisation et négociation. Ce qui se présentait au début comme une manipulation pragmatique politique finit par « prendre ». et non religieux. aujourd’hui. Aussi. en dépit d’un triomphe mondial. le pouvoir communiste imposa dans les années soixante une solution simple et miraculeuse : les musulmans furent proclamés communauté ethnique autonome. ce qui compte vraiment pour vous. Il en va de même pour le suicide. du sexe. est exemplaire : durant toute l’Histoire de la Yougoslavie. tous les liens sociaux et les schémas d’interaction. perdant toute spécificité. Le problème venait de ce que.Les spectres de l’idéologie son fétiche : son acceptation rationnelle du cours des choses s’évanouit. du travail… Cette universalisation de la dépendance témoigne de la radicale faiblesse de toute position subjective : il n’existe pas de schémas fermement établis et donc tout est objet d’incessantes négociations. Toutefois. Albert Camus a raison quand. la question ne portait pas sur son appartenance héritée à un groupe ethnique mais sur son choix : « De quel côté êtesvous ? » (le cinéaste Emir Kusturica. du simple partenariat sexuel à l’identité ethnique. que vous êtes bien conscient de la vanité de ce spectacle et que. dans leur identité. Le cas des musulmans. de son contrôle indéniable du capitalisme global. en Bosnie. il affirme que le suicide est le seul problème véritablement philosophique. signifiait que tout risque de conflit était suspendu). Prenons. par exemple. dans ce que Ulrich Beck nomme la « société réflexive ». et non simple groupe religieux. la question est de savoir 53 . Le Mythe de Sisyphe. la Bosnie fut le lieu de tensions et de conflits potentiels. chacun était obligé de choisir son identité ethnique – lorsqu’un milicien arrêtait une personne et lui demandait sur un ton menaçant « Serbe ou musulman ? ». par ailleurs définitivement dépassé. l’expression : « Tout est calme en Bosnie ». pour commencer. Afin d’anticiper tout conflit potentiel – et effectif –. état dans lequel les contradictions fondamentales qui polarisaient la pensée européenne semblent s’enferrer dans des antinomies aporétiques. dans son ouvrage. il faudrait toujours répondre à ces prétentions par la question : « D’accord. de cette sorte la pression d’un choix identitaire entre Serbe ou Croate leur fut épargnée. pas seulement de l’alcool. une part de choix réfléchi : durant la guerre en Bosnie. Les discours sur « la fin de l’histoire » ne sont pas qu’un « truc » de journalistes : il est vrai que. De nos jours. c’est la paix de votre for intérieur où seul vous pouvez trouver asile… C’est ainsi que.) Le meilleur indice de la façon dont cette réflexivité affecte notre expérience subjective au quotidien se trouve dans le statut universel donné au phénomène de dépendance : on peut être dépendant de tout et de n’importe quoi. en tant que groupe ethnique. et les musulmans commencèrent de fait à se percevoir comme une nation et s’employèrent à se fabriquer une tradition. mais où est le fétiche qui vous permet de prétendre que vous acceptez la réalité telle qu’elle est ? » Le bouddhisme occidental est un de ces fétiches : il vous permet de suivre le rythme effréné du jeu capitaliste tout en maintenant le sentiment que vous n’y participez pas. de la drogue. le groupe le plus important n’était ni celui des Serbes orthodoxes ni celui des Croates catholiques mais celui des musulmans dont l’identité ethnique était incertaine : étaient-ils Serbes ou Croates ? (Cette particularité bosniaque a laissé une trace dans la langue : dans toute l’ex-Yougoslavie. chaque pôle s’inversant en son opposé et le recouvrant. issu d’une famille à double identité – musulmane et serbe – opta pour l’identité serbe. quand on nous assène que dans notre époque cynique post-idéologique plus personne n’adhère aux idéaux proférés. d’accepter la réalité sociale telle qu’elle est. mais également de la nourriture. la civilisation européenne s’est finalement confondue avec son Autre oriental. scène de la lutte pour le pouvoir entre Serbes et Croates. comprise comme liberté de choisir. Il persiste toutefois. nous sombrons dans un enfermement débilitant. encore de nos jours. quand nous rencontrons quelqu’un qui se vante d’être guéri de toute croyance. la notion de liberté. du tabac.

