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Le Chant des Hémiones.

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LE CHANT

DES HÉMIONES
¥,E CHANT

DES HÉMIONES
IL A ÉTÉ TIRÉ VINGT
EXEMPLAIRES
SURALFA NAVARRENUMÉROTÉS
DEI A 20.
No 10
DES
CENT MILLE CHANTS DE MILARËPA

LE TRENTE-SEPTIEME

LE CHANT DES HEMIONES


PRÉFACE

Un des ouvrages les plus populaires au Tibet est certainement


le recueil de poèmes connu sous le titre Les Cent Mille Chants de
Milarefa. C'est une suite de récits relatifs à la vie profane et
à la vie religieuse du Maître des sciences mystiques Milarépa. Ces
poèmes ne sont pas son oeuvre, mais celle de ses disciples ou admira-
teurs qui gardent la tradition de l'enseignement Kargyoupa 1.
Au Tibet comme en Inde, le disciple est normalement voué corps
et âme au Maître qu'il sert en toutes circonstances et qui lui doit
en échange, l'enseignement et, mieux que l'enseignement, l'initiation.
Pour comprendre toute la puissance de l'emprise du Maître
sur le disciple, et certains passages du Chant des Hémiones, qui,
faute de préparation, resteraient obscurs, il faut avoir lu La Vie de
Milarefa, écrite au XIIe siècle par son disciple Retchoun pa 2, car
aucun ouvrage sur ce sujet ne remplace une si précieuse documenta-
tion.
Ce Chant des Hémiones dont nous donnons ici la traduction inté-
grale, est le trente-septième de l'ouvrage.
Il nous fait assister à l'enseignement d'un Maître thaumaturge
qui s'efforce de libérer l'esprit de son disciple de tout ce qui l'enchaîne
aux jeux de l'illusion. Il détruit sa confiance dans les livres légués
par certains maîtres anciens et, après avoir suggéré lui-même la
vision des hémiones et donné le spectacle de vols dans l'espace, il

i. Tibétain : bkah rgyud pa. Secte mystique fondéeau milieu du xie siècle
par Marpa, le Maître de Milarépa (1038-1122)dont la tradition spirituelle
se continue jusqu'à nos jours par initiation orale. Retchoun pa fut le disciple
direct de Milarépa.
2. Jacques Bacot. Le poètetibétain Milarépa. Ses crimes,ses épreuves,son
nirvana. Vrin, Paris.
4 MESURES

ruine toute cette fantasmagorie dans l'esprit de Retchoun pa. Le vrai


disciple, le digne continuateur de la lignée ne doit-il pas comprendre
que tout est jeu de l'illusion universelle et création de notre propre
pensée ?
Milarépa, en jetant au feu les livres de Retchoun pa, lui signifie
qu'un disciple doit tout apprendre du Maître qu'il a choisi, et aban-
donner l'espoir de faire par les livres seuls un progrès définitif dans
la voie de la connaissance.
Toute l'initiation de la lignée est une initiation orale. Nul ne peut
l'obtenir par les livres, puisqu'aucun des Maîtres ne l'a transmise
par écrit.
Aussi ne se propose-t-on pas d'apporter ici une argumentation,
mais seulement un témoignage de plus sur la mystique indo-tibétaine.
Qu'il me soit permis d'exprimer à mon Maître, Monsieur Bacot,
ma gratitude pour la bienveillance qu'il m'a toujours prodiguée au
cours de son enseignement et qui, une fois de plus, est venue à mon
aide pour éclairer les passages les plus obscurs de ce texte.

- H. M.
DES CENT MILLE CHANTS DE MILARÉPA

LE TRENTE-SEPTIEME

LE CHANT DES HÉMIONES

GLOIRE AU MAÎTRE !

Le vénérable Milarépa et son fils [spirituel] se dirigeaient


tous deux vers le sommet de la montagne, lorsque, arrivés à
T'ad so de Brin Retchoun pa, 1 dit :
« Maître, arrêtons-nous ici cette nuit, nous y rencon-
trerons quelque généreux maître de maison de Brin. »
Le vénérable répondit :
« Fils, aucun maître de maison généreux n'écouterait
des novices comme nous, et nous irons tous deux jusqu'au
sommet. »
Bien que Retchoun pa fût attristé, tous deux continuèrent
leur route et arrivèrent à la forteresse de Skyid p' ug nima,
au sommet de la Roche-Rouge. Alors, le Maître parla ainsi :
« Toi, Retchoun pa, va chercher l'eau ; moi, je ferai
le feu. »

i. Prononcez Retchougnepa; la transcription exacte serait Raschunpa.


