Combattre

Du même auteur
1914-1918. Les combattants des tranchées
Armand Colin, 1986

1870. La France dans la guerre
Armand Colin, 1989

La Guerre des enfants, 1914-1918
Armand Colin, 1993

L’Enfant de l’ennemi
Aubier, 1995

14-18. Retrouver la guerre
avec Annette Becker Gallimard, 2000

Cinq Deuils de guerre, 1914-1918
Noésis, 2001

France and the Great War, 1914-1918
avec Annette Becker et Leonard Smith Cambridge University Press, 2003

La Guerre au xxe siècle. L’expérience combattante
La Documentation photographique, 2004

Stéphane aUDOIn-ROUZeaU

Combattre
Une anthropologie historique de la guerre moderne (xixe-xxie siècle)

éDItIOnS DU SeUIl
27, rue Jacob, paris VI e

Ce livre est publié dans la collection « Les livres du nouveau monde » dirigée par Pierre Rosanvallon

isbn

978-2-02-097508-7

© Éditions du Seuil, mars 2008
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Remerciements
Au cours de l’élaboration de cet ouvrage, j’ai bénéficié, et amplement, de la lecture généreuse, des encouragements, des suggestions, corrections et compléments d’un grand nombre de collègues et d’amis. Que soient ainsi très chaleureusement remerciés Christophe Prochasson, Henry Rousso, Christian Ingrao, Élizabeth Claverie, Jean-Marie Poursin, Jean-Pierre Dozon, Géraud de La Pradelle, Sophie Delaporte, Galit Haddad, Gilles Bataillon, Tiphaine Barthélémy, Véronique NahoumGrappe, Maurice Meuleau, Rafaëlle Maison : sans leur concours, ce livre n’aurait jamais vu le jour sous la forme qui est la sienne. De même, merci à Michelle Audoin pour son aide dans la mise au point de l’annotation et l’élaboration de l’index. Je me sens très redevable également à l’égard de Pierre Rosanvallon, qui a souhaité m’accueillir dans sa collection et m’a accordé, dès l’origine, son entière confiance ; à l’égard aussi de Thierry Pech pour son travail de mise au point du manuscrit. Ma gratitude, très profonde, va enfin à ceux qui, trop nombreux pour être cités tous, m’ont accompagné depuis tant d’années dans les divers séminaires que j’ai dirigés à l’École des hautes études : sans doute ne savent-ils pas à quel point ils m’ont aidé à élaborer pas à pas, devant eux, avec eux, le contenu des pages qui suivent.

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8 .

a revisité de fond en comble l’ensemble de l’expérience de guerre du xxe siècle2 et en a transformé nos perceptions. à travers une mutation amorcée dès la fin des années 970 et poursuivie lors de la décennie suivante. certes. Ou même. Mais de quelle présence s’agit-il ? La disparition progressive des témoins des conflits guerriers du xxe siècle contribue à raréfier toute relation directe avec ce que fut la violence de tels épisodes. Si présence de la guerre il y a. de Steven Spielberg. . pour ne prendre que deux 9 . pour citer un réalisateur français.Introduction La guerre. demeure présente à la conscience de nos contemporains. platoon. de Stanley Kubrick. l’année suivante. On songe en particulier au tournant qu’a sans doute constitué en 979 apocalypse now. de Bertrand Tavernier. elle est donc d’ordre indirect désormais. en 998. citons : Saving private Ryan [Il faut sauver le soldat Ryan]. Présence filmique. le cinéma de guerre. Présence télévisuelle. d’Oliver Stone. au prix d’une démilitarisation profonde de notre société. et Full Metal Jacket. surtout : partant de l’expérience américaine du Vietnam et de ses traumatismes. il est désormais enclavé. en 986. En aval. Quant au métier des armes. Capitaine Conan. En amont de cette césure chronologique et filmographique de la guerre du Vietnam. en 996. de Francis Ford Coppola. 2.

puis la seconde guerre d’Irak : Jarhead [Jarhead. On ne peut s’empêcher de songer évidemment ici au choc qu’a constitué l’ouvrage de Jonathan Littell. 0 . 99. où il fut grièvement blessé : l’Ère de la guerre. et In the Valley of elah [Dans la vallée d’elah]. d’autant plus désemparés que l’immersion est plus complète. le combat constituent des sujets nécessaires. Plon. L’ère du témoin. 200. 2006. et c’est l’un des objectifs de ce livre que de tenter de le montrer. Cette importance capitale saute aux yeux dès lors que l’on veut bien considérer le rôle clé que joue le phénomène guerrier dans ce que l’on appelle parfois « l’ère du témoin5 ». et l’absence d’outils pour le penser. ou même certaines grandes enquêtes journalistiques. les Bienveillantes. Seuil.C O M B AT T R E Très récemment. Une saison de machettes. Elle est consubstantielle à la guerre de masse. ainsi qu’aux modalités exemples parmi les plus récents concernant respectivement la première. la radicalité des pratiques plus marquée. Paris. à ce titre. 3. 2003. Paris. 998. . en tant que modalité spécifique de l’historicité du xxe siècle. des sujets parmi les plus importants auxquels elles puissent se confronter. il nous paraît en revanche plus difficile de soutenir que le phénomène trouve sa source dans l’expérience de l’extermination des juifs d’Europe lors du Second Conflit mondial. l’Olivier. C’est ici que devraient entrer en jeu les sciences sociales. dans les formes extrêmes de la conflictualité. est d’abord issue du phénomène guerrier et. Dans le nu de la vie. Mais tout en nous laissant désemparés. de plus en plus radicale aussi. Paris. Gallimard. dans la guerre. Paris. Dans le cas de cet auteur. on notera que la même question mériterait d’être posée à propos de son témoignage sur la guerre en Yougoslavie. certains récits de fiction3. l’Ère du témoin. de la rupture représentée par le Premier Conflit mondial. La guerre et. Seuil. la fin de l’innocence]. Si nous souscrivons pleinement à la vision du xxe siècle que sous-tend une expression aussi heureuse. Annette Wieviorka. Une impression demeure : l’étrangeté très grande de l’objet guerrier. ont joué sans doute un rôle comparable dans un processus d’immersion de plus en plus profonde. de Sam Mendes (2005). Récits des marais rwandais. de Paul Haggis (2007). Jean Hatzfeld. 5. Paris.

souvent pour la première et 6. Mais peu importe ici : l’essentiel est de constater que c’est pour dire la guerre. Understanding and Behaviour in the Second World War. précisément. n° 9. témoignage et trauma. (Titre original : Wartime. Nous reprenons ici la terminologie de Carine Trevisan dans : « Se rendre témoignage à soi-même ». l’éthique du souvenir. Dunod. Paris. 2006 [2002]). Paris. comme acteur dans l’activité de combat – constitue une expérience centrale dans le cours d’une vie humaine. p. Flammarion. p. mais plus encore comme acteur et. que des milliers de « témoins » ont pris la plume.  . 992. au xxe siècle.). Pour une réflexion de fond et un approfondissement sur ces questions. implications psychanalytiques.I N T RO D U C T I O N spécifiques du déploiement de l’activité guerrière occidentale au xxe siècle6. Ce dernier souligne l’intérêt du concept de « témoin moral » proposé par Avishai Margalit. au prix de processus de construction/reconstruction du souvenir qui font du témoignage de guerre un des sujets les plus complexes et les plus controversés de l’historiographie actuelle du phénomène guerrier. -25. « Vers une mondialisation de la mémoire ». disons qu’elle a constitué une expérience centrale dans la vie de dizaines de millions d’Occidentaux tout au long du « premier xxe siècle ». Alors que l’on affirme souvent que celleci s’est traduite ensuite par une « pulsion de silence7 ». Vingtième siècle. Paris. nous renvoyons à Henry Rousso. ne serait-ce que pour la replacer sous la dépendance du langage8. qui donne un sens plus universel à la question du témoin et évite de la cantonner à la seule mémoire de la Shoah (Avishai Margalit. Plus exactement. Revue d’histoire. 200. au premier chef. Seuil. in Jean-François Chiantaretto (dir. avril-juin 2007. À la guerre. des dizaines de milliers d’entre eux ont pris la plume afin de dire ou de tenter de dire l’expérience en question.) 8. chapitre . 3-0. J’emprunte cette expression à Paul Fussell. pour dire plus particulièrement le combat. 7. Car l’expérience de guerre – vécue comme témoin. il nous semble au contraire que pour exprimer cet « événement de vie » d’une importance centrale. 989. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale.

il nous semble que le « statut » du témoignage – celui qui institue précisément « l’ère du témoin » – ne se fixe vraiment qu’avec le Premier Conflit mondial. French Soldiers’ testimony of the Great War. cette poussée du témoignage de guerre. son intensité sans équivalent a fait qu’aucun autre événement collectif n’a pu s’inscrire au cœur d’un si grand nombre de destins individuels. . Cf. outre que le phénomène quantitatif n’est pas du même ordre. 999 [99]. Une telle prise de parole ne peut s’expliquer que par l’aspect bouleversant de l’expérience de guerre elle-même . 2007. Que la guerre puisse ainsi inscrire tant d’effets destructeurs dans l’appareil psychique de ceux qui en ont été les témoins et/ou les acteurs constitue un indice supplémentaire de la haute importance de ses enjeux pour ceux qui y ont été confrontés à un moment ou à un autre de leur existence. Inversement.C O M B AT T R E dernière fois de leur vie. En ce sens. Ithaca et Londres. et elle est d’ailleurs mise au jour pendant la guerre de 9-98. À moins de prétendre bâtir une historiographie entièrement affranchie du destin des êtres humains. on est surpris que Mark Mazower. the embattled Self. la mise au point la plus récente sur le sujet. histoire du court xxe siècle. Tout se passe donc comme si la guerre et le combat avaient engendré au cours du xxe siècle0 une forme d’hypermnésie particulière chez ceux qui en ont traversé les épreuves et y ont survécu. Aucun autre événement collectif n’aura suscité un besoin de témoigner d’une ampleur comparable9. l’Âge des extrêmes. On pourrait sur ce point contester notre chronologie. Un bref détour par la psychiatrie de guerre confirme d’ailleurs la profondeur de tout ce qui se joue dans cette expérience : l’effraction traumatique est d’abord phénomène de guerre. Cornell University Press. mieux vaut reconnaître cette centralité du fait guerrier comme préalable à tout effort historique centré sur le contemporain. Mais. Bruxelles. à moins de vouloir instituer une histoire du xxe siècle absolument désincarnée. Complexe. et faire remonter au xixe siècle. 0. Smith. l’historien britannique Eric Hobsbawm n’a-t-il pas raison d’ouvrir son Âge des extrêmes par un premier chapitre sur « l’âge de la guerre totale » ? 9. voire aux guerres de la Révolution. et d’ailleurs remarquable : Leonard V. 2 . Eric Hobsbawm.

Une histoire de l’europe au xxe siècle. l’importance de la conflictualité dans les sociétés préhistoriques : Serait-ce le corollaire de notre époque ? Après une longue période de paix. gagne nos cités et. Jean Guilaine et Jean Zammit. Rien de plus frappant à cet égard que cette déclaration liminaire des préhistoriens Jean Guilaine et Jean Zammit.I N T RO D U C T I O N D’autant que tout se passe comme si la guerre. depuis quelques années. ou redécouvrent. les préhistoriens découvrent. parfois aussi. Pourtant. Complexe. les ruptures imposées par les ingérences externes. l’Europe renoue avec la guerre : Serbie. Seuil. 7. Est-ce pour ces raisons que. L’histoire privilégiait alors l’événement et les personnages qui les illustraient. redécouvrant en 200. Tchétchénie. l’histoire mais aussi l’archéologie se sont voulues plus pacifiques. aujourd’hui. les tensions et la guerre ? L’histoire de l’archéologie n’est jamais totalement étrangère au contexte politique et économique dans lequel elle a pris et prend corps. le Sentier de la guerre. insistant sur le travail en profondeur des masses anonymes. parallèlement. les conflits. p. la conquête progressive de la nature et. les partages de territoires. depuis le début des années 990. Bruxelles. les mutations culturelles autochtones. 200 [998]. 200. Pendant quelque trois quarts de siècle (870-95). les mouvements de troupes. était revenue s’inscrire en bonne place à l’horizon d’attente de nos sociétés. grâce aux sollicitations d’un nouveau « présent » guerrier. Cette citation est d’autant plus frappante 3 . Paris. nos campagnes. les déplacements. l’Europe a vécu dans la guerre ou la menace. 2. fruit de disparités économiques et de marginalisations sociales. les déportations de populations. la réflexion sur le genre. la violence. oublie largement la Première Guerre mondiale et « éparpille » le Second Conflit mondial à plusieurs emplacements de son livre. au risque d’en indiquer insuffisamment l’impact.Visages de la violence préhistorique. Kosovo. le thème de la violence chez les populations préhistoriques s’affirme2. En temps de paix. Dans le même temps. sur les avancées techniques. dans le Continent des ténèbres.

3. 2. cela va de soi.C O M B AT T R E C’est à ce titre aussi que la question du fait guerrier constitue un choc et un défi pour l’ensemble des sciences sociales3. 6. c’est se tromper sur la société. elle ouvre l’ensemble de la réflexion des deux auteurs. mais bien la paix. . parmi les plus inquiétants et les meilleurs. dont le caractère familier fait souvent écran à l’analyse5 » : à ce titre. nos sociétés de temps de paix. Comme l’a fort bien exprimé Michael Pollak. Métailié. » Ainsi. Et aussi. La prospective ne fait pas partie de notre projet.). » Sans doute préférons-nous imaginer une barrière étanche entre l’activité guerrière et les activités de temps de paix. in René Rémond (dir. p. archéologie de la violence. étanchéité que souligne la haute ritualisation des entrées et des sorties de guerre dans le cadre des conflits interétatiques occidentaux. pour une histoire politique. tout au moins jusqu’en 95. ce n’est pas seulement l’objet guerrier qu’il s’agirait de tenter de mieux saisir. de l’Aube. Michael Pollak. Paris. on pourrait être tenté d’élargir à toute société ce double avertissement que Pierre Clastres réservait initialement à l’anthropologie des sociétés primitives : « Se tromper sur la guerre. Pierre Clastres. 5. Éd.  . p. Une identité blessée. Seuil. 2005. 5. c’est en réalité pénétrer dans un autre univers où les conduites que. études de sociologie et d’histoire. Paris. Paris. En fait. Paris. pour les décideurs aussi bien que pour les simples citoyens. il est indiscutable que la guerre mérite évidemment de figurer parmi les « laboratoires privilégiés des règles non écrites du jeu social6. l’ensauvagement. « La guerre ». 988. « toute expérience extrême est révélatrice des constituants de l’expérience “normale”. essai sur la barbarie au xxie siècle. 372. 993. Jean-Pierre Azéma. Grasset. Cette même étanchéité supposée fait dire à Jacques Sémelin qu’« entrer en guerre. sur cette question du futur guerrier : Thérèse Delpech. située en avant-propos de l’ouvrage. mais pour ne citer qu’un seul livre. p. la guerre dans les sociétés primitives. 2005 [re édition : 977].

I N T RO D U C T I O N humaines se métamorphosent7. « tomber comme à Gravelotte » évoque la puissance nouvelle de l’artillerie révélée par les batailles de la guerre de 870 autour de Metz. p. l’imaginaire de nos propres sociétés. in Norbert Elias et Eric Dunning. « monter en ligne » ou « mener une guerre de tranchées » renvoient à l’expérience combattante de la Grande Guerre9. Odile Roynette. alors que d’autres groupes humains perçoivent peut-être mieux que nous-mêmes ces représentations de guerre qui ne cessent d’irriguer. il n’en reste pas moins que l’étude des déploiements de violence extrême dont la guerre constitue le théâtre pourrait bénéficier d’une sensibilité accrue à toutes les porosités entre guerre et paix dans le cadre des sociétés à « haut niveau de pacification8 » évoquées par Norbert Elias. nous n’avons même pas conscience : « Sentir le vent du boulet » ramène à l’époque de la poudre noire. la violence maîtrisée. Paris. dans la langue française. Paris. Norbert Elias. sous la forme de ces continuités minimales que trahit d’ailleurs à tout instant. Belin. Si ce questionnement paraît parfaitement légitime. en temps de paix. l’usage d’un vocabulaire non seulement militaire (« changer son fusil d’épaule »). 78. La question mérite ainsi d’être davantage posée de la présence de la guerre dans l’espace social. purifier et détruire. p. moment hautement énigmatique dont toute l’analyse du sociologue cherche à mettre au jour les linéaments. et portant la marque d’expériences combattantes successives. 8. De cette sorte de stratigraphie sémantique. originale : 986]. Jacques Sémelin. Seuil. 9. 99 [éd. 77. de publicités. Fayard. Alban Bensa note ainsi que les Papous des hautes terres ornent leurs boucliers de combat de figures agressives. La porosité s’organise le plus souvent à notre insu. dans les plus simples. 200. Usages politiques des massacres et génocides. 2005. mais plus spécifiquement guerrier. » D’où la question du « passage à l’acte » comme instant de « l’engouffrement dans l’horreur ». de slogans martiaux tirés de l’affiche et de la presse illustrée occidentales : « Ces pièces d’un 7. les Mots des soldats. Sport et civilisation. les plus banales des activités sociales. 5 .

nous sommes les habitants du monde des années 980 tel qu’il nous est appris. l’ensemble du phénomène guerrier occidental contemporain. avec les mêmes sentiments mitigés que nos pères et nos grands-pères. harnachant une technologie galopante. » Juste avant les grands basculements géopolitiques de la fin du xxe siècle. il s’agit par là d’atténuer les affects puissants qui s’attachent à la guerre. on voudrait tenter d’en faire 20. la Fin de l’exotisme. nous avons cherché tout d’abord à nous affranchir des années 9-98 afin de tenter d’englober. Cassell. 200 [re édition sous le titre : Firing lines. acts of War. comme celles d’« activité guerrière » ou de « fait guerrier » que nous emploierons également. 2006. un des meilleurs connaisseurs britanniques du fait guerrier prétendait ainsi qu’« à un premier niveau.the Behaviour of Men in Battle. 985]. nous voudrions tenter de mieux penser un tel objet. nous nous tenons sur la ligne de départ. en amont et en aval de cette césure qui reste malgré tout capitale. et menant l’exploration très au-delà des confins de notre planète. note-t-il. Partant d’un travail historique initialement centré sur la Grande Guerre. nous restons prisonniers de notre développement et de notre culture et. Cette notion de « phénomène guerrier ». essais d’anthropologie critique. nous la mettons d’emblée en exergue : les mots que l’on pose sur les choses modifiant les choses elles-mêmes. p. 2. Richard Holmes. attendant seulement le coup de sifflet2. En la dés-affectant de notre mieux. de plus en plus capables de contrôler notre environnement. rendent explicitement opératoire l’agressivité des images et autres graphismes dont l’Occident se sert pour idéaliser l’esprit d’entreprise ou mener ses campagnes commerciales20. À un autre. Toulouse. Il n’empêche que ne pas poser la question de notre relation profonde à la violence de guerre nous paraît relever d’une forme de myopie suspecte. p. 6 .C O M B AT T R E attirail guerrier toujours en service. Anacharsis. Alban Bensa. » L’avertissement pourra surprendre par son pessimisme. 56. Dans ce livre. 05.

du moins un sujet moins brûlant dont il serait permis de se saisir au même titre qu’une activité sociale comme une autre. 200. la « suspension de jugement23 » propre aux sciences sociales ne peut constituer qu’un objectif destiné à n’être jamais atteint. Elle n’en est donc que plus nécessaire. on ne peut selon nous espérer une compréhension un peu approfondie du phénomène guerrier sans l’analyse préalable de tout ce qui se déploie dans le combat. 982. La tâche est d’autant plus ardue qu’un aspect bien précis de l’activité guerrière y sera privilégié : celui du combat. Tâche pourtant impossible. 2. Philippe Descola. 6. Paris. En cet endroit précis. se demandera-t-on peut-être. nous avons essayé de la faire nôtre dans les pages qui suivent. 20. et avec une radicalité croissante elle aussi. nous le savons bien. p. Ne pas s’étonner. « Avant-propos ». En outre. 97.I N T RO D U C T I O N sinon un objet froid. . p. La violence de guerre et ses massacres sont constitutifs de ce « piège que tend la guerre à ceux qui la conduisent comme à ceux qui l’observent22 ». Marcel Mauss. Collège de France. 23. « Ne porter aucun jugement moral. Paris. Éditions des archives contemporaines. dans un cadre essentiellement occidental. depuis la seconde moitié du xixe siècle ? Pourquoi les combattants de préférence à leurs victimes désarmées. et que son opacité même justifie un effort d’investigation spécifique. Manuel d’ethnographie. un tel intérêt pour les hommes en armes plutôt que pour les populations désarmées ? Pourquoi les soldats et non ces civils que la pointe de la violence de guerre occidentale a pris de plus en plus pour cibles. La prise en compte des atteintes aux populations désarmées 22. exposées aux violences extrêmes que l’on sait ? Parce qu’il nous semble que le combat constitue la zone la plus opaque de l’activité guerrière. in Guerres de lignages et guerres d’états en afrique. 7 . Payot. Pourquoi. Jean Bazin et Emmanuel Terray. Ne pas s’emporter » : cette injonction splendide de Marcel Mauss2. p. Paris. leçon inaugurale faite le jeudi 29 mars 2001.

et que déborde de toutes parts – du fait de son immensité même – le fait guerrier. parfois tendu : l’anthropologie et l’histoire. souvent fécond. Ne dissimulons pas la gageure que constitue cette interlocution appliquée à l’objet qui nous retient. que l’importation d’une perspective anthropologique était la plus susceptible de susciter des gains d’intelligibilité importants. sa perspective est d’ordre épistémologique. peut-être faudrait-il aller au-delà du champ qu’elles délimitent. Et nous avions la conviction. partant d’une réflexion sur la manière de regarder (c’est l’objet des trois premiers chapitres). La guerre n’est-elle pas justiciable d’une interlocution de toutes les disciplines des sciences sociales plutôt que de deux d’entre elles seulement ? D’ailleurs. anciennement ancrée. C’est donc d’anthropologie historique qu’il s’agira. sans doute. ce livre reste ancré du côté de l’histoire. au prix d’une dissonance dont le lecteur se plaindra peut-être. Au lecteur de juger si ce parti pris initial était justifié. nous nous sommes souvent borné à une lecture historienne de l’anthropologie de la guerre. immédiats. il fallait nous résoudre à ne pas vouloir tout embrasser. nous avons voulu expérimenter – forcer serait peut-être plus exact – l’interlocution de deux disciplines habituées à un côtoiement de longue date. Il nous a semblé pourtant que dans le cadre de cet ouvrage. Il cherche à frayer un chemin qui.C O M B AT T R E en dépend d’ailleurs largement : pour une part au moins. aboutira à des propositions plus personnelles (chapitre iv). ces atteintes ne sont-elles pas déversement d’une violence exercée au préalable – ou en parallèle – entre les combattants ? Face au défi constitué par le combat moderne occidental. Un tel choix pourrait être en lui-même discuté. Plutôt que descriptive. méthodologique et réflexif. en espérant que ses 8 . Interlocution d’ailleurs partielle : en dépit du fait qu’en la discipline historique nous avons moins confiance qu’autrefois pour éclairer en profondeur ce qui se joue d’essentiel dans le fait guerrier. Dans cette optique.

I N T RO D U C T I O N effets seraient susceptibles de subvertir un peu la discipline d’où nous venons. nous espérons échapper à cette manducation académique évoquée par Mauss. M. là où les professeurs se mangent entre eux25. Or l’inconnu se trouve aux frontières des sciences. p. dont la haute figure hantera souvent les pages qui vont suivre : « Quand une science fait des progrès. et toujours dans le sens de l’inconnu. 9 . Paris. à laquelle expose tout cheminement un peu risqué. et qui depuis si longtemps – depuis ses origines en fait – a partie liée avec la mort au combat. 950. Un risque ici accru. Pour autant. On connaît la célèbre formule de Marcel Mauss. Mais nous avons aussi l’espoir que les anthropologues ne se désintéresseront pas complètement de ce travail. 25. PUF. » Assez loin de nous l’idée que cet ouvrage puisse participer d’une « science » ou d’un « progrès » quelconque. 365. Mauss. Sociologie et anthropologie. car consubstantiel à toute tentative d’objectiver le fait guerrier : c’est d’ailleurs par cette difficulté spécifique que ce livre entend commencer. elle ne les fait jamais que dans le sens du concret.

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. p. expliquer le mal. qu’a formulé George K. pour l’ensemble des hommes. 2 .. ibid. N. Il faut noter toutefois qu’Elias ne va pas jusqu’à approuver ce jugement. 267. Sport et civilisation. un désastre plus irrémédiable que les supplices et la mort. c’est effacer le scandale . portant sans doute surtout sur la lutte des classes. C’est de n’avoir ni le courage ni la force de les conter. p. Dunning. Elias et E. comme inévitable . Dunning. c’est au fond le nier. op. cit. Homans (dont il désapprouve « l’allergie émotionnelle » aux conflits) dans Social Behaviour : its elementary Forms (96) : « L’incitation aux conflits est la seule raison pour laquelle les sociologues tentent d’élucider la nature des tensions et des conflits dans la vie sociale » (in N. certains auteurs qui mettent l’accent sur les problèmes de conflit cherchent par là à encourager le conflit – pour des raisons étrangères à leur étude sociologique26. » ÉLIE FAURE « expliquer le mal.CHAPITRE PREMIER Le combat comme objet « Il est. » KARL BARTH « Sans nul doute. c’est d’une certaine façon l’accepter comme naturel. Elias et E. » Cette remarque de Norbert Elias dans l’un 26. 267). la violence maîtrisée.

22 . en précisant que l’objectif d’un effort d’attention sur ce point précis n’est pas d’ordre tactique. de la violence de guerre. c’est d’hostilité sourde qu’il s’agit : un silence glacé s’installe dès lors que l’on prétend dévoiler les gestuelles de la violence de guerre et les représentations qui lui sont liées. «  Êtes-vous seulement un chercheur  » ?  Première certitude : nombreux sont les spécialistes de la violence et. Il ne vise pas le désarmement des préventions s’attachant à une expertise du fait guerrier qui choisit la violence comme lieu d’investigation : c’est pour ce qu’elles nous disent en négatif de l’objet lui-même que son analyse est nécessaire. la Culture de la guerre. p. 9. 992 [982]. Paris. issus 27. fût-ce en historien. on attend qu’il commence par la condamner 27 ». plus particulièrement. Comme l’écrit très justement l’historien Franco Cardini. ce dévoilement pouvant exiger que. Plus souvent toutefois. issue d’une longue pratique. De celui qui se risque à en parler. xe-xviiie siècle. on doive affirmer au préalable sa répugnance pour les actes décrits ainsi que pour ceux qui les ont commis. mais elle renvoie à un type d’accusation susceptible de s’abattre un jour ou l’autre sur tout chercheur ayant constitué le fait guerrier en objet d’étude. renonçant à la suspension de jugement propre aux sciences sociales. qui permet d’en repérer l’existence.C O M B AT T R E de ses derniers écrits ne concerne pas la guerre en tant que telle. la situation d’énonciation est d’autant plus délicate que la réticence face à l’objectivation de cette violence se dit rarement de manière tout à fait explicite : c’est parfois la seule intuition. Raison de plus pour tenter de lui donner d’emblée un peu plus d’intelligibilité. « la guerre est un de ces sujets embarrassants qu’il semble impossible d’aborder sans avoir pris auparavant la précaution de tracer autour d’eux le cercle magique rituel. En outre. Franco Cardini. Gallimard.

» En se refusant à toute posture de surplomb moral (au point d’intégrer l’hypothèse d’une appartenance éventuelle au groupe des tueurs en fonction d’une configuration qui l’eût permise)29. 29. 23 . quel groupe humain ne le pourrait pas ? ») (Ch. placé dans la même situation.. On retrouve. op. il me faut reconnaître que. dans les dernières lignes de l’ouvrage. tout comme ceux. 9. p.L E C O M B AT C O M M E O B J E T de champs disciplinaires différents. Parmi les historiens. Christopher Browning s’y est heurté de manière frontale dès sa préface aux hommes ordinaires. infiniment moins nombreux. Zweierlei Untergang : Die Zerschlagung des Deutschen Reiches und das ende des europäischen Judentums. inhérente à la tentative de les comprendre. Les Belles Lettres. Des hommes ordinaires. le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en pologne. 28. ces policiers du 0e bataillon de réserve de la police allemande responsables de l’assassinat de 0 000 juifs polonais dans la région de Lvov en 92-93 : « Autre objection possible : l’inévitable “empathie” avec les tueurs. Cette question de l’empathie avait été l’un des éléments de la « guerre des historiens » allemands (historikerstreit) de la fin des années 980. « en creux » en quelque sorte. Cette reconnaissance implique. Des hommes ordinaires. cette forme de banalisation des tueurs incluant la perspective du basculement de la tuerie dans le champ des possibles pour n’importe quel groupe d’hommes (« Alors. j’aurais pu être soit un tueur. si les hommes du 0e bataillon de réserve de la police ont pu devenir des tueurs. Et il est vrai que la mise en chantier d’une telle histoire passe par le rejet préalable de toute diabolisation. qui s’y sont refusés ou se sont esquivés. qui estiment nécessaire de se défendre. soit un planqué. Christopher Browning. Siedler. Browning. face au reproche qui peut leur être fait du choix de leur objet d’étude. 986). à la suite notamment des positions prises par Andreas Hillgruber sur le sacrifice héroïque des soldats de la Wehrmacht sur le front de l’Est en 9-95 (Andreas Hillgruber. le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en pologne. Paris. p. Berlin. en effet. Les policiers du bataillon qui ont massacré et déporté étaient des êtres humains. une tentative d’“empathie”28. 2002. 28). cit. Si je veux comprendre et expliquer ces deux attitudes – également humaines – du mieux que je peux.

et ce jusque dans son appel un peu insistant à la figure tutélaire de Marc Bloch : « Mais ce que je n’accepte pas. pour tout dire. p. 3. p. ce sont les vieux clichés selon lesquels l’explication vaut excuse. Peu avant sa mise à mort par les nazis.. toujours soucieux de n’être pas accusés de complaisance pour leur objet d’étude. Il n’y a là ni masochisme ni voyeurisme de la part du chercheur.. l’historien Marc Bloch. mais seulement l’intuition que dans l’acte atroce réside très certainement l’une des clés. lui aussi. écrivait : “Un mot. la compréhension vaut pardon. 2 . Renoncer à comprendre les tueurs en termes humains rendrait impossible non seulement cette étude. C’est dans cet esprit que j’ai essayé d’écrire ce livre30. Usages politiques des massacres et génocides. il ne peut éviter d’en venir. le sociologue Jacques Sémelin s’est confronté à son tour. alors que les effets traumatiques de telles pratiques sont considérables. français et juif. 9. purifier et détruire. » On pourrait ainsi multiplier les exemples de dénégation chez les spécialistes des différentes formes de violence. Puis. » Avec cette page de Christopher Browning. C’est nous qui soulignons le premier passage en italiques. Ce serait ne pas vouloir aller au bout du chemin. cherchant à éclairer les processus ouvrant la voie au « passage à l’acte » dans les massacres de masse du xxe siècle. domine et illumine nos études : “comprendre”. à cette question des soupçons qui pèsent sur le chercheur attaché à un tel objet : « […] la démarche de compréhension du passage à l’acte ne pourrait être considérée comme complète si elle se refusait à “saisir” ces phénomènes de cruauté. Dans un volume consacré au « travail de terrain sous 30. cit. 33. expliquer n’est pas excuser.C O M B AT T R E Christopher Browning développe ensuite une stratégie de disculpation historiographique somme toute fort classique. Non. op. Ibid. comprendre n’est pas pardonner. J. mais toute histoire de la Shoah qui soit autre chose qu’une caricature. Sémelin. sinon la clé de la puissance explosive du massacre3.

995. qui n’hésite pas devant une véritable mise en scène discursive de l’action violente dans ce qu’elle peut avoir de plus atroce. Revue internationale des sciences sociales. l’Ère de l’épouvante. adossés à une base bibliographique et documentaire 32. p. in J. Je reprends cette heureuse expression à Paul Zawadzki. décembre 2002. terreur. historische anthropologie – Kultur. résumant assez bien la situation particulière de ceux qui travaillent sur des « objets détestables32 ». Sofsky. Alf Lüdtke. Gallimard. «Violences extrêmes ». l’anthropologue Allan Feldman. 998 [996]. « Gewaltformen – Taten. Paris. Gallimard. dans une longue interview récente : Wolfgang Sofsky. numéro spécial. Je remercie Franziska Heimburger de m’avoir fait connaître ce texte. 995 [993]. 22-225. l’Organisation de la terreur : les camps de concentration. 57-58. […] que nous pratiquons le sensationnalisme. in Carolyn Nordstrom et Antonius C. Voilà pourquoi les ethnographes et les autres qui écrivent sur la violence de l’intérieur en ce qu’elle a de particulier. Paris. Fritz Kramer. « Ethnographic States of Emergency ». «Travailler sur des objets détestables : quelques enjeux épistémologiques et moraux ». alltag. C’est le cas du sociologue allemand Wolfgang Sofsky. 57-580.» Il est vrai pourtant que certains chercheurs semblent courir volontairement au-devant des accusations évoquées ici.). Bilder ». 33. n° 7. Robben. Los Angeles. ses ouvrages35. University of California Press. Londres. 35. qui explorent la cohérence de son non-sens sont fréquemment accusés de déshumaniser leur sujet. guerre. Il est alors suggéré que nous générons une forme de pornographie. Contemporary Studies of Violence and Survival. cahier 2. à moins que nous soyons tout simplement amoraux et peut-être morbides33[…]. Ainsi.L E C O M B AT C O M M E O B J E T le feu ». Pour autant. Berkeley. tout en théorisant sa méthode d’écriture et en s’indignant ensuite de se voir accusé de fascination pour la violence qu’il décrit3. 3. Paris. traité de la violence. 2002. 25 . Allan Feldman. Fieldwork under Fire. éclaire un peu mieux sans doute ce qui se joue dans un tel silence : « […] la terreur et la violence étendent la définition de l’anthropologique en engageant l’in-humain. p. G. p. 2e année. Gesellschaft. W. Sémelin (dir. Calmann-Lévy. 200. Folie meurtrière. qui se situe plus loin encore [que l’histoire] de ce qui lui est intrinsèque.

alors que. Le processus par lequel un chercheur se voit rabattu sur son objet. comme l’expliquait admirablement Claude Lévi-Strauss dans un entretien de 959 : « Quand j’essaie d’appliquer à l’analyse de ma propre société ce que je sais d’autres sociétés. Georges Charbonnier. je suis frappé par certaines contradictions . entretiens avec Claude lévi-Strauss. Didier Fassin nous paraît avoir prolongé cette réflexion capitale sur les « constructions de l’intolérable » en remarquant que « plus les thèmes sont sensibles dans la société de l’anthropologue. selon nous. certaines décisions ou certains modes d’action. que j’étudie avec infiniment de sympathie. » Plus récemment. ou de relativement proches. assimilé malgré lui à ce dernier. ces attitudes existent. p. et je pars même du postulat que. et plus la tension est 36. J’essaie de comprendre pourquoi les choses sont ainsi. frappent par le primat qu’ils accordent à la description sur l’analyse. si j’en observe d’analogues. L’empathie nécessaire à toute compréhension profonde d’un sujet donne aisément l’impression d’une proximité personnelle avec ce dernier : c’est elle qui se trouve à l’origine du malentendu. 26 . en termes d’objectivation de la violence de guerre. et plus particulièrement de ses violences extrêmes. 3-. On conviendra pourtant que dès lors qu’il s’agit de la guerre. du moment que ces modes d’action. n’est pas inhabituel en sciences sociales. il doit y avoir une raison qui les explique36. 996 [re édition 96]. dans les sociétés dites “primitives”. La difficulté est d’ailleurs accrue dès lors qu’il s’agit de nos sociétés. Une posture qui résume tout ce qu’il ne faut pas faire.C O M B AT T R E très étroite. il n’y a de ma part aucune ébauche de jugement de valeur. l’impératif de « suspension de jugement » propre aux sciences humaines devient particulièrement malaisé. ainsi que par une dimension anhistorique et même intemporelle qui tend à essentialiser l’être humain. quand j’en suis le témoin dans ma propre société. et presque de tendresse. m’indignent et me révoltent. Paris. Julliard.

pour la France. les Constructions de l’intolérable. » En fait. Ouvrons une parenthèse en soulignant que parmi les nombreux acteurs sociaux occupés de violence de guerre. Citation extraite du film de Christian Frei. 200. 27 . in Didier Fassin et Patrice Bourdelais. d’une sorte d’interdit moral renforcé par les guerres de décolonisation.L E C O M B AT C O M M E O B J E T forte entre le souci d’objectivation et l’implication subjective. p. la question posée implicitement à celui qui parle du fait guerrier n’a-t-elle pas trait au goût de la guerre dont on le soupçonne d’être animé ? Celui qui nous dit la brutalité de celle-ci n’est-il pas lui-même à la recherche de cette même brutalité ? N’est-il pas lui-même un violent. 2005. La Découverte. elles ne peuvent pas se dire. depuis les grandes ruptures des deux conflits mondiaux. si longtemps parfaitement légitime en Europe avant d’être frappé. » Ces constats sont aisément transposables à ce « mode d’action » particulier que constitue l’activité guerrière. Il est remarquable – et aisément compréhensible – que ce soit précisément là où l’intolérable de sa propre société s’est constitué que l’anthropologue manifeste la plus faible tolérance aux différences de valeurs et de sensibilités37. par le conflit vietnamien. War photographer. En effet. 30. il nous semble que ce que ressentent certains reporters de guerre n’est pas d’un ordre fondamentalement différent. « regarder la réalité 37. À cet égard. 38. les spécialistes des sciences sociales ne sont pas les seuls à être confrontés à la difficulté que nous évoquons. études d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral. Essai d’anthropologie de l’intolérable ». Paris. un cruel ? Sans doute ces interrogations ne peuvent-elles être énoncées de la sorte : sous une forme aussi accusatrice. « L’ordre moral du monde. fascination ou voyeurisme – qui s’attache au choix du fait guerrier comme champ d’investigation. pour les États-Unis. Didier Fassin. Rien de plus trompeur ici que l’injonction du très grand photographe James Natchwey : « Il faut regarder la réalité en face38. Mais ce sont elles qui affleurent sous le soupçon d’ambiguïté – entre complaisance.

p. Paris. Je ne peux pas participer à ce commerce2. Pas envie de le faire. le Liban. l’Iran. mais souvent devant la violence. Ibid.C O M B AT T R E en face ». 52. avoue Marc Ribout. donc je ne les photographie pas. BDIC. Tous les meurtres sont égaux. le sang et la mort. ne laissant accessibles au visiteur que les légendes censées accompagner ses clichés. Ibid. confesse une réticence comparable : « Je rejette le sensationnalisme. il fit un choix plus radical encore en rendant littéralement invisibles les photos qu’il exposa à New York en 995. le sang et les gens nus. l’auteur de cette phrase s’en est bien gardé.. p. j’ai vu et photographié la guerre. Il en est d’ailleurs de même chez tant d’autres parmi les plus grands photographes de guerre du second xxe siècle : « Oui. 200. une femme ne le fait pas0. un cheminement en sciences humaines centré sur le fait guerrier ne peut se dispenser d’un 39. pour observer qu’au même titre que celui du photographe. Somogy. 0. 35. 28 . 2.p. Une des clés du problème nous est sans doute livrée par la photographe Marie-Laure de Decker. » Quant au photographe chilien Alfredo Jaar. puis la Bosnie des années 990 : « Il y a des choses que je ne peux photographier : les gens morts ou en lambeaux. il convient sans doute de s’arrêter un instant. . qui photographia l’Asie du Sud-Est en feu à partir de 973. [du] sang et [des] gens nus ». enfermés dans des boîtes parfaitement opaques. p. j’ai fermé les yeux et baissé mon appareil ». qui « couvrit » le Vietnam entre 965 et le milieu des années 97039. ne photographie jamais de cadavres ni de chairs mutilées. le Vietnam des années 970. Christine Spengler. puis le Salvador. » À cette évocation des « gens morts ou en lambeaux. 67. Non plus de se souvenir de choses horribles […]. Je ne veux pas non plus gagner de l’argent avec de l’abject […]. Voir/ ne pas voir la guerre. qui photographia le génocide rwandais en 99.. et l’on sait la grande gêne de Natchwey pour tout dévoilement trop cru de la violence de guerre. 55.. Ibid. qui couvrit le Tchad. j’ai fait la guerre.

mieux vaut avoir conscience que pourrait subsister un noyau de vérité dans le reproche de complaisance. Sans doute se trouve-t-on ici aux sources de cette forme si particulière de silence qui touche la violence de guerre en général. Noélie Vialles. 987. de la part des bourreaux. le Sang et la Chair. MSH. Paris. apocalypse. celui qui dévoile la violence de guerre.L E C O M B AT C O M M E O B J E T travail au moins préalable de dévoilement. et la violence de combat plus particulièrement. Obscenus : « de mauvais présage ». du fait du souffle des explosifs modernes. lui-même hautement transgressif. 29 . issue d’un geste ultime de déshumanisation de la part de l’ennemi. Car c’est bien l’obscénité de ce dévoilement qui est en question ici : obscénité de l’ouverture de la barrière anatomique. 82. ne serait-ce pas dès lors celuilà même qui l’annonce ? En outre. annonçant la catastrophe à venir. Un silence dont il serait dès lors assez aisé de souligner les inconséquences. dès lors mise en question de la manière la plus radicale. certes. qui se trouve formulé à l’encontre des spécialistes de ces questions. Révélation d’un futur. obscénité de leur nudité enfin. mais révélation aussi de notre propre humanité. En effet. ou bien intentionnelle. plus ou moins articulé. avant de passer outre. On conviendra que l’étymologie est ici assez éclairante pour notre sujet. c’està-dire révélation. D’un travail de dévoilement de la corporéité de la violence de guerre en particulier. que celle-ci soit accidentelle. Éd. Pour autant. au sens propre du terme. obscénité des postures des cadavres. n’en serait-il pas l’artisan ? On peut ainsi appliquer à la violence de guerre cette remarque profonde de Noélie Vialles sur la présence du sang animal dans les abattoirs : «Tout sang visible est une image de vie répandue et un signe de mort possible3. les abattoirs du pays de l’adour. p. de son effet sur les corps plus exactement. et ce sans être en mesure d’éviter l’effroi qu’il suscite. Mais on ne peut espérer l’apercevoir vraiment qu’en 3. » C’est en ce sens que tout dévoilement de la violence de guerre pourrait être.

L’ouvrage propose en particulier plusieurs études de cas : les Chewong et les Semai de Malaisie. 6. anthropology : a human Science. 0. 990. mais c’est là un chemin sur lequel nous n’avons nullement les moyens de nous engager.Voir aussi S. Howell.). les Fipa de Tanzanie. Howell et R. n° 8. La première en 90 : « […] warfare. létale. S. Jonatan Haas. by which I mean organized conflict between two groups puts an army (even if the army is only fifteen pygmies) into the field to fight and kill. à cette dimension de la violence à la fois collective. les Zapotec de la vallée de l’Oaxaca au Mexique. Nous nous inspirons ici de deux définitions de la guerre proposées par Margaret Mead. «Warfare : An Invention – Not a Biological Necessity ». 98. Repris dans M. 989. Notons tout d’abord le choc cognitif profond que suscite la découverte – le mot n’est pas trop fort – de sociétés « où un comportement agressif ou violent frappe par son absence5 ». les Buid des hautes terres des Philippines. Selected papers. une absence qui s’étend. Cambridge University Press. Societies at peace. Préface. Nous nous référerons principalement ici à l’ouvrage de Signe Howell et Roy Willis (dir. Societies at peace. Mead. 5. Routledge. 30 . Passons donc du côté de ces sociétés « sans guerre » (warfree) qui constituent pour l’historien du phénomène guerrier un déplacement de perspective radical.Toronto. finalement. if possible. vii. Willis.C O M B AT T R E s’éloignant un instant du système de représentations de sociétés qui ont partie liée avec la guerre – ces sociétés warlike des anthropologues. la question de la guerre n’étant abordée qu’à travers l’outillage sémantique et le souvenir historique de conflits avec des communautés voisines. vol. suffisamment radical en tout cas pour le forcer à questionner à nouveaux frais son propre objet. the anthropology of War. . Chewong of peninsular Malaysia. et socialement admise que constitue la guerre6. cit. La plupart des études effectuées sur ces « sociétés at peace » ont été réalisées entre les années 950 et la fin des années 970. Society and Cosmos. Princeton. il faut aussi en sortir. Et pour une perspective comparative. p. 96. les Piaroa du Venezuela. Il va de soi qu’il est permis de contester la validité d’une telle liste. D. some of the members of the army of the other group[…] » (Margaret Mead. Elles portent donc surtout sur la question de la violence interne. op. New York. University of Chicago Press. Les nôtres. p. on l’aura compris. 02-05. Pour comprendre la guerre. asia. anthropological perspectives. 90. Van Nostrand Co.

ne donnaient droit à aucun statut spécial . L’entraide au travail était absente. sans liens entre eux.). 7. in Morton Fried. et les différentes tâches (chasse notamment) n’étaient investies d’aucun prestige particulier . cueillette et culture itinérante. les supériorités des uns ou des autres dans tel ou tel domaine. comme l’était toute interférence et même toute expression des affects (y compris dans le cadre familial). aborigènes appartenant à la mosaïque complexe du groupe Orang Asli parmi lesquels l’anthropologue Signe Howell a effectué son terrain de recherche à la fin des années 970 et au début des années 9807. en 938. New York. jamais valorisées. ou du jeu de la toupie par exemple. « Alternatives to War ». toute compétition entre adultes comme entre enfants était bannie (d’où l’absence de la course. Au moment où Signe Howell se trouvait au milieu d’eux. L’anthropologue effectue sur place un terrain de dix-sept mois entre septembre 977 et juin 979. 3 . par un ethnologue britannique. d’alliances. Comme dans l’ensemble des populations Orang Asli8 (auxquelles se rattachent également les Semai qui partagent plusieurs traits p. Cette société à la cosmologie très riche lui est apparue comme dépourvue de lignages.) La seconde a été émise à la fin des années 960 : « La guerre existe si le conflit est organisé. Mead. Robert Murphy (éd. de hiérarchie sociale ou politique organisée. la valorisation de la force physique semblait inexistante . trois articles seulement avaient été écrits sur les Chewong. 25). Marvin Harris.Avant lui. intensément pratiqué par les jeunes Malais de la côte). Les rôles sexuels apparaissaient comme très peu marqués. ces derniers avaient commencé à se sédentariser en abandonnant le mode de vie traditionnel associant chasse. Les Chewong se répartissaient alors en deux groupes d’un peu plus d’une centaine d’individus. 8. War :the anthropology of armed Conflict and aggression. 53 000 personnes en 969. socialement admis. 27. The Natural History Press.L E C O M B AT C O M M E O B J E T Arrêtons-nous ainsi quelques instants sur certaines sociétés des hautes terres de Malaisie comme les Chewong. 968. p. avant d’y retourner pendant trois mois à l’automne 98. et si le fait de tuer n’est pas considéré comme un meurtre » (M.

et la peur de l’attaque venant du monde extérieur extrêmement présente – elle est d’ailleurs enseignée comme telle aux enfants – mais aucune préparation n’est envisagée pour s’en défendre. par conséquent. contrairement aux Semai qui manient la colère verbale. qui ont « pris les femmes et les enfants » (de même. l’attaque. leur propos le plus fréquent est le suivant : « Nous étions effrayés et nous nous sommes enfuis et cachés. Societies at peace. des circonvolutions compliquées sont nécessaires pour désigner par exemple les maraudeurs malais du xixe et du xxe siècle : ils sont ceux qui ont « tiré ». selon des modalités dont l’anthropologue n’a cessé de noter l’automaticité et la récurrence dès lors que se fait jour le simple sentiment d’une menace possible. 3-. faute d’un mot comme « ennemi ».. Au-delà de l’ethnologie de ce type de sociétés ayant comme point commun de tenir la violence individuelle ou collective 9. 32 . qui ont « coupé avec des couteaux ». de « ceux qui nous tuent50 »). ou bien individuelle. n’existent pas. 50. les Semai. l’agression. le crime ou encore la punition. « Hobbesian and Rousseauan Images of Man : Autonomy and Individualism in a Peaceful Society ». ainsi que l’ont noté de manière convergente plusieurs ethnologues. p. Le mot même peut manquer : chez les Chewong. Willis. la bagarre. la querelle. que celle-ci soit collective (comme lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale).C O M B AT T R E communs avec les Chewong9).Voir l’étude de Clayton Robarchek. aucune histoire de guerre parmi eux. Dès lors. Avec toutefois des différences significatives : les Chewong ne s’autorisent aucune explosion de colère – celle-ci signifierait la mort sociale de son auteur –. Face à la réminiscence d’un danger passé. cit. l’absence d’agression constituait une dimension essentielle de l’existence sociale. » Éloge de la fuite. les mots pour désigner la guerre. Même sous forme de mythe.Howell et R. les Chewong utilisent pièges et fléchettes empoisonnées. en y incluant même les menaces physiques. in S. parlent des « étrangers coupeurs de tête ». La coupure eux/nous est très marquée. Alors que pour la chasse. ils ne peuvent envisager d’employer de tels moyens contre des êtres humains. op.

le fait qu’à la rareté des sociétés « pacifiques » elle-même soit venue s’ajouter la rareté de leurs descriptions ethnographiques fait partie intégrante du sujet : comme le dit une spécialiste des Piaroa d’Amazonie. 33 . Howell et R. in S.. Ibid. autant les ressorts des sociétés warfree nous resteraient profondément étrangers. 9. À ce titre. but to be Fearful Is”. de « courage ». « Styles of Manhood : an Amazonian Contrast in Tranquillity and Violence ». c’est parce que leurs institutions ne sont pas en conformité avec les représentations du « social » des Occidentaux et avec leurs conceptions anthropologiques53. et qui pourrait jeter le doute sur la validité même de l’enquête de terrain52. Willis. op. «“To be Angry is not to be Human. p. Joanna Overing. de fuite. in S. p. et qui n’accordent aucune valence positive aux actes de « bravoure ». de peur. si les descriptions des sociétés « at peace » sont si minces. comme si leur présence « en négatif » en quelque sorte n’était pas susceptible d’éclairer la compréhension 5. Chewong Concepts of Human Nature ». Howell. mais bien plutôt aux conduites de retrait. Autant les valeurs. 3. la rhétorique. 52.L E C O M B AT C O M M E O B J E T pour inacceptable dans les relations interhumaines. cit.. La remarque paraît d’autant plus justifiée qu’un simple lecteur en anthropologie de la guerre ne peut manquer d’observer à quel point celle-ci écarte généralement de son champ de réflexion la question pourtant cruciale de l’existence même de sociétés « at peace ». on ne peut manquer d’être frappé par la conscience qu’ont leurs spécialistes du trouble que leurs observations peuvent occasionner chez le lecteur occidental : ainsi cette information selon laquelle les mères Chewong cherchent à accroître la peur de leurs propres enfants et se félicitent qu’ils puissent être plus peureux que les autres5… Cette conscience peut se manifester sous la forme d’une sorte d’angoisse professionnelle explicite : elle est nourrie par la crainte du ridicule qui s’attacherait à l’ethnographie des sociétés warfree. p. 75-99. ibid.. les rituels des sociétés warlike nous seraient familiers. 53. S. Howell et R. Willis.

surgit. dont un tiers des contributions concerne « l’anthropologie de la paix » : Jonathan Haas. La Guerre dans les sociétés primitives. 56. l’image la plus évidente qu’offre d’emblée l’infinie diversité des cultures décrites : celle du guerrier. » Le problème ne réside pas ici dans l’inexactitude d’une telle assertion (tout au moins dans le détail. Howell et r. leur être social est un être-pour-la-guerre56. Howell et r. l’auteur y insiste avec plus de force encore : « Il semble donc bien acquis qu’on ne peut penser la société primitive sans penser aussi la guerre qui. University of South carolina Press. Son rôle et son évolution. » Un peu plus loin. Primitive War. Primitive War 59. S. 57. Harry H. » La grande étude de turney-High. incontestée. Willis. The Anthropology of War. Davie. Le long inventaire que consacre maurice Davie à la guerre des sociétés primitives au début des années 193055 sert ainsi d’argument à Pierre clastres. 1931 [édition originale américaine en 1929]. p. pour affirmer l’universalité du fait guerrier dans les sociétés en question : « De l’énorme accumulation documentaire rassemblée dans les chroniques. Image assez dominatrice pour induire un constat sociologique : les sociétés primitives sont des sociétés violentes. Archéologie de la violence. clastres. cambridge University Press. cit. « Introduction ». maurice r. 59.turney-High. cit. 55. 1990.c o m b at t r e du phénomène guerrier dans sa totalité54. op. Payot. commencée avant le Second conflit mondial et 54... Paris. 9. dans un texte célèbre. p.. mais c’est précisément ce détail des sociétés warfree qui importe ici) : il réside davantage dans le déficit d’interprétation que suscite l’absence de toute prise en compte de sociétés « dont la construction idéologique de la nature et du comportement humain est faite de telle sorte qu’elle favorise la coexistence pacifique58. 14. récits de voyage. Willis. 58. 2. op. Its Practice and Concepts. Ibid. La guerre dans les sociétés primitives. rapports de prêtres et pasteurs. in S. P. 1971 [1re édition 1949]. p. comme donnée immédiate de la sociologie primitive. de militaires ou de trafiquants. prend une dimension d’universalité57. première. 34 . Il est vrai que ce n’est pas du tout le cas d’une des synthèses récentes en anthropologie de la guerre primitive.

Pas plus que la récente étude cross-cultural de Lawrence Keelay. Cette lacune se prolonge jusqu’aux « peace studies » américaines actuelles : un auteur a ainsi pu faire remarquer qu’entre 96 et 980. dans un article affirmant le caractère d’« invention sociale » de l’activité 60. Kelly. sans doute est-il plus surprenant encore que les anthropologues américains réunis à la fin des années 960 autour de la question du fait guerrier. puis dans la violence qui dès lors peut se déployer à leur encontre : mais les exemples ethnologiques qu’elle met en avant n’intègrent pas ces sociétés « at peace » qui. qui prend l’exact contre-pied de la précédente en affirmant la haute létalité de la guerre primitive. En 90. the anthropology of peace and nonviolence. p. Françoise Héritier. De même. sur un total de 00 articles. «The Mutual Relevance of Anthropology and Peace Studies ». 6. p. dans ses aperçus sur la violence. n’en tirent aucune conclusion performative du côté de l’agressivité physique ou même d’une simple obligation de défense en cas d’agression60. qu’une seule contribution empirique consacrée aux sociétés « pacifiques » et à la recherche de ce qui pouvait être à l’origine de leur spécificité6. The University of Michigan Press. cité par Raymond C. . 35 .L E C O M B AT C O M M E O B J E T achevée après celui-ci. in Leslie Sponsel et Thomas Gregor (dir. le Journal of peace Research n’a publié. Paris. Odile Jacob. ne consacre pas un mot aux sociétés « sans guerre ». ainsi que sur son rôle dans les processus de déshumanisation de ceux qui n’appartiennent pas à son propre groupe. in De la violence II. Warless Societies and the Origin of War. -36. dans un contexte académique pacifiste qu’explique l’opposition croissante à la guerre du Vietnam. 2000. les Matrices de l’intolérance et de la violence. Lynne Rienner. Leslie E. Boulder. ne tirent pas argument de l’existence attestée de sociétés warfree. 99. Françoise Héritier met opportunément l’accent sur l’importance capitale du clivage « nous/eux ». 999. tout en connaissant elles aussi une séparation « eux/nous » très marquée. Sponsel.). Dans le même ordre d’idées.

Voir à ce sujet cet étonnant ouvrage écrit lors de l’été 92 : M. Mead. le pouvoir sur scènes. 36 . anthropology : a human Science. avait su évoquer le cas des sociétés humaines où « l’invention » en question n’avait pas eu lieu : mais très curieusement. War :the anthropology of armed Conflict and aggression. au moment où il lui revient de conclure en 967 le colloque de l’american anthropological association. à notre connaissance. p. compte tenu de leur grande diversité – aura évité toute référence aux sociétés qui ignorent le phénomène guerrier. op. Murphy (dir. de toutes les théories sociales. Mead. Étrange lacune. devrionsnous dire. 975 [92]. cit. 26-33. 65.C O M B AT T R E guerrière62.). à rapprocher sans doute du discours pacifiste occidental dans son ensemble dont. M. R. ne cesse pourtant d’affirmer la possibilité d’une élimination de la guerre au titre des modes de relation entre les États. and Keep your powder Dry. Harris. «Warfare : An Invention – Not a Biological Necessity ». dans une perspective d’investigation de ses forces et de ses faiblesses pour que celle-ci gagne la guerre. puis initie la construction d’une culture mondiale. W. 63. p. l’argumentaire pacifiste – les argumentaires des pacifismes. Mead. Balland. Repris dans M. M. Margaret Mead. « Alternatives to War » et « Epilogue ». Paris. Nous empruntons cette notion à Georges Balandier. op. Depuis le xixe siècle.. New York. alors à la veille de son engagement personnel comme « intellectuelle mobilisée » au service de la cause alliée63. 6. qui prétendent faire de l’agression une dimension constitutive de notre 62. sous des formes diverses. ellesmêmes très diverses mais largement banalisées. Morrow. M. 30 p. Engagement d’où est directement issu le retournement des protocoles anthropologiques sur la société américaine elle-même. 992. en particulier. Mead. se privant ainsi d’une modalité argumentative capitale à l’encontre. Selected papers. in M. asia.. cit. aucune des composantes n’a jamais réellement tenté d’utiliser l’« information anthropo-logique65 » constituée par la simple existence de sociétés warfree à l’appui d’une argumentation qui. cit. fried. op. 25-228 et 235-237. la présentation de ses « alternatives to War » laisse entièrement de côté le cas des sociétés « at peace »6.

À commencer par Freud lui-même : « Nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le désir de tuer. 35. réellement pacifistes ? À cette question plutôt douloureuse. l’écrivain Olivier Rollin. Il va de soi qu’un livre entier n’y suffirait pas. Mais voilà. il s’agit 66. pourrait être considéré. On écrit. 2002. 67. Et eux aussi. Paris. 98 [95]. et qu’en outre son thème outrepasserait très largement notre compétence. Olivier Rollin. ceux qui ont connu la guerre et qui y ont survécu. p. au moins pour une part. Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort.L E C O M B AT C O M M E O B J E T humanité. dont le père est mort au combat sur le Mékong pendant la guerre d’Indochine. Et c’est en ce sens que ce dernier. Dans quelle mesure en effet ce pacifisme seraitil une ritualisation des vastes déploiements de leur violence guerrière ? Et dès lors. comme solidaire de leur bellicosité. ils le disent. Sigmund Freud. ce qui tue. partie prenante de sociétés guerrières tout en s’opposant à la mise en œuvre de la guerre. Payot. tigre de papier. mais avec une intuition particulièrement vive : « Je sais que vous êtes tous pacifistes. p. Paris. Et moi aussi. 7-72. répond de manière plus douloureuse encore. bien avant que les théories sociales issues de la sociobiologie et de l’éthologie humaine viennent nous informer moins sans doute sur les ressorts profonds des acteurs sociaux que sur les systèmes de représentations de nos propres sociétés. on n’écrit pas avec ce qui est agréable. on pense avec ce qui blesse. je signale 37 . Et même c’est avec ça qu’on vit vraiment67. En ce qui concerne l’ethnographie des sociétés warfree. » Bref détour littéraire pour suggérer qu’aux questions posées plus haut. Seuil. nous n’avons pas la prétention de répondre68 . À titre de suggestion. on ne pense pas avec ça. à présent. 68. si tu veux que je te dise que c’est plus agréable de vivre en paix. depuis le « second xxe siècle ». comme peut-être nous-mêmes encore ». écrit-il en 9566. il n’est pas impossible que soit resté largement ignoré du pacifisme occidental ce que l’on ne voulait pas réellement savoir. dans quelle mesure les sociétés occidentales sont-elles.

ce rire – que l’on nous pardonne d’évoquer ici notre expérience personnelle de la parole publique sur ces questions – suggèrent que notre questionnement sur le phénomène guerrier – ce questionnement que nous tentons de faire nôtre ici – est lui-même partie prenante de sociétés warlike et de leur système de valeurs.C O M B AT T R E seulement de souligner un tropisme d’une importance capitale pour le sujet qui nous occupe : notre manière d’appréhender le fait guerrier n’emprunte jamais. p. en ce sens. 38 . très peu connues. Il est. dans le domaine de l’inconcevable. qui s’y sont adonnées. «“To be Angry is not to be Human. S. La meilleure preuve en est le sourire. est-il raisonnable de penser que la connaissance de sociétés – très peu nombreuses. Paris. les mères allant jusqu’à se féliciter que leur enfant se montre plus peureux que celui d’une autre69. Howell et R. qui peut accueillir par exemple l’information que les Chewong de Malaisie valorisent hautement la peur et la fuite. Societies at peace. on en conviendra – qui ne faisaient pas la guerre parce qu’elles ne pouvaient pas la faire faute de parvenir à la concevoir. ne peut être extérieur à nous-mêmes. Or. en nous. De la Grande Guerre aux totalitarismes. in S. la brutalisation des sociétés européennes. Hachette. ou presque. devenu jeune militant pro-républicain lors de la guerre d’Espagne pendant son exil en Angleterre. but to be Fearful is”. Chewong Concepts of Human Nature ». op. après sa fuite de l’Allemagne nazie en 935 : ce dernier note que la dénonciation des horreurs du conflit en Espagne parmi les jeunes gens de sa génération dissimulait mal une fascination profonde pour la guerre elle-même (George Mosse. cit. tant à travers elles se trouve subverti notre propre système de représentations. anthropological perspectives. s’y adonneront sans doute encore dans le futur ? Il faut donc suggérer l’hypothèse que nous nous situons. 5-59. voire le rire. 999 [990]). bien plus nombreuses. un produit de l’activité guerrière. Ce sourire. Willis. s’y adonnent. Howell. avec ces sociétés warfree. 69.. n’apporte rien à la connaissance de celles. ce chemin de traverse que constitue l’étude de sociétés dont la définition de soi exclut la guerre des pratiques sociales. et c’est bien en simplement cette remarque profonde de George Mosse. L’objet guerrier.

de la pornographie caractéristique de nos sociétés ? À un réflexe sotériologique consistant à montrer l’extrême pour mieux l’écarter ? Ou bien au contraire à un désir de guerre qui ne peut pas se dire ? Je remercie Henry Rousso et Véronique Nahoum-Grappe pour leurs riches suggestions sur ce point. et son absence – dès lors d’autant plus criante – au sein des sciences sociales qu’elles mobilisent7. quand nous disons vouloir la décrire pour mieux l’étudier. paraît bien être la suivante : « Êtes-vous seulement un chercheur ? » En cherchant sur la violence de guerre. de sa violence envisagée de très près. 53-6. qui interroge nos propres tropismes dès lors que l’on aborde le phénomène guerrier. d’autant que le contraste paraît immense entre la présence à nos sociétés d’une brutalité de guerre – d’ordre visuel70 surtout – en voie de radicalisation. ce « mauvais présage » qui pourrait s’attacher au choix de la guerre comme objet d’étude : son analyse ne devient légitime qu’au prix de l’exclusion de ce qui s’y passe vraiment. 7. En outre. octobre-décembre 2006. de perversité ? À une déclinaison. « Guerre totale et technosciences. Dès lors.L E C O M B AT C O M M E O B J E T cela que le détour par les sociétés « sans guerre » constitue un exercice intéressant de réflexivité : il nous jette au visage que l’objectivation de la violence de guerre par les sciences sociales n’est pas séparable de notre appartenance personnelle à des sociétés marquées par un passé guerrier intense. Mais cette 70. n’est-ce pas cette violence elle-même que vous cherchez ? Pareille question. Véronique Nahoum-Grappe. ne serait-ce que parce que le tropplein de violence d’un côté pourrait être l’un des éléments qui nous empêchent de penser le vide de l’autre. ne peut toutefois être totalement exclu de notre réflexion. Et c’est ici que l’on rejoint l’obscenus. ce trop-plein d’ordre essentiellement visuel. Le phénomène. à quoi le relier ? À une forme de perversion. en quelque sorte au ras du sol. Civils et militaires : pouvoir dire. Partie II. Mutations et Invariants. Inflexions. p. s’il ne touche pas directement notre sujet. l’activité guerrière restant de surcroît une possibilité ouverte de notre présent. parmi d’autres. 39 . l’imaginaire de la violence de guerre dans les mangas ». la question qui nous est posée lorsque nous parlons de la guerre. n° . on se doute bien qu’il est impossible d’y répondre.

de la question de la violence en général. 0 . 73. Les autres s’indignaient bruyamment de mon “sensationnalisme”.C O M B AT T R E question. L’essentiel. 200. 979. ou déni  ? Le cas Norbert Elias Il n’est donc guère surprenant que l’élision soit partie prenante de l’étude de ce qui se joue dans la guerre et. Jane’s Publishing Co.the German Soldier in Russia. qui ne saurait toutefois concerner exclusivement les sciences sociales françaises. c’est de faire semblant de ne rien voir72. adopte une posture tout à fait comparable : « Nous nous sommes 72. » Il faut reconnaître qu’un historien français de la violence de guerre contemporaine ne peut que souscrire à ce propos. René Girard. Paris. refoulement. il est utile de se souvenir qu’elle nous reste posée. Desclée de Brouwer. Sydney. p. la seule conduite vraiment recommandable. p. Élision. » Parlant du même front. 257. plus largement. 1941-1945. l’historien Christian Gerlach. ix. face à la violence. C’est là une forme de déni qui suscite l’exaspération de René Girard au moment où celui-ci revient. par exemple. Les moins hostiles me laissaient savoir à voix basse que j’avais commis une incongruité. plus récemment. On n’en finirait pas de pister traces et modalités d’un refoulement multiforme – c’est le terme qui nous paraît le moins inexact – dans l’historiographie de la guerre. Très caractéristique. est cette déclaration liminaire d’un ouvrage américain consacré au front de l’Est entre 9 et 95 : « Cette animosité mutuelle [entre Soviétiques et Allemands] a produit des deux côtés des actes d’une nature si atroce que je les ai délibérément exclus73. Londres. James Lucas. les Origines de la culture. et que la réponse à son tour restera en suspens. War on the eastern Front. plus de trente années plus tard. sur la réception de son fameux livre au sein de l’Université française : « Je me souviens encore du type d’indignation qui accueillit la Violence et le Sacré dans le milieu universitaire.

politik in Weissrussland. Pour une contribution récente à cette question de la relation du langage à la guerre moderne : Philippe Roussin. Christian Gerlach. 75. subir ce qu’on appellerait pendant la guerre du Vietnam une « amputation traumatisante ». Les déroulements en sont toujours identiques et les répéter n’amène que peu de nouvelles connaissances7. 2005. » On aura compris que.  . Misère de la littérature. nous pensons exactement l’inverse. Céline et la littérature contemporaine. ses mains.). on ne voit jamais les soldats alliés. l’auteur stigmatise en ces termes l’inconscience persistante du public occidental à l’endroit des effets de la guerre moderne sur le corps humain : Dans tous ces livres. Gallimard. 2006. pour notre part. Hamburger Edition. devenu après la guerre professeur de littérature à l’université de Pennsylvanie. étude de la vie quotidienne des soldats lors de la Seconde Guerre mondiale et tentative d’investigation de la « langue fraîche » combattante. 7. Cité par Christian Ingrao. 975. Kulturierte Morde. quelle que puisse être la gravité de leurs blessures. Paris. engagé volontaire dans l’armée américaine lors de la Seconde Guerre mondiale. grièvement blessé en 95 et qui. Oxford University Press. 37 sq. Perrin.und Vernichtungs. 239. p. Ce type d’oblitération provoque d’ailleurs la sourde colère d’un Paul Fussell. Die deutsche Wirtschafts. la brigade Dirlewanger. Si l’on repense à Shakespeare et à Goya. ses pieds et ses doigts. on aurait tort de déduire que le démembrement était plus courant lorsque les guerres se livraient essentiellement à l’arme blanche – au sabre et à l’épée. Hambourg. the Great War and Modern Memory.L E C O M B AT C O M M E O B J E T jusqu’ici refusés à décrire dans le détail les massacres et leur cruauté. écrivit à ce titre l’une des plus grandes études consacrées à la mutation du langage induite par l’expérience de guerre de 9-9875. Dans l’ultime chapitre d’un autre de ses maîtres livres – Wartime – tout à la fois témoignage personnel (dont le « je » reste curieusement absent). Londres. 999. et bien sûr une expression courageuse et enjouée. notamment le chapitre vii (p. Paris. Paul Fussell. p. 588. terreur de l’histoire. lieutenant dans la 03e division d’infanterie en France. Tout le monde a tous ses membres. les Chasseurs noirs.

P. » Pour autant. c’est très particulièrement en France que le silence apparaît comme le plus marqué. au plan strictement historiographique. l’auteur avait donné son interprétation du prix acquitté pour tant d’inconscience par la société américaine : « Les États-Unis n’ont toujours pas compris ce qu’a été la Seconde Guerre mondiale : ils ont donc été incapables d’user de ce savoir pour réinterpréter et redéfinir leur réalité nationale. Le champ académique y est resté longtemps vide d’auteurs susceptibles de mettre la violence de combat au centre de leur effort historique. Elle a beaucoup inspiré l’auteur de ces lignes. assez loin des préoccupations historiographiques françaises. 993 [re édition 976]. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. Quelques lignes plus haut. des mitrailleuses. Waterloo 1815. des éclats d’obus et des explosifs puissants en général. Ce qui sépare les deux traditions de représentation n’est pas une différence de technique militaire. mais de sensibilité – en particulier l’incapacité d’un public nourri de bouillie à regarder en face des faits désagréables. p.. Plus de trente 76. aujourd’hui encore. Paris. p. en créant un effet de légitimation de la violence de guerre comme objet d’étude. op. 376. mais on ne nous les montre pas dans les images que l’on juge adaptées à une diffusion publique76. pratiquement personne ne sait à quoi ressemble le site d’un grave accident d’avion. Parmi les rares travaux inspirés par l’œuvre de Keegan. Le livre de Keegan n’a été traduit qu’en 993 pour la première fois en France. Ibid. John Keegan..C O M B AT T R E Leurs effets ne sont rien comparés au travail des bombes. Nous entendons peut-être parler de fragments. azincourt 1415. 378. la Somme 1916. Fussell. sous une forme d’ailleurs abrégée. on lira une tentative récente et magistrale : 2 . C’est ainsi que l’anthropologie historique mise en œuvre par John Keegan en 976 dans the Face of Battle reste. À la guerre. 78. anatomie de la bataille. et parvenir à quelque chose comme la maturité publique77. Laffont. à quelques notables exceptions près78. À la date où j’écris. 77. et disposant de la légitimité institutionnelle pour le tenter. cit.

Et la constatation de cette dimension pionnière de l’analyse est d’autant plus ironique qu’il n’est pas difficile de constater tout ce que Keegan doit au regard d’un auteur militaire français. Dagorno. 79. en raison d’une infirmité contractée dès l’enfance. la bataille de la Montagne blanche. cit. Un mystique chez les guerriers. 996. en donnant naissance à d’autres travaux d’anthropologie historique de la violence de guerre et du combat. On se bornera ici à quelques exemples marquants : R. Paris. Noesis. Holmes. sans doute. the Behaviour of Men in Battle. op. J. et à ses études sur le combat. acts of War. il est vrai.L E C O M B AT C O M M E O B J E T ans plus tard. 8 novembre 1620. mais qui ont l’immense mérite de poser ces questions en objets d’investigation légitimes80. 80. ont pu tirer parti de l’accueil offert par les écoles d’officiers britanniques (Sandhurst en l’occurrence) à un enseignement universitaire de haut niveau sur le phénomène guerrier – un enseignement dépouillé de toute inhibition intellectuelle et assumé non par un militaire professionnel mais par un civil. sa déconstruction et son analyse au ras du sol du déploiement de la violence de bataille lors de trois affrontements étudiés de manière séparée (Azincourt en 5. un siècle plus tard il est vrai. le Modèle 3 . le colonel Ardant du Picq. Keegan insiste lui-même sur ce point au début de son ouvrage : histoire de la guerre. Un civil issu. tant elles créent des effets de connaissance dépassant de très loin le sort de chaque bataille étudiée pour elle-même. Olivier Chaline. n’aurait jamais pu être soldat79 : illustration de la distance au sujet comme moyen de l’appréhender plus aisément… John Keegan a fait école dans le monde anglo-saxon. Victor Davis Hanson. Paris. Du néolithique à la guerre du Golfe. 2000. d’une société où la relation au fait militaire est différente de ce qu’elle est devenue en France et qui.Waterloo en 85 et la Somme en 96) continuent d’exercer une puissante fascination sur le lecteur. publiées après la mort de leur auteur sur les champs de bataille de la guerre de 870. travaux qui ne sont pas sans défaut. Mais la lecture d’Ardant du Picq est restée confinée aux milieux militaires. là où les travaux de John Keegan.

chez les historiens français surtout. norbert elias et la théorie de la civilisation. 8. Tallandier. l’un des objets de ce livre est de poser un jalon destiné à réduire un tel retard. des origines à nos jours. an Intimate history of Killing : Face-to-Face Killing in twentieth Century Warfare. Le paradoxe est d’autant plus frappant que cette violence de guerre et de combat. et continue de susciter. entre défense. La Découverte.). une abondante littérature mondiale. dans une perspective plus sociologique.  .Yves Bonny. au profit d’une vision du xxe siècle « occidental » qui repousse aux marges sa dimension meurtrière. Joanna Bourke. Paris. Erik Neveu.C O M B AT T R E L’historiographie française de la guerre est encore fort distancée sur ce chemin . 997. Et. Londres. prolongement et critique de sa pensée. Jean-Manuel de Queiroz. la politique et l’histoire. Les Belles Lettres. Presses universitaires de Rennes. Paris. Granta Publications. Pour tenter de mieux comprendre les mécanismes d’évitement qui s’attachent à la violence de guerre. issue de toutes les sciences humaines et sociales. à bien des égards. 2003. malgré ses tentatives tardives pour prendre en compte l’immense objection que constituent les deux guerres mondiales à sa théorie du « procès de civilisation ». dont on sait qu’il tient une place particulière en France8. depuis leur « découverte » du sociologue allemand au cours des années 970. De la guerre. dès 95-96. assez largement issue. l’œuvre d’Elias a suscité. Nul n’aura autant œuvré pour l’élision de la violence de guerre. la bataille d’infanterie dans la Grèce classique. son œuvre immense demeure. Paris. Il se trouve en effet qu’aucune œuvre plus que celle de Norbert Elias n’a fait autant pour exclure le phénomène guerrier du champ d’investigation des sciences sociales. une connaissance intime. Une histoire du combat. Or. Rennes. Voir en particulier Alain Garrigou et Bernard Lacroix (éd. 990. Norbert Elias en avait acquis. arrêtonsnous un instant sur l’un des plus grands noms des sciences sociales du xxe siècle : Norbert Elias. occidental de la guerre. John Lynn. 2007. du silence à son endroit. norbert elias. Mais au-delà de ce milieu restreint.

à l’été 95. op. liée en particulier à l’installation de fusées Pershing sur le territoire de la RFA. complété par une série de textes recueillis 5 . Opladen.L E C O M B AT C O M M E O B J E T Le combat moderne et ses déploiements de violence inouïs. [Bram. Norbert Elias affirme s’être porté volontaire pour pouvoir choisir une unité « moins dangereuse ». Une édition allemande du texte. le jeune homme semble avoir vivement ressenti l’existence d’une menace « slave » lors de l’été 9. nous utilisons Hermann Korte. Issu d’une famille de la bourgeoisie juive de basse Silésie. et publiés aux Pays-Bas en 98 (il n’est pas tout à fait sans intérêt de noter que le contexte. Über norbert elias. en fait] Van Stolk. se rattachant ainsi à ce monde des Kriegsfreiwilliger dont George Mosse a souligné l’importance centrale en Allemagne entre le début du xixe siècle et le Premier Conflit mondial82. tout en donnant l’image d’un départ en guerre subi et d’une guerre imposée. D’un lebenslauf rédigé en février 933 pour l’université de Francfort. Il s’engage le er juillet 95 comme volontaire. cit. en 9883. et qu’en outre. Cette notation disculpatrice sonne étrangement si l’on garde à l’esprit que les soldats des transmissions pouvaient être en charge de tâches extrêmement risquées en période d’offensive (la réparation des fils de téléphone sous le bombardement en particulier). L’interview que nous évoquons est constituée en fait de sept entretiens réalisés (en anglais) en 98 par Arend-Jan Heerma Van Voss et A. Dans une interview autobiographique d’une importance capitale pour le sujet qui nous occupe. En particulier dans la transmission du « mythe de la guerre ». crise dont la résonance en Allemagne de l’Ouest a été particulièrement vive). Alors âgé de 8 ans seulement. qui fait référence notamment au lebenslauf rédigé par Elias en février 933 pour l’université de Francfort. alors qu’Elias était âgé de 87 ans (vingt82. et d’une interview publiée six ans avant sa mort. Leske et Budrich. il avait achevé en juin 95 ses études secondaires au lycée de Breslau [aujourd’hui Wroclaw]. est celui d’une forte tension américano-soviétique. G. et comme tant d’autres Allemands. qui transparaît dans le propos d’Elias. Norbert Elias les avait en effet connus de très près. De la Grande Guerre aux totalitarismes. en réponse aux SS20 soviétiques. un jeune Allemand de 8 ans n’était pas sous la menace d’être appelé immédiatement au service actif : c’est à la fin de la guerre seulement que la crise des effectifs a obligé l’Allemagne à enrégimenter des hommes aussi jeunes. 997. Pour cet aspect de sa biographie de guerre. en l’occurrence une unité de transmission. Das Werden eines Menschenwissenschaftlers. 83. Mosse.

À la date présumée de l’entrée de Norbert Elias dans la bataille. semble avoir été à l’origine d’un traumatisme profond. probablement en septembre 96 lors de ce que l’on a appelé la « seconde bataille de la Somme8.C O M B AT T R E trois questions. » Une montée au front qui s’est effectuée au milieu des cadavres d’hommes et de chevaux. on peut extraire les éléments de biographie militaire suivants : intégré dans les transmissions. dans un paysage d’habitations détruites par une artillerie alliée qui avait alors atteint son apogée au titre d’arme de domination du champ de bataille. Elias. a été publiée en Allemagne en 990. n’était plus qu’à 2 000 ou 2 500 mètres du front en raison de l’avance alliée : ce qui permet de mieux comprendre l’impression traumatisante de la traversée de la ville. Faute de sources précises. Péronne (écrit peron dans le texte). le très jeune homme subit une période d’instruction très dure après laquelle il passe six mois sur le front oriental. Paris. lui sont posées sur son expérience de la Première Guerre mondiale). dans la partie polonaise de l’Empire russe alors occupée par les Allemands. C’est de la critique interne du texte et de la confrontation de celui-ci avec la chronologie et la topographie de la bataille de la Somme en 96 que l’on peut inférer les éléments que nous indiquons. 8. où l’intensité de la violence de guerre était bien plus marquée que sur le front oriental – d’autant que s’y déroulait une des plus grandes « batailles de matériel » de toute l’histoire du conflit au moment où Elias y prit ses positions de combat –. Reflections on a life. Polity Press. on gardera en tête qu’il ne peut s’agir ici que d’une forme de reconstitution de la biographie militaire de Norbert Elias. souvent très directes et intrusives. 6 . 99) et une édition anglaise en 99 (N. Cette découverte du front occidental. ville principale de l’arrière-front allemand dans cette zone. dont on soulignera que la lucidité intellectuelle et la discipline de travail se sont maintenues jusqu’à ses derniers jours. Ce séjour à l’Est s’étant probablement achevé vers la mi-96. sans doute lié à la mort dans les années 980. qu’il découvre en montant en ligne dans la Somme. Fayard. Cette interview est le seul document important dont on dispose sur l’expérience de guerre de Norbert Elias. il est envoyé ensuite sur le front ouest. à Péronne plus exactement. Suivent une édition française en 99 (norbert elias par lui-même. 98).

Je ne m’en souviens plus. 88. p. Il faut comprendre : sortie des tranchées pour réparation des fils de téléphone en zone exposée au feu. avant de sembler le décrire indirectement en évoquant le mutisme d’un de ses amis de lycée. j’ai dû les déterrer très lentement. 87. Je garde un souvenir très précis du trajet vers le front – les carcasses de chevaux. 7 .L E C O M B AT C O M M E O B J E T ou à la blessure de camarades. en 98. 86. ma mémoire me fait défaut. quelques cadavres de soldats et l’abri de la tranchée… Et j’ai l’impression d’avoir subi une sorte de choc important. norbert elias par lui-même. incapable de répondre à la moindre question. et revenu chez ses parents « complètement muet ». Le travail dans les transmissions étant à cet égard l’un des pires qui soit. Ibid. pour la première fois dans le cours de l’interview. et il est étrange que tant de commentateurs et de biographes de Norbert Elias 85. 37. p. Ibid. J’ai probablement eu un choc mais… je suis incapable de vous dire autre chose à ce sujet pour le moment.» Après toute une série de « trous » venus émailler les réponses. J’avais oublié jusqu’à mon inscription à la faculté. Elias dit avoir « vécu là-bas une sorte de choc. La guerre a donc peut-être été un choc beaucoup plus fort que je ne88[…].. »85 Sur ce choc intervenu soixante-dix ans plus tôt. 38-39. C’est d’ailleurs en faisant référence à l’une de ces sorties de réparation que. Après quoi il tente de revenir à son cas personnel : « Les choses n’ont jamais été aussi terribles pour moi. j’ai vraiment oublié tout cela86 »). mais là. au cours de l’une de ces sorties de réparation [long silence]. le témoignage reste ainsi comme suspendu.. Ce sont en fait les termes de son interlocuteur. sans plus de succès : « […] le peu de choses que je viens de vous dire. cit. Je ne sais même plus comment je suis revenu87. car s’il permet d’éviter l’assaut des tranchées adverses. » Plus loin. il exige en revanche de sortir sous les bombardements pour réparer les fils coupés par l’effet des impacts. parti plus tôt que lui à la guerre. p. op.. 37-38. il tente d’y insister encore. il se tait (« Oui.

la ville de Breslau se trouve au cœur du processus de « brutalisation » de la société allemande induit par les consé89. norbert elias par lui-même. tout semble indiquer – et ce jusqu’au « trou de mémoire » évoqué par Norbert Elias lui-même – que celui-ci aurait subi sur le front ouest un choc traumatique d’une grande force. En tout état de cause. absurdement convaincu que Norbert Elias était revenu en quelque sorte « renforcé » de son expérience du front. il est démobilisé le  février 99. Il est d’ailleurs à noter que ce dernier. joueront un grand rôle dans sa pensée sociologique ultérieure. hésitant entre oubli et incapacité à placer l’expérience sous le contrôle du langage89. 7-75). C. op. cit. met en œuvre l’expression britannique de l’époque (shellshock). 8 . Chiantaretto (dir.. 90. op. On relèvera toutefois des interprétations de la carrière militaire de Norbert Elias diamétralement opposées à ce que le sociologue allemand a lui-même laissé entendre. Il commence également des études médicales qui. « Se rendre témoignage à soi-même ». Une chose en tout cas est sûre : Norbert Elias ne reverra jamais le front. Il assiste alors à des amputations de soldats blessés.. En fait. et c’est au titre de « récit de trauma » – récit manqué. après quoi il « se retrouve » à Breslau « à la fin de la guerre » (plus probablement dès la fin 97 ?) au titre d’aide-infirmier dans une batterie de convalescents d’un bataillon-Ersatz du 6e régiment d’artillerie de place. Das Werden eines Menschenwissenschaftlers. dont on sait l’aspect hautement traumatisant pour tout spectateur. en employant le mot de « choc ». témoignage et trauma. Après une brève participation à un conseil de soldats en 989.C O M B AT T R E aient si souvent méconnu l’importance capitale d’un tel passage. 3. op. cit.Trevisan. la durée du séjour au front de Norbert Elias resta selon lui inférieure à un an. p. p. cit. (Über norbert elias. évidemment – qu’un tel texte doit être abordé90. bien que jamais achevées. Pour autant. comme celle de Hermann Korte.). in J. implications psychanalytiques. qui tendait à attribuer à la violence des explosions des obus des conséquences de type neurologique plutôt que d’ordre psychique.-F. ce dernier en avait-il fini avec la guerre ? Après l’armistice. 9.

