Le Samsâra, la roue de la vie Conférence à la Gendronnière

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le 26-07-2002 Guy Mokuho Mercier

Comme vous l’avez peut-être déjà compris, la vie est un fleuve pas très tranquille. Et c’est peut-être la raison pour laquelle, finalement, vous êtes venus chercher la tranquillité ici, cet été, à la Gendronnière. Le concept du Samsâra présente, en fait, l’essentiel de l’enseignement du Bouddha. Je vous en donne aujourd’hui une explication simplifiée que vous pourrez approfondir plus tard si le sujet vous intéresse. En introduction, je souhaiterais vous reparler, à ma manière, du concept des cinq Skandhas que Gérard Pilet a évoqué dans sa conférence, il y a deux jours, et dont Michel a parlé, hier aussi, dans le mondo. Après chaque zazen, nous chantons l’Hannya Shin gyo dans lequel la première phrase résume l’essentiel de notre pratique. Cette première phrase « Kanjizai bosatsu gyo jin hannya haramita ji sho ken go un kai ku do issai ku yaku » veut dire : « Quand le bodhisattva Avalokitesvara, par la pratique profonde de la sagesse infinie «Hannya», observe et comprend que les cinq skandhas sont vides, Ku, il met fin à sa propre souffrance (et, simultanément à celle de tous les êtres). » Bodhi, c’est l’éveil et sattva, la nature (de bouddha), donc «bodhisattva», l’être qui s’éveille (ou qui est éveillé) à sa nature essentielle. Kanjizai désigne le bodhisattva de la liberté (zai), et de la compassion. C’est Kannon ou Avalokitesvara. Par sa pratique (gyo) de la sagesse et des paramita (les six pratiques de perfection), il réalise que les go un (les cinq skandhas) sont vides. Et par cette compréhension, il met fin à la souffrance. L’enseignement du Bouddha a pour principal objectif la compréhension de l’origine de la souffrance, sa cessation et le chemin qui mène à cette cessation. Que sont les cinq skandhas ? Imaginez Ku. Ce concept de vide ou de vacuité est relativement complexe à imaginer, mais voyez Ku partout, à l’intérieur, à l’extérieur, en nous et au dehors de nous, éternel et immuable. Le terme de «conscience impersonnelle» me convient bien. Dans cette conscience impersonnelle, Ku, émerge (en elle-même) une potentialité, parcelle de conscience, en rien différente de son origine, comme une goutte d’eau n’est en rien différente de l’océan qui la contient. Cette parcelle de conscience rassemble (agrège, d’où le nom d’agrégat pour traduire le mot skandha) des «choses», des qualités, autour d’elle et en elle, notamment une forme ou un corps, pourvu de la faculté de ressentir (sensations), de percevoir (perceptions) le monde qui l’entoure au moyen des cinq sens et capable de s’organiser pour l’existence, de gérer ses relations avec le monde et avec les êtres, par le biais de la fonction mentale et d’une volonté réactive organisée par le cerveau et sa capacité de

mémorisation. Notre fonction mentale est comme un ordinateur. Elle préside autant à l’apparition de la forme (du corps), à la naissance, qu’à la mise en place des circuits qui, dans le cerveau, vont programmer les réactions répondant aux sollicitations internes et externes. Dans le monde du mental, les pensées s’assemblent, s’enchaînent (toujours la notion d’agréger) et déterminent l’intention, suivie d’une volonté d’action, de réaction, de réponse à la sollicitation. La parcelle de conscience, impersonnelle à l’origine, partout présente dans ces cinq agrégats, réalise l’action projetée par le mental, et par le jeu de «Maya», l’illusion (littéralement : «ce qui n’est pas») elle en vient à se croire dotée d’une individualité et d’une liberté d’action personnelle. Elle s’identifie aux skandhas et ainsi se crée l’illusion et la croyance en un ego indépendant séparé de son origine. Comme toutes les choses qui constituent le monde de la forme et des phénomènes, cet ego est soumis à la loi de causalité, il crée du karma et, par voie de conséquence de la souffrance. Il se voit séparé et ne comprend plus que chaque être et chaque chose n’existe que par l’interdépendance avec tous les autres. Il ne comprend pas non plus qu’il n’est qu’un fruit (stérile) de cette illusion qui le sépare des autres. Les 5 skandhas, soit pris séparément, soit combinés, ne constituent en aucune façon une réelle entité-ego, et aucune entité-ego n’existe en dehors d’eux. Comme Gérard l’a expliqué, la croyance en une personne séparée de l’océan de la vie, de l’univers, disposant d’une liberté individuelle et d’une volonté personnelle, est une illusion. Chacun de ses 5 agrégats, qui, avec les quatre autres, actionne la personnalité, est, par essence impermanent, transitoire et, éphémère. Il n’y a rien dans ce corps ni dans ces sensations, ni dans ces perceptions, ni dans les pensées qui ne soit soumis à la loi de l’impermanence. Tout est sans cesse en mouvement, en transformation. Apparition et disparition. Le Bouddha dit : «Ces cinq skandhas sont transitoires et de ce qui est transitoire, sujet à la souffrance et au changement perpétuel, on ne peut pas dire : Ceci m’appartient ou ceci est mon ego.» Et quand ils ont accompli leur tâche, le rôle pour lequel ils sont apparus dans le monde manifesté, ces cinq skandhas, avec le temps, perdent leur force de cohésion, vieillissent, s’effritent, se «désagrègent» et disparaissent. C’est la mort, et pas une chose ou un être dans cet univers n’échappe à cette loi. Que reste-t-il quand ces skandha ont disparu ? Il reste des intentions d’action et le fruit des actions qui

