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littéraire
. f 1
Un texte iné it de . Le dernier
livre de Soljénitzine. L'It ·e intr vab e par Jea

ranQOlS
Reve. et le Dé g • rou t
par RoI d Barthe . Marx à la conq ête du mar

sme.
•aget j ge la p · osophie. • Cayro
la ort et la fo ie. Villi rs surfait, par A.-M. Schmidt.
Le dossie
et e chan 0 ier. Ion co
pa Jan-Louis Bory. L'étr nge

un ver de a tronome •
socialisme, le Marché com ,
Henri : Art d'Occ·dent. L'ésotérisme
k de. B ~ ' liophilie, livres de olubs et fo .......c.ts de Doche
SOMMAIRE
La Quinzaine
littéraire
François Erval, Maurice Nadeau
Conseiller, Joseph Breithach
Directeur artistique Pierre Bernard
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p. 6. Photo F. Rohoth.
p. 9. Photos Klein, éd. du Seuil.
p. 13. Photo Viollet.
p. 16. Doc. Archives photogr.
p. 17, 20, 21. Photos Viollet.
p. 23. Doc. Cluh des Lihraires.
p. 27, 27. Artistes Associés.
p. 29. Photos Norhert Perreau.
p. 29. Photo Nohert Perreau.
Copyright La Quinzaine littéraire
Paris, 1966.
3 LE LIVRE
DE LA QUINZAINE
4 UN TEXTE INÉDIT
8 ROMANS FRANÇAIS
7
8 LETTRE
D'ALLEMAGNE
9 VOYAGES
10 ROMANS ÉTRANGERS
11 HISTOIRE
LITTÉRAIRE
12
13
14 POÉSIE
18 PHOTOGRAPHIE
17 ART
18 BIBLIOPHILIE
19 PHILOSOPHIE
20
22 HISTOIRE
24 RELIGION
25 ÉCONOMIE
POLITIQUE
28 POLICIERS
28 SCIENCES
PARIS
30 TOUS LES LIVRES
J .-M.-G. Le Clézio
Le Déluge
Samuel Beckett :
Assez
Fernand Comhet :
Schrumm Schrumm
Gisèle Prassinos :
Le Grand Repas
Jean Cayrol
Midi-Minuit
Luigi Barzini :
Les Italiens
Alexandre Soljénitzine
La Maison de Matriona
George D. Painter :
Marcel Proust
Villiers de l'Isle-Adam
Tzvetan Todorov :
Les formalistes russes
Jacques Prévert
Fatras
Yvan Christ :
L'âge d'or de la photographie
Henri Focillon :
Art d'occident
Le rare n'est pas toujours le heau
Vieux papiers
Jean Piaget :
Sagesse et illusion de la
philosophie
Louis Althusser, J. Rencière,
P. Macherey, E. Balibar,
R. - Estelet :
Lire Le Capital
François Furet, Denis Richet
La Révolution : des Etats
Généraux au 9 Thermidor
Nûr Ali, Shâh Elâhî
L'ésotérisme kurde
Claude Bruclain :
Le socialisme et l'Europe
Kingsley Amis :
Le dossier James Bond
Jacques-Merleau Ponty
Cosmologie du xxe siècle
Ionesco à la Comédie
Française
par Maurice Nadeau
par Marie-Claude de Brunhoff
par Josane Duranteau
par Dieter Zimmer
par Jean·François Revel
par Piotr RawLcz
par Roland Barthes
par Albert-Marie Schmidt
par François Wahl
par lUaurice Saillet
par Jean A. Keim
par lean-Louis Ferrier
par Lucien Galimand
par Pascal Pia
par Jean T. Desanti
par François Chatelet
par Marc Ferro
par Alexandre Bennigsen
par Bernard Cazes
par Jean·Louis Bory
par Raphaël Pividal
par Geneviève Sarde
••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••
MARCEL PROUST
PAR GEORGE D. PAINTER
(( la grande biographie proustienne est enfin née. ))
JEAN-FRANÇOIS REVEL, « L'Express H.
mercure' de france
LE LIVRE DE LA QUINZAINE
La fin du Itlonde?
J.-M. Le Clézio
Le Déluge
Gallimard éd. 15 F
« L'homme qui marche » est
un thème familier à J.-M.-G. Le
Clézio. Porte ce titre une des nou-
velles de son admirable recueil
La Fièvre, que je préfère, je le
dis tout de suite, à ce quelque
peu monstrueux Déluge. Déjà,
dans le Procès-Verbal, son héros
était atteint de déambulation,
cette maladie moderne dont Mol-
loy offre le parfait exemple.
Moderne et fort ancienne si
l'on songe à tous les Tristans, à
tous les Jasons qui vont. chercher
ailleurs, loin de chez eux, un im-
probable salut et qui reviennent
après s'être plus ou moins co-
gnés aux limites de la condition
humaine. L'homme est ainsi fait
qù'il ne peut se contenter de son
sort et le supporter. II lui faut
marcher sans trêve ni repos vers
les horizons que son imagination
lui découvre, dans l'espoir, non
de les trouver plus habitables,
mais de se donner à lui-même
une raison de vivre, d'exister. A
la différence de ses aînés, toute·
fois, le « quêteur » contemporain
sait de science certaine qu'il
poursuit un leurre et s'enivre
d'un mirage.
Les suites d'un suicide
Dans Le Déluge, on n'est même
pas assuré que François Besson
cherche quoi que ce soit. Simple-
ment, il ne peut rester dans sa
chambre dont les quatre murs
l'emprisonnent et où il est trop
longtemps demeuré en tête-à-tête
avec lui-même, affronté à une
peine dont on ne nous dit rien
mais dont on deVine qu'elle pou-
rait constituer un des motifs de
sa fuite la perte définitive
d'un amour dont on n'est pas sûr
qu'il ait été jamais formulé. II
aimait peut-être Anna qui s'est
empoisonnée pour des raisons
imprécises, quoique fortes, et qui
lui a légué, sous forme de bande
enregistrée, le journal de son
agonie. Singulier cadeau, et bien
de. notre époque! II écoute ses
dernières paroles, dont il peut à
volonté - ô raffinement de la
technique! - varier le timbre
et le débit, réentendre indéfini·
ment, afin de cultiver en lui un
désespoir qui vient de plus loin
et qui le jette, hagard, dans les
rues ~ e cette grande ville de la
Côte que nous connaissions déjà
par Le Procès-Verbal et les nou-
velles de La Fièvre.
II y déambule, sans but ni rai-
son, et il ne lui advient, au re-
gard de nos· sens rassis, que des
aventûres mineures. II s'assied
dans un café et casse un verre,
émigre dans un autre et joue aux
« flippers », rencontre Josette
avec qui il avait rendez-vous et
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966
ne parvient pas à s'expliquer avec
elle. Pourtant, elle se trouve à cô-
té de lui dans un lit, nue et en-
dormie, et il la contemple lon-
guement, détaillant· jusqu'à sa-
tiété le grain de sa peau et les
menues imperfections de son
corps. Puis le voici en conversa-
tion avec un aveugle, marchand
de journaux, avec une femme
rousse dont il tire l'horoscope et
avec laquelle il vit durant quel-
ques jours, avant de reprendre le
large. Un grand chien jaune
meurt, agité de soubresauts, dans
un caniveau, au milieu d'un cer-
cle de curieux. François Besson,
revient dans sa chambre pour y
brûler des papiers et se débarras-
ser définitivement de son passé.
Il repart avec un sac de camping,
connaît la faim, la soif, la solitu-
de, entre dans une église et s'y
confesse, s'accroupit au pied d'un
immeuble et, par humiliation,
tend la main aux passants, s'em-
bauche dans un chantier de ter-
rassement, tue, dans la nuit, sous
l'arche d'un pont, un rôdeur dont
le manège invisible l'effrayait,
prend un car qui le mène loin
dans la campagne. Il rejoint en-
fin le bord de mer où il s'affale,
sur le dos, près d'un dépotoir, et
fixant le soleil dans une coulée
de larmes, il se laisse aveugler
par lui.
Voilà la trame des événements,
tels qu'ils se laissent saisir par le
lecteur, et revécus dans leur chro-
nologie, alors que la chronologie
est pas mal bousculée et peut-
être même mise cul par-dessus
tête. C'est ainsi que le suicide
d'Anna ne nous est révélé qu'à
la fin de l'ouvrage, quand Besson
fait revivre au magnétophone le
signal par lequel l'agonisante
l'avertira qu'elle est morte : la
chute du verre qu'elle tenait à la
main· et qui se brise sur le par-
quet.
La mort dans la vie
En fait, le narrateur, qui parle
indifféremment à la première ou
à la troisième personne, se tient
hors du temps et même, si l'on
ose dire, «au-dessus» du temps,
embrassant d'un regard qu'il faut
bien appeler «second» et sa pro-
pre histoire - infime - et l'his-
toire du monde depuis ses origi-
nes jusqu'au delà de sa fin. S'il
se meut, en apparence, dans un
décor solide, précis jusque dans
ses moindres détails, habité, s'il
y joue son rôle d'acteur vagabond
pt contemplatif, il sait, et nous
savons avec lui, que la moindre
chiquenaude, le moindre coup de
vent, un éternuement risquent de
faire s'écrouler ce décor vide,
rongé de l'intérieur, qui menace
à tout moment de tomber en cen·
dres. Le «déluge» a eu lieu et
tout à la fois se poursuit. Déluge
d'eau ou déluge de feu sous une
forme qu'on peut imaginer ato-
mique et qui a soudain figé hom-
mes et choses dans l'apparence
qu'ils avaient au moment .de la
catastrophe, faisant d'eux de
simples assemblages de poussière.
Au regard du narrateur, l'effrite-
ment depuis longtemps commencé
se poursuit, dans l'ignorance des
vivants qui ne savent pas non
plus qu'en naissant ils entraient
déjà dans la mort. En se laissant
consumer par le soleil qui s'est
foré un chemin jusqu'aux viscè-
res qu'il réduit en fumée, Fran-
çois Besson ne fait que raccour-
cir la durée du processus. II aura
peut-être été le seul vivant dans
un monde de fantômes.
Il ne faut voir là, pensons-nous,
nulle allégorie, nul symbole. La
force de Le Clézio, sa maîtrise,
son pouvoir de conviction, éton-
nants chez un auteur si jeune,
sont tels qu'il nous oblige à pren-
dre ce qu'il dit pour argent
comptant. II nous installe dans
sa vision et nous contraint à voir
par ses yeux. Il nous mène par
la main dans son dédale sans que
nous éprouvions même le senti-
ment du fantastique. Le dépayse-
ment viendrait plutôt de l'atten-
tion soutenue qu'il nous force à
porter au banal, au commun, au
quotidien.
Il possède en effet un pouvoir
rare, le don poétique d'abolir les
frontières, toutes les frontières,
celles qui séparent l'homme des
choses, celles des choses entre
elles, celles de l'homme divisé,
compartimenté, recroquevillé dans
le· sentiment vague d'exister.
L'épisode du caillou, dans le Pro-
cès-verbal, celui de l'arbre avec
lequel le narrateur se confond,
. sont ici multipliés, amplifiés, et,
à la vérité se succèdent jusqu'à
animer, de l'intérieur, un monde
vibrant jusque dans ses atomes.
Grâce à ce double regard, nous
sommes le marchand de journaux
aveugle, la femme rousse, l'en-
fant qui se raconte des histoires
d'Indiens, le verre qui, au café,
se brise, la mer qui monte à l'as·
saut de la digue, la tempête qui
souffle, tandis que nous parëou-
rent de long en large l'agitation
vibrionnaire des rueS, la circula-
tion démentielle des automobiles.
Comme le narrateur, nous sommes
à la fois écartelés, dispersés aux
quatre coins de l'horizon et nous
tenons en même temps l'univers
dans notre poing. Le Clézio a na-
turellement retrouvé le yin et
yang chinois ou ce qu'on dit être
le secret de participation du zen.
A côté de ce don, il y a des
trucs, efficaces certes, mais pla-
qués à la façon de ces papiers
collés qu'aimaient les peintres de
1920 ou de ces objets hétéroclites
dont le Pop'Art fait ses tableaux-
sculptures: récits extraits tout
chauds de «bandes dessinées»
ou de romans.photos, mélodrames
écrits par un enfant de six ans,
conversations dérisoires saisies au
vol, décalcomanies sans retouche
d'une réalité à ras de terre. Ces
morceaux d'un réel tout cru
s'agrègent parfois mal au courant
d'une parole qui, pour être sim-
ple, se tient à une certaine hau-
teur et qui, souvent épique, ; ~
voudrait apocalyptique.
C'est pourquoi je préfère, non
par vain souci de perfection for-
melle, les nouvelles de la Fièvre,
plus restreintes dans leur objet
et circonscrites dans leur propos,
plus «littéraires» aussi si l'on
veut. Car, on s'en doute, le Délu-
ge c'est également des mots qui
tombent en cataracte et sous les-
quels, surtout au début, il faut
ployer le dos avant de prendre
pied quelque part. On dirait que
la vision a du mal à s'organiser
et que voulant conjuguer les ef-
fets destructeurs de l'eau et du
feu, l'auteur se trouve pris entre
deux éléments contradictoires. Se
croit-on installé dans cette vision
qu'on tombe dans de successifs
trous d'air: ces fameux rappels
à la réalité la plus quotidienne.
Et comment croire tout à fait à
la mort d'un monde que l'auteur
a rendu si vivant?
Une belle œuvre
II n'empêche que le Déluge est
une belle et grande œuvre devant
laquelle on n'a pas le droit de
faire la fine bouche, surtout si
l'on songe à maints romanciers
nouveaux englués dans la recher-
che du «rien ». Le Clézio a
quelque chose à dire et il ne S ~
laisse pas effrayer par les
« grands sujets ». Son audace, son
talent, . l'ampleur de sa vision
réduisent à leur juste mesure les
remarques tatillonnes qu'on vient
de formuler et que des livres
comme le sien supportent allégre-
ment.
Maurice Nadeau
3
UN TEXTE INÉDIT

SAMUEL BECKETT
Tout ce qui précède oublier. place daus la sienne. Quelquefois
Je ne peux pas beaucoup à la elles se lâchaient. L'étreinte mol·
fois. Ça laisse à la plume le temps lissait et elles, tombaient chacune
de noter. Je ne la vois pas mais de son côté. De longues minutes
je l'entends là-bas derrière. C'est souvent avant 'qu'elles se repren-
dire le silence. Quand elle s'ar- nent. Avant que la sienne repren-
rête je continue. QuelquefQis elle ne la mienne. C'étaient des gants
refuse. Quand elle refuse je con- de fil assez collants. Loin d'amor-
tinue. Trop: de silence je ne ·peux tir les formes' ils les accusaient
pas. Ou c'est ma voix trop faible en' les s·implifiant. Le mien était
par moments. Celle qui sort de. naturelleJllent trop lâche pendant
moi. Voilà pour l'art et la ma. des années. Mais je ne tardai pas
nière. .. . à .le remplir.· Il me trouvait des
Je faisais tout ce qu'il .désirait.. niains de Verseau; C'est une mai-
Je 'le désirais aU88i. Pour lui.' . son du ciel.·
'Chaque foÎ8qu'il. désirait' Une Tout me vient de lui. Je ne le
chose· moi aus!li. Pour lui. Il .redirai pail chaque fois à propos
n'avait qu'à dire quelle chose. de telle' et telle connaissance.
-Quand il ne désiraitrien moi non ·L'art de combiner ou combina-
plus. Si bien que je ne vivais pas toire pas ma faute. C'est une
désirs. S'il avajt· désiré une tuile· du ciel. Pour' le 'reste je
chose pour moi jel'aurais désirée dirais non coupable.
'aussi. Le. bonheur par exemple. Notre rencontre. Tout en étant
Ou la gloire. Je n'avais que les . très voûté déjà il me faisait l'ef-
désirs qu'il manifestait. Mais il '. fet d'un géant. Il finit par avoir
. 'devait les manifester tous. Tous . le tronc à, l'h6rizontale. Pour
ses désirs et besoins. Quand il se baiancer il. écar-
taisait, il devait être comme .moi. tait les jambes et ployait les ge-
Quand il me 'disait' de .lui lécher noux. Ses' pieds de plus en plus
le pénis je me jetais dessus. J'en plats se tournaient vers l'exté-
tirais de la satisfaction. Nous de- rieur. Son horizon se hornait au
vions avoir les mêmes satisfac- sol qti'il foulait. Minuscule tapis
tions. Les mêmes besoins et les mouvant de turf et de fleurs écra-
mêmes satisfactions. sées. Il me donnait la main à la
Un jour il me dit de le laisser. manière d'un grand singe fatigué
C'est le verbe qu'il employa. Il en levant le coude au maximum.
ne devait plus en avoir pour long- Je n'avais qu'à me redresser pour
temps. Je ne sais pas si en disant le dépasser de trois têtes et de-
cela il voulait que je le quitte ou mie. Un jour il s'arrêta et m'ex-
seulement que je m'éloigne un pliqua en cherchant ses mots que
instant. Je ne me suis pas posé la l'anatomie est un tout.
question. Je ne me' suis jamais Au début quand il parlait
posé que ses questions à lui. Quoi c'était tout en allant. Il me sem-
qu'il en soit je filai sans me re- ble. Ensuite tantôt allant et tantôt
tourner. Hors de portée de sa arrêté. Enfin arrêté uniquement.
voix j'étais hors de sa vie. C'est Avec ça toujours plus bas. Pour
peut·être ce qu'il désirait. On lui éviter d'avoir à dire la même
voit des questions sans se les po· chose deux fois à la file je devais
ser. Il ne devait plus en avoir m'incliner profondément. Il s'ar-
pour longtemps. Moi en revan- rêtait et attendait que je prenne
che j'en avais encore pour long- la pose. Dès que du coin de l'œil
temps. J'étais d'une tout autre il entrevoyait ma tête à côté de la
génération. Ça n'a pas duré. Main- sienne il lâchait ses murmures.
tenant que je pénètre dans la Neuf fois sur dix ils ne me concer-
nuit j'ai comme des lueurs dans naient pas. Mais il voulait que
le crâne. Terre iugrate mais pas tout soit entendu et jusqu'aux
totalement. Donné trois ou quatre éjaculations et bribes de patenâ-
vies j'aurais pu arriver à quelque tres qu'il lançait au sol fleuri.
chose.' ,Ils'arrêta donc et attendit que
Je devais avoir dans les six ans' ma' tête arrive avant de me dire
quand il me prit par la main. Je de le laisser. Je dégageai preste-
sortais de l'enfance à peine. Mais ment ma main et filai sans me
je ne tardai pas à en sortir tout retourner. Deux pas et il me per-
à fait. C'était la main gauche. dait à jamais. Nous nous étions
Etre à droite le mettait au sup- scindés si c'est cela qu'il désirait.
pliee. Nous avancions donc de Il causait rarement géodésie.
front la main dans la main. Une Mais nous avons dû parcourir
paire de gants nous suffisait. Les plusieurs fois l'équivalent de
mains libres ou extérieures pen- l'équateur terrestre. A raison
daient nues. II n'aimait pas sen- d'environ cinq kilomètres par
tir contre sa peau une peau étran- jour et nuit en moyenne. Nous
gère. Les muqueuses ce n'est pas nous réfugions dans l'arithméti-
pareil. Il lui arrivait néanmoins que. Que de calculs mentaux ef·
de se déganter. Il me fallait alors fectués de concert pliés en deux!
en faire autant. Nous parcourions Nous élevions ainsi à la troisième
ainsi une centaine de mètres les puissance des nombres ternaires
extrémités se touchant nues. Ra· entiers. Parfois sous une pluie
rement davantage. Ça lui suffisait. diluvienne. Tant bien que mal
Si l'on me posait la question je se gravant au fur et à mesure
dirais que les mains dépareillées dans sa mémoire les cubes s'accu·
sont peu faites pour l'intimité. roulaient. En vue de l'opération
La mienne ne trouva jamais sa inverse à un stade ultérieur.
Quand le temps aurait fait son
œuvre.
Si l'on, me posait la question
dans les formes voulues je dirais
que oui en effet c'est la fin de
cette promenade qui fut ma vie.
Disons ,les quelque onze mille
derniers kilomè'trcs. A oompter
du jour où' pour la première fois
il me toucha un mot de son infir,·
mité en disant qu'à son avis elle
avait atteint son. sommet. L'ave-
lui donna raison. Celui tout
au moins dont nous allions faire
, du passé ensemble.
, Je, vois les fleurs à mes pieds
et' ce sont les autres que je vois.
Celles que nous' foulions en ca·
dence. 'Ce sont d'ailleurs les mê·
mes.
Contrairement à ce que je
m'étais longtemps plu à imaginer
il n'était pas aveugle. Seulement
paresseux. Un jour il s'arrêta et
en cherchant ses mots me décrivit
sa Vue. Il conclut, en disant qu'à
son avis elle ne baisserait plus.
Je ne sais pas jusqu'à quel point
il ne se faisait pas illusion. Je
ne me suis pas posé la question.
Quand je m'inclinais pour rece·
voir la communication j'entre.
voyais qui louchait vers moi un
œil rose et bleu apparemment im·
pressionné.
Il lui arrivait de s'arrêter sans
rien dire. Soit que finalement. il
n'e-at rien à dire. Soit que tout
en ayant quelque chose à dire il
y renonçât finalement. Je m'in·
clinais comme d'habitude pour
qu'il n'ait pas à se répéter et nous
restions ainsi. Pliés en deux les
têtes se touchant. Muets la main
dans la main. Pendant que tout
autour de nous les minutes s'ajou.
. taient aux minutes. Tôt ou tard
son pied s'arrachait aux fleurs et
nous repartions.. Quitte à nous
arrêter de nouveau au bout de.
quelques pas. Pour qu'il dise en·
fin ce qu'il avait sur le cœur ou
de nouveau y renonce.
D'autres cas 'principaux se pré-
sentent à l'esprit. Communica·
tion continue immédiate avec re-
départ immédiat. Même chose
avec redépart retardé. Communi-
cation continue retardée avec re-
départ immédiat. Même .chose
avec redépart retardé. Communi.
cation discontinue immédiate avec
redépart immédiat. Même chose
avec redépart retardé. Communi·
cation discontinue retardée avec
redépart immédiat. Même chose
avec redépart retardé.
C'est donc alors que j'aurai
vécu ou jamais. Dix ans au bas
mot. Depuis le jour où ayant pro-
mené longuement sur ses ruines
sacrées le dos de la main gauche
il lança son pronostic.
celui de ma disgrâce supposée.
Je revois l'endroit à un pas de la
cime. Deux pas droit devant moi
et déjà je dévalaÎ8 l'autre ver·
sant. Si je m'étais retourné je ne
l'aurais pas vu.
Il aimait grimper et moi aussi
par conséquent. Il réclamait les
pentes les plus raides. Son corps
humain se décomposait en dewc
segments égaux. Ceci grâce a.u
fléchissement des genoux quirac-
courcissait le seèQnd. Par une
rampe de cinquante pour. cent sa
tête frôlait .le sol. Je ne sais pas
à quoi il devait ce goût. A l'amour
de la' terre et des mille. parfums
et teintes des fleurs. Ou plus, bê·
tement à des impératifs d'ordre
anatomique. Il n'a jamais soulevé
la question. Le sommet atteint
hélas il fallait redescendre.
Pour pouvoir de temps à' autre
jouir dUf:liel il se servait d'une
petite glace Tonde. L'ayallt .voilé.e
de son souffle et ensuite' frottée
contre son mollet il y cherchait
les constellations. JeJ'aU s'écriait-
il en parlant de la Lyre ou.
Cygne. Et souvent il ajoutait que
le ciel n'avait rien.
Nous n'étions pàs à la monta-
gne cependant. Je devinais par
instants à l'horizon une mer dont
le niveau me paraissait supérieur
au nôtre. Serait·ce le fond de
quelque vaste lac é.vaporé ou vidé
par le bas? Je ne me suis pas
posé .la question,
Toutes ces n9tions sont de lui.
Je ne fais que les comhiner, à ma
façon. DQnné quatre ou cinq vies
comme celle-là j'aurais pu lais·
ser une trace•.
N'empêche que survenaient
assez souvent ces sortes de ..pains·
de sucre hauts d'une centaine' de
mètres. Je levais à regret les yeux
et repérais le plus proche sou-
vent à l'horizon. Ou au lieu' de
nous éloigner de celui d'où nous
venions de descendre nous· l'ësca-
ladions de nouveau.
Je parle de notre dernière dé-
cennie comprise entre les deux'
événement8 que j'ai dits. Elle re·
couvre les précédentes qui ont dû
lui ressembler comme des sœurs.
C'est à ces années englouties qu'il
es.t raisonnable d'imputer ma for-
mation. Car je ne me souviens
d'avoir rien appris pendant celles
dont j'ai souvenir. C'est avec ce
raisonnement que je me calme
quand, je tombe en arrêt devant
mon savoir.
J'ai situé ma,disgrâce tout près'
d'un sommet. Eh bien non ce fut
sur le plat dans un grand calme.
En me retournant je l'aurais TU
là même où je l'avais laissé. Un
rien .m'aurait fait comprendre ma
méprise si méprise il y eut. Dans
les années qui suivirent je
cluaÎ8 pas la possibilité de le re·
tronver. Là même où je l'avais
laissé sinon ailleurs. Ou de l'èn·
tendre m'appeler. Tout en me di-
. sant qu'il n'en avait plus pour
longtemps. Mais je n'y comptais
pas trop, Car je ne levais guère
les yeux des fleurs. Et lui n'avait
plus de voix. Et comme si cela
ne suffisait pas j'allais me répé-
tant qu'il n'en avait plus pour
longtemps. De sorte que je ne
tardai pas à ne plus y compter
du tout.
Je ne sais plus le temps qu'il
fait. Mais du temps de ma vie il
était d'une douceur éternelle.
Comme si la terre s'était endor-
mie au point vernal. Je parle de
notre hémisphère à nous. De
lourdes pluies perpendiculaires et
brèves nous cueillaient à l'impro-
viste. Sans assombrissement sen-
sible du ciel. Je n'aurais pas re·
marqué l'absence de vent s'il n'en
avait pas parlé. Du vent qui
n'était plus., Des tempêtes qui
l'avaient laissé debout. Il faut dire
qu'il n'y avait rien à emporter.
Les Heurs elles-mêmes étaient
sans tige et plaquées au sol à là,
manière des nénuphars. Plus
question qu'elles brilleJ.lt à la bou-
tonnière.
Nous .ne comptions pas les
jours. Si j'arrive à dix ans c'est
grâce. à notre podomètre. Par-
C01US final divisé par parcours
journalier moyen. Tant de jours.
Diviser. Tel chiffre la veille du
jour du sacrum. Tel autre la
veille de ma disgrâce. Moyenne
journalière toujours à jour. Sous-
traire. Diviser.
La nuit. Longue comme le jour
dims cet équinoxe sans fin. Elle
tombe et nous continuons. Nous
repartons avant l'aube.
Pose au repos. Pliés en trois
emboîtés l'un dans l'autre. Deu·
xième équerre aux genoux. Moi
à l'intérieur. Comme un seul
homme nous changions de Hanc
quand il en manifestait le désir.
Je le sens la nuit contre moi de
tout son long tordu. Plus que de
dormir il s'agissait de s'étendre.
Car nous marchions dans un de-
mi-sommeil. De la main supé-
rieure il me tenait et touchait là
où il voulait. Jusqu'à un certain
point. L'autre se retenait à mes
cheveux. Il parlait tout bas aes
choses qui pour lui n'étaient plus
et ponr moi n'avaient pu être. Le
vent dans les tiges aériennes.
L'ombre et l'abri des forêts.
Il n'était pas bavard. Cent mots
par jour et nuit èn moyenne.
Echelonnés. Guère plus d'un mil·
lion au total. Beaucoup de re-
dites. D'éjaculations. De quoi ef-
Heurer la matière à peine. Que
sais-je du destin de l'homme? Je
ne me suis pas posé la' question.
Je suis davantage au courant des
radis. Eux il les avait aimés. Si
j'en voyais un je le nommerais
sans hésitation.
Nous vivions de Heurs. Voilà
pour la sustentation. Il s'arrêtait
et sans avoir à se baisser attra·
pait une poignée de corolles. Puis
repartait en mâchonnant. Elles
exerçaient dans l'ensemble une
action calmante. Nous étions dans
l'ensemble calmes. De plus en
plus. Tout l'était. Cette notion de
calme me vient de lui. Sans lui
je ne l'aurais pas eue. Je m'en
vais maintenant tout effacer sauf
les Heurs. Plus de pluies. Plus
de mamelons. Rien que nous deux
nous traînant dans les Heurs.
Assez mes vieux seins sentent ses
vieilles mains:
Samuel Beckett
La Quinzaine littéraire, 15 maTS 1966






