On notera la signification possible de l’emploi du barbelé – objet de guerre caractéristique du no man’s land en 9-98 – par ces continuateurs (vrais ou supposés) des soldats du front qu’étaient les membres des corps francs. et l’humiliation du traité de Versailles. c’est que je n’arrive pas à me souvenir par exemple de ma réaction face à l’assassinat de Rathenau [assassiné par l’extrême droite en 922] ou d’Erzberger [assassiné en 92]. donc. est assassiné à Breslau par les Freikorps en 99 ou 920 . menée par d’anciens soldats devenus des guerriers idéologiques poursuivant contre l’adversaire intérieur la lutte entamée en 9 contre tous les ennemis de l’Allemagne. au cours d’une conférence donnée 92. cette sortie de guerre paraît à la fois oubliée et déréalisée : « La difficulté. la défaite. 9 . Je remercie Christian Ingrao d’avoir attiré mon attention sur cette spécificité importante pour le sujet. Guerre civile. son corps. power Struggle and the Development of habitus in the nineteenth andtwentieth Centuries. 93. 996. Polity Press. ligoté dans du fil de fer barbelé.L E C O M B AT C O M M E O B J E T quences du conflit. devenu communiste. où il se trouve à partir de 925-926 et où l’extrême droite domine le monde étudiant (avec ce que cela signifie en termes de lecture spécifique de la Grande Guerre…). de cristallisation de la légende du « coup de poignard dans le dos » et d’imaginaire de fin de l’Allemagne qu’un ancien camarade de lycée de Norbert Elias. dit-il. est ensuite jeté dans les fossés de la ville93. à Heidelberg cette fois. On dirait vraiment qu’un rideau est tombé sur toutes ces choses. Oui. C’est d’ailleurs dans ce contexte de défaite refusée. J’ai oublié ce que je ressentais à cette époque. dans son interview de 98. c’est étrange… Mes sentiments et mes pensées d’alors se sont transformés en tache blanche. Pourtant. Cette précision biographique se trouve dans the Germans. La cité natale de Norbert Elias est une ville de ces confins germano-polonais où la tension est extrême (la Pologne revendique la haute Silésie). p. Ce militant se nommait Bernhard Schottländer. 86. et où règnent en maîtres les corps francs à partir de 9992. Cambridge. ou à toute l’agitation politique autour de moi. » Un peu plus tard.

Ibid. rencontrant d’après ses propres dires une incompréhension générale dans l’auditoire95. sonne étrangement sous sa plume. en 93997. norbert elias par lui-même. 96. cit. puis le second à Bâle. en tant que juif. Dans la même interview. la guerre civile espagnole. 62. Calmann-Lévy. Paris. »98 9.. Norbert Elias devient en 930 assistant de Karl Mannheim. 50 . op. Est-il utile d’insister sur le contexte – tellement marqué par la dimension guerrière de la période. Elias s’étend assez longuement sur l’aspect très étonnant de cette publication par un auteur juif dans l’Allemagne nazie. ont été traduits en français sous les titres suivants : la Civilisation des mœurs et la Dynamique de l’Occident. Dans un autre ordre d’idée. contexte dont le sociologue allemand ne pouvait évidemment tout à fait s’affranchir ? La guerre d’Éthiopie. p. rétrospectivement. la guerre sinojaponaise et la « montée des périls » en Europe constituent le cadre d’élaboration du « procès de civilisation. 95. où une petite bourse accordée au titre de réfugié juif lui est accordée. 97. il se voit.. dont le premier tome est publié en Allemagne. republiés en allemand en 969. dans une remarque qui. il note qu’« à cette époque. on pourrait rapprocher ce destin intellectuel de celui de Fernand Braudel tournant le dos à l’événement dans le Stalag où il se trouve prisonnier entre 90 et 95. là encore – de ce séjour anglais. Un peu plus loin. La date n’est pas précisée par Elias. Norbert Elias plaidera pour l’adoption de mesures physiques de défense contre les attaques éventuelles de l’ennemi politique. 98. puis à Londres à partir d’octobre 935. expulsé de l’université en 933. Cela lui permet de travailler au prozess der Zivilisation. où il exerce pour vivre différents métiers. Il s’exile tout d’abord à Paris. il était tout à fait réaliste d’attirer l’attention sur l’importance de la réflexion sur les stratégies de violence96. Mais juste après avoir soutenu son habilitation. » Ayant ensuite abandonné ses études de médecine pour la philosophie (discipline dans laquelle il est reçu docteur en janvier 92). alors professeur de sociologie à Francfort. Ces deux tomes. p.C O M B AT T R E dans un local syndical9. 59. 973 et 976.

sa mère avait été déportée. p. » Au sortir du conflit. 99. Norbert Elias est âgé de 5 ans0 : comment nier que depuis l’âge de 8 ans. son œuvre. à l’université de Leicester. sa vie n’ait été traversée. Dans le même temps. Revue d’histoire moderne et contemporaine. cit. 67) et sur « l’importance fondamentale pour Elias de la distanciation et de l’autocontrôle » comme unique moyen de surmonter les tourments de l’expérience répétée de la marginalisation (p..Voir à ce sujet David Rotman. n° 2. 87). Dans l’interview qu’il donne en 98. soumise à des bombardements aériens intenses de 90 à 95 et qui entraînèrent la mort de près de 00 000 personnes. p. dont le socle est posé à l’avant-veille de la Seconde Guerre mondiale. par la guerre et sa violence ? À ce titre. au cours desquelles le sociologue entame une psychanalyse. où il passe huit mois en compagnie d’autres ressortissants allemands99. Il termine sa vie de travail en Allemagne. Nous partageons entièrement le point de vue de l’auteur sur l’utilité d’un « travail socio-biographique sur le sociologue » (p. faut-il le rappeler. En septembre 939. 5 . norbert elias par lui-même. mérite d’être lue aussi comme une des tentatives les 99. ont été très difficiles. op. avant de revenir en Grande-Bretagne où il séjourne jusqu’en 975. Les années d’après-guerre. Je n’arrive pas à surmonter cela00. 00. où il meurt en 990. en Allemagne.L E C O M B AT C O M M E O B J E T La guerre et sa violence se laissent moins oublier encore après la parution de l’ouvrage. l’Angleterre étant entrée en guerre. Norbert Elias est évacué à Cambridge. Celui-ci ne renoue avec la carrière académique qu’en 95. dont la moitié environ à Londres (Londres où il rentre en 95. à Bielefeld. puis l’année suivante à l’île de Man. 0. il évoque en ces termes cette mort intervenue quarante ans plus tôt : « Je n’arrive pas à me libérer de cette image de ma mère dans une chambre à gaz. et dont on voit mal comment le sociologue aurait pu échapper au spectacle de ses ruines). p. 66). avant d’être assassinée à Auschwitz. Libéré. Une Angleterre. il reste en Angleterre. avril-juin 2005. 8-67. directement ou indirectement.. Il part au Ghana en 962 (où il assiste volontairement à des sacrifices d’animaux – ibid. « moulée » en quelque sorte. avant de se voir interné dans un camp à Liverpool. «Trajectoire intellectuelle et expérience du camp : Norbert Elias à l’île de Man ».

À bien des égards. pendant le “ processus de civilisation ”.C O M B AT T R E plus abouties – et les plus séduisantes. à la fois conjuratoire de ce présent mais aussi propitiatoire face à un avenir si évidemment menaçant ? Compte tenu du poids de celle-ci dans les sciences sociales du second xxe siècle. elle nous paraît adossée au refoulement du présent guerrier de son auteur. avant d’en venir à la sociogenèse de l’État moderne. « De quelques fonctions naturelles ». l’expression de l’agressivité enfin. on ne saurait sous-estimer son impact dans leur insuffisante prise en compte de l’activité guerrière et de son importance pour toute compréhension profonde de nos propres sociétés. la pudeur. 99. on sait que le point focal de la pensée de Norbert Elias tourne autour de la notion de progression de l’autocontrôle. qui capte le monopole de la violence et « curialise » les guerriers. et il l’élude même presque complètement pour le xxe siècle. « Les relations sexuelles ». qui intéressent si directement notre sujet. pourquoi ne pas parler d’une œuvre à visée sotériologique. On notera que sur ce point. « Les modifications de l’agressivité ». On sait que celui-ci. Paris. En ce qui concerne les mœurs. » Cette « psychogenèse » est 02. 72. Elias. sans voir évidemment que sa présence constitue une objection de taille à la théorie développée par son auteur. à refouler tout ce qu’ils ressentent en eux-mêmes comme relevant de leur “nature animale”02. Auquel cas.). après l’étude terminologique centrée sur le couple culture/civilisation. « les hommes [s’appliquant]. la Civilisation des mœurs. Calmann-Lévy. L’ouvrage ne prend que très marginalement en compte le phénomène guerrier en général. sans aucun doute – de refouler la prégnance de l’activité guerrière occidentale du premier xxe siècle. N. y développe ensuite une démonstration empirique sur la transformation des mœurs et sur l’évolution de la relation à la corporéité (« Comment se tenir à table ». p. nous partageons pleinement l’opinion des défenseurs 52 . etc. La déréalisation de la guerre est en effet une évidence dans le “ procès de civilisation ” tel que décrit et théorisé en 939.

le contrôle des pulsions non moins que le contrôle du Moi et du Surmoi. sans référence à l’histoire. la politique et l’histoire. Garrigou et B. qui souligne que le sociologue allemand n’a jamais développé une théorie du « progrès continu » de la civilisation et que toute lecture de ce type ne peut être considérée que comme un contresens. caractérisé par une économie psychique particulière (dite autocontrôle psychique) qui se construit dès l’enfance […]. Cette nouvelle structure mentale est marquée par l’“intériorisation individuelle des prohibitions qui 53 . 26. du tissu social. ne sauraient être expliqués par une finalité humaine universelle. p. la Dynamique de l’Occident. les changements s’opérant toujours dans un sens déterminé03. pour en faire une sorte de « seconde nature ». ce qui apparaît c’est l’homme civilisé. in A. Nous avons en effet constaté que la rationalisation – à laquelle se rattachent aussi la motivation et la structuration plus rationnelles des tabous sociaux – n’est qu’un des aspects d’une transformation englobant toute l’économie psychique de l’homme. On retiendra également la synthèse générale de la pensée de Norbert Elias telle que proposée par Roger Chartier. au même titre que le mécanisme de contrôle de notre conduite ou la structure de nos fonctions psychiques. N. et que l’organisation de plus en plus stricte du contrôle social maintient en place.. op. la relation complexe entre l’un et l’autre phénomène se trouvant résumée en ces termes dans la partie finale du second tome : Nous avons vu que les schémas de comportement que notre société inculque à ses membres depuis leur plus tendre enfance.. Ils ont émergé du contexte général de l’histoire de l’Occident. des regroupements des interrelations humaines.). p. cit. des modes de relations spécifiques qu’elle a produits. « L’envers de la médaille : les processus de décivilisation ». 35-36. Ces schémas sont composés. Elias.) 03. en particulier celle de Stephen Mennell. op. de nombreuses strates […]. (Voir Stephen Mennell. mais qu’ils ont leur racine dans l’histoire. Nous avons vu que le moteur de cette transformation de l’autocontrôle psychique n’est autre que l’ensemble des contraintes d’interdépendance. des contraintes d’interdépendance qui les prolongent et les développent. de la pensée de Norbert Elias. norbert elias. très caractéristique de la lecture du premier par le milieu des historiens modernistes français : « En fin de compte. cit.L E C O M B AT C O M M E O B J E T elle-même perçue comme inséparable d’une « sociogenèse » liée au rôle joué par l’État occidental. Lacroix (éd.

et qui reste généralement inaperçue. Roger Chartier évoque ainsi un « procès de sportisation » (p. Dans l’introduction de l’édition française. 78 (l’édition originale étant Quest for excitement. la conclusion de l’ensemble de l’ouvrage sonne étrangement. p. que se précise la dépendance réciproque des rivaux. cit. Or la guerre n’est pas. 22). 0. 986). Paris. cit. Nous avons montré que les entreprises guerrières d’unités sociales peu importantes ont constitué.. si on le comprend bien tant sa pensée sur ce point paraît confuse.. 5 . 97. dans un contexte de crise internationale grave depuis 935. Elias. Il est certain que la fragilité des structures sociales et avec elle le danger et les bouleversements qu’entraîne pour les personnes touchées toute conflagration guerrière. Elias. le contraire de la paix. dès lors que l’on veut bien se souvenir qu’elle est rédigée à la veille de l’éclatement du Second Conflit mondial. la Dynamique de l’Occident. pour le dire encore une fois avec d’autres mots. Cette conclusion. une théorie auparavant étaient imposées de l’extérieur”» (Préface à N. à travers l’ouvrage rédigé en collaboration avec Eric Dunning. la violence maîtrisée. N. qui fait directement référence au présent et à l’avenir au moment où elle fut écrite par Norbert Elias. la Société de cour. C’est pourquoi on penche de nos jours de plus en plus à régler les rivalités entre États par des moyens de force moins aléatoires et moins dangereux0. s’accroissent à mesure que s’amplifie la division des fonctions. Après ce début déjà étonnant une fois celui-ci replacé dans son contexte. 322. p. Calmann-Lévy.C O M B AT T R E Pour un historien du phénomène guerrier au xxe siècle. au fil de l’histoire. op. xix). p. des phases inévitables de la pacification d’unités plus étendues. le sociologue développe. op. mérite d’être citée longuement : Il y a d’abord le danger de guerre. Sport et civilisation. Signalons pour mémoire que le sport a constitué un des points d’application tardifs de la théorie éliasienne de la civilisation. aiguë à partir de 938 (la possibilité même d’échapper à la guerre générale apparaissant comme hors d’atteinte une fois évanouis les espoirs soulevés par la conférence de Munich réunie fin septembre).

des monopoles militaires s’étendant sur de vastes régions. et la pacification de la terre tout entière ne sont pas concevables05.L E C O M B AT C O M M E O B J E T dialectique de la lutte entre principe d’affrontement et principe de pacification dans les relations internationales : Mais le fait même que de nos jours comme naguère les contraintes d’interdépendance suivent une pente au bout de laquelle apparaissent de nouveau des conflits. Ibid. Celle-ci apportant le point final à l’ensemble de l’œuvre. sans lesquels la mise en place d’un monopole mondial de la force publique. ne saurait être mis en doute. mais une supériorité reçue de ses pères sans aucun mérite. des unités supranationales de tous genres. on aperçoit les préliminaires de luttes d’élimination et d’hégémonie. 55 . Et derrière les tensions au niveau continental se dessinent. p. Les obscurités de ce passage ne s’éclairent en fait que quelques lignes plus loin. C’est alors seulement que la régulation des relations humaines pourra s’attacher de préférence aux préceptes et interdictions 05. 322-323.. à travers la stupéfiante anticipation d’un âge d’or imaginé et imaginaire. L’individu pourra se défaire des contraintes sous la pression desquelles il veut se distinguer des groupes inférieurs par des valeurs de richesse et de prestige. et – après les horreurs d’autres conflits armés – leur pacification. Car c’est alors seulement que pourra disparaître du code de comportement qu’on inculque à chaque individu sous forme de Surmoi tout ce qui a pour fonction de marquer non pas sa supériorité personnelle. en partie déjà engagées. comprenant des fédérations d’États. elle mérite qu’on lui accorde une attention d’autant plus marquée qu’elle n’est jamais commentée comme telle : Lorsque les tensions entre États et à l’intérieur même des États auront été désamorcées et surmontées. On aperçoit les premiers contours d’un système de tensions aux dimensions du globe. nous pourrons dire avec quelque droit que nous sommes « civilisés ». au lieu de briller par des accomplissements personnels. d’un organe politique central. les tensions du niveau suivant.

les contradictions structurelles du réseau humain. En fait.C O M B AT T R E nécessaires au maintien d’un haut niveau de différenciation des fonctions sociales. de tenter même d’y échapper 06. que la coopération entre les hommes. 07. 56 . se fera de telle manière que tous ceux qui. p. «Trajectoire intellectuelle et expérience du camp : Norbert Elias à l’île de Man ». Ce ne sera plus alors l’exception mais la règle que l’individu trouve cet équilibre psychique optimal qu’entendent désigner les mots sublimes de « bonheur » et de « liberté » : à savoir l’équilibre durable ou même l’accord parfait entre ses tâches sociales.. travailler. la main dans la main. c’est alors seulement que les hommes pourront affirmer avec un peu plus de raison qu’ils sont « civilisés ». Les tensions et contradictions de l’âme humaine ne s’effaceront que lorsque s’effaceront les tensions entre les hommes. 323-32. 9. Revue d’histoire moderne et contemporaine. ne laisse pas de surprendre. s’attelleront à la chaîne complexe des tâches communes. un bon rendement du travail. Rotman. base de l’existence même de tout individu. aient au moins la possibilité de trouver cet équilibre. cit. l’ensemble des exigences de son existence sociale d’une part et ses penchants et besoins personnels de l’autre. p. op.. sans trouble et sans peur. Ibid. Jusque-là. jouir ensemble. une division différenciée et progressive des fonctions. loin d’être « une démarche implicite pour comprendre la situation présente du monde dans lequel il vivait07 ». telle qu’entrevue ou espérée par le sociologue. Surprend plus encore le silence des commentateurs et des exégètes à son endroit. on conviendra que la dimension eschatologique de cette parousie d’un attrait discutable. Les autocontraintes se réduiront à celles dont les hommes auront besoin pour pouvoir vivre. C’est seulement lorsque la structure des interrelations humaines s’inspirera de ce principe. ils sont dans la meilleure des hypothèses engagés dans le processus de la civilisation. D. force sera de répéter encore souvent : « La civilisation n’est pas encore achevée. le procès de civilisation apparaît bien davantage comme un moyen de ne pas la comprendre. Jusque-là. ce qui présuppose un niveau de vie élevé. Elle est en train de se faire06 ! » Rétrospectivement.

Arlette Farge. qui constituent une objection majeure à laquelle. son contenu. la montée de l’incivilité. archives européennes de sociologie.et intra-étatique qui a tant marqué la période contemporaine ? Comment faire sa place à la totalisation du phénomène guerrier. où il part enseigner en 962. 09. le recul de la pudeur. Les deux tomes de Über den prozess der Zivilisation permettent en effet de constater la surprenante absence de ce que nous appellerons « l’objection guerrière » à la théorie du procès de civilisation. Comme le relève avec justesse André Burguière. Norbert Elias « semble avoir traversé sans voix les grands phénomènes de son époque alors qu’il en a vécu les drames09 ». On sent bien. sa théorie du procès de civilisation. Ibid. etc. Je remercie Tiphaine Barthélémy de m’avoir signalé cette référence. Cahiers internationaux de sociologie.. Raison de plus pour reposer la question de la guerre dans l’œuvre d’Elias. il appliqua de nouveau au milieu local. objections face auxquelles les défenseurs de Norbert Elias ne sont toutefois pas restés sans réponse.L E C O M B AT C O M M E O B J E T au prix d’une « autodistanciation08 » radicale. . p. André Burguière. p. sur lesquels nous ne nous attarderons pas : ainsi la question du totalitarisme et aussi celle de l’Holocauste. vol. Comment intégrer en effet à celleci l’activité guerrière inter. sa réception ». Norbert Elias a tenté de se confronter – encore que très imparfaitement – dans ses derniers écrits. n° 99. et celles de sociologues sur la remontée et l’installation de la violence sociale au cœur de nos sociétés. On notera qu’au Ghana. 0. 57 . 6-73). tout ce qu’un historien du phénomène guerrier au xxe siècle peut objecter à la théorie du « procès de civilisation ». en effet. n° . il est vrai. On notera aussi les objections formulées par un certain nombre d’anthropologues qui ont souligné la force des procédures d’autocontrôle dans les sociétés pré-étatiques. in «Table ronde avec André Burguière. «The “Civilizing Process” in Ghana ». au lieu de songer à l’infléchir grâce à cette expérience nouvelle (Jack Goody. 995. Il y en a d’autres. Roger Chartier. à commencer par celle qu’eût pu constituer 08. Georges Vigarello : L’œuvre de Norbert Elias. qu’il ne connaissait que très superficiellement. acquise dès le Premier Conflit mondial ? Ce véritable impensé que la conflictualité constitue dans son œuvre mérite de retenir notre attention0. 233. 2003.

p. S. « Le goût de la violence ». 2. cit. Chartier. cit. ibid. la Civilisation des mœurs. cit.. Dans les abris. Mais abstraction faite de tels incidents qui pourraient. Lui-même a mis en garde contre une interprétation du procès de civilisation au titre d’« un simple renforcement. norbert elias. et plus précisément sur les pratiques alimentaires des combattants pendant la guerre de positions : « Des mouvements nettement rétrogrades sont également possibles. Garrigou et B. 78. Absence qui n’est pas totale cependant : outre la présence de deux passages de l’ouvrage concernant l’évolution des mœurs depuis la Grande Guerre. » On trouve là une de ces nuances du texte d’Elias qui poussent à se prémunir contre toute lecture « évolutionniste » du sociologue. Mennell a également souligné que Norbert Elias n’avait jamais défendu une théorie du « progrès » et que les « conduites civilisées » « [pouvaient] être détruites rapidement » (S. p. comme on 58 . Mennell. op.C O M B AT T R E la Première Guerre mondiale. explique ainsi Elias. la politique et l’histoire. Le même a également noté que cette question de la maîtrise des affects devait s’entendre à l’intérieur des sociétés. et que Norbert Elias avait connue de si près... Lacroix (éd. la ligne générale de l’évolution de l’usage du couteau apparaît avec une grande netteté. N. in A. un troisième. Cité par R. op. aboutir à des normes nouvelles. « L’envers de la médaille : les processus de décivilisation ». 296). de l’autocontrôle2 » et a tenu à souligner . ce qui est réducteur de la pensée d’Elias qui a aussi cherché à aborder. enclavé à titre d’exemple dans un développement sur l’évolution de la « tenue à table ». sans nécessaire rapport avec les affrontements entre États. la Société de cour. officiers et soldats se sont souvent vus obligés de manger avec le couteau et même avec les mains. est très directement centré sur le récent conflit. le cas échéant. 9. Elias. op. p. On sait par exemple que le mode de vie de la dernière guerre a entraîné la transgression inévitable de plusieurs tabous plus ou moins impératifs datant de la civilisation de paix. achevée vingt ans plus tôt.). Le seuil de sensibilité s’est rapidement déplacé sous la pression de circonstances inéluctables. 26-27).. p. toujours plus sévère. Le politologue Jean Defrasne souligne lui aussi à juste titre le caractère « réversible » du processus de civilisation aux yeux de son promoteur (Jean Defrasne.

le vétéran de la Grande Guerre ne la voit pas vingt ans plus tard. y compris des pulsions à utiliser la violence. par l’ampleur croissante prise par la guerre. Mais cette rupture vécue par Norbert Elias luimême. qui vise à combler la brèche qui s’ouvre ici dans la pensée d’Elias. je n’aurais probablement pas choisi un monde où l’on juge les conflits entre les humains excitants et agréables […]. La libération des affects dans la bataille […] devint peut-être un peu plus maîtrisée [qu’au Moyen Âge] . On rappellera que l’Allemagne a perdu  300 hommes par jour. ce type de distinction. cit... Vivons tous en paix les uns l’a vu. tel aurait été mon choix. ne résout pas la question capitale de l’adaptation à la guerre extérieure des membres des sociétés-États. 3. il se refuse à la voir. 25. L’usage de la violence entre les États (autrement dit. la Civilisation des mœurs. les batailles entre des États territorialement plus étendus ayant amené de plus en plus d’individus à se combattre mutuellement sur des étendues géographiques de plus en plus vastes. p.» C’est d’ailleurs une dimension qu’il développera dans ses écrits tardifs autour des notions de « breakdown » de la civilisation et de « décivilisation » : nous allons y venir.L E C O M B AT C O M M E O B J E T la fragilité de la « cuirasse du comportement civilisé”3. p. dépendait du degré d’autocontrôle à l’intérieur du territoire des sociétés étatiques en voie d’émergence. 27-28). Or. Éviter tout conflit. op. Reste ainsi absolument hors champ toute allusion à la question du combat et de son extrême violence entre 9 et 98. Mais de toute façon. outre le fait que l’expérience de guerre ne se trouve intégrée qu’à une seule reprise par le sociologue. dont on ne peut nier pourtant qu’elle ait constitué une rupture spectaculaire du « procès de civilisation ».» (Ibid. la clé de cette cécité ne se trouverait-elle pas dans cet extraordinaire et tardif aveu – trop rarement relevé selon moi – qui figure au détour d’un passage de Sport et civilisation : « Eussé-je été libre de choisir mon monde. Mais pour nous en tenir pour l’instant au livre de 939. 59 . la question des comportements guerriers : « Elias souligna constamment combien la maîtrise des affects. la guerre) ne tendit pas à diminuer sensiblement. mais cette tendance fut contrebalancée. pendant les quatre années de guerre. en moyenne. Elias. . il demeure frappant que le passage que nous avons cité ait trait aux seules pratiques alimentaires en usage sur le front. N. au fil des siècles.

» Après quoi le sociologue précise sa pensée. 69. 78. la Solitude des mourants. et peut-être plus encore celle des camps de concentration. op. p. N. cit. Un passage décisif à cet égard figure dans un texte de 982. p. N. Dunning. à l’expression d’une préférence pour une société sans existence vraisemblable ? En fait. Elias. mais bien à l’expérience de violence des deux conflits mondiaux : Quand on parle du processus de civilisation au cours duquel l’agonie et la mort ont été reléguées de façon plus décisive derrière les coulisses de la vie sociale et entourées de sentiments de gêne relativement forts. Sport et civilisation. 998 [982].. 6. et pousse ensuite à écarter autant que possible 5. en dernière instance. 60 . il y a par conséquent celui de la transformation psychologique que subissent les êtres humains qui passent d’une situation où il est interdit de tuer d’autres hommes et où cela est très rigoureusement puni. il faut attendre les écrits tardifs de Norbert Elias pour que celui-ci se fasse en quelque sorte à lui-même cette objection que constitue la conflictualité occidentale de la période 9-95. Mais phrase étrange pour un sociologue : car ce choix du cœur pour une société humaine débarrassée de tout conflit ne conduit-t-il pas. la violence maîtrisée. de tabous verbaux relativement rigoureux. la Solitude des mourants : « Parmi les problèmes actuels qui méritent peut-être plus de considération. Elias et E. il faut néanmoins faire une réserve : les expériences des deux grandes guerres en Europe. à une autre situation où il est non seulement socialement permis de le faire – à l’État. à un parti ou à un groupe –. et l’on se rend compte alors que ce n’est pas au phénomène guerrier en général qu’il fait allusion. Christian Bourgois. montrent la fragilité de la conscience qui interdit de tuer. mais où cela est formellement exigé6.C O M B AT T R E avec les autres5? » Aveu bouleversant lorsque l’on sait quelle fut la vie de Norbert Elias et de quelle manière celle-ci fut marquée par la dimension tragique du premier xxe siècle.

Norbert Elias avait abordé déjà la question des guerres mondiales. Pendant les deux guerres mondiales on a vu que chez la plupart des hommes. En fait. En particulier dans les chapitre iii (« Civilization and Violence ») et iv («The Breakdown of Civilization »). Ibid. C’est ainsi que dans un texte rédigé au début des années 960. il ajoutait : « Chacune des deux guerres fut clairement une régression dans la barbarie ». 8. la sensibilité à l’égard des meurtres. 9. plusieurs spécialistes des sciences sociales ont proposé des prolongements et des raffinements particulièrement intéressants des théories 6 . rédigé en 96-962. mais souvent non publiés. là où. p. selon lui. dans nos sociétés.. dans plusieurs écrits antérieurs à celui-ci. et réuni dans l’ouvrage posthume the Germans. » Et plus loin. Sur cette notion de « décivilisation » et aussi d’ « enclaves ». Ibid. 309. les conflits précédents n’avaient représenté que des « régressions limitées9 ». mais non publié à cette date. power Struggle and the Development of habitus in the nineteenth and twentieth Centuries. 69-70. Polity Press. Ibid. des mourants et des morts a disparu relativement vite7. il avait évoqué le procès Eichmann et les deux guerres mondiales comme « une masse croissante d’expériences qui met en question [challenge] l’image que nous avons de nos sociétés civilisées8. appuyé sur des doctrines et des croyances collectives convaincantes. il était lu comme « la plus profonde régression dans la barbarie du xxe siècle européen20 ». 20. On voit que l’idée de « décivilisation » proposée par Norbert Elias dans ses derniers écrits2. Quant au Génocide. par des sectes ou des groupes militants –. Cambridge. Ibid. p. sont en jeu dans le refoulement de la mort se défont relativement vite quand le mécanisme de contrainte imposé par l’État – ou. et plus particulièrement celle du nazisme et de la destruction des juifs d’Europe. elle-même adossée à l’expérience 7..L E C O M B AT C O M M E O B J E T les mourants et les morts de la vie sociale normale. 996. 2. p. le cas échéant. Il apparaît que les mécanismes d’autocontrainte qui. 30. Il s’agit d’un texte titré «The Breakdown of Civilization ». change brutalement de cap et commande de tuer des hommes.

ajoute-t-il. A. il affirme plutôt l’inverse dans ses développements plus tardifs sur le processus de « décivilisation ». il faut observer que c’est le nazisme et l’Holocauste qui retiennent véritablement son attention : l’expérience de violence des champs de bataille. E. il a cette phrase caractéristique sur les conditions dans lesquelles les formes civilisées de comportement et de conscience se dissolvent au sein d’une société donnée : « Il s’agit éliasiennes (voir en particulier. Garrigou et B. 68-69).). C’est ainsi qu’au sujet du phénomène des corps francs dans l’Allemagne de l’après-98. 67). puis entre 939 et 95. op. là où Norbert Elias affirmait dans ses travaux initiaux que le « procès de civilisation » était aisément et rapidement réversible. de Queiroz.C O M B AT T R E de violence extrême du « premier xxe siècle ». On signalera en particulier dans ce dernier volume l’apport d’Abram de Swaan autour de la notion clé de « dyscivilisation ». sous la direction de deux politistes. Bonny. cit. du terrorisme politique des années 920 et du cas d’Ernst von Salomon – ces phénomènes étroitement liés auxquels il avait été confronté de près dans sa jeunesse –. op. dans Über den prozess der Zivilisation.Y. Neveu. méticuleusement isolés et presque indicibles. C’est comme si le procès de civilisation continuait avec les mêmes moyens. Et. cit. c’est devenu un procès de dyscivilisation » (p.-M. qui s’applique tout particulièrement au cas du nazisme et du génocide. dans une perspective plus sociologique. traversée par plusieurs dizaines de millions d’Occidentaux entre 9 et 98. n’attire qu’exceptionnellement son regard. Lacroix (dir. cependant. la politique et l’histoire. mais avec une orientation différente : en un mot. En outre. « Dans ces conditions de monopolisation étatique de la violence. un degré élevé de civilisation est conservé à tous les égards et pour la vaste majorité de la population . « le reste de la société [conservant] ses modes de vie pacifiés. le régime crée et entretient des compartiments d’extermination et de barbarie. déjà. J.). L’auteur part de l’idée que le « procès de civilisation » peut être miné ou infléchi par l’État qui « désidentifie » une certaine catégorie de citoyens. et la vaste majorité des citoyens [continuant] à être protégés par la loi. 62 . conduisant à un processus de « compartimentation » à leur égard. Pour autant. norbert elias et la théorie de la civilisation. venait de fort loin : on a noté d’ailleurs qu’elle était en germe. prélude à une extermination qui laisse intactes les règles du fonctionnement social. norbert elias. la coutume et l’étiquette » (p.

. op. p. cit. » Cette vision euphémisée du basculement dans la violence – violence politique ici. La phrase originale est la suivante : « From groups of people among whom violent clashes with other creatures are everyday events of life – for the warlike Indians of earlier stages. p. dans les sociétés relativement civilisées. La phrase originale étant : « the relatively long path along which the initially peaceful actions graduallly became more violent » (ibid.» 63 . power Struggle and the Development of habitus in the nineteenth and twentieth Centuries. Elias. Un 22. demande un « processus social assez long dans lequel la conscience se décompose23 ». 96). traitant un peu plus loin du terrorisme mis en œuvre par les Brigades rouges allemandes au cours des années 970-980. conduit ainsi Norbert Elias à commettre une complète erreur de lecture d’un passage d’Orages d’acier consacré à la grande offensive allemande de mars 98 : partant du principe que « pour les membres des puissantes sociétés-États industrielles imprégnées d’un haut degré d’autocontention civilisatrice face à toutes les inclinations personnelles d’utilisation de la violence physique ». For members of powerful industrial state-societies who are imbued with a high degree of civilizing restraint in respect of all personal inclinations towards using physical violence... De même. p. the Germans. il souligne le « chemin relativement long par lequel des actions initialement pacifiques sont devenues graduellement plus violentes2. et non violence de guerre proprement dite (mais celle-là liée à celle-ci) –. qui permet de protéger le cœur de la théorie du procès de civilisation. 23. il est plus difficile d’entrer dans la bataille que pour des guerriers des sociétés pré-industrielles. 96). 25. or for the mounted and armoured warriors of the Middle ages – this switch into battle was perhaps not so difficult. it is rather more difficult.. L’expression originale étant : « a fairly long social process » (ibid. » Cela. La phrase originale est la suivante : « It is a process of brutalization and deshumanization which in relatively civilized societies always requires considerable time » (N.L E C O M B AT C O M M E O B J E T là d’un processus de brutalisation et de déshumanisation qui. Ibid. ajoute-t-il. Norbert Elias croit discerner dans l’attente des soldats allemands évoqués par Jünger « le travail des hommes pour déborder les barrières intérieures25 ». p. 20. Il s’agit en fait d’un appendice consacré à Jünger. requiert toujours un délai considérable22. 2. 99).

Ibid. p. et de leur impossibilité de résister à ce qui. p. Prussiens et Bavarois. avant de poursuivre : « Chacun sentit à ce moment-là fondre tout ce qui en lui était personnel. tous étaient subjugués par la violence élémentaire de cet ouragan igné et brûlaient de monter à l’assaut. Il avait une puissance étouffante. sapeurs et téléphonistes. Journal de guerrre. Orages d’acier. soutient contre toute évidence Norbert Elias. la volonté de vivre s’était reportée sur un être plus grand que nous. et cela nous rendait tous aveugles et indifférents à notre sort personnel27. écrit on ne peut plus clairement Jünger. les possède littéralement : « Fantassins et artilleurs. « Elle a été conditionnée comme toutes 26. en ce moment précis. et à leur insu. à neuf heures quarante26 ». pense-t-il. Paris. Ernst Jünger. bien au contraire. Gallimard. et que la crainte sortait de lui. 6 . brûlante d’une extrême tension […]. Le tonnerre du combat était devenu si terrible que personne n’avait plus l’esprit clair. La mort avait perdu ses épouvantes. 35. 37. l’agressivité des nations les plus belliqueuses du monde civilisé semble modérée ». L’atmosphère était étrange.C O M B AT T R E travail sur eux-mêmes. «Folio» 97 [920]. officiers et hommes de troupe. » Cette erreur d’interprétation sur les modalités de la confrontation à la violence de guerre de la part des soldats issus de « sociétés civilisées » – les soldats décrits par Jünger ne font nul effort sur eux-mêmes pour pouvoir basculer dans le combat. ils tentent difficilement de se retenir pour ne pas y plonger tête baissée et inconsidérément – était en fait déjà présente dans plusieurs passages comparatifs de Über den prozess der Zivilisation : « Mesurée à la fureur du combattant abyssinien – fureur impuissante devant l’appareil technique d’une armée civilisée – ou à celle des tribus de l’époque des grandes migrations. alors qu’il s’agit évidemment de tout autre chose : de la transe – le mot n’est pas trop fort – qui saisit les soldats des troupes d’assaut avant le déclenchement du choc. 27. qui ne laissait plus de place dans le cœur pour l’angoisse.

28. elle a été émoussée et limitée par une infinité de règles et d’interdictions qui se sont transformées en autant d’autocontraintes.Toutes ces formes de plaisir que viennent contrebalancer à notre époque des menaces de déplaisir. 280. p. Norbert Elias commet une autre erreur dans la comparaison avec la guerre médiévale. elle apparaît directe et peu réglementée. la cruauté. Quelques pages encore. elle a été “affinée” et “civilisée” comme toutes les autres pulsions sources de plaisir : elle ne se manifeste plus dans sa force brutale et déchaînée qu’en rêve et dans quelques éclats que nous qualifions de “pathologiques”28. op.L E C O M B AT C O M M E O B J E T les autres manifestations pulsionnelles par l’état avancé du partage des fonctions. le sentiment de satisfaction que nous procure notre supériorité physique.. 65 . aussi brutale qu’à l’époque des grandes migrations. et le sociologue livre enfin sa vision aseptisée et rassurante de la « guerre civilisée » : Mais même les enclaves temporelles ou spatiales de la société civilisée dans lesquelles on concède une plus grande liberté à l’agressivité. 28). la Civilisation des mœurs. De nos jours. » Après cette appréciation simpliste sur la guerre ancienne ou primitive. Mais vue à la lumière de l’ère moderne. Elias. Ibid. et plus spécialement les guerres entre nations. en faisant litière des sentiments de honte et de malaise » (p. 29. au Moyen Âge. ne s’extériorisent plus que d’une manière détournée ou – ce qui à l’origine revient au même – « affinée »29. cit. par la dépendance plus marquée de l’individu [ à l’égard ]de ses semblables et de l’appareil technique . le plaisir que procurent l’anéantissement et la souffrance d’autrui. se 28. p. sont soumis à un contrôle social sévère et ancré dans l’organisation étatique. N. Ainsi. ainsi que sur la nature même de cette dernière : Il se peut que la décharge émotionnelle des combats ne fût plus. La fin de la phrase apporte toutefois une nuance : « Ce n’est qu’aux époques de bouleversements sociaux ou dans les territoires coloniaux que le contrôle social se relâche et qu’elles éclatent brutalement.. symétrique d’une déréalisation des capacités des soldats « civilisés » à la violence extrême.

montrent avec quelle vitesse pouvait avoir lieu le passage à la violence extrême de la part de ces « membres des puissantes sociétés-États industrielles imprégnées d’un haut degré d’autocontention civilisatrice ». 1914. Il faut des troubles sociaux et une grande misère. Paris. On soulignera en outre que Norbert Elias se trompe sur un point important : la leçon de l’invasion 9. telles que le plaisir de tuer et de détruire30. 66 . 2002. obéir aux ordres d’un chef invisible ou seulement visible par ses effets. avec quelle facilité apparente s’est produit le passage à l’acte qui conduisit au meurtre de civils par milliers (femmes et enfants compris dans certains cas). German atrocities. En traduction française : 1914. à l’incendie des villages et des villes. Ibid. il faut surtout une propagande puissamment orchestrée pour éveiller dans l’individu et légitimer en quelque sorte les instincts refoulés. atrocités allemandes. Yale University Press. et en particulier celle des atrocités qui ont accompagné la poussée en Belgique et en France du corps de bataille allemand3. a history of Denial. laisser libre cours à son agressivité. Tallandier. au viol de masse des femmes. La modération nécessaire que la société civilisée impose à ses membres et la transformation de leur agressivité ne sauraient. on reconnaît en outre aisément les traces d’une vulgate 30. dans notre monde civilisé. p. Même pendant la guerre. au pillage généralisé. du jour au lendemain. 3. le combattant excité par la vue de l’ennemi ne peut. 293-29. mécanisation qui exige une maîtrise rigoureuse de l’affectivité. être « annulées » dans les enclaves.C O M B AT T R E sont « dépersonnalisées » et conduisent de moins en moins à des « décharges affectives » aussi immédiates et puissantes que celles qu’on nous rapporte du Moyen Âge. 2005. Dans ce passage. Mais cette « annulation » pourrait sans doute être obtenue beaucoup plus rapidement que nous ne le pensons si le corps à corps avec l’adversaire exécré n’avait pas fait place à une mécanisation très poussée du combat. les manifestations pulsionnelles proscrites dans la société civilisée. indépendamment de son état d’âme. mais il doit. pour combattre un ennemi invisible ou visible seulement par ses effets. John Horne et Alan Kramer.

en parallèle avec la mort industrielle32. voire de très près. L’immense et si tardif succès de l’œuvre de Norbert Elias.L E C O M B AT C O M M E O B J E T trop fréquemment mise en œuvre par les vétérans de la Grande Guerre : celle d’un combat moderne anonyme et dépersonnalisé. c’est-à-dire au cours des années 980-990. personnalisée. dont le destin n’est pas sans parenté avec celui du théoricien du « procès de civilisation33 ». Cette idée de la concurrence des deux réceptions dans le champ des sciences humaines et sociales m’a été suggérée par Christophe Prochasson. presque au même moment. puis de devenir ensuite. d’une œuvre capitale pour tenter de penser le xxe siècle européen dans sa dimension la plus tragique : celle de George Mosse. le terrain historiographique (mais aussi anthropologique. En effet. 67 . infligée de près. au moment où l’œuvre de Mosse aurait pu faire l’objet d’une « découverte » en France. des fascismes et 32. sociologique et politologique) était trop occupé par la grande figure du sociologue allemand pour qu’une vision comme celle de George Mosse puisse être aisément accueillie. mais né plus tard et mort plus tard également (en 999). de militer en faveur des républicains pendant la guerre d’Espagne. coïncide avec le blocage de la réception. en France tout particulièrement. aux États-Unis. Juif allemand comme lui. un des maîtres de l’étude des nationalismes. Il se pourrait fort bien d’ailleurs qu’une entrée en guerre intervenue en 95 seulement et sur les arrières du front oriental. et qui a existé elle aussi. 33. Il faudrait bien entendu étudier de beaucoup plus près les configurations très différentes qui ont présidé à la réception de chacune de ces deux œuvres : ce n’est pas ici notre propos. à commencer par cette violence directe. couplée avec des fonctions de soldat des transmissions – fonctions qui supposaient d’être exposé au danger extrême en période d’offensive mais au titre de pure victime du feu adverse et non comme combattant investi de la fonction de tuer l’adversaire en toute légitimité –. permettant d’exonérer les soldats d’une violence déployée en tant qu’acteurs. ait facilité chez Norbert Elias la construction d’une vision aussi partielle de la guerre moderne. d’y faire ses études. Mosse avait comme lui quitté l’Allemagne en 933 avant de gagner l’Angleterre. que je remercie à cette occasion.

paru aux Oxford University Press en 990 : De la Grande Guerre aux totalitarismes. 3. à commencer par les combattants revenus du front) –. En France tout particulièrement. sinon à nier son existence.C O M B AT T R E de l’antisémitisme3. Nous renvoyons ici à notre préface pour la traduction française d’un de ses plus grands livres. Mais c’est cette dernière qui. la brutalisation des sociétés européennes. du moins à la marginaliser. 68 . Reshaping the Memory of the World Wars. celle de « brutalisation » – au sens anglo-saxon de sociétés rendues brutales par l’expérience de guerre (et l’on comprend ici qu’il s’agit au premier chef de la société allemande de l’après-98. Une des notions clés de son œuvre. où pourtant le fait guerrier rappelle sa présence jusqu’au début des années 960 à travers les conflits indochinois et algérien. au titre d’une réflexion sur leur rôle fondamental pour toute compréhension des sociétés occidentales contemporaines. infiniment rassurante puisqu’elle refoule la guerre grâce à un système de pensée qui aboutit. cela n’a pas aidé à préparer les sciences humaines et sociales à une prise en compte des violences de guerre pour elles-mêmes. Fallen Soldiers. op. cit. prend dans une certaine mesure le contre-pied du procès de civilisation et de la vision qui en découle en termes de dynamique sociale. s’est imposée le plus largement.

Le « premier 35. La période fait en effet coïncider deux phénomènes. la guerre d’Algérie pouvant figurer comme l’ultime conflit ayant provoqué la militarisation d’une 69 . on le sait. que d’avoir été partie prenante d’une guerre. et une autre que de recueillir les récits des guerriers. 70 millions d’hommes ont été ainsi mis sous les armes en 9-98. après tout. Le renversement est spectaculaire après cette date. et 87 millions entre 939-9535. La mobilisation en profondeur des sociétés belligérantes se traduit en particulier par la militarisation massive de leur population masculine en vue du combat : dans l’aire occidentale. ne paraît pas avoir été souvent soulignée.CHAPITRE II Expériences de combat et sciences sociales au xxe siècle « C’est une chose. elle voit l’affirmation et l’épanouissement des différentes sciences sociales . le xxe siècle offre pourtant une étonnante opportunité analytique qui. sans rapport entre eux à l’origine : d’un côté. de l’autre. » ROBERT H. elle marque la totalisation de l’activité guerrière occidentale. comme telle. LOWIE À la recherche d’une anthropologie historique du combat.

voire témoins « auto-mobilisés » à l’arrière au service d’un travail d’argumentation pour le camp dont ils défendaient la cause : Durkheim ou Lavisse en 9-98.Wilson (éd. tout au moins pour ceux qui avaient survécu. pour ne prendre que ces exemples. sans même parler des deux récentes guerres d’Irak de 99 et 2003. Une situation que ne reproduisit ni le conflit vietnamien aux États-Unis. Oxford. De même pour les historiens « mobilisés » sur le front intérieur. Fayard. Margaret Mead ou Geoffrey Gorer en 939-95. Rappelons ici que nous entendons bien nous en tenir à la sphère de la violence de bataille : se trouve donc exclu du domaine de l’analyse le cas des nombreux spécialistes de sciences sociales restés simples « témoins » du temps de guerre. ne nous intéressent donc pas à ce titre36. D’où cette question : de quelle manière les spécialistes des sciences humaines et sociales ont-ils traversé l’expérience de combat ? Quelle représentation s’en sont-ils forgée à travers les tropismes de leur propre discipline ? Deux interrogations qui en entraînent une troisième : quel fut l’impact d’une telle ordalie sur les travaux de recherche ultérieurs. historians on the homefront : american propagandists for 70 xxe . Les noms sur lesquels génération entière : les  200 000 jeunes Français envoyés combattre en Algérie entre 95 et 962 ont constitué la dernière véritable « génération de guerre » du monde occidental. Berghahn Books. Malinowski. Nous renvoyons ici à : Keith M. 36. Forging the Collective Memory : Government and International historians through the two World Wars. au moins à titre expérimental : la réflexivité mise en œuvre par ceux qui ont connu directement le combat avant de retrouver. voire sur des champs disciplinaires entiers ? Autour de la place et du statut de l’intensité dans le choix des objets de recherche en sciences humaines. le plus Bel Âge ? Jeunes et jeunesse en France à l’aube des trente Glorieuses. ni le conflit afghan en Union soviétique. mais aussi pour beaucoup d’hommes d’âge mûr. Blakey. Sur cette question générationnelle : Ludivine Bantigny.). Paris. 2007. c’est bien une question de réflexivité que nous aimerions poser. George T.C O M B AT T R E siècle » a donc transformé le combat en obligation sociologique de masse. 996. non seulement pour les jeunes. leurs cheminements disciplinaires d’origine.

leur vie. Le cas de l’historien allemand Gerhard Ritter. formulons l’hypothèse qu’il peut nous en apprendre beaucoup sur la nature même de cet objet – le combat – que nous nous efforçons de saisir à notre tour à l’aide des outils des sciences sociales. il serait assez vain de créer ici une attente artificielle : la question que nous posons conduit en fait assez vite à s’interroger sur un « manque ». sans doute. Voilà qui implique en tout cas de désenclaver les années de guerre d’un certain nombre de parcours biographiques et intellectuels par ailleurs bien connus. Kendall/Hunt Pub. de la terrible initiation subie lors des années de combat. Nielson. 7 . qu’ont-ils vu. Du déploiement de cette violence vécue à la première personne. qu’ont-ils rétrocédé.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E nous souhaiterions nous concentrer pour l’instant sont ceux de quelques spécialistes qui. ont dû se convertir en acteurs de la violence de guerre37. University Press of Kentucky. note 86). Diplomacy and the paris peace Conference 1919. Lexington. discipline dont ils ne deviendront des spécialistes qu’ultérieurement : on pense en particulier à Ernst Kantorowicz et à Norbert Elias – abordé sous un autre angle dans le chapitre précédent – pour la Première Guerre mondiale. Co. 37. à Jack Goody pour la Seconde). et avec quels outils. Un peu trop bien. 99. dans leur œuvre ultérieure. Mais ce « manque ». Pour autant. mais aussi des hommes trop jeunes pour avoir été intellectuellement formés dans leur discipline avant la guerre. Jonathan M. né en 888. au champ d’investigations qui était le leur ? La question posée est bien celle de la trace disciplinaire. american historians in War and peace : patriotism. grand témoin de l’occupation de la Belgique en 9-98). jeunes encore mais formés déjà à la discipline dans laquelle ils avaient engagé leurs recherches. leur carrière. 970. et plus particulièrement dans l’interlocution de l’anthropologie et the Great War. s’il est permis de s’exprimer ainsi ? Qu’ont-ils appris. et à travers quels yeux. Ces limitations excluent non seulement des témoins de la guerre restés non combattants (par exemple Henri Pirenne. Dubuque. tant il est vrai que c’est l’abolition de l’expérience qui paraît dominer chez ceux dont nous voudrions rapprocher les parcours à la fois guerriers et scientifiques. Iowa. celle de la perlaboration. est un peu différent (voir infra.

Nous renvoyons ici au volume Un ethnologue dans les tranchées. d’où s’échappe une parole sur le combat : c’est à ces déplacements que nous voudrions nous attacher. c’est le cas de Marc Bloch…). Les interstices se déplacent. Né en 88. dont il était l’élève. Alors qu’il était à l’abri du danger. Marcel Mauss Sans doute est-ce une gageure que de commencer ce chapitre avec le cas de Robert Hertz. sur leur propre rencontre avec la violence du combat moderne. CNRS Éditions. 2002. Et puis le terme de « manque » n’est guère satisfaisant. devenus combattants lors d’une des deux guerres mondiales (et parfois dans les deux successivement. le jeune anthropologue laissa en effet inachevée la grande œuvre qu’il avait entamée. août 1914avril 1915. ou si peu. D’abord parce qu’il est des manques assez « bavards ». et aussi parce que ses modalités sont infiniment diverses.C O M B AT T R E de l’histoire. n’ont rien dit ensuite. ainsi qu’aux préfaces de Jean-Jacques Becker et Christophe Prochasson. 265 p. et en particulier à la présentation par Alexander Riley et Philippe Besnard. Robert Hertz. Et qu’il soit convenu d’emblée qu’il ne s’agit nullement d’émettre un quelconque reproche à l’encontre de ces quelques très grands noms qui. Car il convient au contraire de tenter de tirer parti du peu qu’ils ont pu dire. Pour autant sa correspondance avec sa femme Alice pendant la guerre. une tension sacrificielle qui stupéfia après coup Émile Durkheim.. Voire de leurs non-dits : eux aussi nous intéressent. Paris. l’avait poussé à rechercher un poste plus exposé : il y laisse la vie dès avril 95. lettres de Robert hertz à sa femme alice. 72 . il avait rejoint l’année sociologique 38. nous le verrons. Tué à l’ennemi dès 95. Très vite. Robert Hertz avait été admis à l’École normale supérieure en 900 et reçu premier à l’agrégation de philosophie en 90. ainsi que les quelques travaux qu’il parvint à mener à bien alors qu’il était sous l’uniforme ne sont pas dénués d’intérêt pour le sujet qui nous occupe38.

Hertz. p. re série. p. 93. p. Revue d’histoire des religions. 2. op.. Alexander Riley et Philippe Besnard. Sa thèse sur le péché et l’expiation resta inachevée du fait de sa mort au combat. et […] la refuse3 ». Ce dernier. 909. Dès lors. réédité en 970 sous le titre Sociologie religieuse et folklore. Revue de l’histoire des religions. Hertz. n° 63. sur la « prééminence de la main droite0 ». ainsi que sa monographie du culte de saint Besse. viii. Ces derniers ont été réédités en 970 sous le titre Sociologie religieuse et folklore. qu’a-t-il vu lors de son expérience 39. Robert Hertz. présenté comme un « plaidoyer. « Les archives de saint Besse. Paris. qu’a-t-il observé. p. et pour cette raison mit en exergue la mort comme « événement » face auquel « la communauté mesure sa vulnérabilité. 970. cit. 0. dans les Alpes italiennes. 907. Genèses. 86. 928). t. « La prééminence de la main droite. . xi) : dès 922 est ainsi publiée l’introduction de la thèse inachevée (« Le péché et l’expiation dans les sociétés primitives ». PUF. Alcan. août 1914-avril 1915. puis en 928 les autres textes dans Mélanges de sociologie religieuse et folklore. 928. « Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort ». LxVII.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E fondée par Durkheim et. « Saint Besse. lettres de Robert hertz à sa femme alice. Étude d’un culte alpestre ». resté longtemps sans suite. participé au volume de l’année 905. p. Balandier. x. in Mélanges de sociologie religieuse et folklore. Sciences sociales et histoire. annonçaient une œuvre considérable. 3. Marcel Mauss a réuni après la guerre « l’œuvre dogmatique » d’Hertz (avant-propos. Le sociologue Nicolas Mariot a vu tout l’intérêt de ce texte. à ce titre. cit. 66).. 970. qu’a-t-il regardé. Préface à R. on le sait. Sociologie religieuse et folklore. privilégie « les moments et les lieux où se révèle la précarité de l’intégration sociale2 ». année sociologique. Paris. 6. 73 . Robert Hertz. Conditions et réception de l’enquête directe dans le milieu durkheimien ». mais ses premiers travaux sur la « représentation collective de la mort39 ». Étude sur la polarité religieuse ». Paris. pour le détour monographique intensif » (Nicolas Mariot. Cela explique en partie l’immense travail fourni ensuite par Marcel Mauss pour publier les inédits d’Hertz et pour prolonger cette œuvre dans le cadre de son cours au Collège de France à partir de 932. G. présentation de Un ethnologue dans les tranchées. juin 2006. PUF. Revue philosophique. Paris. Alcan. xxxIV. op. 5-5. R.

il commence donc la guerre sans voir le feu. op. fin octobre. cit. Dès lors. . On y voit aussi un grand marcheur. 7 . Alice.C O M B AT T R E de guerre de près de neuf mois. dans la région deVerdun. Hertz demeure dans ce secteur situé en bordure de la plaine de Woëvre. Mais en ce début d’année 95. lui consacre dans la réédition de 928 de ses œuvres. Hertz s’était acquitté de ses obligations militaires avec la classe 899 et non avec la classe 90 à laquelle il appartenait.. On lira à cet égard la préface que son épouse. mais en raison du statut spécial des élèves de l’École normale supérieure obligeant ces derniers à faire leur service avant leur scolarité. récemment nommé sous-lieutenant. Sans doute le front reste-t-il calme tout d’abord. faisant ainsi le choix de se rapprocher du danger. Du 25 octobre au 5 avril. ce qui le mettait relativement à l’abri : avec le grade de sergent. et de nouveau en avril : c’est lors de la cinquième tentative. celle des 2 et 3 avril contre la cote 233. il rejoint alors le 330e régiment d’infanterie. Mais. préparée par Marcel Mauss. lui qui savait si bien s’affranchir du travail livresque de bibliothèque en s’immergeant profondément dans ses différents terrains d’enquête ? Âgé de 33 ans au début du conflit. Robert Hertz aurait dû appartenir à la réserve de l’armée d’active. les cinq officiers de sa compagnie sont tués. L’ethnologue lui-même. il est versé dans l’armée territoriale (avec les soldats de plus de 3 ans). figure parmi les morts. que le régiment d’Hertz est engagé massivement : au second jour de l’assaut. la crête des Éparges toute proche constituait un objectif capital pour les Français. L’infanterie l’attaque ainsi en février. Dans cette même région de Verdun. à l’ouverture du conflit. une unité très affectée par les combats de Lorraine des mois d’août. il se porte volontaire pour la réserve de l’active. capable d’un « pouvoir de sympathie » susceptible de désarmer les méfiances des interlocuteurs les plus difficiles. septembre et octobre 9. en mars. lorsque l’occasion se présente. On y voit un Robert Hertz ayant vécu pendant des mois avec les Dayak de Bornéo et ayant appris leur langue. p. xiii-xvii. Sociologie religieuse et folklore. profitant de ses vacances dans les Alpes italiennes en 92 pour mener son étude ethnographique de saint Besse.

en dehors aussi de la mention du moment de l’enquête (l’article porte en sous-titre « Campagne de 95 »). 200. Mais il ne s’agit nullement d’une observation des Mayennais comme soldats. parmi les poilus de la Mayenne et d’ailleurs6. En dehors de la mention des lieux où Hertz a recueilli l’information (l’Argonne et en particulier Les Islettes reviennent souvent). 6-88. la présence au front. 75 . Lettre du er février 95. Hertz « recueille des bribes de folklore argonnais ou lorrain » (lettre du 6 octobre 9. la présence du front n’existent pas réellement pour lui : au contraire. écrit-il ainsi à sa femme le er février 955. nos -2 et 3-. 6. je t’enverrai mon joli butin dès que je le pourrai ». p. et nonobstant le fait qu’un jeune soldat parmi ses informateurs 5. il avait vécu dans un secteur du front où. On notera que parallèlement. du fait de l’activité de l’artillerie notamment. op.. majoritairement issus de la Mayenne : « Figure-toi que je recueille du folklore mayennais . il s’en abstrait par son travail ethnographique.. « transplanté » en quelque sorte au front : c’est donc comme folkloriste qu’Hertz observe ses camarades. p. cit. intellectuellement parlant. En outre.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Robert Hertz a donc succombé à la première rencontre avec le combat. Mais de fin octobre à avril. août 1914avril 1915. in Un ethnologue dans les tranchées. 32-5 et 7-9. cit. d’autant que certaines compagnies de son propre régiment avaient participé à l’attaque des 5-9 avril ? Dans son secteur. à partir de la mi-février. mais bien en tant qu’informateurs sur le folklore mayennais. Cet article a été publié à titre posthume dans la Revue des traditions populaires en 97. op. p. lettres de Robert hertz à sa femme alice. comment aurait-il pu rester dans l’ignorance des cinq tentatives des unités voisines pour s’emparer de la crête des Éparges. même en période calme. p. les risques n’étaient jamais négligeables. ainsi que le montre clairement le titre de l’étude qui procéda de son travail : « Contes et dictons recueillis sur le front. Hertz avait poursuivi un travail d’ethnologue sur les soldats qui l’entouraient.Voir sa réédition dans Sociologie religieuse et folklore. » En d’autres termes. 7).

cit. la lecture de ses lettres souligne à quel point le regard ethnographique de leur auteur paraît étrangement décalé par rapport aux réalités centrales du conflit. op. les Maoris. Hertz.. Alice Robert Hertz. sur les conditions si particulières de l’enquête ethnographique. xvii. Avec elle. à le dépouiller de son mana. 9. R. lettres de Robert hertz à sa femme alice. 76 . in Un ethnologue dans les tranchées. ethnographe. L’état-major allemand n’a tout de même pas encore osé ( ?) prescrire cette pratique : lacune9. et surtout. La correspondance avec Alice souligne d’ailleurs cette volonté d’évitement. Ainsi est-il frappant que ce soit avec une des populations « primitives » à laquelle il s’intéresse particulièrement qu’il choisisse de comparer le comportement allemand depuis l’entrée en guerre : « J’ai déjà vu cela chez les Maoris. 230. Or. d’ailleurs. Lettre du  mars 95. écrit-il à Alice le  mars 95. ce qui est le propre de la conquête. « j’espère compléter mon petit recueil . contrairement à ce qu’avait fait Hertz dans le cas de son étude sur saint Besse : tout se passe comme si l’information avait été recueillie lors d’un séjour en Mayenne. Introduction. mais aussi intellectuelle. qui sert la même fin.. qui s’y connaissaient à exterminer leur ennemi.. « Contes et dictons recueillis sur le front parmi les poilus de la Mayenne et d’ailleurs ». Ainsi qu’il le dit lui-même dans une lettre à sa femme. p. l’étude de l’ethnologue s’affranchit totalement du cadre guerrier. août 1914-avril 1915. ibid. » D’autre part. Pas un mot. Pourtant. Mais eux. p. en spécialiste 7. vont jusqu’au bout de cette théorie de la guerre : jusqu’au cannibalisme. il m’a fait passer plus d’un moment agréable au cours de ces longues heures de “travail de nuit” ou bien nous a distraits du bruit des obus dans nos petites huttes à la lisière des bois : c’est peut-être tout leur intérêt8 ». Robert Hertz sait l’être dans sa correspondance. ibid. 8. on sait qu’Hertz entretint pendant la guerre une conversation non seulement affective et familiale. p. 6.C O M B AT T R E (« le petit Gaudin ») soit désigné comme un « bleu de la Bretagne7 ».

et avec elle les connaissances cynégétiques de ses camarades. pas 50. cit.. directeur d’une mine de fer. Lettre du 3 octobre 9. Lettre du 6 octobre 9. par quoi la pioche fouille le sol. Il en connaît pourtant l’existence. jamais il ne semble s’intéresser à la contiguïté entre chasse et guerre55 qu’un de ses camarades. Pour autant.Voir infra. « La prééminence de la main droite. p. faute d’allumettes dans les tranchées5. 22. jusqu’à recommander la chasse comme école du corps et de l’esprit. il observe les « techniques du corps » des _paysans qui l’accompagnent (« Je ne m’ennuie pas à les voir presque journellement piocher ou pelleter – j’admire leur geste court.. s’émerveille-t-il le 6 octobre 95). 55.76. Lettre du 5 janvier 95. Hertz. mon vieux. 52. ibid. p. Souligné par l’auteur. Hertz ne manque pas de relever les manifestations d’une « religion de la frousse » parmi ses camarades50. Il sait noter aussi le retour à la « coutume du feu perpétuel ». comme l’indique cette phrase dans « La prééminence de la main droite » : « Quelle œuvre plus sacrée par exemple. » Il est frappant d’observer également que la nature – la faune plus exactement – retient son attention. perçoit à la limite bien mieux que l’ethnologue professionnel. 77 . in Sociologie religieuse et folklore. pour le primitif.. Devançant à certains égards certaines notations faites par Marcel Mauss après la guerre52. ibid. p. et l’ethnologue n’hésite jamais à faire longuement leur éloge dans sa correspondance. 03).E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E du fait religieux. tu n’es pas chasseur. p. trouve le joint. que la guerre ou la chasse ! » (R. Lettre du 25 novembre 9. ibid. 92. de même que son importance pour les sociétés primitives. lui qui tente de calmer les ardeurs guerrières de ce dernier en tirant précisément argument de son insuffisante culture cynégétique : « Pas de zèle. 7. le sergent Chiffert. 5. 53. p.. Leurs savoir-faire de chasseurs le fascinent (« ils connaissent tout des bois ». ramassé. sais-tu ce que tu vaux comme guerrier ? Tu n’y vois pas trop clair avec tes binocles. 5. ibid.. Étude sur la polarité religieuse ». débite le terreau – ou bien dégage les racines d’une grosse souche et les coupe là où il faut53. op.

Son destin personnel et intellectuel resta pourtant lié à celui de son ami Robert Hertz. La profondeur de la césure n’est sans doute nulle part plus visible que dans le numéro de l’année sociologique que Marcel Mauss fit reparaître en 925. mais ça ne suffit pas. Marcel Mauss survécut à l’expérience de guerre.C O M B AT T R E très bon tireur. Il faut avoir le sens de la guerre56 […]. ne retient pas son attention d’ethnologue. Mais ethnologue des tranchées. et qui est de l’ordre du combat et de la mort. écrit Mauss. parvenue en février 96 à Émile Durkheim. la mort d’André Durkheim57. Lettre du 25 septembre 9. La mort de ce dernier. nous ferons donc un travail dogmatique. op. en analysant ce qu’eût été chacune de ses œuvres. elle était… un “groupe” dans toute la force du terme […].» Résumons : « ethnologue dans les tranchées ». sans doute Robert Hertz l’a-t-il été. ont constitué pour lui un tel choc qu’une fois revenu de la guerre. Autour d’elle nous formions…. avait conduit ce dernier dans la tombe. lettres de Robert hertz à sa femme alice. même dans un secteur longtemps abrité comme le sien. 78 . Son regard s’arrête là où se déploie la violence. certainement pas. cit. Ce qui se joue vraiment dans la guerre de position. Il s’agit du fils d’Émile. p. Mauss était persuadé que la nouvelle du décès d’André. Et décrivant cette activité intime du groupe. Et ce sera le véritable hommage que nous devons 56. n’était pas qu’une publication et un ouvrage d’une équipe. 6. le temps resta à jamais scindé entre un « avant » et un « après ». 57.. et qui s’ouvre par un « In memoriam » consacré à « l’œuvre inédite de Durkheim et de ses collaborateurs » : « l’année. enfin. le terrasser presque . la mort des autres collaborateurs de L’année sociologique. Un ethnologue dans les tranchées. août 1914-avril 1915. tu crois que tu saurais bien tenir sous la mitraille et affronter la mort sans broncher. en donnant un tableau de ce qu’eût été sa production si les événements les plus tragiques n’étaient venus le décimer. il ne porte pas au-delà. en effet.

Réchappés du front ou usés de l’arrière. » Très logiquement. tentent encore de reverdir. Reproduit dans M. de ceux qui nous soutenaient et même de ceux qui allaient nous relayer et nous remplacer. 969. 59.. Nous allons tâcher de nous passer d’eux. p.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E à nos morts58. 925. 3. Mauss. Ne pensons pas trop au triste présent. nous ne restons plus qu’une poignée. Travaillons encore quelques années. de celui qui nous dirigeait. Nous allons faire sentir l’étendue de cette perte que la guerre et la vie nous ont infligée. quelques vieux arbres. introduits par Mauss en ces termes : « De cette génération de collaborateurs. le bois se reconstitue. Œuvres. Mais si seulement le taillis peut pousser à leur ombre. t. presque tous tués au service de leur patrie. . et Mauss ne variera jamais dans le rappel de la dimension exemplaire de leur mort. p. criblés d’éclats. à la fois banale au sortir de la guerre. à notre science et à nous59. 88. l’année sociologique. la plupart sont morts. Vient enfin la conclusion du texte. Éditions de Minuit. 73. Ne le comparons pas à ces forces évanouies et à ces gloires perdues. nous n’avons plus avec nous que quelques jeunes gens heureux d’être jeunes.Tâchons de faire quelque chose qui honore leur mémoire 58. Il ne faut pleurer qu’en secret ces amitiés et ces impulsions qui nous manquent. le monument aux morts de papier qu’érige Mauss commence par Émile Durkheim. Ibid. tué le 8 décembre 95. Prenons courage et ne mesurons pas trop notre faiblesse. son oncle. pendant quelques années. et pourtant bouleversante : En fait. Notre groupe ressemble à ces petits bois de la région dévastée où. Il se poursuit par l’évocation des « disciples plus jeunes » (souvent issus des promotions de l’École normale entre 902 et 90). nouvelle série. » Le cycle de cet appel des morts se clôt par l’évocation de la mort d’André Durkheim. L’hécatombe reste d’ailleurs toujours présentée sous un jour héroïque : ceux qui sont tombés au combat sont dits avoir été tués à la tête de leur section. au cours de la guerre. l’une des plus grandes figures parmi les intellectuels mobilisés au service de la cause française. mort le 5 novembre 97 après avoir été. 79 .

C’est dans cet esprit de fidèle mémoire à Durkheim et à tous nos morts . de 932 à 937. il alla pourtant plus loin. dans son cours au Collège de France.. aucun silence sur ce point. aucun ouvrage. comme on le sait. 99. et de nouveau en 933. la tâche que nous n’avons jamais abandonnée60. prenant littéralement à son compte l’œuvre que préparait ce dernier : le péché et l’expiation dans les sociétés primitives. que nous reprenons tous fortement. il ne signa finalement. il en publiait l’introduction. avec cœur. il se coula littéralement dans chacun des livres que devait écrire Hertz. Et à titre personnel. Avec Robert Hertz. Puis. mais bien de faire à leur place le travail qu’eussent accompli ceux qui avaient disparu. une immense part du travail de Marcel Mauss après 98 et dans l’entre-deux-guerres fut surdéterminée par l’expérience de la perte. Au total. dans son « tableau de la sociologie en France depuis 9 ». Il procéda ainsi pas à pas. c’est en partageant leur conviction de l’utilité de notre science . dans l’année sociologique.C O M B AT T R E à tous. Cet « In memoriam » n’était pas seulement de circonstance : en 927. endossant. 80 . puis complétant et réécrivant lui-même. c’est dans ces sentiments qui nous sont communs pardelà la mort. surplombée par un deuil constamment rappelé. Peut-être la sève reviendra. C’est ce que fit Mauss en publiant. p. c’est en étant nourris comme eux de l’espoir que l’homme est perfectible par elle . On ne peut 60. Ibid. Dès 922. qui ne soit pas trop indigne de ce qu’avait inauguré notre maître. les inédits de tous les membres disparus qui avaient appartenu au groupe initial. Une autre graine tombera et germera. utilisant les fichiers laissés par ce dernier. elle-même inachevée. Il n’est donc pas exagéré de dire que le neveu de Durkheim a endossé le « programme » exposé par Lucien Febvre lors de sa leçon inaugurale prononcée à Strasbourg en 99 : ce qui incombait aux survivants n’était pas seulement de reprendre leur propre travail. c’est en communion encore avec eux . Mauss reviendra sur cette béance de la perte. Aucun oubli.

même si ce ne fut pas en première ligne : la Somme en 1916. fut le champ de bataille où il a séjourné le plus longtemps. tourner le dos à la grande rupture de la guerre. il devint militant socialiste et compta parmi les fondateurs de L’Humanité en 1904. l’avance sur bapaume du printemps 1917. qu’a-t-il su exprimer ? À l’entrée en guerre. mais de sa propre guerre. à travers un deuil apparemment inachevé. Il est alors incorporé au 144e régiment d’infanterie et cantonné à orléans. marcel mauss comptabilise ainsi un an moins neuf jours au sein d’une unité combattante : Ypres. à entamer enfin une thèse sur la prière qui ne fut jamais achevée. il quitte l’armée anglaise pour l’armée australienne (5e division). y occupait une chaire de pédagogie et de sciences sociales. Le 18 juin 1916. au cours de l’année 1915. il avait fait ses études à l’université de bordeaux sous l’autorité morale et intellectuelle de son oncle qui. il est attaché comme interprète à la 27e division britannique. puis les 81 . où il reste jusqu’au 20 novembre 1918. sur une chaire d’« histoire des religions des peuples non civilisés ». en ligne du 6 août 1915 au 10 juillet 1916. et en dépit de son âge. c’est au contraire d’hypermnésie qu’il semble s’agir. sitôt les combats terminés. comme tant de socialistes en 1914. depuis 1887. Il entre en 1901 à la cinquième section de l’École pratique des hautes études. intervenue le 20 janvier 1919.e x P É r I e N c e S D e c o m b at e t S c I e N c e S S o c I a L e S aU x x e S I è c L e dire que le neveu de Durkheim ait voulu. avant de rejoindre en décembre la commission de navigation du rhin. la troisième bataille d’Ypres fin 1917. mais mauss a participé à d’autres événements. chez lui. de sa guerre personnelle en quelque sorte. il s’engage volontairement dès le 3 septembre. agrégé de philosophie en 1893. Fin 1914. à commencer parallèlement l’étude du sanscrit. marcel mauss est un homme de 42 ans. sa curiosité insatiable l’avait alors poussé à s’initier à l’anthropologie. engagé dans le combat dreyfusard. à se lancer dans la linguistique indoeuropéenne comparée. Né à Épinal dans une famille de rabbins. en particulier. affectation qui précède sa démobilisation. qu’il suit à Ypres.

devenu officier interprète en 1916. et de nouveau le 26 novembre 1918. 2006-2007. malheureusement. mémoire de master 2.» Les interprètes militaires français attachés aux troupes britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Nous suivons également la biographie de marcel Fournier. Paris. ses lettres de guerre sont presque toutes perdues. la médaille de Distinguished Conduct in the Field (octobre 1916) et la Military Cross. et d’un curriculum vitae de marcel mauss établi par lui-même. compte tenu de l’âge et des fonctions occupées par mauss entre 1914 et 1918. Fayard. conservé à l’Imec (cote maS 38. Ils signalent la « belle campagne » – comme on disait alors – d’un volontaire de guerre de la première heure. 1994 (en particulier le chapitre vii). eHeSS. avec la croix de guerre à deux étoiles de bronze obtenue en juillet 1917 (correspondant à deux citations à l’ordre de la brigade pour reconnaissances effectuées sous de violents bombardements). ayant commencé la guerre avec le grade de caporal interprète (2 mars 1915). que je remercie Damien baldin de m’avoir extrait des archives). pour des faits de guerre intervenus entre avril et septembre de la même année. Voilà qui importe et pour comprendre mauss lui-même et pour comprendre ce qui nous intéresse plus particulièrement chez lui : l’objectivation de son expérience de guerre personnelle161. officier interprète de 2e classe.c o m b at t r e deux batailles de Picardie du printemps et d’août 1918. corps des interprètes militaires de complément ». il termine le conflit sans blessure. cohérent dans l’ensemble avec le document précédent. 82 . mais après avoir été plusieurs fois malade. d’une expérience prolongée des premières lignes au sein d’unités combattantes. ces renseignements parviennent de deux sources : le dossier militaire de marcel mauss au SHat (« Dossier militaire de mauss marcel. Marcel Mauss. « Un trait d’union est nécessaire […]. même s’il ne s’agit pas.10). Sur cette question des interprètes : Franziska Heimburger. en particulier celles adressées à son oncle Émile 161. ces détails plutôt laissés de côté dans les biographies intellectuelles consacrées au neveu de Durkheim sont évidemment de grande importance. Il est d’ailleurs cité le 28 juillet 1917.

83 . mais ne permettent évidemment que d’accéder à la réverbération des lettres de Mauss dans celles de son oncle. Le 29 décembre 9. 6. la paralysie de sa réflexion personnelle que Marcel Mauss incrimine. MAS 8-20. frappé au coin d’une forte hostilité aux Allemands. et aussi par un patriotisme vigoureux. elles sont banales. Marcel Mauss. en revanche. On conserve en revanche plus d’une centaine de lettres de Mauss à son « jumeau de travail63 » Henri Hubert. En tout cas. Il le fait en ces termes le 3 avril 62. Mauss exprime même sa détestation de la guerre de position et son regret de n’avoir « guère de chance d’un corps à corps ». lettres de Marcel Mauss à henri hubert.. Face à cet événement guerrier dont il est un acteur. alors que ce dernier se trouvait à la direction de l’Automobile auprès du sous-secrétariat d’État aux Munitions6. ainsi que sur l’attente d’informations et de journaux. IMEC. 63. sur les nouvelles de la guerre (commentées d’ailleurs sans originalité). Fournier. à vocation purement utilitaire. Les lettres de celui-ci. en situation de guerre. centrées sur le quotidien. et comme il n’y a rien de plus menteur qui……… c’est très difficile d’écrire l’histoire. le 8 mars 95 : « Et aussi si je n’étais pas un bon historien. l’ambition de Mauss semblerait se situer plutôt du côté d’une sorte d’histoire immédiate qu’il semble appeler de ses vœux tout en se déclarant incapable d’en suggérer la moindre esquisse. Leur auteur se montre aussi très préoccupé par ses problèmes de grade et de citation. entre 9 et 98. 0. » Au-delà de l’étroitesse de l’information dont il dispose. comme il en exprime le regret. on ne trouvera aucune notation de type sociologique ou anthropologique dans cette correspondance adressée à un homme pourtant susceptible d’en apprécier l’intérêt.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Durkheim62. c’est. Elles sont marquées en tout cas par un très solide optimisme d’un bout à l’autre du conflit. ont été conservées. non sans désespoir. soucieux de n’enregistrer que ce qu’il a vu . p. Quant aux lettres proprement dites. Beaucoup sont des billets très courts. M. cit. et comme je ne vois rien. op.

66. 67. La guerre de Marcel Mauss apparaît quelquefois sous une forme presque « furtive ». C’est ainsi que dans une conférence donnée en janvier 92 à la Société de psychologie et portant sur « l’attente ». inséré dans un paragraphe consacré aux « faits sociaux ». il faut qu’il y ait une armée et une hiérarchie militaire pour que cela soit possible67. au détour d’un raisonnement. 989 [re édition 950]. Mauss. « Parentés à plaisanteries ». parfois infimes. Sociologie et anthropologie. Tentons tout de même l’inventaire. il fait cette remarque en préalable à l’analyse des différents degrés de respect et d’irrespect dans les groupes familiaux : « Il ne suffit pas de dire qu’il est naturel. 308. dans un texte présenté à l’Institut français d’anthropologie et portant sur « les parentés à plaisanterie ». ne sachant rien que ce que je vois. PUF. on ne peut espérer saisir que fort peu de chose de sa représentation de la guerre.. Ibid. « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie ». 926. 8 . op. » En fait. de quelques traces. Mais j’ai toujours confiance65. Mauss. et il faut dès lors se contenter de bribes. Reproduit dans M. p. écrit Mauss. Les idées peuvent y dominer au point de nier la vie 65. à titre d’exemple parfois un peu incongru. » Dans un texte de 927 portant sur les « Divisions et proportions des divisions de la sociologie ». p. Quand je pense. 8. par exemple. 3. même après 98. que le soldat se venge sur la recrue des brimades du caporal .66 » Deux ans plus tard. Œuvres. Mauss évoque étrangement « le “garde-à-vous” du soldat dans les rangs ou au créneau. Repris dans M.C O M B AT T R E 98 : « Je pense peu. 92. cit. Journal de psychologie normale et pathologique. alors qu’elles sont au contraire fort concrètes et d’ordre très personnel. sans pour autant que l’auteur dise explicitement qu’il fait alors allusion à sa propre expérience de combattant de 9-98 : un lecteur inattentif pourrait trouver de telles allusions assez abstraites. je pense mal. Paris. t. l’allusion au combat se fait plus directe : « Un acte social est toujours inspiré.

Mauss. 927. 235. Manuel d’ethnographie.. 6. Dans un débat avec François Simiand portant sur les « fonctions sociales de la monnaie ». organisé en 93. Mauss. donc irréversibles et irrejetables – exemple : la fuite d’une armée (combien de soldats.)70. p. etc. 69.. d’escompte de l’avenir. l’année sociologique. 2. Mauss. t. p. cit.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E des individus. on trouve cette allusion à l’expérience du commandement : « Il suffit d’avoir administré ou commandé pour savoir qu’il y faut une tradition pratique et qu’il y faut aussi une chose qu’un psychologue mystique traduirait en termes d’ineffable : un don69. « Débat sur les fonctions sociales de la monnaie ». qu’ont-ils fait. 70. fasc. dans son Manuel d’ethnographie – un cours restitué par une de ses élèves. 85 . Paris. dans le même texte. reproduit dans M. ibid. 97. Mauss développe ainsi « l’importance de la notion d’attente. Payot. dont l’une des neuf sections. des hommes. série D. « Divisions et proportions des divisions de la sociologie ». réalité sociale ». 7. « La monnaie. annales sociologiques.. la résistance d’un groupe de mitrailleurs68. p. contient un passage 68. M. et dont le choix surprend quelque peu à l’emplacement de leur énonciation. Reproduit dans M. sursauts sociaux). rôle des chefs. ou inspirées par elles. qui est précisément l’une des formes de la pensée collective ». Œuvres. qui n’est pas écrit de la main même de Mauss –. Ibid. » Enfin.. dont il donne quelques exemples (krachs économiques. 20. p. consacrée à la technologie. 93. là où une référence à 9-98 paraîtrait s’imposer. sans que l’exemple de la dernière guerre vienne alors sous sa plume7. Puis il en vient aux « infractions à ces attentes collectives ». nouvelle série. aboutir même à des destructions de peuples ou à la destruction du groupe : ainsi un siège désespéré. » Plus loin. Introduction. paniques. Il en est de même dans le Manuel d’ethnographie. 7). on trouvera cette allusion dans les remarques préliminaires : « Les faits sociaux sont d’abord historiques. 2. doivent être mises en regard d’étonnantes absences.» Mais ces allusions très cursives à des situations de guerre. op.

plus criante encore. 3-. on peut recueillir toutefois quelques brefs éclairs sur la manière dont fut traversée la 72. cit. Reproduit dans M. lui si personnellement attentif aux « techniques du corps ». son mode d’action. p. op. Manuel d’ethnographie. alors que Mauss consacre plusieurs sections aux phénomènes économiques... xxxII.) . Sur ce texte. surplombée en quelque sorte par le deuil de guerre mais si marquée par d’étonnantes absences dès qu’il s’agit de la guerre véritable. 5 mars-5 avril 936. ses rapports avec la religion et la magie72. qui suggère de les photographier. Mauss. etc. op. juridiques. cit. Cette extraordinaire lacune sur la question de la guerre – sur la question du combat. voir infra. est-ce une arme strictement individuelle ou peut-elle être prêtée. M. la façon dont elle est maniée. moraux. Dans le même ouvrage. 7. Journal de psychologie. Sociologie et anthropologie. « Les techniques du corps ». Nous y reviendrons7. 988. sa portée.386. religieux. il se tait sur le phénomène guerrier. ou les deux . voire de les filmer. dans « Les techniques du corps ». Seuil. sur son emploi. ne dit pas un mot de l’expérience tactile de ces derniers. Lui qui avait côtoyé les armes pendant quatre années. l’enquête portera successivement sur son nom . alors que son immense culture ethnologique ne pouvait lui laisser ignorer son importance dans les sociétés primitives. sur sa matière première et les différents moments de sa fabrication . d’ailleurs. Ravensbrück. plus exactement –. Mauss. p. et à qui. Dans l’œuvre de Mauss. 38. 86 . 73. ne suggère à aucun moment le maniement de l’arme au titre d’expérience indispensable à l’enquête ethnologique. chapitre iv. Mauss. son efficacité . qui conserva son revolver d’officier et prétendit s’en servir de nouveau en 92 en cas d’arrestation par les Allemands73. M. on la retrouvera.C O M B AT T R E sur les armes qui mérite d’être cité : « Quelle que soit l’arme étudiée. Paris. » Marcel Mauss. en 936. n° 3-. enfin son idéologie. qui a droit de s’en servir (homme ou femme. 363. p. qui recommande une grande attention aux objets. Germaine Tillion.

cit. op. p. a trait à la marche en musique en ordre serré : Chaque société a ses habitudes bien à elle. en prenant l’exemple des pelles et des bêches de forme différente chez les Anglais et les Français75. Ainsi celle de bêcher. d’une autre longueur. En 927. est assez vite fait. Voilà à l’évidence comment un tour de main ne s’apprend que lentement. Vous savez tous que l’infanterie britannique marche à un pas différent du nôtre : différent de fréquence. du balancement anglais. Reproduit dans M. on trouve trois autres passages réflexifs qui prennent explicitement appui sur l’expérience de guerre.l’année sociologique. Je ne parle pas. « Divisions et proportions des divisions de la sociologie ». dont il témoigne cette fois à la première personne : « Cette spécificité est le caractère de toutes les techniques. Sociologie et anthropologie. et inversement. nouvelle série. . « Les techniques du corps ».E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E violence des champs de bataille. Ces passages où le neveu de Durkheim consent à parler de la guerre à la première personne. ce qui obligeait à changer 8 000 bêches par division quand nous relevions une division française. 87 . 96. Or le régiment de Worcester. Une anecdote à propos de la marche. etc. 927. 76. p. Reproduit dans M. M. Mauss. 367. hélas. pour le moment. Toute technique proprement dite a sa forme76. cit. Un exemple : pendant la guerre j’ai pu faire des observations nombreuses sur cette spécificité des techniques. Œuvres. Il y revient en 93 – plus de quinze ans après la fin du conflit – en puisant directement dans son expérience de guerre.. ni de l’action du genou. t. Le premier. ayant fait des prouesses 75. Mauss. qui suit immédiatement l’exemple des bêches. que nous disent-ils en termes d’objectivation de l’expérience ? L’inventaire. Dans le même temps j’ai eu bien des occasions de m’apercevoir des différences d’une armée à l’autre. op. Mauss avait consacré un passage à la différence entre les outils et les arts de deux sociétés. » Dans les techniques du corps. dans son texte sur « Divisions et proportions des divisions de la sociologie ».. Mauss. 3. Les troupes anglaises avec lesquelles j’étais ne savaient pas se servir de bêches françaises. 2. Introduction.