d’un désespoir. s’ils le souhaitaient. Avant la modernité. véritable chantage pour nous amener à renoncer à tout engagement radical sérieux. peu de temps après. nos héroïques Européens de l’Est ne voulaient pas décevoir leurs tuteurs de l’Ouest. cette 54 canaille libérale conformiste tire une satisfaction hypocrite de son rôle de défenseur de l’ordre existant : bien sûr. Dans les années quatre-vingt-dix. là . aussi persistèrent-ils stoïquement dans la voie qu’ils n’avaient pas choisie. etc. irréductible à une pathologie psychique ou à une souffrance objective. vous avez la chance de pouvoir vous réinventer régulièrement. mais doit être motivée (ce qui explique que l’euthanasie soit désormais acceptable). des contrats temporaires qui vous permettent de changer de travail ! Enfin libéré des contraintes d’un emploi fixe. en fait. les gens n’ont jamais vraiment pu choisir leur voie et c’est bien là le hic : ils se sont retrouvés (littéralement) projetés dans une nouvelle situation qui leur imposait un échantillonnage de choix donnés : le libéralisme pur. alors appuyez sur A. le suicide est devenu un acte existentiel. vous devez opter pour des assurances privées coûteuses ? Soit ! Mais n’est-ce pas. puis. d’une misère. leur a-t-on jamais vraiment posé la question fondamentale sur le type de nouvel ordre dont ils voulaient ? On leur a dit qu’ils entraient dans la terre promise de la liberté politique . où nous sommes constamment enjoints de choisir. le nationalisme conservateur… Même dans les sociétés occidentales. l’idéologie dominante tente de nous vendre l’insécurité qu’entraîne l’effondrement de l’État providence comme une chance de découvrir de nouvelles libertés : à la place de ces contrats indéterminés et stables. avec l’avènement de cette « réflexivité ».. de dangerosité morale. on leur a signifié que cette liberté impliquait des privatisations sauvages et le démantèlement de leur sécurité sociale. De la sorte. etc. l’exploitation. manifestation d’une pure décision. En revanche. il faut choisir parmi un éventail d’interminables options : si vous le voulez avec ceci (disons X). l’absence. Ce n’est possible que dans notre société réflexive moderne. mais ça finira par un nouveau goulag ! » Le retour de l’éthique dans la philosophie politique exploite sans vergogne les horreurs du goulag et de l’holocauste. conscients que la liberté a un prix à payer… Dans cette transition du socialisme réel vers le capitalisme. il se trouve toujours un autre pour lui dire : « L’idée est généreuse. se convainquant qu’ils devaient se conduire en adultes. voire la forclusion. d’un authentique et même élémentaire véritable choix n’est pas le moindre paradoxe.Titres d’actualité quand (dans quel contexte) le suicide acquiert ce statut. nul n’ignore la corruption.. ils pouvaient se rétracter . L’hégémonie contemporaine de la démocratie libérale est portée par une sorte de Denkverbot [interdiction de pensée] tacite qui n’est pas sans évoquer le Berufsverbot [interdiction d’exercer une profession] de la fin des années soixante – dès que quelqu’un fait mine de s’engager dans un projet politique qui vise sérieusement à défier l’ordre existant. mais toute tentative de changement est taxée. qu’ils conservaient la liberté de choisir et que. où même des choses aussi naturelles que l’orientation sexuelle et l’identité ethnique demandent un choix préalable. pour choisir un produit. quand le socialisme réel s’effondrait. de prendre conscience des potentiels cachés de votre personnalité et de les réaliser ! La sécurité sociale et les retraites ne sont plus sûres. C’est l’autre face de la réduction opérée par Émile Durkheim du suicide en un geste social qui peut être prévu et quantifié : les deux tendances – l’objectivation et la quantification du suicide et sa transformation en un acte purement existentiel – sont étroitement corrélées. sinon appuyez sur B… Dans ces sociétés réflexives post-traditionnelles. quand la vie ne va plus de soi. le suicide était le signe d’un dysfonctionnement pathologique. mais non. dans les pays européens de l’Est. au nom du spectre totalitaire qu’elle ressusciterait. les gens furent brutalement projetés dans une situation de liberté de choix politique – mais. La frustration qu’engendre le devoir de choisir est manifeste dans la situation du shopping on-line .

donc je suis. Qu’on se souvienne de quelques récentes tendances dans les arts visuels : finis les temps où vous aviez des statues toutes simples et des toiles encadrées. La logique de provocation de la vieille avant-garde moderniste qui voulait « choquer le bourgeois » perd du terrain. on vous ajoute même les odeurs. etc. Il en va de même avec l’art. apportant le dernier tour d’écrou à la vieille idée de Marx selon laquelle c’est la production qui crée le besoin de consommer. la perversion n’est plus subversive : l’excès dans la provocation fait partie du système qui s’en nourrit pour se reproduire. vêtements sexy. mais bien stimuler la production d’objets de plus en plus choquants. même quand personne ne les regarde : ils servent de garantie minimale de l’existence d’un lien social. non seulement nous permettent de vivre avec nos perversités. de chercher à échapper à cette liberté. des lotions réputées devoir accroître nos performances et notre plaisir à divers instruments et accoutrements (anneaux. le besoin des objets produits. godemichés vibrateurs et autres prothèses. ne doit pas seulement tolérer. nous sommes la cible de gadgets et de productions sociales qui. Là encore. les idéologues de cette post(seconde) modernité vous accuseront d’être incapable d’assumer une pleine liberté. au-delà de la satisfaction d’un besoin. pour le seul domaine de la sexualité. lui conférant un effet d’excès pervers irréductible. Tout cela ne stimule pas simplement le désir sexuel « naturel » mais y supplée plutôt. Les gadgets dont nous parlions sont superflus. de nos jours. aujourd’hui on vous propose des expositions de cadres vides. de vaches mortes au milieu de leurs excréments. une chance supplémentaire de pouvoir choisir : ou bien la bonne vie tout de suite ou bien la sécurité à long terme ! Et si ces précarités vous angoissent. était secoué de spasmes et poussait des cris désespérés – même l’acte ultime par lequel l’État exerce son pouvoir peut être transformé en gadget et procurer un plaisir obscène… C’est en cela que réside l’économie libidinale de la consommation capitaliste : dans cette production d’objets qui. la perversité transgressive est de plus en plus la loi. Nous pourrions peut-être