ont été engendrées, accomplies pendant la vie de ces cinq skandhas. Ces graines de karma sont emmagasinées quelque part, disons dans le réservoir de la conscience impersonnelle. Je dis cela mais je n’ai pas vraiment d’idée sur la question. Ces graines d’intention, de karma vont germer et de nouveau réapparaître et se recomposer en nouveaux agrégats, autrement dit un nouvel être est conçu, pourvu de caractéristiques et d’un karma potentiel qui sont les fragments, les résurgences et les fruits de vies passées. En adhérant au concept de la renaissance, les gens croient souvent qu’une même entité transmigre de vie en vie. En fait, chaque être n’est qu’une combinaison de skandhas qui apparaît selon des opportunités et des desseins que notre mental limité ne peut pas comprendre ni même envisager. Il y a des milliards de milliards de potentialités et d’apparitions de skandhas, des infinités de combinaisons possibles. Chaque individu est unique mais la source, l’origine, l’essence est Une. Ce processus continuel de transformation des skandhas est appelé le Samsâra. Littéralement, «Samsâra» signifie «l’errance perpétuelle». Il y a d’autres noms pour nommer ce concept : «L’océan de la vie avec ses marées», dans lequel une vie ne constitue qu’une minuscule vague, une infime poussière. Le Bouddha dit que, pour comprendre la vérité de la souffrance, on doit laisser reposer son regard sur l’ensemble du Samsâra et non pas sur une seule vie, qui peut être heureuse ou pénible ou même parfois épouvantable. Les vagues de vie de cet océan, selon leur nature ou leur activité, se manifestent comme des êtres humains ou des animaux. Le Bouddha parle même «d’êtres invisibles». Le Samsâra est une ronde sans fin, qu’on appelle aussi «le piège des existences cycliques», où chaque individu, par la création d’un ego illusoire, individuel, ne percevant pas l’ensemble de ce Samsâra, tourne en rond, séparé de son origine et donc sujet à la souffrance. «La transmigration» est un autre nom du Samsâra : les caractéristiques et le karma passent d’une vie à l’autre et d’un monde à l’autre. Maître Dogen appelle le Samsâra : «vie – mort», tout simplement. La roue de la vie : Cet univers cyclique est représenté par une roue, la roue de la vie. Pour vous en montrer une image, j’ai trouvé une représentation tibétaine, mais l’origine de cette roue remonte à plus loin que le bouddhisme tibétain puisqu’on en attribue la conception au Bouddha lui-même. A cette époque, la famille des Shakya régnait sur une province du nord de l’Inde. Le Bouddha était l’ami de Bimbisâra, roi de Magada, province ou royaume voisin de celui des Shakya. C’est dans le royaume de Magada, (Bussho Kapila, Jodo Makada…) que le Bouddha s’éveilla sous l’arbre de la bodhi. Le roi Bimbisâra avait un ami immensément riche, qui lui avait fait un très beau cadeau, et il souhaitait lui rendre la politesse. Ne sachant pas trop quel cadeau faire à un homme si riche, Bimbisâra alla trouver le Bouddha et lui demanda : « Que pourrais-je offrir comme cadeau à mon ami ? » Le Bouddha lui proposa de peindre un mandala. Sous la direction du Bouddha, ils se mirent à peindre ensemble ce mandala. Il représente le processus de la vie, c’est à dire le mécanisme du karma selon lequel sont con-