Quand nous faisions halte dans les boues ou dans l’eau. Je considère que c’est une absurdité et une infériorité de nos races. à mon avis. à côté de l’infanterie française. Ibid. Nous ne savons plus nous accroupir. ils pouvaient s’asseoir sur leurs talons. Ils avaient sur moi une supériorité considérable. et la “flotte”. Ainsi ai-je vu d’une façon très précise et fréquente. non seulement pour ce qui était de la marche.C O M B AT T R E considérables pendant la bataille de l’Aisne. se place nettement en position d’extériorité. dans les rues de Bailleul. comme on disait. en revanche.. Si bien que le régiment de Worcester fut obligé de supprimer ses sonneries françaises […]. Dans ce dernier texte. J’étais obligé de rester debout dans mes bottes. Marcel Mauss. Le premier. 367-368. simple spectateur de la scène décrite. porte sur l’accroupissement : « L’enfant s’accroupit normalement. J’ai vécu au front avec les Australiens (blancs). Le malheureux régiment de grands Anglais ne pouvait pas défiler. sociétés. une clique de clairons et de tambours français. c’était la musique qui ne marquait pas le pas. Tout était discordant de sa marche. mais de la course et de ce qui s’ensuit. » Et Mauss de déboucher sur cet étonnant conseil éducatif : « La position accroupie est. la différence des techniques élémentaires aussi bien que sportives entre les Anglais et les Français77. tout le pied dans l’eau. civilisations. inclus dans un paragraphe sur la « variation des techniques du corps avec les âges ». je vis souvent le spectacle suivant : le régiment avait conservé sa marche anglaise et il la rythmait à la française. p. Pendant près de six mois. se reposer. Il avait même en tête de sa clique un petit adjudant de chasseurs à pied français qui savait faire tourner le clairon et qui sonnait les marches mieux que ses hommes. Le résultat fut peu encourageant. Un exemple. Quand il essayait de marcher au pas. demanda l’autorisation royale d’avoir des sonneries et batteries françaises. 88 . restait au-dessous de leurs talons. Dans les deux autres passages. longtemps après la bataille de l’Aisne. c’est à une expérience vécue qu’il fait directement allusion. une position intéressante 77.

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que l’on peut conserver à un enfant. La plus grosse erreur est de la lui enlever. Toute l’humanité, excepté nos sociétés, l’a conservée78. » On trouve un autre témoignage sur la vie du corps en temps de guerre – sur la vie de son propre corps – dans ce passage sur les « techniques du sommeil » : « La notion que le coucher est quelque chose de naturel est complètement inexacte. Je peux vous dire que la guerre m’a appris à dormir partout, sur des tas de cailloux par exemple, mais que je n’ai jamais pu changer de lit sans avoir un moment d’insomnie : ce n’est qu’au deuxième jour que je peux m’endormir vite […]. Il y a enfin le sommeil debout. Les Massaï peuvent dormir debout. J’ai dormi debout en montagne. J’ai dormi souvent à cheval, même en marche quelquefois : le cheval était plus intelligent que moi79. » Cette expérience du sommeil à cheval était directement liée à l’expérience de guerre de Mauss qui, nullement cavalier avant 9, avait appris à monter au cours de la guerre elle-même80. Fort suggestifs sur le plan d’une anthropologie comparée des techniques somatiques, inscrite d’ailleurs dans une perspective très large, ces quatre passages le sont aussi au plan d’une ethnographie des pratiques de champ de bataille en 9-98, dont ils constituent à notre connaissance un des très rares exemples8. Mais sans doute l’aura-t-on remarqué : si Mauss livre ici quelques observations personnelles sur la guerre vécue à la première personne, il évite soigneusement le sujet du combat. Sur ce dernier, on ne trouvera qu’un seul texte dans toute 
78. Ibid., p. 37. 79. Ibid., p. 378-379. 80. Émile Durkheim, lettres à Marcel Mauss, Paris, PUF, 998. 8. On relèvera aussi le cas, assez isolé à notre connaissance, de l’anthropologue américain Ralph Linton, qui avait participé à la guerre en 97-98 dans la 2e division, et qui publie au cours des années 920 un article sur les pratiques totémiques au sein du corps expéditionnaire américain («Totemism and the AEF », american anthropologist, vol. 26, 92, p. 296-300). Je remercie Damien Baldin d’avoir attiré mon attention sur cet article.
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l’œuvre de Mauss. Extrait de la conférence donnée le 0 janvier 92 à la Société de psychologie, on le trouve enclavé, en quelque sorte, dans un développement consacré à la « Notion de vigueur mentale » :
J’ai pu faire des observations sur moi-même pendant la guerre. Je sais, par violente expérience, ce que c’est que la force physique et mentale que vous donnent des nerfs bien placés. Mais je sais aussi celle que vous donne la sensation physique de la force mentale et physique de ceux qui combattent avec vous. J’ai aussi éprouvé la peur, et comment elle est renforcée par la panique, au point que, non seulement le groupe, mais encore la volonté individuelle elle-même, l’instinct brut de la vie même se dissolvent en même temps82.

Quelques lignes seulement, on le voit, mais d’une très grande richesse sur la notion d’autocontrôle dans le danger, sur le rôle du groupe, sur la peur (individuelle) et sur sa différence avec la panique (collective), sur le vécu de terreur et ses conséquences en termes d’irrationalité des comportements et des mécanismes d’adaptation à la situation de danger. Tant d’acuité en si peu de mots, voilà qui pourrait sans doute susciter un long commentaire de la part de la psychiatrie de guerre contemporaine83. Mais ce texte de 92 où Mauss fait si directement référence à sa propre expérience du combat en 9-98 était destiné à rester isolé. Sous sa plume, on ne trouve rien d’autre après cette date. Trois historiens  : Pierre Renouvin, Richard Tawney,  Marc Bloch Dans le numéro d’août-décembre 92 de la Revue de synthèse historique (publié en fait en mai 922), celui-là même où Marc 
82. « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie », Journal de psychologie normale et pathologique, 92. Repris dans M. Mauss, Sociologie et anthropologie, op. cit., p. 293. 83. Louis Crocq, les traumatismes psychiques de guerre, Paris, Odile Jacob, 999.
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Bloch publia son célèbre article intitulé « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre8 », l’historien Pierre Caron, achevant son introduction générale « Sur l’étude de l’histoire de la guerre », proposait une conclusion qui s’inscrit au cœur du sujet qui nous occupe :
Jusqu’ici, les historiens qui ont abandonné leur spécialité antérieure pour se consacrer à l’histoire de la guerre sont très rares. Ceux qui appartenaient à des générations déjà anciennes étaient hors de cause : on se résout malaisément à sacrifier les résultats d’un effort poursuivi pendant vingt ou trente ans pour acquérir une compétence. Il en était de plus jeunes, moins engagés, qui auraient peut-être bifurqué : ceux-là ont péri. Ce sont des adolescents d’aujourd’hui, encore en formation, qui recruteront, plus tard, les équipes nécessaires. Il ne serait d’ailleurs pas opportun qu’elles se formassent trop vite ; car leur action serait gênée par des conditions de travail qui, nous l’avons vu, ne sont pas particulièrement favorables. Ces conditions s’amélioreront, mais lentement, à mesure que les suites matérielles de la guerre pèseront moins lourdement sur nous. Le moment venu de l’emploi d’une main-d’œuvre plus abondante, elle se trouvera : le très grand intérêt du sujet suffit pour écarter toute inquiétude à cet égard85.

Texte significatif. On remarquera tout d’abord l’absence de rejet d’une histoire immédiate de ce conflit qui s’était achevé seulement trois ans plus tôt : dès lors qu’il serait matériellement possible, l’intérêt d’un effort historique sur l’histoire la plus récente paraît une évidence à l’auteur. Révélatrice est par ailleurs sa lecture du champ historiographique en termes de « générations historiennes », qu’il imagine au nombre de trois : celle des « vieux historiens » qui ne pourront s’adapter à un nouveau sujet ; celle des « jeunes historiens » qui sont morts. 
8. Pour une édition accessible de ce texte : Marc Bloch, écrits de guerre (1914-1918). Textes réunis et présentés par Étienne Bloch, introduction de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, A. Colin, 997, p. 69-8. 85. Pierre Caron, « Sur l’étude de l’histoire de la guerre », Revue de synthèse historique, n° 33, août-décembre 92 [mai 922], p. 2.
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Enfin celle des « futurs historiens » de 9-98, enfants pendant la guerre, encore en cours de formation intellectuelle, et qui certes auront connu le conflit mais non l’épreuve du feu. Si la prévision de Pierre Caron était exacte pour la génération la plus âgée, elle s’est révélée fausse concernant la plus jeune : née pendant l’entre-deux-guerres, la première génération d’historiens français de la Grande Guerre n’ayant pas connu le feu s’est dressée plus tardivement que l’auteur ne le prévoyait en 9286. Mais l’aspect le plus intéressant a trait davantage au thème de cette « génération perdue » de jeunes historiens déjà formés en 9, que Pierre Caron imagine entièrement engloutie par les combats. Sans doute son tableau est-il justifié concernant l’Allemagne, comme l’a souligné Fritz Stern dans son étude sur le « vécu personnel » et les « écrits publics » des historiens ayant connu l’épreuve du feu en 9-9887, mais partiellement faux pour d’autres belligérants. Quelques noms d’historienscombattants ayant survécu au massacre, et qui traiteront de l’événement dont ils avaient été les acteurs, émergent ainsi pour 
86. On songe ici à Jean-Baptiste Duroselle, Guy Pedroncini, Jean-Jacques Becker… 87. Fritz Stern, « Les historiens et la Grande Guerre. Vécu personnel, écrits publics », Cahiers Marc Bloch, 995. Repris en chapitre dans F. Stern, Grandeurs et défaillances de l’allemagne au xxe siècle. le cas exemplaire d’albert einstein, Paris, Fayard, 200, p. 203-226. Fritz Stern écrit à propos du cas allemand, qu’il connaît le mieux : « Je n’ai pas trouvé de sources qui se rapportent à un Bloch ou à un Tawney allemands, c’est-à-dire d’hommes connus chez les historiens qui se seraient trouvés eux-mêmes dans les tranchées. Les géants étaient trop âgés, et trop jeunes, en revanche, ceux qui deviendraient à leur tour des maîtres » (p. 208). L’auteur rencontre en revanche un cas de silence historiographique et personnel total, celui de Gerhard Ritter, né en 888, devenu un historien majeur en Allemagne après 95, qui n’a signalé que par une demi-phrase le fait d’avoir été soldat sur le front russe en 9-98. Il est frappant d’observer que Fritz Stern ne s’interroge pas sur le rôle de la défaite de 98 sur ce « silence allemand » qu’il repère bien : il incrimine plutôt le primat du nationalisme, très marqué chez Ritter en effet, comme facteur incapacitant du regard critique sur l’événement 9-98. On notera également qu’il ne signale, du côté français, ni le cas de Pierre Renouvin, ni celui de Jules Isaac.
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l’Angleterre (Richard Tawney, Llewelleyn Woodward), pour les États-Unis (William Langer), enfin et surtout pour la France, avec les grandes figures de Marc Bloch, de Pierre Renouvin, de Jules Isaac. Ce sont quelques-uns de ces noms qui vont à présent nous retenir. Pierre Renouvin est le seul historien ancien combattant dont l’effort historique resta toute sa vie largement centré sur la Première Guerre mondiale. Âgé d’un peu plus de 2 ans seulement en août 9, ce dernier était déjà intellectuellement formé dans sa discipline à l’éclatement de la guerre : après de brillantes études au lycée Louis-le-Grand, il avait ensuite préparé une licence de droit parallèlement à une licence d’histoire, matière dans laquelle il avait passé l’agrégation dès 92, à l’âge de 9 ans. Au cours des deux années qui avaient précédé la guerre, il avait terminé sa licence en droit, voyagé en Europe (en Russie et en Allemagne, où il avait eu le temps de percevoir la force du nationalisme parmi la jeunesse universitaire). La guerre venue, Pierre Renouvin avait été mobilisé au printemps 95 dans l’infanterie (7e RI), tout d’abord comme simple soldat, avant d’accéder au grade de sergent fin 95, d’aspirant début 96, enfin de sous-lieutenant en février 9788. Blessé une première fois en mars 96, il dut subir l’ablation du pouce droit, amputation après laquelle il refusa une proposition d’Alphonse Aulard (son « passeur » vers l’histoire, en quelque sorte) de lui trouver un poste à l’arrière89. Ayant au contraire 
88. Ce n’est qu’à partir de janvier 96 que celui-ci quitte le service intérieur pour être versé aux armées (Dossier des états de service du sous-lieutenant Pierre Renouvin, Service historique de l’armée de terre, cote Yf 69 ; je remercie Galit Haddad d’avoir collecté ces précieux renseignements). 89. Ses états de service précisent que Pierre Renouvin, classé « service auxiliaire » le 8 juillet 96 suite à l’ablation de la première phalange du pouce droit rendue nécessaire par une blessure sur des fils de fer barbelés intervenue le 2 mars 96, demanda à revenir dans le service armé où il fut reversé le 7 août 96. Il est alors muté au 6e RI.
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demandé à être reversé dans le service armé, il participe à l’offensive Nivelle du 6 avril 97, comme commandant d’une section de mitrailleuse, au sud de Berry-au-Bac. Il est alors de nouveau blessé, au bras gauche, par éclat d’obus cette fois, et très grièvement. Tout en attendant les secours dans un entonnoir d’obus, il peut voir la destruction des cinquante premiers chars français dont les réservoirs de carburant sont alors victimes du tir meurtrier de l’artillerie allemande. Il est ensuite amputé du bras gauche et réformé. Il termine la guerre avec la croix de guerre et la Légion d’honneur à titre militaire. Après une rééducation très intense, il enseigne tout d’abord au lycée Saint-Louis en 98-99, puis au lycée d’Orléans l’année suivante. Il soutient en 92 ses deux thèses sous la direction d’Alphonse Aulard : les assemblées provinciales de 1787. Origines, développements, résultats (thèse principale) et l’assemblée des notables de 1787. la conférence du 2 mars (thèse complémentaire). C’est alors que se produit l’événement qui allait orienter son destin historiographique. À l’initiative d’André Honnorat, ministre de l’Instruction publique en 920, le Parlement avait voté une résolution en faveur de la création d’une « Bibliothèque et Musée de la guerre » qui s’installe la même année à Vincennes. Pour diriger le service de documentation de la Bibliothèque d’histoire de la guerre, Honnorat cherchait un jeune agrégé d’histoire qui soit en même temps ancien combattant : Pierre Renouvin devient ainsi le collaborateur privilégié de Camille Bloch, directeur de la bibliothèque-musée de 98 à 93. Un lieu destiné à devenir « le laboratoire de l’histoire de la guerre de 9 dans sa généralité mondiale, dans ses aspects divers, dans ses conséquences internationales90 ». Au titre de conservateur, Pierre Renouvin dirige donc le service de documentation de 920 à 929, avant de succéder 
90. Camille Bloch, « Bibliothèque et Musée français de la guerre », Revue de synthèse historique, op. cit., p. 50.
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. Dès 922. Après cette date. Il devient ensuite secrétaire général de la Société d’histoire de la guerre mondiale et rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la guerre mondiale. A. Dans la seconde moitié des années 920. La BDIC est créée en 926 et ne fusionnera avec la BibliothèqueMusée qu’en 93. président de la Commission des archives diplomatiques. et dirige la publication des Documents diplomatiques français (1932-1940). nous suivons la mise au point de Jean-Jacques Becker et d’Annette Becker dans « Pierre Renouvin ».E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E à Camille Bloch en personne et de prendre la tête de toute l’institution entre 935 et 9389. Un peu moins de dix ans plus tard. Parallèlement. Colin. Cet article constitue en fait la seconde partie de l’article de C. il publie coup sur coup deux livres : les Formes du gouvernement de guerre et les Origines immédiates de la guerre (28 juin-4 août 1914). 93. 0-88. il était chargé d’un cours d’histoire de la guerre mondiale à la Sorbonne (où il est reçu comme maître de conférences en 932. xxII. op. 97-507. « Bibliothèque et Musée français de la guerre ». cit. Revue de synthèse historique. Dès 92. 92. 2003. Sur ces aspects biographiques. il devient également secrétaire. il est conseiller historique du ministère des Affaires étrangères d’août 95 à janvier 98. t. il avait fait paraître un état des sources intitulé « La documentation de guerre à l’étranger »92. il enseigne. il publie. p. réédité 9. Bloch. Paris. le premier avait d’ailleurs élargi son périmètre de responsabilité très au-delà de son rôle de conservateur en devenant un prodigieux connaisseur des sources diplomatiques sur la Première Guerre mondiale : à cette date. entamant ainsi une activité poursuivie au-delà de 9593. dans le numéro de la Revue de synthèse historique dont il a déjà été question. et précisément sur la Première Guerre mondiale. 5-6. Voir aussi Jean-Baptiste Duroselle. « Pierre Renouvin (893-97) ». p. en 93. Revue d’histoire moderne et contemporaine. paraît son principal ouvrage sur la Grande Guerre. p. puis professeur en 933). in les historiens. 95 . où il tient une chronique régulière de 923 à 929. En 925. octobre-décembre 975. puis président de la Commission de publication des documents diplomatiques français (87-9).

Félix Alcan. 95. pour l’historien. ne peuvent guère donner de renseignements sur la conduite des opérations. l’époque contemporaine. Paris. 96. Pierre Renouvin. la paix armée et la Grande Guerre (1871-1919). c’est le pittoresque qui l’emporte . ses cours étaient exempts de toute allusion à l’expérience personnelle de la guerre. Jean-Baptiste Duroselle décrit ainsi un « professeur admirablement impartial et serein. D’où l’aspect exceptionnel d’un cours donné après le 5 mars 939 où Renouvin laissa « déborder [ses émotions] pendant quelques instants » 96 .C O M B AT T R E en 939 et de nouveau à plusieurs reprises après 95 : la Crise européenne et la Grande Guerre (1904-1918)9. Renouvin. PUF. « La documentation de guerre à l’étranger ». il écrit ainsi : « Les matériaux s’amassent . Dans l’ouvrage rédigé avec Edmond Préclin et Georges Hardy. Paris. car l’horizon des témoins était trop limité » (p. 6. cit. elles n’offrent qu’un intérêt restreint95. p. ses réticences sont du même ordre. 97. op. on trouve ce commentaire bibliographique : « Les témoignages de combattants. la Crise européenne et la Grande Guerre (1904-1918). » Face aux documents iconographiques. Dans sa présentation de la « documentation de guerre à l’étranger » (92). 939. c’est l’analyse critique des documents. à la faveur d’un programme incertain. Revue de synthèse historique. Dans le même temps. 9. 962 et 969. comme on peut le constater : mais pour quel type d’histoire des années 9-98 ? Ce qui compte pour Renouvin. Les rééditions datent de 939. qui cachait toujours avec soin ses émotions97 ». Pierre Renouvin ne les considère que dans la mesure où leurs auteurs ont su se détacher de leur propre subjectivité pour en venir à l’analyse « impartiale »96.. d’un certain type de documents autour desquels s’arrimait alors l’essentiel du travail historique. 98 (la seule réédition vraiment remaniée du volume original). Quant aux mémoires des acteurs du conflit. L’effort historique est fort important. dont la consultation est très utile pour comprendre l’atmosphère de la bataille. Pierre Renouvin persista d’ailleurs dans cette voie. parfois le culte extérieur du souvenir. Parfois même. Et sans doute ce ne sont pas là des préoccupations secondaires ! Mais. 93. l’exploitation en est à peine amorcée. 39). P.

E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E C’est par le spectacle visuel de sa double mutilation que Pierre Renouvin imposait sa connaissance intime de la guerre et de la violence de ses combats. pour apercevoir les fléchissements de l’opinion publique et pour trouver une fissure dans la coalition ennemie. dans l’esprit de chacun. op. elle a réussi à entraîner dans la guerre une partie des États neutres. P.. en fin de compte. parce qu’elles ont été dramatiques et. Son maître livre de 93. 99. si l’on veut comprendre le sens et la portée de ces événements militaires. p. La diplomatie a essayé de modifier l’équilibre des forces . cit. la Crise européenne et la Grande Guerre (1904-1918). J. enfin « L’intervention américaine et le dénouement ». L’ouvrage est structuré en trois parties : « La crise européenne (90-9) ». Sept des neuf chapitres du livre I leur sont consacrés. . il a exploité les résultats acquis sur les champs de bataille . trois des dix chapitres du livre II. décisives.-B. En public tout au moins. quatre des dix chapitres du livre III. Certes le diplomate n’a été. Le primat des relations internationales est très marqué dans la plupart des chapitres98. 97 . les autres aspects du conflit. Et pourtant. Duroselle. la Crise européenne et la Grande Guerre. est très caractéristique de cette distanciation historiographique face à l’expérience de violence. cit. il faut les replacer au milieu de tous les autres éléments qui sont entrés en ligne de compte dans l’évolution du conflit. nettement affirmé dès l’introduction. il ne peut qu’accentuer la mise à distance de toute expérience combattante : Les péripéties de la lutte militaire. « Pierre Renouvin (893-97) ». Renouvin. op. 99. mais c’est un événement diplomatique indépendant des fluctuations du combat – l’intervention des États-Unis – qui a changé le cours de la guerre99. 98. Revue d’histoire moderne et contemporaine. « L’Europe en guerre (août 9-décembre 96) ». que l’auxiliaire du soldat . dans la plupart des cas. Quant au souci de décentrement face au simple événementiel militaire.. elle a tâté sans cesse la volonté de l’adversaire. ont éclipsé et éclipsent encore le plus souvent. en évoquant « la vanité du sacrifice des combattants de la Grande Guerre ». p. aucun mot ne venait jamais traduire cette réalité passée.

La guerre de positions commence. une position défensive. C’est le cas au quatrième chapitre du livre II (« Les conditions nouvelles : la guerre longue »). modestes aménagements d’un nondit qui domine par ailleurs sans partage. un moment. derrière les positions d’infanterie. Il faut qu’une brèche soit ouverte dans les réseaux de fil de fer pour lui livrer passage. si ardente soit-elle. a tout loisir de reconnaître ses objectifs. De part et d’autre. une forme nouvelle. l’infanterie. les troupes développent leurs moyens de protection contre le feu de l’ennemi : elles creusent la terre. que le feu des occupants de la tranchée ennemie soit. p. dans l’hiver de 9-95.C O M B AT T R E Et un peu plus loin. construisent tranchées et abris . démolir les parapets d’une tranchée. Mais on relève parfois quelques passages plus près du sol. Elle donne une grande supériorité à la défense sur l’attaque. menée à une échelle qui bannit irrémédiablement tout récit de l’expérience combattante. il s’agit pour l’essentiel d’une histoire militaire « d’en haut ». 98 . neutralisé. de régler son tir : elle a donc une efficacité plus grande. de front. pour détruire un réseau.. dans un premier paragraphe consacré aux « forces militaires » : La bataille revêt. lorsque Pierre Renouvin fait de « l’histoire militaire ». l’artillerie. L’expérience des dernières semaines a montré quelles difficultés rencontre un assaillant lorsqu’il aborde. Certes. l’auteur de poursuivre : « En face de ces événements tragiques. Contre une position organisée. Mais. qui déroute les prévisions des états-majors. elles disposent un réseau de fil de fer qui brisera l’élan de l’infanterie adverse. et qui l’obligera à piétiner sous la mitraille . est impuissante par elle-même. où se fait nettement sentir l’expérience de l’officier d’infanterie. Ibid. 2. devant les lignes. défoncer un abri. protégée elle aussi par des abris. dans ce livre qui se place à si longue distance du combat. 200. le silence de Pierre Renouvin sur l’expérience de violence n’est pas total : le savoir de l’auteur sur ce point capital parvient à s’infiltrer grâce à quelques minces interstices de la narration. que les réserves entassées dans les abris soient hors d’état d’intervenir : c’est affaire à l’artillerie. il est naturel que l’esprit humain cherche d’abord le pourquoi200? » Pour autant.

est resté « à l’intérieur » jusqu’à la fin décembre 95. la mitrailleuse est indispensable . 239-20. L’armement d’infanterie lui-même n’est plus adapté aux conditions nouvelles du combat : le rôle du fusil devient secondaire . où le ravitaillement et les relèves. exiger de leur héroïsme les plus durs sacrifices. C’est une lutte menée par les chefs de bataillon. Sur un champ de bataille bouleversé par l’artillerie. où les liaisons sont détruites. 202. 99 . Ibid. où les positions sont écrasées sous le feu. Les combattants échappent à l’action du commandement . Nulle part l’initiative 20. en quelque sorte incrusté dans un développement général sur « les campagnes de 96 » : La grande bataille s’engage. il faut les créer de toutes pièces20. parfois par des groupes isolés. isolés par les barrages d’artillerie. la grenade à main est l’arme efficace. la lutte se poursuit avec une âpreté et un acharnement sans égal. s’acharnent en attaques et en contre-attaques. à l’exception de cet autre paragraphe portant cette fois sur Verdun. celui-ci n’ayant pas été versé aux armées avant le début de l’année 96202. les commandants de compagnie.. imposer aux troupes un effort sans précédent.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E l’artillerie de campagne devient vite insuffisante. Il faut aussi une débauche de munitions. sont aussi pénibles que la défense des lignes. pour accroître la puissance du feu. Pierre Renouvin. classé « service armé » par la 3e commission de réforme de la Seine le 3 mai 95. elle va tenir la France haletante. Il faut développer l’artillerie lourde. Et passage de toute façon très isolé sur les modalités du déploiement de la violence de combat entre 9 et 98. Passage intéressant et synthèse parfaite sur la nature spécifique du combat de positions : mais l’historien n’y parle pas de son expérience directe. adaptés à la lutte rapprochée. pour atteindre à courte distance l’adversaire abrité dans ses tranchées. créer un matériel nouveau : engins à tir courbe. Les progrès de la fortification de campagne mettent les organisations défensives à l’épreuve des calibres légers. Mais ces moyens nouveaux. Pendant six mois. de trou d’obus en trou d’obus. ils s’accrochent au sol. p. à travers une zone battue par un bombardement implacable.

Nulle part le soldat ne doit faire preuve de plus de ténacité et d’abnégation203.. la Crise européenne et la Grande Guerre (1904-1918). Texte très éclairant – mais de nouveau fondé sur un savoir indirect205 – qui montre à quel point le combat sur le champ de bataille de Verdun a reposé sur le consentement de soldats coupés de tout lien tactique avec les chefs. au nord de l’Aisne. n’avait pas été reclassé dans le service armé (il ne le sera que le 7 août 96. Or. dans la dépression qui s’ouvre entre Craonne et Berryau-Bac. et aussi sur l’initiative des cadres subalternes. où l’auteur reprend en partie ce texte de 93. En revanche. ce régiment n’a participé à la défense de Verdun qu’en juillet-août 96. Alors qu’il se trouvait lui-même à Berry-au-Bac. Renouvin se contente d’indiquer : « Avant midi. à travers la confusion des combats. Renouvin. mais c’est en vain que l’action massive des chars d’assaut. au début de l’après-midi. au sein du 7e RI. p. comme aspirant. et qu’il a vu de près la destruction des chars lourds français par l’artillerie adverse. il est possible d’apercevoir clairement les phases générales de la bataille20. P. Pierre Renouvin a été versé aux armées à partir du er janvier 96. Ibid. 20. 205. les troupes ont conquis la première position allemande.C O M B AT T R E des cadres subalternes. date à laquelle Pierre Renouvin. leur résistance nerveuse. elles ont pris pied dans la seconde position et pénétré de trois kilomètres dans les lignes ennemies . PUF. Sur la crête du Chemin des Dames. 00 . 965. Et cependant. essaie d’agrandir la brèche206. la première Guerre mondiale. entre Berryau-Bac et Reims. p. le fantassin n’a connu plus de souffrances » (P. suite à sa première blessure et à son amputation. pour être versé dans le 6e RI). sa présentation de l’attaque du 6 avril 97 au cours de laquelle Renouvin subit la blessure qui lui valut l’amputation du bras gauche reste parfaitement distanciée. Paris.. op. » 203. 3). Dans son « Que sais-je ? » rédigé en 965. et sur le front du canal. Renouvin. p. 27. cette dernière phrase est transformée de façon significative : « Nulle part. « Que sais-je ? ». 329. En un point seulement. 206. l’élan de l’attaque est brisé. cit. mais sans pouvoir la dépasser. leur courage n’est mis à plus rude épreuve.

un sens du devoir. l’expression de sa reconnaissance à l’égard des infirmières (véritable mythe du monde de l’« avant » en 9-98).. à côté de ces laideurs. sera capable.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E C’est dans la conclusion du livre. qui cherche à tirer in fine un bilan de la guerre « dans l’ordre intellectuel et moral207 ». à des dévouements admirables : le sacrifice de l’homme qui expose délibérément sa vie pour sauver des camarades ou pour porter secours à des blessés. p... au titre d’un paragraphe sur les « mentalités collectives ». et d’un combattant qui a su de près ce qu’une grave blessure de guerre voulait dire. après avoir connu les défaillances morales ou commis des cruautés. op. et que l’on sent puisée à bonne source. Son auteur n’y idéalise pas artificiellement les soldats. la première Guerre mondiale. 0 . 607. Très significative aussi. 608. qui sont des ressorts puissants de l’action individuelle » (P. 50). au sein des unités. un sentiment de solidarité. Et c’est parfois le même individu qui. Ibid. ce sont bien là des vertus qui enrichissent le patrimoine moral de l’humanité. l’élan de charité qui porte les femmes vers les ambulances et les œuvres de la Croix-Rouge. p. au profit d’une appréciation plus juste. Ni dans 207. ou à quelques heures. ici enchâssée dans l’hommage aux soldats. parfois un amour-propre “professionnel”. Ce texte est à rapprocher de cet extrait du « Que saisje ? » que Pierre Renouvin publie en 965. le sens du devoir qui anime le soldat et qui lui fait accepter le voisinage constant de la mort. Renouvin.» Lignes révélatrices à plusieurs titres. p. Ibid. de l’ambivalence des comportements individuels dans le contexte guerrier. que Renouvin choisit d’insérer un passage très engagé concernant l’abnégation et le courage des soldats : Mais. Car on ne peut en douter : ces lignes de 93 sont bien celles d’un combattant. On conviendra pourtant que tout cela reste assez mince en matière de retour sur l’expérience personnelle. de donner l’exemple du sacrifice208. lui-même inséré dans une présentation de « l’Europe belligérante en 96 » : « La camaraderie de combat a établi. 208. cit. la guerre a donné lieu à des actes d’héroïsme. à quelques mois de distance.

Jules Isaac. mais ils en ont témoigné et ont exercé leur réflexivité sur cette expérience dans des formes et à des moments très différents. Marc Bloch plus tardivement. ni dans les éditions suivantes après 95. il en a retranché. conseiller de lord Halifax. Marc Bloch comme Richard Tawney ont connu le combat pendant la Première Guerre mondiale (et Marc Bloch de nouveau en mai-juin 90. s’achève par une conclusion écourtée : toute allusion à l’expérience combattante en a purement et simplement disparu. presque complètement refoulée. puis à devenir. à travers ses écrits postérieurs à la défaite française de mai-juin 90 et son engagement dans la Résistance.Voir André Kaspi. Paris. Au total. acteur du rapprochement judéo-chrétien. on y reviendra). de septembre 9 à septembre 92. En revanche. Plon. entièrement refondue. Le cas n’est pas unique cependant : celui de Jules Isaac est à certains égards comparable. le dernier des cinq livres. L’un et l’autre font figure d’historiens engagés dans les débats de la cité : Richard Tawney précocement. payé de sa vie en 9. Fort différents sont les cas de Richard Tawney et de Marc Bloch. en tant qu’expert auprès du mouvement travailliste britannique. historien. Dans l’édition de 98.C O M B AT T R E l’édition 939 de son ouvrage. Et c’est précisément cet écart qui mérite de retenir l’attention. pour les questions sociales et politico-économiques . Enfin. au sein de son œuvre historique. tout se passe comme si l’expérience de violence de ce soldat des premières lignes qu’avait été Pierre Renouvin s’était trouvée. 209. 02 . 2002. Mais refoulée – et c’est là le paradoxe – au cœur même d’un travail d’un demi-siècle consacré prioritairement à la Grande Guerre209. Pierre Renouvin n’a d’ailleurs ajouté quoi que ce soit en ce domaine. intitulé « La guerre et l’évolution du monde ». ce qui conduira cet opposant à l’appeasment à s’engager en 939 dans la home Guard (à 59 ans…). ambassadeur à Washington.

03 . soit six ans de plus que Marc Bloch20. et dont il devint même l’un des piliers à partir des années 920 : la Workers’ educational association (WEA)2. dont Tawney assuma la direction jusqu’en 9. Dictionary of national Biography. tawney’s Commonplace Book. il accepta en 908 le poste pionnier de professeur dans le cadre des cours de la WEA. était an association to promote the higher education of Working Men. p. p. St Martin’s Press. p. R. tawney and his times : Socialism as Fellowship. La Workers’ educational association fut fondée en 903 par l’éducateur et autodidacte Albert Mansbridge afin de favoriser l’instruction des classes populaires : son nom d’origine. Grande-Bretagne. 2. et l’expérience pédagogique des Wea classes a contribué à forger les conceptions historiographiques de Tawney.. h. 20-2 . Dès 905. Cambridge. 2 t. il avait effectué ses études secondaires à Rugby. h.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Né en 880 à Calcutta. Harvard. 99-998) . Ross Terrill. et s’inscrira très vite comme un critique très dur des institutions privilégiées d’éducation comme Cambridge et Oxford (ce qui ne l’empêchera pas de devenir fellow de Balliol College en 98). the american labour Movement & Others essays. 972 . Paris. Les renseignements biographiques qui suivent sont tirés des ouvrages suivants : Richard Tawney. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international.). Et après avoir enseigné la politique économique à l’université de Glasgow en 906-908.Tawney s’était ainsi engagé dans une institution récente à laquelle il devait appartenir toute sa vie. ix-xxiv) . Éditions ouvrières. Jay Winter et David M. puis ses études supérieures à Balliol College (Oxford) en 899 : il ne passera toutefois jamais son Ma. inséparable des précédentes. Richard Tawney devint ainsi un historien du monde moderne 20. R. Issu comme ce dernier d’une famille académique. Joslin (dir. Jean Maitron (éd. Cambridge University Press. supervisés par Oxford. Ce dernier s’y considérait pourtant comme un étudiant parmi d’autres. 986. 979 (introduction de Jay Winter. 1961-1970 (excellente notice par Asa Briggs. acquirent une grande réputation dans la Grande-Bretagne de l’avant-guerre. Tawney avait 3 ans en 9. 973. tome 2. ainsi d’ailleurs que sa conception du socialisme. New York. Ces tutorial classes.). Harvard University Press. abandonné en 905.

il ne montrait aucune sympathie pour le marxisme ni pour ses épigones britanniques. dès avant la guerre. 22. s’enracinait dans un socialisme démocratique dont le substrat était une foi anglicane profonde. dans un contexte de pauvreté chronique de la population ouvrière britannique. Sidney et Beatrice Webb. furent parmi les premiers membres de la Fabian Society. il attaquait toute assimilation de la détresse matérielle à un échec individuel. En même temps. 0 . Tawney était en tout cas un historien déjà mûr et qui avait fait ses choix. constituaient la base morale du socialisme qu’il appelait de ses vœux : ami des Webb22. il donnait en 93 une lecture inaugurale sur le thème « Poverty as an industrial problem » où. un mode de vie d’une simplicité totale. nés respectivement en 859 et 858. membre de la Fabian Society en 906 et de l’Independant labour party (ILP) à partir de 909. Elle a influencé de manière décisive le travaillisme britannique.C O M B AT T R E par la publication. de deux ouvrages : the agrarian problem in the xvith Century. édité avec Alfred Bland et Philip Brown. Son socialisme non marxiste récusait toute perspective révolutionnaire et mettait l’accent sur le changement graduel. Les valeurs bibliques. dans lequel l’auteur montre ses affinités avec le monde paysan et insiste sur les mécanismes de protection des travailleurs à l’œuvre dans l’Angleterre préindustrielle . Dès 9. allant jusqu’à un désordre général de la tenue vestimentaire et de la maison. english economic history : Select Documents. dont les bases ne seront pas ébranlées par l’expérience de guerre. conformément à la tradition du socialisme chrétien britannique. fondée à Londres en 88. Son mode de vie était accordé à ses convictions politiques et religieuses : un rejet complet des honneurs. Quoique de manière moins marquée. paru en 92. l’historien moderniste était déjà spécialiste des problèmes sociaux contemporains : en tant que directeur d’une fondation de recherche basée à la london School of economics (LSE). essentielles à ses yeux. et. Sa conviction socialiste. paru en 9. au point de tendre vers une forme de clochardisation à la fin d’une vie qui s’acheva en 962.

Francfort. ce fils d’un des grands spécialistes d’histoire romaine de son époque. avait déjà entamé sa thèse sur le servage en Île-de-France. retraite qui précéda la bataille de la Marne à laquelle Marc Bloch participa tardivement. écrits de guerre (1914-1918). Le mois suivant. ein historiker im 20. Bloch. alors encore à ses débuts. Olivier Dumoulin. C’est en Argonne – un emplacement du front particulièrement dur – qu’il fait ensuite connaissance avec la guerre de positions. S. Normalien. Ficher. a life in history. 05 . Toutefois. au lycée d’Amiens. le laissant à l’écart de tout service actif jusqu’en juin 95. Paris. cit. âgé de 28 ans en août 9. p. Jahrhundert : Marc Bloch. 2006. Lieutenant en mars 96. 989 .E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E il en était un peu de même pour Marc Bloch23. avant de participer à l’épuisante retraite française de la fin du mois d’août et de début septembre. il entra en secteur sur la Somme en octobre de la même année. Volontaire pour retourner au feu. où il reste jusqu’en juillet 96. Gallimard. Voir aussi Carole Finck. 995 . cette fois au sein du 72e RI. New York. et plus précisément l’analyse plus détaillée de ses écrits de guerre nous renvoyons à notre introduction dans : M. Cambridge. la Guerre. FNSP. agrégé d’histoire. l’histoire. il repart alors en Argonne. 2000 . op. avec lequel il part pour la Meuse. et c’est là qu’il est promu adjudant en novembre avant de devoir quitter le front à la suite d’une attaque de typhoïde qui faillit être mortelle. et la préface d’Annette Becker à M. cet historien formé et déjà bien engagé dans la recherche était encore professeur dans l’enseignement secondaire : c’est lui qui. Après un 23. Il avait aussi publié quelques articles d’histoire médiévale et de nombreux comptes rendus dans la Revue de synthèse historique. Marc Bloch. la Résistance. issu d’une famille juive alsacienne « optante » après 87. Paris. vii-lx. Marc Bloch. il était mobilisé avec le grade de sergent dans le 272e RI. prononça le discours de distribution des prix de juillet 9. à la fin de la bataille. Cambridge University Press. Bloch. Ulrich Raulff. sans jamais se trouver à l’épicentre de la contre-attaque française. Il y subit son baptême du feu. Pour la biographie de Marc Bloch.

il suit la marche en avant de l’ensemble des armées alliées. Sa démobilisation intervient en mai 99. puis en mai dans la région d’Amiens. de son niveau d’instruction et de responsabilité. sa croix de guerre. Entre les mois d’août et de décembre 9. Plusieurs fois blessé. mêlant ainsi son sort à celui des si nombreux engagés volontaires des pal’s Battalions de l’armée Kitchener. Le 25 novembre 9. alors qu’il avait 3 ans et qu’il était marié depuis 909. son unité participe au printemps 97 à l’attaque du Chemin des Dames. À ceci près que cet engagement de l’historien n’a pas été immédiat. des principes que personnifiaient les nations. une guerre banale d’officier d’infanterie issu du rang. Promu capitaine en août 98. de son milieu. La guerre de Marc Bloch est une guerre banale pour un homme de son âge. enfin dans celle de Villers-Cotterêts où son unité participe au rétablissement du front français.  00 000 Britanniques firent d’ailleurs le même choix. et la Légion d’honneur reçue en 920 constituèrent autant de signes de reconnaissance investis d’une grande valeur à ses propres yeux. il sortit de la guerre avec l’intime certitude de son courage personnel. Ses quatre citations. Revêtir l’uniforme était pour Tawney cohérent avec ses choix religieux et politiques : la guerre était une lutte entre des idées. mais dès le mois d’août. Marc Bloch occupe les fonctions d’officier de renseignements auprès de son chef de corps : une situation qui lui offre une vue élargie et moins risquée des événements dont il est l’un des acteurs. encore que légèrement.C O M B AT T R E séjour en Algérie. Richard Tawney s’était quant à lui engagé comme simple soldat dans le Manchester Regiment. restés hostiles à la guerre au sein d’une mouvance travailliste animée en août 9 par un pacifisme souvent bien plus vigoureux que celui des socialistes du continent. mais sans figurer jamais aux premières loges. l’Allemagne incarnant à ce titre le 06 . Il part au début de l’année 98 en Champagne. qu’il est le fruit d’une longue réflexion qui souvent s’oppose à celle de ses amis du même bord.

. d’exaltation de la force. 25. » Plus loin. mais bien un recueil d’idées. J. 07 . 26.. de conquête. Winter et D. par exemple). Pour autant. la dernière entrée de son Recueil d’idées. Ce carnet de Tawney n’est pas un journal (la décision de l’engagement militaire de son auteur n’y figure pas. Allemagne et Grande-Bretagne au premier chef. 8. ce qui est en cause. ce sont les « valeurs » du système : valeurs de combat. 82. le conflit procédant selon lui des idéaux et des « standards » de la vie économique et sociale de l’ensemble de l’Europe occidentale. p. « L’échelle de valeurs qui nous horrifie lorsqu’elle apparaît dans l’exigence prussienne d’avoir le droit de déterminer le futur des nations plus faibles ou inférieures. Ce n’était d’ailleurs pas là une position originale parmi les socialistes européens du « moment 9 ». l’historien des phénomènes économiques et sociaux ne croit pas qu’il s’agisse d’une « guerre capitaliste25 » . soit un mois après son engagement. et ne reconnaît aucune obligation qui ne puisse leur être imposée par une force supérieure. p. M.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E mal politique. R. op. datée du 28 décembre 9. qui identifie le droit avec la puissance. cette conception des affaires humaines n’est que trop similaire à ce qu’un observateur de sang-froid considérerait comme établi dans notre système industriel26. Ibid.). Mais la résistance armée au militarisme prussien était dès lors vécue comme continuation de la lutte contre une exploitation et une oppression également présentes dans le système social britannique. Ibid. 82 [traduction de l’auteur]. cit. tawney’s Commonplace Book. et un mal politique à combattre parce que contagieux. pour déboucher sur une philosophie morale qui n’est pas sans quelque résonance 2. Néanmoins. p. révèle la spécificité de sa réflexion en ce moment crucial : Tawney y qualifie de « futile2 » la discussion sur les responsabilités de la guerre – un point de vue tout de même original parmi les intellectuels de 9 –. Joslin (éd. h. son analyse va audelà de cette simple transposition de la guerre extérieure sur les systèmes sociaux des sociétés européennes. explique Tawney..

83 [traduction de l’auteur]. Si nous voulons en finir avec les horreurs de la guerre. p. mais aussi de la force des barrières de classe dans l’armée anglaise. Comme Marc Bloch. puis la Somme). Socialism and the Challenge of War. Londres et Boston. Ideas and politics in Britain.C O M B AT T R E anthropologique. » Engagé volontaire. estimant qu’on la lui proposait pour de mauvaises raisons : son éducation de « gentleman ».. 59. Richard Tawney subit donc plusieurs mois d’entraînement à Salisbury Plain. « Au total. on ne trouvera rien de fondamentalement odieux dans l’intensification de cette lutte jusqu’au point où la “paix” cesse et où la “guerre” commence. Tawney parle d’ailleurs couramment le français : il sert parfois d’interprète. Routledge et Kegan Paul. je préfère penser que je combats pour ce pays que pour l’Angleterre28 ». puis sergent à la mi-95. Il refuse d’emblée une « commission » d’officier. dont il avait épousé la sœur. 1912-1918. mais qui déterminera chez lui une francophilie durable. Elle est leur concentration par une nation entière avec toutes les ressources disponibles orientées vers un but auquel une nation peut adhérer. p. Tawney fait la découverte du paysan français et de la France en général : une option peu fréquente dans l’armée anglaise de 9-98. Aussi longtemps que l’espèce humaine croira que l’ordre social normal doit être celui où le fort conquiert le pouvoir au détriment du faible. En revanche. 27. 97. Ibid. 28. nous devons d’abord en finir avec l’horreur du temps de paix27. Il est néanmoins rapidement promu lance-corporal (soldat de re classe). La vie des tranchées sera pour lui un triple choc : choc de la vie matérielle bien sûr. et choc enfin de sa propre désillusion face à l’égoïsme des classes populaires anglaises. 08 . c’est donc avec un grade de sous-officier qu’il fit connaissance avec le front (la Belgique en juillet 95. à travers l’évocation de la porosité entre guerre et paix : « La guerre n’est pas le renversement des habitudes et des idéaux que nous cultivons en temps de paix. écrit-il le 22 décembre 95 à Beveridge. Winter. J.

. 50-83. comme tant d’autres blessés anglais du er juillet.93 p. Tawney. Harcourt Brace. près d’Albert. payé par la mort de près de 20 000 hommes et la blessure de 0 000 autres en une seule journée –. the attack and Other papers. p. -20. un cas unique d’écriture immédiate de l’expérience de violence. cit. mais qu’il prétend s’adresser à un large public29. 953. en Angleterre. op. à la recherche de ce que la guerre avait « fait ». L’historien Jay Winter a proposé une lecture remarquable de ce texte220. New York. Richard Tawney dirige une section dans le saillant de Fricourt. Ne devant sa survie qu’à sa robuste constitution. en quelque sorte. publié dès août 96 dans la Westminster Gazette (un journal libéral bon marché créé à Londres en 892). dans un secteur du front où l’assaut britannique fut brisé net par la défense allemande : sa propre compagnie comptera 55 % de pertes ce jourlà. J. il resta dans un état critique pendant deux semaines avant d’être ramené. 6 : « Richard Tawney and the First World War ». Un cas d’autant plus exceptionnel que le texte ne constitue pas (ou pas seulement) un témoignage pour soi.. Socialism and the Challenge of War. Lui-même est touché à l’abdomen – blessure gravissime au cours de la Première Guerre mondiale – et. au socialisme de Richard Tawney. 1912-1918. R. 09 . Winter. Parmi tous ceux dont nous analysons ici les parcours. p. ce texte constitue. hors de danger.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Le er juillet 96 sur la Somme – au premier jour du big push. Ideas and politics in Britain. alors même – il convient de le rappeler – que la bataille se poursuivait sur la Somme et que les listes des pertes continuaient de s’allonger dans les pages du times. alors que son auteur était à peine remis de sa blessure. à notre connaissance. Sa lecture de « The Attack » insiste sur la dimension religieuse du récit et dresse « le portrait remarquable d’un chrétien au supplice » : il souligne le rôle de la prière et de la communion qui ouvre 29. Il écrit alors presque immédiatement un extraordinaire récit du combat auquel il vient de participer : « The Attack ». il doit rester toute la journée sur le no man’s land. 220. chap.

en passant par l’évocation des âmes qui ont déjà quitté des corps alors que toute vie terrestre ne les a pas encore abandonnés. depuis la dimension surnaturelle. La blessure du narrateur est interprétée comme un grave moment d’isolement spirituel et de déréliction. 0 .C O M B AT T R E le récit. 222. et voit dans la description de la nuit qui précède la bataille le décalque du pilgrim’s progress de John Bunyan22. une lecture en termes de dévoilement de la violence de combat précisément. dont le pilgrim’ progress – une allégorie dite par un rêveur – fut publié en 678-68 : un homme quitte sa maison pour échapper à la cité de la destruction. comme le stade ultime. de tout ce que je connaissais222 »). soldats tués par sa faute. Le récit de Tawney constitue ainsi un effort descriptif de l’expérience des sens induite par le combat moderne : le son du bombardement est longuement évoqué (« différent. cit. mise à mort des Allemands vécue comme un péché). signe que les forces divines sont toujours à l’œuvre). non seulement en puissance. 3. avant une résurrection signifiée par un médecin qui marque la fin d’un voyage spirituel explicitement vécu comme tel. et le plus difficile. Guidé par l’Évangéliste. Mais sans doute existe-t-il une autre lecture possible du texte. Tawney. the attack and Other papers.. comme sont évoqués le contact tactile avec les blessés et la répulsion du scripteur pour ce même contact. il effectue un voyage à travers une série de places allégoriques. Les atteintes corporelles infligées aux hommes frappés par le fer sont dites avec netteté (la pliure d’un corps touché à l’estomac.Tawney ressemble en effet au rêveur de Bunyan. apocalyptique. R. jusqu’à l’expression de la culpabilité (abandon des blessés. d’une véritable ordalie. La richesse des références chrétiennes frappe en effet dans le texte. dont la vallée de la mort. et l’expérience du scripteur se voit assimilée à celle de Jésus sur la croix. mais en qualité. p. du bombardement. la stupéfaction d’un soldat tenant sa main subite22. op. Le soleil du champ de bataille lui-même est référence biblique (c’est celui qui s’arrête sur Gabaon à la demande de Josué dans la vallée d’Ajalon.

une bête qui à l’occasion exulte de se voir donner une chance de montrer sa joie sournoise de destruction. 7-8 [traduction de l’auteur].. abritent un sauvage du paléolithique en eux. 225. Ibid. 22. de toute façon. Pendant une seconde ou deux. la perte de tout self-respect. ou bien abrités dans les trous d’obus au sein desquels. ma respiration ne vint plus223.  . c’était un devoir de tirer 223. 5. Ibid. quoique depuis l’âge d’homme le plaisir se soit chargé de culpabilité et de honte. c’est sur la prégnance du sauvage en lui qu’insiste l’historien : « À ce moment. giflé par un géant d’une inconcevable puissance. la vue des Allemands chassa toute autre pensée de ma tête. p. En un effort discursif rarement tenté par les survivants de la Grande Guerre. À présent.Tawney s’essaye en outre à dépeindre la douleur corporelle infligée par sa propre blessure au ventre : « Je ne sais pas ce que la plupart des hommes ressentent lorsqu’ils sont blessés. » Après quoi l’historien évoque assez longuement l’état psychique qui succéda au choc corporel : l’incompréhension face à l’absence de toute aide de la part des camarades. l’envie de s’évanouir. J’ai. je suppose. et ce depuis l’âge des catapultes de mon enfance jusqu’à celle des carabines. [ils] ressemblaient à des poissons dans un panier225 ». Avant sa mise hors de combat. p. Il est également significatif que le registre de l’animalité soit constamment présent : Tawney évoque des hommes au regard de « veaux respirant l’odeur du sang22 ».. Ibid. « avec leurs têtes et leurs pieds tout juste visibles.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E ment amputée de ses doigts…). et puis vrillé en une atroce torsion de telle sorte que ma tête et mon dos frappèrent le sol et que mes pieds s’agitèrent comme s’ils ne m’appartenaient plus. enfin. Ce que je ressentis pour ma part fut d’avoir été frappé par un immense marteau de fer. l’égoïsme forcené. toujours apprécié de viser tout objet mouvant. La plupart des hommes. ou que la terreur rend semblables à des moutons.

cela me rend presque malade. » Tawney se surprend alors à s’acharner sur un soldat ennemi. mise en œuvre si peu de temps après l’événement. p. la dimension anthropologique de son récit est au contraire remarquable. en particulier sur la confusion personnelle du soldat dans la bataille. et sans doute plus classique. 228. La réflexivité sur sa propre expérience. ne l’est pas moins. C’est le fait de le manquer que je détestais. Que Dieu nous pardonne à tous ! Mais ce fut alors comme je le dis227. 2 . En ce domaine.. Son carnet personnel est à peu près vide. Il suffira de souligner que ce texte d’une grande dureté n’est pourtant nullement pacifiste. dans la référence à l’animalité enfin. dans l’évocation de la corporéité de l’expérience. Voilà la chose la plus bestiale de la guerre.. sur sa difficulté à se représenter ce qui se passe (son incapacité à réaliser dans l’instant la mort de masse par exemple). C’est évidemment à Norbert Elias que nous empruntons cette notion. le chemin emprunté par Marc Bloch fut sensiblement différent. qui compte 67 entrées en 226.C O M B AT T R E et la cible était facile226. à commencer par celui du narrateur lui-même. 6. sa frivolité digne de la damnation. » Bien d’autres commentaires seraient possibles sur ce récit. saisi par la rage de manquer plusieurs fois son objectif : « Ce n’est pas que je voulais le toucher lui ou qui que ce soit d’autre. Ibid. p. 227. sur l’irrationalité des comportements. Ibid. et qu’il va très loin dans la description du processus de « décontrôle228 » personnel provoqué par le combat. Là où Tawney se montre assez peu historien (en dehors d’une allusion érudite à Saint-Just persuadé de son invulnérabilité au feu alors qu’il était envoyé en mission par la Convention). 5-6. On est alors comme un singe jovial et malfaisant déchirant l’image de Dieu. Quand à présent je lis le babillage de journalistes sur “l’esprit sportif de nos soldats”.

J’aurais trop de choses à dire. si rudes.. le style. cit. le choix des termes. Marc Bloch s’y était essayé une première fois au printemps 95. Bloch. » En fait. dans la chronologie. alors qu’il était en convalescence après son attaque de typhoïde. La perspective est bien celle d’un enregistrement des faits. p. à la charnière des années 96-97. 230.. et puis je n’ai pas le recul. 3 . Lettre de Marc Bloch à Davy. en un exercice de fixation de 229. Il suit d’ailleurs de près le carnet rédigé à chaud dès le début de la guerre. son récit apparaît davantage comme descriptif que réflexif. que j’ai vécues. qui fait écho à ce que Marcel Mauss avait lui aussi exprimé par lettre deux ans auparavant. l’historien insistait : « J’ai encore assez de tête pour faire convenablement mon service . à la lecture de ce témoignage. écrits de guerre (1914-1918). par la mise à distance de son expérience personnelle – au prix d’une honnêteté scrupuleuse de l’auteur avec lui-même –. » Un peu plus loin. ibid. la formulation de ce que lui avait « appris » l’expérience de guerre. p. la formulation « par écrit » de « confessions » et de « jugements ».E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E 9 mais se limite au cours des années 95-98 à une sèche énumération des dates et des lieux. dépourvue de tout commentaire229. et une seconde fois lors de son séjour algérien. Il est retranscrit dans M. op. et en même temps pourtant si ternes. je tâcherais de te parler de ce que m’a appris l’expérience de ces trois années. 6 septembre 97. et trop mêlées et quelquefois trop contradictoires . Dans une lettre du 6 septembre 97 adressée à un ami sociologue. mais certainement j’ai beaucoup perdu de ma force d’attention . […] il est certain que j’aurais en ce moment quelques peines à énoncer clairement un tas de choses que je sens confusément230. Mais quant à formuler par écrit confessions et jugements. vraiment je n’en suis guère capable. -69. 7-8. Marc Bloch avait confessé en ces termes son incapacité à mener la moindre réflexion en profondeur sur l’événement guerrier : « Si je pouvais causer avec toi. Si l’on est frappé.

Le choix dont elle s’acquitte si mal. demeurée toutefois à l’arrière-plan.. la forme des blessures à la tête. » Effort principalement descriptif donc. en congé de convalescence. l’exercice du commandement. la fatigue. 2. J’ai des loisirs. Chiantaretto (dir. Souvenirs de guerre. Bloch. op. Elle a coutume de faire dans mon passé un triage qui me paraît souvent peu judicieux. ce qui n’exclut pas une dimension également réflexive du texte. 233. Mais je ne veux pas abandonner aux caprices de ma mémoire les cinq mois étonnants que je viens de vivre. le courage : « Le courage militaire est certainement très répandu ». partant d’une expérience personnelle évoquée le plus souvent au ras du sol. in J. la joie de vivre après le danger. accoutumance au bombardement) et ceux de son revers. Elle s’encombre de détails sans intérêt et laisse s’évanouir des images dont les moindres traits m’eussent été chers.-F. épreuve du guet nocturne. Trévisan. le sommeil en plein air. me remettant peu à peu d’une grave fièvre typhoïde qui.). « Se rendre témoignage à soi-même ». 232. op. écrits de guerre (1914-1918). le froid. je veux qu’il soit cette fois remis à ma raison232. in M. . Implications psychanalytiques. p. Il faut faire à l’oubli sa part. Je ne recueillerai pas tout.. le 5 janvier dernier. explicitement indiqué dès l’origine : « J’ai eu l’honneur de prendre part aux cinq premiers mois de la campagne de 9-95. cherche à tirer des leçons plus générales de ses propres constatations corporelles sur la faim. cit. aujourd’hui si fraîches et si vives. Je suis maintenant à Paris. les mécanismes de la peur (paniques collectives. me força à quitter le front. Celle-ci se fait sentir lorsque Marc Bloch. témoignage et trauma.  . p. 9. Ibid. écrit ainsi Marc Bloch dans les dernières lignes de la première partie de 23. cit. C.. le poids d’un cadavre… Sa réflexivité s’exerce aussi dès lors qu’il aborde le choc en retour de la mort infligée233. Je les emploierai à fixer mes souvenirs avant que le temps n’efface leurs couleurs. p.C O M B AT T R E « ce qui a eu lieu23 ». 1914-1915.

comme on le fait parfois. on voit qu’il ne s’agit ici. à la vérité très vives. 5 . il n’est pas interdit de relever que Marc Bloch s’interdit tout commentaire sur certains aspects qui eussent pu attirer sa réflexion historienne : alors qu’il fait 23. J’ai toujours remarqué que. que d’assez brèves remarques. Inversement. Ibid. qui est très fort chez eux à condition qu’il soit entretenu par le milieu […]23. je n’oublierai jamais le 0 septembre 9. Ibid. sauf parmi les plus intelligents et ceux qui ont le cœur le plus noble. » Pour intéressantes qu’elles soient. ils ne tremblent plus. comme on peut le constater.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E son texte. mais médiocrement coordonnées. La plupart des hommes craignent d’aller au feu. une fois qu’ils y sont. 23. et surtout d’y retourner . lorsqu’ils se conduisent bravement pensent à la patrie . et qui devient rapidement une habitude.. comme un rouleau cinématographique qui présenterait par places de grandes déchirures et dont on pourrait. qu’il est facile. Ils forment une série discontinue d’images. p. sans que l’on s’en aperçût.. ils sont beaucoup plus souvent guidés par le point d’honneur individuel. mais souvent il est le fruit d’un effort. 235. la mort cesse de sembler très redoutable du moment qu’elle semble proche : c’est au fond ce qui explique le courage. Mes souvenirs de cette journée ne sont pourtant pas extrêmement précis. à moins que je ne finisse mes jours dans l’imbécillité. Non pas toujours. Effort qu’un homme sain obtient sans douleur de soi-même. intervertir certains tableaux235. p. Je crois que peu de soldats. à dire vrai. Surtout ils s’enchaînent assez mal. fort brèves parfois. par un heureux réflexe. 9-50.» Réflexivité encore lorsque Marc Bloch se lance dans l’analyse des linéaments de l’enregistrement mémoriel des événements du combat alors que le stress extrême du champ de bataille s’est mêlé à l’expérience concrète du danger : « Il est probable que tant que je vivrai. « Je ne crois pas exact de dire.

alors en vacances en Argonne au cours de l’année 936. pour ne jamais reprendre le fil de son récit. et surtout publié. sous un 236.. aucune remarque particulière ne vient sous sa plume à propos du sens possible de tels gestes. Comme « The Attack » de Richard Tawney. 969. Marc Bloch reprend son travail là où il l’avait laissé. ibid. il ne l’a pas fait dactylographier. Mais la différence entre les deux textes réside en ceci que le récit de Tawney. Sur de tels points. ainsi qu’à l’atteinte délibérée au linge domestique. 238.C O M B AT T R E allusion aux héros de Fenimore Cooper236. le médiéviste ne croit pas utile de développer le thème de la contiguïté entre guerre et chasse. Celui-ci ne l’a pas terminé. 53-5. Il ne lui a donné aucun titre. Colin. qui porte exclusivement sur le temps court de la blessure subie le er juillet 96. Souvenirs de guerre. il n’a pas évoqué son existence auprès de son fils lorsque ce dernier. A. est un témoignage achevé. apparemment pour la première fois. p. il s’interrompt brutalement après quelques pages. Ibid. a demandé à son père. en revanche. Le texte de Marc Bloch. inabouti : lorsque fin 96début 97. Confronté à la présence d’excréments déposés délibérément dans les maisons par les troupes d’invasion. 36. 1914-1915. Il convient de souligner aussi qu’il ne fut rien d’autre qu’un texte laissé à l’état d’esquisse manuscrite du vivant de Marc Bloch. M. complet. les Souvenirs de guerre de Marc Bloch constituent une écriture de l’expérience du combat rendue possible par l’éloignement de celle-ci. un récit détaillé de son expérience du front237 : seule sa publication en 969238. c’est-à-dire en juin 95 (une date qui correspond à son retour en Argonne à l’issue de sa convalescence).. reste inachevé : le récit marque de ce point de vue un échec. 237. le texte de Marc Bloch se révèle en fait souvent assez pauvre. Il reste surtout un texte inachevé. qui veut traiter de l’ensemble de l’expérience de guerre depuis août 9. Bloch. on l’a dit. Ce qu’il fait dans une lettre du 9 avril 936. 6 . Cahiers des annales. « Lettre de Marc Bloch à Étienne Bloch ». Paris. et moins encore publié de son vivant. p.

où l’auteur. R. son beau-frère. Membre depuis 96 du cinquième comité de l’archevêque de Canterbury sur « Christianisme et problèmes industriels ». Tawney s’était vu chargé de travaux de secrétariat avant d’être réformé en septembre 97 sur intervention du War Office. Mais ces deux textes sont sans rapport direct avec l’expérience du champ de bataille. au nom des soldats. il devient lecteur à Balliol College et entre au labour advisory Committee pour l’éducation 239. où Tawney propose de se saisir de l’opportunité de l’Union sacrée et de la mobilisation nationale pour édifier une société plus solidaire. op. hautement rationalisée. cit. nous oublions tout simplement qu’ils ne visaient aucun public : au titre d’historien de sa propre expérience de combat. the attack and Other papers. Les souvenirs de guerre de Marc Bloch ne s’adressaient décidément à personne d’autre qu’à l’historien lui-même. p. de ce qui avait eu lieu. Marc Bloch n’a finalement rien souhaité livrer à ses contemporains lors des années d’entre-deux-guerres.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E titre qui n’est pas de Marc Bloch. Richard Tawney rend en 98 un rapport à ce sujet et. elle était destinée à rester isolée. Tawney. c’est-à-dire en fait de Beveridge. 20. Voilà qui permet de mieux apprécier peut-être pourquoi « The Attack » de Richard Tawney constitue à l’inverse une étonnante et audacieuse réussite. s’adresse au monde de l’arrière en dénonçant la coupure qui s’est établie entre les deux univers . la même année. Pour autant. Parallèlement à sa convalescence. Certes.. En les lisant sous une forme imprimée. 7 . non sans lien peut-être avec les convictions socialistes et le non-conformisme de son auteur. 2-28. dans une reprise de contrôle. est venue lui conférer un statut historiographique. l’autre dans le times educational Supplement de février 97 (« A national college of all souls »). l’historien britannique publia deux autres textes pendant la guerre239 : l’un en octobre 96 dans the nation (« Some reflections of a soldier20 »). mais un statut entièrement différent de celui qui était le sien à l’origine. grâce à la résolution du problème éducatif notamment.

il coédite l’economic history Review de 927 à 93. Et à propos des atrocités nazies. Mais dans tous ses écrits des deux dernières années de guerre. toujours intéressé par le problème agraire. Londres. Il publie ainsi tudor economic Documents en 92.92].C O M B AT T R E et les affaires internationales. puis d’après guerre. et. il a cette phrase si nettement irriguée par l’expérience de combat de leur auteur : « J’ai été soldat. en revanche. Bell & Sons. et participa à la rédaction du hadow Report de 926 qui préconisa la prolongation de la scolarité. 23. Il commence alors une carrière politique. je le 2. Tawney rappelle que « le pays est rempli d’hommes qui ont combattu pendant la dernière guerre ». à l’exception de deux lignes dans la conclusion de the acquisitive Society – une dénonciation surtout morale de la « société du gain » – où l’historien évoque incidemment « les milliers d’hommes qui ont enduré pendant quatre ans la souffrance extrême pour des fins différentes de celles qui sont advenues23 ». mais réussie en tant que conseiller du Labour Party. Pendant la Seconde Guerre mondiale. Il rédigea largement le programme du parti en 928. G. fut à l’origine de rapports importants sur l’éducation en 922 et 92. Tawney. 927 [re éd. Son influence intellectuelle sur le Labour est passée également par la publication de the acquisitive Society en 92 et par equality en 93 (regroupant une série de conférences données en 929. R. très incisives sur l’inégalité sociale et le risque qu’elle faisait courir à la démocratie politique). bien que pour une période brève. p. the acquisitive Society. sur lequel il acquiert une influence2 qui trouvera son couronnement dans la construction du Welfare State en 95. on ne trouvera aucun retour sur l’expérience personnelle du champ de bataille. à travers un article adressé au public américain dans le new York times du 2 juillet 90 et intitulé «Why Britain fights ». Richard Tawney tissa des liens étroits avec les Trade Unions grâce à sa participation à la Coal Industry Commission de 99. 22. 8 . 22. manquée en tant que candidat travailliste aux élections. et. Religion and the Rise of Capitalism en 926. Et ce sans abandonner son travail d’historien22. il publie land and labour in China en 932.

E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E crains. à vingt-cinq ans de distance. 9 . à travers l’ouvrage du sociologue Fernand Van Langenhove25. 96. » On n’en reprendra pas l’analyse ici. un mauvais soldat. Comment naît un cycle de légendes. Ce titre est mentionné dans le carnet de Marc Bloch au cours de l’année 97. à son célèbre article de 92 dans la Revue de synthèse historique : « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Paris. Francstireurs et atrocités en Belgique. R. dont Marc Bloch parle admirablement.. the attack and Other papers. du récit de l’expérience de 96. ou de ce qu’il ne connaît que de manière indirecte. bien sûr. Elles ne sont pas les actes barbares mais non prémédités de jeunes gens excitables et épuisés nerveusement. Fernand Van Langenhove. Marc Bloch. et découvert d’ailleurs 2. op. certes. et à l’usage d’autres historiens comme lui. Mais réminiscence seulement. Payot. un pas qui ne sera franchi que plus d’un demi-siècle plus tard. c’est bien le soldat allemand en situation d’invasion. Car le sujet de ses Réflexions. 75. chancelant de fatigue et à demi fous de peur. On songe ici. mais précisément de ce qu’il ne connaît pas. Tawney. Les atrocités [nazies] qui nous mettent si mal à l’aise sont d’une nature différente. cit. Ce sont des crimes commis sur ordre2. sinon pour souligner avec force que si l’historiographie du conflit s’était engagée dès l’entre-deux-guerres dans les voies qu’ouvrait Marc Bloch dans cet article. elle eût sans doute franchi d’emblée un pas de géant en direction d’une histoire culturelle et d’une anthropologie historique de 9-98. 25. développa dès l’entre-deux-guerres un authentique discours historien sur l’expérience de guerre. Pour autant. » Réminiscence intéressante. il faut remarquer que Marc Bloch ne parle pas dans cet article de ce qu’il connaît directement – sa propre expérience de la violence de guerre –. mais dont il n’a eu aucune connaissance personnelle et qu’il n’appréhende finalement que de seconde main. Je ne suis pas choqué outre mesure par les brutalités commises à chaud dans le cadre de l’effrayante contrainte qu’exerce la bataille. en revanche. p. publié en 96.

sans s’exclure luimême de l’analyse puisqu’il donne son propre cas en exemple. M. où le contact entre les différentes cellules sociales ne se faisait que rarement et difficilement – à époques variables par les chemineaux. cit. 27. 29. Il analyse ensuite le rôle « de l’émotion et de la fatigue » dans le processus de destruction du « sens critique29 » et donc dans la réception des fausses nouvelles. plus régulièrement aux foires ou aux fêtes religieuses. p. les 26. censé avoir vécu à Braisne avant 9. Enfin. il faut attendre pour l’essentiel la troisième et dernière section de l’article pour que l’auteur consente à se livrer à « quelques remarques rapides » tirées de son « expérience personnelle27 ». 20 . écrits de guerre (1914-1918).. 75. sans doute.. dont j’ai pu observer moi-même très exactement la genèse28 »). p. les colporteurs –. p. les frères quêteurs. de repousser la fausse nouvelle des Russes en train de bombarder Berlin. Ibid. dans un extraordinaire passage d’anthropologie historique de la Grande Guerre qu’il faut citer entièrement : L’histoire a dû connaître des sociétés ainsi dispersées.C O M B AT T R E par Marc Bloch pendant la guerre elle-même. à la fin de la retraite française de l’été 9. lui qui dit n’avoir pas eu la force morale. 28. à l’arrière du Chemin des Dames. le ton le devient en effet (« voici d’abord une fausse nouvelle. le médiéviste en vient au processus de régression chronologique et de retour à l’oralité infligé par la vie de tranchée. Bloch. Le rôle des colporteurs ou des vagabonds de tout ordre. par les soldats du secteur de Marc Bloch. 80. op. Ibid. Est-ce à dire que l’expérience de guerre de Marc Bloch soit entièrement absente de ce texte ? Non.. voyageurs intermittents dont le passage échappait à toute prévision. Personnel. 82. d’un prisonnier allemand originaire de Brême en un « espion » supposé. Ibid. était joué au front par les agents de liaison. Mais en dehors d’un bref passage sur les mécanismes de propagation des nouvelles dans les tranchées26. afin d’analyser la fameuse confusion entre Braisne et Brême et la transformation.

Ibid. ce furent les cuisines. Il y a là des indications dont les historiens feront bien de tenir compte250. se nouaient. beaucoup plus importantes. les faux renseignements tout prêts pour une nouvelle élaboration.Au contraire. Les communications périodiques. Or il semble bien que cette constitution sociale ait singulièrement favorisé la création et l’expansion des fausses nouvelles. En cela aussi. que les gradés interrogeaient avidement. non pas de façon directe. étaient rendues nécessaires par le souci de la nourriture. ce serait la zone de formation des légendes. tous gens d’importance. des liens précaires. où les liaisons entre les divers éléments qui la composaient ne se faisaient que rarement et imparfaitement. Et Marc Bloch de tirer cette conclusion capitale : Somme toute une société très lâche. la guerre nous a donné l’impression de nous ramener vers un passé très reculé. ceux-ci savaient d’ordinaire beaucoup. 250. ou avec les cuisiniers . mais qui frayaient peu avec les simples troupiers. p. entre des milieux singulièrement dissemblables. L’« agora » de ce petit monde des tranchées. Ainsi.. 2 . par des chemins difficiles. telle nous apparaît ce que l’on pourrait appeler la société des tranchées. pour un instant autour des feux en plein vent ou des foyers des « roulantes ». mais seulement par l’intermédiaire de certains individus spécialisés. une ou deux fois par jour. Là.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E téléphonistes réparant leurs lignes. hommes heureux qui cantonnaient parfois à proximité des civils. les ravitailleurs venus des différents points de l’avant se retrouvaient et bavardaient entre eux. comme en ce qui touche la prépondérance de la tradition orale. 82-83. les observateurs d’artillerie. Sur une carte du front. car ils avaient le rare privilège de pouvoir quotidiennement échanger quelques mots avec les conducteurs du train régimentaire. on croit fortement le narrateur qui vient à longs intervalles de pays lointains ou tenus pour tels. un peu en arrière des traits entrelacés qui dessinent dans leurs détours infinis les premières positions. avec leurs marmites. Puis les corvées s’ébranlaient par les pistes ou les boyaux et rapportaient vers les lignes. Des relations fréquentes entre les hommes rendent aisée la comparaison entre les différents récits et par là même excitent le sens critique. on pourrait ombrer de hachures une zone continue .

Les historiens se voient presque sommés d’entreprendre sur-le-champ un effort historique : « Surtout. puisqu’elle a eu lieu. Mais le texte de Marc Bloch s’en tient à un « après le combat ». Hâtons-nous de mettre à profit une occasion. En pareille matière. nous l’avons dit. » Mais précisément. écrit Marc Bloch25. et non sur l’expérience de violence. écritil. il convient d’employer ses enseignements. Ibid. 8. Ibid. On observe rarement que l’article de Marc Bloch en appelait aussi à une véritable mobilisation des historiens sur le sujet 998. Se consoler de ses horreurs en se félicitant de son intérêt expérimental serait affecter un dilettantisme de mauvais ton. qu’il faut espérer unique252. il importe de noter que Marc Bloch luimême ne fera pas ce à quoi il appelle à la fin de son texte de 92. Sa conclusion leur proposait de recueillir les matériaux sur les fausses nouvelles de guerre. c’est-à-dire à un moment de déploiement d’une très grande violence interpersonnelle ayant pour objectif la captation de prisonniers destinés à être interrogés. a été une immense expérience de psychologie sociale. La guerre. ne laissons pas le soin de ces recherches à des hommes que rien n’aurait préparés au travail historique. 252. Et l’évitement est d’autant plus visible ici que la source de l’anecdote Braisne/Brême a trait aux suites d’un coup de main sur les lignes ennemies. soigneusement laissée de côté. 22 . au mieux de notre science. mais il faut observer que la réflexivité de Marc Bloch s’exerce ici à l’endroit du « fonctionnement » de la société combattante. Mais. sur un ton d’ailleurs plutôt péremptoire : « Quiconque a pu et su voir doit dès maintenant rassembler ses notes ou mettre par écrit ses souvenirs ». je l’ai dit plus haut. les observations vraiment précieuses sont celles qui émanent de personnes rompues aux méthodes critiques et habituées à étudier les problèmes sociaux.. p.C O M B AT T R E Extraordinaire leçon. Son 25. non plus qu’aucun autre historien de son temps.

les Rois thaumaturges.  et à nouveau Marc Bloch Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. avant d’être reçu en histoire à Exeter College (Oxford) en 92. puis à Oxford en ce début des années 920 : pendant et après la guerre. faisant de la « foi au miracle royal » le « résultat d’une erreur collective ». Edmund Leach. lesquels avaient perdu au combat près d’un cinquième de leurs élèves . Les noms des morts étaient gravés sur les murs des collèges d’Oxford et de Cambridge. Un silence sur le conflit s’instaure ensuite. 253. s’étaient engagés au début du conflit et avaient connu l’expérience du feu. Edward Evans-Pritchard n’avait pas pu ne pas le rencontrer au sein de la Public School de Winchester. si l’on peut employer ce terme. M. cette infusion. la rencontre d’Edward Evans-Pritchard avec la guerre n’avait été qu’indirecte : né dans le Sussex en 902. 1939-1945  : Edward Evans-Pritchard. Gallimard. Celle de mai-juin 90. les communautés académiques britanniques affichaient partout leur deuil. Le deuil de guerre en revanche. tout au moins jusqu’à la seconde rencontre de Marc Bloch avec l’expérience de la guerre et de sa violence. un peu plus âgés que lui. sans le dire explicitement. modèle du soldier scholar qui semble avoir fasciné le jeune étudiant d’après-guerre. Le fossé était grand avec d’autres jeunes gens du même milieu qui. était achevée avec la parution des Rois thaumaturges253. De grands mythes guerriers traversaient au même moment ces communautés. à commencer par celui de Lawrence d’Arabie. 983 [re édition 92].E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E expérience de guerre. Paris. Bloch. on sait que Marc Bloch l’a détournée. 23 . ce dernier avait été élève de Winchester College à partir de 96. vers l’interprétation de la thaumaturgie royale à l’époque médiévale et moderne : en 92.

qui y enseignait depuis 90. 2 . 7-23. « Genesis of a Social Anthropologist ». 7. il était par conséquent à « civiliser ». Le Nord était perçu comme une zone dont les cadres politiques. le Sud étant au contraire voué à la sauvagerie et au paganisme.C O M B AT T R E À Oxford. après avoir également suivi les enseignements de Malinowski et de Radcliffe-Brown. Marett représentait une présence anthropologique qui décida Evans-Pritchard à s’orienter dans cette direction. il avait découvert Freud pendant le conflit et fut un des premiers à songer à appliquer la psychanalyse à l’anthropologie. Lui non plus n’était pas sans lien avec le conflit de 9-98 : amené à soigner des névroses traumatiques pendant la guerre. Univ. Evans-Pritchard effectua à son tour ses premières missions au Soudan : « Je voulais une vie d’aventures aussi. p. il avait fait des populations nilotiques du Sud Soudan anglo-égyptien son terrain de recherches. C’est ainsi qu’en 926. 992. 255. Ce territoire gigantesque posait un problème d’administration considérable exigeant au préalable une connaissance approfondie des populations à administrer. Seligman était passé ensuite à l’anthropologie. et le travail de terrain semblait la solution pour combiner les deux. 973. Edward Evans-pritchard. » En 926. Premier 25. religieux et culturels musulmans devaient être respectés . Burton. sous le nom de « Soudan anglo-égyptien ». an Introduction to evans-pritchard. À l’origine médecin et chercheur en pathologie médicale sur la Nouvelle-Guinée. qui portait sur l’étude ethnographique de la distribution linguistique et des formes d’association politique des indigènes25. Cité par John W. accompagné de sa femme. Depuis 909. the new Diffusionist. expliqua-t-il beaucoup plus tard. press Fribourg. Friburg. à la demande du gouvernement local. p. et cette première étude de terrain lui permet d’obtenir en 927 son doctorat à la LSE (sa monographie sur leurs croyances et leurs pratiques rituelles ne sera publiée qu’en 937). c’est plus précisément chez les Azande qu’il se rend. 3. Un condominium anglo-égyptien avait été établi sur le Soudan en 898. mais dans le cadre de la london School of economics (LSE) où il devint l’élève de Charles Gabriel Seligman. Robert R. [aventure et travail intellectuel]255.

et classée pour cette raison comme « peuple hostile ». entre octobre et mai. que comme un égal.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E séjour assez facile. Evans-Pritchard fut ainsi invité par le gouvernement anglo-égyptien à enquêter sur les Nuer. menée grâce à des raids punitifs effectués par avion sur les villages et les troupeaux. quelque chose de plus en termes de courage. on va le voir. pour pouvoir se nourrir sur le terrain. et cette pratique cynégétique mérite d’être relevée car elle n’est pas indifférente. en revanche. afin d’établir la pax britannica et de briser définitivement les résistances. lui qui considérait que « [le terrain] lui avait appris davantage que ce que ne lui avait jamais appris l’école. Evans-Pritchard avait été contraint de s’adonner à la chasse. De nouveau. Evans-Pritchard effectua ainsi plusieurs séjours parmi eux entre 930 et 936. Si. au mieux. Seligman ayant décliné la proposition. dans un contexte de soumission profonde de la population locale au colonisateur. il dut chasser pour vivre. l’anthropologue étant arrivé sur place non seulement comme étranger. totalisant finalement dix mois et demi de terrain. sur le plan politique et culturel les choses avaient été plus aisées : le démantèlement de la royauté azande par l’administration coloniale avait été relativement simple. Evans-Pritchard dit avoir retiré de ces expériences des enseignements fondamentaux. Les Nuer. La politique de pacification des fighting nuers. mais aussi comme un ennemi. plus précisément à la saison sèche. il ne sera jamais considéré. 25 . n’en était pas moins à peu près achevée en 928. très brutale. Plus tard. constituèrent un problème plus ardu : cette population pastorale était en effet en situation de résistance à l’administration britannique. au sujet qui nous occupe. Tout en occupant la chaire de sociologie à l’université Fouad ier du Caire entre 932 et 93. à l’en croire. Pourtant. Ces séjours ne furent jamais faciles. les officiels de Khartoum avaient décidé de forcer certains groupes Nuer à se réimplanter géographiquement tout en mettant en place un nouveau système de chefs appointés : l’ethnologie était appelée en renfort pour aider à sa mise en place. Un an plus tôt.

lui-même théoricien des systèmes politiques africains. il insistera sur le rôle de la force dans la domination coloniale en pays Nuer. Ibid. p. 257. j’avais accepté une chaire à Yale. il n’en publie pas moins the nuer en 90. 26 . La guerre éclata trois jours avant l’embarquement. l’anthropologue s’est senti confirmé dans son jugement très dur sur le système colonial britannique et dans sa sympathie pour les Nuer. fruit d’un séjour effectué sur place cinq ans plus tôt.» Sur place. il codirige avec Meyer Fortes. Burton. ainsi que the political System of the anuak of the anglo-egyptian Sudan.C O M B AT T R E d’endurance. et donc sans poste définitif. ibid. tout en préconisant une posture de neutralité dans le travail anthropologique proprement dit. p. la guerre avait déjà rattrapé l’anthropologue. Je démissionnai immédiatement du poste et rejoignis les Welsh Guards257. de patience. langues qu’Evans-Pritchard apprit à maîtriser grâce à un talent exceptionnel en la matière. 5. une étude de l’organisation lignagère et politique centrée sur la notion « d’anarchie ordonnée » et devenue un classique de l’analyse d’un système segmentaire. Plus exactement. EvansPritchard s’en expliqua en ces termes à l’extrême fin de sa vie : « J’étais déterminé à prendre part [à la guerre] sur un plan opérationnel… Désespérant de jamais obtenir un poste me permettant de continuer à vivre en Angleterre. Il subit une courte formation sur les explosifs à haute 256. 20. lui-même subdivisé en plusieurs sous-ensembles linguistiques. » À 38 ans. de résignation et d’indulgence dont je n’avais pas grande compréhension auparavant256. l’ouvrage collectif african political Systems. Il devient ainsi un spécialiste des populations sud-soudanaises du Nil blanc appartenant au groupe de langues shilluk. c’est lui qui avait rattrapé la guerre. Cité par J. Mais à cette date. Evans-Pritchard compte donc parmi les volontaires de guerre.. En 937-938. La même année. dans une série de conférences. W. Simple lecturer à Oxford avant la guerre..

et là s’engage dans la Sudan auxiliary Force : début d’une campagne militaire entamée fin octobre 90 et destinée à se poursuivre jusqu’en avril 9. avec l’entrée de l’Italie dans le conflit en juin 90. et sur laquelle on ne doit pas se méprendre : il s’agissait là d’un mode de combat infiniment dangereux. affranchi des « lois de la guerre » alors en vigueur en Europe occidentale. de 700 kilomètres d’AddisAbeba. contre une force anglaise de 55 000 hommes répartis entre l’Égypte. le Kenya et la Somalie britannique. vers la mer Rouge et l’Égypte. L’Italie disposait à cette fin de 50 000 hommes en Érythrée. tous armés de fusils du xixe siècle. en Éthiopie et en Somalie italienne. occasionnant des fatigues immenses et aussi des pertes considérables en proportion 27 . et d’autant en Libye. En effet. le long d’une frontière de près de 2 000 miles avec le Soudan et le Kenya. sans service de santé. sans toutefois participer à un entraînement sur le terrain. on devait dans cette zone s’en tenir à une tactique de harcèlement interne et externe des Italiens d’Éthiopie grâce à des forces locales. les possibilités d’arrêter une offensive vigoureuse étaient faibles. Il retourne alors au Soudan vers la fin de l’été 90 sous le prétexte de reprendre ses recherches ethnologiques. l’université le maintenant à son poste au titre de reserved occupation. Une « petite guerre ». le Soudan. puis à trente-cinq et même à cinquante un peu plus tard. l’Afrique orientale avait basculé du même coup dans la guerre : la présence italienne faisait peser une menace dans le dos des forces britanniques. distante de 900 kilomètres de Khartoum.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E puissance. Compte tenu de la priorité donnée à la défense de l’Égypte face à la Libye italienne. sans logistique sophistiquée. portée ensuite à ving-cinq hommes en janvier 9. par conséquent. mais adaptée aux savoir-faire et à la culture tactique des guerriers locaux. Evans-Pritchard se trouva ainsi affecté à une zone particulièrement déshéritée. Du côté soudano-éthiopien. et de 600 kilomètres de la frontière kenyane. La campagne d’Evans-Pritchard prit donc l’allure d’une guérilla menée avec une force de quinze guerriers anuak recrutés par ses soins.

on est en présence d’un système dynastique de type royal. toute association étant rare. et à Robert Tombs qui nous a permis d’y avoir accès. 28 . dans un texte dont nous reparlerons : Edward Evans-Pritchard. avaient été intégrés aux Nuer par capture au fur et à mesure que ces derniers s’étaient déplacés vers l’est au xixe siècle. Les Anuak représentaient alors une population nilotique de 35 000 personnes environ. Contrairement aux Nuer voisins qu’Evans-Pritchard connaissait si bien. 03. L’expérience de combat fut. the army Quarterly. Les Anuak avaient en commun avec les Nuer d’appartenir au groupe des langues shilluk . p. et quoique probablement anciens pasteurs. Nous nous fondons ici sur le récit d’Evans-Pritchard lui-même. Placé sous l’autorité d’un capitaine du nom de Lesslie. constitué sur la base de lignages exogames. en 973. les chefs de village restaient non héréditaires et révocables. différente aussi des précédents par l’absence de structure segmentaire : le village y était la plus grande unité politique. à ce titre. on ne peut plus sérieuse. sauf en cas de danger commun. Evans-Pritchard est affecté à la « force Gila » (du nom d’une des rivières traversant 258. EvansPritchard ne se trouvait donc pas en terre inconnue en 9. n° . 90-9 ». Dans la partie orientale. Le récit des opérations est ici nécessaire258. compiler une grammaire et réaliser un dictionnaire. Dans la partie occidentale du pays. arrivée sur place à la fin du xixe siècle et fixée à cheval sur la frontière soudano-éthiopienne. « Operations on the Akobo and Gila Rivers. en revanche. les Anuak constituaient une population d’agriculteurs. là où Evans-Pritchard opère et recrute. Nos remerciements vont à Gilles Bataillon qui nous a mis sur la piste de ce document. en outre. juin 973. beaucoup d’Anuak.C O M B AT T R E des effectifs engagés. lui qui parlait anuak avant même d’arriver sur place grâce à ses recherches préalables sur les Nuer et à son passage dans le pays en 935 : il met pourtant à profit les opérations militaires pour accroître son information ethnologique. 70-79.