définir ainsi l’art postmoderne en tant qu’opposé à l’art moderne : dans le postmodernisme. coloscopie). comme dans le domaine de la sexualité. de vous cramponner à des systèmes stables. Ne trouve-t-on pas une ultime manifestation de cette perversion universalisée dans les webcam-shows sur internet où on peut suivre chaque instant de la vie d’un individu dans son appartement ? Cette tendance ne démontre-t-elle pas l’urgence du besoin du regard de l’Autre. fouets. Cette prolifération fastidieuse et monotone de gadgets illustre de façon manifeste ce que Lacan appelait l’objet petit a. Souvenez-vous de ce jouet obscène vendu aux États-Unis. quotidiennement. mais véritablement en convoquent de nouvelles formes. » (Claude Lefort identifie un phénomène semblable dans ces postes de télé allumés sans arrêt. mais désuets ! Une autre manifestation de cette coïncidence des contraires se trouve dans les rapports entre la Loi et sa transgression : pour être bref.Les spectres de l’idéologie encore. chaînes. afin de résister à la compétition.) Nous sommes confrontés à un renversement tragicomique de la notion benthamienne et orwellienne d’une société panoptique dans laquelle 55 . ils cherchent à donner un tour pervers à notre activité sexuelle. crée ce besoin qu’elle prétend satisfaire. sont en trop . en tant que garant de l’être du sujet : « On me regarde constamment. et pourtant ce ne sont en fait que de bien pâles ombres dépourvues de la densité substantielle de la « vraie chose ». il sollicite la transgression . certes. Il suffit de citer. sans parler de la pornographie et autres stimulations). des vidéos de viscères humains (gastroscopie. lorsqu’on pressait sur le bon bouton. Le capitalisme contemporain n’est plus cet ordre soutenu par une interdiction fondatrice que seul un acte héroïque transgresse : dans sa perversité généralisée. durant l’été 2000 : la miniature d’un homme sur la chaise électrique qui. la transgression excessive perd tout effet choquant et s’intègre parfaitement dans le marché de l’art. tous les gadgets destinés à apporter diversité et nouvelles excitations dans notre vie sexuelle. Le marché de la culture.

d’où vient le malaise que provoquent ces reality soaps ? L’horreur que les âmes sensibles ressentent est du même ordre que celle qu’inspire à bon nombre d’entre nous le sexe virtuel sur le cyberespace. d’une certaine façon ils jouent « pour de vrai ». comme échappatoire… Dans ce cas. de telle sorte que la fiction devient indiscernable de la réalité : les sujets sont engagés dans des conflits émotionnels « réels ». dans les reality soaps. réplique en dimensions réelles de la vie idyllique d’une petite ville américaine à visage humain et où les habitants jouent aussi leur propre rôle et vivent sa mise en scène ? Le cercle est ainsi bouclé : la télévision était censée nous ouvrir à un monde fictif. les volontaires sont autorisés à avoir des contacts avec l’extérieur. mais plutôt une façon d’en sortir magiquement. à discuter de leurs problèmes avec des psychologues. ce qui provoquait ma jouissance n’était pas ce partenaire mais les fantasmes secrets dont je l’investis ? On peut dire la même chose de cette exposition au regard de Big Brother : et s’il avait toujours été déjà là. même quand je le fais avec un partenaire réel. Cette tendance a atteint son paroxysme dans les émissions de télévision – on a même forgé un terme parlant pour les désigner : reality soap. les caméras filmant chaque acteur volontaire dans la moindre de ses activités. Le « Il n’y a pas de rapport sexuel » de Lacan peut s’entendre comme l’inverse de cette idée reçue : et si le « sexe » n’était qu’un acte masturbatoire accompagné ? Et si. de séduire même quand je suis seul ? Et si le Big Brother show ne faisait que rendre cette structure universelle visible ? En d’autres termes. ce geste ne constitue pas un retour vers le réel. C’est la désagréable découverte que jamais il n’y a eu de « sexe » autrement que dans des jeux soutenus par des scénarios masturbatoires fantasmatiques. un groupe d’approximativement quinze personnes est isolé dans un grand appartement dont chaque pièce est sous surveillance vidéo 24 heures sur 24. qui s’inspirent des feuilletons et du film pornographique amateur. (Il est également prévu des tranches horaires où les acteurs discutent avec le public de leur « rôle » : le jeu est interactif. déjà dans nos « vies réelles ». et quand ils consultent des gens du monde réel. l’émission s’achève quand il reste un seul gagnant. On pense communément que la masturbation est « un rapport sexuel avec un partenaire imaginaire » : je le fais tout seul. sexuelles comprises. nous jouions toujours déjà un rôle – si nous n’étions pas qui nous sommes mais les acteurs de ce rôle ? L’exploit bienfaisant de . dans Celebration.) La distinction entre le vécu et le joué est « déconstruite » : les deux coïncident dans la mesure où les gens jouent des scènes de leur vraie vie. que j’essaie d’épater. Une fois par semaine. cette infâme ville construite par Disney. en tant que ce regard imaginaire à l’adresse de qui je me démène. de sorte que le sujet a besoin du regard de la caméra comme garantie ontologique de son être.Titres d’actualité nous sommes constamment « observés » et ne trouvons nulle cache où nous soustraire au regard omniprésent du pouvoir : aujourd’hui. c’est la réalité recréée qui s’offre comme divertissement. les réalisateurs de télé. l’angoisse semble provenir de la crainte de ne pas être tout le temps l’objet du regard de l’Autre. les spectateurs peuvent coopérer aux événements. tout en pensant que je le fais avec et pour un autre. par où la « vie réelle » devient un jeu virtuel avec possibilités de faire des pauses et de cliquer ponctuellement sur le « compagnon d’aide ». La dure leçon qu’enseigne le sexe virtuel. Dans ces reality soaps. et si. (Une des règles consiste à exclure la personne qui a fait le plus faible score à l’audimat et à la renvoyer dans le monde de la réalité . ils « se la jouent ». Ne trouve56 t-on pas quelque chose d’analogue en Floride. et ils reçoivent des directions sur la tournure que leurs relations doivent prendre. c’est précisément que ce n’est pas du « sexe » – cet intense contact avec le corps d’un autre – mais simplement une stimulation engendrée par les images sans substance dont nous bombarde l’écran.) Bien que ces sujets/acteurs du Big Brother jouent dans un espace artificiel clos. coupé de toute réalité sociale. l’écran de nos divertissements faisant écran au réel – or. ils se représentent à l’écran.