Retchoun pa est né en 1083 et son Maître Milarépa en 1038.Le Maître avait
donc quarante-cinq ans de plus que son disciple.
O MESURES

Retchoun pa partit pour prendre de l'eau et, l'ayant


prise, au moment où il arrivait en haut, entre le sommet de
la montagne et Skyid p'ug, à l'endroit où cette vallée se trans-
forme en une agréable et vaste forêt, une hémione donnait
naissance à un petit ; de cette mère et de ce petit naissait un
autre petit et de chacun de ceux-ci naissait un petit, si bien
que par degrés cent hémiones et cent poulains étant nés, tous
se mirent à jouer.
Retchoun pa pensa : « Cela est encore plus étonnant que
les hémiones de Dpal Thang (l'agréable plaine) 1.
Pendant que Retchoun pa s'absorbait longuement dans
la contemplation de ce spectacle, le Maître, ayant allumé le
feu, ouvrit les livres de son disciple, et plein de compassion
dit ces paroles de vérité : « Que les Dieux de l'espace bien-
faisants aux êtres et à la doctrine, protègent celui que j'ai
envoyé en Inde [pour étudier] les doctrines : celles des dieux
immatériels et les autres !
« Que les Gardiens de la Loi (Dharmapâla) réduisent
secrètement en poussière les perverses doctrines des héré-
tiques, malfaisantes pour les êtres et pour la Loi ! » dit-il.
Puis, après être demeuré pensif un moment, sortant de
leurs enveloppes les feuillets des livres, il les jeta dans le feu.
A cet instant, il sembla à Retchoun pa que la plus grande
des hémiones, devenue loup, pourchassait tout son troupeau,
qui se mit à fuir à travers le col. Le coeur de Retchoun pa
s'émut profondément. Il pensa : « Si je ne m'en retourne pas
maintenant auprès du Maître, il me réprimandera ». Et, pris
de crainte, il partit précipitamment.
Dans la plaine de Spring Zam, il perçut l'odeur du papier
qui fume. « Serait-ce mes livres qui brûlent ? » pensa-t-il.
Et il se hâta
*

Vides étaient les enveloppes de ses volumes.


Désespéré, il souffrit comme un être dont le coeur est

i. Allusionà un événementqui fait partie d'un autre chant.


LE CHANT DES HEMIONES 7
arraché. « Pourquoi mes livres sont-ils en cendres ? » demanda-
t-il. — Ne te voyant pas rapporter l'eau, je t'ai cru mort, et
j'ai pensé : « Les livres ne conduisent pas au bonheur et peuvent
troubler un saint. » Tes livres m'étant inutiles, je les brûlai.
Pourquoi avoir tant tardé ? » ajouta-t-il.
Sur le point de s'évanouir de douleur devant la méchan-
ceté de son lama, Retchoun pa pensa : « S'il est capable d'agir
ainsi envers moi maintenant, x
retournerai-je auprès de Tipu
ou faut-il retourner au royaume 2 ».
Alors que la base de sa foi se muait en un sentiment
contraire, après être demeuré un moment silencieux, Ret-
choun pa répondit : « Alors que je m'étais arrêté tranquille-
ment, j'ai été distrait par le spectacle de cent hémiones et de
leurs cent poulains 3. Maître, je vous ai fait don de mon or
et, don plus spécialement annihilant, de mes trois portes :
celles de ma pensée, de ma parole et de mon coeur. Il est
donc inutile que j'aille dans l'Inde. Je demande à retourner au
royaume.
Le Maître, voyant la foi [de Retchoun pa] complètement
bouleversée, lui dit : « Mon fils, il ne faut pas perdre con-
fiance. Puisque tu aimes les spectacles, regarde ceux que je
vais te montrer. »
#
# #

Sur le front du vénérable [Milarépa] apparut 4 Marpa-


lotsava 5 identique lui-même à Vajra Dhâra (Le porteur de
foudre), assis sur un trône précieux, aux coussins de lotus,
illuminés par le soleil et la lune. Le lama était entouré de sa
lignée spirituelle 6. Le soleil et la lune qui se levaient [éclai-

i. Tipu : nom de son précédent guru au Népal.


2. Au royaume : dans mon pays.
3. Cette vision fut produite à dessein par Milarépa pour induire son dis-
ciple en erreur. La suite du récit le confirmed'ailleurs.
4. (apparut). Comme apparaît Amitâbha sur la tête d'Avalokitésvara.
5. lotsava = traducteur. Marpa le maître de Milarépa traduisit en
tibétain de nombreux textes sanscrits appartenant au canon bouddhique.
6. Voir la Préface.
8 MESURES

raient] de droite à gauche, et de tous côtés, ses yeux et ses


oreilles. Pareils à des fils tendus, des rayons de lumière de
cinq couleurs émanaient de ses deux narines. Les poils de
son ûrnâ 1 émettaient des rayons de lumière diversement
colorés. Sur sa langue, lotus à huit pétales, que le soleil et la
lune [éclairaient], flamboyaient en tournoyant des voyelles
et des consonnes aussi finement tracées que des cheveux.
Des poils de sa poitrine irradiaient des faisceaux lumineux
dessinant le diagramme de Vishnu 2.