E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E la région Adongo). début février. en territoire éthiopien cette fois. avec dix-sept irréguliers ennemis tués. avec cette fois une attaque coordonnée nettement 29 . trois des Anuak recrutés par l’anthropologue étant tués. enlevé pourtant sans perte britannique et au prix de huit morts et deux blessés chez l’adversaire. défendu par un rempart de terre et par des tranchées creusées sur le pourtour. Evans-Pritchard parvient à s’échapper de la nasse. Ayant recruté une quinzaine d’hommes. il rejoint son supérieur pour une opération conjointe contre le village. En revanche. mais les forces sous commandement anglais comptent de fortes pertes. un cours d’eau marquant dans cette zone la frontière avec l’Éthiopie. après le recrutement de dix hommes supplémentaires. la guérilla reprend. L’engagement suivant a lieu fin décembre. Le 23 janvier au petit matin. Une nouvelle escarmouche a lieu le 28 décembre. il organise une première embuscade contre une force de combattants locaux plus de dix fois supérieure à ses propres forces (soldats somalis et irréguliers du pays sous commandement italien). il commence ce travail de patrouille fin octobre. avec pour mission de patrouiller le long de l’Akobo. l’attaque commence. Le 6 janvier. un grand nombre d’autres hors de combat. Le 2 novembre 90. embuscade sans grandes conséquences mais qui se prolonge en un nouvel engagement contre une trentaine de combattants adverses cinq jours plus tard : côté italien. En mars. on y mit en œuvre une mitrailleuse et on procéda à des lancers de grenades avant de se retirer. puis c’est vers le point d’appui italien d’Agenga que se déplace la troupe d’Evans-Pritchard. après l’immobilisation des troupes par une épidémie de méningite. contre deux blessés seulement dans la force attaquante. les choses tournent mal lors de l’attaque du poste italien de Pocala. et se révèle en cours de journée un succès. du fait du désaccord entre les deux officiers britanniques : les attaquants se font encercler et sont soumis à un feu nourri. avec vingtcinq hommes sous les ordres d’Evans-Pritchard : la petite force attaque un village ennemi bien défendu.

fin octobre-début novembre 92. dont la révolte avait été brisée par les Italiens au début des années 930.. Il n’a donc pas connu les combats acharnés de 90-92 dans cette région. sur Gambala.C O M B AT T R E plus au nord. W. africa. E. mais au moins n’ai-je rien fait pour le retarder259. Ayant rejoint le long Range Desert Group. Evans-Pritchard. qui permet la reconquête de la Cyrénaïque. Après quoi la campagne touche à sa fin avec le recul italien dans cette région et la capitulation finale du 6 avril 9. Et on ne se laissera pas abuser par ce trait d’humour authentique. Evans-Pritchard est envoyé en Syrie auprès des Bédouins Alawites (la Syrie est envahie par les Britanniques le 8 juin 9). 259. » Sa guerre n’était en fait pas terminée. puis la prise de Tripoli le 23 janvier 93. il demande à agir comme officier de liaison avec les Bédouins. avant d’être transféré. an Introduction to evans-pritchard. et auxquels les Britanniques promettent leur protection en 92 contre tout risque de retour d’une nouvelle tutelle italienne. 260. de la Tripolitaine. qu’Evans-Pritchard attaque avec cinquante Anuak : le succès de l’opération est néanmoins payé de la mort du capitaine Lesslie. de novembre 92 à la fin 9. 2. lancé trente ans après les événements : « Je ne pense pas avoir fait beaucoup pour l’effort de guerre. 30 . 6-79. Burton. Ce travail ethnographique poursuivi parallèlement avec celui d’officier de renseignements alimentera ses premières publications d’après-guerre260. avec ses flux et reflux successifs qui ont tant affecté la Cyrénaïque. Cité par J. «The Sanussi of Cyrenaïca ». auprès de l’administration militaire en Cyrénaïque. Après une traversée du pays anuak destinée à « montrer le drapeau » anglais aux populations locales. op. cit. et il en profite pour étudier la confrérie musulmane des Senousis. Evans-Pritchard quitte l’Afrique orientale. Après une permission en Afrique du Sud. p. 5. p. au titre d’Intelligence Officer : Evans-Pritchard ne parvient sur place qu’après la bataille d’El-Alamein. 95.

compte tenu de la date tardive de son arrivée dans la région. cit. ont reçu nourriture. ainsi qu’en aidant des prisonniers de guerre évadés et des hommes coupés de leurs unités lors de nos deux retraites vers l’Égypte26. Il n’en est pas moins instructif de comparer ce texte avec celui de 99. pourtant. Dans le texte de 95. protection et guides pour s’échapper grâce aux Bédouins. Il s’agit des retraites d’avril 9 et du premier semestre 92. africa. Dans aucun des deux textes. 263. Evans-Pritchard tira en effet dès 95 une première étude26. » Certes. E. p. 26. des centaines de soldats britanniques. the Sanussi of Cyrenaïca. Nos agents derrière les lignes ennemies en Cyrénaïque étaient connus de centaines de Bédouins. «The Sanussi of Cyrenaïca ». p. ceux qui furent dénoncés pour avoir aidé les soldats britanniques furent fusillés sur-le-champ263 […].E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E De son expérience en Cyrénaïque. y compris des prisonniers échappés. où toute allusion au danger se trouve nettement évacuée : « Les Bédouins de Cyrénaïque ont aussi rendu des services à l’armée britannique comme guides et comme agents. Tout cela fut fait sans récompense ni espoir de récompense. 26. Clarendon Press. Evans-Pritchard. Durant nos retraites.. E. Ibid.» Voilà une évocation d’aspects de la guerre du désert qu’EvansPritchard n’a pu connaître qu’indirectement. EvansPritchard. de plus de valeur peut-être [que la British arab Force]. 973 [99]. 3 . the Sanussi of Cyrenaïca. 262. op. Or. l’auteur ne se risque à analyser le sens d’une enquête ethnologique menée parallèlement à un travail d’officier de renseignements en temps de guerre. cit. 227. on s’occupait d’eux pendant des semaines avant de les reconduire en sûreté à travers les lignes ennemies.. il évoque assez nettement la manière dont les Bédouins ont combattu les Italiens aux côtés des Britanniques pendant le Second Conflit mondial : « […] la population de Cyrénaïque offrit une autre aide. 76-77. Oxford. suivie d’une seconde en 99262. Evans-Pritchard. op. Parfois. E.

« E-P : A Personal view. qui s’achève par la constatation de leur bellicosité et de leur esprit d’indépendance. si ce n’est la mention que ses « devoirs » l’avaient empêché de mener des « enquêtes systématiques de type sociologique265 ». en dehors de deux brèves pages finales. quelquefois. Quant à sa campagne aux confins soudano-éthiopiens. n° 2. l’anthropologue britannique mentionne son activité d’officier de renseignements auprès des Bédouins et indique que son livre n’aurait pas été écrit si la guerre n’avait pas conduit ses pas dans le désert : mais rien n’est dit des conditions de l’enquête. Et alors que l’auteur s’est étendu longuement sur la guerre entre les Senousis et les Italiens entre 923 et 932. puisque la question du statut de ce document exceptionnel ne peut manquer de nous retenir à nouveau. 902-973 ». Il s’emploie ainsi tout d’abord à dresser une description ethnographique des Anuak. 9. cette expérience personnelle de la guerre n’a été l’objet d’un récit publié par Evans-Pritchard que l’année même de sa mort (973). Il est indiscutable que c’est bien en ethnologue qu’EvansPritchard y décrit sa propre expérience en la matière. L’ensemble du récit évoque ensuite une « petite guerre ». 266. p. Ibid. p. certes. Man. juin 97. 32 . à propos des péripéties du Second Conflit mondial. le plus vieux et le plus respecté des magazines militaires britanniques : il date de 829. À notre connaissance. mais sans lien avec les sciences humaines et sociales. « songeant même avec regret. Cela est loin d’être indifférent pour notre sujet. son titre d’origine étant United Service Magazine. 300. les cinq pre265. si l’on en croit du moins son ami Godfrey Lienhardt. dans une revue militaire de grande diffusion267. Sir Edward EvansPritchard. il reste silencieux. vol. au gibier qu’il avait tué pour manger 266 ». Il s’agit de the army Quarterly and Defence Journal.. puisque sur sept engagements. Godfrey Lienhardt. iii. Evans-Pritchard les avait pourtant observées d’assez près. 267. il semble qu’Evans-Pritchard ne l’évoquait que « rarement et brièvement ».C O M B AT T R E dans cet ouvrage.

qui savent vivre sur le terrain. La connaissance du terrain – hommes et géographie – apparaît en outre comme l’élément décisif : Evans-Pritchard. the army Quarterly. mais pas à la marche seule269 »). qui traverse les mêmes villages qu’en 935. l’audace est grande. E.. le courage souvent insensé. « Operations on the Akobo and Gila Rivers. de même que l’utilisation des rivalités politiques antérieures à l’arrivée des colonisateurs. Leurs tactiques d’encerclementcontournement de l’ennemi sont d’ailleurs mises en œuvre en utilisant toutes les ressources offertes par cette intimité avec le terrain. Et les modalités tactiques du combat sont alignées sur les pratiques locales : les anuak. puis vingt-cinq et enfin trente-cinq) et à la seule initiative de son chef. Les 268. mais aussi sa capacité de discussion avec les guerriers. p. refusent la marche prolongée sans perspective claire d’affrontement (« mes Anuak étaient prêts à la marche et au combat. Evans-Pritchard porte d’ailleurs un nom de guerre anuak : Odier wa Cang. Evans-Pritchard. cit. 33 . enfin. 73. à la faveur des caractéristiques de la végétation locale. 269. et à la même saison (saison sèche). Ce savoir précis permet aussi la fuite dans les moments les plus difficiles.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E miers se déroulent avec une force minuscule (quinze hommes au début. 75. Au combat. de même que les retraites. p. 76.. p. au prix parfois d’un « long détour à travers la forêt et les hautes herbes268 ». op. Le commandement s’exerce selon des modalités bien spécifiques : l’exemple du chef est indispensable. 90-9 ». recrute la moitié de ses hommes sur les lieux mêmes d’une zone d’affrontement dont ils ont évidemment une connaissance parfaite. Ibid. Le rôle du renseignement. en revanche. apparaît comme déterminant dans cette guerre ethnographique. sous la forme d’une guérilla (attaques de villages. la solidité de la troupe extrême (« [Comme combattants] ils sont braves. mais deviennent très excités et s’exposent inutilement270 »).. tentatives d’embuscades…) que détermine l’armement disponible. 270. Ibid.

73. » Ce récit ethnographique d’une guerre menée par l’anthropologue. Les modalités du tir sont peu orthodoxes. 3 . 272. renforcement des effectifs locaux par des forces non locales.. 72. notamment pour cette raison que dans la guerre entre eux. constitue évidemment un document exceptionnel. 273. Pour sa part. » Le sens de la guerre s’exprime par la destruction des biens de l’adversaire. Ce transfert en pays anuak d’un « modèle » occidentalisé de la guerre se traduit d’ailleurs par un fiasco militaire et par la mort du supérieur d’Evans-Pritchard. positions retranchées qu’il s’agit de prendre d’assaut. Ibid. p. les attaques à l’aube. comme c’est le cas lors de l’assaut contre Pocala en février 9.C O M B AT T R E déplacements ont lieu de nuit (« selon la coutume de guerre anuak27 »). p. p... transformation de très minces escarmouches initiales en petites batailles localisées. l’anthropologue préférait endosser les habitudes tactiques des hommes qu’il commandait (« les Anuak dont j’avais exprimé le 27. attaques de jour avec mises en œuvre d’échelons. et décrite en anthropologue par son auteur plus de trente ans plus tard. exigeant d’en arriver presque au corps à corps : « Ils aiment à tirer depuis la hanche et quand ils épaulent n’utilisent pas les hausses. Ibid. tactiques d’évitement mutuel du combat. le grand objectif est de prendre un village à ses défenseurs et de le détruire. aussi conduire avec succès une escarmouche rend nécessaire de les conduire directement à l’ennemi et de les faire tirer à bout portant272. comme nous l’avions fait273. Ibid. de réserves. c’est-à-dire surtout par l’incendie de ses villages : « C’était aussi un encouragement lancé à nos supporters parmi les Anuak. Il est d’autant plus intéressant de constater que le modèle de la guerre anuak auquel se plie Evans-Pritchard ait été évidemment parasité par les habitudes et les pratiques occidentales : présence d’officiers occidentaux et d’armes « modernes ». d’armement plus lourd (mitrailleuses). 7.

Pourtant.. p. 35 . la maladie. 275. 278. 90-9 ». et Clifford Geertz sur ce point n’a pas tort de parler d’« images 27. Je retourne ici le titre du livre de V.. Evans-Pritchard « désaffecte » autant qu’il le peut l’évocation des pertes subies. 78. p. 79. op. sinon pour évoquer les coupures que lui inflige le passage dans les hautes herbes. op. cit. Evans-Pritchard ne parle d’ailleurs pas. E. l’euphémisation de l’expérience est bien réelle. Défense et illustration d’un « modèle non occidental de la guerre276 ». la nourriture insuffisante. parmi l’effectif engagé du côté britannique. p. les siennes comme celles de l’adversaire (« il nous fallut plus de trois heures avant de tuer suffisamment des leurs pour pouvoir nous ruer vers les tranchées à 8 h 30277 ». Ibid.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E point de vue27 […] ». « Operations on the Akobo and Gila Rivers. grenades et mitrailleuses). les taux de pertes paraissent très élevés (20 % de tués en cinq mois. 277. On ne voit intervenir nul service de santé pour les blessés . Pour le reste. mais seulement là où elle peut être le plus aisément énoncée. nous aurions. 76-77. été perdus275 »). Hanson. Cette froideur n’est abandonnée qu’une seule fois. cit. Il n’en reste pas moins silencieux sur le déploiement de la violence proprement dite. D. Evans-Pritchard.. p. il paraît fort clair que les combats sont d’une réelle brutalité : en regard des effectifs engagés. semble-t-il. Il préfère s’étendre sur les fatigues de la guerre : les déplacements incessants. 77. 276. ce qui confirme le caractère meurtrier de cette « petite guerre » dès lors qu’entrent en jeu fusils. le Modèle occidental de la guerre. Ibid. note-t-il dans un passage). Le texte est riche. La corporéité de la guerre est donc présente. Lui-même dit avoir perdu « three stones278 » (8 kg !) au cours des cinq mois en opérations. Ibid. je pense. Ce sont d’ailleurs « ses Anuak » qui le sauveront ce jour-là de l’annihilation (« sans eux. des blessures. pour mentionner la mort de cinq femmes et d’un enfant dans les tranchées d’Agenga. dit-il significativement)..

Le chasseur de gibier avait su se faire aussi chasseur d’hommes. Il évoque un Evans-Pritchard caché dans les arbres et « affolant les Italiens en les abattant un par un dans leur propre camp28 ». » À sa manière. Né en 90 dans une famille du textile du Lancashire ayant ensuite investi dans les plantations sucrières d’Argentine – une famille d’ailleurs cultivée pour un certain nombre de ses membres –. 996. mais au total le voyage fut intéressant280. in Ici et là-bas. la description de la popularité des Britanniques opposée à l’impopularité italienne. Edmund Leach avait connu l’éducation des public schools (à Marlborough 279. Evans-Pritchard. 300. était encore un anthropologue débutant lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata. Clifford Geertz.. le ton général de légèreté pour évoquer les choses les plus graves. 6. Paris. E. cit. G. L’expérience d’Edmund Leach en 90-95 a quelque parenté avec celle qui précède. et jusqu’à cette phrase qui clôt le récit de campagne : « Revenir à travers les marécages fut un boulot vraiment dur. op. l’anthropologue comme auteur. 280. 28. 79. 36 . 90-9 ». Mais celui-ci. Métailié. ce récit linéaire sait donc demeurer très discret : l’expérience de violence est mise à distance avec une efficacité d’autant plus grande qu’elle semble s’énoncer avec aisance. 902-973 ». le récit de l’épisode du drapeau promené en tête de colonne dans tout le pays après la défaite italienne d’avril. qui fit à son tour son « terrain » au Sud-Soudan de 97 à 950 et y rencontra des Anuak ayant servi sous les ordres d’Evans-Pritchard quelques années plus tôt. Les images africaines d’Evans-Pritchard ». p. de huit années plus jeune qu’Evans-Pritchard. Le contraste est dès lors d’autant plus marqué avec le témoignage de Godfrey Lienhardt. « Operations on the Akobo and Gila Rivers. Sir Edward Evans-Pritchard. op.C O M B AT T R E d’afrique »279 : à ce titre. « E-P : A Personal view.. Lienhardt. cit. p. on relèvera le paternalisme de l’anthropologue à propos de « ses Anuak ». de vingt ans son cadet. « Diaporama. p.

dans le cadre du séminaire de Malinowski.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E plus précisément) au cours d’années qu’il considéra ultérieurement comme les plus malheureuses de sa vie. Mais juste après les accords de Munich. prend des notes. où vivait une population yami à peu près dépourvue de tout contact avec les Occidentaux. il se laisse entraîner par un Américain à Botel Tobago. Lui-même s’embarque pour la Birmanie afin d’y effectuer son field research sur les Kachin. parti en Malaisie pour ses recherches. À l’été 939. De retour en Grande-Bretagne. il visite l’Irak. avant de se réorienter vers des études d’ingénieur en 932. Il refuse finalement de renouveler son contrat en 936. il est séparé de Firth. il voyage toutefois aussi pour son plaisir. était alors reader à la LSE grâce à son travail sur les Maoris. au sud-est de Taïwan. Edmund Leach est présenté à Malinowski au printemps 937 : il assiste à ses séminaires pendant dix-huit mois dans le cadre de la LSE. alors marié à l’une de ses amies d’enfance. La dernière année de l’avant-guerre se passe à servir d’assistant à Raymond Firth. Ce voyage décide de son destin d’anthropologue : il reste sur place huit semaines. Ce choix est lié à la rencontre. dessine bateaux et maisons. Puis il s’était dirigé vers les mathématiques à Cambridge (Clare College) à partir de 929. avec Stevenson. Resté sur place. fort de cette expérience ethnographique effectuée sur le tas. Ce dernier. il rentre à Londres et abandonne le projet. de neuf ans son aîné. planifie une thèse sur une communauté kurde. La tradition familiale du départ au loin le poussa à se faire embaucher par une maison de commerce travaillant avec l’Extrême-Orient : en Chine. À l’été 938. fonctionnaire colonial en poste dans les hautes terres 37 . qui représentait alors à elle seule la quasi-totalité de l’anthropologie britannique. et devient son disciple. il se fait présenter à l’anthropologue Raymond Firth. découvrant avec fascination la culture chinoise. puis sur les îles Salomon : début d’une œuvre qui constitue un des monuments de l’anthropologie moderne.

une lettre circulaire282 à ses amis et à sa famille dans laquelle il évoque ses interrogations à propos de ce qu’il était possible de faire ou non dans une situation comme la sienne : « Je sentais que je devais servir “le roi et le pays” d’une manière ou d’une autre ». son « protecteur » Stevenson se trouvant. Il ne peut revenir en Angleterre et demeure dans une grande solitude. sont sous l’autorité du Burma Frontier Service. 282. La Birmanie que découvre Leach en 939 est une province de l’empire des Indes. Assez mal accueilli par des fonctionnaires britanniques qui comprennent mal le sens de sa présence. il écrit le 8 septembre 939. p. vol. Les hautes terres. lorsque Edmund Leach arrive en Birmanie. « Letter from Bhamo (939) ». auquel appartenait Stevenson. et l’évolution vers un statut de dominion est envisagée : c’est là aussi la zone de recrutement d’un mouvement indépendantiste qui intéressait vivement les Japonais. I : anthropology and Society. en Grande-Bretagne. L’administration est complexe : les zones basses sont sous l’autorité du gouvernement birman (l’autonomie interne a été accordée en 937). Ces espaces n’avaient de toute façon jamais été contrôlés par le pouvoir central birman : ils deviendront une zone de recrutement privilégiée pour les Britanniques et de résistance aux Japonais dès 92. in Stephen Hugh-Jones et James Laidlaw (éd. à Hpalang. the essential edmund leach. et croit même deviner des « motivations malhonnêtes ».C O M B AT T R E du Nord-Est du pays et alors en charge d’un projet de développement du nom de Kachin Regeneration Scheme. Leach lui a proposé d’en étudier les effets au niveau d’une communauté locale. très difficilement pacifiée en dépit d’une mainmise totale sur le royaume originel de Birmanie depuis 885.). Edmund Leach. 2000. non loin de Bhamo. 27-29. depuis Bhamo. pour sa part. Précisément. responsable devant le seul gouverneur des Indes. écrit-il. Il poursuit en déclarant ne pas éprouver « plus d’enthousiasme » pour la guerre qu’un autre. New Haven et Londres. la Seconde Guerre mondiale vient d’éclater. 38 . pour leur part.Yale University Press.

« c’est ma bataille autant que celle d’un autre et cela ne serait pas très vaillant de se retirer dans la jungle et de rester confortablement en sécurité283 ». Son engagement reste pourtant assez formel : même s’il subit un entraînement militaire de novembre 939 à février 90. Mais. Sa formation achevée. compte tenu des sentiments antihitlériens qui sont les siens. À Sinlum.. se voit proposer de faire un rapport sur les premiers résultats du Kachin Regeneration Scheme. So much pour mes principes patriotiques285 ! ! ». 28. 27. et découvre en lui un enthousiaste des populations kachin. Celia Buckmaster le rejoint en février à Rangoon pour 283. note-t-il. Venu à Bhamo pour rencontrer le District Commissioner et prendre conseil. Ibid. à quelques kilomètres de là. et presque immédiatement Hitler devient un mythe28 ». il retrouve le DC. « je dirai adieu aux radios et aux journaux et à tout le reste. toujours dans la même lettre. du nom de Wilkie. p. 285. On le voit : le travail ethnologique n’a pas mis longtemps à prendre le pas sur les réflexes nationaux et les principes antifascistes de départ. et quoique sans enthousiasme. Leach. il n’est pas appelé à un service actif avant l’automne de cette même année.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E du côté britannique. 29. Il n’empêche qu’à une date sans doute peu éloignée de celle où fut écrite cette lettre. Ibid. Il se fait bâtir une maison à Hpalang : quand celle-ci sera construite. dit-il. 39 . Leach s’engage dans l’armée birmane. Ibid. qui oublie alors son projet de retour en Grande-Bretagne. p. Il décide de s’y rendre à son tour : « Dix miles en voiture et 6 sur une mule. alors formée de troupes locales encadrées par des officiers britanniques. poursuit-il. Comme Evans-Pritchard au même moment. Leach avait constaté le calme de la communauté européenne et appris le départ de ce dernier pour Sinlum. Edmund Leach s’incarne donc en volontaire de guerre.. lors de l’éclatement du conflit. en pleine montagne.

287. mais qu’il s’est porté volontaire en sachant que ses connaissances linguistiques pouvaient être utiles287. p. août-octobre 986. vol. Cambridge University Press. était destiné à produire des effets considérables sur l’anthropologie d’Edmund Leach. puis les forces d’invasion remontent la vallée de l’Irrawaddy. Or. il apprend le kachin. Current anthroplogy. entre un volontariat de guerre et son déni ultérieur. doit être portée à dix bataillons. Nouvelle manifestation de cette tension. Cambridge. En janvier 92. Stanley J. À l’automne 90. 377. Contradiction ici : son biographe. mais effectué selon lui sur ordre. appuyés par une Burma Independance army de 0 000 hommes commandée par l’indépendantiste Aung San. décidant de se passer d’interprète. à Hpalang où Leach réside sept mois durant. 286. et force l’ethnologue à visiter tout le pays kachin et aussi les États shan septentrionaux : cet élargissement. Parlant désormais le kachin. en direction des hautes terres septentrionales du nord et du nord-est. au cours desquels. du sud vers le nord. « An Interview with Edmund Leach ». Dans un premier temps. L’expérience d’officier recruteur est en tout cas décisive : elle sort Edmund Leach de son « terrain » initial à Hpalang. L’armée birmane. 27. 2002. déjà rencontrée. Rangoon tombe en février 92. La vraie guerre. il est appelé au service actif. edmund leach. 0 . le rattrape à son tour. ces troupes sont recrutées presque exclusivement parmi les tribus frontières : Karen au sud-est. Le couple repart vers les hautes terres. Chin à l’ouest. et Kachin au nord-est. n° . Tambiah.C O M B AT T R E l’épouser. Stanley Tambiah. an anthropological life. Leach devient alors un utile officier recruteur pendant un an : un travail dont il dira beaucoup plus tard qu’il ne cadrait pas avec ses « sympathies politiques286 ». les Japonais pénètrent en Birmanie. directement induit par la guerre. affirme au contraire que Leach aurait pu revenir à la vie civile le temps que l’armée birmane soit mise sur pied. néanmoins. forte de trois bataillons seulement à l’entrée en guerre.

Leach est alors de nouveau affecté à la levée d’irréguliers kachin – les Kachin levies – sous la supervision d’un officier australien à la retraite. avant d’être renvoyé. Leach. avant de devoir suivre la retraite britannique. il obtient une permission de convalescence. fin août 92. et toujours par avion. Il cherche alors à revenir à un service régulier. la Burma national army change de camp. recevant renforts et matériels supplémentaires. à la frontière nord de la Birmanie. très affecté par la dysenterie. pour sa part. il rejoint Calcutta par avion où. mais son unité d’appartenance s’est débandée lors de la catastrophe militaire provoquée par l’invasion japonaise. le colonel Gamble. issu de la police militaire locale. Cette reprise de contrôle du pays ne fut réellement à l’ordre du jour qu’à l’été 9 : c’est à partir de cette date que le commandement de l’Asie du Sud-Est (xive armée) prit une importance stratégique accrue. les Japonais se repliant vers l’est en août. Leach rencontre avec ce dernier les pires difficultés. En mars 95. via l’Assam. C’est ainsi que Leach finit la guerre comme adjoint au Chief Civil affairs Officer à l’état-major de la xive armée : un rang correspondant à peu près à celui d’un District Commissioner. favorisant ainsi l’avancée de la xive armée britannique : Rangoon est reprise début mai 95. Il reçoit donc l’ordre de rejoindre Stevenson sur un petit terrain d’aviation en Assam. À partir de septembre. manque de peu de passer en cour martiale. Celleci s’effectue vers l’Inde. l’action de la guérilla se renforce sur les arrières des Japonais. se voit rétrogradé du grade de « major » à celui de sous-lieutenant. Mais le matériel est rapidement perdu et Leach dira lui-même qu’il dut alors « combattre » dans les États shan du nord. mais Leach se dirige pour sa part vers le Yunnan chinois. avant d’être finalement transféré au Civil affairs Service pour travailler à la mise en place d’une administration civile en prévision du moment où l’armée britannique reprendrait le contrôle du pays. tout près de la frontière birmane. au prix d’une marche de sept semaines.  .E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Leach reçoit la mission de s’ancrer autour de Hpalang avec un assistant radio. De là.

qui l’a conduit à devenir officier recruteur en pays kachin. j’ai voyagé très largement dans les hautes terres kachin et appris à connaître une grande variété de Kachin. Maspero.. même si elle suffit à indiquer que dans ces hautes terres où les Japonais connurent d’ailleurs leurs premiers échecs militaires locaux. Cette diversité a alimenté de manière capitale les bases de ma pensée anthropologique ultérieure288. Le lancement des deux bombes atomiques et la capitulation du Japon rendant inutile son retour sur place. Mais quel type d’investigations a-t-il mené au milieu des populations. Ces citations sont extraites de la « note sur la qualification de l’auteur ». placée en fin de volume. 972 [95]. p. « An Interview with Edmund Leach ». Quarante ans plus tard exactement. C’est son savoir anthropologique. il est démobilisé en janvier 96. E. Paris. p. tout en assumant ses tâches militaires ? On dispose de quelques éléments de réponse grâce à une annexe de son ouvrage publié en 288. Leach est en revanche plus explicite sur son travail ethnographique. mes expériences de guerre furent une étrange mixture d’absurde et d’horrible. Current anthroplogy. 289. cit. 2 . Leach ne put s’en tenir à une pure activité de renseignement et de recrutement. op. c’est en des termes marqués au coin d’une extraordinaire économie de mots. adossé à sa compétence linguistique.C O M B AT T R E rentre en Grande-Bretagne à l’été 95 pour une permission. que Leach tira lui-même les leçons anthropologiques de son expérience birmane : « Considérées globalement. mais le point principal qui compte est que dans le cours de cette guerre personnelle très peu orthodoxe. » Ce terme – « horrible » – constitue la seconde allusion de Leach à la violence de guerre (la première se situant en 95 lorsque ce dernier avait précisé qu’il avait eu à « combattre dans les États shan septentrionaux289 ») : maigre indication. 360. 377. mené parallèlement à ses tâches militaires. les Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie. Leach.

là où. 292. p. globalement. eussent été oubliés290. p. 60. op. Leach considérait en tout cas que. Ce travail. Après quoi l’anthropologue-officier dit avoir pris « un maximum de notes » lors de ses tournées militaires de 92 et 93 en pays kachin. autrement. « In Formative travail with Leviathan ». lors de son passage en Inde en 92. Puis. 29. En 95. n° 2. « du fait de l’action ennemie ». 293. de même qu’un manuscrit (une étude économique fonctionnaliste de la communauté de Hpalang réalisée en 9) dont la rédaction lui aurait toutefois permis de « fixer dans son esprit » des détails qui. 977. achevé en 97. Leach. et d’examiner ce matériel à la lumière de son expérience de terrain. revenu en Grande-Bretagne à l’été 95 et toujours inscrit en PhD sous la direction de Raymond Firth (désormais professeur et chef du département d’anthropologie à la LSE). fut transformé de fond en comble pour devenir en 95 political 290. 3 . C’est pourquoi. cit. il affirme qu’elles ont été « préservées29 ». dans son interview de 986. E . Celle-ci met en relief un intéressant processus en termes de perte des observations ethnographiques : l’ethnologue y affirme avoir égaré. « An Interview with Edmund Leach ».E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E 95. anthropological Forum. aucun journal personnel n’étant autorisé derrière les lignes japonaises où lui-même opérait292. il dit n’avoir rapporté que très peu de données. il rédigea de nouveau ses notes sur Hpalang. 380. il adapte son sujet de thèse à la situation documentaire : il s’agira de relire la littérature sur les Kachin et les populations des frontières de Birmanie dans une démarche régressive remontant jusqu’au début du xixe siècle. ses notes de terrain et ses photos prises à Hpalang. . il n’avait pu sauver que très peu de chose – des « débris ». disait-il293 – de son travail ethnologique des années de guerre. Ibid. en suivant ses souvenirs : un travail assez détaillé qui fut de nouveau perdu du fait des activités de guerre. Ibid.. Current anthroplogy.

Non moins ironique est le fait que le butoir de 90 ou de 9 revienne souvent dans le texte. Dans les prolégomènes de cet ouvrage majeur. et pas davantage celle de Jean Pouillon pour l’édition française de 972. op.. 98. Bell & Sons. E. on ne trouvera aucune allusion à l’expérience de guerre. et sur le rôle qu’a joué parmi eux le service armé à partir de l’année 95. 295. La préface de Raymond Firth n’en dit rien non plus. de même que le processus de militarisation qui. sur leurs vendettas sanglantes à propos d’affaires de femmes. Intrigant également : le grand nombre des « je » qui émaillent le texte.C O M B AT T R E Systems of highland Burma 29. l’auteur évite soigneusement toute allusion au rôle des Kachin dans la Seconde Guerre mondiale. et le ton personnel du témoignage de l’auteur (« j’ai moi-même vécu plus de quatre mois à Hpalang296 […] ». et donc aucune allusion non plus aux conditions si particulières du field research de l’auteur en situation de guerre. p. Ibid. si la guerre ethnographique est d’emblée présente sous sa plume. les Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie. Or. » Son introduction à l’édition suivante (96) n’ajoute rien. lui qui était si bien placé pour en rendre compte. sans que jamais l’auteur ne dise à quoi correspond une telle date pour son sujet. Leach. « j’ai moi-même campé à Alang Ga en 29. cit.  . dans lequel le propos se centre sur les Kachin et les Shan tout en se dégageant d’un travail initial surtout consacré aux interactions socio-économiques. et comme déconnectée de tout contexte guerrier. Harvard University Press et G. une telle absence sonne de manière d’autant plus ironique que Leach se lance aussitôt dans des propos cursifs sur la bellicosité des Kachin.. 2. L’introduction de Leach à la première édition (95) se contente d’énoncer platement : « Le présent ouvrage traite de la population kachin et shan du nordest de la Birmanie295. Cambridge et Londres. sous autorité britannique. p. En bref. Cette borne chronologique paraît « neutralisée » en quelque sorte. 296. fit des Kachin l’équivalent birman des Gurkha de l’armée indienne.

263 sq. Élaborant une « théorie du changement social ». si les pertes documentaires sont souvent signalées. Ibid. 299. Ibid. on affirme que pendant la guerre des soldats japonais auraient détruit un village et pris d’assaut les femmes. Ibid. 06. nous ne savons pas comment intégrer les données historiques au cadre de nos concepts » (ibid. 207. il traite en particulier de la colonisation britannique jusqu’en 96. p. peut-être : dans la troisième partie consacrée aux « variations structurales ». 300. 323). Tout simplement.. nous ne sommes pas vraiment “anti-historiques”. p. On notera ici la difficulté que constitue l’événement historique pour Leach : « Nous autres. pousse l’analyse jusqu’à « aujourd’hui ». dresse le bilan de celle-ci en 97 (l’année de la perte du pays). Celles-ci sont purement et simplement éludées dans l’analyse de l’histoire récente30. 298. la guerre n’est présente qu’une seule fois.. n.. 03. « j’ai perdu mes documents sur la mythologie uma nat Kadaw 299 […] »... 30. Plus étonnant encore. Leach aborde les « forces » à l’œuvre qui « modifieront l’organisation des communautés kachin ». De même. 2. Aucune mention ne rend compte du « passage » de la guerre sur la documentation réunie avant et au cours de celle-ci. p. 66. En fait. p. sans que jamais pourtant la guerre ne soit évoquée. anthropologues fonctionnalistes. dans le cadre du chapitre iii centré sur « les données de l’histoire kachin300 ». 5 . 302. p. leurs causes ne sont pas le moins du monde explicitées : « Je ne possède plus les données nécessaires à une analyse complète de l’ensemble du réseau des mariages mayu-dama298 […] ». note Leach. p.. dont « l’environnement politique » . Ibid. il passe en revue différents facteurs.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E 93297 […] »). c’est-à-dire 952 : pas un mot des années de guerre au titre de facteur de changement et de modification des équilibres. Ibid. On dit 297. écrit par exemple Leach. mais de manière étrangement indirecte : « Ainsi. au détour d’un passage sur les « concepts d’inceste et de rapports sexuels illicites302 ».

Ibid. rien deviner. Il n’est pas inutile de préciser ce que furent ces expériences ». à la lecture d’un livre qui en est directement issu. au prix de l’élision de la situation de guerre elle-même. p. la guerre éclata. Je partis pour la birmanie avec l’intention d’y enquêter sur le terrain pendant un an. ainsi. ce qui avait ses inconvénients. N. et curieusement intitulée « Note sur la qualification de l’auteur 304 ».. elle mérite d’être longuement citée. Parce que trop intime sans doute. avait été assistant superintendant à Sinlum et qui avait également travaillé sous la direction du professeur malinowski. 303. jusqu’à une ultime annexe. 146 . 359-360. Le moment de mon expédition était mal choisi. l’anthropologue en vient au choix de son field research proprement dit : en 1939. on ne peut. H. Je voulais consigner mes résultats dans une étude fonctionnaliste – étude limitée à une seule communauté. peu de temps auparavant. l’expérience de violence est mise totalement à distance. Stevenson. mais cela signifie que j’appris très rapidement à comprendre le jinghpaw. 304.c o m b at t r e qu’à cette occasion les jeunes filles furent “violées” (roï) tandis que les femmes mariées et les veuves étaient “outragées” (shut hpyit)303. commence-t-il. sur le conflit et sur l’expérience qu’en acquit edmund Leach. après ce début alléchant. Un épisode de guerre spécifique est ainsi instrumentalisé pour les besoins de la démonstration ethnologique. « Il est normal que les expériences particulières de l’auteur aient beaucoup influencé le sujet et la forme de ce livre. c.très tôt je me dispensai des services d’un interprète. » La brutalité de guerre japonaise en pays kachin est en quelque sorte détournée vers des remarques sémantiques indicatrices des différents statuts féminins. J’ai choisi Hpalang sur le conseil de m. je préparais un diplôme supérieur d’anthropologie sous la direction du regretté professeur malinowski. longue de deux pages. Je passai sept des douze mois suivants à Hpalang même. Ibid. qui. Quatre jours après mon arrivée en birmanie.

je visitai les États shan septentrionaux. je vécus en compagnie de Kachin. et me permit également d’avoir un aperçu des États shan chinois. mais je n’eus jamais l’occasion de procéder à une étude anthropologique détaillée. Assez rares sont les Européens qui ont eu de semblables occasions d’étudier la totalité de la culture kachin. Cela m’amena par bien des chemins détournés de la région des collines kachin. je visitai la région nung. Kamaing. À cette époque. de Sumprabum. Cependant. Pendant une grande partie de ce temps. sur laquelle l’auteur se montre aussi peu prolixe que possible. j’opérai à partir de Putao. qui permet d’esquiver le fait guerrier au profit d’une plate réflexion sur les belles opportunités ainsi offertes à l’enquête ethnologique : Entre l’automne 90 et l’été 95. les collines de Sima et de Sadon. je rentrai d’Assam en Birmanie et on m’affecta à la levée d’« irréguliers » kachin. En somme. alors que j’étais en mission politique. j’eus à combattre dans les États shan septentrionaux. issu de la thèse entamée dès la sortie du conflit : 7 . Pour recruter des hommes. mes obligations militaires eurent l’avantage de me permettre de voyager beaucoup dans la région des collines kachin. Leach achève son texte sur la genèse de l’ouvrage. je servis comme officier dans l’armée birmane. Ensuite. et de la région septentrionale du Triangle. le territoire de Htawgaw. peu connues des Européens. puis je fis une retraite sans dignité. Se prolonge ainsi un pacte de lecture caractéristique. après avoir consacré un paragraphe très sec aux contraintes et aux pertes documentaires induites par la guerre.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Puis c’est la guerre. dans le Nam Tamaï. En 92. les seules parties de la région des collines kachin que je ne connaisse pas du tout sont la vallée du Hukawung et la région des mines de jade. et la région qui se trouve au nord de Myikyina. Fin août 92. En 93. et quittai la Birmanie sur mes deux jambes.

les opérations militaires ne sont pas la bonne façon de voir un pays 8 . Le début du propos radiophonique de Leach ne laisse pas de retenir l’attention : « Les Kachin. j’enseignai à la london School of economics . frappe finalement par l’absence de toute réflexivité à l’endroit du lien entre expérience de guerre et travail anthropologique. En préparant cette thèse. j’étudiai très minutieusement les documents administratifs et autres publications ayant trait à cette région . font de très bons soldats aussi. Leach ne l’a pas davantage atténuée en deux autres occasions. je fus démobilisé. Ce texte laconique. L’université de Londres m’autorisa à préparer une thèse ayant pour point de départ les matériaux historiques existant sur la région des collines kachin. À partir de 97. j’ai probablement lu presque tout ce qui a été publié sur la région des collines kachin – que ce soit en anglais. trapus. Sauf un ou deux documents dont je n’ai jamais réussi à retrouver la trace. Les Kachin. À cet égard. La première est une causerie à la BBC le 8 octobre 99. un peu comme les soldats gurkha qui combattirent si bien pendant la guerre. explique-t-il. c’est alors que j’élaborai les idées sociologiques exposées dans le présent ouvrage. Pas grand-chose. dans le cadre d’une série intitulée « Out-of-the-Way peoples ». sont ceux que je connais le mieux. peut-être ? Mais vous savez. robustes. en la matière. Cette mise à distance. sinon pour préciser que la première a fourni des possibilités de « visite » qui auraient été impossibles autrement. Ils sont petits. minimaliste. en français ou en allemand – au cours des cent trente dernières années. je me demande ce que vous avez pensé de la jungle birmane. l’autre après. et consacrée aux « Kachin de Birmanie ». l’une qui intervint avant la parution de l’ouvrage sur les Kachin.C O M B AT T R E En 96. Si c’est le cas. Certains d’entre vous qui étiez dans la xive armée peuvent en avoir rencontré. Beaucoup d’entre eux étaient dans l’armée birmane et combattirent avec nous contre les Japonais. la guerre se voit ramenée à une simple opportunité pour le travail de l’anthropologue. je trouvai la plupart de mes sources à la bibliothèque de l’India Office.

258. devrais-je ajouter. 2000. 299.). » Ce qui étonne ici. p. E. vol. the essential edmund leach..Yale University Press. 980.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E nouveau . Ibid. 965. dit-il. n’est pas ne serait-ce que de moitié aussi hostile que ce que les journaux de guerre ont prétendu. grands coupeurs de têtes avant que la colonisation ne mette un terme à cette pratique. p. allant même jusqu’à suggérer que la guerre était un mauvais moyen de visiter le pays… lui qui l’avait si intensément mise à profit pour le faire ! Une seconde opportunité – mais non saisie là encore – fut une communication pacifiste donnée à Oxford en 96 dans le cadre d’un colloque consacré à l’étiologie de la guerre306. E. Son début est net : « Nous aussi. in l’Unité de l’homme et autres essais. Cet article développe une communication faite à la conférence Factors in the aetiology of War. » L’anthropologue poursuit alors sur la chasse aux têtes… en oubliant les Kachin. Gallimard. avec les cannibales et les Pygmées. in Stephen Hugh-Jones et James Laidlaw (dir. Leach. quels qu’ils soient. p. Leach. nous sommes toujours mariés305. 9 . mais aussi les Japonais. New Haven et Londres. Elle a été publiée sous le titre «The Nature of War » dans Disarmement and arms Control. 306. Nous partageons nos instincts. nous sommes des sauvages sous notre peau de civilisés. p. tenue à Oxford en juillet 96. en réalité. Pourquoi un major de l’armée qui avait écrit à son sujet en des jours plus pacifiques aurait-il appelé son livre « une Arcadie birmane » ? Livre sur la foi duquel ma femme et moi passâmes notre lune de miel là-bas . Paris. II. 307. c’est la complicité établie avec les vétérans de la xive armée. « La nature de la guerre ». «The Kachin of Burma (99) ». la jungle birmane. 299-320. dont on sait que les décollations de prisonniers au sabre ou à la baïonnette constituèrent un des agissements qui a le plus horrifié les Anglo-Saxons lors 305. et. 65-83. mais qui n’énonce jamais explicitement le rôle joué par Leach au côté des troupes britanniques dans la région : jamais il ne dit qu’il était sur place pendant le conflit. les Bochimans et les aborigènes d’Australie307. 3 (2).

Mosse. cit.). à George Mosse. dans ce même texte. il va autant de soi qu’il faut l’éviter.C O M B AT T R E de la guerre du Pacifique308. E. Et une telle absence est d’autant plus intéressante que. Jean-Louis Margolin. « La nature de la guerre ». L’ensemble de l’article fait preuve d’un froid réalisme sur la nature de la guerre. Et l’anthropologue de poursuivre : « On aurait tout à fait tort de supposer que. ainsi que les efforts réalisés par le gouvernement pour « récupérer les têtes ». Paris.. si parlante. Leach. une fois encore. De la même manière. il n’est pas difficile de discerner l’intimité de Leach avec tout ce qui se joue dans l’œil30 du fait guerrier. 1937-1945. il ne faut pas s’imaginer qu’une disposition exagérément pacifiste est une garantie sûre contre l’abandon à une violence guerrière309. et donc avant que ce dernier ne soit « relevé de déchéance » pour « services scientifiques excep50 . précisément. C’est un choix opposé que fit Marc Bloch à l’été 90 en commençant la rédaction de l’étrange Défaite 3 : un texte 308. 320. 3. Nous empruntons cette expression. cela ne signifie pas que l’anthropologue se soit risqué à concéder le moindre mot sur son expérience propre. cit. » Dans ce texte qui dit si bien la dimension eschatologique de la guerre et l’origine de la fascination profonde qu’elle peut exercer sur les acteurs sociaux. p. Leach n’hésite pas à évoquer une décapitation récente de deux soldats anglais en Arabie saoudite. D’après Étienne Bloch. Armand Colin. et certaines personnes peuvent avoir l’impression que d’aller audevant du désastre est le moyen le plus sûr d’appeler Dieu à son aide. 30. parce qu’il va de soi que la guerre amène des désastres. Les désastres sont des manifestations de l’intervention divine. rabattue du côté d’une mystique du sacrifice établissant « un pont momentané entre ce monde et l’autre monde ». 2007. convaincu qu’il fallait se placer dans « l’œil du nazisme » pour pouvoir espérer le comprendre (G. Mais. De la Grande Guerre aux totalitarismes. son fils. 309. Marc Bloch a rédigé son texte avant les décrets d’octobre 90 l’excluant de la fonction publique. l’armée de l’empereur : violences et crimes du Japon en guerre. op. op.

Paris. que je remercie très vivement ici. 990. il se « démobilise » tionnels rendus à la France ». auquel Marc Bloch appartint à partir de 93. L’expérience de guerre dont il est question dans l’étrange Défaite est connue. inachevés. Le 6 juin.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E destiné à la publication après la libération du territoire32 – cette précision est pour nous d’importance –. « grand maître des carburants. Marc Bloch est mobilisé sur sa demande comme capitaine d’état-major. 32. op. au pied desVosges. cit. chargé de la circulation. Bloch. 33. en remplacement d’un officier de ravitaillement en essence : il devient alors. et dont Marc Bloch n’avait jamais envisagé la publication. Il est alors officier de liaison avec les forces britanniques. Bloch . l’étrange Défaite. à Guéret. En octobre. de la main-d’œuvre et du ravitaillement. Après le 3 mai. cit. p. comme il le dit luimême. Ce qui fut fait en 96 par les soins du mouvement de résistance FrancsTireurs. op. dont il s’échappe pourtant le 3 mai pour Douvres. soit entre juillet et septembre 90. avant de revenir à Cherbourg : c’est donc au cours de cette seconde moitié du mois de mai que le vétéran de 9-98 fit sa deuxième rencontre avec le feu. il est à Rennes. Nous utilisons ici la réédition du texte de M. dans la perspective assez vague d’une mise en défense de la Bretagne : deux jours plus tard. en Picardie. puis à Molsheim. il est muté à l’état-major de la re armée. dans l’armée la plus motorisée de tout le front français33 ». 5 .. Puis il est versé au e bureau. au prix d’ailleurs d’un bref moment de panique. rédigée plus tardivement (certaines notes sont datées du mois d’octobre 9) : ces notes additionnelles m’ont été très gracieusement fournies par Étienne Bloch. 37. il se dirige vers le nord et se trouve pris au piège dans la poche de Dunkerque. Il est important de noter que l’édition de l’étrange Défaite ne comporte pas l’annotation complète du texte prévue par Marc Bloch. à l’inverse des Souvenirs de guerre 1914-1915. M. l’étrange Défaite. à l’âge de 53 ans. Et nous renvoyons aussi à écrits de guerre. à Bohain. avant que l’état-major en question ne soit fondu avec celui du groupe de Saverne. Gallimard. Le 2 août 939. dans la Creuse. Il rejoint le 2e bureau de l’état-major d’un groupe de subdivisions (services du territoire) ayant son QG à Strasbourg.

. c’est-à-dire au chapitre ii de l’étrange Défaite. l’étrange Défaite comprend en effet un très grand nombre de remarques sur l’expérience combattante. Ibid. p.. Ce passage d’une exceptionnelle intelligence analytique nécessite une citation assez longue : 3. il rejoint la maison familiale dans la Creuse. Une phrase de l’étrange Défaite nous paraît essentielle pour comprendre le texte de Marc Bloch en tant que récit de combat . l’aviation jouait un rôle central dans l’accompagnement des troupes au sol. aux yeux de Marc Bloch. Le premier a trait à l’analyse de la différence fondamentale. p.C O M B AT T R E de lui-même pour éviter la captivité. je vous l’avoue. l’épreuve de l’attaque aérienne se trouvait alors avoir été subie par les Allemands. 8-88. celle enfin du bombardement aérien du printemps 90. vous êtes un guerrier 3. en pleine déroute française. un officier de carrière : « Je ne m’en serais. p. -26. la plupart assez éparpillées et parfois redondantes. entre l’expérience du mitraillage. Mais nous ne chercherons pas à être exhaustifs ici. Il suffit pour s’en convaincre de lire la préface de Stanley Hoffmann pour l’édition de 990 de l’étrange Défaite. Or il nous semble qu’il s’agit là d’une dimension essentielle du récit de l’historien. comme celles qui concernent les questions de vitesse et de lenteur. » C’est en tout cas rarement sous l’angle d’une confrontation personnelle à la violence de guerre qu’est envisagé le texte de Marc Bloch35. On notera qu’à la fin de la guerre de 9-98. celle du bombardement par le canon (dont l’historien avait eu l’expérience directe en 998. 36. 35. du fait de la supériorité aérienne 52 . celle que lui lance. jamais douté avant le 0 mai : vous. Dès le 2 juillet. 33. ou d’autres ayant trait au choc entre l’« ancien » et le « nouveau » lors de la confrontation entre les corps de bataille français et allemands. Ibid. comme tous les fantassins de la Grande Guerre). Tous appartiennent à « la déposition d’un vaincu ». afin de nous concentrer plutôt sur les trois passages les plus caractéristiques en termes de réflexivité sur le combat. entièrement nouveau pour lui comme pour les autres combattants français36. ibid. par mitraillage et aussi par bombardement. Mais outre que l’un et l’autre n’avaient alors nullement la même intensité qu’en mai-juin 90.. en zone libre.

dans la cire d’un disque. Pourtant. fut sans victimes. Depuis l’Argonne de 9. une pareille égalité d’humeur. par d’autres. jamais agréable de frôler la mort et. 53 . Mais mon inquiétude était demeurée. qui tua un homme. p. J’avais été beaucoup plus rarement bombardé du haut des airs. C’était une crainte à froid : rien qui ressemblât le moins du monde à de la vraie peur. Après un tel aveu. je crois. bombardé. sans aucune peine. en vingt et un ans. au matin. le chant d’abeille des balles s’est inscrit dans mes circonvolutions cérébrales comme. 37. Marc bloch insiste : Sans doute y avait-il. assurément. une part de réflexe acquis. On mesure d’autant mieux le renversement auquel fut confronté Marc Bloch en mai-juin 90. un refrain prêt à jouer dès le premier tour de manivelle. j’ai subi quelques bombardements d’artillerie. et je n’ai pas l’oreille si mal bâtie que d’avoir. 8-88. puis. presque aussi béjaune que mes conscrits.. oublié l’art d’apprécier au son la trajectoire d’un obus et le point de chute probable. je dus m’avouer que j’y avais assez vilainement frissonné. ni rien perdre. Ibid. a été un trait si général que force est de lui reconnaître des raisons moins personnelles et plus profondes37. entre les trois types d’émotions que je viens de décrire. Vers la fin de la campagne. fut successivement mitraillé. Il n’est. La mitraille. dans mon cas. où ma voiture s’était insérée. le convoi. au moins dans mon voisinage. par avions. dont je serais bien le dernier. j’en éprouvai une satisfaction bien naturelle. de ma sérénité. Il ne m’en laissa pas moins tout pantois et quand je me relevai du fossé où je m’étais accroupi durant l’orage. la différence de température. Le bombardement aérien. absolue acquise par les Alliés à la fin de la Grande Guerre. beaucoup plus raisonnée qu’instinctive. mais qui ne manquèrent pas cependant d’être assez sérieux. ne me fit pas grande impression. sinon au prix d’un rude effort. devant ce danger-là. d’un bout à l’autre. et je me trouvai. à ma connaissance.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Ce jour-là [22 mai 90]. Jamais les bombes d’avions ne m’ont permis de conserver. Je les ai supportés. lorsque les rafales eurent cessé. à exagérer l’ampleur. non loin de moi. en ayant connu jadis de tout autres.

l’homme. du son étudié pour luimême tout d’abord. mais aucune. » On le voit. ne supporte jamais plus mal l’idée de sa fin que s’il s’y ajoute la menace d’un écharpement total de son être physique . ou plus exactement par l’imaginaire de cette verticalité : « Les projectiles tombent de très haut et semblent. » Marc Bloch se fait ensuite « historien du sensible » en abordant la question du son au combat .C O M B AT T R E Après cette description déjà étonnante des « consistances » différentes de la peur face à trois dangers également différents. Le jeu combiné du poids et de l’altitude leur imprime un élan visiblement formidable. qui soit plus profondément enracinée39. brassant l’air ambiant avec une violence inouïe. dont je parlais à l’instant. l’instinct de conservation n’a peut-être pas de forme plus illogique que celle-là . Ibid. Aussi en vient-il à la question de la troisième dimension et du rôle joué par la verticalité de l’agression. 39. enfin pour son impact sur les schémas corporels : « Les bruits sont odieux. sauvages. après l’évocation de trois types d’affects non assimilables les uns aux autres (« trois types d’émotions […] »). Ibid. Il y a. énervants à l’extrême : tant le sifflement. que la détonation par où tout le corps est secoué dans ses moelles. à tort. non plus. Marc Bloch parvient à se situer ici à la charnière d’une forme d’invariance de type anthropologique (« l’homme […] ») et d’une attention extrême à la singularité du fait guerrier au 38. Cette déflagration même. Or. auquel les obstacles les plus solides paraissent incapables de résister. doublée d’une pareille force. Marc Bloch se refuse à s’en tenir à la seule explication par l’opposition habitude/ surprise. qui redoute toujours de mourir. dans une pareille direction d’attaque. 5 . en tomber tout droit. puis pour ses effets sur les corps. quelque chose d’inhumain38. intentionnellement accru. impose à l’esprit une image de déchirement que confirme trop bien le spectacle des cadavres abominablement déchiquetés et enlaidis jusqu’à l’horreur par les traces des gaz échappés de l’explosion.

E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E printemps 90. La même méthode est appliquée ailleurs. » Aussi intéressant que soit ce passage sur la banalité du courage à la guerre (tant Marc Bloch énonce ici un point de vue si contraire à ce que l’on serait tenté de penser spontanément). Un honnête garçon a-t-il. c’est bien d’une extraordinaire leçon d’anthropologie historique qu’il s’agit. le courage. « le sentiment de la solidarité de classe » se trouvait être aussi un « trembleur » face au danger. c’est. avec la même simplicité. Une anthropologie historique de l’expérience sensorielle et psychique de l’être humain confronté au feu du combat moderne. Et mieux vaut ne rien dire de cette autre phrase sur le peuple français. 55 . n’est-il pas affaire de carrière ou de caste. on touche alors aux limites d’une analyse frappée au coin du profond moralisme de Marc Bloch. oserais-je l’ajouter. Ibid. lorsqu’il constate. qu’un « jaune » chez qui manquait. 36. tout naturellement. dans la vie courante. on se gardera pourtant d’en surestimer la valeur : lorsque Marc Bloch constate que les soldats naturellement « brutaux » (« les violents. proprement faire son métier. à s’acquitter. en fait.. écrit Marc Bloch. Faire preuve de courage.. aux champs. chez les hommes un peu sains. 35-. et. L’expérience de deux guerres – de la première surtout – m’incline à penser qu’il n’est guère. de disposition de l’âme plus répandue […]. Reliant entre elles les expériences de chacun des deux conflits mondiaux. à la table de travail de l’intellectuel ? Il continuera. pour le soldat. sous la bombe ou la mitraille. les aventureux ou les apaches »). « Aussi bien. à partir d’un cas individuel. coutume de remplir exactement sa tâche quotidienne : à l’établi. p. derrière un comptoir. Le second passage important ici a trait au courage au combat envisagé dans sa continuité avec le « travail bien fait » du temps de paix320. du devoir du moment32. « résistent mal à tout danger un peu soutenu » . 32. Ibid. « où la 320. p. en temps de paix.

Sa lecture du déficit d’anticipation des chefs français s’inscrit dans une analyse centrée sur la mémoire traumatique de l’expérience du champ de bataille de la guerre précédente. 323. Marc Bloch retient tout particulièrement cet élément clé que constituent « les effets de la surprise » dans ce passage où le courage au combat devient le fruit d’une préparation psychologique : « Les pires paralysies du caractère eurent leur origine dans l’état de stupéfaction et de scandale où un rythme de guerre inopiné jeta des hommes préparés. 32. devenus les cadres de l’armée française du printemps 90. c’est l’effondrement corporel que provoque la défaite chez les officiers qui retient le regard de l’historien : les « yeux hagards ». sont les moments où. de l’habitude ou. » Précisément. Ibid. attitudes qui lui signalent à quel point la dépression psychique s’inscrit très vite.. 56 . comme un produit spontané de l’action nécessaire. dans le même passage. dans le mépris du danger. p. bien des nuances et des degrés. 325. du bon équilibre cérébral323. Ibid. 39-0. dans les postures corporelles elles-mêmes. Ibid. et jusqu’à « certains affalements dans les fauteuils325 »..[…] Quiconque a vu le feu le sait bien : aux âmes les mieux trempées il arrive parfois de ne dompter qu’à grand-peine la peur : tandis qu’à d’autres moments.. Marc Bloch aborde l’anticipation du combat dans le milieu des anciens officiers subalternes de la Grande Guerre. . p. la « nervosité ». l’historien évoque la plasticité des réactions individuelles au danger : « […] Il est. en revanche. 322.C O M B AT T R E plupart des cerveaux sont solides et les corps bien membrés322 ». à une tout autre image du combat32. » Plus loin encore. simplement. p. et avec une force croissante. parmi les circonstances qui font passer du courage à la peur. chez le même homme. Un peu plus loin. les « barbes mal rasées ». Ibid. l’indifférence semble s’établir sans le moindre effort. par leurs éducateurs. 35-36. Bien plus intéressants.

Elles avaient l’éclat de choses vues. cit. Ibid. écrits de guerre. en 95 ou 97. Je remercie Henry Rousso d’avoir attiré mon attention sur ce point évidemment capital. Il signale en particulier que chez un brocanteur.E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E Cette fois. » Fermant les yeux ? S’appuyant sur une expérience personnelle ici rétrocédée de manière implicite. son père s’était senti mal et avait dû s’éloigner. confronté à la vue de mannequins déshabillés. le texte de Marc Bloch apporte en effet la preuve de l’attention prêtée par l’auteur aux mécanismes de la psyché : «Tous. Beaucoup d’entre eux avaient dû. fermant les yeux. avec toute la ténacité d’images de jeunesse. comment ne pas voir que les spécialistes des sciences sociales du xxe siècle ayant fait l’expérience du combat moderne n’ont pas su l’objectiver par un jeu de retournement de leurs propres outils disciplinaires ? Et dès lors. à des degrés divers. en tête de leurs unités. comme pour nous tous.. 2. 5. de l’enivrement au spectacle de l’ennemi en fuite. p. Bloch. Au terme de cette analyse. partir. du camarade tué à côté de soi. c’est bien une analyse en termes de réminiscence traumatique327 que l’historien esquisse dans ces lignes d’une force rare. Mais autant le dire un peu brutalement : Marc Bloch constitue sur ce point une exception. On notera sur ce point l’importance du témoignage d’Étienne Bloch sur certaines réminiscences diurnes dont souffrait ponctuellement Marc Bloch. dans les barbelés326. à l’assaut de tranchées encore intactes . anciens combattants. ils revoyaient les corps de leurs hommes. p. moissonnés par les mitrailleuses. n. M. les inoubliables évocations du danger personnellement bravé. 57 . dont les résonances vibraient au plus intime de la mémoire affective.. op. de la rage devant un ordre mal donné. 327. 328. une autre question mérite d’être posée : silence ou bien absence328 ? Oubli ou élision délibérée ? Sur un 326. en effet. . [Ces expériences] adhéraient à leur conscience. […] restaient dominés par leurs souvenirs de la campagne de la veille […]. Tel épisode […] c’était. pour eux.

le point de vue d’Ulrich Raulff est inverse. dont il tend à faire procéder l’essentiel de l’œuvre ultérieure (U. cit. parue en 968. Il est vrai qu’élèves et commentateurs ont fait beaucoup pour épaissir un silence déjà assez pesant. toute affirmation tranchée est évidemment difficile. cit. La guerre le surprend donc. op. Sociologie et anthropologie. la dissimulation de l’expérience de guerre de ceux qui en furent les auteurs se devine un peu trop aisément. 330. au point de surévaluer peut-être l’expérience de guerre de l’historien. lacune déclinée selon des modalités infiniment variables. Engagé volontaire. op. Pour autant. M. dès lors que l’on veut bien lire les textes d’un peu près : entre leurs lignes. Il est intéressant d’observer en effet de quelle manière les biographies inscrivent les expériences militaires des hommes dont nous avons tenté de suivre les parcours comme autant de parenthèses sans intérêt majeur pour l’analyse de leur œuvre. Il est vrai que concernant Marc Bloch. Presque rien non plus dans la grosse et belle introduction de Victor Karady à l’édition des trois tomes de ses œuvres. il nous semble que cette lacune sur le combat – lacune rarement totale. C’est bien ce qui rend cette lacune si voyante. dont la continuité n’aurait ainsi été qu’interrompue par la confrontation avec le combat 329. il est affecté comme interprète auprès d’unités combattantes anglaises et australiennes. Le rôle de ce dernier dans la Grande Guerre s’y trouve évoqué en ces termes : « La guerre introduit une césure profonde dans l’activité de Mauss et suspend pour toute une décennie le travail collectif autour de L’année […]. Il se retrouve dans l’après-guerre à la tête de l’École sociologique décimée. Mauss. à un moment de répit.).C O M B AT T R E terrain aussi mouvant. Raulff. Pas un mot de l’expérience de guerre de ce dernier dans l’introduction que lui consacre en 950 Claude Lévi-Strauss dans Sociologie et anthropologie330. 58 . comme toute l’École sociologique. sinon subtiles – plaide en faveur de l’hypothèse du silence. légataire universel de l’héritage durkheimien 329. Le cas de Marcel Mauss est frappant à cet égard.

le terme ne figure même pas à l’index « matière » de l’ouvrage. On pourrait sur ce point multiplier les exemples. Mauss. xxxvii. sous l’effet. survenue en 97. mais l’expérience de guerre proprement dite n’est évoquée que sur un plan très général. » Ainsi l’auteur voit-il parfaitement l’importance du deuil de guerre chez Mauss. sur tous ces points. sur sa pensée. La question semble ne pas se poser et cette expérience de guerre abolie débouche à notre sens sur un tableau tronqué de l’homme et de son œuvre. 968. sans doute. Paris. Mauss ne renonce pas pour autant au travail scientifique qu’il poursuit jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent. Œuvres. sur son regard332. 33. Il faudrait. Un des plus frappants sans doute est celui que constitue l’étonnante lecture que fait Clifford Geertz du récit de guerre livré par Evans-Pritchard à la fin de sa vie. . 33. n’a plus rien à voir avec l’expérience du combat. 333. Le silence est plus épais encore dans la notice que lui consacre Jean Jamin dans le Dictionnaire d’ethnologie et d’anthropologie (Pierre Bonte et Michel Izard. Il lui incombe la tâche à laquelle il se dévouera pendant le reste de sa vie de publier les manuscrits des compagnons disparus. PUF. t. celui de la « tragédie européenne ». ici. questionner plus longuement que nous ne pouvons le faire ici la relation entretenue par Geertz avec le fait guerrier. la guerre est d’abord interruption d’un travail personnel et collectif . et la fin de la Première Guerre mondiale. rester insensible à la tragédie européenne qu’il vient de vivre33.). de son livre Ici 59 . dir.» (p. 2000 : « Après la mort de Durkheim. 56). lii). Tout se passe donc comme si les données de l’expérience guerrière n’avaient pas eu d’incidence possible sur le parcours intellectuel de Mauss. Introduction de Victor Karady. Les images africaines d’Evans-Pritchard ».E x P É R I E N C E S D E C O M B AT E T S C I E N C E S S O C I A L E S AU x x e S I è C L E […]. Alors que. Éditions de Minuit. du choc subi par la guerre. curieusement. Mauss […] » (p. l’un et l’autre amputés d’un événement de vie capital333. Pour le reste. l’auteur voit mieux ce qu’a représenté le choc du Second Conflit mondial pour Mauss : « Mis à la retraite lors de l’occupation de la France par les Allemands. Il est vrai que le choc. Ce commentaire de Clifford Geertz constitue un chapitre intitulé « Diaporama. M. et qui nous a tant retenu33. Il ne peut. 332. qui a décimé le groupe de l’année sociologique. Voir supra. p. d’autre part.

Ibid. comme de coutume. p. Ibid. dans l’ensemble. Ibid. 338.. on s’en souvient). « qui met en lumière toutes les caractéristiques de la façon dont EvansPritchard aborde le discours dans un texte où les argumentations de l’anthropologue relatives au fond et à la méthode ne figurent que fugacement ».. 339.C O M B AT T R E Dans ce « texte fugitif. » Et Geertz de mettre alors en relief et là-bas. où ce dernier évoque la remontée de la Gila. 337. p. Après avoir retranscrit le passage relatant le second engagement d’Evans-Pritchard en décembre 90 (très meurtrier pour les Italiens. Ibid. » La moquerie se fait pourtant plus appuyée à l’endroit de la fin du témoignage d’Evans-Pritchard. 336. devrait être clair maintenant […]. » Et le commentateur de durcir insidieusement le trait : « De toute évidence. op. ce fut un voyage intéressant”339. 55-76 (titre original : Works and lines : the anthropologist as author. l’anthropologue comme auteur. 30. 335. hors catégories. p. Geertz dit s’intéresser à « l’originalité de [l’]écriture336 » d’Evans-Pritchard. le récit a été trop souvent relaté dans les pubs pour être le compte rendu spontané qu’il prétend si industrieusement être30. 55. non sans se moquer gentiment de « l’entrain qui lui est coutumier 337 » dans la narration. conclutil dans son meilleur style de bon gars de chez nous. ironise Geertz avant de poursuivre : “ Revenir dans les marécages ”. nous sommes effectivement en présence d’un tableau : Images d’afrique338.. peu connu335 ». p.. Stanford University Press. 60 . le commentateur livre le cœur de son interprétation : « Je ne suivrai pas plus avant le récit des aventures d’Evans-Pritchard. Ibid. Car. content de le voir partout où il passe […] ». 63. p. 57. Le ton. 56. Ibid. en réalité. p. 6. Union Jack en tête : « On est. qui seul m’intéresse vraiment. 988). bien que son charme pittoresque en noir et blanc lui confère une séduction irrésistible. cit.. “ n’a pas été une mince affaire mais.

64. avait tout simplement tenté un récit de combat. tout cela est fort loin d’être inexact. déçoit. dans After the Fact. One Anthropologist. il retrouve spontanément le procédé discursif tant moqué chez evans-Pritchard : un ton d’ironie légère et d’humour sur soi permettant de présenter comme sans importance les choses les plus sérieuses. en s’attachant au seul style de l’auteur. Geertz. Ibid. au moment même où éclatait une grave rébellion régionaliste : pendant deux mois. et supposé permettre une « subtile mise à distance personnelle au moyen du jeu continuel d’une discrète et légère ironie343 ».e x P É r I e N c e S D e c o m b at e t S c I e N c e S S o c I a L e S aU x x e S I è c L e une « stratégie textuelle » reposant sur « un contrat narratif très strictement défini et très soigneusement respecté entre l’auteur et le lecteur 341 ». Ibid. 70-74. 1995. Geertz entreprendra à son tour un assez long récit de son arrivée à Sumatra en 1958. or. pour évoquer ces semaines tendues.. mais il parvient moins bien encore que l’anthropologue des Nuer à objectiver sa confrontation à une situation de danger véritable344. 344. c. et pourtant surdéterminée par elle. p. Geertz passe à côté du contenu du texte lui-même. sans doute.. l’anthropologue resta pris dans les rets de cette guerre civile. p. 341. 342. et que la stratégie discursive utilisée visait aussi à dissimuler les puissants affects véhiculés par une telle expérience. à l’extrême fin de sa vie.. 64-65. elle déçoit d’autant plus que quelques années plus tard. Four Decades. un « théâtre de langage […] le plus puissant jamais construit en ethnographie342 ». ce récit au premier degré d’une guerre ethnographique conduite sur les marges de la guerre moderne. p. la paralysie du commentateur surprend et. Harvard University Press. à Padang plus exactement. 66. 343. 161 .Two Countries. p. Ibid. After the Fact. mais estce faire injure à clifford Geertz que de relever à quel point il manque ici l’essentiel ? Il ne voit pas en effet qu’evansPritchard. Face à un tel témoignage. disons-le.

op. 2002. bonte et m.c o m b at t r e en l’espèce. on l’aura noté. ne constitue pas un cas isolé. Edmund Leach. 346. p. tambiah. Izard. op. cit. 347. cit. une recherche de terrain dont le déroulement sera perturbé par la Deuxième Guerre mondiale. J. dir. 60. Edmund Leach. avec une force surprenante. on comparera par exemple les lignes qui vont suivre avec la platitude de ce passage de la notice consacrée à Leach dans le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie (P. p. Stanley tambiah. est contradictoire avec ce que Leach avait affirmé en 1954 sur le rôle de son activité de guerre dans l’élargissement de sa vision anthropologique. sous le 345. Leach. alors qu’à la fin des années 1970. « In Formative travail with Leviathan ». 419. cit. tambiah. mon évaluation anthropologique de la société kachin ne s’en serait pas trouvée substantiellement transformée346. chez les Kachin de birmanie. An Anthropological Life. e.... ce refus de comprendre ce que le témoin semble avoir eu tant de mal à dire. période au cours de laquelle il sert dans l’armée birmane » (op. Stanley tambiah ne la trouve d’ailleurs guère satisfaisante : reliant cette réponse à la détestation que manifestait Leach pour ses années 1939-1945. et c’est précisément à cette question que le biographe consacre une longue section d’un de ses chapitres. cambridge. Leach avait cru répondre en ces termes à propos des années de guerre en birmanie. An Anthropological Life. peut paraître comme quelque peu exceptionnelle345. au point que la lucidité relative du biographe d’edmund Leach. les anthropologues britanniques de la fin de la période impériale avaient été mis en cause pour leur compromission avec la domination coloniale. cambridge University Press. Stanley J. » La réponse. 162 . Anthropological Forum. S. 411). l’ordalie de la guerre en tant qu’expérience sans importance pour la perception anthropologique professionnelle de la société kachin347 ». et qu’il n’a dit que si tardivement dans le cas d’evans-Pritchard. p. mêlant dans sa défense questions militaires et problème colonial : « Il me semble que si je m’étais engagé en anthropologue dans une birmanie dans laquelle ni les administrateurs coloniaux ni les chefs militaires n’avaient joué le rôle qui était le leur.) : « Il entreprend ensuite. il note avec justesse qu’elle « met entre parenthèses et bloque.

  encore que noyée dans un questionnement plus général portant sur « l’anthropologie britannique et la colonisation ».e x P é r I e N C e s   D e   C O M B AT   e T   s C I e N C e s   s O C I A L e s  Au   x x e   s I è C L e titre : « Impact de la guerre sur le travail de Leach dans les collines Kachin348.  la  première  qui  vient  à  l’esprit  –  la  plus convaincante aussi sans doute – a trait au souci de neutralité.  pourquoi ? Toute  réponse  est  ici  difficile. d’un certain point de vue. par conséquent. effectuée à Londres. Mais à l’échelle de  l’expérience vécue par l’anthropologue lui-même. »  On  le  voit :  l’expérience de guerre n’est pas traitée de manière spécifique. » Problématique intéressante. Ce  silence. lequel commente en termes assez sévères  la longue annexe du livre de 1954 (« Note sur la qualification  de l’auteur »). 349. après la guerre.  ses  déplacements  et  expériences de guerre qui ont suivi.  puisqu’elle exige de s’attaquer aux modalités d’une non-présence. de séparation entre expé348. et. de distanciation scientifique. 413 sq. bien plus que la situation de guerre.  Ce  qu’elle  était sans doute. Double silence donc. mais  en  tant  que  simple  indentation  du  fait  colonial. 46. Car à y regarder de près.  Au  titre  des  hypothèses.  pour être plus exact. la section en question se trouvant  p. notes  et écrits des administrateurs coloniaux en haute Birmanie et  nord-est  de  l’Inde. des rapports. où Leach livrait in extremis les quelques éléments  biographiques que l’on sait sur sa propre guerre en Birmanie :  « Il y aurait davantage à rapporter et à discuter concernant la  manière dont le contexte colonial dans lequel Leach a effectué  son “terrain”  à  Hpalang. c’est l’interaction de la situation coloniale avec le  travail de Leach. qui intéresse son biographe. p. 163 . Il s’agit du chapitre xvi de l’ouvrage.  ont  eu  un  impact  sur  la  composition  de  Political Systems of Highland Burma349. il s’était agi  de bien autre chose. Ibid. ou silence redoublé. qui  ne constitue pas tout à fait le même problème.. sur la manière  dont son étude serrée.

 16. Pierre Nora. 352. on pourrait aisément soutenir que le silence sur la  violence constitue une modalité au moins aussi attendue que  la parole à son endroit. p.  les  conventions  d’écriture  dans  le  cadre  d’une  monographie  ne  requéraient  pas  comme  aujourd’hui  que  l’auteur  consacre  un  espace  substantiel  à  discuter  la  manière  dont  l’information  avait  été  sélectionnée. p. Maurice Halbwachs. incriminer  une  construction  professionnelle  du  silence  serait  commettre un grave anachronisme. morales. 3-9. 351. Gradhiva.C O M B AT T r e rience propre et œuvre personnelle.  350. à propos d’un autre silence sur une autre expérience de  guerre (mais vécue cette fois à l’arrière) – celui de Maurice  Halbwachs. et stanley Tambiah a ainsi parfaitement  raison  de  souligner  qu’« au  milieu  des  années  1950. une remarque  qui.. 1914-1945. Nous reprenons ici la forte expression de Jeanne Favret-saada à propos de la mise au jour de l’engagement affectif de l’ethnographe dans sa propre  enquête (« Être affecté ».  avec ses pratiques aussi bien qu’avec ses représentations et son  langage. Cette  configuration  intellectuelle  interdisant  d’« être  affecté352 »  a  d’ailleurs  sans  doute  continué  de  toucher  l’ensemble  des  s  ciences  humaines  et  sociales  au  cours  d’une  période  allant  bien au-delà du second Conflit mondial.  rejoint  cette  réflexion  de  Pierre  Nora  sur  « cet  âge  scientiste  et  pudique  d’une université qui n’avait pas encore perdu son pucelage et  où il ne faisait pas bon faire état dans son œuvre de son expérience personnelle et de ses émotions propres. ou pire encore  de s’appuyer sur elles pour construire cette œuvre351 ». p. 417. 1990.)  164 . au profit d’un retour aux conventions sociales. elle  continue d’encadrer aujourd’hui les protocoles de recherche  et les procédures d’énonciation.  et  la  nature  des  interactions  entre l’anthropologue et ses sujets d’étude350 ». À certains égards. préface in Annette Becker. en outre. Ibid.  bien  étudié  par Annette  Becker –. Un intellectuel en guerres mondiales. À cet égard. le fait de renouer avec la vie civile impliquant du même coup une coupure avec l’anomie de guerre. 2003. n° 8. Agnès Viénot éditions.

 de ceux dont nous avons analysé les parcours guerriers :  certaines choses.  si  l’on est simplement un conférencier expérimenté dans les clubs  de femmes.  The Good War : An Oral History of World War II. en ceci qu’il fait apparaître  la marque en creux laissée par l’expérience de guerre sur les  sciences sociales du xxe siècle. a posteriori. 354.  particulièrement  pertinentes.e x P é r I e N C e s   D e   C O M B AT   e T   s C I e N C e s   s O C I A L e s  Au   x x e   s I è C L e religieuses du temps de paix. après tout. 165 . notre propre ignorance aussi 354 ? Pour autant. C’est le comment qui  retient davantage notre attention.  353. ne  questionne-t-il pas en retour notre propre posture. n’auraient-elles pas le droit d’être  tues353 ? Insistons : en aucun cas nous n’avons voulu prétendre  qu’ils auraient dû énoncer leur expérience personnelle.  Ce  passage  doit  tout  aux  remarques. Ainsi  peut-on  relever  que  l’histoire  orale  américaine  de  la  seconde  Guerre mondiale a occulté très largement la violence de guerre (studs Terkel. Mais je ne perds jamais tout à fait un  autre  point  de  référence  –  la  conscience  que  mon  auditoire  porte des vêtements. Margaret  Mead  évoque  en  ces  termes  le  regard  spécifique  qu’elle  ne  peut s’empêcher de poser sur les auditoires de ses conférences  patriotiques :  « Parlant  d’une  estrade  à  un  club  de  femmes.  1984).  pour aller un peu plus loin. on note si l’auditoire est habillé avec élégance. et sans doute n’est-il pas interdit d’interroger ici les conséquences de la construction sociale  du silence sur le statut du combat et sur les modalités de son  objectivation  par  les  disciplines  en  question. qu’ils  ont  eu  tort  de  la  taire  là  où  il  aurait  fallu  la  dire. notre propre  exigence. Pantheon/random. et  de quelle manière […]. Le dire constitue après tout une  s  ommation très moderne qu’il serait absurde d’exiger. leur silence. la question du pourquoi du silence n’est pas celle  qui nous préoccupe le plus directement.  d’Henry rousso.  en  outre. New York. et plusieurs couches de vêtements […].  Dans  un  singulier  passage  tiré  d’un  ouvrage  entièrement  issu  de  son  automobilisation d’intellectuelle et d’anthropologue au service de  la cause alliée lors de la seconde Guerre mondiale. alors passé inaperçu.

 p. et c’est en ce sens que le regard de ceux  d   ’entre  eux  qui  ont  traversé  l’expérience  du  combat  nous  m   anque. 119. 7. in Michel Agier (dir.  suggérons  que  ceux  qui  pratiquent  les  sciences  sociales  ne  voient  pas. Non que leur discernement  soit  nécessairement  supérieur. L’engagement sur le terrain.  » « L’anthropologue  à l’épreuve de l’implication et de la réflexivité éthique ». And Keep Your Powder Dry. M.  il  nous     semble que sans le silence en question.  reste  donc  à  faire  en  un  tel  domaine. De ce point de vue. et tout en cherchant à élargir la perspective. op.  pour  comprendre  celle-ci  un  peu  moins  mal.  presque  tout  parfois.). » À  partir  de  cette  notation  de  1942. l’approche de la violence  de  guerre  par  les  sciences  sociales  bénéficierait  aujourd’hui  d’une place très différente de celle qui est la sienne356. ses outils. Paris.  sans  pousser  trop  loin  l’analyse  virtuelle. commentés.. le silence de ceux qui  les ont lus.  loin  s’en  faut :  nous  croyons  s   implement  qu’ils  regardent  –  sinon  toujours  –  du  moins  s  ouvent différemment. ses objets.  dans  leurs  e   xpériences  quotidiennes  même  les  plus  banales.  Anthropologues en dangers.  tout  simplement. nous  rejoignons  ici  entièrement  l’anthropologue  Jean-Pierre  Dozon. alors  que l’événement était contemporain de sa propre expansion. Gageons que si elle s’en était saisie. prolongés ont fait beaucoup sans doute  pour priver ce sujet capital de la place qui aurait dû lui revenir  depuis longtemps.  1997. p. anthropologues et sociologues du xxe siècle qui  ont combattu dans la guerre moderne. voire ses doctrines n’auraient sans doute pas été exactement les mêmes. 356. Mead. Jean-Michel Place. aucune expérience du  355. cit.  qui  note  à  propos du peu d’intérêt qu’a manifesté l’anthropologie pour le Premier Conflit  mondial : « […] la discipline ne paraît pas avoir manifesté d’intérêt majeur. pour la guerre de  1914-1918. éd.  tout  à  fait  les mêmes choses que les autres. 166 .C O M B AT T r e Cette autre conscience : “ces gens sont complètement habillés”  reste avec moi pour élargir ma perspective355. Le silence  des historiens.  et  par  des  chercheurs  appartenant  à  une  g   énération – la  première  au  xxe siècle  –  n’ayant  elle-même  aucune expérience directe de la guerre. Beaucoup.

implicitement ou non. 1914-1939. Revue d’histoire. Nous renvoyons sur ce point à antoine Prost. de repérer son importance. 1977. n° 81. 5-20. 261 et 268 p. de lui poser des questions neuves. aurait pu figurer parmi les parcours à la fois guerriers et réflexifs que nous avons tenté de retracer ici. sans doute est-ce cette ignorance qui permet à ces chercheurs de voir un tel sujet.Voir en particulier l’introduction de sa thèse sur les anciens combattants (Les Anciens Combattants et la Société française. 167 . 2005) et les quelques allusions rétrospectives faites ultérieurement par l’historien dans le cadre de son œuvre. Vingtième siècle.tallandier. 3 t. on notera au passage qu’antoine Prost. janvier-mars 2004... Il est particulièrement intéressant notamment de croiser son journal de guerre rédigé au jour le jour en algérie (Carnets d’Algérie. ce qui ne manque pas de leur être parfois reproché. 357. jeune historien lors de son départ en algérie. p. Paris. « Les limites de la brutalisation. 237.tuer sur le front occidental. et aussi l’article de Vingtième siècle déjà cité). PFNSP. 1914-1918 ».e x P É r I e N c e S D e c o m b at e t S c I e N c e S S o c I a L e S aU x x e S I è c L e combat et de la mort 357. Paris. et paradoxalement.

68 .

ici. G. L’auteur utilise aussi la notion d’ « information anthropologique ». dans le combat. Nous sommes bien conscient de ce qu’a de factice. l’anthropologie est peut-être la plus vouée à se questionner elle-même. le pouvoir sur scènes. 69 . à notre avis moins subtile.CHAPITRE III La « leçon anthropologique » est-elle possible ? Lectures historiennes « parmi toutes les sciences humaines. p. 83. Balandier. l’emploi du singulier – qui peut croire en l’existence disciplinaire d’une anthropologie. nous voulons signifier que c’est en historien du fait guerrier – du fait guerrier occidental et contemporain très précisément – que nous voudrions tenter d’examiner l’apport de l’interlocution des deux disciplines – anthropologie et histoire – à une compréhension plus profonde de ce qui se joue. d’une histoire ? – et nous reviendrons plus loin 358. op.» CLIFFORD GEERTZ En empruntant à Georges Balandier cette expression de « leçon anthropologique358 ». ou peut se jouer.. dans la guerre. cit.