• •
















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Collection Il Les Indes Noires"
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L'Etonnant Voyage de Hareton Ironcastle
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.Collection Il Llbertés"
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8, ,rue de Nesle _. (Paris Vie'
ROMANS FRANÇAIS
La Dlort
Fernand Combet
SchrummSchrumm
Jean-Jacques Pauvert éd. 21 F
SchrummSchrumm n ' est pas
« un copain » qui s'est inscrit
pour une croisière du Club Médi·
terranée, loin de là, et pourtant
M. SchrummSchrumm, excursion-
niste de première classe qui n'est
plus donc un néophyte, se trouve
soudain précipité dans une aven·
ture on ne peut plus inattendue :
des garçons fardés et un chef de
convoi qui joue de la lanière de
cuir, le font, monter de ,force dans
un car pour !'excursion
le aux Sables mouvants. Schrumm
Schrumm proteste, c'était là chose
prévue et on l'attache avec des
menottes à son- lIiège. En
gnie des autres voyageurs ilarri-
ve à Malentfmdu, le point' de dé·
part central de l'excursion, un
lieu clos de barbelés et de murail·
les où l'on ne pénètre qu'après
une invitation et en récitant la
prièré numéro 1 :
Au Directeur de ,rExcursion, mer·
tci
Pour rObsc·urité chassée,
Pour la tempête apaisée;
Pour ce mur extraordinairement
[haut, merci.
Pour la folie domptée,
Pour le désespoir calmé, , ,
POlir les sables incroyablement
[ beaux, merci.
'De confortables appartcments et
des repas substantiels sont annon-
cés mais en 'fait Malentendu est
uneprisoD. atroce... Le lecteur'
croit avoir compris : voici un
Kafka' des' Loisirs, une satire me-
laphysique 'des lieux de vacances'
Il 0 P u 1 a ir e s, Malentendu c'est
Saint·Raphaël le 15 août t.. Eh
bien, non, ce roman est beaucoup
plus ,complexe; les symboles se
;; u c c è den 1. SchrummSchrumm
avoue ne rien y comprendre mais
il veut partir pour les Sables mou-
vants et èela lui donne le courage
de supporter les pires humilia·
tions et des tests psychologiques
aussi variés que pénibles. Il passe
par ,un sombre dédale, mortel
pour les non·initiés ; il entend des
trains où l'on jette des hommes
enchaînés et ce ne sont que des
hruitages ; il doit visiter la pisso-
tière originelle, monument ancien
et vénérable ; puis on le poursuit
revolver en main dans le jardin
secret du Prince Directeur. Ces
tests sont-ils de véritables tests?
' cac h é dans
un placard assiste à uhe orgie à la
Gilles de Rais et plus tard il est
, témoin d'une exécution où
r.eaux, accusé ei spectateurs sem-
blent des personnages ,sortis d'une
toile d'Ensor. Les réactions de
SèhrumkI sont analysées
et jugées par lesèspionsqui
festtmt Malentendu, par le coltme1
Louise·:Qonne, par leSous-Direc-
teur, par ,le Grand, Inquisiteur...
TOJit ex;cursionniste perd 8utoma-
tiquement son libre-arbitre, il doit
se plier aux lois du plan établi
par le Saint Directeur. Mais ce Dé-
miurge, existe-t-il? Est·ce un
homme, une idée? Est·il vrai
qu'on lui inflige quotidiennement
des visions atroces jouées par une
vieille comédienne de Grand Gui·
gnol? Réalité et théâtre s'imbri·
quent à merveille dans ce conte
sadique. Si les images sont sou·
FernimdCo1nbet
veut d'un ,baroque outrancier
Fernand Combet fait preuve au
contraire d'u'ne grande rigueur de
style et cela lui permet les élu-
'cubtations ' les - plusoséès, il les
a toutes cerclées de fer. Ce n'est
pas un roman agréable à lire mai;;
&on humour noir est fascinant car
,tout est constl'llit, pensé" pesé.
Malgré soi on est entraîné vers ces
fameux Sables Mouvants.
Gisèle Prassinos
Le grand repas.
Grasset éd. 12 F
La frontière entre le Surréalis-
me et la Poésie a toujours été dif-
ficile à tracer et Gisèle Prassinos
s'amuse à sauter tantôt d'un côté
tantôt de l'autre. Le GrarUl Re-
pas se passe donc à la fois «De-
dans » et « Dehors ».
« Dedans » c'est la grande mai-
son où le narrateur, un jeune
homme sensible et enfantin, habi-
'te ,avec sà mère. Vieille maison de
famille avec des couloirs, de beaux
meubles, une lingerie où l'odeur
des fers à repasser trop chauds
rappelle le caramel, et une, gran-
de cÙisine où se prépare le Grand
'Repas, réception 'saisonnière, tra-
ditionqui n'a plus de Sens main-
tenant que le faste' est terni et la
famille presque éteinte. Mais
',quelle joie,' quelle agitation pour
les préparatifs de cette fête ; pen·
dant des jours eedes nuits, on' as-
tique, on sort la' plus belle argen·
terie et surtout, la mère confec-
tionne des 'pâtês, des plats de
des ,puddings dignes de
la table d'Un roi. Le narrateur est
heureux, ainsi protégé par l'auto-
rité, la douceur de sa mère qui ré-
git tout ce remue-ménage comme
si sa vie en dépendait. Mais il faut
parfois sortir de ce lieu douillet
pour aller « Dehors ».
« Dehors » les cauchemars les
plus épouvantables terrorisent le
narrateur : une femme - qu'il
avait pris d'abord pour un fau-
teuil de style - s'approche mé-
chamment de lui en tendant une
coupe où nagent des triangles d'as-
pect meurtrier... une autre fois, la
femme de l'épicier, une toute pe·
tite poupée, lui serv.ant, du gros
sel, s'enlise dans les cristaux qui
la rongent jusqu'à ce, que le gar-
çon l'y enfonce totalement..: Mais
envoyé comIlle messager chez, une
antiquaire invisible, il se heurte, à
des, potiches rangées comme une
armée de soldats menaçants. La
<Jureté, la rugosité de
ces aventures liquéfient ce jeune
homme comme Salvador Dali
ses montres.
Voilà les deux atmosphères, les
deux pays qui bouleversent diver-
sement le narrateur; mais dans la
Grande :Maison 'un drame se
joue' : un personnage,
qui <Je, forme visible que lors-
qu'il boit quelques gouttes d'eau,
oncle auréolé d'une mort mysté-
rieuse, ami croyait-on, nouvelle
cause de bonheur même, va bous·
culer le calme établi. Gisèle Pras-
sinos a su broder une triste et
hellè histoire d'amour. Rien n;est
affirmé, tout est esquissé en trans.
parence et pourtant la tragédie est
là. Il est étonnant de voir com·
ment avec des images évanescen·
tes un poète est capable de pein.
dre des sentiments, de les retrou-
ver dans un passé brumeux. Il suf-
fit que Gisèle Prassinos effleure
un amour du bout de ses doigts,
pour que tout tremble et se trans-
forme. Ce qu'elle ne dit pas est
plus important que les réactions
étranges qu'elle souligne. Elle uti-
lise l'insolite comme des parures
et de même elle fait tourner les
mots jusqu'à trouver le:ur facette
la plus irisée. Le Grand Repas
est certainement le meilleur ro-
Gisèle Prassinos
man de Gisèle Prassinos; la pe-
tite fille si, douée, admirée par les
Surréalistes, est maintenant un vé·
ritable poète du roman.
Marie-Claude de Brunholl
Jean Cayrol
Midi Minuit.
Le Seuil éd. 15 F
Il arrive que l'hôtel pour voya·
geurs devienne seul habitable. Au
moins provisoirement. Il arrive
que le provisoire puisse lui·même,
seul, être accepté. Au moins tout
de suite. C'est que l'état d'Urgen.
ce est proclamé. Toutes les son-
nettes d'alarme de l'être l'annon-
cent à la fois. Il faut fuit, et se
retirer, - et chercher le lieu le
plus neutre, pour y emporter tou-
tes les muettes clameurs de la, pa-
nique, et attendre.
C'est ce que fait Martine, dans
l'hôtel de, Madame. Rotenburg. ,
On peut se demander, à lire ,Je
dernier roman de Jean
l'auteur, à sa manière, ne cherche
pas pour, son propre compte
« l'euphorie de l'étranger »', Car
il tourne le dos à ses propres tra-
ditions, comme à une ville trop
familière; il s'éloigne de sesthè·
mes préférés; peut·être il renOn-
cerait, s'il pouvait, tout à fait à
son stvle : il évite tous les cane.
fours prêts à 'lui rappeler d,es sou·
venirs qu'il connaît trop. Avec Mi·
di Minuit, Jean Cayrol tente de Se
tenir à distance. Il braque ses
jécteurs 'sur l'histoire de Martine,
et veut se faire oublier.
Martine a enlevé soil fils, pour
cette fugue au' bord de la mer.
Patrick lui ressemble un peu,
- par une certaine façon de tenir
la tête. Mais il va ressembler de
plus en plus à Gilbert, le Mari:
il a envie d'un microscope et
d'une règle ,à calculer. Il est soi·
gneux, opaque, il juge. Martine,
seule avec lui, est regardée conti·
nuellement. Et s'en plaint.
Les maris brasseurs d'affaires
fuient d'abstraction en abstrac-
tion : rush sur les ventes, circuit
des investissemeTits, volume des
transactions, secteurs privilégiés,
exercice écoulé, aVeC comme co-
rollaires et sur le plan psychologi-
que, phénomène inflationniste, re·
doutable fléchissement, les gran-
des vedettes internationales du, pé-
trole, bourse sensibilisée... A se
tenir si loin de soi, on réussit à
ne pas changer, - sans âge dès
trente ans, intouchable. L'envi-
'ronnement immédiat doit être en
ordre, dans un ordre absolu': ba·
gages parfaits, dîners parfaits, ser·
vice parfait, épouse parfaite. Tout
ce qui dérange est détestable. Ai-
mer dérange à tout instant.
Martine est le désordre même.
Elle accroche à chaque minute vé-
cue. Elle voit les couleurs, elle
écoute les voix plus que les paro-
les, - elle s'attarde, elle traîne
avec une attention un peu hagar.
de : sa fuite à elle l'entraîne au
fond du présent. Elle sent, elle
touche, - elle déplore que les
repas ne durent pas plus long-
temps : elle est si près des cno·
ses quand elle peut les manger!
La fugue de Martine et de son
fils est rythmée par les rencontres
ALBERT DELAUNAy (NOUVELLES LITTÉRAIRES)
HUIT GRANDES REIMPRESSIONS
vite, partout
,
ees
Wagner et l'esprit romantique
Les conditions de l'esprit scientifique
L'anarchisme
Le plan ou l'anti-hasard
Les grandes doctrines de l'histoire
collection d'essais au format de poche
dirigée par françois erval
HUIT TEXTES INEDITS IMPORTANTS
GALLIMARD
préface d'André Maurois
LOUIS CHAIGNE

reCOnnaISSanCe
à la lumière
portraits et sOl/venirs
Spinoza
.....1Précis de décomposition
iiliIj*iilitMI Pour une sociologie du roman
Le journal du séducteur
Histoire de France
L'île de Pâques
La' commune
Discours sur l'origine et les fondements
de l'inégalité
VOLUMES A 3
F
ET 4
F
95
le livre que vous attendiez.. ,
.ïMl Démocratie et totalitarisme
L'homme et l'animal



















._------------------


















• " son goût du profond lui a permiS, sans défaut, ,de discerner très
• oÙ il était, les valeurs véritables ..
· .


: -mame----


._-------------------------





















• Josan,! Duranteau
ses de tous les jours, qui sonnent
comme dans une catllédrale, et
provoquent la stupeur. « Ce n'est
pas un temps de saison... Com-
ment savoir ? Tout le monde sait.
Tout le monde le dit « Vous
n'avez pas l'air dans votre assiet-
te ». Tout le monde est dans son
assiette, et dit n'importe quoi,
des mots interchangeables, usés,
qui ne sont à personne, qui ne
veulent rien dire, - q'ui font l'ac-
cord de tous. Martine essaie de
bonne foi ce langage, - auprès
de son fils, excellent interlocuteur
puisqu'il n'écoute pas : « Tu ne
manges pas, tu avales »... « Ne
pas aussi vite, tu vas te fai-
re mal... ».
Mais ce bon sens vainement 'em-
prunté tomhe d'elle comme une
cape. Il faudrait trop de contor-
siolls pour le retenir. Elle se re-
trouve avec naturel dans la stu-
peur passionnée de son attente
peuplée de visions. Plusieurs d'en-
tre elles déguisent ou frôlent le
Secret, le Rcmords, la Chose en-
fouir, - l'Inavoué. Cc rapt vécu,
ou hien imaginé?
POlir une conscience un peu dé-
lieate, il n'y a pas grande diffé-
'"l'II;'e entre le poids du mal eom-
et celui du 'mal urt peu trop
vin'ment évoqué, ne serait·ce
'Iu'un jour. Ce scra "à la police de
si Martinc cst oui ou non
eoupable devant lcs homnies. Sa
culpabiIlté profonde vit ailleurs.
Aux dernières' lignes du livre,
il y a un revolver. Ce n'est pas ce
qu'il y a de plus fort. Il y a vio-
knces hil'II pires que celle-Iii. Et
l'ires aussi que la folie.
Car entrer solennellement en
démence, c'est déposer le sceptre,
l't la couronne, et le Secret. C'est
renoncer à l'extrême et périlleu-
vigilance du chemin de crête.
C'est devenir aux yeux de tous le
personnage du malach;, dont tout
l'l'ut être accepté. C'est aussi ren-
dre à chacun la sécurité compro-
mise : ce regard irritant, ce te-
gard inquiétant, qui mettait en
question l'absurde quotidien, sous
la lampe de la dinique, devient
objet; ses contestations, devenues
dérisoires, ne sont plus l'appel
troublant d'une conscience, mais
les symptômes rassurants du mal
d'un seuI.
Chaque fois qu'un fou est re-
connu pour tel,. effectivement la
société s'en porte mieux : ainsi
donc le délire de Martine délivre
tout le monde. Et le lecteur, qui
n'y tenait pas.
La mort et la folie peuvent tout
conclure, bien sûr, à coups de
cymbales et de revolvers. Mais la
petite phrase mélodique incompa.
rable du personnage et du roman
n'en est pas résolue.
En dépit des accords violents
du mouvement final où rien n'est
ménagé, une fois le livre refermé,
c'est elle que nous garderons en
mémoire, difficile, interrogative,
et, malgré l'auteur, toujours ina-
chevée.
et la folie
avec des nourritures : Le hall
était désert. Martine découvrit
dans une coupe des tranches de
cake, elle en prit une, sans se
presser, mais sa' main tremblait.
Ne pas se hâter surtout, ouvrir dé-
licatement le papier en suivant la
collure, mordre le pourtour un
peu brûlé du cake, faire rouler
.sous la langue les fruits confits...
Il y a les agapes projetées, et les
vraies, et presque toujours la pré-
sence de la faim, qui est une cu-
riosité.
La curiosité de Martine ne sait
où se poser. Pour son mari, tout
ce qui n'est pas l'essentiel n'a au-
cune importance : et l'essentiel,
c'est la continuité dc son dessein
ambitieux. Mais Martine n'aime
un peu l'argent que pour le dé-
pen'ser en fille pàuvre, - à ache-
terce qui lui fait à aider
ses amis. Si elle aime' un peu l'ar-
gent, c'est en liasses, pour le di-
lapider.
Les diamants de son trenté-qua-
trième anniversaire (un hijou car-
-ré qui ne se démodera pas, selon
Gilbert) sont allés à l'égout.
Pas très raisonnable, ee geste;
Pas ralsonnahle, MartinI'. En cher- .
<,hant· hien dans sa parenté, je
qu'on la découHirait peut-
plI'l' petite-nièce de l'Edmée du
Choix des Elues, illventée par
Jl'ail Giraudoux.
Toutes deux accusées de la
étrange Le mê-
Ille' danger les'alti,"e : regarder ll's
.. hoses si fixeml'Ilt qu'elles voil'Ilt
au travers. Et 'lue! regard déeon-
('('rtant, pour I"ohscrvateur! Et
'Iuelle vision impn"'\"lIC, pour d,a-
(:une, - à la l'lus lIIenue des oc-
...
Cet intéressallt vl'rtige les PCII-
l'he sur des abîmcs' répertoriés en
Le chemin de
ni:te est prodigieux : la chute
lc délire risque la banalité.
... je ruse avec la vérité, je
n'a11lMiore pas ma situation, à
quoi' bon se croire, malheureuse
devant un étranger, il pourrait
me juger par méprise, de toutes
manières, c'est la fin qui sera
vraie, quand je serai en danger
devant n'importe qui.
Lecteurs, nous sentons que ce
danger J.lous concerne: l'angoisse,
on le sait, se plaît surtout aux zo-
nes frontalières. Que l'héroïne,
éblouie, tombe, comme neige, dans
l'indicible de la folie, - et tout
le roman sans doute du
côté des jugements sans ambiguï-
té, là. où les uns sont sains' et les
autres malades.
Nous y perdrons alors, et c'est
tant pis, notre malaise. Nous ces-
serons de nous demander où fi-
nit la rêverie, où commence l'halo
lucination, - et qui est aliéné :
le mari mécanique, fou de peur
au moindre imprévu, ou cette éga-
rée, qui ne reconnaît pas son che-
min, oublie l'heure, perd ses vali-
ses, absorbée à ue rien faire. L'au-
teur aura répondu à nos quès-
tions. Le devait-il ?
Les gens parlent, avec des phra-
La Quinzaine littéraire. 15 mars 1966
7
LETTRE D'ALLEMAGNE
Un chansonnier
et un oratorio
L'affaire Peter Weiss et l'af-
faire WoH Bierman sont les deux
événements littéraires qui ont le
plus occupé l'Allemagne ces der-
nières smnaines. Le premier est
un auteur dramatique, le second,
un chansonnier. Mais l'agitation
soulevée est plus politique que lit-
téraire.
Pour comprendre ce qui s'est
passé, il ne faut pas perdre de
vue qu'en Allemagne l'antago-
nisme entre capitalisme et commu-
nisme ne se joue pas en vase cros
mais qu'il oppose deux structures
sociales délimitées par une des
frontières les plus meurtrières du
monde moderne et' qui ne se re-
connaissent l'une l'autre que pour
se conspuer.
Weiss et Biermann, chacun à sa
manière, ont refusé de jouer la
carte de la guerre froide.
Peter Weiss, lauréat du Prix
Lessing, âgé de 50 ans et résidant
à Stockholm est l'auteur de Marat
qui lui a acquis une audience
mondiale. Dans sa dernière pièce,
fInstrltction (sous-titre : Oratorio
en onze il s'attaque au
problème d'Auschwitz en s'inspi-
rant très étroitement des comptes
rendus du proci:s de Francfort.
Mais si les interrogatoires de ceux
qui eurent à répondre des crimes
commis à Auschwitz lui ont four-
ni la matière première de sa
pièce, il a su leur donner un style
et une ordonnance tels que le lec-
teur ou le spectateur qui, à tra-
vers eux, découvre graduellement,
de l'arrivée des trains' de mar-
chandises jusqu'aux fours créma-
toires, le fonctionnement de l'usi-
'ne à meurtres qui a nom Ausch-
witz, est mené, quelles que soient
ses défenses, jusqu'au bout de
l'horreur.
Weiss ne prétend pas expliquer
Auschwitz; il se propose simple-
ment de regarder en face des faits
monstrueux et de contraindre son
spectateur à le suivre. Tout ce qui
peut avoir un caractère anecdoti-
que est délibérément banni. Rien
ne permet au spectateur de se
laisser distraire. Weiss utilise
exclusivement des documents au-
thentiques. Le seul commentaire
qu'il s'autorise est cette réflexion,
qu'il met dans la bonche d'un des
témoins, à un endroit particuliè-
rement significatif de la pièce:
«Laissons là les attitudes subli-
mes. L'univers concentrationnaire
échapper à notre entendement?
L'ordre qui régnait ici ne nous
était-il pas familier dès l'origine?
,A nous d'en supporter la conclu-
sion logique, c'est-à-dire l'exploi-
tation de l'homme 'par l'homme
menée jusqu'à une dimension
qu'on n'avait jamais connne jus-
que-là ». C'est ce passage de fIns-
truction qui a attiré les fondres
de tous les adversaires occidentaux
de Weiss.
Il y a actuellement en Allema-
gne une véritable école de théâ-
tre vérité. Weiss; cependant, à
la différence d'un Heinar Kip-
phard' retraçant le procès du phy-
8
sicien Oppenheimer, n'a pas tenté
la gageure de reconstituer en
décors réels, sur une scène de
théâtre, le camp d'Auschwitz ou
la salle d'audience de Francfort.
Bien que son théâtre soit plus
éloigné du montage, de la bande
d'actualités que celui de n'importe
lequel des auteurs évoqués plus
haut, il serre, plus que tout autre,
la vérité essentielle.
I.e succès de flnstruction a été
i m men s e. Dix-sept théâtres, à
l'Ouest comme à l'Est, ont présen-
té la pièce le même jour ; toutes
les chaînes de radio l'ont retrans-
mise; la télévision s'y intéresse;
des metteurs en scène de tous les
pays cherchent à en acquérir les
droits.
Le débat est ouvert. Les criti-
ques contestent la validité de cet-
te tentative désespérée en vue
« d'assujettir le passé ». Ils accu-
sent les théâtres et la radio de ne
s'y être prêtés que pour se dé-
douaner à bon compte. Et qp.e
dire du thème de la pièce! Le
mot d'Adorno: Après Auschwitz,
on ne peut plus écrire de poèmes,
repris par Enzensberger dans la
Modification: Toute œuvre d'art
désormais doit pouvoir être con-
frontée à Auschwitz, domine tou-
jours la littérature - allemande
d'après-guerre. Et voilà Ausch-
witz devenu le sujet d'une œuvre
littéraire, quand ce serait par le
truchement d'un procès! Ausch-
witz réduit aux proportions d'un
divertissement pour esthètes! Le
théâtre ne va-t-il pas trop loin?
Les critiques, cependant, sont vite
dépassés par 1e s événements.
Weiss, en effet, au cours de multi-
ples interviews et commentaires,
déclare qu'il ne lui est plus possi-
ble de « rester en tiers » dans la
discussion qui oppose capitalistes
et communistes, comme il s'était
encore contenté de le faire dans
sa précédente pièce en se gardant
de résoudre le conflit entre l'indi-
vidualiste Sade et le révolution-
naire Marat. Le moment est ve-
nu pour lui de prendre parti et
il choisi le socialisme.
Les fonctionnaires de la Répu-
blique Démocratique Allemande
qui ne sont guère habitués à voir
affluer des émigrants à leurs fron-
tières, croient avoir trouvé en Pe-
ter Weiss un allié inespéré. Si, jus-
que là, les œuvres de Weiss
avaient reçu' un' accueil mitigé,
l'homme est fêté dans tout le pays.
Une lecture publique de rInstruc-
tion, qui a toutes les apparences
d'une affaire d'Etat, a lieu à
la Chambre des Députés.
A l'Ouest, au contraire, on ne
voit plus en Weiss qu'un renégat.
Bien qu'il n'ait jamais caché qu'il
a ses propres idées sur le socialis-
me, en matière de liberté d'opi-
nion et d'expression tout particu-
lièrement, idées qui, d'évidence,
ne coïncident pas avec celles des
dirigeants de la R.D.A., il est ex-
posé à un feu nourri de la part
des journaux fédéraux. Interdic-
tion lui est faite d'écrire en alle-
mand, toute représentation de
flnstruction est dénoncée comme
« entreprise de mauvais goût »,
lavage de cerveau et propagande
subversive. Sont particulièrement
remarquées les attaques de l'édi-
torialiste de Die Welt, lequel af-
firme que si Weiss a refusé de
jeter un voile sur la part prise
par certains industriels dans
l'aménagement d'Auschwitz, c'est
par esprit de parti. Pour Die
Welt, il y a là propagande et
sabotage d'autant plus perfide de
Le Kurfürstendanlm, à Berlin.Ouest.
la démocratie occidentale que
Weiss s'est servi pour ce faire
d'un thème tabou.
Quant à la presse de l'Allema-
gne Populaire, elle voit dans la
pièce la haine et findignation que
doivent susciter ces corrupteurs
de la nation qui, en Allemagne
Occidentale, occupent à nouveau
tous les hauts emplois après avoir
réussi à esquiver des condamna-
tions graves au cours du procès
d'Auschwitz. Pas un mot, et pour
cause, sur l'état d'esprit qui avait
rendu Auschwitz possible. Levée
de boucliers à l'Ouest; triomphe
à l'Est ; mais cela ne revient-il pas
au même?
WoH Biermann, lui, est âgé de
trente ans et vit à Berlin-Est. Com-
muniste notoire, son père fut as-
sassiné par les nazis. Biermann,
qui a quitté Hambourg dep'uis des
années pour s'établir en R.D.A.,
est un homme qui dit oui à son
pays mais sa façon de le dire dé-
plaît excessivement aux vieux bu-
reaucrates. La' liberté d'action
qu'on lui est représenta-
tive des fluctuations du climat cul-
turel de la R.D.A.
Ses chansons, qui se réclament
de François Villon, remportent un
immense succès auprès de la jeu-
nesse. Son premier recueil de poè-
mes (La Harpe en fil de fer, al-
lusion à sa guitare, aux barbelés
qui séparent les deux Allemagnes
et au Tambout de Grass) -a: été ti-
ré à des milliers d'exemplaires
et on a lancé, avec le même
succès, un disque de ses chan-
sons. A Berlin-Est, par contre,
tout projet de ce genre a été étouf-
fé dans l'œuf et l'effervescence de
la jeunesse a si bien inquiété les
dirigeants qu'elle a donné lieu à
une campagne de presse, entière-
ment dirigée contre les dernières
chansons de Biermann, et dont le
style, allant de l'injure simple à
l'accusation de perversion sexuel-
L'ex-Staline Allee, à Berlin·Est.
le (le bruit court que les difficul-
tés de Biermann viènnent eil gran·
de partie d'un mot malheureux
qu'il aurait fait sur la fille d'un
haut dignitaire, laquelle, d'après
lui conserverait sa chemise nleue
avec les insignes du parti jusque
dans la chambre à coucher -et nul
n'ignore la pudibonderie des di·
rigeants dela R.D.A.), en passant
par toute la chaîne des slogans
chers aux « apparatchicks », rap-
pelle les périodes les plus noires
du stalinisme. Le tout aboutissant
à une motion du Comité Central
par laquelle il est décidé de pren·
dre des mesures énergiques pour
ramener à la raison « tous ces élé-
ments indisciplinés et »,
motion approuvée, par esprit de
pénitence, par l'Association des
Ecrivains.
Dans l'une des chansons incri.
minées, il était question de Fredi
Roshmeisl, le draineur de Büc-
kow, qui fut rossé, arrêté et con-
damné à trois mois de prison
pour avoir serré de près sa fiancée
au bal. Biermann, y applaudissait
d'ailleurs aux transformations qui
s'étaient dernièrement amorcées
dans ce domaine : Il était pour le
socialisme - il était pour le nou-
veau régime - mais le régime de
Bückow, il n'en voulait plus. Dans
une autre chanson, Biermann, in-
VOYAGES
COllllllent est lIlort
Raphaël
sultant li nos camarades soldats
qui, au péril de leur vie, font leur
devoir de patriotes et de socia-
listes aux frontières, mettait en
scène le fantôme de Villon, jouant
de la harpe, la nuit, sur les fils
barbelés.
On reproche à Biermann qui
ose dire tout haut ce que tout le
monde pense, d'attaquer dans
le dos les for.ces humanistes de
r Allemagne de rOuest. Et voici
le point où l'affaire Weiss et l'af-
faire Biermann se rejoignent.
Weiss se déclare solidaire de Bier-
mann, sa conception du socialis-
me ne lui permettant pas d'en ex·
clure la liherté d'opinion.
Les fonctiounaires du parti au-
ront-ils le dernier mot? Rien ne
permet de prévoir qu'ils pourront
aller à l'encontre du mouvement
de solidarité des jeunes artistes
de la R.D.A., qui ont refùsé en
bloc de hurler avec les loups, et
des écrivains de la République
Fédérale dont nul, apparemment,
ne s'est senti attaqué par Bier·
mann.
Le bruit court que Biermann a
été convoqué dernièrement devant
une commission de ces « éléphants
de hureau » sur lesquels il a fait
une chanson : Ceux qui jadis ne
tre1J1blaient pas devant les mi-
trailleuses - _Crèvent devant ma
guitare - Dès que i ouvre ma gran-
de gueule, c'est la panique - Dès
que j'arrive avec mes chansons,
réléphant de bureau sue, de la
trompe. Il lui a été notifié qu'il
aurait à s'abstenir désormais de
toute attaque contre le régime.
Biermann aurait répondu que
cela ne le concernàit pas car il
n'avait jamais cherché à attaquer
le socialisme.
A l'Ouest, on continue à éditer,
à lire, jouer Weiss. A l'Est, Bier-
mann est inteJ;"dit polU' une pério-
de indéterminée. Et des deux cô-
tés, une fois de plus, les héros de
la guerre froide ont fait leurs pe·
tites· affaires,Ja main dans' la main
.:- et la vérité, une fois de plus,
a fait les frais de .l'opération.
Dieter\Zimmer
Luigi Barzini
Les Italiens.
Traduit par Claudine Hermann
Collection L'Air du Temps
Gallimard éd. 22 F
Le gros livre de M. Luigi Bar·
zini, Italien pourvu d'une forma·
tion anglo-américaine, écrivant
tantôt en anglais, tantôt en ita-
lien, est un chef-d'œuvre de jour-
nalisme, ce qui d'ailleurs était sou-
haitable étant donné la collection
dans laquelle il paraît, et que di·
rige, comme chacun sait, M. Pier-
re Lazareff. Mais chacun sait éga.
lement que le talent journalisti-
que peut s'exercer de deux ma-
nières : soit en apportant des in·
formations inédites et des obser-
vations nouvelles, soit en arran·
geant agréablement des informa-
tions et des idées déjà connues,
ou fàusses mais générale-
ment acceptées, de telle manière
que le lecteur ait l'impression,
justifiée ou non, d'avoir épuisé un
sujet, d'en avoir fait le tour, «le
l'avoir' pénétré de l'intérieur, et
.. cela sans avoir jamais ressenti la
m.oindr.e fatigue ni éprouvé la
moi.ndre contrariété.
.Contrariant, certes, M. Barzini
ne l'est pas. Ecrivant pour les mil-
liers ,de touristes qui vienIlJlnt.
chaque année en Italie, et
pour ceux venus d'Amérique'
(son livre est un best·seller aux
Etats.Unis), M. Barzini leur con·
firme l'image des Italiens qu'ils
se font sans doute déjà : l'Italien
est un être essentiellement amou·
reux, la prostituée italienne 'ne
fait pas du' tout l'amour pour de
l'argent, elle transcende son com-
merce avec une di.stinction et un
raffinement uniques, la vie italien-
ne est un perpétuel spectacle, un
théâtre permanent, une extériori·
sation vitalisante pour le specta-
teut" nordique avachi, mais en
même temps les Italiens' sont· très
secrets, impénétrables. La force
de l'amour italien est démontrée
par la fréquence du crime passion-
nel - encore .qu'il soit. non moins
démontr.é que le « crime d'hon-
Soleil et ombre italiens.
neur » est inspiré par tout sauf
par l'amour. M. Barzini nous fait
d'ailleurs savoir qu'il est hostile
au divorce et qu'il se réjouit de
ne l'avoir jamais vu adopté dans
son pays, attitude légèrement sur-
prenante puisque sa biographie
nous apprend .qu'il est député du
parti libéral. Cela ne l'empêche
pas, il est vrai, de mettre à l'actif
de Mussolini la paix avec l'Eglise,
alors qu'à mon humble sens le
concordat a été .une {'.atastrophe
pour l'Italie moderne.
Quoique les hypothèses de ca-
ractériologie collective de l'auteur,
y compris les défauts qu'il prête
aux Italiens car il a soin d'équili-
brer (un implacable réalisme, la
dissimulation - qui n'exclut pas
la spontanéité la plus totale, tout
dépend de la page à laquelle on
ouvre le livre) relèvent largement
de la, convention, on lit pourtant
ces Italiens en .raison d'un indis-
cutable talent de journaliste du
passé. Le journalisme du passé
est un genre typiquement anglo-
saxon, qui n'a rien à voir avec la
vulgarisation historique, si pros-
père en France. Le vulgarisateur
historique imite l'historien sé-
rieux, et donc trompe le public.
Le journaliste du passé ne pré-
tend ni apporter du neuf ni
être complet : son art est dans la
mise en œuvre du récit. et cet art
découle d'Un des genres princi-
paux du journalisme anglais et
américain - genre qui est tou-
jours resté en France extrême-
ment rabougri, malgré quelques
tentatives - le profile.
M. Barzini excelle ici dans les
profiles d'Italiens ou d'étrangers
venus en Italie, depuis le condot-
tière anglais John Hawkwood,
dont le nom italianisé, Giovanni
Acuto, est mêlé à tant de guerres
entre cités médiévales, jusqu'à
Winckelmann et Addington Ay.
monds. Ses pages sur Cola di Rien·
zo, le « restaurateur » de la Répn.
blique. romaine au XVIe, sur Ca-
gliostro, sur Guichardin, Machia-
vel ou enfin sur Mussolini sont de
la très' bonne lecture supérieure
de plage - expression toute pla.
tonique d'ailleurs, puisqu'il y' a
désormais beaucoup plus de livres
à lire..sur. Ja plage que de plages
librés, où' de places libres sur les
plages occupées. Le journaliste du
passé. n'est pa.s exempt d'erreurs,
cela .va de soi. C'est ainsi que M.
Barzini (p. 220) fait mourir Ra·
phaël d'excès sexuels alors qu'il
ressort clairement des témoigna.
ges contemporains qu'il trépassa
d'une br.oncho-pneumonie. Musso·
lini également, d'après notre au-
teur, était « prématurément usé »
par sa vie sexuelle. Cette idée du
« sexe qui tue » se trouve déjà
dans le Court traité de Spinoza.
Le philosophe affirme catégori.
quement que l'amour physique
fait mourir jeune ; mais sa chas-
teté ne lui servit de rien, puisqu'il
mourut lui-même à 42 ans. Selon
la théorie Spinoza-Barzini, l'hu-
manité serait devenue de plus en
plus vertueuse, pnisque l'allonge.
ment de la vie humaine en notre
siècle est un fait notoire.
Jean-François Revel
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avez- VOUS lu le nouveau
le
36
Mne
dessous
rire! (Elle)
meilleur livre (Jean-Jacques Gautier)
à pleurer de
son
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES / HACHETTE / CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 9
.ROMANS ÉTRANGERS
Alexandre Soljénitsyne
La maison de Matriona.
Julliard éd. 12 F
Piotr Rawicz
Et l'attitude, non seulement al"
tistique, mais également philoso.
phique et « humaine » de Soljé.
nitsyne apparaît, à mon sens, en-
tièrement dans ce portrait. Il n'a
pas de sympathie pour des per-
f;Qnnages « importants » couron·
nés de succès, pour les rassasiés
et les habiles, pour ceux qui cher.
chent à occuper plus de place qu'il
ne convient sur le théâtre hondé
de la vie. Son amour et sa pitié
vont vers les humbles, les simples
et les faibles qui, en dernière ins-
tance, détiennent plus de force
authentique et de vérité que les
« forts », tributaires de valeurs
fallacieuses.
Cet homme mûri par la souf·
france, ce maître·écrivain hyper.
lucide et conscient de ses moyens
artistiques, rejoint par cette atti.
tude ses grands .prédécesseurs de
la littérature russe. N'a-t-elle pas
su, comme aucune autre, se pen-
cher avec tendresse vers l'abîme
vertigineux de la souffrance des
humhles?
attitudes et les paroles d'nn pero
sonnage pour lui totalement iIi·
compréhensible? Car certains
ponts, certains chaînons entre les
générations successives qui cons-
tituent normalement la continui·
té, la mémoire historique d'un
peuple, ont été volontairement an-
nihilés par la terreur stalinienne.
La puissance de l'évocation con·
tenue dans ce récit apparemment
simple, réaliste, libre de toute
grandiloquence, par endroits mê-
me humoristique, fait frémir com-
me le pire des cauchemars.
Dans le premier récit, La Mai·
son de Matriona, qni donne son
titre au recneil français, Soljénit-
syne trace à l'aide de traits minus-
cules le portrait d'une vieille pay-
sanne russe, veuve, mère de six
enfants morts en bas âge, vivant
dans la misère, éliminée comme
« inutile » du kolkhose, simple,
proche de la terre, infiniment gé-
néreuse, aidant avec un désintéres-
sement total les autres, plus ri·
ches et plus malins qu'elle. Cette
paysanne, logeuse du narrateur
qni habite sa cabane après nn
long séjour dans des camps loin-
tains, meurt dans un accident cau·
sé par la cupidité et l'égoïsme de
ses proches.
La description saisissante de la
misère kolkhozienne, des ahus
d'une bnreaucratie stupide, des
« combines » auxquelles se li-
vrent des gens afin de survivre,
l'opposition entre le « pays réel»
et le « pays légal », qui se dégage
de ce récit à· travers mille détails
de la vie quotidienne, tout cela
me paraît relativement secondaire
face à ce portrait de la vieille pay·
sanne. Elle n'est pas sans avoir
d'ancêtres illustres dans les lettres
russes, tel le personnage de Kara-
taiev dans Guerre et Paix, ou ce·
lui du paysan Ivan Denissovitch
Choukhov - héros du récit «con·
centrationnaire» de Soljénitsyne.
d'un Ehrenbourg de ces dernières
décennies qui, en témoignant sur
son pays et son époque, se con·
tente pour des raisons extra-litté·
l'aires de vérités partielles.
Un exemple de eet « understa-
tement » ? Soljénitsyne n'a aucun
hesoin (artistique) d'employer le
mot « épnration stalinienne »
lorsque deux personnages, un gar-
çon ayant à peine dépassé la ving-
taine et un acteur vieillissant se
rencontrent au début de la guerre
russo-allemande, à la gare perdne
de Krétchétovka. L'acteur dit
« 1937 » et le lecteur comprend
tout de suite que, pour la généra.
tion alors adulte, cette année se
confond avec le massacre et la dé·
portation de millions d'innocents,
avec le silence et la terreur mol'·
tels imposés à tout un peuple.
Pour le très jeune officier qui, en
1937, n'était qu'un étudiant vi·
vant parmi ses camarades, cette
année n'est que celle de la guerre
d'Espagne, vue dans sa perspecti.
ve comme nne aventure romanti·
que, exaltante et lointaine.
Mais la charge dramatique de
ce récit intitulé « L'inconnu de
Krétchétovka » est aillenrs : cette
différence du langage eutre les
deux générations, perçue tout au
long de leur dialogue, mène à une
injustice et à un malheur. Le jeu-
ne officier, honnête, hon et idéa·
liste, fait arrêter comme « es·
pion » le vieil acteur qni s'était
enfui, sans papiers d'identité, de
l'encerclement allemand. L'offi·
cier est de bonne foi. Comment
un Soviétique, un vrai, pourrait-
il, en effet, ignorer que la ville
de Tsaritsyne porte depuis helle
lurette le nom glorieux de Stalin·
grad ? Oui, le jeune officier for-
mé entièrement dans le temps sta·
linien, l'idéaliste qui cherche dé·
sespérément à adapter le langage
ahstrait de la propagande (pour
lui le seul réel) à une réalité qui
s'écroule et s'éparpille, ce jeune
homme pouvait et devait même
soupçonner son aîné dont le sys-
tème de références était à l'oppo.
sé du sien. Mais le lecteur, lui,
entend la vérité ultime, évidente,
contenne àans le dernier cri de
l'acteur : « Vous m'arrêtez... Ce
qne vous faites est irréparahle ! ».
Je me sonviens encore de mil-
lions d'affiches qui, dans ces an-
nées précédant la guerre, cla-
maient dans les villes et les villa·
ges soviétiques : Chaqu.e ennemi
sera écrasé su.r son propre terri·
toire, sans qu'il parvienne à violer
nos frontières sacrées. Je me sou-
viens de notre stupéfaction tota·
le, de notre désespoir face à
l'avance foudroyante de l'ennemi.
Un garçon entière·
ment par la propagande officielle,
ce hon lieutenant 7otov, où pou·
vait·il chercher les raisons de ce
démenti sanglant, sinon dans les
Deux générations
La souffrance
des huntbles