ditionnés et fonctionnent les 5 skandhas, et donc l’ego. L’histoire raconte qu’à la vue de ce mandala, le roi Bimbisâra s’éveilla ainsi que celui à qui il l’offrit. Bien sûr, tous deux gouvernèrent par la suite leur pays et leur peuple selon les grands principes de paix et de non-violence du bouddhisme. Le Bouddha utilisait souvent ce mandala, cette roue, pour enseigner ses disciples. II les questionnait : «Comment voyez-vous les choses ? Avez-vous compris la loi du karma ?» La roue de la vie est donc très connue en orient, et c’est la raison aussi pour laquelle on la voit souvent à l’entrée des temples en Inde et en Chine, et peut-être un peu moins au Japon. Pour tout pratiquant bouddhiste, la compréhension du mécanisme du Samsâra est une grande aide pour comprendre sa souffrance et le chemin qui mène à sa cessation. Dans un sutra, on trouve cette phrase : «Celui qui connaît l’émergence des conditions», c’est-à-dire comment la vie se met en place, comment elle émerge, «celui qui, donc, connaît ces conditions, connaît le Dharma. Et celui qui connaît le Dharma, connaît le Tathagata». Encore un mot bizarre ! Michel en a parlé dans son kusen. Le «Tathagata», c’est «l’ainsi venu», «celui qui vint», terme dont le Bouddha se servait pour parler de lui-même ou des autres bouddhas. C’est un être parvenu à l’illumination suprême, celui qui connaît «ce qui est». «Tathagata», c’est «la Réalité telle qu’elle est», et aussi «la nature de Bouddha» présente en tout être, l’essence. En étudiant la roue de la vie, on peut saisir comment naît, apparaît et fonctionne le monde, et à quels principes l’être humain est assujetti. Et cela permet, non seulement de clarifier la compréhension du karma, mais aussi de s’éveiller au Tathagata, notre vraie nature. Rapidement décrite : la roue présente un centre où figurent les trois poisons, entouré d’une autre zone de deux couleurs (noir et blanc) qu’on appelle les états intermédiaires (types d’actions produites durant l’existence). Ensuite sont représentés les cinq (parfois six) domaines ou royaumes de renaissance (où sont produites ces actions (karma) méritoires ou déméritoires) . Le cercle extérieur explique et met en liaison «les douze causes interdépendantes de la production», (les douze innen dans le langage zen japonais, nen signifiant «interdépendance»). Ce sont ces 12 causes (ou liens) qui conditionnent le groupe des cinq skandhas, de son apparition à sa disparition dans le monde phénoménal. Tenant la roue entre ses pattes et entre ses dents, vous voyez un énorme monstre. Son nom est Mara. Commençons par Mara. Mara, dans la symbolique bouddhique et hindouiste, est le premier des dieux. Son nom signifie la mort. Mara est le maître des désirs et de tous les plaisirs liés aux sens. C’est le maître de l’univers matériel, et sa raison d’être est de veiller à ce que le monde phénoménal fonctionne et se reproduise. Ce qu’incarne Mara, ce sont tous les désirs, même les désirs inavoués qui naissent dans les esprits les plus purs, qui naissent dans le karma du corps et des autres agrégats. Mara a un autre nom qui est beaucoup moins connu, c’est «Kama», l’amour. Parce qu’il est l’esprit de vie qui veille sur tous les êtres. Il s’émerveille sans cesse de faire naî-

tre toutes ces formes et met donc à la disposition de «ses» créatures tous les plaisirs et toutes les richesses et les beautés du monde. Le problème avec Mara, c’est qu’il ne s’occupe pas du tout des conséquences liées à ce qu’il crée. Il est très généreux, il donne sans compter, mais le résultat inévitable de cette illusion est l’apparition de la souffrance. Il donne le plaisir mais aussi, en plus, la «soif» du plaisir. Les cinq skandhas, excités, habitués, conditionnés par ce plaisir, sont en fin de compte voués à la frustration et à la souffrance. Mara est à la fois producteur et à la fois destructeur. Les cinq crânes de son diadème représentent les cinq sens, les cinq perceptions illusoires, les cinq agrégats de l’existence. Evidemment, lorsqu’il voit le Bouddha sous son arbre, Mara se dit : «Si celui-là continue ainsi, il va mettre fin au monde des désirs et à ma souveraineté. Il va comprendre comment fonctionne le mécanisme de l’illusion. J’ai donc intérêt à ce qu’il n’aille pas trop loin, et surtout qu’il ne transmette pas son savoir et sa connaissance aux autres êtres humains ! » Il s’approche du Bouddha et lui dit : «Dis donc, Shakyamuni, je te vois là en train de t’efforcer d’abandonner tes désirs. Mais tu as tort. Ce que les êtres vivants ont de mieux à faire, c’est de vivre. C’est en vivant que tu protèges le bien. Désire, consomme, profite… ». Le Bouddha sait bien que l’objectif de Mara est d’offrir le plaisir et les jouissances mais il sait aussi que la souffrance en résulte. Il ne bouge pas. Mara va envoyer toutes ses armées pour lui faire peur et le soumettre. Les armées de Mara, ce sont tous les désirs sensuels, le découragement et la tristesse, la faim et la soif, les attachements et le désir d’appropriation, de possession, la paresse et la somnolence, la peur, le doute, le remords, la haine, la colère, l’amour égoïste du confort, l’orgueil et la satisfaction de soi, la complaisance avec soi-même, etc. Shakyamuni ne bouge toujours pas, comme vous l’avez sans doute déjà compris. Mara, excédé, furieux, va ensuite envoyer ses filles exercer leurs charmes et provoquer le Bouddha. Et vous savez bien que ça ne marche toujours pas. Alors, la question est : « Où habite Mara ? ». Mara habite dans notre mental. C’est lui qui fait naître les pensées. Il est le maître des pensées. Mara est notre mental lui-même. C’est finalement lui qui, à travers le processus de fonctionnement des skandhas, engendre la pensée, le désir, la soif et l’action qui va apaiser cette soif, conduire à la satisfaction ou à la frustration. Il est cette voix qui s’exprime à chaque instant dans notre esprit et que nous avons fini par prendre pour nous-mêmes. Mara est notre ego dominateur, avide, égoïste, tentateur, complaisant, lâche, menteur et fourbe. Il ne fait rien sans intérêt. De son intervention et de ses actions surgit le Samsâra. Le Samsâra est dans les griffes de Mara et celui-ci est dans notre esprit. C’est là que Mara développe son influence, qu’il crée la confusion et la souffrance. C’est ainsi qu’est actionnée la production du karma qui conditionne la vie et l’action des cinq skandhas et se prolonge après leur disparition, leur «désagrégation». La roue de la vie explique donc le processus du Samsâra engendré par Mara, Ie mécanisme de fonctionnement de l’ego. «S’étudier soi-même», s’éveiller signifie simplement comprendre l’irréalité de ce mécanisme. Lorsque l’illusion