360. Rwanda…) dans la redécouverte récente de l’importance de la conflictualité dans les sociétés préhistoriques360. Visages de la violence préhistorique. Guilaine et J. Doit-il se tenir à distance ou l’explorer ? Le peut-il ? Et pour quels gains d’intelligibilité ? Que faire de la «  guerre primitive  ? »  On a souligné. op. Ne serait-ce que pour une seule raison : le rôle qui joue le « présent » guerrier occidental sur le regard et les questionnements à l’endroit des sociétés « autres ». cit. J. bien des réserves historiennes le sont également : nous examinerons les unes et les autres ultérieurement. 8-2. en 929. p. pour un historien du fait guerrier contemporain occidental. déjà. Pour le moment. p. 70 . « Histoire et anthropologie. publiée aux États-Unis en 929 et en France deux ans plus tard.Voir introduction. nouvelles convergences ? ». supplément 2002. 3. Revue d’histoire moderne et contemporaine. Zammit. contentons-nous de signaler que tout historien soucieux d’importer des problématiques anthropologiques dans le champ de l’étude historique du fait guerrier se trouve à un moment ou à un autre confronté à un continent : celui de la « guerre primitive ».C O M B AT T R E sur les nombreuses réticences que pourrait susciter un tel projet : celles des anthropologues sont prévisibles359. le rôle joué par les sollicitations du « présent » guerrier de la fin des années 990 (éclatement de l’ex-Yougoslavie. Pour des raisons différentes. the evolution of War : a Study of Its Role 359. Ce dernier était professeur associé en sciences de la société à l’université de Yale lorsqu’il fit paraître. la question de la « guerre primitive » n’est étrangère à son objet qu’en apparence. le Sentier de la guerre. Inversement. 9-bis. Ce phénomène de « retour » de notre contemporain guerrier vers l’anthropologie moderne de la guerre primitive est particulièrement visible dans cette grande tentative de synthèse qui fut celle de Maurice Davie.

l’auteur concluait d’emblée à la dimension universelle de la conflictualité dès le paléolithique : une profession de foi dont on retrouve d’ailleurs la trace bien plus tard dans l’ouvrage de Pierre Clastres déjà mentionné. soutenu quelques années auparavant. R. la Guerre dans les sociétés primitives. Kennikat Press. C’est à cette version française de l’ouvrage que se référeront les citations qui suivent. ce qui rend difficile toute datation précise du socle documentaire qui sert de base à l’auteur. archéologie de la violence : la guerre dans les sociétés primitives. Une perspective clairement néodarwinienne surdéterminait la vision d’ensemble de l’ouvrage de Davie : la guerre était liée à la « concurrence vitale365 ». Davie. 36. cit. 7 . à ce titre. Davie.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. op. op. 365. 2 sq. dans une perspective « développementaliste » qui le poussait à remonter vers les premières manifestations connues de la guerre. Celle-ci n’était pas issue d’une enquête de terrain (évidemment hors d’atteinte sur un sujet aussi vaste). Son rôle et son évolution. cit. 362. M. p. Celle-ci était intégratrice et poussait au développement d’une hiérarchie et 36. Un très grand nombre de références sont tirées du Journal of anthropological Institute of Great Britain and Ireland. qui s’appuie sur l’inventaire établi par Maurice Davie pour définir la guerre comme une « structure de la société primitive363 » prenant « une dimension d’universalité 36 ».. les références sont données sans dates de publication. Tiré du PhD de l’auteur. mais d’une compilation d’observations ethnographiques tirées surtout de la bibliographie disponible en langue anglaise et allemande362.. Cet ouvrage a été réédité en 968 à Port Washington et New York. l’ouvrage était le fruit d’une recherche effectuée au cours des années 920. la Guerre dans les sociétés primitives.. R. 62. C’est d’ailleurs le titre du chapitre ii : « La guerre et la concurrence vitale ». op. l’auteur croyait pouvoir mettre en relief toute une série d’effets positifs de la conflictualité. p. Souligné par l’auteur. Prenant la préhistoire pour point de départ. cit. P.E L L E P O S S I B L E ? in early Societies 36. . à la lutte des groupes entre eux pour l’existence et. 363. Ibid. M. p. Clastres. Son rôle et son évolution. Malheureusement.

. la guerre était adaptative. il rejoint l’anthropologie la plus récente en soulignant « la gravité générale [et le] caractère destructif 37 » de celle-ci.C O M B AT T R E d’une discipline sociales. Au total. non sans justesse. Il examine aussi. 295. p. 35. p. 37. p. ainsi qu’au développement de l’État. Ibid. Sur ce point. 373. le dernier de l’ouvrage (ibid. 77. p. ce « grand progrès humanitaire366 » et civilisateur qui. la guerre aurait contribué à l’échange des cultures. 03. aurait du même coup « stimulé l’adoucissement des cruautés de la guerre367 ». prenant le phénomène de la guerre primitive très au sérieux. Ibid. plusieurs aspects de l’« être en guerre » des sociétés étudiées : l’exclusion des femmes de l’activité guerrière et cynégétique par exemple. « l’aptitude sociale à vivre et agir en commun37 »... notant sa haute létalité.. Ibid. p.. 368. L’auteur discerne bien. p. 297. 372.. Ibid. enseigné la discipline (« qualité présentant d’énormes avantages sociaux 370 »). Ibid.. Ibid. L’aspect pénible de tels développements ne doit pas conduire à négliger certaines qualités du livre. voir infra. que l’étude de la guerre nécessite de pratiquer « une coupe transversale de la vie sociale dans son ensemble373 » et. À ses yeux. 37. Elle aurait aussi permis l’institution de l’esclavage. dont il comprend que les racines ne sont pas 366. C’est le titre du chapitre xvi. 339.). et produit finalement une « sélection sociétaire » envisagée par l’auteur dans les termes d’un darwinisme social des plus radicaux 372. favorisé l’inventivité (notamment médicale et technologique). 367. Ibid. ce pendant de la guerre devenu en retour un agent de pacification. par exemple. expliquant sans doute sa réédition à la fin des années 960 et sa trace dans des travaux ultérieurs. 72 . p. « facteur de l’évolution sociétaire368 ». 370.. 30. en conférant une valeur économique à la vie humaine. 36-37. Ibid. évité la « dégénérescence humaine369 ». p. 369.

essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs. L’ombre portée du traumatisme de la guerre mondiale est ainsi non seulement parfaitement perceptible d’un bout à l’autre de l’ouvrage.. la paix sera l’exception et la guerre sera la règle377. 379. 375. la guerre n’est nullement essentialisée : il perçoit et sa flexibilité. 3. R. Il est tout à fait pertinent de se demander : quelle est la raison de cet état de choses ? Pourquoi l’histoire de l’humanité a-t-elle été aussi sanglante ? Que peut-on espérer de l’avenir ? Il est possible. 986. Ibid. Alain Testart. p. 377.E L L E P O S S I B L E ? biologiques mais culturelles.. trouve sa source dans ce que nous nommerions aujourd’hui les représentations : «Aussi longtemps que l’ethnocentrisme aura le dessus. » Au total. de trouver réponse à ces questions. Ibid. M. l’auteur ne plaide pas en faveur de la guerre. 376. 378. grâce à sa prescience que la question centrale est ici celle des armes et de l’ouverture de la barrière anatomique375. » Et l’auteur de proposer. vient d’être témoin de la mêlée la plus colossale et de la plus imposante destruction de vies humaines que le monde ait jamais connues. 66. croit-on. EHESS. mais à l’origine même de l’invention de son sujet par l’anthropologue : « La présente génération. Davie. Son rôle et son évolution. et sa dimension prioritairement culturelle. 73 . Ibid. p. fruit d’un apprentissage. 2. 350. la Guerre dans les sociétés primitives. cit. comme « premier pas à faire ». l’étude de la guerre « à ses plus bas degrés379 ». Maurice Davie parvient aussi à évoquer plusieurs écueils en récusant toute « férocité inhérente à l’humanité376 » et en distinguant avec lucidité que le déploiement de la violence de guerre. écritil au début du chapitre ii. p.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T.. op. « ce procédé d’adaptation moins approprié que d’autres moyens qui l’ont en partie remplacé378 ». Cahiers de l’homme. nouvelle série xxV. p. Car malgré les prémisses conservatrices de sa lecture du fait guerrier dans les sociétés primitives. écrit-il.. sous sa plume.

. 299 sq. Ibid. La perspective était pourtant la même que celle de Turney-High. Une société des nations qu’il faut entendre ici au sens propre du terme : « Ainsi. Ibid. Ni. p. Harry Turney-High ne semblait pas avoir tenu compte du travail de Maurice Davie383 lorsqu’il publia en 99 un 380. » On comprend ainsi que l’étude de la guerre primitive s’inscrivait pour son auteur comme un outil de réflexion sur les moyens d’éviter un nouveau carnage mettant aux prises les sociétés « civilisées ».C O M B AT T R E À ce titre. plaide-t-il. qui chercha à intégrer une perspective anthropologique à son ouvrage a Study of War. de l’ouvrage d’un professeur de droit international de l’université de Chicago. 382. 383.. au fur et à mesure que le groupe du dedans s’agrandit. Il est aisé de constater ici la proximité de cette thématique avec celle développée par Norbert Elias en conclusion de son ouvrage paru juste avant la Seconde Guerre mondiale (voir supra. 35. curieusement. paru en 92. Ibid. Quincy Wright. 7 . et de constater que l’ouvrage se termine sur l’espoir que la guerre se dissolve dans une société des nations entièrement pacifiée. p. 330.. 38. plus exactement sans doute dans ce bref moment de la fin des années 920 où paraît en passe de se réaliser l’attente eschatologique de la « der des der » : on est donc peu surpris de lire un avant-dernier chapitre consacré à « la poussée vers la paix380 ». le champ de la guerre se rétrécit. La même fin est réalisée par l’établissement de fédérations de paix entre des nations ou groupements plus étendus. c’est que la guerre diminuera au fur et à mesure que des groupements de paix de plus en plus vastes seront forgés par les nations du monde38. l’ouvrage s’inscrit parfaitement dans le grand questionnement occidental qui a succédé au déploiement de violence guerrière des années 9-98. La conclusion à tirer de là. chapitre i). p. L’ouvrage s’achève ainsi sur l’espoir que la « paix triomphe et que la guerre devienne un anachronisme382 ».

cit. op. associée à la crainte des effets de la mobilisation des hommes et des incertitudes de la guerre. la marque de la guerre sur l’auteur était nette. spécialiste des Indiens des grandes plaines d’Amérique du Nord depuis les années 930.E L L E P O S S I B L E ? ouvrage considéré longtemps comme la première et unique grande synthèse anthropologique portant sur la guerre primitive38 : primitive War. C’est précisément celle-ci.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Grande synthèse à dire vrai fraîchement accueillie à sa sortie. Its practice and Concepts. le militarisme sous-jacent de l’auteur (ou ce qui fut jugé tel à travers son dédain pour les valeurs civiles. l’anthropologue de l’université du Montana. 38. Turney-High. son culte de la discipline et du commandement. conscient que sa position « théorique » pourrait être affectée par une field experience. voire franchement ignorée. Celle-ci n’intervint pourtant qu’en 99 :Turney-High dit en avoir repoussé la publication jusqu’à cette date. H. son iconoclasme qui le conduisit à ignorer les études ethnologiques et anthropologiques existantes au profit de simples récits ethnographiques du xviiie. Its practice and Concepts. alors âgé de 3 ans. Pourtant. à convaincre son université de passer au stencil la partie déjà achevée de l’ouvrage et de la distribuer au sein du milieu académique : le retour favorable suscité par cet envoi aurait alors convaincu l’auteur d’envisager l’édition de son texte. primitive War. H. Comme pour Maurice Davie. qui poussa Turney-High. 75 . avait entrepris son grand ouvrage sur la guerre primitive avant l’éclatement du Second Conflit mondial et l’entrée en guerre des États-Unis. Le désintérêt académique anglo-saxon pour les questions militaires au sortir du Second Conflit mondial. L’expression doit être entendue au sens non anthropologique du terme : il s’agit ici d’une expérience du champ de bataille. du xixe ou du début du xxe siècle : autant d’éléments qui n’ont pas favorisé une bonne réception de primitive War. et qui n’est devenue un « classique » que plus tardivement. tous deux attribués à ses états de service en Europe).

Its practice and Concepts. l’auteur ajoute que si peu de blessures par baïonnette ont été enregistrées dans la chaîne de soins en 9-98. op. ). 386. qui dédicaça son ouvrage à deux officiers supérieurs. c’est en raison de la mort des blessés en question avant toute possibilité de prise en charge (p.C O M B AT T R E En fait. semble-t-il. Turney-High. anglaises et françaises qui ont poursuivi son instruction dans l’art de la guerre387 ». En témoigne un étrange passage (p. ait trouvé utile de remercier « les officiers. On notera que la biographie de l’auteur reste mal connue. mais les avant-propos et postface de son ouvrage offrent néanmoins quelques éléments. 387. On le note d’emblée : le champ sémantique de l’anthropologie est absent des titres 385. après une étude de la question des armes. sans avoir jamais connu de vrai combat. H. En revanche. des plans de bataille enfin. cit. du renseignement. sp. se prolonge par la théorie de la guerre et celle de l’horizon militaire. H. puis par l’analyse des formations. primitive War. L’anthropologue Lawrence Keelay avoue lui-même le peu de précision des données biographiques que l’on peut réunir sur Turney-High. des besoins fonctionnels. 76 . il semble bien qu’il en ait vu les conséquences lors de la libération de la Belgique et tout indique chez lui une connaissance au moins indirecte de ce qui se passait vraiment sur les champs de bataille européens de 9-95386. à propos de la supériorité du choc à l’arme blanche sur le feu telle que constatée dans l’expérience récente du Second Conflit mondial. Turney-High fut incorporé dans les chars avant de servir en Europe dans la police militaire américaine. celle-ci resta assez distanciée385 : trop âgé sans doute pour pouvoir être mobilisé dans les divisions combattantes. Non sans justesse. sous-officiers et soldats des armées américaines. 2) sur la réalité de la violence au corps à corps dans la guerre moderne. primitive War comporte deux parties : la première (« La pratique de la guerre primitive »).. de la surprise et de la contre-surprise. du commandement. à notre avis. de la discipline. et il n’est pas indifférent que son auteur. L’avant-propos ajouté au livre pour la réédition de 97 mentionne d’ailleurs l’obtention du Distinguished Military Record.

absence d’unités de combat organisées. approvisionnements et logistiques déficients.E L L E P O S S I B L E ? des chapitres. et du même coup incapacité à mener des campagnes prolongées . aux objectifs largement irrationnels. Le tableau ne peut que frapper le lecteur d’aujourd’hui au titre de son ethnocentrisme extrême. on pourrait croire que l’on se situe dans le cadre du modèle militaire occidental. entre deux modèles guerriers. comme on le découvre dans la seconde partie (« Les concepts de la guerre primitive »). relève Turney-High. non sérieuse et. Une guerre relativement bénigne donc. Et ce dans une perspective rigoureusement inverse de celle de Maurice Davie vingt ans plus tôt. incapable d’affecter les aspects essentiels de l’existence sociale. enfin. entre deux types de conflictualité. si les primitifs sont capables de former une ligne de bataille… Ainsi la guerre primitive ne peut-elle être que décousue. plus ou moins explicite. au point que si l’on ne savait pas qu’il s’agit de la guerre primitive. au sein d’une armée 77 . infériorité dont les points clés sont à ses yeux les suivants : faiblesse de la mobilisation en hommes. absence de planification du combat et négligence pour les principes de la guerre : c’est tout juste.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. conséquence de ce qui précède. faible spécialisation des armes et absence de spécialisation militaire en fonction du type d’armes . fort peu létale pour ceux qui y participent. inefficace. fondée sur la seule participation volontaire à la guerre . tactiques inefficaces. qu’explique sans doute la fascination rétrospective exercée sur l’auteur par le « modèle » de guerre totale à laquelle il avait participé. négligence pour les fortifications . et donc indiscipline forte et moral volatil . Et ce n’est pas un hasard si les mots de l’immense conflit qui venait de s’achever sont ainsi posés sur les « réalités » de la guerre primitive : il s’agit bien en effet d’une comparaison. consacrée aux causes de l’activité guerrière et aux représentations qui l’accompagnent : Turney-High se révèle en effet un adepte de l’« infériorité » du modèle guerrier des sociétés qu’il étudie.

Il est en tout cas frappant d’observer que son savoir anthropologique ne lui est d’aucun secours pour tenter de comprendre un peu mieux les évolutions guerrières de l’après-95. la Corée et le Vietnam étant venus s’interposer entre la date de publication d’origine et celle de réédition. d’un continent à un autre. sans hiérarchisation ni attention aux processus d’élaboration du savoir ethnologique ainsi mis en œuvre.. mises en quelque sorte bout à bout. Lors de la reparution de son livre en 97. Dans ces lignes. L’impression 388. expliquet-il. Ibid. présentée comme une transgression volontaire dans une logique de guerre totale. disparu en 982. 227. 26) inaccessible au guerrier primitif dont les motivations seraient de type cathartique. 78 . p. sa guerre n’est pas la guerre. et sa tuerie est futile et primitive car ses opérations manquent d’organisation et parce qu’il a très pauvrement développé les fonctions de leadership et de commandement 388. y est perçue comme une « décision délibérée » (p. nous reviendrons ultérieurement sur cette vision de la guerre primitive aujourd’hui contredite en tous points. destinées à alléger une tension induite par une vie trop difficile et par la volonté de mise en exergue de sa valeur personnelle. On passe de cette manière d’un exemple à un autre.C O M B AT T R E américaine victorieuse : « Le combattant non civilisé. semble n’avoir jamais été capable de s’affranchir ultérieurement de cette vision des choses. en particulier la confrontation des armées occidentales aux phénomènes de guérilla et de terrorisme. Contentons-nous pour l’instant de relever qu’au plan méthodologique – et la remarque vaut aussi pour l’ouvrage de Maurice Davie – l’angle de vue qu’adopte ce type d’études explique qu’elles ne peuvent rien apporter à l’historien. l’auteur ajouta en effet une longue postface qui s’inscrivait dans un contexte fort différent de celui de 99. ni à son admiration implicite pour la conduite de la Seconde Guerre mondiale : l’atteinte aux populations civiles. » Sur le fond. C’est ici le protocole d’administration de la preuve qui est en cause : l’auteur procède par accumulation de cas puisés tous azimuts dans toutes les aires culturelles et dans les travaux les plus divers. Il convient de relever que Turney-High. dans un tourbillon de situations ethnographiques juxtaposées. n’est pas un soldat. ni à la supériorité sur la guérilla d’armées régulières au service d’un État. il ne renonça ni à l’idée de dévalorisation de la guerre primitive.

p. sous-estimant en particulier les types de causalité liés aux représentations relatives à l’agression. op.). selon nous. J’emprunte cette formule à P. et plus particulièrement celles que développe l’anthropologie amazoniste américaine. Oxford. the anthropology of War. « bioculturelles » ou « historiques »390. Basil Blackwell. Recherches d’anthropologie politique. -25. et en particulier la longue mise au point de Clark McCauley.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. le point focal s’est nettement déplacé vers l’étiologie du phénomène guerrier. Dans les perspectives plus récentes sur la guerre primitive. à la vie et à la mort ainsi que les formes 389. En effet. l’objet étudié. et Göran Aijimer et Jon Abbink (dir. ces études ne retrouvent un intérêt que de manière très indirecte. 980. Pour autant. les affrontements entre tenants des théories « sociobiologiques » « matérialistes-écologiques ». New York.). lorsqu’elle fait observer que ces différents modèles « font généralement abstraction des aspects symboliques et culturels.. Pour l’historien du phénomène guerrier contemporain. 986. 79 . les conclusions diamétralement opposées des deux ouvrages sur la nature même de la guerre primitive venant d’ailleurs en apporter la preuve. cit. À titre d’exemple de cette tendance : David Riches (dir. 2000. 5. et en quelque sorte à rebours et au second degré : à travers l’ombre portée par l’une ou l’autre des deux guerres mondiales sur un type de regard anthropologique. Haas. Berg. Clastres. « Conference Overview ». Encore plus éloignés de nos préoccupations. et introduisant une confusion qui obscurcit. Paris. On consultera sur ce point l’important volume de J. Le sentiment d’éparpillement des connaissances est tel que plus rien ne finit par faire sens. les travaux qui interrogent la violence en mêlant la guerre à d’autres formes de violence. comment ne se sentirait-il pas en accord avec cette remarque d’une spécialiste des Yanomami. maintiennent tout historien de la conflictualité à une distance respectable.E L L E P O S S I B L E ? s’installe alors que l’immense « expérience ethnologique389 » fournira toujours autant d’exemples que nécessaire pour venir à l’appui de n’importe quelle thèse. a Cross Cultural perspective. Seuil. Oxford. 390. p. Meanings of Violence. the anthropology of Violence.

St. tout au moins en apparence. Paris. En revanche. l’ire et le désir. Éditions Karthala. 996. le sang de la fécondité. Yanomami. 80 . lorsqu’en changeant d’échelle l’anthropologie de la guerre primitive assume clairement une perspective comparative avec la conflictualité occidentale.C O M B AT T R E de réponses institutionnelles se rapportant à l’intégrité des personnes et des droits39 » ? Plus loin. mais que ce dernier tranche sur d’autres travaux comparables par leur problématique. l’auteur montre toute l’importance du « système vindicatoire » dans la perpétuation des pratiques guerrières au sein de la société qu’elle étudie –. 7. 392. Qu’on en juge à travers le cheminement suggéré par Lawrence Keelay393 : partant d’une formation en archéologie « préhistorique » amérindienne – formation qui conduit l’auteur à mettre souvent l’accent sur l’ethnographie des tribus 39. et Élizabeth Claverie pour m’avoir introduit dans ce domaine difficile de l’anthropologie amazoniste. Les ennemis sont nécessaires dans la mesure où ils sont des partenaires de l’échange de substance vitale. comme celui de Steven A. Martin’s Press. Je remercie Catherine Alès du temps qu’elle m’a consacré. » À cette lecture en termes culturels d’une conflictualité bien spécifique. un historien du fait guerrier contemporain souscrira aisément. 393. the Myth of the peaceful Savage. Lawrence H. On notera que l’ouvrage de Keelay n’est pas le seul de cette inspiration. Pour autant. LeBlanc et Katherine E. Oxford University Press. p. War Before Civilization. 2006. Register. 2003. Et cette structure symbolique unit tous les groupes yanomami entre eux 392. pratiques de guerres caractérisées en outre par une gradation d’une subtilité extrême – avant de livrer en ces termes ce qui constitue à ses yeux leur sens profond : « La guerre apparaît alors comme un rite essentiel à la production des êtres vivants. p.. noble Savage. Catherine Alès. afin d’assurer une reproduction générale de la vie. Keelay. elle offre à l’historien de la guerre moderne une passerelle plus aisément praticable. la dimension même de l’étude maintient ce dernier en situation d’extériorité. Ibid. 290. Constant Battles : the Myth of the peaceful.

ou plus exactement la déréalisation de la guerre chez les ethnologues et les préhistoriens au sein des sociétés étudiées par eux depuis 95 : une perspective d’ailleurs également adoptée par Jean Guilaine et Jean Zammit 39 dans le cas spécifique de la préhistoire.E L L E P O S S I B L E ? d’Amérique du Nord. Visages de la violence préhistorique. Keelay fait d’ailleurs remarquer que la discipline historique a été affectée d’un mouvement comparable : l’histoire militaire fut laissée à l’abandon. mais à partir d’échantillons raisonnés de sociétés primitives connues. prend pour cible « le mythe du sauvage pacifique ». qui. op. à commencer par les deux conflits mondiaux. devenant le champ clos des amateurs. Avec justesse. ni les conflits contemporains occidentaux. indirectement au moins. Zammit. 8 . Keelay propose à son tour une large synthèse des travaux archéologiques et anthropologiques sur le fait guerrier. cit. Guilaine et J. ne peut qu’intéresser le spécialiste de la conflictualité occidentale au xxe siècle : c’est un rejet profond de la guerre au sein de nos sociétés depuis la fin du Second Conflit mondial qui aurait conduit à refuser de reconnaître la présence du fait guerrier aussi bien dans les sociétés dites « primitives » que dans les sociétés préhistoriques. sur leur activité guerrière intense dans le passé et sur leur contact tout aussi conflictuel avec les Blancs dans le cadre des guerres indiennes –. d’une idéalisation des sociétés « ethnographiques » et préhistoriques symétrique d’un regard empreint de culpabilité sur nos propres sociétés. J. et sans jamais perdre de vue ni l’horizon historique. Les trois auteurs partagent en effet une même conviction. ou d’historiens souvent dépourvus de toute légitimité académique. Et ce au profit du tropisme des échanges. Selon Keelay. Cette étude crosscultural. des militaires eux-mêmes. deux voies principales ont été suivies pour déréaliser aussi efficacement le fait guerrier dans les sociétés 39. le Sentier de la guerre. toujours taraudées par la mémoire d’un demi-siècle de guerre totale.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. tout en consacrant quelques pages aux sociétés warfree en tant que telles.

Keelay martèle au contraire la supériorité meurtrière de l’activité guerrière dans un grand nombre de sociétés « primitives ». trop ritualisée pour être réellement meurtrière. en particulier sur l’effet de fascination/répulsion exercé par les deux conflits mondiaux sur la manière si ethnocentrique dont les sciences sociales ont envisagé la guerre après 95. en période de guerre. de lui refuser en particulier la moindre efficacité létale. sur l’héritage guerrier de nos propres sociétés. Tableaux comparatifs à l’appui. indirectement. lesquels synthétisent les données recueillies surtout au xixe siècle et lors de la première moitié du xxe siècle (soit avant que ne s’impose largement une pacification imposée par les États395). En ce sens. l’auteur souligne tout d’abord que même dans les conflits « totaux » du xxe siècle.C O M B AT T R E primitives. et en tout cas d’une nature profondément autre que celle des sociétés-États contemporaines. de la présenter finalement comme une « fausse guerre ». D’après Keelay. À la stupéfaction du lecteur. ici mises en parallèle avec les sociétés « développées ». ce qui constitue une affirmation plutôt aventurée. en particulier archéologiques. qu’il s’agisse de la population envisagée globalement ou des seuls combattants : Keelay compte ainsi vingt et une sociétés ethnographiques dont les taux de pertes. La plus simple a consisté à refuser de prendre en compte ses traces les plus évidentes. devancent ceux de sociétés aussi éprouvées que l’Allemagne et la Russie au xxe siècle (une 395. les dernières guerres observées et photographiées sont en particulier celles des Dani de Nouvelle-Guinée au début des années 960. on voit à quel point l’étude de la guerre primitive nous informe. Le trouble s’accroît encore avec la mise en regard des pertes infligées en temps de guerre. La seconde fut de nier la gravité de la guerre dans les sociétés préhistoriques et primitives. 82 . les puissantes sociétés-États occidentales n’ont pas toujours mobilisé une part de leur population masculine plus importante que certaines sociétés primitives ne l’avaient fait dans le passé. comme le soulignent à leur tour les auteurs du Sentier de la guerre.

Quant à la bataille. des blessés. on le voit. aussi bien en Nouvelle-Guinée que dans les grandes plaines d’Amérique du Nord. dont 83 . Keelay donne ainsi de nombreux exemples d’extermination totale de groupes adverses. le tout à travers une pratique de l’affrontement qui ignore généralement la reddition et suppose donc la mise à mort des captifs.E L L E P O S S I B L E ? supériorité meurtrière qui en outre se maintient en resserrant la comparaison sur la seule partie masculine de la population). lorsqu’elle a lieu. Or ce dernier n’existe pratiquement pas dans les sociétés primitives. Et calculant que les pertes occasionnées par la guerre dans les sociétés non étatiques pouvaient s’élever en moyenne à 5% par an. par la mort de deux milliards d’êtres humains… Ce qui est en cause ici. elle est en effet peu meurtrière. ont raisonné à partir de leurs propres critères de la conflictualité : présence de la bataille. l’auteur assène alors qu’un tel taux rapporté aux sociétés occidentales se serait traduit. même en chiffres relatifs. pense-t-il.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. présence du siège. même les plus touchées par les deux conflits mondiaux. au xxe siècle. elle passe à côté de l’essentiel : la guerre s’y traduit bien davantage par le raid sans cesse recommencé en territoire adverse. et notamment du tropisme qu’exercent les deux conflits mondiaux au détriment d’une prise en compte de la violence guerrière des autres. Comment préhistoriens et ethnologues ont-ils pu passer à côté d’un phénomène aussi visible ? se demande Keelay. par le massacre (populations désarmées incluses). plus meurtrier dans bien des cas que dans les sociétés-États occidentales. Les observateurs occidentaux des sociétés non étatiques. C’est au total l’aspect hautement meurtrier de la guerre dans les sociétés non étatiques qui ressort de l’étude. en raison de la mise en œuvre de procédures d’interruption du combat sitôt les premières pertes occasionnées. Mais outre le fait que cette lecture oublie la dimension récurrente de la bataille dans les sociétés en question (et donc la récurrence des pertes qu’elle provoque). par l’embuscade. parfois des femmes et des enfants. c’est bien l’ethnocentrisme de notre propre vision de la guerre.

Là n’est pas le seul intérêt de l’ouvrage. de même que sur le contact guerrier entre celles-ci et les sociétés occidentales. En fait. celui-ci offre en effet de stimulants aperçus sur les modalités du combat dans les sociétés « périphériques ». L’auteur prétend même qu’il faut attendre les armes de la fin du siècle. un armement d’après lui bien plus efficace que le fusil à poudre européen du xviiie siècle. C’est ainsi que l’auteur insiste sur l’efficacité meurtrière de l’armement « traditionnel ». l’armement occidental avait fait assez de progrès pour obtenir une supériorité significative sur l’armement traditionnel des sociétés primitives. en Amérique du Nord comme en Afrique. historiquement.C O M B AT T R E nous ne pouvons concevoir qu’elle se soit inscrite. en adoptant selon nous une chronologie trop haute. En outre. En premier lieu. Il faut attendre les nouveaux fusils et les nouvelles munitions de la seconde moitié du xixe siècle396 pour que la situation bascule nettement à l’avantage de leurs possesseurs. l’armement occidental offrit précocement un avantage tactique décisif : dès le xvie siècle. ou bien la défense de positions fortifiées. on pourrait faire observer que dans certaines configurations dessinées par des modèles guerriers spécifiques. la dégra396. ne put jamais être mis utilement en œuvre lors des guerres indiennes). Et l’auteur de dresser une liste assez convaincante de défaites occidentales face à des adversaires en apparence « sous-armés ». tactiquement « inférieurs » et disposant d’une « discipline inexistante ». xixe 8 . Au prix d’un changement d’échelle. par exemple. Fusils et canons occidentaux ne procuraient un avantage marqué à leurs utilisateurs que dans un seul mode de combat : la bataille précisément. à en croire Keelay. à des niveaux proportionnellement plus élevés que ceux jamais atteints par les sociétés occidentales à l’époque contemporaine. ou même que le canon (ce dernier. les forces armées occidentales n’ont remporté leurs guerres contre les sociétés primitives. Il nous semble que dès les années 80-860. que grâce à deux éléments qui auraient combiné leurs effets. par exemple. lors de la conquête espagnole de l’Empire aztèque.

C’est d’ailleurs ce que tend à montrer l’achèvement des guerres indiennes au cours des années 870 et du début de la décennie suivante. Aussi stimulante que puisse paraître une telle vision. Tout cela exigeait parallèlement de renoncer aux formations lourdes. voire l’abandon de leur propre modèle de combat par les Occidentaux : ces derniers auraient ainsi compris qu’il leur fallait mettre sur pied des unités de combat plus mobiles. utiliser systématiquement les auxiliaires locaux. D’autre part. aussi intéressante que soit cette mise en regard de sociétés absolument différentes dans une perspective croisée. rappelle l’auteur. systématiser les embuscades. une « coopération » mutuelle entre adversaires pour advenir et avoir quelque chance d’être décisive). les attaques surprises. enfin aux stratégies élaborées longtemps à l’avance : autant de procédés cruciaux dans un modèle guerrier centré sur le siège et sur la bataille (celle-ci exigeant toutefois.E L L E P O S S I B L E ? dation. À ce titre. mais placés au service de l’activité guerrière. et de technologie des transports. mais d’autres types d’avantages. adopter des tactiques de formations dispersées et de francs-tireurs. mettre l’accent sur la destruction des infrastructures adverses. et « développées » de l’autre. laisser de côté leur artillerie pour des armes plus légères. ce ne seraient pas des techniques et des tactiques proprement militaires qui auraient donné la victoire aux Occidentaux. c’est en liant ce décalque partiel des pratiques de combat des sociétés primitives à leur supériorité logistique intrinsèque que les Occidentaux auraient eu finalement raison de leurs opposants : supériorité en termes de fortifications. qui renverse absolument toute notre manière de percevoir la violence de guerre du xxe siècle occidental .L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. les raids. d’organisation de surplus alimentaires. aux manœuvres savantes. d’ordre économique et logistique principalement. aux équipements encombrants. à une chaîne de commandement rigide. on discerne pourtant ce que peut avoir de sommaire ce parallèle entre des sociétés préhistoriques et « primitives » d’un côté. Des savoir-faire de type non militaire. au prix d’un redoutable affranchissement de tous les cadres spatiaux et 85 .

vers des estimations de taux de pertes ou de seuils de mobilisation masculine – deux critères tellement caractéristiques de la guerre occidentale moderne. des variations de sens qui lui sont attribuées. c’est brutaliser sans mesure l’échelle des phénomènes sociaux. nier toute valeur heuristique à l’information anthropologique portant sur la guerre « primitive » ? Il est en tout cas frappant que. 956 [935]. sur la question 397. et le rôle capital qu’y jouait la subtile gradation des « coups » réalisés par les guerriers. 86 . Outre les doutes que l’on peut nourrir sur les modalités de calcul des chiffres présentés. conduite de cette manière tout au moins. New York. Mais formuler cette objection ne revient-il pas à condamner la légitimité même d’un effort comparatif. Le fait guerrier ne peut être à ce point déraciné des sociétés dont il est issu. Lowie. outre l’hétérogénéité des segments chronologiques servant de bases aux comparaisons. on ne peut rabattre le modèle guerrier des Indiens Crow décrit en son temps par Robert Lowie397.C O M B AT T R E temporels. et faut-il dès lors. au profit d’une fade polémologie. Holt. Pour ne prendre qu’un exemple issu de l’immense littérature ethnographique. Le « micro » et le « macro » se voient constamment confondus. Robert H. créant l’illusion d’une comparaison possible. the Crow Indians. Il nous semble au contraire que ce type de comparaison n’a guère de sens. Ignorer à ce point les spécificités qui s’attachent à chaque configuration guerrière revient à tourner le dos à toute perspective anthropologique véritable. se pose de toute manière un grave problème de proportionnalité : établir un parallèle rigoureux entre le fait guerrier de sociétés comportant un très petit nombre d’individus. et celui de sociétés complexes qui en comptent des dizaines de millions. menée en quelque sorte terme à terme parce que adossée à l’apparente scientificité des données chiffrées. Rinehart et Winston. dans notre perspective propre. des différences de perception qui s’attachent à lui.

« le feu »).L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. commencée en 989 et publiée en 993. Du néolithique à la guerre du Golfe. Après l’analyse de différents modèles guerriers. de prise de distance avec les objets habituels. la simple mention de leur existence venant saper un cadre cognitif et interprétatif reposant dès l’origine sur la fausse évidence d’une activité guerrière universelle. Keegan. Son adversaire principal n’est autre que Clausewitz en personne. et de sensibilité accrue à tout ce qui peut se jouer dans l’activité guerrière. Nous préférons pour notre part une formulation plus proche du texte allemand. 399.E L L E P O S S I B L E ? de la conflictualité contemporaine. dont il récuse brutalement la si célèbre formule sur « la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens399. on l’aura deviné. » 87 . nous restons convaincu de l’utilité de telles pertes de temps. Pour notre part. il se peut que le long détour par la guerre de sociétés « autres » ne soit pas sans bénéfice pour un projet d’anthropologie historique comme le nôtre. d’autres que nous l’ont tenté pour leur propre historiographie du phénomène guerrier. » 398. histoire de la guerre. cit. l’historien de Sandhurst cherche à enchâsser son travail dans une perspective d’ordre anthropologique à travers une réflexion d’ensemble consacrée aux travaux sur la guerre primitive. et plus précisément à son histoire de la guerre 398. « le fer ». « la chair ». Et pourtant. à celle généralement reproduite : « la guerre comme continuation de la politique mélangée à d’autres moyens. sa prise en compte semble susciter moins d’effets d’intelligibilité que le contact avec les travaux portant sur les sociétés « sans guerre ». et aussi beaucoup plus subtile. en termes d’élargissement du champ de vision. Retour aux historiens  ? Ce détour. elle-même adossée à la présentation de très nombreuses études de cas ethnographiques. op. poursuivie par une présentation conduite « du néolithique jusqu’à nos jours » de quatre thèmes transversaux dont l’originalité ne peut manquer de sauter aux yeux (« la pierre ». On songe ici à un très grand pionnier : l’historien britannique John Keegan. J.

). Margaret Mead donne en outre cette définition à notre sens pertinente de la guerre : « […] warfare. p. dans certaines sociétés. the existence of shared taboos against intra-group killing […] and the equally culturally defined social sanctioning of killing members of the opposing group. qui offre une définition de la guerre à notre sens particulièrement pertinente. R.) 02. écritelle ainsi dès 90. if possible. Mead. 32. la guerre est d’abord un acte culturel.. « la guerre englobe bien plus que le politique. by which I mean organized conflict between two groups puts an army (even if the army is only fifteen pygmies) into the field to fight and kill. nous souscrivons très largement à une telle vision du phénomène guerrier. p. cit.. au moins négativement. pour Keegan. Murphy (dir. est la suivante : « Warfare will be regarded as a cultural invention consequent upon group identification. parmi bien d’autres choses. 88 . Sa formule. M. Selected papers. M. elle précisera : une « invention culturelle02 ». jusqu’à même devenir. cit. la perpétuation d’une culture par ses propres moyens » (p. tellement plus nombreuses. Keegan soutient même. » Ou encore : « La guerre existe si le conflit est organisé. que cette invention pouvait n’être pas automatique. […] elle représente toujours l’expression d’une culture. anthropology : a human Science. et si le fait de tuer n’est pas considéré comme un meurtre » (« Alternatives to War ». On serait tenté de rappeler ici l’efficace formule de Margaret Mead dans un article qui précéda de peu l’entrée en guerre des États-Unis et son automobilisation. l’incarnation de la culture elle-même00 ». 25). Harris. étant souvent génératrice de nouvelles formes culturelles. 0. comme dans ces sociétés warfree déjà évoquées : perspective d’une importance capitale pour enrichir notre vision de toutes les autres. Dans cet article. op. La formule avait le mérite de souligner. au titre d’anthropologue. op. «Warfare : An Invention – Not a Biological Necessity ». au xviie siècle : « La guerre peut être.. pour la cause de son pays en guerre : la guerre est « une invention0 ». Au fond. 27. p. à propos du refoulement des armes à feu au Japon sous les Tokugawa. socialement autorisé. War :the anthropology of armed Conflict and aggression. Fried. some of the members of the army of the other group […] » (ibid.C O M B AT T R E Car à ses yeux. Près de trente ans plus tard. in M. où l’invention s’est effectivement produite. Ibid. et pour notre part. on soulignera 00. Pour autant. 73). Plus loin.

et que nous avons déjà évoqué : the Face of Battle. Il ne s’agissait donc nullement d’une histoire de la bataille telle 03. paru vingt ans plus tôt. de légitimer ou sanctionner les comportements. 89 . jamais Keegan ne se donna la facilité de « raconter » les trois batailles qui constituent le sujet du livre : c’est ce qui se passe exactement sur le champ de bataille qui l’intéresse. Waterloo (85) et la Somme (96). et donc d’imposer des normes en termes d’exercice de la violence guerrière. En fait. En outre. à la recherche des gestuelles de violence et des représentations combattantes qui les ont sous-tendues. Je remercie Tiphaine Barthélémy de ses objections si pertinentes sur ce point. cet ouvrage pionnier qui demeure aujourd’hui un point de repère capital pour toute historiographie du combat. le maître livre de l’auteur n’est pas celui-ci. elles-mêmes surdéterminées par les types d’armement maniés par les combattants. Que dire en particulier du port des armes et de ceux qui sont institutionnellement chargés de leur usage03 ? Peut-être est-ce pour cette raison que l’anthropologie historique à laquelle se livre John Keegan dans son histoire de la guerre n’aboutit pas à un ouvrage réellement réussi. et davantage encore les institutions chargées de réguler. elle laisse de côté les formes si différentes sous lesquelles peut se présenter l’« invention » en question. et ce même intérêt l’obligea à faire éclater l’événement en une série de coupes portant sur les différentes formes d’affrontement.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. mais un autre.E L L E P O S S I B L E ? ce qu’a d’incomplet cette vision de la guerre comme acte culturel : si la formule a en effet l’avantage de briser le moule tellement étroit que continue d’imprimer Clausewitz dès lors qu’est évoqué le phénomène guerrier. tout se passant comme si l’intégration d’une perspective d’anthropologie culturelle très affirmée avait fini par rendre insaisissable l’objet guerrier lui-même. L’auteur osait ne s’y intéresser qu’au déploiement de la violence à travers sa comparaison entre Azincourt (5).

mais bien d’une authentique anthropologie historique du combat. 06. C’est à Ardant du Picq0 – un auteur militaire sans culture anthropologique particulière. « cavalerie contre cavalerie ». Dans le chapitre III de la troisième partie d’études sur le combat. on l’a dit. « cuirasses et armement ». mais non sans culture historique – que Keegan doit sans doute l’idée de ces coupes entomologiques pratiquées de manière systématique à travers le déploiement de violence sur les champs de bataille. Cette méthode d’analyse en miroir. est à l’origine d’un effet de connaissance impressionnant : elle permet de surplomber aisément ce que l’on entend généralement par le terme « histoire militaire ». Mais il ne nous semble pas que Keegan en ait été le véritable inventeur. 20005/.C O M B AT T R E qu’on l’entend d’habitude (et telle qu’on la pratique si souvent encore…). Paris. l’auteur analyse ainsi toute une série de binômes placés en opposition comme « cavalerie et engins modernes ». non seulement inachevé 0. n° 30. 85-97. coupes qui ne prétendent nullement déboucher sur un « récit » en continu. Dans ce livre (études sur le combat 06). et c’est bien pourquoi il convient de s’arrêter un instant sur son prédécesseur. Par les questions posées à ses contemporains. on se référera à l’utile préface de Jacques Frémeaux. 90 . Ce passage reprend largement les termes d’un article paru dans la Revue d’histoire du xixe siècle : « Vers une anthropologie de la violence de combat au xixe siècle : relire Ardant du Picq ? ». par l’effort descriptif et analytique poursuivi à travers les différents écrits qui composent son œuvre posthume. Combat antique et combat moderne. Pour une analyse des éditions successives. 200. etc. mais qui déconstruisent au contraire l’événement grâce à la mise en vis-à-vis des armes employées05. Économica. Ix-xxVI. « cavalerie contre infanterie ». p. 05. études sur le combat. systématisée et poussée à un haut degré de raffinement par l’historien britannique. p. Nous utiliserons ici la dernière édition parue en France : Charles Ardant du Picq. Ardant du Picq constitue un des tout premiers jalons en vue d’une relecture de l’activité guerrière contemporaine.

lieutenant en 88. où il participa à l’assaut du bastion central de Sébastopol en septembre 855. Ardant du Picq parvient à observer. il passe au 9e BCP. Ardant du Picq s’est offert un changement de focale . ce qui 07. à dire. En 86. Nancy. Né en 82. Charles Ardant du Picq est sous-lieutenant au 67e RI en octobre 8. Dans ses pages.E L L E P O S S I B L E ? mais composé en outre de bric et de broc à partir de textes très divers – sinon disparates – réunis après la mort au combat de leur auteur en 870. puis au 37e RI en 863. en fonction de ces conventions discursives qui continuent d’imprégner profondément l’histoire de la conflictualité au point de décourager souvent toute recherche neuve à son endroit.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. devient en 856 chef de bataillon au 00e RI avant de repasser la même année au 6e BCP. le combat et tout ce qui s’y joue d’essentiel ne sont jamais traités sous la forme habituelle du récit de guerre ou de bataille. il est lieutenant-colonel. En 853. Presses universitaires de Nancy. il ose un type de regard qui fait de son ouvrage un guide précieux pour l’exploration de la dimension la plus opaque de l’activité guerrière. Charles Ardant du Picq est d’abord un fantassin. paru en 929. en particulier son traitement de la peur des combattants (témoins. dont il sort avec un rang médiocre. Elle vient de Crimée. Rappelons qu’Ardant du Picq était avant tout un officier de troupe disposant d’une solide expérience de la guerre lorsqu’il rédigea la plupart de ses écrits. à analyser des aspects de la violence de bataille que nul autre que lui n’est parvenu à isoler avec une réflexivité aussi aiguë au xixe siècle. puis au 0e RI cinq ans plus tard. 08. 993 [929]). mais qui dispose de l’expérience des chasseurs à pied (on compte sous le second Empire 2 bataillons de ces soldats d’élite destinés à agir rapidement en avant des lignes et à harceler l’ennemi de leur feu). entre 865 et 86908. Les années suivantes le conduisent à alterner commandements dans des unités de chasseurs et dans des régiments d’infanterie. entré à Saint-Cyr en 82. d’abord au 55e RI. Expérience double : sa connaissance de la « vraie guerre » est de première main. C’est bien pourquoi il intéressa tant Jean-Norton Cru dans son grand ouvrage sur le témoignage combattant de la Grande Guerre. tout en constituant pourtant son point nodal : le combat07. 9 . capitaine en 852.

pendant. si la direction échappant aux chefs. mais aussi un corpus plus original. 92 . quand. au chef de section. n’a plus été possible. Résultats de ces appels. – à quelle distance elle s’est repliée devant le feu ou devant la contenance. Les questions posées dans ce long texte sont évidemment informées en profondeur par l’expérience de son auteur. après la journée a été fait l’appel du bataillon. soit en arrière. il ajouta une documentation historique classique.– Ce qu’elle a coûté. À quel instant. grâce aux résultats d’une enquête entamée par une lettre écrite en 868 à des officiers ayant commandé sous le feu lors de différents conflits précédant la guerre franco-prussienne. après. en somme (si chose semblable a eu lieu). les cris. la reprise en main des soldats par les chefs. – à quel instant au capitaine. ou devant tel ou tel mouvement de l’ennemi. ou pour se jeter en avant. a eu lieu le temps d’arrêt. soit en avant. pendant. à quel instant. emportant chefs et soldats pêle-mêle. Où. – Ce qui a pu être remarqué de toutes ces mêmes choses chez l’ennemi. au chef d’escouade . avant. le silence. Où. quand. lors de la répression de l’insurrection de 86. Comment le soldat a été tout le temps de l’action dirigeable et dirigé. à quel instant cette direction a échappé au chef de bataillon. La contenance. – à quelle distance l’ennemi a fui devant elle. ou bien à tel instant a eu tendance à quitter le rang pour rester en arrière. cellelà même qui vit la mort du colonel devant Metz. À cette expérience directe du combat. le trouble. chez les chefs.C O M B AT T R E lui valut d’être fait prisonnier. Qu’on en juge par ce passage concernant un moment capital. soit chez l’ennemi. chez les soldats. avant. en Algérie surtout. de la compagnie. le désordre. À quels instants. n’y a-t-il plus eu qu’une impulsion désordonnée. Ardant du Picq connut aussi la « petite guerre ». celui de l’assaut : Comment s’est fait la charge. soit chez nous. le sang-froid. c’est-à-dire l’ordre.

cit. constituent évidemment des approches très partielles. comme titre de sa préface à l’ouvrage de Giovanni Levi. voire parcellaires. Cette série – malheureusement trop brève. – les sous-officiers. Pour autant.E L L E P O S S I B L E ? Combien de morts. 989. Tout indique d’ailleurs que les réponses ont été peu nombreuses. p. Combat antique et combat moderne. études sur le combat. de Mentana enfin (867) : toutes s’insèrent par conséquent dans la séquence chronologique 850-870. Paris. 93 . qui figurent en annexe d’études sur le combat. il est vrai – est constituée de récits micro-historiques du déploiement de la violence de combat. le combattant. Il entrevoit également une histoire corporelle (celle des blessures. de part et d’autre . employée il est vrai par lui dans un tout autre contexte. sait faire appel à la sphère sensible du soldat (l’attention aux sons qui accompagnent la lutte…). sinon unique. dans la perspective d’une anthropologie historique de la violence de combat ? Par le type d’entrées qu’il suggère. 0. On imagine la difficulté que les destinataires de cette lettre ont probablement ressentie au moment d’y répondre.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. en outre. – le genre des blessures : – chez les officiers. le questionnaire d’Ardant du Picq propose en effet une « histoire au ras du sol0 » en rupture avec un descriptif de la violence entrepris le plus souvent à une échelle si déréalisante qu’aucune analyse ne peut utilement s’y attacher. histoire d’un exorciste dans le piémont du xviie siècle. Gallimard. qui prennent tous pour objet central. Elles concernent les batailles de l’Alma et d’Inkerman (85). Ces récits. Il souligne enfin le lien entre soma et psyché. – les caporaux.09 Comment ne pas relever qu’aujourd’hui encore un tel questionnement mérite de rester nôtre. à travers l’attention très grande portée à 09. et tout indique que les correspondants d’Ardant du Picq ont su comprendre que ses questions étaient bien celles qu’il convenait de poser aux données de l’expérience. mais pour cette raison même l’information transmise est de premier ordre. Je reprends cette expression à Jacques Revel. L’échelle choisie est en effet la bonne. de leurs emplacements sur les corps…) qui. combien de blessés. – les soldats. 3. de Magenta et de Solferino (859). – etc. Ch. Ardant du Picq. op. le pouvoir au village.. celles dont nous disposons sont du plus grand intérêt historique elles aussi.

du Picq.. constituant l’axe même de son livre : la peur .. C’est sans doute sur ce point que l’auteur met le mieux en valeur son capital d’expériences personnelles. le lieu des blessures. études sur le combat. 87. ce que la peur permet. arrête . – si tu tournes le dos tu es mort. op. 2. Dépassant les analyses issues des rapports de pertes entre vainqueurs et vaincus. Combat antique et combat 9 . – Il regorge de peur2. p. cit. Le but de l’ouvrage d’Ardant du Picq était d’abord utilitaire. Cette intéressante attention aux capacités psychiques se double. Ardant moderne. un instant de plus. au centre du propos d’Ardant du Picq. quand parfois ils ne les démentent pas. il prête en particulier la plus grande attention à la question de la mort reçue de dos : « Le nombre des tués. que les plus longs récits. explique-t-il. p.” – Il n’entend pas. Et puis. Ibid. La réflexivité de l’auteur se voit par conséquent appliquée une fois encore à la psyché combattante. ce qu’elle ne permet pas . Ch. n’hésitant pas à parler à la première personne. et le combattant s’enfuit. et mettant l’accent sur les lieux des blessures sur les corps. en disent davantage. 79. il ne peut plus entendre. et tu es vainqueur .C O M B AT T R E toutes les réactions psychologiques des hommes placés dans la situation d’agression créée par la bataille. et sa dimension irrépressible au combat. bien souvent. d’un point de vue plus réflexif. comme dans ce passage où l’officier s’adresse au soldat – de manière fictive et cependant si directe – dans l’instant censé précéder sa fuite : « Mais toujours il arrive un instant où l’horreur naturelle prend le dessus sur la discipline. tiens quelques minutes. » On entre ici dans le champ d’une expertise médicale des procédures de mise à mort. » . Son questionnaire n’en est pas moins une leçon d’intelligence historiographique dont la pertinence reste aujourd’hui intacte. – “Arrête. d’une méthodologie historique très centrée sur la corporéité. – tu n’es pas même encore blessé.

Un peu du même ordre sont les réflexes de regroupement en grands troupeaux d’hommes paralysés. comme ce fut le cas à Magenta si l’on en croit une lettre adressée à Ardant du Picq le 23 août 868 (« les Autrichiens […] que nous avons pris tenaient leurs armes dans leurs mains et ne voulaient ni les lâcher. on l’a dit – suscitées par son enquête permettent d’entrer dans une description très fine des symptômes de cette peur au combat. la discipline. il sait établir une savante gradation entre l’émotion. 95 . ni s’en servir5 »). Le sentiment du devoir. la terreur.E L L E P O S S I B L E ? Ardant du Picq ne s’en tient pas là. de certaines des réponses – si riches. tout en notant la fragilité extrême des équilibres susceptibles de faire passer les combattants d’un état à un autre : « Les soldats ont émotion. dont Ardant du Picq souligne aussi l’existence. peur même. Leur émotion ne leur permet jamais de viser. 27. lorsque la terreur vous a pris. quand elle ne les fait pas tirer en l’air […]. les maintiennent et empêchent la peur de devenir terreur. » Une lecture attentive d’Ardant du Picq et.. vous êtes comme devant le lion. il faut les arracher à des hommes frappés de stupeur. et l’expérience montre qu’elle vous prend souvent. Ibid. p. d’ajuster autrement que par à-peu-près. l’amour-propre.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Ils ne se retourneront plus. p. p.. 5. Ibid. En guerre. parfois. la peur. . leur sang-froid surtout. » Point culminant de cette gradation : le phénomène de panique. On doit également relever avec quelle force d’évocation il analyse les processus d’évaporation massive des combattants sur le champ de bataille lors du moment paroxystique 3.. l’exemple des chefs. Partant de son observation des hommes. Ibid. vous fuyez en tremblant et vous laissez égorger3. ailleurs. Ainsi ceux qui ont trait à l’usage des armes : ici elles « tombent des mains » des soldats . qui suscite la fuite irrépressible du groupe combattant tout entier : « L’espace les a tentés. 00. 7.

p. sauf peutêtre quelques braves qui se font tuer inutilement. c’est-à-dire avec ses chefs (le rang n’étant pas la ligne mathématique. se couchent en route et ne rejoindront que si l’attaque réussit (s’ils rejoignent même). est perdue6. Le jeu des données de l’expérience est palpable dans ces lignes extraordinaires : « La chose arrive chez toute troupe marchant en avant. on a dix chances contre une de voir l’attaque manquer. » D’où ces non moins extraordinaires conseils pour diriger la charge. tout le monde étant mêlé. on est vrai troupeau de moutons. Mais avec la course arrive la débandade . à peu près. l’élan est rompu. Ibid. néanmoins. on a pu. sans que personne ne s’avance. Dans un bataillon en colonne serrée en masse. beaucoup s’arrêtent (d’autant moins qu’on court moins longtemps). est d’autant plus grand que la distance est moins ferme et que la surveillance des chefs et des camarades est plus difficile. en vertu de l’impulsion première. sous le feu. L’auteur prend ici Wagram (809) comme point de départ et non d’autres combats directement vécus par lui-même. cette sorte de désertion du moment est énorme . réattaquée par quatre hommes. personne n’a plus aucune action. sous son regard). et finalement s’évanouir devant la moindre démonstration de l’ennemi . on est obligé de s’arrêter pour souffler. se laissant aller au moindre bronchement. brisé .. dans quelque ordre qu’elle soit et le nombre des hommes tombant ainsi volontairement. Mais si. devant courir trop longtemps. Le premier peloton est mêlé au quatrième. s’attendre. un 6. en cris de : “en avant à la baïonnette”. marcher en rang.C O M B AT T R E que constitue l’avance vers l’ennemi. tourner à la plaisanterie. au mouvement de “En avant”. 23. Si l’on arrive. 96 . toujours sous forme de notes ou presque. le désordre est si grand que la position enlevée. la moitié du monde tombe en route. très peu partiront . mais le groupement dans la main du chef. nourries toujours par une pratique qui se lit en filigrane sans prendre jamais la forme d’un récit à la première personne : « Jusque-là.

Ibid. 3-35. Et une fois de plus. et l’on n’a jamais vu. que bien des observations empiriques faites par Ardant du Picq au cours des années 860 restent cohérentes avec les acquis les plus récents de la psychiatrie militaire contemporaine. Nous nous ruons. Ruons-nous ! Eh bien ! Si petit soit l’espace. en novembre 805. 97 . sur un rythme d’ailleurs étrangement précipité par l’emploi d’une syntaxe aussi savante que peu orthodoxe : Notre bataillon est à 00 pas de l’ennemi. il tente d’entrouvrir une fenêtre sur un des aspects de la violence de bataille parmi les plus difficiles à démêler. mais… la plupart. p. 9. Le combat de Diernstein. s’il est en ordre. Deux moyens d’éviter ou d’amoindrir le danger et pas de milieu : fuir ou se ruer. Crocq. 7.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. si court soit l’instant qui nous sépare de l’ennemi. Infiniment convaincant lorsqu’il aborde ce qu’il connaît – la guerre de son temps –. même s’il raccroche sa description à un combat auquel il n’a pas participé9. l’instinct de la conservation le commande absolument. on ne verra jamais autre chose : Si le er bataillon a résolument marché. il y a dix à parier contre un que l’ennemi s’est retiré déjà sans attendre davantage . Le moment du choc fait d’ailleurs l’objet sous sa plume d’un effort descriptif et réflexif particulier. Alors l’homme nu de nos jours contre le fer ou le plomb ne se possède plus . les modalités discursives indiquent que c’est bien sa propre expérience de la charge dont il livre indirectement témoignage. mais l’ennemi ne bronche pas.. nous nous ruons avec prudence. 8. On renverra ici au travail de synthèse de L. un rien suffisent7[…] » La liberté de ton est totale. op. encore l’instinct se montre. les traumatismes psychiques de guerre.E L L E P O S S I B L E ? mot malheureux. en outre. On ne manquera pas de relever. Rien de plus éclairant sur ce point que tant de ses analyses qui permettent d’approcher ce qui se jouait vraiment dans cet instant capital. cit. que va-t-il se passer ? Ceci. Et l’effet de connaissance impressionnant sur ce qui se passait alors réellement au moment clé du contact entre deux troupes ennemies8.

et dans la bataille rien d’autre n’existe qu’une mêlée confuse. et adieu la théorie de la poussée. Ardant du Picq. lors de la décennie 860 au cours de laquelle Ardant du Picq écrit l’essentiel de son œuvre. nous sommes d’autant moins serrés que nous approchons davantage. le choc est un mythe.C O M B AT T R E avec arrière-pensée plutôt. ne s’en trouve-t-elle pas profondément bouleversée ? De tout ce qui précède. on ne doit pas inférer que l’auteur ne sache pas prendre en compte les mutations techniques qui. Combat antique et combat moderne. La poussée a lieu. 8. Il n’y a pas à se récrier. de textes – qui. Ibid. mais pour le fuyard20.. Son jugement péremptoire aide en tout cas à réexaminer de fond en comble un immense corpus documentaire – corpus d’images. les plus intrépides. ont trait à l’utilisation du train (première mise en œuvre à grande échelle en 859 lors de la campagne d’Italie). Les corps. mais absolument vrai. c’est ainsi. op. bien plus 98 . Notre représentation de la bataille au xixe siècle et. au développement des communications (télégraphe électrique). surdétermine nos représentations du combat en les orientant vers le topos du choc frontal. elle se laisse choir plutôt que d’avancer. études sur le combat. Ces transformations. et ceci est singulier. ont commencé de transformer de fond en comble les conditions mêmes du combat au sein du monde occidental22. on le sait. p. Car Ardant du Picq ne cesse décidément de le marteler : « Le choc est un mot2 ». 22. Ch. et si la tête est arrêtée. au niveau tactique qui nous intéresse davantage ici. ceux qui sont derrière se laissent choir plutôt que de la pousser. ne se heurtent pas. cit. largement à notre insu sans doute. p. à l’affirmation du modèle des armées de masse issues de la généralisation de la conscription dont la réforme Roon-Bismarck de 862 offre le premier modèle moderne à l’ensemble de l’Europe. et si cependant cette arrêtée est poussée. 2. de la guerre dans son ensemble. dans une certaine mesure. Elles ont trait surtout. à l’introduction d’une artillerie nouvelle. laisser passer les plus pressés. Le « moment Ardant du Picq » pourrait 20. nous dit au contraire Ardant du Picq. 9..

99 . histoire d’un pouvoir pédagogique. mais qui élargissent aussi la zone de mort du fait de leur portée (le tir d’un chassepot est efficace à plus de 00 mètres et reste dangereux bien au-delà). Ce profond changement est admirablement décrit dans un passage de nouveau rédigé à la première personne. 2006. 23. 3. nous renvoyons ici à Stéphane Audoin-Rouzeau. lors des années 860 là encore. de plus en plus séparé des autres et tenu d’affronter l’épreuve du combat dans une solitude croissante. Sa démonstration d’ensemble. et dont les canons Krupp prussiens constituent. « Massacres. pense-t-il. Pour plus de détails. entré en service au même moment.). L’expression est de Georges Vigarello dans le Corps redressé. le désordre plus grand. très caractéristique de son goût pour le comparatif – cette fois entre les conditions du combat antique et celles du combat moderne : puissante que lors de la première moitié du siècle. À cette transformation du feu. chapitre iv. Jean-Jacques Courtine. les hommes sont conduits à se disperser. la meilleure illustration. Notons surtout l’apparition des fusils modernes : carabines américaines Sharp et Spencer de la guerre de Sécession. voire couché. tout en aggravant les blessures du fait du pouvoir de pénétration accru de leurs projectiles. fusil Dreyse prussien (dont on sait le rôle dans la victoire contre l’Autriche en 866). n’en est donc que plus probante. t. Seuil. Le corps et la guerre ». Paris. 28-320.E L L E P O S S I B L E ? ainsi correspondre à la transition entre le modèle du soldat au « corps redressé23 ». in histoire du corps (Alain Corbin.Voir aussi infra. p. Nouvelles armes qui accroissent la densité du mur de balles que les troupes peuvent dresser devant elles grâce à l’intensité nouvelle de leur tir (jusqu’à une dizaine de coups par minute pour le chassepot).L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. vers celui du soldat accroupi. l’auteur consacre de longs développements pour souligner qu’elle rend déjà et rendra à l’avenir le combat plus difficile que jamais. combattant debout et en ordre serré. mais il leur est désormais permis de tirer en restant couchés. le contrôle des combattants plus aléatoire. Au cours des années 860. dir. la consistance même du danger et de sa perception par les combattants a en effet connu une mutation décisive dont Ardant du Picq fut le témoin. Enfin. la peur plus marquée. Paris. Jean-Pierre Delarge. chassepot français. 978. en raison des possibilités offertes par le chargement par la culasse et par l’intensité inusitée du feu. Georges Vigarello.

tout le monde criait et commandait. ainsi qu’à une pression collective vers l’avant sans qu’aucun contrôle ne fût possible de la part du commandement26. 95-96. il faut aller chercher l’ennemi.. exercé. souligne Ardant du Picq. si fort. les choses allaient changer aujourd’hui ! Si lui aussi nous offrait le bout portant !2 Corrélat de cette omniprésence de la peur et de l’absence de choc organisé : le complet désordre de l’assaut. et l’impossibilité totale pour les officiers d’en contrôler le déroulement. cependant. À partir d’un point donné. du haut en bas de la hiérarchie . car l’abordement n’est jamais mutuel. Combat antique et combat moderne. La mort est dans l’air. le combat bascule dans un hasard total. – on nous l’a dit mille fois –. fut le témoin d’une gigantesque dilatation latérale des lignes. et fantassin. 83-8. je ne puis jamais dire : j’en reviendrai. nous l’avons vu. p. Si. mais un mélange total des 200 . je ne les crains pas. Nous en finissons ! Mais pour en finir il faut se porter en avant. nous en sommes sûrs. Marchons quand même. dit le témoin . ferme. mais à la fatalité de la fonte et du plomb. parfaitement imprévue. cit. Ibid. 2.. résolument . franchement. avec des souffles effrayants qui font courber la tête […]. sont exactement du même ordre : c’est un simple chasseur d’Afrique qui a donné le signal de l’assaut. nous sommes nus contre le fer. nus contre le plomb. à sa grande surprise. infaillibles à deux pas. invisible et aveugle. Je n’ai plus affaire aux hommes. les corps sont montés à l’assaut mêlés les uns aux autres dans une confusion totale . datée de 869. Ardant du Picq. 26. dans un monde d’aléas au sein duquel les hommes font rigoureusement ce qu’ils veulent25. op. courageux que je sois. Ch. notre adversaire ne tiendra pas devant la perspective du bout portant de notre fusil. cavalier. études sur le combat.C O M B AT T R E Aujourd’hui. aucune manœuvre dès le premier coup de fusil tiré. 25. p. Ainsi cite-t-il en annexe le texte d’un officier prussien ayant pris part aux combats de 866 et qui. Les conclusions de la lettre d’un capitaine présent à la bataille de l’Alma. Il est frappant d’observer que cette idée de chaos comme caractéristique essentielle du combat domine aujourd’hui dans la quasi-totalité des représentations cinématographiques de la bataille moderne.

2).E L L E P O S S I B L E ? La réflexivité d’Ardant du Picq sur le désordre inhérent au combat est d’autant plus impressionnante qu’elle ne paraît pas avoir pour but de rechercher les moyens d’y mettre un terme. De nouveau. Ardant du Picq croit davantage à l’effet du regard des autres. le désordre comme une donnée inévitable avec laquelle il faut apprendre à composer. puisqu’il faudrait à ses yeux une véritable terreur disciplinaire pour espérer contrebattre celle qu’inspire l’ennemi lui-même. et qui de toute façon resterait insuffisante au moment décisif. La notion occupe une place capitale dans la pensée d’Ardant du Picq. Il s’agit donc de prendre son parti du réel. en hommes et des officiers et une évaporation considérable des effectifs… (p. intimement lié à l’amour-propre personnel. une contrainte extrême qu’il est impossible. Soulignons de nouveau ici à quel point le questionnaire d’Ardant du Picq a décidément suscité des témoignages saisissants parmi les officiers auxquels il avait entrepris de s’adresser. Sa confiance dans la discipline est en effet très limitée. et qu’il est en outre impossible à ses yeux d’espérer la réduire par des règlements et des entraînements de champs de manœuvre. par ses pairs. et à ce titre on peut d’ailleurs s’interroger sur le choix d’un terme aussi susceptible d’induire son lecteur en erreur. Chez Ardant du Picq. précisément. d’autant plus importante que la masse des aléas augmente avec la modernisation des armes et la complexité tactique. mais bien au contraire de faire admettre. Toutefois ce n’est pas en tant que solution tactique que la notion de « rang » nous intéresse chez lui. 20 . le « rang » n’est nullement un alignement formel de soldats. toute tentative d’agir abstraitement sur lui ne pouvant qu’accroître encore le désarroi et ses effets dissolvants sur le groupe combattant. Voilà qui nous conduit à cette notion presque indéfinissable. de mettre en œuvre.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. en tout cas complexe sous sa plume parce que sans doute complexe également à discerner sur le champ de bataille : celle de « rang ». mais comme outil descriptif de mécanismes psychologiques à l’œuvre au sein d’une troupe au combat.

Ce phénomène presque indicible. C’est en ce sens que son texte. de me prendre de droite. qu’il existe réellement ou soit supposé exister par l’ennemi27. c’est plus que la menace . je vois ce qu’elle fait. p. Elle m’inquiète. il fait plus pour la victoire que ne le font les combattants.C O M B AT T R E effet. mais la troupe en rang est en main. où va tomber cette menace ?[…] Le rang (qui est la menace. comme chaque fois que son expérience personnelle transparaît sans que l’auteur consente jamais à dire précisément ce que lui-même avait vécu : Le rang. écrit dans un objectif professionnel et non pas historiographi27. dans une certaine mesure. je le sens .. je le sais. la menace sérieuse. Ibid. je le vois. je sens d’instinct qu’elle seule est capable de me venir sus. que l’effet peut suivre à chaque instant) impose d’une terrible façon. 202 . Quand le combat est bien engagé. une fois de plus rédigé dans une grande tension d’écriture. et ces derniers avec les chefs. pour reprendre ici la forte expression du général Macdonald après Wagram. de me tourner. en 809. la troupe engagée qui fait feu n’appartient plus à son chef. À bien des égards – le lecteur s’en sera rendu compte – Ardant du Picq proposa dès les années 860 une méthodologie qui tournait le dos à l’histoire militaire de son temps. et je sais. de se jeter dans un intervalle. elle me menace . de gauche. en leur permettant d’endurer ensemble la peur du combat et d’infliger à l’adversaire une peur supérieure à celle qu’euxmêmes éprouvent. elle peut être menée en toute direction . Ardant du Picq tente pourtant de le rendre concret dans un extraordinaire passage. le rang est avant tout une disposition psychologique qui lie les soldats entre eux. à celle du nôtre. Ardant du Picq aborde l’impalpable : car si on le comprend bien. etc. je la puis mesurer. elle fait son action. Et.. 07. je sais ce dont elle est capable . c’est la menace. On songe au mystère des « hommes cousus ensemble ».

ce haut-le-cœur ont induit […] une histoire universitaire édulcorée. prompte à se réfugier dans l’héroïsation ou à s’en tenir à quelques épisodes symboliques28. se prive de l’analyse de ce qui se dit dans le paroxysme et qui ne se dit pas. Ardant du Picq. Courtine. les contextes et surtout la variation des modali28. Paris.E L L E P O S S I B L E ? que. écrit Ardant du Picq. Seuil. Vigarello (dir. car c’est lui qui fait le réel29. ou ne peut pas se dire.. 37. Au-delà d’un certain nombre de concessions très datées à la théorie des « tempéraments nationaux ». On songe également à ce jugement qu’Alain Corbin réservait à d’autres objets que le nôtre. » « Étudions donc l’homme dans le combat.-J.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. répétons-le. Combat antique et combat moderne. cit. 203 . Ch. p. 226. sans doute est-ce parce que l’auteur confère une forme d’invariabilité aux réactions de l’homme confronté à l’acte de combattre. 2. histoire du corps. à un autre moment […]. études sur le combat. du fait de cette cécité imposée par le sentiment d’horreur. Ce refus de la confrontation à l’indicible. celui-ci développe sa conviction d’une unicité profonde de la psyché humaine face au combat. T. G. on songe ici à une historiographie française qui n’a que rarement perçu l’intérêt de l’étude du phénomène guerrier. unicité susceptible de transcender les époques. à notre sens. J. 2005.). Mais sans doute est-il permis de convertir cette remarque en une version plus pessimiste. Corbin. De la révolution à la Grande Guerre. » Si études sur le combat suggère si nettement une lecture de type anthropologique de la violence de bataille. Ne se pourrait-il pas en effet que la fraîcheur du texte d’Ardant du Picq ne nous frappe aujourd’hui encore qu’en proportion d’un déficit évident en termes d’étude de la violence de guerre ? Un déficit qui. touche l’histoire contemporaine dans sa totalité. conserve aujourd’hui encore une bonne part de son pouvoir d’impulsion d’un effort historique centré sur le combat. 29. A. mais que nous transposons ici : « Le chercheur. p. mais sans doute le xixe siècle plus encore que le suivant . op.

on retrouve toujours le même homme. ne peut pas changer ». Pour autant. la puissance de destruction croît. Ibid. » Le lecteur d’aujourd’hui sent bien. au moment du danger. la conception d’Ardant du Picq n’est aucunement fondée sur une conception rigide. et moins encore les conceptions tactiques et stratégiques qui surdéterminent la mise en œuvre de la violence. forcément. des engins de jet. Et s’il ne peut changer. écrit-il. Pourtant. 20 . note-t-il ainsi dans sa conclusion de la première partie consacrée au combat antique. Ibid.. à pied. de son action ici conclut à son action partout30. p. paradoxalement. tant il est vrai que les affects qui s’attachent à l’activité guerrière ne peuvent être séparés des contextes historiques auxquels ils sont liés32. qu’Ardant du Picq a tort. Car cette invariance postulée en termes de réactions humaines au combat est elle-même finement croisée avec la variance historique. qui suppose en retour une extrême attention au détail. évidemment. p. c’est que celuici était le plus sérieux et que. 32. et. combattra le soldat3. sur le pont d’un navire.. » Ailleurs. 78. il y insiste à nouveau : « L’étude du passé seule peut nous donner le sentiment du praticable. sa conception de cette sorte d’invariabilité humaine au combat garde une intrigante pertinence méthodologique : sans doute parce que Ardant du Picq se refuse à instituer la dimension technologique d’un affrontement comme point de départ de ses réflexions. et nous faire voir comment demain. 88.C O M B AT T R E tés techniques des affrontements : « Si nous avons surtout parlé du combat d’infanterie. à la complexité des situations réelles. le courage d’affronter devient plus difficile et l’homme ne change pas. c’est parce 30. à cheval. inévitablement. cette mise en exergue de l’invariabilité du combattant constitue une des grandes forces de son texte. 3. Son anthropologie du combat est ancrée avant tout dans une intuition des possibilités psychiques de l’être humain : « Avec le perfectionnement des armes. qui le connaît bien.

expliquant par exemple que la peur aussi était objet culturel et que l’on ne pouvait décontextualiser ni les déploiements de violence au combat. pour intéressants qu’ils soient. 205 . On pourrait en dire autant de la douleur corporelle ou psychique. l’analyse de la bataille envisagée au ras du sol (bataille hoplitique. » Dans des lignes écrites avant le basculement du  septembre 200. la bataille d’infanterie dans la Grèce classique. 3. p. et malgré eux en quelque sorte. ni la peur des soldats. le guérillero ou le franctireur qui choisit de faire la guerre d’une autre façon et n’est pas disposé à mourir sur le champ de bataille pour tuer son ennemi. 3. les héritiers : « Ma conviction. est que la forme pure de la bataille chez les Grecs nous a laissés. en Occident. Ibid.. et à travers elle sur un ethos de combat dont les Occidentaux seraient toujours. le Modèle occidental de la guerre. centré précisément sur la bataille. John Keegan s’est montré bien plus prudent en rétablissant très finement la variance historienne. C’est ce que nous semblent avoir largement oublié certains travaux récents qui. que préface John Keegan. écrit-il.E L L E P O S S I B L E ? que ce dernier n’est capable « que d’une quantité donnée de terreur. tout aussi contingente. D. Avec Victor Davis Hanson.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. possesseurs d’un héritage embarrassant : nous sommes devenus persuadés qu’une bataille autre qu’une confrontation face à face entre des ennemis calmes et déterminés est contraire à nos valeurs et à notre style3. »33 Sur ce point. 33. op. nous paraissent susceptibles de conduire l’anthropologie historique de la guerre dans une impasse.V. l’auteur poursuit : Le modèle grec de la guerre a développé en nous une aversion pour ce que nous appelons le terroriste. Hanson. et qui donc résonnent d’autant plus étrangement. ici) – pour fascinante qu’elle soit en elle-même – se met au service d’un autre dessein : la thèse d’un « modèle occidental de la guerre ». cit.

que furent Moukden en 905. peu de temps auparavant. le fanatique au comportement suicidaire qui veut périr plutôt que de continuer à vivre en traversant l’épreuve d’une bataille. qui sépare les der35. la Normandie en 9 ou Okinawa en 95. dès la guerre russo-japonaise. en particulier sur le tropisme qu’exerce effectivement la bataille dans l’activité guerrière contemporaine de l’Occident… ainsi que dans son historiographie. Pourtant. toutes ou presque toutes les armes ayant agi. sans doute. et l’un des deux ayant eu un avantage sur l’autre. « inventé » par Ludendorff au moment où il visita les champs de bataille de la Somme fin 96. Le terme de Materialschlacht. Tout est loin d’être faux. 36. Le mot désigne à l’origine un affrontement sanglant mais bref à l’échelle de la journée36 : en ce sens. voire Diên Biên Phu dix ans plus tard ? Il est en tout cas significatif qu’aucun terme nouveau n’ait réussi à se poser sur une réalité guerrière tellement différente que ce que le terme de « bataille » était censé désigner à l’origine37 : d’autant que ce n’est pas une différence de degré. 206 . tous ou la plupart des corps ayant donné ou reçu le choc. Ibid. » 37. en tout ou en partie. Le Grand Dictionnaire encyclopédique du xixe siècle en propose cette définition très caractéristique : « Une bataille est une grande action de guerre. Verdun ou la Somme en 96 ? Et n’avons-nous pas ensuite persisté pour désigner Stalingrad en 92-93. dans une telle analyse. C’est un combat d’armée conduit. pas plus que nous n’avons remarqué sa disparition dans les guerres de la fin du xxe siècle35. la « bataille » meurt en quelque sorte de sa propre violence lors de la Première Guerre mondiale ou. étalés sur des semaines et plus souvent d’interminables mois. ne persistons-nous pas à appeler « batailles » ces longs sièges en rase campagne. ne s’est finalement pas imposé. mais bien de nature. Nous avons tellement admis pendant les 2 500 dernières années le modèle grec de la bataille rangée que nous avons à peine remarqué qu’en fait la guerre en Occident ne lui ressemble plus depuis longtemps. par son général en chef.C O M B AT T R E Nous n’éprouvons non plus aucun penchant pour l’extrémiste religieux ou politique.

n’est-ce pas commettre un abus de langage que d’évoquer un modèle occidental de la guerre ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un modèle étatique. Pour autant. pratiquement sans solution de continuité depuis la Grèce ancienne jusqu’à nos jours ? D’autant que ce postulat tellement anhistorique se retrouve étonnamment durci dans un ouvrage ultérieur de Hanson. mais aussi la nécessité pour l’Occident de continuer à appliquer ce même modèle sans jamais courir le risque de s’en affranchir.E L L E P O S S I B L E ? nières batailles du xixe siècle des immenses affrontements du siècle suivant. les grandes batailles qui ont fait l’Occident. la supériorité du « modèle occidental » de la guerre (défini comme une « idéologie de l’assaut brutal et frontal contre tout ce qui [est] en travers de son chemin39 »). pourtant écrite elle aussi avant le  septembre et ses suites militaires. 200]. Paris. 39. depuis Salamine jusqu’au Têt en 968.V. les grandes batailles qui ont fait l’Occident38. peut-on défendre sérieusement l’immanence d’un tel modèle. et dont Hanson entend dévoiler la violence extrême. sur tous les autres. Flammarion. Espérons que nous finirons par comprendre cet héritage : un patrimoine pesant. tout simplement ? Et surtout. permettant débat et contre-expertise à l’endroit des choix stratégiques et tactiques. D. Ibid. Gardons-nous de le renier ou d’en avoir honte. essentiellement américaines : « La civilisation occidentale a donné à l’humanité […] la pratique militaire la plus létale qui se puisse imaginer. 2. ce dernier affirme non seulement. L’ouvrage se termine d’ailleurs par cette phrase menaçante.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. constitue un élément supplémentaire de cette supériorité occidentale : c’est dans cette lecture que Hanson se montre sans doute le plus proche des convictions néoconservatrices américaines. Doubleday. dont le titre constitue un programme en lui-même : Carnage et culture. Hanson. parfois menaçant. À travers neuf batailles analysées successivement. On notera en outre que la dimension « démocratique » de ce modèle aux yeux de l’auteur. 207 . p. 2002 [Carnage and Culture : landmark Battles in the Rise of Western power. Carnage et culture.. mais veillons 38.

On peut juger le propos assez méprisant à la fois pour les différents protagonistes qui s’affrontaient alors. à force d’enclavement institutionnel ou intellectuel peut-être.. John Keegan – encore lui – déclara dans le Daily telegraph qu’il s’agissait là « d’un conflit primitif tribal que seuls des anthropologues [pouvaient] comprendre2 ». Holmes. New York. proche de John Keegan avec lequel il a écrit un autre ouvrage [Soldiers :a history of Men in Battle. Il n’est peut-être pas indifférent de noter que l’auteur. acts of War. Cité par M. cit. À titre d’exemple. . au prix d’une forme d’intemporalité qui pousse combat et combattants hors de l’histoire. Or il change. oublient la nécessaire historicisation de leur sujet. a rang de brigadier dans l’armée territoriale.C O M B AT T R E plutôt à ce que notre manière redoutable de faire la guerre serve notre civilisation au lieu de l’enterrer0. et qu’il est professeur d’histoire militaire à Cranfield et à la Defence Academy de Grande-Bretagne. Koneck & Konecky. et là réside la difficulté. et peut-être aussi – à l’insu de l’auteur sans doute – pour les 0.. p. 208 . 985]. Au combat. » Il n’est pas dans notre propos de mettre ici en discussion une position idéologique qui instrumentalise les sciences sociales. sa violence. Ibid. semble-t-on nous dire. les hommes qui s’y affrontent. Mazower. op. 55. 2.the Behaviour of Men in Battle. Un grand nombre de ces travaux. « l’homme ne change pas. . Une histoire de l’europe au xxe siècle. sur le modèle d’Ardant du Picq. au-delà d’un pragmatisme de bon aloi leur permettant de regarder la violence de guerre sans inhibition. p. op. le Continent des ténèbres. 5 avril 993. cit. on pourra lire : R. Daily telegraph. mais plutôt de souligner ce défaut propre à beaucoup de travaux anglo-saxons sur l’activité guerrière qui. finissent par essentialiser le combat. précisément. il ne peut pas changer ». Guerre et anthropologie du contemporain En avril 993. à propos de la guerre qui ensanglantait l’ex-Yougoslavie depuis deux ans déjà.

les deux auteurs d’une des rares tentatives collectives d’anthropologie de la violence de guerre contemporaine se posent ainsi la question suivante : « Pourquoi ce perpétuel chaos de la guerre et le caractère incompréhensible de la violence pour ses victimes sont-ils si rarement abordés dans les publications savantes ? » Une interrogation à rapprocher sans doute de ce propos désabusé d’un des spécialistes de l’anthropologie des génocides modernes : « La contribution de l’anthropologie à la compréhension de tous les niveaux de violence – depuis l’abus sexuel et l’homicide jusqu’au terrorisme politique soutenu par un État. Nous reprenons bien sûr ici à notre compte la célèbre expression de Marc Augé (le Sens des autres. p. «The Anthropology and Ethnography of Violence and Sociopolitical Conflict ». Nordstrom et A. annihilating Difference. actualité de l’anthropologie. Pour autant. Songeant au nettoyage ethnique alors en cours dans les Balkans. M. pourquoi ne pas prendre l’historien britannique au mot lorsqu’il suggère de privilégier le recours à une anthropologie du contemporain3 pour tenter de donner une intelligibilité plus grande aux formes récentes de la conflictualité occidentale ? Pour autant. 99). depuis les “ sales guerres ” jusqu’au génocide – est extrêmement modeste5. 5.Alexander L.the anthropology of Genocide.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. . Contemporary Studies of Violence and Survival. et à supposer qu’aient buté devant l’obstacle les autres sciences sociales (ce qui reste à démontrer).E L L E P O S S I B L E ? anthropologues eux-mêmes. Fayard. p. C. G. cit. L’ouvrage a trait 209 . op. California University Press. 2002.. la quête d’une anthropologie ayant retourné ses protocoles de recherche sur l’activité guerrière des sociétés occidentales (mais aussi non occidentales) reste assez décevante. 39 [« the contribution of anthropology to understand all levels of violence – from sexual abuse and homicide to state-sponsored political terrorism and “dirty wars” to genocide – is extremely mode »]. Robben.  [« Why is this perennial chaos of warfare and the incomprehensibiliy of violence for its victims so seldom adressed in scholarly writings ? »]. in Fieldwork under Fire. Hinton. Paris. C. lesquels d’ailleurs se pressèrent nombreux dans cette région lors des années 990. et à son entrée en résonance avec d’autres conflits du passé. » Et l’auteur de prendre en exemple – en 3.