: De cette distorsion qui parais.
• sait irréversible des rapports en·
• tre les mots et la réalité qu'ils
• sont censés cerner partout ail·
• leurs, de cette déformation quasi.
• universelle de la sémantique, im·
• posée par Staline à tout un peu·

• pIe, par quels moyens les écri·
• vains allaient·ils en guérir la lan·
• gue et la littérature russes? De
• quelle façon allaient·ils reconsti·
• tuer un langage « normal », resti.
• tuer aux mots leur signification

• usuelle afin de traduire dans l'art
• une expérience historique cauche-
• mardesque? Renoqer avec les
• grands surréalistes
• avant la lcttl'e, du siècle dernier,
: Gogol et DOHtoïevski, puiser dans
• les ressourœs du haroque et de
• l'expressionniHlllc, Cette voie choi·
• sie par un Tl'l"tz-Siniavski ou par
• un Arjak-Danicl n'est apparem-
• ment pas la "oic unique. L'exem·
• pIe de rautcur d'Une Journée

• d'Ivan Dl'IlÎssovitch est là pour
• prouver qu'un retour à d'au·
• tres SOlll"Ces, au grand réalisme du
• XIX'> sii·c1e, à celui de Tolstoï
• ou de Leskov peut à l'étape ac·
: tuelle de révolution russe mener
• à des (l'uvres également importan-
• tantes, chargécs de vé·
• rité.
• Les qualités d'écrivain d'Alexan·
• dre Soljénitsyne, cet ex·officier de

• l'Année Rouge pendant la derniè·
• re guerre, ex.déporté d'un camp
• Foviétique, professeur anonyme
• (lans un lycée de province, qui
• d'un jour à l'autre, à travers son
• récit «concentrationnaire» s'était

• imposé à la Russie et au monde
• comme maître incontestahle de la
• langue, comme observateur infini-
• ment attentif, comme témoin par-
• mi les plus lucides de l'époque,
: ces qualités ne faiblissent pas
• (Ians les trois récits puhliés en
• Francc tout récemment sous le ti·
• tre La Maison de
• A l'encontre d'un Tertz-Siniav-
• ski, Soljénitsyne évite des images
: et fantastiques, utilise
• peu les métaphores, ne donne pas
• dans le symbole ou dans l'allégo·
• rie. Econome à l'extrême de ses
• moyens, il dissèque le comporte.
• ment de ses personnages avec pré-
: cision, reconstitue leurs dialogues
• dans leur simplicité apparente et
• l'on pourrait le prendre à premiè-
• l'e vue pour un photographe, pour
• un reporter honnête, n'était la di·
: mension du langage, n'était la
• consciente et même
• raffinée de la narration, n'était
• "urtout la pitié qui pour être dis·
• et avare de paroles, reste
• pourtant toute présente dans le
• . '}' 1 • lexte et octrOIe a œuvre un y-
• l'isme souvent digne d'un Tchek-
• !Jov. Soljénitsyne est passé maître
• de l' « unclerstatement » mais cet
• « understatePlent » qui tient tout
: pntier dans le langage na rien
• tIe commun avec les « onlissions »
FARQUHAR
l
ia ruse
des
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les grands problèmes
moraux
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HISTOIRE LITTÉRAIRE
Les vies parallèles
VOICI l'un des livres
importants, tion pas de
la saison ou de l'année
mais de l'époque.
KLEBER HAEDENS
(Candide)
BUCHET/CHASTEL
JOHN HOWARD LAWSON
LE

ART
DUxx
eme

I
I\' • . >
, .... - t 1 • 1 1 J., .••
, ,. f' '1 1. 1
/;L. t -,..& ":J -,
H, .... ..,. '1ft;-
J i "... '13 (.
Le panorama le plus complet et
le plus moderne, le seul qui soit
indispensable aux vrais amateurs
de
C,G.JUNG
BUCHET/CHASTEL






















• 1





























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..._.......-




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Roland Barthes
On peut énoncer autrement ce
paradoxe biographique: les vies
de Marcel et du narrateur consti-
tuent deux plans offerts à la dis-
persion des mêmes essences ; mais
ce qui n'est plus parallèle entre
eux, parce qu'unique, confondu,
identique, c'est l'écriture: c'est là
où les parallèles se rejoignent.
Lorsque Marcel s'enferme dans sa
chambre de liège, c'est pour
écrire ;. lorsque le narrateur dit
adieu au monde (lors de la mati-
née Guermantes), c'est pour enfin
commencer son livre. Autrement
dit, c'est seulement alors que les
deux vies parallèles marient indis-
solublement leurs durées: l'écri-
ture du narrateur est à la lettre
l'écriture de Marcel: il n'y a ni
auteur, ni personnage, il n'y a plus
qu'une écriture.
Ni auteur ni personnage
Proust dans notre vie
tien est un monde platonicien
(beaucoup plus que bergsonien),
il est peuplé d'essences, et ce sont
ces essences qui sont dispenoées
dans l'œuvre et la vie de Proust:
l'essenc(' (Charlus, Balbec, Alber-
tine, la «petite phrase») se frag-
mente sans s'altérer, ses parcelles
indiminuées vont se loger dans
des apparences dont il importe
peu finalement qu'elles soient fic-
tives ou réelles.
Nous comprenons alors com-
bien il est vain de chercher les
« clefs» de la Recherche. Le
monde ne· fournit pas les clefs du
livre, c'est le livre qui ouvre le
monde. Certes la vie de Proust lui-
même offre un champ privilégié à
la dispersion des essences, mais ce
champ n'est pas le seul possihle.
Chacune de nos vies particulières
peut s'offrir à recevoir les essen-
ces proustiennes; d'où ee senti-
nlent constant de retrouver le
monde de Proust dans notre vie
(tout comme Swann retrouvait la
Charité de Giotto ou le doge Lo-
redan de Rizzo dans la servante
aux asperges ou dans son cocher
Rémi). Qui ne rencontre encore
aujourd'hui, en 1966, autour de
lui, M. de Norpois discourant sur
la littérature ou Octave·dans-Ies-
choux, jeune homme inculte mais
<'ompétent en bars, sports et vête-
ments? La vérité de Proust ne
vicnt pas d'une copie géniale de
la « réalité », mais d'une réflexion
philosophique sur les essences et
sur l'art. Aussi, en dépit du para·
doxe, lorsque le lecteur lit la vie
de Proust non point comme anté-
rieure mais comme ultérieure à
son œuvre, c'est.lui qui a raison et
non le critique qui essaierait d'ex-
pliquer l'œuvre de Proust par sa
vie.
mais seulement homologie. Nous
avons là deux esquisses qui scm-
blent bien reliées selon un certain
rapport d'allusion, mais ce rap·
port reste mat : il est ou trop clair
ou trop profond. Alors, d'où vient
l'énigme de ces deux vies paraI.
lèles? Encore une fois, pourquoi
pouvons·nous lire la vie de Proust
avec l'espèce d'avidité que nous
mettons à «dévorer» une his-
toire ?
Un monde platonicien
Autrement dit (du moins avec
Proust), ce n'est pas la vie qui in-
forme l'œuvre, c'est l'œuvre qui
irradie, explose dans la vie et dis-
perse en elle les mille fragments
qui semblent lui préexister. Doa·
san, Lorrain, Montesquiou, Wilde
ne composent pas Charlus, c'est
Charlus qui essaime et germe dans
ces quelques figures réelles, au
nombre d'ailleurs variable, que
chaque biographie augmente ma·
licieusement. Or cette lecture pa-
radoxale est conforme à ce que
nous entrevoyons de la philoso-
phie de Proust (notamment depuis
le livre de G. Deleuze sur Proust
et les Signes) : le monde prous-
L'usage des biographies
La vérité, c'est que, très para-
doxalement, la vie de Proust nous
oblige à critiquer l'usage qu.e nous
faisons ordinairement biogra-
phies. D'habitude, nous considé-
rons que la vie d'un écrivain doit
nous renseigner sur son œuvre;
nous voulons retrouver une sorte
,le causalité entre les aventures
vécues et les épisodes narrés, com-
IIlC si lcs unes produisaient les a11
tl"CS ; nous croyons que le travail
du hiographe authentifie l'œuvre,
qui nous paraît plus «vraie» si
l'on nous montre qu'elle a été vé-
cue, tant nous avons le préjugé te·
nace que l'art est au fond illusion
et qu'il faut, chaque fois qu'il est
possible, le lester d'un peu de
réalité, d'un peu de contingence.
Or la vie de Proust nous oblige à
renverser ce préjugé; ce n'est pas
.la vie de Proust que nous retrou-
vons dans son œuvre, c'est son
(l'uvre que nous retrouvons dans
la vie de ProU:it. Lire l'ouvrage
de Painter (qui a pour qualité son
extrême transparence), ce n'est
pas découvrir l'origine de la Re-
cherche, c'est lire un douhle du
roman, comme si Proust avait
écrit deux fois la même œuvre:
dans son livre et dans sa vie. Nous
ne nous disons pas (c'est du moins
lc sentiment que j'ai eu) : Mon-
tcsquiou est décidément bien le
modèle de Charlus, mais tout au
contraire : il y a du Charlus dans
Montesquiou, il y a du Balbec
dans Cabourg, il y a de l'Alher-
tine dans Agostinelli.
George D. Painter
Marcel Proust.
1871·1903 : les années
de jeunesse
Mercure de France éd. 28,80 F
L'jnigme d'une vie
Sans doutc rœuH"c dc Proust a
déjà quelquc rapport immédiat
avec le genre hiogral'hiquc, puis·
que cette œuvrc uniquc, ccttc
somme, est le récit d'unc vic qui
va de l'enfance à l'écriture, en
sorte que Marcel et son narrateur
sont un peu comme ces héros dc
l'antiquité, que Plutarque a cou·
plés dans ses Vies Parallèles. Mais
ici un premier paradoxe surgit,
somme toute décevant: prises
dans leur extension non dans
leur suhstance), les vies paraI.
lèles de Proust et de son narra·
teur ne se rejoignent qu'en des
points très rares; ce que l'un et
l'autre ont en commun, c'est une
série fort élémentaire d;événe.
iIlents ou plutôt d'articulations:
une longue période mondaine, un
deuil violent (mère ou grand-
mi're), une retraite subie (dans
une maison de santé), une séces-
sion volontaire (dans la chambre
de liège) , destinée à élaborer
l'œuvre. Ces points communs ont
la même position dans la durée de
l'œuvre et de la vie, mais il faut
reconnaître qu'ils n'ont pas du
tout le même rôle : la mort de sa
mère a opéré dans la vie de Proust
un partage décisif: celle de la
grand-mère ne change rien à
l'existence du narrateur, dont tout
le chagrin est délégué à sa mère
(substitution d;ailleurs énigmati.
que sur laquelle il faudrait s'inter-
roger) ; et d'autre part, la retraite
subie de Proust est très courte
(quelques semaines dans une cli-
nique à Boulogne), celle du nar·
rateur (dans le Temps Retrouvé)
est fort longue, puisqu'il découvre
ensuite un monde étrangement
affublé du masque de la vieillesse.
En somme, entre la vie vécue et
la vie écrite, il n'y a pas analogie,
Rien, à première vue, ne pré·
dispose la vie de Proust au pres·
tige des grandes biographies. Ce
n'est pas une vie adolescente (Rim.
baud), aventureuse (Byron), tita·
nesque (Balzac) ou tragique (Van
Gogh) ; c'est la vie d'un fils de
famille mondain, oisif, riche (et
l'on sait combien nous sommes
aujourd'hui, envers l'al"
gent de l'écrivain), dont le dé·
cor, mi.haussmanien, mi·normand,
est celui d'une histoire bourgeoise,
ironisée ordinairement sous le
nom de «belle époque », matière
. à films plus que substance litté·
raire. Et pourtant il se produit
ceci : la vie de Proust est passion.
nante, comme le prouvent le suc·
Cf>S du livre de Painter et le plai.
sir très vif, singulier même, quc
nous y prcnons. Pourquoi ?
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966
11
LITTÉRAIRE
Seul Axel offre les charmes d'un
style soutenu.
A. W. Raitt me reproche d'avoir
axé une modeste étude que j'ai
jadis consacrée à Villiers presque
exclusivement sur le côté satiri-
que de son œuvre. Mais lui-même,
comme Monnier Joseph Pru-
d'homme et Jarry Ubu, n'aimait-"
il pas à revêtir Tribulat Bonho.
met, son golem et son masque de
prédilection? Entre 1867 et 1887,
le trésor des histoires qui le con-
cernent s'est enrichi continuelle-
ment. Et pourtant, à la différen-
ce de Monnier et de Jarry, il ne
hausse pas, malgré qu'il en ait, ce
personnage d'une sombre joviali-
té à la dignité d'un type littéraire.
Bien que Tribulat Bonhomet ex-
prime à merveille l'essence du
bourgeois, intendant méticuleux,
féroce, borné, des jardins de la"
terre, il a moins d'existence que
Prud'homme ou Ubu.
J'estime, en revanche, avec A.
W. Raitt, que Villiers a doté de
prestiges nouveaux le type, em-
prunté à Baudelaire, de la fem-
me belle et mystérieuse, inacces-
sible à toute vie proprement hu-
maine et à tout sentiment humain,
ayant choisi de se consacrer à une
virginité inviolable. Mais c e t ~ e
statue de glace qui représente
resprit humain ayant conquis la
connaissance et la vérité suprêmes,
recélant en puissance Hérodiade
et La Jeune Parque, est parcourue
parfois, me semble-t-il, par d'ar-
dentes ondes passionnelles. Elle se
change alors en ce que je nom-
merais une preuse.
Apparentée à ces nymphes de
Diane Cruelle, dévoratrices de mâ-
les, qui terrorisaient les poètes
français du XVIe siècle, elle est la
meneuse de tous les jeux du mon-
de. Le Prétendant, rétractation de
Morgane, dont P.-G. Castex et A.
W. Raitt nous procurent enfin le
texte demeuré inédit, accompagné
de précieux éclaircissements, se
réduit au conflit qui oppose deux
Armide, ivres d'impérialisme
Morgane et Lady Hamilton. Si Vil-
liers s'abstient de donner à la con-
juration napolitaine, dont il re-
trace les péripéties, des causes ex-
ternes admissibles, c'est qu'elle
trouve sa justification profonde
dans la soif érotique de pouvoir
qui ravage et ravit ces deux pro-
tagonistes féminins." Quoiqu'elles
semblent se disputer la possession
d'un homme, elles n'ignorent pas
la gratuité de ce qui les emporte.
Elles s'accomplissent dans une
révolte assumée et dans une rébel-
lion qu'on dompte. Elles ne s'y
perdent point. Et rien n'exténue
leur noir optimisme.
Si -on leur compare leurs coin-
parses masculins, ceux-ci parais-
sent obsédés par une conscience
tatillonne. Ils s'évertuent à exami-
ner -leur situation : leurs inspira-
trices, se plaçant superbement au
centre de tout, négligent de consi--
dérer_ les plus simples références.
Pessimistes, ils tendent à une né-
gativité dionysiaque. Le plus sub·
Une répugnance maladive
Villiers écrivain
fantastique?
Hésitations compréhensibles
au risque de m'attirer l'inimitié
des villierolâtres, je ne craindrai
pas d'avouer que son écriture ne
me semble presque jamais au
point. Elle manque d'unité fonda-
mentale. Un rien lui fait perdre le
ton requis. Les propos qu'elle
comprend sont tantôt lâchés et
quasi-vulgaires, tantôt exagéré.
ment retenus, pincés, prétentieux.
Comment les récupérer, les uti-
liser? Quels que soient leurs ef·
forts, les écrivains symbolistes n'y
parviennent guère. Quant à Vil-
liers, il éprouve, jusqu'à la fin de
ses jours, Ulle répugnance mala-
dive à coucher par écrit ce qu'il
a dit avec magnificence. Il déses-
père les éditeurs et les directeurs
de revues.
Quand Villiers se décide à ligo-
ter des lignes d'un texte les figu-
rines significatives qu'il anime de
ses saillies et de ses épigrammes,
il n'arrive jamais à se tenir pour
satisfait de ses soins :
Il promettait sa copie, note A.
W. Raitt, l'ajournait, la retirait,
changeait cravis, renvoyait en re·
tard, bouleversait le tout sur
épreuves.
tion directe par les prodigieuses
inventions de son imagination
créatrice. Il excelle à donner aux
concepts qu'il emprunte l'aspect
d'une expérience personnelle, en
interprétant de façon poétique-
ment tendancieuse les phénomè-
nes qu'il perçoit et les événements
auxquels il assiste.
Il dit, entre autres, de son
chien, nommé Satin :
C'est un chien hasardeux, un
saturnien. On ne saura jamais ce
qu'il cache de démoniaque.
Satin, voyant un de ses congénè-
res mourir avec douceur... empres-
sé et guilleret s'approche du ma,..
lade et lui renifle effrontément
dans roreille. A partir de ce mo-
ment, le moribond, jusqu'alors ré-
signé et paisible, s'agita en contor-
sions frénétiques et trépassa com-
me un mauvais larron. Villiers en
déduit que Satin lui a soufflé le
doute et qu'il sert d'habitacle à
l'âme de Baudelaire.
C'est ainsi qu'au cours de longs
monologues qui ont pour théâtre
soit quelque taverne de la rive
droite, soit l'appartement de :Mal-
larmé, il fabrique des entités my-
thologiques dont ses compères
s'emparent a vi d e men t. Je me
trompe : des golems plutôt. Mais
ceux-ci, comme l'on sait, n'ont
d'activité que celle que leur per-
met certaine marque verbale gra·
vée sur leur front. Ils dépendent
donc entièrement de la parole
orale de Villiers. Lorsque ce der·
nier se tait, ils s'étiolent et dégé-
nèrent.
Villiers de l'Isle-Adam
Le prétendant.
Drame en cinq actes et en prose
texte établi et présenté par
P.-G. Castex et A.-W. Raitt
J o s ~ Corti éd. 15 F
A.-W. Raitt
Villiers de rIsIe-Adam
et le mouve";"'ent symboliste.
José Corti éd. 36 F
Villiers de l'Isle-Ada,m
"Contes fantastiques."-
Collection l'Age d'Or
Flammarion éd. 9,75 F
Ma vie a deux versants: avant,
après Villiers. D'un côté, l'om-
bre; de l'autre, la lumière.
Albert-Marie Schmidt devait
collaborer régulièrement à La
Quinzaine littéraire. Il nous are·
mis cette étude quelques jours
avant d'être tué accidentellement.
Nous avons perdu un ami dont le
souvenir nous accompagnera.
préface de
Georges Altschuler
DIBli
DIDis
rUICI
~ .
• HISTOIRE










