est vue, elle s’évanouit d’elle-même, naturellement, inconsciemment automatiquement. Au centre, ce sont les trois poisons : Ces trois poisons, lorsqu’ils entrent dans l’esprit, dépossèdent la vie de l’homme de ce qu’elle a de plus beau. Sous l’emprise de ces trois poisons, l’homme oublie son identité et sa nature de Bouddha. Ils ne sont rien d’autre qu’un leurre agité par Mara (l’ego qui se croit immortel) après lequel courent les êtres pour atténuer les effets de l’impermanence et éviter de considérer la vieillesse et la mort. Le premier de ces trois poisons est l’avidité, le désir, l’attachement et la soif de d’appropriation, de possession. Elle est symbolisée par un coq. Vous pouvez comprendre pourquoi. La haine est représentée par un serpent. C’est aussi la colère, la malveillance et l’agressivité, vis-à-vis des autres, bien entendu, mais aussi par rapport à soi-même. Le cochon symbolise la bêtise et l’ignorance. Ignorance de notre nature originelle, mais aussi des conditions de notre existence. Le cochon mord la queue du serpent qui mord la queue du coq, qui mord la queue du cochon pour tisser la trame de nos illusions. Ils sont là, tous les trois, inséparables, à l’origine des actions générées pendant cette vie, pendant l’ existence de ce groupe de skandhaS. Les Etats intermédiaires Deux types d’actions sont produits par les êtres soumis à l’influence de ces trois poisons. Les mauvaises actions sont non-vertueuses, «déméritoires». Ce sont celles qui sont nocives pour les autres. La conduite pure engendre les actions vertueuses et donc méritoires. Ces potentialités du karma antérieur sont appelées «les états intermédiaires», car elles vont conditionner l’apparition du groupe de skandhas dans un des 5 ou 6 royaumes de renaissance. A droite, il y a un demi-cercle noir et à gauche un demi cercle blanc. Dans le blanc, vous pouvez voir des personnages beaux, lumineux dont le regard est tourné vers le haut. Ils marchent en paix grâce à leurs actions vertueuses. Les êtres vertueux accomplissent des actions vertueuses par la pensée, la parole et le corps. Ce sont les actions engendrées par le respect des kai : Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, ne pas s’enivrer, ne pas avoir de mauvaise sexualité, …etc. Ces actions permettent d’envisager la fin de la souffrance. Elles correspondent également à une pratique indispensable dans toutes les écoles bouddhistes, celle des six paramita que pratique le bodhisattva Kanjizai pour mettre fin à la souffrance (première phrase de l’Hannya shin gyo). Les six paramita (pratiques de perfection), rappelons-le, sont : le don (le fuse), la patience (ninniku), l’effort, l’observance des kai (des préceptes), la méditation et la sagesse. Ici, sagesse signifie le pouvoir et la faculté de discriminer, c’est à dire de discerner entre ce qui est Réel et ce qui est irréel, illusoire, impermanent. Cette faculté apparaît et se développe naturellement avec la pratique de zazen, même si le pratiquant ne s’en rend pas compte. Elle signifie comprendre le caractère transitoire, éphémère, autant de soimême en tant qu’agrégat que de tout ce qui constitue le monde phénoménal.

Dans le demi-cercle noir, les personnages dégringolent vers les royaumes inférieurs, enchaînés les uns aux autres, titillés par les démons des enfers. Ces êtres enfreignent sans cesse les kai, créant le mauvais karma qui les précipite vers les royaumes inférieurs. Les actions engendrées par les pratiques antérieures, plus ou moins influencées par les trois poisons, vont faire émerger à la vie un groupe de cinq Skandhas qui va naître dans un royaume, un monde dans lequel va se dérouler cette nouvelle vie. Il y a cinq ou six mondes de renaissance. Chacun de ces mondes comporte en lui-même une partie des autres, ce qui veut dire que, quelque soit le monde où il va apparaître, le groupe des cinq Skandhas va vivre des états psychologiques provenant des autres mondes. Les six royaumes de renaissance : En haut, il y a les royaumes de renaissance heureuse. D’abord celui des «devas»ou demi-dieux, qui habitent le parfum des racines. Ils sont beaux, ils jouissent d’une longue vie et ils sont riches en bonheur. Cependant, à cause de ce bonheur permanent, ils portent en eux les conditions de la paresse et de la défaite. Leur présence dans ce monde est due à leur bon karma antérieur, mais cela ne constitue qu’une étape vers la libération finale. Ils sont toujours dans le Samsâra et donc sujets à réapparaître de nouveau et même dans un monde moins favorable. Ensuite c’est le deuxième monde, celui des «Asuras». Les Asuras sont des demi- dieux, eux aussi, mais ils sont aveuglés par la jalousie, dominés par l’orgueil et la convoitise et ils n’admettent pas la supériorité des Devas. Pour cela, ils sont toujours prêts à combattre afin d’obtenir une meilleure place ou la satisfaction de leurs désirs. Ils sont représentés sous les traits de combattants armés d’arc et de flèches, parfois le corps ensanglanté ou même mutilé. La symbolique de ce monde violent est celle du combat pour la satisfaction des désirs, mais aussi de celui qu’il faut mener contre les énergies contraires et des impulsions perturbatrices, celles du mental, celles du corps qui ne parvient pas satisfaire ses besoins, qui n’arrive pas «à tenir la posture»… Les Asuras détiennent l’énergie qui, un jour, permet de dépasser l’ego. Le troisième monde, c’est le nôtre, celui des «Humains». Les Humains ne comprennent rien à ce qui se passe, ni, bien sûr, au sens de la vie, du Samsâra et du karma, raison pour laquelle ils sont toujours en train de chercher à attraper quelque chose, et cela, bien entendu, à l’extérieur d’eux-mêmes. Les Humains sont fascinés par les milliards de reflets du monde de Mara et passent leur temps à courir après et à errer. Dans les trois autres royaumes, les naissances sont plus douloureuses. Ce sont les royaumes inférieurs. D’abord, il y a les «Enfers» qui renferment les êtres qui commettent des actes vraiment nuisibles à l’humanité. Ce sont vraiment des démons et leur renaissance est une des pires. On dit même qu’ils ne sortiront jamais de cet enfer. Sur les tangka qui représentent la roue, on voit toujours ces êtres se battant ou se torturant les uns les autres, cernés par les flammes. On retrouve aussi ce monde et ses images terrifiantes dans la religion chrétienne. On voulait autrefois choquer les masses populaires et les êtres malsains en leur promettant mille supplices si leur conduite était nocive à la survie de l’espèce. Ensuite, il y a les «animaux», le monde des animaux. C’est celui des êtres qui sont dominés par la sexualité ou par