Cette perspective pacifiste. Margaret Mead. 20 . Geertz. l’anthropologue restant pris dans la nasse lors des deux mois qui suivent. 995. op. sur ces sujets. sous l’angle d’une problématique anthropologique7. ibid. an anthropological Reader. Dans after the Fact. 2002. 222. on l’a vu. Geertz produit ainsi un assez long récit de la situation de danger et de son inconfort. M. explicite ou plus discrète. 8. 350. One anthropologist. Harvard University Press. M. mais c’est peu dire qu’il ne songe nullement à la questionner.. Murphy (éd. et son évitement volontaire du conflit lors de ses études de terrain au Maroc et à Java6. pas plus que beaucoup d’autres intervenants. pourraient faire l’objet d’une étude en soi sur le pacifisme académique américain des années 960. p. alors âgée de 66 ans. Harris. elle n’échappe à la tentation d’énoncer un laborieux programme pacifiste de « mise hors la loi de la guerre9 » susceptible de déboucher sur de « nouveaux au génocide cambodgien. on se prépare au combat. 6. R. le silence de l’anthropologie n’est certes pas total. p. en conclut les travaux et. à travers des travaux généralement médiocres qui songeaient d’abord à répondre. Fried. p. plutôt – Clifford Geertz lui-même. une rébellion régionaliste éclate. C. Évoquons d’un mot son versant militant. « Alternatives to War ».two Countries. Malde-Oxford. Four Decades. tenu à Washington en 967 (en pleine guerre du Vietnam et dans un contexte de menace nucléaire). Mead. ainsi que sa genèse. cit. directement ou non. aux sollicitations du présent guerrier. à titre rétrospectif. celui-ci raconte par exemple assez longuement son arrivée et celle de sa femme à Sumatra en 958. Dirigé par le même auteur..). 9. War :the anthropology of armed Conflict and aggression. dont les chefs sont installés dans leur hôtel. L’ensemble des actes de ce colloque. Blackwell. on mentionnera l’ouvrage collectif : Genocide. 7. after the Fact. 70-7. Pour autant. Des navires de guerre croisent au large. M. irrigue ainsi les actes du congrès de l’american anthropological association8. jusqu’à la défaite de la rébellion. dans un contexte de guerre civile : le jour qui suit leur arrivée. Ibid.C O M B AT T R E contre-exemple.

en relation avec les problèmes de reformulation de la politique nationale et internationale […]. Au titre de « terrains sous le feu » d’un genre particulier. p. La perspective est tout autre dans des travaux plus récents et moins détachés des exigences de l’enquête de terrain. Robben. Fieldwork under Fire. New Brunswick. 226. 52. p. Ibid. Cross-Cultural perspectives.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. G. C.. guidés par leur formation et leur expérience anthropologiques. Nous traduisons ici le titre de l’ouvrage de C. Contemporary Studies of Violence and Survival.E L L E P O S S I B L E ? modèles pour l’organisation du monde50 ». peace and War. mentionnons la mobilisation récente d’anthropologues (avec d’autres social scientists) au 2 . Mary LeCron et Robert A. Cette même AAA récidiva en partie en 983. Ibid.. d’ailleurs peu nombreux. cit. 35-355. Mais l’on sent aussi à quel point certains objets d’étude placent leurs auteurs. 5. militante. constitue un bel exemple de naïveté et d’arrogance professionnelle tout à la fois : Ce livre est la première tentative pour tester la valeur d’un point de vue anthropologique dans un contexte d’amélioration de la sécurité internationale et des décisions en termes de politique de paix. en situation difficile. Transaction Books. Les auteurs de ces contributions cherchent à découvrir s’ils peuvent. Dans ces « terrain sous le feu53 ». M. ainsi qu’à la « crise des SS 20 » en Europe)5. en quelque sorte symétrique de l’instrumentalisation des sciences sociales par les universitaires américains lorsqu’il s’agissait d’aider leur pays à gagner la guerre après décembre 9. Rubinstein. op. La conclusion. les chercheurs sont 50. poser les bonnes questions sur le comportement humain. 53. 986. dans un contexte de regain de la guerre froide et de menace nucléaire renaissante (on songe à la guerre en Afghanistan depuis l’invasion de décembre 979 par les Soviétiques. Les auteurs pensent que les questions qu’ils ont soulevées se rapportent à la découverte de stratégies fructueuses pour la réduction des tensions internationales et que les réponses qu’ils commencent à découvrir en posant simplement la question peuvent être utiles aux décideurs politiques52. Nordstrom et A.

p.-P. au risque de diluer tout ce qui se joue de spécifique dans les déploiements de violence de guerre55 proprement dits. l’anthropologue renonce sein des forces armées américaines en Afghanistan et en Irak. « Les visiteurs verts. de lui-même. on remarquera que les situations de guerre véritables sont finalement peu représentées : des formes très différentes de violence s’y mêlent. p. 56. sur eux comme sur les murs de leurs cellules). 99. 5 octobre 2007). ou se perçoivent comme tels. no peace. 55. 5. Paris. dans ces travaux « exposés ». Cette instrumentalisation des sciences sociales s’est attiré de nombreuses critiques académiques incriminant une « anthropologie mercenaire » (David Rohde. Ohio University Press et James Currey.). 39-50) ou tout au moins de leurs traces (Yves Goudineau. sur la grève de la faim de 98. répertoires de sa violence56. la prison et la Dirty protest de 976 à 98 (où les prisonniers de l’IRA se servent de leurs excréments comme d’une arme en les répandant partout. très souvent cité dans les bibliographies portant sur l’anthropologie de la violence. qui est au centre du travail de l’auteur. no War. anthropologues en dangers. Athens et Oxford. 2005. La guérilla dans les plantations guatémaltèques ». à la recherche de la combinaison entre la trace laissée par trente années de guerre et les « survivances » culturelles très apparentes). an anthropology of Contemporary armed Conflicts. « Des survivances aux survivants : quelle ethnographie en zone démilitarisée ? ». l’engagement sur le terrain. entre 969 et le début des années 980. 5-62. Voir aussi Paul Richards (dir. new York times. Pour autant. il est frappant d’observer à quel point elle reste abordée généralement de biais. C’est me semble-t-il le cas de l’important ouvrage d’Allan Feldman. « Army Enlists Anthropology in War Zones ». sans prise en compte véritable des différents registres. configurations. Jean-Michel Place. Et quand celle-ci constitue effectivement l’objet d’étude. qui porte sur les Ta Oï et Katu du Laos. C’est ainsi que deux contributions seulement de l’ouvrage de Michel Agier traitent de situations de conflit armé (Charles-Édouard de Suremain. Éd. à la frontière avec le Vietnam. J. 8) à propos de la situation de « l’anthropologue à l’épreuve de l’implication et de la réflexion éthique » (titre de la conclusion. 22 . intitulé : Formations of Violence. the narrative of the Body and political terror in northern Ireland. Dozon parle d’« inconfort ethnographique » (p. J’utilise ici le titre de Michel Agier. 09-2). Un point limite est atteint lorsque. C’est la corporéité de la violence de la guerre civile. University of Chicago Press. Dans sa conclusion du volume. p. 997.C O M B AT T R E « en danger5 ». avec des aperçus capitaux sur l’interrogatoire.

essai sur la terreur en Colombie. 357-377). au risque d’une constante surinterprétation. Peut-être parce qu’elle associe une formation d’historienne à sa perspective anthropologique. qui causa la mort de 200 000 personnes entre 96 et 96. 23 . professeur d’anthropologie à l’université d’Utrecht. intitulé « Combat Motivation. 57. l’auteur sait donner une grande profondeur de champ à son sujet. Elle centre ensuite son propos sur l’épisode de la Violencia. traquant les origines de « l’assassinat collectif de personnes sans armes et sans défense par des groupes armés58 » jusqu’aux premières années de la République. p. anthropologie de l’inhumanité. « En tant que fille de cette violence. sur laquelle nous ne disposons d’aucune compétence. en lutte contre un silence aussi bien national qu’international. puis sur une période plus récente s’étendant du milieu des années 970 aux années 990. 2006. relève d’une période à l’autre. EHESS. Robben. et alors Mais c’est un peu le reflet de la guerre civile plus que la guerre elle-même qui est dévoilé. » L’auteur. María Victoria Uribe. p. j’ai toujours vécu obsédée par l’irrationalité et l’immanence de sa présence59. C’est en ce sens qu’un travail comme celui de María Victoria Uribe sur la Colombie tranche radicalement avec la plus grande partie de la production anthropologique portant sur les configurations de violence extrême. et même de toute sensibilité anthropologique (Journal of Contemporary history. 200. vol. G. Fear and Terror in Twentieth-Century Argentinian Warfare ».  [2]. p. Calmann-Lévy. 9.E L L E P O S S I B L E ? purement et simplement à tout questionnement de type anthropologique57. Pour ne prendre qu’un seul exemple : l’article d’A. au début du xixe siècle. M. et nous ne prétendons nullement entrer dans une quelconque analyse de la violence en Colombie. explique-t-elle. 58. Ibid. évolution sociopolitique de la Colombie entre 1930 et 1953.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. au cours de laquelle on enregistre l’assassinat de près de 23 000 personnes en vingt ans. Nous renvoyons ici à l’œuvre de Daniel Pécaut. Éd. Paris. Seule la méthodologie de l’auteur nous préoccupe ici. 59. 987. et en particulier à l’Ordre et la Violence.. en quelque sorte pour elle-même. dépourvu de toute mise en œuvre d’une problématique. et en particulier lorsque sont visées des populations désarmées. Paris. 3. C.

Paris. mais aussi archives judiciaires et photographiques des cadavres. les Guerriers de Dieu. ou bien du dehors et du dedans (testicules ou seins dans la bouche. constitue précisément le cœur de son travail. parties génitales. ne recule pas devant le dévoilement précis des pratiques de « manipulation des corps » – le terme nous paraît bien choisi –. la présence de « structures mimétiques » des comportements. Un répertoire cohérent. membres). on doit le remarquer. Pour une tentative magistrale de décryptage des gestuelles de vivisection comme langage : Denis Crouzet. Cette animalisation de l’autre (dont l’auteur ne résout pas la question de savoir 60. et elle observe que la découpe se double d’une réorganisation corporelle par inversion du haut et du bas (tête sur les jambes. Les sources à l’appui du travail ne peuvent d’ailleurs manquer d’attirer l’attention de l’historien : témoignages de survivants. Car ces derniers ont été découpés. 990. membres séparés du tronc et insérés dans l’abdomen). Champ Vallon. tête. dont la dimension pornographique et obscène n’échappe nullement à l’auteur. Elle repère les lieux du corps spécifiquement visés (visage. permettant d’approcher au plus près un point essentiel : le traitement des corps. certes . 2 . et l’analyse de cette vivisection et de son sens. dont l’auteur souligne la contiguïté (à la fois sémantique et gestuelle) avec la boucherie pratiquée sur les animaux sauvages ou domestiques.C O M B AT T R E que les acteurs sociaux et les enjeux ont changé. la « réitération d’opérations sémantiques » et de gestuelles de violence visant à convertir l’Autre en sous-homme. et dont elle note la dimension sacrale à travers la ritualisation marquée des pratiques et des gestuelles du massacre60. 2 t. voire en animal : c’est bien d’une « phénoménologie de la terreur » qu’il s’agit. María Victoria Uribe. ventre. tête sur le pubis). allant jusqu’à proposer une taxinomie des types de découpe dont on comprend qu’elles ne sont nullement effectuées au hasard. la violence au temps des guerres de Religion.

Balland. la Violence. 2. elle place les « atrocités » non pas à la périphérie de l’analyse. Paris. Pour autant. il se pourrait que ce soient « les formes les plus extrêmes de la violence qui constituent le cœur du phénomène.E L L E P O S S I B L E ? si elle est préalable à la « manipulation » de son corps ou si elle permet de prouver au bourreau cette même animalité) ne peut manquer d’entrer en résonance avec ce que nous savons des gestuelles et des pratiques mises en œuvre par les combattants occidentaux lors des conflits du xxe siècle : pour ne prendre que l’exemple de la Seconde Guerre mondiale. p. et plus particulièrement sur son expérience albanaise de l’afflux des réfugiés du Kosovo lors du conflit de 999. 25 . Plus souvent. Michel Wieviorka. il nous semble qu’une telle objectivation des « atrocités de guerre » reste fort rare. mais en son centre. qu’on en aborde en réalité l’essentiel. Faute d’une parole des bourreaux. et intitulée : « La guerre et la désorientation de l’ethnographe ». Témoin aussi bien du flot des Kosovars 6. sinon l’essence6 ». selon une symptomatologie de la terreur qu’elle inscrit en outre dans la longue durée. L’anthropologue colombienne indique ici un chemin : en surmontant les inhibitions généralement en vigueur sur ce type de sujet. elle fait de leurs pratiques un langage. 200. les moins compréhensibles. C’est une démarche que. sur le front de l’Est entre soldats allemands et soviétiques. 62. et […] c’est en allant dans ses modalités les plus étonnantes. pour notre part.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Ce passage doit tout à une conférence donnée à l’EHESS le 3 mai 2006. On songe par exemple aux questions que se pose l’anthropologue Mariella Pandolfi62 à propos de son terrain des Balkans. nous approuvons pleinement : comme le souligne en effet Michel Wieviorka. ou sur le théâtre Pacifique entre Américains et Japonais. devant la conflictualité contemporaine prévaut une sorte de désarroi disciplinaire qui ne peut manquer de frapper l’historien du phénomène guerrier.

Une approche anthropologique du génocide rwandais. 63. il est vrai qu’au-delà de la rationalisation induite par l’analyse anthropologique rétrospective s’y lit clairement une désorientation persistante de l’anthropologue lui-même. ont couru un risque de mort. terreur et sacrifice. Et celle-ci de conseiller de renoncer à la « technicalité » de la discipline anthropologique face à ce « trop-plein » induit par ces « scénarios de l’extrême ». voire d’une « anthropologie désorientée » susceptible de créer un espace de la dissonance affranchi de la logique et de la rationalité disciplinaire habituelles. au cours desquels lui-même et plus encore sa compagne. Octarès. Il suffit pour s’en convaincre de lire les remerciements. l’anthropologue se demande de quelle manière il est possible de construire une ethnologie de ces espaces en conflit. 26 .C O M B AT T R E placés dans les camps d’hébergement que de l’intrusion de la « communauté internationale ». à travers cette forme de militarisation du territoire que représente la mise en place de l’aide humanitaire. Directement confronté aux premiers jours du génocide rwandais. l’Américain Christopher Taylor a tenté pour sa part une anthropologie d’un des plus grands génocides du xxe siècle dans un ouvrage cathartique63 publié six ans après les faits et dont l’auteur ne cache pas qu’il fut écrit dans une souffrance psychique très grande. Toulouse. Christopher Taylor. d’origine tutsie. 2000 [999]. un tel aveu de désinvestissement à l’endroit des outils d’une discipline. on peut après tout n’en pas partager le pessimisme. alors qu’elle est elle-même immergée dans l’atmosphère particulière de la guerre. Pour autant. par son honnêteté même. Aussi impressionnant que puisse être. confrontée au spectacle des souffrances qu’elle occasionne (sans cacher ni la tentation voyeuriste à leur endroit. ni l’excitation particulière qu’elle produit). d’abandonner les modalités interprétatives habituelles au profit d’une « anthropologie de la désorientation ».

le 9 dans l’après-midi. Après un rappel historique de la situation rwandaise lors des années antérieures. revenu au Rwanda en 993. et il se trouva pris dans le tourbillon des premiers jours du génocide (l’avion d’Habyarimana avait été abattu le 6 avril au soir. frappe en ceci 6. le chapitre premier du livre – intitulé « Comprendre » – se veut un récit à la première personne de ces quelques jours. avant d’être dirigés par avion vers Nairobi. où l’anthropologue est lui-même pris au piège sur son propre terrain de recherche et brutalement confronté en personne à la violence extrême. Ce récit de ces longues heures passées au milieu des explosions. Le récit de cette situation exceptionnelle. du massacre des voisins et connaissances. puis. d’un génocide où des amis et de proches collaborateurs disparurent à jamais6 ? » Christopher Taylor avait effectué plusieurs « terrains » au Rwanda sur le sujet de la médecine populaire (ses séjours initiaux dataient de 985 et 98765). p. de l’horreur du génocide. avant d’être évacué le 9 avril 99. puis de la traversée à haut risque des barrages tenus par les soldats des forces gouvernementales. les Américains du quartier sont enfin évacués – mais dans des conditions de grande précarité – en direction du Sud. Ibid. reste purement factuel. il reste enfermé dans sa maison alors que les combats font rage tout autour entre le FPR et les FAR . 7. dont celle-ci : « Comment parler sans passion de ce qui dépasse la parole.E L L E P O S S I B L E ? Elle transparaît d’ailleurs dans la série de questions qui ouvre le premier chapitre. des tirs.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. vers Butare. devait collaborer à un projet de l’USAID (United States Agency for International Development) de lutte contre le sida. du fait de son origine. marqués par une terreur intense pour lui-même et sa compagne qui. 27 .. 65. Sa narration déroule presque heure par heure la chronologie des événements vécus à Kigali : les 7 et 8 avril. déclenchant immédiatement le massacre). et de là vers la frontière burundaise. L’auteur. perdit la totalité de ses proches dans le massacre.

lire aussi son article : «The Cultural Face of Terror in the Rwandan Genocide of 99 ». précisément. développe une interprétation générale du génocide surdéterminée par la connaissance dont dispose le chercheur sur le système de représentations somatiques rwandais67. Hinton. à toute mise en œuvre d’un regard réflexif sur sa propre expérience. l’auteur se souvient d’avoir lancé à ses compagnons de voyage ce commentaire érudit. p.. La suite de l’ouvrage. Sur ce sujet. 37-78. l’auteur pense atteindre la logique des pratiques et gestuelles du massacre de masse dans la mise au jour d’une tentative de rétablissement de « flux » auxquels les Tutsis étaient censés faire obstruction. » Mais en dehors de la retranscription de cette notation émise dans l’instant (et que l’auteur considère rétrospectivement comme absurde). Ibid. Une seule remarque fait exception. annihilating Difference. 35. 28 .the anthropology of Genocide. op. sur le modèle des flux vitaux qu’il convient également de rétablir en cas de maladie. et celle de sa compagne plus encore. Nous serons dans le sud du Rwanda. Mettant l’accent sur les actes d’empalement et la multiplication des barrages dans le pays lors du génocide. L. p. il est frappant d’observer que ce dernier n’applique aucun protocole anthropologique à cette violence personnellement vécue qui menaça si directement sa propre vie. puisé dans ses études précédentes du système symbolique de la royauté sacrée de l’ancien Rwanda : « Cet endroit est la frontière du royaume sacré du Rwanda […]. et comme coupée de l’expérience 66. Si nous traversons la rivière. Approchant d’un barrage au sud de Kigali. en revanche. nous sommes sauvés. en dehors du territoire que chaque régime rwandais considère comme son sanctuaire66. in A. Tout se passe comme si l’immersion de l’anthropologue dans le tourbillon de ces journées dramatiques avait fait obstacle.. mais effectuée en quelque sorte à distance (d’autant plus à distance que l’auteur n’a pas assisté à la suite des événements). cit. 67.C O M B AT T R E qu’il est aussi peu anthropologique que possible : on se dit qu’il eût pu être écrit par n’importe quel témoin des événements.

Paris. puis. J’ai choisi d’employer les outils analytiques de l’anthropologie classique. Johanna Siméant. on pourrait en ajouter une autre. 27-3. in Marc Le Pape. Paris. p. À cette remarque. Taylor. où il fut grièvement blessé : l’Ère de la guerre. L’Olivier. Dans le cas de cet auteur. ce qui était infiniment plus audacieux. nous en disant plus sur l’auteur que sur les gens qu’il est censé décrire. par exemple. Hatzfeld. 200. Je reste convaincu en effet qu’elle est toujours pertinente pour traiter ce genre d’événements68. ce dernier n’a-t-il pas posé les bonnes questions. face à des événements limites comme ceux du Rwanda. Une approche anthropologique du génocide rwandais. Crises extrêmes. Paris. L’auteur s’en explique d’ailleurs en ces termes : «Trop souvent des ethnographies hautement personnalisées tournent à la complaisance. 70. infiniment gênante pour les spécialistes des sciences sociales : est-il absolument certain que. Seuil. J’ai essayé d’éviter cet écueil […]. 2-35. aux guerres civiles et aux génocides. Seuil.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. cit. Récits des marais rwandais. aux victimes d’abord. La Découverte. J. p. 69. 99. Paris. » Une autre manière de dire que l’expérience de violence éprouvée à la première personne. Face aux massacres.Voir à ce sujet Claudine Vidal. terreur et sacrifice. et plus particulièrement la critique d’Hatzfeld. Dans le nu de la vie. 223-22. on notera que la même question mériterait d’être posée à propos de son témoignage sur la guerre en Yougoslavie. p. 29 . l’anthropologue n’a pas été en mesure de l’objectiver. 2003. « Un “génocide à la machette”». est-il absolument certain que les deux ouvrages de Jean Hatzfeld69.. 2006. le cèdent aisément à tant de travaux « savants » ? Au-delà des réserves que l’on peut nourrir sur sa méthode d’enquête et sur la mise en récit de ses résultats70. à leurs bourreaux ? 68.E L L E P O S S I B L E ? de violence approchée directement. ces derniers fassent toujours beaucoup mieux que de bons journalistes disposant de temps et d’une bonne connaissance préalable de leur terrain d’enquête ? En termes d’effets de connaissance et d’intelligibilité. op. Une saison de machettes. Claudine Vidal. Ch. J’ai porté sur ces événements un regard d’anthropologue […].

terrain. « Une guerre très moderne. janvier 2000. tumultes. p. C. Kideckel (éd. De la violence. ethnic and Racial Studies. p. un effort anthropologique nullement marqué par la « désorientation ». 273-323 . p. M. Priests and the Politics of Ethnic-Cleansing : a CaseStudy from Rural Bosnia Hercegovina ». Radiographie d’un nationalisme. anthropological perspectives on Yugoslav ethnicity. 23. 9-77. septembre 200. Hurst and Company. Londres. cit. 6-75 . Parmi ses articles les plus significatifs de notre point de vue :Véronique Nahoum-Grappe. 72. «Warlords. 2000 . les racines serbes du conflit yougoslave. Halpern et David A. 5-30. 995. Nebojsa Popov (éd. 99. in Séminaire de F. Gallimard.. anthropologie des apparitions. Atelier/Éditions ouvrières. et la « naturalisation » de celles-ci comme allant en quelque 7. cit. ainsi que son article «Techniques de la menace ». Nordstrom et A. Et. « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie. p. Contemporary Studies of Violence and Survival. parce que particulièrement significatives : Joel M. Une enquête d’ethnosociologie effectuée sur le terrain de la guerre en ex-Yougoslavie. bien sûr.. « La cruauté extrême en ex-Yougoslavie ». octobre 99. in C. p. essays in political anthropology. Robben (éd. 2. les Guerres de la Vierge. 220 . le grand livre d’Élizabeth Claverie. 86-20 . 2000. n° . n° 23. vol. op. terrain. Paris. Ivan Colovic. Parmi les contributions qu’il nous paraît nécessaire de citer. n° 90. 7-6 . the politics of Symbol in Serbia. The Pennsylvania State University Press. « Alcool et guerre. esprit. . et des apparitions de la Vierge dans ses liens avec la guerre : Mart Bax. 37-50 . p. nous paraissent particulièrement éclairants sur ce qui s’est joué vraiment au cours de ce conflit. les cahiers de l’IReB.). Mémoire et identités en Bosnie-Herzégovine ». Fieldwork under Fire. mars-avril 993.). 6-36. C’est ainsi que les travaux de Véronique Nahoum-Grappe72. G. Maria B. 99-995) ». 998. Signalant l’impensé qui caractérise la notion trop commode d’« atrocités ». Culture. Olujic. 2002 [997] .).C O M B AT T R E Il existe également une riche anthropologie de la guerre qui déchira l’ex-Yougoslavie au cours des années 990. bien au contraire7. «The Croatian War Experience ». Sur le cas de Medjugorge. neighbors at War. op. p. Héritier. p. 99-993 ». qui a connu Sarajevo assiégée et qui dès les débuts du conflit a su à la fois dénoncer les atrocités en cours et en donner une meilleure intelligibilité. and history. « Poétique et politique : le nationalisme extrême comme système d’images ». C’est à cet égard le seul conflit de l’aire occidentale au xxe siècle à avoir fait l’objet d’un effort anthropologique aussi intense et aussi « immédiat ». Cornélia Sorabji.

L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. et elle souligne que c’est bien un « programme de cruauté7 » qui fut à l’œuvre dans l’ex-Yougoslavie des années 990 (un programme de « cruauté de proximité75 » avec inscription de ses pratiques « dans la logique d’un système de croyances partagé par le bourreau et la victime76 »). Ibid. in Séminaire de F.. mais sans le différencier théoriquement de la violence73. 287. p. dans un contexte d’impunité. 28. 305. 7. Ibid. par l’égorgement des hommes aussi bien que par le saccage des tombes et des monuments historiques : c’est la rupture du lien 73.. Nahoum-Grappe. Il s’agissait en fait de créer de la haine par l’implantation de pratiques extrêmes. que nous sommes généralement). op. destinée à faire souffrir la victime tout en provoquant le plaisir du bourreau. V. 76. tout en faisant cette remarque qui concerne plus spécifiquement l’historiographie du fait guerrier : « La discipline historique est celle qui laisse le plus de place au fait social de cruauté. p. De la violence. 99-995) ». en relevant que l’écart entre les deux concepts « n’a pas été pensé dans la tradition épistémologique des sciences sociales ». Héritier. 22 .. toujours présentées comme autant de réponses à vocation défensive. p. » L’anthropologue voit la cruauté comme une violence devenue son propre objet. p. « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie. 293.. Nous nous appuyons surtout sur cette contribution. Aussi est-ce à la distinction entre violence et cruauté qu’elle s’attache en priorité. L’instrumentalisation politique de cette cruauté est ainsi passée par le viol de femmes bosniaques. elle signale avec justesse la perspective anhistorique qui préside au regard que l’on porte généralement sur elles. cit.E L L E P O S S I B L E ? sorte « de soi » en temps de guerre (une représentation qui offre en outre l’avantage d’être parfaitement disculpatrice pour les spectateurs à peu près passifs que nous avons été. Ibid. 75. qui nous paraît la plus achevée parmi les travaux de l’auteur portant sur la guerre dans l’ex-Yougoslavie.

Ibid. ou celui du vol en temps de guerre. la déconstruire jusque dans le ventre maternel […]. Un peu plus loin. p.. soulignons pourtant que l’auteur ouvre d’autres aperçus sur bien des points aveugles de l’analyse habituelle du fait guerrier : ainsi le lien entre l’alcool et le fait guerrier lors du conflit . Comment ne pas souligner avec force l’apport d’une telle lecture anthropologique pour toute analyse de ce point aveugle de la violence de guerre que constituent les « atrocités ». 80. « conduit à la profanation79 ». 79. là où « le geste violent […] casse et détruit la chose ou l’être ennemi en tant qu’obstacle ». que porte massivement l’anthropologie de la violence de guerre contemporaine. 78. » C’est en ce sens que le « programme de cruauté ». « la surenchère cruelle veut plus que la défaite de l’autre : la cruauté veut abîmer sa victime à ses propres yeux. 29. sa défaite ne lui suffit pas. aussi bien d’ailleurs à l’égard des populations désarmées qu’entre combattants eux-mêmes ? Nous y reviendrons dans le chapitre suivant80. son anéantissement à ses propres yeux78. Souligné par l’auteur. p. En ce sens. qui entend saccager ce qu’il y a de plus sacré aux yeux de la victime elle-même. 222 . il veut son avilissement. Mais le geste cruel en rajoute. Quoi qu’il en soit. qui accompagne souvent les atrocités. aux populations civiles.C O M B AT T R E de filiation. c’est sur l’atteinte aux populations désarmées. Ibid. sa douleur. mais sa naissance qu’il faut défaire77 ». et qui ne retient que fort peu l’attention.. 288. Ibid. il veut sa mort. lui faire regretter d’être née. 306. p. le but de la cruauté. Dès que l’on tente de 77. les animaux de sa maison .. l’auteur y insiste : « La violence choisit son objet en fonction d’une rationalité minimale […]. et le souci d’éradication de l’Autre ethnique défini par son sang qui relie ces actes distincts en apparence. et sa mort reste trop douce. et choisit non seulement l’ennemi adulte mais toute sa famille. Au passage. ce n’est pas la mort de la victime.

l’assaut des chars de Rommel à Tobrouk en juin 92. 223 . and in the middle of them the massacres erupted. se sont dirigés vers l’anthropologie après leur retour ne se sont pas montrés plus loquaces. ne puisse constituer un « terrain » 8. le silence s’installe presque complètement. returning there seemed a dubious proposition. déjà. dans le premier chapitre de ce livre. près de soixante ans après la Seconde Guerre mondiale. after the Fact. l’encerclement et le moment de la reddition du jeune officier britannique8… Sans doute est-il inutile de souligner l’impossibilité de toute observation participante dès lors que se déploie la violence du combat. puis le séjour en oflag. dit-il. One anthropologist. au-delà des murs. op. et plus encore le champ de bataille.. celui des anthropologues ayant combattu lors des conflits du premier xxe siècle. C. trop jeunes pour avoir été déjà formés à leur discipline avant leur départ pour la guerre. With two children. Les années soixante en Indonésie furent encore plus explosives qu’en Amérique ou en Europe. » On comprend en effet que la guerre. tous deux âgés de moins de cinq ans.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. 5 [« there were. both under five. alors que le pays était en proie à une guerre civile rampante : « Il y avait toutefois. On a dit. Jack Goody. quelques problèmes un peu plus immédiats. retourner là-bas semblait une proposition discutable82. Avec deux enfants. Parenthèses. où il s’était longuement caché après son évasion. 82. Ceux qui. Geertz.E L L E P O S S I B L E ? pénétrer dans le combat. Que l’on songe ainsi au silence de Jack Goody. p. cit. »]. un récit de captivité dont les trois premiers chapitres avaient été commencés en Allemagne dès 9 : l’Italie. Éd.the sixties in Indonesia were even more explosive than in america or europe. Mais on ne trouve rien sur ce qui constituait le point de départ de tout cela : son expérience initiale de la guerre du désert en Afrique du Nord. however. lorsqu’il acheva.two Countries. 200. et en leur milieu les massacres firent éruption. some problems rather more immediate. sont l’objet d’une étonnante anthropologie rétrospective. Clifford Geertz s’en explique très honnêtement à propos de sa réticence à revenir en Indonésie au cours des années 960. Marseille. Four Decades.

puis en Afrique du Sud après la prise du pouvoir par le FRELIMO (Frente de libertaçaõ do Moçambique) en 975. au prix d’une prise en otage prolongée de la population civile placée en situation de dépendance. anthropologie d’une guerre civile. Paris. On doit observer toutefois que l’enquête sur les combattants de l’insurrection reste indirecte : c’est grâce à des fugitifs enlevés de force par la rébellion. la guerre s’est muée en une fin en soi. Karthala. si l’on peut dire. comme le sont également les actions de guerre menées par les hommes qui l’habitent. qui trouva refuge en Rhodésie. Le terme signifie Resistència Nacional Moçambicana. Chiffres de fin 988. 8. à d’anciens soldats et d’anciens auxiliaires (m’jiba) recrutés localement que l’anthropologue approche. 22 . Mais cela signifie-t-il que l’univers du combat et le monde des combattants lui-même ne puissent être approchés de manière plus indirecte ? C’est tout le mérite de Christian Geffray de l’avoir tenté pour la guerre du Mozambique lors des années 98083. la Cause des armes au Mozambique. devenue en quelque sorte son unique projet. plus exactement lors de l’extension de la guerre dans le nord-est du pays à partir de 98. derrière leurs chefs locaux. Elle est issue de la Mozambican national Resistance. se mirent hors de portée de l’Etat marxiste du FRELIMO dans des espaces dégagés militairement par la rébellion. en un véritable mode de vie pour ceux qui s’y adonnent. L’auteur montre très bien que la guerre est ensuite devenue la condition de la reproduction de la dissidence comme institution armée . Christian Geffray.C O M B AT T R E praticable : c’est donc toujours un après la violence qui s’offre à l’analyse. Celle-ci reste physiquement inaccessible. Elle commença à mener des opérations au Mozambique dès 977. 85. L’amour de la « vie en guerre » parmi ces 200 à 300 soldats et leurs 250 jeunes recrues85 vivant sur un espace de deux à 83. le monde de « la base ». lorsque la RENAMO8 y étendit son rayon d’action grâce à la sédition collective de communautés entières qui. 990.

par exemple. le conduit à passer à côté de ce qui peut se jouer dans la vie militaire87. Ibid.E L L E P O S S I B L E ? trois kilomètres protégé par des tranchées. On ne peut se satisfaire. 86. fort perceptible. enlevé en janvier 988 avec sa famille. 87.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. De même se montre-t-il assez démuni devant cet aspect essentiel de toute activité guerrière que sont les instruments du combat. par leur fuite. De longs extraits de ses entretiens sont publiés par l’anthropologue. Elle est d’autant plus nette que l’on peut déceler le rôle privilégié joué ici par un unique informateur.. 225 . le jeu des valeurs guerrières hautement valorisantes et devenues le seul étalon de la reconnaissance mutuelle au sein de l’institution militaire. au risque de la rendre d’autant plus visible pour le lecteur. et qui après avoir été responsable de 250 recrues est parvenu à s’enfuir avec un groupe dont une partie seulement a survécu. la gestion des captifs. ). enfin l’accès aux femmes (enjeu capital). p. et leur salut au respect de leur autorité – elles jouissent en retour de l’infantile irresponsabilité de tous les soldats du monde » (ibid.. sur laquelle sont montés un tube de fer et une tige métallique dotée d’un percuteur. Face aux armes artisanales fabriquées par les combattants auxiliaires à la « créativité meurtrière troublante88 » – comme cette imitation en bois de l’AK7 nommée pataka. au mécanisme de ce « projet social guerrier ». cette limite intrinsèque à l’enquête n’est pas analysée comme telle par l’auteur86. ont voulu échapper. 57. l’économie complexe de la contrainte et du consentement. 88. au risque de leur vie. le mode de vie militaire sur place. son propre antimilitarisme. p. tout cela n’est abordé que par le biais de ceux qui. En outre. l’exercice de la discipline (impitoyable). Or. de ce jugement lapidaire et d’autant plus simpliste qu’il s’énonce sur le mode d’une évidence de portée universelle : « Les recrues lient leur destin à celui de leurs chefs. la topographie des lieux. le tout permettant avec un élastique de déclencher l’amorce d’une cartouche et de projeter une balle à faible distance –. des caches et tout un réseau de guetteurs. l’anthropologue limite son commentaire au minimum en rejetant celui-ci en annexe : rien sur la fascination qu’exerce le fusil d’assaut soviétique.

Cahiers d’études africaines. du fait guerrier.C O M B AT T R E rien sur l’étonnant processus de « démodernisation » technologique dont témoigne la fabrication d’une telle arme. Un jeu de transposition sans doute assez suggestif. vers la violence contre les populations désarmées plutôt que vers les univers combattants. Ainsi se trouve-t-on conduit à un jeu permanent de transposition du « périphérique » vers l’Occident. n° 62. risqué néanmoins tant la tentation est grande alors de privilégier la ressemblance sur la différence en sacrifiant la spécificité irréductible des configurations historiques : difficulté supplémentaire qui s’ajoute aux obstacles multiples qui entravent le transfert des protocoles et des savoirs anthropologiques vers une historiographie partie à la recherche d’une meilleure intelligibilité du combat. 200. signalent sa capacité à courir des dangers physiques réels. p. et donc sur la dimension ludique. rien sur la porosité entre l’arme et le jouet de guerre. souvent « à haut risque » pour ceux qui y conduisent leur enquête. Les tropismes de l’anthropologie de la conflictualité récente et de ses violences conduisent ses chercheurs vers les terrains principalement non occidentaux plutôt qu’occidentaux. mort en 200. Dozon. ici. 239-22. ce dont son enquête au nord-est du Mozambique en septembre-octobre 988 témoigne en effet. Les notices nécrologiques sur Christian Geffray.-P. 239. et quelle que puisse être la valeur de ces travaux menés en « terrains extrêmes89 ». Ce n’est pas ôter ses mérites à un livre par ailleurs fascinant que de relever ce surprenant défaut d’attention porté aux outils de la mise en œuvre de la violence combattante. 226 . L’expression est de Jean Copans et J. sans doute perçoit-on nettement quelle difficulté spécifique leur « usage » représente pour toute anthropologie historique de l’activité de combat occidentale contemporaine. p. et de la violence contre les populations civiles vers la violence de combat. 89. « Christian Geffray (95-200) ». rien sur ses modalités concrètes d’utilisation. Quoi qu’il en soit.

chaque fois spécifiques : « Sans mettre aucunement en doute l’existence d’universaux de violence. p.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. nous ne l’ignorons pas.. Revue d’histoire moderne et contemporaine. 90. Voir en particulier un bon résumé du problème dans l’intervention de Jocelyne Dakhlia.E L L E P O S S I B L E ? Difficultés d’une interlocution Un programme d’anthropologie historique du phénomène guerrier. 8-2. PUF. cit. op. » On ne saurait mieux dire. Dictionnaire des sciences historiques. Jean-Clément Martin. Ibid. à l’endroit de la notion de « violence » précisément : « L’usage de notions et de références venues de l’anthropologie pose un problème. refusées. qui est proprement indéfinissable en histoire92 […] » Et l’auteur de réaffirmer finalement la nécessité de prêter la plus grande attention aux configurations historiques chaque fois différentes. p. Burguière (dir. sont comprises. ces violences s’exercent. 227 . Ainsi celles de l’historien de la Révolution Jean-Clément Martin. et non moins vives. 92. « Pour l’anthropologie historique ». de voir comment. « Histoire et anthropologie. il me semble qu’il importe. 270).. 85-89. est due à Lucette Valensi et Nathan Wachtel pour désigner la modification des pratiques de la recherche à l’intérieur d’une discipline. intégrées dans le jeu social93. ibid. 986. nouvelles convergences ? ». particulièrement heureuse. par opposition toute « transaction paritaire » véritable (« L’anthropologie historique ». à quelles occasions. L’expression. sont acceptées. au prix d’une « involution90 » de leur propre discipline9. 93. quand on écrit l’histoire. p. in A. Paris.). 93. p.. p. 9. « De la place des acteurs dans l’histoire ». à partir du moment où elles sont entrées dans la doxa : il devient ainsi naturel d’utiliser des notions comme la violence. L’idéologie disciplinaire de ces derniers suscite parfois des réticences symétriques. Celles des anthropologues peuvent trouver leur source dans un agacement de longue date face aux emprunts « sauvages » pratiqués par les historiens. 9. est susceptible de susciter bien des réticences.

Ce substrat. indépassable.. et permettraient de comprendre non seulement des comportements mais aussi et plus profondément les systèmes de représentation ou les systèmes sociaux9. 32-322. qui ne peuvent pas ne pas être faites. que l’humanité tout entière partage. C’est un butoir. les Matrices de l’intolérance et de la violence. Le propre de l’anthropologie est de découvrir des invariants. des matrices en quelque sorte. p. » Si nous n’avons nullement à 9. p. Héritier. qu’il nous faut saisir : ces choses cachées fondamentales. ou grâce au raisonnement logique qui envisage tous les possibles même si certains n’ont jamais vu le jour. 322. in De la violence II. tient à la nature biologique de l’homme et aux contraintes qui s’exercent sur elle. qui articuleraient des propriétés de la nature biologique de l’homme et de la nature cosmologique avec les outils réflexifs et les affects humains. dans le moindre de nos actes et engagements. Séminaire de F. mais qui sont meublées de façon différente par les diverses cultures et se situent dans des champs dont les limites peuvent être tracées grâce à l’expérience ethnologique qui décrit et rassemble ce qui existe. 95. Ibid. je ne connais pas de définition plus profonde que celle proposée par Françoise Héritier dans les lignes qui suivent : […] ce que j’appelle des invariants de la pensée humaine. un socle inamovible certes. Odile Jacob. formant des cadres conceptuels. Paris. constitués par des associations obligées de concepts. qui sont derrière les apparences des comportements et des mots […] de ce quelque chose qui fonctionne tout seul. le libre arbitre. Un peu plus loin. ou même de simples lois d’agencement. 999. l’auteur affine sa définition en l’enrichissant d’un sens supplémentaire : « Ce sont ces ensembles de signification les plus voilés.C O M B AT T R E De cette notion d’« universaux » ou d’« invariants ». les plus enfouis. mais sur lequel la raison. par prétérition. 228 . Des modules. la conscience et l’amour peuvent construire indéfiniment des modèles cohérents de vie95.

les logiques qui organisent leur diversité relèvent peut-être d’un ordre moins chaotique. haute amazonie. « Un parcours ethnologique. p.E L L E P O S S I B L E ? cacher l’attirance qu’ont exercée – qu’exercent toujours – sur notre propre approche ces lignes si rayonnantes d’intelligence. ethnologies comparées. 993. car elles ont des propriétés comparables dont on peut espérer formuler un jour les principes de combinaison. p. 97. p. Paris. pensent que l’invariance implique l’invariabilité tant historique (pour une population donnée) qu’entre les diverses occurrences rencontrées dans des populations différentes. 229 . Or ce n’est pas du tout cela. 98. 200. n° 8. Mais beaucoup de critiques. 66. l’homme. C’est du moins là l’utopie fondatrice de notre vocation98. Relations jivaros. Héritier. « Christian Geffray (995-200) ». 8. les lances du crépuscule. . n° 60. Terre humaine. on sent bien pourtant quel type de contrainte – le mot n’est sans doute pas trop fort – elles font peser sur un historien soucieux d’importer des concepts anthropologiques dans sa discipline. Philippe Descola. printemps 2005. » À moins qu’il ne faille aller plus loin encore en considérant la notion même d’invariant 96. F. notamment dans les sciences voisines comme l’histoire. Plon. sorte d’horizon d’attente disciplinaire dont les contours pourraient n’être jamais nettement dessinés ? Peut-être est-ce là le sens de cette suggestion infiniment prudente de Philippe Descola : « Si les phénomènes sociaux et culturels paraissent dotés d’une singularité têtue qui les rend à première vue incommensurables entre eux. comme l’a très bien suggéré l’anthropologue dans un entretien récent : « Cette notion [d’invariance] me paraît très utile et je l’utilise volontiers. L’invariance ne signifie pas une formule constante mais qu’on isole un trait qui subsume différentes formules96. » Doit-on néanmoins adopter une conception moins radicale encore du « socle dur que partage toute l’humanité97 » ? Celui-ci pourrait-il devenir simple hypothèse.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Contrainte peut-être elle-même fondée sur un malentendu. Entretien avec Françoise Héritier ».

980. D’un côté. En tout état de cause. cit. 6. le Fromage et les Vers. ne peut de toute façon s’articuler qu’au prix de difficultés extrêmes. Il nous semble que c’est là. venons-en au fait que toute tentative de briser la gangue disciplinaire historienne au profit de l’ouverture à une problématique anthropologique – si tant est qu’une formulation aussi vague ait quelque sens. au moins en filigrane. aux yeux des acteurs eux-mêmes. à des représentations ou à des pratiques qualifiées. la variance ne paraît jamais aussi marquée que dans l’activité guerrière. On pourrait aller d’ailleurs un peu plus loin encore en suggérant que ce qui importe. faut-il aller jusqu’à prétendre que les invariants varient. ce sont les variations de sens qui s’attachent. On nous pardonnera d’évoquer une fois encore 99.C O M B AT T R E comme une construction idéologique qui en dirait plus sur nos propres sociétés et leurs représentations sociales que sur « l’homme générique » en général ? Et dès lors. 230 . Aubier. op. Bensa dans la Fin de l’exotisme. une science historique. 9). d’universaux. Paris. Celui-ci y écrit notamment : « Si l’anthropologie est bien. car un pluriel devrait ici s’imposer – se révèle particulièrement difficile à l’endroit même du phénomène guerrier contemporain. l’univers d’un meunier du xvie siècle. la proposition d’A. essais d’anthropologie critique. dit-il (infiniment flexible peut-être ?). Celui-ci constitue en effet un champ de recherche où le croisement de la « variance » historienne et de l’ « invariance » anthropologique. comme les autres sciences sociales. si tant est que l’on puisse énoncer une telle contradiction entre les termes99 ? À tout le moins serait-on tenté de transposer à leur endroit la métaphore que Carlo Ginzburg réserva autrefois à la notion de « culture » : une « cage flexible et invisible ». elle ne saurait être fondée à s’extraire du flux des actions pour asseoir le sens des pratiques sur un socle supposé global ou universel » (p. au-delà même des définitions que l’on peut donner de ces termes. « offrant à l’individu un horizon de possibilités latentes […] dans laquelle exercer sa propre liberté conditionnelle500 ». p. en effet. à tort ou à raison. Carlo Ginzburg. 500.

et à laquelle l’anthropologie de la violence et de la guerre se montre sensible depuis longtemps. cette fois. science du changement 502 » : la guerre moderne. 23 . en effet spectaculaire dans l’activité guerrière contemporaine occidentale. d’un front. op.. Bloch. Cette notion de « répertoire de violences » propre à chaque époque. alors que vingtdeux ans seulement séparaient les doctrines françaises encore surdéterminées par les certitudes acquises en 98 de celles mises en œuvre par l’Allemagne deux décennies plus tard : « Ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille ». 67.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. » On comprend que Marc Bloch ait décrit l’histoire comme « par essence. comment nier que des universaux puissants paraissent investir le fait guerrier de toute part ? Ainsi la coupure « eux/nous ». p. Mais c’est nous. 502. et peut-être d’un terrain d’affrontement à un autre). constitua à cet égard un terrain privilégié d’expérimentation du changement en question.. cit. extraordinairement plastiques d’un conflit à l’autre (voire d’une phase d’un même conflit à une autre. mais aussi de la variance des répertoires de violence503.E L L E P O S S I B L E ? Marc Bloch analysant les modes de combat des armées française et allemande en mai-juin 90. l’étrange Défaite. Fayard. familiers à notre histoire coloniale. ajoutant : « Nous avons en somme renouvelé les combats. qui jouions les primitifs50. D’autant qu’il ne s’agit nullement du seul changement technologique. la France conteste de 1660 à nos jours. p. M. Maurice Davie observait déjà de quelle manière cette coupure surdéterminait le sentiment d’appartenance et de non-appartenance à 50. écrit-il non sans d’ailleurs beaucoup d’exagération. Paris. dont la connaissance intime joua un rôle si déterminant dans la genèse de son œuvre. 503. 986. 50. nécessairement restreint et changeant lentement. est empruntée à Charles Tilly. Ibid. d’un adversaire. Paradoxalement pourtant. de la sagaie contre le fusil. indispensable semble-t-il à l’activité guerrière.

R. op. 330. » Une problématique que l’on retrouve de manière particulièrement nette sous la plume de Françoise Héritier lorsqu’elle s’interroge sur « les matrices de l’intolérance et de la violence » : « On sait en effet que le propre de toute société humaine quelle que soit sa taille est de réduire la définition de l’humain aux membres du groupe. 505. Ce rôle de la différence mineure. dans des configurations où l’on sait que l’Autre est constitutif de sa propre humanité. op. 506. 507. pouvant être à la source d’une anxiété spécifique dans un monde globalisé aux identités incertaines. croit-il. de l’humanité à l’exclusion de tout autre505. Héritier. mais à la vivisection du corps de l’Autre comme moyen de 232 . Le terme utilisé par une ethnie pour se désigner signifie généralement tout simplement “ les hommes ” […] Chaque groupe humain est ainsi investi. 50. une fois de plus…)506 – et qu’elle demeure profondément explicative des franchissements des seuils de violence induits par cette aptitude au retranchement de l’humanité de ceux qui ne sont pas « des hommes ». p. cit. p. la Guerre dans les sociétés primitives. Son rôle et son évolution. Françoise Héritier ne manque pas d’ailleurs de citer ici le nazisme.. Une aptitude dont les manifestations paroxysmiques en termes d’élimination massive ou d’infliction des pratiques de cruauté ont trouvé un champ d’application privilégié dans l’activité guerrière contemporaine507. ici.C O M B AT T R E l’humanité en distinguant « groupe du dedans » et « groupe du dehors50. mais d’une humanité légèrement différente. 353-355). On doit toutefois à l’anthropologue Arjun Appadurai d’avoir attiré l’attention sur le massacre de proximité entre voisins. M. Séminaire de F. Davie. » En historien. De la violence II. sur laquelle insistait déjà Freud en 97. les autres étant des non-humains qu’il est possible de traiter comme tels. Cette thématique est particulièrement développée dans une annexe de l’ouvrage (« Appendice A ». cit. et poussant dès lors non seulement au massacre. on ne peut que constater à quel point cette « matrice » reste agissante dans le cadre de la guerre moderne – on songe en particulier aux deux conflits mondiaux et aux violences extrêmes qui marquèrent certains fronts (mais pas tous : rôle des configurations spécifiques.

mais l’écoulement du sang. Le port des armes par les femmes (et dans certaines ethnies la simple approche par les femmes de la zone de prélèvement des matières premières servant leur fabrication). op. Dans aucune société de chasseurs-cueilleurs au monde. cette certitude qui manque sur la nature de l’Autre « ethnique » (Arjun Appadurai. p. in A. les femmes ne peuvent porter les armes destinées à ouvrir la barrière anatomique et à provoquer par là même l’écoulement du sang. De même note-t-on une participation féminine éventuelle à la guerre. sous le terme d’« idéologie du sang » : on ne peut manquer d’appliquer son analyse à la relation aux armes dans les sociétés occidentales. est bien mise en exergue par Alain Testart parmi les sociétés de chasseurs-cueilleurs508. On se trouve ici face à un inévitable « impensé » historiographique. L. à utiliser les pièges et les chiens qui permettent l’activité cynégétique sans faire couler le sang.E L L E P O S S I B L E ? De même on ne peut qu’être frappé par la prégnance de ce « tabou sur les armes » qui refuse le plus souvent aux femmes toute participation au combat. Les choses sont plus complexes. Testart. cit.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Genocide : an anthropological Reader. est censé rendre les armes inefficaces. car ce ne sont pas les armes pour elles-mêmes qui sont interdites aux femmes. « Dead Certainty : Ethnic Violence in the Era of Globalization ». ce « tabou sur les armes » en ce qui concerne les femmes n’est pas exactement un tabou sur la guerre ou la chasse en tant que telles. Cette interdiction. du point de vue qui est le sien – là où au contraire l’anthropologue est conduit à s’interroger. qui a trait à la chasse aussi bien qu’à la guerre. Ces dernières sont donc autorisées à manier les armes contondantes. 286-303). 508. Hinton. pour seconder les guerriers. essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs. cit. op. 233 . Mais sans la mise en œuvre des armes. tant celle-ci y reste profondément déterminée par une barrière du genre dont bien des signes semblent indiquer qu’elle n’est jamais aussi étanche que lorsque se trouve posée créer. un historien ne se posant pas la question de savoir pourquoi les femmes ne combattent pas – et sans doute d’ailleurs n’a-t-il pas à le faire. précisément. A. de même que l’approche des guerriers et des chasseurs par les femmes à la veille de leur départ.. Comme le montre Alain Testart. via l’interdiction du port des instruments susceptibles d’ouvrir la barrière anatomique et de provoquer l’écoulement du sang.

On pourra certes objecter que sa fermeture aux femmes n’a jamais été totale50. En réalité. tsahal. Et souvent – une telle remarque n’est pas neutre – avec la complicité de leurs camarades masculins53.C O M B AT T R E la question de l’accès au combat 509. Monaco. qui monta à l’assaut lors de l’ultime offensive de l’été 97. À cet égard. la guerre n’a pas un visage de femme. Cambridge. Cambridge University Press. Le phénomène est particulièrement frappant sur le front de l’Est. 5. cette remarque de Françoise 509. 53. Presses de la Renaissance. depuis les années 990 surtout. celui des unités féminines de Tsahal dès la fondation de l’État hébreu52. et qu’en outre au xxe siècle plusieurs contre-exemples mettent en relief l’aspect de plus en plus poreux de l’interdiction : en témoignent le rôle des femmes-combattantes dans l’armée Rouge sur le front de l’Est pendant le Second Conflit mondial5. En creux. Éditions du Rocher. continue de se lire l’exclusion des femmes de ce douteux privilège viril qu’est l’accès au combat5. un examen plus fin des pratiques réelles montre que dans tous ces cas. Il faut noter ici le cas très intéressant des bataillons de femmes formés en Russie après la révolution de mars 97. En ce sens. War and Gender. la proportion croissante de femmes dans les armées occidentales modernes. Svetlana Alexievitch. 998. cit. dite Yashka. en particulier celui de Maria Botchkareva. 200. Joshua S. how Gender Shapes the War System and Vice Versa. Alexievitch. l’aventure de la jeune marine Jessica Lynch lors du conflit irakien de 2003 est parfaitement justiciable d’une lecture en termes anthropologiques : il est clair que le fait qu’une femme-soldat ait été capturée fut perçu 23 . en quelque sorte. histoire critique de la force israélienne de défense. 5. 200. la guerre n’a pas un visage de femme. Goldstein. Paris. Martin Van Creveld. 52. où les femmes soviétiques furent très nombreuses à porter les armes après juin 9 (voir sur ce point : S. second conflit irakien de 2003). la barrière du genre continue d’être fort étanche et que les femmes restent à l’écart des situations de combat les plus exposées. et la participation de celles-ci – des Américaines pour l’essentiel – aux conflits récents (guerre du Golfe de 99. op. 200).. 50.

la femme “voit” couler son sang hors de son corps […] et elle donne la vie (et meurt parfois ce faisant) sans nécessairement le vouloir ni pouvoir l’empêcher. Paris. 23-235. au chapitre des « universaux de violence ». par décision de son libre arbitre . surtout devant leurs proches). il paraît nécessaire de revenir un instant sur les atteintes si généralisées à la filiation qu’entraîne la situation de guerre.E L L E P O S S I B L E ? Héritier sur « la valence différentielle des sexes55 » se révèle fort suggestive – en même temps que trop séduisante pour ne pas être hautement discutable (et d’ailleurs discutée) – dans la perspective d’une anthropologie historique du fait guerrier le plus contemporain : « Ce qui est valorisé par l’homme. notamment devant leurs parents . la mise à mort de ces derniers devant leurs enfants . p. du côté de l’homme est sans doute qu’il peut faire couler son sang. crimes de profanation dans les cimetières – on serait tenté d’ajouter d’autres pratiques encore : la mise à mort des enfants. 235 . et que l’on regroupe généralement sous le terme générique d’« atrocités ». Masculin/Féminin.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. Ibid. à l’inverse. » On ne s’étendra pas ici sur la porosité entre chasse et guerre. Au répertoire proposé par Véronique Nahoum-Grappe pour le cas spécifique de l’ex-Yougoslavie des années 990 – viol des femmes (prêtons attention ici au viol des fillettes comme à celui des femmes âgées. au visage et au corps déshumanisés avant leur recomposition en constructions corporelles comme suffisamment intolérable pour qu’un commando masculin ait été commandité afin d’organiser sa libération. F. risquer sa vie. 55.. émasculés. Là est peut-être dans cette différence le ressort fondamental de tout le travail symbolique greffé aux origines sur le rapport des sexes56. et aussi ces cadavres ennemis découpés. 5. p. En revanche. prendre celle des autres. Odile Jacob. égorgement des hommes dont on cherche à faire couler le sang. la pensée de la différence. 996. Héritier. 56. qu’il s’agisse des atteintes entre combattants ou à l’encontre des populations désarmées. sur laquelle nous reviendrons.

la posture de l’une et l’autre discipline face au fait guerrier ne diffère-t-elle pas en profondeur ? Dissymétrie : l’histoire. chacune à leur manière. selon des modalités et des agencements évidemment variables. Est-il étonnant que des anthropologues – nettement mieux entraînés que les historiens à discerner l’importance de la parenté dans toutes les sociétés humaines – se montrent aussi bien plus sensibles que les seconds à la cohérence de pratiques distinctes seulement en apparence ? Pour autant. d’acteurs sociaux en présence : toutes. « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie. Sa naissance est inséparable de la guerre. a partie liée avec la guerre dès l’origine. la violence au temps des guerres de Religion. c’est en elle qu’elle plonge ses racines les plus profondes.V. pourtant. ne cherchent-elles pas.C O M B AT T R E biologiquement impossibles. 236 . comme Denis Crouzet l’a magistralement démontré pour ses « guerriers de Dieu » du xvie siècle58. n’est-il pas révélateur que certains anthropologues 57. 99-995) ». dont la coupure constitue la négation la plus complète. généralement traitées comme une sorte de « nonsens » et suscitant du même coup une sorte de « blanc » analytique. voici les « atrocités » replacées en position centrale. dans tant de conflits absolument différents en termes d’enjeux. Au passage. op. Débarrassées de leur caractère périphérique. Crouzet. Autant de pratiques dont on peut retrouver la trace. au cœur même de tout effort historique décidé à se saisir de l’activité guerrière comme objet d’étude. – et c’est précisément en cela qu’elles sont pratiques de cruauté –. cit. in F. De la violence. Héritier. les Guerriers de Dieu. retrouvent-elles alors leur sens plein. Nahoum-Grappe. on le sait. on comprend dès lors bien mieux pourquoi il est si difficile de les éradiquer. d’époques. D. op. Elles deviennent un langage. à atteindre cet universel que constitue la filiation57. inséparable de son récit . À l’inverse. cit. la plus radicale de l’humanité de l’Autre ? Ainsi les « atrocités de guerre ». 58.

everything in our disciplinary training predisposes us not to see the blatant and manifest forms of violence that so often ravage the lives of our subjects.E L L E P O S S I B L E ? croient pouvoir distinguer. Hinton. données historiques ensuite. Imaginer les acteurs des temps lointains comme pacifiques et innocents serait sans doute une duperie. Tout dans notre formation disciplinaire nous prédispose à ne pas voir les formes criantes et manifestes de violence qui si souvent ravagent la vie de ceux qui sont nos sujets59. 329. d’exploitation et. Guilaine et J. C’est. au contraire. une réticence profonde face à l’inhumanité trop apparente des différentes formes de violence ? C’est ce que note fort bien le spécialiste des génocides Alexander Hinton : « La violence n’est guère un sujet naturel aux anthropologues. explique-t-il. A. 520.L A « L E ç O N A N T H RO P O L O G I Q U E » E S T. est également révélatrice de ce même type de réticence : C’est précisément parce que nous sommes – nous. Zammit. 59.. op.. montrer que la plupart des sociétés humaines « préhistoriques » ou « historiques » (sans rupture entre les unes et les autres) ont toujours développé une part de dureté. cit. J. démontrent que tout au cours de leur longue trajectoire. Visages de la violence préhistorique. Idéaliser l’homme préhistorique […] c’est le déshumaniser. the anthropology of Genocide. op. annihilating Difference. et ce même parmi les civilisations jugées – aujourd’hui – comme les plus nobles […]. »]. auteurs – convaincus du degré de développement culturel de ces sociétés [préhistoriques] que nous nous devons de n’en masquer aucun aspect. cit. 237 . p. parfois. de cruauté dans leur fonctionnement. le Sentier de la guerre. 38 [« Violence is hardly a natural subject for anthropologists. » Dans le champ de la préhistoire et de sa violence de guerre. L. Faits archéologiques d’abord. la conclusion du livre de Jean Guilaine et Jean Zammit. où les auteurs en viennent presque à s’excuser d’avoir redécouvert la haute intensité de l’activité guerrière humaine dès la période du paléolithique supérieur. p. au cœur de leur propre idéologie disciplinaire. les sapiens n’ont cessé de fluctuer entre le meilleur et le pire520. Reconnaître que la violence pouvait faire partie de la condition de l’homme préhistorique n’entraîne aucun sentiment de « barbarie » à son égard.

238 . tout semble réuni pour faire d’une anthropologie historique du fait guerrier contemporain un défi souvent difficile. l’impression demeure que l’examen des différentes opportunités offertes par la « leçon anthropologique » – sous la forme de ces indentations successives que nous avons tenté d’explorer – aboutit à des chemins si escarpés que l’on peut douter qu’ils conduisent à de vrais effets de connaissance et d’intelligibilité. De quelque côté que l’on se tourne. sinon impossible à relever. ce plaidoyer visant à faire admettre la violence et la guerre comme parties intégrantes de l’humanité de l’homme dès l’origine paraîtra quelque peu superflu… Au terme de ce chapitre. À moins de considérer le passage par la leçon anthropologique comme un long et périlleux cheminement dont le grand mérite serait de proposer peut-être – et ne serait-ce pas déjà beaucoup ? – une leçon d’attention. de ses deux guerres totales et de ses exterminations de masse.C O M B AT T R E On en conviendra sans doute assez aisément : aux yeux d’un historien de la conflictualité du xxe siècle.

Amsterdam. Dictionnaire du corps. 239 . Michela Marzano (dir). Éditions des archives contemporaines. Si les corps – corps des Occidentaux ici. Héritier et Marguerita xanthiakou. au prix d’un évident hiatus avec les chapitres qui ont précédé. C’est d’abord sur les corps. peut-on organiser une rencontre entre anthropologie et histoire. tentons l’expérience d’un angle de vue précis : la physicalité du fait guerrier. Odile Jacob.). qu’elle s’inscrit.CHAPITRE IV Combat et physicalité : accéder aux corps ? Dans ce dernier volet. Paris. À titre d’exemple particulièrement stimulant. c’est bien évidemment parce que la violence extrême qui accompagne l’activité combattante est d’ordre corporel avant tout. même si la guerre en est absente : Maurice Godelier et Michel Panoff (dir. F. 200 . appréhendés dans un cadre contemporain – nous paraissent en effet devoir être pensés d’abord dans le cadre d’un projet d’anthropologie historique du phénomène guerrier. 998 . l’une et l’autre nous paraissent ignorer le plus souvent 52. dans les corps. Corps et affects. approches anthropologiques et historiques. mise au service d’une recherche d’intelligibilité du combat moderne ? S’il existe une riche historiographie et une non moins riche anthropologie du corps52. Paris. la production du corps. Sur cette question de la corporéité.

visait à l’exhaustivité. Corbin. p. nettement taxinomique. l’expérience combattante. Dès que je me sers de mon poing. l’auteur se proposait de suivre « la biographie normale d’un individu. techniques de la consommation. la nage. celles de la veille et du repos et.C O M B AT T R E le corps guerrier 522.). 376. prolongé. histoire du corps. G. La visée... p. Le corps et la guerre ». jeter en l’air. Journal de psychologie. Paris. Sociologie et anthropologie. xxxII. 2007 . avant de faire cette curieuse remarque : «Toute cette étude des mouvements mécaniques est bien entamée. Dans le quatrième paragraphe. pour ranger les techniques du corps qui le concernent ou qu’on lui apprend52 ». 363-386. 2006. les mouvements de force (« lancer. dans la Guerre au xxe siècle. op. Bernard Andrieu (dir. Il fut publié dans le Journal de psychologie deux ans plus tard. la course. Mauss distinguait alors sept étapes biographiques : techniques de la naissance et de l’obstétrique.Vigarello (dir. il détaillait alors les techniques du sommeil. 28-320. le grimper. « Les techniques du corps ». consacré à l’âge adulte. et dans « Massacres. tenir »). 200. la danse. op. de l’anormal. M. à plus forte PUF. L’Harmattan. techniques des soins. le saut. les « techniques de l’activité. Ici il insistait. J. Documentation photographique. techniques de l’adolescence. techniques de l’âge adulte. plus intéressant pour nous. passant en revue la marche. la descente. techniques de la reproduction. du mouvement ». Ce texte de grande importance intellectuelle donné à la Société de psychologie le 7 mai 93523 se composait de trois parties : « Notion de technique du corps ». cit. C’est la formation de couples mécaniques avec le corps […]. Reproduit dans M. 20 . in A. 5 mars-5 avril 936. Mauss.. tout se passant comme si s’était reproduit. Courtine. « Principes de classification des techniques du corps » et « Énumération biographique des techniques du corps ». C’est ainsi que dans la troisième partie. p.-J. techniques de l’enfance. techniques des soins du corps. Ibid. cit. 522. Nous nous y sommes essayé pour notre part. Mauss. n° 3-. 523. 52.). enkysté le fameux « oubli » commis par Marcel Mauss dans « Les techniques du corps ». Dictionnaire du corps dans les sciences sociales.

mais dans le seul but de théoriser les « couples mécanisés » corps-objets : c’est l’antériorité de ce couple qui l’intéresse ici. 383. » On s’attendrait ici à ce que Mauss cite la guerre. pour un homme de sa génération et de sa formation académique. 528. fait figure de précurseur en « affirmant la valeur cruciale. p. 526. le silence sur le maniement des armes. issu d’une formation intellectuelle et morale aussi pudique que celle du néo-kantisme qui régnait dans nos universités à la fin du siècle dernier. certains gestes de violence. puis dans celui de ses « techniques de l’activité. des “couples” sont formés525. 382. son enracinement dans la préhistoire. Étonnante inhibition dans un texte qui en est par ailleurs singulièrement dépourvu. l’acrobatie. Je dois vous dire que j’ai eu la plus grande admiration pour les prestidigitateurs. du mouvement ». et je ne cesse pas de l’avoir 526. le combat. lacune à laquelle il ajoute.. Marcel Mauss a-t-il commis le double oubli de la chasse et de la guerre. au titre des techniques du corps. dans le passage sur les « mouvements de force ». Claude Lévi-Strauss souligne à quel point Mauss. Comme Claude Lévi-Strauss le souligne dans une introduction écrite en 950528. à la découverte “d’états psychiques disparus de nos enfances”. comme il le fait ici. etc. Ibid. d’une étude de la façon dont chaque société impose à l’individu un usage rigoureusement déterminé de son corps » et en indiquant la prescience qu’eut Mauss d’un rapprochement possible entre ethnologie et psychanalyse : « Il fallait beaucoup de courage et de clairvoyance à un homme. Sans doute fait-il allusion au « coup-de poing-chelléen ». en 93. Ibid. Ibid. p. produits “de contacts 2 . préférant enchaîner en ces termes : « Ici se placent tous les tours de main. pour partir. les passe-passe. les gymnastes. la chasse. dans son tableau des « techniques de l’âge adulte ».. pour les sciences de l’homme. » Ainsi.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? raison lorsque l’homme a eu “le coup-de-poing chelléen” en main. la liberté de pensée et de parole de Marcel Mauss 525. à la liberté de ton frappante527. non le fait qu’il s’agisse du maniement d’une arme dont la présence induirait des phénomènes de violence interpersonnelle ou une activité cynégétique et guerrière. 527. l’athlétisme. Il n’en fait rien.

Gueules cassées. Elle le reste assez largement aujourd’hui encore. je suis l’un des hommes les plus velus du monde » (cité par M. dont on a vu qu’elle lui avait été familière. de la perte de contrôle des fonctions physiologiques les plus élémentaires. devenu par la suite professeur de littérature anglaise à l’université de Pennsylvanie. 366-368. constituent un autre mode d’accès privilégié à la physicalité du phénomène guerrier. xi).. À la guerre. Au fur et à mesure que s’est élargi le spectre de ce qui pouvait se dire en un tel domaine. Parlant un jour en public des caractères distinctifs des races humaines. probablement assez fondée ici”» (ibid.. 605). d’atteintes au corps de l’ennemi . 22 . Or. via la contamination de l’ensemble du langage combattant par l’obscène et le scatologique530. les sources font bien moins obstacle qu’on ne pourrait l’imaginer. p. en un tel domaine. restait hors champ. p. voyez-vous. cit. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. p. On notera en outre sa capacité à parler à la première personne. tout ce que la « langue fraîche » des combattants avait su placer sous le contrôle de la parole en termes d’expérience de la peur. quant à elles.. 996. op. 378. Fournier. Paris. ainsi qu’en termes de dépréciation de soi-même et des autres. 530. On signalera ici l’étude pionnière de Sophie Delaporte. Fussell. Éditions Noesis. p.C O M B AT T R E était stupéfiante. cit. Les sources médicales. Marcel Mauss. 53. les combattants du xxe siècle ont évoqué de plus en plus explicitement la physicalité de leur expérience du combat. P. Celles-ci n’ont été exploitées pour l’instant qu’à la marge53 : même si c’est plus souvent le discours médical sur le corps que de sexes et de peaux”. vétéran de la Seconde Guerre mondiale grièvement blessé en 95. Mais la corporéité de la guerre et du combat. et en particulier à faire état de ses propres expériences corporelles529. Mauss n’hésita pas à exhiber son mollet avec ses mots : « Ainsi. et pour se rendre compte qu’il allait se trouver “en pleine psychanalyse. les blessés de la face de la Grande Guerre. 529. a dit dans un livre admirable parce que étonnamment affranchi de toute pudeur académique. Paul Fussell.. op. Ibid.

Chartier. leurs effets de connaissance sur les atteintes physiques provoquées par l’armement moderne n’en sont pas moins spectaculaires. Quitte à courir des risques trop évidents532 en envisageant quelques « énoncés qui n’ont pas recours au langage533 ». cité par R. 23 . « L’histoire culturelle ». la théorie se risque dans les domaines non verbaux ou préverbaux où ne se rencontrent que des pratiques sans discours d’accompagnement. Il y a un brusque changement et la fondation. dont la belle carrière d’aventurier puis de romancier à succès n’avait encore jamais été traversée par une expérience de guerre. 996. près d’Antung. L’entour des corps  : les champs de bataille Pour mieux atteindre la corporéité du combat contemporain. L’opération théorique se retrouve soudain à l’extrémité de son terrain normal. Dans le cadre de ce chapitre toutefois. certains problèmes surgissent. Bruno d’Agostino.). qu’offre le langage fait alors défaut. 7. 83. in Jacques Revel et Nathan Wachtel. se produit le premier affrontement terrestre 532. p. in Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant (dir. 982. c’est sur d’autres accès possibles à la physicalité combattante que nous voudrions mettre l’accent. « Les morts entre l’objet et l’image ». De la VIe section à l’école des hautes études en sciences sociales. se trouve en observateur sur le fleuve Yalou. les Morts dans les sociétés anciennes. p.» Michel de Certeau. au titre de reporter de guerre. d’ordinaire si sûre. la Mort. l’Américain Jack London.Alain Schnapp. Et commençons par cet « entour » des corps combattants que constituent les lieux mêmes où ces derniers s’affrontent. telle une voiture parvenue au bord d’une falaise. au lieu d’être un discours sur d’autres discours qui l’ont précédé. 533. Paris. examinons-la « en creux » en quelque sorte. CUP et MSH. En avril 90. Une école pour les sciences sociales. à la frontière de la Corée et de la Mandchourie : c’est là que le 26 avril.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? l’expérience corporelle elle-même. Cerf-Éditions de l’EHESS. que les archives des services de santé des armées permettent d’atteindre. « Quand. quitte à nous éloigner d’elle un instant.

autant que l’on pouvait en voir à l’œil nu ou aux jumelles. Pas de drapeau au vent. du combat qui se déroule sous ses yeux : C’était la bataille – le lit d’un fleuve. l’observateur tirait d’étonnantes conclusions : Les armes de jadis accomplissaient plus simplement et rapidement leur mission que ne le font les armes contemporaines. quelques ombres furtives. La fusillade continua. En bref. c’était tout. elles tuaient plus de monde tout en dépensant beaucoup moins d’énergie. Seuls. ou croit observer. 2 . De la fumée s’éleva enfin dans l’air mais on n’apercevait aucun des antagonistes qui s’envoyaient à la mort. 30 avril 90. ces armes tuaient plus de monde. On ne voyait pas d’où l’on tirait. Tuer des gens aujourd’hui demande beaucoup de travail. 982. si frustrant. On ne voyait pas de Russes. si l’on suppose que le général n’est ni un idiot ni un boucher. pas une créature vivante ne bougeait ni ne se montrait dans les espaces verts entre les maisons. une bataille de fantômes […].C O M B AT T R E d’importance entre l’armée russe et les troupes japonaises débarquées sur la côte coréenne peu de temps auparavant. Cela semblait être. Voici ce qu’il observe. « La guerre invisible des Japonais ». pas de fumée aux cheminées. Tout d’abord. le vent de l’ouest qui soufflait de la mer. De ce type de rencontre. Paris. Les ombres noires [les Japonais] disparaissaient dans les saules. le sont tous par accident […]. les merveilleuses et 53. Les seuls hommes tués dans une guerre du xxe siècle. entre un imaginaire de bataille de type « napoléonien » et la réalité du premier combat « moderne ». et les fusils qui crachaient de l’île vide et du village désert53. malgré tout ce vacarme. 58 (le texte est daté « Antung. de calculs. le soleil qui inondait le tout. et ensuite. le bruit continuel mais irrégulier des coups de feu tirés sur un front de plusieurs kilomètres. 2 mai 90 »). p. Jack London. 0/8. in la Corée en feu. de temps et de réflexion. d’invention et de temps […]. Pas de fumée.

d’autant que leur expertise de la chose militaire se trouvait renforcée par leur accès à des informations de première main récoltées au sein des états-majors auxquels ils étaient rattachés. 25 . ibid.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? horribles machines de guerre actuelles ratent leur but. le 30 avril 90. il n’y aura plus du tout de massacres. eux non plus n’ont pas participé aux combats. Quand une armée arrive à dominer complètement. Mais dans le domaine de l’observation de la guerre et du combat. et ils ne disposaient donc d’aucune expérience 535. Et alors. 37-2 (article paru dans le San Francisco examiner du 5 juin 90). forçant précisément les soldats cherchant à survivre à s’y dissimuler du mieux possible. l’adieu d’un soldat à sa mère sera le même que celui qu’il lui fait aujourd’hui pour partir en vacances535. Faites pour tuer. sa faute d’appréciation n’est pas d’une nature fondamentalement différente de celle que commettent tant d’historiens du fait guerrier : eux non plus. l’autre armée se rend et cède ce dont elle est gardienne. Avec l’entrée en action des mitrailleuses. ou de trop haut. leur principal résultat est de rendre le massacre tout à fait inhabituel. Wiju. Quand les machines de guerre deviendront pratiquement parfaites. Pour autant. des canons à tir accéléré et indirect à grande distance. rien ne peut compenser une erreur de distance ou d’échelle : Jack London observe tout simplement de trop loin. eux.. J. p. ni même vu ceux-ci de près. En ce sens. Sur ces mêmes lieux de la guerre russo-japonaise. généralement. le champ de bataille se révèle dès cette date un lieu de terreur plus inhospitalier qu’il ne l’avait jamais été auparavant. des fusils modernes. ne regardent pas d’assez près. Sans doute s’y connaissaient-ils davantage. les observateurs militaires. virent beaucoup mieux que le reporter ce qui était en train de se jouer en termes de violence nouvelle. London. Grave erreur de jugement. « Des combats à grande distance ».

C’est à pied qu’il est possible d’apprécier les vues 536. creusés par les combattants pour se protéger des effets du feu. Certes. 26 .C O M B AT T R E concrète de ce que représentait l’intensité nouvelle du feu . 32. mais la qualité de leur regard procéda du fait qu’aussitôt les combats terminés. 2006. un sol modelé aussi par de fragiles talus de terre. Balkans). elle devient du même coup une précieuse empreinte de sa physicalité. les militaires français face aux conflits périphériques (afrique du Sud. parfois sont restées sur place les pelles individuelles que les soldats japonais plantaient devant leur visage. un sol ponctué de trous individuels de profondeur variable. C’est d’abord cela. aux divers documents d’archives. Olivier Chaline s’en explique parfaitement à propos du champ de bataille de la Montagne blanche (8 novembre 620). lorsqu’ils se trouvaient à proximité des positions russes : « En Mandchourie. qu’ils peuvent voir : un sol labouré. Ce développement sur les champs de bataille de la guerre russo-japonaise doit tout à ce travail très neuf. aux portes de Prague : « Une véritable histoire du combat ne peut s’en tenir aux textes. Olivier Cosson. La topographie du champ de bataille est aussi une source. Après ces combats qui pour les plus courts ont duré une semaine. ils arpentèrent longuement les lieux d’affrontement . horizons d’attente et expérience d’observation au début du xxe siècle. l’effet de réel de la visite des lieux d’affrontement peut constituer une expérience capitale. d’autant plus utilisable que l’urbanisation a largement respecté la Montagne blanche […]. le sol [était] véritablement entré dans le combat536. et quinze jours pour les plus longs. » Et puisque la terre remuée sous le feu constitue désormais un moyen central de la survie au combat. Mandchourie. en effet. p. thèse EHESS. et ils surent les regarder. coupé par des tranchées parallèles dotées d’abris profonds. ils constatent le stupéfiant ravage du terrain par l’armement moderne. même pour des historiens du fait guerrier travaillant sur des périodes plus reculées que la nôtre. si riches soient-ils. ultime et dérisoire protection construite par les soldats pris sous le feu .

Gabriel Chevallier. la Bataille de la Montagne blanche (8 novembre 1620). mieux. L’anthropologue britannique Nicholas Saunders a raison de le souligner avec force : le champ de bataille moderne est un 537. op. p. humilié du combattant du siècle suivant. recroquevillé. 27 . on peut voir avec netteté ce que l’épreuve corporelle du feu moderne a imposé d’efforts aux fantassins tenus de l’endurer : leurs plus humbles trous. Même sans outil. Chaline. visible – et même aussi visible que possible – du soldat du début du xixe siècle. c’est une trace d’une nature différente qu’impriment dans le sol la guerre moderne et les hommes qui subissent ses épreuves. Gabriel Chevallier. note-t-il. étreignant le sol et s’y enfouissant le visage538 ». au corps couché. 5. la plus ou moins grande raideur d’un versant. même réduits parfois à leurs ongles quelquefois et à leurs dents. les soldats du xxe siècle n’ont cessé d’inscrire sur le sol des champs de bataille la trace de leur volonté d’y enfoncer leur corps et de l’y protéger. leurs tranchées les plus sommaires disent la somme de travail physique consentie pour protéger les corps . en hélicoptère. là où tout au moins les traces du combat de positions restent encore visibles. Sur les kilomètres de front de la Première comme de la Seconde Guerre mondiale.. se souvenait ainsi du spectacle offert par ses camarades surpris par un bombardement inattendu : tel un « gibier traqué ». O. ou encore sur les immenses lieux d’affrontement du conflit irano-irakien des années 980. ils disent ce passage capital du corps redressé. en 930. les hommes étaient « secoués comme des pantins par les sursauts de la peur. 26. Un mystique chez les guerriers. 538. cit. en avion ou. Stock. ou bien à Diên Biên Phu. 930. la peur. c’est bien autre chose que révèle le survol des lieux de combat à moyenne altitude. comme le notèrent très bien les observateurs militaires en Mandchourie. p. la distance à parcourir. Paris.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? partielles. invisible. La proximité de l’aéroport de Ruzyne nous ˘ a permis également à plusieurs reprises d’envisager le champ de bataille depuis le ciel537. leurs plus simples abris. » Mais à partir du xxe siècle. Car.

C’est dans ce paysage de terreur silencieuse. il m’a si généreusement prodiguée. Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker (dir. in S. au front – tentaient de dire quelque chose de leur expérience corporelle du combat 50. sur place. je n’en ai jamais si bien pris conscience qu’en arpentant celui de Khorramshar.table ronde sur la littérature de guerre (6-7 décembre 1999). 2002. Nicholas J. Mémoires de guerre.C O M B AT T R E artefact. 28 . p. 73-750. 50. De loin en loin. lorsque fin 999 la possibilité m’a été offerte de visiter ce haut lieu des grandes offensives iraniennes – dites « offensives de Kerbala » – lancées contre les lignes irakiennes lors des années 980. ainsi que des bombes d’avion non explosées. l’œil distinguait des troncs de palmiers tranchés par le souffle des explosions. Téhéran. Saunders. À titre personnel. rendu moins nécessaire par les immenses champs de mines s’étendant à perte de vue. que les anciens volontaires de guerre iraniens qui nous accompagnaient – ex-bassidjis des années 980. Combattants iraniens (conflit Iran-Irak) .Combattants français (première Guerre mondiale). 200. Guerre et mémoire. « Objets de guerre ». Paris. Bayard. partis très jeunes. plantées dans le sable. 1914-1918. Regarder un peu attentivement les champs de bataille de la guerre moderne conduit en outre à s’interroger sur le rôle 539.). comme il ne m’en avait jamais été donné de voir auparavant. et donc un objet à prendre en compte et à analyser au même titre que d’autres productions humaines du temps de guerre539. Peu de barbelé également. IFRI. dès lors remplacées par d’immenses remblais de terre grise réalisés au bulldozer. La vue du champ de bataille révélait l’installation des combattants dans une guerre de positions – la dernière du xxe siècle – mais dépourvue de ces tranchées qui avaient caractérisé les « batailles de matériel » de l’espace occidental. Je remercie Éric Butel pour l’initiation à la guerre irano-irakienne que. et dont seules dépassaient les ailettes. encyclopédie de la Grande Guerre. et au pied desquels des sapes en demi-lune avaient abrité les soldats. volontairement.

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que jouent leurs traits spécifiques en termes d’expériences physiques comme en termes de représentations construites, par les combattants eux-mêmes, de leur propre violence et de celle de leurs adversaires. Quelques pôles antinomiques se dégagent ainsi nettement : l’opposition entre terrain dégagé et zones de forêt ou de jungle, par exemple. Ces dernières, tout en « démodernisant » l’activité guerrière (aviation aveuglée – d’où la tentation de la déforestation au Vietnam –, impossibilité de déployer blindés et véhicules…), favorisent le rapprochement entre le combat et l’activité cynégétique, entre chasse aux animaux et chasse au gibier humain, ce dernier, aisément invisible, se laissant difficilement approcher et constituant un danger permanent. Les forêts de Biélorussie ont sans doute joué ainsi un rôle non négligeable dans l’exacerbation de l’imaginaire cynégétique des « chasseurs noirs » si bien étudiés par Christian Ingrao5, ces braconniers détenus dans les prisons du Reich et lancés en 92 par Himmler, luimême grand chasseur, à la poursuite des partisans soviétiques, au prix de longs affûts et de battues hautement meurtrières. La dimension forestière, et donc sauvage, de ces « marges liminales […] et disputées de l’empire millénaire en construction52 » ne favorisa-t-elle pas les déploiements d’une violence extrême et de pratiques de cruauté autorisées explicitement comme telles53 ? Sans la forêt, qui permettait les longs affûts aussi bien que les grandes opérations de battue visant le gibier humain, et sans le danger attribué à celui-ci, on n’imagine pas que ces combattants de la Sonderheinheit Dirlewanger eussent « entériné le discours qui leur assignait – en tant que “sauvages” – une place spécifique dans le monde des hom5. Ch. Ingrao, les Chasseurs noirs. la brigade Dirlewanger, op. cit. 52. Ibid., p. 2. 53. L’auteur souligne en particulier que le conseiller ministériel Joel autorisait l’unité concernée à « tuer, brûler, mutiler/violer/profaner » dans les territoires à elle confiés, mais que revenue de ces derniers, elle resterait « sous haute surveillance » (ibid.).
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mes en guerre et accepté par avance que leur sauvagerie fût mobilisée contre des adversaires d’emblée animalisés5. » On opposera aussi volontiers les lieux d’affrontement densément peuplés (la ville, par exemple55, où le combat, là encore très démodernisé faute de pouvoir déployer en milieu urbain la totalité des ressources technologiques d’une armée moderne, se charge d’affects d’une rare puissance en fonction de la charge symbolique de la cité elle-même, de celle de ses différents quartiers, bâtiments, monuments, en fonction aussi de la présence sur place de ses habitants), à des emplacements dépourvus de toute population civile, où le terrain n’a pas de valeur intrinsèque ni de charge symbolique mobilisatrice : le désert (tout comme les airs et la mer) appartient à cette catégorie de lieux de combat où la lutte se réduit en quelque sorte à elle-même, sans débordement aucun hors de la sphère dévolue à la violence. Dans le désert de Libye, Pierre Messmer, officier de première ligne à Bir Hakeim, puis à El-Alamein, affirme ainsi n’avoir pas vu « un seul habitant, un seul chameau, un seul arbre, une seule maison56 » de toute l’année 92. Et il a su dire le rôle de cette forme de « vide » dans le tour particulier qu’adopte alors le combat :
Dans le désert, avancer ou reculer ne signifie rien, puisque le terrain n’a aucune valeur 57 […]. Pour les armées, le désert ressemble à la mer pour les escadres. On s’y déplace pour chercher l’ennemi ou pour le fuir […]. L’absence des populations civiles, l’inexistence de biens matériels à protéger ou à détruire donnent à la présence militaire, hors des combats, un caractère un peu surréaliste. Ici, la guerre est sans bavures : pas
5. Ibid., p. 2. On pourrait également se poser la question du rôle que joue la présence de la forêt, autour de Lublin, dans les pratiques de Judenjagd mises en œuvre par les hommes du 0e bataillon de police étudiés par Christopher Browning. 55. Jean-Louis Dufour, la guerre, la ville, le soldat, Paris, Odile Jacob, 2002. 56. Pierre Messmer, après tant de batailles. Mémoires, Paris, Albin Michel, 992, p. 90. 57. Ibid., p. 83.
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de réfugiés sur les routes, de villages détruits, de récoltes qui brûlent. Les malheurs de la guerre ne frappent que les guerriers. C’est pourquoi la guerre du désert, si dure aux corps, ne salit pas les âmes58.