Alors le Maître ainsi métamorphosé chanta :

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Au-dessus même de ma tête,
Sur un trône précieux soutenu par des lions
Sur des coussins de lotus, éclairés par le soleil et la lune,
Pareil à Vajradhâra
Est assis le gracieux pandit Marpa lotsava.
Tel un chapelet de perles enfilées,
Tous les lamas de la lignée l'entourent.
Si tu avais su voir avec les yeux de la foi,
La bénédiction t'abreuverait comme une pluie désirée.
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
{courbées.

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Le couple soleil et lune qui se levait

i. Urnâ. Le quatrième des 32 signes particuliers aux Bouddhas. Petite


excroissance de chair entre les deux sourcils. Cf. Alice Getty, The Gods of
Northern Buddhism, p. 178. Clarendon Press. Oxford, 1914.
2. Signe particulier à Vishnu, formé d'une boucle de poils irradiant sur
sa poitrine. Tibétain dpal behu ; sanscrit srîvatsa (noeud d'amour).
LE CHANT DES HEMIONES 9
De la pointe de mes oreilles d'homme
Et qui se parait des couleurs de Varc-en-ciel,
C'est la lumière brillante qui croît sans ombre,
Et pénètre l'union mystique du couple Art et Science.
Fils, si grande merveille il y a, c'est celle-là !
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Les rayons lumineux aux cinq couleurs,
Pareils à des fils précieux
Qui sortaient de mes narines,
Sont l'essence même de l'enseignement mystique :
Ils expriment parfaitement le Vajra x
Du souffle pénétrant l'artère médiane, source de vie.
Fils, si grande merveille il y a : c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.
#

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Dans l'intervalle de mes sourcils,
De mon ûrnâ, tournant en spirale comme une conque,
Emergent toutes sortes de rayons lumineux.
Ce pur nectar qui brille d'un éclat incomparable
Est une lumière qui émane du Bouddha Grand-Compatissant. 2
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Sur un lotus rouge à huit pétales,

i. Probablement incantation mystique dépendant de la manière de diriger


le souffle (?) ; mais ces deux vers, d'une traduction très laborieuse, ne donnent
pas un sens très satisfaisant.
2. Avalokitesvara, en tibétain Chenrezi.
10 MESURES

Ma gorge, ma langue et mon palais, sources de la voix,


Qui émettent les voyelles et les consonnes éclairées par le soleil et
Profèrent le verbe du Vajra, [la lune,
Sans jamais faire obstacle à la parole sacrée.
Si tu sais voir avec les yeux de la dévotion,
Dans tes discours, toutes les choses s'élèveront.
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.

Retchoun pa, mon fils unique, écoute :


Sur mon coeur charnel, le diamant (vajra),
Précieux Srïvatsa, dont la lumière étincelle,
Symbolise l'inaltérabilité des Trois Corps 1.
Néant 2 et pitié sont inséparables,
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.

Lorsqu'il [le Maître] eut ainsi parlé, Retchoun pa, à


l'écart, regarda du coin de l'oeil et dit : « Ne pas commettre
sciemment de péchés est un aussi grand spectacle que celui
des hémiones. Puisque le Maître montre tant de signes de
sainteté et, en conséquence, ne peut pécher, qu'il veuille bien
me rendre mes livres. »
Ce disant, assis à l'écart et battant doucement la mesure
avec son pied, les coudes aux genoux, le menton dans la paume
de ses mains, il sifflotait une chanson.

Alors [le Maître] lui montra une magnifique vision sans


réalité. Dans une lueur d'arc-en-ciel apparut le Palais des
i. Trikàya : Dharmakâya, le Corps de la Loi ; Sambhoga kâya, corps
glorieux ; Nirmâna Kâya, corps de transformation.
2. Néant, synonyme de « Vide ».
LE CHANT DES HEMIONES II

Dieux. A l'intérieur le corps du Vénérable, éclairé du dehors


et du dedans, laissa voir
Dans ses parties secrètes, les quatre vajrâsana ; 1
Sur son nombril, le cercle de Sambara ;2
Sur son coeur, Hévajra ;3
Sur sa gorge, Mahâmâyâ ; i
Sur son front, entre ses sourcils, Bouddha ;
Sur sa tête, Guhyasamâja 5 qui fait cortège à l'Assemblée des
[autres dieux.