l’ignorance et réduits à leurs instincts primaires. Quand on regarde un peu comment vivent les poules et les coqs, ici, à la Gendronnière, on peut comprendre profondément la signification d’une renaissance dans le monde des animaux. Cela paraît drôle, mais les coq se battent jusqu’au sang pour dominer quelques poules. Je vous invite à les observer. Il y a ici de nombreux coqs, c’est très intéressant. Bref, on dit que dans ce monde renaissent aussi les êtres qui contrecarrent la spiritualité ou qui s’en moquent. Le dernier monde de mauvaise renaissance est celui des «Pretas». Les Pretas, on les appelle aussi les gakis. Ce sont des êtres privés des jouissances matérielles et physiques, car, dans des vies antérieures, ils ont été d’impardonnables jouisseurs égoïstes. Ils sont sans cesse à la recherche de nourriture et sont donc représentés avec de toutes petites bouches, de la taille du chas d’une aiguille, et donc condamnés à ne rien pouvoir ingurgiter de solide. Leur œsophage est complètement contracté, mais par contre, ils ont un gros ventre et donc un gros appétit. Ils sont par conséquents toujours insatisfaits et frustrés. Et ils sont tellement brûlés par cette faim que, parfois, sur les images, on les voit cracher du feu : ils sont enflammés de l’intérieur. Dans leurs pires moments, les gakis sont tellement hallucinés qu’ils confondent les ordures avec des plats succulents et se jettent dessus. C’est donc à ces êtres-là que nous offrons notre thé avec quelques bribes de nourriture, en espérant qu’ils arriveront à s’en satisfaire. Tout ça n’est pas très loin de nous. Non ? Vous pouvez remarquer, autant chez les autres que chez vous-mêmes, que certaines des caractéristiques qui constituent les cinq skandha de cette personnalité que nous croyons nôtre, proviennent plus ou moins de tous ces royaumes. Chacun de nous peut observer en lui des souvenirs ou des karmas antérieurs issus de ces mondes et avec lesquels il faut composer et jouer dans cette vie. Lorsqu’on réalise cela, on devient plus tolérant vis-à-vis des autres, parce que nous ne sommes pas si différents, par moments, des gaki, des démons ou des animaux. Tous ces composants sont là. Ces royaumes de renaissance ne sont pas seulement symboliques : ils sont aussi notre quotidien ! Le bouddhisme est essentiellement positif, cependant. Il y a toujours de l’espoir. Dans chacun de ces mondes, il y a, là, représenté dans un coin, un bodhisattva. Il est là, simplement, il ne fait rien. Il est là pour montrer qu’on peut se corriger et que rien n’est jamais perdu. Et c’est par sa présence seule, parce qu’il ne fait rien d’autre que de se tenir assis tranquillement, comme tous les bouddhas, qu’il aide les êtres du monde dans lequel il est venu. Conditionné par ces mondes, donc, chacun obtient un certain type de naissance et de comportement. Le mécanisme qui met en marche les milliards d’apparitions des skandhas est le même pour chacun de nous. Dans le bouddhisme on l’appelle «les douze causes interdépendantes» ou «la production conditionnée» ou les douze innen, dans le zen. On pourrait vraiment faire une conférence sur chacun de ces douze innen. Une présentation rapide suffira pour terminer l’approche du Samsâra. Les douze liens de la coproduction conditionnée : Chacune des douze causes (ou lien) interdépendantes est,