• Avec une patience et une opi-
• niâtreté de fourmi, hutinant" dans
• les lieux les plus étranges, écu-
• mant les bibliothèques, dépouiJ-
• lant les collections privées, met-
• tant à la question maints témoins

• compétents, A.-W. Raitt, cet ox-
• fordien distingué, a réuni tous les
• "éléments mentaux et les notions
• esthétiques ou philosophiques qui
• pourraient permettre d'expliquer,
• voire d'élucider, les divers mystè-

• res de l'œuvre et de la personne
• de Villiers de l'Isle-Adam. Les re-
• marques, dont il émaille ou con-
• clut ses immenses recherches, sont,
• sinon négatives, du moins désabu-
• sées.

• Certes, Villiers obtient une au-
• dience exceptionnelle auprès des
• écrivains symbolistes. Causeur
• plein de faconde qui, pareil à Os-
• car Wilde, corrige sans cesse et

• adapte l'expression de ses idées,
• il se plaît à enseigner ceux qui
• l'écoutent, à leur indiquer leur
• vocation particulière. Maeterlinck
• ne craint pas d'écrire :






• On en fait un autre Pic de la
• Mirandole, capable de disserter de

• omni re scibili. On croit qu'il dé·
• tient tous les secrets spirituels
le • propres à apporter à la littérature
texte • irançaise les prémices d'un renou-
• veau. Mallarmé, abusé, durant
intégral : quelques années, le juge plus apte
des • que lui-même à composer le livre
trois • absolu dont il rêve. On estime que,
émissions • selll en France, au prix d'un la-
d'Burope No 1 • beur acharné, facilité par une in-
qui : tuition quasi-divine, il a parfaite.
"ont marqué • ment entendu le wagnérisme, l'hé.
la • gélianisme, l'occultisme.
• En fait, comme le démontre dé-
campagne • licatement A. W. Raitt, il n'a de
présidentielle" • ces doctrines qu'une connaissance
E
"DITIO.S GO·l1limB : assez hâtive, puisée dans des ma-
111 r- -l" 111 & • nuels de vulgarisation ou des ou-
I g • vrages de seconde main. Mais il
L- ...:'==-c.J:.' ---..J. supplée à ce manque" d'informa-
12
Les forlD.alistes russes
til d'entre eux, Montecelli, avoue:
Je suis un ennuyé et c'est par
curiosité que je me passionne...
bref, j'y vois nettement... et je suis
d'une sincérité... sinistre.
Disciple de Joseph de Maistre,
partisan d'un état autocrate et for-
tement hiérarchisé, il se persuade
que les hommes ne font pas l'his-
toire. Il s'abandonne pourtant au
courant de celle-ci et prend des
initiatives qui lui paraissent à la
fois plaisantes et inefficaces :
Les principes, qui furent notre
élément, ne sont pris au sérieux
désormais ni par les rois, ni par
les gentilshommes, ni par les peu-
ples. Nous sommes emportés dans
un mouvement qu'il est aussi im-
possible d'entraver que de con-
duire et nous servirons son élan
même en essayant de réagir con-
tre lui.
Assez mal construit, mais plein
de suspensions d'intérêt qui en
accroissent le pathétique foncier,
Le Prétendant ne comporte aucune
de ces spéculations de philosophie
occulte dont Villiers éblouissait
les membres de son cercle étroit.
Aux yeux des amateurs communs
d'aujourd'hui, il reste pourtant
l'un des maîtres du genre fantas-
tique. Au vrai, l'a-t-il souvent cul·
tivé?
Les écrivains fantastiques di-
gnes de ce nom décrivent, avec des
précautions souveraines, l'intru-
sion dans la familière réalité quo·
tidienne d'un je-ne-sais-quoi qui
demeure innommé. Or Villiers,
lorsqu'il rapporte quelque anec-
dote étrange, suggère presque tou-
jours une explication plausible
des faits qu'il vient de révéler.
Dans l'anthologie, judicieusement
compilée qu'a publiée récemment
Henri Parisot, seul L'Intersigne
est purement fantastique. Les au-
tres textes que renferme ce reM
cueil peignent surtout des états
d'angoisse ou des expériences psy-
chiques dangereusement prolon-
gées jusqu'à un abominable ter-
me. Ils sont insolites plutôt que
fantastiques.
Précurseur et initiateur du Sym-
bolisme, Villiers de l'Isle-Adam
ne fournirait plus à notre temps
que des motifs de curiosité et d'ad-
miration érudites, si, dans L'Eve
future, il n'avait traité, de façoJ!,
magistrale, les thèmes principaux
que varient aujourd'hui les au-
teurs de fictions scientifiques, les
assortissant d'un rappel des op.
tions fondamentales d'un huma-
nisme hégélien qui risque, hélas !
maintenant d'être tenu pour déri-
soire.
Albert-Marie Schmidt
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966
Théorie de la littérature
textes des formalistes russes
réunis, présentés et traduits
par Tzvetan Todorov,
préface de Roman Jakobson.
Collection Tel Quel
Le Seuil éd. 19,50 F
Le « structuralisme » qui est en
train d'envahir l'ensemble de l'an-
thropologie, est parti de la lin-
guistique; et à l'intérieur même
de la linguistique, il a une triple
origine : l'école formaliste russe,
le cercle linguistique de Prague,
et bien entendu les successeurs de
Saussure. Trois groupes, notons·le
en passant, où quelqu'un se re-
trouve toujours : Jakobson.
Or, si nous connaissions par les
traductions de Troubetzkoy et de
Jakobson la phonologie de Pra-
gue, en revanche le mouvement
russe, le plus ancien, celui où nous
pressentions comme la préhistoi-
re de tout le mouvement « forma·
liste » contemporain, nous était
jusqu'ici pratiquement inaborda-
ble. C'est dire l'importance des
traductions que publie T. Todo·
rov : nous allons apprendre un
peu de ce passé proche dont nous
avons directement hérité et qui
étrangement nous restait fort clos.
La littéralité
L'école dite par la suite « for·
maliste » est née autour de 1915
à Moscou et à Petrograd dans les
milieux proches (qui s'y fût atten·
du ?) du futurisme, et elle a dis-
paru vers 1928 sous la pression du
stalinisme. Ce qui frappe d'abord,
c'est combien ces jeunes critiques
étaient russes, et combien leur fa-
çon d'être russes reste parente de
celle qu'on trouvait au temps de
Gogol ou de Dostoïevski : c'est
le même sens du groupe et de la
polémique, le même goût pour des
théories ambitieusement synthéti-
ques, la même difficulté à les ex·
poser de façon abstraite et conti-
nue, le même penchant pour la
digression (où se trouve d'ordinai-
re l'essentiel), enfin le même hUM
mour paradoxal. Constatation
frappante en ce qu'elle montre
que la rupture entre deux Rus-
sies, ce n'est pas la révolution mais
bien la période stalinienne qui l'a
marquée.
Mais venons aux textes.
D'abord, les « formalistes »
n'ont jamais prétendu détenir une
doctrine, ni même élaborer une
méthode définitive pour l'étude
de la littérature. Leur règle, sans
cesse répétée, est de se laisser gui-
der par leur objet. « Nous n'avons
pas de principes dogmatiques tels
qu'ils risqueraient de nous entra-
ver et de nous interdire l'accès
aux faits. Nous ne pouvons pas ga-
rantir nos schémas si l'on essaye
de les appliquer à des faits que
nous ne connaissons pas : les faits
peuvent exiger que les principes
soient modifiés. » (Eikhenbaum)
En réalité, il y a dans une dis-
cipline comme celle-ci plus qu'il
n'y semble : se plier à l'observa-
tion du fait littéraire, c'est refu-
ser de le confondre avec d'autres
faits, ceux qui relèvent de la bio-
graphie de l'auteur, de l'ethnolo-
gie, de l'histoire. L'objet d'une
étude qui se prétend une étude de
r art doit être constitué par les
traits caractéristiques qui distin-
guent r art des autres domaines
d'activité intellectuelle, lesquels
ne sont pour cette étude qu'un ma-
tériau ou un outil. (Tynianov)
D'où la célèbre formule de Jakob.
son : ce qu'il faut retenir dans
la littérature, c'est la « littérali-
té » (literaturnost').
Art et image
Le pas « formaliste » suit direc·
tement de là. La critique symbo-
liste, qui dominait en Russie au
début de ce siècle, tenait pour ac-
quis que l'art est une pensée par
images, et que connaître un au-
teur, c'est inventorier les images
dont il use. Chklovski et ses amis
n'auront pas de mal à démontrer
que l'image reste extérieure à
l'œuvre, que d'ailleurs les images
sont ce qu'il y a de moins propre
à un auteur - on retrouve les
mêmes images à travers toute une
époque; ce qui au contraire est
caractéristique, ce sont les procé-
dés: les règles d'organisation nou·
velles auxquelles se trouve soumis
le discours quand on passe du dis-
cours quotidien au discours litté-
raire, et du discours d'un auteur
à celui d'un autre. Il convient en
somme d'élargir l'idée de style, de
la dilater jusqu'à lui faire recou-
vrir l'idée de littérature tout en-
tière.
A en juger par les textes qu'a
rassemblé.. T. Todorov, cette étu-
de des procédés a, au cours des
douze années qu'a vécu l'écoJe
formaliste, été développée essen-
tiellement sur trois points : la
langue poétique, la structure du
récit, l'histoire de la littérature.
Les futuristes
Le futurisme (moins celui de
Maïakovski que celui de ses amis)
maltraitait, comme tout mouve-
ment d'avant-garde, le « sens »
des mots et prétendait ne choisir
un terme que pour le pur plaisir
« transrationnel » de le pronon-
cer. Le premier coup de maître
des formalistes fut de prendre au
sérieux ce jeu provocant et d'y
voir la clef de toute poésie : ne
se laisser guider, les soucis de la
communication pratique é tan t
écartés, que par « une fonction
verbale autonome ». Ce qui ne
veut rien dire de moins que ceci :
à côté de la langue quotidienne,
il en existe une autre, poétique, et
où des éléments formels seuls in-
terviennent. Chez le poète appa-
raît d'abord rimage indéfinie d'un
complexe lyrique doué de struc-
ture phonique et rythmique et
c'est par la suite que cette structu-
re transrationnelle s'articule en
mots signifiants. (Brik) En termes
modernes, on pourrait écrire que
la langue poétique se décroche de
la langue quotidienne pour n'en
conserver - dans leur vérité -
que les valeurs morphologiques.
Les motivations
La « métrique », par quoi on
définit d'ordinaire le vers, ne
donne qu'une approximation très
pauvre de l'unité dynamique pro-
pre au parler poétique. Au fil des
années, les formalistes ont été
amenés à étudier, sur des poèmes
russes classiques ou modernes, le
rôle formateur des sons (non la
valeur émotive du son isolé mais
]a façon dont en s'enchaînant les
sons déterminent la construction
du vers) et surtout le rôle du
rythme comme iplpulsion motri·
ce, principe d'organisation caché
qui semble bien dominer tous les
autres, fondement constructif àu
vers déterminant tous ses élé.
ments, acoustiques et non acous-
tiques. (Eikhenbaum) Par la sui-
te, ils devaient étudier la part qui
revient dans l'organisation du
poème à la syntaxe et à la séman-
tique - une sémantique spéciale,
qui joue surtout sur les sens
« marginaux » du mot : entre la
langue poétique et la langue vul-
gaire, l'écart tendait ainsi à s'atté-
nuer, mais il restait bien entendu
que le poème est une hiérarchie
de procédés s'intégrant les uns
aux autres, en sorte que Tynianov
peut écrire : « Le « matériau »
ne déborde pas les limites de la
forme, le matériau est également
formel; et c'est une erreur que
de le confondre avec des éléments
extérieurs à la construction ».
L'analyse des « procédés de
composition » - nous dirions plu-
tôt : des structures de récit - est
particulièrement frappante parce
qu'elle révèle la présence de pro-
cédés bien repérables, et datables,
là précisément où on s'attendait
le moins à en trouver : dans la
« matière » (le « sujet » du con-
te. En montrant, par exemple, que
le récit « par paliers » de l'épo-
pée (où des scènes plus ou moins
semblables se répètent) n'est pas
le fait d'un accident mais une
structure parfaitement établie,
avec ses lois propres; en mon-
trant que si le personnage y pa·
raît inconsistant, c'est que la pero
manence de son caractère impor.
te moins que la succession de ses
aventures - on retourne les ter·
mes traditionnels et on établit que
la forme compte plus que ce
qu'elle informe. Mieux encore: en
découvrant la parenté de certains
13
~ Les formalistes russes
Malraux et Lacan
On se demande bien pourquoi
Jacques Prévert, qui a comme on
sait le génie des titres, a choisi
ce mot quelque peu péjoratif.
Serait-ce une perche tendue au
lecteur de tout poil, du mauvais
au meilleur, pour qu'il opine fé-
rocement (oui... z-insipide!) ou
se récrie tumultueusement (ah
mais non... z-épatant!) - ou
n'est-ce pas plutôt une manière
d'hommage aux lointaines Fatra-
sies de Philippe de Beaumanoir,
que Georges Bataille remit na·
guère en circulation ?
Quelle que soit...
POÉSIE
Un double «accrochage»
Jacques Prévert
Fatras
avec cinquante-sept images
composées par l'auteur.
Collection Le point du Jour
N.R.F. éd. 29 F.
Selon Littré, un fatras - «fa-
trâ; l's se lie : un fa-trâ·z insi-
pide» - est un «amas confus
de choses» et, par extension, un
« amas de choses fastidieuses, pa-
roles ou écrits ».
A l'orée
Quelle que soit la clé de l'énig-
me, il convient sans attendre de
féliciter vivement René Bertelé,
qui conçut ce beau livre «où
s'égaille (dit avec une feinte négli-
gence l'éditeur de Prévert) un
choix de reproductions de ses col-
lages parmi les textes qu'il a
écrits dans ces dernières années ».
Au vrai, tout est en bon ordre
dans Fatras.
Et plutôt qu'un album dont on
tourne plus ou moins distraite-
ment les feuillets, c'est une expo·
sition qu'il importe de visiter à
pas comptés, tant le double «ac-
crochage» des textes et des ima-
ges (rappelons en passant que
Bertelé prit une large part à la
mise en place de la grande ré·
trospective Henri Michaux du
Musée d'Art Moderne) a été mû-
rement réfléchi et méticuleuse-
ment .agencé en vue de faire appa-
raître leurs concordances - ou
leurs discordances, qui ne sont
pas d'une moindre saveur.
A l'orée de Fatras, c'est-à-dire
sur le premier plat de la cou-
verture, nous sommes accueillis
par un beau grand cerf qui s'est
réfugié, en rupture de harde, dans
le désert de Retz. La plume d'oie
en main et l'écritoire sur les ge-
noux, cet élégantissime calligra-
phie à n'en pas douter ses mé-
moires. Prévert nous dira bien-
tôt dans les siens - titre provi- François Wahl
Dans le même ordre d'idées,
on est bien obligé de tenir pour
dérisoire la fin que les formalistes
ont parfois cru devoir chercher
aux procédés de l'art: la singula-
risation. Tandis que les lois com-
munes de la perception sont l'ha-
bitude et l'automatisme, pour ren·
dre la sensation de la vie, pour
sentir les objets, pour éprouver
que la pierre est de pierre, il
existe ce que ron appelle rart...
procédé de singularisation des
objets et procédé qui consiste à
obscurcir la forme, à augmenter
la difficulté et la durée de la per-
ception. (Chklovski). Où l'on voit
une fois encore ce .qu'on perd, te-
nant de l'objectif, à vouloir en
sortir.
2. Par delà ces incertitudes, il a
manqué aux formalistes de recon-
naître le rôle .JP. pilote et mieux :
de modèle constituant qui revient
de droit à la linguistique dans
toute étude structurale du dis-
cours. A maintes reprises, les for-
malistes ont «brûlé », reconnais-
sant dans des procédés littéraires
l'agrandissement de certains traits
morphologiques de la langue ou
de certaines figures de style. Mais
il leur a manqué pour aller plus
loin une analyse rigoureuse de la
langue comme système de signes
où s'articulent entre eux respecti·
vement signifiants et signifiés,
etc; . et l'idée d'une sémiologie
comme linguistique généralisée. Il
est tout à fait saisissant que le
seul texte des formalistes où nous
trouvions une parfaite lucidité de
la méthode - un programme de
travail publié par Jakobson et Ty-
nianov en 1928, au moment même
où l'école était contrainte de dis-
paraître, et qui constitue en som-
me son dernier acte - est aussi
celui où pour la première fois pa·
raît le nom et la leçon de Saus-
sure. L'expérience vaut pour nous
comme une contre-épreuve; la
linguistique fournit (au sens le
plus fort de ce mot) le seul mo·
dèle pour une étude formelle du
discours.
poème à une psychologie beau-
coup moins sûre où l'articulation
(à leurs yeux seule valable) se
distingue de l'audition. C'est ainsi
encore que dans .les textes où Brik
définit le rythme comme une sorte
de principe dynamique sous.ja-
.cent à tout le poème, une espèce
d'unité substantielle intérieure et
fluide, une qualité du mouvement
qu'il ne faut pas confondre avec
ses traces, il est difficile de ne pas
reconnaître une influence berg-
sonienne qui ne peut qu'ôter de
sa rigueur à l'analyse. Au lieu de
rester une figure objectivement
assignable dans le texte, le pro-
cédé passe ici sous le texte, dans
l'expérience subjective de l'au-
teur ou du lecteur : c'est perdre
presque tout le profit scientifique
d'une lecture formaliste.
1. Les principes des formalistes
sont, plus peut-être qu'il n'y pa-
raît d'abord, marqués par la pen-
sée de leur temps. Si on croit
discerner une référence heureuse
à la Phénoménologie de Husserl
dans la préoccupation de laisser
parler l'objet seul à étudier, il
faut convenir qu'ailleurs les for·
malistes ont cru bien inutilement
devoir chercher une .base psycho-
logique aux procédés de l'art.
C'est ainsi qu'ils rapportent le
rôle bien établi des sons dans le
... Il serait naïf de prétendre
juger ces résultats avec cinquante
ans de retard. Ce serait reprocher
aux formalistes de n'avoir pu lire
les derniers Jakobson, Levi-
Strauss, Barthes ou cette· jeune
critique que marque l'influence
de Lacan. Quelques remarques
sont pourtant nécessaires :
Pendant les dernières années du
groupe, celles qui suivirent la ré·
volution, les formalistes apparais-
sent soucieux d:interpréter l'his-
toire de la littérature. Leur point
de départ est le concept de sé-
rie : il existe une série littéraire
à l'intérieur de laquelle se pour·
suit une évolution spécifique, à
côté de (et en liaison avec) les
autres séries des mœurs, ·de l'éco-
nomie, etc. Derrière la succession
factuelle des écoles, on découvre
alors (comme le fera plus tard Mal-
raux, comme le faisait déjà Wolf-
flin) un enchaînement dialectique
des styles : La rwuvelle forme
n'apparaît pas pour exprimer un
contenu nouveau, mais pour rem·
placer l'ancienne forme qui a déjà
perdu son caractère ,esthétique.
(Chklovski). Plus subtilement, les
formaliste,s font remarquer que la
permanence d'un procédé peut
cacher un changement, plus im-
portant, de fonction: ainsi, dans
différents systèmes d'écriture, l'ar-
chaïsme introduit le style noble,
ou le style abstrait, ou la paro-
die... Nous sommes encore une
fois renvoyés à l'organisation hié- .
rarchique de formes intégrées.











• types de compositions avec des
• procédés stylistiques (ainsi des dé·

• veloppements par «amplifica.
• tion » ou « conversion » dont
• parle Propp) , on est près de suggé.
• rer que la structure du récit est
• comme un élargissement des figu.
: res du style. Et quand enfin on
• peut poser que le récit n'est rien
• d'autre que sa façon de s'organi-
• ser (ainsi, c'est la loi même du
• roman qui veut que sa fin soit
• lente et diluée, tandis que la nou-
• velle s'achève d'un coup et sur
: un temps fort - Eikhenhaum), on
• n'a même plus d'opposition entre
• une forme et· une matière : les
• «motivations» de l'action s'intè-
• grent à la construction.










































































Maurice Chavardes
LE 6 FEVRIER 1934

Jean Marc de Foville
L'ENTRÉE DES
ALLEMANDS A PARIS
"L'HEURE H"
ARTHUR KOESTLER
Le cri d'archimède

RAYMOND ARON
Essai sur les libertés

JACQUES ELLUL
Exegèse des nouveaux
lieux communs

VANCE PACKARD
Une société sans défense
des classiques:
H.R. Trevor-Roper
LES DERNIERS JOURS
. DE HITLER
John Toland
BANZAI
de'Pearl HiJrbourg à Midway
LA MOSCOVIE DU XVIe
SIECLE vue pa.r un ambassa-
deuroccidental, HERBERSTEIN

L'AMERIQUE ESPAGNOLE
EN 1800 vue par un savant
aUemand, HUMBOLDT

L'EMPIREDU,GRANDTURC
vu par un sujet de Louis XIV,
TflEVENOT

LEJAPONDUXVmeSIECLE
vu par un botaniste suéaOis,
THUNB(RG
, HUBERTBROCHIER
--Le miracle économique'
.... japonais· .

, : N,lORTON H:'HALPERIN
La'chine et la bombe
des classiques:
Louis Armand
et Michel Drancourt,
PL,AIDOYER POUR L'AVENIR
Alfred Sauvy
LA MONTEE DES JEUNES
Jacques Chastenet
L'ANGLETERRE
D.'AlJ JOURD' HUI
14
Prévert
Un collage inédit de Jacques Prévert.


• ..Ioi...........


...+'l..'N'.... ......















Maurice Saillet
Merveilleux petits
Je vous salis, ma rue
assassins
assassins.
J'aurai vécu de très beaux jours
avec deux merveilleux petits











dédie à l'abbé Viénot une suave •
illustration du mariage chrétien, •
tout à fait dans le vent de la •
Sainte Utérinité et de l'Imma· •

culée Contraception. Enfin (faute •
de place, nous en passons beau· •
coup, et des meilleures), il nous •
montre, dans Minette et «les •
roues fulgurantes », que Mademoi- •
selle Prévert a de qui tenir - :
mains jointes, elle récite avec •
ferveur son Pater noster - et ne •
redoute point les cataclysmes •
lorsqu'ils sont beaux. •







....














........