Pendant la durée [de la vision] Milarépa chanta ainsi :


Retchoun pa, mon fils unique, écoute :
Dans ce Palais des Dieux — connexion de cause à effet —
Voici mon corps d'ascète
Où réside l'Assemblée de nos dieux tutélaires.

Dans un cercle voluptueux, mes parties secrètes


Etendent le mandata d'une volupté sans fin
Qui renferme l'Assemblée des Dieux des quatre magnifiques Vaj-
[râsana.
#

Dans un cercle magique, mon ombilic,


— Corps de la science innée —
Où réside l'essence de mon corps de diamant,
Etend le mandala des soixante-deux
Dieux, prenant la forme de Sambara.

i. Siègesde diamant.
2. Sambara : le Bonheur Suprême.
3. Hëvajra (le Diamant des Jouissances).
4. Mahâmâyâ (la Grande Illusion).
5. Guhyasamâja est à la fois le nom d'une divinité tutélaire, celui de la
communiondes adeptes mystiques ; celui du culte tantrique ésotérique,celui du
Panthéon tantrique. Cf. A. Getty, ouv. cité, p. 126 ; dict. Sarat Chandra Das,
p- 1303-
12 MESURES

Dans la Roue de la Loi, mon coeur


Etend le mandata du diamant du coeur
Où résident les neuf incarnations de Hévajra :
Essence même des Trois Bodhisattvas.

Dans la roue des richesses, ma gorge


Etend le mandata du diamant qui enseigne
Le jeu de l'illusion des apparences :
Il renferme tous les dieux de la Grande Fantasmagorie

Dans la roue de la Blanche Conque, l'intervalle dé mes sourcils,


Etend le mandata du diamant sans second
Des héritiers de la Sagesse :
Il renferme tous les dieux au front [orné] de Bouddha.

Dans la roue du Grand Bonheur 1 le sommet de ma tête


Qui porte la communion ésotérique des dieux,
Etend le mandata de la Béatitude,
Inséparable de la Bodhi originelle.

Fils, si tu savais, par la méditation, [identifier] ton propre corps


[avec celui des dieux
Mon corps, qui a réalisé l'inconsistance de l'arc-en-ciel,
T'apparaîtrait enfin essentiellement lumineux et pur.

i. Mahâsukha (Le Grand Bonheur = Béatitude).


LE CHANT DES HEMIONES 13
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Fils, ne perds pas la foi, rends-la inaltérable.
Ainsi parla-t-il.

Retchoun pa répondit : « Les preuves de la sainteté de


mon père sont une grande merveille, mais puisque, sans mes
livres, je ne puis plus obtenir la connaissance, je vous en sup-
plie, rendez-les moi ».
#

Alors, le Vénérable traversa sans obstacle la matière des


rochers et des autres substances.
Chevauchant un bloc de roche, il fit une course rapide.
Marchant sur la surface des eaux, il s'y maintint. De
son corps jaillissaient des flammes et de l'eau. Il apparaissait
sous des aspects multiples et les réunissait en un seul. S'élan-
çant dans les airs, il y demeurait suspendu. Tout en accom-
plissant ces prodiges, il chantait :

Retchoun pa, mon fils très cher, écoute :


Ici, ma pénétration sans obstacle à travers la matière
Prouve l'unité de l'esprit et des apparences.
Ma chevauchée sur un bloc de roche
Montre [mon] pouvoir d'animer la mort 1 dans le monde.
Ma marche sur les eaux comme sur la terre ferme
Prouve l'unité des quatre éléments.
L'eau qui combat le feu jaillissant de mon corps
Signifie le mépris de tout ce qui brille.
Cette réunion se dispersant en éléments multiples,
Montre que tout se décompose pour le bien des êtres vivants.
Mes vols dans le ciel

1. animer la mort. En tibétain gron'jug.aEntrer dans la ville [aux 9 portes],


c'est-à-dire entrer dans le corps. Allusion au pouvoir magique qui consiste à
entrer dans un corps mort pour le ranimer. Cf. sur cette question La Vie de
Marpa. J. Bacot, pp. 54 à 56 et 66 à 70 (Geuthner, Paris, 1937).
14 MESURES

Prouvent la pénétration du souffle x dans la profondeur de mes


Fils, si grand spectacle il y a, c'est celui-là ; [artères.
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
Ne sois pas apostat, mais prie. [courbées.