sur cette roue, symbolisée par une image. Il y a donc douze images. Le premier lien est symbolisé par l’image d’un aveugle qui avance péniblement avec sa canne. La première cause de notre apparition dans ce monde est l’ignorance (avidya). C’est l’ignorance de notre vraie nature qui nous projette dans les existences cycliques. Gérard Pilet vous a expliqué très clairement ce qu’est cette ignorance qui nous voile notre vraie nature, et qui consiste en une fausse conception et appropriation du moi. L’ignorance est donc celle de la Réalité de notre propre existence à laquelle s’ajoute aussi celle de la relation entre les causes et leurs effets, c’est à dire l’incompréhension de la loi du karma. Mais il y a cependant une autre signification du terme avijja ou avidya, moins utilisée : c’est ce qui est «inconnaissable», ce qui n’est pas connaissable par les capacités mentales dont nous sommes pourvus. Le Bouddha a souvent expliqué que c’est une erreur que de vouloir s’occuper de ce qui est inaccessible à notre mental, à savoir l’origine de la vie. Nul ne peut comprendre l’origine des tendances et des causes qui conditionnent son existence. Toutes les spéculations sur ce sujet, le Bouddha les considère comme «oiseuses, pernicieuses et faisant obstacle à la seule urgence de l’homme à savoir sa libération (de la souffrance)». Pas nécessaire, donc, de s’en occuper, parce que personne n’arrivera jamais à comprendre. C’est au sein de cette «inconnaissable», de cette ignorance qu’apparaît ce qu’on appelle l’action (mentale), deuxième lien. Il s’agit, en fait, à ce stade, de l’intention de l’action. Quelque chose bouge au sein de la conscience impersonnelle, et la pensée apparaît. Cette action, cette intention est représentée sur la roue par un potier qui entasse pêle-mêle autour de lui les objets qu’il façonne. Apparaissant au sein de l’inconnaissable (de la conscience impersonnelle) les intentions mentales vont par la suite se transformer en action (karma) réalisée par le groupe des Skandhas. L’intention engendre le karma. Si cette intention n’est pas satisfaite ou ne peut se concrétiser en action (parvenir à l’existence), elle va être «stockée» dans la conscience impersonnelle, conscience-mémoire, conscience-réservoir, et elle resurgira un jour, dans une autre existence, associée à d’autres intentions et à d’autres karmas. Pour que cette intention (ce désir d’existence) se concrétise, il faut qu’elle soit pourvue de conscience. C’est l’apparition de la conscience d’un «moi» (3ème lien). L’intention est l’affirmation d’une volonté, d’un désir, d’un «moi» associé à des souvenirs, qualités et attributs participant à l’élaboration d’un nouveau groupe d’agrégats et les mobilisant dans l’action. Cette conscience est une conscience primitive, individuelle, focalisée sur la réalisation de l’intention, du désir d’existence. Elle est symbolisée par un petit singe bondissant de fenêtre en fenêtre (il y en a six, les six sens) à l’intérieur d’une habitation, ou bondissant dans un arbre où pendent six fruits alléchants. Au moment de l’apparition de l’intention et de la conscience «personnelle», se manifestent simultanément le nom et la forme (4ème lien). La forme est l’élément physique, c’est à dire le corps, alors que le nom concerne plutôt les quatre autres agrégats, sensations, perceptions, fonction mentale et conscience individuelle (l’ego : ce que l’on prend pour soi). L’image : la conscience est le maître d’équipage d’un bateau voguant sur l’océan de la vie, accompagnée de quatre autres passagers-skandhas. Ce sont les existences qui apparaissent dans le Samsâra et sont conditionnées par ses