harmonie garantie par Dieu. à l’exception de celle de notre ordinateur avec laquelle nous interagissons. n’était que cet « écran » plat derrière lequel se trouve un circuit complexe neuronal aveugle ? Prenons un autre exemple pour clarifier notre propos : pourquoi les gens ont-ils peur des accidents d’avion ? Ce n’est pas tant la douleur physique qu’ils redoutent que les quelques deux ou trois minutes durant lesquelles l’avion chute et qu’ils savent qu’ils vont mourir. Alors que les cognitivistes et les déconstructionnistes. Toutefois. monade suprême et englobante.Les spectres de l’idéologie Big Brother tient au fait qu’il nous rappelle cet étrange phénomène. un animal répondant à nos signaux. partagent la thèse selon laquelle il n’existe pas de sujet « substantiel » qui précéderait le champ ouvert des interactions sociales contingentes. Il n’est pas étonnant que Leibniz soit un des référents philosophiques privilégiés des théoriciens de l’espace cybernétique : ceci ne s’explique pas seulement du fait de son rêve d’un ordinateur universel. tel le tamagoshi. ces ennemis officiels. à la perte de toute réalité objective solide (selon le mantra postmoderne. ce qui est encore plus troublant. il n’y a rien derrière l’écran. Que faire aussi d’une lecture « objective » de notre QI. il n’y a rien ni personne. derrière l’écran. hormis un circuit digital. C’était déjà la leçon des déconstructionnistes postmodernes : retirer au sujet tout contenu substantiel conduit à un subjectivisme radical. bien que « privée de fenêtre » ouverte sur la réalité extérieure. ce code qui peut être compressé sur un seul CD ? Ne sommes-nous « personne et rien ». touche au fait que nous considérons une nonentité virtuelle comme une entité : nous agissons « comme si ». c’est la réflexion sur nous-mêmes de cette intuition : si. il y avait un vrai sujet. communiquant en synchronie avec le globe entier ? L’aporie dont Leibniz tentait de sortir en introduisant la notion « d’harmonie préétablie » entre les monades. une simple illusion de conscience dont la réalité se résume à un réseau complexe d’interactions neuronales et autres ? L’étrange sentiment que génèrent des jouets. seulement la multitude des constructions sociales contingentes). reflète en elle l’univers entier ? Ne sommes-nous pas tous et de plus en plus des monades sans fenêtre. c’est bien avec l’autre « réel » que nous sommes en contact et non pas avec un simulacre spectral ? Les avancées du décodage du corps humain. effectivement. C’est-à-dire. alors que nous savons que « derrière ». de nos aptitudes génétiques à telles activités intellectuelles ? Comment cette totale objectivation de soi va-t-elle affecter notre vécu ? La réponse standard – la connaissance de 57 . derrière l’écran. notre immersion dans l’espace cybernétique ne s’accompagne-t-elle pas de notre réduction à l’état de monade leibnizienne qui. les perspectives de parvenir à une formule pour chaque génome nous confrontent à une question radicale : « Que sommes-nous ? » Suis-je ceci. et que les bouddhistes occidentaux rejoignent le chœur avec leur sentiment que le moi n’est qu’un faisceau d’événements hétérogènes et intangibles. notre expérience nous conduit de plus en plus à nous concevoir comme un sujet isolé et immergé dans une sphère hallucinée. c’est l’écart qui sépare la connaissance que nous prenons des causes d’une certaine maladie du moment où les moyens d’intervention et de prévention de cette maladie deviennent accessibles – c’est-à-dire ce laps de temps durant lequel nous saurons sans nul doute possible que nous allons attraper un terrible cancer sans rien pouvoir tenter pour le prévenir. mais aussi par cette étrange ressemblance entre sa vision ontologique de monades et l’émergence d’une communauté de cybernautes où coexistent harmonie globale et solipsisme. n’en est-il pas de même pour moi ? Et si le « Je ». il n’existe aucune réalité solide. Qu’en est-il du destin du sujet dans cette affaire ? Le paradoxe réside là aussi dans le chevauchement des opposés. tout en étant plus que jamais immergés dans un réseau global. ne rencontrant que des simulacres virtuels. resurgit aujourd’hui sous la forme d’un problème de communi- cation : comment savoir si. L’identification du génome ne nous transpose-t-elle pas dans une situation semblable ? Ce qui est étrange dans l’identification du génome. ma conscience.