• _'.::JI","



















Mais entre ces paroles à la cano
tonade, qui portent en tous lieux
la vérité de Prévert, il y a aussi,
qu'on y prenne garde, les mots
à la fois très simples et très mys-
térieux des propos qu'il se tient
à lui-même - tel ce Rêve, daté
«Il décembre 1960, 4 heures du
matin» (voir pages 111·112 de
Fatras), qui s'enfonce en nous
comme une écharde, de sorte que
nous ne saurons bientôt plus si
nous ne l'avons pas nous-même
rêvé - ou encore ceux qu'il
cueille sur des lèvres aimées :
Ces paroles sont de Janine,
dont le beau portrait, page 276,
pourrait s'appeler «Janine à l'es·
carpolette » - bien qu'il n'y ait
pas d'escarpolette. Ce qui en tient
lieu, c'est la lettre d'amour, la
première que lui adresse Jacques,
et qui est le dernier texte de
Fatras. Oui, cette prose rythmée
par le souvenir, ce large balance-
ment entre le passé et l'avenir,
est l'une des «fêtes secrètes» que
Prévert se donne privément, afin
de desserrer l'étreinte du présent.
Cachées «dans la forêt de la mé·
moire », ces fêtes ont, littérale-
ment, un pouvoir magique, et -
telle est notre religion .- c'est
vers elles que nous nous tour·
nons pour conjurer le mauvais
temps.
Arrêtons là notre inventaire,
qui peut induire à penser que,
dans ce livre d'images, le poète
proprement et improprement dit
ne s'est rien foulé. Je vous salis,
ma rue, La belle vie ou le mono-
logue de la chèvre de Monsieur
"Pablo, qui volent déjà de bouche
en bouche, nous assurent heureu-
sement que la bonne parole n'est
pas près de tarir, et les choses
étant ce qu'elles sont, que le
presbytère n'a rien perdu de son
charme, ni le jardin de son éclat.
de
bigarrures
comme on sait, avec exemples à
l'appui, les règles de l'art des
Equivoques. Celles de Prévert
vont de la contrepéterie (<< Ah
mes salauds, c'est Salomé! ») aux
amphibologies à deux ententes ou
entend-trois (<< Dans chaque égli-
se, il y a toujours quelque chose
qui cloche»), et de plus perfec.
tionnées encore, qui ont autant
d'entrées que le métro Châtelet.
Autres bigarrures: sur le thème
«les règles de la guerre », Pré-
vert constitue, en toute objectivité
et équanimité, une anthologie de
galimatias prélevés dans la bonne
presse progressiste, régres-
siste ou stagnante - ainsi que
dans les meilleurs auteurs, de
Maurice Barrès à Pierre Teilhard
de Chardin. Les perles de ce der-
nier sont, pour le moins, de vingt-
quatre carats.
Côté collages, notre bigarreur
s'en donne à cœur joie: il anima-
lise sans vergogne les créatures
que Dieu fit à son image (entre
autres, les saintes femmes portrai-
turées par Philippe de Champai-
gne) et réciproquement, avec un
sens exquis de l'habit qui fait le
moine, il humanise toutes sortes
d'animaux. Entre temps, il pré.
'sente l'ambassadeur de Sodome
au diable qui s'est fait ermite, et
livre
Bigarrures
Fenêtre d'Isis
Faites entrer le chien couvert
de boue,
Tant pis pour ceux qui n'ai·
ment ni les chiens ni la boue.
Puis viennent des Graffiti qui
évoquent les Bigarrures du sei·
gneur des Accords - lequel fixa,
car (nous résumons) les chiens
et la boue sont propres, et ceux
qui ne «savent» pas les chiens
et la boue ne sont pas propres.
Cette évidence - on n'ose dire
ce poème, car il n'y a rien là qui
chante ou qui charme - nous ar·
rive elle aussi du tréfonds des
âges: c'est la vérité de parole à
l'état pur.
soire «Mémoires d'Outre-Ta-
ble » comment ils firent
connaissance, du temps où les
porteurs de chandelier vaguaient
encore librement sur les chemins
de la Fête à Neuilly ou de la
Grande Jatte.
Fenêtre d'lzis: grâce à six
feuilles et une plume, c'est un
masque qui nous épie du tréfonds
des âges. Suit l'inscription:
Le
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 lS
PHOTOGRAPHIE
Yvan Christ
L'âge d'or de la' photographie.
8 planches en couleurs
160 reproductions en noir
Vincent, Fréal et Cie éd.
Paris 15 F
Yvan Christ a inventé, pour
préciser le cadre de ses recher-
ches, un nouveau mot, Photo-
logie, qui désigne une «science
nouvelle, non moins fourmillante
d'inconnues que l'archéologie ».
Sous le couvert de ce néologisme
barbare devraient paraître des
ouvrages rebutants. Or le livre
que nous offre l'auteur est un
petit chef-d'œuvre de goût et
d'esprit.
A part quelques spécialistes et
de rares collectionneurs, l'hom-
me cultivé de 1966 ignore tout
des anciens photographes, qu'ils
soient français, comme ceux dont
nous entretient Yvan Christ, ou
étrangers. Il oublie trop facile-
ment que pour connaître la se-
conde moitié du XIX· siècle, il
faut évoquer à côté des grands
peintres les grands photographes,
dont les influences réciproques
ne sont pas encore éclaircies; il
faut regarder aussi les photogra-
phies qui font' revivre devant nos
yeux la voie publique comme
l'existence quotidienne.
Le volume abondamment illus-
tré, que l'auteur a consacré aux
photographes français, est une
joie pour les yeux. Le choix des
clichés reproduits a été réalisé
avec soin et présenté dans une
mise en page sûre; à côté de quel-
ques pièces classiques, comme
la Seine aux Tuileries de Da-
guerre, l'Offenbach de Nadar,
le Baudelaire de Carjat ou la
Fleuriste d'Atget, Yvan Christ a
sorti des collections publiques et
privées, en particulier de la sien·
ne qui est très riche, des images
redevenues neuves après de lon-
gues décades. Il ne s'est pas con-
tenté de présenter seulement des
clichés d'auteurs connus; il a ré-
vélé un grand nombre d'anony-
mes, dont l'importance dans l'his-
toire de la photographie a été
souvent sous-estimée, parce qu'il
était impossible de mettre un nom
sur l'épreuve. Tout choix dans
une immense moisson est tou-
jours personnel, et discutable.
Mais les œuvres retenues pOla
illustrer l'Age d'or de la Photo-
graphie constituent sur les diffé-
rents plans, paysages, portraits,
monuments, un panorama com·
Nadar: Cléo de Mérode.
plet de la photograp'hie française
de origines au début du XX· siè-
cle, où Yvan Christ fait avec
juste raison une place aux vues
stéréoscopiques, aux publications
illustrées et aux premières cartes
postales.
Ce qui est à noter, parce que
rare dans les publications de ce
genre : le livre n'est pas fait seu-
lement pour être regardé, il mé-
rite aussi d'être lu. Le texte, très
court, est d'une forte densité; l'au-
teur est arrivé à faire tenir sous
une forme réduite et claire les
grands mouvements, les révolu-
tions techniqjUes et artistiques.
Il n'a pas oublié de rappeler
l'opinion des contemporains,
qu'ils aient énoncé de grosses ba-
lourdises ou qu'ils aient prophé-
tisé de façon éclatante.
Les grandes hIstoires de la pho-
tographie, par leur prix élevé et
parfois leur forme ennuyeuse,
sont réservées aux spécialistes.
L'Age d'or de la Photographie qui
les satisfera par la nouvelle docu-
mentation qu'elle leur apporte,
est également un livre pour le
grand public.
Jean A. Keim
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Henri Focillon ne compte pas
seulement parmi les plus presti-,
gieux historiens de l'art que la
France ait produits, mais les qua-
lités de son style, sa clarté, son
lyrisme, en font un écrivaiu à
l'égal d'Elie Faure ou de Malraux.
Son livre,' Art d'Occident, publié
en 1938 et repris aujourd'hui en
deux volumes dans le Livre de Po-
che, est cousacré à l'étude du mo-
yén.âge roman et gothique. Il
constitue, à la fois, l'abrégé et la
synthèse de ses travaux.
La méthode de Focillon et son
but sont précisés d'emblée. Ce que
l'auteur a voulu écrire, c'est moins
une initiation à l'art du moyen-
âge ou un manuel d'archéologie
qu'une histoire des relations qui
s'établissent, dans chaque lieu
et dans chaque siècle, entre les
faits, les idées et les formes. En
outre, entre l'architecture domi·
nant l'époque et les autres arts,
tels que la sculpture et la peintu·
re, il existe des concordances pro·
fondes qui, du programme d'un
édifice à son plan et à sa décora·
tion, couvrent un certain nombre
de fonctions.
Il s'agira, par conséquent, de
dégager les règles d'une pensée
monumentale dans laquelle se ma·
nifeste une des plus hautes expres-
sions de l'intelligence humaine.
On en fixera la naissance et on
en suivra le développement. On en
montrera l'accord avec la concep-
tion que l'homme médiéval a de
lui·même et d€f l'univers.
Il faut se défaire tout d'abord
du préjugé. que le moyen·âge re-
présente une période de transi-
tion. Au, contraire, depuis le vaste
empire rustique de Charlemagne
jusqu'aux premières décennies de
la Renaissance, se crée le génie de
l'Occident. Dès le XIe siècle, dans
les -différents terroirs, au moment
où grandit soudain une société
urbaine et marchande à l'intérieur
du vieil or,drc féodal, apparaissent
des constructions nouvelles, fon-
dées sur la loi des nombres, (pIi,
par leurs eomplexité et leurs di-
mensions, deviendront hientôt
d'immenses ('ncyclopédies de piero
re. Edifié sur les débris dc l'Anti-
quité, les vestil!('s des CUltUl'CS bar-
bal'Cs, les apports div(,l"s de
l'Oricnt, le J1lOyen-âge marque
l'entrée de l'Europe dans l'histoi-
re des formes {'n même temps que
son accès à la civilisation.
L'él!lise en particulier,
est la conjonction d'une poétiquc
et d'une technique; l'architecte
y remplit aussi bien le rôle de géo-
mètre que celui de plasticien. La
combinaison des masses, l'agence-
ment des volumes, la solution ap-
portée aux problèmes d'équilibre,
lé Jeu de la lumière traitée com-
me ur.' YIlatière font de chaque
monument un système complet.
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966
Expressions d'un véritable art de
penser, à Cluny, à Moissac, à Tour-
nus, surgissent autant d'ensembles
aux surfaces vives qui se pénè-
trent, se modulent, se définissent
mutuellement.
L'art roman, toutefois, devait
s'attacher à faire « parler» l'égli-
se et les pages que Focillon consa-
cre à la sculpture décorant les
chapiteaux et les tympans comp-
tent parmi les meilleures de l'ou-
vrage. L'iconographie romane,
montre-t-il, est de caractère épi-
Basilique des Saintes-Maries de la mer.
que; cortège de créatures divines
ou monstrueuses, de visions sur·
naturelles, de métamorphoses
étroitement imbriquées, elle expri-
me un vaste songe collectif. Sou-
mis aux règles strictes de l'archi-
teeture, les êtres qui la compo-
sent sont obligés de s'incurver, de
se 'distendre, de changer pro·
portions pour entrer dans l'ordon-
nance de la pierre. Souvent, ils
s'inscrivent dans des figures géo-
métriques, comme il arrive au por-
'tail de Vézelay où apparaissent
des hommes-cercles, des hommes-
rectangles, des hommes-losanges.
Il en résulte ce que l'auteur ap-
pelle une dialectique de l'image.
Celle·ci, forçant le sculpteur à ac-
centuer la mimique, à créer le
mouvement, lui permet de placer
toute une dramaturgie sous les
yeux des fidèles. Et, aux jours de
célébration, c'est le faste poly-
chrome des tapisseries et des bro-
deries qui viendra se déployer
dans l'espace délimité par les voû-
tes en berceau.
La naissance de l'art gothique,
J'autre part, est liée à l'essor de
la ville; il culmine dans les ca-
thédrales dont les plus importan-
tcs s'élèvent au cœnr des grandes
cités. Aussi, le gothique ne succè·
de-t·il pas à l'architecture roma-
ne, tHais passe presque sans tran-
sition d'une forme archaïque à
une forme jeune et puissante qui
ne tarde pas à s'imposer là où le
'style roman, demeuré proche des
solutions anciennes, ne s'est que
peu transformé. Cela explique
qu'il ait trouvé dans la région pa-
risienne une terre d'élection dans
laquelle, en dehors du fait qu'il
évoluait en milieu urbai.l, n'ayant
pas à éYÎncer d'abord un système
architectural achevé, il allait pou-
voir s'épanouir en toute liberté.
D'origine anglo-normande et
présente déjà dans certains édifi-
ces romans, l'ogive constituera,
avec l'arc-boutant, à Chartres, à
Notre-Dame de Paris, à Saint-De-
nis, à Laon, la structure primor-
diale de son développement. A la
fois nervure et élément portant
d'une rigidité extrême, c'est elle
qui a permis de substituer à la
voûte d'arête compacte et massi-
ve, la voûte articulée; elle possè-
de une valeur constructive, struc-
turale et optique. L'arc-boutant,
en outre, conçu pour répondre
aux poussées, a fourni le moyen
de défier la pesanteur et d'aug-
menter la hauteur des parois dres-
sées vers le ciel ainsi que l'ouver-
ture des percées. Son réseau serré
d'obliques et de verticales enve-
loppe les cathédrales d'un volume
secondaire; il en situe la nef au
centre d'une sorte de cage gigan-
tesque.
Alors que l'église romane, con-
clut Focillon, est un agencement
de volumes, nous nous trouvons
désormais en présence de l'église-
ossature, spéculant sur le vide.
Combinaison de forces actives, la
solidité en est assurée par le jeu
des parties, par la coupe de l'ap-
pareil, par la rigueur logique.
Aussi on comprendra que la
sculpture, au sein de cette arcIii·
tecture nouvelle, ne puisse plus
remplir le même rôle que par le
passé. A Reims, à AnIiens, les sta-
t.ues·colonnes, se détachant du mur
et formant des ensembles scenI'
ques, cessent d'évoquer une fonc-
tion portante; les figures des
t,ympaus deviennent des statUettes
rédp.ites à dessein a'fin de ne pas
en épouser la courbure de maniè-
re trop intime; les chapiteaux
autrefois historiés sont réduits à
un jeu presque purement décora-
tif. Tandis que le vitrail introduit
partout ses fresques translucides,
la puissance monumentale fait
place au raffinement de la for-
me qui nous ramène à ce que la
nature offre de familier, expri!lle
la piét.é et la dévotion, renonce à
se mouvoir dans le drame et le
mystère pour reproduire l'image
d'un homme déifié.
L'aboutissement, c'est l'art de la
Sainte-Chapelle, étonnante châsse
de pierre et de verre, les roses co-
lossales de Saint-Denis et de No·
tre-Dame qui brillent, à l'extrémi-
té de leurs croisillons, comme des
roues de feu.
Il existe une mobilité presque
organique des styles; on ne peut
les saisir dans leurs formulations
successives qu'en pénétrant leur
genèse et en suivant leurs dépla-
cements dans les différents lieux.
C'est cette genèse et ce sont ces
déplacements que Focillon retra-
ce ici, dans ses descriptions.
La documentation, la savante
minutie et l'acuité visuelle de l'au-
teur, enfin, sa connaissance pré-
cise des techniques font d'Art
d'Occident un ouvrage d'un in-
térêt exceptionnel. Peut-être le
lecteur d'aujourd'hui regrettera-t-
il que les rapports de l'art médié-
val avec son infrastructure histo-
rique, la liturgie, l'activité du
moyen-âge, ne soient trop souvent
qu'esquissés sinon simplement af-
firmés. Tel qu'il vient d'être réédi-
té, cependant, muni de toutes ses
notes, suivi d'un glossaire et ac-
compagné d'une importante illus-
tration en noir et blanc, il possè-
de cette concision et cette riches-
se des introductions que seuls les
très, grands spécialistes parvenus à
l'âge de la maturité peuvent don-
ner.
lean-Louis Ferrier
17
BIBLIOPHILIE
Le rare n'est pas
toujours le beau
Vieux papiers'
Dans une préface an palmarès
de 1961 du Comité permanent
des expositions du livre, Jean
Guéhenno écrivait:
Il faut que les livres soient,
par leur seul aspect, de grandes
tentations.
Ses tendances didactiques, pé.
dagogiques l'avaient poussé à in-
sister, avant de recourir à cette
formule, sur l'opportunité de pré-
senter des textes dont la qualité
essentielle fut d'offrir «ce qu'on
a besoin de savoir ».
Cette analyse des conditions de
sucèès du livre contemporain, si
elle explique un engouement
croissant pour le beau livre de
documentation, dénonce, implici-
tement, les risques, voire déjà les
déboires que subit l'édition à
prétention bibliophilique.
Les mérites techniques de
maints ouvrages excèdent leur va·
leur intellectuelle. Le texte n'est
que le prétexte à une démonstra-
tion commerciale' d'ingéniosité,
de virtuosité dans la typographie,
l'illustration. Ce travers, cette
ne sont pas seulement dé-
plorables dans l'édition pléthori-
que - génératrice de soldes qui
diffèrent les faillites - des livres
d'·art. Ils marquent aussi ce qu'on
appelle l'édition de luxe.
Aujourd'hui on choisit et plus
souvent suscite un texte pour jus·
tifier les planches d'un peintre de
renom. Cette primauté de l'illus-
tration est un des périh, des vices
de la bibliophilie moderne et, par
bibliophilie, ilue faut pas dési-
gner seulement l'amour du livre
rendu rare soit par la restriction
volontaire. de son tirage, soit par
la ,disparition accidentelle ou or-
ganisée de nombreux exemplaires
de son édition originale, mais cet
attachement populaire émouvant
à la qualité de fabrication et de
présentation du livre, serait-il à
grande diffusion comme ceux de
certaines collections de poche qui
sont des réussites artistiques dues
à l'évolution des procédés de
composition, d'illustration, de bro-
chage, de reliure.
La recherche quasi-scientifique
et la prospection publicitaire des
clientèles étendues présentent un
danger. L'éditeur donne l'impres.
sion d'œuvrer moins selon ses
conceptions personnelles que sui·
vant celles décelées, par les mé·
thodes de sondage, dans la masse
recherchée des clients. On a perçu
notre période de bouscu·
lade, le loisir de la réflexion man-
quait. A l'analyse, au commen·
taire, .on a donc, par alignement
sur la' tendance actuelle des es·
prits encore avides, substitué
l'image. Cette adaptation apparaît
heureuse à certains, tel M. Etien·
ne Dennery, administrateur gé.
18
néral de la Bibliothèque Natio-
nale, qui récemment s'en félici·
tait en ces termes : Une bonne
image, une photographie valent
souvent mieux qu'un commen-
taire. L'art de l'écrivain apparaît
presque encombrant!
Pour ce qui reste du « Livre
de Luxe », dont une diffusion
restreinte demeure la caractéris-
tique simpliste essentielle, les
mutations sociales ont permis
une conversion, une démocratisa-
tion du mécénat qui, depuis le
XVIIIe siècle, a engagé ou cou-
vert les éditions les plùs répu-
tées. Elles le sont parfois .abusi-
vement, comme certaines réalisa-
tions des « Fermiers Généraux»
qui font encore l'orgueil et l'ap-
pât de catalogues de libraires
ignorants, par exemple, du tira-
ge réel des « Contes de la Fon·
taine » de 1762.
Aujourd'hui, dans la contribu-
tion financière, les « Fermiers
Généraux » sont remplacés par
les souscripteurs, racolés par
publicité et visites flatteuses de
courtiers. Certains, que leur si·
tuation autorise à ne pas regar-
der à la dépense, se disputent de
rares « exemplaires de tête »
dont le papier et les dimensions
incrongrus méconnaissent que
les qualités et les formats sont
ancestralement liés à la matière
t'III ployée et aux filigranes par
}t'squels les anciens fabricants
mal'quaient leurs papiers. L'or-
I!llcil du souscripteur s'enfle si la
prétendue novation de la typo-
graphie n'est qu'un salmigondis
des caractères de la classifica-
tion de Thibaudeau.
A côté de cette minorité foi-
sonnent, pour l'amortissement
multiple du coût de l'ouvrage,
les ordinaires victimes, sociale-
ment plus modestes, des démar-
cheurs : jeunes gens s'installant
dans leur profession libérale,
fonctionnaires, tous alléchés, au-
tant que pour leur poste de télé-
vision, par les commodités de la
vente à tempérament.
Cette tendance à confondre le
beau avec l'apparence quantita.
tive de la rareté ou l'anomalie
n'est pas propre à notre temps.
Pierre Dauze, collectionneur et
chroniqueur écouté du marché
des livres il y a quelque 70 ans,
la déplorait déjà en condamnant
le goût des bibliophiles d'alors
pour le « livre·bibelot » acquis
pour «étonner le voisin ». 1 Il
prophétisait leur déconvenue
Nos amateurs s'apercevront de la
faute commise alors qu'il faudra
réaliser ces prétendues richesses
et ils maudiront les libraires qui
les leur ont procurées au lieu de
s'en prendre à eux-mêmes, à leur
snobisme inintelligent.
On pourrait établir, à notre âge
de la statistique, que l'édition di-
te de luxe est surtout florissante
dans les périodes économiques
incertaines.
Lucien Galimand
1. Une étonnante collection de près de
500 «livres bibelots », notamment de
fépoque 1900 a été dispersée, les 15 et
16 février, à rHôtel Drouot, sur présen.
tation d'un savant catalogue descriptif
de MM. Lefèvre et Guérin. Me Ader a
adjugé 6.900 F «La vie des Boule·
vards» de Montorgncil, illustré de 200
dessins de Pierre Vida; 5.000 F «Les
cousettes» de Louis Morin, avec 32 des·
sins originaux de rauteur ajoutés aux
Baudelaire a qualifié d'immo-
ral le commerce des autographes,
mais comme il tenait le commer·
ce, en général, pour infâme et sa·
tanique, ce qu'il dit du trafic des
papiers privés ne témoigne pas
d'une sévérité particulière. Au de-
meurant, si ce trafic lui paraissait
contraire aux bons principes, Bau-
delaire comprenait néanmoins fort
hien la curiosité des collection-
neurs, et quand ceux-ci étaient de
ses amis, comme Malassis et As-
selineau, il s'ingéniait même à
leur être agréable en leur offrant
les plus précieuses pièces de son
propre courrier.
S'il en a eu connaissance, il se
sera moins indigné que diverti des
roueries d'un astucieux jeune
homme qui, entre 1850 et 1860,
adressait aux célébrités de l'épo-
que des lettres où il se présentait
soit comme un désespéré au bord
du suicide, soit comme une pé-
cheresse désireuse de rentrer dans
le chemin de la vertu, et sollici-
tait conseils, suggestions ou encou-
ragements. Ces mystifications ne
furent découvertes que quelques
années plus tard, lorsque les cor-
respondants de ce Protée eurent
la surprise de voir figurer sur les
catalogues des marchands les ré-
ponses qu'ils avaient faites aux
émouvants appels d'un faux Wcr·
ther ou d'une Manon supposée.
George Sand, Rachel, Sainte-Beu-
ve, Vigny, Henri Heine, Proudhon,
Montale:pibert et bien d'autres
personnages d'importance furent
ainsi abusés par ce farceur dont
l'identité n'a jamais été parfaite-
ment établie, car il n'est pas sûr
que le nom de Ludovic' Picard,
qu'on lui donne d'ordinaire, n'ait
pas été un de ses nombreux pseu-
donymes.
Mais pour piquante qu'elle soit
quelquefois, la correspondance est
loin de constituer l'élément prin-
cipal du marché des autographes.
Les manuscrits littéraires retien-
nent' davantage encore l'attention
des amateurs. Il est vrai que l'exa-
men en est souvent des plus ins·
tructifs, - d'où le soin quepren.
nent certains auteurs d'anéantir
eux-mêmes leurs brouillons, de
illustrations de Henry Somm; 4.900 F
« L'Abbé Tigrane» de Ferdinand Fabre,
avec tous les dessins de J.-P. Laurens.
De minces ouvrages, sans le moindre in-
térêt littéraire, illustrés par des gra-
veurs démodés comme de Neuville,
Lynch, Leloir, Avril, ont atteint de 50
à 250 F.
Mais le lout était habillé de reliures en
parfait état, certai",es sous étui, des maî·
tres artisan. Champs, Marius Michel,
Stroohauts, spécialistes des plats mosaï·
qués, des doublures de maroquin rouge.
Ces pièces, rendues uniques par l'ano·
malie d'un surcroît d'illustrations, origi-
nales ou en plusieurs états de tirage,
trouveront place de choix auprès d'un
vase de Gallé, sous une vitrine de Ma-
jorelle, dans ces ensembles «d'art noue
veau» 1900 que recommande au snobis-
me une savante campagne publicitaire.
peur qu'un historien plus ou
moins bien intentionné ne vienne
un jour déchiffrer à la loupe ce
qui se cachait sous leurs ratures.
Le hasard a voulu qu'au mo-
ment où nous nous attachions à
réunir en vue d'une édition nou·
velle tous les poèmes de Jules La-
forgue, un ensemble de pièces de
jeunesse que le poète, vers 1881,
envisageait de publier sous le ti-
tre Le Sanglot de la Terre, fût dis-
crètement dispersé entre trois ou
quatre mains. Grâce il l'ohligean-
ce des acquéreurs, nous avons eu
communication de ces textes, qui
justifieraient, s'il était uécessaire,
l'existence du marché des autogra-
phes.
Le Laforgue qui s'exprime dans
ces feuillets tenus cachés ..depuis
le déhut du siècle n'est pas encore
le Laforgue des Complaintes, mais
on sent qu'il s'apprête à le deve-
nir. Cela est même très sensible
dans un hrouillon de poème: La
Petite Infanticide, où Laforgue
prête la parole à quelque jeune
provinciale que l'amour a pous-
sée à Paris et qui vient d'y accou-
cher, seule, dans un taudis, sous
les toits :
o maisons d'Ossian, ô vent de
[province,
Je mourrais encor pour peu que
[ t' y tinsses
Mais ce serait de la .
Oh ! je suis blasée
Sur toute rosée
Le toit est crevé, l'averse qui passe
En évier public change ma pail-
[lasse,
n est temps que ça cesse.
Les gens d'en bas
Et les voisins se plaignent
Que le plafond déteigne
Oh! mère, qu'il me tarde
D'avoir là ma mansarde.
Le commerce des autographes
serait-il immoral, comme l'a
tendu Baudelaire, il faut recon-
naître que c'est un commerce
plein de charme quand il s'exerce
sur des pièces comme celle dont
nous venons de citer quelques
vers. L'immoralité a parfois du
bon. Pascal Pia
L'enfer des
philosophes
ROBERT LAFFONT
Plus de 4 000 pages en 10 volu·
mes. 8 professeurs et medeclns,
sous la direction du Pro Hesnard •
Une introduction generale • 20
prefaces. avant-propos ou aver-
tissements originaux. GOa noIes
dl' 1Editeur. 1 GSO notes de lau·
teur • Des centaines d analyses
detaillees de cas personnels.
effet comme une série organisée d'études
sur la Pudeur, l'Auto-érotisme, l'Inversion
sexuelle, le Symbolisme érotique, l'Edu·
cation sexuelle, l'Abstinence, la Prostitu-
tion, les Maladies vénériennes, le Mariage,
la Science de la procréation, les Dévia·
tions sexuelles, l'Ondlnlsme, les Rêves
érotiques, les Caractères sexuels secon·
dalres et tertiaires, etc. Rién n'y est laissé
dans l'ombre, une franchise souveraine
met en pleine lumière, à l'usage des
adultes, tout ce qui fait la trame de
l'existence commune.
Pour recevoir une documentation illustrée
sur cette magistrale encyclopédie, adres-
sez le bon ci-joint accompagné d'un
timbre pour participation aux frais d'envoi
(car nous avons jugé préférable d'effec-
tuer celui-ci sous pli fermé). mals hAtez·
vous: le tirage des œuvres de Havelock
ELLIS est strictement limité.
~ - - - - - - - - - - - - - - - - ,
1BON pour une documentilion grltulte 1
1à renvoyer (Ou à recopier) lisiblemenl au 1
1Cercle du Livre Précieux, 6, rue du Mail, 1
~ Paris 2'. Veuillez m'envoyer. • en. eucun 1
're/. nI en"e"ement de me perr, une
1documenla/ion sur la Première Encyc/o· 1
1pédie de Sexologie. 1
'Nom 1
1 1
1Profession 1
1· Il.
1 Adresse -1
L .I
Havelock ELLIS, ce solitaire qui n'a
cessé de préparer le bonheur des géné-
rations futures, a lutté sans relâche pour
réunir, classer, comparer le plus grand
nombre de faits possible concernant la
vie sexuelle sous toutes les latitudes et
dans toutes les civilisations. Le premier,
il eut recours aux statistiques. Dans un
langage clair, sans terminologie inutile, il
a formulé des conclusions qui répondent
avec sagesse et précision à toutes les
questions posées.
Havelock ELLIS, le grand médecin anglais,
a consacré sa vie à J'étude de tous les
aspects et de toutes les manifestations
de la sexualité.
Son œuvre révolutionnaire, dont J'immen-
sité et l'audace stupéfient, était depuis
la dernière guerre devenue introuvable:
la voici aujourd'hui remise à jour par
une équipe d'éminents savants, profes-
seurs de Faculté et médecins, travaillant
sous la direction du Pro Hesnard.
• DIX VOLUMES QUI METTENT
FIN AVINGT SIECLES D'HYPOCRI-
SIE ET QUI DISENT TOUT SUR
L'AMOUR.
On peut enfin *
se documenter gratuitement sur
la première IDcvclu_édil dl·
SEIBlllE
PIERRE ROUANET
• DES FAITS, DES CHIFFRES,
DES CONCLUSIONS.
par le Dr Havelock ELLIS
-
MIIDIS rBAICI
AUPOUVOIB
n®®41-n®®®
Un document capital pour la connaissance
et la compréhension dune époque
Jacques Fauvet· (Le Monde)
'Un livre excellent, sérieux, chaleureux. mformé
Roger Gi,'on . (Le Figaro)
• L'INDISPENSABLE COMPLE-
MENT DE L'ŒUVRE GENIALE DE
FREUD.
Tout le monde a lu Freud. Dans l'enceinte
même du Concile, des théologiens ont
admisque la psychanalyse avait renouvelé
la vision que nous avons de l'hom'me
profond, Cela est vrai. Il importe cepen-
dant de souligner le besoin que nous
avons d'une description systématique de
la totalité des phénomènes sexuels.
L'œuvre de Havelock ELLIS se révèle
donc comme le complément des ouvrages
géniaux du Viennois; elle se présente en
lfo Les mesures d'interdiction frappant les quatre
premiers volumes de celte coll"ction ont é'té
abrogées par un arrété paru au J.O. /e 1" Août
dernier.
-
-
-
-
-
-
-.
-
-
-
-
philosophie et science désignaient _
une seule et même activité. Par· -
courir par degrés la totalité offer· -
te à l'expérience, énoncer à cha· :
que niveau les lois spécifiques, les _
unifier en une synthèse théorique, _
dégager, au sommet, l'ultime fon· -
demellt garant de l'unité du tout -
et de la relation des parties ': tel -
-
était le projet (voir par exemple _
les « Principes de la Philosophie ~ _
de Descartes). Le philosophe était _
un savant. Son domaine était le -
réel tel qu'il se montre : il lui -
fallait le comprendre en sa di· -
-
versité, et il y avait autant de _
« philosophie» dans l'énoncé des _
lois du mouvement que dans la _
démonstration de l'existence de -
DieU:. -
Cet heureux temps n'est plus. -
Les sciences se sont diversifiées et -
-
séparées. Chacune exige un ap· _
prentissage spécifique. Bien plus. _
A l'intérieur de chaque science ap· -
paraissent des disciplines distinc· -
tes, mettant en œuvre des techni· -
-
ques propres dont la maîtrise exi· _
ge une longue éducation. La Phi· _
losophie comme synthèse des -
sciences ne peut être qu'une chi· -
mère à l'époque où, par la force -
des choses et les exigences de la :
division du travail, il n'existe pro· _
bablement plus de savant qui puis. _
se présenter la synthèse de sa pro· -
pre science. -
Or, le philosophe a survécu hors -
de son paradis. Comme dit la :
chanson : « Avant la fin du jour _
on en connut les suites ». Et M. _
Piaget a raison de les souligner. -
L'objet étant confisqué. Mais la -
prétention demeurait. Il fallait -
-
s'efforcer de connaître alors que _
plus rien n'était donné à connaî. _
tre. Il fallait donc forger l'objet _
à connaître ou, du moins, s'effor· -
cer de trouver sa pâture dans les -
résidus de l'activité effective de la -