lois. Chaque existence ainsi manifestée par un nom et une forme est dotée de six organes-facultés pour assurer la relation avec le monde intérieur et extérieur. Ce sont les six sphères des sens (5ème lien). Il y a l’œil, l’oreille, la bouche, le nez, le toucher et la fonction mentale elle-même, c’est-à-dire la capacité de penser. Les six sphères sont représentées par six maisons, fenêtres ouvertes. Ce nom et cette forme (ces cinq agrégats), dotés de ces six sens, réagissent en relation avec le monde extérieur (les objets des sens) et avec le monde intérieur (le corps luimême et ce qu’il ressent) par le contact (6ème lien du conditionnement) qui s’établit avec les objets. Il faut qu’il y ait contact des sens avec des formes extérieures ou intérieures pour que quelque chose soit produit en réaction. Par le contact avec les choses et les objets sont conditionnées les sensations, les émotions et les sentiments (7ème lien) qui sont les réactions aux stimulis de toutes sortes, coordonnées par le cerveau et amenées dans la conscience individuelle par les portes des sens. C’est à ce niveau qu’apparaît le choix ou le rejet, c’est à dire le dualisme d’où surgit la souffrance. A partir du moment où la sensation est agréable, le groupe de skandhas va désirer, va chercher à renouveler l’expérience qui en est à l’origine et finalement, chercher à s’approprier l’objet-source de plaisir : «Je veux cela pour me satisfaire». Si la sensation est mauvaise, les skandhas vont écarter, rejeter. Tout cela est très binaire. C’est oui ou non, comme un programme d’ordinateur. Bien sûr, parmi les désirs sont aussi compris ceux qui satisfont les besoins naturels du groupe de skandhas (manger, dormir, se reproduire, etc.). Mais, ce dont nous parlons c’est plutôt la soif, et même la soif d’avoir soif. L’homme est ainsi fait qu’il en veut toujours plus, qu’il a toujours soif. Il est totalement soumis à Mara. Et ainsi apparaît l’attachement. La soif, le désir ou l’attachement, 8ème lien. Quand un objet est vu ou perçu, il y a dans la conscience une association avec les souvenirs stockés dans la mémoire. Ce souvenir lié au contact entre l’organe et son objet engendre une réaction, la sensation. Selon qu’elle est agréable ou désagréable (ou neutre), se crée le désir d’aller ou non vers l’objet du contact, de le posséder ou de le rejeter. La répétition de cette réaction est à la base du processus de l’attachement. L’image qui représente le désir est celle d’un homme qui boit. Bien évidemment, pour qu’il y ait plaisir et satisfaction, il faut que l’objet du désir soit saisi. Donc, 9ème lien, il y a appropriation, possession. C’est la saisie de l’objet du désir. Sur certaines roues, on voit un couple enlacé. Sur d’autres, l’artiste plus pudique, a dessiné un homme qui cueille des fruits sur un arbre. C’est à ce niveau que le karma, l’action prend sa forme visible. Une fois qu’il y a eu appropriation, possession, il y a venue de l’existence (des cinq agrégats). L’existence ou le désir d’existence (10ème lien) apparaît en tant que résultat de potentialités diverses, regroupements (agrégation) de souvenirs, d’empreintes karmiques, d’intentions avortées, de combinaisons de qualités et de particularités. Tout cela donnant son caractère à l’action, à l’objet, à l’être en gestation. C’est le 10ème lien, représentée par une femme enceinte. Et donc se produit la naissance, 11ème lien, apparition dans le monde phénoménal de cette action ou de cette nouvelle

formule ou combinaison d’agrégats qui obéit à la loi de causalité et demeure conditionnée par le mécanisme du Samsâra. Que trouve-t-on après la naissance ? La vie, bien sûr, et inexorablement, la vieillesse et la mort, douxième et dernier chaînon de cette production conditionnée. Et la boucle est bouclée. On s’en retourne donc par la mort à l’ignorance ou à l’inconnaissable, et à ce qui nous semble incompréhensible et injuste. Voilà l’histoire du Samsâra. Sans oublier sur cette représentation, un petit bodhisattva, en haut à droite de la roue, qui montre du doigt la direction et le chemin. Il montre, de l’autre coté (l’autre rive) un Bouddha éveillé, parfois remplacé par le soleil ou la lune, symbole de pureté. Sur certaines représentations, un chemin va du royaume des humains jusqu’à ce Bouddha réalisé. Le processus du Samsâra est un processus sans fin, c’està-dire que les skandhas y réapparaissent et y disparaissent sans cesse, naviguant à l’aveuglette sur ce long fleuve pas très tranquille. En prenant un peu de distance, vous comprenez que le Samsâra est comme un rêve, comme un film. Si vous comprenez la relation entre ce qui se passe en vous et le Samsâra, vous voyez votre vie et toutes les autres vies comme un rêve. Comprendre cette relation dépend de l’orientation du regard de la conscience personnelle. Lorsqu’elle regarde à l’intérieur le fonctionnement de son propre mécanisme, se fait alors naturellement la compréhension de l’irréalité du Samsâra et le détachement de cette illusion. La conscience individuelle cesse alors d’être fascinée par les objets du monde et retrouve sans autre effort le chemin de son identité originelle, retrouvant son unité avec l’universel. C’est pourquoi, dans le bouddhisme, par la pratique spirituelle, se fait la compréhension que le Samsâra conduit au Nirvana (littéralement «extinction», délivrance du conditionnement). «Les choses sont ainsi» - Michel en a parlé - et ce n’est pas nécessaire de vouloir les changer, car chaque fois que ce groupe de skandha veut changer, pour s’approprier quelque chose, cela signifie qu’un ego illusoire, rêvé, se met encore en action pour produire le karma qui alimente la chaîne «infernale» du Samsâra. Autrement dit, lorsque vous comprenez et voyez le Samsâra simplement comme un film, le film de la vie, cela devient un long fleuve tranquille. Dogen dit : « Le Nirvana n’est rien d’autre que s’éveiller à l’illusion du Samsâra ». Cesser de s’identifier aux cinq skandhas, de se croire indépendant ou séparé de l’univers. Pour finir, je vous engage à pratiquer l’observation de ce qui se passe dans votre esprit pendant zazen : Vous êtes concentrés, shi, comme l’explique Michel, sur le corps, sur la respiration et vous êtes tranquilles sur votre zafu. Brusquement, le cri d’un coq, près du dojo. Vous l’avez tous entendu, j’espère ! Alors, on pense au coq et on en voit même une image dans son esprit. On pense : « Tout à l’heure, j’ai vu deux coqs qui se battaient. Le petit noir voulait chiper une poule à l’autre ». Et puis, on commence à penser aux combats de coqs et ainsi de suite… Pourquoi ce coq voulait-il attraper une poule ? Pourquoi ? Pour la possession, pour l’existence. C’est la vie ! Il avait besoin d’exprimer sa pulsion primaire, se reproduire. Cette pensée émerge dans mon esprit et m’en suggère une autre : je