la dernière barrière incontournable à toute immersion définitive dans toutes sortes d’univers virtuels. qu’il faut maintenir un ancrage dans la « vie réelle ». mais elle est virtuelle et étrange. « Cette légèreté de l’être ». nous retrouvons une immédiateté corporelle. dans le processus de désincarnation de notre expérience (du discours oral à l’écrit. grâce à des implants neurologiques. virtuel. une proto-réalité de spectres et d’entités vivantes. cette « illumination » littérale. » On nous promet donc une toute puissance. Jamais nous ne nous transformerons en entités virtuelles flottant librement d’un univers virtuel à un autre : notre « vrai » corps avec sa mortalité est l’horizon ultime de notre existence. l’espace cybernétique. En ce sens. léger – un corps qui ne nous confine plus dans l’inertie de la matérialité et de la finitude.Titres d’actualité notre génome nous permettra d’intervenir sur ce génome et d’améliorer nos aptitudes intellectuelles et physiques – ne répond pas à la question cruciale. capacité jusqu’alors réservée à l’esprit divin infini. le corps revient se venger : pour la plupart des gens. mais au quotidien. à la presse. ne se définit-elle pas ontologiquement en terme de résistance : est réel ce qui résiste. L’espace cybernétique introduit donc un tournant. à la radio. alors qui est ce « Je » susceptible d’intervenir dans son propre code génétique pour le changer ? Cette intervention n’est-elle pas déjà objectivée dans le cerveau scanné ? Mais. Telles sont les coordonnées minimales du gnosticisme : chaque être humain recèle en lui une étincelle divine qui l’unit à l’Être suprême. aux médias. une sorte de « négation de la négation ». un corps qu’on peut recréer et manipuler artificiellement. dans le cyberespace. prisonnier dans la gangue 58 . puisque les signaux envoyés par la réalité virtuelle atteindront directement notre cerveau. ce soulagement à flotter librement dans l’espace cybernétique (même dans la réalité virtuelle) ne proviennent pas de ce que nous n’avons plus de corps. la thèse d’un espace cybernétique à dimension gnostique est justifiée : le gnosticisme défini comme un matérialisme spirituel. transformer notre corps et celui de nos partenaires : « Cette technologie vous permettra d’avoir n’importe quel type d’expérience avec n’importe qui. le paradoxe vient du fait que cette totale objectivation de soi recouvre son contraire : ce qui pointe à l’horizon de cette « révolution digitale » n’est rien moins que la perspective que les humains acquerront la capacité que Kant et d’autres idéalistes allemands appelaient intellecktuelle Anschauung. puis à la télé) : dans l’espace cybernétique. un corps spectral angélique. gants…). là encore. Citons Ray Kurzweil : « Nos implants neuronaux transmettront directement au cerveau les signaux sensoriels simulés de l’environnement virtuel. Les avocats du cyberespace nous avertissent qu’il ne faudrait pas en oublier totalement notre corps. réel ou imaginaire. nous pourrions passer d’une réalité à une autre par la seule force de nos pensées. S’il est vrai que l’objectivation est totale. Un “site web” typique sera un environnement virtuel perçu. ce que les caprices de mon imagination ne peuvent pas transformer ? Le paradoxe – il faudrait dire l’antinomie – de la raison cybernétique tient au sort réservé au corps. n’importe quand. que régulièrement. Nous serons en mesure. il faut pratiquer quelques exercices physiques – du sexe au jogging. sans qu’il soit besoin d’appareillage extérieur. Vous l’atteignez en sélectionnant mentalement le site et en y entrant. mais du sentiment que nous possédons un autre corps – éthéré. pour l’être humain. son objet n’est pas une réalité notionnelle pure mais une réalité corporelle supérieure. » La question qui se pose est la suivante : est-ce que cela sera vécu comme de la « réalité » ? La réalité. Et pourtant. c’est-à-dire une intuition qui génère instantanément l’objet qu’elle perçoit. après une immersion dans l’espace cybernétique. de passer de notre réalité « commune » à une réalité générée par ordinateur sans avoir recours aux instruments encombrants de la réalité virtuelle contemporaine (lourdes lunettes. un pont entre l’intuition (passive) et la production (active). c’est de la pornographie hard (ça sert à ça). sans passer par nos sens.

La vision nietzschéenne rencontre sa limite dans les traumatismes de l’histoire tel l’Holocauste. est quelque chose dont on est incapable de se souvenir . limite le champ de toute libre affirmation de soi : seul l’éternel retour du même change le « c’était » en « ce sera ». l’idée d’un corps éthéré que nous pouvons recréer dans la réalité matérielle n’est-elle pas l’avènement du corps astral immatériel rêvé par les gnostiques ? Si oui. ce que Lorenz voulait dire se situe-t-il entre ces deux positions. pour citer Nietzsche. ce qui devait confirmer sa nature de créature matérielle. L’homme est donc un être double : en tant qu’être de chair et de sang. le créateur de notre monde matériel qui n’est autre que le diable lui-même (identique au Dieu de l’Ancien Testament) – le monde visible. libéré de l’inertie matérielle ? Konrad Lorenz fit cette remarque ambiguë à propos de l’humanité actuelle qui serait. que le sujet peut parfaitement 59 . en nous promettant de nous élever à un état de corps éthéré. il aurait demandé l’aide de Dieu qui. l’impossibilité même de se répéter. » Il existe un lien inhérent entre traumatisme et répétition que signale Freud dans sa célèbre déclaration sur la répétition à laquelle le sujet qui est incapable de se souvenir se condamne : un traumatisme. comment penser l’idée apparemment convaincante d’un espace cybernétique qui fonctionne dans une logique gnostique. Comment l’interpré- ter ? La première association qui s’impose est l’idée que cette humanité existante vit encore à l’ère de ce que Marx nommait la « protohistoire ». Le diable est capable de créer mais c’est un créateur stérile. ou bien encore. la preuve en est le monde misérable qu’il est parvenu à créer mais dans lequel. la porte qui mène aux abysses. notion chère aux idéologues du cyberespace. se répète indéfiniment. d’après lui. puisque l’être humain est par essence « un passage ». de l’autre. donc. si nous ne radicalisons pas la volonté de pouvoir en un éternel retour du même. Le gnosticisme pose donc deux divinités opposées : d’un côté. la lui aurait accordée et aurait assisté ce créateur désespérément stérile en insufflant l’âme dans ce corps d’argile. c’est-à-dire en incitant le premier