connaissance. Chercher - dans le •
meilleur des cas - s'il n'existait _
pas, dans le tissu des sciences, _
quelque trou, quelque déchirure -
oÙ le philosophe pourrait s'en· -
gouffrer pour aborder son domai. :
ne réservé et retrouver, en fraude, _
le paradis perdu. Ou bien, parfois, _
on se portait aux frontières, ré· -
gion indécise où l'on se retran· -
chait pour scruter l'horizon. Et, -
cependant, les sciences allaient :
leur train. En quelques chapitres _
savoureux et cruels M. Piaget _
montre qu'il ne reste rien de ce -
capital réservé que le philosophe -
prenait tant de soin à thésauri· -
-
ser : « conscience », « projet », _
signification », autant d' « objets» _
qui ont été soumis à une élabora· _
tion positive, dans une activité -
scientifique concrète, dont les ré· -
sultats, objectivement établis, peu· :
vent être vérifiés par quiconque _
veut et peut s'en donner la peine. _
Quant aux interventions «régula. _
trices » du philosophe des fron- -
tières dans le domaine des scien· -
ces, M. Piaget rappelle une mésa- -
-
venture 'célèbre survenue à Berg- _
son qui avait pensé (un temp!') _
. ~ -
Jean Piaget
Jean Piaget
Sagesse et illusion de la philo.
sophie.
Presses Universitaires de France
12 F
PHILOSOPHIE
}'ai lu avec plaisir et amertu·
me le dernier ouvrage de M. Jean
Piaget. Le plaisir naissait de la
rencontre. A voir exprimées, par
un savant dont on admir,e les traM
vaux, des idées que, soi·même, on
tenait pour vraies, on éprouve
quelques satisfactions d'amour·
propre.. Mais, hélas, le plaisir se
gâte. Voici bientôt dix ans qu'exer.
çant le métier de « fabricant de
philosophes », je produis chaque
année une demi·douzaine d'agré.
gés de philosophie. A lire M. Pia·
get, je suis pris du sentiment de
mon indignité. Si la « philoso.
phie » ri'a pas d'objet propre, si
elle ne donne rien à connaître, s'il
n'existe pas de méthode spécifi·
que qui lui convienne, alors je me
trouve plus qu'inutile : perni.
cieux.
Pourtant, ayant lu le livre, je
l'ai déposé tranquillement sur ma
table et n'ai pas couru me pendre.
Davantage : entêté et sournois, je
me promets bien de continuer
mon métier. Il semble donc qu'il
y ait dans le dire de M. Piaget
quelque chose qui ne me concerne
pas tout à fait et qui ne concerne
pas non plus entièrement les jeu.
nes gens qui travaillent avec moi :
sur 'une certaine «philosophie »,
ils n'ont pas d'illusions. Bien peu
parmi eux se proposent de recom-
mencer l'aventure de Bergson, et
Husserl ne les passionne qu'à leur
corps défendant : ils l'analysent,
ils le comprennent, ils le criti·
quent. Q u a n ~ à le pratiquer, la
question est, pour la plupart, dé·
pourvue de sens.
Dois.je me consoler? Me dire'
qu'une autre philosophie est en
train ·de naître - et d'autres phi.
IOsOphes? C'est le grand mérite
du' livre de M. Piaget de' poser
clairement une telle. question. .
·Il Y eut jadis un' paradis des
·philosophes. C'était le temps où
La Quinzaine littéraire; .15•.mârs 1966 19
L'enfer
Le jeune Marx
pouvoir réfuter la théOrie de la
relativité' dans un ouvrage (<< Du-
rée et simultanéité aujourd'hui
retiré de la circulation.
La conclusion devrait être que
la philosophie est une survivance
inutile. Telle n'est pas celle de
l'auteur. Pour lui, la philosophie
mérite de vivre... pourvu qu'elle
ne se propose pas de connaître.
Paradoxalement, ce plaidoyer
pour la raison scientifique et pour
son autonomie s'achève sur une
note pre s que existentialiste.
L'homme ne vit pas seulement de
savoir. Il lui faut se décider, choi·
sir:ses valeurs. La philosophie est
peut-êtré',Ja sagesse qui, pour cha-
cun, organise ces choix en hiérar·
chisant ces valeurs.
Si, ayant lu M. Piaget, je n'ai
pas décidé de me pendre c'est
que, dans son écrit, quelque chose
JiJ.e' laisse perplexe. Il ine semble,"
lorsqu'il parle de philosophie,
qu'il est question d'une très vieil-
le dame tout à fait moribonde et
que l'on soutient comme on peut
à force de drogues et de surali·
mentation. Qu'on décide donc de
la conduire au tombeau, ce sera
une fort bonne chose et nous n'en
parlerons plus. Mais peut·être un
autre « personnage philosophie
que » est·il en train de naître, et
qui n'est pas simplement le phi.
des « valeurs » ? N'est-il
pas possible au philosophe (mê-
me traditionnel) de se « recy-
cler » en s'installant bravement
., dans le contenu d'une science
pour la pratiquer lui-même? Sa
longue fréquentation des maîtres
du passé (dont le développement
mental ne s'était pas nécessaire·
ment arrêté à 13 ans je l'espère)
lui permettrait de prendre une
conscience critique de cette scien·
ce dans ses modalités et sa cons·
titution.
Critiques forcées
N'y a-t·il pas là un « objet »
pour le philosophe ? Le même ob-
jet que celui du savant, bien en-
tendu, mais envisagé et déployé
différèmment? Les analyses de
M. Piaget n'excluent pas une telle
perspective. Je crois même quant
à moi qu'un tel phisophe com·
mence Ce qui me décide
à mon métier.
J'ajoute que certaines des cciti·
. ques me paraissent forcées. Sar·
tre par exemple n'est pas seule·
ment l'auteur de « l'esquisse d'une
théorie des émotions Ignorer
l'évolution de la: pensée' depuis
« l'Imaginaire» jusqu'à la « Cri-
tique de la raison dialectique »
est iinpossible sans ·parti-pris.
Il reste que le point ae vue de
M. Piaget ne peut laisser le «. phi.
losophe » indifférent. En raison
même des travaux qui le nOluris-
sent il ..devrait le' porter à entre-
prendre son examen de conscience.
Jean T. Dèsanti
20
Louis Althusser, Jacques Ren·
cière, Pierre Macherey, Etienne
Balibar, Roger Estelet
Lire le Capital
Collection Théories, n
O
II et III
François Maspéro éd.
T.l : 18,80 F T.2 : 21,60 F
Le succès historique
du marxisme a un revers: l'am·
vre théorique de Marx est cons·
tamment et systématiquement né·
gligée. Le fait est là : depuis 1883,
date de la mort de Marx, plus
sûrement encore, depuis 1895,
date de la mort de Engels, on fait
dire au «marxisme originaire»
n'impc>rte quoi; oIl. prend çà et
là des citations, on confQnd Marx
et ceux qui, ultérieurement, au
gré des circonstances et des luttes
politiques, l'ont interprété; on
mêle dans une rhétorique de mau·
vais aloi, au sein même des textes
de Marx, ceux qui ont une inten·
tion explicitement scientifique et
ceux qui ressortissent à la polé·
mique occasionnelle, ceux qui
correspondent à sa période de
formation et ceux qui témoignent
d'une théorie qui a solidement
assuré ses fondements.
A la vérité, les contingences du
combat politique, les escroqueries
intellectuelles que celles-ci permi.
rent ne sont point seules respon·
sables. Marx est un auteur confus
et diffus, un écrivain dont la ri·
gueur est «à éclipse », un sa.vant
inquiet, si soucieux de se faire
bien comprendre, qu'il en remet
et embrouille souvent son lecteur,
un militant qui ne sait pas tOUe
jours bien faire le départ entre
l'essentiel et l'accessoire.
C'est à partir de cette double
confusion - confusion, pour ainsi
dire, involontaire du penseur
Marx, aux prises avèc des tâches
multiples, confusions idéologiques
introduites, par la suite, dans le
camp du marxisme, par «les
marxistes » - que doit être
comprise l'entreprise de Louis
Althusser. Déjà, Pour Marx, re·
cueil d'articles, paru, il y a trois
mois, dans la même collection et
chez le même éditeur, définissait
cette perspective d'ensemble:
mettre en évidence, alors que
souffle sur le marxisme, de toutes
parts, le vent des interprétations
dél,irantes, la nature et la mé·
thode de la science des sociétés
dont, en 1857, la Contribution à
la Critique de f Economie Politi-
que établit les principes ei que
réalise, dix ans plus tard, le livre
premier du Capital.
En fait, Lire le Capital signale
une rupture définitive: cet ou-
vrage collectif, qui a ses hauts et·
ses bas, ses profondeurs et ses
coquetteries, ses inventions et ses
concessions à la stylistique de la
modernité française, ne constitue
pas seulement un renouvellement
décisif de la pensée marxiste : il
pose, avec une rigueur dont nous
avions perdu l'habitude, la ques-
tion des possibilités et du statut
d'une théorie scientifique de la
culture. Il nous rappelle - heu-
reusement· -.ce que n'eal.pal' le
marxisme, un humanisme éperdu
et' éclectique, toujours prêt à re-
cueillir un '« message ». pourvu
qu'il aille dans le «sens l'his·
toire (quelle «histoire» et quel
sens ?) Il fauttoüie la spontanéité
naïve des héritiers de Hee:el Dour
Marx
croire que la question du sens de
l'histoire - et le refus de cette
question - ont le moindre com·
.mencement de· signüication. Il
nous rappelle aussi et surtout qu'à
l'origine théorique de l'entreprise
de Marx, il y a une exigence cri-
tique qui s'est libérée peu à peu
des hypothèques qui pesaient sur
elle et qui a produit finalement
des concepts si rigoureux et si
féconds que nous sommes à peine
en mesure, aujourd'hui, d'en me·
surer l'efficacité scientifique.
Ces deux volumes sont des ou·
vrages savants: le lecteur serait
déçu qui en attendrait une de ces
visions tlavalières, si courantes
actuellement, permettllnt de juger,
à coup sûr, «ce qu'il y a de vi-
vant et ce qu'il y a de mort chez
Marx» ; le texte - d'une extrême
densité - se présente comme une
introduction ou une invite à la
lecture du Capital; à une autre
lecture, qui ne soit point simpli-
fiante, qui, loin de passer sur les
difficultés et les obscurités de
1'« expression » de Marx, les
exalte et les souligne, afin de
mieux faire apparaître la portée
d'une révolution de la pratique
théorique jusqu'ici théoriquement
incomprise et, cependant, utilisée
en d'autres domaines et concer-
nant d'autres objets - par Freud,
en particulier - d'ùne manière
combien fructueuse.
Jacques Rencière prend pour
thème de son analyse le concept
de critique, tel qu'il est pris dans
les' Manuscrits de 1844 et tel qu'il
est interprèté, par Marx, .dans
cette «critique de l'économie po·
litique qu'est le Capital: Pierre
Macherey s'interroge sur le pro-
cessus ,rexposition du Capital et
rend compte, avec rigueur, de la
« méthode matérialiste» de Marx:
la rigueur scientifique tient dom
r élimination de tout ce qui per-
mettrait de confondre le réel e'
le penser : construire un exposé
scientifique, cela ne consiste pas
à trouver entre eux une combi.
naison, ou à déduire fun à partir
de l'autre, autrement dit à les mé·
langer. Faire une science de la
réalité économique, cela veut dire
construire un exposé par concepts;
une théorie, c'est un agencement
de concepts en propositions, et de
propositions en suites de proposi-
tions, sous une forme démonstra·
tive... il s'agit de trouver des in,..
truments pour penser les rapports
de la rationalité du concept et de
la réalité du réel. (T.I. pp. 220-
221) .
Etienne Balibar élargit encore la
perspective: s'interrogeant sur
les concepts fondamentaux du ma·
térialisme historique, il tente -
non sans ambigiiité - de résoudre
deux questions décisives : celle du
statut de l'historicité dans l'œuvre
de Marx et celle de la place qu'oc.
cupe 1'« agent historique»; son
approche - difficile et irritante
souvent - est si pénétrante qu'on
se demande si le problème de la
possibilité de l'histoire comme
science - après tant d'errements
techniciens ou lyriques - n'est
pas posé, enfin, en des termes
annonçant une solution sérieuse.
Roger Establet préSente un plan
du Capital: ce plan remet en
question toutes les idées reçues,
celles des économistes comme
celles des politiques; il signale
des articulations que le texte mas-
que et qui lui assurent une vérifé
qui, d'ordre logique ou démons·
tratif, n'emprunte rien aux facili·
tés de la philosophie de l'histoire.
N'aurait-il pas mieux valu com·
mencer par ce plan destiné à faci·
liter cette lecture nouvelle? La
mise au point de L. Althusser est
révélatrice : Il peut sembler para".
doxal de rejeter à la fin du, se·
cond volume consacré au Capital,
une suite de remarques qui pore
tent sur le plan de fœuvre de
Marx. Nous nous y sommes réso·
lus pour deux raisons: ,rabord
parce que le plan du Capital ne
peut devenir lui-même objet de
réflexion que sous la condition
,rêtre conçu comme findice des
problèmes identifiés par la lec-
ture critique de f ouvrage; en·
suite parce qu'une «bonne lec-
ture» du plan, résumant cette
lecture critique, est la meilleure
introduction qui soit, en rapport
direct avec le texte de Marx.
(T.I. p. 91).
En fait, cette légitimation de
l'organisation de cet ouvrage col·
lectif - réellement collectif -
a une signification théorique aé·
cisive : les chercheurs groupés au·
tour de 1.. Althusser. - il ne
s'agit pas seulement des rédac·
teurs nommément cités, mais aussi
de ceux qui ont participé aux tra·
LES GRANDES truDES
HISTORIOUES:
HORS COLLECTION
LES GRANDES
truDES L1TTtRAIRES :
LES GRANDES
truDES CONTEMPORAINES:
• "La Démystification d'Alfred Sauvy
ne devrait laisser al/cun de nous in-
différent". .
Roger GIRON - France-Soir
"Histoire économique
de la France".
JEAN-FRANÇOIS
STEINER
" Treblinka".
Préface de Simone de Beauvoir
Vient de paraître.
"Histoire Littéraire
de l'Espagne".
PHILIPPE ERLANGER
" Louis XIV".
Prix du Cercle de l'Union 1966
JACQUES FAUVET·
"Histoire du parti
communiste français".
"Ces Chrétiens,
nos frères".
• .. Un livre qui esl ulle belle leçon
humaine et polilique".
Michel DEON - Nouvelles Littéraires
" Histoire
de la Guerre Froide".
de la Révolution d'Octobre à la
Guerre Froide.
• .. C'est le couronnement d'une œuvre
dont on mesure aujourd'hui l'ampleur
puisqu'elle embrasse Ioule l'histoire de
l' humanité depuis les temps bibliques".
Marcel LOBET - Le Soir
• .. Les historiens n'écrivaient pas
aussi bien, il y a peu de lustres. L'a{t
procurera une durée à ces pages brû-
lantesdefoi et d'une exigeante rigueur,
et qui sont acte et création".
Louis CHAIGNE
• De toutes les biographies que nous
a données cet auteur, on peut tenir celle-
ci pour un chef-d'œuvre en son genre".
Roger GIRON - France-Soir
-


: DANIEL ROPS




-

















Lénine
Smith, il s'aperçoit, dans un pre-
mier temps, que celui-ci « commet
une bévue », qu'il ne voit pas ce
qu'il y a à voir. Mais, ensuite,
nous qui lisons cette critique,
nous comprenons que le procédé
de Marx, sur quoi il fondera sa
méthode, consiste moins à [aire
apparaître ce qui n'est pas vu -
à dénoncer une insuffisance scien-
tifique - qu'à révéler la signi-
fication des trous, des blancs du
texte d'Adam Smith, à déceler la
portée de ce décalage entre ce qui
est vu et ce qui est non vu (par
Adam Smith), alors qu'en vérité,
tout le monde peut voir ce qui
est en question. Le Capital, tout
entier, sera construit selon ce prin-
cipe d'explication ou d'explicita-
tion des idéologies, c'est-à-dire de
ces ensembles intellectuels qui
mentent, dans la mesure où ils
en disent trop pour ce qu'ils tai-
sent.
On n'en finirait pas de signaler
les chemins nouveaux qui
concernent Marx, mais aussi la
recherche scientifique dans son
ensemble - que dessine Lire le
Capital. Après un tel livre, il est
clair qu'un certain nombre de
niaiseries, couramment diffusées à
propos de Marx, passeront moins
bien, qu'il sera moins facile d'assi-


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- • .. Souhaitons que Jacques Fauvet
• puisse un jour écrire un troisième tome,
- aussi riche et aussi agréable à lire que
• ces" Vingt cinq ans de drames".
• Denis RICHET - Nouvel Observateur

• ... C'esl lin livre IIniqlle en son genre,
• que 10l/s ceux qui s'intéressent, par
• plaisir ou par mélier, à l'histoire de
• la France conlemporaine se devront
• d'avoir lu".
• Pierre NORA - Monde Diplomatique


• ANDRÉ FONTAINE
-






• Vient de paraître.




• JEAN DESCOLA
-




_ Vient de paraître.

-

miler Marx et le marxisme empi. •
riste et historisant, de confondre - ALFRED SAUVY
Le Capital et Plekhanov qui, •
adouci et nuancé, est resté, au •
fond, le modèle du marxisme or- •
-
thodoxe. Il reste que, devant cet •
ensemble de textes novateurs, on •
se demande si l'on n'est pas de- •
vant un exercice de style. •
Soyons malveillants! Ces deux •
-
volumes sont si profonds et si •
riches .qu'on peut en venir à cette •
extrémité. Trop souvent, le lecteur •
a le sentiment, pour ne pas dire _
l'idée, qu'on cherche à lui rendre •
le marxisme supportable et intel- •
'.
ligent. Il a l'impression qu'on veut •
le réconcilier avec un penseur qui, •
finalement et à plus ample infor- •
mation, a écrit des choses impur- •
~ .

DlarXISDle
la philosophie classique - évi-
dence, cohérence - comme ceux
du pragmatisme (et, en particulier
le fameux succès pratique invo-
qué souvent par le marxisme sans
concept) ne sont pas longtemps
recevables. Nous savons que la
preuve de validité d'une théorie
ne peut être que théorique. Marx
ne cesse de le répéter lorsqu'il
insiste sur la différence entre le
processus d'exposition et le pro-
cessus réel. Mais .précisément à
partir de quoi le processus d'expo-
sition s'élabore-t-il ?
C'est la seconde question, l'indi-
cation de Lire le Capital est déci-
sive : ce que Marx, explicitement,
prend. pour objet de réflexion,
c'est sa lecture de l'économie po-
litique anglaise. En lisant Adam
phie de 'l'histoire et les prétendues
évidences du donné empirique.
La constitution du fait
comme fait scientifique - sup-
pose l'élaboration du concept, et
celle-ci a pour condition la mise
en œuvre d'une théorie générale
de la société, de la «culture »,
comme on se plaît à dire aujour-
d'hui. Cette théorie, Marx la
construit en prenant pour thème
la nature et le dynamisme de
l'économie bourgeoise. Il produit
les concepts qui permettent de
rendre intelligible cette formation
historique et sociale, cette pro-
duction réelle, qu'est cette société
existante. Rendre intelligible? La
pratique théorique de Marx mon-
tre qu'ici deux séries de condi-
tions doivent être remplies, que
L. Althusser analyse et à propos
desquelles, tant il est pris' par sa
tâche de démystification, il ne
donne, au niveau des solutions,
que des indications souvent énig-
matiques.
Il s'agit, en premier lieu, que le
système conceptuel produit ait
une valeur de connaissance, qu'il
permette à celui qui connaît de
« s'approprier intellectuellement»
ce qu'il y a à connaître. Nous
savons bien que les «critères de
vérité» jusqu'ici définis, ceux de
Trotsky
t
la recherche du-
comme escroquerie, c'est l'empi-
risme, c'est la croyance à la signi-
fication du fait comme tel, c'est,
à la fois, l'interprétation de Marx
comme sociologue (ou psychoso-
ciologue) et comme philosophe de
l'histoire. Marx est théoricien : il
est le premier - en ce domaine
des sciences humaines - à défi-
nir, en connaissance de cause (et
d'effet), son objet et sa méthode,
comme Galilée et Descartes le fu-
rent dans les sciences de la na-
ture, comme Darwin l'a été dans
les sciences biologiques. Le maté-
rialisme théorique - c'est-à-dire
la pratique théorique du matéria-
lisme (y compris ses conséquences
socio-politiques) commence
lorsque sont répudiés simultané-
ment les prestiges de la philoso-
,
a
vaux, dont J.-A. Miller, à qui il a
fait souvent référence - ont une
perspective commune dont les
deux textes de L. Althusser, du
Capital à La Philosophie de Marx,
l'objet du Capital, définissent l'ob-
jectif théorique et la portée polé-
mique.
Quant à la portée polémique,
pour ne pas dÏJ:e politique, les
textes consacrés à l'interprétation
humaniste du marxisme dans Pour
Marx sont suffisamment clairs: le
«mar.xisme officiel» ne se tirera
pas plus d'affaire en invoquant
les traverses malheureuses de la
« philosophie de l'histoire» qu'en
excipiant des excès psychologi-
ques fâcheux du «culte de la per-
sonnalité ». Mais il y a plus, et
plus profond, dans les chapitres
de L. Althusser de Lire le Capi-
tal: une autre dimension est in-
troduite, qui remet en question -
dans le droit fil d'une rationalité
dont trop d'occasions nous sont
données de douter - les perspec-
tives de cette science de l'homme,
de cette anthropologie dont cha-
cun rêve pourvu qu'il ait quelque
contact avec la psychologie, la so-
ciologie, l'ethnologie, l'histoire ou
la géographie...
Cela, que L. Althusser récuse
définitivement, comme sottise ou
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 21
Rompant délibérément avec la
tradition jacobine, François Furet
qui brise le cours inauguré par
Mathiez, poursuivi par Georges
et Denis Richet présentent une
histoire de la révolution française
Lefebvre et Albert Soboul; ils
n'empruntent pas pour autant le
sillon ouvert par Jacques Bain-
ville ou Pierre Gaxotte ; leur pro·
pos est différent, chercher jusqu'à
quel point la révolution a répon·
du à l'idéal des Lumières, se de-
mander à quels motifs a répondu
son mouvement. Projet original,
s'il en est, et mené avec maîtl'ise,
même si les conclusions suscitent
la polémique ou si l'on peut for-
muler quelques critiques de dé·
tail.
HISTOIR'E
Loin de rejeter l'immense héri-
tage légué par leurs prédéces-
seurs, François Furet et Denis Ri·
chet l'intègrent à leur démonstra-
tion : ainsi cette présentation de
la France de Louis XVI emprunte
très fidèlement à l'œuvre d'Ernest
Labrousse : Le cycle révolution-
naire s'inscrit dans un cycle éco-
nomique. Non que le second suffi.
se à expliquer le premier. Mais il
porte à leur paroxysme les ten·
sociales et politiques qui
lnonlp1It de toute révolution du
Surtout il introduit un
(1()(1t"(,(1lt venu dans le grand débat
('nlre le. Roi, les privili!I!Ù's pt les
bourJ{eoisies urbaines : c' pst. tout
simplement le peuple. Du coup, ni
le Roi ni les nobles ne' peuvent
rien contre la grande alliance du
Tiers-Etat que nouent les événe·
ments et qui va emporter r Ancien
Régime. Même interprétation, très
classique, des origines immédiates
de ]a révolution; la crise finan-
cière, d'où tout est parti, la ré·
sistance des privilégiés, en cette
période de réaction nobiliaire, la
crise de l'été 1789. Peut-être éût-
on pu marquer d'un caillou blanc
la politique de Calonne, plus au-
dacieuse qu'on ne le dit souvent .;
mais il importe peu - jusqu'ici,
rien à signaler, sinon la haute te·
nue de l'information.
François Furet, Denis Richet
La révolution :
Des Etats Généraux
au 9 Thermidor.
Collection Réalités-Hachette
81,20 F
Mais voilà déjà la tonalité de
l'ouvrage et son orientation qui se
manifestent : « l'unité » de la ré·
volution est mise en question avec
vigueur: il n'y eut pas une révo-
lution de 1789 ni même des révolu·
tions successives ; il Y a télescopa-
ge de trois révolutions autonomes
et simultanées qui bouscule le ca·
lendrier du réformisme éclairé :
celle de rassemblée, celle de Pa-
ris et des villes, celle des campa-
gnes. La première seule est celle
de la claire conscience politique
et de la société de demain; les
deux autres mêlent le passé et F,.ançois Chatelet
forces politiques
L'université et les
• Marx
tantes. Et cela tient probablement
au fait que la perspective d'en-
semble de ces textes n'est pas clai·
rement signalée, qu'il y a trop de
« non dit », et qui nous regarde
directement. Le projet est, bien
sûr, d'aider à lire autrement Le
Capital; mais il y a autre chose
et plus importante, semble-t-il :
lire Le Capital en fonction des
progrès épistémologiques accom·
plis dans les dernières décennies,
ceux que définissent Gaston Ba·
chelard et Georges Canguilhem, et
aussi ceux qu'imposent la redé-
couverte de la linguistique saus-
surienne et les travaux révolution-
naires de Claude Levi·Strauss, de
Jacques Lacan, de Michel Fou-
cault.
L'usage des notions de « ruptu.
rc épistémologique », de « causa·
lité de la structure », de
phore et de métonymie, le ton de
l'ensemble, quelques références en
bas de page manifestent constam·
ment cette orientation. On ne peut
que l'approuver, et cela d'autant
plus que les démonstrations de Li.
'ré le Capital démontrent la jus.
tesse historique et la légitimité
théorique. Il y a cependant un
contentieux qui demeure et au-
quel il n'est jamais fait qu'allu-
sion, La relation du marxisme -
celui de Marx - à Freud n'est pas
claire ; pas clair non plus son rap·
port aux recherches de la linguis-
tique, aux textes - trop rares -
de Jacques Lacan, aux travaux de
l'école française.
Nous nc réelamons, certes, pas une
de ('cs synthèses 1synthétiques ou
exclusives) dont sont donnés, au-
jourd'hui, trop d'exemplcs mal-
heureux. Nous souhaitons simple-
ment que' cette remise à jour
scientifique éclatall.te s'opère avçe
moins de ruse idéologique, que
l'exigence démonstrative ne soit
pas le prétexte d'ellipses excessi-
ves et que ne s'institue pas - en
ce domaine aussi - stratégie
si enveloppée qu'elle n'est plus in-
telligible que de quelques compli-
ces,
JULLIARD
,COLLECTION
AIUJHIVES
JULLIARD
Le dossier complet
d'un procès. unique.
La minùte de vérité
des Conventionnels régicides.
vient de paraÎtre
ALBERT SOBOUL
LE PROCÈS
DE LOUIS XVI
collection dirigée
par pierre nora
1789, LES FRANÇAIS ONT LA PAROLE
"L'ŒIL DE MOSCOU" A PARIS
LES DEUX SCANDALES DE PANAMA
AUSCHWITZ'
AZINCOURT
SATAN FRANC-MAÇON
LE CONGRÈS DE TOURS, 1920
RAVACHOL ET LES ANARCHISTES
LES .PROCÈS DE MOSCOU
"OAS PARLE"
PROCÈS DES COMMUNARDS
L'ANTI-NAPOLÉON
CAYENNE, .DÉPORTÉS ET BAGNARDS
CLEMENCEAU BRISEUR DE GRÈVES
LA DÉCOUVERTE DE L'AFRIQUE
"DREYFUSARDS 1"
LES SOCIÉTÉS SECRÈTES EN CHINE
JEAN BART ET LA GUERRE DE COURSE
ouvrages parus





.'


































r-..----------------------------,.






