Après que le Maître eut ainsi parlé, Retchoun pa répon-


dit : « Ces preuves de la sainteté du Maître, semblables à des
jeux d'enfants destinés par lui à m'induire en erreur, n'ont
rien de merveilleux. Leur spectacle est plutôt inconvenant.
Si vous êtes un Grand Miséricordieux, rendez-moi mes livres,
je vous en supplie. »
Le Révérend lui répondit : « Mon fils, si tu es capable de
prier, ne te détourne pas de la foi en ton père et prie-moi de
t'aider à vaincre tes faiblesses, car c'est le monde apparent qui
se manifeste dans les livres. Prie- pour te préserver de fausser
mes pensées. »
#
# #

Il y avait une énorme pierre qui obstruait l'étroit sentier


suivi par les marchands de Brin. Le Vénérable passa au tra-
vers de la pierre, la brisa comme une boule de tsampa 2, la
répandit comme de l'eau, la pétrit comme de la boue, enfin,
pendant que d'une seule main, il lançait la pierre dans la grande
rivière qui débordait, il chanta :
Mon fils très cher, Retchoun pa, écoute :
Dans l'étroit sentier de ces lieux,
Ce rocher de fer octogonal
Obstrue le côté droit de ceux qui montent,
Et le côté gauche de ceux qui descendent.

i. Souffle, Sk. prâna. L'étude du souffle joue un grand rôle dans la mys-
tique indienne.
2. tsampa : farine de grains d'orge grillés avec laquelle on fait des boules
que l'on mange généralement sansles cuire: délayées dans du thé; c'est l'aliment
principal des Tibétains.
LE CHANT DES HEMIONES 15
Cent coups de marteau de forgeron ne 1e fendraient pas,
Cent coups de soufflet [de forge] ne le fondraient pas,
Si je le brise comme une boule de tsampa, brise-le de même,
Si je le répands comme de Veau, répands-le de mêmef
Si je le pétris comme de la boue, pétris-le de même,
Si je le lance comme une flèche, lance-le de même,
Si tu sais [voir] avec les yeux de la foi, en ton père spirituel
Les biens, ceux-là même que tu ne désires pas, tomberont en pluie,
Une mine de toutes les choses désirables te sera ouverte.
Si grande merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
Mon fils Retchoun pa, change ta manière de voir. [courbées.
Ainsi dit-il.

Retchoun pa répondit : « Si vous faites le miracle de me


rendre mes livres, ma foi grandira. Sinon, rien ne peut plaire
à mon esprit. »
Comme Retchoun pa n'était pas encore convaincu, le
Maître, transformant en ailes sa cape 1 survola l'abîme de
la Roche Rouge, et, rapide comme l'éclair, s'éleva dans
l'espace, volant en tous sens, planant comme un vautour,
rôdant comme un faucon, chantant ainsi :

Mon fils unique, Retchoun pa, écoute:


Le Haut Mont de la Roche Rouge est un palais céleste.
Si du sommet du palais céleste
S'envole le vautour, l'artère de ses ailes vibre,
Si le petit oiseau s'envole, l'artère de son coeur vibre.
Jusqu'à ce jour, jamais homme n'a volé.
Jamais plus homme ne volera ;
Si, moi, vieil homme, je vole, vole de même ;
Si je plane comme un vautour, plane de même ;

1. Au Tibet, le vêtement d'un ascète est fait d'une seule pièce de drap,
enveloppant le corps et rejetée sur l'épaule gauche, en laissant à nu le bras
droit.
l6 MESURES

Sije rôde comme un faucon, rôde de même ;


Sije cours avec la rapidité de l'éclair, cours de même ;
Sije m'agite comme le vent, agite-toi de même.
Si par la foi tu savais comprendre
Que dans ces apparitions miraculeuses, tu es toi-même la cause
[et l'effet,
Tu aurais identifié soumission et délivrance du Samsara 1.
Si merveille il y a, c'est celle-là ;
Tandis que les hémiones, c'est un spectacle de bêtes qui marchent
[courbées.
Mon fils, Retchoun pa, purifie les dispositions de ton propre esprit.
C'est ainsi qu'il parla.

Bien que le Vénérable eût montré tant de prodiges,


non seulement Retchoun pa les avait à peine regardés, mais il
ne désirait même pas être convaincu. Alors, le Maître à
nouveau faisant des ailes de sa cape, décrivit en planant des
cercles dans l'espace, tout en disant ce chant :

Retchoun pa, fils très cher, écoute :


Sur le sommet de la montagne de Mon 2, à la Roche Rouge
Un troupeau d'hémiones sans vraisemblance
A pu f apparaître un instant.
C'est un jeu irréel du monde intellectuel,
Reproduit aisément en [images] multiples.
Une seule hémione étant devenue loup,
Tout le troupeau pourchassé s'enfuit.
La connaissance de nos défauts [explique], et nos propres misères,
Et ce qui faisait notre attachement à toutes les choses à rejeter.
Pour saisir le sens, il fallait deviner

i. samsara = transmigration, c'est-à-dire cercle des renaissances succes-


sives auquel le Bouddhisme a pour but essentiel de faire échapper les êtres
à ces renaissances sans fin.
2."Nom d'une tribu nomade, d'après Das ; peut-être aussi nom de la
région où Milarépa fit de nombreuses retraites.
LE CHANT DES HEMIONES V]