De même les champs de bataille faits d’espaces plans et dégagés s’opposent-ils en tous points aux souffrances spécifiques qu’inflige la montagne : celle-ci réduit à l’impuissance une bonne partie de l’armement moderne : la marche, le creusement des abris dans la roche, le froid y épuisent les corps, tandis que l’éclatement des obus sur la pierre et le ricochet des balles confèrent aux bombardements et aux tirs une dangerosité accrue. C’est au total à une géographie, à une topographie, voire à une climatologie des lieux d’affrontement que conduit un peu d’attention à tout ce qui se joue du côté de la physicalité. Le sous-sol comporte d’autres enseignements peu à peu mis au jour par l’archéologie, plus particulièrement par l’archéologie du front ouest lors de la Première Guerre mondiale : la connaissance des objets utilisés par les soldats, de leur artisanat de tranchée, de leur alimentation, de tout ce qui a accompagné la vie des corps pendant la guerre, de ce qui les a nourris, protégés parfois, effectivement ou symboliquement, est à présent à portée d’un travail archéologique bien conduit59. Mais c’est d’abord aux corps encore enfouis dans le sol des champs de bataille modernes que l’on devrait demander de livrer leurs secrets. Ils ont d’ailleurs commencé de le faire. Et ils nous disent beaucoup, déjà, ne serait-ce qu’en répondant à cette
58. Ibid., p. 90-9. On notera qu’il s’agit ici d’un point de vue français, dont on se demandera s’il n’est pas influencé par la lecture de Lawrence d’Arabie : Allemands et Britanniques, pour leur part, étaient parfaitement conscients des enjeux pétroliers de la lutte. 59. Nicholas Saunders, « Vers une archéologie anthropologique de la Première Guerre mondiale », in J.-J. Becker (dir.), histoire culturelle de la Grande Guerre, Paris, A. Colin, 2005, p. 59-70. On trouvera en complément de cette communication une bibliographie détaillée sur le sujet.
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question infiniment simple en apparence, et pourtant capitale : de quoi les soldats sont-ils morts ? Jusqu’à quel point les intégrités corporelles ont-elles été disloquées par les effets du feu moderne ? Le plus souvent, nous ne le savons pas, ou nous ne le savons qu’indirectement et imparfaitement. Comment ontils ensuite été enterrés par leurs camarades, par leurs alliés, par leurs ennemis ? La question peut être posée aussi bien pour les soldats de la Grande Armée récemment découverts près de Vilnius, que pour ceux de la Première Guerre mondiale550, très nombreux encore à se trouver enfouis dans le sol après que toute trace des corps eut été perdue ; en aval, elle se pose aussi, bien qu’avec des finalités différentes – celles de la médecine légale –, pour les corps des combattants bosniaques exhumés des fosses proches de Srebrenica ou d’ailleurs. Au total, comment les corps ont-ils été traités – maltraités serait plus juste – sur les champs de bataille modernes ? Disons-le autrement : quelle fut « l’idéologie funéraire » des sociétés en guerre, à commencer par celle de leurs propres soldats ? Pour une part au moins, la réponse se trouve dans l’exploration du sol des lieux de combat. Car sur ce point, il est peu discutable que « les données de l’archéologie se différencient en qualité ou en quantité des sources écrites55 ». Prolongement des corps  : les objets On le sait : les objets qui nous entourent prolongent notre corps. Au combat, c’est du côté de l’accentuation des possibilités corporelles qu’ils s’inscrivent : leur importance est d’autant
550. La première tentative marquante à cet égard a été la fouille de la tombe d’Alain-Fournier et de ses camarades, dans la Meuse, en 99.Voir Frédéric Adam, alain-Fournier et ses compagnons d’arme. Une archéologie de la Grande Guerre, Metz, Éditions Serpenoise, 2006. 55. B. d’Agostino, A. Schnapp, « Les morts entre l’objet et l’image », in G. Gnoli et J.-P.Vernant (dir.), la Mort, les Morts dans les sociétés anciennes, op. cit., p. 8.
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plus grande que, très peu nombreux en comparaison de ceux qui peuplent la vie quotidienne, ils touchent au corps combattant tout en permettant sa survie. À son tour, notre contact physique avec eux – l’objet tenu à la main, porté sur le corps – produit un effet de réel dont un effort d’anthropologie historique peut difficilement s’affranchir tout à fait. Au tout premier rang, et par ordre d’importance : les armes, qui font le combattant. Avec l’arme individuelle en particulier – portée, tenue à la main par le soldat pendant des semaines, des mois, voire des années – pouvait se nouer, au temps du fusil à poudre de maniement délicat et dangereux, un rapport d’intimité d’une grande force. Le sergent Bourgogne l’atteste dans un passage de ses Mémoires où, en pleine retraite de Russie, il retrouve un camarade qui lui propose de mettre les armes en état, alors même que le narrateur vient d’égarer la sienne : « Il faut d’abord que je retrouve mon fusil, dis-je à Picart, car c’est la première fois que nous nous quittons. Il y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu’à toute heure de la nuit, au milieu des faisceaux d’armes, en le touchant, ou au bruit qu’il fait en tombant, je le reconnais552. » L’arme, on le voit, est ici investie d’affects puissants. Mieux : elle vit, littéralement, puisque par le contact tactile, le bruit de sa chute surtout, elle appelle en quelque sorte son propriétaire, qui ne peut envisager de l’abandonner sans la trahir. Sa perte, son oubli même momentané, était et reste d’ailleurs une faute gravissime, et nettement perçue comme telle par tout un chacun. En ce sens, l’ordre de destruction des armes individuelles transmis aux combattants de Diên Biên Phu lorsque toute résistance cessa dans la cuvette, le 7 mai 95, signifie infiniment plus de choses, du point de vue des combattants eux-mêmes, que la simple volonté de ne laisser aucun moyen supplémentaire de combat à l’ennemi. Car prendre ses armes, c’est se saisir de lui, c’est s’emparer, par métonymie, de son corps lui-même.
552. Mémoires du sergent Bourgogne, Paris, Arléa, 992, p. 5.
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D’où l’importance persistante des trophées d’armes lors des conflits contemporains, alors même que la guerre industrielle, qui permet la production en masse de l’armement et le remplacement facile des matériels, ôte toute rationalité apparente à la captation des instruments de combat de l’ennemi. En 9-98, les combattants ont consenti souvent d’énormes efforts, voire couru de grands risques, afin de ramener dans leurs lignes les mitrailleuses arrachées à l’adversaire ; et lors des années de guerre, de grandes quantités d’armes prises à l’ennemi ont été exposées sous forme de trophées, en Allemagne553 comme en France. D’autres furent de nouveau disposées à divers endroits de la capitale française lors de ce moment clé de ritualisation de la victoire que fut le  juillet 99. Aux municipalités qui en font la demande, on envoie d’ailleurs dès cette date des obus et des armes allemandes pour encadrer les monuments aux morts : détail d’une importance capitale, car ces armes prises à l’ennemi disent la victoire, autour du monument chargé de dire le deuil55. Autre conflit, mêmes pratiques : les armes ennemies sont restées des trophées recherchés lors du Second Conflit mondial, au niveau individuel comme au plan collectif : l’auteur de ces lignes se souvient parfaitement que lors des années 960, deux chars allemands encadraient l’esplanade des Invalides, à Paris, dans une transparente monstration de la victoire finale sur l’Allemagne. Le musée national de l’Infanterie aux États-Unis exposait en 200 des trophées de la guerre du Golfe, après que les visiteurs avaient été invités à marcher sur un portrait de Saddam Hussein placé à l’entrée555. Une pratique qui n’est pas seulement occidentale : à Diên Biên Phu, on continue d’exhiber les véhicules militaires abandonnés par les Français ; en d’autres endroits sont entassés d’immenses amas de ferrailles tordues en tous sens : les carcasses des avions américains abattus.
553. Susanne Brandt, Vom Kriegsschauplatz zum Gedächtnisraum : Die Westfront 1914-1940, Baden-Baden, Nomos, 2000. 55. Victor Demiaux, le phénomène des trophées pendant la Grande Guerre (1914-années 1920), mémoire de master 2, EHESS, 2006. 555. Ibid.
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Ce sont en fait les conditions nouvelles du combat moderne qui sont ici davantage en cause dans la rupture des liens personnels entre les armes et ceux qui les portent. À partir de la guerre des Boers précisément – ce conflit qui. ce que vinrent ensuite confirmer les expériences de la Première. Men against Fire :the problem of Battle Command in Future War. an Intimate history of Killing. Voir J. faisaient de chaque fusil un objet différent des autres. à travers le traitement infligé à son corps sur le champ de bataille 556. d’y être immergé dans la plus grande confusion ont fait beaucoup sans doute pour démonétiser une arme individuelle dont le rôle protecteur devint ainsi de moins en moins perceptible. A. Tout semble indiquer en effet que l’arme individuelle. a permis une véritable mise en service de l’armement moderne –. fruit d’une longue intimité. en particulier. le sentiment de ne compter pour rien sur le champ de bataille. et cette capacité de discrimination semble être restée opérante chez les combattants du xxe siècle. a subi un processus de désaffection. Bourke. l’absence de tout ennemi visible. au xxe siècle. op. Le fusil du sergent Bourgogne était déjà une arme standardisée : pour autant. ses différents modèles n’étaient identiques qu’aux yeux d’un observateur extérieur . Sans doute n’est-ce pas sa standardisation qui est ici en cause. systématisées en 97 par l’étude contestée du colonel Marshall556 ainsi que par d’autres travaux du même type. comparé à ce qu’il paraît avoir été cent ans plus tôt. l’affirmation du rôle de l’artillerie (responsable de la grande majorité des blessures dès 9-98).C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? Pour autant. Marshall. L’écrasement de l’ego combattant. au tournant du xixe et du xxe siècle. 97. pour leurs propriétaires. Colonel Samuel L. de minuscules détails. cit. Face-to-Face Killing in twentieth-Century Warfare. les premières constatations furent faites selon lesquelles les combattants ne se servaient pas de leurs armes. l’attachement à ses propres armes a sans doute beaucoup reculé. celui de s’y trouver isolé face à un ennemi quasi absent. 255 . Les effets du tir à longue distance. puis de la Seconde Guerre mondiale.

a Marine’s Chronicle of the Gulf War and Other Battles. ceux que les soldats du xxe siècle se sont créés pour eux-mêmes. pour mesurer ce qui a pu subsister du statut ancien de l’arme dans l’expérience du combat moderne. Scribner. semblent également s’attacher aux armes qui équipent par exemple les tireurs d’élite. Anthony Swofford. actuellement conservée dans les réserves de l’Historial de Péronne. dont toute la relation au combat passe nécessairement par l’instrument qu’ils ont appris à servir : il n’est ainsi pas étonnant que les tireurs d’élite dont fait partie Anthony Swofford557 lors de la guerre du Golfe de 99. devant leurs camarades ? Il se pourrait aussi que les affects liés aux armes aient pu se réfugier dans d’autres instruments de combat. se précipitent un jour sur des armes laissées par les Irakiens dans un bunker abandonné. cet outil de tueur. de très près sans doute. et cela n’est peut-être pas un détail –. et destinée à constituer son ultime sauvegarde lors du contact avec l’ennemi. Jarhead. dont le fourreau. en les modelant à leur main : on pense à ces dagues qu’ont fabriquées certains soldats de la Grande Guerre pour effectuer leurs patrouilles de nuit sur le no man’s land ou pour le « nettoyage » consécutif à l’assaut d’une tranchée : l’une d’elles. Les soldats soviétiques de la Grande Guerre patriotique ne prêtent-ils pas encore serment en embrassant leur arme. modèle de légèreté et d’équilibre dans la main. afin de rester silencieux. qui ont dû vivre l’expérience frustrante de ne jamais se retrouver en présence de l’ennemi. en dit beaucoup sur ce qu’a pu représenter une arme sûre. ils ouvrent les culasses. et bien des éléments de corporéité. a contribué à désaffecter ce prolongement capital de la physicalité que constituent les armes. personnalisée. est recouvert de drap bleu-horizon – le même que celui dont était fait le vêtement des soldats. 256 . constatent que les armes ne sont pas 557. Il faudrait donc y regarder de plus près. portée très près du corps. Bien des affects.C O M B AT T R E moderne. New York. 2003. de fabrication artisanale. donc. En professionnels.

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nettoyées. Ils pensent alors tenir enfin l’explication de cette stupéfiante absence de résistance à leur avancée : les Irakiens ne voulaient pas les combattre. Car à leurs yeux de spécialistes, il va de soi que l’arme de l’ennemi est l’ennemi lui-même. En outre, au xxe siècle, les armes n’ont sans doute rien cédé de leur caractère phallique originel558. Comme le rappelle Jean Guilaine559 à propos de la fascination persistante qu’exerce l’arc – ce premier instrument mécanique de l’humanité – au sein de nos sociétés qui n’en font pourtant plus aucun usage autre que « sportif », « bander », en langue française, signifie pour un homme prendre la position d’un arc que l’on tend : un exemple parmi tant d’autres sur la manière dont la « langue fraîche560 » se voit parasitée par le langage des armes dès lors qu’il s’agit d’évoquer le sexe masculin. Or, l’armement moderne n’est nullement désinvesti de ce type d’imaginaire. La presse de tranchée française de la Grande Guerre, dans des textes souvent obscènes56, n’a pas manqué d’assimiler canons en activité et pénis en érection. Le canon reste d’ailleurs accoté à l’idée d’énergie sexuelle, comme la langue verte l’atteste en désignant du terme d’« artilleur » un homme particulièrement actif au plan sexuel. L’arme la plus populaire aujourd’hui dans le monde – l’AK-7 créée après la Seconde Guerre mondiale par l’ingénieur soviétique Mikhaïl Kalachnikov –, dotée de son chargeur recourbé si caractéristique, cette arme avec laquelle les combattants des conflits de « basse intensité » aiment tant s’exhiber devant les photographes, constitue sur ce point un
558. Encore que l’arme puisse être aussi femme, ainsi qu’on l’apprenait encore aux recrues des casernes françaises jusqu’à la fin de la conscription. Sur les champs de bataille, au bivouac, en manœuvre, ne dormait-on pas avec elle ? 559. J. Guilaine et J. Zammit, le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, op. cit. 560. Je reprends cette expression à P. Fussell, À la guerre. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale, op. cit., p. 378. 56. Ainsi le poème anonyme « Le 75 au front », le troglodyte, n° 37, 0 septembre 96, p. -2.
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symbole transparent. Les inscriptions « Soddom Hussein » qui parfois furent peintes sur les bombes de l’aviation américaine en 99, jouant de manière transparente également sur le nom du président irakien, disaient elles aussi clairement cette dimension phallique du projectile, a priori pourtant moins chargé de corporéité que les armes individuelles. Le rôle performatif de ce type de représentation mériterait d’ailleurs d’être questionné de plus près encore : en 9, lors de la réduction de l’insurrection de Varsovie, des Polonaises furent violées par intromission de grenades à manche avant que leurs bourreaux ne déclenchent l’explosion562 ; à My Laï, lors du massacre du 6 mars 968, on sait que des combattants de la compagnie Charlie ont violé certaines femmes avec le canon de leur arme, puis mis à mort leurs victimes en appuyant sur la détente563. Ce qui paraît en jeu avec les armes a trait finalement à cette « expansion », à cette « dilatation » du moi qu’évoque Wolfgang Sofsky dans son approche de la violence extrême56, expansion ou dilatation dont elles constituent évidemment une composante déterminante. On ne peut rendre compte de la corporéité combattante sans elles. Or, la difficulté réside dans leur méconnaissance profonde de la part des spécialistes de sciences humaines et sociales. Les armes de guerre sont laissées aux collectionneurs, éventuellement aux pratiquants du tir sportif (ce sont parfois les mêmes), le goût de ce type d’objets ne pouvant manquer de passer pour assez suspect pour tout ce qu’il dit, dans l’espace civil pacifié, de fascination éventuelle pour la violence. Mais dès lors, tout un savoir véritable, et nullement
562. Ch. Ingrao, les Chasseurs noirs. la brigade Dirlewanger, op. cit., p. 82. 563. Michael Bilton, Kevin Sim, Four hours in My laï, New York, Penguin Books, 992. 56. En fait, Sofsky discerne cette « expansion du moi » dans l’activité de meute, c’est-à-dire de poursuite et de massacre. Il n’attribue pas de rôle particulier aux armes, alors que ce dernier nous paraît au contraire central (W. Sofsky, F. Kramer, A. Lüdtke, « Gewaltformen – Taten, Bilder », historische anthropologie – Kultur, Gesellschaft, alltag, op. cit.
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indifférent à la compréhension des pratiques et des gestuelles des champs de bataille, se trouve ici perdu pour les sciences sociales. Les musées militaires, à leur tour, non seulement ne comblent pas cette lacune, mais l’aggravent : les armes y sont présentées sous un jour désincarné, au risque de les transformer parfois en gros jouets inoffensifs565 ; les techniques du corps qui s’attachent à leur maniement, les effets de leurs projectiles sur les corps eux-mêmes restent absolument hors champ. Leur corporéité, si prégnante dès lors que l’on réfléchit un instant à leur usage, a été retirée d’elles par la magie de la muséographie. Esthétisées dans leurs vitrines, dévitalisées, les armes des musées militaires sont à ce titre efficacement vidées de leur sens. L’uniforme, cette enveloppe militaire du corps, constitue un autre élément capital de la physicalité combattante. Laissé lui aussi aux collectionneurs, il est généralement considéré comme un élément dépourvu d’intérêt par l’historiographie savante de la guerre moderne. Comme si l’uniformologie ne touchait pas à l’emblématique, et donc par là même à l’ethos de combat et aux systèmes de représentation. Précisément, la charnière du xixe et du xxe siècle constitue ici un moment capital. Avant cette date, il s’agissait d’être parfaitement visible, et non l’inverse, devant le mur des balles et les boulets. L’esthétique de l’uniforme liait la mise en œuvre de la violence de bataille à la beauté d’une tenue militaire qui atteignit, sous les guerres napoléoniennes, son apogée. La couleur vive des étoffes n’avait pas seulement pour fonction d’être signe de reconnaissance sur des champs de bataille noyés par la fumée que dégageait la combustion de la
565. C’est le cas au Mémorial de Caen, où les armes de la Seconde Guerre mondiale sont présentées (à l’origine par dérision) sous la forme de jouets placés dans des emballages plastiques. Cette présentation volontairement déréalisatrice crée au contraire une grande intimité entre le visiteur et les instruments de mort, et suscite une perception à la fois consommatrice et ludique des objets ainsi exposés. (Merci à Henry Rousso pour son témoignage direct sur cet aspect muséographique.)
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poudre noire. Comme les parties brillantes des tenues, elle était destinée à mettre en valeur le corps du soldat au combat. Les coiffures accentuaient d’ailleurs les tailles, et l’on ne doit pas sous-estimer ici la terreur qu’était censée occasionner la simple vue des hautes silhouettes de l’ennemi. Les armées du début du xxe siècle gardaient encore quelque trace de ces exigences anciennes en termes d’esthétique combattante. Le choix de maintenir le pantalon garance dans l’armée française avant 9 est bien connu. Mais même dans les armées où, à la même date, la fonctionnalité l’avait emporté et où l’on était passé à la couleur kaki, comme en GrandeBretagne, ou au Feldgrau, comme en Allemagne, on était loin d’avoir renoncé aux passements de couleur vive, aux pièces décoratives brillantes, voire aux couvre-chefs sans grande capacité protectrice, comme le casque à pointe de cuir bouilli en usage dans l’armée allemande. Leur raison d’être s’enracinait dans une très ancienne tradition de façonnage de la silhouette du guerrier. C’est après 95 seulement que le riche héritage uniformologique qui liait la mise en œuvre de la violence de bataille à l’esthétique de la tenue disparut de manière définitive devant les exigences du combat moderne. Celui-ci imposa désormais l’invisibilité. Il convient de prendre toute la mesure d’une telle évolution, non seulement en termes de transformation de l’expérience corporelle du combat, mais aussi de représentation de celle-ci au sein de nos propres sociétés. Cela signifie-t-il que l’uniforme ennemi, comme métaphore de son corps, ait perdu toute force d’attraction aux yeux des combattants du xxe siècle ? Non, sans doute. Si le casque à pointe des soldats allemands constitua un trophée personnel d’une valeur capitale pour les soldats français et britanniques des débuts de la Grande Guerre, la coiffe de l’ennemi ne paraît pas avoir cessé, lors du reste du xxe siècle, de constituer un élément convoité de la corporéité adverse, au titre d’une captation métonymique

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de sa tête ou d’une partie de celle-ci566. Mais il faudrait enquêter pour connaître le rôle joué ici par d’autres pièces de l’uniforme : insignes régimentaires, décorations, grades, ceinturons, par exemple. À moins qu’il ne s’agisse des montres enlevées au poignet de l’ennemi : les soldats soviétiques en exhibent souvent plusieurs exemplaires, à l’un et l’autre de leurs avant-bras, dans l’Allemagne qu’ils occupent en 95567, et leur valeur n’est pas seulement monétaire pour ces soldats certes peu habitués au luxe occidental : on retrouve en effet ces mêmes pratiques sur le front ouest, entre combattants bien mieux pourvus. La montre de l’adversaire représente évidemment plus qu’elle-même. Elle est aussi la vie de l’ennemi, celle qui s’est arrêtée, celle que l’on a prise. Sans doute est-ce à la recherche de cette même conservation propitiatoire que des aviateurs alliés se sont partagé des morceaux de la carlingue rouge de l’avion de von Richthofen après sa chute568, ou que, plus discrètement, tel groupe de combattants français, lors des combats de libération de la Bretagne, se partagèrent la toile des ponchos portés par les combattants allemands tués par eux à Pont-Scorff, le 0 décembre 9569. Sur d’autres champs de bataille, la découpe des corps ennemis,
566. la mort n’en saura rien. Reliques d’europe et d’Océanie, Paris, musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, 999. En donnant cette référence, nous ne cherchons nullement à rabattre de manière simpliste cette pratique des combattants occidentaux sur la chasse aux têtes présente chez tant de sociétés « primitives ». Pour autant, nous ne voyons aucune raison pour écarter d’emblée la question de comparaisons possibles. Pourquoi ne pas renvoyer aussi aux travaux de Krzysztof Pomian sur la collection, dont les trophées de guerre pourraient constituer une version spécifique en termes de pratiques d’appropriation de l’Autre ? (Krzysztof Pomian, Collectionneurs, amateurs, curieux, xviexviiie siècle, Paris, Gallimard, 987.) 567. Une femme à Berlin. anonyme. Journal, 20 avril-22 juin 1945, Paris, Gallimard, 2006. 568. Manfred von Richthofen, le Corsaire rouge, 1914-1918, journal de guerre, Paris, Payot, 932. 569. Ces microcombats ont donné lieu, localement, à une littérature de témoignage intéressante, bien étudiée par Benoît Corvez, Retrouver l’événement guerrier : les souvenirs posthumes d’un combat (pont-Scorff, 10-12-1944), étude
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puis la conservation de telle ou telle partie détachée par vivisection, ne s’inscrit sans doute pas dans une logique très différente : nous y reviendrons570. Corps combattant, corps animal Les corps humains ne sont pas les seuls à vivre, à souffrir et à mourir sur les champs de bataille : c’est aussi le sort des animaux qui les y accompagnent57. Qu’on en juge par cette plaque placée en 929 sur le fort de Vaux, dédiée « aux colombophiles morts pour la France » ainsi qu’« au pigeon de Verdun », c’està-dire au dernier pigeon (porteur du numéro 787-5, est-il précisé) qu’envoya le défenseur du fort le  juin 96, peu avant sa reddition :
De ce fort est parti pendant la bataille de Verdun, le  juin 96, le dernier pigeon voyageur du commandant Raynal (n° 787-5) portant le message suivant : « nous tenons toujours, mais nous subissons une attaque, par les gaz et les fumées, très dangereuse. Il y a urgence à nous dégager. Faites-nous donner de suite communication optique par Souville qui ne répond pas à nos appels. C’est mon dernier pigeon.» Le pigeon accomplit sa mission et a obtenu la citation suivante : « Malgré des difficultés énormes résultant d’une intense fumée et d’une émission abondante de gaz, a accompli la mission dont l’avait chargé le commandant Raynal. Unique moyen de communication de l’héroïque défenseur du fort de Vaux, a transmis les derniers renseignements qui
des traces, témoignages et mises en récit d’un microévénement, mémoire de DEA, EHESS, 2005. 570.Voir infra. 57. Il existe peu de travaux sur ce point. En attendant sa thèse : Damien Baldin, pour une anthropologie historique des relations hommes-animaux : le cas de l’armée française durant la première Guerre mondiale (1914-1918), mémoire de DEA, EHESS, 2005.
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ainsi que l’étymologie du mot sacrifice l’indique. op. ont favorisé l’imaginaire anthropomorphe à l’endroit des oiseaux 572. n° 252. L’anthropomorphisation si évidente de ce pigeon combattant ne doit pas nous surprendre . sacralisé. ces derniers se voient qualifiés. son corps devient relique : conservé. p. est arrivé mourant au colombier. le rôle du couple dans la protection et l’éducation des jeunes. À ce titre. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas les seuls dans ce cas : en 97. au prix d’un sacrifice de sa propre vie. Fortement intoxiqué. Ici toutefois.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? aient été reçus de cet officier. Par son courage. 2. pour une anthropologie historique des relations hommes-animaux : le cas de l’armée française durant la première Guerre mondiale (1914-1918). et en sacrifiant son corps. avec les différents équidés. à la Légion d’honneur. de « poilus à quatre pattes […] qui “travaillent” dur pour la victoire573 » par le Bulletin des armées de la République. parfois difficilement discernable. comme tant de soldats après leur mort. 27 juin 97. Cité par D. le chant assimilable à un langage : autant d’éléments qui. de longue date. Lors de la guerre d’Algérie. dans le « règne » animal. 573. p. notamment comme marqueurs de la présence des gaz. Comme celui des soldats tués. la nidification. il se transforme en objet muséal. Le « sacrifice » de la vie des oiseaux maintenus dans leurs cages aux premières lignes. le thème d’une solidarité de combat adossée à une quasiconscience de son sens chez l’animal frappe d’autant plus que les oiseaux ont été utilisés dans d’autres circonstances encore. 62. avec identité individuelle et décorations. il se voit attribuer à titre posthume une décoration équivalente. cit. Baldin. 263 .. l’oiseau s’est rendu sacré. Diplôme de bague d’honneur. Bulletin des armées de la République. date à laquelle les chiens de l’armée française sont dotés d’un véritable statut combattant. les chiens furent de nouveau intensément utilisés pour débusquer les combattants du FLN dans les grottes. » Ainsi le pigeon est-il censé avoir agi en quasi-connaissance de cause : il a accompli une mission à lui confiée par l’officier français. le processus décoratif se répétant 572. la bipédie. fruit d’un processus de domestication mené à l’échelle des soldats. est alors censé sauver des vies humaines placées en situation de dépendance par rapport aux animaux.

mais en ce moment. » Le début du xxe siècle et la Grande Guerre tout particulièrement n’en constituèrent pas moins un moment capital 57. dans la région de Barral. À l’Ouest rien de nouveau. les animaux soldats. histoire militaire des animaux des origines à nos jours. les signes d’un remarquable attachement en s’opposant à toute évacuation sanitaire […]. chien de la brigade de Mondovi (Bône). Paris.C O M B AT T R E alors dans les mêmes termes qu’au début du xxe siècle. ces cris de détresse. 26 . C’est ainsi que Gamin. de saisir 9 mitrailleuses. Le Livre de poche. au terme d’un pistage de cinq heures en terrain extrêmement difficile. alors qu’il avait décelé et suivi les traces d’une importante bande rebelle ayant franchi le barrage électrifié.  fusils-mitrailleurs. Erich Maria Remarque. ce ne sont pas des êtres humains. On peut dire que nous sommes tous capables de supporter beaucoup . 575. à la signification transparente : « Et pourtant. 200 [929]. A été le principal artisan d’une opération qui a permis de mettre hors de combat 50 hors-la-loi. après lecture de la citation suivante : A été grièvement blessé le 29 mars 958. La souffrance des chevaux blessés se voit ainsi très souvent assimilée à celle des soldats agonisant sur le no man’s land : « Nous nous asseyons et nous nous bouchons les oreilles. p. ce ne sont que des chevaux 575. est décoré devant le front des troupes en 958. On voudrait se lever et s’en aller en courant. 5. mais ces plaintes. pénètrent tout. Paris. Le Cherche Midi. 68. p. n’importe où. Anthropomorphisation des animaux : l’expérience de violence semble avoir décidément systématisé les opportunités de rapprochement corporel. pourvu qu’on n’entende plus ces plaintes ». Cité par Martin Monestier. tombé mortellement blessé à ses côtés. des munitions et de nombreuses armes automatiques individuelles57. écrit Remarque avant d’ajouter une phrase d’évitement finale. la sueur nous inonde. ces horribles gémissements y pénètrent quand même. N’a cessé de manifester au gendarme Godefroid. des grenades. 996.

juillet 992. Comme le dit Buffon dans son histoire naturelle : « Le cheval semble vouloir se mettre au-dessus de son état de quadrupède en élevant sa tête : il regarde l’homme face à face. Dès 870 à dire vrai. à moins qu’elles n’aient imploré d’être autorisées à le faire. 35). On n’insistera pas ici sur le fait qu’en Occident. extraordinairement douloureux pour les cavaliers. Guerres mondiales et conflits contemporains. si valorisant à leurs propres yeux. les impossibilités en ce domaine devenant plus criantes encore quarante-quatre ans plus tard576. le second doit accepter de cesser de « faire corps » avec celui-là. sinon de charger. Pourtant. Pour autant. de Cambrai en novembre 97. En vain. 33-7. des unités de cavalerie furent tenues prêtes pour exploiter les brèches. en affirmant notamment : « L’attaque à cheval et à l’arme blanche qui seule donne des résultats rapides et décisifs est le principal mode de combat de la cavalerie. 577. à propos de son rôle à la guerre : « Il partage avec nous les fatigues de la guerre et la gloire des 265 . du moins de poursuivre l’ennemi en retraite : lors de l’offensive de Champagne de septembre 95. n° 67. p.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? de rupture entre le cheval et l’homme au combat : sous la contrainte du feu moderne. ces derniers ne perdirent jamais tout à fait l’espoir. p. toutes les charges de cavalerie avaient échoué devant l’intensité et la portée nouvelles des armes. lors de celle de la Somme en 96. même si les cavaliers furent généralement démontés afin de tenir les tranchées. toute charge de cavalerie était stoppée net par un carré d’infanterie non ébranlé au préalable. tout discours sur le cheval ramène immédiatement à l’homme : le cheval a des jambes. le règlement français de la cavalerie de 92 continuait à attribuer à celle-ci un rôle de force mobile de choc. On notera que dès le temps du fusil à poudre. Ce découplage. une bouche qui fait figure de main du cheval. et suffisamment discipliné. Ibid. ce moment si valorisé.» (Francis Latour.. 578.» Et l’auteur d’ajouter. et qui est d’ailleurs le point de contact avec la main de l’homme. un pied. renoncer au cheval – cette créature la plus anthropomorphisée de leur bestiaire familier 578 – signifiait renoncer à un prodigieux 576. lors de la contre-offensive alliée577. Mais pour les combattants occidentaux du début du xxe siècle. comme en septembre 98. porte tout particulièrement sur la charge et sur la poursuite. « La deuxième division de cavalerie pendant la Grande Guerre ».

Ce sont d’ailleurs les chevaux qui. au sens originel du terme. L’auteur montre en outre les réticences profondes qui se sont attachées à la consommation de viande de cheval dans nos sociétés. citons également : Nicole de Blomac. Paris. 990. si limitées naturellement en termes de locomotion.» Ce passage doit tout aux travaux de François Poplin. et l’évolutionnisme. c’està-dire qu’elle leur ôte toute force. ont sauvé l’armée allemande à l’automne-hiver 9. Sur l’homme et le cheval. n° 2. la fameuse charge de Krojanty. anthropozoologica. Il est parfaitement évident à cet égard que les cavaliers qui durent manger leurs chevaux lors du siège de Metz en 870 eurent l’impression de commettre une anthropophagie. Au sein d’une abondante bibliographie. ne laissant aux cavaliers que le parti de tenter de combats. 579. Fayard. L’Union soviétique a utilisé 3 500 000 chevaux. Sans doute la Seconde Guerre mondiale verra-t-elle une utilisation massive des chevaux. d’endurance. Paris. Ils se plaignent en particulier de sa lourdeur (ils ne la digèrent pas) et de son caractère énervant. 1766-1866. la Gloire et le Jeu. n’a mis aux prises qu’un petit nombre de cavaliers ayant effectivement chargé l’infanterie d’accompagnement d’une unité de chars allemands. et que je remercie vivement ici. Vrin. Des hommes et des chevaux. Montbard. 3-33. 14-22 juin 1988. mais il ne s’agira plus de chevaux de combat . p. en septembre 939. en permettant un minimum de ravitaillement.C O M B AT T R E amplificateur de leurs propres possibilités corporelles. noble conquête du cheval à travers Buffon. 266 . l’Allemagne 2 750 000. paris. p. le canard. Dijon. et plus particulièrement le combat moderne en « campagne continue ». le conflit confirme au contraire le découplage de l’homme et du cheval de guerre intervenu vingt ans plus tôt. Le mythe des charges de la cavalerie polonaise en 939 n’en est d’ailleurs que plus intéressant : en fait. dont l’originalité est profonde. le navire et pourquoi pas le lapin ». 63-7. notamment sur le front Est 579. une faiblesse rendue plus sensible encore par cette activité la plus épuisante de toutes pour l’être humain : le combat. de vitesse. exigeant des stratégies discursives et des pratiques de boucherie très spécifiques pour pouvoir se faire admettre. on citera en particulier : « Le cheval. de force . 99. dont 750 000 participèrent au plan Barbarossa en juin 9. comme l’attestent les troubles gastriques dont ils ne cessent de se plaindre dans leurs lettres et leurs carnets. avant que ces derniers n’entrent en jeu et commencent le massacre. actes du colloque international Buffon.

Tallandier. l’aviation de chasse. investies à leur tour de l’ancien imaginaire équestre. j’irai dans l’aviation. Mais qu’un aussi mince incident de champ de bataille ait occupé jusqu’à nos jours une place si disproportionnée dans le souvenir historique du Second Conflit mondial. 933. et le statut qu’elle conférait à ceux qui choisissaient d’y servir580 : « Je ne veux plus vivre cette vie passive. p. je veux revoir le soleil et le ciel. mémoire de maîtrise. les combattants du xxe siècle – les cavaliers au premier chef – ont transféré pratiques et représentations sur d’autres « montures ». affectant de conserver leurs uniformes d’origine dans leurs appareils. 267 . et ce très au-delà des frontières de la seule Pologne. Une très grande proportion des premiers aviateurs venaient ainsi de la cavalerie. Benoît Douay. Transmutations. à laquelle toute l’armée de terre. s’élever au-dessus de cette terre qui n’est plus habitable. Ceux de Chamborants “sabrez !…”. 58. Université de Picardie. pour trouver le champ libre. Du cavalier à l’avion et au char : le passage. est condamnée. Paris. celle des avions. Henri deVersonnex.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? passer entre les blindés pour échapper au tir. 200. à travers un effort très consciemment poursuivi pour retrouver en elle le rôle de la cavalerie traditionnelle. Les qualités d’« assiette » du cavalier sur le dos de son cheval 580. allant même parfois jusqu’à y embarquer leurs éperons. Aujourd’hui. donc : celle des chars. écrit dans ses Mémoires un ancien cavalier 58. la cavalerie légère de cette guerre ». 29. l’infanterie comme la cavalerie. Ce sont en effet des cavaliers qui jouèrent les premiers rôles dans le développement de l’aviation de combat à partir de 95. il faut monter. révèle parfaitement la richesse de l’imaginaire qui s’attachait – qui s’attache sans doute encore – au cheval de guerre. Ma décision est prise. cet élément déterminant de l’acte de combattre et de l’ancien ethos de bataille. Je veux refaire des charges et des reconnaissances. C’est ce qui explique sans doute que faute de pouvoir espérer continuer à « faire corps » avec les chevaux.

979 (nouvelle version 200). écrit l’aviateur allemand Manfred von Richthofen. l’apprentissage du vol sur des appareils alors très instables n’avait-il pas quelque chose en commun avec le dressage d’un cheval difficile ? Avec les avions. ainsi retrouve-t-on la charge (celle des appareils ennemis. un avion. les modalités discursives ne laissant pas la moindre ambiguïté à cet égard : l’aviateur est le nouveau chevalier du xxe siècle. « On pourrait comparer les combats aériens aux anciens duels de chevaliers ». en ce domaine aussi. une mitrailleuse. ils se « cabrent ». journal de guerre. une éthique du combat de cavalerie peut se déployer à nouveaux frais. notamment dans la luftwaffe et dans l’US Air Force. 582. L’arme aérienne ne s’est sans doute jamais totalement dégagée de cet imaginaire équestre58. les avions vivent leur vie de chevaux. de le « monter ». En d’autres termes. la massification de la guerre : ainsi retrouve-t-on le duel (les écussons sur la carlingue renvoient à l’héraldique des écus de chevaliers en tournoi)582. les hélicoptères plutôt que les avions ont recueilli la plus belle part de l’héritage équestre. chaque modèle étant luimême comparé à des types différents de cheval : d’ailleurs.C O M B AT T R E étaient censées se manifester à nouveau dès lors qu’il s’agissait de « sentir l’avion ». 1914-1918. c’est le courage qui l’emporte.. ou moi. F. p. le Corsaire rouge. qui se « montent ». On retrouve ces noms de femmes donnés aux avions lors de la Seconde Guerre mondiale. Les avions. portent d’ailleurs des noms propres – des noms de femmes. 58. Coppola a particulièrement mis en exergue cet imaginaire cavalier dans tout le début d’apocalypse now. à l’image des chevaux583 – et les mécaniciens sont leurs palefreniers.” C’était un combat chevaleresque à armes égales . son fouet. au moins jusqu’à ce que les combats de groupe se généralisent en 96 . op. 268 . 29-30). en fin de compte. puis des fantassins au sol). et la mitrailleuse est sa lance. F. et. la valorisation de l’adversaire et de soi-même. il monte une bête aérienne. son épée. » (Capitaine aviateur M. de Richthofen. Les chevaux de bataille étaient généralement des juments. 583. comme le signale le nom de la re division de cavalerie américaine. et alors c’est : “Ou toi. Parfois. un peu d’entraînement sportif. cit. avant de poursuivre : « […] je choisis mon adversaire. En vol. tout au moins avant que ne s’impose.

F. aidé en cela par un recrutement privilégié au sein de la cavalerie traditionnelle. cit. leur « coque » et leurs « tourelles » (et même leur « gouvernail » pour les premiers modèles). 3-33. En France. avec leur « équipage ». le rapprochement avec le cheval est toutefois plus explicite avec le choix du terme « chars de combat » par le général Estienne (de même.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? Les chars furent. « Le cheval. sur le mode d’un navire franchissant les vagues. le char est bien une monture dont le blindage offre une enveloppe corporelle nouvelle. c’est à première vue la parenté avec les navires qui saute aux yeux. pour des raisons présentées alors comme physiques aussi bien que morales. les discours sont explicites : « Confiant. et l’on notera que l’équitation y figure encore aujourd’hui parmi les matières enseignées. le canard. l’homme rendit la bride. 586.. deviendront rapidement des régiments de « cavalerie ». rompre sa cohésion au combat. op. Mais rappelons qu’en filigrane l’imaginaire équestre n’en reste pas moins ici très agissant. le navire et pourquoi pas le lapin ». 269 . on observera que ce terme n’éloigne du cheval qu’en apparence : car à travers l’allusion à la vitesse et à la course (sur le même mode que pour les chevaux). à escalader à l’aide de leur étrave en forme de losange les obstacles du no man’s land. grâce à laquelle on peut charger l’adversaire. Si le nom de whipett (lévrier) fut donné aux chars moyens britanniques. Là encore. et. dans le cas des premiers chars lourds. on ne reste pas très éloigné d’un vécu de cheval. à travers l’allusion à la chasse aussi. Pour autant. Et il s’affirme concrètement lors de la mise au point des chars légers français entrés en ligne à l’été 98 : rôle clé des cavaliers. après avoir porté le nom d’ « artillerie d’assaut ». et légèrement en avant . Poplin. qui montent littéralement leur char en commandant par signes corporels. tout navire restant un cheval de mer 585. transmis par les genoux et les mains au mécanicien placé en dessous d’eux. Ainsi les tanks anglais dessinés par les services de l’Amirauté britannique en 95 : ces derniers étaient avant tout des cuirassés terrestres destinés. anthropozoologica. l’autre mode de transmutation du cheval. là encore. le terme allemand panzerwagen signifie char ou charrette586). Les unités blindées françaises. grinçant le sol de ses rudes 585. au même moment. p.

Maurice Gagneur (capitaine) et Marcel Fournier (lieutenant). derrière moi. près de Cambrai. Car les chars sont en eux-mêmes des corps. en novembre 998. Paris. des corps de femmes le plus souvent.C O M B AT T R E sabots. Ceux des chars d’assaut. Corlieu-Jouve [Robert Corlieu et E. écrivent deux anciens tankistes au début des années 930587. 99. » Il n’est pas étonnant. avant de me rendre à mon siège de pilote. 999. Et quand Yann Arthus-Bertrand exposa à Paris. Hachette. que le spectacle des chars éventrés ait pu constituer un spectacle déprimant pour les combattants de la Grande Guerre589. p. l’équipage. p. claque. 589.Yann Arthus-Bertrand. Car. Leur blindage est une peau de métal. op. cit. […] Plié en deux. avec les chars d’assaut. à partir de ce moment. la terre vue du ciel. dans ces conditions. un grand char Mark IV éventré par un obus reçu de plein fouet lors de la bataille de novembre 97. à l’heure qui vient. 932. des corps vivants. ses clichés de « La Terre vue du ciel ». Paris. 588. Les rapports militaires français le notent en 97 (B. p. écrit l’un d’eux. 08-09 270 . la vision de cette blessure béante frappa d’émotion ses découvreurs d’abord. le char se hâta vers le danger qu’il flairait […] ». l’étroite porte d’acier. Et il n’est pas certain qu’ait tout à fait disparu aujourd’hui le type d’affects que suscitait alors la vision tragique de ces cadavres d’acier : lorsque fut exhumé. le char et moi-même n’allons plus former qu’un seul et même tout : l’être que je vais lancer. comme l’indiquent les noms qui leur sont donnés. je veux embrasser d’un dernier coup d’œil notre “être”. dans la bataille588. Jouve]. La Martinière. sur les grilles du Sénat. faisant vibrer de frissons la carapace du char. 587. 26. Tallandier. la photo d’un immense cimetière de chars irakiens détruits en 99 produisit un attroupement quasi permanent de passants fascinés par le tragique de ce charnier de métal590. entre mai et octobre 2000. à l’abri de laquelle le corps du tankiste peut ne faire qu’un avec celui de sa machine : «Violemment. Paris.) 590. ses très nombreux visiteurs ensuite. 99. Douay. comme en courent sur les flancs du coursier que vient de chevaucher son maître .

ne serait-ce que dans l’éventualité d’une charge : une expérience sensible intense. lorsque les cavaliers chargeaient « en muraille ». ou encore Joukov à Moscou le 2 juin 95. les miliciens serbes devaient être fort conscients de cette résistance lorsque. 27 .C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? On comprend ainsi avec quelle subtilité s’est dénoué. mais aussi aux vibrations induites par les sabots des montures. un compagnonnage qui s’inscrivait d’abord du côté d’une intimité corporelle exigeant au préalable un apprentissage impitoyable 59. aux États-Unis. L’information est probablement controuvée. « Bons pour le service ». Lors des derniers combats de Tora Bora entre les combattants d’al-Qaïda et les forces américaines en décembre 200. 592. Odile Roynette. la rumeur se répandit qu’Oussama Ben Laden avait inspecté une dernière fois ses troupes. liée à la vue du danger. après avoir bombardé la localité croate de Lipik en octobre 99 et tué une partie des 59. op.. parfois dans les mêmes divisions592. comme le montre son rôle cérémoniel au sein des appareils militaires les plus modernes au début du xxie siècle. dans l’expérience de guerre du xxe siècle. Le cheval de guerre n’est mort que lentement : en GrandeBretagne. à commencer par les artilleurs. Celle-ci concernait au premier chef les cavaliers. Symboliquement. Belin. mais aussi bien d’autres catégories de soldats. au début de la Seconde Guerre mondiale. p. En outre. monté sur un cheval. p. Fussell. À la guerre. cit. l’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle. Maréchaux et généraux continuèrent de s’exhiber à cheval lors des grands défilés de ritualisation de leur victoire : les grands chefs français à Paris le  juillet 99. ce très long compagnonnage entre le combattant et les chevaux. 2000. pénétrantes jusqu’au tréfonds des corps. 273. de nuit. mais seule nous importe ici l’image alors diffusée en Occident : n’exprime-t-elle pas beaucoup sur un imaginaire équestre qui se refuse à disparaître ? Dix ans auparavant. certes. Paris. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. P. la cavalerie mécanisée continue de cohabiter avec la cavalerie traditionnelle. le cheval de guerre a d’ailleurs refusé de mourir tout à fait. les fantassins au combat devaient eux aussi compter avec les chevaux. 3-. certes.

un aspect capital de la corporéité du combat était saisie par l’œil mécanique avec 593. un des hommes de la compagnie Charlie. Ainsi la physicalité combattante ne peut-elle se comprendre pleinement si on la sépare de ce référent que constitue la corporéité animale sur les lieux de combat. l’activité de combat obligeait les soldats à penser. Le xxe siècle constitue sur ce plan un moment privilégié : une quinzaine d’années seulement avaient été nécessaires pour que la photographie se lie à l’activité guerrière. à aménager leur propre corporéité par rapport à elle. cit. Sim. Je remercie Élizabeth Claverie de m’avoir fourni cette information dans le cadre de son travail actuel sur les pratiques de guerre dans l’ex-Yougoslavie au cours des années 990. Avant que celle-ci ne se fasse plus rare jusqu’à devenir pratiquement absente (sinon au plan symbolique). Bilton. moins de dix ans plus tard. passa les trois heures du massacre à abattre les animaux du village59. avec les clichés pris en Crimée en 855-856 . en contiguïté avec elle. Dans l’œil mécanique. les techniques du corps  ? Au titre des énoncés non verbaux sur la corporéité du combat. op. M. 595. 272 . Four hours in My laï. à sa vivisection lorsqu’il devient cadavre. 59.C O M B AT T R E précieux chevaux lipizzans qui se trouvaient dans ses haras (une tête de cheval figure sur le blason de la ville). qui ne tua aucun être humain. c’est aux apports de la photographie de guerre que nous voudrions à présent nous attacher 595. op. Le corps animal se substitue ainsi aisément au corps humain lors des grands déploiements de cruauté : c’est ainsi qu’à My Laï. cit. Voir/ne pas voir la guerre. très présente encore au début du xxe siècle. Sans doute faudra-t-il s’en souvenir au moment de conférer quelque intelligibilité à tous les processus d’animalisation de l’ennemi : à sa chasse lorsqu’il est gibier. ils eurent l’idée de forcer les réfugiés venant de la ville voisine de Pakrat à marcher sur leurs cadavres593. K.

« Les routes sensibles de Robert Capa ». in Voir/ne pas voir la guerre. cit. en particulier. 995. Les conditions de la prise de vue par les premières caméras rendaient encore plus ardue la saisie du mouvement. Sirpa. Paris. Laure Beaumont-Maillet (dir. plus près qu’ils ne le seront jamais ensuite dans les conflits ultérieurs. Les années 930 – la guerre d’Espagne en particulier –. C’est ainsi que pour la Grande Guerre. mais d’une intensité 596. le bilan photographique et plus encore filmique du début du xxe siècle resta décevant 597. grâce à leur carte de « priorité 3 » qui leur donnait un accès quasi discrétionnaire aux lieux de combat. on ne dispose que de quelques mètres de film authentiquement tournés en situation de combat. mais ces clichés ont été perdus. à travers la transformation des conditions techniques de prise de vues et le rapprochement entre le photographe et ses sujets. Cité par Marianne Amar. Paris. p.. c’est que vous n’êtes pas assez près598. Mais c’est la guerre du Vietnam qui constitue le moment privilégié du dévoilement. On notera qu’un peu plus tard ont été pris des clichés des cadavres de communards en 87. 273 . Sur ce point. En fait. BNF. dans le cadre d’un conflit certes plus long. moins de trente années supplémentaires.). Pour autant. Galerie de photographie. Cette exposition au danger fut payée d’un prix élevé : alors que la Seconde Guerre mondiale avait occasionné la mort de trente-sept reporters de guerre. Voir/ne pas voir la guerre. les photographes ont été en effet « assez près ». 598. 597. op. Capa connu et inconnu. les premières photographies de cadavres furent sans doute prises lors de la campagne d’Italie en 859. les Films d’actualité français de la Grande Guerre. » Au Vietnam. voir Laurent Veray. lors de la guerre de Sécession596 . plus près qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant. apportent une documentation déjà nettement plus riche. ibid. 92. puis la Seconde Guerre mondiale. On connaît la célèbre injonction de Robert Capa : « Si la photographie n’est pas bonne. 200. le Vietnam provoque celle de quatre-vingts d’entre eux. et les premiers instantanés deviennent possibles au tournant des xixe et xxe siècles.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? les premières photographies de cadavres prises par Alexander Gardner après la bataille d’Antietam (septembre 862). en termes de dévoilement des techniques du corps.

La Documentation photographique. et de gestuelles qu’il faut savoir regarder longuement : ici. et où les « passants ». dans leur course pour échapper aux balles. là. « Hill 875 ». 2 . op. ibid. 603. Nous reprenons ce terme de J. Requiem.l’expérience civile. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. ibid. et H. Hélène Gédouin. déployant son corps dans une position parfaite602 . paraissent voler au-dessus du sol (Anne Duménil. Sites of Memory. Vietnam. sur les dernières photos avant la mort600 : qu’il s’agisse du photographe ou des combattants alors saisis par l’objectif. en outre souvent parfaitement contextualisée. novembre 967. Random House. 995. 2002. ailleurs encore. L’effort de publication poursuivi par cette « communauté de deuil599 » que constituent les anciens reporters de guerre du Vietnam permet d’accéder aisément à une documentation très riche. Il peut s’agir parfois de la simple mobilisation des sens devant la prégnance d’un danger. 70-7. P.. Faas et T. cit. c’est de mobilisation de tout le corps qu’il s’agit. 68-69. 600. 599. Faas. 2005. 2006. l’attention que révèlent les regards en particulier60 . henri huet. la tension lisible sur les visages. « Mékong. « Hill 875 ». 27 . p.C O M B AT T R E évidemment bien moindre. Requiem. Cambridge University Press. Taizo Ichinose. Delta. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. Page. p. « J’étais photographe au Vietnam ». la vitesse de déplacement d’un soldat est telle que l’objectif n’a pu le saisir avec netteté . Flammarion. un autre enjambe un obstacle pour se mettre à l’abri du danger. Chêne. On retrouve aussi ces mobilisations corporelles spectaculaires sur des clichés centrés sur la population civile.. Peter Arnett. 602. p. 22-23. 2). Voir aussi Larry Burrows. plus généralement. in H.Winter. Ainsi dans le remarquable livre de Horst Faas et Tim Page (eux-mêmes blessés comme reporters au Vietnam). Arnett. C’est ainsi que se trouvent dévoilés des éléments de physicalité inaccessibles autrement.. the Great War in european Cultural history. 972 ». New York. 60. un homme paraît affranchi de la pesanteur et voler littéralement au-dessus du sol603. novembre 967. la Guerre au xxe siècle. Paris. l’exposition au risque vital ne fait aucun doute. dans un groupe pris sous le feu et cherchant à s’abriter. Sites of Mourning. Celle-ci se trouve parfois centrée sur le dernier rouleau de pellicule. 997. comme dans ces rues de Sarajevo prises sous le feu des snipers. p. Paris.

C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? Ce n’est pas. à genoux. les soldats occidentaux combattaient « corps redressé606 » sur le champ de bataille. déjà : avant la mise en œuvre de l’armement moderne. Il en est d’autres. le fusil à poudre. 606. mais l’énergie des postures60. 978. Guilaine et J. 999. Odile Jacob. Cette posture leur était dictée par leur arme. de sens presque opposé. attire aussi le regard de préhistoriens penchés sur les premières représentations guerrières de l’humanité (J. Nous reprenons ici. en tant que telle. Zammit. on approche de tout ce qui peut se jouer du côté des mobilisations physiques aussi bien que psychiques. À travers le mouvement du corps face au danger mortel. Paris. Jean-Pierre Delarge. ce terme choisi par Hans Selye au cours des années 930 pour désigner toutes les étapes d’une mobilisation physique. c’est debout qu’il chargeait à la baïonnette contre le mur de balles qui lui était opposé.). Ils affrontaient le danger debout ou bien. pour un âge de la guerre fort éloigné de celui qui nous retient. cit. 275 . tel que le saisit l’objectif. les traumatismes psychiques de guerre. dont le rechargement ne pouvait s’effectuer que debout. à la rigueur. Sur les clichés du Vietnam apparaît avec une évidence sans pareille le tropisme du corps couché qui caractérise si bien l’expérience combattante du xxe siècle.Visages de la violence préhistorique. 605. Rupture que l’on a évoquée. Examiner les clichés de ces soldats saisis en situation de danger vital permet de rendre compte – de se rendre compte – de ce que la psychiatrie militaire veut dire lorsqu’elle parle de stress de combat. bien sûr. Paris. physiologique et psychique intense à laquelle le sujet ne peut se soustraire quand elle-même a pour objet de le soustraire à la mort605. du moins en apparence. Cette position verticale était certes imposée au soldat par les conditions technologiques du combat. histoire d’un pouvoir pédagogique. l’expérience combattante au Vietnam qu’il s’agit ici de comprendre. C’est un premier enseignement dont on aurait tort de négliger la valeur. le Sentier de la guerre. op. Et c’est donc également debout que le tireur faisait feu. Vigarello dans le Corps redressé. 60. Une énergie qui. l’expression de G. Louis Crocq.

22. Tout un ethos de la bataille stigmatisait les comportements corporels consistant à rentrer la tête dans les épaules et à l’abaisser face aux projectiles. Physiquement bien sûr. Michel Serres. Page. Dans une posture plus ou moins latéralisée (selon les emplacements. p. Paris. et cinglé par ces mots : « On ne baisse pas la tête607. 276 . in H. 608. Requiem. op.. et l’on distingue 607. les soldats enroulent leur avant-bras. demeure. lui. mais aussi moralement. p. Il fut immédiatement frappé d’un coup de plat de sabre sur le sac par son sergent-major.C O M B AT T R E mais elle était aussi hautement valorisée et valorisante aux yeux des acteurs eux-mêmes.. Le dos – « ce dos coriace et voûté comme une carapace […] [ce] mur dense et incurvé contre et dans lequel se laissent aller nos faiblesses609 » (Michel Serres). Mame. 2. les soldats se jettent au sol et souvent meurent de ne l’avoir pas fait à temps. Un siècle plus tard. le 9 juin 800. Mais tous ne le font pas. Robert Ellison. Coignet. Dana Stone. 968 ». on se tenait droit. 965 [re édition 85]. p. 999. pris sous le feu. Le Pommier-Fayard. « Khe Sanh. ibid. Lors de son baptême du feu subi au troisième rang à Montebello. ou bien leur main. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. Tours. Jean-Roch Coignet. 239. le thorax et l’abdomen sont plaqués au sol. La nuque fait l’objet d’une attention particulière : autour d’elle. 609. Souvenirs de J. plus exactement pour que restent protégées ses parties considérées comme les plus vulnérables. 30. Jean-Roch Coignet baissa instinctivement la tête au passage de la mitraille. L’œil mécanique des reporters au Vietnam permet de comprendre de quoi il s’agit exactement608 : les soldats ne sont pas seulement couchés . cit. ils organisent leur corps pour l’exposer le moins possible aux impacts. « Con Thien. Faas et T. p. exposé aux impacts. 967 ». une jambe (parfois les deux) se trouvant repliée pour tenter de couvrir au moins partiellement le ventre ou le bas-ventre. Variations sur le corps. la morphologie des individus ?).-R. » Car dans le danger extrême du champ de bataille.

et qui ne peut qu’endurer l’humiliation suscitée par sa propre terreur. « Comandantes. op. l’autre pour protéger la nuque. état-major et guérilleros : jeux de pouvoir à l’intérieur de la guérilla miskitu (Nicaragua. en cherchant à se déplacer le plus possible : c’est ce que les guérilleros miskitu de la contra antisandiniste. p. 98-98) ». D’autant que bien des variantes sont possibles : dans un milieu amphibie comme la mangrove. n° 36. p. à une hiérarchie d’importance entre les différents lieux du corps. cit. cherchant l’invisibilité. d’autres enroulent leur bras sur lui . Mais là encore. 27-60). impuissant face à l’intensité du feu. 200/. on pourra lire : Gilles Bataillon. Devant ces postures. la technique du corps semble variable : certains agrippent le rebord du métal . dans cette technique du corps mise en œuvre sous le bombardement ? Tout indique en tout cas qu’elle répond à un schéma corporel assez précis. qui essentialisent une « nature biologique de l’homme60 ». De la violence I1. on ne combat en général jamais couché mais à genoux. par exemple. à une représentation cohérente des parties de soi à protéger avant tout. issu de témoignages enregistrés. quel rôle joue l’apprentissage technique. Les savoir-faire 60. d’autres encore choisissent d’utiliser une main pour tenir le casque.. recelant évidemment un piège dont nous sommes bien conscient ? Pour le dire autrement. Séminaire de F. ont eux-mêmes enseigné au sociologue Gilles Bataillon qui les suivait. ils plaquent leur casque contre leur crâne. 32-322. à l’expérience acquise sur place à travers l’exemple des camarades plus anciens. dans la même tranchée et sous le même bombardement. D’où l’ambiguïté des conclusions que l’on peut tirer de l’analyse de telles images : d’un côté. 277 . recroquevillé face au danger. Héritier. précisément). et que je remercie ici pour son précieux témoignage (en attendant son ouvrage à paraître.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? ici des variantes individuelles : certains. choisissent de protéger leur tête : avec leurs mains. et aux réflexes « instinctifs » d’éthologie humaine – ces derniers _termes. on est tenté de ne voir qu’un homme couché. Cahiers d’amériques latines. Autant dire qu’il s’agirait encore d’une pratique d’ordre culturel. comment faire le partage entre ce qui revient à l’entraînement préalable (impitoyable dans l’acquisition des positions de survie. au Nicaragua.

Vietnam 966 ». Les corps. immobilisés. aménagent leur posture. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. Page. p. ils n’aménagent pas moins leur posture corporelle. Huet. si aisément assimilables à des victimes passives et totalement impuissantes. ces soldats couchés que saisit la photographie ne cessent pas tout à fait de demeurer des acteurs : recroquevillés. cit. les positions 6. souvent même au repos. Faas et T. Comme elle désigne le coût des fatigues corporelles engendrées par le combat moderne. partielle. quoique dans une grande confusion apparente.C O M B AT T R E issus de son entraînement et de son expérience. on note que ces soldats couchés bougent. l’objectif sait capter les grands épuisements physiques induits par l’activité de combat. qu’ils ne sont pas que cela6. de son endurance et de son courage physique paraissent peser de bien peu de poids face au feu anonyme. Les clichés se font ici moins rares. Dès la Première Guerre mondiale. plaçant finalement leur corps de façon à accroître leurs chances de survie. paraissent sensiblement moins passifs que sur les images fixes. Lorsque le film parvient à les saisir sous le feu. Cette complexité. les visages sont comme défaits62 . se parlent et. dans ce cas. Mais il est vrai que dans le cas des soldats filmés par Schoendoerffer. se déplacent. comme dans la Section anderson de Pierre Schoendoerffer (967). 8-9 (la photographie montre un soldat après  heures sous le feu viêt-cong). un effort d’attention montre qu’ils ne sont pas tout à fait cela. « An Thi. aveugle. on s’en rend compte au deuxième regard. choisissant telle position plutôt qu’une autre. ne serait-ce que parce que. ravalé au statut de viande à l’étal.. seule l’image est à même de la désigner avec une telle netteté. terrorisés. 278 . partiale. La photographie. 62. tend en outre à les immobiliser. in H. ces derniers ne subissent pas un bombardement mais un tir d’armes légères. qui caractérise le combat moderne : ne doit-il pas avant tout le subir ? Et l’on comprend dès lors que les termes de « boucherie » ou d’« abattoir » soient venus si souvent sous la plume de témoins des conflits contemporains pour signaler cette déshumanisation du corps. « Near An Thi. op. mettant en œuvre des gestuelles qui ne sont pas toutes identiques ni équivalentes. Devant ces clichés de soldats prostrés. Pour autant. Requiem. les soldats sont saisis après le danger. H.

Vietnam.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? de sommeil des soldats. On ne peut manquer d’évoquer ici le reportage photographique de Larry Burrows sur une opération héliportée effectuée le 3 mars 96563. p. 00-23. et pourquoi tant de combattants ont été à même d’évoquer leur sommeil profond jusque sous le martèlement. au prix de pertes lourdes. accroupi. Le photographe déclenche alors sans arrêt sur le chef d’équipage de l’hélicoptère où il a embarqué. 2002. 279 . quatre appareils sont abattus. 30-3 (la photographie montre des opérateurs radio après une journée d’opérations). montrent que ces derniers parviennent à dormir dans des positions impossibles à envisager en temps de paix . ibid. le visage de James Farley n’est tout simplement plus reconnaissable. En outre. il ne songe pas vraiment à dissimuler un visage que déforme la douleur. Flammarion. L’escadrille ayant été prise sous le feu viêt-cong. les corps paraissent écroulés sur place. le choc psychique du soldat photographié par Burrows également : saisi alors que morts et blessés ensanglantés s’entassent à ses pieds. Voir Larry Burrows. au cours de laquelle dix-sept hélicoptères devaient convoyer un bataillon de l’armée sud-vietnamienne jusqu’à une zone d’atterrissage située à 30 kilomètres de Da Nang. La confusion du combat est visible . Vietnam 966 ». Paris. l’objectif de Burrows saisit l’effondrement final : le sujet ne tient plus son propre corps . p.. Au retour. sans aménagement aucun des lieux de repos. recroquevillé au pied d’une caisse de munitions. On comprend alors que le combat constitue la plus épuisante des activités humaines. sous le titre « One Ride with Yankee Papa 3 ». souvent photographiées. il est frappant d’observer que la photographie s’est parfois montrée capable de rendre visible ce qui d’ordinaire ne l’est pas : le coût psychique des fatigues de la guerre. 63. sous une forme partiellement censurée (visages des victimes masqués). alors engagé dans une opération de sauvetage des hommes d’un autre appareil. jetés au hasard au milieu de ceux des camarades. Ce reportage célèbre fut publié dans life le 6 avril 965.

in H. Page. p. cit. la Guerre au xxe siècle. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. non dépourvue d’affects d’une force rare. il est seul. capte en 966. Vietnam. encore lui. une véritable proximité charnelle reste de mise. à l’issue de la bataille de Wagram (809). celle d’un bouche-à-bouche désespéré effectué sur un soldat mourant. op. 65. 6. 966 ». l’effusion qui pousse un combattant blessé vers un autre66 ou encore la manière dont se posent les mains des camarades sur le corps d’un des leurs récemment touché. Larry Burrows. transformés en un bétail humain attendant son sort. au Vietnam. Mais dans d’autres effondrements saisis par l’objectif. 66. L’expression est du général MacDonald. 1 .l’expérience combattante. là. En Corée. 76-77 (le cliché montre un centre de premiers secours. quand on combattait épaule contre épaule et en quelque sorte « cousus ensemble6 ». Mais il y a le corps de l’ennemi. même si le combat moderne a dispersé les combattants sur les champs de bataille. Ici. l’objectif saisit le spectacle d’un soldat pleurant dans les bras d’un autre. parfois les yeux bandés. avant le regroupement des blessés vers les points d’évacuation aérienne). Faas et T. S. Burrows. de ces corps viêt-cong attachés. tandis qu’un troisième fait le décompte des morts65. 25. on voit au contraire le rôle des camarades : la corporéité des combattants peut ainsi difficilement se comprendre en isolant les corps les uns des autres. Henri Huet a su capter la dépense physique d’un médecin blessé à l’égard d’autres blessés comme lui . 200. Requiem. La photographie révèle ici parfaitement ce que tant de soldats ont tenté de dire. Paris.C O M B AT T R E Dans ce cas. Les photos sont nombreuses. si maladroitement souvent. ils sont proches. à l’endroit de l’effusion qui lie – pour toujours parfois – ceux qui vont au combat ensemble. L. La Documentation photographique. accroissant une solitude du soldat face au danger qui n’était pas de mise au début du xixe siècle. Audoin-Rouzeau. dans un centre de premiers secours. Bien au contraire. p. Il n’empêche qu’entre soldats. 280 .. « South of the DMZ.

Chez l’officier. ou n’existent plus. Ce visage de tueur. où l’autre est soi. Je remercie le docteur François Lebigot. et très informée historiquement. saisit ainsi le visage d’un capitaine sud-vietnamien qui s’est emparé d’un suspect viêtcong. « La névrose traumatique. des capteurs ou des bourreaux – qu’à son tour l’œil mécanique parvienne à restituer avec tant de netteté. aux yeux de ceux qui les gardent. pourtant : sur la plupart des clichés de guerre. le 6 mars 968. pris pendant un repas intervenu à peu de distance du lieu même où venait de se produire. annales médico-psychologiques. des prisonniers. citons : François Lebigot. Dans une œuvre considérable. qui opère dans une zone du delta du Mékong dont il ne sortira pas vivant. Et peut-être n’est-il pas si étonnant que ce soient les yeux des combattants – les yeux des blessés. l’atroce massacre de 33 civils. Les clichés de la compagnie Charlie. quelques sourires sont même visibles.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? Cette fois. 28 . les dents de la mâchoire inférieure – les dents. le photographe Huynh Thanh My. pendant trois heures. la photographie l’aura rarement saisi. Et l’on comprend alors ce que la psychiatrie miliaire veut dire lorsqu’elle évoque l’échange des regards au titre de l’effraction traumatique la plus fréquente. ce sont plutôt les yeux de ceux qui sont regardés de la sorte que l’on a captés. la séparation corporelle est totale. pour la victime comme pour son bourreau. Le 0 octobre 965. Dans cet instant d’effroi où l’autre devient soi. ne s’était défendu : les poses sont abandonnées. psychiatre à l’hôpital militaire de Percy. à aucun moment. Il en est de même lorsqu’il s’agit non plus de blessés mais de morts : les postures saisies par l’objectif semblent dire une indifférence profonde devant les cadavres entassés. disent à leur tour cette indifférence totale à la mort d’un ennemi qui. la mort réelle et la faute originelle ». son regard paraît vissé sur l’ennemi. Le trauma 67. cette unique partie de notre squelette visible de notre vivant – se découvrent entièrement . Pas un regard n’est jeté à ces captifs dont le spectacle attire à ce point le nôtre : tout semble indiquer que ces corps entravés n’existent pas. pour tout ce qu’il m’a apporté en ce domaine. prend fin l’illusion d’immortalité67.

Faas et T. Larry Burrows l’explique en revenant sur cet extraordinaire reportage déjà évoqué. Les photographes de guerre. 282 . cette blessure de l’âme d’autant plus difficile à guérir que le sujet y tient comme à une initiation. cit. in Voir/ne pas voir la guerre. by the photographs who died in Vietnam and Indochina. certes : mais elle nous rapproche de son origine. p.. étaient eux-mêmes bien conscients des limites de l’œil mécanique. p. Page. la photographie ne peut nous la rendre tout à fait compréhensible. cit. enquête sur la condition de victime. Cela avait l’air documentaire. L’impression de désordre et de confusion est alors particulièrement frappante (voir note 6). au Vietnam. la photographie reste évidemment bien trop partielle et partiale pour en rendre compte à elle seule620. C’était frustrant69. pourtant si près du danger. cette blessure invisible. 997. lui qui proposa aux photographes qui l’accompagnaient de « porter un uniforme blanc pour souligner la pureté de leur rôle68 ». Paris. 8. commenta-t-il après coup. Que l’on nous comprenne bien : nous n’avons pas la naïveté de prétendre que la photographie ne ment jamais. voir Didier Fassin et Richard Rechtman. l’empire du traumatisme. On dispose de peu de films montrant le combat de très près. alors que luimême avait assumé tous les risques de l’opération de sauvetage photographiée par ses soins : « Le bruit des tirs.C O M B AT T R E de guerre. 98. On se gardera d’ailleurs d’universaliser et de banaliser le « trauma ». et c’est pourquoi nous n’avons pas fait référence ici à la filmographie. » La confusion du combat. 2007. 522-526. op. H. op. À ce sujet. Il s’agissait du général Irwin McDowell. 69. et qui s’en approchaient si volontairement. pourtant abondante lors de la Seconde Guerre mondiale. Requiem.. p. Cité par Clément Chéroux. comme le croyait un des généraux du Nord pendant la guerre de Sécession américaine. 30. « Mythologie du photographe de guerre ». et tout ce qui était en train d’arriver : essayer de le rendre visuellement fut extrêmement difficile. Faisons toutefois une exception pour la Section anderson de Pierre Schoendoerffer (967) : les soldats américains suivis par le réalisateur sont filmés pendant quelques minutes alors que la section se trouve prise sous le feu viêt-cong lors de l’une de ses missions. 68. Mais au moins a-t-elle 55. 620. Flammarion.

« l’immobilité et la rigidité étaient perçues comme des signes du contrôle de soi et de l’impassibilité qui pourraient […] être demandés 283 . dans la voie d’un surcroît d’attention. les gestes de présentation des armes. la logique profonde. Il y a d’abord le corps du soldat. en liant au sort des combattants – protagonistes premiers du phénomène guerrier – ces acteurs non pas nouveaux. lorsque la faible puissance du feu exigeait une concentration des hommes garante de l’efficacité du tir. une fois de plus en termes culturels. En prêtant attention aux interactions. aux dynamiques de violence qui se nouent ou peuvent se nouer entre combattants d’une part. les civils. mais transformés au xxe siècle en cibles privilégiées de la violence de guerre : les populations désarmées. la rigidité immobile du garde-à-vous. Au début du xxe siècle. ou anthropologique. Un tel apprentissage était également investi d’une dimension morale : le corps étant considéré comme un miroir de l’âme de la troupe. entre combattants et non-combattants d’autre part. tandis que les officiers devaient rester en mesure de diriger la manœuvre sous le feu en gardant chacun à portée de voix. Système  ? Où et comment regarder ? À cette question centrale tentons de continuer de répondre à présent sous un angle quelque peu différent. dont il faut tenter de saisir. on sait que les conscrits de toutes les armées occidentales étaient soumis à un « dressage » très dur dont faisaient partie la lente acquisition de la rectitude physique à travers les positions réglementaires. l’assimilation de l’ordre serré et de la marche au pas : héritage (non disparu aujourd’hui encore) des exigences du combat en usage moins de cent ans plus tôt.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? le mérite d’engager tout effort historique. essayons pour un instant de penser en système la physicalité du phénomène guerrier contemporain. Et avant tout ses apprentissages corporels.

pour ne prendre que cet exemple. Seuil. 2. l’expérience de la caserne en France à la fin du xixe siècle. Roynette. toujours à l’origine d’une grande souffrance physique. des divisions allemandes destinées au front de l’Est une fois entamé le grand reflux allemand du début 93623. Paris. mais c’était surtout la marche qui restait l’aspect central de la formation physique.C O M B AT T R E au combat62 ». G. t. d’une dureté parfois impitoyable en période de conflit. cit. p. 363. Paris. Le discours dominant sur les armées – songeons. 967. Ces apprentissages d’une nouvelle culture somatique. 28 . Pour ce qui était de l’entraînement lors de l’incorporation dans la division Gross Deutschland à partir du printemps 93. La pratique de la gymnastique s’était partout largement imposée. ait fait beaucoup pour « brutaliser » les combattants avant même toute confrontation au combat ou tout contact avec des populations désarmées : on songe ainsi à l’entraînement. 273. « Bons pour le service ». O. Ou bien à celui des troupes destinées aux 62.. parfois mortel. On ne peut évidemment exclure que le drill des combattants du xxe siècle. constituent selon nous un objet historique mal connu pour l’ensemble du xxe siècle. les soldats n’en étaient pas moins soigneusement préparés pour les immenses fatigues du combat. De la Révolution à la Grande Guerre. p. 2005. notamment dans les unités d’élite. histoire du corps. on peut lire le récit de Guy Sajer. Robert Laffont. le Soldat oublié. op. 622. par exemple. Mais parallèlement. 623. au topos de l’impitoyable formation des marines dans la filmographie américaine contemporaine – tend aisément à considérer l’instruction militaire moins comme une préparation corporelle et psychique en vue du combat que comme une entreprise de contrôle social et psychologique destinée à briser les individus pour d’autres fins que leur survie sur les champs de bataille. non sans quelque raison compte tenu de la rusticité de l’organisation des armées en campagne au début du siècle. grâce à la « production systématique d’un corps militaire622 » en pleine affirmation depuis le siècle précédent.Vigarello et Richard Holt.

lui avaient ultérieurement permis de 62. Bilton. en termes de passage à l’acte. dans un des témoignages considérés comme les plus riches sur la guerre du Pacifique. c’est sorti62. toute la programmation de l’entraînement à tuer. responsable du massacre de My Laï le 6 mars 968. Four hours in My laï. Sim. À la question du « pourquoi » posée par le journaliste. le… l’entraînement. empêche sans doute de comprendre ce qui se joue d’essentiel dans les apprentissages somatiques imposés aux soldats. Dès que l’on se penche sur les préparations corporelles subies par les combattants en temps de guerre. 7.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? opérations « search and destroy » et au « body count » au Vietnam . ce n’est pas l’entraînement ». Sledge. » Sans doute son interlocuteur a-t-il beau jeu de lui objecter que les « scalps et les mutilations. 285 . op. E. Et c’est en ces termes qu’il en vient à reconnaître que de tels apprentissages. contre lesquels il s’était insurgé au même titre que les autres. cit. durcis par le puissant effet du « retour d’expérience ». faut-il totalement rejeter l’idée d’un impact spécifique de certaines formes extrêmes de dressage corporel et psychique induites par la préparation au combat ? Pour autant. et sans doute aussi comme l’un des plus durs. bien au contraire. p. on est frappé de ce que ces derniers disent de leurs apprentissages préalables. voici comment s’exprime à son endroit un des soldats de la meurtrière compagnie Charlie. dans des conditions particulièrement atroces. J’ai simplement perdu la tête […]. il nous semble que l’antimilitarisme banal dont l’histoire savante n’est nullement exempte. M. Une fois commencé. Je tuais.. B. Néanmoins. prend ainsi le temps de décrire longuement son impitoyable entraînement au sein des marines au début de l’année 9. K. soulignant ainsi que l’acteur devenu témoin se disculpait à bon compte en incriminant la formation reçue. lorsqu’en 989 il s’auto-accuse à la télévision d’avoir mis à mort personnellement vingt-cinq personnes. il répond : « J’ai perdu la tête […]. avant que ces derniers ne soient confrontés à leur mise en pratique sur les lieux de combat.

Ce corps du soldat. l’auteur y insiste : « Dans les années d’après-guerre. p. Nos chefs savaient que si nous devions gagner et survivre.C O M B AT T R E survivre à l’expérience de combat : « Rétrospectivement […]. La question est pourtant d’importance. le corps des Marines fut en butte à beaucoup de critiques. Sledge. soignés. inhumaine et épuisante. de la part de personnes bien intentionnées qui ne comprenaient pas le degré de stress et d’horreur du combat. 286 . » Et en note. même très bien entraînés au préalable. C’était une sale affaire. comment ils ont été blessés et. dit-il. que nous aimions cela ou non. aucun entraînement préalable n’a pu totalement remplacer les leçons du champ de bataille lui-même : dans tous les conflits du xxe siècle. » Pour autant. brutale. et des obus explosifs a transformé la guerre en un massacre prolongé. d’une importance évidemment centrale : celui de l’atteinte à la barrière anatomique. il nous fallait être entraînés dans ce but de manière réaliste. les soldats novices. éventuellement. Les Japonais combattaient pour gagner. imméritées selon moi. Eugene B. compte tenu des immenses pertes de guerre au cours d’une 625. New York et Oxford. 98. regardons-le aussi sous un autre angle. on le sait. Oxford University Press. Les hommes doivent être entraînés de manière réaliste s’ils veulent y survivre sans s’effondrer mentalement et physiquement625. . On ne dispose guère d’une anthropologie historique de l’atteinte corporelle susceptible de nous dire de manière un peu compréhensible comment les soldats du xxe siècle ont été tués. les soldats eux-mêmes se sont montrés très avares de notations sur les atteintes infligées à leur propre corps. sauvage. j’ai de sérieux doutes sur ma capacité à affronter le choc psychologique et physique de même que le stress éprouvé sur Peleliu et Okinawa s’il en avait été autrement. ont subi des pertes considérables dans les tout premiers temps de leur arrivée sur les lieux de combat. With the Old Breed at peleliu and Okinawa. Quand ils avaient survécu. inhumain. La technologie des canons. de la mitrailleuse.

au même moment. l’on ne sait qui l’on blesse. aux lance-roquettes. en fait) s’éleva sans doute à plus de 2 millions. 627. dont le chiffre (très imprécis. et aussi aux grenades. Dès 9-98. 287 . Cette violence nouvelle infligée aux corps resta largement anonyme : en raison de la portée croissante des armes. Le nouveau mode de combat apparu à la charnière du xixe et du xxe siècle. en arrachant n’importe quelle partie de ces derniers626 : l’expérience combattante du xxe siècle fut d’abord. Tout indique que. et  % au Vietnam. on le sait. devenues à partir de 98 un des instruments majeurs du combat d’infanterie. qui l’on tue. le sentiment combattant de sa propre vulnérabilité corporelle s’est ainsi 626. Cette dépersonnalisation des modes d’atteinte à la barrière anatomique fut encore accrue par des armements nouveaux comme les mines – ces grands agents vulnérants de la Seconde Guerre mondiale et du demi-siècle qui lui succède – capables de tuer et de mutiler désormais hors de toute présence ennemie627. dans sa masse. propulsée par les nouvelles poudres apparues à la fin du xixe siècle.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? période qui connaît une mutation capitale non seulement de l’échelle. resta de type interpersonnel. dès le début du xxe siècle. a démultiplié les traumatismes physiques. Les mines représentent 3 % des tués de l’armée américaine entre 9 et 95. un vécu terrifiant du bombardement d’artillerie. auquel sont venues s’ajouter les explosions dues aux mortiers. Quant aux éclats d’obus projetés à haute vitesse au moment de leur explosion. qu’elle permet aux plus importants d’entre eux de dilacérer les corps en séparant. même si une part résiduelle de la violence. La balle moderne. l’artillerie fut en mesure d’infliger 70 à 80 % du total des blessures enregistrées dans les armées occidentales. infligea des blessures d’une gravité sans précédent en raison de sa force de pénétration et de l’effet de souffle accompagnant les impacts. ni qui vous blesse ou vous tue. mais aussi des modalités de l’atteinte corporelle. leur force vive devient telle. mal connue et quantitativement marginale. Cette proportion ne changea guère lors du Second Conflit mondial. aux bombardements aériens.

mais aucune. qui redoute toujours de mourir. p. » Sentiment de transgression très fort aussi que celui qui a trait à toute inversion du « dedans » et du « dehors ». n’est pas autre chose en fait qu’une enveloppe fragile. cit. » En un tel domaine. que l’on nourrit. 979. 629. que l’on orne avec tant de soins. Fussell. les entrailles sont bien plus visibles qu’il n’est normalement décent de l’imaginer63 ». Encore faudrait-il être en mesure de mieux comprendre la gravité différentielle des blessures. Mary Douglas. qui soit plus profondément enracinée628. 3-32. en prolongement des notations de Mary Douglas629 : « Cela n’empêche que la vue des muscles déchirés et des cerveaux répandus sur le sol nous rendaient malades ». op. que l’on soigne. l’instinct de conservation n’a peut-être pas de forme plus illogique que celle-là . 63. Paris. 288 . 379. « Il est affreux de constater que le corps humain.. où l’on voit le siège terrestre d’une âme immortelle. écrit un lieutenant de marines. M. Atla. Éd. peu de temps après la fin de la guerre du Vietnam. Paris. essai sur les notions de pollution et de tabou.. op. pleine de matières répugnantes630. À la guerre. p. note en une provocation révélatrice Paul Fussell. Maspero. À cet égard. 628. puisant ici à son expérience de vétéran du Second Conflit mondial. il semble bien que ce soit l’atteinte à l’abdomen qui concentre la charge d’obscénité la plus forte : « À la guerre […]. 98 [967]. 630. 88. cit. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. Philippe Caputo. moins en fonction de pronostics médicaux « objectifs » qu’en termes subjectifs de schéma corporel. De la souillure. ne supporte jamais plus mal l’idée de sa fin que s’il s’y ajoute la menace d’un écharpement total de son être physique . non plus. P. p.C O M B AT T R E trouvé prodigieusement aiguisé par la diversification et l’efficacité croissante des armes. il est frappant d’observer l’immense sentiment de transgression qui semble s’attacher à l’idée du démembrement de son propre corps. le Bruit de la guerre. Bloch. comme le notait si bien Marc Bloch dans l’étrange Défaite : « L’homme. l’étrange Défaite.