couple à s’accoupler. avec une touche d’humanisme en plus : l’humanité est encore immature et barbare. infiniment bon. ce qui permet de dire : « Je veux que ce soit ainsi. faisant retour pour hanter le sujet – plus précisément. dans son infinie bonté. (Sans parler de la version new age : nous entrons dans une nouvelle ère au cours de laquelle l’humanité se transformera en un Esprit global. se remémorer le traumatisme. elle n’a pas encore atteint la sagesse. de fait. D’après Nietzsche. On voit donc comment la notion du sujet qui se libère des liens qui l’attachent à un corps naturel. et que l’histoire de la véritable humanité ne débutera qu’avec l’avènement de la société communiste . L’éternel retour du même de Nietzsche vise une telle remémoration : in fine. En d’autres termes. manifestation du Mal. par définition. abandonnant tout individualisme mesquin. Mais une lecture opposée s’impose aussi : cet état transitoire est la grandeur de l’homme. et nous restons pour toujours les prisonniers d’un passé inerte que nous n’avons ni choisi ni voulu et qui. Le diable parvint à subvertir la flamme spirituelle en provoquant la chute. en dépit de ses efforts. que l’homme n’est qu’un pont. il n’a jamais réussi à faire que rien ne persiste. Dieu.) Sans doute. l’affirmation de notre volonté reste incomplète. qu’on ne peut intégrer dans son propre récit symbolique et qui. il implique qu’aucun noyau traumatique ne résiste à sa remémoration. le fameux « chaînon manquant » entre l’humain et l’animal. il ignore cette étincelle. tangible est œuvre diabolique.Les spectres de l’idéologie inerte de la réalité matérielle. (sujet qui se transforme en une entité virtuelle « surfant » d’un corps contingent et temporaire à l’autre) peut figurer comme la réalisation scientifico-technologique finale du rêve gnostique d’un sujet qui se débarrasse de l’inerte et putrescible réalité matérielle. toutefois le diable n’ayant pu créer la vie spirituelle. c’est l’échec. c’est une créature du diable. un passage entre l’animal et le surhomme. mais étrangement impuissant et incapable de créer. ce qui se répète.

notre échec prouve que la machine peut penser. ils n’étaient pas à la hauteur de leurs actes. Michel Foucault. proclament : « Que le Mal soit mon Bien ! » – la véritable cause de l’effroi tient à l’écart béant entre l’horreur des actes et le caractère « humain. voire ne doit-on pas. dans notre société permissive et « désenchantée ». trop humain » des acteurs. sous la forme du remplacement de l’humanité par une espèce posthumaine. mais nous pouvons et devons comprendre d’où il surgit […] Si comprendre est impossible. Foucault envisageait un espace de plaisir libéré du sexe et on est tenté de voir dans la société de clones post-humains de Houellebecq la réalisation du rêve foucaldien de sujets qui se livrent à « l’usage des plaisirs ». d’après Turing. tel le Satan 60 de Milton. connaître est impératif. Est-il toutefois effectivement possible d’assumer une position subjective fondée sur la volonté active que le traumatisme se répète indéfiniment ? Et c’est là que surgit la question morale que pose l’Holocauste : est-il possible de soutenir l’idée de L’éternel retour à propos de l’Holocauste ? Peut-on vouloir « le vouloir » ou « l’avoir voulu » ? Il est significatif que ce soit à propos de l’Holocauste que Primo Levi reprenne le vieux paradoxe de l’interdiction de l’impossible : « Peut-être ne peut-on pas. car ce qui est arrivé pourrait arriver encore. quand même. Cette solution relève du pur fantasme. distingue la position de Levi de la tendance actuelle à élever l’Holocauste au statut de mal transcendant intouchable. comprendre ce qui s’est passé ». l’humanité décide unanimement de se remplacer par modifications génétiques par des humanoïdes asexués pour sortir de l’impasse de la sexualité – ces humanoïdes ne ressentent ni passion ni besoin d’autoaffirmation susceptibles de générer des colères destructrices. du héros diabolique qui transforme le mal en principe a priori. en introduisant l’idée de « la mort de l’Homme ». Ce que l’on ignore souvent. Si. il n’y a que le disque dur. à partir des réponses. » Ce qui. diabolique : Auschwitz est l’ultime argument à opposer à la notion romantique du mal diabolique. » Ce savoir (dont la fonction vise précisément à empêcher le retour du même) ne doit pas s’opposer à une compréhension qui relèverait d’un « se comprendre » versus un « expliquer » : il n’y a rien à comprendre parce que les acteurs eux-mêmes ne se comprenaient pas. le projeter vers un futur qui appelle son retour. il y a un homme qui tape les réponses. c’est que dans sa première for- . Hannah Arendt insiste avec raison sur le fait que l’horreur insupportable d’Auschwitz réside en ce que les acteurs n’étaient pas des héros de Byron qui. c’est que. Nous connaissons tous le célèbre jeu de Alan Turing qui permettrait de tester les capacités de la machine à penser : on adresse n’importe quelle question à deux ordinateurs . commandement qui résonne dans la résistance de l’Église aux manipulations génétiques : « On ne peut pas réduire l’esprit humain à ses gènes. à savoir « Tu ne peux pas.Titres d’actualité assumer son passé. Il y a maintenant quarante ans. Bien que Houellebecq mette en scène cette disparition de façon plus naïve et littérale. derrière un ordinateur. parce que tu ne dois pas ! ». il existe un dénominateur commun entre les deux auteurs : la disparition de la différence sexuelle. donc on ne doit pas le faire. est bien réelle. paroles où l’on entend l’inversion de l’injonction kantienne : « Tu peux. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas céder à cette représentation répandue de l’Holocauste comme actualisation du mal radical. il introduit la distinction (sur laquelle Lacan n’a jamais cessé de s’appuyer) entre comprendre et savoir – il poursuit ainsi : « Nous ne pouvons pas le comprendre. elle. l’impasse constitutive du rapport sexuel – « Il n’y a pas de rapport sexuel » – de Lacan semble atteindre un point de non-retour. Qu’en est-il dans tout cela de la différence sexuelle ? Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq conclut sur une vision prophétique : en 2040. nous ne parvenons pas à distinguer l’homme de la machine. tandis que derrière l’autre. avait déjà effacé « l’Homme » comme les vagues une silhouette dessinée sur le sable. Dans ses derniers ouvrages. parce que tu dois ! ». mais l’impasse. sur ce point. Dans la sexualité débridée des orgies collectives décrites dans Les Particules élémentaires. alors.