Les métamorphoses de Milarépa


Ont démontré l'essence des choses
A Retchoun pa dordje grags pa 1,
Moi, ton père, le vieux Milarépa,
J'ai pris la forme de cent hémiones et de cent poulains.
Cette transformation corporelle
N'est pas un spectacle bien étonnant ;
Mais, que Retchoun pa l'ait trouvée merveilleuse,
Prouve l'erreur de sa vision.
Il est un disciple incrédule, et à une période troublée
Où des prodiges déconcertants
N'ont encore pu le convaincre.
Pourtant, selon son désir, sûrement il deviendra ermite.

Si l'on veut plier le bois dur ou la corne résistante 2,


C'est à peine si on les courbe.
Tu n'as pas encore plié la résistance de ton propre esprit,
Assouplis intérieurement ton propre esprit, ô Retchoun pa !

Si l'on veut dompter le tigre du sud ou le yak du nord,


On n'y parvient jamais complètement.
Ton moi et ton orgueil ne sont pas encore domptés
Dompte ton moi et ton orgueil, ô Retchoun pa!

Si l'on voulait capturer tous les oiseaux du ciel et de la terre


On ne le pourrait jamais entièrement

i. Sk. Vajra Kirti (célèbre diamant), surnom de Retchoun pa^-


2. Les arcs tibétains sont faits de corne et de bois. '§ t
l8 MESURES

Tu n'es pas encore maître de l'aveuglement de ton esprit.


Domine l'erreur par la réflexion, ô Retchoun pa !

La science enseignée (acquise) et la science personnelle (innée),


Si on les possède, on les sait à peine.
Tu ignores encore que ton esprit est sans réalité.
Médite que la conscience de soi est sans objet, ô Retchoun pa !

Un père affectionné et une mère aimée,


Si on les quitte, on n'y renonce pas tout à fait.
Tu n'as pas renoncé à là complaisance pour tes mauvais penchants.
Renonce à la complaisance pour tes mauvais penchants, ô Ret-
choun pa!
#

Les châteaux du pays natal, et les richesses qu'ils renferment,


Quand on doit les abandonner, on n'y renonce jamais tout à fait.
Tu n'as pas encore renoncé au bonheur terrestre et au plaisir.
Rejette les occasions qui t'assujettissent aux bonheurs mondains,
[ô Retchoun pa !
#

Fils, repousse les vues de ton méchant égoïsme.


Sépare-toi complètement des mauvaises pratiques.
Chasse les imaginations qui troublent ton for intérieur.
Rejette l'hérésie, piège démoniaque.
Abandonne les amitiés fondées sur l'égoïsme, ô Retchoun pa !

Serais-je près de mourir, je ne te laisserais pas d'autre testament.


Devrais-je vivre encore, je n'aurais rien d'autre à te dire.
Maintenant, ô Retchoun pa ! conserve ma parole pour ta des-
cendance spirituelle.
LE CHANT DES HEMIONES 10,

Parlant ainsi [le Maître] montant toujours plus haut,


disparut aux regards. Retchoun pa se repentit amèrement.
Une foi sans pareille l'inonda, et il pensa : « Le Vénérable
n'est plus, et parce que je n'ai pas amendé mon caractère,
voilà le prix de mon attachement à quelques méchants livres
déchirés. Malgré de si grands prodiges, je n'ai pas cru. C'est
pourquoi le Maître m'a pris en aversion, et s'en est allé par
le chemin des airs. Hérétique que je suis, je ne puis m'élever
au-dessus de la terre ! Qu'aurais-je fait de livres sans un
Maître ? Je vais chercher la mort au fond de ce gouffre. Puis-
sent tous les fils spirituels de chaque génération à venir, gran-
dir auprès de leur Maître et rester unis à lui dans une même
pensée ! »
Après avoir formulé ce souhait, sincère avec lui-même,
Retchoun pa se précipita dans l'abîme. Or, bien que son corps
fût lancé, il demeura suspendu le long de la falaise. Au-dessus
de lui, l'ombre du Vénérable était revenue. Répandant plaintes
et lamentations [Retchoun pa] s'efforçait de voler derrière le
Vénérable, mais comme son corps était incapable de voler
dans l'espace, et qu'il ne pouvait poser les pieds sur l'ombre
du Vénérable, il la suivait. Dans la partie supérieure de la
Roche Rouge, sous une roche surplombante où Retchoun pa
entendit une voix disant : « Vois les corps de celui qui est
délivré », le Vénérable se montra sous l'image des Trois
Corps, et, ceux de droite et de gauche accompagnant de leurs
voix celui du milieu, il chanta ce chant en réponse au repentir
de Retchoun pa :
Retchoun pa, fils très cher, écoute-moi :
Chaque père vénérable a deux autres formes vénérables.
A cette apparition sous trois formes,
Si tu fais une offrande, à qui des trois l'offriras-tu ?
Si tu confesses tes fautes, à qui les confesseras-tu ?
Si tu présentes tes respects, à qui t'adresseras-tu ?
20 MESURES

Si tu t'engages par un voeu, envers qui t'engageras-tu ?