L.. --l.
,,..---'--------------------------------, .












• Personne ne menace vraiment
• l'équipe qui a élaboré Lire le Ca-
• pital. Elle se croit menacée, par
• l'Université, par ce qu'on appelle
• les« forces politiques », par les

• écoles qui ont légitimement ou
• non, du renom. Elle joue de cette
• menace pour se masquer, pour
• freiner l'élan théorique remarqua·
• ble qui la porte. Il ne faudrait

pas que cette science du « caraco

• tère» puisse être comprise com·
• me une faiblesse théorique.
• Gaston Bachelard - engagé
• pratiquement lui aussi - n'hési·
• tait jamais à déclarer ses amitiés
: et ses haines. Marx non plus.


22
La Révolution déjacobinisée...
*
YVES LE HIR
JEAN EHRARD
1'/
GUY PALMADE
PIERRE VOLTZ
LE
DRAME
MICHEL LIOURE
JACQUES MOREL
HENRI DREYFUS-
LE FOYER
ROGER FAYOLLE
HENRI LEMAITRE
LA
COMÉDIE
LA
CRITIQUE
LA
TRAGÉDIE
série dirigée par ROBERT MAUZI
professeur à la Faculté des Lettres et
Sciences Humaines de Lyon
ANALYSES
STYLISTIQUES
"LETTRES FRANÇAISES"
L'HISTOIRE
LA
POÉSIE
DEPUIS
BAUDELAIRE
TRAITÉ DE
PHIWSOPHIE
GÉNÉRALE
: .
:ARMAND COLIN
._---

:COLLECTION U

































































































Ainsi, ayant exposé la sene
« d'accidents» qui a fait échouer
la révolution libérale enfantée par
le XVIIIe siècle, ils montrent
qu'en fin de compte, elle n'a abou-
ti que bien des décennies plus
tard, au XIX· siècle. Interpréta-
tion opposée à celle de l'historio-
graphie réactionnaire, qui consi-
dère comme « fatale» à partir des
journées d'octobre 1789 le glisse-
ment continu vers la désintégra-
tion sociale et la destruction de
l'Etat ; opposée également à l'his-
toriographie héritée de Mathiez,
qui voit dans la suite des événe-
ments un irrésistible mouvement
des masses et qui tend à considé-
rer une révolution seule et uni-
que.
Démonstration rigoureuse, me-
née avec talent - et qui ne sou-
lève que des objections de métho-
de ; ainsi présentée, elle ne man-
que pas de convaincre. Mais ne
peut-on également considérer qu'il
y avait un idéal de 1789, dont cha-
cun avait sa propre représenta-
tion, et qu'il a fallu l'échec d'une
expérience pour trouver d'autres
méthodes; les objectifs restent à
peu 'près identiques, mais de plus
en plus irréels à mesure qu'on les
poursuit avec plus de violence:
plutôt q}le trois révolutions, n'au-
rait-on pas à faire à des objectifs
variés! à la ville, à la campa-
gne, etc. - qu'on s'efforce d'at-
teindre selon des méthodes elle..
aussi différentes, mais avec une
continuité qui assure à la révolu-
tion son unité?..
l'impossible persuasion à la pos-
sible coercition. Ainsi, à l'arrière-
plan de la mentalité populaire re-
surgissent les deux passions qui
ont toujours brûlé les émotions
populaires, celle de T:égalité et
celle de la punition : la guillotine
donne l'illusion de satisfaire T:une
et T:autre.
On peut demander également à
Denis Richet et à François Furet
pourquoi ils accordent une place
privilégiée à la pensée libérale du
XVIIIe siècle (puisque ç'est par rap-
port à elle que, selo!:, eux, la révo-
lution «dévie») alors .qu'ils dis-

Cet ouvrage d'une parfaite cohé-
rence participe d'une conception
de l'évolution historique que l'on
pourrait qualifier de « réformis-
te » : selon nos auteurs la révo-
lution a « dérapé » le 10 août
1792, empruntant une voie qui
n'était plus celle qu'avait prévue
les révolutionnaires ; plus exacte-
ment, la pensée politique du
XVIII" siècle, plus une réflexion
sur les fins que sur les moyens...
a défini une stratégie réformiste,
non une taotique révolutionnaire ;
le contraire de la Russie à la veil-
le de 1917, en quelque sorte...
Elle imagine mieux les résultats
que les modalités : les premiers
seuls sont nécessaires; c'est l'
tre sens du mot « révolution ».
pierre et avec la Convention mon-
tagnarde, c'est la technique du
maniement des Chambres.
S'appuyant sur les analyses d'Al-
bert Soboul - et en désaccord
avec les thèses de Daniel Gué-
rin -, François Furet et Denis
Richet montrent qu'il est illusoire
de chercher des anticipations dans
l'idéal des Sans-Culottes : Ce qui
anime leur rêve, c'est T:idéal d'une
société où la propriété serait gé-
néralisée mais limitée aux besoins
personnels, c'est le refus de la
concentration capitaliste. Idéal et
refus également -réactionnaires qui
renouent avec les vieilles « uto-
pies » fon:dées sur un âge d'or
passé.
Cette dictature fut par
la Convention tout entière parce
que la bourgeoisie ne renonçait
pas à sa conquête essentielle qui
était le parlementarisme; les
Sans-Culottes en ont été les vic-
times autant que les aristocrates.
Robespierre également, qui pour-
tant avait réussi pendant plus d'un
an à défendre la politique de son
gouvernement. Avec lui, ce qui
triomphe, montrent Richet et Fu- .
l'et, ce n'est pas la démocratie di-
recte dont rêve la Sans-Culotte-
rie, mais une forme de parlemen-
tarisme ; ce qui naît avec Robes-
pulaire? N'ont-ils pas été con-
traints et forcés par les Sans-Cu-
lottes à instaurer- une terreur po-
litique que les Montagnards ont
transformé en dictature devant
l'aggravation du péril intérieur et
extérieur?
Se tournant ensuite contre cer-
taines conclusions d'Albert So-
boul, ils ne voient pas dans la
Sans-Culotterie le « groupe poli.
tiquement le plus avancé de la r,é-
volution ». Au contraire, ces mé-
thodes leur rappellent irrésistible-
ment celles des Ligueurs, deux siè-
cles auparavant; avec transfert de
T: avenir, les nostalgies et les futu-
rismes. Mobilisées plus par la
conjoncture que par la philoso-
phie, elles empruntent autant au
vieux millénarisme des pauvres
qu'aux idées du siècle. Surtout
elles révèlent une dimension nou-
velle de la crise que traverse T:an-
cien régime, et comme l'envers du
système, fimpatience et la violen-
ce populaire.
mocratique - celle du 10 août -
a fermé temporairement à la bour-
geoisie française le grand chemin
qui devait la conduire au libéra--
lisme paisible du XIX· siècle... La
guerre lui a fait emprunter une
déviation... Avec les Feuillants,
les élites formées par le siècle ont
disparu de la scène politique. Res-
tent en place désormais des hom-
mes qui doivent tout aux circons-
tances et qu'une situation excep-
tionnelle va hisser à des responsa-
bilités que leur formation et leur
carrière ,ne les avaient pas prépa--
rés à assumer. Il s'agit des Giron-
dins et des Montagnards, dont le
règne constitue déjà une dévia-
tion par rapport au projet révolu-
tionnaire, tel qu'il fut formulé par
les Constituants.
L'Histoire a différencié les amis
de' Brissot de ceux de Robespier-
re; mais, notent les auteurs, les
contemporains les considéraient
comme un bloc et ils différaient
seulement sur le plan des menta-
lités et des psychologies. N'ont-ils
pas, les uns et les autres, subi,
chacun leur tour, la pression po-
Dès lors, quand on dit qu'avec
la chute du Roi - qui est égale-
ment la fin d'une expérience -
commence une seconde révolution,
le sens que Richet et Furet don-
nent à cette appréciation n'est
plus le même que celui de Lefeb-
vre : il ne s'agit pas seulement
d'une nouvelle révolution politi-
que, mais vraiment d'une transfor-
mation radicale de la situation
. révolutionnaire. La révolution dé-
La Quinzaine li. 3raire, 15 mars 1966 23
• La révolution
RELIGION
L'ésotérisDle kurde
tinguent eux-mêmes plusieurs
révolutions ?... Chicanes qui tra-
duisent seulement l'intérêt pris à
un ouvrage aussi vif, aussi riche,
aussi novateur. Car ce livre n'ap-
porte pas seulement une interpré-
tation inédite et comme sympho-
nique de l'histoire de la révolu-
tion; il innove également sur le
plan de la méthode.
L'histoire y est présentée à trois
niveaux différents: celui de la
réflexion historienne, de l'analyse
des structures, de la description
des faits ou du récit. Peut-être
est-ce seulement sur ce dernier
plan que nous avons été déçus :
les auteurs ont-ils craint de don-
ner à leur ouvrage l'apparence
d'un livre facile s'ils ajoutaient
les longs développements du récit
aux nombreuses illustrations qui
enjolivent leur ouvrage? Ont-ils
considéré qu'ils devaient éviter les
tentations de la petite histoire?
Mais le récit détaillé du 9 Ther-
midor est-il vraiment de la petite
histoire? Et les massacres du
Champ de Mars ne méritaient-ils
pas un développement particu-
lier? Il en est de même pour le
procès du Roi, et d'autres événe-
ments encore. Scrupule ou pudeur,
Denis Richet et François Furet
\ ont répugné à nous décrire les
journées populaires, à nous faire
partager l'émotion des épisodes
dramatiques de la révolution; sup-
posent-ils connus tous les faits
qu'ils rapportent?
Une autre objection: les né-
cessités de la mise en page, exi-
gence de l'édition, peut-on penser,
et voilà la révolution mise en
miettes; les images font perdre
le fil du texte. Ainsi la présenta-
tion nuit à un exposé d'une qua-
lité rare. Qu'il revienne à nous
enveloppé différemment, avec ce
qu'il faut d'animation pourrevi-
vre complètement l'épopée révo-
lutionnaire, et l'on aura un des
ouvrages les plus pénétrants qui
aient été écrits depuis longtemps.
Marc Ferro
Nûr Ali, Shâh Elâhi
L'Esotérisme Kurde.
Introduction, notes,
-commentaires
par Mohammed Mokri
Collection Spiritualités Vivantes
Albin Michel éd. 18 F
Depuis la haute antiquité, le
Kurdistan a été un pays de mar-
ches entre les grands Empires :
Rome ou Byzance, Perse ache-
manide et sassanide ou Califat
abbasside ; plus tard les Empires
ottoman, russe et iranien. Au-
jourd'hui encore ce haut pays,
pourtant si proche des grands cen-
tres de la civilisation industrielle
que sont Bakou, Batoum ou Mos-
soul, mais aux pieds duquel les
vagues de l'histoire semblent s'être
arrêtées, reste un véritable con-
servatoire de races, de langues et
de religions disparues partout ail-
leurs.
Les rares visiteurs qui ont eu
le privilège de le parcourir, y dé"
couvrent une société de clans kur-
des et lures dont la structure so-
ciale n'a guère varié depuis le
haut Moyen Age. C'est là qu'ont
trouvé refuge les derniers descen-
dants des Assyriens qui parlent
encore le vieux dialecte araméen
et que survivent les derniers fidè-
les de l'Eglise Nestorienne, celle
qui aux temps de l'Empire Mon-
gol dominait toute la Haute Asie.
C'est là encore qu'on trouve dans
les croyances des Yezidis (accusés
par leurs adversaires musulmans
et chrétiens d'adorer le Diable)
les dernières traces de la religion
manichéenne.
Parmi les « Gholat » une place
à part revient à la secte des Ahl-
é-Haq, « Gens de la Vérité » ou
« Hommes de Dieu », auxquels le
Dr Mohammed Mokri a déjà con-
sacré une série d'études et dont
le dernier ouvrage vient de paraî-
tre chez Albin Michel.
On pense que le nombre d'adep-
tes Ahl-é-Haq atteint près d'un de-
mi-million d'âmes. Ce sont géné-
ralement de petites gens, noma-
des, paysans artisans. C'est dans
ce milieu fruste que s'est conservé
un des plus extraordinaires et des
plus complexes ensembles de cro-
yances et de mythes dont les sym-
boles tirés de la vie quotidienne
des pasteurs et des paysans kur-
des sont susceptibles, comme dans
toutes les religions ésotériques,
d'être déchiffrés suivant le degré
de spiritualité de chacun.
Pour les profanes que nous som-
mes, la lecture de l'ouvrage du Dr
Mohammed Mokri est une expé-
rience excitante. Tout comme l'ini-
tié Ahl-é-Haq, elle nous incite à
découvrir derrière l'apparence pu-
rement musulmane et le langage
presque rustique des « Gens de la
Vérité », les échos lointains et af-
faiblis, mais parfaitement vi-
vants des doctrines spirituelles
des gnostiques néoplatoniciens, du
Manichéisme et du Mazdéisme
iranien.
Le dogme central de la religion
de Ahl-é-Haq est la croyance aux
Théophanies divines, incarnations
cycliques de la Divinité - idée
étrangère à l'Islam, où l'on retrou-
ve à la fois la doctrine brahma-
nique des Avatars et l'écoulement
des énergies divines, à travers les
éons du gnosticisme alexandrin.
Dans la prééternité, dans le si-
lence, qui précédait toute créa-
tion, la Divinité était _enfermée
dans une Perle - mythe qui rap-
pelle à la fois l'œuf primordial
des Orphiques et dont la mandor-
la, la gloire en forme d'amende
qui entoure le Christ sur les icônes
byzantines, est le dernier écho. La
mière fois dans la personne de
mière fois dans la personne de
Khawandigar - le Démiurge -
autre idée gnostique et manichéen-
ne, puis à travers des cycles, ac-
compagnée dans ses divers ava-
tars par sept anges, qui sont les
Sept Immortels du panthéon maz-
déen, auxquels s'opposent, les sept
démons des ténèbres, eux aussi
empruntés aux vieux mythes dua-
listes du Monde iranien.
Le second point essentiel de la
doctrine des « Gens de la Vérité»
est la croyance à la métempsycho-
se - également étrangère à l'Is-
lam orthodoxe. Les âmes porteu-
ses d'une parcelle divine - idée
manichéenne, doivent parcourir
un cycle de réincarnations purifi-
catrices, gravir une échelle de
connaissances mystiques, avant
d'atteindre le degré ultime qui est
celui de l'union avec Dieu. Dans
les prescriptions relatives à cette
ascension vers la Connaissance, on
retrouve tout le symbolisme de la
mystique soufie classique, mais
aussi quelques réminiscences des
antiques religions des mystères.
La vie actuelle de la secte des
Ahl-é-Haq nous est un peu mieux
connue. C'est une vie essentielle-
ment communautaire dont la plu-
part des rites rappelle ceux des
Confréries soufies : par exemple
les agapes avec séances extatiques
(dhikr) , tandis que d'autres ont
une origine non-islamique, tel le
jeûne de trois jours (analogue à ce-
lui des Yezidis). Certains encore
remontent à une époque très an-
cienne et proviennent vraisembla-
blement des anciennes sociétés ini-
tiatiques, par exemple l'usage des
unions spirituelles entre hommes
et femmes, qui reçoivent le nom
de « frère » et « sœur ».
Le caractère ésotérique, le petit
nombre de textes authentiques,
les difficultés linguistiques pour
y accéder (la plupart sont rédigés
en dialecte kurde gouranî) , la
complexité même de leurs croyan-
ces, font que la religion et la vie
même des Ahl-é-Haq reste enco-
re très mal connues. Il faut· donc
remercier et féliciter le Dr Mo-
hammed Mokri de poursuivre avec
constance, autorité et intelligence
l'exploration de ce domaine pas-
sionnant. Grâce à lui un monde
attachant et riche devient accessi-
ble aux recherches des historiens
des religions, des folkloristes et
des sociologues.
Alexandre Bennigsen
..- .
24
DOMINIQUE AUBIER
Don Quichotte
prophète d'Israël
"L-cssai de Madame Dominique Aubier constitue
une tentative tout à fait originale
de pénétration dans le mystére du Quichotte. "
François Sonkin (Express)
... Un livre tout à fait exceptionnel."
(Combat)
ROBERT
LAFFONT
DANIEL BOULANGER
Le chemin
des caracoles
NOUVELLES
.. Une dizaine de ces nouvelles mérite
de devenir des classiques au même titre
que des pages de Maupassant ou de Tchekov..."
41 nouvelles - 41 cadeaux
A. Ka/da (Express)
ROBERT
LAFFONT
*CONOMIE POLITIQUE
SocialisDle et Marché co:nunun·
Dame scandaleuse ou reine incomparable?
Bernard Cazes
Je sais bien que le débat sur
la planification' européenne est
faussé par les erreurs
tation commises sur le degré réel
d'interventionnisme de la planifie
cation française ou de 1'« écono·
mie sociale de marché» en Alle·
magne de l'Ouest. Il se peut 'aussi
que certaines appréhensions fran·
çaises devant les politiques corn·
munautaires en préparation ne
soient pas justifiées. Mais socia·
listes ou non, nous avons intérêt
à réfléchir sur ce que nous som·
mes en droit d'att.endre d'uQe mi·
se en commun des marchés et de!!
politiques économiques, et de plaie
der pour, un alignement vers le
haut - quitte à discuter sérieuse·
ment de ,ce que .« haut et « }>as
peuvent bien- vouloir dire en ee
domaine.
Craintes françaises
ment une «planification active »,
celle qui «accepte les faits, mais
non les fatalités» (P. Massé). Les
auteurs ont le réalisme, et le cou·
rage, d'affirmer que l'imperfec.
tion des hommes conduit à con-
sidérer le marché comme l'un des
prix à payer pour une économie
plus efficiente, mais ils ne s'inté·
ressent pas à une autre consé-
quence possible de cette même
imperfection, à savoir le rôle qui
échoit du même coup à l'Etat pour
définir et appliquer une politi.
que de croissance. On a plaisir à
voir que le Plan doit fournir
«l'expression chiffrée des grands
choix de civilisation », mais n'est·
ce pas trop ou trop peu ? Trop,
parce qu'après tout, un plan ne
dure que cinq ans, ce qui est bien
court pour qu'une option aussi
importante se dessine nettement.
Trop peu, parce qu'il importe que
l'on trouve dans le plan l'identifie
cation des «incidents de par·
cours» et des obstacles dits struc-
turels à la réalisation des objec-
tifs, civilisés ou non, qui auront
été approuvés par le corps poli.
tique. Or les quelques mesures
pratiques dont il est fait mention
portent plus sur la répartition des
revenus ou ·l'allocation des res·
sources à des fins non .directement
productives que sur les problèmes
de croissance, de productivité ou
d'équilibre, alors que c'est là que
les risques de divergence avec
«nos partenaires» sont les plus
grands. Sur le financement de l'in·
vestissement, les auteurs indiquent
simplement que l'autofinancement
est anti-socialiste, et qu'il est plus
équitable de recourir aux impôts
indirects, qui pourtant sont déjà
plus importants en France que
dans les autres pays du 'Marché
commun.
1. Les «'contraintes productivistes» sont
sûrement c indignes» d'une civilisation
du" progrès technique» (p. 631, mais
en sont-elles. si aisément détachables?
A cela on peut répondre qu'il
s'est constitué autour du mot de
socialisme une telle «image de
marque» qu'il serait dommage de
laisser inemployées ses vertus mo·
bilisatrices.
L'art de régler
ment, tout en donnant à réfléchir.
Deux questions pourtant se posent,
à propos des deux parties du ti·
tre.
Première question : est·ce bien
du socialisme que l'on nous par·
le? Si l'on enlève les «branches
mortes », ce qui reste - et ce
qu'ajoute C.B. - méritent·i1s l'ap.
pellation de «socialisme» ? Cette
question vient déjà à l'esprit lors·
que C.B. parle du passé, car il a
un peu trop tendance à qualifier
de socialistes les hommes (Jules
Ferry) ou les mouvements (syndi.
cats américains) simplement par·
ce qu'ils ont obéi à des valeurs ou
des principes tenus par les auteurs
pour socialistes. Lorsqu'il est ques·
tion de l'avenir, même impréci·
sion, et sous deux formes. Tout se
passe comme si dans 'ce livre, le
socialisme, et lui seul, avait voca·
tion pour redresser «ce, qui ne va
pas» dans nos sociétés industriel·
les, que ce soit la législation llur
l'avortement, l'incluture de masse
ou l'orientation de la recherche
scientifique. A ce compte, il y a
beaucoup de socialistes aux Etats·
Unis. En second lieu, l'absence ou
l'insuffisance de socialisme consti·
tue·t·elle l'unique source de tous
nos maux, grands .ou petits? Ne
serait·i1 pas finalement plus fée
cond de recourir à une analvse
qui s'efforcerait de distinguer
les vices de fonctionnement dCR
sociétés occidentales ce qui relève
du système de propriété et du
.mode de régulation (le marché),
et ce qui est peut.être imputable
à la logique de la société techni·
cienne ? 1
Ma seconde question s'appuie
sur une phrase apparemment ano·
dine qui figure p. 125 : «ce qui
nous sépare de nos partenaires
(européens), ce sont essentielle·
ment ces branches mortes aux·
quelles nous restons accrochés ».
Je ne pense pas que ce soit exact.
Il ne s'agit pas ici de savoir si la
gauche française a du socialisme
une conception plus correcte que
celles des socialistes pro-européens
d'autres pays, mais de se pronon·
cer sur' le style de planification à
moyen terme qui convient à un
espace européen- intégré. Car c'ellt
aussi cela qui est en jeu : si la
politiqué est «l'art de régler les
passions des hommes et" de les
diriger vers le bien de la société
(d'Holbach), ce «bien ne se dé·
finit pas seulement en termes éthi·
ques comme C.B. semble le soute-
nir. Or on ne nous dit nulle part
comment se traduirait ,pratique.
les passioDs
<1
.......' ....


























2. Abolir le mythe de la pro·
priété publique des moyens de
production, c'est·à·dire cesser de
croire aux vertus économiques ou
antialiénantes de la collectivisa·
tion. Pour atténuer sans doute le
caractère éminemment sacrilège
de cette proposition, C.B. rend au
modèle yougoslave un hommagc
vibrant, tout en le déclarant d'une
efficacité économique contestable
(luxe de pays riche, en somme...).
Après la critique vient la recons·
truction. C'est le but du chapitre
II, «Les principes du socialisme»,
qui se subdivise en deux sections:
les objectifs, et les mesures que
suppose leur réalisation.
Avec la troisième partie, «l'Eu·
rope, chance du socialisme », nous
quittons les problèmes d,e civililla·
tion pour les dures réalités de la
mise en place du traité de Rome.
La thèse, solidement argumentée,
tient en trois points : 1. le « socia·
Iisme dans un seul pays» est
praticable à notre époque ; 2. le
Marché commun ne peut par lui·
même pallier l'amputation des
pouvoirs nationaux et constitue
donc un obstacle à une politique
socialiste. 3. une Europe politique
et un socialisme rénové sont corn·
plémentaires et non antagoniques.
C'est un livre bref (125 pages
effectives imprimées assez gros),
et de nos jours, c'est un grand
avantage que de se lire rapide.
L'Europe politique
activités économiques là où il se
révèle plus opératoire que la so·
lution opposée (que l'on peut ap-
peler avec Gerhard, Colm la solu·
tion du budget, ou de l'économie
administrée; celle·ci fait appel à
un principe d'autorité, et suppose
un financement par des prélève.
ments obligatoires) ;' définir en
même temps les domaines d'où le
marché doit être exclu, et ceux où
il doit y avoir coexistence entre
activités à but lucratif et non lu·
cratif (domaine culturel par ex.).
REGINE PERNOUD
Aliénor d'Aquitaine
••••••••••••••••••••••••••
. Claude Bruclain
Le Sociali&me et rEurope.
Collection Jean Moulin
Le Seuil éd. 8,50 F
1. Réhabiliter le marché corn·
me mécanisme d'intégration des
Le socialisme est paralysé par
trop de branches mortes qu'il
doit élaguer s'il veut retrouver
son dynamisme d'antan.
Son nouveau ressort, il le trou·
par le développement de la
personnalité humaine dans le
travail et dans le loisir.
Pour s'insérer historiquement,
il a besoin du cadre européen,
qui de son côté n'acquerra quel.
que originalité que par le socia·
Iisme.
Telles sont les trois proposi.
tions autour desquelles s'organi.
se la réflexion des auteurs' de
Le Socialisme et rEurope. De ce
livre, c;m peut donc dire qu'il
appartient à un genre mainte·
nant classique, celui du révision·
nisme, mais qu'il s'attache à le
renouveler sur bien des points.
Les jeunes auteurs qui signent
Claude Bruclain (allusion proba.
ble à la ville natale du prince de
Ligne) se situent dans la lignée
de Bernstein, mais la marche des
idées leur d'user d'un ma·
tériel intellectuel différent 'à bien
des éga'rd's, tant au point de vue
de la èonception de l'histoire qu'à
celui de l'analyse économique.
Sur le premier point, C.B. sem·
ble (voir p. 90, où figure l'inévita·
ble citation de Teilhard de Char·
din) reprendre à son compte la
vision de certains savants ou philo.
sophes de l'histoire selon laquel.
le l'évolution dc l'humanité va -
ou devrait - la conduire vers un
stade supérieur où l'homme se dé·
pouillera de, son esprit millénaire
d'amour de soi ct d'agressivité, et
deviendra parfaitement altruiste.
De l'analyse économique décou·
le la partie critique du livre inti·
tulé «Les branches mortes du
socialisme », qui préconise unc
double révision :
La Quinzaine littéraire, 15 marI 1966
2S
Certaines époques peuvent se
réclamer de Don Quichotte ou de
Jean Valjean, de Hamlet ou de
Sherlock-Holmes, de Don Juan ou
du Capitaine Nemo. La nôtre?
Ce sera de James Bond. On a les
héros qu'on mérite. Les chiffres
parlent et Dieu sait si notre épo-
que les écoute : des millions
d'exemplaires à travers le monde.
En Angleterre, seule, ou à peu
près seule, l'Odyssée se risque à
concurrencer les aventures de
Bond. De là à faire de Fleming
notre Homère, et de 007 un
combiné d'Ulysse (pour l'astuce),
d'Hector (pour la noblesse),
d'Achille (pour la bravoure) et de
Priam (pour l'activité sexuelle), il
n'y a qu'un pas.
Ce pas, Kingsley Amis ne se
contente pas de le franchir, il le
saute. Ce sportif.ès.lettres, citoyen
du Royaume-Uni, appartient au
milieu universitaire. On sait que
toute la fantaisie du monde
contemporain s'est réfugiée chez
les universitaires anglais. Deir ton-
nes de fiches assaisonnées d'hu-
mour. Voyez Painter, Kingsley
Amis est le Painter de Fleming.
Mais alors qu'il faudrait sauver
Proust de Painter, Amis sauve
Fleming du pire enfer qui puisse
exister en Angleterre: l'irrespec-
tabilité. La critique anglaise acca-
ble James Bond des accusations
capitales que sont pour ses compa-
triotes le snobisme, le sadisme,
l'alcoolisme et la muflerie envers
les dames. Dans les veines d'Amis,
l'encre n'a fait qu'un- tour. Son
livre est un cri d'amour en forme
de lcttre ouverte à la critique. an-
glaise, laquelle lettre - tant la
conviction d'Amis entend se mon-
trer persuasive - est devenue
dossier d'avocat. Pour son clierit
et ami 007, Amis plaide non cou-
pable.
Kingsley Amis
Le dossier James Bond.
Plon éd. 13,90 F
POLICIERS
Messieurs les Jurés, James Bond
est un excellent citoyen britanni-
que. Son Angleterre se situe au
centre droit ; la royauté,
(peut-on même poser la question?)
est la chose la plus importante du
monde; où qu'il se trouve, dès
qu'il aperçoit le portrait de son
souverain (ou souveraine, cela dé-
pend des dates), 007 fond, rêve
de courts de tennis (sur gazon) et
des pigeons de Trafalgar Square.
Patriotisme au-dessus de tout
- la preuve? Tous les
salauds sont des étrangers, Améri-
cains, Bulgares, Nègres-Chinois,
Corses, Allemands, Italiens, You.
Coréens, Russes, Sici-
liens, Turcs. Goldfinger a un pas-
seport allemand et c'est un Balte
émigré. Comme tout bon citoyen
britannique, Bond est raisonna-
couverture de Gebé
9F
traduction de Boris Vian
couverture de Gourmelin
9F
(nouvelles de science-fiction)
GERARD KLEIN
un chant
de pierre
EON EKIS
illustrations de Félix Labisse
15 F
(luxueux album
de bandes dessinées
pour grandes personnes)
120 pages 4 couleurs
couverture cartonnée
60 F
de l'homme,
de -la femme et
de la violence
dans leur
comportement
amoureux
VERNON SULLIVAN

tuera
tous les
affreux
. .
GUY PELAERT
..... aventurés
dejodelle
couverture de Félix Labisse
10 F
JACQUES STERNBERG
toi ma nuit
un volume illustré
9F
un volume relié
30 F
E.T.A. HOFFMANN
sœur monica
catalogue général sur demande
diffusion Le Terrain Vague
23-25 rue du Cherche-Midi
Paris 6
e
JEHAN SYLVIUS
la papesse
du diable
(le seul roman érotique
attribué au grand
romantique allemand)
ERIC
lDSFElD
éditeur












'.
'.
'.




















































































..