la fin de ce qu’on désigne traditionnellement comme la transcendance spirituelle propre à l’homme. l’être humain devenait de fait indifférentiable de la machine ? La meilleure façon de spécifier le rôle de l’amour sexuel passe peut-être par la notion de réflexivité. capable de souffrir éternellement sans jamais que la mort ne lui offre asile ? Qui dit que. de velléitaire ou de traître incapable de suivre la logique révolutionnaire jusqu’à son terme. le premier paradoxe du génome : d’un côté. la dimension même qui a autorisé le statut « transcendant » de l’être humain. une fois cette différence abolie. si l’on considère l’intérêt porté à l’expérimentation de nouveaux plaisirs. mais tenait au réel d’un antagonisme qui définit l’humanité. de fait. mais l’homme de la femme. quatre longs mois durant. quelles innovations dans le domaine de la torture peut-on attendre du développement de la réalité virtuelle (des implants neuronaux. il ne s’agissait pas de distinguer la machine de l’homme. tandis que l’imitation par la machine de l’homme prouverait que la machine pense. signalera. par exemple. ce qui l’enferme dans l’inertie de son existence corporelle ? C’est la raison pour laquelle le clone posthumain dont on célèbre l’avènement qui achèvera la fin de la sexualité.Les spectres de l’idéologie mulation. lors des dernières étapes d’un processus révolutionnaire. des ciseaux émoussés pour les parties génitales. l’unique passion spécifiquement humaine. différence sexuelle comprise ? Le 26 juin 2000. et que de la sorte. par exemple) ? La biogénétique conjuguée à la « virtualité virtuelle » ne va-t-elle pas accroître notre résistance à la souffrance (en élargissant nos aptitudes sensorielles à subir la souffrance et en inventant de nouvelles méthodes pour l’infliger) ? Ne voit-on pas se profiler la naissance de l’ultime figure sadienne : la victime de la torture. là où le clonage supplée à la différence sexuelle. Incidemment. En général. perçue comme ce qui fait obstacle à l’élévation de l’homme à une pure spiritualité.) Dirons-nous que l’écriture de la formule du génome menace la subjectivité. Dans le même ordre d’idées. dans la parenté manifeste entre des positions opposées. n’est-elle pas transformée en son contraire. D’où vient ce déplacement de la différence sexuelle à la différence entre l’humain et la machine ? Doit-on l’attribuer à une simple facétie de la part de Turing ? (Souvenez-vous des ennuis que lui causa son homosexualité). l’émergence d’un mouvement générateur au sein du système généré assume la forme de son contraire . utilisant. les cas de tortures les plus abominables ne nous apparaîtront pas comme d’innocents jeux d’enfants ? (Pensez à ce qu’on fit subir au chef de l’armée dominicaine après l’échec du coup d’État au cours duquel le dictateur Trujillo trouva la mort : on lui cousit les yeux afin qu’il ne vît pas ses tortionnaires qui. le jeu est fini. c’est-à-dire la sexualité. parce que « penser » peut se résumer finalement à une capacité à organiser une séquence de symboles… Il reste cependant que la solution de cette énigme peut être beaucoup plus simple et radicale : en effet. on trouvait l’idée que. dans 61 . Certains interprètes suggèrent d’opposer les deux expériences : une imitation réussie par un homme d’une réponse donnée par une femme (et vice versa) ne prouverait rien parce que l’appartenance à un genre ne dépend pas d’une séquence de symboles. le découpèrent progressivement en morceaux de la façon la plus douloureuse. Les libations autour des nouvelles possibilités sexuelles accrues que nous offre la réalité virtuelle ne parviennent pas à cacher le fait que. et si la différence sexuelle n’avait rien à voir avec le biologique. l’acteur politique qui avait effectivement généré le processus est relégué au rôle d’obstacle majeur. une fois l’ordre socio-symbolique établi. partie du système généré. loin d’ouvrir la voie vers la pure spiritualité. dans dix ou vingt ans. comprise comme étant le mouvement par lequel ce qui a permis de générer un système devient. par un changement de perspective. l’annonce publique de la fin du programme de décodage du génome humain provoqua un déferlement de commentaires sur les conséquences éthiques et médicales de cette avancée. quand la révolution commence à dévorer ses propres enfants. Ces commentaires firent apparaître.