Si tu demandes l'initiation, à qui la demanderas-tu?
A qui demanderas-tu la révélation du sens profond ?
A la fin de ta vie, à qui demanderas-tu refuge ?
Sur qui fonderas-tu ta suprême espérance ?
Fils, si tu as foi dans ces apparitions de mon corps changeant,
Explique-moi cette conviction intime et ardente !
Si tu crains le péché qui désigne au dieu de la mort,
Repousse-le rapidement.
Si tu te repens de l'hérésie, piège démoniaque,
Fais-en l'aveu.

Retchoun pa, le visage baigné de larmes, présenta sa


requête en chantant ainsi :
~0 père rempli de science, d'amour et de puissance,
O Vénérable Lama, écoutez-moi !
Voici à quelle forme magique du Vénérable
S'adresse Retchoun pa, aveuglé par l'ignorance :
La personne à qui je présenterai mon salut affectueux,
A qui je ferai de respectueuses offrandes,
A qui je confesserai mes péchés d'hérésie,
Envers qui je m'engagerai par mon voeu,
A qui je demanderai initiation et secrets
Et mon refuge naturel à la fin de ma vie,
Est la personne centrale, le Vénérable.
Ma conviction intime vient de sa bonté tutélaire.
Veuillez me délivrer des liens des tentations à venir,
Et secourir le mendiant égaré!

Ayant ainsi parlé, il s'avança jusqu'au Vénérable, et,


tenant embrassé le corps du milieu, il fut un moment privé
de sentiments. Le père et le fils entrèrent dans la grotte, et
le Maître dit : « Retchoun pa, si tu veux obtenir la Bodhi, il
faut que tu puisses méditer l'enseignement du Dmar Khrid 1.

i. a) Enseignement supérieur pratique donné oralement par le Maître à


son disciple. Il conduit aux plus hauts sommets de la science, en religion et
LE CHANT DES HEMIONES 21

Les livres et les formules hérétiques ne valaient pas que nous


nous disputions. Les ouvrages de la religion des Dieux imma-
tériels ont de bons maîtres, et ils ne seront pas brûlés dans
le feu. Mais les autres livres, de peur qu'ils ne précipitent
en enfer ceux qui aspirent à la Bodhi, je les ai brûlés. C'est
pourquoi écoute ce chant :
Retchoun pa, ô fils sur qui je veille depuis ta petite enfance !
Pour toi que j'ai envoyé [en Inde] prendre les enseignements
L'expérimenté commentateur des textes [que je suis], [secrets,
Redoute l'usage de nombreux livres contradictoires.

Pour toi qui aspires à être ermite « stan brdol ».


Moi le Maître, « lham brdol » 1
Je redoute l'usage de nombreux commentaires.
*

Pour toi, qui ne sais qu'une chose et aspires à délivrer tous les êtres,
Celui qui sait toutes choses et na rencontré que toi seul,
Redoute l'abus de ces discussions.

Pour toi qui vas cherchant la sainte Loi,


Le Maître qui t'aime tendrement,
Redoute la coutume de nombreux exercices.

Les livres que je t'ai envoyé chercher


Se sont envolés et ont disparu parmi les rochers.

en médecine. — 6) Dmar Khrid, « Le Guide rouge » opposé à Dkar Khrid


« Le Guide blanc » ; deux voies différentes de la contemplation mentale. On
parle de la même façon du dkar lam « chemin blanc » et du dmar lam « chemin
rouge ».Cf. sur ces questions Alexandra David-Neel : Mystiques et Magiciens
du Tibet. (Pion, Paris, 1929), et Initiations lamaïques. (Adyar, Paris, 1930).
. 1. stan brdol et lham brdol : Mots intraduisibles.
22 MESURES

En ce moment, ils sont entre les mains des Dieux de l'espace.


Prie-les de te les donner et reviens.

Les mauvaises incantations pour jeter les sorts,


Brûle-les dans un feu ardent.
Offre-les au Dieu victorieux du feu.