,.
L- ---J 1.-. ......
26
ntérite
roman
Anne Ruré


P_ili PI SlIlPt
CHEMINS CRlllOUES
fA_1li11 Slrtrl

LES MATADIIS

Mlrcel Briol
de rAcadémie française
l'IlL. l'ESPRIT
ET
LA MAIN DU PEINTRE

roman
7' tirage . 38.500 ex.
.. On dictera des pages des RE-
BELLES, à l'école, comme on dicte
du Jules Renard ". Gilbert SIGAUX
(L'EXPRESS)... Il Y a encore très
peu de livres qui approchent le
peuple avec ce frisson, ce souci,
celle affection ou celle impatience,
ce talent du cœur ". André STJL

Jeln-Pierre Chlbrol
LES REBELLES
Jlcqles Mldille
DANTE
Il
Il '1IIil.
dl nlllPtllité
Prix
Francis Chevassu 1966

.. C'est un gai savoir que
nous enseigne, mals il est' fait d'
toute la mélancolie, de toute la
crapulerie du monde". François
BOTT (L'EXPRESS). .. Un grand
écrivain... Des personnages si bien
dessinés qu'Ils en deviennent inou-
bliables ". Vvan AUDOUARD (LE
CANARD

AldOlS HoIlI
LITTERATURE nSCIENCE
DESCENTE
EN ENFER
Ce Petit Poucet là, nous le rc·
connaissons. C'est Tintin. Un Tin·
tin adulte. Remplacent Milou des
nanas fracassantes d'une manipu·
lation aussi délicate qu'un moteur
électrique (gare à la poignée de
châtaignes !), et s'ajoute, aux in-
nombrables gadgets «incarnant»
notre civilisation, le sexe considéré
lui aussi comme . un gadget, sem·
blable à ce revolver à silencieux
que James Bond est toujours prêt
à braquer sur le monde.
lean-Louis Bory
La malice de Kingsley Amis en·
traîne la conviction. James Bond
coupable? Il y a tant de CIrcons-
tances atténuantes...
. chaussures-qui-tuent, briquet, hé-
licoptère, cigarette. lance - fusée
nous entraînent dans un univers
où nous reconnaissons le nôtre -
celui d'une technicité galopante
- mais qui appartient encore à la
science-fiction. Et nous résistons
d'autant moins à cet entraînement
. que Fleming recourt à une préci.
sion dans le détail technique qui
sèche le soufije'- surtout chez
ceux qui, comme moi, établissent
difficilement la différence entre
une Beretta et une vache nor·
mande. Quand on vous affirme
que, avec sa coque en alliage d'alu·
minium et de magnésium, ses
deux diesels Daimler-Benz à qua-
tre temps suralimentés par un
double turbo-compresseur Brown·
Boveri, le Disco Volante pouvait
déplacer ses 100 tonnes à environ
50 nœuds, avec, à cette vitesse, un
rayon d'action de 400 miles et
qu'il avait coûté 200.000 livres,
que pouvez-vous dire sinon amen?
Credo quia absurdum. La littéra-
ture a longtemps vécu sur le mer·
veilleux païen, puis sur le mer-
veilleux chrétien; il y a eu le
merveilleux . breton, avec Mélu·
sine et forêts de légende. Voici
le merveilleux technique. Le conte
de fées moderne. Fleming notre
Perrault? A ce métier, James
Bond se métamorphose en Petit
Poucet d'Eton déjà chaussé des
bottes de l'Ogre et qui, prince in·
fatigable, réveille toutes les bellcs
au bois qui dorment.
Fleming travaille dans l'excep-
tionnel mesuré, voilà son secret.
Ce qui lui permet d'apprivoiser le
fantastique, de domestiquer le
merveilleux. Car James Bond, ce
Major Thompson qui nous pousse
à rêver d'Achille (mais rien à
craindre du côté du talon), agit
dans un monde que le progrès
technique rend fabuleux. C'est au
niveau des objets qu'intervient la
féérie fascinante. Ils témoignent
tous d'un chic fou ou d'un perfec-
tionnement sans limite. Voitures,
boissons, montres, armes, valises,
Cette mesure en toutes choses,
cette médiocrité? respectabilité '!
favorisent le fameux processus
d'identification. Bond est incassa-
hIe ; il a la permission de tuer en
toute impunité; en treize volu-
mes, il n'échoue que deux fois
dans ses tentatives de séduction;
il promène la désinvolture légère-
ment cruelle, l'amertume élégan-
te, la solitude secrètement blessée
(un chagrin d'amour quelque
part) du héros typiquement an-
glais et superlativement séduisant
qu'est le héros byronien. On a
envie d'être James Bond. Et on
peut l'être. Question d'entraîne-
mcnt, sans doute. S'exercerait-on
comme il faut au pistolet ou au
judo que l'on deviendrait Bond.
D'ailleurs, il n'est pas espion (mot
à résonance déplaisante) ni con-
tre-espion, mais agent secret,
donc conduit, en même temps
qu'au plaisir du jeu clandestin, à
la nécessité d'un certain anony-
mat, à l'utilité de dehors anodins
qui pourraient bien être les vô-
tres, non? Pareille prudence de
Fleming dans la désignation des
adversaires de Bond, c'est-à-dire
des . salauds, qui ont glissé du
Smersh au Spectre, de l'UR.S.S. à
la société secrète, donc à une dé-
politisation qui ne gêne plus au·
cune conviction possible.
êtc., etc., pour rien dire. des
pertes en vies humaines, difficiles
à chiffrer avec précision mais de
l'ordre approximatif de cinq cents,
provoquées par la bataille de Fort-
Knox et par la chute de la bombe
atomique de Drax parmi les ba-
teaux de la mer du Nord.'
Le héros qu'on
Il abat, étrangle, poignarde, ense·
velit dans le guano, défencstrc
d'un avion trente·huit scélérats et
demi (un requin partageant avec
lui la responsabilité du trente·
neuvième). En. treize volumes, ce
n'est pas énorme. Kingsley Amis
nous fait remarquer que c'est
même modeste si l'on tient compte
des soixante-dix autres individus
qui, sans son intervention, sont
abattus, brûlés vifs dans des voi-
tures accidentées, dévorés par des
piranas, empoisonnés, poussés sur
une piste de bobsleigh (sans bobs-
leigh), ensevelis sous une avalan·
che, déchiquetés par un chasse-
neigè, étouffés par un poisson,
précipités dans un fleuve à la
suite du dynamitage d'un train,
blement misogyne: d'une femme
au volant, il se méfie; de deux
dans une même voiture, il s'écar-
te; quatre dont une conduisant,
c'est la mort assurée. Les femmes
sont faites pour la récréation, le
repos du guerrier; quand on tra-
vaille, elles se fourrent dans vos
jambes (Bond dixit), elles em-
brouillent tout; Enée, Samson,
Hercule, tous les 007 de l'Anti·
quité mythologique ou biblique
vous le diront, vous l'ont dit. En·
fin, last but non lcast, dernier bre-
vet de citoyenneté britannique:
on ne peut accuser James Bond
d'intellectualisme. Bibliothèque
spartiate : un livre sur le golf, un
sur les cartes, les discours de Ken-
nedy et quelques romans poli.
ciers; aucuIle ambition littéraire;
aucune culture artistique; tout le
monde en Angleterre sait que
culture signifie corruption et que
ce sont aujourd'hui les gangsters
qui aiment Verlaine et Vivaldi.
Bref, le bon citoyen du modèle
courant. Le frère du Major
Thompson. Bond boit, mais sans
excès; fume trop, conduit vite,
mais comme tout le monde; tue
mais pas plus que hien des gens.
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 27
dans
Plus encore que 1'0déon-Théâ-
tre de France, la Comédie Fran-
çaise consacre. A moins qu'elle
n'embaume ?... Serrée dans les
bandelettes de la tradition, l'am-
vre inscrite désormais au réper-
toire national pourra-t-elle res-
pirer librement, bouger libre-
ment, vivre? Questions oiseuses
quand il s'agit de Montherlant qui
se plaît dans l'air raréfié des ci-
mes. Mais Ionesco ?
Il pénètre dans l'auguste Mai-
son, cependant, flanqué de ses
deux meilleurs, de ses deux plus
inventifs interprètes, les moins
suspects le déco-
rateur Jacques Noël, le metteur
en scène Jean-Marie Serreau.
Tous deux ont profité joyeuse-
ment des ressources offertes par
notre première scène nationale:
ils nous donnent un spectacle ad-
mirable. D'où vient que l'on en
sort avec un malaise, avec le sen-
timent que la pièce nous a été
refusée - ou s'est refusée -
qu'elle se promenait ailleurs,
quelque part, de notre at-
teinte?
PARIS
Ionesco, dans la Soif et la
Faim, ne s'est pas soucié de sui-
vre le fil d'une histoire :- il nous
plonge successivement dans trois
mondes différents, que seul relie
entre eux le sillon continu d'une
expérience intérieure, celle de
Jean son héros. Premier épisode :
la fuite hors des sécurités trop
connues, des affections monoto-
nes, des mornes culpabilités. J ac-
ques Noël a construit autour du
couple qui se défait une sorte de
caverne humide qu'illumine seul
le tulle clair du berceau: les fan-
tasmes naissent des murs crevas-
la peluche moisit sur les meu-
bles qui s'enlisent dans la vase,
et l'on guette malgré soi les cham-
pignons d'Amédée proliférant à
l'ombre d'un cadavre. Dialogue
hésitant, brouillé, un pas en
avant - deux pas en arrière:
Jean tourne dans ses nostalgies et
Marie-Madeleine, porteuse d'une
incommunicable sagesse, demeure
fermée à l'inquiétude vagabonde
de l'époux-enfant. L'apparition
de l'extravagant fant9me de la
tante Adélaïde - l'image même,
grotesque et folle, de quelque
culpabilité ensevelie - hâtera
chez Jean la décision de fuir. Un
beau jardin lumineux, apparu à
Marie - Madeleine émerveillée,
après le départ de Jean, sur tout
le fond de la scène, figure concrè-
tement cette sagesse assurée dans
l'amour, à laquelle Jéan aspire et
qu'il finira par reconnaître sans
pouvoir l'atteindre. Claude Win-
ter prête à Marie-Madeleine sa
blondeur, sa grâce réfléchie, sa
parole mesurée.
Deuxième épisode: le rendez-
vous. Une terrasse aux contours
nets, entre ciel et terre, sous une
clarté vide. C'est un peu la «Cité
radieuse» de Tueur sans gages,
irréelle, éblouissante et déserte.
Jean, après bien des pérégrina- Raphaël Pividal
re plus d'usage. Les efforts pour
transposer des théories qui ren-
dent compte de systèmes fermés
sont tentants mais discutables.
On en vient même à douter de
la possibilité d'appliquer, dans
cette science, des modèles mathé-
matiques. Etrangement les cos-
mogonies modernes se passent de
formules mathématiques.
Ainsi, au moment où d-es fusées
partent pour la lune, la cosmolo-
gie cesse d'être une science pro-
prement expérimentale. Du moins
est-ce l'impression qu'on ressent
en lisant Jacques Merleau-Ponty.
Quels sont les problèmes? Le
déplacement des raies du spectre
de toutes les galaxies vers le rou-
ge (red-shift) ne semble s'expli-
quer que par une fuite générale
des astres qui, tous, s'éloignent du
système solaire et qui s'écartent
tous les uns des autres. S'agit-il
d'une métaphore? Peut-on
concilier cette fuite avec un mou-
vement inverse de concentration?
Ou bien faut-il prendre au sérieux
la métaphore et voir le monde
sous l'espèce d'une dispersion sans
limite et sans raison ?
Les vieux problèmes de l'origi-
ne et de la fin du monde sont à
nouveau posés. Mais à cette
échelle, les termes de commence·
ment et d'achèvement n'ont plus
de sens. A la limite du temps, le
temps n'est plus du temps, et l'es-
pace dans un univers sans limites
n'est plus de l'espace. Devant ces
difficultés, les théories sont nom-
breuses qui s'efforcent d'apporter
des solutions : univers en expan-
sion qu'une concentration équiva-
lente maintient en équilibre; uni·
-vers cyclique qui oscille entre des
phases d'expansion et de concen-
tration (et qui donc n'a ni début
ni fin, bien que chacune de ses
phases soit limitée) ; univers qui
tend vers une dispersion totale
bien qu'il n'aie jamais vécu un
moment particulier de départ.
Toutes ces théories cherchent à
expliquer le red-shift, elles es-
sayent de penser à l'aide des con-
cepts de la physique ou de la ther-
mo-dynamique des phénomènes
qui semblent échapper à toute dé-
finition. Car penser l'univers n'est-
ce pas poser qu'en dehors de lui il
y a autre chose et que par là il
n'est pas universel, qu'il n'est
qu'une partie de quelque chose
d'encore plus vaste?
Etrange univers fait d'astres en
état de perpétuelle explosion nu-
cléaire, où l'énergie se dépense en
irradiations perdues à tout jamais.
Explosions de soleils à l'infini qui
tendent vers une entropie totale.
Etrange science aussi que la
cosmologie. Quelques savants, seu-
lement, s'en occupent (des Anglais
surtout), et leurs théories sont peu
connues, pourtant elle offre des
modèles qui pourraient bien nous
aider à penser, peut-être même
au-delà des sciences de la nature,
je veux dire, dans les sciences de
l'homme.

unIVerS Etrange
SCIENCES
La réflexion sur les cosmogonies
actuelles présente un caractère
original parce que la cosmologie
est, dans son essence, philosophi-
que et même métaphysique. Cela
ne veut pas dire que le philosophe
se meuve de plain-pied dans les
modernes théories cosmogoniques,
mais il y retrouve ses problèmes
et sa solitude de penseur rejeté.
La cosmologie présente des traits
particuliers qui la rapprochent
de disciplines moins apparem-
ment scientifiques : de la philoso-
phie, par exemple.
Par l'extension et par la spéci-
ficité de son domaine (aucun au-
tre domaine ne peut lui être com-
paré, puisque, par définition, le
sien est unique : c'est l'univers),
la cosmologie semble être la pro-
pre négation de la science classi-
que. La science, ici, en dehors de
toute critique extérieure, se nie
elle-même, ou du moins subit une
bien étrange métamorphose.
-L'observation y a· peu de pla-
ce : les gigantesques télescopes (le
Hale, par exemple) donnent des
renseignements qui sont bien dé-
risoires si on les compare à l'ob-
jet étudié. L'œil aidé d'un miroir
observe des galaxies distantes de
milliards d'années-lumière, les
messages reçus sont bien vieux et
surtout, bien superficiels; nOU8
apprenons que la galaxie a une
forme spirale. Les radio-télesco-
pes perçoivent des informations
émises par des mondes invisibles
et dont on ne sait rien. Les im-
menses installations techniques de
l'astronomie n'aboutissent qu'à
l'œil et à l'oreille qui malgré la
multiplication de leurs moyens
n'ont pas changé de nature.
La mesure est, elle aussi, dans
ce domaine, bien paradoxale. Il
est diffiéile d'admettre pour l'uni-
vers un système fixe de coordon-
nées spatio-temporelles de type
cartésien. Chaque élément de
l'univers a son propre temps, et
son propre espace ; il est impos-
sible de mesurer la simultanéité
de deux instants appartenant à des
systèmes différents. Chaque systè-
me est en relation avec un obser-
vateur imaginaire qui subirait les
lois internes de son mond.e. Ce-
pendant l'astronome est situé sur
la terre, il est obligé mécanique-
ment d'utiliser une métrique pto-
léméenne, c'est-à-dire de faire du
système solaire le centre illusoire
de mondes étrangers au sien. La
mesure n'a, de ce fait, aucune réa-
lité. Le mètre, la minute, se mo-
difient en même temps que l'objet
qu'ils mesurent.
Les lois elles-inêmes ne sont
plus fixes. Telle loi bien établie
dans un milieu restreint peut
n'avoir plus aucun sens à l'échel-
le de l'univers. Les lois valables
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Voyage au centre de la Terre
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:




















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28
Ionesco à la COlD.édie
Française
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de la Résistance
vietnamienne
Lire le Capital 1 et Il
ECONOMIE 'ET SOCIALISME.
Geneviève Sarde











Tout le malheur des hommes •
vient d'une seule chose, qui est •
de ne savoir pas demeurer en re- •
pos, dans une chambre. La phrase :
pourrait servir d'épigraphe à la •
SQij et la Faim. Pascal, garant de •
Ionesco Lu Jamais peut-être ce •
théâtre n'est apparu plus claire- •
ment comme une aventure spiri- •
.une quête de soi à travers :
le réseau embrouillé de;; doutes, •
des angoisses, des obsessions. •

Ayant aperçu que le tragique •
est comique, Ionesco, en 1950, •
donnait avec la Cantatrice chauve _
sa première, toute burlesque, tra-, •
gédie, la laissant exploser, allè- •
gre, méchante à force de santé •
- comme Dbu - et toute nour- •

rie déjà de ses angoisses, de ses •
cauchemars, enracinée dans cet •
univers intérieur dont il a entre- •
pris depuis quinze ans de cerner •
les contours, d'inventorier les tré- :
sors. Sous les apparences de Jac- •
ques, de Choubert, d'Amédée, de •
Bérenger, il n'a cessé de se por- •
ter sur la scène pour mieux se •
voir, questionneur et questionné •

tout ensemble, faisant par le tru· •
chement du public l'expérience •
de sa propre réalité. Nous l'avons •
vu, adolescent naïf, passer avec •
horreur et stupeur dans le camp •

des adultes, nous l'avons vu par- •
courir ses rêves, étouffer dans la •
pesanteur, se ranimer pour s'en- •
voler, ébloui, léger, vers n'im- •
porte quel vert paradis lumineux, •
nous l'avons vu lutter comique- •
ment et vainement contre l'éro- •

sion de l'habitude, contre le ca- •
davre de l'amour, contre la mort, •
s'évader, léviter, se perdre, re- •
tomber, recommencer, hésitant, •
invincible, chaplinesque, nous:
l'avons vu aux prises avec des •
dogmatismes, des maladies col- •
lectivés, crier son dégoût tout en •
pleurant secrètement de n'être pas •
comme tout le monde. Le Jean •

qu'il nous donne aujourd'hui, cet •
affamé, cet assoiffé, nous est fa- •
milier. Ses racines plongent dans •
le terreau des rêves. La même •
sourde culpabilité l'enchaîne dans •
la «maison de l'habitude », le •

même espoir ivre l'entraîne.
vex:s un problématique ailleurs, •
la chape des dogmatismes l'écrase •
absurdement comme toujours, à •
l'instant où la réponse est là, à •

portée de la main, reconnue et • Osendé Afana
inatteignable. •
L'économie
Oui, par instants, fugitivement, •
à la Comédie Française, Ionesco· de l'ouest-africain
fut là, naïf, imprévisible, cocasse, : 1--------------1
énigmatique... Mais, de la para- •
doxale banalité pascalienne, les •
comédiens français n'ont retenu •
que les poncifs, s'étant soigneuse- •
ment lavés au préalable de tout :
soupçon de mystère (ce mystère • M
dans les décors, dans la • Adresse ., , .. , .
lumière, dans l'orchestration sub- •
tile de la mise en scène), appli- •
quant à la grisaille titubante •
d'une sourde recherche le pesant :
corset d'un irrémédiable métier. •


gogique» qu'ils offrent à leur
hôte. Deux clowns, enfermés dans
des cages rondes, figurent l'un
l'athée, l'autre le croyant. Après
un double lavage de cerveau, re·
niant leur âme pour \lne platée
de ,soupe, l'athée se déclare
croyant, le croyant athée. Les
voici «démystifiés» : aucun dog:
matisme ne résiste, ils sont tous
interchangeables, on fait ,ce qu'on
veut d'un homme. C.Q.F.D. Un
bon' moment de théâtre de
théâtre dans le théâtre - où
excelle Jean-Paul Roussillon (que
n'est-il à la place de Hirsch!) et
que rythment les chœurs contra-
dictoires des moines rouges ei des
moines noirs. Nul doute que Jean
ne renierait lui aussi n'importe
quelle conviction apprise, tant sa
faim est grande d'un absolu in-
trouvable, d'une vérité illumi-
nante où s'arrêter enfin. L'image
onirique de sa femme et de sa
fille, apparue dans la clarté ir-
réelle du Jardin perdu, le fait
parvenir à la dernière étape de
sa quête: là est, était - là et
nulle part ailleurs - la vérité
nourrissante, la source apaisante
où s'abreuveJ:" Mais Jean, avant
de les rejoindre, doit payer sa
dette aux faux moines. Le compte
des heures de travail qu'on lui
réclame forme très vite une folle
accumulation de chiffres qui
s'inscrivent partout sur les murs
tandis que J eau, sur un rythme
de plus en plus saccadé et rapide,
se met à une tâche qui n'aura
sensément pas de fin...
Le troisième épisode, .les mes-
ses noires de la Bonne Auberge,
nous introduit dans une sorte de
monastère - caserne - prison: trois
lieux que le décor de Noël par-
vient à suggérer simultanément.
Jean, harassé, perdu, plus affamé
et assoiffé que jamais (mais que
de gesticulations inutiles pour
nous signifier cette naïve dé-
tresse !) Y est accueilli par quel-
ques faux moines onctueux et
blafards, étranges meneurs de
jeu d'un divertissement «péda-
Eugène Ionesco
tions, doit y retrouver la jeune
femme qu'il aime.. Mais. elle ne
vient pas et son image même s'es-
tompe, se dilue dans le souvenir,
se réduit au seul besoin torturant
de sa présence peut-être illusoire.
Un long monologue, tâtonnant,
des mots et des mots, trop de
mots, comme s'il fallait les essayer,
les gaspiller tous 'avant de trouver
les bons, ou comme on remue le
brouillard à deux bras en quête
d'une forme qui ne parte pas, en
fumée. Mais hélas, depuis le dé-
but ue la plece, Robert Hirsch,
qui incarne Jean, n'a cessé de
forcer, de fausser le personnage.
Confiant dans son métier, dans
ses moyens plastiques et vocaux,
découpant le texte à la scie à mé-
taux, intrépide, vi,revoltant, mi-
mant, surexpressif, il substitue à
la fantaisie inquiète du person-
nage, à ses «blancs », à ses bou-
tades, à ses hésitations brouillon-
nes, à son désarroi balbutiant la
pesante mécanique du tragédien.
La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966 29
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Cinq leçons sur la psychanalyse.
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G. Mosca
Histoire des doctrines politiques.
Payot
Paul Eluard
Capitàle de la douleur.
Préface de A. Pieyre
de Mandiargues.
D'Alembert
Discours préliminaire de
f Encyclopédie.
Médiations.
Federico Garcia Lorca
Poésies 1921·1927.
Préface de Jean Cassou
Stéphane Mallarmé
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Le rêve d'un homme ridicule
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Qu'est.ce que la propriété ?,
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Chateaubriand
De Bonaparte aux Bourbons.
Libertés
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Histoire amoureuse des Gaules.
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Philosophie
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La République.
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Le marquis de Sade.
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siècle
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Histoire de la révolution russe.
1917 : de février à novembre
Idées
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De la capitulation allemande
en 1918 jusqu'à l'assassinat de
Rosa Luxembourg.
Archives
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La politique des revenus
Une mise au point
sur un problème
dont tout le monde parle.
Société
Essais
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Le langage et la société.
Ou en est la linguistique
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Idées
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7 Paul Léautaud
8 Milovan Djilas
9 D. Aubier
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3
4 Julien Green
5 Marguerite Duras
6 J. de B.-Busset
Dans ,notre prochain numéro des critiques de
Dominique Aury. André Bay, Maurice Faure,
Bernard Gheerbrant, Dominique Fernandez.
Max-Pol Fouchet, Henri Hell, Francis Jeanson,
Georges Piroué, Marc Saporta.
LES
VOUS
10 Clément Rosset

:








La Quinzaine littéraire qu'il est nécessaire de faire figurer, en •
regard de la liste des best sellers, une liste des ouvrages qui ont retenu •
fattention de la critique. Cette liste est établie selon les mêmes critères •
d'objectivité que celle des succès du mois, d'après les hebdomadaires •
et quotidiens les plus importants, publiés aussi bien à Paris qu'en •
province. Nos lecteurs pourront ainsi confronter le tableau des livres :
qu'on lit à celui des livres... dont on parle. •



































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• __ dont parle la QUINZAINE
• L1TTI:RAIRE. A défaut la




















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10 A. Boudard
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Dostoïevsky
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introduction d'Yves Florenne :
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Préface et étude de Jean Loize.
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tique de Gauguin établi sur son
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toiles et aquarelles de l'artiste
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La Quinzaine littéraire, 15 mars 1966
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80uc0Uf«.
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Co; • P, rres Viv
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