« Trauma » désigne une rencontre choc qui dérange notre immersion dans notre monde – l’intrusion violente de quelque chose d’étranger. nous symbolisions – n’est pas inscrit dans nos gènes. Telle est la leçon que nous enseignent la psychanalyse et la tradition judéo-chrétienne : la vocation propre à l’homme consiste en un développement de ses potentiels inhérents (le réveil de ses forces spirituelles latentes ou de quelque programme génétique) . pour affronter ce trauma. de contrecarrer son impact déstabilisant en tissant une toile complexe de symboles. l’intrusion qui inaugure le processus de son devenir humain. La différence entre les hommes et les animaux est pourtant essentielle : chez l’animal. n’entre dans l’univers symbolique. il est capable de verweilen beim Negativen. qu’en réaction à ce choc traumatique.Titres d’actualité la mesure où nous sommes désormais capables de mettre en formule l’identité positive d’un être humain. par exemple l’univers des fourmis peut être perturbé par l’intervention humaine qui subvertit leur environnement. elle est déclenchée par la rencontre traumatique avec l’Autre. bien sûr. les modalités de cette réaction – le fait que. L’homme n’est pas seulement submergé par la rencontre traumatique mais. En d’autres termes. est en train de devenir une vérité. des conditions génétiques nécessaires qui permettent à l’homme de parler –. l’accent porte sur la rencontre traumatique avec l’Autre désirant abyssal – d’un côté. nous avons accès à ce qu’il est objectivement. ce qui le prédétermine . on entendait que la connaissance complète du génome entier (véritable « manuel » de la vie humaine) ouvrait la voie aux manipulations technologiques permettant de reprogrammer nos traits physiques et psychiques (enfin. chez l’homme. de l’autre côté. Ceci nous conduit à la thèse généralement admise d’une identité humaine résultant de l’interaction entre patrimoine génétique et influence environnementale (nature versus culture). » Il est question de confirmer une victoire. plutôt ceux des autres…). il est plutôt l’instance incarnée engagée qui. Mais il ne suffit pas de remplacer cette thèse par la notion plus élaborée d’un esprit incarné développée par Francisco Varela : un être humain n’est pas seulement le résultat d’une interaction entre deux entités contraires – le gène et l’environnement –. quel sérieux peut-on accorder à cette restriction ? La première chose à retenir c’est que « trauma » est une abréviation qui ne désigne pas le foisonnement des influences imprévisibles d’un environnement chaotique. Cet aspect semble devoir différencier radicalement le paradigme . pour citer Hegel. recrée et communique avec son monde – un oiseau ne partage pas le même envi62 ronnement qu’un poisson ou qu’un homme. Il faut toutefois être attentif aux formulations qu’empruntent les réactions à l’identification de génome : « Le vieil adage selon lequel toute maladie. Certes les animaux aussi peuvent subir des ruptures traumatisantes. loin de dépendre de son environnement. la rencontre de l’enfant avec l’énigme de la jouissance de l’Autre. Quelle portée. à l’exception du traumatisme. il n’y a pas de langage inné des instincts – il existe. avec le désir impénétrable de l’Autre. de l’autre. Il existe donc un argument incontestable qui plaide en faveur d’un lien étroit entre judaïsme et psychanalyse : dans les deux cas. nous avons plus de 99% de génomes communs avec le chimpanzé). la rencontre du peuple juif avec son Dieu dont les voies impénétrables déroutent l’homme de son quotidien routinier. a une composante génétique. de tels traumatismes restent l’exception. en revanche. une catastrophe qui détruit ponctuellement leur mode de vie. C’est la fin de toute une série de notions traditionnelles : le créationnisme théologique (la comparaison des génomes humains et animaux prouve que les êtres humains descendent bien des animaux . la reproduction sexuée (le clonage la rend superflue) et finalement la psychologie ou la psychanalyse (le génome réaliserait le vieux rêve de Freud : traduire les processus psychiques en processus chimiques objectifs). mais l’homme ne commence à parler effectivement. cependant l’exception concédée est remarquable en ce qu’elle concerne l’impact du « trauma ». la rencontre traumatique est une condition universelle. Or.

voire même avec celle d’éthique innée). le retour vers l’être propre. C’est là que se situe le gouffre qui sépare définitivement Freud de Jung : tandis que l’originalité de Freud tient à cette intuition originale d’une rencontre traumatique avec la Chose qui incarne la jouissance. à Abraham.Les spectres de l’idéologie qu’ouvrent la psychanalyse et le judaïsme aussi bien du paganisme et du gnosticisme qui insistent. de la réconciliation entre l’humain et le divin et du principe d’amour. vainc l’altérité du Dieu des Hébreux par l’entremise du Dieu fait homme. sur la vertu comme réalisation de nos potentialités. eux. L’opposition entre le paganisme et le judaïsme est définitivement fondée : paganisme et gnosticisme (ce dernier à voir aussi comme la réinscription de la position judéo-chrétienne dans le paganisme) privilégient le voyage intérieur de la purification spirituelle. Jung réinscrit la topique de l’inconscient dans la problématique traditionnelle gnostique du voyage spirituel intérieur de la découverte de soi. Kierkegaard a raison : c’est Socrate contre Jésus. 63 . les mystères de la grâce : tout cela étant incompatible avec la notion de « qualités inhérentes ». lui. la redécouverte de soi e t s’opposent clairement à la notion judéo- chrétienne de la rencontre avec l’Autre (l’appel de Dieu au peuple juif. que du christianisme qui. le voyage intérieur de la réminiscence contre la renaissance dans le choc de la rencontre avec l’Autre. sur la purification spirituelle. Sur ce point.

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