Heureux d'être utile à toi-même et aux autres,


Fils, brûle sans haine ton être individuel,
Détruis sans déplaisir ton esprit et ton corps.
Rejette sans hâte les illusions.
Souviens-toi de ton Maître avec gratitude.

*
# *

Retchoun pa pensa : « Cela est certainement vrai, puisque


c'est parole d'un Bouddha. » Et il pria. Aussitôt les livres
bienfaisants à la doctrine et aux créatures, c'est-à-dire les
ouvrages des Dieux immatériels, tombèrent dans les mains
de Retchoun pa. Son bonheur fut sans mesure. Il ne sépara
plus son Maître de l'image corporelle du Bouddha, et il pensa :
« A l'avenir, je ferai le service du, lama mieux encore que je
ne l'ai fait jusqu'ici. » Et prosterné aux pieds de son Maître,
il proféra son voeu définitif.

Ensuite, les frères en religion, et les auditeurs ayant été


appelés, tous se réunirent. Comme ils buvaient le vin de bien-
venue pour l'arrivée de Retchoun pa, au milieu de leur cercle,
Répa de Séban s'adressant à Retchoun pa lui dit : « Pour que
tu ailles dans l'Inde, sans doute a-t-il fallu que le Maître t'en
donnât la suggestion, et que tu l'eusses comprise. Comment
fus-tu converti dans ta discussion avec lui ? » Le Vénérable
ajouta : « Retchoun pa, dis-nous comment tu fus converti par
le moyen des dieux immatériels. »
LE CHANT DES HEMIONES 23
Et Retchoun pa offrit ces stances sur la manière dont i!
fut converti :

L'ancêtre de la lignée Vajradhâra 1


M'a convaincu que la lignée ne peut se continuer que par initia-
Le lama Bouddha Milarépa 1 tion orale.
M'a converti à tout ce qu'il désirait.
La Méthode des Instructions orales 1
M'a enseigné à me soumettre par l'intelligence.
Le Miroir de la future inertie des cadavres 1
A délivré enfin le pécheur endurci.
Le Trésor des Paroles du Mahâsukha
M'a fait jeter au feu les méthodes discursives.
Le Cercle des vaisseaux du souffle interne
A soudain conduit mes distractions à leur terme.
La Mahâmudra de sa propre Délivrance
A dompté en moi, ce fascinateur, l'égoïsme à cinq têtes.
Le Flambeau de la Science illuminative
M'a sauvé des ténèbres de l'ignorance et de la paresse.
L'épée spyod pa chu la
M'a délivré sur-le-champ du noeud des huit Dharmas*

Après que Retchoun pa eut ainsi parlé,, le Vénérable


reprit : « Voilà une excellente manière de se cormertîr. Mamte-
nant, il te faut obtenir les principes essentiels de la méditatiem* »
Et il chanta :
La Doctrine, c'est la science du vide.
La Méditation illuminative, c'est l'affranchissement.
La Pratique, c'est le cours [de la vie] sans passions.
Le Fruit, c'est la pureté et la nudité.

1. Ce sont autant de titres d'ouvrages.


24 MESURES

La Doctrine, cette science du vide,


Si la connaissance du réel ne pénètre pas dans l'objet,
Il y a danger qu'elle se perde en leçons verbales.
La lettre ne saurait affranchir de l'attachement au moi :
C'est pourquoi, il importe grandement de savoir que la réalité
[est terrible.

La Méditation, cet affranchissement lumineux,


Si elle ne se développe au sein de la sagesse,
Risque de dégénérer en dévotions verbales.
Quelle que soit la fermeté de la dévotion, elle ne délivre pas,
Aussi l'indolent n' acquiert-il jamais la sagesse :
C'est pourquoi, il importe grandement de réfléchir sans distraction.

La Pratique, ce cours [de la vie] sans passions,


Si elle n'est la compagne de la Doctrine et de la Méditation,
Il y a danger qu'elle se perde en un simple jeu verbal,
Et que les huit dharmas accompagnent la pratique des exercices
[de pénitence :
C'est pourquoi, il importe grandement d'être sans désirs et sans
[souillures.

Le Fruit, cette pureté et cette nudité,


Si les illusions ne sont pas détruites intérieurement,
Il y a danger que ce ne soit que porter un vêtement distinctif
Et qu'ayant médité le désir du coeur, on n'en ait pourtant pas
[compris le sens :
Cest pourquoi il importe grandement que toute illusion soit détruite.
Ainsi parla-t-il.
LE CHANT DES HEMIONES 25
La connaissance du réel étant née chez tous les auditeurs,
ils furent dans le bonheur.
Tel est le « Chant des Hémiones ».

(Traduit pour la première fois du tibétain par HetfOçtté Meytgà


Extrait de Mesures, 15 Octobre 1938.