» Dans les deux cas de figure ici évoqués. il ne saigne pas. l’un qui fait allusion au « nettoyage » des bunkers ennemis au lance-flammes. plus gratifiante aussi peut-être du point de vue de ceux qui l’infligent. Fussell. 2. op. Paris. comme des poings… Et ce qui bouleversait mon père plus que ces yeux couleur de plomb. 289 . psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale. À la guerre. Des pieds sortaient de ce grouillement pétrifié des morts. c’était qu’il n’y eût pas de plaies. Or. c’est sur elle que jouait l’amiral William Halsey. le corps de l’ennemi n’est pas ouvert. au moins dans le champ discursif. p. lorsqu’il déclarait à propos de ces « grands singes bestiaux » qu’étaient à ses yeux les Japonais : « Nous sommes en train de les noyer et de les brûler dans tout le Pacifique. On comprend mieux dès lors la force de terreur des grands écrasements corporels sous les chenilles des chars. » Cette transgression de la mort infligée sans ouverture du corps. une mort plus cruelle à l’encontre de l’ennemi. 736. les noyers de l’altenburg. plus ou moins nus.André Malraux. chef des opérations dans le Pacifique Sud. très profonde. et ça fait exactement le même plaisir de les brûler que de les noyer633. l’autre aux modalités de la guerre sur mer. t. après la guerre du Golfe de 99. cette révélation que des combattants irakiens avaient été enterrés vivants dans leurs positions par l’avance des bulldozers américains. Pas de sang632. 633. orteils crispés. évoquant son père confronté à un groupe de gazés pendant la Grande Guerre : «Tous morts. ou la gêne profonde que produisit aux États-Unis. Autre transgression ici sans doute. cit. retombés sur un pillage de vêtements lacérés.. p. On comprend mieux aussi la stupeur face à une 632. sans écoulement du sang. « Bibliothèque de La Pléiade ». que ces mains tordues sur l’air vide. 62. 996 [98]. André Malraux le suggère. Gallimard. cette énonciation d’une absence d’atteinte à la barrière anatomique permet de revendiquer. cramponnés les uns aux autres en grappes convulsives […].C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? Mais le combat moderne permet d’autres atteintes corporelles sans que se trouve ouverte la barrière anatomique. Cité par P. la plus profonde peut-être.

op. Plus près il y a Lensen. Ce dos là-bas. absolu. des soldats en pleine possession de leurs moyens physiques tombèrent morts brusquement. le Soldat oublié.. n’est pas le dos de n’importe qui. Frösch… Frösch reconnaissable entre un million635… ». G. qui constitua l’expérience première de la majorité des combattants occidentaux au xxe siècle. et rien ne lui permet de distinguer un Boche de l’autre. revient vingt ans plus tard sur la grande retraite de 93-9 : « Aucun uniforme n’est aussi spécialement étudié que l’uniforme allemand pour faire de l’homme un soldat. C’est celui de Schlesser. le mot camarade. comme ce fut le cas à Diên Biên Phu où. Kellermann. on mesure à quel point la « campagne continue ». ces derniers ont bien été confrontés à des expériences corporelles – et bien évidemment psychiques – sans précédent aucun dans l’histoire de l’activité guerrière occidentale. et là. Pour l’autre partie du monde il y a le soldat boche. 999.C O M B AT T R E mort du combattant par épuisement total. unifié. c’est celui de Solma. et pas un civil en soldat. C’est son casque. Roger Bruge. faute de possibilités de repos et d’évacuations sanitaires. Du point de vue d’une anthropologie historique du corps. Lindberg. et aussi son casque. alsacien et engagé volontaire dans la division GrossDeutschland. qui désigne un soldat identique à un autre soldat est dépassé […]. Puis il y a Prinz et Halls. Perrin. les hommes de Diên Biên phu. Paris. 635. peint de la même couleur que plusieurs millions d’autres. 8. engendra des conséquences somatiques considérables en termes d’épuisement physique et de prolongation interminable de la durée des situations de stress. Il y a le corps des camarades. lisons ce passage de Guy Sajer alors que ce dernier. Pour tenter d’en saisir l’extrême importance. il n’a rien de comparable avec les quelque cent ou deux cent mille qui ont été emboutis dans la même série. Pour nous. 290 . Sajer. sans blessure aucune63. cit. Lignes d’une grande 63. plus haut à droite. p. À travers cet exemple limite.

lorsque cela est possible. qui n’avait été l’objet d’aucun 29 . aux fins d’inhumation . ils organisent de brèves cérémonies. et qu’ils sont devenus cadavres. ils s’imposent même la terrible tâche de collecte des fragments corporels dilacérés et dispersés par l’armement moderne.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? profondeur sur la physicalité de la présence des camarades et sur l’importance de cet entour du corps que constituent les pièces de l’uniforme. unique. ils tentent d’éviter la pratique des grandes fosses communes – et donc de l’anonymisation de la mort – pour les corps de leurs camarades. En bref. Un uniforme qui ne crée nullement l’indifférenciation corporelle. dans la mesure du possible. ils ritualisent la mort au combat. les soldats sont confrontés au double défi de la mort de masse et de leur épuisement physique personnel sur le champ de bataille. Le cadavre du soldat. puis ils multiplient les précautions pour que les noms des morts ne soient pas perdus. les cadavres se voient sacralisés comme jamais ils ne l’avaient été auparavant dans le cadre de l’activité guerrière occidentale : les grandes nécropoles construites sur les lieux de combat européens après les deux conflits mondiaux constituent à cet égard des constructions idéologiques qui se sont imposées d’autant plus aisément qu’elles s’inscrivaient en continuité avec les pratiques combattantes des temps de guerre. et consentent une grande énergie physique pour creuser des fosses individuelles dans les zones d’arrière-front. parfois pour sculpter et dresser de véritables pierres tombales . ainsi que l’on serait tenté de le croire en faisant trop confiance à ce que le mot désigne : il est au contraire le lieu même du renforcement de l’identité corporelle de chacun. allant jusqu’à dessiner des schémas de localisation des sépultures afin de les envoyer aux familles. pour organiser des tombes imitant les sépultures des cimetières civils. Le xxe siècle s’inscrit ici au titre d’inflexion majeure : alors que dès les semaines initiales du Premier Conflit mondial. Il y a les corps des camarades une fois que la vie les a quittés. irréductible. ces derniers ramassent les morts (et courent parfois de grands risques pour ce faire) .

« Ce que l’on sculpte […] dans la chair humaine. «Violences extrêmes ». 32. impose au début du siècle suivant un respect nouveau. M. d’échange. est moins un ennemi qu’un adversaire. la totalisation de l’activité guerrière occidentale fait son œuvre : l’adversaire devient l’ennemi. un vaste moment de parole spontanée. p. en tout cas à cette échelle.C O M B AT T R E égard particulier en Occident jusqu’au milieu du xixe siècle (les premiers signes probants apparaissent lors de la guerre de Crimée).. En l’occurrence ici. d’une conception du combat selon laquelle celui que l’on blesse et que l’on tue. À celui-ci. Et sans doute est-ce à la Noël 9 que prévalut. écrit Mary Douglas636. cit. C’était encore le cas en Crimée en 855. une image de la société combattante ? Sur la question du but réel de la torture. Comme le montrent depuis la guerre d’Irak de 2003 les cérémonies de retour des corps sur les aérodromes britanniques ou américains. contrairement aux idées reçues. ce moment de « fraternisation » fait figure de manifestation ultime. à ce titre. De « faire entendre » 636. il se voit transformé en un objet sacral. on a longtemps parlé en temps de guerre. Revue internationale des sciences sociales. Précisément. celui qui vous blesse et qui vous tue. essai sur les notions de pollution et de tabou. et aussi lors de la guerre franco-prussienne de 870-87. pour la dernière fois au xxe siècle. Douglas. Raphaëlle Branche et Françoise Sironi écrivent que. Il y a le corps de l’adversaire. op. Françoise Sironi. entre soldats qui s’affrontaient. lors des trêves de ramassage des blessés en particulier . De la souillure. à cette échelle tout au moins. lié à l’individuation croissante au sein des sociétés occidentales. il n’a jamais cessé de l’être depuis lors. c’est une image de la société ». 637. dans les minces interstices permis par le combat. « La torture aux frontières de l’humain ». Raphaëlle Branche. celui-ci « n’est pas de faire parler mais de faire taire637 ». n° 7. Il est ainsi devenu le corps d’un camarade. de jeu parfois. 292 . Après cette date. tombé pour une cause précise .

Supplicié. au Vietnam. Sémelin. cannibalisé. xiii. possédé. à l’Indochine. qui mériteraient de longuement nous retenir comme telles. 200.. Paris. en revanche. plus intensément peut-être. 998. p. à la Corée. vers le centre. purifier et détruire. psychologie de la torture. Usages politiques des massacres et génocides.. Dans le cas de l’ex-Yougoslavie. les lieux privilégiés à cet égard sont ceux où le sentiment d’altérité de celui que l’on combattait fut particulièrement marqué : on songe au front de l’Est à partir de 9. comme ce fut le cas derrière les murs d’Abou Ghraib. sinon à l’Irak depuis 2003. Logiquement. et Françoise Sironi. Gallimard. certes pas vraiment comme les autres… mais aussi comme les autres60 ». Amsterdam. cit. le Corps humain. Sémelin. au théâtre Pacifique à partir de 92. de les tordre. 999. purifier et détruire. en effet. la torture et l’armée pendant la guerrre d’algérie (1954-1962). de les découper. p. Usages politiques des massacres et génocides. on retiendra particulièrement : Raphaëlle Branche. à travers lesquels l’exécutant exprime quelque chose de sa propre identité638. Et à ce titre. p. op. J. J. les « méthodes des tueries » sont à appréhender « comme une activité humaine.). Éditions des archives contemporaines. cit. il faut noter le rôle de l’incertitude sur l’identité de l’Autre ethnique comme facteur décembre 2002. op. Maurice Godelier et Michel Panoff (dir. 639. 280. constituent des actes culturels à part entière. C’est en ce sens que ce que l’on nomme par facilité les « atrocités de guerre » méritent sans doute de passer de la périphérie. Les lieux et les moments où des ennemis de guerre se sont livrés à tels actes dessinent évidemment des configurations chaque fois spécifiques. p. » Dit autrement. Sur la torture. « c’est bien dans le contenu caché du corps que se joue l’essentiel639 ». 60. Odile Jacob. 293 . des marges où elles se trouvent souvent rejetées par l’historiographie et par la mémoire ordinaire des conflits. 59.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? sans doute aussi. Bourreaux et victimes. Paris. 638. 356-357. Jacques Sémelin a raison de le souligner : « Les manières de s’emparer des corps.

cit. De la violence. Héritier (séminaire de). op. de la mettre au jour au sens propre du terme. 29 . Quatre emplacements corporels paraissent systématiquement visés par les pratiques de vivisection et de manipulation du corps : l’abdomen. Genocide : an anthropological Reader. L.. précisément. p. in F. op. elle seule permettant une approche du pourquoi. tout effort d’intelligence des actes commis se voit bloqué par la révulsion qu’ils inspirent. lieu privilégié d’une gamme de gestuelles très variées : martelage complet de la face rendant celle-ci non reconnaissable . A. le visage enfin. la main (section des phalanges. et notamment : « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie. Il n’est pas difficile de repérer dans ces pratiques de cruauté – et c’est bien en cela qu’elles sont pratiques de cruauté. 99-995) ». depuis le théâtre Pacifique jusqu’à l’Algérie . « Dead Certainty : Ethnic Violence in the Era of Globalization ». Hinton (dir. notamment par la découpe corporelle6. essorillement. l’appareil génital. Mais de toute façon. des doigts ou du poignet lui-même) . Appadurai. précisément – des modalités particulièrement radicales de l’atteinte à la filiation62 : abîmer un visage. 62. La question qui doit primer serait donc celle du comment. qui reste la plus susceptible de créer les effets d’intelligibilité qui nous manquent en un domaine où. objet de gestes de castration partielle ou totale . section complète du cou et détachement de la tête.. in A. scalp de la chevelure . c’est porter atteinte au plus 6. Nahoum-Grappe. à la théâtralisation de l’atteinte. 273-323. il nous semble que c’est une attention particulière aux lieux du corps les plus souvent visés. crevaison des yeux. Nous renvoyons ici une fois encore à V. cit.C O M B AT T R E de déclenchement des massacres entre voisins : les gestuelles de violence pourraient avoir alors pour objet de créer la différence qui fait défaut. C’est aussi dans ce type de logique de dévoilement que s’inscrirait le génocide rwandais de 99. 286-303. attesté dans un grand nombre de conflits du xxe siècle. énucléations . p. à la manière dont ils le sont. que visent les pratiques d’éventration doublées éventuellement de dévidement des entrailles .).

c’est vouloir empêcher ses proches de le reconnaître. le rendre méconnaissable.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? humain de l’homme . dès lors que se met en marche la « magie 295 . les organes dont dépend précisément la filiation . porter atteinte aux parties génitales (et renforcer la profanation en les plaçant dans la bouche de la victime par une inversion hautement transgressive du dehors vers le dedans du corps). attenter à la main. Cette vision simiesque de l’adversaire – que traduisait alors le succès de l’oxymore Japes formé par fusion du diminutif Japs et du mot apes désignant les grands singes anthropoïdes – fut un élément caractéristique des représentations de l’Autre entre 9 et 95. grâce à une forme de continuité raciale et raciste de la perception de l’ennemi « asiatique ». avant de survivre puis de renaître. Le terme de déshumanisation ne suffirait pourtant sans doute pas ici : celui d’animalisation conviendrait mieux. via l’atteinte à la filiation que toutes supposent. sous des formes nouvelles. au prix de la mort de la moitié sans doute des 9 500 marcheurs (à commencer par les très nombreux blessés et malades) – disent assez bien la volonté de transformation des ennemis prisonniers en immenses troupeaux d’hommes. Dès lors que des pratiques scatologiques s’ajoutent à cette animalisation. c’est attaquer la seule partie dénudée de notre corps que nous pouvons apercevoir en permanence. c’est le « désidentifier » au sens strict du terme . en Corée puis au Vietnam. les prisonniers français de Diên Biên Phu en 95. Inversement. mettent bien en œuvre un lexique de profanation. il est aisé de voir que les « atrocités » dont nous parlons. En d’autres termes. les grandes marches de la mort infligées aux combattants occidentaux – les prisonniers américains (mais aussi philippins) de Bataan en 92. déjà cité. c’est couper. qui franchirent plus de 600 kilomètres en une quarantaine de jours. au sens strict du terme. elle aussi constitutive de notre humanité. comme le montrait l’énoncé parfaitement verbalisé de l’amiral William Halsey à l’endroit des Japonais.

296 . à travers une « manipulation des corps65 » pratiquée à sa propre intention comme à l’intention de l’ennemi. le théâtre du Pacifique constitue un des lieux d’affrontements du xxe siècle où celles-ci sont sans doute les mieux documentées66. 65. cit. Race and power in the pacific War. p. cit.-L. Voir aussi J. M. cit. On se dispensera ici d’évoquer les pratiques japonaises. La mise en scène de toutes ces gestuelles. à travers l’attention portée aux pratiques de prélèvement sur le corps adverse. puis de conservation des parties prélevées. Il faut pourtant aller plus loin. With the Old Breed at peleliu and Okinawa. 987. op. l’originalité 63.C O M B AT T R E excrémentielle63 » (la fréquence des pratiques de profanation du corps adverse sur les différents théâtres d’opérations du xxe siècle ne fait ici aucun doute6). vient à l’appui de cette logique discursive développée en une série d’énoncés qui se passent absolument de mots : on se le dit. il va évidemment de soi qu’exista une dimension de contre-violence dans les agissements des troupes américaines. Une fois encore. B.V. essai sur les notions de pollution et de tabou. Nous nous contentons de renvoyer sur ce point à John Dower. New York. 66. Il va de soi que nous ne cherchons nullement à criminaliser ici les pratiques de guerre américaines : il se trouve que nous restons dans le cadre des pratiques occidentales et qu’en outre.. l’armée de l’empereur : violences et crimes du Japon en guerre. afin de rester dans le cadre du monde occidental : pourtant. anthropologie de l’inhumanité. Douglas. Outre l’aspect très radical des pratiques américaines en termes de massacre des prisonniers – mises à mort immédiate ou bien légèrement différées lors de l’acheminement vers les enclos de regroupement. on le lui dit. op. M. op. Pantheon Books. « jeux » de tir à la cible ou de brûlure par lance-flammes –. c’est sans doute du côté américain que celles-ci sont les mieux connues. essai sur la terreur en Colombie. d’un ennemi à qui l’on signifie qu’il n’est rien d’autre que ce que l’on dépose sur lui. Ainsi de nouveau dans le Pacifique. Sledge. 1937-1945. qui évoque en parallèle les atrocités commises par chacun des deux camps.. op. Uribe. De la souillure. qui décrit un soldat américain urinant dans la bouche d’un cadavre japonais à Okinawa. p.Voir le témoignage de E. Margolin. cit. War without Mercy. 99. 6. 35. c’est bien de « chosification » de l’ennemi qu’il s’agit.

entre autres. 69. life goes to War. Sledge. Fréquentes aussi semblent avoir été les pratiques de conservation des oreilles. B. après la fin des combats sur l’île de Peleliu en 9 : Un jour. With the Old Breed at peleliu and Okinawa. et innocemment publiée dans life 67). qu’est-ce que j’en pensais69 ? 67. le regard fixé par l’horreur sur la main humaine recroquevillée qu’il avait déballée. comme l’atteste. B. un copain me dit qu’il avait un souvenir unique à me montrer. 38.Voici comment E. p. p. Il m’expliqua qu’il pensait qu’une main japonaise séchée serait un souvenir plus intéressant que des dents en or. il avait trouvé un cadavre séchant au soleil. des phalanges. Sledge en rend compte dans son témoignage déjà cité. dit-il en la posant soigneusement sur le rocher sous le soleil brûlant... cit. lui a envoyé un crâne japonais. non sans y avoir au préalable apposé sa signature ainsi que celle de ses camarades68. des mains. personne ne dira rien. « Oh. Nous nous sommes assis sur un rocher et il sortit lentement un paquet de son sac. une photo de Ralph Morse prise à Guadalcanal en 93. mais également à la tentation. par l’envoi de tels objets à l’arrière. 37. E. Il défit les couches de papier ciré qui à l’origine avait emballé des rations alimentaires et me tendit fièrement sa prise pour que je la voie. plus rarement rencontrée ailleurs à une telle échelle. comme le montre une autre photographie publiée dans life le 25 mai 9 : sur un cliché pris le er mai précédent. et elle était là. Sledgehammer. de conserver les parties prélevées sur l’adversaire. il avait sorti son kabar et coupé la main. Ainsi. 297 . débarrassés de leurs parties molles. malgré l’intervention du service postal. 68.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? de celles-ci tient non seulement à la fréquence des pratiques de découpe des corps (scalps et crânes adverses peuvent être placés en effigie sur les chars et les véhicules. Tu sais bien que tu ne peux pas garder ça. s’est traduite. 977. et non putréfié. La conservation individuelle de crânes ennemis. Ibid. p. lui fis-je valoir. «Tu es devenu asiatique ? sursautai-je. 52. op. on peut voir une jeune femme écrivant à celui qui. depuis la Nouvelle-Guinée. Je l’ai fait sécher au soleil un peu plus pour qu’elle ne pue pas ». Sûr qu’un officier te collera un rapport ». Phoenix.

et il utilisa la hachette de chasse de Kiowa pour détacher le 298 .C O M B AT T R E Au premier degré. un fusil et trois chargeurs […]. Le lieutenant Cross transportait son caillou porte-bonheur. Il nous semble d’ailleurs qu’il s’agit de bien davantage que de « souvenirs ». Il resta tranquille un moment. ici : celle de la campagne du Pacifique. que suivent les retours dans des bases sûres et bien aménagées. Rôle de la discontinuité. presque avec affection. l’intérêt d’un tel texte a trait évidemment au dévoilement de pratiques généralement tues dans les récits habituels. comme s’il lui prenait le pouls. À un autre niveau. Le pouce était brun foncé. et que ces parties prélevées ont été investies par leurs possesseurs de vertus sotériologiques véritables. s’était laissé tenter par l’arrachage des dents en or sans ressentir la moindre culpabilité. [Mitchell Sanders] avait mis sa main sur le poignet du mort. et c’est à travers les mesures disciplinaires encourues qu’il tente de dissuader son camarade de conserver l’objet momifié. une personne aimable par ailleurs. en prévision de leurs combats futurs. celle des opérations « search and destroy » au Vietnam. rythmée par la succession des débarquements suivis de longs séjours dans les bateaux . il était en train de porter un sac de riz. Le garçon portait un pantalon noir et des sandales. La répulsion dont il fait état ici est d’ordre purement viscéral. qui luimême. Norman Bowker. en vue de se garder de grands dangers encore à venir ? Le récit du vétéran du Vietnam Tim O’Brien tend à accréditer ce type d’interprétation : Les choses qu’ils transportaient étaient déterminées d’une certaine manière par la superstition. il est frappant d’observer l’absence de toute condamnation morale de la part du scripteur. puis il lui tapota l’estomac. transportait un pouce qui lui avait été donné en cadeau par Mitchell Sanders. un garçon de 5 ou 6 ans. Autant de pratiques qui auraient favorisé la recherche d’objets propitiatoires prélevés sur l’ennemi vaincu. Dave Jensen transportait une patte de lapin. Au moment de sa mort. élastique au toucher. Ils l’avaient trouvé au bas d’une diguette d’irrigation. au début de la bataille. Il avait été coupé sur un cadavre viêt-cong. salement brûlé avec des mouches dans la bouche et dans les yeux. et pesait quatre onces tout au plus.

cette dimension « superstitieuse » – faut-il dire « magique » ? – de l’appropriation de parties du corps de l’ennemi avait été parfois poussée jusqu’au façonnage de ses ossements. p. 652. Les commandants d’unité prendront des mesures disciplinaires strictes. Sanders enveloppa le pouce dans du papier toilette et l’apporta à Norman Bowker650. là encore photographié dans life. op. en particulier dans les raids de nuit. Lors de la guerre du Pacifique. sur la signification sotériologique de telles pratiques. 299 . New York. cit. p.. Dower. psychologie et comportements pendant la Seconde Guerre mondiale.652 » Une intelligence plus complète de ces pratiques exigerait sans doute d’examiner d’un peu près leur dimension cynégétique : on aura noté que c’est une « hachette de chasse » qu’uti650. 65. dont un exemplaire. le 9 août 965). Notre ultime défense consisterait à les rejeter du côté d’une minorité de soldats égarés. 990. War without Mercy. À la guerre. op.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? pouce […]. Les éléments dont on dispose plaident au contraire pour la banalisation de telles pratiques au sein des univers combattants.. en une tentative ultime de déréalisation et d’euphémisation de tout ce qui peut se jouer dans la violence de combat. soit moins d’un an après l’entrée en guerre des États-Unis. en dit assez long. cit. voire du côté de la pathologie psychique. 63. le commandant en chef de la flotte du Pacifique ordonnait : « Aucune partie du corps de l’ennemi ne doit être utilisée comme souvenir. Tim O’Brien. Fussell. 3. 65. Elles furent si répandues dans la guerre américano-japonaise que dès septembre 92. J. etc. Le façonnage d’une arme blanche inoffensive à partir du corps d’un ennemi réputé précisément pour son habileté à l’arme blanche. p. P. fut offert à Roosevelt (qui bien évidemment le refusa en le faisant savoir. grâce notamment à la transfor-mation de ses os longs en coupe-papiers. the things they Carried. sans doute. Broadway Books. Race and power in the pacific War.

et ce trait a continué de marquer profondément les pratiques et les représentations guerrières occidentales au xxe siècle. Paris. la Chasse sous l’ancien Régime. ses incertitudes. On notera avec intérêt que cette « guerre » faite aux animaux intègre par conséquent également la pêche. Dower. 5 : « On appelle chasse toutes les sortes de guerre que l’on fait aux animaux. Elle était alors considérée comme l’école de la guerre par excellence. mais on leur donne ensuite différents noms suivant l’espèce que l’on attaque. la conservation ensuite des parties prélevées. 22. Dunning. Elias et E. Race and power in the pacific War. cit. Autre exemple tiré de Charles-Jean Goury de Champgrand. prélevées parfois sur des corps encore vivants par les soldats américains du Pacifique. ses difficultés et ses dangers la rendent plus intéressante que tout autre divertissement » (cité par N. tête. la violence maîtrisée. op. op. Sport et civilisation. La section de tout ou partie de la main de l’ennemi. imprégnant 653.. p. War without Mercy. où la chasse était explicitement présentée comme une forme de guerre contre les animaux65. p. 773. Pierre Pissot. 65. Elias. précisément…) ? L’assimilation des Japonais à des singes anthropoïdes a dû indiscutablement faciliter le déploiement de représentations cynégétiques et la mise en œuvre d’une large gamme de pratiques de chasse à leur encontre653. J. tant dans l’air que sur la terre et dans l’eau . à travers la maîtrise du cheval et les qualités physiques et morales que la chasse était censée exiger. le façonnage de ses os (et bien sûr la captation de telle ou telle partie de son entour corporel comme les armes. p. 76). 996. ses fatigues. le soldat évoqué à l’instant. cit.C O M B AT T R E lise. la séparation de la tête et du tronc. le vêtement…) : comment n’être pas tenté de ramener tout cela vers la section de telle ou telle partie du gibier abattu (patte avant. dents ou défenses. Voici par exemple ce qu’écrit Peter Beckford. Fayard. La contiguïté anthropologique très ancienne entre activité cynégétique et activité guerrière était soulignée à l’envi aux époques médiévales et modernes. la recherche de ses dents en or. Paris. almanach du chasseur. in N. dans thoughts on hare and Foxhunting. paru à Londres en 796 : « La chasse est une sorte de guerre . ou relativement au genre de guerre que l’on fait » (cité par Philippe Salvadori. pour son geste de découpe. 300 . la découpe de ses oreilles.

30 . que l’on songe aux termes de « commando de chasse ». cit. roulés dans leurs souquenilles crasseuses. dans le dos de l’ennemi. Une partie de mes hommes s’étaient précipités à travers Sakrewka. dans les champs d’hiver ou sur les cadavres : têtes de tournesol moisies. par le nord-est et l’est. gîtant dans n’importe quel liteau. déjà évoqués. les premiers sont devenus gibier. De même est-ce adossé à une exceptionnelle connaissance du vocabulaire et des pratiques de chasse que Léon Degrelle peut décrire en des termes cynégétiques fort caractéristiques la poussée exercée sur le Dniepr par l’armée Rouge au détriment des troupes du Reich. les desservants des pièces de Pak […]. fin 93-début 9. dépenaillés comme toujours. vivant d’ailleurs comme elles. Ils avaient la résistance des brutes des cavernes : mais ils possé655. qu’Himmler destina à la course aux partisans sur le front de l’Est (une tâche qu’ils accompliront avec une efficacité militaire et une cruauté particulières655). directement issus de la formation d’unités cynégétiques destinées à la reconnaissance en temps de guerre à l’époque moderne). Les autres forlançaient et défonçaient. la brigade Dirlewanger. gousses de maïs boueux. et aussi de « chasseurs à pied ». comme ces braconniers. mais forts comme des bêtes. d’« aviation de chasse ». à la rencontre de nos chars qui débouchaient du sud. les Chasseurs noirs. pain durci. Ces soldats informes vivaient de ce qu’ils trouvaient dans les isbas. Nous ramenâmes plus de trente prisonniers soviétiques. La contiguïté devient porosité chez les chasseurs proprement dits. de « tir de chasse ».C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? d’ailleurs jusqu’à nos jours le vocabulaire militaire lui-même (en langue française. dans les crêtes boisées. Ch. et que le Sauvage s’est fait chasseur : J’avais tiré les fusées d’attaque dès la minute où les fusées de la deuxième compagnie avaient projeté dans le ciel leurs éblouissantes paraboles. op. au prix d’une étonnante inversion des termes chasseurs/chassés puisqu’à cette date. Ingrao.

Nous devinions. au poil noir et dru. ils tenaient de quoi combattre pendant une semaine. au sud-est. tellement manifeste ici. Mais cette même porosité entre chasse et guerre continue toutefois de rester agissante – et cela est plus étonnant – parmi des soldats apparemment détachés de toute pratique de chasse et 656. La dimension si évidemment nazie de cette représentation des Slaves. Dans le sac poisseux accroché à leur dos par une vulgaire corde. ces Asiatiques félins aux petites pupilles brillantes. deux semaines. 96-97. ces Mongols oreillards au crâne melonné. 657. les nazis et la guerre sous le IIIe Reich. aux reins levrettés. infatigables. 969 [re édition 97]. nous sentions déjà l’étreinte de la horde656. des mitraillettes ultramodernes. aux pommettes plates comme des tranches de couenne. ainsi que le processus de brutalisation de la guerre à l’Est initié par les violences extrêmes commises par les troupes allemandes dès juin 9657. p. Nous ramenions cette gueusaille comme si nous avions saisi des sangliers dans leur souille. entre l’activité cynégétique et le combat. jamais lavés. Léon Degrelle. dotées de chargeurs de soixante-dix cartouches. 302 . il en restait dix mille en face. haillonneux. Ces géants hirsutes. Paris. 1941-1945. paraissaient des monstres préhistoriques à côté de nos jeunes soldats au corps frêle. à une entrée de village. Ces masses pelues avançaient. Front de l’est. et par là même cette porosité. ont facilité à coup sûr l’animalisation de l’ennemi. Paris. à la peau fine. Il y en avait des centaines de milliers à l’est. tapis dans des épiniers. Hachette. l’armée d’hitler. au nord-est. à un détour de forêt. 999. les soldats.C O M B AT T R E daient en plus de leur robustesse animale. La Table ronde. Ces grosses faces de sauvages riaient parce que nous ne les avions pas tués et parce que nous donnions des cigarettes. Mais si nous avions pris trente sauvages. Omer Bartov.

vis-à-vis de nous. 303 . Et aussi. ça y est […]. elle se trouve aux prises avec une situation de combat où l’ennemi est cette fois gibier. elle suit le corps expéditionnaire français en Indochine. moi aussi. résistante pendant l’occupation allemande en France. puis déportée à Ravensbrück. Parmi les lectures anthropologiques les plus suggestives et les plus éclairantes sur la question de « l’idéologie du sang » et du « tabou sur les armes » interdisant aux femmes de participer à l’ouverture de la barrière anatomique aussi bien dans la chasse que dans la guerre : A. Héritier. Encore quelques secondes. trépignent d’impatience. Outre le fait que l’auteur est une femme – on ne reviendra pas ici sur la question de l’étanchéité particulière de la barrière du genre dans le domaine guerrier et cynégétique658 –. lorsque les gardiens s’amusèrent à réaliser un « fermé » sur un groupe de prisonnières cachées dans les taillis. avec dégoût. Je me rappelle alors mon désarroi devant la gazelle que j’ai abattue. et une seconde lors de la marche de la mort qui l’a suivie. essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs. et ce à deux reprises : une première fois lors de l’évacuation du camp. elle-même se trouvant du côté des chasseurs : Un cri a jailli de quatre-vingt-dix poitrines. est particulièrement éclairant sur ces mécanismes de basculement d’un registre dans un autre. par vanité stupide. les doigts crispés sur la détente des FM. devenue reporter de guerre. bien sûr. deux ans plus tôt. la pensée de la différence. celle-ci dit avoir pris en horreur la chasse après qu’elle se fut elle-même trouvée poursuivie comme un gibier par les SS. op. F. trois hommes dégringolent du sommet en courant. Les voici parvenus au bas de la colline […]. arrêtée et blessée. Avec horreur. 996. Paris. je m’aperçois soudain que. Mais lorsque après 95. entre les éclatements des obus.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? ayant été amenés à combattre dans des contextes fort différents du front de l’Est ou du théâtre Pacifique en 9-95. et la proie sera mûre […]. Odile Jacob. cit. Masculin/Féminin. Le témoignage de guerre de Brigitte Friang. j’ai participé quelques instants à cette joie ignoble du chasseur qui sent sa proie approcher sans méfiance de l’âme de son fusil. parce que les gendarmes 658. Côté nord. Ceux du commando. au Tchad. Testart.

C’est bien pourquoi la position de Pierre Clastres. 970. malsaine. par les combattants eux-mêmes660. complique au plus haut point ce qui se joue de physicalité dans le combat. d’une joie sauvage. facile. venue du fond des âges. Un texte aussi riche mériterait sans doute d’être commenté longuement. Regarde-toi qui meurs. Une femme dans la guerre. C’est autour de ces configurations multiples que nous voudrions à présent réfléchir. Paris. P. exposés au danger ou à l’abri : leur présence. Et voilà qu’au moment où la guerre prenait l’aspect du meurtre délibéré. 2. Civils « amis » ou « ennemis ». 30 . Laffont. Clastres. non pour les décrire en tant que telles – ce n’est pas notre objet –. malgré moi. p. civils présents ou non sur les lieux d’affrontement. op.C O M B AT T R E qui me transportaient dans leur camion prétendaient que les femmes ne savaient pas tirer […]. 660. je venais de vibrer. ignorée659. paraît peu transposable au cas des sociétés occidentales contemporaines. Brigitte Friang. Le corps des civils Il y a le corps des civils. cit.. Il nous suffira d’observer que jusqu’au cœur de la guerre moderne du xxe siècle. Peu nous importe en effet que la guerre ne soit pas effectivement ou exactement une « chasse à l’homme ». 3. archéologie de la violence : la guerre dans les sociétés primitives. p. mais pour leur influence sur les différentes significations dont le combat se trouve investi par ses acteurs eux-mêmes. si c’est en ces termes qu’elle est représentée et vécue. réelle ou symbolique. La valence du corps des civils n’apparaît d’ailleurs pas comme uniforme : selon que ces corps sont ceux d’hommes 659. bien des indices semblent décidément prouver que la présence de corps humains transformés en cibles a souvent contribué à recréer le chasseur. au moins par instants. qui se refuse à considérer la guerre primitive comme un « redéploiement de la chasse ».

Bruxelles. en août. sans plus établir de distinction entre les hommes. O. p. apparaissent comme autant de marqueurs privilégiés en termes de franchissements de seuils. 29-2. A. Ch. en Pologne. on le sait. en présentant alors le meurtre des plus jeunes comme une « [délivrance de] ces 66. Complexe. violence génocide : les einsatzgruppen ».). Ch. À Jozefow. tout change. plusieurs hommes du 0e bataillon s’abstinrent « tacitement » de tirer sur des enfants en bas âge663. la tendance est à ne faire aucun prisonnier (c’est le cas de la VIe armée lors de la première semaine de juin66). sans que cette double subversion de la barrière du genre et de l’âge soit encore systématisée . les tueurs des arrières.. H. un mois plus tard. Ingrao. in S. C’est ainsi que les femmes. s’attaquent d’abord aux hommes . Becker. Certains. le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en pologne. En Bosnie. 1914-1945. selon qu’il s’agit d’enfants ou d’adultes. les soldats.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? ou de femmes. Bartov. op. cit. les massacres sont restés généralement centrés sur les hommes adultes. le 3 juillet 92. à partir de juillet. 663. Rousso (dir. diront n’avoir tiré qu’après la mise à mort de leur mère par un autre qu’eux. 2002. ils intègrent des femmes à leurs tueries. Audoin-Rouzeau. Rien ne montre mieux la manière dont jouent les barrières du genre mais aussi de l’âge (tout aussi capitale que la précédente en temps de guerre) que la gradation de l’atteinte aux populations juives de l’Est par les einsatzgruppen à partir de l’offensive contre l’URSS de juin 9 : tandis que sur le champ de bataille. p. les femmes et les enfants662. 305 . qui le firent malgré tout. cit. Des hommes ordinaires. comme ce fut le cas à l’issue du triage de la population de Srebrenica en juillet 995. puis des enfants. selon qu’ils sont jeunes ou âgés. ou tout peut changer. les nazis et la guerre sous le IIIe Reich. la Violence de guerre. Browning. et les enfants plus encore. « Violence de guerre. op. 8. 662. Ch. Ingrao. lors des premiers massacres de juifs. l’armée d’hitler. ils sont passés à la liquidation de communautés juives entières.

qui coupe si durablement les combattants de leur vie antérieure et les en éloigne physiquement comme jamais auparavant (que l’on songe par exemple aux soldats des dominions britanniques venus combattre en Europe lors des deux conflits mondiaux). Il y a les civils « amis ». p. 665. bien au contraire. les survivants. tous en opé66. rompirent leurs relations avec les enfants vietnamiens avec lesquels ils fraternisaient intensément depuis leur arrivée sur place en décembre 967 : signe que se mettait en place un processus d’essentialisation de la population civile vietnamienne dans son ensemble qui faisait entrer dans le champ des possibles le massacre « total » perpétré trois semaines plus tard665. L’institution du courrier. de retour à leur base de feu. Four hours in My laï. j’ai pu longuement contempler un mur entier consacré aux soldats des environs. on a observé qu’après que la compagnie Charlie en patrouille ait subi en passant sur un champ de mines la perte de quinze hommes (trois tués et douze blessés) sans que les villageois du lieu les eussent avertis. K. Jamais avant le xxe siècle les liens des combattants avec ces derniers n’avaient été aussi forts en temps de guerre. n’est jamais parvenue à sectionner les liens entre populations civiles et combattantes. M. caractéristique du combat moderne. Sim. le développement des permissions au même moment chez les principaux belligérants ont transformé durablement la relation entre combattants et civils.. Bilton. qui prend son essor au début du xxe siècle au sein d’armées totalement alphabétisées ou presque pour la première fois dans l’histoire. Ibid. dans le restaurant d’une petite ville d’Arizona.C O M B AT T R E enfants incapables de vivre sans leur mère66 ». Car l’innovation que constitue la « campagne continue ». op. 306 . Vingt jours avant My Laï (6 mars 968). Le début du xxie siècle s’inscrit sur ce plan dans la continuité : au cours du mois d’août 2006. cit. 0.

et aussi désagréable que cela puisse paraître. Mais on ne s’est pas assez demandé comment ce lien nouveau avait en retour transformé le combat en injonction de défendre les non-combattants. En sens inverse. mais aussi entre des combattants. certes. Photos banales pour le visiteur. il faut se demander comment la « présence » à la guerre des civils – présence physique effective. à cet hommage. textes patriotiques. Une pratique courante aux États-Unis. en particulier dans le Sud. leurs lieux d’habitation. de défendre surtout leur corps contre la menace représentée par l’adversaire. crucifix. Sous une vaste bannière proclamant « We believe in You. ou présence seulement symbolique – a pu contribuer à radicaliser les pratiques de violence. L’imaginaire défensif y suffit. articles de journaux . bouquets. We trust in You. Cette économie de la reconnaissance entre « arrière » et « avant » constitue un phénomène bien connu des conflits du xxe siècle. L’atteinte aux populations civiles de la part de l’ennemi acquiert ainsi une dimension performative en termes de franchissements de seuils de violence et de contre-violence réciproques. comme le montre une lettre à sa femme de 307 . à cette forme de prière de « l’arrière » répondait. À l’encontre des civils eux-mêmes. de protéger leurs biens. Bel exemple d’une économie morale et affective de l’échange entre ceux qui combattent et ceux pour lesquels on combat. Cette atteinte n’a d’ailleurs nul besoin d’être concrètement à l’œuvre pour être mobilisatrice. placée au cœur même de la signification ici attribuée à la guerre. à cette contribution. On a dit souvent que la pointe de la violence de guerre s’était déplacée vers les civils au xxe siècle : il est exact qu’un tel processus caractérise en effet largement le processus de totalisation du phénomène guerrier. mais non pour les membres de la communauté locale à laquelle elles s’adressaient. sur une table. We are Waiting for You – Support Our troops » étaient accrochés photos. l’offrande de « l’avant » : des photos envoyées d’Irak. colifichets familiaux.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? ration en Irak.

«Violence de guerre. Lettre de Walter Mattner du 5 octobre 9. Au dixième [véhicule]. 668. Il faut en finir avec ces brutes qui ont jeté l’Europe dans la guerre666. Ibid. 667. p. 1914-1945.. et ce jusque dans ses gestuelles de cruauté mettant en œuvre des modalités « ludiques » de tir à la cible supposées rabattre le massacre sur le jeu668. ma main a tremblé au moment de tirer. au début du mois d’octobre 9 : J’ai donc participé au grand massacre d’avant-hier. A. Ingrao. violence génocide : les einsatzgruppen ». « éclater ». La mort que nous leur avons donnée était douce et rapide comparée aux tortures infernales [endurées par] des milliers et des milliers [de personnes] dans les geôles de la GPU. et tirais de façon sûre sur les femmes. Becker. Ainsi. citée par Ch. Christian Ingrao note d’ailleurs que le mot allemand knallen ne signifie pas « abattre » mais « faire exploser ». Ingrao. les enfants et les nourrissons. je visais calmement. à l’issue de la liquidation du ghetto de Moghilew (Biélorussie). avec lesquels ces hordes auraient agi exactement de la même manière. J’avais à l’esprit le fait d’avoir aussi deux nourrissons à la maison. op. Les nourrissons volaient dans le ciel en grands arcs de cercle et nous les abattions au vol avant qu’ils ne tombent dans la fosse et l’eau. membre de l’einsatzkomando 8. le tueur. in S. cit. Pour les premiers véhicules [qui amenaient les victimes]. Rousso (dir. s’adosse paradoxalement à son statut de père de famille pour justifier la mise à mort des enfants en très bas âge. chez lequel Christian Ingrao relève avec justesse « le degré d’intériorisation de la dimension défensive de l’argumentaire génocide667 ».).C O M B AT T R E Walter Mattner. voire peut-être dix fois pire. H. 23. Ch. AudoinRouzeau. 308 . 230-23. la Violence de guerre. p. Les grands exodes civils face à un ennemi que les combattants n’ont pas su ou pu arrêter constituent une autre modalité au titre de la construction des raisons de combattre : « Nous rencontrons le lamentable défilé des évacués de la 666. mais l’on s’y habitue.

destruction des maisons : le rapprochement mérite d’être relevé. 208-209. que ces solides filles si nettes et si saines seraient violées. juin 98. Audoin-Rouzeau. contaminées . un soir ou l’autre. “ nous ” n’avons pas pu empêcher cela : il m’en vient comme une espèce de honte669. 14-18. que des milliers de petiots mourraient faute de lait .. 986. attendre de voir brûler son toit… Mais l’instinct de vie les jetait. pleurants et acharnés. op. 358-359. sur les corps cette fois – s’inscrit en effet dans un univers de perception du même ordre. Ainsi. les combattants des tranchées. 309 . L. c’est l’anticipation de l’atteinte sexuelle aux femmes qui permet à l’auteur de justifier rétroactivement la poursuite d’un combat désormais désespéré contre l’avance soviétique : « Il y avait là. nous savions qu’ils finiraient par tomber quand même. attendre le Mongol qui vous ouvrirait les jambes de force. 670. attendre. Cité dans S. celui du printemps 98. peut-être bien. Paris. deux ou trois cent mille femmes et enfants. que ces vieilles mamans qui peinaient dans la bise seraient un jour d’humbles paquets noirs et sans vie. Car le saccage des habitations par l’ennemi – métaphore plus ou moins explicite d’autres saccages. dans les mains des barbares . p. à bout de misère et de privations… À quoi cela servait-il de courir ?… Il fallait s’arrêter. 1941-1945. nous pensions aux milliers de chars soviétiques qui couraient à leurs trousses . La coexistence entre 669. déchevelés dans le froid cinglant […]. sans savoir où ils s’arrêteront […].C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? région ». Front de l’est. le Crapouillot. écrit ainsi un journal de tranchées français après l’un de ces grands exodes. » Lorsque Léon Degrelle évoque fin janvier 95 l’immense exode allemand qui sature l’autobahn Stettin-Berlin. dans la cohue des routes670… » Viol des femmes. « Ces gens ne pleurent pas mais on les sent en proie à une immense détresse et ils s’en vont comme de pauvres bêtes dégîtées. A. Colin. En regardant leur tragique cortège épandu sans fin. souillées. p. aux têtes ravagées. cit. Degrelle.

affecte puissamment la lutte entre soldats. Une perspective qu’énonce à nouveau un autre exécutant de cette manière nouvelle de mener la guerre. 997. Dès la guerre de Sécession américaine. On the Road to total War. ou à proximité immédiate de ces derniers. 68. puis à causer tant de souffrances aux habitants qu’ils implorent la paix et forcent les gouvernants à la demander. autant qu’à leurs armées organisées67 ». mais un peuple hostile et. Nagler. 672. Degler. German Historical Institute. Elle charge celle-ci d’enjeux hautement mobilisateurs susceptibles. 1861-1871. La population doit être laissée sans rien d’autre que ses yeux pour pleurer 672. à l’issue de la première phase du « Big Raid » qui coupa en deux les territoires de la Confédération. the american Civil War and the German Wars of Unification. Cette pratique est initiée avec la Grande Guerre : ne se 67. Förster et J. Comme l’écrit le général Sherman depuis Savannah. Cambridge University Press.C O M B AT T R E civils et militaires sur les lieux mêmes du combat (situation fréquente lors d’affrontements dans des agglomérations où des civils continuent d’habiter). 30 . Carl N. la mutation est achevée. nous devons faire sentir la dure poigne de la guerre. et c’est là une mutation capitale en termes de perception de l’Autre en temps de guerre. Il y a le corps des civils ennemis. in S. aux riches comme aux pauvres.. le général Sheridan. Stig Förster et Jörg Nagler. alors qu’il se trouve auprès du commandement prussien le 8 septembre 870 : « La bonne stratégie consiste à infliger de terribles coups à l’armée ennemie. « nous ne combattons pas seulement des armées hostiles. «The American Civil War and the German Wars of Unification : The Problem of Comparison ». p. aux vieux comme aux jeunes. » Avec les bombardements des villes adverses – bombardements qui n’ont rien de commun avec ceux de places fortes dont on cherchait à obtenir la capitulation –. on signifie à l’adversaire qu’il est désormais en sa totalité l’ennemi. ibid. de radicaliser sa violence. en retour.

au prix d’une rupture assez nette. cit. War without Mercy. 67. en empathie totale avec les troupes américaines. Le xxe siècle occidental institutionnalise ici les pratiques de viol. C’est ainsi qu’un aspect central de l’atteinte de guerre a trait au corps des femmes de ceux que l’on affronte. une altérité radicale peut s’attacher à ceux qu’au sens strict on ne peut combattre – ce sont des civils sans défense –. en 93. pensaient que la paix ne serait acquise qu’au prix de la mort de tous les Japonais673. M. avec le siècle précédent. 27. Les mères cousent. chapitre iii. Car le viol n’est pas un parasite inévitable de la guerre comme on le croit souvent : le corps des femmes paraît bien être devenu ou redevenu un enjeu central de la relation ami/ennemi. par ricochet. balaient. exprima ce type de haine avec une grande netteté au moment de son entrée en Allemagne : « Les enfants jouent avec des échasses. op. des cerceaux […]. mais qui n’en restent pas moins un Autre avec lequel on ne peut s’imaginer aucun lien. cit.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? déplacent ensuite que les seuils de brutalité. il acquiert une dimension capitale. des toupies. Quantitativement. 3 . un enjeu important du face-à-face des combattants. cuisinent et les paysans labourent. insistons-y. des billes. » On ne saurait mieux dire à quel point. sous l’identité des enveloppes corporelles et des gestuelles quotidiennes. qui. Mais ils ne le sont pas. hersent. semble-t-il. Amar. in Voir/ ne pas voir la guerre.. Ils sont l’ennemi67. issue d’une apparente humanité commune.. suivit leur progression en Europe en 9-95. Le viol de masse est une réalité prégnante de l’invasion de 9 673. tout comme des gens réels. J. les femmes et les enfants : John Dower cite ainsi ces sondages effectués dans l’armée américaine du Pacifique indiquant que 2 % de ses GI. p. Race and power in the pacific War. La reporter américaine de guerre Lee Miller. L’ennemi englobe désormais. « Quelques mois dans la vie de Lee Miller ». et donc. Dower. op.

et à la signifier dans le même temps. Bruno Cabanes. Allan Kramer. Seuil. 995. il constitue un élément déterminant du comportement du corps expéditionnaire français en Italie677 . mais aussi en Bosnie de la part des Serbes. De la violence. p. Sur le viol de manière plus générale. de celui des soldats soviétiques en Autriche678. à Berlin679. mars-avril 993. in F. Vingtième siècle. l’enfant de l’ennemi. V. p. 679. cit.Yale University Press. p. souvent le viol se mêle à l’homicide. 1914 : a history of a Denial. infanticide pendant la Grande Guerre. 678. « Violences et viols des vainqueurs : les femmes à Vienne et en basse Autriche. Aubier. de même sur le front de l’Est. Héritier (séminaire de). On le retrouve avec une prévalence particulière au Vietnam. Revue d’histoire. German atrocities. xvie-xxe siècle.C O M B AT T R E en Belgique et en France675. Tommaso Baris. De Fallois. 23-36. esprit. parfois à la découpe corporelle. Puis. en retour. Paris.. à l’issue de l’effondrement de la ligne Gustav. Nahoum-Grappe. Seuil. Guerres mondiales et conflits contemporains. 99-995). Paris. en mai 9. la Victoire endeuillée. 2000. n° 93. bref de tout ce qui constitue l’« entour » des corps civils . Audoin-Rouzeau. n° 90. 6-75. S. Paris. Le viol se mêle parfois à d’autres pratiques qui peuvent contribuer à éclairer son sens : atteintes aux biens (vols. comme dans certains villages du Latium 675. 32 . des vêtements. la Chute de Berlin. mais aussi souillures volontaires des habitations. Paris. p. voir aussi G. 676. la sortie de guerre des soldats français (1914-1918). en Prusse orientale. 2002. op. 1914-1918 : viol. 998. et le fantasme de viol une réalité non moins prégnante de l’anticipation de l’entrée en Allemagne chez les soldats français de l’automne 98676 . 7-6. John Horne. destructions. janvier-mars 2007. et « L’usage politique de la cruauté : l’épuration ethnique (ex-Yougoslavie. instrumentalisé comme arme de terreur destinée à hâter la séparation « ethnique »680 . Paul Pasteur. 200. n° 98. 200. New Haven. à l’initiative des Allemands. histoire du viol. des lits. « La cruauté extrême en ex-Yougoslavie ». « Le corps expéditionnaire français en Italie : violence des “libérateurs” durant l’été 9 ». par création d’une haine dirimante. Antony Beevor. avril-août 95 ». 677. Éd. incendies…). Vigarello. avortement. 680. 273-323.

2007. la Chute de Berlin. Revue d’histoire. Payot.. ou bien des femmes âgées. 50. Paris. en angleterre et en allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Gallimard. cit. Robert Lilly. À moins qu’il puisse s’agir d’autre chose encore ? On songe ici au sort des femmes anglaises et françaises violées par les soldats américains stationnés en Europe682. les viols commis par les soldats américains en France. la Face cachée des GI. 68. Paris. C’est également cette volonté d’atteinte à la filiation qui rend compte du viol des fillettes. à ce titre. 33 . mais qui font songer à cette ancienne affirmation de Susan Brownmiller : « La femme. mais une fois de plus un langage à décrypter en même temps qu’un acte de guerre à part entière. On pourra consulter sur ce sujet l’ouvrage du criminologue américain J. cit. celui des femmes soviétiques amenées de force en Allemagne puis violées par leurs compatriotes lorsque ces derniers atteignirent Berlin683. leur mari.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? méridional en mai 968 ou comme à My Laï en mars 968. l’Interprète. op. Beevor. p. 682. il exprime la radicalité. À une échelle restreinte. « Le corps expéditionnaire français en Italie : violence des “libérateurs” durant l’été 9 ». 2003. un ouvrage plus intéressant : Alice Kaplan. Pratiques assez marginales. Baris. D’une violence guerrière en pleine affirmation dans les pratiques aussi bien que dans les représentations. leurs enfants. A. C’est en ce sens que penser le viol en termes de besoins sexuels irrépressibles des combattants mène à une impasse : le viol de guerre – cette pratique cohésive des groupes primaires combattants qui se soudent autour de corps féminins humiliés – est avant tout atteinte à la filiation . Dans les traces d’une cour martiale américaine. sans doute.T. surtout devant leurs familles respectives . 1944. la prise de force du corps des femmes de l’ennemi constitue non un « à-côté » du combat moderne. Vingtième siècle. ainsi que l’exprimaient si explicitement les violeurs serbes en libérant leurs victimes bosniaques au préalable engrossées volontairement. En ce sens. Bretagne. ou encore du viol des femmes devant leurs ascendants. op. 683. il vise aussi les hommes au-delà des corps des femmes.

Stock.C O M B AT T R E victime d’un viol en temps de guerre. l’affrontement de ceux qui portent les armes. il y a le corps du soldat ennemi. Mais souvent. 976. Mais l’hypothèse peut-elle être totalement écartée que. dans le fait combattant. l’occupation. mais parce qu’elle est femme et donc un ennemi 68. nous l’avons dit. 68. puisque c’est elle qui précisément transforme le corps des femmes en enjeu du combat. Susan Brownmiller. ou au contraire éloignés. les maisons. au sens propre du terme. ou à proximité. le bombardement. les vêtements) et tous les affects qui s’attachent à cette présence selon qu’ils sont de son côté ou du côté adverse. civils ennemis – avec de nouveau leurs entours (les biens. hommes. Le combat se limite parfois à ce simple face-à-face. paradoxalement. dont les relations dessinent des situations variables. Il y a donc le corps du soldat. certes. Présence « brutalisante ». des non-combattants. 8. Paris. par l’invasion. et il y a l’entour de ce corps . mais limitées en nombre cependant. est choisie non parce qu’elle est un représentant de l’ennemi. car elle suscite la violence ou la contre-violence. et souvent au plus haut point. remarquable. jeunes ou vieux. et il y a l’entour de son corps. » Propos bien trop péremptoire. femmes ou enfants. le Viol. dans certaines configurations tout au moins. selon qu’ils sont exposés ou protégés. 3 . p. sur mer ou dans les airs. d’autant qu’il ne s’agit sans doute pas exactement de cela : la guerre ne peut être ainsi rejetée à l’arrière-plan. que celle des non-combattants. Quatre pôles se dégagent. selon qu’ils sont sur les lieux mêmes des combats. De ce fait. celles-ci ont pu apparaître à ceux qui en furent les acteurs comme purifiées par l’absence. les corps des civils sont présents – civils amis. en affectant. leur prise de force doive se lire sous l’angle du sens attribué à l’expérience de guerre tout entière ? Ainsi est-ce en système que l’on pourrait peut-être envisager ce qui se joue. comme lors des opérations dans le désert. en termes de physicalité.

dans leur spécificité irréductible. Ainsi. pour l’essentiel. il me paraît désigner une frontière de recherche. . irréductible à aucun autre.Combattants français (première Guerre mondiale). Combattants iraniens (conflit Iran-Irak) . cit. en rendant un tant soit peu opérante cette charnière entre anthropologie et histoire qui reste. ont tenu les premières lignes lors du conflit Irak-Iran. 686. énoncé sur un ton peu amène. Une frontière à atteindre. dans leur variabilité très grande en termes de pratiques et de représentations (même à s’en tenir au seul cadre occidental et contemporain). issus des milieux populaires urbains. 685. au prix de pertes effroyables. il récusait le principe même de toute comparaison en notant à quel point chaque théâtre guerrier disposait de sa consistance propre. avec les pasdarans. dont l’objet était la comparaison entre 9-98 et la guerre Iran-Irak des années 980685.table ronde sur la littérature de guerre (6-7 décembre 1999). qui. Ce témoignage. Guerre et mémoire. Mémoires de guerre. comptabilisant avec précision les milliers de jours passés comme volontaire de guerre dans les conflits du xxe siècle finissant (Afghanistan. au sens propre : Organisation de la Mobilisation des Déshérités.C O M B AT E T P H Y S I C A L I T É : A C C É D E R AU x C O R P S ? On sent bien qu’il conviendrait ici de rétablir. tous volontaires. m’avait sur le moment beaucoup impressionné sans toutefois me retenir suffisamment au plan intellectuel. lors d’une table ronde organisée en Iran en 999. Elle est créée juste après la révolution de 979. les différentes configurations de guerre et de combat. Aujourd’hui. op. Elle regroupa des centaines de milliers de très jeunes gens (parfois d’enfants). Tchétchénie. à forger. Bassidje signifie. Bosnie…). j’avais été très frappé par la sombre intervention d’un ancien bassidji 686 : devenu « chien de guerre ».

36 .

687.Conclusion Ce livre ayant moins vocation à être achevé que prolongé – par nous. à discerner ce qui se joue vraiment dans la guerre. 8 octobre 99. nous souhaiterions le conclure de manière assez brève. Elles se heurtent à une limite infranchissable. Nous y avons cherché. p. 37 . car les réalités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. qui tuent et qui sont tués. c’est dans cette même disposition qu’il s’achève. Pour autant. Parce que là réside à nos yeux l’essentiel. un propos de Claude Lévi-Strauss ne nous a jamais quitté lors de ce travail : « Les “sciences humaines” ne sont des sciences que par une flatteuse imposture. grâce au prisme des sciences sociales. » C’est dans cette disposition d’esprit que ce livre fut commencé. par d’autres –.nous y avons mis l’accent sur un aspect de l’activité guerrière à la préparation duquel nos sociétés consacrent d’immenses moyens : l’affrontement socialement admis d’hommes en armes qui blessent et sont blessés. le Monde. 2. De ce fait elles sont et seront toujours incapables de maîtriser leur objet 687.

En filigrane des pages de ce livre. Quant au plein. On sait la faible valeur prédictive des sciences sociales. Il conviendrait surtout de revenir chaque fois à la variance. prolonger ce que nous avons tenté d’esquisser. Le creux. c’est celui que laisse subsister la mobilisation des savoirs ethnologiques au profit d’une anthropologie historique de la guerre moderne. rappelons-le. Un travail considérable. mais nous demandons au lecteur de conserver à l’esprit que nous n’avons visé qu’à suggérer quelques pistes susceptibles de conduire à une meilleure intelligence du fait guerrier. du manque. nous avons tenté de l’esquisser dans le dernier chapitre de ce livre. serait à présent nécessaire pour vérifier. déjà formés aux sciences sociales. consacré à la corporéité du combat. pour commencer. s’il était possible. au moins entre les lignes. Mais. ont fait l’expérience du combat en laissant si peu d’outils sûrs. Il faudrait être capable de sortir du cadre essentiellement occidental. très général néanmoins – de ceux qui. à travers ses pratiques de combat. nous pensons avoir instruit. de points de repère solides nous permettant d’entrer à notre tour dans un champ d’investigations si semé d’embûches. nous avons tenté de faire un plein. le procès de l’inconscience. c’est le silence – imparfait sans doute. et sans doute collectif. nous en sommes conscient : le caractère généralisant du propos constitue son aspect le plus critiquable.C O M B AT T R E Son paradoxe et même sa tension propre résident en ceci que du creux. ses gestuelles et les représentations de ses acteurs. peut-être constitutif de nos disciplines depuis le début du xxe siècle. à une histoire différente. Le creux. 38 . Plein très insatisfaisant. Le creux. exploiter. et nous ne pouvons donc savoir si la guerre – la vraie guerre. aux configurations spécifiques. c’est le manque d’intérêt des sciences humaines pour la guerre examinée au ras du sol. Et donc à l’histoire. aux contextes.

39 .CONCLUSION et non la « projection de forces » laissant nos propres vies à bonne distance des grands déploiements de violence – reste inscrite à notre horizon d’attente. et bien en face. ni sous quelle forme. Il n’empêche : en historien. je reste persuadé que mieux vaut la regarder de fort près.

320 .

169 Baldin.... 262 n. Aisne : 88.. 135 Agier. Aulard. 116. 139 Balandier. Stéphane : 91 n. Marc : 209 n.... 216. 313 n. Assam : 141. Abou Ghraib : 293 Adam.. Arabie saoudite : 150 Ardant du Picq. 293 n. 73 n. Andrieu. 69 n.. Catherine : 180 n. An Thi : 278 n. 208 Argonne : 75. Al-Qaïda : 271 Amar. 248 n. Göran : 179 n.. Aijimer. 212 n. 280 n. 94 Aung San : 140 Auschwitz : 51 Azande : 124. 305 n.. Balkans : 209. Antietam : 273 Antung : 244 Anuak : 126-136 Appaduraï. 200 n. Algérie : 68.. Ludivine : 70 n... Marianne : 273 n. Addis-Abeba : 127 Adongo : 129 Afghanistan : 70 n. 311 n. 133 n. 113 n.. 230 n... Damien : 82 n.. Bernard : 240 n. 294 n.. 89 n. 246 n. Charles : 43. 129. Arjun : 232 n. Alexievitch. 252 n. Bapaume : 81 Barbarossa : 266 n.. 136 n.. Peter : 274 n.Index Abbink. Baris.. Azincourt : 42 n. Alphonse : 93. Bruno : 243 n. 192.. 211.. 294 Alma : 193 n. 309 n... Michel : 166 n. 315 Afrique du Sud : 130.. 135 n. 70 n. 189 Aztèque : 184 Bhamo : 138. 147 Audoin-Rouzeau. 106. Jon : 179 n. 233 n. 100 Akobo : 128 n. 312 n. Alang Ga : 145 Albert : 109 Alawites : 130 Alès. 246 n. Frédéric : 252 n. 190-204. Georges : 36 n. 263. Amazonie : 33. Bantigny. Augé. Agostino. 212 n. Tommaso : 312 n. 199 n. 43.. 263 n.. 167 n. 125 Azéma. Svletana : 234 n.. 32 . 153 Arizona : 306 Arnett. Jean-Pierre : 14 n. 224 n. 105. Agenga : 129.

140-144. Antony : 312 n. 128 n. Buckmaster. 162 n. Georges Louis Leclerc : 266 n.C O M B AT T R E Barral : 264 Barth. 189 n. Chevallier. 119 n.. Blakey. 308 n. Maria : 234 n. Bonte. Braudel. Alfred E. 100 Besnard. Bartov.. Philippe : 72 n. 279-280. Bochimans : 149 Boers : 255 Bonny.. Marc : 24. Asa : 103 n. Bloch. 76 Beveridge. Éric : 249 n.. 106.. 227 n. Clément : 282 n. 305. 16 n. : 70 n. André : 57.. 117 n. Yves : 44 n.. Tiphaine : 7. 72. Beevor. 108. 306 n. : 104 Bloch. 305 n. 116 n. Bloch. Robert : 273 Caputo. 306 Chartier. 108. 251 n. Chewong : 30 n. Besse (saint) : 73... Charlie (compagnie) : 258. 164. Briggs. Georges : 26 n. 231.. 162-163 Bismarck. Nicole de : 266 n. Camille : 94. Butare : 217 Butel. Joanna : 44 n. Bir Hakeim : 250 Birmanie : 137-138. 102-103.. Botel Tobago : 137 Bourgogne (sergent) : 253. 90-93.. 271 Capa. 306 n. Chaline. 38 Chiantaretto. 112-117. 95 n. Bland. 157 n.. 313 Berry-au-Bac : 94. 308 Bilton. William Henry : 108.. 250 n. Christopher : 23-24. 288 Blomac. Braisne : 120. Cambodge : 210 n. Celia : 139 Buffon. Champagne : 106. Pierre : 159 n. Cardini. 304 Clausewitz.. Omer : 303 n. 243 Chemin des Dames : 100. 92 n. 48 n. 189 322 . Michael : 258. Philip A. 179 n. 220 n. : 104 Browning. 105-106. 282 Burton.. Peter : 300 n. George T... Michel de : 243 n. Larry : 274 n. 171. 122 Branche.. 281. 255 n. 57 n. 126 n. Jean-Jacques : 72 n. Buid : 30 n. Laure : 273 n. 150158. Beaumont-Maillet.. 312 Ben Laden. Belgique : 66. 309. Patrice : 27 n. 71 n. Franco : 22 Caron. 285. Olivier : 43 n. Burrows. 277 n.. 151 n. Bax. Berlin : 120. Susan : 314 Bruge. 58. 74 n. Basse Silésie : 45 Bataan : 295 Bataillon. 255 Bourke. Bruno : 312 n. Bunyan. Cambrai : 265. Annette : 95 n. Becker. 62 n. Roger : 290 n. Roger : 57. Fernand : 50 n. Pierre : 91-92 Certeau.. Pierre : 14. Gilles : 7. Cabanes. 313 n.. 73 n. Bazin.. 146-148. 105 n. Brown. Carl von : 187. Chin : 140 Clastres. Biélorussie : 249. 315 Botchkareva. Étienne : 91 n. Karl : 21 Barthélémy. John : 110 Burguière. 272. 230 n.. 247 n.. 248 n. Beckford. Jean-François : 11 n. 150 n. 248 n. 272 n. 120 Cherbourg : 151 Cheroux. Bosnie : 28. Philippe : 288 n. Raphaëlle : 292 Brandt. 312. Alban : 15. Brownmiller. 114 n. 130 n. John W... 265 Charbonnier. 285 n. Otto von : 198 n. Gabriel : 247. Caen : 259 n. Mart : 220 n. 312... 176.. 31-33. Oussama : 271 Bensa.. 95 n. 119-123.. Bornéo : 74 n. Bourdelais. : 124 n. Jean : 17 n. 305 n. Susanne : 254 n... Becker. 34. 246.

21. 301 Dniepr : 301 Douay. Robert et Jouve. 177-178. Dirlewanger (brigade) : 41 n. Norbert : 15.. 22 n. 240 n. 159 n. 44-67. Carl N. Courtine. Benoît : 267 n. 158.. Horst : 274 n. Jean : 58 n. Corée : 178 n. Cyrénaïque : 130-131 Dakhlia.. Da Nang : 279 Dani : 182 n. Arlette : 57 n. Farge. 197 n. 54 n.. Crocq. Fassin. Meyer : 126 Fournier. Diên Biên Phu : 206. 247. 83 n... Alain. Mary : 288. Descola. 293. 254.. Eric : 15 n. Faure. Jean-Norton : 191 n. 7982. Éparges : 74-75 Érythrée : 127 Erzberger. Albert : 92 n. Dunkerque : 151 Dunning... Colovic. Fenimore : 116 Copans. 323 . Lucien : 80 Feldman. Demiaux.. Jeanne : 164 n. Martin Van : 234 n. Marie-Laure de : 28 Defrasne. John : 296 n. Firth. Coppola. Louis : 90 n... 236 Crow : 186 Cru. Didier : 26. Denis : 215 n. Edward : 123-136.. 295 Corlieu-Jouve (pour Corlieu. E. Maurice R.. 229. 112 n. 275 n.. 212 n. Jean-Pierre : 7. Jean-Baptiste (général) : 269 Éthiopie : 50.. Fournier. Sophie : 7.. Adolf : 61 Einstein. 268 n. 309 Delaporte. 270 n. Matthias : 49 Espagne : 38 n. Robert : 276 n. 203. 212 n. 272. Victor : 254 n. 296 n. Durkheim. 95 n. 22 n. Douglas. : 310 n. 249 n. 243 n.. Anne : 275 n.. 131 Eichmann. 127-129. 203 n. Léon : 301. Con Thien : 276 n. Francis Ford : 9 n.. Philippe : 17 n. Degler. 296 n. Georges : 113 n. 282 n.. 226 n. 311 Dozon.. Dumoulin.. 174 n. Fipa : 30 n. 273 Estienne. 292 Crouzet. Stig : 310 n. Émile : 70.. 258 n. 300 n.. 159-162 Faas.. 253. Élie : 21 Favret-Saada. 67. Olivier : 105 n. 302 n. 250. 72-73. 139. Febvre. 299 n. Alain : 199 n. 280. 290. 71 n. 276 n. Jocelyne : 227 n. 21 n. Duménil. 292. Marcel : 82 n. André : 78-79 Durkheim.. 78 n. Olivier : 246 n. Ivan : 220 n. 300 n. Decker. Corvez. Duroselle. 242 n. 170-171. Cooper. 300 n. 180 n. Craonne : 100 Creveld.. Finck. Benoît : 261 n. 231. 250 Elias. 244. Coignet.. Ellison.. Fortes. Élizabeth : 7. Jean : 226 n..... : 34. Allan : 25. 272 n. Cosson. Thérèse : 14 n. 40. El-Alamein : 130. 230 n.INDEx Claverie.) : 270 n. 280 n. 60 n. Delpech. Douvres : 151 Dower. Davy. 166 n. 220 n. 89 n. Jean-Jacques : 199 n. 278 n. Jean-Baptiste : 92 n. Dayak : 74 n. 240 n. 282 n.. Crimée : 191. Corbin. 27 n. 143-144 Förster. 173-175.. Raymond : 137.: 252 n.... 132 Evans-Pritchard.. 270 n. 232 n. 295 Diernstein : 197 n. Davie.. Degrelle. Carole : 105 n... Jean-Roch : 276 Colombie : 213-215. 96-97 Égypte : 127.

Sigmund : 37. 70 n. 302 n. 229 n. 232. 294 n. 293 n. Adolf : 139. 304 Indonésie : 223 Ingrao. 224 n.. Freud. 58 n. Alice : 72 n... Christian : 27 n. 207 Hardy. Victor Davis : 43 n. 239 n.. Maurice : 164 Halifax. lord : 102 Halpern. 71 n.. : 21 n. 42 n.. Hitler. Alain : 44 n. 256-258. Stanley : 152 n. 303 n. 82 n. 271 n. 160 Ginzburg. 235 n. Richard : 284 n.. Paul : 11 n. Signe : 30 n. 212 n. 135 n. Jules : 92 n. 223. Heimburger... 36 n.. 124.. Brigitte : 303. 247249. 252 n. Holt. Richard : 16 n... 179 n. 41 n.. 312 n. 219 Heerma Van Voss.. Friang. Hélène : 274 n.. 305 n. 36 n. 181. 210. Holmes... Goury de Champgrand. 133 n.. 234.. Himmler. Carlo : 230 Girard. 93. Irak : 10 n. Galit : 7. 205. William (amiral) : 289.. Georges : 96 n. Andreas : 23 n. 229 n. André : 94 Horne. Joel M. 137. 41 n. 228.. Hatzfeld. 233 n. 136 n. Honnorat. 221 n. Arend-Jan : 45 n. 315 Irrawaddy : 140 Isaac. Golfe (guerre du) : 43 n. 148 Gustav (ligne) : 312 Haas. Geertz. : 220 n... Charles-Jean : 300 n. 299 n. Gambala : 130 Gamin : 264 Garrigou. 188 n. 210 n. Frémeaux... 236 n.. 34 n. 53 n. 257 n. Homans. Gravelotte : 15 Gregor.. George K. Thomas : 35 n.. Gagneur. Henri : 83 Huet. Stephen : 138 n. 312 n. 143-144. Geffray.. Harris. 223 Gorer.. 163 Htawgaw : 147 Hubert. 146....... Hobsbawm. 32 n. Héritier. 34 n. 270. 38 n.. Gerlach. Heinrich : 249. Jacques : 190 n. 304 n. 289 Goody.. 62 n.. 80 Hillgruber.. Maurice : 239 n. 226 n.. Fricourt : 109 Fried.C O M B AT T R E Frei. Jack : 57 n. 31. 315 Iran : 28. Christian : 40. 257.. 32 . Jonathan : 30 n.. 247-248. 169. Haggis. 307. 234. Gedouin. Joshua S. 258 n.. 295 Hanson. 210n. 170 n. Howell. Gila : 128. 219 n.. Hertz.. Eric : 12 Hoffmann. Jean : 13. 220. Gurkha : 144. 301 n.. 288. 75 n.. 294 n. W. 242.. Clifford : 135. Hukawung : 147 Huynh Thanh My : 281 Indochine : 37.. 208 n. Goldstein. Alexander L. Halbwachs. Maurice : 270 n. 277 n. Franziska : 25 n. Marvin : 31 n.. 93 n. Henri : 274 n. 76 Hertz. 33 n. 187 n. 136 n. Godefroid (gendarme) : 264 Godelier. 41.. Habyarimana.. 237. 254. 289. 256. 292-293.. 289 n.. 305 n. 135 n.. Morton : 31 n. Jean : 10 n. Gherardo : 243 n. 275 n. Guadalcanal : 297 Guilaine. 232 n. Paul : 10 n. 249. Robert : 72-78. 280 Hugh-Jones. 278 n. 294.. 301 Hinton. 102 n. 73 n.. Juvénal : 217 Haddad.. : 210 n. John : 66 n.. Edward F. 74 n. 308 Inkerman : 193 n... L. Christian : 224. Françoise : 35. Christian : 7. 159-161. Fussell. René : 40 Gnoli... Hpalang : 138-141. 43 n. : 234 n. 188 n. Geoffrey : 70 Goudineau. Yves : 121 n.. 149 n. 234. 237.. Halsey..

Albert : 103 n. Jean : 103 n. 215 Kramer. André : 102 n. 250 Lilly. : 180 n. Jean-Louis : 150 n.. Lvov : 23 Lynch.. Steven A. Edmund : 123. 62 n.. 136-150. 149 n. Jack : 243-245 Lorraine : 74 Lowie. Macdonald. Jaar.. Étienne (général) : 202 n. Mikhaïl : 257 Kamaing : 147 Kaplan.INDEx Islettes (Les) : 75 Izard. 312 n. Victor : 158. Ernest : 70 Lawrence.. Lévi-Strauss. 280 n. 137. : 70. 187-190. Linton. Jinghpaw : 146 Jivaros : 229 n. Maoris : 76. John : 35 n. Francis : 265 n. Leach. 44 n... Thomas E. Robert H.. Kachin : 137-149. Karl : 50 Mansbridge. Mary : 211 n. Horatio. 31.. Lipik : 271 Littell. Joslin. Jonathan : 10 n. McDowell. Joukov. 48 n. 162-163 Lebigot. 137 Malinowsli. Malaisie : 30 n. James : 138 n. : 313 n. 180-184 Kelly. Lecron. André : 289 Mandchourie : 243. 162 n. 136 Liban : 28 Libye : 127. Robert R. Stanley : 9 n.. 58 n. Bernard : 44 n. (pseudo : d’Arabie) : 123. Erich : 206 n. 195 Maitron. Avishai : 11 n. Keegan. Lynn.. Michela : 239 n. Magenta : 193 n. 296 n. Fernand Van : 119 Langer. 317 Lienhardt. Karady. François : 281 n. Ralph : 89 n. E. Irwin (général) : 282 n. Massaï : 89 325 . Langenhove. 146 Malraux. : 124 Margalit. James : 40 n. (colonel) : 255 Martin. Alan : 66 n. Jozefow : 305 Jünger. 162-163 Kalachnikov. Karen : 140 Kaspi. Khorramshar : 248 Kigali : 217-218 Kiowa : 298 Kitchener. 38. 124. 107 n. Jean-Clément : 227 Marzano. Samuel L. Le Pape. Levi. Nicolas : 73 n. Claude : 26.. Lüdtke. Kerbala : 248 Khe Sanh : 276 n. Lucas. William : 93 Latour. Kurdes : 137 Laos : 212 n. Ernst : 63-64. Marc : 219 n. 246-247 Mannheim. 258 n. Bronislaw K. H. Georgi Konstantinovitch : 271 Jouve.. John : 42-43. Kramer.. Krojanty : 266 Kubrick. : 69. 137 Marett. Robert J. 158. Kosovo : 13. Godfrey : 132. Lawrence : 35. 176 n. Alfredo : 28 Jamin. Lavisse. 205.A. : 103 n. Marne : 105 Maroc : 210 Marshall. Raymond C. 208 Keelay. Michel : 159 n.. Mariot. David M. 241. Katu : 212 n. Ludendorff. 159 n. Lacroix. Jessica : 234 n. Giovanni : 193 n. Hermann : 45 n. Alf : 25 n.. Alice : 131 n. Fritz : 25 n. 53 n. : 270 n. 258 n. : 35 n. Jean : 159 n. Leblanc. London. 186 Lublin : 250 n. 251 n. Margolin. (général) : 106 Korte. Laidlaw.

. 297 Péronne : 46. 289. 151. 36. Meuse : 105. 45. 33 Picardie : 82.. 36 n. Nahoum-Grappe.  298-300. Mékong : 37. 200.. 266 n.. 67 n. Nielson. 192. 150 n. Erik : 44 n. Moghilew : 308 Mondovi : 264 Monestier. 303.. Pedroncini.. 62 n... 182 n. Jonathan M.. 278 n. Tim : 298. Edmond : 96 n. George : 38 n. Christophe : 7. 296 n. 161 Nung : 147 Oaxaca : 30 n. Mead. Myikyina : 147 My Laï : 258.. 281 Mendes. 296.. 246. 295 Piaroa : 30 n. 240-242 Mazower. 285. 67. 39 n. Nam Tamaï : 147 Natchwey. 256 Philippines : 30 n. Guy : 92 n. Stephen : 53 n. Orang Asli : 31 Overing. Jean-Manuel de : 44 n. 215. Evans-Pritchard) : 133 Okinawa : 206. 226 n. Margaret : 30 n. Martin : 264 n. 280 n. 107. Michel : 239 n. 188.. Pirenne. 313 Nagler. Miller. Jörg : 310 n.. McCauley. 312 Putao : 147 Pygmée : 149 Queiroz. 293. 137 Murphy. Pocala : 129. 49.. 267 n. 269 n. François : 266 n. Moukden : 206 Mozambique : 224. 199 n. Pierre : 250 Metz : 15. 272.. Popov. Ralph : 297 Moscou : 271 Mosse. Munich : 54. 210 Medjugorge : 220 n.. 77-90. Prochasson. Mexique : 30 n.. : 220 n. 208 n. 292 n. Michael : 14 Pologne : 23 n.. 299 n. : 71 n. Daniel : 213 n. 252 n.. 62 n. 211 n..220. 220 n. 183. 188 n. Walter : 308 Mauss. 326 . 72 n. Montagne blanche : 43 n. Clark : 179 n. Pécaut. Paul : 312 n. Nivelle... 312 n. Prost. 276 n.. Nebojsa : 220 n. Mentana : 193 n. Papous : 15 Pasteur. Prusse : 64. Odier Wa Cang (pseud. 235. 293 n. Mennell. James : 27-28 Neveu.. 158-159.. Marcel : 17. 166 n. Maria B. 210 n. 311 Padang : 161 Page. Pakrat : 272 Pandolfi. Lee : 311 Miskitu : 277 n. Carolyn : 25 n. Sam : 10 n. 305 Pomian. 274 n. 286. Mer Rouge : 127 Messmer. 165. 282 n. 134 Pollak.. Mariella : 215 Panoff. Pierre : 164 Nordstrom.. 294 n. 113.. 70. Antoine : 167 n. Robert : 31 n. Pouillon. 221 n. 296 n.. Olujic.. Pacifique : 150. 19. Normandie : 206 Nouvelle-Guinée : 124.. 297 Nuer : 125-126. 192.C O M B AT T R E Mattner. Véronique : 7. 72-74. Krzysztof : 261 n.. Poplin. Tim : 274 n. Georges Robert (général) : 94 Nora. Henri : 71 n. 310.. Jean : 144 Prague : 246 Preclin. Joanna : 33 n. Nicaragua : 277 n. 58 n.. 267.. O’Brien. Montebello : 276 Morse. Peleliu : 286. 247 n. 209 n.. 236 n. 128. Mark : 12 n. 252 n. 31 n. 297 n. 306. 285.

146 Stolk. Charles Gabriel : 124-125 Selye. 268 n. 132. Sofsky. 126-128. Schottländer. Odile : 15 n. 308 Ruzyne : 247 Rwanda : 10 n. 274 n. 213 n. Eugene B. 282 n. Philippe : 300 n. 211 n. Erich Maria : 264 Rémond. C.. Roynette. G. 105. 93. 305 n. 249. Charles-Édouard de : 212 n. Marc : 28 Riches. Ritter.. Michel : 276 Shan : 140-142. 24. 285 n. Christine : 28 Spielberg. 290 Sakrewka : 301 Salamine : 207 Salomon (îles) : 137 Salomon. 216-219. 120. Simiand. 41 n. Swaan... : 285.. Robert A.. 56 n. 243 n. Sarajevo : 220. 220 n. : 247. 286 n. Alexander : 72 n. Saunders.. Abram de : 62 n. Leonard V. 141.. Bernhard : 49 n.. 136 Spengler. Nicholas J. Sumprabum : 147 Suremain. 206. : 180 n.. 165 n. Jacques : 14. Alain : 243 n.. Sima : 147 Simeant. 46. Alfred R. Fritz : 92 Stettin : 309 Stevenson.. David : 179 n.. M. 297 Smith. 305 Stalingrad : 206 Stern.. 251 n. (général) : 310 Shilluk : 126. Stone. 73 n. Reims : 100 Remarque. 147 Sheridan. Erwin (général) : 223 Roon. Antonius C. 93-102 Revel.. : 211 n. Rohde. Kevin : 258. 92 n. David : 51 n.. Gerhard : 71 n.... 108-109. René : 14 n. 189. 170. [Bram] Van : 45 n. Savannah : 310 Saverne : 151 Schnapp. Wolfgang : 25. Henry : 7. Ravensbrück : 86 n. Hans : 275 Semai : 30 n. Riley.. 272 n. Srebrenica : 252. 92 n. Leslie E. 244-246. 293 n.. 248 n. 259 n.. : 12 n. Renouvin. 284 n. 132 Serbie : 13 Serres. 308 n. 206. 46. Ribout... Pierre : 278 n. Ernst von : 62 Salvador : 28 Salvadori. : 137-138.. Sledge.. : 124 Rangoon : 139-141 Rathenau. Ulrich : 105 n. 271 n. Roussin. Françoise : 292. 209 n. 11 n. Russie : 40 n. 144. Rubinstein. 182. 128 Sim. 293 Senousis : 130. 43. Franklin Delano : 299 Rotman... A. 258 Solferino : 193 n. Rousso. 327 . 146 Sironi. Pierre : 90. François : 85 Sinlum : 139. 234 n. Henry N. Manfred von : 261. 306 n. Walther : 49 Raulff.. Philip H. Cornélia : 220 n. : 25 n.INDEx Radcliffe-Brown. Roosevelt. 25 n.. 81. Somalie : 127 Somme : 42 n.. Richthofen. William T. 294 n. Dana : 9 n. Olivier : 37 Rommel. Sadon : 147 Saint-Just. Louis : 112 Sajer. Albrecht von : 198 n. Sébastopol : 191 Seligman. Philippe : 41 n.. Jacques : 193 n. 276 n. 158 n. (général) : 310 Sherman. 31-32 Sémelin. Katherine E.. 303 Raynal.. 265 Sorabji. Register.. 157 n. 252 n. Sylvain (commandant) : 262 Rechtman. Johanna : 219 n. Soudan : 124. Steven : 9 n. 28.. Schoendoerffer. 39 n. Rollin. Robben. David : 212 n. 15 n. Richard : 282 n. 296 n. Sponsel. 92 n. 253. : 35 n. Guy : 284 n..

C O M B AT T R E

Swofford, Anthony : 256 Syrie : 130 Tambiah, Stanley J. : 140, 162, 164 Taïwan : 137 Ta Oï : 212 n. Tavernier, Bertrand : 9 n. Tawney, Richard : 90, 92 n., 93, 102-112, 116-119 Taylor, Christophe : 216-217, 219 n. Tchad : 28, 303 Tchétchénie : 13, 315 Terkel, Studs : 165 n. Terray, Emmanuel : 17 n. Terrill, Ross : 103 n. Testart, Alain : 173 n., 233, 303 n. Têt (offensive du) : 207 Tillion, Germaine : 86 n. Tilly, Charles : 231 n. Tobrouk : 223 Tokugawa : 188 n. Tombs, Robert : 128 n. Tora Bora : 271 Trevisan, Carine : 11 n., 48 n., 114 n. Tripoli : 130 Turney-High, Harry H. : 34, 174-178 Tutsis : 216, 218 n. Uribe, María Victoria : 213-214, 296 n. Valensi, Lucette : 227 n. Varsovie : 258 Vaux : 262 Veray, Laurent : 273 n. Verdun : 74, 99-100, 206, 262 Vernant, Jean-Pierre : 243 n., 252 n. Versailles : 49 Versonnex, Henri de : 267 n. Vialles, Noélie : 29 Vidal, Claudine : 219 n. Vietnam : 9, 27-28, 35, 41, 70 n., 178 n., 210, 212 n., 249, 273-276, 278 n., 279-282, 285, 287 n., 288, 293, 295, 298, 306, 312

Vigarello, Georges : 57 n., 199 n., 203 n., 240 n., 275 n., 284 n., 312 n. Villers-Cotterêts : 106 Vilnius : 252 Vosges : 151 Wachtel, Nathan : 227 n., 243 n. Wagram : 196 n., 202 n., 280 n. Waterloo : 42 n., 43, 189 Webb, Beatrice : 212 Webb, Sidney : 212 Wieviorka, Annette : 10 n. Wieviorka, Michel : 215 Wiju : 245 n. Willis, Roy : 30 n., 32 n., 33 n., 34 n., 38 n. Wilson, Keith M. : 70 n. Winter, Jay : 103 n., 107 n., 108 n., 109, 274 n. Woëvre : 74 Woodward, Llewelleyn : 93 Wright, Quincy : 174 n. Xanthiakou, Marguerita : 239 n. Yalou : 243 Yami : 137 Yanomami : 179-180 Yashka (pseud. Botchkareva Maria) : 234 n. Yougoslavie : 10 n., 170, 208, 219-221, 235, 236 n., 272 n., 293, 294 n., 312 n. Ypres : 81 Yunnan : 141 Zammit, Jean : 13 n., 170 n., 181, 237, 257 n., 274 n. Zapotec : 30 n. Zawadzki, Paul : 25 n.

328

Table
Remerciements.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Introduction.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Chapitre.Premier.-.Le.combat.comme.objet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Êtes-vous seulement un chercheur ? ».. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Élision, refoulement ou déni ? Le cas Norbert Elias.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
7 9 2 22 0

Chapitre.II.-.Expériences.de.combat.et.. sciences.sociales.au.xxe.siècle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 Robert Hertz, Marcel Mauss.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 Trois historiens : Pierre Renouvin, Richard Tawney, Marc Bloch. 90 939-95 : Edward Evans-Pritchard, Edmund Leach, et à nouveau Marc Bloch. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 Chapitre.III.-.La.«. leçon.anthropologique. ».. est-elle.possible. ?.Lectures.historiennes.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que faire de la « guerre primitive » ?.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Retour aux historiens ?.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Guerre et anthropologie du contemporain.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Difficultés d’une interlocution. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
329 

69 70 87 208 227

C O M B AT T R E

Chapitre.IV.–.Combat.et.physicalité. :.. Accéder.aux.corps. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ? L’entour des corps : les champs de bataille.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Prolongement des corps : les objets. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Corps combattant, corps animal.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans l’œil mécanique, les techniques du corps ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Système ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le corps des civils. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

239 23 252 262 272 283 30

Conclusion.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37 Index.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32

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R É A L I S AT I O N : C U R S I V E S À PA R I S I M P RE S S I O N : N O R M A N D I E ROTO S. A . S. À LO N R A I DÉ Pô T L É G A L : M A R S 2 0 0 8 ; N ° 9 7 5 0 8 ( 0 8 0 0 0 0 ) I M P R I M É E N F RA N C E

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@@TC CHAPITRE À CHANGER@@ 335 .

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