me dis : «Il y en a une que j’ai repérée dans le dojo, là-bas. Belle posture ! Si je pourrais lui parler ce soir au bar ! Mais, attention, je ne dois pas trop boire, juste un peu, pour avoir la pêche». Vous voyez comment se crée l’intention. Elle apparaît dans la conscience et met en place une réaction (stratégie) à partir du souvenir des actions passées. «Je sais bien qu’être avec une femme, c’est super, et même si j’ai eu des expériences variées, heureuses ou décevantes, et bien, j’en veux encore !» Et l’on cède au désir, puis on tombe dans l’attachement et l’appropriation. Comme il y a l’intention, l’action se met en place : «Mais ce soir, au bar, je vais faire tout ce que je peux pour aller l’aborder, lui parler». Ainsi se met en route le processus du karma. Et bien évidemment, les circonstances sont différentes : quand j’ arrive là-bas, le soir, au bar,il y en a déjà un autre, plus beau que moi, qui semble déjà bien branché et qui a du succès auprès d’elle. Et moi, frustré, je vais chercher ailleurs, partout, autre chose pour me satisfaire ! Ainsi se manifeste le Samsâra, et ainsi apparaît la souffrance . Revenons à zazen. Que se passe-t-il pendant zazen ? A un moment, vous êtes tranquilles. Et apparaît une pensée dans cette tranquillité. Une autre pensée s’enchaîne à la première. Et puis encore une autre. Ah, ça se calme un peu ! Et là, brusquement, vous réalisez que vous étiez en train de penser, que la fonction mentale s’était mise en action en créant un rêve, une illusion, et que vous étiez bien loin de votre zafu. Et le contenu de ces pensées, comme le disait Michel, ce n’est pas maintenant. Cette pensée qui est apparue et s’est développée, que moi, j’ai créée, c’est pour ce soir, au bar. «Je ne suis pas encore au bar, je suis assis en zazen». Cette pensée était une illusion. J’ai vécu une illusion. Maintenant, je m’en rends compte et je reviens à ma posture et de nouveau je reviens à la tranquillité de l’instant présent. Et brusquement, une autre pensée apparaît. Je me dis : « Tiens, maintenant, ce n’est plus le coq, c’est un corbeau. » Je commence à penser : « Corbeau, Van Gogh et les corbeaux. Il a peint des corbeaux superbes au-dessus des blés jaunes. Il a peint aussi des iris et avec ces iris… c’est ce tableau qui a atteint trois millions d’Euro à Tokyo, il y a quelques années. Ou plus. Peut-être, je pourrais me remettre à la peinture. Si j’avais cette somme ou si j’avais ce tableau, je pourrais… » et à ce moment, je m’aperçois que je suis en fait absent de mon zafu depuis … De nouveau, j’étais parti dans les pensées et j’avais créé une nouvelle illusion, un nouveau Samsâra. Alors, je reviens à ma posture, j’oublie tout cela, même si c’était agréable, et je retrouve un grand silence. Et au milieu de ce grand silence, ces trois millions d’Euro du tableau de Van Gogh réapparaissent : « Qu’est ce que je pourrais faire avec trois millions d’Euro ?» Et de nouveau, je part dans le rêve. Et, plus tard, je reviens à ma posture. Sans juger, sans argumenter sur ces «allées et venues». Ce sont tous ces instants où nous nous apercevons et réalisons que nous étions impliqués dans le rêve ou dans un processus de pensée, qui sont importants. Parce que ces instants sont le moment où le Samsâra prend fin dans notre esprit. Plus nous prenons l’habitude de remarquer ces petits instants, entre deux pensées, lorsque tout est tranquille, lorsque l’esprit et le corps sont de nouveau ensemble, lorsqu’il

n’y a pas de projet, de construction, de jugement, où tout est là, dans le silence, plus nous réalisons ce qu’est le Samsâra, processus de création du karma et de la souffrance. C’est ainsi que nous devenons capable, sans volonté personnelle, de laisser passer, de cesser de impliquer dans le Samsâra, de nous en détacher sans effort et de revenir «à la maison», dans la tranquillité de notre vraie nature. Maître Deshimaru parlait de revenir au centre, d’où nous pouvons tout voir, comme lorsque nous regardons un film de notre place. Le film a lieu, mais nous ne sommes pas dans le film. Rien ne change pour nous mais nous cessons de nous identifier aux personnages du film. Nous cessons de subir l’enchaînement des causes et effets du Samsâra. Le corps reste toujours soumis à la loi du karma, de la naissance et de la mort, mais comme nous avons cessé de nous identifier à lui et à tout ce qui est transitoire, éphémère et soumis aux lois du Samsâra, nous sommes libérés de la souffrance. L’identification aux skandhas prend fin et cela signifie que cesse la production des fruits du karma. Les skandhas vivent la vie pour laquelle ils sont apparus, et nous ne sommes plus impliqués dans les tribulations du Samsâra et les pièges de Mara. Il est compris que le Samsâra est l’illusion surgie de et dans la conscience absolue, impersonnelle et que celle-ci est notre vraie nature, en rien différente de nous. Dogen dit : «Le Nirvana n’est rien d’autre que s’éveiller à l’illusion du Samsâra».

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